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LA-rERRE, oßJET DE pRopRrÉ rÉ pRrvÉE EN IRr DRolrs ÈxcLUSrFs E I ArìsoLUs ET rNr-ERVENTtoN pur]LteuË

LA'I'ERRE DE L'AU1'RE

(3) la découverte se fait dans I'inconscient entendu comme exploitation ¿" rrrésentation graphique. laquelle des acceptions possibles est rnobilisée dans le
schémas mentaux (mobilisés/ par une concentration détendue ou une attention fas où le terme est invoqué. Sinon. ce n'est pas seulement la cacophonie mais
intérieure ; la ruine de la revendication à I'Etat de droit dont une des contraintes est que
(4) pour ce faire, il faut libérer I 'esprit de ses inhibitions, chaque sujet de droits est immédiaternent et entièrernent informé de toutes les
(5) dans un climat de détente, de plaisír ou de passion ; suiétions qu'induit la règle de droit invoquée. Si, par exemple, j'assimile pro-
(6) les découvertes ne sont pasfaites par les experts ntiété propriété privée et que je dis d'un détenteur de droits coutumiers de la
(7) l'appel au met'veilleuxfavoríse la découverte ;
"t partie qu'il est propriétaire,je lui reconnais le droit de disposer, donc
leuxièrne
(8) la découverte nait de la bisociation, (donc) est d'essence combinatoire de vendre et d'être saisi si ce droit a été mobilisé comme gage pour un prêt
(Einstein); d'argent. Exerce-t-il réellement ce droit ? Est-ce bien 1à l'intérêt de sa famille et
(9) Le groupe pluridisciplinaire est l'unité opérationnelle de recherchetTT. du groupe local auquel il appartient et dont la terre relève ? Oir s'arrête I'intérêt
Si on peut douter que I'invention de la propriété se soit toujours déroulée individuel et où se situe le bien commun ?
dans un climat de détente ou de plaisir, par contre il ne fait aucun doute que Mais restons sur des questions de vocabulaire et relevons I'exigence de la
c'est dans un climat de passion que son accouchement a eu lieu. De même, pluridisciplinarité. Pour un juriste français attentif au sens des mots, des expres-
I'appel au merveilleux ne setnble pas être le trait le plus immédiatement mobi- sions comme propriété publique, propriété coutumière ou biens communs sont
lisable de I'invention de la propriété et pourtant, tant chez les libéraux (asso- contradictoires terme à tenne si on n'a pas fait l'effort d'expliquer ce que re-
ciant liberté et propriété) que chez les socialistes puis les marxistes du couvrent les notions de propriété ou de bien dans le contexte. Pour lejuriste, le
xlxe siècle (avec le grand mythe de la propriété collective des moyens de pro- bien est une chose qui entre dans la viejuridique si elle a une valeurpécuniaire
duction ou de la prise sur le tas) des mondes enchantés sont invoqués. Pour ses et si elle est susceptible de libre aliénation, donc de propriété. Ce qui est publi
promoteurs, il a fallu en effet concevoir, justifìer, mettre en pratique et gérer que est en droit inaliénable et incessible et ce qui est comfirun ne se partage pas.
les conséquences tant politiques que personnelles de I'idée que le rapport de Donc dans une même expression on suppose qu'une chose appropriée (bien ou
droit que je puis exercer sur une terre n'est pas seulement exclusif mais en ou- propriété) ne I'est pas parce que publique, commune ou coutumière...Tentons
tre absolu, que je puis en disposer sans avoir à demander I'autorisation à qui ici de rester cartésien, au moins pour assurer une transition avec ce qui va faire
que ce soit ni à rendre des comptes de son usage ou de son non-usage. D'en I'objet de ce chapitre. Selon une formule de Descartes, nous allons découvrir
faire un instrurnent de domination et d'exploitation en détoumant la relation de comment I'homme moderne s'est prétendu < maître et possesseur du monde >
< bisociation > dont parlait M. Frugier ci-dessus. au xvtte siècle et ce qu'il en advint. Pour ce faire, nous allons avancer en deux
Le signe diacritique de la propriété privée est donc dans le caractère absolu temps. Nous allons d'abord explorer les précédents européens ou proches,
du droit d'en disposer. C'est une affirmation qui est loin de réunir I'accord de la I'association de marche des Germains, la proprielas romaine, le melk musul-
doctrine car elle emporte des contraintes et a des conséquences lourdes dès que man et la tenure féodale. Nous verrons progressivernent émerger des marchés
le libre et totalement discrétionnaire droit de disposer est affecté ou contraint. fonciers et des ventes, parfois des < propriétaires > (supra), mais pas encore de
Elle répond pourtant à une exigence à la fois théorique et pratique dont nous capitalistes en assez grand nombre, donc pas de propriété absolue. Cette propriété
reparlerons dans la quatrième partie dans la mesure où les exigences du déve- absolue, ce sera la seconde section, nous allons la découvrir en Angleterre à partir
loppement durable peuvent supposer des limitations du droit de disposer de la du XVIII. siècle dans l'économie politique et, en France, dans l'école physiocrati-
manière la plus absolue en ce qu'il serait en contradiction avec ses exigences de que puis dans les formes juridiques complexes dela common law et du Code civil
reproductibilité et de durabilité. On doit donc clairement délimiter ce qui relève de 1804.
de la propriété privée et ce qui relève d'autres formes de propriété ou
d'appropriation. Sans doute peut-on, dans la vie courante, user des termes que
I'on veut dans le sens que I'on veut, au risque de ne pas se faire comprendre. La pré-modernité de I'appropr¡at¡on foncière en Occident et
Un chercheur ne pent prendre un tel risque puisque sa fonction est de commu- en pays d'lslam
niquer des connaissances et, si possible en démocratie, de la manière la plus
large possible. Un chercheur travaillant sur un objet juridique comme la pro- Dans une présentation récente de ce dossier (Le Roy, in AFAD, 2009), j'avais
priété doit accepter le fait que le vocabulaire est polysémique et qu'il doit donc déjà exploité quelques-uns des exemples qu'on peut mobiliser ici, peu nornbreux
systématiquement préciser par un adjectif, une formule ou une convention de tant ces questions de droits fonciers semblent dérouter ou décourager la recher-
che. Je vais d'abord citer une description des anciens Gennains pour caractéri-
ct Annick DREVET, ser la situation communautaire initiale et qui sernble au lnoins analogue aux
177. Extraits dc Arnold KAUFMANN, Michcl FusrlER L'inventique,
L'cntrcprisc modernc d'édition, Paris, 1970. Jc rcmcrcic Joséc Landricu dc m'avoir fait phénomènes que nous avons observés dans la deuxième partie, avec per.rt-être
connaîtrc ccs travaux à partir des actcs d'un colloquc tcnu au Ccntrc Culturcl Intcmational dc une once de collectivisme en plus.
CcrisyJa-Sallc cn 197 4.

onorr sr socrÉrÉ, voL. 54,201 l DROIT ET SOCIETE, VOL.54,20I I


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LA 'I ERRÈ DE L'AU]'RE LA'l ERRE, oBJEI' DE pRopRrÉ rÉ pRlvÉE ENïRE DRoTIS ÈxcLUSrFS E I ABSoLUS E.t' rNÏERV|N noN puBLreuÈ

Puis je proposerai une interprétation du nelÀ musulman au regard des tradi- che reçoit un lot de même valeur comportant des terues lqbourées, la
tions communautaires bédouines originelles et des développements doctrinaux maison qu'il possède, le droit d'usage sur les communaux et constituant
et jurisprudentiels en relation avec la fermeture des portes de I'effort (ihjdihad) une unité économique ou hufe. Les terres incultes n'ëtaient pas soumises
de la doctrine coranique. au partage périodique; celui qui les défrichait et les cuhivait en obte-
Dans un troisième temps, je dégagerai les principales catégories du droit nait la jouissance privative perpétuelle sans pouvoir peut-être les alié-
romain en relevant que, s'il y a propriété de la terre, elle est surtout absolue ner. > (Idem)
hors du droit.
Enfin, on retiendra le régime féodal en France et en Angleterre puisque Des inflexions
c'est là que va se faire le travail d'invention qui permettra de passer, par transi-
On note la prudence de nos auteurs à ne pas parler d'aliénation car ils font
tions successives en common law, par la grande rupture de la codiñcation, en
quatre reproches à ce type de présentation : << il y a dans cette théorie une
France, à un régime de propriété privée que nous détaillerons dans la section
grande part d'hypothèses, de croyance romantique ò un ancien droit germani-
deux.
que et au < sens d'association > des anciens Germains, aussi l'ffirmation que
toujours le communisme agraire a précëdé la propriété individuelle et I'idée,
Allmends, ou communs, au profit de la Markgenossencfiafr ou historiquement fausse, que le droit germanique n'a pas varié du f'' au
l'association de marché chez les anciens Germains vf siècles. (p.129)
Paul Ourliac et Jehan de Malafosse font de l'organisation foncière des Ger- Pour ces deux historiens, trois idées dominent :

mains une description qui a, pour eux, quelque rapport avec I'approche qu'ont pratiques rurales des Germains sont moins typiques qu'on ne I'a
les Africains du rapport de l'homme à la terre, à cette réserve près de cru;-les
elles se retrouvent dans bien d'autres sociétés et traduísent plutôt que
I'institution d'une procédure d'allocation des terres cultivables par tirage au l'esprit d'un peuple un état de civilisation (...)
(...) ils vivent dans un état de semi+omadisme
sort, preuve supposée dans l'ancienne histoire du droit d'un égalitarisme inné
des peuples primitifs.
- eu moment des invasions
à la recherche de nouveaux pacages,
et leurs investissements dans les constructions et plus généralement dans
Une vue c/asslgue et quelque peu simpliste les
-
< immeubles v au sens juridique sont de cefait très réduits.
Ils présentent d'abord la théorie du communistne agraire, développée au mi- Si on se reporte aux trois exemples Nuer, Fang et Wolof de la II' partie, et si
lieu du xlxe siècle par Maurer et reprise ensuire par Gierke et d'autres auteurs : on réserve le cas hypothétique de I'association de marche, on semble approcher
la situation des Fang avec une certaine affectation de I'espace à des usages dé-
< Les Germains, nomades et pasteurs, deviennent agriculteurs avant terminés, un grande mobilité et un droit foncier très largement indifférencié,
l'époque de C,ësar ; ils prennent possession du sol sans pourtant connaî- fondé sur I'occupation initiale ou originelle et une gestion en communs des res-
tre lø propriété individuelle: des territoires sont affectés à des groupes sources à usage collectiÊ
politiques, gav, ou centaine, et répartis ensuite entre les divers groupes
familiaux. Chaque famille (au sens lørge) est ainsi établie sur un terri- Le melk musulman
toire cultivë en "association de marche" (markgenossenchøf). À t'Apo-
que de Tacite existe déjà une propriété individuelle de la maison. Les fo- La sharia est initialement le droit de groupes de pasteurs bédouins au lnoins
rêts ou maquis restent communs (allmends, communitqs, commarchia). semi-nomades et pour ces demiers, ce qui compte c'est le troupeau plutôt que la
Quant aux terres labourables, elles sont possédées par la mørche et di- tene qui ne devient appréciée que quand elle est résidentielle et urbaine. Ainsi, ce
visées en lots attribués par le sort aux membres de I'qssociation. Ils sont sont les < biens meubles > circulant (troupeaux, bijoux, numéraire) qui sont la ré-
cultivés plusieurs qnnées de suite, puis þnt retour à la marche, rede- ference patrimoniale essentielle. Par ailleurs, dans le contexte de constructions
viennent des jachères et sont livrés à la d,lpaissance 178. )) essentiellement jurisprudentielles et une approche casuistique, c'est la partie du
droit qui assure cette circulation qui a le plus retenu I'attention, droit de l'héritage
Nos deux auteurs précisent ensuite le régime juridique de ces communs par à cause de mort, droit des contrats et des marchés, à cause de vie. Enfin, c'est un
rapport au statut de terres cultivables ou incultes : droit extrêmement adaptable à des situations particulières coûrme le révèlent les
< Par la suite, les meilleures terres sont rëservées pour la culture ; mais études réunies par Marceau Gast à propos des habus (donations pieuses) tuni-
elles ne sont cultiv,les qu'un an sur trois : chaque compagnon de mar'

I 78. Paul Ounu¡c ct Jcan DE MALAFossE, ¡/,r'ro,i? du droit privë, Tomc 2, PUF, Paris, 1971, (1"
éd. l96l), p. 128.

DRolr ET socrÉTÉ, vol, 54, 20l l nnorr Br socrÉrÉ, vol.54,201 |


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LA TERRE DE L'AUTRE LA.|ERRE, orìJET DE
pRopRtÉtÉ pR¡vÉE ENI'RE DRorfs EXcLUsl¡-s E]' AIISoLUS lir lN fttRvEN'l'loN PUIILIQUI'.

siens, du manyahuli comorien ou des règles de succession des troupeaux chez propriété privée. C'est donc le fait de rendre étranger à son groupe
bs ^u"delã
TamatcheklTe. |f,i¿¡ation, de alienus, étranger) une terre vivifiée qui est la barrière psycho-
Le droit sur /es terres )l"iotogiqu" que les musulmans, comme toutes les autres sociétés de l'époque,
iZri,rn, à franchir et que me conftrmait un interlocuteur comorien en 1987 :
Le droit plus spécifiquement foncier, c'est-à-dire relatif au fonds de tene-
'))**tnt pourrions nous vendre la sueur de notre ancêtre qu'il a fait couler
--^rtr
est dominé par I'exigence de vivification. Seule une terre qui a bénéficié ¿s défricher puis cultiver cette terre ?

f intervention de la main de l'homme est susceptible d'être revendiquée ç¡ 6 "--'Luîor^ulisation juridique de cette conception de la propriété a considéra-
preuve du droit disparaît avec les traces visibles de cette intervention. La terre hlement évolué tant en raison de la très grande diversité des milieux, des envi-
redevient alors < morte ). Un hadith, ou propos attribué au prophète, déclare in-"r"ntt et donc des problèmes posés par les systèmes de production et leur
qu'on entend pat sharia
explicitement, < celui qui vivifie une terre morte en est propriétaire >r. La notion ,ácuritation qu'en raison de la nature particulière de ce
de vivification est donc le concept central du droit foncier musulman, conce¡t ãu droit musulman. sur le premier point, il est évident que les références au
qui fait l'objet d'interprétations différentes selon les quatre grandes écoles (Hä- iomadisme des premiers Bédouins doivent composer avec les besoins des civi-
iisations urbaines ou du mode de production asiatique et de I'incidence
néfite, Chaflrite, Malékite et Hanbalite) et selon les usages qui y sont associés du
considérés à travers les processus qui ont abouti à rendre vie à la terre. Ainsi, contrôle de l'eau dans les sociétés rizicoles d'Indonésie ou des Philippines. Et
une terre cultivée sera dite vivifiée si elle est successivement défrichée, cultivée rnaintenant de l'hypermodernité parfois affichée par les monarchies pétrolières
et plantée. Pour une terre d'oasis on devra y ajouter d'autres opérations, telles du golfe persique. Par ailleurs, on doit toujours se souvenir que ce qu'on peut
la protection contre l'ensablement et surtout, l'irrigation qui a donné lieu, dans tenii pour du droit pour un musulman résulte de la rencontre de quatre cofpus,
les sociétés arabo-musulmanes à des trésors d'ingéniosité avec les célèbres/a- le Coian, qui est la parole de Dieu mais qui ne contient que peu de normes ex-
quada/acqueducs ou captages des ressources aquifères souterraines par des sys- plicites dans notre domaine, les Hqddiths composant la Sunna comme dires et
tèmes de galeries. äctes du prophète, mais certains sont apocryphes,l'idima ou consensus des doc-
teurs et enfin les qiyas ou modes de raisonnement à la base dufiqh, droit
juris-
Le droit qui correspond à cette vivification de la terre est le melk ou milk et
seule une chose peut faire l'objet d'un melk. Adel Ben Nasser écrivait ainsi : prudentiel faisant I'objet d'énoncés canoniques.
<< Quand l'objet de la propriété appartient à quelqu'un, il acquiert une qualifi- Cet ensemble déjà complexe des référents doit encore composer avec la
cation de milk. Celui-ci consiste en une relation de droit (ittisal char'i) entre coutume. Chafik Chehata, qui fut mon professeur, note ainsi : n il est incontes'
une personne (insan) et une chose (chay'), permettant à cette personne d'en table que les quteurs classiques et postclassiques se réfèrent souvent à la cou-
disposer, et empêchant toute autre personne de lefaire )) 180. L'auteur souligne ume (lJrf1 ou à I'usage ('ãda) pour étayer certaines solutions. Jusqu'ici, il est
donc le caractère exclusifdu droit ainsi reconnu et la possibilité d'en disposer. vrai de dire que la coutume est une source historique du droit musulman. Mais,
Toutefois il a ensuite une formule quelque peu embarrassée: < une fois la dans certains cas dëterminés, le jurisconsulte invoque nommément I'usage ou
chose entrée dans la propriété de quelqu'un, celui-ci peut en disposer (tasar- la coutume pour légitimer son opinion )) l8l. Il en est ainsi pour le foncier.
rrrÐ. Il faut touteþis souligner que cet acte de disposition est loin d'être Enfin, l'introduction d'une législation de type occidental n'a fait qu'enrichir
I'aliénation, au sens d'abusus issu du droit romain. En droit musulman, est une diversité pleine de contradictions et de tensions, souvent pour les réduire.
considéré acte de disposition tout usage ou tout avantage tiré de la chose > (i- Une thèse sur I'introduction du droit romano-germanique en Egypte a mis en
évidence toutes les virtualités que les juristes égyptiens ont pu s¡ 1i¡e¡
182 ¿tl
dem). Si l'auteur avait lié les deux propositions autour du concept d'aliénation,
on comprendrait qu'est licite un acte de disposition qui garde la propriété < à toumant du xx" siècle pour faire émerger à la marge du droit musulman, par
f intérieur >> d'une communauté de réference, qui peut aller de la famille au li- exemple, la notion de domanialité publique, une théorie de la responsabilité de
gnage, de la communauté villageoise à la Umma ou communauté des croyants, la puissance publique de fait d'aménagements au nom de I'intérêt général, etc.
et qui ne peut en sortir sans une autorisation des autorités en charge de la régu-
Le droit sur /es terres mortes ef /a situation des immobilisations pleuses
lation sociale, à l'échelle considérée, avec I'avis éventuel des docteurs de la foi.
En restant ainsi inscrit dans un cercle à I'intérieur duquel la libre circulation est Indépendamment de I'exercice d'un droit < politique > de souveraineté lié à
assurée mais à I'extérieur duquel une autorisation est attendue, le melkn'accède la conquête puis à l'administration du pays et mettant en évidence principale-
pas à I'universalisme de I'exercice du droit de disposer qui sera le trait diacriti- ment des représentations topocentrique et odologique de I'espace, les terres non

179. Marceau Ga,sr (dir.) Hériter en pays musulman. Habus, lait vivant, manyahuli, Éditions du l8l. Chafik CHEHATA, Étutles de droit musulmatt, PUF, Paris, coll. "Travaux ct rcchcrchcs dc la
CNRS,Marscille, 1987,302p.,CRdansPo/itiqueafricaine, n'30,juin 1988,p. 129-130. FDSE dc Paris, sóric Afrique", n" 7 , l97l, p. 41.
180. Adel BEN NAcEUR, < Droit musulmân et pratiques foncières en Afrique de I'ouest >, in Phi- 182. Isabelle LANDREVIE-ToURNANT, ¿¿s transJerts juridiques de I'Europe conlinentale vers
lippe Lnvtcrlln DELvILLE (dir.), Quelles politiques þncières pour I'Afrique rurale ?, Kartha- I'ijsypte entre le xrf et le t* siècle, I'enjeu des réJonnes de 1875 et de 1883, Thèsc pour lc
la-Coopération française, Paris, 1998, p. 685. doctorat cn droit dc I'Université Paris l. 2007.

onorr ¡r socrÉrÉ, voI-. 54, 2ol l onorr et socrÉrÉ, vol. 54, 20l I
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LA'fERRtì DE L'AUTRE LA TERRE, oBJE'I. DE PRoPRIÉTÉ PRIVÉE tsN'I.RE DRoI.fs ExCLUSIFS E'T AIJSOLUS Ef INI.ERVEN'I-ION PUI]LIQUE

vivifiées et ainsi réputées < mortes > vivent en fait un régime juridique particu_ illancipium, dominium et proprietas roma¡ns : les divers visages de
lier qui fait de I'exploitant des ressources un protecteur de la nature. A. Ben iiomnipotence du propriétaire et de ses l¡m¡tes r84

Naceur note ainsi qu'il faut remonter << à la logique initiale de la maîtrise ¿)
On se souvient que notre système du Code civil est réputé hériter ses princi-
þncier en milieu musulman. À I'intérieur de celui-ci, les hommes ne sow pas droit romain mais selon des procédés que, en suivant Joseph
considérés comme propriétaires permanents, mais comme les utilisateurs et les oales catégories du
bomby, on pourraitjuger dignes de Tribonien, rédacteur des Institutes de Justi-
usufruitiers. > (op. cit., p. 688) jurisconsultes romains.
L'herbe et les pâturages, les ressources en eau sont considérées cornme des nien et compilateur parfois peu honnête des textes des
< possessions primaires ) et comme des composantes d'un ensemble tenitorial
Il est toujours nécessaire de resituer textes et concepts dans le contexte de
complexe qui rend l'espace < viable ). Et là où le pouvoir politique est peu pré- l'époque mais, sur deux mille trois cents ans d'histoire depuis la loi des XII ta-
bles, quel droit romain doit-on privilégier ? Et, malgré des ressemblances entre
sent, c'est la coutume qui règlera les modes d'accès aux ressources et les éven-
tuels conflits de compétences ou d'attributions. notre modemité et le droit romain, ressemblances liées au développement éco-
nomique de I'empire et à I'individualisme du droit, I'objectif est de vérifier que
Une autre originalité de I'expérience musulmane est la place reconnue aux
la proprietøs romaine n'est pas la propriété de I'article 544 CC, ne serait-ce
hqbus dits aussi waqf. Il s'agit d'immeubles au sens juridique qui sont sortis de ju;"n tuiton de l'incidence d-'autres-termes,le mancipium etle dominium. i¡la
la sphère des échanges, < dé-immmobilisés > dans un statut d'inaliénabilité en
différence des juristes qui reproduisent des préoccupations de procédures en
relation avec les services fonciers qu'ils offrent et dont les revenus sont mis à
privilégiant la classification des < biens > (en fait des choses, resl nous allons
perpétuité à la disposition des mosquées et des écoles coraniques pour assurer
d'abord analyser les fondements de la distinction entre dominium et proprietas
l'entretien des maîtres, du bâti et parfois des talibé (élèves). L'objectif procla-
puis les applications dans la summa divisio des res in commercio/res extra
mé est I'expression de la foi du donateur et entraîne à des exercices de charité
commercium, les choses qui s'échangent et celle qui n'entrent pas dans le
de grande ampleur, pouvant concemer des biens importants qui, s'ils sont mal
commerce. Enfîn, on retrouvera la notion de mancipium et les procédures de
gérés en milieux urbains, posent actuellement d'énormes problèmes en termes
transmission des praedia pour mesurer le degré réel d'omnipotence du proprié-
d'édilité.
taire et de généralité de la propriété privée.
Mais, outre leur indéniable caractère pieux, les habus sont aussi utilisés 183
pour conserver des < biens de famille >r dans une lignée en opérant, lors de Dominium et proprietas, deux contextes pour une idee commune,
I'acte de constitution du habus, une réserve sur l'usage qui sera reconnu au l'omnipotence du propriétaire
bien, permettant de désigner un bénéficiaire qui peut le transmettre à un héri-
À h suite de Gaius qu'elle tient pour < le plus éminent des juristes de Rome >>,
tier, de manière semble-t-il indéfinie et mettant en évidence cette attirance du
propriétaire musulman pour garder < entre soi > ou < au sein de la famille > un Anne-Marie Patault propose d'expliquer cette difference d'emploi de ces deux
termes selon le principe < d'une classification des choses par lesquelles le monde
bien, une maison en particulier qui risquerait de lui échapper. Pour I'illustrer,
on citera une demière fois Adel Ben Naceur à propos de I'institution de la che-
s'offreàl'homme>:
faø. Celle-ci est << la faculté, pour tout membre d'une indivision, de racheter la < Appliquant la distinction stoi'cienne de la møtière et de I'esprit, il
part vendue pqr un autre indivisaire à un tiers. Cette ínstitution s'analyse dans aperçoit deux grandes catëgories : d'une part les choses cotporelles'
une dynamique de la sociëté musulmane en tqnt que virtualité de la défense du celles qu'on peut toucher', tels l'argent, la terre. Ces choses sont offer-
groupe d'individus vivant sur une même terre plutôt que comme une volonté de tes au pouvoir de I'homme dans leur épaisseur de matière, directement
ne pas morceler le patrimoine. Autrement dit, contrairement à I'esprit du droit et sans intermëdiaire. Leur soumission à l'emprise humaine n'est pas un
positif øctuel qui appréhende le fonds de manière impersonnelle en tqnt droif (M. Villey) et ne doit rien au droit, c'est un donnë nqturel. Et,
qu'objet d'appropriation privative par un individu désincarné, le stqtut immo- d'autre part, "les choses incorporelles". Ce sont les mécanismes conçus
bilier en milieu musulman se réfère systëmøtiquement -et defoçon implicite - à par I'homme pour lui permettre d'exercer sur les choses des maîtrises
la survivance de l'unité humaine. > (Idem, p. 690) autres que l'appr,éhension corporelle, par exemple, I'usufruit, I'obli-
gation. Les choses incorporelles n'existent que par l'æuvre de I'esprit,
ce sont des droits (iura), au sens de rapports iuridiques t8s. >

I84. Ce paragraphc nc prétcnd pas rivaliscr avcc I'ouvragc tròs savant dc Gérard CHOUQUET, 20 I 0,
I 83. Des exemples édifiants en Tunisie dans Marceau G Asr, op. cit. prócité, auqucl nous invitons lc lcctcur à se rcporter.
185. Annc-Maric PATAULT, <Propriété, droit dc>, iz Dcnis ALLAND ct Stéphanc RIALS, (óds),
Dictionnaire de la culture iuridique, Lamy-PUF, Paris, 2003, p. 1253.

onorr er socrÉrÉ, voI-. 54, 20l l onott ¡r socrÉrÉ. vol.54,20t I


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pulJLIQUu
LA TERR¡ DE L'AUTRE LA TERRE, ot¡JET DE pRopRlÉTÉ pRlvÉti ENTRE DRotrs EXcLUS¡[ìs Er ABSoLUS ti'l'tN'|ERVENTIoN

À la première situation est associée le dominium et à la seconde la propríe- de la propriété ef ses principes de classification des
¡a Þrminologie
tes, au moins apparemment car, traitant dans leur manuel d'Histoire 0u droit choses
privé de l'état des questions à propos du statut de la propriété, P. Ourliac ei
Le terme dominium nous fait remonter à sa racine domus,la maison, par son
J. de Malafosse notent que le terme dominium est d'abord entré en concuïence
avec le terme mancipium (infra) pour le remplacer à l'époque classique puis nropriétaire dominus et désigne donc principalement ce qui est approprié, dans
[eqúel on vit et, seulement de manière plus dérivée, le droit de
propriété (chez
que << I'expression proprietas a été parþis suspectée d'interpolation. En r¿at¡t¿,
Ul-pien Par exemPle)'
si dominium est d'un emploi plus courant que proprietas, ce dernier mot serq
Le sens premier de proprietas est le caractère propre d'un être ou d'une
employé de préférence par antithèse ò l'usufruit ou à la possession. Proprietas
chose. Il est issu de proprius qui désigne littéralement ce qui appartient en
pro-
convient très bien dans tous les cas où une personne peut dire meum esse, lout
Dre, qu'on ne partage pas avec d'autres (Dictionnaire latin Gaffiot' p. 1259) et a
en ayant perdu enfait ou en droit, une partie de ses pouvoirs sur la chose >> se-
ou avoir deux acceptions qu'on retrouve bien développées dans le français mo-
lon une remarque du professeur Monnierl86. En outre, ( les deux expressions
àeme : adaptation/réservation à un usage (parmi d'autres usages par principe de
peuvent se conjuguer, ainsi dans dominus proprietatis qui désigne le nla-
propriétaire. > (Ibidem) spécialisation) ou réservation à un usager par exclusion de tous les autres. Cette
Revenons quelques instants à Mme Patault pour cerner avec elle la figure du
distinction m'était apparue assez fondamentale pour en faire, dans L'appro-
priation de la terre en Afrique noire t88 le critère permettant de distinguer deux
propriétaire à la romaine qui va fasciner des générations de juristes par la suite :
modes d'approche de la sécurisation des droits sur la terre reposant soit sur ce
Ainsi est posë le socle de la propriété romaine superbement isolée des
< principe de spécialisation induisant un pluralisme juridique qu'on retrouve tout
rqpports entre les hommes et même définie par son opposition aux rap- äu long de I'histoire de I'humanité soit sur un principe d'exclusion conduisant à
ports organisés entre les hommes. Ainsi éclate, en quelques lignes ma- des régimes de propriétés plus ou moins absolus, mais toujours plus difficiles à
gistrales, I'orgueilleuse puissance solitaire du citoyen romqin exerçqnt pérenniser.
sur son bien une souveraineté dont I'exístence ne relève pøs du droìt, Trois principes de classification se sont superposés et sans doute largement
maîtrise totale puisque la substance de la chose est en son pouvoir, maî- substitués au fil des siècles.
trise exclusive, puisque, par essence, elle exclut tous rqpports au)c au- Il y a d'abord, selon le principe qui semble le plus ancien, des choses re-
tres. C'est cette propriél4 dominium, aux arêtes juridiques dessinées
-
levant des droits des divinités (res divini iuris) ou relevant du droit des hommes
par des lignées dejurisconsultes øntiques puis effacées par mille qns de (res humani iuris). Les premières sont constitués des res sacrae (temples) et
vicissitudes politiques que les juristes médiévaux redécouwent vers le des res religiosae (tombeaux). Les choses relevant du droit des hommes se
xtf siècle. > (op. cit. p. 1254, c'est moi qui souligne en gras) subdivisent en deux catégories déjà identifiées, les res in commercio, choses
dans l'échange et les res ex,tra-commercium, hors de l'échange, hors commerce
Deux prétentions sont ici à mesurer à I'aune des autres sociétés :
au sens original.
La propriété est entière, totale, globale, << la plus absolue >, sur le do- Le deuxième principe, le plus commenté, porte donc sur la distinction
- le dominium étant le lieu d'une assimilation entre le sujet et l'objet de
maine, -
des choses dans ou hors de l'échange.
I'appropriation.
Les res in commercio sont d'une part les res mancipi ou nec mancipi (cho-
Le propriétaire, entité mystique et symbolique plus qu'individu, est en non précieuses) et de I'autre le res nullius, chose de personne,
deçà- du droit plutôt que < hors du droit >r car le droit commence là où il y a un ses précieuses et
qui n'a pas de maître mais peut en trouver un. C'est la première catégorie des
rapport social, ce que la fusion/confusion entre le bénéficiaire et la chose ne
87.
res mancipi qui est intéressante pour nous d'une part parce que ces choses cor-
permet pas substantiellement I
respondent principalement à ce que nous appelons < le foncier > maintenant :
Or la vie sociale, économique et politique exige qu'il faut qu'il y ait, à un ils sont constitués de <<þnds de terres situés autour de Rome puis en ltalie,
moment ou à un autre,,défusion et c'est le passage dans l'échange (commer-
maisons, servitudes prëdiales rustiques, esclaves, bêtes de somme > (Ourliac et
cium), en traitant ces domaines comme praedia urbana (biens bâtis) ou praedia Malafosse, op. cit., p. 2l) mais surtout en raison de la procédure de mancipatio qui
rustiqua (biens non bâtis, ruraux), donc en les traitant comme res in commer- y est associée et que j'approfondis plus loin. << Alors que les formalites compliquées
cio, qui va les introduire dans la vie juridique, de manière sélective et sans sa- de lø mancipatio et de in iure cessio sont nécessaires pour les res mancipi (Gaius,
crifïer à l'échange généralisé. On va examiner successivement les classifi- p. 2, I8 et suiv.), seule la traditio, c'est-à-dire le simple transfert de possession suf-
cations qui en rendent compte et les procédures qui en contrôlent tant l'usage
que la portée. fit pour les autres >, (Ourliac et Malafosse, p. 22).

I86. Paul OURLIAC et Jean DE MALAFoSSE, op. cit p. l0 l. 188. Étiennc LE RoY, <Appropriation et propriété dans lcs traditions romainc ct civilistc>, in
187. Lc lecteur tenté par dcs prolongcments anthropologiques pourra se référer à l'< Essai sur le Émile Le Bn¡s, Étienne LB Rov, Paul MATHIEU, L'appropriation de la terre en Afrique noire,
don > de Marcel MAUSS où il explore, par exemple, à propos du rt ara, de telles associations. Karthala, Paris, 1991, p.30-31.

onolr ¡r socrÉrÉ, voL. 54,20l DRotr ET soclÉTÉ, voL.54,20r l


I
250 251
LA.I.ERRE, o8JÈ'f DË PROPRIÉTÉ PRIVÉE ENTRE DRoI'I.S EXCLUSIFS E.f ÀI]SOLUS E.I. ¡N'I.ERVIJNI.ION PUI}LIQUE
LA TTjRRB DE L'AUTRE

Les res Øctro commercium comptennent les res omnium. les ¡,¿quivalent du principe de réciprocité des droits et des obligations
qui régulait
-commun-es cho.
ses communes à tous, air, eau courante, mer jusqu'au plus haut flot, les pu' i,riercice de la responsabilité patrimoniale du représentant d'une communauté
blicøe endistinguant les res in usu populi, équivalent de notre domaine '"t i, vie "n droit traditionnel africain (supra,2" partie). Dans des communautés
et les res in patrimonio populi,le domaine pri"¿ããï;*át.'ffi;ì;';,"Jrï}): iu contrôle social encore fort, la référence à la pression sociale à 1'échelle lo-
jamais totalement efficace) au détoume-
sitatis, intègrent les stades et les théâtres. lale s'avère un frein essentiel (mais
La distinction entre immeubles (praedia) et meubles Qtecunia) était ment des droits de propriété.
- dès la loi des XII tables (306-303 AC) et se développe par un système
connue
de fictions en dépassant le strict critère matériel (ce qui est fixe et mobile) psur Én résumé
affecter tant ce que nous nommons maintenant le régime des meubles Que des L'exercice du droit de propriété est donc endo-régulé avant même la mise
immeubles, en particulier en distinguant entre praedia urbana et rustiqua (w- en cause d'un rapport légal. Les
juristes considèrent ensuite qu'il constitue un
bains et rurau*¡ et entre les fonds italiques et provinciaux (Ourliac et Màla- rêgime à part, dit quiritaire þropre aux citoyens romains) mais ce régime est
fosse, p. 23-24). rninoritaire pour deux raisons. La première est sa rareté : < Le droit de proprié-
É, absolu en principe, n'est pas seulement limité dans certains de ses effets, il
La mancipatio ef /a procédure din iure cessio : la face cachée de
se rencontre rarement. La propriëté romqine (propriétë quiritaire) qui confère
l'omnipotence
le droit réel le plus ,ëtendu, n'est pas ò la portëe de tout le monde, c'est un droit
Aux origines de l'occupation de l'espace et de la répartition des tenes entre reconnu par la loi romqine à une minorité de privilégiés. Les nécessités éco-
les collectifs, on trouve deux entités qui se recoupent au moins en partie, la nomiques s'accommodent mal de son domaine d'application étroit (cítoyen ro-
gens qui s'apparente à un lignage et qui est une unité de descendance aux fonc- nain, choses romaines), et duformalisme de ses modes de transþrt (mancipa-
tions devenues plutôt symboliques et la familia qui regroupe autour d'un chef tio, in jure cessio) l8e. ) (Ourliac et Malafosse, p.92)
une communauté de vie, de production et de reproduction. Seul le pater fami- La deuxième raison est la concurrence dont il est l'objet en raison de son
lias ala plénitude des droits civils, parce que << sui jur¡s l. Il ne dépend de per- excès de formalisme et par I'impact de la possession comme procédure d'accès
sonne pour exercer ce qu'il conviendrait plus de considérer comme une quasi au droit sur la terre. Trois régimes fonciers aux procédés moins contraignants se
souveraineté que comme une propriété individuelle (O. & M., p. 75). Cette qua- développent judiciairement, devant le préteur þropriété prétorienne), ou sur les
lité s'exprime par une puissance particulière qui lui est reconnue, le mancipium, territoires conquis soit qu'on y protège I'unité des patrimoines (propriété pro-
qui est à la fois le droit de disposer, mais aussi I'obligation morale de respecter vinciale) ou les droits de conquis qu'on entend s'associer (propriété pérégrine).
I'heredium, I'héritage familial. A ce sujet, nos auteurs remarquent que <<pour Quant à la possession, souvent associée à I'usucapion (où I'usage est associé à
tout puissant qu'il soit, le chef de famille ne peut disposer sans restriction, en- une certaine durée), il s'agit d'une procédure indispensable pour créer un régime
tre vifs ou à cause de mort, que de sa propriét,é mobilière (troupeaux, esclaves, stable de propriété qui ne repose pas sur I'organisation par l'adminishation d'un
instruments aratoires, (familia pecuniaque). Søns aller iusqu'à ffirmer que droit foncier par le haut mais de I'encadrement par les juridictions de base des
/'lreredium est une propriëté fømiliale (...), dans la pratique, tout se passe pratiques locales d'appropriation foncière. Ce qui restera la seule possibilité de
comme s'il existait une indisponibilité légale. Les biens þnciers reçus des an' créer de la propriété durant plus d'un millénaire en Europe.
cêtres paraissent plus particulièrement protëgés, les dilapider est un signe de
prodigalité. > (p.76) La tenure dans I'expérience féodale française tro
Avant de poursuivre, faisons un point terminologique. Mancipium se décom-
Dans I'Occident de I'Europe, entre la chute de Rome en 455 et le traité de
pose, selon le dictionnaire Gaffiot, en manus la main et capio,je prends et dési-
Picquigny (1473) mettant fin à la guerre de cent ans entre I'Angleterre et la
gne donc le fait puis la procédure (action) de prendre avec la main la chose dont
France, un millénaire s'étend que la terminologie usuelle, le Moyen-âge, appré-
on se rend acquéreur ou que I'on va céder en pleine propriété. Ce n'est que dans
hende comme ( un entre deux >>, un passage entre deux périodes de I'histoire de
un sens second que mancipiurz désigne le droit de propriété ou la propriété.
l'humanité, l'Antiquité et la Modernité. Ces deux < âges > sont associés dans
La mancipatio est donc la < procédure d'aliénation de la propriété avec cer-
nos mentalités contemporaines à des faits de civilisation plus ou moins avérés
taines formes solennelles > (Gaffiot, p.944) et, plus généralement désigne une
vente, une cession dans laquelle la chose est tenue en sorte qu'il n'y ait pas
189. On pourrait fairc pour I'Afrique noirc contcmporainc lc mêmc commentairc pour lc droit dc
d'erreur sur sa nature ou sur sa destination. propriété civilistc quc pour lc droit romain quiritairc : ólitismc ct spécialisation.
Le jeu combiné du mancipium et de la mancípøtio met en évidence une fi- 190. Si I'Anglcterre et la Francc partagcnt dc nombrcux traits, nc scrait-cc quc commc cnncmis
gure du propriétaire qui est sans doute détenteur de droits considérables tant sur hóréditaircs, l'évolution dcs systòmcs juridiques à partir du xtv" siòclc va oricntcr nos dcux
pays I'Anglctcne vcrs lc cultc du lcw (droit), ct I'autrc vcrs un cultc dc l'État qui dóbouchcra
les biens que sur les individus qui en dépendent mais qui est aussi le sujet
sur I'absolutisme ct uns uniformisation d'un droit codifìé qui nous amène ainsi, au moins côté
d'obligations qui pèsent sur son chef du fait de son statut. Je retrouve là français, au tournant du xtx" siòclc.

¡r vol. onorr pt socrÉtÉ, vol.54,20r


onorr soclÉtÉ, 54, 20l 1
252 253 r
pRopRIÉTÉ pRlvÉE IINTRE DRotrs ËxcLUSIlrs ET ABsoLUs Ef INTERVENTIoN PUBLIQUE
LA TERRE DE L'AU,TRE LA TERRÐ, oBJEt DE

qui font du Moyen-âge une période sombre de I'humanité, ouverte par les gran- gneur et ainsi de suite tout au long de l'échelleféodale: que de person-
des invasions et < heureusement > refermée par les grands voyages de décou. nages qui, qvec autant de raisons I'un que I'qutre, peuvent dire "mon
verte qui préfrgurent la mondialisation contemporaine. L'histoire du droit chamP"'
d'appropriation nous a déjà conduit à approcher I'expérience unitaire romaine Ensuite est-ce compter trop peu. Car les ramifications s'étendaient hori-
de la propriété comme une exception et donc à accepter I'idée que le Moyen- zontalement aussi bien que de hqut en bqs et il conviendrait de faire
âge renoue avec un principe de pluralisme qui a précédé Rome et qui s'était place aussi ò la communauté villageoise qui, ordinairement, récupère
maintenu en son sein comme on vient de le voir. Ainsi, plutôt que de considérer -l'usage
de son terroir entier, aussitôt celui-ci vide de moissons; à la
ce pluralisme comme une exception ou une aberration, doit-on le poser comme
famille du tenancier, sans l'assentiment de laquelle le bien ne saurait
un principe majeur de régulation et, ce qui va apparaître au terme de cet ou- être aliéné; aux familles des seigneurs successifs. (.'.) Une pareille
vrage, comme le seul véritable cadre susceptible de rendre justice à la diversité compénétration de saisines sur une même chose n'avait rien pour heur-
des expériences contemporaines d'appropriation. La place manque pour rappe- ter des esprits qssez peu sensibles à la logique de contradiction et, peut-
ler comment I'ordre romain s'est progressivement effondré sous les coups tant être, pour définir cet ëtat de droit et d'opinion, le mieux serait-il, em-
de ses propres conhadictions que des grandes invasions puis comment de nou- pruntant à la sociologie la þrmule célèbre, de dire : mentalit.i de "par-
veaux ordres juridiques et politiques ont émergé, en particulier autour de ticipation " iuridique rvt . ¡¡
l'Église chrétienne qui assure I'héritage romain dans sa partie institutionnelle.
Des synthèses existent. Je citerai plus loin Marc Bloch ou Femand Braudel. On Parmi les differents liens relationnels ou de dépendance personnelle que
va donc s'interroger sur le mode d'expression de cette rupture avec I'ordre an- cette très longue période a pu expérimenter, quelles sont les différences entre
térieur et sur certaines de ses incidences les plus notables. Puis on identifiera les deux plus notables d'entre elles, la censive et le fief ? Retenons la distinc-
comment, autour de la renaissance du droit romain à Bologne et dans les uni- tion suivante proposée par P. Ourliac et J. de Malafosse :

versités françaises méridionales, s'est construit un droit coutumier qui, par <Le fief suppose la concession d'une terre mais aussi la prestation
transformations internes, constituera le droit << français > de I'Ancien régime. d'hommage qui crée entre seigneur et vqssal des liens personnels. La
La ruþture avec l'ordre romain, la propriété est déterminée par son ut¡lité censive comporte bien la concession d'une terre, champ à cultiver ou
terrain à bâtir, mais cette concession n'a pour condition que le paye-
La situation juridique est ainsi résumée par Anne-Marie Patault :
ment par le censitqire du cens f;xé par le contrat ou lq coutume. Il
< Dans notre ancien droit, l'organisation juridique de I'appropriation n'existe, en principe, entre le seigneur et le tenancier, aucun rapport
des biens repose sur I'idée qu'un même immeuble peut être le support personnel ; le cens n'est pos dû par le tenancier mais par le fonds et il
d'une pluralité de maîtrises identiques dq.ns leur nature iuridique mais constitue le plus bel exemple d'une dette réelle, assignée sur le fonds et
portant sur des utilités distinctes pouvant être I'obiet d'une maîtrise supportée par lui; le possesseur de la censive n'est tenu que propter
particulière. Un même fonds est ainsi le support d'autqnt de propriétés rem. )) (Ourliac et Malafosse, op. cit., p. 166)
qu'il offre la possibilité de jouissances durables à revenus périodiques Le fief s'inscrit donc dans les mécanismes < politiques > dans lesquels le
(...) Aucune de ces mqîtrises que la coutume appelle saisines et que la lien d'homme à homme est premier mais est accompagné d'avantages patrimo-
jurisprudence du xtf siècle qualifiera de "propriétés simultanées", niaux pour favoriser I'ensemble des services féodaux. Les modes d'appro-
n'absorbe la propriété corporelle du fonds, ce sont des propriétés priation de I'espace de type censive sont de nature sans doute principalement
d'utilité ne pouvant s'exercer que dans le respect du droit des autres. > économique mais expriment aussi le besoin de mettre de I'ordre dans les rap-
(4.-M.Patault, op. cit.,p. 1253) ports sociaux et d'organiser dans des contextes d'insécurité la complémentarité
Confortons ces analyses avec les observations d'un historien comme Marc des acteurs et des activités pour assurer la reproduction de I'ensemble social. Le
Bloch, sensible à la diversité des situations et à leurs incidences juridiques. cens payé dans ce contexte, tout en ayant une caractéristique simple d'êhe atta-
ché à la terre et payable seulement en raison de son usage, peut avoir des origi-
< Sur toute terre en ffit, et sur beaucoup d'hommes, pesaient, en ces nes diverses et des significations multiples. ll a pu apparaître comme un ancien
temps, une multiplicité de droits, divers par leurs natures, mais dont impôt romain ou comme la précaire carolingienne détoumés pour le seul compte
chacun, dans sa sphère, paraissait également respectable. Aucun ne du seigneur, comme une redevance du colonat de l'époque franque ou comme un
présentait cette rigide exclusivité, caractéristique de la propriété de type loyer surtout si le montant du cens est arbitraire, ainsi pour les tenures serviles'
romqin. Le tenancier qui - de père en fils génëralement - laboure et ré-
colte; son seigneur direct, auquel il paie redevqnces et qui, dans cer- l9l. Marc BLocH, ¿d sociétéÍ¿oddle, Albin Michcl, Paris, coll. < L'évolution de I'humanitó ), 1973
tains cas, saura remettre la main sur la glèbe; le seigneur de ce sei- tl939l, p.174. On pcut supposer quc Marc Bloch fait rófórcncc aux travaux dc Lucicn Lévi-
Bruhl sur la mcntalité préJogiquc et qui scront désavoués par lcur autcur à la fin dc sa vic'

onorr gt socrÉrÉ, voL. DRorr ET soctÉTÉ, vol.54,20t I


54, 2ot I
2s4 255
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, ollJET lltt pRopRIÉTÉ pRrvÉu tiN fRu DRotrs tìxcLUSlt's E'l'ABsoLUS ET tNTERVENTtoN puut-teuE

Quant aux conséquences, elles sont observables dans le dédoublement du mod" Bartole rëunit sous un même vocable, < droits réels >. Dès lors, le dominium a
-"rtnsené son nom latin mais il a quitté la catégorie des choses corporelles,
d'appropriation domanial puisqu'on parlera de domaine direct et ¿e domainË il
'ìst
utile. < droit >. Les juristes médiévaux I'analysent en une addition de trois droits :
Le domaine direct est celui du seigneur dans un contexte féodal et emporte rtsus, fructus, abusus. Ce n'est
pas seulement une modification de technique iu-
-ridique,
le droit de recevoir le cens, le droit d'exercer la justice foncière en particulier c'est tout un système de pens,ée qui ne peut se plier ò l'exclu-
par la commise ou la saisie de la censive en cas de non payement du cens, de > (oP. cit., P. 1255)
sivisme.
percevoir les droits de mutation (lods et vente) et d'assurer I'ensaisinement de Un autre exemple que nous offre le même auteur est < le basculement vers
l'acquéreur. Le domaine utile va progressivement, en renforçant les droits du I'exclusivisme entre le xvl" et le XVIII. siècle >. L'auteur prend I'exemple de
preneur, en faire <<un véritable propriétaire; il peut I'exploiter, le vendre, l'émergence des droits subjectifs et I'importance de la place de la propriété
transformer la terre à son grê ) (O&M, p. 168). Il ne peut cependant remonter dans la philosophie de John Locke puis dans les revendications qui, autour du
à I'origine de sa concession et se transformer lui-même en seigneur censier: mouvement physiocratique en France, mèneront aux conceptions révolutionnai-
<< cens sur cens ne vaut > dit un adage. Mais, une fois que le domaine direct au- res dont se fera l'écho la déclaration des droits de I'homme de 1789 et I'article
ra été aboli avec les droits féodauxle26 août l789,le domaine utile se révélera $7 CC selon lequel << les particuliers ont la libre disposition des biens qui leur
le régimejuridique dont ont besoin les acteurs de l'époque pour sécuriser leurs appartíennent ... >>.

droits; il restera à changer d'appellation donc à préférer au domaine << les pro-
priétés > (en 1789) puis < la > propriété (en 1793) comme nous l'avons vu et, Conclusion
surtout, à placer ce nouveau régime sous la protection de la loi (avec le Code
civil de 1804), donc d'éviter le vertige du mancipiuin, de I'omnipotence ro- Cette section nous a confrrmé la généralité des mécanismes d'appropriation
maine. fondés sur le communautarisme puisqu'ils apparaissent tant à I'origine (chez
les Germains) que dans les interstices des dispositifs étudiés mais aussi une
De Ia romanisation du droit coutumier à la < civilisation > d'un régime de
place variable mais déterminante pour le devenir de la modemité d'une proprié-
propriété
ié fondée sur I'exclusivisme. Avec le melk,la proprietas ou la censive, on voit
J'entends ici par < civilisation > la mise sur l'orbite du droit civil du droit apparaître des formes d'appropriation indubitablement exclusives. Mais non
coutumier par la médiation d'un droit commun coutumier dans le contexte de la absolues, au moins juridiquement ! Sans doute la prétention de I'omnipotence du
monarchie absolutiste française. La réinterprétation des catégories coutumières propriétaire apparaît-elle avec le dominium romain, mais cette prétention reste
se fait non seulement lentement mais difficilement car seul le temps, c'est-à- marginale et son incidence est assez minime pour qu'on considère que la proprié-
dire le passage de plusieurs générations a parfois permis de prévenir ou de dé- té quiritaire romaine n'est qu'un régime exceptionnel et contradictoire par le fait
miner des oppositions jugées insurmontables. On peut en avoir d'ailleurs une qu'en prétendant à I'absolutisme, il suppose I'effacement des auhes régimes
idée assez précise par un exemple en miroir, révélateur des difficultés de d'appropriation, ce qui n'était pas alors concrétisable. Car, nous n'avons pas re-
I'acculturation juridique : le refus de nos élites contemporaines, politiques mais péré de mécanismes d'échanges fonciers liés au marché généralisé. Si la proprié-
aussi intellectuelles, d'accepter de sortir du < tout unitaire >> dans le domaine de té absolue est en marche à la fin de l'époque que nous étudions, il faut réunir
I'identité, de la nationalité, de l'égalité pour penser et organiser la pluralité des des conditions qui font l'objet de la prochaine section.
appartenances culturelles et leur mise en musique politique. Il en fut de même,
mais selon un processus inverse, du xttlto au xvIIIe siècle en France, pour impo-
ser un principe d'unité que le renouveau du droit romain permettait de com- Un marché généralisé pour un droit universel, la propr¡été
menter puis de tenter de traduire dans les législations le2. Parmi les exemples de absolue
romanisation du droit foncier, je retiendrai celui de la réinterprétation des utili
tés susceptibles d'être distinguées en trois catégories à I'avenir prometteur. A.- Je vais tout d'abord commenter le titre pour que les difficultés qu'il entend
M. Patault décrit le travail de Bartole, éminent juriste italien du xlv' siècle qui, aborder soient identifiées avec le lecteur. Puis je justifierai mon découpage qui
comme il est de règle à l'époque, << reconnaît autant de propriëtés utiles qu'il y tiendra compte de développements du sujet tant théoriques que pratiques.
a de façons diffërentes de jouir du même fonds. On est très loin de Rome : ces Dans cet intitulé, j'ai réuni les trois facteurs qui font la réussite de la
propriétés ne peuvent être considér,ées comme choses corporelles(...) ce sont conception capitaliste de l'appropriation des terres et des ressources, facteurs
des créations de juristes, des droits, rapports organisës entre les hommes que associés aux épithètes qui en assurent la qualification.
Selon un principe que j'emprunte à la logique quantique, la non commutati-
vité de l'observation, I'ordre des données induit le résultat et tout changement
192. Un des premicrs cxemples fut d'aillcurs le Code noir que fit rédiger Colbert en 1685 pour as- dans I'un affecte nécessairement I'autre. Ceci explique que si j'écris << un droit
surer la police de I'esclavage dans les colonies françaises.

DRolr ET soctÉTÉ, vol-. DRolr ET soctÉTÉ, vol, 54, 20t I


54, 20l I
256 257
LA I ÊRRE DE L'AUTRti LA t'ERRE, oBJEt DE pRopRrÉr'É pRlvÉE ENTRE DRon s ËxcLUSIt s E]' AusoLUs El- INl ERVEN'noN pulrLteuli

universel dans un marché généralisé je ne produis pas nécessairement une pro- ,t, ffavail D (199I, p. 142). Elle suppose une nouvelle représentation de la na-
priété < absolue > mais des normes de gouvemance économique, par exemple. i,re fondée sur l'utilitarisme qui <<n'est que la religíon du monde moderne, et
'iui
De même, avec une expression comme < une propriété absolue, comme droit tupposn pour I'officiant de ne voir les choses que par elle > (1991, p' la3).
universel dans un marché généralisé >, je risque plutôt de déboucher sur la dic- ' Alorr que la terre est <<condition globale d'existence des sociétés humai-
globale
tature ou la loi de la jungle. nes(...)et que l'homme en tant qu'animal social est wte condition
(...), I'idéologie ou uti-
f,,ex:istence pour I'homme la spëcificité de économique
Quant aux adjectifs, on a déjà rencontré < absolu )) ar¡ sens de < qui ne com- 'iitoiru
porte aucune restriction ni réserve > et je m'étais étonné, avec Joseph Comby et de la société marchande moderne est de tendre à une segmentation de
",
rapports de d,lpendance de I'Homme envers l'Homme et envers la Nature,
bien d'autres auteurs, de l'expression de I'article 544 du Code civil définissant ces
la propriété comme < le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la segmentatto, qui semble faire disparaître tout lien global Ð (1991, p. l45lV6).
"
plus absolue (...) ). Généraliser dans < marché généralisé >, est pris au sens L'utilitarisme est fondé sur I'attente d'un gain (Bentham), donc d'une plus-
abstrait d'< affecter d'une extension ou d'une portée plus large > le marché value tirée d'un investissement à partir d'une sotnme d'avantages. ll repose stlr
comme < ensemble des offres et demandes de biens, de services ou de capi- la valorisation de droits indépendamment << de toute obligation positive envers
taux ). L'extension maximum étant celle de la planète, le marché devait être la chose comme envers autrui Ð (p. 1a8). Cette lecture de la réalité a pout in-
mondialisé pour effectivement favoriser le caractère universel du droit. Ici est convénient majeur d'ignorer << la charge incluse dans lout stetut extra-utilitaire
universel le droit qui s'applique à tous les individus et, réciproquement, qrìe des biens et particulièrement de la tete > (p. 149), cette question redevenant
peuvent invoquer tous les individus dès lors qu'ils sont membres de la commu- centrale aveC les problématiques de développement durable (infra, 4" partie) et
nauté politique i << tous les hommes nqissent et demeurent libres et égaux en la prise en compte de <<la charge d'usage des biens I (p. 150). L'utilitarisme
droit ¡t (art. l, DDHC, 1789). est également fondé sur le droit de disposer : < (t)out se passe comme si
Pour se donner la possibilité de maîtriser toutes les connaissances utiles à ce I'institution propriété dffisait en quelque sorte le rêve cartësien dans le corps
qui apparaît comme un < mystère du capital > et qui sera discuté dans le chapi- social, I'incarnait et lui donnaitvie à ëchelle réduite et individuelle> (1991-
tre suivant, je vais en premier lieu présenter le mouvement d'idées politiques, p.152), ce rêve pouvant se traduire par des pratiques de destruction, de repro-
éconorniques et sociales qui, depuis le début de la révolution industrielle, a dé- ãuction ou d'échange, c'est-à-dire <<la substitution d'une chose à une autre ))
bouché sur le capitalisme manufacturier qui devient ensuite industriel puis fi- (op. cit.-p.153). Une autre caractéristique est que < le temps n'est vëcu ou dtt
nancier. Je décortiquerai alors la traduction juridico-judiciaire que les Anglais moins accepté que comme une succession de présents, parce qu'il implique tou-
en ont faite dans le Common law. Enfn, on présentera un modèle qui avait été jours la pr,ésence du sujet, parce qu'il est touiours rapporté, présent en acte ou
présenté en 1989 sous le titre < Le Code Napoléon révélé par I'Afrique >. présent
-des
à venir, ò t'individu qui le vit ou le proiette devant soi. La circulation
objets et des hommes tient lieu et place d'abolitiott du temps dans la société
Le pari cartés¡en, l'homme maître et possesseur de la nature moderne ü (p. 156). Or, ce qui a introduit cç nouveau rapport au temps c'est
I'argent << devenu le représentant universel de la richesse. Ces deux carctctéris-
On connaît le pari de Pascal fondé sur le postulat de I'existence de Dieu in- tiques de I'argent, l'indffirence au passé et l'indétermination vis-à-vis de
dépendamment de la croyance qu'on peut en avoir. On commente moins, ou lhvenir, sont en fait les caractéristiques du statut général des choses, tel qu'il
pour s'en étonner, cette expression par laquelle Descartes décrit la nouvelle est délìni par la propriété moderne ( (1991, p. 159).
prétention de la modernité au milieu du xvtle siècle : une appropriation totale, Une autre caractéristique de la propriété est le traitement de son régime ju-
absolue de la nature au moins in intellectu, imaginairement, avant que ce statut ridique en miroir de celui de la souveraineté. Finalement, << propriété et souve-
ne soit consacré in jure, en droit, avec le Code civil. rqineté ffirment toutes deux pour leurs titulaires, individu et communauté, le
J'ai déjà indiqué ma dette à l'égard de Grégoire Madjarian. Les cent cin- droit permanent au changement de l'usage, l'usage des biens comnle les ttsages
quante pages de la seconde parlie de son ouvrage, L'invention de la propriété, sociaux (...). Comme lct souveraineté, le droit de propriété est tm droit perma-
vont servir de ltl conducteur à une synthèse qui ne pourra retenir qu'un nombre nent, mais un droit permanent contre la permanence des usages (...)' Le droit
restreint de citations alors que c'est I'ensemble qu'il conviendrait de reproduire. de disposer qu'elles fondent n'est autre qu'une déclaration d'indépendance du
Je vais retenir trois temps dans son propos : I'homme modeme et la nature, les pré,sent, la légitimation de l'insoumission envers la loi du passé, celui des us et
conditions particulières de réalisation de ce projet et les finalités de I'invention coutumes, comme envers un avenir prédéterminé par eux )) (1991, p. 163).
de la propriété. C'est I'arnbition de la modemité !
L'homme moderne et la nature Les conditions particulières de réalisation de ce proiet
La société modeme est marchande. <<Elle ne met I'Homme qu'en rapport Après avoir rappelé la très grande diversité des expériences humaines et évo-
avec I'Homme par I'intermédiaire d'autres signes qui constituent l'empreinte qué des lectures (Pothier, Pufendorf) qui complètent utilement notre connaissance

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LA TERRE, OBJE',t DE pROpRIÉTÉ pRlVÉri EN't'R¡j DROITS EXCLUSIFS ET ABSOLUS E',l' lN'l'ERVENTION PUBLIQUE
LA TERRE DE L'AUTRE

des évolutions des droits à la fin de I'Ancien régime en France, Grégoire Madia- fonctions sociules. Si le Droit protège les pouvoírs privés, le marchë dis-
rian se toume vers les acteurs pour en comprendre les motivations. Il disting¡s tribue les sanctions sociales et contrqint à convertir les pouvoirs privés
quatre conditions qui sont inhérentes à la modemité. en fonctions sociales. Si le Droit reconnaît lø propriété comme un droit
Faire la part de l'économique et du politique qui n'a pas de limite de durée, le marché suspend à sa propre loi la ges-
- tíon de ce droit. Le respect absolu de la propriété au niveøu juridique
<<La revendication de ma propriété s'inscrit dffiremment dans les pré- cède la place sur le marché à un irrespect absolu pour son usage. Le
occ.upations de < ceux d'en haut > et de ( ceu)c d'en bqs ¡, des pouvoirs droit moderne dresse les barrières du privë autour de la détention, tan-
d'Etat, des seigneurs convertis qux idées modernes, des bourgeois sy dis que le marché dresse la masse des concurrents et des consomma-
des serfs ; elle subit le cours d'évolutions historiques aussi dffirentes teurs face à la production. > (1991, p. 210)
que celle de la campagnefrançaise ou celle de la campagne anglaise.

La revendication de lø propriété correspond cependant à deux typa Ces remarques restent pleines d'actualité en 201 l.
d'aspirations générales, aspirations politiques et aspirations économi- Abstraction des situations particulières et émergence de la notion de per-
ques. On peut dire même qu'on assiste à un curieux chassé-croisé : les -
sonne juridique et politique, identique, unique et uniforme
recommandations qui s'adressent aux hommes politiques fondent la në- L'émergence du marché suppose de rompre la correspondance entre le sta-
cessité de la propriété sur sa fonction économique; l'aspiration à la des hommes et le statut des choses qui avait permis à tous les régimes anté-
tut
propriété dans la masse paysanne tend à prendre immédiatement un
rieurs d'appropriation foncière de fonctionner. La deuxième partie de cet ou-
contenupolitique. > (1991, p. 184)
vrage, avec l'analyse matricielle, I'a amplement illustré. G. Madjarian écrit que
Si chacun a vécu différemment la << séparation institutionnelle de I'homme cette émergence implique en particulier de remettre en question le statut
et de la terre D (p. 187), certaines médiations sont cependant communes à ce d'étranger, I'aubain du Moyen-âge, qui disparaît explicitement avec la constitu-
mouvement de société vers la généralisation de la propriété. Au premier rang, tion française de l79l . Je crois qu'il remet surtout en question la summa divisio
G. Madjarian note le travail comme une ( visée de I'institution >. Le lien fonc- antérieure entre f interne et I'exteme, toujours contingents, pour ne plus penser
tionnel qu'il identifie entre travail et propriété est que la propriété est moyen là qu'en termes universalistes de public et de privé : << Le stqtut des hommes de-
où les fins sont économiques, en citant Fourier << I'esprit de propriété est le plus vient indffirent quant au champ des opérations possibles sur les biens : il est
fortlevierqu'onconnaissepourélectriserlescivilisés n(1991-p.189).Onpeut oublié dans la mesure où il est identique pour tous. Il semble ølors que c'est
y ajouter la monnaie ou le contrat. dans la nqture des choses que d'être indifférentes dans leurs mouvements qux
Accepter paradoxalement une séparation du religieux et du politique, du hommes qui les manipulent. Dans ces conditions peut naître I'illusion moderne
- et du public au nom d'un principe d'unité. C'est, en fait, la visée même de
privé que le rapport qux choses est indépendant du slatut des individus, qu'il n'est
la société modeme que d'être construite sur ces deux distinctions qui aboutis- pas une institution: la relation aux choses est transférée dans les choses elles-
sent à une proposition du type < la propriété est à I'individu ce que la souverai- mêmes, comme un réalité naturelle. L'institution est réifiée. D (1991-221)
neté est au collectif, une et indivisible >.
Les finatités de l'invention de la propriété
Intégrer la dissociation, par le marché et par l'argent, du pouvoir sur les
- et du pouvoir sur les terres. r.¡ La transþrmation du støtut de la terre
hommes Ce n'est qu'à la suite de circonstances plutôt exceptionnelles à partir du
en Angleterre, telle qu'elle nous est donnée pør Smith, apparaît comme passage xvlle siècle et dans la partie occidentale du monde européen que, en suivant
d'une source de subsistance et de puissance politique en une simple source de Fernand Braudel le3, des capitalistes ont fondé le capitalisme parce que des
revenus. La dissociation à travers I'intermédiaire du marché et de I'argent marchés différenciés se sont inter reliés et sont devenus le marché généralisé à
s'est opérée entre ce qui était directement uni, le pouvoir sur lø tewe et le pou- l'échelle continentale.
voir sur les hommes Ð (f,.203). Dès lors que la fonction et I'usage ne sont plus Cette mutation est donc portée par une ( conversion > de l'homme qui en
déterminés par le statut de possesseur de la chose mais par les < propriétés (ou vient à se reconnaître le droit de disposer des choses. Or, << la circulation des
caractéristiques) de la chose à rendre tel ou tel service ou usage, il n'y a plus choses entre individus suppose certaines qualités du rapport de I'homme aux
que le marché pour introduire un principe de régulation. Qu'est-ce choses Ð (1991, p.225). Quelles sont-elles ? J'en identifie sept à la suite de
qu'apporte en particulier le marché ? Grégoire Madjarian.
(1) Faire reconnaître par autrui sa détention de la chose est la première
< Lq division du travail et le marché impliquent un contrôle permqnent, condition de l'échange. << Robinson dsns son île ne peut s'instituer propriétaire
toujours plus étendu jusqu'à l'échelle de la planète, sur la gestion des
biens de production. Le marché n'est pas seulement le lieu de réparti-
193. Femand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, Armand Colin, Paris, 1979,
tion des biens. Il devient aussi le lieu de répørtition des pouvoirs et des 3 tomes.

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LA TERRÉ DE L'AUTRE

tant qu'il demeure solitaire. La propriété implique la reconnqissance pqr au- don et son < économie ) proprele5 dégagée par les travaux de B. Malinowski et
de M. Mauss ou de G. Balandier que cite Grégoire Madjarian à
propos des Ba-
trui du rapport de Robinson à ses biens et, négativement, une contestation im-
L'obligation différée n'est pas dans l'esprit de la nouvelle institutionna-
possible d" ,opport. (...) Mais, ce qui est remarquable dans l'échqnge mar- kongo.
chand, c'est"" moiis la reconnaissance réciproque de la détention de chqcun des lisation du rapport à la nature qui est fondée sur une réciprocité immédiate et
partenaires que la possibilité qui existe pour chacun d'entre eux de se dessqisir ( parfaite ) 196, l'échange marchand. << Lorsque des individus se reconnaissent
de leur chose > (f,.226). mutuellement comme propriétaires et seulement comme tels, hors de toute obli-
(2) Pouvoir en disposer absolument, donc inéversiblement, suppose qu'on sation d'qutre nalure, et ne portant intérêt en tant que propriétaires qu'à leurs
"droits
est indépendant et qu'on a <<le droit et le pouvoir d'op,ërer la rupture avec sur les choses, leur appropriqtion des biens d'autrui ne peut plus revêtir
I'autre. (...) On n'q pas de pouvoir absolu sur une chose dont on ne peut se sé- aue la forme de l'ëchange. La mobilisation des biens se manífeste donc néces-
parer absolument Ð (Idem). iairement sous la forme marchande. C'est dans l'ëchange marchand en effet
(3) Abstraire les conceptions de l'homme, de la chose et de leurs rapports que I'affrontemenl des hommes à propos des biens prend I'allure d'une
permet l'échange sur la base d'une équivalence et selon un critère d'utilité. ôonfrontation des choses. Ce n'est plus le rapport social, ni le statut des indivi-
<Au lieu du rapport entre un individu concret et une chose concrète liés par dus qui détermine la mobilisation des individus vers le lieu des échanges, ni la
leurs quølit,ls respectives, s'étublit un rapport entre un homme abstrait et une mobilisation des choses vers le marché, mais les droits concrets à acquërir,
chose-abstraite. Ce n'est pas seulement le rapport qui devient qbstrait, mqis les c'esl-à-dire les qualités des biens, d'une part, et le rapport de vqleur de ces
termes de ce rapport, I'homme et la choseD (f,.228). Et I'auteur synthétise biens, d'autre part. La société marchande-capitaliste parachève I'institution de
cette transformafiõn par la formule suivante << Autrement dit, dans le rapport de la propriété en excluant comme illégitime toute appropriation, toute mohilísa-
propriété, les individus singuliers sont réduits à une essence commune, abs- tion violente des biens D (1991, p. 235).
-traite (6) Pour se reproduire et se généraliser, I'institution de la propriété suppose
: dëtenteurs du droit à des droits substituables. Dans le même temps, les
choses singulières sont réduites ò ce qu'elles ont en commun, leur utilité > une pacification des rapports sociaux et plus généralement, une stabilité des
(Idem). rapports politiques à l'échelle la plus large. L'idée de mondialisation est natu-
' rellement associée aux conditions de sa diffusion. G. Madjarian cite un auteur
(4) Seul le marché généralisé pernet, par la répétition systématique du phé-
nomène d,abshaction et la multiplication des échanges, à ce processus de marxiste, Pasukanis, qui écrit [en 1969] : << Qa propriété bourgeoise capitaliste
s,imposer < absolument >>. < C'est avec le capitalisme qu'il atteint son abstrac- cesse... d'être une possession fluctuante et instable, une possession purement
tion maximum dans lq mesure où celui-ci généralise l'échange de biens en de fait qui peut être contestëe à tout instant et qui doit être déþndue les qrmes

même temps que la production de mqsse, qui standardise les biens et leur foit à la mqin. Elle se transþrme en droit absolu, stable, qui suit la chose pørtout
perdre leur unicité. (...) Maß cette déréalisation q pour condition la transþr- où le hasqrd la jette et qui, depuis que la civilisation bourgeoise a ,ltendu sa
mation des choses en marchandises (çt.228-229). Je me suis intéressé au pro- domination sur tout le globe, est protégé dans le monde entier par les lois, lq
cessus de << marchandisation imparfaite > depuis mes travaux du milieu des an-
police et les tribunauxD (1991,p.236). On sent ici quelque dépit à constater
nées 1990 le4 lorsqu'on observait dans les contextes malgaches des situations qu'il n'en n'est pas ainsi de la conception < socialiste >> alors qu'il aurait pu ap-
<< d,entre deux >r, lé cycle de la circulation-abstraction ayant été ouvert mais
son paraître une conjonction entre une révolution qui se voulait prolétarienne et ce
flux demeurant trop restreint pour imposer la norme de la propriété. < La pro- que G. Madjarian appelle joliment < la revanche des droits inferieurs >, spécifi-
priété est déterminZe par la mobilisation des choses entre les hommes. Son his- quement, la revanche du régime juridique du droit des meubles sur celui des
toire est celle de la mobilisation des choses. Mais, inversement, en tant que immeubles. En miroir de ce qu'on a écrit précédemment du droit romain et de
sa conception du dominium, on peut citer cette observation. < (L)'histoire de la
rapport juridique, elle est condition de cette mobilisation des choses' Mobilisa'
t¡on dei choses et rapport de propriété se conditionnent réciproquement et pré-
propriété est celle du triomphe des biens de statut infërieur, en même temps que
supposent tous deux ia disparition de tous les liens extra'marchqnds entre les du droit qui les régissait. Elle se confond avec l'histoire du renversement et de
hommes et les choses > (Madjarian , p. 229). la dissolution des statuts des biens situés au plus haut de l'échelle des vqleurs
(5) La mobilisation des choses (qui ne repose que fictivement sur la circula- traditionnelles, biens dont le transfert nécessitait des consentements multiples,
tion'des terres puisque ce sont seulsles hommes qui circulent avec leurs droits) des proc,édures et un cérémonial scrupuleusement suivi, outre les limitations
par I'institution de-la propriété repose fondamentalement sur l'échange. Elle dont il était l'objet. Elle se confond avec ce que nous avons appel,! la dérëalisa'
ãxclut donc la violence et èn particulier la guerre. Mais elle exclut également le tion du rapport de l'homme aux biens > (1991-p. 238). Une autre implication de
cette idée de stabilité doit être associée aux modalités de transmissions des

I95. Étienne LE RoY, ( Formes et raisons de la placc marginale des contrats (...) >, op. cit., p. 49 et s'
194. Étienne LERoy, <La sócurité foncière dans un contexte africain de marchandisation impar-
196. L'institution de la propriétó n'apparaît parfaitc que sur le plan tcchnique et par lc jou dcs fic-
faite de la tenei>,in Chantal BLANC-PAMARD et Luc CnN¿snÉSY (dir.), Terre, Terroir, Terri'
tions ou des artificcs qui lui sont propres.
toire, les tensions foncières, ORSTOM, Paris, 1995, p. 455-472.

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DRolr ET soclÉTÉ, vol-. 54, 2ol I 262 263
LA TERPJ DT' L'AUTRE LA,|ERRtr, OBJET Dri pROpRtÉTÉ pRlvÉtj ENTRE DROnS EXCLUSIIJS ET AITSOLUS ET ¡N',fERVItN'lloN PUBL¡QUE

biens à cause de vie et de mort. Le droit des successions et de I'héritage a natu- tzc¡f et du passifd'une personnejuridique évaluable en argent >>. Cette défini
rellement un rôle central tant dans la reproduction d'un régime de propriété p¡- iion .r, associée à la vie de cette personne, depuis la conception ín utero de la
vée que dans un régime politique. G. Madjarian ouvre le débat à propos de la n"6onn" physique jusqu'à sa mort ou jusqu'à la dissolution de la personne mo-
liberté testamentaire. Ses analyses (auxquelles je renvoie le lecteur, faute de Ia.r-.L'autre, effectivement privilégié dans I'ancien droit, est le patrimoine suc-
place) sont situées dans le long terme de notre histoire et débouchent sur les in- comme patrimonium ou héritage du père (ou de I'ancêtre), qui s'opère
cessoral,
terrogations de la post-modemité caractéristiques du début des années 1990 et, oar référence au passé, << dans le temps et suivant la filiation des personnes >
de manière pertinente, sur la relation entre propriété et patrimoine. io.309).
(7) La relation propriété et patrimoine. Elle est l'objet de la conclusion de " Qui dit compétition suppose qu'il a existé, durant la longue période qui a
I'ouvrage. Elle est aussi au cæur des questions les plus contemporaines comme orépàré I'avènement d'un régime de propriété privée, des instances de régula-
je viens de le laisser entendre. Cette relation se présente sous la forme d'une lion. L'analyse de G. Madjarian le laissait entendre, mais il faut le souligner ici,
opposition qui est formulée ainsi par G. Madjarian : << I'opposition entre patui- en conclusion, nous avons en face de nous un double système qui induit, lui
moine et propriété peut se r'lsumer en celle de la círculation communautaire et aussi, compétitions, tensions et concurrences.
de I'aliénation ù (p.309). Cette construction exprime plus une représentation D'un côté, nous avons les autorités du marché libre et auto-régulé selon
sociale qu'un état du droit et mérite quelques commentaires dans la mesure où
-
1,idéal de la main invisible, mais qui est en fait imparfaitement transparent, ce
elle me semble en voie de dépassement. La description que donne Madjarian du qui induit nombre de contraintes. Au premier titre, l'existence de coûts de tran-
patrimoine en fait un ensemble de biens autant immatériel que matériel, invisi- sactions, à propos de l'accès à I'information, de la négociation, de la surveil-
ble que visible qui < renvoie nécessairement au passé de sa production et de sa lance et du contrôle du marché, interfère avec le fonctionnement de l'échange.
reproduction r (p.306). Le patrimoine c'est autant du temps <<objectivé> << La prise en considération par le droit des
coîtts de transaction passe donc
qu'une mémoire. << Le patrimoine lie øu passé celui qui en est titulaire au pré- d,abõrd par une analyse économique du fonctionnement r'éel du marché et des
sent>>. Le patrimoine implique une intimité et correspond à une communauté nodalitës de la marchandisation imparfaite )200. En particulier à l'époque
dont il assure l'unité et la permanence (voir p. 306-307). Le patrimoine est ainsi contemporaine et après une nouvelle crise des marchés financiers (2008-2009), il
traduction dans le temps et dans I'espace de liens transmis axés sur les idées de y a lieu d'identifier puis d'analyser le rôle de differents acteurs porteurs de régu-
responsabilité et de devoir. iations qui ont cette particularité d'être un droit du marché parce que produit et
Cette conception du patrimoine suggère trois remarques. port¿ p"ì'le marchéi", ¿to¡tzor, sans être nécessairemenf te"onou par l'État.
Tout d'abord, la notion de patrimoine qui est ainsi opposée à celle de L'impact des modes privés de gestion des differends relevant du monde mar-
-
propriété est une concrétion de plusieurs références qu'il nous a été amené à chand, tel qu'analysé par Daniel Mockle 202 dans une perspective comparative
distinguer ces dernières annéesl97 et que nous retrouverons dans la quatrième euro-américaine, a de telles incidences qu'à suivre cet auteur, c'est toute la
partie. Ceci nous amène à une deuxième remarque, de méthode. conception classique de l'État de droit qu'il convient de réviser fondamentale-
La présentation en termes diadiques (patrimoine versus propriété) que je ment.
n'ai- pas cherchés à multiplier mais qui structurent la présentation de I'auteur De I'autre, nous avons le monde de la Justice et de la Loi, avec des auto-
repose sur le principe du contraire, principe bien connu tant de la logique rités- qui sont non seulement supposées être indépendantes des premières mais,
d'Aristote que de la modemité mais qui ouvre le risque de la caricature ainsi dans un État démocratique, sont posées comme supérieures, au sommet de la
qu'on l'avait expérimenté avec la critique du < réferent précolonial ,t tla qui
avait inauguré les ruptures de la recherche africaniste francophone sur le fon-
la notion dc bicn. Après lui avoir prôtcr dcs intcntions malicicuscs, j'ai pragmatiqucmcnt
cier au début des années 1980 (infra, chapitre 6). conclu qu'il dcvait supposcr la défìnition juridiquc partagóc par tous lcs lcctcurs du codc, si-
La bonne distinction à introduire ici, selon le principe < altematif > de la non pâr tous lcs citoycns. Je rappcllc pour mémoirc la définition de la doctrinc, dófinition
-
complémentarité des différences, est de mettre en évidence une compétition en- qu'on aura à appliqucr dans le paragraphc trois: < le bien cst unc chosc qui cntre dans la vie
juridique ct qui èst haitóc commc tcl si ellc a unc valcur pécuniairc ct si cllc cst susceptible du
tre deux régimes patrimoniaux. L'un, associé dans le Code civil aux attributs de
librc exercicõ du droit dc propriótó >) au scns dc I'articlc 544. Sur cctte base, on peut sc de-
la propriété privée et du bien tee, conçoit le patrimoine comme < I'ensemble de mander si lcs choses ont civilemcnt un statut juridiquc tant qu'cllcs ne sont pas des bicns,
donc qu'ellcs nc relèvcnt pas dc la propriété et de scs démcmbremcnts.
197. Étienne LE RoY, <<Les gouvemances pahimoniales et la rcsponsabilisation des acteurs du 200. Éticnnc LE Roy, < L'État de droit ct la maîtrisc dcs coûts socio-óconomiqucs de la transac-
développement durable >, rn Christoph EBERHARD (êd.), Droit, gouvernance et dëveloppe' tion >. ir¡ Éticnnc Le Rov, Alain KARsENTY ct Alain BERTRAND, La sécurisation foncière ett
ment durable, Bruylant, Bruxellcs,2009, p. 641-656. AJrique, pour une gestion viable des ressources renouvelables, Karthala, Paris, 1996, 381
198. Émile LE BRrs, Etiennc Lr Rov et François LEIMDoRFER (éds), Enjeuxfonciers en Afrique p. [p.274].
noire, Pais, ORSTOM-Karthala, 1982, a27 p. [.p. 24-281. 201. Étiénne LE RoY, <Marchés dc droits et Marché du Droit>, Revue Tiers Monde, I.XLY,
199. J'ai souvent spéculé sur les raisons pour lesqucllcs le rédacteur du Code civil avait initié le no I 77, janvicr-mars 2004, p. 163-177.
Livre II < Des bicns ct dcs différentes modifications de la propriété >, par la distinction de 202. Daniel Mocrle (ód.), Mondìalisation et Etat de droit,Bruylant, Bruxelles, 2002'1D., La gou'
I'article 516 << Tous lcs biens sont meubles ou immeubles >>, mais sans donner de définition de vernance, le droit et I'Etat,Bruylant, Bruxellcs,2007'

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LA TERRE DE L,AUTRE LÁ TtiRRE, oBJET DE pRopRIÉTÉ pRtvÉE ENTRE DRotrs rixcluslFs ET ABSoLUS ET rNTERvtiNi toN puul-leuE

hiérarchie des institutions de la société (mais la justice n'est pas un pouvoir en On q démontré de manière concluante qu'aucune cause particulière ne
France). De nombreux travaux historiques ont montré comment les magistrats, mérite d'être séparée de la chaine causale et distinguëe comme la véri-
des deux côtés de la Manche et mieux là-bas que chez nous, ont acquis auts- table cause de cet événement soudain et inattendu.
nomie puis indépendance entre le xlve et le xvlll" siècle. Ce sont eux gui, au Mais comment dëfinir cette Révolution elle-même ? (...) Nous avançons
quotidien, ont travaillé les textes, les cæurs et les esprits, voire les patrimoines, I'idée que tout cela était simplement le résultat d'un unique chøngement
pour préparer les grandes évolutions du XVIIIe siècle. Et ce sont eux qui se sont fondamental, la crëation d'une économie de marché et que I'on ne peut
ensuite transformés en gardiens du mémorial de la propriété privée, une pro- pleinement saisir la nature de cette institution si on ne conçoit pas bien
priété qui n'est devenue privée qu'au fil des siècles et des utilités, par la prati- quel est l'efþt de la mqchine sur une société commerciale. Notre inten-
que des contrats et devant les juridictions locales de magistrates anglais ou de tion (....) est d'insister sur le fait qu'une fois que des machines et des
juges de paix français. installations complexes avaient ëté utilisées en vue d'une production
Rares sont les auteurs qui font le rapport entre ces deux mondes, celui des dans une sociétë commerciale, l'idée d'un marché autorégulateur ne
marchands et celui de la Justice. Il conviendrait de revenir au père fondateur, pouvait que prendre þrrnezo3. ))
Adam Smith. Dans le L. v, chap. I de Recherches sur la nature et les causes de
L'auteur ajoute ensuite quelques notations remarquables. Il identifie <r /a
la richesse des nations, I'auteur réfléchit aux conséquences de I'acquisition
raíson pour laquelle lq mqîtrise du système économique par le marché a des
d'une propriété d'un certain prix et d'une certaine étendue sur les conditions de
effets irrésistibles sur I'organisation toute entière de la société: elle signifie
l'inégalité sociale, et souligne le coût économique exagéré qu'exigeait déjà le
tuut bonnement que lq société est gérée en tant qu'auxiliaire du marché. Au
besoin de subordination des exclus, en terme de gouvemement civil et de ga-
lieu que l'économie soit encastrée dqns les relations sociales, ce sont les rela-
rantie des droits. La situation n'est-elle pas devenue toujours plus criante ?
tions sociales qui sont encastrëes dans le système économique l (1983, p. 88).
Dans les deux rubriques suivantes, nous allons suivre comment Anglais et
Il remarque également que < /es marchés sont des institutions qui fonctionnent
Français ont tenté de mettre en musique cette partition de la propriété privée,
principalement à I'extérieur, et non pas ò I'intérieur d'une économie. Ce sont
avec les mêmes contraintes d'espace, donc de synthèse.
des lieux de rencontre du commerce au long cours )), à la difference des mar-
chés locaux << de peu de conséquence > (1983, p. 89). Il discute ainsi du rôle du
Ownership et propefty rights dans le Common Law mercantilisme et plus de I'intervention de l'État que de la monnaie : < Au xf et
L'Angleterre a inventé le marché généralisé et le capitalisme. Mais, para- wf síècles (...), le mercantilisme détruisit le particularisme périmé du com-
doxalement, elle a rencontré beaucoup plus de difficultés à théoriser un droit merce local et intermunicipal enfaisant souter les barrières qui séparaient ces
exclusif et absolu, car la pratique et le pragmatisme I'ont toujours emporté sur deux types de commerce non concurrentiel (p.98) et selon des modalités faisant
les constructions systématiques et ce sont donc des conceptions plurielles qui appel tant à la réglementation qu'à la concunence qui allaient déboucher au
vont s'y développer, voire s'y côtoyer. Nous allons d'abord repérer ce lien en- xtx" siècle sùr ( un seul grand marché autorëgulqteur >(p. 100).
tre le marché généralisé et la propriété privée puis identifier la construction ju- Un droit pour le marché :
ridique post-féodale pour en apprécier enfin les implications plus contemporai-
-
< La terre, élément cardinal de l'ordre féodal, était la bqse du système
nes avec la typologie des systèmes de propriété de C.R. Noyes. militaire, judiciaire, administratif et politique, et son statut et sa fonc-
De l'invention du marché généralisé à celle de la propriété foncière tion étant déterminés par des règles juridiques et coutumières. La ques-
tion de savoir si sa possession ëtait ou non transf,lrable et, si oui, à qui
Un marché généralisé et avec quelles restrictions ; ce que comportaient ces droits de proprié-
-C'est donc dans I'Angleterre du xvttl" siècle qu'a d'abord été finalisé le të, ò quels usages on pouvait consacrer certains types de terres : toutes
processus conduisant au marché généralisé puis à la généralisation de la pro- ces questions ,¿taient soustraites à l'organisation de I'achat et de lq
priété privée de la terre. Karl Polanyi en a été un des historiens les plus aptes à vente et soumises à un ensemble entièrement dffirent de réglementa-
saisir tant la portée des ruptures que leurs conséquences sur les économies du tions institutionnelles. (...) En Angleterre, le droit coutumier concernant
xx" siècle. K Polanyi décrit le contexte ainsi : la terre resta essentiellement celui du Moyen Âge. , (1983, p. 104)
< Cette histoire a été contée d'innombrables þis : comment I'action ré-
ciproque de I'expønsion des marchés, de la présence de chqrbon et de
fer -ainsi que d'un climat humide favorable à I'industrie cotonnière -
de la multitude de gens dépossédés par les nouvelles enclosures du
xvltf siècle, de I'existence d'institutions libres, de I'invention des ma' 203. Karl PoLANYI, La grande transþrmation, atu origines politiques et éconontiques de notre
temps,Gallimard, Paris, 1983 [944], coll. <Nnr. Bibliothèque de sciences humaincs>, pré-
chines et d'qutres causes encore, provoquq la Révolution industrielle, face de Louis Dumont, p. 68.

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LA '|ERRE DE L'AUTRE LA TERÂE, oBJET De ¡'nopnIÉTÉ pnlvÉE EN,|RE DRoITS EXCLUSIFS ET ABSOLUS ÈT INTERVENTION PUBLIQUI.]

Mais le double jeu du mercantilisme et de la concurrence allait obliger à des Marx décrit ainsi, avec son humour noir, le processus au cours duquel
adaptations, non sans résistances. Nous allons d'abord suivre I'interprétation êmergea la ProPriété Privée :

qu'en donne Karl Polanyi.


< Pillage des biens d'Égtise, aliénation frauduleuse des domaines de
< En ce qui concerne lø tete, le droit coutumier a chang! de rôle pour l'Éitat, vol de la propriété communqle, transþrmation usurpatoire de la
s'opposer au changement au lieu de I'encourager. Au cours des xvf et propriété féodale et de la propriété des clqns en propriété privée mo-
xvtf siècles, le droit coutumier a le plus souvent insisté sur le droit du derne, menée à son terme avec un terrorisme impitoyable : autant des
propriétaire à foire des am,ëliorations profitables à sa terue même si ce- méthodes idylliques de I'accumulqtion initiale. C'est par elles quefurent
la entrainait de graves bouleversements pour I'habitat et pour I'emploi. conquis les champs pour l'agriculture capitaliste, que la terrefut incor-
En Europe continentale, nous le savons, ce processus de mobilisqtion porée au capital et que fut créé pour I'industrie des villes l'apport né'
implique, comme nous le savons, I'adoption du droit romain, alors cessaire en prol'ëtariat exploitable à merci. n (Marx, 1993, p. 824-825)
qu'en Angletete le droit coutumier tenait bon et parvenait à combler le
þssé entre les droits de propriété médiévaux limités et la propriëté per- L'ownership ef /e sysfème post-féodal de tenures
sonnelle moderne sans sacriJìer le principe du droit dit par le iuge, vital
La terminologie juridique anglaise est < fluide ) pour un praticien de common
pour la liberté constitutionnelle. Depuis le xvttf siècle, d'autre part, le
droit coutumier sur la terre jouait un rôle de conservateur du passé en law et fToue pour un juriste continental. En fait, on y retrouve la distinction déjà
faite ci-dessus entre ( ce qui est approprié par > et < ce qui est approprié à >.
face de la législation modernisatrice. Mqis, finalement, les benthamiens Le terme ownership correspond à la première acception. Il est construit
arrivèrent à leurs fins et, entre 1830 et 1860, la liberté du contrat fut
ëtendue à la terre. ) (1983, p.2a2) comme la proprietas romaine tout en ayant le sens ( absolu >> du dominium.
Expliquons-nous. La racine own anglaise est l'équivalent du proprius latin et
C'est-à-dire que la propriété privée se généralisa avec la généralisation de la désigne ce qui est propre, à soi ou aux siens, attribué. Owner est le propriétaire
liberté d'aliénation des terres. et le suffixe ship en abstrait la fonction cornme le ium du dominus latin. Ainsi,
Mais, comment s'est passée la transition ainsi décrite en termes très géné- le terme connote une relation juridique exclusive et absolue et correspond
raux, mais en réalité d'une très grande violence ? L'enquête a débuté par Adam < globalement > (voir infra) à la définition de la propriété privée du Code civil
Smith. Mais I'ouvrage fondateur de l'économie politique, Recherches sur la de 1804.
nature et les causes de la richesse des nations, est décevant. On observe plus, Il doit être distingué d'une notion voisine, leproperty right qu'on doit tra-
en ce milieu du xvlll" siècle, une concomitance des facteurs plutôt qu'une sur- duire par possession ou droit d'appropriation plutôt que par droit de propriété
détermination du marché. Par ailleurs, les considérations juridiques ne semblent pour éviter toute ambiguïté. La racine proper est un adjectif dont les équiva-
pas concerner l'économiste. Certes, I'auteur souligne (L. t v, chap. rx) I'inci- lents anglais sont <<suitable, appropriøte, correct n. Le substantif property est
dence de la propriété foncière mais, c'est pour mieux l'introduire dans les mé- ainsi d'abord ce qui est adapté à I'usage puis approprié à la fonction assignée.
canismes généraux du marché. Il faut en fait approfondir la signification de ce Le dictionnaire Robert et Collins 206 lui donne pour équivalentpossessions mais
qu'a représenté le mouvement des enclosures of the commons dont l'effet le le traduit en français par < propriété ou biens D, avec toutefois I'idée que ce
plus notable culmine durant la seconde partie du xvlle siècle, mais qui s'étire de sont des choses ou des ressources qui réunissent des bénéficiaires, que I'on par-
ia fin du xv" siècle au début du xtx" et dont témoigne Marx dans le Capitalzø. tage, en donnant les exemples typiques de personnal property ou de common
Karl Polanyi a souligné qu'il y eut deux logiques successives pour enclore les property, possession personnelle ou possession conìmune. Property right est un
openfields, ou champs ouverts détenus en contmuns. La première, associée à droit qui reconnaît I'exclusion des tiers et n'interdit pas la circulation des biens
une représentation géométrique, est liée à I'adaptation de l'agriculture anglaise à cause de vie ou de mort, mais sous des conditions (d'affectation par exemple)
à un nouveau système de production en propriété privée, dominé par l'élevage qui n'en font pas directement le droit de disposer des choses de la manière la
des moutons pour la filature des draps20s. La seconde, plus tardive, est associée plus absolue. Il est l'héritier d'une taxinomie feodale dont je vais tenter de ren-
à la constitution d'une grande propriété terrienne en liaison avec la constitution dre l'organisation de la manière la plus simple possible.
de domaines de chasses tels les deer þrests (forêts à gibier) dont parle Marx
(1993 [875], p. 823) et qui mobilisent une représentation d'espace fondée sur
I'exclusion et la sanctuarisation.

204. Karl MARx, ¿e capital, critique de l'ëconomie politique. Livre premíer, le procès de produc'
tion du capital, PUF, Paris, coll. < Quadrige >, 1993 [1875].
205. On inversè la proportion d'un acre dc pâtures pour trois acres de labours au xv" siècle à trois 20ó. Le Robcrt ct Collins sênior, Dictionnaire français-atzglais et anglais-français, Collins Lon-
acres de pâtures pour un de labour au xvu" siècle. (Karl Manx, I 993, p. 8 l9). dres, Dictionnaires Lc Robert, Paris, 3" êd. 1993,p.622.

nnorr pt soclÉrÉ, vol. 54,201 I 269 ¡nott gt socrÉrÉ, vol. 54, 20l I
268
LA TERRE DE L'ÀUTRE LA TERRE, oBJET DE pRopRtÉTÉ PRIVÉE riN'tRu DRotrs EXcLUstlis ET ABS0LUS ÌìT tN'fERvENT¡oN PUULIQUE

La présentation suivante est inspirée des travaux d'une de mes doctorantes. üoperty, la tenure dite terms of yeørs, à échéance de tant d'années). Le free-
Elisabeth Gianola, alors jeune avocate américaine, dont la thèse a été publiée e¡ 'hold va aboutir àl'ownership à travers les distinctions et transformations sui-
2000207. vantes: lefee ou redevance, est initialement un cens, donc désigne une censive
The law of property est dominé par quatre principes. dont on a déjà parlé à propos des tenures dans l'expérience féodale française
þ'nne part, à la suite de la conquête de I'Angleterre par Guillaume de ßupra), distingué du life estate ou viager, donc non héritable. Puis le fee va
-
Normandie, seul le roi (king) détenait un droit absolu sur les terres au titre de sa àonn.t naissance à deux situations, le simple fee qui est une tenure aliénable et,
souveraineté, droit qu'il déléguait selon le principe féodal < nul terre sans sei- D^r Íachat du droit de mainmorte en 1290, héritable, et le tail (la queue) tenure
gneur ) et selon un système de transmission en << cascades ) avec au moins äont la détention est limitée dans la durée à une catégorie de descendants (au
deux niveaux, les féodaux, tenants in chief, et les exploitarús, tenqnts. Ce droit bénéfice de < n > générations). Ce système est celui des << commo,ns n, terres
de conquête exercé à I'encontre des Saxons a considérablement réduit la place eérées en commun(s) à l'échelle de la paroisse et est essentiellement régulé par
des alleux, terres libres de toute sujétion féodale bien connues sur le continent, i" ,o*^o, law. Enfrn, le simple fee évoluera, principalement à partir du
et la confusion entre le dominium etla potestas au profit de cette dernière fait xvlle siècle, en fee simple absolute in possession, þossession non sujette à
qu'un régime de propriété des terres n'apparaîtra que sous la double pression conditions) c'est-à-dire correspond à I'ownership, la propriété privée.
des besoins des landlords (seigneurs fonciers) et des exploitants comme on I'a Les estates (possessory in the future) autorisent les cinq actions suivantes :
indiqué ci-dessus. Le contournement des monopoles centraux et locaux bénéfi- possibility of reverse (reprise sous conditions), right of entry (possibilité de
-choisir
ciera dès le xttt'siècle des nouvelles techniquesjuridiques, dont le trust (infra), le bénéficiaire), reversion (retour d'un bien en viager après la mort du
et du jeu de fictions développé autour des deux corps208 du souverain bénéficiaire) et remainder (usufruit avec réversibilité et désignation des bénéfi-
(King/Crown) et selon les sources du droit (common law/stqtute /øw). N'ou- ciaires successifs).
blions pas également que le rôle des juges et magístrates, selon le type de juri- Les non-estate.r correspondent à trois types d'obligations contractuelles :
diction, y fut déterminant tant d'un point de vue technique que politique. easements (USA ?) droits ou servitudes de passage, profits, prises de bénéhces
D'autre part, le régime des biens est dominé par la distinction entre real ou réserves de droits miniers, etcoverts, réserves pour faits cachés.
- et personal property, traduits respectivement en biens immobiliers et
property Enfin, on passerait à côté de la logique juridique anglaise si on ignorait
biens personnels. Mais, littéralement, l'adjectil real signifie vrai (opposé à ap-
- et le rôle du trust (la << confiance >>) auquel correspond tardivement le
la place
parent), effectif, authentique. Ici aussi, la seule propriété réelle est foncière, ce frdéicommis français2l0. Né initialement pour combattre les rigidités du com-
qui ne veut pas dire que la propriété personnelle n'ait pas sa place dans une mon lqw devant I'instance royale, la court of equity, en particulier régler le pro-
analyse foncière, mais qu'elle est moins sûre en dépendant de la bonne ou blème de gestion et de transmissions de fiefs des croisés ayant des héritiers mi-
mauvaise volonté du loueur ou du bailleur, seigneur puis propriétaire. Avec la neurs et partant en Tene sainte avec des chances réduites d'en revenir, le trust a
prépondérance initiale de la tenure servile, la possession personnelle était, au pris une place centrale dans la vie juridique, économique et foncière.
moins quantitativement, dominante. Puis, la sécurisation de la tenure par le Pour en illustrer I'incidence, Elisabeth Gianola avait présenté le tableau sui-
biais du mode d'héritage ou de I'encadrement des redevances a permis une vant qui reprend, pour partie, les distinctions précédentes.
transformation des rapports dans le contexte de la révolution des enclosures T¡sI-slu No 52
dontj'ai parlé dans le paragraphe précédent, sans effacer l'impact delaperso- Le pLece DU r¡RUsrDANs LES DRotrs FoNCIERS
nal property par le droit des locations.
Ensuite, une distinction complémentaire doit être trouvée enÍe estates et Possessorv Non possessorv
non-estates, (< biens > et < obligations >) puis, parmi les estøtes, enfre estates in Personal property
Interests in trust
possessory (biens détenu s) et estates in possessory in the future (biens à venir) 20e. Interests & Life estate
Les estates in possessory constituent le principal du régime des biens. Ils se in present Estates in
Non estates
real property
divisent en deux catégories, les freehold (libre) et non feeehold ou tenancy (la
( tenance >, traduite maintenant par location et contenant, outre le personal Future interests
Future interests in trwt
Interests ¡n trust
infuture
2}7.Élizbcth C. GIANoLA, La sécurisation foncière, le développement socioéconomíque et la Futures estates Future interests in land
force du droít. Le cas des économies ouest-africøínes de plantation (la Côte-d'lvoire, le Gha-
na et le Mali). Paris, L'Harmattan, Paris, coll. < Logiques juridiques >, 2000, 290 p.
208. Emst KANToRowtcz, Les deux corps du ro¡, Gallimard, Paris, coll. <Nnn. Bibliothèque des 210. Marc Gumbcrt, banister à Sydney NSW Australie, avait, dès 1970, attiré mon attention sur
histoires >, 1989 [ 957]. On consultera en particulicr, ce qui a trait à <fictio Jìgura veritatis Ð, I'originalité de I'institution anglaisc ct son adaptabilité à des contextes juridiques non euro-
p. 213 et s. péens. J'avais ainsi, dans ma thèse d'Etat portant sur I'expérience réformatricc foncière séné-
209. Selon une définition de cour de justicc de 1573 << an estate is time on land and land on time >, galaise (SFDR, 1970, p.243) identifié les occurrcnces positives entre la conception anglaisc
du temps sur le sol et du sol pour un temps. Cité par Mathieu GALLEY, op. cit.,p. 105. d,¡ trust et la nature du rapport juridique en droit traditionncl wolof.

onotr ¡r socrÉrÉ, voI-. 54, 20l I


270 27t DRolr ET soctÉTÉ, vol-. 54, 2ot l
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, oBJET DE pRopRIÉTÉ pRtvEE ENTRE DRol fs EXCLUSIFS Et' AIISoLUS ET INTERVENTIoN puBLteuÈ

Terminologie nouvelle Drotection garantie par le


juge q.u détenteur d'unfief contre I'abus de pouvoir de
'supërieurfiáodal ou les intedérences de ses pairs ) (...) (2008, p. 102-103). Puis
Interests in present; intérêts actuels ; interests in future; intérêts à venir:
interests in trust; intérêts en fidéicommis;future interests in trust.'intérêts á Mathieu Galey décrit les processus qui expliquent comment le travail des juristes
venir en fidéicommis ;futures estates; biens à venir ;futures interests in land : a permis <<l'émergence d'une appropriation exclusive en l'ffianchisssnt de sa
intérêts fonciers futurs. base sociale initiale >. < La propriété du sol, en droit anglais, estfondamentale-
flent une situation juridique résuhant du fa.it de la possession, accordant à son
La logique propriétariste anglaise, l'apport de C.R. Noyes bénéficiaire une iouissance dont l'exclusivit,! s'est construite indirectement, à
Mathieu Galley nous a fait découvrir récemment2ll I'ouvrage de Charles I'intersection des règles destinées à en protéger le bénéfice contre l'interfrlrence
Reynold Noyes, The Institution of Property, centré sur la pratique du common des tiers (trespassory rules), rì en transmettre le bénéfice ou ò le répartir dans le
law, datant de 1936 et relevant du courant américain de I'analyse économique þmps (doctrtne of estates) et à en régler I'usage, qu'il s'agisse d'un droit des
institutionnelle. Cette analyse <<s'intéresse aw coîtts de transaction associës nußances (law of nuisance) ou des clauses restrictives d'usage (restrictives co-
aux institutions et aw changements institutionnels, tels qu'ils sont provoqués venants). ) (2008, P. 103)
Une conception plurielle du rapport à la propriété
par les activités de résistance au changement > (2008, p. 97). Nous aurons -Mathieu Galley éclaire d'un jour nouveau le désanoi d'un juriste de droit civil
l'occasion de retrouver cette démarche en quatrième partie. Pour Noyes, < /es
institutions sont le fruit d'une invention au coup par coup et d'un processus face aux conceptions que développent les économistes de la propriété. Il écrit ain-
d'amélioration graduelle (.) Évolutives, loin d'êtrefigées, les institutions du sí: << la notion économique, ajuridique et préconcepuelle de "droits de proprië-
droit ne s'en caractërisent pas moins par une inertie génératrice de coîtts de té", comprise comme "droits exclusifs transférables", telle que l'emploient les
trqnsactions qu'il est nécessaire de prendre en compte lorsqu'on s'avise de économistes constitue comme le négatd photographique des dffirentes dimen-
modifier les r,égimes en vue d'améliorer les systèmes de gestion environnemen- sions de la culture juridique des commons lawers en matière de propriété im-
tqux. )) (2008, p. 98) mobilière >. Et ceci pour quatre raisons :
(1) la réference à la propriété ne constitue <<qu'une référence philosophique et
Ce qui nous intéresse ici, c'est de mieux comprendre la logique du régime
anglais de propriété et son originalité singulière tant au regard de l'expérience
politique constitutive de la "moralité des institutions britanniques" > (2008,
p. 107).
française que nous aborderons ensuite que des exigences du développement du-
(2) C'est seulement en terme de saisine et non de droit sur la chose que peu-
rable étudiées en quatrième partie.
vent s'exercer < des droits d'usage exclusifs et transfërables > (Ibidem).
Un système de propriété linéaire ou féodal
-Alors que Noyes qualifie le droit romain de système de propriété collatéral (3) La propriété privée ne peut dès lors être simplement définie par la réunion,
ou allodial centré sur la théorie du dominium dont nous avons relevé le carac-
<romaniste>, des trois traits (rzsns, fructus et abusus). <<Il sufit pour s'en
convaincre de se reporter à la célèbre analyse de la notion d'ownershippar Tony
tère complet et définitif> sans possibilité de se réserver une part de contrôle >
Honoré (1961). Dëfinissant de manière typiquement britannique la propriété
en cas de transmission (p. 100), < ò la différence du système øllodial, dans le
comme "le plus grand intérêt qu'il est possible de dëtenir sur une chose dans un
système linéaire, les transferts de droits sont rarement, voire jamais, complets
système de droit arrivé à maturité", il tente d'en définir le paradigme substantiel
ni définitifs : chaque personne aliénant ou démembrant un droit est susceptible
à travers l'énumération empirique et non exhaustive de lq sëríe, potentiellement
de conserver une part de contrôle sur la chose objet de I'opération. C'est de
cette manière qu'un agencement de ces droits concurrents et simultanés en une fractionnable, "d'incidents standards", de "real estate", c'est-ò-dire de pnároga-
tives, de droils de possession, d'usage, de gestion, le droit au revenu, le droit à la
série hiérarchique peut se mettre en place r (2008, p. l0l). L'héritage féodal
sécurité de la possession, la trqnsmissibilité et I'qbsence de termes, la prohibition
fait que dans I'expérience anglaise <<la donnée première nefut donc pas une
des usages producteurs de nuisances et I'obligation d'exácuter les jugements de
maîtrise du bien immobilier initiale, absolue et exclusive de tout partage, mais
dettes et d'inviolabilité > (Idem, p. 108).
au contraire les relations d'obligations personnelles entre le ou les propriétai-
(4) < Enfin, les juristes de traditions romanßtes sont égaleruent très mql à I'aße
res et les tiers eu égard au bien approprié. (...) La propriété est dérivée no-
devqnt la propension des économistes à appliquer indßtinctemmt la notion de
tamment parce qu'elle y est conquise sur les relations personnelles préexistan'
"droiß de propriété" aux rapports d'obligations personnelles (...) Or un tel glß-
tes. Elle ne doit pas s'analyser comme un pouvoir consacré par le législateur et
sement peut padaitement s'envisager dans un contexte de Common Law (...) >.
s'exerçant sur une chose hors de tout lien d'obligation, mais plutôt comme une
En conséquence, Mathieu Galley souligne combien la théorie de C. R. Noyes
peut être pertinente non seulement pour mieux comprendre le divorce entre les
2ll. Mathieu GALEY, (La typologie des systèmes de propriété de C.R. Noyes, un outil
d'évaluation contextualisée des régimes de propriété privée, publique ct commune >, in Chris-
conceptions juridiques civilistes et économistes de la propriété mais aussi << /e
toph EBERHARD (dir.), Law, Land Use and the Environment; AfroJndian dialogues/Enjeux malqise des juristes de trqditions romanistes lorsqu'ils appréhendent lucidement
þnciers el environnement, dialogue afro-indien, Institut Français de Pondichéry, Pondichéry,
coll. < Sciences sociales >r n" 13, 2008, XV + 549 p. [p. 89-125].

rnorr er soclÉtÉ, voL. 54,201 I 273 onorr ¡r socrÉrÉ, voL. 54, 20l I
272
LA TERRE DE L'AUTRE LA TttRRE, OttJET De lnOpnlÉ't'É pnlvÉti ENTRE DROTTS EXCLUSITìS 8T ABSOLUS tsl' lNTERVttN tloN PUBLIQUE

lq notion et ne commettent pas de contresens ò son propos ) (2008, p. 108), ce nropnêtê, privée, laquelle est l'æuvre des Révolutionnaires puis des rédacteurs du
qui n'est pas évident, j'en ai pris le risque. 'Code civil de 1804.
Mathieu Galey avance enfin trois idées sur lesquelles nous conclurons et que Retrouvons tout d'abord Anne-Marie Patault puis la sociologie de Jean car-
nous retrouverons dans la quahième partie. honnier pour en restituer les processus et les enjeux. Nous reviendrons ensuite à
Tout d'abord, la conception < anglaise > de la propriété n'est unitaire que juridique et conclurons enfin sur les ouvertures, également
i'économie du texte
parce qu'elle prétend exprimer la supériorité d'une civilisation. Quant à sa com- plun"ll"t, qu'offre la période contemporaine.
position, il s'agit d'un faisceau de droits jamais exactement identiques, toujours
en redéfinitions selon une dynamique interpersonnelle ou inter-acteurs qui rend L'absolutisme du droit de propriété à partir de la théorie de l'exclusivisme
exemplaire la définition que propose K. Gray de la propriété en 1991 : <<une prë- L'évolution du droit de la propriété après 1789 est ainsi résumée par A'-M.
rogative (power-relation) consistant en un contrôle juridiquement sanctionné sur palzvlt, cette citation ayant pour intérêt de compléter la théorie de Noyes et de
I'accès au bénéfice d'une ressource excluable > (cité par Galley, 2008, p. lll). restituer les divergences entre les approches anglaise et française de
la propriété :
L'idée de pluralité est donc au cæur de cette expérience anglaise mais cette plura-
< Au mécanisme coutumier de solidaritë qutour des utilités de la terre, les
lité n'a pas pu, pour des raisons en partie envisagées par l'auteur, déboucher sur
révolutionnqires ont substitué un système fondé sur la libertë de disposi-
un pluralisme juridique. Je n'en mentionnerai qu'une, le caractère de < structure
tion et d'utilisation de lq substance même de l'immeuble et exprimé iuri-
ouverte > du Law (droit) que propose Hart. Il faudrait entendre par là que le droit
diquement par la notion d'exclusivisme, exclusion de I'qutre. L'ex-
anglais de la propriété foncière << laisse ouvert un espace d'interprétation où peut
ctusivisme donne vocation à toutes les utilités de la chose et liberté dans
se nouer le dialogue entre plusieurs vqleurs opposées l (cité par Galey, 1 13). Un
leur jouissance. Si une de ces utilités échappe au propriétaire, par
tel dialogue n'est cependant pas organisé.
convention ou par lu loi, le bénéficiaire de cette utilité n'est pqs considérë
Car, d'autre part, il y a deux visions du monde qui traversent cette expérience
comme propriétaire d'un aspect particulier de I'immeuble, il est seule-
anglaise depuis les débuts de la modemité, l'une, dominante, qui structure cette
ment titulaire, au profit de son fonds, d'un droit sur la chose d'qutrui,
section où, à la suite de Grotius et Pufendod << I'homme est maître de droit du
droit qualifié de servitude, ou d'un droit d'usage ou même d'un simple
monder, l'autre où I'homme es| <<lieutenant de Dieu sur terrel et où il
droit de créance. L'exclusivisme n'a pos étë imposé par dogmatßme. Il
n'apparaît que cornme le gardien ou le surintendant (steward)>> activement res-
s'est a/firmé progressivement dans les réalités, depuis le wf siècle jus-
ponsable devqnt lui de la garde de la création r (Galley, p.ll2).
qu'à la Révolution où son triomphe est le contrepoint juridique des mesu-
À deux visions du monde correspondent deux conceptions du foncier et deux
res politiques prises contre l'ordre social qui þndøit I'Ancien Rëgime.
philosophies de la vie, l'une valorisant I'accumulation du capital et I'autre la ges-
Maß, après avoir dit ce qu'il n'était plus, il restait à dire ce qu'il était. Ce
tion durable des ressources renouvelables. Ainsi, cette expérience anglaise est-
sera l'æuvre du Code civil, article 544 : < 'La propriété est le droit de
elle sous la tension entre deux idées-rectrices, I'une étant l'ownership oÌt jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue pourvu
s'épanouit la toute puissance du capiøliste et I'autre le stewardship qui recèle
qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règle-
également sa part de toute puissance, voire de violence, quand cette idée-force est
ments. )) (Patault, 2003,P.1257)
reprise par cer¡x qui se disent << eco-warriors n, guerriers de l'environnement. Le
grand diviseur est, rappelons le, le rapport au marché. Ce droit unique et uniforme est donc d'abord lié à un principe politique de
Notons, à la fin, pour servir de transition avec nos analyses de la quatrième - individuelle associé à l'abolition des droits féodaux en août 1789, et
liberté
partie, qu' < (e)n fait, certains auteurs prétendent même qu'il serait parfaitement qu'illustre I'article I des décrets des 5-12 juin l79l portant Code rural. << Le terri-
possible, au regard tqnt des doctrines jurisprudentielles que des disposffi légß- toire de la France, dans toute son étendue, est libre comme les personnes qui
latifs de restrictions administratives informant le droit anglais de la propriété I'habitent >t212.

foncière, de substituer, à droit constant, la notion de garde ou de surintendance à Ce droit est associé à une réalité qui précède le droit, la fin des limitations
celle de propriété comme grille d'interprétation du droit positif en la matière > - dans I'exercice du droit de jouir des utilités, à l'échelle des usagers. Et
féodales
(Galey,2008, p. ll3). Nous allons découvrir qu'il n'en va pas de même dans c'est cela que va théoriser la Révolution avant que la loi ne proclame ce droit ex-
l'expérience du droit civil. clusif et absolu. Mais le fait précède le droit. Suivons Jean Carbonnier :
< La liberté se sentait menacée dans les châteaux et se réiouissait døns les
Le Code civil et l'absolutisme du droit de propriété
chaumières. Ce contrqste d'images a hantuë de bout en bout la Révolution.
Si les Anglais précèdent les Français sur la voie de la révolution industrielle Ilne s'agissait pas pour elle defaire un compromis, de combiner sur une
donc sont considérés comme les précurseurs du marché généralisé, ils n'ont pas
été les initiateurs, cornme nous venons de le voir, d'une théorie générale de la 212. Citê par Jean CARBoIINIER, < La propriété >>, Flexible droit, pour une sociologie du droìt sans
rigueur, LGDJ, Paris, 1995,8" éd., p.275-315Ïp.2'151.

DRorr ET socrÉTÉ, vol-. 54, 2ol I onort et socrÉtÉ, vol, 54, 20l I
274 275
LA TERRE DE L'AUTRTJ LA TERRE, OBJET D¡ PNOPNIÉ'I'É PNIVÉE EN'fRI] DROITS EXCLUSIIJS ET ABSOLUS ÐT INTTJRVENTION PUBLIQUF]

voie moyenne le pour et le contre du droit de propriété. Elle s'était çs¡1r- fônciers africains à cette invitation en développant deux idées. La
etj'ai répondu
truit un idéal qui se tenait droit par lui-même, yn idé31 de petite prop¡¿¡¿ Li"mi¿t" idée, banale en apparence, est de remarquer qu'en se fondant sur des
qui øvait son propre et triple þndement : philosophique, cette proximíto li*tinctions du droit romain, le droit civil français apparaissait comme beaucoup
de lq nature que Rousseau, écologiste avant la lettre, avait magniÍìé ; mi Iiu. archaique que les constructions développées par la pensée juridique coutu-
ral, I'autarcie du petit domaine, éliminant les enjeux de l'économie ¡¡1ctr- 'Åüre aficaine entre les années 1930 et les années 1960 et dont s'était, par exem-
2r4. On songe en par-
chande et la tentation corntptrice de I'argent ; politique enfin, l'égalité øit l'écho Michel Alliot dans une étude célèbre de 1965
"í.. distinction entre meubles et immeubles qui date de la loi romaine
était retrouv,ëe. > (1995 , p. 27 6) ii.ull"r à cette
donc est vieille de près de 2.500 ans et qui révèle ses limites avec
äes Xtt tables,
Plus loin notre auteur ajoute, à propos de la vente des biens nationaux :
droits de propriété intellectuelle. I a seconde idée est que la struc-
ìa théorie des
< (ø)u xtf siècle, chez les juristes et les historiens, c',était I'opinion domi- ture adoptée par le rédacteur du livre II du Code civil révèle < une pensée sau-
nante que, grâce aux biens nationaux, toute une paysannerie sans þrre vaee ¡¡ qui n'est en aucune façon une pensée de sauvages mais une interprétation
avait pu accéder ò la propriété. Mais notre époque interroge les føiß avec otãmiqu" des classif,tcations juridiques. Je fais ici explicitement référence à
par
moins de complaísance : beaucoup de ces acheteurs n'étqient-ils pos déjò l'étude de Claude LéviStrauss2ls qui levant nombre de clôtures imposées
nantis ? L'enrichissement n'a-t-il pas profité, plus qu'à tous autres, quJe divers ethnocentrismes permet d'appliqqer une méthode à un objet, le droit de
marchands de biens ? > (op. cit., p.277) oropriété, auquel le fondateur des études structurales n'aurait sans doute pas son-
!¿ mair que plusieurs citations au fil de son texte peuvent autoriser, ainsi quand
Ensuite, il faut poser I'aliénabilité cornme le hait distinctif de cette institu-
iauteur explicite les conceptions de Radcliffe-Brown : < les coutumes renvoient
tion depuis 1804 :
aux cro)tqnces et celles-ci renvoient aux techniques ; mais les divers niveaux ne
< Ilfaut partir du postulat que lø propriété est aliénable. Cette aliénabilité se reflètent pas directement les uns les autres : ils rëagissent dialectiquement en-
n'a pratiquement jamais été supprimée. Elle est le cæur du système indi- te eu)ç, de telle sorte qu'on ne peut esp,ërer en connaître un seul, sans svoir
vidualiste et libéral de la propriété, lø prérogative essentielle par laquelle d'abord évalué, dqns leur relation d'opposition et de corrëlation respectives, les
peuvent s'évanouir les atteintes portées ò toutes les øutres prërogatives. > institutions, les représentations et les situations. En chacune de ses entreprises,
(Idem, p.283) l'anthropologie ne føit ainsi qu'avérer une homologie de structure (.'.) (1965,
p. 13l). On ne peut en développer les implications, tout au plus illustrer, par quel-
Une quatrième caractéristique de la propriété est enfin qu'elle est perpé- ques citations, l'orientation de la démarche : << le totémisme se ramène qinsi à une
- Ce qualificatif peut étonner : comment la propriété peut-elle être à la fois
tuelle. jaçon particulière de þrmuler un problème général:
-l'opposition, fale ,en -sorte que
perpétuelle et aliénable ? C'est qu'il ne s'agit pas de confondre I'objet de la pro- au lieu d'être un obstqcle à I'intégration, serve plutôt à la produire
priété, le fonds auquel est associé un statut qui est définitivement acquis dès lors (p-i28). C'est aussi exprimer une attitude (qui fut celle de Bergson), <<un désir
qu'il a été reconnu et mis en æuvre d'une part, eL de I'autre, son usage discré- d'appréhension globale de ces deux aspects du réel que le philosophe désigne
tionnaire fait par celui qui détient le droit légitime de I'exercer. Cette conception sois le nom de continu et de discontinu, d'un même refus de choisir entre les
de la propriété associée à la substance d'une chose devenant un bien en entrant deux et d'un même effort pour en faire deux perspectives complémentøires, dé-
dans la vie juridique est un héritage du droit romain dont on reparlera. Cet héri- bouchant sur une même vérité > (p. 141). Enfin, la référence au totémisme met en
tage explique deux traits que nous avions déjà occasionnellement aperçus : d'une évidence une structure symbolique dont Lévi-Strauss identifie la présence à pro-
part, dès qu'une relation juridique est reconnue comme propriété privée, ainsi pos de l'approche de Rousseau <<fondée sur l'émergence d'une logique opérant
dans les procédures d'immatriculation foncière dans les réglementations colonia- au moyen d'oppositions binaires, et coincidant avec les premières manifestations
les en Afrique (infra), ce statut est définitif et inattaquable ; d'autre part, les trans- du symbolisme > (çt. 145), de manière moins chronologique que conceptuelle.
ferts de droits sont, par principe, << complets et définitifs >.
Quand on adopte une lecture structurale de ce livre II du Code civil, < Des
Le Code Napoléon révélé par l'Afriqu¿zr3
-
biens et des differentes modifications de la propriété ), on y observe une organi-
sation des classifications reposant sur un système dualiste par la médiation d'une
À I'occasion de la célébration des deux cents ans de la Déclaration des Droits arborescence logique que je vais illustrer dans la partie relative aux fonds de terre,
de I'Homme et du citoyen, en 1989, on s'est donc interrogé sur la réception de donc à la propriété foncière. Puis j'évoquerai la métaphore musicale que
l'article 17 de la déclaration et, plus largement, sur celle du Code civil. j'employais en 1989 pour methe en évidence cette structure symbolique qui se
L'Association des Études Foncières (ADEF) m'avait ainsi demandé d'apprécier cache derrière I'apparence du dualisme et qui est le monologisme.
le degré de modemité que représentait le Code civil de 1804 vis-à-vis des usages
214. Michel ALLtor, < Les résistanccs traditionnellcs au droit modeme... >>,op. cir., p.235 ct s.
213. Étienne LE RoY, < Le Code Napoléon révélé par I'Afrique >, Christian ATIAS et al., Iln droit 215. Claude LÉvI-STRAUSs, Le totëmisme aujourd'hui, PUF, Paris, coll. ( Mythcs ct religions >l,

inviolable et sacrë, la propriëtë, op. cit.,p.145-150. 1965, [" éd. 1962],154 p.

onotr er soclÉrÉ, vol. DRotr ET soclÉTÉ, vol. 54, 2ol I


54, 20l I
276 277
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, oBJET De pnopntÉ'rÉ pntvÉE ENTRts DRolTs ExcLUstFs ET ABSoLUS E'f INTERVttNTIoN PUBLIQUIt

FIGURE NO 7 La deuxième observation que je développais en 1989 était que ce dis-


LncTunB STRUCTURALB ou I-Ivn¡ II CC - était organisé en trois temps, selon une structure quasi musicale que j'ai
^nürs
Titre premier De la distinction des biens ilndanc" à associer à Beethoven pour sa puissance d'orchestration.Un andante
516 ,*n I, chap. I et 2) pour dégager la consistance des meubles et immeubles, un
<< Tous les biens sont meubles ou immeubles > ),ttnnro ma non troppo (chap.3) pour affirmer I'individualisme et I'exclu-
9J et un largo (titre lI) avec cet
(ckqløetþw) (cbwlteu)
í¡lí,''r du droit de propriété, tout en le contrôlantpuis diverses applications. < 1/
MEUBLES IMMEUBLES
Iffetle tonnene que représente I'article 544 ses
Articles 527-536) 517 -u-
en puissqnce d'un ensemble de significations qui visent à générali-
a montëe
CJ I'idée et lq conception de la propriété dont on a déià vu qu'elle était "la
Par nature par destination ier
9 ilus absolue", et c'est bien cela le message du Code civil> (Le Roy, 1991,
518 J 'o.146-147).
LJ ' -- yv troisième observation portera sur I'incidence du jeu des fictions que
fonds de terre bâtiments J le droit canon définissait comme des <<figurae veritatis ))
(supra, note 206), des
ú 6iens assimilés) t esquisses de la réalité des choses. J'en appréhendais le caractère < magique >
520 Récoltes 519 Moulins
521 Boß 523-524 Tuyaux et objets avec les articles 522 et 525. Dans I'article 522, on observe que, par I'opération
au service de l'exploítation de la qualification juridique, le meuble le plus meuble parce qu'il relève du pe-
522 Cheptel d'exploitation 525 effets mobiliers attachës cunia (qui a donné pécuniaire) c'est-à-dire les troupeaux, est immobilisé parce
à perpétuelle demeure que, excusez le néologisme, immeubilisé. De même, les objets attachés à perpé-
tc tuelle demeure (art. 525 CC) bénéficient d'un effet de participation analogue
526
aux matériaux constituant les masques ou les objets rituels d'initiation et que
Usufruit, serviludes et actions relatifs aux immeubles
Lucien Lévy-Bruhl aurait pu considérer contme relevant d'une pensée prélogi-
Chaøitre trois
que. Par ailleurs, ces dispositifs symboliques n'ont rien d'universel et certaines
Des biens dans leurs rapports avec ceux qui les possèdent
Un principe et trois régimes spéciaux de ces fictions se révèlent inexportables. En 1989,je notais que certaines de ces
537 Les particulíers ont la libre dísposítíon des bíens
fìctions << sont þndamentalement étrangères à la pensée iuridique fficaine : par
sauf exemple que le droit de disposition soit reconnu à toute personne (parce que
si retirés aux particuliers au nom de I'intërêt gënéral (domaine) "particulier") ou que la propriété de la surface entraîne la propriété du dessus et
(538, 540-s41) du dessous. En droit africain, il est inconcevable que, pqr principe, la propriété
si carence de propriétaire soit absent (vacant) soit ignorë (sans maître) de la surface entraîne celle des arbres ou des fruits (..'), de l'argile ou des subs-
539
tances minérqles qui viennent à l'intérieur du sol > (Le Roy, 1991, p. l47)'
si pluralité de propriétaires et gestion en commun (communaux)
Enfìn, quatrième point, il y a dans le Code civil un certain nombre d'ab-
542
ù
- qui, elles-mêmes, vont poser problème dans le transfert de la conception
sences
Organisation eénérale du régime d'approgiation en trois composantes de la propriété foncière. Ainsi, le Code civil ne permet par de créer de la pro-
543 priété. L'idéalisme de la pensée juridique considère, rappelons le, que tout l'es-
< On peut avoìr sur les bìens ou un droit de propriété, ou un sÍmple droít de jouìssønce pace a été approprié depuis toujours et qu'ainsi des procédures comme I'usu-
ou seulement des semices foncìers à prétendre > capion (appropriation par un long usage) ne sont que secondaires ou exception-
cgJ nelles. Elles visent à reconnaître des propriétaires et non à créer de la propriété.
TitrplI Titre III Titre IV
e ú J < Que val-il se passer dans des sociétés qui ignorent notre conception de la
De la propriétë de I'usufruit, de I'usage, etc. des servitudes propriété ? Il vafalloir inventer une procédure que I'on va appeler immatricu-
544/577 578/636 637 et suiv lation: c'est le système Torrens n (Le Roy, 1991, p. 147) qu'on va évoquer
ú dans le chapitre 6.
Une dëfinition : 544 < La propriété est le droit dejouìr et de dßposer (,..) >
Une limitation : 545 Expropriation pour cause d'utilité publique Une structure symbolique monologique
Des extensions : 546 ; droit d'accession
547/55 I sur ce que produit la chose Le schéma dualiste auquel sacrifie la classification des meubles et des im-
552 sur ce qui est lié au sol de I'immeuble, le dessus et le dessous meubles et le régime des fictions qui s'en déduit pour faire entrer la réalité des
553/564 sur les constructions, plantations et manbles qui s'unissent attx situations dans cette série de catégories mettent en cause nos cadres rationnels
immeubles.
en révélant en particulier le primat des immeubles par rapport aux meubles dont

DRolr soclÉTÉ, voL. 54, 20l I onotr ¡r soclÉrÉ, voL, 54, 201 I
ET
278 279
LA TERRE, oBJET DE pRopRIÉTÉ pRtvÉE tiNTRE DRol'fs tìxclus[rs E't Al¡soLUS nr tN'l ËRVLN'UoN puul-reuE
LA TERRE DE L'AUTRE

le régime est constamment soumis à ceux-là. On peut en déduire que le rédac- Gonclusion à la sect¡on et au chapitre
teur ã pour objectif, d'abord, de proclamer la supériorité du régime des immeu-
bles sur les meubles puis, celle du fonds de terre sur les autres immeubles. << Sociologiquement, la propriétë n'existe pas ; il n'existe que des propriétés
L'influence de l'école des physiocrates est encore visible dans le texte de Code diverses, autant que de catégories de choses et de personnes - sans préjudice
civil. Dans ce domaine, le code a vieilli car la propriété mobilière a pris une place des dimensions - toutes ces variables devant être combin,les. La remarque n'a
sans commune mesure avec celle que le code prévoyait (infra, chapitre 6). pos seulement une portée scientifique møis politique: à traiter la propriété
'comme
Je considère que ce double mouvement d'inscription des choses dans la 1o- un bloc - celle des fabriques de souliers et celle de mes souliers - on
gique de l'immeuble puis dans le primat du fonds de terre a pour fonction rend toute conclusion législative impossible. Les uns søvent tendre le piège ; les
ã'énfermer la diversité dans un principe d'unité pour produire ce que j'avais autres ne savent point s'en garder l
(Carbonnier, 1994, p.289-290). Mais,
qualifié d'unitarisme. Il y a là réduction et inscription du multiple dans un prin- ajoutons à leur défense que le piège est d'une grande complexité et que les ju-
cipe (ici la propriété privée) qui en paraissant s'imposer logiquement donne ristes n'ont pas fait grand chose pour en éclairer le mystère. Remarquons en ou-
sens et cohérence à l'ensemble ainsi constitué. L'objectif était, selon une ex- tre qu'anthropologiquement ce ne sont point des propriétés qu'il faut considérer
pression d'Anne-Marie Patault, <<d'efacer le dualisme de notre droit de mais des propriétaires car, pour les anthropologues, le droit n'est pas tant ce
l'immeuble (fondé sur) deux types de mqîtrise oppos,és, I'un organisé sur la so- qu'en décrivent les catégories normatives que ce qu'en font les acteurs. Ce que
lidarité, I'autre sur la liberté D (2003, p. 1258). Il s'est donc agi d'abandonner nous devons privilégier, ce sont les actes et actionsjuridiques de ces propriéta!
la technique coutumière << de partage des utilités de I'immeuble n au nom de la res. Nous allons en examiner certaines dans le chapitre suivant, en ayant à
liberté du particulier. Mais, l'unicité de la propriété affirmée dans I'article 544 l'esprit que les descriptions qui ont été réunies à propos de la naissance du capi-
ne cesse d'être non seulement contournée ou détoumée þar des textes restric- talisme et des contraintes associées à la propriété privée, droit du marché géné-
tifs) mais aussi contestée au nom d'une nouvelle vision de la propriété plus en ralisé, ne conespondent plus < globalement > à la société contemporaine tout en
rapport avec les enjeux du développement durable. Jean Carbonnier parle à ce faisant toujoúrs partie du problème, donc de la solution. De même, font partie
propos de < droit-þnction où les pouvoirs sont conditionnés par les devoirs du problème certains dispositifs pré-modernes qui aménageaient le régime des
(...) le droit de propriété ne saurqit être exercé contrairement à I'utilité sociale utilités et qui n'ont pas été remplacés. Ils restent donc susceptibles d'être à
(ou doit) être ordonnë au bien commun D (1994, p' 284). La doctrine juridique nouveau convoqués par nos sociétés dans une perspective transmodeme.
souligne donc de manière unanime le recul de l'exclusivisme et de
I'absolutisme, parfois pour le regretter ou pour dégager des perspectives plus
humanistes comme chez Jean Carbonnier. Cet auteur écrit. << Aussi souligne-t-
on dsns le droit de propriété un caractère personnel dontfaisaitfi I'esprit pé'
cuniaire d'autreþis. Lq notion est vagu.e. Elle évoque comme essentielle au
droit de propriété une impr,égnation de la chose par l'homme : la propriété ne
pourrøit se légitimer que dans la mesure où l'homme peut y m,ettre I'empreinte
de sa création ou de son utilisation personnelle. Mais, ëgalement, une certaine
imprégnation de l'homme par la chose : la personne ne pouvqnt pas être arrq'
chée sans souffrance à ses entours de biens familiers > (Ibidem).
L'intérêt de la citation tient moins à la précision de I'analyse qu'à
I'invocation d'une pluralité de représentations qui doivent être prises en consi-
dération quand on cherchera à concevoir une théorie compréhensive de
I'appropriation intégrant les exigences du développement durable. Car ce sera
noirè dãmière observation, le monologisme du droit de propriété affirmé par le
Code civil n'autorise pas à formuler une approche de la fonction protective de
la terre et de ses ressources analogue à la théorie anglaise du stewardship ou
surintendance de la nature. On verra ainsi, dans le chapitre suivant puis dans la
quatrième partie, pourquoi il conviendra de déplacer la réflexion du champ de
lã propriétê à celui du patrimoine, comme notion rectrice à même de relever les
défis qui sont ceux de l'époque contemporaine.

onotr er soctÉrÉ, voI-. 54, 201 I 281 onorr er soclÉtÉ, vol. 54, 20t I
280
Ghapitre 6

La généralisation conditionnelle
de la propriét-e Rrivée par ( le haut >,
par I'Etat et par la loi

lntroduction
Ce chapitre fait l'histoire du foncier des xlx" et xx'siècles en privilégiant
les colonisations dites < modemes >>, initiées à partir du début du xtx' siècle en
Afrique puis en Océanie ou en Asie, pour expliquer un phénomène de générali-
sation de la propriété privée qui, en dépit de son ancienneté, reste actuellement
partiel et fragile, donc conditionnel. Mais, si on parlera beaucoup de colonisa-
lions et de décolonisations, avec leurs heurs et malheurs, on ne poura oublier le
processus qui le génère et qui garde jusque maintenant toute sa force transfor-
matrice : la généralisation du marché, donc le capitalisme. C'est à lui qu'aboutit
à la fin du xvtlt'siècle le premier âge des colonisations européennes en Améri-
que à partir de la fin du xv" siècle, en Inde au milieu du xvlll', période où on
voit se réaliser la première accumulation primitive de capital qui donnera nais-
sance au machinisme puis au capitalisme industriel (supra\. C'est, au moins
largement, pour assurer sa reproduction à grande échelle que les différents co-
lonisateurs se donnent ensuite pour ( mission civilisatrice > de généraliser la
propriété privée. Nous avons vu ci-dessus sous la plume de M. Galey, que du
côté anglais la propriété est d'abord < une réfiârence philosophique et politique
constitutive de la "moralité des institutions britanniques" >. L'idéal assimila-
tionniste français voudrait faire de chaque colonisé ce petit propriétaire foncier
que décrivait également ci-dessus Jean Carbonnier au nom d'une représentation
de la propriétê < qui avait son propre et triplefondement : philosophique, cette
proximité de la nature que Rousseøu, écologiste avant la lettre, avait magnifrë ;
moral, l'qutarcie du petit domaine, ëliminant les enjeux de l'économie mar-
chqnde et la tentation corntptrice de l'argent; politique enfin, l'égalitë était
retrouvëe2t6. v

216. Cet idéal est toujours présent cn 2010 avec le postulat quc dóveloppent nombre d'ONG fran-
çaises que seule la petite agriculture familiale est susceptible d'assurer le dévcloppement dcs
pays du Sud. Ce n'est pas faux, mais ce n'est pas vrai non plus, au moins généralement : c'est
beaucoup plus complexe tant lcs situations varient dans I'espace et dans lc tcmps.

283 rnolr pr socrÉrÉ, vol. 54, 20l I


LA TERRE DÈ L'AUTRÐ LA'l ERRE, oBJr-r DE pRopRrÉrÉ pRrvÉE rrNl RE DRons BXCLUSI¡s ËI AIJSoLUS E]'INIERvENT'|oN puBLlQUL,

Si chaque colonisateur a une idée propre du régime à mettre en place et en Quatre tentatives de généralisation par l'État colonial et
particulier du degré d'égalité/inégalité à reconnaître entre colonisateurs et colo- postcolonial de la propriété privée aux xlxe et xxe siècles
nisés qui, dans le contexte de I'Afrique francophone, ne seront considérés (Sénégal, Polynésie, Comores et Laos)
comme des citoyens qu'en 1946, il va constater plus ou moins rapidement que
la seule supériorité apparente du droit de propriété ne suffit pas à convaincre les Pour comprendre les fondements juridiques et politiques de I'intervention
Indigènes, Autochtones ou Sujets à se convertir à la nouvelle religion foncière. de l'État colonial, il faut avoir en tête les caractères fondamentaux du phéno-
Non seulement les supposés bénéficiaires rechignent à opérer la transformation rnène colonial. Lesjustihcations et arguments qui sont les nôtres en ce début du
de leurs droits selon les nouveaux modes de constatation ou d'immatriculation. xxt" siècle sont en rupture avec des représentations de la société et de la hiérar-
Mais, quand ils en disposent et parfois avec un certain libéralisme, ainsi au Bu- chie des cultures qui était naturelles et évidentes pour les sociétés européennes
ganda en 1900, ou pour des immeubles immatriculés au livre foncier à Lomé au du début du xlx" siècle. Un demi-siècle de décolonisation a affadi depuis 1960
Togo allemand avant 1914, ils laissent les droits dépérir par <démarchandisa- le sens qu'on attribuait à la < situation coloniale >>, en la déplaçant vers nos co-
tion > et retoumer de facto (mais non de iure) sous le régime coutumier. Le co- lonies intérieures des banlieues plutôt qu'en la dépassant.
lonisateur se rêve en créateur du monde civilisé, une sorte d'avatar de Dieu. J'en proposais en 2003 la définition suivante :
Généraliser la propriété devient donc une affaire de principe, une question
< régalienne >, et donne lieu à un monopole foncier au profit de I'Etat qui est < Malgré la diversité des applications et pour s'en tenir aux seuls usa-
celui non de la terre en tant que telle car elle est au XlXe siècle dans les colonies ges des juristes, la notion de colonie connote une situatíon où un trans-
si disponible qu'il est vain de vouloir s'en réserver l'exclusivité mais du droit à þrt de population s'exerce sans se préoccuper ou en niant plus ou
constater ou à reconnaître la propriété avec les avantages ( souverains > (dont moins totalement le carøctère étranger du pays dans lequel on s'installe,
la fiscalité foncière) qui y sont associés. donc I'existence d'une civilisation ou de formes de cultures "au-
Sans doute les expériences britanniques et françaises vont-elles ici aussi se tr¿s"217'
"
séparer sur les moyens mais non sur les fins. Nos voisins vont surtout recourir à À partir de I'affirmation d'une continuité de peuplement, la représentation
leur système judicaire pour imposer le respect des comportements qu'ils jugent de la colonie est fondée sur la ftction d'une unité territoriale qui autorise elle-
conformes à cette fameuse moralité britannique. S'ils n'entendent pas imposer même celle des institutions, donc suppose la reproduction du droit de la métro-
à tous leurs sujets leurs conceptions de la propriété, ceux d'entre eux qui dési- pole. L'idéal qu'avaient tenté de concrétiser les cités grecques (vllt" au
rent s'en réclamer doivent, comme les Canadiens et les Australiens au tv'siècles AC) qui filles était donc une fusion
se considéraient comme mères et
xtx" siècle, adhérer non seulement à la conception < coutumière > du droit de totale des conquis ou des vaincus dans une civilisation réputée supérieure, fu-
propriété qu'on a décrit mais au mode de vie < so british I qui va avec, surtout sion qui semblait donc avantageuse pour ces demiers. Si, en Afrique, des adap-
en contexte colonial triomphant (Indes des années 1920, Kenya des années tations étaient concevables pour tenir compte des mæurs et des usages locaux,
1930). Quant aux Français, ils vont faire confiance dans le Code civil et la ré- ce n'était que des mesures temporaires et exceptionnelles puisqu'il s'agissait,
glementation qui le concrétise, avec un volontarisme qui fera de la généralisa- pour le colonisateur, de I'intérêt bien compris des colonisés. Je ne puis, ici aus-
tion de la propriété privée la grande affaire de multiples promotions successives si, entrer dans le détail de I'habillage terminologique et sémantique de cette
de l'École coloniale. Leur histoire est exemplaire d'une approche de la question idéologie de négation de I'autre. E. Savaresse, par exemple, donne un aperçu de
foncière qui a été finalement victime de I'idéologie civilisatrice qui I'avait légi- ce travail d'habillage dans le contexte français, parlant de << la dilution des lo-
timée à I'origine. giques classificatoires construites à I'usage des Africains et des Asiatiques
Nous allons donc, dans une première section, restituer cette expérience dans dans un mëtadiscours centré sur la puissance colonial et sur la présentation de
quatre régions du monde assez différentes pour qu'on puisse y évaluer la génê- son æuvre, de ses réalisations, de sa grandeur et, presque exclusivement
ralité des proçessus. Ce seront I'Afrique francophone à partir du Sénégal, les consacrés à cela, les indigènes sont oubliés. Au point qu'ils semblent devenir
Îles Australes en Océanie, les Comores dans l'Océan Indien et les Khmou du des ëtrangers dans leur propre pays 2t8. >
Nord Laos pour I'Asie du Sud-est. Aucune de ces tentatives n'ayant réussi, Cette homologation du discours juridique du colonisateur comme seul cadre
nous devons tenter d'en analyser les raisons. Ce sera notre seconde section qui normatif apte non seulement à faire bénéficier des bienfaits du développement
nous fera redécouvrir < la > très évidente condition de réussite de ces tentatives mais à faire entrer dans le concert des nations modemes et civilisées a conduit à
de généralisation de la propriété

217. 'Éticnne LE RoY, < Colonics >, ir Dcnis ALLAND ct Stéphanc Rrnr- (dir.), Dictionnaire tle la
culture jw'idique, Lamy -PUF, Paris, 2003, p.231-237 [p. 23 I ].
218. Éric SAvARESSE, L'ordre colonial et sa légitimation en France nútropolitaine, oublíer
I'aun'e. L'Harmattan, Paris, 1998, p. 100.

onolr sr socrÉrÉ, vol.54,201 I 28s nnorr er socrÉrÉ, vol.54,20l


284 '
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, oBJET DE pRopRlÉTÉ PRIVÉE ENTRE DRorls tixclustFS ET ABSoLUS ÊT INTERVUNTIoN puBLIeuE

accepter, parfois avec une certaine facilité apparente chez les élites colonisées, Il décrit ensuite un régime juridique organisé autour de la famille où tout le
un renoncement au capital institutionnel autochtone. Le colonisateur va donc sol est partagé selon diverses affectations (ce qui ruine I'idée de terres vacantes
trouver des alliés locaux avec lesquels il pouna collaborer en se donnant la dou- et sans maître au moins au regard de I'occupation des terres, sinon du titre fon-
ble illusion qu'il convainc fondamentalement ses partenaires et que ceux-ci dis- cier). Les principaux traits de ce régime sont d'abord l'inaliénabilité absolue du
poseront d'une capacité d'entraînement sufftsante pour servir de modèles, popu- sol, les Africains bénéficiant de droits collectifs avec des differences selon les
lariser les nouvelles institutions et ftnalement généraliser auprès de leurs < frè- habitations, les terres cultivées ou les terres incultes22l. De même, il y a im-
res > la vision du monde << modeme >, étatique, capitaliste et individualiste. prescriptibilité des droits familiaux et les espaces non occupés voient peser sur
Si ce colonisateur n'a pas réussi au terme de la période d'assujettissement evx ( un usage en commun tantôt une réserve au profit du chef > (1908, p. l0).
direct à concrétiser son projet d'un homme maître et possesseur du monde, il Il relève également I'impossibilité d'aliénation au profit du chef, un détoume-
n'a pas non plus totalement échoué car le ver capitaliste est dans le fruit, pour- ment de la coutume alors assez pratiqué.
suivant son travail de sape mais rencontrant I'obstacle d'un nouveau monde en L'auteur rappelle ensuite l'histoire foncière du Sénégal depuis I'occupation
cours d'émergence en ce début du XXI' siècle autour de la crise de l'environ- de Dakar, en 1858, donc le passage d'un confinement sur les îles de Gorée et de
nement et de I'exigence du développement durable. Saint-Louis à une politique de conquête sur la terre ferme.
Les quatre monographies suivantes vont donc présenter des facettes qui mê- L'arrêté fondateur du 14 janvier 1858 reconnaissant indirectement une pro-
lent le sordide et l'épopée et qui illustrent la grande diversité des réactions des priété au profit des indigènes en leur ouvrant un droit à indemnité en cas de dé-
populations, l'histoire foncière des populations du monde au xxe siècle restant possession est rapporté par anêté du 01.06.1859. Un nouvel arrêté du
à écrire. Le Sénégal et les Comores font partie de mes terrains de recherche. Le 28.02.1862 interdit la reconnaissance de la propriété aux lndigènes et les bannit
Laos et les Îles australes ont fait I'objet de thèses de doctorat auxquellesj'ai été de la colonie s'ils vendent leurs terres. Ce texte est lui-même rapporté par arrêté
associé comme directeur ou conseiller, avec l'avantage que chaque terrain nous du 10.08.1863 qui reconnaît <<un certain droit de propriété et le droit de ven-
conduira à la période contemporaine avec son stock d'expériences et de pas- ll
dre> indique I'auteur (p. l2).Enfìn, I'arrêté du mars 1865 énonce, parlant
sions partagées. des Sénégalais, que << il convient, pourfovoriser l'établissement de la propriété
individuelle dans la colonie de leur donner les moyens de régulariser leur pos-
Le Gode civilau Sénégalou le vert¡ge d'lcare2re session ) (p. 13) Ce texte ouvre la voie à une politique de concessions domania-
les qui n'eut cependant aucun succès du côté des Indigènes.
Ayant contribué par une communication sous ce titre à un colloque interna- Durant les trente années suivantes, l'administration coloniale étant occupée
tional sur les transferts de droits à l'Université de Moncton, je vais en reprendre par d'autres tâches en d'autres régions du monde, les travaux préparatoires à la
les conclusions après avoir décrit l'évolution de la situation foncière22O telle future réglementation se fixent deux priorités :
que nous la présentait Pierre Dareste, éminent juriste et rédacteur en chef de la créer de la propriété là où il n'existe que des droits incertains, mais de
principale revue coloniale française au début du xx" siècle. Enfin, je présenterai -
manière sélective ;
le cadre juridique du Sénégal indépendant, la loi sur le domaine national. les prérogatives de l'État colonial en matière de création du
La situation foncière au regard du droit, telle qu'elle était perçue au dé-
- deréserver
droit propriété et en vue de favoriser les travaux d'intérêt général au coût le
but du xf siècle plus bas possible.
Cette réglementation va ensuite se fixer en trois temps, au tournant du
Pierre Dareste commence par énoncer la proposition centrale dont on va xx" siècle, puis entre 1904 et 1906 et enfin entre 1928 et 1935222.
voir qu'elle avait fait couler un flot d'encre durant une cinquantaine d'années Les décrets de 1899-1900 en AEF et AOF hxent les régimes de
auparavant : << la propriété privëe n'existe pas > (1908, p. 1) au Sénégal' Seul l'immatriculation, des domaines et de I'expropriation pour cause d'utilité pu-
l'État français peut se prévaloir, selon la jurisprudence, de la propriété (p. 2) et blique. Puis, à partir de ces textes encore embryonnaires, on voit apparaître
encore sous bien des réserves car celle-ci, nous est-il expliqué (ie reste au plus trois régimes.
près des catégories utilisées), est à la fois collective et individuelle et peut être
caractérisée comme un droit de jouissance particulier sur les fruits - puis sur le
sol -, I'ordre est important- subordonné à la culture (p. 3).
221. Piene Dareste semble avoir étó lc prcmier à distingucr ccs trois catégories et rcpóré leur inci-
dence. Ces catégorics constitucnt lcs bases du rógimc juridique d'cxploitation des sols et de
219. Étienne LE RoY, < Le code civil au Sénégal ou lc vertige d'lcare >, in Michel Doucer et Jac- répartition des terres (supra, analysc matriciclle, 2" partic).
ques VANDERLINDEN (dir.), La rëception des systèmes juridiques; implantation et destin, 222. Une présentation plus détailléc mais non cxhaustivc tant les tcxtcs sont differenciés par tcrri-
Bruylant, Bruxclles, 1994, p. 29 I -330. toires dans mon étude < Les objectifs de la colonisation françaisc ou bclge > ¡¡¿ Pierrc
220. Piene DARESTE, < Le régime de la propriété foncière en Afriquc occidentale française >, in GoNtDEc (dir.), Encyclopédie juridique de I'Afrique, Nouvclles éditions africaines, Dakar,
Recueil de lëgíslation, de doctrine et dejurísprudence coloniales, vol. XI, 1908, llI,p' l'24. I 982, cf. Tomc Il, Droít des årens, chapitrc vl, p. 85-95.

onotr pr socrÉrÉ, voL. 54, 20l I 287 DRorr ET soclÉTÉ, vol' 54, 20l I
286
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRTj, oBJEI DE PRoPRIÉTÉ PRIvÉE ENTRI' DROITS ÈXCLUSIFS t]T ABSOLUS E'T IN,TI]RVTJNTION PUI]LIQUI]

Le régime de la propriété privée est fixé en AOF par le décret du 24 locales, en particulier les procédures de constatation des droits coutumiers,
sont
- juillet 1906 (complété et modifré par le décret du 26 juillet 1932 qui s¡ fait boycottées par celles-ci. Pierre Dareste remarque à juste titre en 1908
restait la base du régime de I'immatriculation foncière pour nombre oue les populations avaient le sentiment d'être beaucoup mieux protégées par
d'États africains). läurs droits traditionnels qu'en recourant à des procédures déjà reconnues
Le régime domanial est organisé par le décret du 20 juillet 1900 en comme longues, coûteuses et incertaines pour les Africains.
- AOF, complété en 1904 pour le domaine privé. Son dispositif sera sta- La conséquence directe de I'introduction du Code civil en matière foncière
bilisé par les décrets du 29 septembre 1928 portant réglementation du est donc la mise en place d'une administration des hypothèques dans la capitale
domaine public et des servitudes d'utilité publique, du 26 novembre du territoire du Sénégal, calquée sur le modèle des bureaux de la métropole
1930 portant régime de I'expropriation pour cause d'utilité publique et Dour ceux des immeubles qui faisaient déjà I'objet de droits de propriété (à
'Saint-Louis et à Gorée) ou qui seront identifiés entre 1830 et 1900, date à partir
l'occupation temporaire, puis par le décret de 1935 portant régime du
domaine. de laquelle la procédure de l'immatriculation viendra explicitement organiser la
Le régime de la constatation des droits coutumiers qui revient sur la création de la propriété privée, à la place de la fiction d'une usucapion.
- question qui avait divisé I'administration coloniale dans les années Très élitiste, cette modernité juridique liée au Code et à l'immatriculation va
1860 est régi par le décret du 2 mai 1906 qui autorise un mode de s'inscrire dans un processus d'invention de la ville coloniale et de démocratisa-
constatation écrit des conventions entre Indigènes << lorsque la tenure don de la vie locale au profit des originaires des < quatre communes de plein
du sol ne possède pas tous les cqractères de la propriété privée telle exercice >r et qui, au milieu du premier conflit mondial et pour répondre aux
qu'elle existe en France et lorsque les terres sont détenues suivqnt les demandes de conscription de soldats, pose avec les lois Blaise Diagne de 1915
règles du droit coutumier local >. Le décret du 8 octobre 1925 orga- et1916 que < /es Indigènes des communes de plein exercice sont et restent des
nise la constatation des droits fonciers individuels, sans réussite, et le citoyens français soumis aux obligations imposées par la loi du 19 octobre
décret du 20 mai 1955 autorise, enfin, la reconnaissance des droits l9l5 D (cité par G. Wesley Johnson dans Le Roy, 1994, p. 308). Elle va être
fonciers collectifs. toutefois débordée par les processus d'urbanisation ultérieurs qui vont dóbou-
Je viens d'évoquer le décret du 20 mai 1955 accompagné de décrets d'appli- cher sur de nouvelles cultures communes, I'Etat colonial puis indépendant étant
cations en 1956. Adopté trop tardivement, ce texte qui avait pris la mesure de la rapidement contoumé par la masse des nouveaux habitants et par la pression
réalité foncière africaine ne sera en fait pas appliqué, saufau Soudan français, d'une pauvreté qui ne peut être résorbée. On signalera qu'elle s'accompagne
attiré dans les tourbillons de la décolonisation qui s'annonce. d'une coutume urbaine, en particulier chez les Lebu habitant Dakar et la pres-
qu'île du Cap Vert. Georges Balandier et Paul Mercier qui l'ont observé au dé-
L'introduction du Code civil but des années 1950 parlent <<d'un état de chose moderne ayant subi
Le Code civil a été introduit comme droit commun au Sénégal et dépendan- I'influence de la législation musulmane (organisé en) trois sortes de biens ò
ces (c.a.d. toute l'Afrique de l'ouest) par décret du 5 novembre 1830 et il régit l'intërieur du patrimoine, les biens paternels ndono gényo, qui sont laissés par
la question foncière au Sénégal colonial, avec le régime de I'immatriculation le père à ses enfants. Les biens maternels alalu negu nday, qui sont des biens
foncière organisé par le décret du 26juillet 1932. provenant de la grand-mère maternelle ou de la mère. Les biens personnels qui
En pratique, le Code civil avait été introduit au Sénégal au moment de sa sont ceux acquis par le trqvail et l'économie > (cité dans Le Roy, 1994, p. 310)'
promulgation en France et alors que Saint-Louis était occupée par les Anglais On peut y trouver la triple influence de l'ancienne coutume matrilinéaire, du
(Le Roy, 1994,p.296).Le décret de 1830, appliquant la lethe coloniale, pré- droit musulman tel qu'appliqué par le marabout dit mirasknt ou << faiseur
cise < ce territoire, en matière d'application du Code civí|, sera considéré d'héritage > et du Code civil dans ses valeurs individualistes plutôt que par ses
comme pqrt intégrønte de la métropole. Toute personne nëe libre et vivant au nonnes explicites.
Sénégal ou dans ses dépendancesjouit des droits du citoyenfrançais tels qu'ils Lors de I'accès à l'indépendance, en 1960, c'est cette triple influence qui
sont garantis par le code civil n (Le Roy, p.298). Cette conception d'esprit li- prédomine avec un rôle central à reconnaître à l'Islam par le biais des confré-
béral et qui s'inscrit aussi dans une politique de lutte contre I'esclavage dontje ries religieuses. Pourtant, non seulement le Sénégal ne deviendra pas une théo-
ne puis traiter ici, ne doit pas masquer qu'elle vise à imposer l'ordre colonial cratie mais son modèle démocratique permettra de concilier son ouverture à la
plutôt que de favoriser une civilisation métisse. Durant tout le xtx" siècle, elle modemité et l'incidence de cette culture commune wolophone, produite par le
ne profite qu'à quelques milliers de personnes : 396 européens et 1046 mulâtres métissage et la symbiose des valeurs de société qui va se retrouver dans la loi
ou noirs chrétiens sont enregistrés à Saint-Louis en 1867. Les populations dites sur le domaine national de 1964.
indigènes, quand elles ne contestent pas directement ces politiques, manifestent
un désintérêt, voire un refus de collaborer qui sera un trait de toute la période
coloniale. Toutes les mesures foncières censées être favorables aux populations

nnorr rr socrÉtÉ. vol-. 54, 2ol I onotr Er socrÉrÉ, vol. 54, 2ol I
288 289
LA 'rERRE, oBJEt DÈ pRopRIÉ'l É pR¡vÉt EN'l RE DRoil s ÈxcLUSlFS Ë'l ABsoLUs E r tNl ÈRVEN,lloN puBLreuE
I-A l ERRE DÈ L'AU fRtÌ

La domestication de ta propriété privée par la loi sur le domaine national parition des monarchies locales après des luttes souvent très rudes et d'autre
de 1964 þart. I'explosion de la culture arachidière, au point parfois de compromettre
l'équilibre alimentaire des producteurs. Le risque d'implosion de la société est
Plus que d'autres États africains, le Sénégal s'est efforcé de nationaliser son alors très réel et les archives révèlent des mouvernents désordonnés de popula-
droit après le retour à la souveraineté politique en 1960. Une part de cette légis- tions qui vont retrouver un équilibre grâce à I'intervention des confréries mu-
lation a un < effet placebo D, en ne modifiant qu'à la marge la logique juridique sulmanes. Celles-ci vontjouer un rôle clefen relayant les pouvoirs locaux et en
introduite par l'ancien colonisateur. Je pense au code des obligations civiles et trouvant avec I'administration coloniale un consensus a minima à partir duquel
commerciales de 1963. Pour le Code de la famille de 1972,l'application prati- put se développer une < petite > agriculture indigène d'exportation autour de
que et jurisprudentielle est en fait venue infirmer l'équilibre du texte. Alors que I'arachide. Et c'est là où se décida une mutation qui garde ses conséquences à
1è législateur avait organisé un régime de droit commun sur le modèle du code l'époque contemporaine. La mutation fut endogène et non I'effet d'un mirné-
civil et un régime particulier, considéré comme une exception, concemant les tisme, donc de l'imposition d'un modèle étranger qu'il soit technique pour le
successions musulmanes, la pratique judiciaire a inversé la place de ces deux système de production ou foncier (la propriété privée). Les structures foncières
régimes et I'exception est devenue la règle, laissant cependant une réelle place que j'ai présentées à grands traits dans la deuxième partie de cet ouvrage conti-
à un droit de la famille modeme et protégeant le droit des femmes dans divers nuent à évoluer223, sans doute sous I'influence du modèle capitaliste mais à
domaines. partir de l'expérience précoloniale. Les paysans sénégalais opèrent donc, durant
La loi sur le domaine national de 1964 a donc constitué un événement la première moitié du xx" siècle, leur modemisation, en obéissant à leurs pro-
considérable, bien que la philosophie qui conduit le texte n'ait jamais été suffi- pres contraintes de reproduction sociale élargie. Ce mouvement est souvent mal
samment systématisée ou théorisée pour que le texte apparaisse avec toute son apprécié de I'extérieur et vilipendé par les tenants d'un capitalisme < à tout va ))
ambition d'un régime protecteur des communs. Car, en I'absence d'un modèle qui se développe, par exemple, en Côte d'Ivoire à partir dcs années 1920. En
général analogue à la théorie des maîtrises foncières que nous développerons en fait, dans le mode de production arachidier, le capitalisme est tenu à la lisière et
quatrièrne partie, la philosophie du texte suggère une contradiction entre com- fonctionne avec des intermédiaires qui ont une fonction de passeurs. Intrants et
muns et propriété en mettant fin à la politique officielle de généralisation vo- extrants (donc produits finis, huiles et tourteaux dans le cas) relèvent entière-
lontariste de la propriété privée au Sénégal, mais sans aller plus avant. ment de la sphère capitaliste et interfèrent naturellement avec la production ba-
Je viens de préciser par I'adjectif < officielle.> que la politique de général! sée sur une main-d'æuvre familiale, un travail coopératif à l'échelle locale et le
sation de la proþriété privée pai le haut et par l'État ne représente qu'un aspect recours à une force de travail exceptionnelle pour les sarclages et la récolte, les
de la politique menée pendant près d'un siècle et demi par I'administration co- travailleurs de I'hivemage on navetane. Ces passeurs entre modes de produc-
loniale dans le domaine du développement économique du Sénégal. Après une tion sont des commerçants (Maures, Bambaras et surtout Libano-Syriens) qui
première tentative de colonisation de peuplement dans la vallée du fleuve Sé- doivent nécessairement être étrangers dès lors qu'ils ouvrent des crédits de
négal en particulier autour de Richard Toll (le jardin de Richard, pépiniériste campagne et qu'il est bien connu qu'on ne peut refuser d'aider un < frère >
français) èntre l8l7 et 1840 sous la responsabilité du baron Roger, la double mais que celui-ci peut refuser de rembourser, ce qui entraine la faillite rapide
pression maure et toucouleur, les maladies et les difficultés d'exportation de du commerçant.
þroduits agricoles volumineux et peu çoncurrentiels conduisent à abandonner Au début des années 1960, la stratégie de l'État sénégalais est ainsi décrite
i'idée de peuplement (l'Algérie étant mieux située géographiquement) et à ré- par Jean Copans :
orienter la politique agricole dans des régions plus méridionales et autour d'une
plante qui, comme le mais, a été importée d'Amérique latine et qui e1!, dans les < L'interprétatíon des relations entre les pôles d'accumulation étran-
ãnnées 1840, essentiellement destinée à faire la sauce des plats de mil, cultivée gère, aux divers niveaux des relais locaux, et la paysannerie exploitée
dans les tapades, qu'on nomme tol keur,jardins de case, en wolof. Cette plante montre que le processus d'íntégratíon au capitalisme e.st dffirentiel,
est I'arachide. Elle se prête très bien aux conditions pédologiques (sols sableux que la modernisation de I'exploitation des paysans renvoie à des conflits
ou argilo-sableux), teðhnologiques et hydrologiques (une saison des pluies de entre groupes socieux aux strøtégies diffërentes d'extorsion du surplus.
trois mois de fin juin à octobre) du pays wolof qui se situe donc dans la partie D'où I'inflation de la burectucratie dans la mesure où elle veut conser-
septentrionale du Sénégal, entre Saint-Louis et la nouvelle base de Dakar où va
être créé en 1858 le port en eau profonde manquant à la colonie pour assurer
I'exportation en vrac vers Marseille et ses huileries. De même, sera construite
dani les années 1880 la voie ferrée Dakar-Saint-Louis qui reliera par la suite 223. J'en ai décrit lcs implications dans Le dossier agraire de I'Afi'ique de I'ouest, op. cit.,pl92-
Kayes et Bamako au Soudan. 262. On pcut sc rófórcr ógalcmcnt à la thòsc dc sociologic dc Mbayc Dreo, Réfonne du sys-
En I'espace d'une cinquantaine d'années, de 1840 à 1890, les Sénégalais tèmeþncier traditionnel et développentenl rural dans le bassin orachidier au SénëgaL Paris,
vivent un double bouleversement, d'une part la conquête militaire avec la dis- EHESS,1976,2vol.

rnorr er soclÉrÉ, voL. 54, 20l I DROIT ET SOCIETE. VOL,54.20I I


290 291
LA TIjRRE DÈ L'AUTRE LA 't ÈRRE, oBJE f DE pRopRtÉîË pRlvÉg ENTRe DRorrs EXCLUSTFS È f ABSoLUS E l rNïERvEN |loN I'utlLIeuÈ

ver le contrôle de I'exploitation (donc I'intensirteÙ tuut en amortissant Touteþis, le droit de requérir I'immatriculation est reconnu aux oc-
t'effet des stratégies et des groupes en opposition sur ce point224. )) cupants du domqine national qui, à la dqte en vigueur de la présente loi
ont réalisë des constructions, installations ou aménagements constituant
Initiée dès 1959, donc durant la phase intetmédiaire de la communauté fran- un aménagement à caractère permanent (...)
co-africaine de la constitution française de 1958, la commission préparatoire
mise en place au ministère des Finances (dont dépend traditionnellement le ser- Article 4 - Les terres du domqine national .sont classées en quatre caté-
vice du domaine) avait identihé plusieurs options: aller jusqu'au bout de la lo- gories
gique coloniale et généraliser effectivement la propriété privée au profrt de (l) zones urbaines
toute la population, annuler la législation coloniale et revenir au droit tradition- (2) zones classées
nel comme le suggérait un député de l'époque, ou sacrifier aux idéaux socialis- (3) zones de terroir
tes et collectiviser la tere. Cette troisième voie était portée par le premier mi- - (4) zones pionnières. (...) >
nistre Mamadou Dia et connotait une option socialiste dans laquelle s'inscrivait Le domaine national conceme approximativement 96 0/o du territoire séné-
officiellement le Sénégal. La première option avait les faveurs d'une haute ad- galais et la zone de terroir 54 %io où sont implantées des communautés rurales
ministration encore très francisée et du grand commerce. La deuxième n'était ãyant à leur tête un conseil rural et un président de communauté rurale, élus. À
pas officiellement à I'ordre du jour mais était bien acceptée par les milieux ma-
l'époque, les coopératives de producteurs se sont substituées aux commerçants
raboutiques. Quant à la troisième elle était apparemmcnt recevable par le chef dans leurs fonctions de passeurs et siègent dans les conseils ruraux.
de l'État, Léopold Sédar Senghor, mais la concurrence entre les deux têtes de Un des demiers articles assure la stabilité du système :
l'État déboucha sur une crise de gouvemance, puis de gouvememenl en 1962
où le premier ministre fut accusé de tentative de coup d'Etat, arrêté, destitué,
<<Article 15 - Les personnes occupant et exploitant personnellement des
terres dëpendønt du domsine national à la date d'entrée en vigueur de la pré-
condamné. Après une réforme de la constitution en 1963,le président de la Ré- sente loi continueront à les occuper et à les exploiter.
publique prit en main la réfonne foncière qui déboucha sur la promulgation de Toute þis, la désaffectation de ces terres peut être prononcée (...) > rnais
laloi 64-46 sur le domaine national du 17 juin 1964. dans des cas assez restreints pour qu'ils apparaissent anecdotiques car le mo-
Quelles que soient les réserves qu'on puisse exprimer à l'égard de certains dèle de la petite communauté familiale a continué à prévaloir en matière de dé-
aspects de la politique intérieure de L.S. Senghor, cette loi était et reste un mo- veloppement rural et ce n'est que dans la vallée du fleuve Sénégal et en consé-
dèle jamais égalé d'un texte d'orientation, court (17 articles) et clair, (au moins quence des aménagernents hydrauliques (casiers rizicoles, canne à sucre) que
pour un juriste), nn texte qui pose des principes en laissant au temps le soin de des concentrations de terres et des tentatives de développement d'une grande
donner aux catégories juridiques leur façonnage particulier. Tout le texte méri- production capitaliste ont vu le jour. La comrnunauté rurale de M'Bane est par-
terait d'être cité puis commenté. Je ne retiens que les quatre premiers articles, ticulièrement réputée pour cela depuis les années 1980.
emblématiques. On aura à revenir sur l'économie de ce texte dans la quatrième partie dans la
Article I - Constituent de plein droit le domaine national toutes les
< mesure où il est fondateur d'une théorie africaine des communs et d'un mode
terres non classées dans le domaine public, non immatriculées et dont la de gestion patrimoniale.
propriété n'a pas été transcrite à la conservation des hypothèques à la On repère ici seulement que le rédacteur a opéré dans un premier temps par
date d'entrée en vigueur de la présente loi. Ne font pas non plus partie soustraction de trois régimes d'appropriation hérités du passé et que le Sénégal
de plein droit du domaine national les terres qui, à cette même date, font entend conserver et contrôler. Puis, il réaffirme le monopole de l'État dans la
I'objetd'une procédure d'immatriculation au nom d'une personne autre création du droit de propriété et encadre les mesures d'ajustement pour ne pas
que I'Etat. spolier des demandes en cours (ouvrant en fait à un détournement ultérieur de
la loi). Enhn, il divise le territoire en quatre zones en réservant le principal des
Article 2"- L'Etat
détient les terres du domqine national en vue articles suivants (art.7 à l0) à la zone de terroir et à la mise en place des com-
d'qssurer leur utilisation et leur mise en valeur rationnelle, conþrm,!- munâutés rurales (CR). Celles-ci vont être dévoyées de leur vocation foncière
ment aux plans de développement et aux programmes d'aménagement. par Jean Colin, ministre de I'intérieur et ministre d'Etat qui, après une nouvelle
Article 3o- Les terres du domaine national ne peuvent être immatricu- crise gouvemementale en août 1970, récupère l'application de la loi 64-46 et
lées qu'eLt nom de t'État. réinscrit en 1972 la démarche dans une approche administrative et jacobine où
les CR deviennent la circonscription de base de I'administration teritoriale.
La suite, c'est quarante années de batailles pour tenter de faire disparaître
cette loi liberticide pour les tenants de la propriété privée. Son abandon est de-
224. Jcan CoPANs, < Paysanncric ct politique au Sónógal >>, Cahiers d'Éndes Africaines, vol 6g- mandé dès 1980 par le premier programme d'ajustement structurel du FMI et la
70, 1978, p.241-256.

DRolr ET socrÉTÉ, vol. 54, 20l I 293 rnorr er socrÉrÉ, vol.54,201 I


292
LA TERRE DE L'AU.fRE LA TERRE, oBJET DE pRopRrÉTÉ pRrvÉE ÈN]'RB DRoil s EXCLUSIFS Ei ALìsoLUS Ei' tN'|ERVENîroN puBLleurj

Banque mondiale ne cessera de revenir sur ce point durant les vingt années sui- Au moment du contact avec les Européens (entre 1769 par le capitaine
vantes. Les présidents Diouf et Wade, pour des raisons électoralistes ou clienté- Cook et l8l l, selon les îles), l'espace est approprié sur la base de la représenta-
listes ont lancé I'idée d'un abandon de la réforme de 1964 (annonce d'une ré- tion topocentrique et organisé à partir du marae ou espace de culte pour des sa-
forme agraire en 1984, relecture de la loi depuis I'an 2000). Mais ce texte cons- crifrces, terrasse généralement pavée, entourée d'une enceinte plus ou moins
titue une des bases fondamentales du pacte social sénégalais, ce qui explique, élevée. À chaque marae correspond d'abord une congrégation de parenté, (ma-
quelques qu'en soient les difficultés aujour lejour, les réussites du pari sénéga- rae tupuna) à laquelle sont associées une ou plusieurs portions de terres ou de
lais en termes de démocratie et de libertés publiques. rner pour les lagons. << Il semble que quiconque était acceptë par le chef de
La loi sur le domaine national semble donc intouchable, mais elle le sera. groupement ussocié au tr'atae tupuna pouvait iouír des droits d'usage de la
Nous aurons l'occasion, dans notre demière partie, d'affiner ce jugement. Elle rcrre sur les territoires associés au marae tupuna (...) > (p.37),
illustre en tous cas I'intelligence d'une politique récusant la généralisation de la Il existe ensuite des mqrae metaneinaa qui sont des temples de chefferie
propriété privée en 1'absence d'une généralisation du marché et la possibilité correspondant à des entités politiques souvent dénommées des districts. < Ie
d'un encadrement de la propriété privée selon le principe de la complémentarité manaèinaa est constituti par un certain nombre d'unités de résidence contíguës,
des différences, pertinente ici en milieux urbains, inutile là-bas. Par exemple, sous l'autorité d'un chef, lui-même ne se trouvant sous l'autorité de personne
en Polynésie dans I'archipel des Australes. d'autre. > (p,41-42)
Répondant à des fonctionnalités différentes (parenté et politique), ces deux
Le tomite dans I'archipel polynésien des Australes : un t¡tre foncier expressions du topocentrisme peuvent se superposer localement, au moins en
sans réelle propriété ( pr¡vée D théorie. Mais elles sont étrangères à la démarche de délivrance du titre foncier
fondé sur le cadastre et une représentation géométrique de I'espace (2009,
Le tomite est un titre de propriété enregistré à la fin du XIX" siècle dans p.149-157).
I'archipel des Australes et dont on va suivre l'histoirejusqu'à l'époque actuelle Pour en comprendre le contexte, il convient d'avoir en mémoire les diverses
grâce aux travaux de Tamatoa Bambridge qui y a consacré sa thèse de doctorat crises qu'ont dû affronter les populations de ces îles à partir du début du
publiée en 2009 avec le soutien de I'IRD22s. L'enjeu particulier de cette ana- xtxe siècle, à la suite de leurs conversions religieuses (essentiellement au pro-
lyse tient à I'adjectif < privé > associé à propriété. La colonisation a bien créé testantisme avec la London Missionary Society) et des épidémies qui flrrent dis-
de la propriété mais son exercice reste, en pratique, encadré par des contraintes paraître jusqu'à 90% de la population de certaines îles entre 1820 et 1840.
ou des obligations que nos travaux du chapitre 5 ne permettent pas de qualifier L'ouverture au commerce et I'influence politique venant des îles de la Société
de propriété privêe226. (Tahiti) vont contribuer au renforcement du facter.rr politique et à une redéhni-
Une mise en place laborieuse tion des congrégations de parenté sous forme de < ramages )), groupes de des-
cendance indifférenciée d'un ancêtre commun et avec une affirmation moins
Pour qui ne connaît pas l'archipel, I'auteur le décrit comme << composé de locale qu'auparavant des droits fonciers.
cinq îles localisées aux alentours du tropique du Capricorne à environ 200 ki- L'extension par le roi Pomare du protectorat français de 1842 sur I'archipel
lomètres I'une de l'autre sur une ligne est-ouest, formant ainsi un continuum de la Société aux îles de Tupuai et de Raivavae marque le début de I'influence
géographique avec le sud de l'archipel des îles Cook. Au total, lø surface institutionnelle française dans les Australes. Une loi de 1866 adoptée par
émergée ne dépasse pas 145 km'" (2009, p. 33). Ces îles sont Rurutu, Raivavae, l'assemblée législative tahitienne organise les contestations entre indigènes en
Tupuai, Rimatara et Rapa. Abordant les problèmes de peuplement et se tablant matière de propriété des tenes et prévoit que ces contestations seront jugées
sur les travaux archéologiques de notre estimé et regretté collègue Pierre Vérin, d'après les lois françaises, mais sans réception effective. Qr.relques rares cas
T. Bambridge distingue trois périodes PC : << une përiode d'établissement, vers sont relevés dans les années suivantes à Tupuai où << l'attribution de la proprië-
le f ou le xf siècle correspond à l'époque des migrations de l'archipel de lq té s'inscrit qlors dans les repères spatio-temporels propres à la tradition poly-
Société vers la Nouvelle-Zélande (...). Une période d'expansion ou de peuple- nésienne )) (2009, p.80). Durant l'époque des protectorats, la qnestion foncière
ment des zones côtières (entre le xf et le xf siècles) puis une période classique est restée effectivement polynésienne. Il n'en va plus de même après les an-
(à partir de 1500 de notre ère) est caractérisée por une démographie impor- nexions de ces cinq îles qui s'étirent de 1880 à 1900. Nous allons suivre le cas
tante, I'urbanisqtion des zones côtières, le développement et lq stratification du de Tupuai et de Raivavae avec les descriptions suivantes de T. Bambridge.
pouvoir politique. > (p 35)
< Ce n'est pas avant 1888 à Tupuai et 1896-97 à Raivavae que les pro-
priétés indigènes seront enregistrées conform,lment au décret du 24 qoût
1887 qui prévoyait une nouvelle procédure d'enregislrement des terres
225. Tanatoa BAMBRTDGE, La terre dans I'archipel des Austt'ales, étude du plw'alisme juridique et
et, fait nouveau, des sanctiotts en cas de non-enregistrement.
culturel en nntière Joncière, Au vcnt dcs îlcs, Tahiti, 2009, postfacc d' Etiennc lc Roy, 4 I 0 p.
226. L'autcur s'cxpliquc sur son usagc dcs tcrmcs propriété ct appropriation note 385, pagc 327 .

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294 295 I
LA |ERRE DE L'AU'IRE LA.I.ERRE, oIìJE T DE PRoPRIÉ1.É PRIvÉE ENI.RE DROI.I.S EXCLUSIIIS E,I AI]SOLUS 81. IN'I-ERVEN'I.ION PUI]LIQUU

Désormais, toutes les terres étaient considérées comme oppartenaü qu IJ ne ré si sta nce co n sta nte
domaine colonial (théorie du domaine éminent), ò charge pour chacun
de faire une déclaration de propriété. Chaque revendiquønt, fficielle_
La constitution française de 1946 frt donc des Polynésiens des citoyens
ment reconnu propriétaire, pouvait sefaire délivrer un titre de propriété français, soumis au Code civil, renforçant la crainte d'une intervention toujours
directe de I'Etat français.
("tomite ", de l'anglais committee), tandis que les parcelles non enregis- 'plusDe nombreuses manifestations de cette résistance peuvent être relevées au
trées devenaient temporairement des "terres de district". Si, øprès un
délai d'un an, les terres n'étaient pas revendiquées, elles devenaient des fil de la lecture.
C'est ainsi qu'en 1950, la chefferie de Rurutu prit I'initiative de convoquer
terres domaniales (terres vacqntes et sans maître). ri (Bambridge, 2009,
p. 90-91) tous les experts de l'île en matière foncière < afin de constituer un recueil écrit
de toutes le.s terues et de leurs propriétaires actuels > (Í,. 127) et le résultat au-
Nous retrouvons ici pour I'essentiel le dispositif juridique mis en place en quel ils arrivèrent a permis d'articuler les anciens et les nouveaux modes
Afrique de I'ouest (supra) et à Madagascar et dépendance, les Cornores (infra). d'appropriation. <<C'est sans doute afin d'éviter les problèmes possibles entre
Et, les mêrnes causes produisant les mêmes effets, < la politique de I'Etat fran- les ramages modernes et pour anticiper cette action de I'administration cen-
çais fut un échec > (p. 92) en raison, en particulier, moins de I'absence d'un état ffale, que l'élite politique à Rurutu a dëcidé d'enregistrer les parcelles de terre
civil fiable pour traiter
des revendications foncières en matière de pafiages suc- conform,lment à des principes traditionnels. > (2009, p. 129)
cessoraux que d'une faible implication des supposés propriétaires : << en th,éorie Une deuxième manifestation de cette résistance est proposée par I'usage,
comme en pratique, "la vente des biens immobiliers" sans l'accord des grou- semble-t-il courant, de procédures dont on trouve un exemple dans un acte (non
pes hiérarchiquement orgønisés ne peut être imposée qu'en détruisant cette daté) de partages de terres entre familles élargies qui se termine par les fonnu-
même hiérarchie > (2009, p.97-98). Les contestations des enregistrements de les suivantes (traduites du tahitien) i << Les ôpu taata se sont réunis et ont auto-
Tupuai de 1888 ne commencent qu'en l93l et ne concement que quatre per- risé le partøge des terres tel qu'il s'estfait. Ils ont dit qinsi qu'il est indiqué
sonnes. Par ailleurs, les chiffres restent modestes : 1.206 tomite ewegistrés à qu'il est formellement défendu de vendre les terces ò l'ext,lrieur sauf entre per-
Tupae pour 1.106 parcelles souvent de taille modeste et une population de 400 tonn"t désignées cí-dessus. Nous avons lu et autorisé, signature des huit per-
personnes, 257 tomite à Raivavae pour 300 personnes concemées. sonnes < (p. I 30- 13 I ). Par ailleurs, le souhait de ne pas partager certaines terres
Incidemment, T. Bambridge note I'influence du protestantisme dans ce pro- paraît manifeste en vue de leur conseryer le statut de <<fenua fetti (terre collec-
cessus de conversion << pas seulement spirituel mais aussi économique n et aus- iir" ou communautqire)> (p.133). Et ce qui provoque ce besoin c'est le fait
si finalement politique. Si les missionnaires ont favorisé cette mutation du ré- d'avoir été nourri en commun' d'avoir pattag'ê la même nourriture étant enfant
girne de la propriété foncière, c'est sans considération des catégories de parenté (voir p. 134-135). Dans le même sens, la place qu'occupe la notion defaufaa
indigènes mais en réduisant, au nolTr d'un certain égalitarisme, les risques de fetti, parents par le patrimoine (p. 139) ala double incidence de participer d'un
dépossession des terres au proht des chefs, à la différence de ce qui se passa à pluralisme des appartenances parentales et donc foncières et de manifester par
Hawai : < En effet, la transþrmation de la chffirie polynésienne en uneféoda- õe biais la persistance non de la < coutume >>, mais de la volonté de contrôler
lité beaucoup plus de type européen a néanmoins été limitée par I'influence des localement la norme locale.
míssionnaires qui ont encouragë I'appropriation des terres par les familles nu- T. Bambridge parle en effet d'invention de normes locales différentes de la
cléaires. Sans cette intervention, plutôt heureuse, la transmission de la proprié- ( coutume > et qui permettent d'aménager les rapports au marché et à la pro-
téfoncière par les chefs, principaux bénéficiaires des loisfoncières, aurait sans priété privée. Il écrit :
doute été beaucoup plus facile et aurait grandementfacilité la dépossession des
< Nous pouvons remarquer que la production locqle du consensus dans
terres indigènes. > (2009,p.95)
les rapports des groupements de parenté aux terres abotttit à des arrqn-
Quant aux situations des trois autres îles, elles sont encore plus rustiques, atr
gements sociaux dans les ventes, les dons ou les ,lchanges de teffes. Les
moins jusque 1946. Rurutu et Rimatatra connurent un cadastre et Rapa ni ca-
dastre ni lois foncières comme à Tupuai. À Râpa, < (i)t est possible que le
dffirents arrangements sociaux en rapport avec les terres apparaíssent
comme la production locale d'une version autorisée de l'histoire et des
conseil de district en 1889 ait organisé une procédure d'enregistrement des
relations entre ôpu, ou d'autres 4tpes de groupements de parenté. Cela
droits fonciers. Touteþis, l'administration n'en n'a gardé aucune trace ))
ne signifie pas qu'il n'y a pas de ventes, de dons ou d'échanges de tenes
(p.99), le batear,r administratif qui en portait les résultats à la capitale ayant
qui opèrent hors du cadre symbolique (...), mais plutôt qu'il existe un
peut-être coulé, à moins qu'une telle procédure n'ait jamais été initiée.
consensus partagé ò propos des arrangements fonciers qui peuventfaire
Quoiqu'il en soit, il faut attendre 1944 pour disposer d'un cadastre moderne l'objet d'une validation publique (...). > (p. 140)
à Tupuai, 1952 à Rurutu, 1953 à Rimatara et 1954 à Raivavae. Quant à Rapa
I'indocile, sa mise en place était prévue en2002 sans que I'auteur sache si ef- lci comme dans d'autres sociétés, la vente de teres est l'étincelle qui fait
fectivement cela eut lieu. qu'un bâton de dynamite ou une sainte barbe peut sauter à tout instant. La vente

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ET r
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LA TERRÈ DE L'AUTRE LA TTRRE, oBJET DIi PRoPRIÉTÉ PRIVÉE IiN,fRE DRoITS EXCLUSITìS ET ABSOLUS ET IN,I.IJRVENT¡ON PUI,LIQUÈ

doit être masquée si elle est pratiquée pour ne pas encourager une administra- døns les groupements de parenté (...) Actuellement, la dëlimitation pré-
tion dont l'objectif est, à propos du cadastrage, <<de permettre la circulqtion cise de l'originefoncière (par le tomite ou le cadastre), iointe ò la plurali-
des terres, laquelle est susceptible d'être taxée (...) et n'a effectivement rien de té des règles en vigueur, fovorisent le caractère conflictuel des rapports
commun qvec la thématique de I'accueil par intégration ou par alliance (...¡ sociaux car elles obligent les personnes et les groupes à abandonner des
(152) qui faisait la qualité de vie polynésienne. L'intervention du navigateur droits latents qu'ils ont touiours conservé iusque maintenant. Dès lors,
Éric de Bisschop dans la réalisation de deux cadastres, à Rurutu en particulier, l'usage de la terre en dehors des groupements de parenté devient de plus
est présentée avec la distance critique suffisante, I'ethnocentrisme dont faii en plus rqre et de plus en plus dfficile. )) (2009,p.321-322)
preuve malgré ses << bonnes intentions > celui-ci étant, malheureusement, la r¡¡¿-
Une autre incidence de ces tensions est < lq dualité croissante entre le droit
ladie la plus généralement observée tant à cette époque que dans ce contexte.
officiel et les pratiques non-fficielles >, (p.323) ce qui m'était apparu assez
Le droit constate des armistices soc,aux (Hauriou) exemplaire pour en faire le thème de ma postface2z7, posant le problème' en
oarticulier, de l'indétermination du droit autochtone et ainsi de problèmes de
L'observation des pratiques judiciaires (et des audiences foraines en parti- < non-droit )) au sens de Jean Carbonnier, donc de I'impossibilité de se confron-
culier) permet à I'auteur d'aboutir à une première conclusion que des magistrats ter à une matière juridique dans deux domaines qui interfèrent directement avec
français de Nouvelle Calédonie pourraient sans doute partager : << Mise à part I'objet de cet ouvrage, la conception de la propriété et le patrimoine.
une confusion sur la conception même de la propriëtë (avec I'utilisation du aux droits fonciers : < les droits fonciers reconnus devant le sys-
terme indivision), il est notable que les règles de droit étatique ne revêtent pas - Quant
tème judiciaire sont qvant tout des droits théoriques susceptibles de se trans-
le caractère obligatoire quant awr reconnaissances de propriëté et aux parta-
former en droits r,éels en fonction de la résidence ou de la domiciliqtion d'un
'groupemenl
ges de terres entre les individus et les groupes en présence. Une autonomie de parenté. Ainsi, ce sont moins des droits de propriété que des
toute relative est laissée aux groupements dans l'élaboration de leurs revendi- droits d'usage de la terre aux membres des groupements ci-dessus, car eux-
cations et dqns le choix que ces derniers entendent revendíquer ou partager )) mêmes, de leur vivant, n'ont pas la propriété réelle (au sens du code civil) de
(p. 166). En effet, l'État français n'entend ni déroger à ses principes ni recon- leur patrimoine. Cela est en partie attesté par la faiblesse des ventes de terres
naître l'originalité du droit foncier polynésien. Mais, dans la mesure où ce droit dans l'archipel des Australes. > (p.326)
polynésieriest devenu << un enjeu jonãamentql n (note 223, p.166), l'État doit au patrimoine: < En dépit dufait que, selon le droit fficiel, la
fonctionnellement adapter ses modes d'intervention à la réalité locale. -Quant
succession ne porte plus que sur le transfert de choses d'un patrimoine à un
Nous sommes donc depuis ces demières années en face d'un double mou- autre (la tete est considérée comme un bien immobilier), on ne peut pourtqnl
vement d'adaptation réciproque entre les populations et l'État, mouvement que pas en conclure, pour I'archipel des Austrqles, que la succession au droit de
j'ai tendance à résumer dans une théorie de l'accommodation. Ce terme est uti- propriété est devenue plus importante que la succession aux droits d'usage
lisé par l'auteur dans le demier tiers de son ouvrage et fait référence aux tra- (p.327). Pour I'expliquer, I'auteur évoque la non-unité du patrimoine et la
vaux de Raymond First, un des plus importants auteurs de I'anthropologie éco- pennanence des réferences aux groupements de parenté et de résidence par la
nomique océanienne, qui cherche à analyser comment on peut rendre compati- médiation des marae sur lesquels nous avions focalisé initialement l'attention
ble des solutions différentes mais autorisant des actions viables et impliquant du lecteur.
des changements de statut et le respect des valeurs proclamées : < parce que la
culture est un continuum, certains problèmes d'qccommodqtion peuvent être En conclusion
résolus unefois pour toutes. Mais, dans beaucoup de situations, des tensions se Dès lors, on voit émerger le pari qui consiste à réinterpréter les rapports fon-
répètent et doivent être résolues encore et encore, indëpendamment de savoir ciers dans leur historicité singulière pour en comprendre les implications contem-
commenl les mêmes situations ont été résolues dans le passé n (Firth, 1965 cité poraines. Comme I'explique très justement T. Bambridge, << la reconstitution des
par T. Bambridge,2009, p.297 et note 361). On s'accommode aux circonstan- droits fonciers préeuropéens ne s'identifie pas à la tenure foncière des années
ces mais on accommode aussi les principes aux pratiques, et réciproquement, 1870 ou 1900 car le droitfoncier préeuropéen nous semblait relever beaucoup
avec une créativité plus ou moins grande selon qu'on peut y associer une lec- plus d'un empilement de droits differents, superposés sur un même espace. Il
ture interculturelle du processus en cours. Mais aussi avec une violence plus ou s'agissait de droits d'usage plus ou moins actualisables dans les rapports so-
moins maîtrisée, le degré premier de cette violence < accommodée > étant ciaux en þnction de circonstances variées. > (p. 329)
l'évitement des parties en conflit, ce qui est particulièrement difficile sur des
îles aussi petites.

< L'intervention de t'Etat dans I'organisation locqle, rendant le processus 227.Étienne LE Roy, <Lc foncier et lc principe du dédoublcment fonctionncl dans les post-
d'intégration obsolète, a favorisé la concentration des tensions foncières colonies >, postfacc de Tamatoa Bambndge, La terre dans I'archípel des Australes, étude du plu-
ralßmejuridique et culturel en matièreþncière, Au vcnt des îles, Tahiti, 2009, p.343-352.

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LA TERRE DE L'AUI RE LA,TgRRE. oBJEl. DE PRoPRIÉ.I.É PRIvÉE ENl.RË DRoffs ITXCLUSII..S EI. AI]SOLUS ET. INl.ERVEN'|ION PUI]LIQUE

Mais cette option s'impose dès lors que 1'État est incapable de concrétiser nes vérités cachées, donc d'entrer dans la part de I'irnpensé ou de I'impensable
son choix d'une individualisation de la tenure pour des raisons pratiques (il y ¿ des sociétés, faite de violences, de lâchetés et d'ubris mais aussi d'accepter de
une affaire pendante devant les tribunaux en moyenne pour trente habitants) s1 renoncer à ce qui aurait été typique d'une réfonne, un texte de loi et ses décrets
de coûts. On comprend donc que << le système judiciaire ne veut pas s'imposer d'application. Toute initiation suppose une mort symbolique pour renaître à une
davantage dans les øffaires foncières qui constituent un véritable piège > autre vision de la vie et de la société.
(p. 336). 11 m'a fallu, après 1996, accepter I'idée qu'en dépit de la pertinence du rno-
La conclusion s'impose clairement :>> le problème qui se posera demain à dèle que je proposais, la voie de réforme institutionnelle que
je reproduisais à la
la Polynésie sera moins d'introduire des outils juridiques entièrement nou- manière des autres experts en politique foncière n'était pas la meilleure solution
veaux, que d'articuler les principesfonciers endogènes et le dëveloppement (au oarce qu'elle était redondante avec une voie plus courte de gestion patrimoniale
sens des institutions internationales) > (p.340). ã t'¿tut pratique, plus simple, inspirée des mêmes mobiles, mais produite par les
Ainsi, il faut accepter l'idée que seuls les ancêtres peuvent être les authenti- paysans et leur encadrement technique et donc acceptée par eux.
ques propriétaires, parce que les garants de l'exo-inaliénabilité de terres. De Renoncer à la beauté de l'épure réformatrice n'a cependant de sens que dans
même, on doit admettre qu'une étendue puisse relever de plusieurs rapports la mesure où toutes les parties prenantes partagent les objectifs, dans le cas de
fonciers différents donc de plusieurs patrimoines. Ainsi, la notion de personne développement durable, et acceptent des contraintes communes, une discipline
juridique n'est-elle pas généralement applicable ici, de même que ce qui relève a minima et des sanctions en cas de dépassement de la ligne rouge. Ce fut le but
de la définition civiliste du droit de propriété que nous avons envisagée dans la assigné à la publication de la thèse de Saïd Mahamoudou puis à sa diffusion
section précédente. Et pourtant, les rapports sociaux et juridiques évoluent, dans les milieux politiques et de I'assistance technique aux Cotnores et dont je
mais pas nécessairement dans le sens ethnocentrique de l'administration. Se reprends les conclusions in fltne. Je vais donc, en me référant partiellement à cet
pose alors le seul vrai problème, politique : quelles marges entend-on laisser ouvrage et à mes propres travaux, faire I'histoire d'une réforme avortée puis
aux populations pour choisir leur avenir foncier ? C'est la même question aux illustrer la nouvelle démarche qui est pratiquée.
Comores.
Histoire d'une réforme avortée

Comores, du bon usage du blocage d'un processus de réforme Petites îles : gros problèmes. Cet aphorisme que nous avons déjà pu illus-
foncière trer pour les îles des Australes se trouve particulièrement en phase avec
I'histoire précoloniale, coloniale et postcoloniale des Comores dont le peuple-
Ce qui suit ne relève pas de l'art d'accommoder les restes ou de faire contre ment est dominé par un métissage de populations venues d'Afrique, d'Arabie,
rnauvaise figure bon cæur. Le blocage du processus de réforme foncière en de Madagascar et d'Europe dans des proportions très diverses. Ces métissages
1989 avec l'assassinat du président Ahmed Abdallah, assassinat auquel fut as-
ont produit une langue, le swahili, et une culture < internationale > partagée
socié Bob Denard sans que la vérité sur sa pafticipation ait été définitivement avec la côte orientale de l'Afrique, du Mozambique jusqu'à la corne soma-
établie, est resté constant depuis plus de vingt ans et les demières nouvelles de lienne. Mais I'influence décisive me paraît être celle de I'Islam qui offrit son
Moroni sont pessimistes pour tous ceux qui rêvent, ce n'est plus mon cas,
modèle religieux (avec ses confréries particulièrement influentes), un système
d'ouvrir à nouveau le chantier de stabilisation de la politique foncière à laquelle politique (avec des sultanats liés aux principales agglomérations des quatre îles,
j'avais été associé depuis 1986 par la FAO.
Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte) et un régime juridique (le droit
En 1996, une rnission organisée par la mission d'aide et de coopération de rite chafeite) et foncier (pour le milk ou droit de propriété exclusif mais non
(MAC) près de l'Ambassade de France à Moroni m'a conforté dans la com- absolu et les waqf ou immobilisations pieuses (supra, chapitre 5, l'" section).
plexité des enjeux fonciers. Puis, la soutenance en 2000 et sa publication en L'influence coloniale française fut distante et surtout marquée par I'exploitation
2009 de la thèse de doctorat en anthropologie de Saïd Mahamoudou22s m'ont des ressources naturelles, culminant avec des grands dotnaines coloniaux dans
convaincu qu'une réforme foncière présentait, par ses coûts politiques, psycho- les années 1930 à 1950 auxquels sont associés les rares investissements produc-
logiques, économiques et financiers, plus d'inconvénients que d'avantages, sur- tifs. Dépendantes de Madagascar, les Comores ont été trop souvent oubliées par
tout si quelques opérateurs économiques locaux continuaient à fantasmer sur la métropole au profit des compagnies coloniales puis des cinq < grandes > fa-
une généralisation ségrégative de la propriété privée. milles comoriennes qui se partageaient le pouvoir et les prébendes au milieu
Mon expérience, qui s'étend donc sur un quart de siècle, a représenté une des années 1970 quand la question de la décolonisation vint à l'ordre dujour.
véritable initiation au sens qu'elle supposait non seulement d'apprendre certai- D'un point de vue institutionnel des régimes fonciers, les-Comores se voient
appliqueiune législation qui a été élaborée pour le Grande Île voisine après la
228. J'ai dirigé ccttc thèsc publiéc sous la référcnce suivante : Mahamoudou Saïd, Foncier et socié- conquête de 1896 et où la généralisation de la propriété privée a constitué un
t,! aux Comores, le temps des reJondations, Karthala, Paris, 2009. L'auteur a eu I'amitié dc me enjeu essentiel en raison des caractères particuliers des rapports du malgache à
dcmandcr d'cn prófaccr lc textc.

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I,A TFìRRE DE L'AU].RE LA .fERRE, oBJE.f DE PRoPRIÉ.TÉ PRIVÉE ENI.RE DROTTS EXCLUSIF.S El.AIJSOLUS El.INI.ERVÈN1.ION PUALIQUE

la terre. Deux interventions coloniales ont marqué le paysage foncier des Co- être africain. Ce sera Cheibane Coulibaly, socio-anthropologue, un de mes an-
mores, l'enregistrement des d¡oits de propriété pour les sociétés coloniales dont ciens étudiants de I'Institut d'études du développement économique et social de
la plus célèbre est la Bambao et la constitution de réserves villageoises au profrt I'Université Paris L Et je serai choisi sur proposition de Michel Alliot comme
des populations locales où elles sont < cantonnées >. La première grande inter- expertjuriste chargé des axes de la réforme puis de la rédaction des textes législa-
vention de l'État dans le foncier se situe dans le Nyumakélé, au sud de l'île tifi et iéglementaiies qui pounaient en découler. Deux des conditions de réussite
de touteãémarche réfo-rmãtrice sont ainsi réunies ; la confiance des autorités
poli-
d'Anjouan au début des années 1950, où le Bureau pour le développement de la
dans les experts et celle de ces demiers entre eux.
production agricole (BDPA) réalise une mini réforme agraire avec redistribu- tiques
tion de terres coloniales au profit des agriculteurs et des éleveurs. Fondamenta- ll fallait cette connivence pour espérer, en six mois, prendre la tnesure des
lement, les anciens droits fonciers restent la référence majeure et signent une enjeux fonciers et des contraintes locales alors qu'il était constant, dans les mi-
très grande originalité d'une société à la fois très traditionnelle et ancrée dans la lieïx diplomatiques, que le foncier n'était pas réfonnable aux comores. Nous
terre des ancêtres et, d'autre part, ouverte vers I'extérieur et ses diasporas. avons pu compter pour çe faire non seulement sur l'appui du Président de la
L'accès à I'indépendance en 1975 est marqué par divers événements, la Répubiique ef de quelques-uns de ses ministres, dont celui de I'agriculture,
scission de Mayotte qui demande à être rattachée à la France et finira par obte- mais auisi sur la ìollãboration des agents du cEFADER (Centre fédéral
nir le statut de département grâce au lobby colonial au parlement français, le d'appui au développement rural), assistant les CADER, centres d'appui au dé-
renversement du président en titre Ahmed Abdallah par Ali Soïlih de 1975 à velòppement rural, dans le renouveau de la production agricole locale.
1978, I'expulsion de Comoriens de Majunga (Madagascar), une éruption désas- Ñòtre mission avait pour objectif d'organiser, au terme de notre séjour, un
treuse du Karthala (volcan actif de Grande Comore). L'expérience socialiste séminaire interministériel devant lequel seraient discutées les propositions de po-
imposée par Ali Soïlih, ingénieur des travaux agricoles de formation et ancien litique foncière et les recomrnandations en vue d'en concrétiser les conclusions.
ministre, durant près de trois ans, aboutit à la destruction de tous les documents ies travaux de terrain mettaient en évidence, outre les conséquences tou-
fonciers, brûlés lors de grands autodafés. Il s'attaqua à la chefferie villageoise jours sensibles des traumatisrnes vécus depuis dix ans, un vrai problème autour
et à toutes les manifestations de la coutume islamisée, dont les < grands maria- äe la propriété privée, célébrée par quelques-uns, influents et incontournables
ges )), une des spécificités de la vie comorienne. Les deux piliers de I'organi- politiquement, mais rejetée par la très grande majorité. Celle-ci.se satisfaisait
sation économique et sociale étaient ainsi fortement ébranlés. äu ¿róit musulman (milk, supra) et des procédures de sécurisations par actes
Revenu au pouvoir en 1978, grãce à B. Denard, celui qui I'avait renversé, sous sein privé devant le Cadi (< les petits papiers > dont Saïd parle dans son
qui devint le chef de la garde présidentielle et qui finira par contribuer à son ouvrage) óu bénéficiait d'occupations de domaines coloniaux, de prêts oraux à
assassinat, Ahmed Abdallah est conscient des risques qu'il prend à ouvrir le duréelndéterminée, brefde situations de fait qui les avantageaient. ll n'était pas
dossier foncier, lui-même étant un grand propriétaire et très engagé dans le question de < passer en force >>, donc de proposer une solution si elle n'était pas
commerçe d'import-export. Il faut pourtant tenter de relever l'économie agri- < gagnanfgagìant >. Le seul mode possible pour avancer était la voie négociée,
cole alors que les terres des sociétés coloniales ont été envahies par les popula- non ieulement comrìe technique pour faire avancer la décision de réformer
tions environnantes, essentiellement leurs anciens ouvriers qui commercialisent mais comme axe privilégié de politique de réforme'
pour leur compte les essences de plantes à parfum, spécialités des îles. Par ailleurs, on se souvient que la période révolutionnaire de 1975 à 1978
Les autorités de I'archipel n'ont accepté qu'avec réticence le principe d'une avait provoqué la destruction de toute la documentation foncière détenue par
réforme foncière après les événements que venait de connaître la fédération. Ils I'administratìon comorienne ainsi que d'une partie des documents de mutation
craignaient de réveiller de vieux démons, tout en ayant conscience que << I'eau des droits rédigés par les Cadi et parfois un notaire. Ainsi, à supposer qu'il aurait
tranquille est parfois la plus dangereuse >. Le professeur Michel Alliot, conseil- été politiquernent opportun de revenir au régime colonial, la quasi totalité des
ler juridique du président et qui avait rédigé la nouvelle constitution de 1978, écri¡¡res jìridiques ãvait disparu et, si on pouvait toujours faire appel.à témoins
avait prépãré les esprits. Ils y ont été conduits par le souci de répondre à la de- pour reconstituêr les droits locaux, c'était se promener sur une poudrière prête à
mandè insistante de la communauté intemationale, soucieuse de stabiliser la iauter tant les enjeux étaient tendus et, souvent, apparemment inéductibles.
production agricole et de réduire la dépendance financière de l'État en amélio- Les options âe politique foncière présentées en août 1986 au séminaire in-
iant les recettes d'exportation, voire en provoquant le retour de la fiscalité fon- terministêriel tenu au CËFADER répondaient à des choix, chacun illustratif
cière sur les terrains immatriculés. Mais c'étaient surtout les conflits fonciers d'un type de politique car nous étions convainctls que nous devions apporter à
qui, faisant la < une > des journaux, ont conduit au pari d'une intervention et nos iniérlocutèurs tous les éléments susceptibles d'éclairer leurs décisions.
non sans quelques précautions. C'est la FAO (Food and Agriculture Organisø-
tion) qui fournissait le support technique et institutionnel du projet < Régimes
foncieis et structures agraires aux Comores )) avec le PNUD (Programme des
Nations unies pour le développement) en appui local. Le chef de mission devait

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LA TERRts DE L,AUTRE LA 't ERRE, oBJr,t- DE pRopRIÉt'É pRlvÉE EN'l RE DRorrs ExcLUSrfs E]' AIrsoLUS EI TNTERVENI loN PUIILIQUE

C'est donc sous forme de scénarios22e que nous avons présenté six appro- puis inscrites dans des recours gracieux et contentieux conformes à l'État de
ches de politiques foncières, certains étant mieux détaillés que d'autres pour ãroit. La coutume est la référence spontanée de la gestion locale et le droit mu-
répondre aux besoins d'informations de nos interlocuteurs. sulman de la vivification est le mode naturel de sécurisation des transmissions
Scénario I : Retour au droit foncier islamisé et à la coutume comorienne, en entre vifs et entre morts, mais il peut être complété par une immatriculation
prenant en considération la situation de fait de la disparition du droit colonial. foncière fondée sur les procédures coloniales nationalisées, à prix coûtants et
[Ce scénario répondait à I'attente à court terme des paysans, agriculteurs et sans avantages autres que de disposer d'un droit déf.rnitif et inattaquable en cas
éleveurs rnais allait à I'encontre de I'insertion économique internationale des d'aliénationl Et I'expropriation pour cause d'utilité publique est I'outil de l'État
Comores]. pour faire entendre sa voix. En fait, à partir de I'héritage sénégalais de la ges-
Scénario 2 : On rétablit le droit colonial et on restaure les titres fonciers en iion de la terre comme un ( commun >, je suis en train d'entrer dans une dé-
vue de généraliser une politique libérale axée sur le marché mondial. marche de pluralisme juridique où je postule la complémentarité de plusieurs
fOutre le côté réactionnaire politiquement de la restauration de ce dispositif, régimes juridiques de sécurisation fondés sur la coutume, le droit musulman, le
le coût financier d'une immatriculation généralisée est prohibitif avec les tech- droit de propriété privée ou la domanialité publique. La théorie générale des
niques de l'époque et les Comores sont en train de perdre des parts de marché maîtrises foncières est au bout de ce scénario. Mais, je ne le sais pas encore']
dans le domaine des huiles essentielles. Enfin, la propriété privée n'est ni géné- Scénario 6 : Prévoir I'avenir; généraliser les réserves foncières pour prépa-
ralisée ni généralisable 2301. rer I'urbanisation, I'industrialisation (sur le modèle de l'île Maurice) et la ges-
Scénario 3 : Réforme agraire, avec reconnaissance des occupations irrégu- tion des ressources maritimes naturelles.
lières, redistribution des parcelles et gestion collectives de terres. [Ce scénario n'est pas alternatif aux précédents. Sensible à une crise de
[Cette approche de politique foncière est trop proche de l'expérience de I'environnement déjà manifeste dans certaines zones excessivement déforestées
1915-1978 pour être retenue. En l'excluant, on se prive de quelques techniques ou appauvries, le scénario propose la création de réserves foncières et de réser-
de gestion, comme un remembrement généralisé, les coopératives de produc- ves naturelles pour anticiper I'avenir et une politique d'arnénagement du terri-
tion, etc.] toire pour valoriser au mieux les ressources naturelles renouvelables.]
Scénario 4 : Cadastrage des terroirs villageois exploités et attribution de droits
C'est donc bien le scénario 5 qui a été retenu par le séminaire interr¡inisté-
de propriété sur les parcelles non contestées. Domanialisation des autres terres.
riel, choix validé ensuite tant par les Autorités comoriennes que par les agences
[C'est une approche qui anticipe la méthode des plans fonciers ruraux qui des Nations unies, FAO et PNUD. Je suis donc retoumé en 1987 à Moroni pour
sera expérimentée quelques années plus tard en Côte d'Ivoire puis dans d'autres
passer à la phase d'écriture juridique, produisant une loi d'orientation ( portant
pays d'Afrique de I'Ouest. On a, à nouveau, un problème de financement des
régime juridique de I'exploitation des sols en République fédérale islamique
opérations de cadastrage et I'option de domanialisation se heurte au refus des des Comores > et deux textes d'application, en modifiant le régirne forestier
villageois de perdre une partie de leurs terroirs traditionnellement associés aux pour le rendre compatible avec une politique de développement durable et en
parcours des troupeaux.]
tentant d'organiser les < métayages et fermages > en I'absence de propriété pri-
Scénario 5 : La terre patrimoine de la nation comorienne, gérée de manière
vée. En 1989, le BDPA, sur financements de la Banque mondiale est chargé
paritaire et décentralisée par des unités d'aménagement foncier en phase avec
d'assister les Comores dans la phase pratique de mise en æuvre de la réforme.
les autorités villageoises, une Haute Autorité Foncière (instance collective pro-
Nous préparons en particulier en commun une cartographie des régimes
che d'un micro-sénat) dans chaque île et un Haut commissaire aux affaires fon-
d'occupation et des conflits fonciers dont certains résultats sont publiés avec
cières à 1'échelle fédérale.
l'accord du Bureau 231 en 1991. Les deux lois d'application sont d'abord adop-
[Ce scénario a la faveur des experts car il ne va pas à I'encontre d'intérêts tées et la loi d'orientation est en discussion devant I'assemblée nationale quand,
locaux trop marqués politiquement, tout en abordant des problématiques de dé-
en novembre, le président Abdallah est assassiné. Retour à la case départ ?
veloppement durable. ll part des situations de terrain et les considère comme
légitimes et protégées par la loi dès lors qu'elles concourent à I'intérêt général Une gestion patr¡mon¡ale à l'état pratique
s'il est dûment discuté et accepté par la communauté locale. Les instances de La période qui s'ouvre de 1989 à 1996 est marquée politiquernent par la
négociation puis de gestion sont empruntées aux pratiques communautaires
succession de deux présidents, Saïd Mohamed Djohar et Taki Mohamed Ab-
doulkarim dont le mérite principal sera de tenter d'ouvrir les Cotnores à la dé-
229. lJnc préscntation de ccs scónarios dans lc chapitre u État, réformc ct monopolc foncier >, û¡ mocratie. Une nouvelle tentative de coup d'État de Bob Denard en 1995
Émilc Lr Bnls, Éticnnc LE RoY ct Paul MATHIEu, L'appropriation de la terre en AfriEte
noirc, nanuel d'analyse, de décision et de gestion þncières, Karthala, Paris, 1991, 359
p. lp. t76-1771. 231 . Éticnnc LE Roy, < Dcs autorités foncièrcs lógitimócs, autonomcs ct gcstionnaircs, > in Eticnnc
230. Chcibanc CoULIBALY, Problémaliques de développement et enjeux foncîers en République LE RoY, Alain KenseNrv, Alain BERTRAND, La séctu'isatiott.fòncière en AJ|ique, op' cit',
1996, p.246-247
fëdérale islantique des Contores, FAO, Romc, 1992. .

DRorr ET socrÉTÉ, voI-.54,20t onorr sr soclÉrÉ. vol. 54,20l I


I
304 305
LA TERRE DË L'AUTRE LA TËRRË, otsJEr DE pRopRlÉ'tÉ pRIvÉE tsNTRE DRotrs ExcLUsI¡s ET AIrsoLUs Ìtr tN't'ERVENTToN puBLteuE

s'achèvera dans la confusion. L'élection du président Taki, en mars 1996, se¡¡- fertilisant les sols de leurs déjections. Cette démarche a été initiée dans le Nyu-
ble, grâce à un scrutin contrôlé internationalement et à une bonne majorité de makél{ au sud d'Anjouan et était déjà généralisée dans cette région en 1986 en
65 %o des voix, disposer d'une légitimité sufftsante pour que le processus ré- assurant une réhabiliøtion des terres et une amélioration sensible des productions
formateur puisse être achevé institutionnellement. Selon le ministère ¿s ønt en quantité qu'en qualité. Puis les pratiques se sont déplacées vers le centre et
I'Agriculture <<l'absence d'une situqtion de droit foncier adaptée aux condi- le nord d'Anjouan, et vers les iles de Mohéli et de Grande Comore avec des ob-
tions qctuelles du pays constitue un obstacle majeur øu développement écono- iectifs qui ne sont plus seulement de réhabilitation des capacités agronomiques
mique et social du milieu rural et contribue largement à la dégradation des äes parcelles mais de réoccupation de territoires ancestraux qui avaient été inté-
ressources nqturelles du pays > (cité par Saïd, 2009, p.24). L'option de gestion grés dans des espaces domaniaux. Les < hauts > qui étaient reputés terres doma-
patrimoniale que propose de finaliser la mission dirigée par Régis Méritan en niales parce que arborés sont ouverts à de nouvelles occupations après exploita-
1996 avait quelques mérites, en collant aux problèmes locaux et en envisageant tions forestières ou déboisements spontanés. Certaines de ces occupations se sont
de manière prospective I'avenir du foncier aux Comores ; je ne reprendrai pas réalisées avec l'appui de projets de développement. D'autres occupations, encore
ses propositions dans la mesure où deux facteurs vont rendre toute intervention plus inégulières aux yeux des propriétaires en titre, portent sur les anciens do-
à nouveau impossible: l'éclatement de la Fédération des Comores et des ten- maines coloniaux ou des familles < sultanesques >. L'embocagement signant ici
da¡ces séparatrices pendant une dizaine d'années, et le retour des vieilles lunes une dépossession volontaire et une récusation des droits antérieurs, le conflit ne
propriétaristes avec le Document (comorien) de stratégie de croissance et de peut être porté que par toute une communauté comme un ( commun )).
réduction de la pauvreté pour les années 2006-2009 qui introduit <<l'obligation Cette gestion patrimoniale se veut anticipatrice des évolutions en cours en
d'enregistrement de toutes les terres agricoles (...) et immatriculation de 50 % offrant une approche assez paritaire pour contribuer à la pacification de la so-
des terres agricoles entre 2006 et 2009 st (Idem,p.23), même si l'option de ciété. Elle est sans doute informelle en ce qu'elle n'est reconnue par aucun
gestion patrimoniale reste, semble-t-il, privilégiée par les bailleurs de fonds. texte de loi, mais elle est habituelle, connue de tous et pratiquées par le plus
En 2010, la possibilité de recourir à une réforme foncière reste bloquée, ce grand nombre comme moyen d'assurer la cohésion sociale et la place de cha-
qui ne veut pas dire que des transformations en profondeur ne sont pas à cun dans la société. < Aux Comores, l'inscriplion de I'individu dans lq commu-
l'æuvre dans la société comorienne. J'ai indiqué avoir été séduit par les raison- nauté passe par le foncier qui lui confère le statut de mwanq wa yi ntsi [enfant
nements et conclusions de Saïd Mahamoudou. J'avais été interpellé en 1987 par de la tene] et à trqvers lequel les membres de la sociëté s'assimilent. r (Said,
le fait que la fameuse < crise sociale >r annoncée par les experts depuis vingt ans 2009, p. 305)
en raison d'une << pression démographique > tenue pour excessive n'avait pas Les Comoriens, selon les témoignages réunis par Said, ne demandent pas
eu lieu. En réponse, Saïd nous emmena en 1996 dans des villages de I'intérieur une réforme en bonne et due forme mais une sécurité minimale d'un Etat juste
de l'île d'Anjouan où la pression éøit de l'ordre de 900 à 1000 its au km2. Sans et impartial pour sanctionner les détournements des pratiques communautaires
doute les traces de la malnutrition sur les enfants étaient-elles visibles, mais les en particulier les vols de produits sur les parcelles.
terroirs étaient gérés et la réponse est ainsi formulée par Said dans son ouvrage : Les conclusions que notre auteur en tire le conduisent à citer le document de
< les effets apocalyptiques annoncés n'ont pas eu lieu parce que les Comoriens la FAO le plus récent concernant notre domaine qui privilégie, en matière de
ont su mettre en æuvre un mécanisme de régulationþncière qui a pufavoriser lq gestion patrimoniale, les pistes reprenant les axes des projets de lois de 1987-
cohésion sociale, autorßer I'augmentation de la production agricole et empêcher 1989 qui restent donc réferenciés :
la transþrmation de la criseþncière en guerres. > (2009,p.26) << protéger les droits coutumiers,
Ce mécanisme de régulation est la gestion patrimoniale associée à la révolu-
-harmoniser les pratiquesfoncières légales et coutumières,
tion technique que représente I'enclosure, basée sur un embocagement à l'aide
- mettre en place des institutions foncières décentralisées intégrant
de matériel végétal initialement proposé par les projets de développement ou
-
l'échelle villøgeoise pour, entre autres, qccroître la responsabilisation dans la
les services techniques pour résoudre des problèmes locaux de dégradation de gestion des terres et assurer le processus de règlement des conflits,
sols surexploités ou surexposés à l'érosion hydrique. On peut être surpris de
l'usage fait d'une technique qui, nous I'avons vu dans I'Angleterre du xvll"oet
- conftlrer un statut lëgal aux transactions foncières coutumières et amé-
liorer lq documentation relative à ces dernières.
xvtue siècles, avait contribué à < casser > le régime de gestion des << commons >> D'après notre auteur, le contexte actuel est favorable pour ( sécuriser l'Etat
pour permettre d'affrrmer des droits de propriété individualisés puis la propriété et favoriser I'adoption rapide de la voie de la sécurisation foncière ici propo-
privée. Or, ici, ce n'est pas la propriété privée qui a gagné. Mobilisant des pra- sée. Cette dernière présente des enjeux en termes de cohësion sociale, d'unitë
tiques communautaires encore vivaces renforcées par une référence à I'Islam, nationale et de dëveloppement durqble )) (p. 308).
les acteurs ont usé de I'embocagement sur les terroirs villageois pour stabiliser Nous retrouverons la question de la gestion patrimoniale dans la quatrième
les limites des parcelles, maintenir une certaine humidité, foumir à partir des partie en retenant que, comme au Laos, le premier problème c'est la faiblesse
haies du fourrage pour les animaux dès lors maintenus sur place au piquet et de l'État.

onotr er soclÉrÉ, vol. 54, 201 I 307 DRolr ET soctÉTÉ, vol, 54, 20l I
306
LA TERRE DTJ L,AUTRE LA TERRE, oBJET DE pRopRtÉTÉ pRIvÉE ENTRE DRo¡Ts EXcLUstFs ET ABsoLUs ET INTERVENT|oN puulleuE

Les Khmou du Nord-Laos, des essarteurs confrontés au colonia' U ne société d'essadeurs


lisme, au socialisme puis au capitalisme Pour le lecteur qui subit peut-être les préjugés les plus courants attribuant à
L'intérêt de la monographie qu'Olivier Evrard232 a consacré à la société I'essartage la disparition de la grande forêt à l'échelle mondiale, je vais repro-
Khmou de la haute vallée de la Nam Tha, un affluent du Mékong, au Nord- duire quelques lignes d'un texte qu'on souhaiterait citer in extenso tant il
Laos, est double. Il y a d'une part la restitution d'une expérience personnelle contient, par touches successives, cette part d'humanité qui devient pour nous
véritablement aventureuse au milieu des années 1990 lorsque le Laos commu- un < bien cornmun >> quand elle est menacée de disparaître.
niste s'est ouvert à la présence des étrangers, donc lorsqu'a été offerte la possi- < Le droit sur la terre procède en premier lieu de son humanisation,
bilité de renouer avec la recherche scientifique sur le terrain, dans le cas avec c'esrà-dire du premier défrichage d'une zoneþrestière vierge. Par ce
les Kmou, la première minorité du Laos (10% de la population) jusqu'alors défrichage est étqbli un contrat qvec les esprits du lieu et le premier dé-
presque totalement méconnue. Et d'autre part, de nous retrouver face à un pro-
fricheur, uneþis décédé, est assimilé ò ces derniers, de sorte que si les
cessus de confrontation d'une société de montagnards, agriculteurs sur brûlis, usagers des parcelles changent, son nom sera toujours invoqué au mo-
donc < aux champs en déplacement ), au capitalisme et à la propriété privée en ment du défrichage. L'essart ainsi constitué peut devenir un site
cours de concrétisation ces demières années. d'hqbitat temporaire pang sur lequel se réunissent plusieurs maisons.
L'agriculture sur brûlis a été l'objet premier de la recherche que j'ai parta- Chacune d'entre elles prend ò son tour possession par le défrichage de
gée avec Olivier sur la base de mes expériences de la falaise orientale malga- plusieurs parcelles situées à des endroits dffirents et þrmant, par leur
che, avec le CIRAD-forêt de 1991 à 1996. Nous avions donné à la recherche juxtaposition, les dffirents emplacements collectifs à partir desquels
doctorale d'Olivier pour objectif premier de corriger les ethnocentrismes clas- s'organise le cycle des jachères. C'est à I'issue de cette phøse de coloni-
siques et de rendre compte du < code oral > et des logiques à l'état pratique, sation agricole que la localité pang devient un village koung. Le rituel
donc de privilégier I'ethnographie à l'anthropologie et le changement social de fondation marque la constitution d'une entitë politique définie par
dans les emboitements relationnels entre les groupes aux questions de droits ses frontières et un esprit tutélaire pour lequel est réalisé le søcrifice
fonciers qui sont cependant traitées ici. d'un buftle (...). > (Evrard,2006, p. 193)
Mais, nous en parlerons peu dans la mesure où je vais tourner notre projec-
teur vers I'actualité pour illustrer le désastre que cette société est en train de vi- Sa représentation d'espace est essentiellement topocentrique.
vre et que Yves Goudineau résume avec concision dans sa préface : Nous sommes donc ici aux origines d'une humanité que nous partageons avec
les Yanomani de la première partie, les Fang et les Wolof233 de la deuxième par-
< IJn demi-siècle de coloniqlisme, trente ans de guerre dont dix de bom- tie. L'étendue du monde se transforme en un espace socialisé par un acte de trans-
bardements intensifs, un changement radical de régime, une période de formation de la nature associé à une alliance avec I'esprit ou les esprits du lieu
collectívisation... n'avaient pas réussi, en dépit des bouleversements puis I'action transformatrice de I'homme donne naissance à un ensemble d'es-
considérqbles et souvent tragiques, à remettre en cøuse les fondements paces obéissant à une répartition fonctionnelle, nommés et gérés selon des prin-
du monde rural, lequel représentøit il y a encore peu au Laos la société cipes privilégiant la reproduction des capacités de production. De ce fait, << le
dans sa presque totalité. Il aura sffi d'une s,érie de mesures - lignageþndateur assure lafertilité du terroir et maintient ainsi I'ordre consti-
appliquées localement de façon aussi arbitraire que brouillonne, au tué par la rëunion des maisons sur le nouvequ site. Parallèlement ò ce droit
nom du développement du pays - pour saper proþndément et sans re- éminent existe une série de droits individualisés sur chacune des parcelles
tour, en moins d'une décennie, des équilibres ,ëconomiques, sociaux et comprises sur chacun des emplacements collectifs. [Et] les villageois gèrent en
ethniques séculaires. n (Goudineau, 2006, p' I l) commun un patrimoine þrestier au sein duquel on distingue les terres/forêts
Je vais donc dire quelques mots des relations de I'homme à la terre avant exploitées et les terres/forêts mises en réserve (avec pour celles-ci une distinc-
d'aborder le grand traumatisme que vivent ces populations qui, paradoxale- tion entre les terres/forêts exploitables en cas de besoin et les terres/forêts pro-
ment, se trouvent confrontées à une crise foncière dans un des pays les moins tégées > (Ibidem).
peuplés d'Asie. Si les Khmou n'ont que faire de la propriété privée dans un tel contexte,
l'idée même d'une appropriation au profit d'un collectif de descendants d'un
ancêtre cornmun reste dépendante de la continuité de la mise en valeur et le
232. Olivier EVRARD, Chroniques des cendres, anthropologie des sociétés Khmou et des dynamï
ques interethniques du Nord-Laos, IRD Éditions, Paris, coll. < A travers champs >, 2006,430 processus d'humanisation/appropriation est <<réversible. Il l'est à l'ëchelle de
p., préface < Lcì demiers feux > d'Yves Goudineau. Il s'agit initialement d'une thèse de doc-
iorát en anthropologie quej'ai dirigée de 1995 à 2000 à I'université Paris I et qui a bénéficié
du support logistique et dc I'apport scientifique dc I'IRD, en particulier de Yves Goudineau, 233. Étienne LE RoY et Mamadou NInuc, Syslèrres fonciers africaíns : le rëgime juridique des
directcur des étu¿es dc l'École française d'Extrême-Orient que je remercie à nouveau et qui a terres chez les Ll/olof ruraux du Sénégal, LAJ, Paris, 19'16,3" éd. complétéc ct misc à jour,
apporté à Olivier I'cxpertise de tcrrain dontje nc disposais pas. 180 p. multigraphié, p. 67 et s.

nnorr st soclÉrÉ, vol-. 54, 20l I 309 onorr Er socrÉrÉ, vol. 54, 20l I
308
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, otìJET DE pRopRtÉTÉ pRtvÉE EN rRE DRofrs ExcLUsttìs ET ABSoLUS ET INTERvEN'lloN puBlteuu

la parcelle comme à celui du village : lorsqu'une localité se déplace, I'qncien La formule du titre est employée par un interlocuteur d'Olivier Evrard en
finage peut être rëinvesti par un autre groupe de maisons fondqnt à leur bur 2006, évoquant sa tête qui est dans le village de la vallée où il réside obligatoi-
un village en redëfinissant les limites de leur territoire et en se donnaü une rement et son ( ventre ) à nourrir qui est sur les hauteurs, dans les anciens
nouv el I e div inité tuté I air e. champs qui ont dû être réoccupés faute de rizières assez importantes dans les
L'appropriation de lq terre en pays khmou diffère donc d'un droit de prç- vallées pour satisfaire toutes les demandes. C'est ainsi un monde dessus-
priétë privëe essentiellement par I'impossibilité d'une aliénqtion: un homme dessous, qui marche la tête en bas que vivent en particulier les jeunes gênêta-
disposant d'un droit sur la terre doit I'exercer pour ne pas le perdre ; parallè- tions et dans des conditions parfois de grande misère ou de détresse.
lement, il tend à ne I'exercer qu'un nombre limité de þß afin de conserver la
< En uniftrmisant le droit þncier et en adoptant vis-à-vis de I'agri-
fertilité de la terre et, pendant les annëes de jachère, son droit sur la parcelle culture sur brûlis une ligne idéologique "dure" consistant à nier pure-
est "englobé" au sein d'un droit de type communql , (2006,p. ß$.
ment et simplement toute légitimité à cette pratique agricole, le nouveau
Toutefois, la chronique récente de ces villages illustre que nombre d'entre régime ø permis l'émergence d'une insécurité þncière et placé les po-
eux ont été installés après accord et < achat > auprès des anciens occupants, pulations dans des situations parþis inîenables, situations que les res-
sans qu'on puisse parler de vente ou de propriété :
ponsables locaux sont chargés de gérer le mieux possible. Les situations
<L'exemple souligne clairement que, même lorsque la terre a été obte- évoquées ici donnent I' impression d'une qdministrqtion " schizophrène ",
nue par achat, comme dans le cas des Hmong de Bun Toup, le droit des obsédëe au niveau central par l'arrêt de la défriche-brîtlis mais peinant
premiers occupants reste présent sous la forme d'une maîtrße spiri- à assurer ò l'échelle locale les problèmes concrets posés par les dépla-
tuelle du territoire et l'ancien cadqstre religieux se trouve ainsi intégré cements massifs des dernières années : paupérisation des migrants, ac-
dans celui des nouveaux arrivants. En d'qutres termes, même quand il y cëlération continue et partiellement incontrôlée de l'exode depuis les
a transmission sous une forme onéreuse à d'autres grcupes ethniques, régions montagneuses ; recompositions villageoises multiples et aug-
les conceptions religieuses obligent à les associer ò des pratiques loca- mentatíon de la pressionfoncière au bord des axes de transports ; appa-
les et "endogènes", donc à les intégrer, à refuser de les considérer rition des conflits þnciers localisés (...). D (2006, p. 348)
comme des étrangers. C'est en ce sens également que I'on peut parler
Si pour les acteurs de la réforme, les finages montagnards sont une < tolé-
d'un refus d'aliënation de la terre (...). t (2006, p. 201) rance ) ou une < illégalité résiduelle )), c'est en fait la dimension cachée d'une
L'ensemble de ces mécanismes fonciers était fondé sur l'appartenance de transition agricole qui, pour être réussie, <<nécessite ò lafois l'invention de sys-
I'individu à un lignage et à un village. Si cette appartenance perd son caractère tèmes alternatifs de développement et, au plan juridique, la définition d'un ca-
structurant, c'est le triple référentiel du droit communal à l'échelle du village, dre légal pour I'agriculture de montagne. > (Ibidem)
du droit éminent à celle du lignage fondateur et du droit d'usage lié à habitat et Précisons que les justifications de cette politique ne sont pas économiques,
à la maison qui disparaît. << Pour cette raison, vouloir introduire qu sein d'un donc liées aux exigences du marché ni à la généralisation des rapports
système agraire comme celui des Khmou la notion de propriété privée de la d'échange, mais à une perception qu'ont les élites Lao des conditions
terre, par exemple ò travers un processus d'immatriculation des terres comme d'existence des populations montagnardes.
cela se pratique désormais dans les vallées et le long des axes de communica- < La descente des montagnards et leur regroupement sur les basses ter-
tion, c'est s'exposer d'une pørt à figer un régime juridique relativement fluide res sont inéluctables, non parce qu'ils répondent à des impératifs tech'
et, d'autre part, à trønsþrmer des légítimités addítíonnées, emhoìtées, en légí- niques, mais d'abord parce qu'ils s'inscrivent au cæur d'une conception
tímítés concurrentes, et ainsi prendre le rísque de voír émerger des conflits duqlis te, évolutionniste et paternalis te des rel ations interethniques.
foncíers ù l'íntérieur même des locølités, )) (2006, p.201-202, c'est moi ELR
qui souligne) Les représentants de l'État lao pørlent officiellement des montagnards
comme des 'frères" qui ont besoin qu'on les aide à s'affranchir de la
Un nouveau monde où on vit < la tête en þas et le ventre en haut ))
"dictature de la nature" (symbolisée par I'agriculture sur brîtlis), à se
Comme le laissait entendre Yves Goudineau ci-dessus, les montagnards du libérer de leurs "croyances" (sacrifices d'animaux) pour s'engager sur
Nord-Laos sont en train de vivre une rupture traumatisante avec leurs condi- la voie du développement. Ð (2006, p. 353)
tions de vie et de production impliquant leur installation dans les vallées dans le Il est possible de multiplier la description des contradictions, des difficultés,
cadre de programmes de développement rural, avec des formules d'embriga- parfois des impasses dans lesquelles se sont engagés les dirigeants laotiens,
dement qui restent socialistes et des enjeux individualistes et propriétaristes ty- mais cela ne relève pas de mon propos ni d'ailleurs de celui d'Olivier Evrard,
piques du capitalisme asiatique contemporain. au moins à tihe principal, car il est évident pour des anthropologues du droit
sensibles à la dynamique des sociétés qu'un groupe humain n'est pas appelé à

vol.
onorr er socrÉtÉ, vol-. 54, 20l I
310 3ll DRorr ET soctÉTÉ, 54, 20l l
LA TERRE DE L,ÂUTRE LA TERRE, oBJET DE PRoPRIÉTË PRIVÉE ENTRT' DRoITS EXCLUSI¡JS E'f AI]SOLUS ËL INTERVËN,IION PUBLIQUIi

reproduire à l'identique ses conditions de vie et que des adaptations font partie autorité. C'est d'autant plus navrant que les temps changent et qu'on n'attend
des contraintes de la vie au société. olus seulement que I'Etat garantisse le libre exercice du droit de propriété pri-
Ce qu'on doit regretter c'est qu'en jouant aux apprentis sorciers, les Lao- vée mais qu'il se révèle également le gardien des promesses en matière
tiens introduisent deux types de problèmes dont, sous I'angle de I'analyse fon- j'écologie et de développement durable.
cière, les populations auraient pu se passer, la prolétarisation d'une part et les Après avoir identihé certaines difficultés auxquelles se heurtent des politi-
conflits fonciers de I'autre. Et I'auteur de conclure. <<Il s'agit en somme d's¡x oues volontaristes de généralisation de la propriété, on va, dans la section sui-
énorme gôchis de connqissances et de possibilités alternatives de developpe- vante, tenter d'en préciser les conditions de concrétisation.
ment dans un pays où I'accès à la terre et à la þrêt n'a jusqu'à aujourd'hui
jamais véritablement posé de problème. > (2006,p.357)
Le mystère du droit de ProPriété
En conclusion : les difficultés que rencontre la généralisation de la
propr¡été privée par ( le haut r>
Le titre est la paraphrase de celui d'un ouvrage de Hernando de Soto, Ifte
Mystery of Capital, gourou de la Banque mondiale pour ce qui conceme la pro-
Nous pouvons constater que cette généralisation si elle reste le fait de l'État et blématique foncière. Le message de cet auteur est ainsi présenté dans la revue
que celui-ìi y associe ses athibuts leJplus régaliens (< l'État c'est la force >r me Msrchés Tropicaux: < Les pays en voie de dëveloppement dorment sur un ca-
répétait-on au Mali en 1991, lors de la chute du président-dictateur Moussa Trao- pital considërable, la première des richesses, celle sur laquelle tout pqys pros-
-père
ré) n'a guère de chance de produire autre chose que du chaos, ce qu'on vient de ajeté les bases de son développement économíque: lefoncier n. Si donc
constater à propos du Laos. Par contre, si I'Etat, conìme aux Comores, laisse les leur développement est bloqué c'est << tout simplement parce qu'ils ne se sont
processus d'appropriation se transformer progressivement pour s'adapter aux pøs doté d'instruments fiables de protection de la proprié¡þ23s. ¡ (Flaux, 2004)
contraintes du marché national et intemational, à quelque chose malheur est bon La généralisation de la propriété privée serait donc < la > clefdu déblocage des
et sa faiblesse qu'on doit regretter quand les exigences minimales de l'État de économies, ce qu'explique Hemando de Soto : << En Occident, toute parcelle de
droit ne sont pas respectées a aussi une dimension positive en restituant la respon- terrain, toute construction, toute machine, tout stock est représenté pør un tilre
sabilité des changements aux bénéficiaires. de propriétë qui est le signe visible d'un vaste processus caché reliant tous ces
Entre ces deux extrêmes, les expériences sénégalaises et < polynésiennes biens au reste de l'économie. (...) Grâce à ce processus, l'Occident confère une
australiennes >> apportent des enseignements que nous allons prolonger dans la vie propre aux biens et leur permet de générer du capitalz36. >>

section suivante. La recette paraît simple : il n'y a qu'à généraliser la propriété privée par le
La vision senghorienne du domaine national a pour faiblesse de n'avoir pas biais de procédures de sécurisation adaptées aux contextes socioculturels et aux
été portée par le mythe qu'on pouvait attendre d'un poète-président, sans doute moyens financiers disponibles pour résoudre les problèmes du sous-
parce que la théorie de la négritude était trop décalée du quotidien des Sénéga- développement en s'étonnant que les solutions n'aient pas encore été houvées :
lais pour servir de base fondatrice. Les < Cahiers du retour qu pqys natql ))
< Où sont les juristes ? Pourquoi sont-ils si peu intéressés ò lq loi et à
d'un Aimé Césaire auraient sans doute foumi un terreau plus vivifiant, avec cet
anticolonialisme qui aurait mis à distance les sirènes du capitalisme. Mais il I'ordre produits par leur propre peuple ? La vérité est que les iuristes de
faut bien considérer qu'en ce début des années 1960 où on rêvait de rattraper le ces pays sont en général trop occupés par l'étude et I'adaptation du
retard entre pays développés et non-développés en moins de dix ans, nul n'était
droit occidental. On leur a dit que les pratiques locqles n'étaient pas
préparé à concevoir puis à vendre politiquement la théorie des communs à la
vraiment du droit mais un champ d'études romantiques qu'il valait
hauteur des enjeux qu'elle recélait. Et il faudra attendre le début des années mieux laisser aux þlkloristes. Pourtant, si les iuristes veulent iouer un
1980 pour que cette question commence à être systématiquement formulée234
rôle en créant de bonnes loß, ils devront sortir de leurs bibliothèques
spécialisées pour dëcouvrir le secteur extra-légal, seule source des in-
et les années 1990 pour être théorisée (IV" partie).
Quant à la politique de l'État français en Polynésie, elle reste fïdèle à une
formations nécessaires pour bôtir un système iuridique formel vraiment
conception néocoloniale de l'exercice des attributs régaliens en matière d'or-
légitime. r (de Soto,2005, p. 230-231)
ganisation territoriale et de sécurisation foncière ici, aux îles Australes, comme
à Mayotte ou dans les Caraïbes. Il n'y a malheureusement que le recours à la
force (comme en Nouvelle Calédonie) qui puisse lui faire entendre une raison
235. Dominique FLAUx, ( Le foncicr, un obstacle à la croissance dcs économics émergentes >,
autre que celle (la conquête et le rapport colonial) quijustifie l'exercice de son
Marchés tropicaax, 12 mars 2004,p.541-543.
236. Hernando DE SoTo, Le mystère du capital, pourquoi le capítalisme triomphe en Occident et
234. Éticnne LE RoY, < La loi sur le domaine national (du Sénégal) a vingt ans. Joyeux anniver- échoue partout ailleurs 7, Flammarion, Paris, 2005 [Trad. fr. de The mystery of Capital Why
saire? >>, Mondes en développemenr, no spécial Sénégal, tome 13, n' 52, 1985, p.667-685. Capitalism Triumphs in the ll/es| and Failes Everryhere Else,Battam Prcss, 20001, p. 15.

onorr er socrÉrÉ, voL. 54,20t I ono¡r er socrÉrÉ, vol. 54, 2ol I


312 313
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, oBJET Du pRopRIÉTÉ PRIVÉE ENTR! DRo¡Ts ExcLUstFS ET ABsoLUs ET rN l'gRvENTIoN PUBLIQUE

Pour mérité que ce soit ce rappel à l'ordre, faire desjuristes des pays du sud femmes) du pays arc-boutés à leurs terres. Mais << laboureurs > est préferable.

les seuls boucs émissaires de I'impasse actuelle des politiques foncières dans de Outre qu'il est d'emploi ancien, il conespond bien à la dimension active, à
nombreux pays est aller un peu vite en besogne dans la mesure où le raisonne- I'exigence de mise en valeur qui réunit sur une dizaine de générations, des in-
ment de cet auteur est luimême vicié par un raccourci qui rend son argumenta- dividus, héritiers depuis trois siècles de ceux qui ont investi leur force de travail
tion proprement hallucinante. Il a oublié un élément déterminant dont les quahe oour transformer la nature, d'abord par essartage et sans doute par brûlis (sø-
précédentes monographies ont illustre le caractère structurel : l'existence ds pra, Laos) aux temps gallo-romains, avant de stabiliser les champs et
rapports de marché et une marchandisation généralisée des droits sur la tene. ã'améliorer de manière remarquable au xlxe siècle les conditions techniques et
Mettant à nouveau la charrue avant les bæufs, il entend créer de la propriété agronomiques de la production.
indépendamment du marché, ce qui ne peut que reproduire les impasses déjà Le Vermandois fut d'abord un puissant comté carolingien qui n'est plus
évoquées. maintenant qu'un ( pays )) picard à cheval sur les dépafements de la Somme et
Au lieu de reprendre et de commenter les mises en accusation périodiques de de l'Aisne et dont l'épicentre est le riche canton de Vermand. Réputé pour ses
bureaucraties responsables de tous les maux, selon Hemando de Soto, il convient tenes à céréales et à betterave, il s'inscrit au centre d'un triangle dont les som-
de revenir aux fondamentaux, c'est-à-dire à ce qui fait que des individus déten- mets sont les villes de Saint-Quentin, Ham et Péronne, chacune chargée
teurs de droits sur la tene et ses ressources se disent propriétaires, exercent les d'histoire, en particulier d'une histoire militaire qui fit trop souvent de ces par-
compétences qui y sont associées et provoquent cette multiplication de la valeur celles de blé des champs de bataille puis des cimetières. La Somme, frontière
qui fait prévaloir l'échange marchand sur tous les autres dispositiß. naturelle du royaume de France durant plusieurs siècles, le borde par le sud
Je vais donc revenir à I'exemple français que j'avais commencé à explorer I'exposant donc au nord-est à toutes les incursions et invasions qui se sont suc-
avec la tenure feodale dans le chapihe 5, pour proposer une monographie des rap- cédées depuis l'éclatement de I'empire romain avec la régularité des malheurs
ports fonciers propriétaristes dans le Vermandois, un pays picard. Puis j'élargirai inévitables. Tant d'adversité forge le caractère et a concouru à faire émerger un
la réflexion pour tenter de repondre à la question < à quoi associer le mystère de la sens du (( commun >> et de la communauté comme réponse au besoin d'une re-
propriété foncière > qui fait qu'il est performant ici et inopérant là-bas. construction périodique qui s'est encore manifestée après le premier conflit
mondial et la si meurtrière bataille de la Somme de 1916, le retrait stratégique
Les laboureurs du Vermandois, entre loi et coutume communau- allemand sur la ligne Siegfried de 1917, puis la demière offensive allemande de
taire, l'État, la ferme et le marché mars 1918.
Le fait que la coutume picarde fut communautaire avait été une des premiè-
La longueur de l'intitulé est révélatrice de la complexité des problèmes que res variables qui me paraissaient devoir être prises en considération pour en
nous aurons à prendre en considération, malgré la brièveté de la notice, pour faire I'histoire foncière. Une deuxième variable en était sa persistance dans un
lever une part du voile de ce < mystère de la propriété >. contexte d'économie capitaliste avancée qui avait expérimenté la généralisation
Les laboureurs du Vermandois ne sont pas choisis pour une exemplarité de la culture de la pomme de terre et de la betterave à sucre dès le début du
propre ou une spécificité. Ils ne représentent rien de particulier en dehors de xlxt siècle, avec une modification des assolements et un renforcement subsé-
mille petites choses qu'ils partagent, ou non, avec leurs voisins d'autres pays quent des régimes de moyenne et grande propriété foncière.
picards, ou d'autres régions de France (ou d'Europe) où la propriété foncière La documentation originale que j'exploite ici a fait l'objet de présentations
a pris son essor à partir d'une accumulation primitive du capital dans l'agri- successives, en particulier dans les trois textes suivants :
culture. et communautés dans le Vermandois, de 1570 ò l'époque
Leur principal mérite à mes yeux est qu'en qualité de picard, mais pas du -Parentë
contemporaine,L{J, Paris, 1973, 96 p. Cité par la suite PCV 1973 ;
même pays (au sens micro-régional, je suis de I'Amiénois !), j'ai le sentiment < Stratégies familiales de transmission des exploitations agricoles dans le
d'en partager plus facilement les raisonnements et les modes de vie tout en bé- - de Vermand (Aisne). Anthropologie des pratiques juridiques et idéolo-
canton
néfïciant d'une sorte de bénéfice d'extra-territorialité que plus d'une quaran- giques des < laboureurs > à l'époque moderne et contemporaine >. Communica-
taine d'années de convivialité n'a pas substantiellement modifié : j'y reste un tion au colloque < Appropriation et utilisation de I'espace rural : loi et cou-
gendre, donc un étranger mais moins étrange que d'autres étrangers. tume D. Tours, Association des ruralistes français, 18-19 novembre 1982. Cité
par la suite SFTEA 1982 ;
Le contexte d'une ruralité en mouvement
< Etre ou ne pas être propriétaire foncier. Confrontation des logiques ca-
Je vais relire ici puis relier les enseignements de trois études quej'ai consa- - et archaïques chez les agriculteurs du canton de Vermand (Aisne), en
pitalistes
crées aux laboureurs, entendus ici comme la classe sociale réunissant les pro- situation de crise économique et sociale >>, dans ADEF, Lø propriété þncière,
priétaires fonciers s'employant directement dans I'agriculture. Si le terme Economica, Paris, 1984, p. l2l-131. Cité LPF 1984.
n'avait été galvaudé, on pourrait parler aussi de paysans, comme hommes (ou

onolr er socrÉrÉ, voI-. 54, 20l I 315 ¡norr et soclÉtÉ, voL. 54, 20l I
314
LA TERRÉ DE L'AUTRE LA TrRR¡i, ottJEt Dti pRopRrÉTÉ pRlvÉti t N'|RE DRofl's ¡ixcLUslFS E'f À,BsoLUs E t' tN'l'tjRvEN iloN puul-teuE

Le premier document, de loin le plus informé de données généalogiques et rieur, communautariste, basé sur le partage < à pots et à feux > qui ne s'est pas
historiques, privilégie les rapports de parenté en renouvelant ses conditions évanoui tout en devenant dans certains contextes plutôt fantomatique.
d'analyse par l'usage d'un modèle anthropologique dit de < parentalisation C'est cet ordre < communautaire >r qui me paraît devoir être analysé d'abord
communautaire > qui était testé, à la même époque, sur des corpus africains et parce qu'il contient sans doute les explications à la fois du passage au capita-
sur l'Iliade d'Homère237. Les deux autres textes sont des contributions à des lisme et de ses limites. Car si on doit relever I'existence, obsédante, d'un ordre
colloques, celui des ruralistes français n'ayant finalement pas été publié pour parallèle et concurrent, caractéristique de la modernité et que j'examinerai ulté-
des raisons opaques. J'y transpose les catégories analytiques qui ont été identi- rieurement, la marchandisation de la nature n'est pas totale.
fiées et commencent à être utilisées à l'époque dans les contextes africains et Dans SFEA 1982, je distinguais une stratification sociofamiliale en trois
que nous avons reconnues dans la première partie, représentations d'espaces et groupes, laboureurs, ménagers et valets de ferme et, enfrn, mendiants.
espaces de représentations coulées dans des matrices spatio-temporelles. On se Les laboureurs émergent des documents d'archives du xvt" siècle comme
souvient en effet que je définis la mahice cornme << un filtre dans lequel se
-
la classe dirigeante s'étant substituée à une noblesse qui a très largement disparu
transþrment les relations sociales en catégories spatiales et comme le lieu, au de ces villages soit qu'elle ait été décimée lors de la guerre de cent ans ou que les
sens logique, où les hommes fabriquent les éléments concrets de la trame spa- seigneuries aient été rachetées par ces nouveaux entrepreneurs villageois moins
tiale (...) en tenqnt compte des invariants culturels de I'ordre spatial et des exi- pour accéder à de nouvelles positions sociales que pour protéger l'autonomie lo-
gences quotidiennes de leurs pratiques spatiales ) (LPF 1984, p.123). À cale. Le seigneur n'est alors que le premier parmi ses pairs. Une fois qu'une fa-
l'époque, je suppose que le rapport de propriété foncière est le résultat d'un in- mille est arrivée en position de notoriété sur le plan du foncier à l'échelle du
vestissement constant des acteurs pour traduire les multiples enjeux qu'ils doi- village, l'excédent d'énergie ou de force de travail doit s'exercer à I'extérieur du
vent maîtriser selon les contraintes d'un jeu foncier qui, localement, est le pro- village ou du pays du Vermandois, dans l'armée, le clergé, l'administration ou le
duit dialectique de deux modèles, de deux manières de penser l'espace et les cornmerce. On constate ainsi, aux xvtlle et xtx" siècles, que chaque village est
rapports sociaux. dominé foncièrement donc économiquement et politiquement par une famille,
< Dans lq mesure où I'organisation du régime de la propriété renvoie né- tout en étant stnrcturé autour de trois à cinq familles (ou fermes) et que le pays
cessairement à un certain mode de penser I'espace dans une culture détermi- du Vermandois est < tenu > par un maillage d'intermariages entre ces familles
née, I'existence de deux systèmes culturels référentiels, I'un paysan, commu- de laboureurs déterminant, pour une part que nous allons apprécier, la dynami-
nautaire et archaïque (au sens de très ancien), I'autre rural, individualiste et que foncière.
capitaliste, conduit à supposer que la "matrice spatio-temporelle" utilisée par Les ménagers et valets de ferme correspondent donc à une catégorie in-
les agriculteurs exploitants pour concrétiser ouiustifier leurs pratiques spatia-
-
termédiaire de petits propriétaires de moyens de production constitués de terres
les et leur occupation des terroirs s'orgønisera enfonction de ces deux "modè- (plutôt en ares qu'en hectares), d'outillage et en têtes de bétail (à aussi plutôt
les" et selon des configurations. > (LFP, 1984, p. 125) qui seront précisées au une vache qu'un cheval, des poules qu'un cochon). Le mainagler désigne au
cas par cas. xttte siècle, dit le dictionnaire Le Robert, < l'homme du petit peuple, le journa-
J'avais également relevé une trame spatiale composite avec, selon la varia- lier, l'habitant )), ces désignations se retrouvant dans le Vermandois jusqu'à la
ble des représentations d'espace, l'implication de I'organisation topocentrique à période moderne. Doté de moyens de production insuffisants pour nourrir sa
partir de la ferme pour l'exploitation agricole, de l'église pour le village, des famille et faire face à la reproduction sociale élargie, il doit louer des terres, une
marchés locaux et des chefs-lieux exerçant un attraction économique ou admi- araire/charrue ou un attelage et surtout vendre sa force de travail lors des grands
nistrative sur un voisinage de villages. Et j'avais également relevé que le tout travaux (labours, moisson, battage). Les ménagers se trouvent alors en relation
avait progressivement été dominé par la représentation géométrique et la mise de dépendance à l'égard de certaines familles, entre clientélisme et contractua-
en place d'un cadastre villageois dans les années 1840 (révisé dans les années lisme selon les opportunités. lls peuvent occuper la position de valet de charrue
1950-1960) sans que I'ancienne représentation topocentrique s'efface totale- si elle n'est pas tenue par le fils de famille en < apprentissage > et ils se distin-
ment, en dépit de la guerre des tranchées (bataille de la Somme) et de l'abo- guent des valets de ferme qui n'ont que leur force de travail à vendre et unjar-
minable reconstruction des villes et villages des années 1920. din potager pour se nourrir souvent mis à disposition par le patron, avec le lo-
Au-delà d'une lecture superfïcielle et ethnocentrique qui survalorise les diÊ gement.
férences, les parallèles avec les quatre situations que nous venons d'illustrer au Les mendiants représentent la classe dangereuse de la société lorsqu'ils
Sénégal, aux Comores, aux îles des Australes et au Laos sont intéressants à re-
- pas fixés et contrôlés localement. lls vivent de petits travaux agricoles
ne sont
lever, même si ce n'est pas I'essentiel de mon propos. Nous avons en particulier et artisanaux ainsi que, bien sûr, de mendicité. Ils sont constitués d'autochtones
un ordre capitaliste qui doit trouver des accommodements avec un ordre anté- (les < Livres de raison > (mémoires) des laboureurs parlent d'ivrognes de pères
en frls sur des générations) et d'allochtones chassés de la ville par les disettes,
militaires à la retraite, ouvriers des fabriques accidentés du travail. Ils peuvent
237 .'Étienne Ln Rov, Le j eu de s lo i s, op. cí t., p. 224 -233

onolt gt socrÉrÉ, voI-. 54, 2ol I 317 onorr Br socrÉrÉ, vol. 54, 20l r
316
LA TERRE, oBJtir DE pRopRlÉTÉ PRIVÉE tjN't'RE DRotrs EXcLUsrFs tif ABSoLUS tsT rN l'ËRVENIIoN pUULIQUE
LA,LERRE DE L'AUTRE

représenter jusqu'à 20% de la population de certains villages à la fin du résultats comparables aux miens. Traitant du cas de 120 agriculteurs propriétai-
xvllt" siècle, Ce sont les successions de révolutions techniques dans l'agri- res en Côte d'Or, D. Pierzo met en évidence deux conclusions :
culture qui les chasseront progressivement sans qu'ils disparaissent totalement d'une part, la recherche confirme le poids de I'histoire familiale sur les
car on note la présence dans ces campagnes contme ailleurs de << nouveal¡ç
-
stratégies foncières mais < infirme I'hypothèse de I'existence d'une formule de
pauvres D avec les RMIstes þénéfìciaires du revenu minimum d'insertion) de fansmission immuable qui serait appliquée avec rigueur à chaque génération
la fin du xx' siècle. au profit d'une "traditionfamiliale" >,
Durant le XX" siècle, ils auront été en concurence avec des travailleurs im- d'¿u1¡s parf << les récits oraux ne sont pas porteurs d'une règle transmise
migrés, payés à la tâche pour démarier les betteraves ou ramasser les pommes
-
à travers les générations mais opèrent un réagencement lié à la situation
de terre, polonais dans les années 1920 puis italiens, espagnols et portugaisjus- concrète de chaque individu sous þrme d'une structure logique de type pas-
que dans les années 1970. sionnelle qui lui est propre > (Pierzo, 1984, p.90-91). Ce que cet auteur dé-
Comme dans d'autres régions, la structure foncière des terroirs s'est fixée nomme < passions > sont les structures logiques d'organisation des récits, un peu
au moment de la Révolution française et à I'occasion des ventes des biens du l'équivalent de mythèmes des anthropologues structuralistes servant à identifier
clergé et des redistributions de pouvoirs locaux. On distingue trois ensembles un système de transformation à l'æuvre dans les récits mythiques considérés.
jusqu'à la période contemporaine, de 200 à 600 hectares (et plus) pour les plus L'auteur propose deux ensembles explicatifs, l'un tournant autour de la
gtoises, de 20 à 100 pour les intermédiaires et de moins de 20 pour les petites. problématique de la cohésion, I'autre de l'organisation sociale.
Selon mes observations de 1984, la catégorie intermédiaire des 100 à 200 hec- A partir de deux variables, la continuité du patrimoine (P) et la cohésion de
tares est moins représentée, la tendance allant vers une ferme stabilisée autour la famille (F), l'auteur propose quatre réponses que je présente comme suit ;
de 200 hectares, ou un éclatement entre superficies d'une cinquantaine d'hec-
tares, mais selon une observation que je tiens pour subjective car non fondée T¡sleeu No 53
sur des statistiques. LBs nÉpoNses À L'EXrcENcE DE coNTINUITÉ pATRIMoNIALE
Jusqu'à la Révolution française, la gestion ( en communs > des utilités du
terroir äu village se décide eisentiellement à l'Église et en relation avec le Famille
Cohésion F Dispersion F
conseil de la fabrique qui réunit les notables autour du curé. Le conseil munici- Patrimoine
pal n,a pas totalement pris le dessus depuis et il existait nombre de villages au Continuité Transmission
Attitude < tribale >
xx" siècle où les principales décisions étaient pensées sinon prises à la < grande P ésalitaire sexiste
maison >>, demeure du maire de père en fils' Dispersion Transmission Echec à la
P éealitaire continuité
Le grand jeu des potitiques matrimoniales ef des stratégies patr¡moniales
L'objectif plus ou moins avoué des comportements des laboureurs est d'être Le second ensemble de variables est la distinction famille/groupe (dite ici
maître chez soi en assurant la pérennité des conditions de la reproduction tech- Unités sociales) et les critères de Localisatior/Délocalisation, (critère d'agré-
nique de l'exploitation et de la reproduction physique des producteurs. L'idéal gation) soit :
ruttéri"n de fhomme << maître et possesseur du monde > que nous avons décrit Tesle¡u No 54
dans le chapitre 5 est vécu de manière si évidente et naturelle, à l'échelle du Lss nÉpoNsBS À L'EXIcENCE DE CoNTINUITÉ soctALE
pouvoir de ihacun, qu'il n'a pas besoin de s'exprimer explicitement. S'il y a
une première réponse à apporter à la question du mystère de la propriété c'est Unités sociales
Famille Groupe
bien là qu'on peut la trouver, dans cette appropriation individuelle d'une repré- Aeréeation
sentation d'une maîtrise souveraine d'une nature exceptionnellement géné- Famille Groupe
reuse: le plateau du Santerre (sana terra, terre saine), c'est douze mètres de Localisation lignagère hétérogène
limons recouvrant un socle calcaire qui assure un bon équilibre hydrique. localisée localisé
Avant d'aller plus loin dans la présentation des matériaux picards, je vog- Famille Groupe
drais faire un détõur par un travail d'ethnographie bourguignonne de Domini Délocalisation lignagère homogène
que Pierzo 23s croisé au colloque de I'ADEF et dont je voudrais citer quelques délocalisée délocalisé

Ouhe I'intérêt de proposer diverses solutions aux conceptions présidant aux


attitudes des propriétaires, cette recherche a eu le mérite de mettre en évidence
238. Dominique PtERzo, ( L'échange de la terre, une approche ethnologique >, in Aoer, La pro- la relation entre stratégie patrimoniale et comportements familiaux et la part
priëté þncière, op. cit., P. 89-97 .

onorr er socrÉrÉ, vol-. s4, 2ol I 319 onott sr socrÉrÉ, vol.54,2ol I


318
LA TERRÈ DE L,AUTRE LA I'ERRL, oBJE t DE pRopRtÉ1 É pRIVÉE ENr-RE DRorrs EXCLUSTT,S E'r' ABSoLUS E'l tN'fERVENlloN puuLtQUE

que peuvent prendre ces ( passions )) dans la concrétisation des choix des ac- unité d'exploitation intègre une part variable de terres en locations, si possible
teurs, I'auteur parlant d'un << asservissement des individus aux "passions', selon des baux à très long terme et en restant entre parents ou entre voisins. Les
qu'ils s'efforcent de mettre en æuvre (et du) caractère dominant des "pas- valeurs ou ( passions D -au sens de D. Piezo ci-dessus- privilégient la pleine
sions" d'asseruissement à la continuité de la lignée jouée sur le patrimoine y propriété des moyens de production et, quand cela est indispensable, une endo-
(op. cit., p. 94). aliénation dans le cercle des apparentés.
Revenant maintenant aux Picards du Vermandois, je m'étais attachê, dès PCV La séquence classique de l'appropriation commence à la case I puis se dé-
1973, à lier ces différents paramètres en introduisant la variable < lourde >> des place en 6 où tous les choix sont possibles. Mais, en I'absence d'héritiers, les
choix matrimoniaux. Je postulais, sur la base de tableaux généalogiques portant sur options 3,7 ou I I s'offrent et ont été effectivement utilisées dans les exemples
l'aire considérée et de tables de transmission des unités d'exploitation, que les choi¡ dont je dispose 23e. L'hypogamie a mauvaise réputation mais intègre la variable
matrimoniaux étaient orientés soit par une politique de création de lignée selon une du sentiment, voire de la passion (amoureuse dans le cas) et ne conduit pas né-
optique hypergamique pour l'homme (épouser une héritière d'un statut social supé- cessairement à un échec patrimonial. La stratégie de restauration est naturelle-
rieur) ou de maintien du niveau social et pahimonial (isogamie). Tout mariage hy- ment la plus intéressante à étudier car elle fait appel à des modalités de trans-
pogamique, donc réalisé avec une épouse de condition sociale et patrimoniale infé- mission ãu patrimoine typiques. À côté de la classique transmission de père en
rieure, est tenu pour une raison majeure du délitement ultérieur (sur une à trois gé- fils caractéristique des pratiques de prolongement, nous voyons apparaître régu-
nérations) de la famille et de la ferme, faute de transmission par les mères des va- lièrement les transferts de beau-père à gendre, d'oncle à neveu ou à neveu par
leurs sociales qui sont associées au < maintien > de la ferme dans la famille. alliance, ainsi qu'un cas de transfert du gendre att cousin. La vente hors de la
Quant aux stratégies patrimoniales, je les postulais également de trois types, famille est évidemment le stigmate de l'échec pour la famille et ses alliés. Il est
développement patrimonial initial, prolongement dans la lignée, restauration de ce fait normal d'acheter de la terre dès qu'une occasion se présente mais
par recours à des branches collatérales ou alliées. Et en bonne logique, on y c'est un déshonneur que de devoir en vendre. La terre doit rester aux enfants et,
ajoute le quatrième type de I'absence de stratégie patrimoniale, souvent associé en leur absence, dans la famille. De ce fait, la vente a une portée asymétrique et
à I'hypogamie et également identifié par D. Piezo ci-dessus. la marchandisation de la terre est restée imparfaite tant que la réprobation so-
Sur ces bases, on établit un nouveau tableau matriciel dans lequel chaque case ciale a pesé sur les héritiers qui soldaient le patrimoine rural pour le réinvestir
ici numérotée conespond à une situation identifrable dans les contextes de tenain. ailleurs ou qui, ayant fait de mauvaises affaires, étaient tenus d'apurer le passif
ou de mettre la clef sous la porte. Et ce n'est, me semble-t-il, que dans les der-
nières années du xx" siècle que ces obstacles ont été levés.
T¿,et,nau No 55
PoLITIeUES MATRTMoNIALES ET srRATÉclss p¡TRIN4ONIALES Le côté < droit > de la transmission des fermes et I'idéologie de la propríété
EN VERMANDOIS
Pour expliquer ce fameux < mystère de la propriété >, j'ai déjà identifié le
Patrimoine partage par le laboureur picard du mythe cartésien de l'homme maître et pos-
Développement Prolongement Restauration Néant sesseur du monde, même si ce monde ne fait que quelques hectares. Mais évi-
Mariaees
4
tons I'interprétation de la seule recherche de I'enrichissement, argument que
Hvoersamie 2 3
Isogamie
1

5 6 7 8
j'ai trouvé chez Philippe Ariès, généralement mieux inspiré, décrivant
hvoosamie 9 10 1l t2 I'ouverture intellectuelle et technique des paysans entre 1850 et 1870, et écri-
vant: ( Désormais, son petit lopin de terre n'est plus un simple moyen
Chaque famille est susceptible d'avoir connu plusieurs de ces situations. En
d'exister, c'est quelque chose de plus : un instrument d'enrichissement et
principe, c'est la mère qui <faisait> le mariage de son fils héritier. C'était, d'qscension sociale, qui devient très vite un but en lui-même, l'obiet et la fin
d'une ambition indéfinie, indéfinie parce qu'elle acquiert une autre dimension,
coûrme disent les Wolof du Sénégal, le ndey ligey, (le travail de la mère) que de
auparavant inconnue. L'ancien bien qui n'enracinait pas, à proprement parler,
trouver la bonne épouse et de préparer psychologiquement son fils à endosser
les responsabilités de laboureur, la formation intcllectuelle et technique étant du
qu'on ëchangeait ou qu'on abandonnait, est devenu un patrimoirte essentiel,
ressort du père. Ce père n'est pas tenu par un principe de primogéniture en li-
qu'il s'est agi d'arrondir, afin de parvenir ò une aisance supérieure. C'est lq
gne masculine, qui reste souhaitable, mais c'est le plus apte à la conduite des
mentalité bourgeoise, celle du "laboureur" de I'Ancien régimezao.l Il y a des
travaux agricoles qui sera sélectionné, d'où le choix possible d'un gendre au
détriment d'un fils autrement récompensé. Il est évident qu'à chaque génération 239. Dans Parenté et connnunuté dans le Vennando¡s (PCV 1973), p. 44-50, jc próscntc ainsi lcs
généalogies de cinq famillcs (F, M, V, P ct D) mcttant cn causc cinq grandcs < ferlnes >r du
depuis le Code civil, le nouveau laboureur doit reconstituer sa base foncière
canton dc Vcrmand sur huit génórations.
pour disposer en pleine propriété d'une proportion de terres suffisant à la bonne 240. Philippc ARtÈs,. H¡sto¡,? des populalions.fi'onçaises et de leurs altitudes devant la vie depuis
direction de son exploitation. Il semble, d'après mes observations, que chaque le xvrrf siètle, Editions Sclf, Paris, 1948, 569 p. [p. al2].

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LA,IERRE DE L,AUTRE LA 1 ËRRË, oBJÉ].l DE pRopRrÉr'É pRrvÉE EN I RE DRolrs EXcLUslrjs E r ABSoLUS Et' tN'I'ERvENlloN pultLleuE

préjugés ici qui sentent la ville comme on dit dans le Vermandois, car I'atta- raineté politique, la propriété étant au particulier ce que la souveraineté est à
õhement du paysan picard à la terre n'a pas eu besoin de la révolution indus- l'État, une et indivisible. Lç Jeu des loß (Le Roy, 1999) en explique les implica-
trielle, de l'essor des feculeries et des sucreries pour se manifester. tions. Le laboureur est propriétaire parce qu'il est mon'arque sur sa tene.
En utilisant I'expression < le côté "droit" de la transmission >>, je cherche à On voit bien ce que cette demière représentation est structurante pour nos
mettre en évidence une production mythologique particulière qui ne s'exprime laboureurs qui se doivent d'être des hommes modernes rnais qui n'en sont pas
pas de manière explicite et doit être saisie dans divers contextes d'expression moins des héritiers des coutumiers. Or, si la propriété distingue (entre gros et
que I'on découvre autant à un repas de chasse ou de noce qu'à un enterrement. petits propriétaires), elle rapproche aussi au sein de chaque catégorie et la pro-
Qu'est-ce qu'une bonne transmission foncière ? La réponse ne peut être trouvée priété reste certainement un marqueur fondamental des différenciations sociales
dans le droit, par la simple lecture du Code civil (lequel fait partie de toute bi- et de la hiérarchie locale par lequel un groupe social continue à se reconnaître
bliothèque de laboureur) car ce droit qui est une machine à diviser la propriété et à prétendre à des actions de représentation sociale ou politique. C'est donc
selon l'exigence égalitariste des règles de successions doit être tant que faire se bien I'interface dont nos acteurs ont besoin pour conjuguer continuité et chan-
peut contourné, voire détourné. gements, tradition et modernité. Dans SFTEA 1982 p. 23, je développe I'idée
Ce qui est en cause relève non de la coutume mais de la pensée coutu- que le droit des champs ainsi mis en évidence est aussi le produit d'un << champ
¡¡li¡e2al et il m'a fallu une longue immersion dans les sociétés africaines puis du droit )) ou d'un champ juridiquez+:. Je définissais à l'époque le charnp juri-
picardes pour en comprendre le ressort. La solution adoptée doit être conforme dique comme une aire d'action de divers processus dont I'intervention contra-
à I'attente du groupe de référence, lequel agit toujours à plusieurs niveaux, des dictoire modifie les formes de la sociabilité, introduisant des turbulences ou, au
parents proches et bénéhciaires à I'opinion publique du village ou de la classe contraire, soumettant certains facteurs à I'action < magnétique > du pôle orga-
sociale correspondante. C'est cette conformité à I'ordre local qui est tenue pour nisateur, ce qui est le cas ici. Aborder le régime de la propriété foncière rurale
< droite > et qui va faire sens. Nous avons déjà, à propos des Australes, décou- comrne un lieu de divergences et de convergences, sous forme de comprornis
vert un mécanisme analogue que j'avais lié au principe < anthropologique > de ou de transactions entre des intérêts divergents, c'est déjà éclaircir le < mystère
I'accommodation. Il en va de même ici dès lors que nos laboureurs rencontrent du capital > sur lequel s'interrogeait H. de Soto ci-dessus. La propriété privée
des obstacles semblables à ceux rencontrés par les Polynésiens: des principes met en consonance les représentations diverses des acteurs, en accordant les
juridiques de < partageux > qui vont à l'encontre de I'exigence de continuité de divers registres de la vie en société selon le régime de l'unité du droit de pro-
la transmission foncière. Mais il y a une différence, qui est de taille, c'est que priété. Comme mythe unitaire, la propriété est anssi pour ces laboureurs du
cette continuité doit se concrétiser selon un principe d'unité de la régulation et Vermandois, et plus généralement pour nos sociétés modemes et occidentales,
de la gestion de la ferme qui préfère I'unité du patrimoine. Et c'est là où nos un < fait social total )) ( mettant en branle > l'ensemble des dimensions de la
acteurs ont besoin de produire du mythe à l'état pratique pour résoudre une régulation sociale et donnant à voir la société dans sa complexité. Là où,
contradiction, plus vécue et ressentie que pensée, entre le pluralisme qui comme le soulignait brillamment Marcel Mauss que je citerai plus loin, les so-
conduisait la pensée coutumière communautaire picarde et I'unitarisme de la ciétés traditionnelles voyaient dans le don, c'est-à-dire dans le partage dominé
modernité. Cet unitarisme n'est pas seulement lié à un mode de gestion de par la triple obligation de donner, de recevoir et de rendre, le fondernent des
l'exploitation qui fait qu'il ne peut y avoir qu'un patron. Plus substantiellement mécanismes de socialisation, la société modeme a imaginé (en cornplément du
et mes travaux I'ont largement montré depuis le début des années 1939242, c'est travail et du çen1¡¿¡ 244) un principe de partage autrement sélectif mais tout aus-
toute la modernité qui est pensée en terme unitaire, avec une occurrence signi- si opérant dès lors qu'il agrège les uns tout en ségréguant les autres. Esril plus
ficative d'association des divers registres d'organisation sociale qui font sens juste ou plus opérationnel ? Cela est une autre histoire qui relève de la philoso-
dans la vie en société. Sur le mode du grec monos, un seul, nous avons vécu se- phie plus que d'une anthropologie qui, en se voulant politique et juridique, se
lon I'idée de monothéisme, de monarchie, notre discours est monologique et nous doit toujours de rapporter les comportements des acteurs aux logiques qui les
prenons conscience de la domination de cette idée d'unité avec I'existence du fondent. Sous cet angle, les pratiques propriétaristes des laboureurs sont cohé-
marché généralisé, de la seule reconnaissance de la personnejuridique pour accé- rentes et fondées, mais rien n'interdit de penser qu'elles peuvent ou doivent
der au bénéfice du droit, de la valorisation de la propriété privée et de la souve- changer à terme car un autre axiome de notre anthropologie est emprunté à
Claude Debussy : << tout change et la seule chose qui ne change pas c'est que
241 . Éticnnc LE RoY, < Le paradigme ct lc discours juri diquc >> Bulletin du LAJP, vol. 8, 1984' paru
cn vcrsion espagnolc dans Picnc LEcENDRE, Ricardo ENtU-v AN et dl., << El discurso juridico,
perspectiva psiioanalitica y ott.os abordajes epístentologicos >, Hachette, Bucnos-Aires, 1984, 243. Éticnnc LE RoY, ( Qu'cst-cc qu'un champ juridiquc >, colloquc franco-allcmand dcs anthro-
p. 147-168;vcrsionanglaiscdans ThelntenntionalJournalof Sociolog'tof Law, l984,vol. l2' pologucs du droit. Fribourg (RF A), Bulletin du LAJP, n" I 4, I 988.
p. I -20. 244. ilticnnc LE RoY, << Formcs ct raisons dc la placc rnarginalc dcs contrats dans lcs "accordsjuri-
242.Eticnne LE Roy, <L'introduction du modèlc curopéen dc l'État cn Afriquc francophonc: diqucrncnt validós" cn Afriquc noirc >, il Sandrinc CsessecNeno-PINET ct David Htpz
logiqucs et mythologiqucs du discours juridique >, ir¡ Catherinc COQUERY-VIDROVITCH et (ódl\ Approche crit¡.lue de ld cr¡ntt'qctualisatíon, LGDJ, Paris, coll. < Droit ct Sociótó. Rc-
Alain Fonnsr (óds), Décolonisation et nouvelles dépendances, PUL, Lillc, 1984' p. 8l'122. chcrchcs ct travaux >, no 16, p.49-68.

DRolr socrÉTÉ, voI-. 54, 20l I onorr er socrÉrÉ. vol.54.20r


ET
322 323 r
LA IERRE, oBJEt DE pRopRtÉiÉ tRlvÉE ÈN'I'RE DRofts EXCLUSTF's Et ABSOLUS Èf IN'I'ERVENI]oN puBLteuE
LA 'IÈRRE DÈ L'AU fRE

tout change>. J'avais d'ailleurs perçu dans LPF 1984, entre mai et
juillet 1981' (...) Cette observation concrète de la vie sociale (...) a un double avan-
tage. D'abord un avantage de généralité (...) mais surtout un avantage
ur, -ouuã¡n"nt de baisse < à moitié >> du marché foncier rural, suite à I'arrivée
de rëalitë. On arrive ainsi à voir les choses sociales elles mêmes comme
au pouvoir des socialistes qui ouvrait de possibles inversions de tendance, non
elles sont. Dans les sociétés, on saisit plus que des idëes ou des règle, on
conhrmées depuis.
Relevons énfrn que ce qui est généralisé ici comme la règle. du
jeu foncier saisit des hommes, des groupes et des comportements245. >>
ne I'est pas ailleurs óo--" nous l'ãvons déjà aperçu dans la section précédente'
Comparer terme à terme le don et la propriété n'aurait pas de sens parce que
Comment expliquer ce qu'on pourrait dénommer, par paraphrase de
cette démarche ignorerait I'originalité du phénomène de généralité que recèlent
I'expression marchandisation impaifaite de la tere, une généralisation impar- les sociétés traditionnelle et moderne, auxquelles il faut ajouter la société post-
faite de la propriété foncière ? moderne pour ce qui conceme la période contemporaine. Nous avons 1à des
projets qui diffèrent substantiellement, raison pour laquelle je me suis efforcé
Une généralisation imparfaite de la propriété foncière dans le chapitre 5 de dégager les caractères propres du projet moderne. Je rap-
pelle en particulier cette observation de G. Macljarian. << Au lieu du rapport en-
Nous sommes ici devant le paradoxe que la propriété prive qui suppose la
tre un individu concret et une chose concrète liés par leurs qualités respecti-
généralisation du marché soit elle-même victime de limites ou de contraintes
imparfaite, ce que ves,[comme le fait le don (ELR)] s'établit w1 rapport entre un homme abstrait
[ui induisent sa non généralisation ou sa généralisation et une chose qbstraite. Ce n'est pas seulement le rapport qui devient abstrait,
cinçoivent semble+-il ãssez bien les économistes mais beaucoup moins bien
c'est le mais les termes de ce rapport, I'homme et la chose > (p.228). Et I'auteur syn-
les juristes. C'est pourtant à sa théorisation que nous devrons aboutir et
qui nous I'apportera dans la quatrième partie. thétise cette transformation par la formule suivante << Autrement dit, dans le
-oäè1" des maîtriies foncières rapport de propriété, les indívidus singuliers sont réduits à une essence com-
pour I'instant tentons de iépondre à deux questions: sur quoi repose
mune, qbstraite : détenteurs du droit ò des droits substituables. Dans le même
I'efficacité de la propriété privéeèt pourquoi cette efftcacité ne peut être géné-
temps, les choses singulières sont réduites ò ce qu'elles ont et1 commun, leur
ralisée à tous les ãcteurs sous toutes les conditions d'utilité des choses ?
utilité > (Ibidem). Il parle également de << déréalisation des rapports de
L'efficacité de la propriété privée l'homme aux biens. > (1991, p. 238)
Mais plutôt que d'exploiter la notion de déréalisation, trop philosophique à
Je vais revenir tout d'abord au concept de fait social total proposé par Mar-
mes yeux, je propose de revenir à la notion de fìction qrre nous avons déjà plu-
cel Mauss qui se présente comme un cadre heuristique pour comprendre com- sieurs fois exploitée à propos du droit romain ou du Code civil et dont j'ai dit
ment la propriété'comrne je l'écrivais ci-dessus' << met en branle > I'ensemble que le droit canon la définissait comme une figura veritatis que je traduis < une
dans
des dimensiäns de la réguiation sociale et donne à voir la société modeme
sociologie générale et de configuration de la réalité >. Fiction désigne au sens usuel une construction de
sa complexité. L'extraii est tiré de la conclusion de
I'imagination et au sens juridique <<un procédé qui consiste à supposer unfait
morale de < I'Essai sur le don >
ou une situation différente de la réalité pour en déduire des conséquences juri-
:

faits que nous avons étudiés sont tous, qu'on nous


< Les permette diques > (Le Roberl, p.917).
l,expression,- des faits sociaux totaux ou, si l'on veut mais nous aimons Considérer la propriété cornrne une hction, c'est d'abord rendre compréhen-
moins le mot, géiéraux : c'est-à-díre qu'ils mettent en branle dans cer- sibles les justifications avancées par la théorie de la propriété et que Madjarian
tains cas la ntal¡té de la société et de ses institutions (...) et dans synthétisait ci-dessus, I'indifférence à la qualité de chaque propriétaire, aux
d'autres cqs, seulement un grand nombre d'institutions, en particulier conséquences d'une accumulation excessive ou d'une destruction indue,
lorsque ces échanges et ces contrats concernent plutôt des individus. I'affirmation que la terre circule entre les acteurs alors que ce ne sont que les
droits qu'on y exerce, s¡ç.246 Mais c'est surtout rendre concevable puis oppo-
Tous ces phénomènes sont à lafois juridiques, économiques, religieux et
même esthëtiques, morphologiques, etc. (..')
245. Marcel MAUSS, ( Essai sur lc don, formc ct raison dc l'óchangc dans lcs sociótós archaþucs >,
ce sont donc plus que des thèmes, plus que des éléments d-'institutions' irr Sociologie et anthropologie, PUF, Paris, coll. < Bibliothèquc dc sociologic contcnpo-
raine >, 1960 (1" éd. 1950),386 p. [p. 275-276].
plus que dei ¡nstitutions complexes, plus m'ê-me Qlte des . systèmes
-d'institutions 246. Lcjcu dcs fictions supposc lc rccours à quclqucs acrobatics. A propos dc l'æuvrc du philosophc
divisés pa, en religion, droit, économie, etc. Ce politiquc anglais John Locke, Louis Dumont note ainsi, <<chez lui, la propriété privée apparaît
"xe^ple
sont des < touts >, des systèmes sociaux entiers dont on a essayé de dé- non pqs cotntne une institutiott sociale, nais co,turrc wrc inplicatiou logique de la ttotion de
crire lefonctionnement. (...) c'est en considérqnt le tout ensemble que I'indívidu se s4ffisant à lui-nêne (..,) Locke u'ansporte la propriété prívée clans l'état de nature,
nous avons pu percevoir l'essentiel, le mouvement du tout, I'aspect vi-
se bonnnl à I'entourer à I'origine de limitations qu'íl prend soin de retirer, toujours dans l'état
de nature, en relatiott avec Ie d,lveloppentent subséquettt (. . . ) > (Louis DuMoNT, 1983, 90). Tant
vant, l'instant íugitif où la société prend, où les hommes prennent cons- dc précautions illustrent la dangerosité à manicr lcs catógorics dc la propriótó ct lc soin pris à cn
cience sentimnniátà d'"u*-mêmes et de leur situation vis-à-vis d'autrui ? développcr lcs attributs idóalistcs (cn sc róférant à l'ótat dc naturc).

vol. 54, 2ol I 325 DRotr ET socrÉTÉ. vol. 54, 20 I I


DRolr ET soctÉTÉ, 324
LA t ERRE, OBJE I DE pRopR¡É1 É pRtvÉE EN rRE DRol rs EXCLUSIFS E l AEsoLUS ET TNTERVEN t'roN puBLreuE
LA T ERRE DE L'AU'l RE

Piene Legendre, force de ces butoirs, il n'y a pas de confiance, donc pas de garantie, donc
sable la théorie de la modemité laquelle, selon une formule de
pas de sécurité juridique, donc pas de régime de propriété privée satisfai-
ã troi, fon¿"ments, la structure psychosomatique unitaire, I'idée comptable et
247. sant aux exigences de reproduction du groupe selon ses propres paramè-
l' agencement bureaucratique
tres. Je rappelle quele Jeu des lois (Le Roy, 1999) a déjà contribué à éclaircir
ïe principe d'unité et là part de la mesure, de la valeur des < utilités > enregis- ces représentations, en particulier son chapitre 25, <<La fabrique de la sécurité
trée1ïactif et en passif associée à I'idée comptable nous sont déjà.familières juridique, entre abstraction et casuistique >. Michel Alliot, quant à lui, distin-
dans les précédentei analyses de la propriété privée..Reste
le principe bureaucra-
le pouvoir bureãux, il-y a l'État et c'est finalement là où guait, dans sa théorie des archétypes, les sociétés d'héritage chrétien qui se
ñ";. Or, derrière des
que nous' confiaient < naturellement > dans le droit et I'Etat d'autres sociétés qui s'en mé-
pounait se dénouer le mystère du droit de propriété, dans la confiance
'les la garantie qu'il-apporte fiaient (Islam) ou s'en défiaient (Chine confucéenne). <<La loi n'a ni la même
citoyens, avons dani son intervention, donc dans
que les prin- expression ni la même signification en Chine, en Afrique noire, en pays d'Islam
a .rru.ün qíe les règles du jeu social ne seront pas modifiées et
duìapital seront r-e¡pectés. La garantie de la proprié- ou en Etats-Unis. On pourrait dire la même chose des rapports de I'homme à la
.ip.r a. l,äccumulaïion
l'État qui garantit que son organisa- terre ou aux richesses, à la pørentë (...). L'anthropologie aide àfaire appøraî-
iéItrt pas dans le titre fonciei mais dans
tre cette diversitë, du moins lorsqu'elle postule que chaque société construit
iion Uutäuu".atique répondra aux attentes minimales en termes de sécurité des
propre unívers749.
p-rã¿ur"t et d'opposäbilité des norïnes, ainsi en cas de recours judiciaires. Le son >

iecret de la propiiété privée. en Occident repose sur l'émergence progressive Une généralisation qui bute sur /es limites d'une culture juridique non
prir tu consoliåation ie l'État de droit avec tout ce que cela. suppose de mondialisée
iÀrrfrunc" dans cette instance < subsumant > les intérêts particuliers et qu'on
Bretagne et Revenons à Hernando de Soto. Nous I'avons abandonné au moment où il
appelle, en demier recours, l'État chez nous, The Crown en Grande
¿än5 ,"r dominions, The Law et << GodlDieu > (in God we trust lit-on sur ses mettait en évidence <<un processus caché reliant tous ces biens au reste de
billets de banque) aux USA, jadis I'Empereur au Japon' l'économie n. Pour l'auteur, il existe vn <<potentiel invisible enfermé dans les
Les travaux récents de Pierre Legendre2as permettent de prendrela
mesure biens accumulés >> et < seul l'Occident possède le processus de conversion né-
de ces dis- cessaire pour rendre visible I'invisible ü. Ce processvs <<constitue une infras-
de ces représentations çomme des < butoirs D assurant la rationalité
positifs, donc leur incontestabilité. tructure juridique implicite cochée au tréfonds des régimes de propriété dans
'- bèr'lors que la rnodemisation chrétienne s'est accompagnée d'une < aås- lesquels la possession n'est que la partie émergée de I'iceberg. La partie im-
mergée, elle, est un processus complexe imaginé par I'homme pour transþrmer
trqctívité génZralisée D (2009, p.9l) ( sous son règne ("')-des concepts
ma-
jiieurs ltel"que la propriéìé (ELR)I ìleviennent obiets de culte>> (2009, p.93). les biens et le travail en capital l (de Soto,2005, p. 17-18). Plus loin, il revient
t'est ieu. sacratiié qui permet de <<poser un butoir causul quifasse loi,deune sur cette question dans les termes suivants, en approchant la question clef qui
aporre à partir de taq"ett" le raisonnement sort de l'impasse ; I'o-rigine
la est celle du fonctionnement démocratique et transparent d'un État de droit et
devient alois pensable. (...) Du butoir, dans le droit des biens comme d'une gouvemance foncière, I'un et I'autre dignes de cc nom :
iroprféti
'døns per-
bien d'autres domaines, proviennent des artifices légaux, des trucs < La transition vers les régimes juridiques de propriété intégrés n'a pas
apories adé-
mettqnt de sefrayer u, porrog" tà où il n'y a pas de passage' des
grand chose à voir avec la technologie (...) Le changement crucial ré-
quates (...). side dans I'adaptation de la loi aux besoins sociaux et économiques de
C,est ici que Se manifeste le phénomène de la structure, lafacture dogmati- la majorité de la population. Graduellement, les pays occidentaux ont
que du butoir ou Rëférence caisale qui rend possible tout système institution- réussi ò admettre que les contrats sociaux nés en dehors de la loi sont
le cr,lditant d'un fondement de kgnimtté, autrement dit en lui
procurant
i."t, une source légitime du droit et ò trouver les moyens de les absorber. Le
de ce
lø garantie fiduciaire qii tui p"r^"t d'eiister. Et c'est
"n bien l'élaboration
droit a ainsi ëté mis au service de la formation du capital populaire et
poirog" obitgé par I'iistance d'un garant qui fait exister le monument romano-
de la croissance économique. C'est ce qui donne leur vitalíté aux insti-
'roioiiqr" ,i e"rit pie*e Legenare-1ZOOS, p. 2Zt;. Vais je proposerai plus gé-
lutions de la propriétë actuelles en Occident. De plus, cette révolution
néralement áe considérer icile ( monument du droit moderne > et
du droit de
de la propriété a toujours ét,! une víctoire politique. Dans tous les pays,
donc fondée sur 1a
pi"pri¿tÀ en particulier. En parlant d'une garantie fiduciaire, elle a été imposée par un petit nombre d'hommes éclairés, conscients
ionhun"", l,äuteur a justement pris la meiure de la force, mais aussi des limi-
que la loi officielle n'avait aucun sens si une partie importante de la po-
Si on ne croit pas dans la réalité et la
tes, de cette construction dogmätique. pulation vivait en dehors d'elle.

247. i)ticnnc1-6 Roy, < L'introduction du modèlc curopécn dc l'État cn Afriquc francophone " >'

op'cil' t--^ L:Lt^ )^ t'ñ--¡)--¡ ro ¡t étucle sur


248. Picrrc LEGENDRE, L'qutre bible de I'occklent, le ntottuntetú t'ontano'cattotltque' 249. Michel ALLIor, Le droit et le ser-vice public...,op. cit.,p.287
sociëtës,Fayard, Paris, 2009' 536 p'
I'archítecture tlognnliEte des

onorr sr socrÉrÉ, vol.54,201 |


rnorr ¡r soclÉrÉ, voL. 54, 20l I 326 327
LA TER-RIì, oBJET DE pRopRtÉTÉ pRtvÉE ENTRE DRotrs EXcLUSIiS ET ABSoLUS b'I' lN I'ËRVUNTIoN puBLleuE
LA TERRE DE L'AUTRE

L'histoire de la propriëté en Europe occidentale, au Japon et aux Etats- cation du monde ne saurait être écartée par quiconque cherche a com-
Unis contient toujours des enseignements utiles à l'égard des pøys en prendre les phénomènes juridiques. r (Alliot, 2003, p. 288)
voie de développement et des ex-pays communistes' Partout, le règne J'ajoute qu'en dépit d'une mondialisation largement commentée et, pour
apparent du non-droit était dît non à la délinquance, mais à la collision nous Occidentaux, devenue un phénomène aux manifestations quotidiennes
entre des règles n,ées de la base et du sommet. Dans tous les cas, lq ré- dont nous sommes largement bénéficiaires, le monde de la planète Terre n'est
volution a comporté une fusion graduelle des unes et des autreszsÙ.>> pas unifié et ne le sera vraisemblablement jamais car il y aura toujours des per-
(de Soto, 2005, 130-l3l) sonnalités, des tempéraments ou des cultures qui s'y refuseront. La pluralité est
Or, il n'y a aucune magie blanche ou noire en cause mais un imaginaire col- le mode évident d'organisation spontanée des systèmes sociaux et le primat
lectif fondamentalement inspiré du christianisme, valorisant le rôle stabilisateur d'unicité que la modemité a introduit puis imposé reste et restera en compéti
d'une instance extérieure, supérieure, créatrice du monde tel qu'il est' perma- tion avec la pluralité, en plus ou moins grande dysharmonie, selon ce que nous
nente et aux pouvoirs sans limites prévisibles, à I'image du Dieu judéo- en ferons.
chrétien. Tant qu'on ne partage pas les représentations qui y sont associées, et Actuellement, la modemité est dominée par hois instances, que je dénomme-
en particulier qu'on se méfie ou qu'on se défie d'un pouvoir qui a les apparen- rais pour pratiquer << I'abstractivité généralisée > de Pierre Legendre (ci-dessus),
ces et parfois la réalité de l'absolutisme, on ne peut s'inscrire dans la religion l'étatisme, le capitalisme et I'individualisme. Chacune de ces instances est pensée
de la propriété privée de la terre, au sens de I'article 544 CC. de manière unitaire, et c'est ce principe de structure qui donne à I'ensemble sa
Non seulement ce n'est pas une malédiction mais cela pourrait apparaître qualité résolument modeme. En réfléchissant à I'origine chrétienne de ses réfe-
comme une chance pour la période qui s'annonce si, effectivement, on est ame- rences fondatrices et aux relations entre visible et invisible, je ne puis m'em-
né à quitter les mirages fonciers de la modernité, selon les exigences nouvelles pêcher d'appliquer à ce corpus modeme le modèle du symbole de Nicée dans
du développement durable. lequel le mystère du Dieu unique se décline en trois personnes, le père, le hls et
I'esprit.
Nous avons découvert dans ce chapitre que le mystère de la propriété privée
Conclusion au chap¡tre 6 tenait aux représentations de. la personne, aux mécanismes du marché générali-
sé et enfin aux vertus de l'Etat de droit. Dans le triangle. suivant, la propriété
Revenons à Michel Alliot et à sa théorie des archétypes qui nous permet de doit être pensée à la fois comme une manifestation de I'Etat, du marché et de
relever tant la cohérence des représentations du monde et des pratiques du droit l'individualisme mais aussi comme une des expressions de leur unique et fon-
au sein d'un même monde que des divergences entre mondes differents, ici la damentale complémentarité sous I'invocation de l'unitarisme de la modemité.
Chine, l'Égypte et I'Afrique noire d'autre part et, enfin, I'Islam et la Chrétienté. La propriété privée est donc bien, en dépit de précédents que nous avons dé-
couverts dans d'autres traditions, en particulier dans le dominium romain, la
< Pour toute société, le monde invisible explique le monde visible : il lui
fille de la modernité et ne peut valoir mieux qu'elle.
donne coh,érence et sens. D'où l'importance de la parole par laquelle
l'invisible se manifeste dqns le visible et des rites qui permettent qu visi' Flcuns N" 8
ble d'agir sur l'invisible. D'où l'importance aussi de se rëférer à I'invi' L¡, pRopRlÉrÉ, FILLU DE LA MoDERNTTÉ
sible pour comprendre le monde visible non seulement dans son ensem'
ble mqis aussi dans chacune de ses maniftstations. Or, I'invisible des ÉrarrsMe
trois univers en question apporte trois explications dffirentes du monde
visible : monde incréé de la tradition chinoise, monde créé dans la tra-
dition ég,tptienne et africøine mais par une divinité qui ne s'est que pro-
gressivement distinguée de lui, monde de la tradition du livre soumis à
un Dieu radicalement distinct auquel il doit sa création à l'origine et à
chaque instant de føçon continue; une telle divergence dans l'expli-
propriété

250. Cité dans Étienne LE Roy, < Le mystère du droit foncier. Sens ct non-sens d'une politique
volontariste de généralisation de la propriété privée de la terre dans le décollage des écono-
mies des sociétés du "Sud">r, in Christoph EBERHARD (dir.), Law, Land Use and the Environ' ClprtnLrsrr¡u InplvtoueLISn¡B
ment; AfroJndian dialogues/Enjeuxfonciers et environnement, dialogue afro-indien, op. cit.,
lp. s7-881.

nnolr er socrÉrÉ, vol. DRotr ET soctÉTÉ, voL. 54, 20t I


54, 20l I
328 329
LA TÊRRE DE L'AUTRE LA TERRtj, oBJET DE pRopruÉTÉ pRlvÉE ENTRE DRol'fs ÈxcLUstFs ET AIìsoLUS ET INTERVENTIoN puBLlQUÈ

Dans un chapitre où il a beaucoup été question de colonisation et dans une


période où on cherche à repenser la post colonisation, en particulier avec la cri-
tique des naiïetés des études postcoloniales, nos analyses nous ont invités à la
fois à consolider la propriété privée dans le cadre de l'Etat de droit là où les
rapports marchands l'exigeaient et, d'autre part, à être extrêmement attentifs à
toutes les formes particulières que prennent les réponses des acteurs, qu'ils Conclusion à la troisième part¡e
soient en position ou non de dominés. Derrière I'abstraction de la propriété pri-
vée nous avons deviné de multiples registres d'appropriation.
Nous avons d'abord vérifié dans cette troisième partie deux propositions :
La propriété est bien un mythe modeme non seulement utile mais
- structurellement incontoumable dans le contexte de la société mar-
chande.
Par ailleurs, on a vérifié une seconde idée que la réinvention de la fi-
- gure du propriétaire est indissolublement liéã à l'exigence de l'État de
droit. Ce n'est pas pour rien que sa première proclamation est associée
à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, et qu'on
fera tenir pour une correction de faute d'orthographe ce qui est un
moment essentiel de la construction de la modemité, ce passage de la
description de la condition d'exercice des droits sur des utilités à une
< abstraction > à portée structurelle décisive.
Puis nous avons examiné, à travers une dizaine de notices, des expressions
variées des rapports d'appropriation de la terre et de ses ressources. Nous avons
dêgagé certaines raisons impliquant la fonctionnalité de régimes juridiques qui
se rapprochent du régime modeme de la propriété privée tout en s'en distin-
guant au moins par un trait : la méfiance à l'égard d'une libre et discrétionnaire
aliénabilité de la terre.
Nous avons aussi considéré les politiques volontaristes de généralisation par
le haut et par l'État colonial, des résultats assez médiocres pour qu'on soit
conduit à s'interroger sur I'efftcacité des politiques publiques à l'échelle inter-
nationale qui cherchent à prolonger ces précédents à l'époque contemporaine.
On a pu ainsi vérifier que les deux vertus associées initialement (en 1789) à
I'inscription du droit de propriété parmi les droits < inhérents >> de I'homme
nous paraissent maintenant singulièrement controversées. Dans le contexte du
droit civil et par référence à ce quej'écrivais dans l'introduction de cette partie
on peut rappeler deux phénomènes bien connus.
Si le droit de propriété peut protéger l'homme contre I'arbitraire du pouvoir
poìu ce qui conceme sa saisie ou sa confiscation, par le biais de la protection
que le droit offre en matière d'expropriation (retrait de propriété), les abus liés
au mauvais usage de son exercice restent mal protégés et largement dépendants
de choix politiques ou idéologiques favorables ou non à son contrôle, voire à sa
nationalisation. La paix foncière n'a pas vu le jour non seulement en raison
d'une inégalité flagrante dans la répartition des superficies mais aussi en rap-
port avec les limites intrinsèques du mythe fondateur de la modernité. Une part,
impossible à préciser, des membres de nos sociétés est indifférente au mythe de
I'homme maître et possesseur du monde et une minuscule mais active minorité

DRotr ET soclÉTÉ, vol-. i4, 2ol I DRorr ET soclÉTÉ, vol. 54, 20l I
330 331
LA TERRE DE L'AUTRE

est prête à en découdre pour vérifier le contraire. En tant qv'eco-warrior pat


exemple.
Pår ailleurs, la concentation des droits dans les mains du propriétaire civiliste,
qui représente une avancée rationnellement efficace, par la simplification, des rap-
portr ä. propriété puis de I'exercice du droit d'aliéner devient un danger quand on
parre au pluriel aú singulier, des droits liés à I'usage de la chose 1u droit de pro-
priete qu'on enhe dans des situations d'oligopoles ou de monopoles'
"t iécuriser quatre à cinq milliards d'être humains on ne peut persévérer
Pour
uniquement dans l'ètre propriétariste, et on doit redécouvrir les vertus pluralis-
tes å'une approche <boitom up >,baselsommet, en relations avec les
perspecti-
ves de dévèloppement durable que nous explorons dans la Qgatrième partie. On
doit donc red'écouvrir les vertus d'une nouvelle histoire de la propriété qui,
ayant vérifié les limites du droit de disposer de la manière la plus absolue,
cänçoit les rapports fonciers dans une perspective de pluralisme
juridique, sin-
guliêrement dans le contexte de la théorie des maîtrises foncières que nous al- Quatrième part¡e
lons découvrir maintenant.

La terre, enjeu patrimonial,


dans un contexte
de développement durable

nnotr er soctÉrÉ, vol-. 54, 2ol I 332


lntroduction
<< de lege ferenda >>

Je traduirai librement cette expression latine par la formule << à propos du


droit à promouvoir l> pour indiquer au lecteur que cette dernière partie de
l'ouvrage est consacrée à un effort d'énonciation d'un cadre juridique apte à
rendre compte des exigences qui sont en cours d'émergence en ce début du
xxt" siècle. Ce choix suppose trois explications : justifier le besoin d'une inno-
vation, en mesurer son degré puis sa portée.
Le besoin d'une innovation dans le domaine des politiques foncières a
été
-une constante des travaux conduits dans les contextes africains depuis les
années 1960 et plus généralement de tous les pays conÍìontés à des politiques
de modernisation imposées de I'extérieur, à la suite ou non des expériences co-
loniales. Je crois que les deuxième et troisième parties ont illustré des situations
avec des enjeux plus ou moins radicalement contradictoires ou paradoxaux qui
doivent être démêlés, comme les fils d'une pelote, pour en maîtriser les consé-
quences de manière créative.
Promouvoir, c'est à la fois, faire avancer (< mouvoir >) la décision, faire
connaître et participer au changement (< pro >) de l'intérieur et par une connais-
sance intime des situations. C'est dans cet esprit que j'avais co-fondé en 1987,
puis présidé jusqu'en 1997 , << l'Association pour la Promotion des Recherches et
Études foncières en Afrique ) (APREFA) qui, comme je l'avais indiqué en in-
troduction générale, avait à l'époque permis de rendre intelligibles les enjeux
politiques, économiques et sociaux autour de la terre sur le continent africain et
avait mobilisé les compétences des chercheurs, à l'échelle internationale puis
nationale (en créant le comité technique Foncier-Développement qui a pris la
suite de cette association et dont je reparlerai). Il faut une posture particulière
pour faire de la promotion, à I'image du vendeur placier multi-cartes qui doit
avoir la foi chevillée au corps quant à la vertu des produits qu'il entend faire
acheter. Ici, point de considérations marchandes mais une conviction toute aus-
si chevillée à I'intelligence, celle qu'il faut libérer la créativité parce que I'inter-
dépendance des acteurs et des facteurs à l'échelle planétaire induit la finitude
des solutions antérieures, au Sud comme au Nord et dans les pays capitalistes
cornme dans les autres économies. De là I'impérieuse nécessité de proposer des
solutions originales, mais endogènes, comme réponses à une mondialisation qui
oblige à penser le foncier de façon différente, dans sa complexité.
Le degré de transformation à laquelle nous devons faire face n'est pas seu-
-
lement celui d'enjeux nouveaux se confrontant ou se substituant à des enjeux plus
anciens, c'est aussi, et surtout, une manière de penser le monde comme inémé-
diablement complexe. C'est donc poser la complexité au centre de toutes nos

33s DRorr ET soctÉTÉ, vol. 54, 20r l


LA TERRE DE L,AU'IRE LA |ERRE, ENJEU pAÎRlMoNrAL, DANS uN coN'l Èx1 E DÈ DÉvELoppËMENl DURABLE

réflexions, la complexité n'étant pas la prise en compte des complications qui ceptibles d'être découvertes dans toutes les sociétés, au moins celles que je puis
apparaissent au fil des contradictions, des impensé ou des évitements de nos connaître et où je dispose d'informations vérifltables, avec des formules combi-
raisonnements habituels mais celle de l'imprévisibilité des phénomènes sur les- natoires que nous sommes très éloignés de maîtriser complètement en dépit des
quels nous travaillons. Edgar Morin, un fondateur des études sur la complexité progrès de la recherche dans le domaine.
en sciences humaines, écrivait << la complexité n'est pas la complication. Ce qui En identifiant de plus la pluralité des possibilités comme une structure ou-
est compliqué peut se réduire à un principe simple comme un écheveau em- verte, on restitue à chacun sa liberté de choix et sa responsabilité individuelle et
brouillé en un næud de marin. Certes, le monde esl très compliqué, mais s'il collective, essentielles en démocratie, et on développe une <<pédagogie de la
n'était pas compliqué, íl suffirait d'opérer des réductions bien connues : jeu complexité >, selon une formule de E. Bard et V. Masson-Delmotte à propos du
entre quelques types de particules pour les atomes, jeu entre quelques types bouleversement climatique, <<ne cèdant pas à la démagogie de la simpli-
d'atomes dans les molécules, jeu entre, etc. ciÉ252 >.
Le vrai problème n'est donc pas de ramener la complication des dévelop- Car c'est peut-être, derrière I'apparente simplicité, les simplismes qui sont
pements à des règles de base simples ))2st. Le vrai problème tient, en reprenant I'obstacle épistémique majeur à toute avancée dans la recherche sur le foncier,
quelques expressions de Jean-Louis Le Moigne, à ce que << nos interrogations moins par laisser-aller intellectuels personnels qu'en raison de cette conception
ne portent pas en effet sur des phénomènes eux-mêmes mais sur les multiples de la modemité occidentale qui, dans le domaine des sciences, a fait faire des
représentations (les modèles conçus) que s'en construisent les acteurs concer- progrès considérables aux connaissances empiriques par un art d'identifrer suc-
nés. L'intelligibilité n'excluant pas I'imprévisibilité, la complexité est alors une cessivement des ensembles de plus en plus restreints de données sur lesquelles
propriété attribuée, délibérëment, par les acteurs aux modèles par lesquels ils on a pu exercer des démarches méthodiques de plus en plus rigoureuses. Par
se représentent les phénomènes qu'ils déclarent complexes. ri (Le Moigne, une segmentation raisonnée des disciplines scientifiques, le xxe siècle a apporté
1989, p. 4) à la connaissance un ensemble d'avancées qui ont permis une révolution tech-
Le fait de déclarer que I'analyse du foncier relève de la complexité entraîne nologique sans précédent dans I'histoire de I'humanité. On a ainsi maîtrisé une
donc, entre autres conséquences, l'imprédictibilité quant à I'avenir des rapports réelle complication des phénomènes et mis en évidence une certaine simplicité
d'appropriation tels qu'ils s'ajustent à un moment donné, en raison de cette im- de principes d'organisation de la matière, de la vie, ou de I'organisation sociale.
prévisibilité comme propriété centrale des modalités d'ajustements entre repré- Pourtant, on y a perdu un paradigme et je me bats les flancs depuis une tren-
sentations de ces rapports. Mais, en même temps, ces limites quant à la lecture taine d'années pour retrouver non un < paradis perdu > mais < des paradigmes
du futur n'en rendent que plus pertinentes les interprétations des multiples pos- perdus o zs: diffiçllsment identifrables parce que jusque maintenant innornés. Je
sibles qui, à un moment donné, peuvent s'offrir aux acteurs comme des pistes les traque autour de deux ou trois notions rectrices de notre modemité, le prin-
ou des solutions aux choix qu'ils ont à réaliser. cipe d'unité se déclinant en rnonisme, réduction de la diversité dans I'unité irn-
À la suite de Jean-Louis Le Moigne, on peut également souligner que l'idée posée d'un concept ou d'une instance, I'institution, persona.ficta du droit ca-
de complexité n'est pas associable aux phénomènes observés mais < aux repré- non, inventée pour contenir et catalyser la part de sacralité de toute organisation
sentations qu'il (le modélisateur) se construit des phénomènes qu'il perçoit sociale et politique, 1'État également comme le grand Léviathan qui a pris fi-
complexes. Qu'elle soit ou non dans la nqture des choses n'affectera pas la gure humaine comme le rappelait Thomas Hobbes en 1650.
pertinence des raisonnements. Et nul tribunal n'est plus habilité à décerner des Or la modemité et les représentations qui y sont associées sont en crise
brevets de complexité ontologique. > (op. cit., p. 6) comme je I'ai analysé dès les premières pages de cet ouvrage. Je ne vais donc
L'idée de complexité s'est ainsi imposée à mon analyse quand j'ai compris, pas ici illustrer à nouveau la conception que j'ai d'une rnodernité qui émerge au
en revenant à la première partie de cet ouvrage, successivement trois choses. xlt" siècle avec Abélard et le décret de Gratien pour se structurer au xvte siècle
Tout d'abord les rapports fonciers n'étaient compréhensibles qu'à condition de et s'épanouir pleinement au xix", jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale
considérer, derrière le rapport juridique, la ou les représentations d'espaces en qui signe le début de la sortie de modemité que nous vivons maintenant. Mais,
cause, représentations que le droit ne fait que mettre en forme. Puis, j'ai pu en fait, nous ne sortons pas de la modemité, nous entrons en transmodemité,
comprendre qu'il n'y avait pas une seule représentation à vocation universelle comme je I'ai illustré dans Le jeu des lois (Le Roy, 1999).
et porteuse de I'organisation de la propriété de la terre et de la souveraineté ter- La transmodernité, intimement liée à la prise en compte de la complexité,
ritoriale mais denx, puis trois, puis cinq représentations à l'æuvre. Enfin, I'idée suppose que nous sommes appelés à faire I'expérience simultanée, ou successi-
de complexité s'est vraiment affichée quand j'ai compris que çes représenta-
tions n'étaient caractéristiques ni d'un âge, ni d'une culture mais étaient sus- 252. Édouard BARD et Valóric MAssoN-DELMorrE, < Pódagogic dc la cornplcxitó plutôt quc dó-
magogic dc la simplicité >>, Le Monde, 22 nai 2010, p. 19.
253. Éticnnc LE RoY, < À la rcchcrchc d'un paradigmc perdu : lc foncicr pastoral dans lcs sociótós
251. Edgar MontN, La Méthode, T. l, Paris, Scuil, 1977 , p. 377 , cité par Jean-Louis LE MoIGNE, ¿d sahélicnnes >, in André BoURcEoT (êd.), Horizons nonndes en Af ique sohélieune, Karthala,
noclëlisation des systèntes complexes, Dunod, Paris, 1 989. Paris, 1999,491 p. [pp. 397-412].

DRorr ET socrÉTÉ, vol. 54, 2ol I


336 JJI nnorr ¡r socrÉrÉ. vol. 54. 20 I I
LA TERRE, ENJTiU PATRIMoNIAL, DANs UN CoN,I.EX,TE DE DÉvELOPPEMEN,I.DURAtsLË
LA TERRE DE L'AUTRE

vement ordonnée selon les cas, de notre inscription dans la pré-modemité, dans particulier de ce qui est caractéristique de la prémodemité (2" partíe) et de la
|a modemité et dans la post-modemité selon que nos références et nos représe¡- modemité (3'partie).
tations nous associent à l'histoire antérieure au XVle siècle puis à l'épisode Or les enseignements n'en sont pas directement comparables si on reste
xvue-xxe siècles et à ce qui s'invente depuis sous forme de sur-modemité (au piêgé par la terminologie de la propriété foncière qui, quelques soient les efforts
sens de G. Balandier), d'hyper-individualisme, de consumérisme' etc. de qualification de cette propriété, nous ramène toujours, sous I'effet d'un ai-
Cette quatrième partie est donc placée sous le signe de la complexité en rai- mant idéologique, à la conception de la propriété civiliste de l'article 544 déià
son de la généralisation en cours à l'ensemble des populations du monde d'une abondamment commenté. Nous avons plus généralement parlé d'appropriation
transmodernité dans le domaine des rapports d'appropriation foncière. Nous avec ses deux usages d'être réservé à un usage ou réservé exclusivement par un
sommes tous, les six milliards d'êtres humains de 2010, placés à la même en- usager. Nous allons prolonger cet effort de réflexion et proposer en deux éta-
seigne, mais chacun exposé différemment. Quelle science pratiquer pour en pes, donc deux chapitres, la synthèse de travaux de ces vingt demières années.
rendre compte ? Nous allons tout d'abord aborder la théorie des maîtrises foncières et fruitières
La portée de cette nouvelle approche du foncier supposant l'im- comme un outil pertinent pour rendre compte de la polyphonie contemporaine
-
prévisibilité des connaissances ne suggère pas de renoncer à la science mais de des régimes d'appropriation selon l'exigence de durabilité. Puis nous travaille-
ia pratiquer autrement et selon une exigence qu'on espère sinon la plus haute au rons ses conditions de mise en place et d'exploitation en proposant la notion de
moins à la hauteur des enjeux d'intelligibilité propres à l'époque contempo- patrimoine et la gestion patrimoniale comme les concepts-recteurs de la mise en
raine. Pour cela nous allons recourir à une nouvelle modélisation en poursui- forme institutionnelle de ces nouvelles conceptions de la transmodemité.
vant l'application d'une démarche qui a déjà reçu des applications particulières
dans les trois premières parties.
Rappelons qu'à la suite d'André Régnier un modèle est une représentation à
la foiJsìmplifiée et globale d'un phénomène, d'un système ou d'un processus,
(Le Roy, 1999¡, chacun représentant un type particulier de difficulté et les mo-
dèles dits de processus étant tenus pour plus particulièrement complexes ou
correspondant à ce que J.-L. Le Moigne caractérise comme des << systèmes
complèxes )) 254. Cette définition, basique, me paraît finalement plus adaptée
par ia rusticité à ma démonstration que celle, non moins pertinente, que pro-
pose J.-L. Le Moigne pour caractériser la modélisation ; << action d'élaboration
bt de construction intentionnelle, par composition de symboles, susceptibles de
rendre intetligibte un phénomène perçu complexe, et d'amplifier le raßonne-
ment de I'acteur projetqnt une intervention délibérée au sein du phénomène >
(op. cit.,p. 5). Chacun des termes de cette définition ouvre à un champ large de
commentaires qu'il n'est pas toujours utile de mobiliser, au moins au nom du
sacro-saint prinõipe d'économie de I'argumentation et de l'exigence de simpli-
cité que suppose la modélisation.
Que l'on parle donc de systèmes complexes ou de modèles de processus,
I'objèctif est bien d'élaborer des ensembles ouverts non seulement à la multi-
plicité des facteurs qui peuvent ici interferer mais aussi à la décision qui devra
èn être I'aboutissement et auquel doit contribuer le présent de legeferenda.
Compte tenu de I'approche anthropologique qui est la mienne, de ma
concepdõn du foncier comme un fait social total et de la réference à la trans-
modernité, I'exigence de globalité que nos modèles doivent exprimer doit être
recherchée au croisement des enseignements des trois parties précédentes et en

254. Ma distinction enhe trois types de modèles a été arrêtée à la fin des années 1960 et corres-
pond, pour les modèles dc iystèmes, à des ensembles fermés, conçus selon un principe de
.t u.tor. et considérés par Ciaude Lévi-shauss comme particulièÌement < pauvres.> (Claude
LÉy¡-STRAUSS, Anthroþotogie structurale, Plon, Paris, 1958). Leur type idéal est le système
juridique.

onorr rr soclÉrÉ, vol. 54, 20l l


DRotr ET soclÉTÉ, vol-. 54, 20l I 338 339
Chapitre 7

Fonder une appropriation durable de la terre


sur la théorie des maîtrises foncières

lntroduction
Dans I'introduction générale, j'avais relevé << qu'on doit bien se rappeler
qu'un régime d'appropriation foncière n'est pas un système clé en main mais
cet ensemble complexe de solutions actualisées et actualisables empruntées,
avec I'entrée en transmodemité, à I'ensemble des options que proposent tant le
droit que la juridicité >.
Je ne vais donc rien faire d'autre que de ( mettre en ordre et mettre de
I'ordre >> dans le corpus des informations dont nous disposions quand le besoin
d'un cadre anthropologique global a commencé à se faire sentir, au tournant des
années 1980 et 1990. Mais, ( mettre en ordre et mettre de l'ordre >> 2s5 est, selon
moi, une fonction instituante centrale et, ainsi, les développements que je
consacre à la théorie des maîtrises foncières n'ont pas seulement une fonction
argumentative (ustifier la mobilisation de tel ou tel facteur) mais relève d'une
herméneutique juridique, au titre d'une doctrine foncière < durable )) en cours
d'élaboration.
Une vingtaine d'années après, il devient déjà difficile de reconstituer préci-
sément les conditions qui ont présidé à I'esquisse de la théorie des maîtrises
foncières. Je vais donc dans une première section réunir les différentes bribes
d'une construction théorique qui prendra progressivement une place et un statut
qui autoriseront d'abord une publication à usage africaniste puis, depuis le dé-
but des années 2000, une présentation dans le contexte des droits de propriété
( en communs >. Une deuxième section sera consacrée à la théorie elle-même
et à des applications que nous irons puiser dans des publications précédentes ou
dans des travaux en cours.

255. Étienne LE RoY, <<ln ordinem adduccere, ou comment tenter d'imposer, par le droit, "la" ci-
vilisation. La mise en ordre de la "justice des indigènes" et le discours juridiquc colonial en
Afrique noire française >> D ro its, vol. 43 I 1,2006, p. 199 -2 19.

341 DRotr ET soctÉTÉ, vol. 54, 2ol I


LA îERRE, ENJEU pAl RIMoNtAL, DANS uN coNt Ex [E DE DÉvÈLoppEMEN'I DURABLÈ
L.A.'IÈRRE DË L'AU IRE

Les fondements de la théorisation des maîtrises foncières le sens d'une dffision irrésistible de la matrice spatio-temporelle capitaliste.
Cette imprégnation de plus en plus profonde s'accompagne de phénomènes
spécifiques propres aux différents contextes africains. Il faut donc ,ltudier ces
Nous allons suivre les étapes de cette théorisation à travers quelques docu-
phénomènes pour eux-mêmes. On est renvoyé en dernière analyse, à s'inter-
ments s'étageant entre 1983 et 1993 et qui nous informeront des choix de mo-
roger sur la mondialisation croissante de certaines dynamiques, dont les effets
délisation qui ont été réalisés.
sont de plus en plus conlraignants. Qui aurait dit qu'en pqrtant de l'analyse
des pratiques foncières locales on aurait abouti à des conclusions qui touchent
Quatre documents fondateurs si étroitement l'évolution du continent africain et I'ensemble de la planète ? >
Le colloque de saint Riquier < Pratiques foncières locales > de 1983 (Crousse, Le Bris, Le Roy, 1986, p. 376-377)
Les phénomènes spécifiques évoqués par ce texte sont toutes sortes de ma-
Le point de départ de la réflexion me paraît pouvoir être trouvé-dans un do- nifestations de réinterprétations de notions, contournements ou détoumements
introductilzs6 au deuxième colloque du réseau de chercheurs sur la de dispositifs et d'institutions qui, sans affronter directement la matrice capita-
"u-".ri
question foncière en Afrique noire (RICQFAN) qui devait se tenir initialement liste, en bloquent les effets ou en vident une partie du contenu, d'accord tacite
à gobo-Dioulasso en Hauie Volta et fut déplacé précipitamment, à la demande (ou explicite) entre le plus grand nombre des parties prenantes.
de notre frnanceur, le ministère français de la Coopération, à Saint-Riquier, en Emerge alors l'idée qu'au-delà de deux modèles simples en confrontation
Picardie, suite au coup d'État du capitaine Thomas Sankara en août 1983. La existe un modèle comrnun, non encore dessiné bien que quelques esquisses en
problématique du collôque étant principalement centrée sur la rencontre, le plus aient été tracées à Saint-Riquier. Mais, avant d'aller plus avant, la conclusion
iouvent conflictuelle, dé deux modes de penser I'espace et les rapports fonciers, générale nous renvoyait au terrain, Çe que je ferai personnellement les années
la < matrice archaique > et la < matrice capitaliste >> (supra, l'" partie), nous suivantes au Mali, en Côte d'Ivoire, aux Comores ou au Niger, mais aussi au
proposions aux participants d'examiner trois possibilités et, pour chacune, des Kenya.
hypothèses
-'La particulières.
premìère possibilité était la pérennité de la matrice archaïque (au sens de Repenser la mobilisation de la terre dans /es sfrafégles du développe-
très ancien) et lã deuxième son remplacement par la matrice capitaliste. Ces ment rural en Afrique no¡re, Par¡s, 19912s7
deux situations pouvaient être localement ou circonstanciellement pertinentes Cette recherche collective qui avait réuni une quinzaine de chercheurs est
mais ne paraissaìent pas avoir à l'échelle locale la généralité_que la littérature rarement citée car ses résultats ont été repris dans une publication synthétique
de l'époque pouvait lèur prêter. Une troisième situation semblait aux organisa-
sous la forme d'un manuel édité la même année2ss. Elle n'en n'a pas moins un
teurs àe ja rèncontre beaucoup plus stimulante : de la confrontation entre les grand intérêt en proposant des matériaux originaux répondant aux exigences
deux matrices et en intégrant le long terme car de tels processus n'opèrent que que nous avions dégagées en 1983. Comment, en effet, la terre, bien immeuble
lentement, on pouvait deviner << une troisième malrice spatiolemporelle. Cette par nature et originellement inaliénable peut-elle circuler sinon par les droits
émergenc'e peut être analys,le à l'horizon de I'an 2000 comme constitutive de qui y sont associés mais, c'est I'originalité africaine, en I'absence des méca-
cette fameise "voie africaine du développement", annoncëe depuis une ving-
nismes (marché, contrat, monnaie pécuniaire, cadastres, service des hypothè-
taine d'annëes par idéologues et hommes politiques. Dans cette hypothèse, les ques, etc.) qui en sont la condition dans les sociétés capitalistes ? Les bricolages
pratiques foncières sont nécessairement dotées de significations nouvelles mais que nous avions identifiés en 1983 <<perduraient et avaient un sens, constituant
'toute'
lq go*^" des interprétations est possible > (1983, p. 29). Ce texte est in- un $)pe de r'lponse inattendu mais pleinement opérationnel > (1991, p. 9).
téressanimoins par sa caþacité de prédiction, honorable mais sans plus, que par Faute de <vrai> marché foncier2se et en raison d'une combinaison <hétéro-
quelques idées qui vont faire leur õhemin. Tout d'abord I'idée de confrontation
un pro- doxe > entre l'économie d'échange et l'économie affective, le rapport proposait
<i normale ) entre des types de régulations héritées de I'histoire, ensuite
de considérer << qu'il existe autant de rëgimes þnciers que de situations diffé-
duit, une création originale (qui n'apparaitra pas là et sous la forme qu'on sup- rentielles du point de vue du statut des ressources > (Ibidem, p. l0). C'est ainsi
posait, évidemment), ouvrant enfin à une pluralité de choix.
' Or, le colloque lui-même n'a pas permis de trancher et dans l'ultime para- en partant du statut de l'arbre, de I'herbe, de I'eau ou des semences qu'on
graphe de la conclusion générale de la publication, les éditeurs scientifiques no- 257. Rapport d'unc rcchcrchc róalisóc pour lc comptc du rninistèrc dc la Rcchcrchc ct dc la Tcch-
i.ni qu" << manifestemenl, l'ensemble des textes de Saint-Riquier concluent dans nologic (MRT), sous la rcsponsabilité d'É. Lc Roy, préparó conjointcmcnt par I'APREFA ct
lc LAJP (Paris l), ct próscnté au colloquc dcs 9 ct l0 avril l99l au CRHJ dc Paris l.
de 258. Émilc LE BRIS, Éticnnc La RoY ct Paul MATHIEU (,ids), L'appropt'iation de la terre en AJi'i-
256. RICQFAN , þncières locales clans la production et. la,reproduction
1983, Les pratiques
ct ORSTOM, Paris, CESAO Bobo Dioulasso_ct CNRST'
L¿¡i que noire, nanuel tl'analyse, de dëcision et de gestionJbrtcières,Karthalq Paris, coll. < Eco-
I'espà"" e, Aft.ique ,o¡r",
nomic ct Dóveloppcmcnt >, I 99 l, 359 p.
Ouågadougou, 3i p. Ccs tiavaux ont été publiés par Bcmard Croussc, Émilc Lc Bris et moi-
À¡riqu" inire, pratiques foncières locales, Karthala. 259. Jc théoriscrai ultóricurcmcnt (cn 1994) Ia notion dc rnarchandisation imparfaitc dc la tcrrc
môm-c souã le û,:; Espaces ¿isputës
",, dontj'ai dójà traité dans lc chapitrc 6 ct dontjc rcparlcrai dans lc chapitrc 8.
Paris,1986.

nnorr ¡r soctÉrÉ. vol, s4, 20l I 343 DRolr ET socrÉTÉ, vol. 54. 20 r I
342
LA t'ERRE DE L'AU'l Rrl LA 'rERRE, ENJEU pA't RIMoNlAL, DANS uN coN fEX rE DE DÉvELoPPEMEN-r DURAULB

qu'on pourrctit appeler "au premier passeur"


s'était en particulier proposé de démêler les pratiques complexes des acteurs
dans le domaine des régimes fonciers forestiers, pastoraux, piscicoles ou agri-
- une maîtrise temporaire
pour les fruits et les produits de cueillette (alimentaires,
de pharmacopée ou
-énergétiques)
coles et de savoir où et comment des qualifications juridiques pouvaient se ou des fourrages arborés sulfisamment disponibles et peu
compléter heureusement. concurrencés ;
- une maîtrise prioritaire sur des
La contribution d'Alain Bertrand (CIRAD/CTFT) sur < lefoncier de I'arbre ressources ou des produits recherchés
et les fonciers de la forêt n reproduit les annotations que j'avais formulées sur (la gomme arabique ou certains fruits dans certaines zones où un "ordre de
une première version du texte, annotations qui constituent les premiers linéa- passage" peut être organisé à partir d'un topocentre ;
ments de la théorie des maîtrises foncières. Bien que critiquables, je les cite i de certaines espèces réservëes au
parlir du texte d'Alain Bertrand à propos de la distinction entre le foncier de
- une maîtrise spécialisée sur les arbres
profit du menuisier (laobé au Sënëgal) ou au profit du fabricant des mortiers,
I'arbre (plantation spontanée) et le foncier du boisement (plantation spécialisée) de pilons et d'outils en pays miniankq au Mali ;
toutes deux d'essence agricole et les fonciers de la forêt. < É. k noy observe qui peut même devenir parþis absolue sur
que ce rapport social, juridique dans certaines de ses expressions, se combine
- Enfin, une maîtrise exclusive,
certains végétaux, d'espèces exogènes comme le cøcao, le café, le teck ou
et s'oriente selon trois polarités qu'il présente selon l'ordre de leur apparition I'eucalyptus (on vend alors non seulement le produit mais øussi la plantation
historique : qui est devenue un bien) (...). Ð (1991,p.33-34)
pôle logique de lq domestication où l'humanité protège des ar- Les cinq catégories de maîtrises ont déjà trouvé une formulation stable qui
-lebres < d'une
domestiques > depuis le néolithique, cette domestication pouvant s'imposera globalement avec quelques adaptations que nous retrouverons. Mais
êtrefinalement plus essentielle que celle des animaux (...) ; les pôles et les maîtrises restent en l99l deux ensembles de lectures autonomes
le pôle d'une logique d'exploitation minière aboutissant à une destruc- et dont le croisement matriciel n'est pas encore envisagé comme tel, sans doute
- tion absolue de la ressource rendue possible par une møîtrise non moins parce que la recherche matricielle est à l'époque provisoirement abandonnée.
absolue apportée par une propriété privée monopole, de fait, de l'État ; En fait, c'est le statut de I'herbe, donc le foncier pastoral qui va en être I'arti-
ce dernier concédant ses droits par des concessionsforestières à des en- culateur. Entre temps, les travaux d'Elinor Ostrom datant de 1992 vont aniver à
treprises capitalistes pour lesquelles seule la marge bënéficiaire Paris par I'intermédiaire de Audun Sandberg et de Jacques Weber et vont
compte ; conflrmer théoriquement les distinctions entre les cinq types de maîtrises réali-
Le pôle d'une logique de réhabilitøtion qui s'est organisée contre les er- sées par moi empiriquement.
- reurs du précédent (mais on lui prête aussi la virtualité de se substituer
Les ressources d/Tes en K propriété commune/common property )).
aussi au système de la domestication) qui valorise le boisement comme
L'apport d'Elinor Ostrom et Edella Schlager, 1992
plantation volontaire, créønt un milieu artfficiel ou un éco-système
semi-spëcialisé qui doit donc ò ce titre r,épondre à deux conditions : il Symboliquement, les travaux d'Elinor Ostrom les plus directement en phase
doit être rentable et produire un surplus évqluqble monétairement, il avec notre recherche portent sur I'eau, les pêcheries et plus particulièrement
doit assurer la protection du milieu et des espèces. l ( 1991, p. 3 l) celles de homard dans l'État du Maine aux USA. C'est bien à cette époque, le
On remarque qu'une des premières orientations données à la démarche est début des années 1990, qu'apparaît une inflexion des travaux d'anthropologie
d'associer aux situations ainsi identifiées plusieurs séries de facteurs relevant du droit passant de l'étude des < règles > à celle des ressources comme point
des habitus, de la gestion des ressources ou de l'écologie et de l'économie. La d'articulation des rapports politiques, juridiques et économiques. Je reviendrai
terminologie ne sera pas conservée, mais plusieurs idées sont déjà présentes et sur cette révolution mentale encore peu perceptible alors. A l'époque, Elinor
qui nous sont maintenant familières, telle la propriété absolue entrainant la pos- Ostrom fait partie des chercheurs américains les plus hétérodoxes, face à la marée
sibilité toute aussi absolue de détruire, la nécessaire protection pouvant néolibérale. Elle participera à Paris en 1995 à un séminaire organisé par Jacques
conduire à interdiction de consommer, etc. Weber (CIRAD GREEN) sur le traitement de nos matériaux malgaches dans le
Plus intéressante est un€ seconde contribution qui restera globalement stable contexte de la préparation de la réforme foncière, toujours en cours en 2010.
par la suite, à propos du pôle de la domestication : << Mais on observera que Je commente ici un papier cosigné par Edella Schlager et elle-même260 où
cette maîtrise sur l'arbre n'est jamais, en Afrique noire, une maîtrise exclusive elles s'interrogent sur le laisser-aller caractéristique de la terminologiejuridique
et absolue : une propriété privée. Pour les sociétés, I'arbre n'existe pas en lui- employée pour traiter de notions telles que (( ressource en propriété colnmune ))
même mais à travers les usages ou rapports sociaux qu'il permet. qui est associée l) à une propriété détenue par le gouvemement, 2) une proprié-
É. k noy aperçoit quatre niveaux de maîtrise sur l'arbre, trois qui relèvent té détenue par personne (le fameux ( NONE )), aucun, dans le tableau no I
du niveau du foncier trqditionnel de l'arbre et un quatrième consécutif à
l'économie de traite.
260. Edella SCHLADER ct Elinor OsrRoM, < Propcrty-Rights Rcgimcs and Natural Rcsourccs :A
conccptual Analysis >>, Land Econonti¿s, vol. 68/3, august I 992, p.249-262.

DRolr socrÉTÉ, vol. 54, 20l I onorr ¡r socrÉtÉ, vol.54,2ol I


ET
344 345
LA 't ERRE DE L'AU fRE LA t'ERRE, ENJtsu pArRrMoNrAL, DANs uN coNTEXI E DE DÉvELoppEMËNi DURAULE

(p.33), ou 3, une propriété détenue et défendue par une communauté d'utili- Cette présentation n'est pas défrnitive puisqu'on passera ultérieurement
sateurs de la ressources. Enfin, cette même expression est utilisée << to refer to d'un modèle à 4x4 soit seize cases à un modèle à 5x5 soit vingt-cinq cases,
any common-pool resource used by multiple individuals regardless of the type comme on va le découvrir dans les pages suivantes avec la contribution
of property rights involved n (1992, p.249), le fait qu'on < se réfere à une res- d'Audun Sandberg. Mais, indubitablement, ce type de schéma renforce la cré-
source mise en comntun entre individus sans considération des droits impli- dibilité des distinctions du rapport de 1991 cité précédemment. 11 y a un accord
qués > (ma traduction) ne supposant pas l'absence de tout droit mais la possibi- sur l'idée que la propriêté ou ownership est le droit le plus complet qui peut se
lité d'un droit < innomé > dans ce contexte, mais qu'on peut dénommer empiri- décomposer en des ensembles plus simples qui ne recoupent pas totalement la
quement. distinction issue du droit romain entne usus, fructus et abusus. Dès cette époque
Pour sortir de ces ambiguïtés, les auteures proposent un schéma des régimes j'ai fait miennes pratiquement puis théoriquement les distinctions entre les cinq
de droits de propriété qui distingue entre les divers < bundles of rights r.¡. Ces types de faisceaux de droits.
< faisceaux de droits > peuvent être détenus par les usagers d'une ressource, L'article contient enfin un demier apport précieux. En énonçant que les
ceux-ci pouvant relever de quatre statuts : droits d'appropriation peuvent être énoncés <<<< de facto qnd de jure > (1992,
Owner, propriétaire, proprietor possesseur 26t, claimant, ayant droit, qutho- p.25$ et que le plus souvent les gouvernants ne font que répondre à des de-
rized user, usager autorisé. mandes locales en ofhcialisant des régulations entre usagers quand les enjeux le
Ces faisceaux de droits sont gouvernés par des règles spécifiant à la fois des nécessitent, les auteures justifient sans le savoir la référence non seulement au
droits et des obligations, de deux types, les règles qui permettent d'accéder aux pluralisme juridique mais surtout au pluralisme dans sa version la plus extrême,
ressources (operational level) et celles qui permettent de les gérer (rights at a celle, radicale, qui fait de I'individu I'arbitre du choix dans les régulations.
collective-choice leve[).
Audun Sandberg et le Grand Nord,
Les règles du premier type se décomposent elles-mêmes en deux : << access >>

I'accès défini comme le droit d'entrer dans une possession (property) physique- Chercheur norvégien spécialiste des pêcheries dans le grand Nord, il avait
ment définie et << withdrawal > que je traduis par extraction ou prélèvement car il présenté en 1993 au lüorhshop in Political Theory and Policy Analysis de Leo-
répond au besoin <<to obtain the < products > ofa resource > (1992, p. 250). nor Ostrom à Indiana University un papier, << The Analytical importance of
Quant aux règles de second type, elles sont triples. Il y a d'abordle mqna' Property Righr ø Northern Resources >262, dans lequel il avait non seulement
gement,la gestion ou droit de réguler les modes d'usage interne et de transfor- adapté la démarche de Schlager et Ostrom au contexte spécifique des pêcheries
mer la ressource en faisant les aménagements nécessaires. Vient ensuite dans le grand Nord mais avait introduit deux innovations qui ne seront pas sans
l'exclusion comme droit de déterminer quel acteur peut avoir ou non un droit importance pour la suite de mon propos.
d'accès et comment ce droit peut être transmis. Enñnl'alienation est le droit de ll présente tout d'abord un nouveau tableau des faisceaux de droits associés
vendre ou de louer I'un ou l'autre des droits cldessus mentionnés. aux positions d'appropriation en introduisant la notion d'utilisateur non autorisé
Mais, I'intérêt de I'analyse tient aussi au tableau no 56 dans lequel les au- (Unøutorized user) puis en découplant les notions d'accès et de prélèvement
teures mettent en relation matricielle les catégories de détenteurs et les catégo- jusque 1à associées dans une même case. Il profìte enfin de ce toilettage pour
ries de règles, proposant un enchaînement des divers faisceaux de droits qui introduire substraction à la place de withdrawal dans la hiérarchie des droits.
restitue une cohérence d'ensemble aux distinctions et déf,rnitions proposées' L'auteur présente donc une nouvelle version du schéma de Schlager et Os-
trom, que je considère depuis colnme stabilisé.
C'est de ce schéma dont je partirai quand, en 1993-1994, je serai amené à
T¡er-eA.u No 56
travailler sur le régime des droits d'appropriation en matière pastorale (infra) en
BUNoIøS OT RIGHTSASSOCIATED WITH POSITIONS
complétant les catégories d'acteurs et de règles par des catégories de maîtrises.
(ScHr-e,cun Er OsrRoM, 1992, Y. 252)
Authorized
Owner Proprietor Claimant
user
Acces and
x x x x
llithdrawal
Manasement x X x
Exclusion x x
Alienation x
262. À I'initiativc dc Jacqucs Wcbcr, j'avais proposó à NSS la publication dc la sccondc partic dc
l'ótudc sous lc titrc Audrun SANDBERG, < Gcstion dcs rcssourccs naturcllcs ct droits dc pro-
261 . Lcs analyses dc la troisièmc partic rclatives at Contnton /ow nous ont préparó à traiter spécifi- priété dans le Grand Nord Norvógicn: élómcnts pour unc analysc comparative>>, Natures,
qucmcnt ce faux ami qlu'est le proprietor dans sa traduction française. Sciences, Sociétés, vol. 2, no 4,1994,p.323-333.

onorr er socrÉtÉ, vol. 54, 20l onorr er socrÉrÉ, vol. s4,20t I


I
346 34',7
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, tìNJÈu PATRIMoNtAL, DANS uN coN't'EXTE DE DÉvElopptiMtìN L DUR¡.BLÈ

T¡sI-eA,u No 57 d'un marché foncier mondialisé et continuent à interdire ou à ignorer plus ou


BuNotøs ot, Rrcnrs Assoct,trnn wtra Postno¡¡s moins systématiquement la vente des terres. Par ailleurs, la mise en deux colon-
(Sennnenc, 1993,v.26) nes ruine en partie I'effet pédagogique illustré par le tableau précédent où on per-
çoit clairement un effet d'ajouts dans le passage d'une catégorie à I'autre, le droit
\ ù du propriétaire apparaissant comme le plus complet en articulant les quatre autres
õ
types de droits. En réalité, cette présentation illustre la limite interculturelle de la
a) 'ñ
q) a) '$ L
q) \
i o "s
S)
théorie ostromienne qui reste immergée dans la culture capitaliste et dans la
0 sL ^s $
conception développée par l'économie politique classique. Ce préjugé positiviste
[. U \ "ì propriétariste n'est pas universel. Les droits fonciers des pasteurs africains vont le
Access X X X x X confirmer.
Substractíon X X X x
Mqnasement X X X Une première vers¡on de la théorie des maÎtrises foncières pour
Exclusion X X rendre compte des droits fonciers des pasteurs afr¡cains 2ó3.

Alienation x Cette étude n'est généralement pas réferencée carje lui préfere la publication
On peut seulement ajouter que I'usage du terme ownership de l'intitulé est suivante de 1996 qui seule fait autorité selon mon point de vue.
ici inapproprié mais ceci nous introduit dans la seconde remarque. Pourtant, cette publication est le chaînon manquant dans l'élaboration de la
Le second apport est tout aussi important par la signifïcation qui peut être at- théorie des maîtrises foncières. On y trouve trois innovations, une construction du
tachée au mode de présentation adopté pour rendre compte de la hiérarchie des concept de maîtrise, son raccord explicite avec la théorie ostromienne et le choix
droits selon les deux niveaux, opérationnel ou collectif, qui ont été distingués par du modèle matriciel comme support d'une démarche qui, renouant avec les pro-
Schlager et Ostrom. Dans le tableau ci-dessus, la présenüation est linéaire, la mise positions de Paul Bohannan dans son célèbre <<Land, Tenure and Land-tenure Ð
en colonne pouvant seulement varier par le type de critère qu'on tient pour initial, de 1963 (supra, l" partie), va ajouter l'unité homme-choses à I'unité homme-
à savoir ¿ccess ou qlienation. (access dans le tableau précédent). homme saisie par la notion de matrice.
Or Audun Sandsberg introduit un principe de hiérarchie : << Ces cinq droits (a) Une définition de la maîfise, afftnant le travail réalisé en l99l dans <La
d'appropriationforment dès lors une hiérarchie de droits en sorte que certaíns mobilßation de la tene t: << La notion de maîtrise suggère l'exercice d'un pouvoir
droits sont d'un ordre supérieur à certains autres qui en sont dérivës. Du fait et d'une puissance, donnant une responsabilité particulière à celui qui, par un acte
que la fin de toutes relations à la ressource est la plus dramatique, le droit d'affectation de l'espace, a réservé plus ou moins exclusivement cet espace. La no-
d'øliéner est placé au sommet de la hiérarchie. La figue suivante donne une tion de maîtrise permet de relier les réferences à la souveraineté et à la propriété qui
illustration de la mønière selon laquelle ces différents droits d'appropriatíon < encadrent >> les pratiques foncières pastorales en soulignant qu'à leur intersection
sont reliés. >> (1993, p. 25, ma traduction) des droits et des obligations peuvent naître d'une affectation de l'espace et que cette
responsabilité doit êne plus ou moins préservée ou sécurisée. L'expression < plus
FrcunB No 9 ou moins > signifie qu'une maîtrise peut ouvrir à plusieurs prérogatives différentes.
Hßn sncnr or NGHTS Le plus souvent, pour le pasteur, la maîtrise foncière (sur I'espace des pâturages et
(SeNoannc, 1993,t.25) ses ressources) sera prioriøire (...) > au sein de la famille, du lignage ou de la tribu
(Le Roy, 1995, p. 489).
Alienation (b) Un raccord explicite avec la théorie orstromienne etle common law
LI Les cinq catégories de maîtrises distinguées en 1991 me paraissent alors cor-
Collective level Management Exclusion
respondre aux distinctions de la théorie ostromienne selon des conélations mé-
t9 langeant intentionnellement les deux langues de travail pour que le lecteur vérifie
Operational level Substraction Access les corrélations.

Cette présenúation est anthropologiquement contestable parce qu'inapplicable


aux sociétés non encore entièrement soumises aux lois du capitalisme. Considérer
I'aliénation cornme un facteur < dramatique > est effectivement le plus souvent
perçu ainsi par certaines catégories d'acteurs. Mais, doit-on le rappeler, les deux 263. Étienne LE RoY, < Le pastoralismc africain facc aux problèmcs foncicrs >, in Philippe Dacer
et Michcl Goonon (êds), Pastoralísme ; troupedux, espaces et sociétés, Haticr-AUPELF-
tiers de I'humanité ne sont pas encore entièrement déterminés par les régulations UREF, Paris, 1995, 510 p. [p.487-510].

onolr er soclÉrÉ, voI-. 54, 2ol I DRorr ET soclÉTÉ, voL 54, 20l I
348 349
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRtj, BNJEU pATRtMoNIAL, DANS uN coNTËxrE DE DÉvELOPPEMttN r DURAIìLÈ

T¿,sI-eA.u ì,t" 58 *J'ai utilisé aussi les qualificatifs de temporaire ou d'indifferenciée, idée
CoRnBspoNoANcES DES MAîTRrsES ET DES FArscEAUx DE DRorrs étant d'identifier un socle, un point de départ < a minimq >, sur lequel reposent
toutes les autres distinctions.
L
\
o \¡ '$ (c) Retour à Paul Bohannan
s
¡
\)
\a- \ ¡\
a *t
\ Nous avons déjà concilié les approches en termes de common law et de
6 v "¡È
4 {
a)

{ (.)
\ droit continental dans sa traduction post-féodale. Nous allons ici élargir cette
È
approche interculturelle tant vers le droit civil dans la tradition européenne que
Access vãis les sociétés non capitalistes en revenant à la démarche fondatrice de Paul
X X X X minimale Bohannan. On se souvient que cet auteur distingue entre deux dimensions du
rapport foncier, I'unité homme-homme et l'unité homme-chose. Pour lui
Substraction <-'l'unité homme-chose' (...) implique une relation entre une personne (indivi'
X x X prioritaire
duelle ou groupe social) et une portion de terre (..') En anglais, on décrit cette
Management
X x spécialisée unité en terme de propriété et on ulilise des concepts verbaux courants comme
vente (...) (1963, p. 3l).
Exclusion - Dans lalocation,
propriété,
présente analyse, la notion de maîtrise correspond à cette unité
X exclusive
homme-chose. Je la suppose acceptable tant par le droit civil que par le com'
mon law ainsi que par les modes de gestion ( en communs > étudiés dans la
Alienation
absolue
deuxième partie. Son caractère interculturel est donc posé comme un axiome de
la recherche tant qu'un travail sur les traditions asiatiques n'aura pas validé ou
La présentation matricielle adoptée permet de rendre compte de cette double invalidé ce choix.
articulation sur une même maîhise d'un statut foncier (propriétaire à utilisateur C'est donc I'unité homme-homme qui peut poser problème. L'auteur indi-
non autorisé) et d'un certain nombre de droits plus ou moins détaillés. Elle que que, dans la conception occidentale, << nous assurons que pour chaque uni-
permet également de visualiser la superposition des catégories en passant des te homme-homme qui implique une dimension spqtiale ou un droit
situations les plus simples à la plus compliquée (la propriété privée). Du fait du d'exploitation va de pair une unitë homme-chose > (Idem). Mais cette relation
caractère encore non généralisé de cette propriété privée et d'un principe mé- entre ces deux unités n'est que partiellement ou indirectement élucidée. Et la
thodique de l'analyse matricielle privilégiant les données inscrites dans la partie relation homme-homme est le plus souvent éludée au profit d'une appréciation
gauche et supérieure de la matrice, j'inverse I'ordre d'exposition des statuts se- de la valeur de la relation au regard de I'accumulation du capital ou de
lon leur degré de fréquence et non selon la place sélective que certaines maîtri- l,échange économique. La philosophie implicite du droit en Occident est idéa-
ses prennent dans la société contemporaine. J'en profite pour toiletter les caté- liste et ainsi obéit à trois principes de structure. Elle se prétend universelle, an-
gories utilisées dans leur passage de l'anglais au français, passage qui ne relève historique et neutre d'effets sociaux (Le Roy, 1999, à la suite de Ost et Lenoble
pas de la traduction mais de la transposition. 1980). De ce fait, les femmes et les hommes acteurs du rapport foncier sont oc-
cultés au profit de fictions que sont le < particulier > de l'article 537 CC (supra)
T¡,nI.snuNo 59 ou < l'homme raisonnable > sur lequel repose la théorie delaiurisprudence (ou
PnrNcpeu,s coRRÉLATToNS DES MAîTRrsES science du droit) anglaise26a. Les raisonnements de Paul Bohannan s'arrêtant à
ce point, il m'appartenait de tenter de donner un contenu à cette unité homme-
++ homme en exploitant les connaissances anthropologiques disponibles.
Accédant Accédant Ayant limité la portée de I'analyse au continent africain, ce qui est déjà im-
Ayant droit Possesseur Propriétaire
mense, je posais, sur la base, entre autres, de mon ( cours d'histoire des institu-
spontané autorísé
Accès minimale* minimale* minimale* minimalex minimale*
prioritaire prioritaire prioritaire prioritaire tions d'Afrique noire > (Brazzaville, HIAN- 1973) que la vie juridique, donc le
Prélèvement
foncier, est dominée par la rencontre, plus ou moins concunentielle, de trois
Geslion spécialisée spécialisée spécialisée
exclusive exclusive
modes d'articulation des rapports sociaux, l'individualisme, le collectivisme et
Exclusion
Aliénation absolue le communautarisme, selon qu'on recherche respectivement le primat des inté-

2ó4. Étienne LE Roy, < L'anthropologic juridiquc anglo-saxonne et I'héritage scientifiquc de Max
Gluckman, un point de vue français >>, African Law Studies,n" l7,1979' p. 53-70'

ororr Er socrÉ,rÉ, voI-. 54, 2ol I DRotr ET soclÉTÉ, voL 54, 20l I
350 351
LA TERRE, UNJEU pATRlMoNlAL, DANS uN CoNTEXTE DU DÉvELoppEMtrNT DURABLts
LA TERRE DE L'AUTRE

rêts de I'individu, du groupe ou un équilibre, toujours sous tension, entre les Lorsqu'on regarde ce tableau, on peut imaginer pouvoir intercaler sur I'axe
intérêts de I'individu et ceux des collectifs dont il relève. L'histoire de horizontal, entre les maîtrises minimale et absolue, les trois autres maîtrises dé-
I'Afrique contemporaine étant dominée par la confrontation entre le commu- jà identifiées. Puis, on peut se demander si on ne peut faire de même pour la
nautarisme et I'individualisme, et le collectivisme s'étant révélé dans le socia- ieconde dimension du tableau, la colonne public/privé' Or, il est tout à fait pos-
lisme un échec autant politique qu'économique, je pouvais faire l'économie du sible d'y introduire les trois types de rapports caractéristiques des droits com-
collectivisme pour limiter mon analyse à une unité homme-homme dominée munautaires, les dimensions extemes, d'alliance entre deux groupes et internes
par la compétition entre communautarisme et individualisme. (Le Roy, 1999 et supra,2" partie), à condition d'appliquer à chacune des caté-
Mais quel modèle adopter comme support d'une recherche à visée la plus gories le même principe de description, à savoir ce qui est partagê par :
générale possible ? Ainsi, est public ce qui est partagé par tous, externe ce qui partagé par < n >
J'avais le choix entre deux approches, donc deux méthodes. L'une, anthropo- groupe, d'alliance ce qui est partagê par deux groupes, inteme ce qui est parta-
logique, eøit de partir d'un modèle conceptuel du communautarisme emprunté à gé au sein d'un groupe et privé ce qui est propre à ou n'est partagé que par une
une société africaine et, à la manière de Marcel Mauss dans son Essai sur le don personne physique ou morale.
þrécité), de lui donner par confrontation avec des matériaux analogues d'autres Cette démarche revient donc à insérer un modèle communautariste au
sociétés une acception d'ampleur satisfaisante selon un principe d'induction. milieu d,un modèle individualiste. Sans doute le modèle communautariste
J'aurai pu appliquer cette démarche au concept du mbok þartage, mais aussi ainsi constitué ne retient que la partie la plus illustrative de la lecture matricielle
communauté et parenté) que j'avais havaillé chez les Wolof du Sénégal. que j'avais réalisée dans la deuxième partie. Mais, ayant tenté I'expérience pour
Mais, ce que j'allais gagner en profondeur anthropologique j'allais le perdre la société wolof,je laisse le lecteurjuge du degré de précision proposé'
dans mes applications de recherche-développement, I'utilisateur potentiel de
cette théorie devant disposer de catégories accédant le plus directement possi-
Test eRu No 6l
ble à une certaine universalité, donc opérationnelles sur la seule base de ce que
MooÈLe rHÉoRIeuE pouR UNE soclÉTÉ coMMUNAUTAIRE
la terminologie exprime et non des connaissances de sciences sociales toujours
à perfectionner. Unité homme- Avoir Possession Appropriation
J'optais donc, un peu à contre cæur, pour une lecture plusjuridique et de ce chose Prélèvement Gestion Exclusion
fait plus occidentalo-centrée car, faute d'une théorie des droits africains endo- Maîtrises Maîtrise prioritaire Maîtrise spécialisée Maîtrise exclusive
gènes faisant accord dans la communauté scientifique, le point de départ devait
Unité homme-
être cherché dans la théorie des droits occidentaux. Le droit civil s'y prêtant homme Relations
mieux par sa rationalité affrchée que le common law, c'est le livre II du Code extermes
civil tel que je l'avais modélisé en 1989 pour ftter le second centenaire de la d'alliance
déclaration des droits de I'homme et du citoyen qui me servira de support. intemes
Le modèle du code civil se présente ainsi :

T¡.sr-eRu No 62
T¡,sLnRu No 60 AppLrcerroN WoLoF (SÉNÉcel) FIN xlxu StÈcle (exrnntrs)
LBs N¡eîrnrses nu Cooe ctvrr. (AVEC RENVoT AUX ARTTCLES)
Statut du support Avoir Possession Appropriation
Unité Homme-chose Chose/accès Bier/alién¿tion UH-C am mom lew
Unité Homme-homme maîtrise minimale Maîtrise absolue

Domaine public
Domaine privé affecté U H.H
Public 540/54 I+
538
Terres vacantes *539 Relation juridique
mbok
Propriété privée des par-
Communaux extemes
Privé ticuliers gor momel u bur ngadje
542 Mbok rew
537-544
d'alliance deuk ngadyo
*Régime spécifique de domanialité des terres non encore immatriculées samukay
Mbok deuk
dans les colonies françaises intemes
Tol keur daye
dock
Mbok keur

DRolr ET soctÉTÉ, vot-, 54,201 I DRotr ET socrÉTÉ, vol, 54, 20t I


3s2 353
'l ÈRRE DE LÀ .t.¡'RRE, ÈNJEU PA,I.RIMoNIAL, DANS UN CONTEXTE DE DÉVELOPPEMENT DURABLE
LA L'AU fRE

Légende critères d'opportunité et d'efficacité. Opérer ainsi peut apparaître rétrospectivement


très simple et il I'est effectivement ... une fois qu'on a critiqué les pseudo-principes
Gor:d,êfriches. Statut générique initial de la tene : premier défrichement,
et les faux amis qui parsèment non seulement la littérature mais ce que Bachelard
samukay:pâturages, dock: << coupure >, parcelle prêtée de tenain cultivé, momel
dénommait la < philosophie noctume du savant >, cette part non critiquée de nos
u bur: domaine royal, comprend aussi des lèw u bur, << domaine privé du lignage
savoirs qui relève d'une dogmatique à démêler.
royal >, deuk: village et finage villageois, tol keur: champs familiaux, ngadje:
Le travail que nous avons réalisé durant cette dizaine d'années a consisté à re-
< qui porte malheur )), espace approprié aux risques et périls du candidat, nga-
trouver une complexité perdue, celle des rappofis d'échanges des sociétés préca-
dyo ; hache légère d'essartage et I'espace ainsi approprié, daye: feu courant, ou-
pitalistes et d'appliquer à la terre des mécanismes de sécurisation des rapports
vre les droits originels d'appropriation lignagère sur un finage dit lamanat.
juridiques qui I'excluaient génériquement et continuent à poser problème pour les
deux tiers de I'humanité. La théorie des maîtrises foncières ne prétend donc pas
T¡,st-E¿u No 63 épuiser la réalité en l'enfermant dans les vingt-cinq cases identifiées. Même si
MATRICE INTÉGRANT LES FORMULES COMMUNAUTAIRE (GRIS) ET passer des quatre cases des maîtrises du Code civil aux vingt-cinq cases de la ma-
INDIVIDUALISTE (NOIR) trice est un réel progrès en approchant mieux le pluralisme et la complexité des
solutions utilisables sur le terrain, je ne crois pas qu'on puisse prétendre épuiser
Statut du Appropria-
Chose Avoir Possession Bien cette réalité et c'est d'ailleurs pour cette raison principale qu'on tient le foncier
support tion
pour < complexe >, imprévisible. En réalité, cette théorie et sa représentation ma-
et du droit
associé Gestion Exclusion Aliénation tricielle sont plus une contribution à la recherche-développement qu'un outil de
Accès Prélèvement
description exhaustive, la matrice pouvant être utilisée colnme un échiquier à par-
Rapport Maîtrise Maîtrise Maîtrise Maîtrise Maîtrise tir duquel on enregistre les positions des acteurs et leurs tactiques pour pratiquer
juridique minimale prioritaire spécialisée exclusive absolue opportunément toutes les adaptations nécessitées par la recherche de la meilleure
Public sécurisation possible.
Exteme
Alliance
Interne La théorie des maîtrises foncières, une contr¡but¡on à une
Privó recherche-développement reproduct¡ble et durable
Les cases en noir correspondent aux catégories civilistes, en grisé aux solu- La théorie des maîtrises foncières a déjà fait I'objet de présentations et de
tions d'essence communautaire. Les cases en blanc proposent des solutions qui publications. Elle constitue le dossier 3, pages 59 à 76 de La sécurísation fon-
n'avaient pas été identifiées commp telles tout en étant concrétisées dans des cière en Afrique, pour une gestion viable des ressources renouvelables, co-
situations de terrain comme nous allons le véri{ier dans la section suivante édité en 1996 avec Alain Karsenty et Alain Bertrand, Karthala, Paris, 1996.
C'est l'édition qui fait référence et que je reprendrai ultérieurement. J'en ai fait
des présentations synthétiques dans :
En conclusion à cette sect¡on < La sécurité foncière dans un contexte de marchandisation imparfaite de la
-
terre )), dans Chantal Blanc-Pamart et Luc Cambrézy, Terre, terroir, teruitoire,
En évaluant rétrospectivement le chemin parcouru, on peut considérer que notre
bilan de 1983-1986 était globalement pertinent car le marché capitaliste n'a pas ces- les tensions þncières, ORSTOM éditions, Paris, 1995, 472 p. lp. 455-4121.
< La gestion patrimoniale ou la redécouverte des ( communs > dans I'Océan
sé d'étendre son influence, mais que la solution à laquelle nous parvenons est non -indien >, dans Étienne Le Roy, Le jeu des lois, une anthropologie dynamique
seulement differente de ce que nous attendions, mais correspond bien à I'idée d'une
cornplexité, donc à la diffrculté de penser justement le puzzle des régimes fonciers. du droit, op. cit., p.301-322.
Nous cherchions la solution dans un au-delà de ce que nous avions sous les yeux, < De la propriété aux maîtrises foncières. Contribution d'une anthropologie
-du Droit à la définition de normes d'appropriation de la nature dans un contexte
sans doute encore sous le chatme de quelque exotisme, alors que cette, solution est
devant nous non seulement en Afrique mais aussi en Europe ou aux Etats-Unis et de biodiversité, donc de prise en cotnpte du pluralisme et de la complexité >,
que notre problème n'était pas d'user d'un télescope mais de changer de lunettes de dans Frank-Dominique Vivien, (éd.), Biodiversité et appropriation, les droits
de propriété en question, NSS-Elsevier, Paris, 2002,p. 139-162.
lechre et de concevoir puis d'expérimenter un modèle où la solution ne repose pas
sur un dédoublement puis un détriplement en des régimes juridiques traditionnel, Plusieurs présentations sous forme de power-points ont été réalisées dans dif-
modeme puis contemporain mais en un seul et même modèle comprenant en son férents séminaires ou colloques intemationaux de 2005 à 2010. Parmi les com-
sein vingt-cinq solutions dans lesquelles les acteurs vont pouvoir puiser selon des

onorr pr soclÉrÉ, vol.54,20t DRolr ET soclÉTÉ, vol.54,201 |


I
354 35s
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, ENJEU PATRIMONIAL, DANS UN CONTEXTE DE DÉVELOPPBMENT DURABLE

mentaires récents, Gérard Chouquet, << Enjeux fonciers, première partie Afrique
-
La sécurité foncière en Afrique, je donne dans un lexique particulier une défini-
et Madagascar >>, dans Études rurøles,Chronique, vol. 184, 2009,p.252-256. tion de chacune des vingt-cinq maîtrises auquel je renvoie le lecteur soucieux
Commençons tout d'abord par donner une version synthétique de la matrice de définitions systématiques.
qui nous permettra d'en comprendre la fonction stratégique potentielle. Puis je On va prendre successivement deux exemples africains puis un cas latino-
reviendrai sur les enseignements de la première partie et j'introduirai la dimen- américain.
sion des représentations d'espaces dans notre analyse. Enfin, j'en prolongerai
M aît ri se s fo n c i è re s pasfora/es
I'applicabilité environnementale avec la distinction entre le fonds de terre et la
ressource, le foncier et le fruitier et les réflexions actuelles sur la dissociation Ces données ont déjà été publiées dans La sécurisationþncière en Afrique.
entre espaces et ressources à la suite des travaux dans le delta intérieur du Niger On relève le groupement des maîtrises privilégiées dans la partie haute et gau-
de Catherine et Olivier Banière. che de la matrice, là où les droits sont les plus collectifs et les moins exclusifs.

TABLEAU NO 65
La matrice des maîtrises fonc¡ères, un éch¡qu¡er pour pos¡t¡onner UNs sÉLscrloN DE MAÎTRISES PASToRALES
les stratégies foncières SRHeI- nrRtcAIN (ELR, 1995/96)
Après une représentation synthétique de la matrice des maîtrises foncières, Maîtrise Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue
j'en développerai des applications en revenant sur des sociétés pastorales, pis-
Commun à 1 2 3 4 5
cicoles, forestières et agricoles à travers le monde.
Tous Terres
Forages Forages
Une présentation synthétique du support matriciel de la théorie des de cures
publics * affectés*
maîtrises foncières A salées
<(ND Pistes
Puits Terroir
T¡.sr-sRu N" 64 collectifs trans-
villageois d'attache
PnÉsnNreuoN syNTHÉrreuE DEs 25 unîrnrSps B humance*
Deux
M0îtr¡se collectifs Céanes Pâtures
Maftrise
Maltrise absolue
c
'5^ Maitrise exclusive
ao spécialisée Accès
Maîtrise prioritaire Accès Un
€xtr
oãË minimale Accès
Accès
Prélèvement
Prélèvement Puits
Prélèvement Gestion collectif Champs**
a dÉ
=Éd Accès Prélèvement Gestion familial
Gestion Exclusion D
cd Exclusion
Aliénation Une personne
Champs** Champs***
E
Mode de
2 -t 4 5 * Occasionnellement réglementés par
co-sestion des dispositifs juridiques tels un Code
Public A pastoral ou un Code rural; ** En contexte d'agro-pastoralisme extensif ; ***
Commun à AI A2 A3 A4 A5
tous
En contexte de sédentarisation progressive
Externe B
Commun à BI BE B3 B4 BS On sait que l'activité de l'éleveur quand il est tenu de conduire ses trou-
( n > grouDes peaux à la ressource et non, comme dans l'élevage intensif d'amener les res-
Alliance C
sources à un cheptel stabilisé, est déterminée par une triple contrainte d'accès à
Commun à CI C2 C3 c4 C5
2 erouoes la ressource eau, à la ressource herbe et aux compléments minéraux qui sont,
Interne I) dans la matrice ci-dessus, associés aux cures salée et à des zonages particuliers
Commun à DI D2 D3 D4 D5 dans le sahel ouest-africain. L'art du bon berger est donc d'optimiser les distan-
I srouoe ces, facteur de fatigue pour les troupeaux, donc d'amaigrissement et de perte de
Privé E
Propre à EI E2 E3 E4 E5 valeur sur le marché en intégrant plusieurs risques qui ne sont ni de même na-
I pcrsonne ture ni de même prévisibilité : agression et destruction ou confiscation partielle
ou totale du cheptel du fait des hommes ou des animaux, épizooties dont on a
Le principe du codage des cases permet de faire l'économie de nombreuses vu un exemple chez les Nuer (supra,2" partie), répartition des précipitations et
répétitions tant dans la défrnition du contenu de chaque case que de I'appré- accidents climatiques qui permettent de prévoir les capacités d'abreuvement et
hension de sa place par rapport à toutes les autres. Dans l'ouvrage de référence,

onon gr socrÉrÉ, vol. 54,20t I DRorr ET soctÉTÉ, vol. 54, 2ol I


356 357
*

LA TERRE DE L,AUTRE LA TERRE, ENJEU pAt RlMoNrAL, DANS uN CoNTEXTE DE DÉvuLoppev¡ru'f oun¡BLtj

de pâturages dans des zones relevant du < tenitoire pastoral >> entendu comme dont on a déjà reconnu quelques comportements typiques dans la deuxième partie
I'aire d'extension maximale à laquelle peuvent accéder les éleveurs selon les aveclasociété Fang du Gabon (informations en italique).
critères du bon chef de troupeaux (l'ardo en puular), celui qui sait prendre dss On remarque que le regroupement des régimes d'appropriation a migré vers le
paris sans risques inutiles. centre et le bas de la matrice et que les formules relevant du droit modeme (en
Cette exigence d'imprévisibilité fait bien de l'activité d'élevage extensif uns 4ç- rnajuscule gras) se trouvent attirées comme par un aimant par la colonne de la
tion complexe à part entière. Elle suppose des accords < politiques > d'échanges ds oropriété privée. La distinction fondamentale est entre forêts classées et protégées
droits et de services entre groupes au moins à plusieurs cenûaines de kilomètes de ãt forêts non classées et livrées à la discrétion des exploitants forestiers, même si
distances des points principaux de rattachement. Dans un village du cente du la < coupe à blanc > devient plus rare.
Tchad, on m'avançait en 1994le chiffie, éminemment symbolique, de cent accords
de ce type avec des groupes situés aux quatre points cardinaux, en se felicitant de la Teer-sA.u No 66
diversité et de I'ancienneté de ces accords, condition même de la sécurisation des Appt-lc¡rlo¡¡ DE LA cRILLE DES MAÎTRISES FoNclÈRES
troupeaux. Mais elle suppose aussi, grâce aux compétences associées à I'odologie ,À nes snu¡,rloNs FoRESTIÈnBs on L'Esr-CAMERoUN
ou science des cheminements (supra, l*partie), que les bergers peuvent accéder
Maîtrise Maîtrise
aux ressources en herbe et en eau et s'adapter à des situations de carence, d'absence o Maîtrise absolue
't^ Maîtrise exclusive
ou d'épuisement de la ressource en disposant de süategies altematives. do spécialisée
prioritaire Accès Accès
€oo o..¡l Maîtrise Accès
Si on revient à la matrice précédente, et qu'on se situe en B3 < tenoir 9'ã minimale Accès
Prélèvcment
Prélèvement Prélèvcment
Gestion
Þ.É Accès Prólèvement Gcstion
d'atiache > (catégorie néo-modeme dont la généralité n'est pas assurée, même au Gestion
Exclusion Exclusion
Niger où elle a été observée et bien décrite par André Marty), on peut se methe Aliénation
dans la position d'un éleveur qui doit gérer son capiøl founager local et ses res- Mode dc I 2 3 4 5
sources prévisibles en eau (B2lC4) en organisant l'accès aw( cr¡res salées (vers Al), co-eestion
FORÊTS FORÊTS NON-
aux pâturages alentours (C3) et vers d'aufes ressources hydrauliques (A2l43). Il cl¡ssÉrs cmssÉrs ou
Public A
doit donc disposer d'un portefeuille de droits d'accès à ces ressources polr a{isurer Tous DOMAINE DOMAINE
oe L'Ér,otr NATIONAI-
la reproduction simple de son troupeau. Mais la reproduction élargie de son groupe
Fínage
passe aussi par son alimentation et maintenant que les rapports anciens de servage Aire de
Externe B chasse
foncíer sur
n'assurent plus des rentes en grains au profit des groupes dominants ou suzerains (ND aire
Cueilletle
(chez les Tamatchek par exemple), certains membres de la famille doivent produire collcctifs collecte* forestière
villaseoise
le grain, (mil et sorgho) sur les champs (E3lE4) plus ou moins stabilisés.
Interne/ FoRÊT
Si la représentation matricielle se substitue ici formellement à la représentation Externe C COMMU.
mentale du berger, nous sonìmes dans les deux cas en face d'un ensemble com- Deux NAT'TAIRE
collectifs
plexe des droits sur les ressources induisant par extension des droits sur des espaces Champs
qui, pour certrains, relèvent de rapports tout autant politiques que fonciers. CoNCESSIONS
cultivés
Jachères Annes
Par ailleurs, ces dispositiß sont d'âge et d'origine diftrents et pounaient êfre en Interne D Cueillette sur BOIS D'GUVRE
APPRoPRIÉs
moabi Réseau de fatniliales
concurrence s'ils apparaissaient dans la même case por¡r le même groupe au même Un Piégeages VENDUS AUX
collectif éloígné** pistes de
endroit. Cerûaines règles de gestion peuvent rester endogènes alors que, lorsque les Cueíllette EXPLOITANTS
chasse
moabi
techniques utilisées ou les coûts récurrents le nécessitent, les règlements sont élabo- proche
rés par des services adminishatiß et sont dits < publics >, ainsi pour les forages pro- PRoPRIÉTÉS
Privé E FoRÊrs ÞnrvÉrs
fonds dans le sahel ouest-africain. Une PRtvÉEs IMMA-
pcfsonne 1'RrcrrLÉEs
M aîtrise s fon ciè re s foresfêres
* Escargots géants sur le finage forestier villageois ;
** Arbre dont les fruits
Dans l'exemple suivant, présenté par Alain Karsenty en 199926s,la distinc-
tion entre deux régimes de gestion met en évidence la confrontation entre deux sont particulièrement recherchés.
mondes, celui de I'administration forestière très largement orientée dans ses choix
par les politiques développées par la Banque mondiale (informations en majuscu- La forêt communautaire est une coquetterie de la législation camerounaise,
les) et celui des hommes de la forêt, appartenant à une civilisation du panier et supposée laisser une partie du capital forestier à la disposition des villages, à
chãige pour eux d'en assurer une exploitation durable. Les expériences de la
265. Alain KARsENTv, < Vers la fin de l'État forestier ? Appropriation des espaces et partage de la premièrè décennie du XXIe siècle ne sont pas concluantes et la concurrence d'un
rente forestière au Cameroun >, Politique africaine, vol.75,1999, p. 147-161.

DRotr ET soclÉTÉ, vol-. nnotr er soctÉrÉ, voL. 54, 20l I


54, 2ol I
3s8 3s9
LA TERR.E DE L'AUTRE LA,TERRE, ENJEU PATR¡MONIAL, DANS UN CONTEXTE DE DÉVELOPPEMEN'I. DURABLE

mouvement d'appropriation des forêts et des arbres ayant une valeur commer-
ciale notable remet en cause cette tentative intéressante de maintenir une cer-
taine gestion communautaire. T¡sr,E¡u No 67
On a déjà noté à propos des Fang du Gabon que dans ces sociétés < forestiè- FoNCrÈREs MoBILlsÉES pAR LA
Mnîrnlses
res > la cueillette et la collecte sont des éléments importants du régime alimen-
Cotvtrr¡uNlurÉ nuu¡¡B pÉRUVIENNE DE SINTo
taire quotidien. Si les arbres fruitiers éloignés ne peuvent être surveillés et ainsi
relèvent du régime du premier passant, premier servi, sauf si I'existence d'q¡ Maîtrise Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue
cheminement manifeste une pratique de cueillette en cours, pour les arbres pro-
ches une cueillette non autorisée peut être considérée cornme un vol et faire Commun à 2 3 4 5
I'objet des sanctions prévues par les coutumes locales.
Tous Territoirc
M aîtrises agro-foncières avec irrigation commune A Commu-
nauté*
L'exemple suivant a été recueilli lors d'un stage de recherche dans une
communauté des hauts plateaux du Pérou par Claire Aubron 266. <N>¡
Parcours Cultures à Fourrages
Quelques enseignements sont à relever. D'une part, on observe le regrou- collectifs irrigation sec, parcoufs dcs parcours
pement des maîtrises vers la partie droite, donc I'influence des caractères ex- B
clusif et absolu des régimes d'appropriation, avec I'influence déterminante des
Deux Fourragcs
rapports capitalistes et I'influence du marché. Mais, la marchandisation affecte Cultures à
Collectifs
les ressources tirées de l'activité agricole ou d'élevage et non de la tene qui scc, pârcours Tcrres
c irriguóes
reste ( en commun >1. Par ailleurs, il y a une gradation dans le traitement des
ressources. L'eau est juridiquement une ressource dont le prélèvement est ré- Un Fourrages
glementé et dont les ouvrages hydrauliques peuvent faire l'objet d'une protec- Culh¡res à
collectif Inigation Inigation Terres
sec, parcours
tion particulière (maîtrises spécialisées). Les produits agricoles (cultures à sec) D irriguécs
font l'objet d'une protection forte (exclusion) mais ne sont pas soumis au mar-
Une
ché car I'aliénation est réservée aux fourrages. La communauté de Sinto est personne
maintenant bien intégrée dans le capitalisme et les rapports de marché, mais
E
celui-ci n'étant pas généralisé, les rapports de propriété privée de la terre y sont
encore inutiles, donc prohibés. Et, sans doute, une des garanties que se donne la * Légalement, la communauté est la seule < propriétaire > de I'ensemble des
communauté est, tout en intervenant d'une manière directe et précise (la co-
tenes qui sont cependant exo-inaliénables, de même que l'État est le seul pro-
lonne I réglementant le seul droit d'accès n'est pas utilisé), de ne pas autoriser
priétaire de I'eau.
une privatisation tant des espaces que des ressources (la ligae E est également
entièrement vide !).
lntégration des représentat¡ons d'espaces aux maîtr¡ses fonc¡ères
On sait combien une lecture anthropologique des rapports de l'homme à la
tene a été influencée par la découverte progressive de représentations origina-
les opérant < à l'état pratique ) et sans que les acteurs en aient conscience. La
conjonction de nos informations autorise à compléter le tableau matriciel de la
manière suivante, puis à l'illustrer de manière inattendue.

266. Claire AUBRoN, < Individus et collectifs dans I'appropriation des ressources : le cas d'une
communauté andine péruvienne >>, Autrepart, vol. 34, 2005, p. 65- 84.

onolr nr soclÉrÉ, vol-. onott er socrÉrÉ, vol. 54, 2ol I


54, 2ol I
360 361
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, ENJEU PATRIMoNIAL, DANS uN coNTExrË DË DÉvELoppEMttN'f DURABLtj

bre, était jadis un moment social important. Deux châteaux, une église en partie
T¡.sLBRu No 68 romane, une assez bonne protection des sites font de ce village de 850 hts un
Lns nBpnÉsnNTATIoNS D'EsPACES essoclÉes ¡,ux ueÎtRIsrs lieu agréable à vivre. La concentration des exploitations agricoles a fait passer
les << fermes ll d'une quinzaine à cinq actuellement, la vocation du village étant
Maîtrise
o
M¡îtrise
Maîtrise
absolue de plus en plus résidentielle et l'évolution allant vers une ( rurbanisation > que
'E^d
Maîtrise
spécialisée
exclusive
Accès l'équipe municipale s'efforce de contrôler en n'autorisant plus de projets de lo-
Òõ Maîtrise prioritaire Accès
o.È minimale Accès
Accès
Prélèvement
Prélèvement tissements, considérant les infrastructures municipales en voie de saturation.
Prélèvement Gestion
ãd
Accès Prélèvement Gestion
Exclusion
Deux écoles, I'une publique et l'autre privée, chacune de quatre-vingt élèves
Gcstion
o Exclusion environ recrutent dans les villages environnants.
Aliénation
E
¿ L'exploitation de la matrice correspond à la connaissance que j'ai développée
Mode de
depuis mon enfance des droits qui peuvent s'exercer sur le territoire de la com-
I 2 3 4 5
co-sestion mune, selon une approche qui relève plus du < dire d'expert )) que d'une connais-
Public A sance systématique par une enquête de terrain qui révèlerait d'autres droits que
Commun à AI A2 A3 A4 AS ceux dontj'ai pu observer I'usage au fil des années, mais avec de longues absen-
tous ces. Ma réponse illushe d'abord la réalité d'une pluralité de droits qui s'exercent
Externe B
Commun à BI BE B3 B4 B5 au vu et au su de tous ou du plus grand nombre, droits qui sont tenus pour des
(( n ) grouþes usages, plutôt que des coutumes, et qui représentent des faisceaux de droits queje
Alliance C vais commenter en privilégiant les représentations d'espaces qui y sont associées.
Commun à CI c2 C3 c4 c5 J'opère donc une lecture en colonne de ces données.
2 srouoes
Interne I)
Commun à DI D2 D3 D4 D5
T¡.sr-nA.u No 69
I groupe
Privé E
Sot-utlous NÉo-CoMMUNAUTAIRES À L'ÉcHsLLg D'uN vtLLAcE ptcARD
Propre à EI E2 E3 E4 E5
I Þersonne Maîtrise Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue

d
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F.

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oÉ E sã Commun
à
I 2 3 4 5

.9 5o É'{oE .Í Ðt ú Sentier ROUTES


Représentations
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AccÈs AU NATIONALES
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DOMAINE

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!v Ëo á Ëo Í-ví åEi9 A Senticrs dc
SAUvAGINE
COMMUNAUX
COMMU-
COMMUNAL
o o ,o f- .o f- tÀ NALES
F F F Ë grande CANAL DE LA (le principal)
randonnée SoMME
AIRE DE

Ce développement de la complexité est une application logique de mes


<(N)>
Sociétó de SALLE DEs
PROTECTION
d'un
LOTISSEMENTS

choix de méthode, mais il


est possible que les exceptions me conduisent à re- collectifs
CHEMINS
VICINAUX
chassc cn
plainc (droits
FÈTES
TERRAINS DE
immsuble
Droits dans
coopérations
voir ma copie pour les maîtrises intermédiaires. Par contre, comme on le cons- B
dc chassc) FOOTBALL
classé
agricolcs
(pigconnicr
tate, je postule, que la présence dans la société modeme des représentations les du châteaul
plus complexes induit la pratique potentielle de I'ensemble des maîtrises, selon Locatlons
Achat
ies besoins et les intérêts en cause qu'il faut expliquer cas par cas. Un exemple Deux HUTTES Échanges de
groupé
Parcours
Collectifs Ére¡¡os travail ou de
pris en Picardie va l'illustrer. équitation matéricl
c pôche à la machine
agricolc
lisne
Une illustration française, en Picardie
Un Chasse au MAIRIE GAEC
Ce village picard, situé dans la vallée de la Somme à une quarantaine de collectif bois cn Écor-B Jeunes
D société PUBLIQUE agriculteurs
Kms de son estuaire, est d'abord réputé pour la chasse au gibier d'eau dans ses
marais, puis au gibier à poil et à plume dans ses bois qui sont pour une part Une Chasse au PRoPRTÉrÉ
Bucheron- MARES
loués par des associations de chasseurs et, pour une autre, directement utilisés personne bois sÂrrn/Nor.r
nagc PRrvÉEs
par leurs propriétaires. L'ouverture de la < petite chasse ) en plaine, en septem- E þropriétaire) nÂrrn

onolr ¡r soclÉrÉ, vol. 54, 20t I 363 onorr ¡r socrÉrÉ, vol. 54,20r l
362
LA I-ERRE, ÈNJEU pAfRtMoNtAL, DANs un co¡¡r'Ex're ou uÉvELoppEMENt'DURAuLE
LA TERRE DTj L,AUTRE

Légende : en majuscule : Patrimoine immobilier ; en minuscule romain pas apprécier mais qui peuvent être pratiquées de manière responsable et écolo-
Activités centrées sur des immeubles ; en italique sur des ressources' giquement profitable.
La colonne 3 est dominée par les rencontres et les échanges. La rnaîtrise
La colonne I correspond à un processus de territorialisation en lien avec la est -dite à juste titre spécialisée parce que la gestion de chacune des ressources
-
reconnaissance de droits d'accès. Trois cases sont utilisées, la case 41, accès au et des biens qui sont en cause obéit à un principe de spécialisation emportant
marais étant la plus emblématique car si le marais est commun à tous pour appro- pour chaque catégorie une réglementation ou une organisation particulières.
cher certains plans d'eau, il est maintenant placé sous I'autorité de I'Observatoire Si les routes nationales et les voies départementales et communales (43) re-
des sites naturels de Picardie qui y surveille l'évolution de la flore et de la faune lèvent pour la circulation du Code de la route, leur entretien fait I'objet de bud-
et lutte en particulier contre I'envahissement de certaines plantes. gets différents et on observe facilement que les budgets départementaux sont à
En entrant dans le marais, et avant d'emprunter les parcours maintenant flé- la peine. Il y a sur la commune une route nationale (RN n' l), diverses routes
chés, il est demandé par un grand panneau au visiteur d'adopter une attitude départementales et des voies communales dont certaines sont réservées aux
écologiquement protectrice de la diversité des espèces et de la durabilité des usagers agricoles.
milieux. Par ailleurs, le finage villageois est traversé en haut de pente par un Le fleuve Somme a été canalisé dans les années 1840 rnais a perdu sa fonc-
sentier de grande randonnée (GR n'21) qui inscrit ce micro-territoire dans le tion de voie de transit pour I'exportation des grains. Ce canal avait été laissé à
maillage des itinéraires pédestres transnationaux. I'abandon jusqu'à ce qu'une inondation de la vallée de plusieurs semaines
La case Bl correspond à des usages bien connus de gestion de droits de pas- vienne rappeler en 2001 les contraintes de la gestion des voies d'eau. L'infra-
sage entre voisins. Par contre, Cl est plus intéressant: deux centres d'équitation structure est utilisée pour le tourisme nautique à l'échelle européenne, mais la
occupent respectivement les < bas > proches du marais et les < hauts >> collinaires, halte aménagée la plus proche est à 3 kms du territoire de la commune.
deux espaces autrefois marginalisés et maintenant traités comme des < com- Les installations en 83 sont parmi les plus populaires du village qui com-
muns )) à l'usage des pratiquants d'équitation. Une activité socialement valorisée prend deux salles des frtes et des associations puis des installations sportives,
est ainsi productrice d'un processus de reterritorialisation, accompagnant les en particulier deux terrains de football aménagés dans I'entrée du marais, ac-
promenades et les concours hippiques. Les bicyclettes sont aussi un autre moyen cueillant des équipes de differents âges qui participent honorablement aux der-
de découvrir le terroir et d'en explorer toutes les ressources. Il n'y a cependant bys locaux.
pas d'infrastructure spécifique ni d'association de randonneurs. En C3, j'ai introduit les pratiques d'échange de la force de travail ou de ma-
La colonne 2 est entièrement consacrée à la chasse et à la pêche. S'il est tériel, une vieille tradition picarde s'inscrivant dans sa vision communautaire de
-
vrai que le fait de chasser ne se résume pas à une science du cheminement, ou la vie au village et qui perdure malgré la montée de I'individualisation. J'aurai
odologie et qu'il y a dans la chasse à la hutte un aspect statique, lié à l'attente pu y ajouter le parlage des fruits des vergers ouvrant à des cycles de prestations
du passage de la sauvagine, celle-ci est (en A2) un commun à tous, mais c'est et de contreprestations entre voisins qui retrouvent I'esprit de I'Essai sur le don
une explication théorique car tous, en fait, ne peuvent pas chasser ne disposant de Marcel Mauss þré-cité).
ni de permis (82) ni des conditions matérielles (huttes pour la sauvagine en Enfin, en 83, j'ai tenu à mentionner les activités de bucheronnage et
C2), en particulier les droits de chasse au bois (D2) qui sont onéreux et sont l'exploitation forestière à titre privé. Dans chaque maison ayant un jardin, il y a
soumis à des conditions sociales implicites de présentation, donc sélectionnent une tronçonneuse plus ou moins performante et le bois de feu est recherché,
les candidats selon des considérations d'appartenance sociale. Les héritiers (E2) vendu à l'extérieur comme une activité < informelle > par certains habitants. Il
encore capables de maintenir leur rang et d'inviter dans leurs bois leurs com- y a un marché local informel avec ses pratiquants réguliers qu'on retrouve sou-
mensaux sont évidemment de plus en plus rares. Le maintien des traditions est vent dans les activités de chasse et de pêche.
ainsi une occasion à saisir trop rarement observable. La colonne 4 est caractérisée par le principe de l'exclusivité qui peut dé-
On ne doit pas oublier que la maîtrise prioritaire qui est ici mise en æuvre est
- on I'a vu précédemment, sur une véritable
boucher, politique de sanctuarisa-
associée au prélèvement et qu'il s'agit donc toujours, dans ces activités de chasse tion, donc de vide ou d'expulsion des populations humaines ou animales. ll
non pas de tuer pour faire de la viande mais de prélever selon un quota chaque n'en h'est pas ainsi dans ce village mais le principe d'exclusivité a deux appli-
année attribué et qui génère tout au long des mois d'hiver et de printemps une ac- cations d'une part pour la gestion des ressources et d'autre part pour la gestion
tivité d'agrainage, parfois de piégeage, et la participation pour les chasseurs à des des biens. L'exclusivité conceme les ressources piscicoles des mares commu-
battues contre les sangliers ou d'autres nuisibles. De même, les pêcheurs rejettent nales affermées et des mares privées.
une grande partie des poissons car il est plus important de valoriser le coup de En 84, j'ai indiqué I'existence d'une procédure de protection frappant une
poignée dans le lancer ou le choix du hameçon que le poids de la pêche. zone connexe à un pigeonnier du château << d'en haut > datant du xvtt siècle en
La chasse et la pêche sont des activités éminemment sociales qui ne concer- torchis et inscrit au supplément de I'inventaire des monumcnts historiques. Une
nent plus seulement la partie masculine de la société, qu'on peut sans doute ne rampe de Vl, construite par les Allernands en 1943 dans un boisement voisin,

nnorr sr soclÉrÉ, vol. 54, 20l I


364 365 lnorr Er socrÉrÉ, vol, 54, 20 l l
LA 'fnRR¡, ÈNJÈu pA'f RIMoNrAL, DANS uN coNi EXt E DE DÉvELoppEMEN't DURAtìLE
LA ].ERRE DE L'AUTRE

n'a pas bénéficié des mêmes mesures tout en faisant partie du patrimoine mé- fictions juridiques, la conception du foncier cornme bien-fonds révèle ici ses limites
moriel local. Enfin, en D4, j'ai mentionné deux bâtiments, la Mairie et l'école dans la mesure où, comme nos conventions d'écriture I'ont illustré dans le tableau
publique qui tout en faisant partie du domaine privé de la commune ont des ci-dessus, tantôt c'est le statut du fonds qui prédomine et tantôt c'est celui de la res-
missions qui en font par leur affectation des biens, au moins temporairement, source, rare, prisée, source de plaisir plutôt que produit de consommation.
inaliénables, à la difference d'autres biens immobiliers communaux. Depuis les travaux de thèse d'Olivier Barrière sur la gestion des ressources et
Ces autres biens immobiliers sont en 45, à la fois à la disposition de tous des droits fonciers dans le delta intérieur du fleuve Niger, au Mali, travaux réali-
donc - domaniaux mais relevant d'un régime de propriété privée. Dans la case D2 sés sous ma direction, et la publication des résultats des travaux de tenainz6?,
j'ai introduit deux situations fort différentes, d'une part les lotissements, d'autre I'exploitation des potentialités de la matrice des maîtrises foncières a été associée
part les droits détenus individuellement par les cultivateurs dans les coopératives à l'élaboration d'un cadre théorique global dit < foncier-environnement D et par
ãgricoles installées dans des communes voisines. Il existe plusieurs lotissements lequel Olivier et Catherine Banière ont proposé une redéfinition de I'objet. Je
dont un d'une taille assez importante (une quarantaine d'habitations) pour avoir vais, dans une dernière section, reprendre I'exposé de leur démarche en ce qu'elle
déstabilisé l'équilibre politique au sein de la municipalité durant une mandature, va nous introduire à une problématique de développement durable dont je traite-
cette aventure servant de < leçon >> pour conduire à éviter de la renouveler. Les rai dans le chapitre 8.
lotissements paraissent extérieurement bien gérés et les règles relatives à
I'esthétique collective sont respectées, même si les habitants du plus important dit
Le foncier-env¡ronnement, un cadre théorique prop¡ce à la
< du potager > des néo-ruraux, ont tendance à l'autarcie.
pr¡se en compte dynamique de la gest¡on des ressources
Quant à I'importance du patrimoine détenu dans les coopératives, on re-
trouve ici aussi, au moins chez les agriculteurs, l'héritage du communautarisme < fruitières >
picard. L'achat groupé entre plusieurs exploitations du gros matériel, en parti-
culier des moissonneuses batteuses était une pratique reconnue' surtout entre La contribution d'Olivier et Catherine Barrière à la recherche sur les maîtri-
apparentés. Cette pratique semble cependant en nette régression. Les groupe- ses foncières et, plus généralement à la gestion patrimoniale, a été bien tnise en
ments agricoles d'exploitation en cornmun (GAEC) représentent une autre ap- évidence par la publication en 2002268 de la thèse de droit soutenue par Olivier
proche du métier d'agriculteur par une nouvelle génération plus soucieuse de cinq ans auparavant.
qualité de vie et d'épanouissement des producteurs. Deux GAEC sont actuel- Se situant à l'égard de la théorie des maîtrises foncières, leur propos est il-
lèment en fonction, accompagnant I'installation de nouvelles unités de produc- lustré par les phrases suivantes :

tion associant élevage laitier et polyculture (dont le maïs et les plantes sarclées). < Quant à nous, les maîtrises que nous développons répondent à une dé-
Enfin, en E5, on a introduit I'incontournable référence à la propriété privée Jìnition émanant d'une approche environnementale qui rompt avec une
des biens des immeubles bâtis et non bâtis qui constituent effectivement logique strictement þncière. Elles conduisent à distinguer une gestíon
I'essentiel du régime de I'appropriation comme on peut s'y attendre dans le effective reliée aux actes de chqcun et une gestion intentionnelle don-
nord de la France en ce début de xxt" siècle. nant lieu à une forme de maîtrise permettant d'orienter les comporte-
Mais, et c'est en cela que l'usage de la matrice et des questions qu'elle nous ments des acteurs. De plus, nous ne situons pas la logique des pratiques
pose est intéressant, si on compare le modèle théorique du Code civil qui ouvre locales dans le cqdre des "modes d'appropriation" de l'espace mais
nos analyses et la présentation de l'état pratique des faisceaux de droits dans le plutôt dans un rapport de pouvoir de gestion qu'expriment des droits (de
tableau ci-dessus, on relève deux points : passage, de prélèvement, d'exploitation, d'exclusion et de gestion inten-
D'une part, les droits sont largement répartis sur I'ensemble de la matrice et, tionnelle). Enfin, le passage du droit à la mqîtrise définit un système de
sans doute en relation avec des conditions écologiques remarquables (marais, gestion patrimoniale des relations environnementøles des hommes au
bois), les droits associés aux maîtrises minimale et prioritaire ont une fréquence milieu, au sein de rapports internes et externes des commwtautés. > (C.
de mobilisation qu'on ne trouve pas dans I'autre exemple picard, celui du Ver- et O. Banière,2002, p. 314-315)
mandois dont j'ai traité dans la troisième partie.
Je vais, dans les paragraphes snivants, examiner ces arguments et en dégager les
Vingt et une cases, au moins, sur vingt-cinq sont utilisées et je n'ai nulle- implications possibles pour un enrichissement de la démarche matricielle.
ment le sentiment d'avoir épuisé la complexité des pratiques patrimoniales.
D'autre part, ma réponse associe les biens immobiliers et des ressources ti- 267. Cathcrinc ct Olivicr BARRIÈRE, < Approchcs cnvironncmcntalcs : systèmcs loncicrs dans lc
rées du terróir ou qui ysont exploitées (sauvagine). Si les premiers sont indubi- dclta intóricur du Nigcr >, i¡ Éticnnc LE RoY, Alain K¡nseNrv ct Alain BERTRAND, La sécu-
tablement des conitituants ( par nature )) dit le Code civil, des rapports fon- risation foncière en Af ique, pour turc geslion viable des ressotrces renouvelables, Karthala.
ciers, les autres peuvent être tenus pour des immeubles par destination comme Paris, 1996, p. 127-175.
268. Catherine ct Olivicr BARRIÈRE, Un droit à inventer, foncier et etpironne,neilt dans le delta
nous I'avons vu dans la troisième partie. Mais quoiqu'on puisse faire dire aux intérieur du Niger, IRD Éditions, Paris, coll. n À travcrs champs r>, 2002,474 p.

DRolr ET socrÉTÉ, vol.54,201 r


DRorr ET socrÉTÉ, vol-. 54, 20l I
366 361
LA TERRE DE L'AUTRE LA TERRtt, IÌNJEU pATRtMoNIAL, DANS uN coNTExrE DE DÉVELoPPEMENT DURAllLtj

Le principe : une approche environnementale << Une lecture foncière environnementale replacée dans un contexte particu-
lierfait apparaître une construction qui permet à dffirents organes de gestion
Elle repose, dans la figure no 10, sur une systématisation de la place de la de s'exercer sur un même espace, de façon responsable et légitime. La possibi'
ressource par rapport aux travaux sur La Mobilisation de la terre 1991, puis sw lité d'une telle superposition trouve d'abord son origine dans un schéma illus-
une lecture plurielle des rapports entre ressources et maîtrises poltr une meil- trant I'articulation des rouages iuridiques à partir de lq dichotomie entre
leure gestion du patrimoine ainsi constitué. I'espace et la ressource > (C et O. Barrière, 2002, p.295) La figure I 1 suivante
Il est intéressant de confronter cette figure à celle de Sandberg þupra, fi- Gt. 295) illustre leur propos.
gure n" 9). À h distinction de deux niveaux collectif et opérationnel, C. et O.
Barrière en proposent trois dans un ordre discriminant: contrôle de I'espace,
contrôle de la ressource, appropriation. De ce fait, l'appropriation, au lieu d'être FIGURE N" I I
le point de départ du raisonnement chez Sandberg (et, peut-être chez E. Os- SvNrgÈsp oB LA FIGURE No6, BennlÈnn, 2002,p.295
trom) n'en n'est que l'aboutissement, voire un aboutissement possible seule-
ment. D'autre part, I'appropriation ne porte que sur la seule ressource et non sur
l'espace. Ceci est justihé dans le contexte de l'étude, le delta intérieur du Niger,
mais n'est pas généralisable à toutes les sociétés puisque certaines, les sociétés
(E) Ressources (R)
capitalistes ou inscrites dans le capitalisme, autorisent l'appropriation non seu- Espaces
lement de la ressource mais de l'espace. L'appropriation sera cependant réin-
troduite cornme catégorie pertinente dans la présentation de O. Banière de
2007 (infra).
FIGUREN" 10 Niveau I Accès .-> Prélèvement
Lns Ntrø,cux DE RELATIùNS ENTRE L'ESPACE ET LA RESSoURCE
(BennÈnr, 2002,v.294)
Droit de passage (E) (à tout espace ouvert) (a)

+ droit de prélèvement (R)


Contrôle de I'espace

Espace droit de passage,


(écosystème)
GrtF droit d'exclusion Niveau 2 ß,xclusion r-> Exploitation
Droit exclusif (E) (b) (c)

Accès à la ressource + droit d'exploitation (R) (pastorale, agricole, halieutique)

Ressource droit de prélèvement/


rF> droit d'exploitation
þiotique)
Niveau 3 Disposition
Appropriation (R)
Appropriation de la ressource
(Éléments
récoltés, cueillis,
Fruit/produit droit de disposition broutés, ramassés,
þien) ktx. chassés, pêchés)

Légende
(Jne superposition de mqîtrises sur une même ëtendue, catactëristique du (a) Prélèvements de ressources forestières pastorales, halieutiques, cyné-
topocentrisme. gétiques ;
Privilégiant des légitimités plutôt que des maîtrises, les auteurs écrivent :
(b) Exclusion agraire, pastorale, halieutique
(c) Exploitation pastorale, agricole

oron gr soclÉrÉ, voI-. DRorr ET soc¡ÉTÉ, vol. 54, 20l l


54, 2ol I
368 369
LA. TERRE DE L'AUTRE LA TERRE, ENJEU PATRIMONIAL, DANS UN CONTEXTE DE DÉVELOPP1ìMEN,f DURABLE

L'analyse repose donc sur une triple distinction : d'une part distinguer entre Teslseu No 7l
espace,et ressource, d'autre part distinguer entre l'objet ou le support et sa valo- DISTINCTION DES TYPES DE MAÎTRISES
risation cornme ressource et enfin, associer le statut de la ressource à celle d'un SELON QU'ELLES SONT FONCIÈRES (FO) OU FRUITIÈRES (FR)
espace. Les conséquences vont en être tirées enhe 1996 et2007.
Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue
Si le droit foncier intéresse le sol, le droit foncier environnementul
<¡ Maîtrises
concerne qussi les éléments qui s'y rattachent, la ressource ne pouvant Fo Fr Fo Fr Fo Fr Fo Fr Fo Fr
être appréhendée isolément de son supporL L'élément naturel en tant
que tel ne constitue pas une ressource, il le devient sans qu'il y ait for- É
ô
É
o ô (d
o o
cément une appr,ëhension physique. La relation entre I'espace et lq res- .0)
o (d
o
o o ñ
source est essentielle, car le cheminjuridique conduisant à la ressource o
o þ d o ro
.d) o o 6
nécessite toujours un droit préalable sur I'espace > (Ibidem). ,1 .o È
x X o
t¡ì
À EI
Irl Ê o
à
À la recherche de la dimension juridique de l'espace ressource Gestion ll t2 2l ')) 3l 32 4t 42 51 52
PUA
En 1996, prenant en considération les avancées de C. et O. Barrière, je vais,
en conclusion de la première partie de Lø sécurisationfoncière (op. cit.,p. 177- ExB
181), tenter une première synthèse qui sera elle-même reprise et enrichie par IIEC
Olivier Barrière en 2007 . InD
PrE
La synfhèse de 1996
Légende
Partant d'une esquisse de la figure précédente publiée par C. et O. Barrière
dans La sécurisation foncière p.163, j'applique I'idée d'un dédoublement de Selon nos conventions précédentes, les modes de gestion sont dits publics
registres entre maîtrises foncières portant sur les espaces et fruitières portant sur (Pu) s'ils sont communs à tous, extemes (E) s'ils sont communs à < n ) grou-
les ressources. pes, intemes-externes (I/E) ou d'alliance s'ils sont communs à deux groupes,
internes (I) s'ils sont communs à un groupe et privés (Pr) s'ils sont propres à
TesLBeu N" 70 une personne physique ou morale.
M¡,îrnrses FoNcrÈREs ET FRUITIÈRES Il est naturellement possible de conserver deux matrices distinctes selon les
Maîtrises Foncières Fruitières usages qui en seront faits.
lesoaces) lressources)
TABLEAU NO 72
minimale acces abord
prëlèvement
M¡îrnrsss FoNCrÈREs
Dnontalre extraction
spécialisée sestion exploitation
Maîtrises
exclusive exclusion marchandisation Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue
absolue aliénation disposition Accès Extraction Gestion Exclusion Aliénation
Modes
En italique, les catégories communes aux deux démarches. de gestion ll 2l 3I 4t 5l
Public
Le tableau suivant est légèrement plus riche que celui publié en 1996 car il A
contient deux termes, abord et exhaction, que je n'avais cru utile d'introduire Þxteme
qu'en 2002 en reprenant la présentation d'ensemble de la démarche < De la pro- B
lnteme-
priété aux maîtrises foncières ... > (Vivien, 2002,p. 156). Exteme C
J'avais accompagné ce tableau d'un diagramme présentant un parcours fléché lnteme
typique associant les colonnes des espaces et des ressources, et allant de I'accès à D
Privé
la disposition. Je ne crois pas utile de le reprendre ici car on pounait y lire quel- E
que déterminisme. J'avais également proposé de distinguer deux types de matri-
ces et deux niveaux de maîtrises.
Pour les types de matrices, on peut les interpréter dans un seul support cornmun'

rnolr ¡r socrÉrÉ, vol. DRorr ET socrÉTÉ, voI-. 54, 20l I


54, 20l I
370 371
LA TERR¡ DE L'AU,TRE LA TERRE, ENJEU PAI.RIMONIAL, DANS UN CONTEXl.ts DE DÉVELOPPEMENl. DURABLE

T¡sr-eA,u No 73 autres (...) l'exploitation des ressources comportqnt gestion foncière dans la
M¡.îrnrsss rnulrrÈnBs maîtrise spécialisée, exclusion et marchandisation dqns la maîtrise exclusive et
la possibilité de disposer de la ressource dans la møîtrise absolue, aboutissant
Maîtrises à son aliénation, au moins selon lq théorie civiliste n (Le Roy, 1996, p. l8l).
Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue
Accès Exclusion Aliénation
Mais je n'avais pas voulu aller au-delà et entrer dans la distinction jadis
Extraction Gestion
Modes
proposée par l'économie institutionnelle et déjà évoquée par Sandberg ci
de gestion 12 22 32 42 52 dessus (figure n" 9) entre < les droits de niveau opérationnels (rights ctt opera-
Public tional level) pour les droits d'accès et de prélèvement et les droits de choix col-
A
Exteme rieurs > pour des raisons qui pouvaient relever autant d'une idéologie propriéta-
B riste que de bonne raisons scientifiques (non exposées).
Inteme- Dans une étude récente 26e Olivier Barrière, reprenant ces distinctions les
Externe C
prolonge ainsi :
Inteme
D < Mais la responsabilisatiott de la gestion sur un acteur est discutqble.
Privé
Au lieu de considérer que la gestion est le fait dëlibéré d'une institution
E
qui dispose de ce droit (de gestion), il semble plus opportun de considé-
rer l'approche en science de la gestion qui définit la gestion sous
En conclusion de mon étude de 1996, je relevais que ( /es possibilités de
I'angle plus large comme "l'ensemble des actions anthropiques qui,
lecture qu'offrent les croisements de ces catégories peftnettent de réunir cer-
consciemment ou non, intentionnellement ou non, ont une influence dé-
taines des conditions d'une analyse de la complexité de la gestion dura-
terminante sur ses qualités : c'est cet ensemble que I'on dëfinit comme
ble/viable des ressources renouvelables. L'association ou lq dissociation des
la gestion ffictive".Vu sous cet angle, le concept de gestion fait réfe'
droits sur les espaces ou sur les ressources permet de sélectionner les maîtrises
rence à l'exercice d'une responsabilitë d'ensemble. Ð (2007, p. I 14)
non seulement en relation avec I'impératif juridique propriétariste mais égale-
ment avec les principes d'une gestion viable. Dans cette perspective, c'est à O. Barrière se propose donc d'introduire un sixième niveau d'analyse qu'il
nouveau le binôme mqîtrise spécialisée/maîtrise exclusive qui retient associe au droit de gestion intentionnelle et qui < consiste à orienter le compor-
l'attention ri (Le Roy, 1996, p. 181). tement des acteurs locaux dqns deux sens : celui d'un développement économi-
Mais une nouvelle difficulté (que je n'ose tenir pour la demière) va apparaî- que et celui d'une préservatíon de la capacité de régénération du milieu et de
tre : où se situe la viabilité d'une bonne gestion juridique ? C. et O. Banière la conservation de la biodiversitë. Ce droit se dëfinit dans une "maîtrise inten-
avaient, dans le texte introductif précité (2002, p.315) identifié trois cond! tionnelle" portant sur les espaces et les ressources. Cette maîtrise intention-
tions: distinguer une gestion effective reliée aux actes de chøcun et une gestion nelle ne peut donner de résultats qu'en associant étroitement les acteurs locqux
íntentionnelle donnant lieu à une þrme de maîtrise permettant d'orienter les aux objectifs poursuivis et en procédant par les diffilrentes voies incitatives,
comportements des acteurs. Puis ils avaient souligné le rôle d'<< un rapport de contractuelles et réglementaires > (2007, p. I l7). Enfin, avant de proposer dans
pouvoir de gestion qu'expriment des droits (de pøssage, de prélèvement, un tableau récapitulatif l'architecture du système qu'il préconise, Olivier Bar-
d'exploitation, d'exclusion et de gestion intentionnelle). Enfin, le passage du rière inscrit sa définition dans la conception anglaise du << stewardship > que
droit à la mqîtrise définit un système de gestion patrimoniale des relations en- nous avions découverte dans la troisièrne partie. < La maîtrise intentionnelle est
vironnementales des hommes au milieu, au sein de rapports internes et externes celle d'une surintendance dont I'obligation se situe dans la transmission inter-
des communautés >. Autant les deux dernières conditions paraissent effective- gén,ërationnelle du patrimoine v.
ment répondre à l'état d'avancement d'une recherche en anthropologie du droit On remarquera que I'auteur introduit pour partie une terminologie nouvelle
et vont faire l'objet de développements dans le demier chapitre de cet ouvrage et qu'il cherche à interpréter une dynamique qui dépasse la distinction entre es-
consacré à la gestion patrimoniale, autant distinguer une nouvelle maîtrise peut paces et ressources qu'il tenait pour cardinale auparavant. La référence à la res-
apparaître inutilement compliqué, dès lors que les principes de distinction ayant source reste inscrite dans une partie de la terminologie mais le concept fonda-
guidé la démarche de modélisation ne sont pas retenus. mental est < celui de maîtrise foncière environnementale >. On retnarque éga-
lement que la maîtrise absolue qui avait disparu dans l'ouvrage de 2002 est ré-
De nouveaux niveaux de maîtrises à distinguer ?
En conclusion de mon étude de 1996, je relevais également que << cette pré- 269. Olivier BanntÈnE, < L'intégration du droit dans la dialcctiquc sociótós-ócosystèmcs, lc droit
sentation suggère qu'il y a bien des types de maîtrises plus complexes que les d'unc socio-ócologic>, Cahiers d'anthropologie du ¡lroit, 2007-2008, < Foncicr ct environ-
nement cn Afriquc, dcs acteurs au(x) droit(s) >, Karthala, Paris, 2008, p.39-128.

DRolr ET soclÉTÉ, vol-. 54, 20l I onorr pr soclÉtÉ, vol.54,20r r


372 313
LA TERRE, ENJEU pArRIMoNtAL, DANS uN coNTEx'l'E DE DÉveLoppeMu¡¡r pun¡BLE
LA TERRE DE L'AUTRE

apparue dans un contexte qui est effectivement différent et avec une ambition trouvé de réponses dans mes données de terrain, collectées il est vrai dans des
de plus grande généralité. circoqstances où ce type de question ne se posait pas encore. Je me demande
donc s'il est légitime, sur cette base, d'induire dans un modèle anthropologique
TABLEAU N" 74 qui vise à la globalité I'existence d'une sixième maîtrise. Jusqu'où peut aller
SvsrÈN4e DES MAÎTRISES ENVIRoNNEMENTALES une induction dès lors que I'ajout d'une nouvelle catégorie ne répond pas aux
Maîtrises foncières principes de construction initiale du modèle27l, mais sur un argument d'utilité,
Droits (prérogatives) Types
environnementales toujours recevable il est vrai ?
Passage J'avoue ne pas pouvoir me prononcer car mes propres travaux de terrain ne
Opérationnel Minimale
(accès & stationnement) me permettent plus d'opposer à ces arguments < de terrain >, des arguments de
Prélèvement
Opérationnel Ponctuelle même qualité. Nous laisserons donc la question ouverte, acceptant I'hypothèse
(ponction) d'une maîtrise < optionnelle > (la maîtrise intentionnelle) selon que I'on intègre
Exploitation Spécialisée ou pas I'idée que la gestion patrimoniale est entièrement lisible dans la théorie
Opérationnel
(faire-valoir)
des maîtrises foncières et fruitières, ce que je ne prétends pas personnellement.
Exclusion Exclusive
Administration
lconhôle)
Disposition
Administration Absolue En conclus¡on au chapitre 7
(aliénation)
Intentionnel
(consensus, négociation, Enseignements
Surintendance Intentionnelle
incitations, (A) On se rappellera tout d'abord que la théorie des maîtrises foncières et
réglementation. ..) (M2F) n'est qu'une tentative de modéliser la complexité de rappods
fruitières
juridiques dans un contexte dominé initialement par la problématique de la via-
< Les six niveqwc de prérogatives rencontrés (du passage à la gestion bilité d'un système de production et infléchie dans une perspective environne-
intentionnelle) s'applíquent soit sur le fonds soit sur les utilitës ou les mentale. Alors que ce sont les questions qui font les réponses, ici ce fut
deux ò laþß. Elles donnent lieu à la définition d'un système de maîtri' l'inverse, et lentement. Mes travaux s'étagent sur vingt-cinq ans et si je dispo-
ses foncières environnementales qui intègrent I'obligation de conserva- sais déjà en 1970 de I'essentiel des réponses, il n'en allait pas de même des
tion de la substance, objet de droits. Nos résultqts d'enquêtes sur les questions qui vont avec.
pratiques locqles aboutissent à la conclusion que la mise en æuvre de (B) La petite révolution intellectuelle a été dans le toumant des années 1990
régulations environnementales repose sur la formulation d'un ordre iu- d'interroger les grands types de ressources et de prendre au sérieux la possibili
ridique légitimé à la fois par le contexte socioculturel et ëconomique té pour chaque mode de production ou d'exploitation de ces ressources de nous
(systèmes de production) et par les impératifs écologiques. Si lø prise en offrir une réponse originale, en particulier une réponse qui ne soit pas calquée
compte du futur n'est pqs un réflexe automatique chez les acteurs lo- sur le foncier agricole. Là aussi, le travail est inachevé, mais était-il achevable
caux, la prise de conscience que les ressources sont épuisables est cer- alors que les acteurs ne cessent de remettre sur le métier leur ouvrage et de pro-
taine. L'ordrejuridique sur lequel nous travaillons (...) s'avère ainsi de duire de nouveaux rapports juridiques, toujours plus sophistiqués dans leurs
nature hybride (propriété/patrimonialité) en fonction de la nature des métissages ?
fonds et ressources concernés et surtout des logiques des acteurs et de (C) L'intérêt de la référence à la notion de maîtrise est de connoter
leur systèmes d' exploitatiorc. n (Barrière, 2007, p' I I 8- I I 9) I'existence d'un rapport indissoluble de droit et de pouvoir, I'un par l'autre et
réciproquement. Les définitions que je propose en 1993 et celle d'O. Barrière
Ayant été directement associé aux travaux de terrain de Catherine et de 2007 se complètent en soulignant une réciprocité entre droits et devoirs et un
d'Olivier Barrière au Sénégal et au Mali, je sais qu'ils ont raison de considérer principe de responsabilisation associé à la mise en æuvre de la maîtrise et
que les acteurs ont conscience que les ressources sont épuisables. Mais, ces ac- conduisant à des pratiques effectives. Ces définitions posent, entre autres, la
teurs l'expriment-ils selon des concepts tels qu'il soit possible à ce sujet question des domaines respectifs du droit (ou de la juridicité) et du politique
d'appliquer la définition qu'O. Barrière donne de la maîtrise27O? Je n'ai pas
271. La construction du modèle rcpose sur la combinaison du couplc chosc/bicn ct dc la triade
270. < La mise en fotme d'un pouvoir de droits assortis d'obligations qui conjèrent une lëgitimitë avoirþossession/propriété relative comme attributs du support du rapport juridiquc' Unc
sociale à I'exercice de prérogatives sur un espace déterminë ou une ressource naturelle per' sixième catégorie devrait donc ôtrc identifiée, dans la perspectivc dcs cinq dójà rcccnsécs.
mettant la prise en charge d'une responsabílìté ohjeAive dans une loglqae reproductive sur Cette nouvclle catégoric nc scmblc pas pouvoir êhc la notion dc patrimoinc qui corrcspond à
le long terme > (Olivier BennIÈRc,2007, p. I 15, c'est moi qui souligne). une autre lccture que nous dévcloppcrons plus loin.

¡norr er socrÉrÉ, voL. 54, 2ol I rnorr et soclÉrÉ, voL.54,201 I


374 375
LA TERRE DE L,ÂUTRE LA TERRIÌ, ENJEU PATRIMoNIAL, DANS uN coNTEx rE DE DÉvEl-oppttMEN'f DURABLE

(comme art des choix) dans la mise en musique des normes de régulation des T¡.sr-Beu N" 75
comportements mettant en jeu, comme le rappelle O. Barrière (supra, note 20) PRINCIPALES CoRRÉLATIONS DES MAÎTRISES
à la suite de Michel Alliot, la reproduction du dispositif social. Mon expérience (nnrnrs Er coMpt-ÉrÉ DU TABLEAU N' 58)
de la revue Politique africaine me conduit sans doute à privilégier I'autonomie
du politique et ainsi à réserver pour un chapitre distinct la problématique de Stâtut de I'acteur
Accëdant Accëdant
Ayant droit Possesseur Propriétaire
I'intentionnalité qu'O. Barrière traite avec les autres maîtrises sous l'intitulé de spontanë autorisé
Attributions
maîtrise intentionnelle.
Accès/
(D) Mais l'intérêt de la démarche n'est pas dans une lecture nécessairement Abord
minimale* X X x X
transdisciplinaire, mais bien dans la possibilité de penser simultanément en Extraction/
terme de propriété et de patrimonialité, en fait de penser la propriété dans une Prélèvement
prioritaire x X X
problématique pahimoniale. Cette relation entre ces deux catégories demande Gestion/
spécialisée X X
cependant à être précisée, ce que nous ferons dans le prochain chapitre car la Exploitation
Exclusíon/
notion du patrimoine ne conceme pas seulement les générations à venir. exclusive X
Marchandisation
(E) Il faut souligner également que la gestion pahimoniale qui va êhe ainsi
Aliénation/
mise en évidence ne repose pas seulement sur la notion de maîtrise, même si Disoosition
absolue
celle-ci est centrale dans nos raisonnements. La maîtrise décrit de manière
transculturelle la juridicité de la relation de l'homme à I'espace ou à la res- Nota : Les maîtrises foncières sont en italique
source une fois que chacun des deux termes est bien identifié dans son regishe
propre: des acteurs dans leurs statuts, des objets-supports qualifiés technique- Puis on fait un relevé systématique de tous les espaces et ressources sup-
ment comme chose, avoir, possession, appropriation ou bien. Mais, et c'est
-
ports de droits en s'aidant si nécessaire du tableau suivant.
I'héritage de Paul Bohannan, il y a nécessairement une seconde dimension, la
relation homme-homme. C'est là la grande avancée des études foncières T¡sr.¡Ru No 76
contemporaines, avancée qui doit être entendue cofirme la réintroduction d'une ConnÉl¡,noN ENTRE sTATUT DES suppoRTs sr N4Rîrnlses
dimension qui réinscrit non le politique dans le juridique (comme ci-dessus C),
mais le juridique dans le politique. Ce que nous avons appelé les modes de ges- *
tion ou de co-gestion reste encore une part mal dégrossie de la recherche en o
sciences humaines que nous allons traiter dans le chapitre suivant et qui relève c) .h
o Ø

()
o o
classiquement de l'étude des politiques foncières et territoriales. Ê Êa
O F
À
a
lncidences de méthode : comment mettre en (Euvre prat¡quement
la théorie des maîtrise foncières et fruitières ? Minimale X X X X X
Nous retrouvons ici les précédents de la démarche mahicielle appliquée à la Prioritaire X X X X
gestion des < communs > dans la deuxième partie. Spécialisée x X X
Toute analyse d'un régime juridique des maîtrises foncières eVou fruitiè- Exclusive X x
-
res passe nécessairement par la connaissance du statut des acteurs. Je pense que
Absolue X
le tableau inspiré d'Elinor Ostrom apporte des éléments d'identification suffi- * entendue comme propriété relative, exclusive et non absolue.
sants à partir des observations de terrain.

- Dans un troisième temps, on observe les modes de gestion ou de co-


gestion pour répartir des droits entre un des cinq modes public, exteme, in-
teme/exteme (ou d'alliance), inteme, privé comme représentés dans le tableau
suivant :

¡nolr gr socrÉrÉ, voL. 54, 20l I DRotr ET soctÉTÉ, vol-. 54, 20l I
376 377
LA TERRE DE L'AUTRE

TABLEAU NO 7I BIS
DISTINCTION DES TYPES DE MAÎTRISES
SELON QU'ELLES SONT FONCIÈRES (FO) OU FRUITIÈRES (FR)

Minimale Prioritaire Spécialisée Exclusive Absolue


Maîtrises Chapitre I
Fo Fr Fo Fr Fo Fr Fo Fr Fo Fr

É o
o
Ê
lnstituer une gestion patrimoniale.
o ð) É Cg
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'ók É
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 La fabrique du droit de la biodivers¡té,
x \o o o. X
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6 H de la durabilité et de I'interculturalité foncières
à
Gestion ll 12 2l 22 3l 32 4l 42 5l 52
PUA lntroduction
ExB
Reprenant quelques formules ou expressions qui sont déjà apparues au fil de
vEc
InD mes analyses, je voudrais, dans ce demier chapitre, tenter de comprendre com-
PrE ment il est possible de << mettre en ordre et mettre de I'ordre > au regard de cette
exigence de la transmodemité qui est de rendre non seulement compatible mais
fecond le fait de devoir se situer et de situer nos actes et nos pratiques sous le
On peut produire de tels tableaux à l'échelle de chaque acteur puis par type
d'acteur, parsystème de production, par unités de productions, etc.
triple sceau du passé, du présent et du futur.
Nous avons souligné combien la prémodemité, la modernité et les enjeux
Enfin, on introduit les commentaires utiles pour faire prendre conscience contemporains sont amenés maintenant au moins à coexister et si possible à se
-
des articulations entre droits ou systèmes de droits puis des dynamiques de
fertiliser mutuellement selon un idéal de métissage des dispositifs sociaux ré-
pondant à I'exigence de redécouverte de la complexité comme nous l'avons
transmission ou d'échange à cause de vie ou de mort, selon les contraintes que
abordé dans l'introduction de cette quatrième partie. Nous avons aussi compris
nous avons déjà relevées dans les parties II et III et celles qui vont émerger
que nous ne pouvions plus privilégier I'un (l'espace ou le fonds) sans I'autre (la
dans le dernier chapitre.
ressource) ni tenir pour obsolètes parce que simplement < archaþues >> des so-
lutions venues du passé dès lors que nous sommes amenés à les reproduire sans
le savoir tantôt dans leurs représentations, tantôt comme des systèmes de prati-
ques ou des habitus.
L'intelligence nouvelle que nous donne la théorie des maîtrises foncières et
fruitières nous permet d'affrner nos manières de penser la reproduction des so-
ciétés, donc d'enrichir notre théorie du droit dans le domaine des régimes
d'appropriation foncière (au sens large). Et pour cela, il faut accepter de revenir
de manière épistémique sur la théorie modeme de la propriété non pour s'en
séparer mais pour I'ouvrir à une conception anthropologiquement en phase
avec ces avancées récentes. Il faut donc appliquer au concept l'exigence
d'enrichissement défini par le dictionnaire comme << traitement ayant pour ob-
jectif d'augmenter la teneure d'un minerai > et ainsi remettre en chantier la dé-
finition de la propriété comme < le droit de jouir et de disposer des choses de la
manière la plus absolue (...) > de l'article 544 CC en travaillant en particulier le
verbe disposer.

DROIT ET SOCIETE, VOL.54,201 l


orolr er soclÉrÉ, vol-. 54, 2ol I
378 379
I-A 1 ËRRE DE L'AUTRE LA TERRE, ENJEU pArRtMoNtAL, DANs uN coNr-Exl Ë DÈ DÉvELoppEMENI DURAaLE

On a vu, quand j'ai


commenté l'apport de G. Madjarian dans la troisième sa raison d'être. La transmission n'est plus seulement un impératif éthi-
partie, combien l'idée que l'homme modeme a la possibilitê << de consommer que à ranimer mais aussi un enjeu272. >
matériellement son bien, d'en transþrmer la substqnce, de le transfrárer discré- C'est pourquoi, avant d'entrer dans le vif de I'analyse du patrimoine et de la
tionnairement ou de le d,émembrer n, bref d'en disposer, est inscrite au cæur de gestion patrimoniale, je voudrais, en citant Pierre Legendre et une < apostille > de
nos représentations de I'exercice du droit de propriété. Mais si ces prétentions
son ouvrage le plus récent, préciser le sens à donner à cette référence à la trans-
et représentations sont bien au centre des pratiques économiques et politiques,
rnission etàla < dimension de I'ancestralité > dans la société contemporaine.
le cæur doit apprendre à battre autrement, à un rythme qui ne soit pas suicidaire < Le verbe latin "iransmittere", envoyer au-delà, faire passer, transmettre, et
selon des exigences que les travaux de ces vingt dernières années ont associé à
cussi passer, tÍaveÍset procède étymologiquement de mittere, dont le sens pre-
la formule du développement durable ou de la sustainabily anglaise, terme qui
mier est à connotation négative, laisser aller, lâcher, omettre, cesser, et par la
connote la capacité d'un système à se reproduire sur le long terme sans se met-
suite positive, envoyer, assorti du préfixe trans qui signifie au-delà, de I'autre
tre en péril.
côtê. Ce qui donne.' transtnettre après s'être dessaisi, et consëquemment passer
Comment apprécier la < soutenabilité > d'un régime d'appropriation fon-
de l'autre côté, traverser, franchir.
cière ? Avant de tenter d'apporter une réponse, il faut d'abord souligner que les
Envisagée anthropologiquement, depuis cette position sémantique, la
repères antérieurs de la modemité qui associaient la pertinence d'un régime
transmission devient le parcours par lequel une société franchit la barrière de
d'appropriation à son efficacité économique et singulièrement à sa contribution
la pure animqlitë pour constituer un au-delà langagier du temps concret (la
au capital de I'entreprise ne sont plus suffisants tout en restant présents et in-
distinction socialement inscrite : passë, présent, futur) un au-delà mythique oâ
contoumables. La prise en compte de la finitude des ressources, qu'elle soit liée
s'élabore la maîtrise symbolique de la répétition de la vie et de la mort ; il
à la pression anthropique et démographique, aux changements climatiques, aux
s'agit d'introduire une transcendantalitê qui rende pensable un fondement in-
dysfonctionnements des marchés, etc., introduit, comme nous l'avons déjà re-
temporel du temps, c'est-ò-dire de poser le butoir causal de cette répétition du
péré, la variable écologique. Mais nous ne savons pas jusqu'où cette nouvelle
négatif et du positif : autrement dit, instituer le temps généalogique à travers la
variable va devoir et pouvoir composer avec les précédentes, jusqu'où des for-
mise en scène de I'origine.
mules plus anciennes redeviendront praticables et ce que nous serons capables En termes d'institutionnalité, l'autre cõte évoqué par l'idée de trqnsmission
d'inventer.
n'est rien de moins que la représentation d'un temps mis en réset've, une proví-
Nous, les réformateurs, sontmes donc dans une situation neuve, sans réfé-
sion de temps er? quelque sorte, destinée à valider le présent d'aujourd'hui et
rence assurée, et avec pour seuls outils les compétences anthropologiques que
de tous les présents à venir. (...) Nous avons àfaire ¿ì I'ancestralité comme tré-
nous avons pu extraire de la diversité des situations auxquelles nous avons été
sor de l'origine, ce que traduit si bien le récit biblique de Dieu créant le monde
associées et qui nous ont permis tant de douter du fétichisme de la modemité
et le premier couple humain.
que de mieux comprendre le pluralisme des expériences humaines.
Le point délicat à concevoir tient à ceci: par l'entremíse du discours des
ancêtres - à partir du latin antecessores : les éclaireurs, ceux qui nous prëcè-
Les trois parties précédentes m'ont conduit à postuler que la vraie fonction de
la propriété (ou appropriation dans ma terminologie) est, plus généralement, celle
dent (au sens de guides ou de maîtres) -, quelles qu'en soient les formes ou fi-
de la transmission d'un patrimoine, à cause de vie ou de mort pour reprendre une
gurations, le sujet devient contemporain de son origine, le temps de I'ancêtre et
distinction de juriste. Placée sous le signe du développement durable ou soutena-
le pr'ésent se rejoignent dans la représentation, et c'est lò qu'une civilisation a
ble, la question de la transmission se pose ainsi selon Mathieu Galey.
prise sur le hors-temps ou temps mythique de I'insu subjectif. Cette contempo-
< L'un des problèmes fondamentaux posës par I'objectif de développe' ranéité veut dire que l'individu, arrimé par le montage polítique et iuridique
ment soutenoble est celui de la trqnsmission. En fait, c'est la raison des filiations à la mémoire des ancêtres et du discours-Ancêtre, c'est-à-dire pris
d'être même de la transmission qui est mise en question. En effet "si le à son tour dans l'entrelqcement du posítif (la vie) et du nëgatif (la mort), est
développement durqble vit la transmission comme un devoir problëma- instituë sujet de la transmission, à travers le þnctionnement d'une transcen-
tique" c'est que "la transmission pose comme pétition de principe dantalité socialez13. Ð
l'indéterminqtion dufutur sur et avec lequel explorer des possibles, sur On aura I'occasion de retrouver plusieurs des formules ernployées ici dans
et grâce auquel faire advenir de la surprise, de I'inédit dans la conti- les analyses suivantes. Soulignons seulement deux remarques. D'une part, par
nuation des mondes. Or, si nous pressentons l'urgence d'une rëflexion
sur la transmission aujourd'hui, n'est-ce pas parce que nous mesurons 272. Mathicu GALEY, ( Gcstion patrirnonialc ct éthiquc dc surintcndancc (stewardship), parcntós,
la précarité de cet à-venir ?" (Pierron, 2007). Le bien public globøl que conrplómcntarités, inadóquations >, irr Christoph EBERHARD (,ód.), Droit, gouvernance el dé-
veloppentent clurable, Bruylant, Bruxclllcs, 2009,,p.615-640. Citation dc Jcan-Philippc
se propose de procurer I'objectif de développement soutenqble consiste
PIERRoN, < Lcs nouvcllcs dc I'hommc ct dc la tcrrc, Etucles, 2007 , p. 487 -497 .
en même temps et au-delò m,ême de la transmission, dans I'ensemble des 273. Picne LEGENDRE, < Apostillc. L'horizon anthropologiquc du vcrbc "trânsmcttrc" >>, itt L'autre
garanties permettant de conseruer à l'acte de transmission son sens et bible de I'Occident, op. cit., p. 500-501.

onorr ¡r soclÉrÉ, vol. 54, 20l l DRorr ET soctÉTÉ, vol. 54. 20l r
380 381
LA TERRE DE L'AU'l Rrt LÀ 'r'ERRË, gNJEU pATRrMoNtAL, DANS uN coN'l EXI'E DE DÉvELoppEMENT DURABLE

son origine latine et sa racine pater, le père, la notion de patrimoine nous Comme le suggère le dictionnaire, nous regardons I'entrée pater quí elle-
amène directement à cette idée qu'il est un concept juridique à même de répon- même nous renvoie au ficrtrìp grec où le dictionnaire Bailly introduit deux usages
dre à I'exigence de la transmission, comme condition de la vie en société. principaux I'un est littéral, I'autre analogique :
D'autre part, ni la transmission ni le patrimoine ne nous enferment dans une Littéralement: (l) le père et au pluriel les parents; (2) les ancêtres; (3) les
vision passéiste comme une conception évolutionniste caractéristique de la mo- fondateurs d'une race, souche ou métropole.
dernité voulait le faire croire. Comme moi, Pierre Legendre ne voit pas de fron- Analogiquement : (l) titre de respect donné aux vieillards ; (2) auteur ou in-
tière entre le passé et le futur, soulignant avec plus de force que moi qu'il ne venteur d'une chose ; (3) ce qui est à la source de, en part. capital ou producteur.
saurait y avoir de futur sans reconnaissance des héritages et sens de la dette. Et finalement, Bailly nous informe que le latin pater et le grec fic['tnp (ont pour
Dans une première section je vais travailler les notions de patrimoine et de origine le sanscritpira (Bailly, 1963, p. 1498).
gestion patrimoniale pour ensuite en dégager les implications dans le contexte La référence au père doit être ici tenue pour symbolique d'un principe
de la construction d'une politique juridique de la co-viabilité et de d'organisation des sociétés grecque et romaine privilégiant la lignée patrilinéaire
I' interculturalité foncière. et un principe de résidence patrilocale (autour du père) devenant virilocale (au-
tour du mari). Savoir qui est le père a toujours retenu I'attention des juristes et le
principe <<pater est qui rutptiae demonstrantl (le père est celui que les noces
De la gestion de la terre et des ressources renouvelables
démontrent), donc que le mari est réputé être le père, applique I'idée que si la
comme des patrimo¡nes mère est facilement connue par I'accouchement dont on trouve facilement des
témoins, il n'en n'est pas de même du géniteur qui ne peut qu'exceptionnellement
Comme il est de règle dans toute démarche anthropologique, nous allons fixer être tenu pour le seul procréateur en I'absence de I'avis ou de I'aveu de la mère.
le sens des termes utilisés (aspect sémantique) pour aborder ensuite les usages Le pater est ici le père social responsable de I'unité domestique et, surtout, un
juridiques dans les droits modemes et ouvrir enfin à une théorie anthropologique
chaînon dans le maillage des générations en nous faisant remonter à ceux qui sont
intégrant la diversité des champs et des domaines à considérer pour pouvoir par-
à l'origine du groupe familial actuel, de la collectivité ou de la société, donc les
ler de gestion patrimoniale.
ancêtres. Par ailleurs, les applications analogiques ne sont pas sans intérêt pour ce
que nous allons faire dire à une conception renouvelée du patrimoine dans une
Une sémantique du patr¡mo¡ne visée de gestion patrimoniale. L'association du père à I'auteur ou à un créateur
La langue commune suggère la mise en évidence de capacités ou d'attributs particuliers, originaux qui
peuvent également être tenus pour une des dimensions du patrimoine.
Partons de ce que nous livre le dictionnaire Le Robert à I'entrée Patrimoine. Il On se rappelle enfin que nous avons déjà, dans la troisième partie (à propos
liste quatre usages : 1o < biens de famille, biens qu'on a hérité de ses ascen- du pari caflésien), abordé la notion de patrimoine en relation avec celle de pro-
dants > ; 2o < I'ensemble des droits et des charges d'une personne appréciable en priété et je renvoie à cette citation de Grégoire Madjarian résumant une opinion
argent (Planiol) > ; 3o < ce qui est considéré cornme un bien propre, corlme une réductrice mais largement partagée, pas seulement par les juristes : << I'opposition
propriété transmise par les ancêtres > ; 4o ( le patrimoine héréditaire, génétique, entre patrimoine et propriété peut se résumer en celle de lq circulation commu-
ensemble des caractères hérités> (Le Robert,1993, p. 1610). Ces quatre accep- nautaire et de l'aliénation > (1991, p. 309).
tions concement notre domaine, mais pas nécessairement dans l'ordre que le dic-
tionnaire a retenu. Par ailleurs, si le lecteur peut avoir I'impression que le sens 3 La place du patrimoine dans l'histoire des recherches sur /e foncier en
est la rçétition du sens l, il ne doit pas négliger la signification de I'adjectif Afrique au regard de la tradition civiliste
( propre > que le juriste oppose à acquêts (ce qui est acquis en particulier en La recherche sur I'usage de la notion de patrimoine dans les études foncières
conìmun ou sous le régime matrimonial de la communauté). Propre veut donc a déjà été présentée en2009274. Elle débuta en 1986 lors de ma participation à
dire ici ce qui nous vient de nos ancêtres par voie de transmission. l'élaboration, dans le cadre de la FAO, de la réforme foncière comorienne que j'ai
Les orþrnes latine et grecque déjà présentée. Ce fut dans le cadre d'un processus politique mobilisant les auto-
rités traditionnelles et modemes, administratives et religieuses dans des conseils
Le dictionnaire Gaffiot est particulièrement lapidaire : < patrimonium, ü, n, et comités aux échelles fédérale, insulaire puis villageoise qu'on trouva la possi-
(pater), patrimoine, bien de famille > puis il ne se réfère pour illusher les emplois bilité de conjuguer des exigences qui, sur le papier, paraissaient inconciliables
qu'au seul Cicéron avec six applications techniques et trois usages au figuré.
(Gaffìot, 1963, p. 1126) 274.'Éticnnc LE Roy, < Lcs gouvcmanccs patrimonialcs ct la rcsponsabilisation dcs actcurs du
dévcloppcmcnt durablc >, in Christoph EBERHARD ('êd.), Droit, gouvernlnce et développe-
nent durable, Bruylant, Bruxcllcs,2009, p.641'656. Jc rcprcnds ccs analyscs dans les pagcs
suivantcs en lcs actualisant.

DRolr ET socrÉTÉ, voL. 54, 20t I onort pr socrÉrÉ, vol.54,20t I


382 383
LA,|ERRE DE L'AU,TRE LA 1 ERRE, ENJEU pA'l R¡MoNlAL, DANs uN coNÏEX]-E Db DÉvELoppEMEN'r- DURAIILE

mais que la gestion au jour le jour à l'échelle villageoise obligeait à concrétiser. droit qui les utilise dans un but donné qui peut être soit leur exploitation soit leur
La notion de patrimoine commun des Comoriens alors proposée avait I'avantage transmission à un successeur, soit cumulativement les deux > 278.
de la souplesse. Elle s'inscrivait aussi dans I'air du temps. Entre les deux, il est apparu une évolution de la doctrine ayant influencé la
Alain Suppiot rappelle ainsi que c'est à travers la notion de patrimoine com- pratique juridique sous I'intitulé < thëorie objective du patrimoine (.,.) générale-
mun de l'humanité que I'idée d'une communauté d'intérêts originaux, indépen- ment connue comme patrimoine d'affectation, patrimoines sans sujet ou patrí-
dants de ceux des personnes physiques et morales déjà reconnues en droit natio- moine-but )) P.-L. Fier indique que <<dans cette conception d'un patrimoine
nal et intemational, est apparue, en droit maritime en 1982 <<avant de s'étendre d'affectation, des biens sont dédiés à un certain but, ce qui permet de les corré-
cux corps célestes et aux biens terrestres >27s. Mais,juridiquement parlant, elle ler, de créer une masse entre eux au regard en particulier des créanciers. La
se heurtait au moins à une difficulté: I'absence de personnalité juridique des communautë d'affectation remplace la personne > (Idem, p. I133). Sans doute la
< Comoriens >. On avait déjà buté sur cette difficulté à propos de la réforme fon- tradition positiviste française s'est-elle opposée à cette évolution : <<En tottt état
cière sénégalaise instituant un (domaine foncier national)276. Pas plus que de cause est maintenu, même Jìctivement, le principe selon lequel une personne
I'Humanitã, la Nation n'a de personnalité juridique. À s'en tenir à la plus stricte n'a qu'un patrimoine et que tout patrimoine se rattqche à une seule personne Ð.
orthodoxie juridique, surtout dans la tradition française, une démarche instituant Mais les praticiens savent que c'est une frction et que, par exemple, l'équivalent
I'Humanité, la Nation ou les Comoriens comme bénéficiaires et auteurs d'un pa- français du trust,la fiducie, peut être de plus en plus mobilisé. Sous cet angle, le
trimoine cornmun induit un leurre, voire une tromperie quand l'ambiguilé n'est combat d'arrière-garde sera plus ou moins rapidement dépassé. Cette conception
pas levée car c'est alors la personne juridique en charge de la mise en æuvre de la du patrimoine d'affectation que nous allons appliquer par la suite repose sur qua-
politique réformatrice (ONU, Etats, collectivités territoriales...) qui se substitue- tre traits bien mis en évidence par P. -L. Frier :
ra, defacto, à ce qui n'est que fantôme juridique. un sujet de droitl (mais qui n'est plus unique car des sujets
-<<toujours
multiples peuvent concourir à I'appropriation et à la gestion des < biens >, autori-
Pour se faire une idée de la difficulté, on pourra consulter, par exemple, la no-
tice < patrimoine > du Dictionnaire de la culture juridique, rédigée par Piene- sant ainsi la mise en æuvre d'un pluralisme juridique plus ou moins radical ;
Laurent Frier. Le patrimoine est, dans la conception classique encore utilisée dans < toujours une valeur l qui reste principalernent pécuniaire en droit privé
les années 1980, une universalité de droits et d'obligations évaluables en argent et mais - sera < affective > ou symbolique quand, en droit public 27e, des éléments
le double de la personne juridique. Chaque personne juridique a un patrimoine et immatériels y seront associés ;
chaque patrimoine correspond à une et une seule personne. On notera cependant une uníversalité>. C'est <<une collection considérée globale-
que l'évolution législative est, en France, importante en la matière. Après les lois ment.-<toujours
C'est leur totalité qui constitue le patrimoine et non chaque élément prß
des lo août 2003 et du 4 août 2008 relatives à I'insaisissabilité de l'entrepreneur isolément r. (Frier, 2003, p. I 136) ;
individuel, le régime de I'Entrepreneur Individuel à Responsabilité Limitée un but > qui peut-être d'exploitation des ressources ou de
-<<toujours
transmission. Dans un contexte de développement durable, c'est là où la théorie
(EIRL) adopté au printemps 2010 est venu dissocier le patrimoine professionnel
du patrimoine privé. Le << dogme de I'unicité du patrimoine (..) est ainsi dëfiniti- devient essentielle car < des éléments, des biens, sont sélectionnés et sauvegardés
vement rompu >>277 , cette affirmation cachant des combats d'arrière-garde à pré- auxfins de remise aux générationsfutures > (Ibidem).
voir. Le patrimoine est en outre indivisible, inaliénable et intransmissible entre En résumé indique I'auteur dans sa conclusion, nous sommes en face de deux
vifs parce que la personne, ( une > juridiquement, ne peut êhe objet de com- conceptions différentes du patrimoine: t¡ D'un côté destiné essentiellement aux
merce, abolition de l'esclavage oblige. Enfin seules les entités, individus et col- besoins de son propriétaire qui les utilise au mieux de ses intérêts, de I'autre
lectifs reconnus par le droit, en fait par I'Etat, disposent de la personnalitéjuridi- voué primordiølement à la conservation et à la transmission. Ces deux vocations,
que et ce filtre est essentiel, le code civil ayant été d'une extrême prudence et la qui peuvent parþis se conjuguer, ne font que rejoindre les deux acceptions du
tendance ultérieure au moins jusque dans les années 1970 êtant de contrôler de patrimoine selon le sens commun, ò lafoß héritage du passé légué à l'qvenir et
façon minutieuse I'attribution de la personnalité juridique à de nouvelles entités. richesse du présent. l (Frier, 2003, p. I 136)
Trente ans après, des évolutions notables sont intervenues. P. -L. Frier peut défr- Nous allons cependant devoir élargir cette ouverture et passer de deux à cinq
nir le patrimoine comme <<une universalité de biens appartenant à un suiet de acceptions du patrimoine. Un détour par le Common Law le favorisera.

275. Alain Supplor, 2007, < Lcs deux visagcs de la contractualisation: déconstruction du droit ct
rcnaissancc féodalc >, in Sandrine CHASSAcNARD-PINET ct David Htgz, Approche critique de
la contractualisatiott, LGDJ, Paris, coll. < Droit et Socióté. Rcchcrchcs ct travaux > no 16, 278. Picrre-Laurcnt FRtER, < Patrimoinc >, rir Dcnis ALLAND ct Stóphanc RIel (óds.), Dictíonnaire
2007 , p. t9-44 [p. 4 I, n. 48]. de la culnu'e juridíque, PUF-Lamy, Paris, 2003, p. I I 32- I I 36, [p. I I 32].
276.'Étienne LE Roy, < La loi sur lc domaine national a vingt ans. Joycux annivcrsairc? >> Mondes 279. Aúrc difficultó: la distinction droit privé/droit public n'cst valablc quc dans unc cxpéricncc
en développemenl, no spécial Sónégal, tome 13, n' 52, 1985, p.667-685. dc lajuridicité autonomc ct individualistc, c'cst à dirc dans lc droit d'héritagcjudóo-chrétien.
277. Philippc TRouvÉ, < Quand lc législatcur tuc lc mythc dc I'cntreprcncur >>, Le Monde Econo' Dans lcs sociótós communautaircs, commc nous I'avons déjà plusicurs fois analysó, on lui pró-
mie, 12 octobre 2010, p. 3. fèrc la triplc distinction cntrc intcmc, intcrnc-cxtcrnc ct cxtcrnc.

onott ¡r socrÉrÉ, vol. 54, 2ot I DRorr ET socrÉTÉ, vol. 54,201 I


384 385
LA TERRE DE L'AU'IRE LA TERRE, ENJEU pAi'RIMoNTAL, DANs uN coNr'Èx] E DE DÉvt LoPPËMEN'l' DURABLÈ

La tradition du gardiennage (stewardship) dans le common law archaiQue, c'est-à-dire non pcß /e res communis, mais au contraire /e patrimo-
nium, plus proche de la notion d'hëritage (...). ) $. 625)
Mathieu Galley poursuit dans I'ouvrage Droit, gouvernance et développement À cela, I'auteur fait une réserve substantielle : < la pertinence de l'argument
durable, Bruxelles, Bruylant, 2009 mais d'une manière qu'on pouvait espérer patrimonial, son aptitude à dépasser la simple incantation rhétorique pour dé-
plus dialoguante l'échange entamé avec la publication du colloque de Pondichéry boucher sur des solutions concrètes et effectives, se mesure, par conséquent, à
(Galley, 2008) et dont j'ai largement fait état dans la troisième partie selon lê I'aune de la capacité des contextes institutionnels etiuridiques positifs à ménager
point de vue de la propriété. Cet auteur avait mis en évidence la coexistence dans une place au collectif, entre public et privé, et à articuler de manière satisfoisante
le Common law de deux conceptions concurrentes, I'une fondée sur l'ownership ces trois dimensions t (2009, p. 626). Or c'est bien ce à quoi la théorie des maî-
et l'autre sw le stewardsåþ et nous l'avions quitté sur la remarque suivante : trises foncières a la prétention de répondre.
< En fait, certains auteurs prétendent même qu'il serait padaitement pos- Seule en effet une approche adoptant un pluralisme juridique radical est sus-
sible, au regard tant des doctrines iurisprudentielles que des dßpositifs ceptible de transformer ces logiques à l'état pratique que nous allons approfondir
tégßlatiß de restrictions administratives informant le droit anglais de la en des règles du jeu social reconnues par le plus grand nombre et susceptibles
propriété foncière, de substituer, à droit constant, la notion de garde ou d'être sanctionnées. Cela ne relève pas de la rhétorique mais du politique car ce
de surintendance à celle de propriété comme grille d'interprëtation du sont les rôles de l'État et de son droit qui sont remis en question, ce que certains
droit positif en la matière. ü (Galey, 2008, p. I I 3) juristes n'acceptent sans doute pas de gaieté de cceur.

Dans son étude de 2009 ( Gestion patrimoniale et éthique de surintendance >, Les gouvernances patrimoniales
cet auteur confronte les approches françaises et anglo-américaines. Il fait tout
d'abord l'histoire de la recherche française et caractérise une approche qui a en La construction théorique que je poursuis ici repose sur le principe qu'à cha-
fait été celle d'Alain Karsenty2s0 à la suite d'Henri Ollagnon puis celle de notre que maîtrise correspond une conception du patrimoine et dès lors qu'il y a pré-
théorie des maîtrises foncières dans I'ouvrage << La sécurisationfoncière en Afri- sence et combinaison de plusieurs maîtrises dans une situation particulière, une
que > (1996). ll note deux apports originaux du coté anglo-américaín. << Les pa- gestion patrimoniale à visée de développement durable sera amenée à les mobili-
trimonialistes anglo-américains posent le problème en termes de responsabilisa- ser, à les combiner et à les concilier.
tion individuelle des acteurs de la gestion naturelle, insistant de ce fait sur les Cinq critères de distinction d'une gestion patrimoniale selon la maîtr¡se
questions d'éthique et d'éducation concernant la gestion des ressources naturel-
foncière ou fruit¡ère mob¡l¡sée.
les > (çt.620). Puis il précise. < Contre le principe de prérogøtives exercées dis-
crétionnqirement pør le propriétaire hors de toute obligation patrimoniale ò Tesleeu No 77
l'égard de la société, I'idée de garde ou de surintendance (stewardship) souligne PRINCIPALES RELATIONS ENTRE MAÎTRISES
au contraire I'interprëtation structurelle des obligøtions sociales et des droiß ET CRITÈRES DE GESTION PATRIMONIALE
individuels Ð 8009, p. 321).
V¡1fí+ps Sùaî¡bd€ l Critères de distinction
Mais, plus largement, ce sont des convergences qui doivent être relevées. On Rqr&øatiosc
e¿*leis fç$80[¡f9e d'une gestion
retiendra de ses analyses trois conclusions : .;::t.lt'Ës{e@ " d¡oit o¡ivilésié aærosriå patrimoniale
<< Il
apparaît que les notions de patrimoine, de gestion patrimoniale et
Territoire
Minimale
Conservation
d'éthique de surintendance (stewardship) font montre d'une indéniable parentë (dédoublée)
Accès/ Chose
(dédoublée)
en ce qu'elles ont toutes pour enjeu la question d'une trqnsmission des ressour- abord
ces visant ò garantir la pérennité de lq collectivité, par une meilleure gestion des Prioritaire Gisements de ressources
conflits d'usage, même si les conditions de leur mobilisation rhëtorique sont très Odologie prélèvement/ Avoir matérielles/intellectuelles
Extraction à valoriser
différentes au regard de leur contexte respectif. , G,.624)
Specialisée
(...) (A)u-delà de leurs dffirences, ces deux types d'argumentaire potrimo- Topocentrisme Gestiott/ Possession
Héritages
niqliste sont également deux expressions proþndëment complémentqires d'un des générations passées
exploitation
même souci de conservation, de mise en valeur et de transmission des ressources Exclusive Appropriation << Communs >
Hiéronomie /
environnementales sollicitant la notion de patrimoine dans ce qu'elle a de plus Interdiclion/ < Propriété >/ pour les
sanctuarisation générations firtures
marchandisation < Domaine >
Equivalent monétaire
Absolue
de I'actifet du passif
280. Alain KARSENTY, Décentralisation et gestioil des ressources naturelles renouvelables, CIRAD- Géométrique Aliénation/ Bien
de la personne
CERDAT, Paris, 1993 ; Hcnri OLLAGNoN, <( Une approchc patrimoniale du milicu naturcl >, ø disposition
iuridique
Du rural à I'environnenrcnt, la question cle la nature auiourd'h¿¡i, L'Harmattan, Paris' 1989'

DROTT ET SOCIETS, VOL.54,201 I


DRorr ET soclÉTÉ, vol-. 54, 2ol I
386 387
LA TERRE, ENJEU pA'l RlMoNtAL, DANS uN coN'l EX1 E DE DÉvELoppEMENt DURAITLE
I-A TERR-E DE L'AUTRE

La colonne < Gouvernances patrimoniales > est le prolongement des recher- les populations voisines et d'autre part le patrimoine territorial comme cadre et
supþort de la souveraineté de l'État modeme dont il en est, depuis les traités de
ches conduites sur les trois paramètres précédents, représentations d'espaces,
types de maîtrises et statut < juridique > de la ressource. Ayant fait I'hypothèse
Westphalie de 1648, un des trois traits discriminants, avec une population et
é'une conélation entre ces quatre paramètres, on a cherché à savoir quelles cor- des institutions politiques spécialisées. On pourrait être tenté d'associer à la
première acception une attitude passive d'un acteur qui accède plus à un espace
respondances elles pouvaient introduire. On ne s'étonnera pas de retrouver
I'eiprit des distincti-ons de la théorie du patrimoine de la tradition juridique qu'à une ressource et qui n'envisage pas de modiflrer la nature, voire même
française ainsi que les débats relatifs au gardiennage de I'environnement, puis- d'en exploiter les potentialités. Cette perception est cependant le fruit d'erreurs
que ô'est ur" e*ìg"n"" méthodique que ce type de lecture soit inclusif de toutes d'appréciation car rien n'est plus contraignant qu'un espace apparemment
< vide > mais saturé de représentations immatérielles (Australie) ou d'obstacles
läs conceptiorrs ðonnues afin de répondre à la contrainte selon laquelle, pour
matériels (Inuits) ztz.
être effeciivement ( anthropologique r>, elle doit être applicable à I'ensemble du
développement humain2sl. Nos catégories ne sont pas le fruit d'une systémati- Le patrimoine comme gisement de ressources mattårielles et intellectuelles.
sation ø priori, mais la conséquence pratique d'autres travaux, empiriques et Gisement est ici entendu colnrle < ce qui contient des richesses à exploi-
théoriqués, et traités selon les exigences de l'analyse.de modèles' c'est-à-dire ter >. Sa position dans notre tableau le met en relation d'une part avec une
en recôurant au principe de I'axiomatisation: ces distinctions ne sont ni vraies science du cheminement (odologie) et d'autre part avec des potentialités de pré-
ni fausses mais bonneé ou mauvaises pour faire avancer la connaissance. Si el- lèvement ou d'extraction.
les se révèlent peu efficientes, on en change, en abandonnant la construction Ce qui est ici approprié (entendu ici comme affecté à un usage) n'est pas
théorique qui lui est associée ! l'étendue mais la ressource. Le droit n'est pas ainsi foncier mais fruitier, même
À quoi conespondent empiriquement ces différentes catégories, en n'oubli- si ce droit fruitier ne saurait exister sans assise territoriale. Par ailleurs, le droit
ant pas qu'en obéissant au principe de combinaison des maîtrises foncières, el- ainsi exercé sur un gisement < patrimonial > de ressources n'est que prioritaire.
les ãppaiaissent dans un ordre de complexité caractéristique de la période Si on peut limiter le nombre des usagers et établir un ordre plus ou moins strict
conteñporaine, ce qui a nécessairement des conséquences sur les modes de d'accès à la ressource (ainsi pour I'abreuvement des troupeaux aux puits du Sa-
gouu"rnunr" les plui simples comme nous le constaterons dans le paragraphe hel africain), on ne saurait réserver l'exclusivité de I'exploitation.
suivant ? La seconde dimension de la patrimonialité est sans doute rnieux connue des
juristes intemationalistes et surtout des spécialistes du droit de l'environnement
La conservation comme base de toute approche du patrimoine
à partir des avancées des années 1990283 (Aubert, 2006). On pense en particu-
on prend la notion de conservation dans son sens générique, de < garder,
maintenir en état )), et c'est seulement dans des contextes contemporains et de lier aux conventions sur les ressources génétiques où l'idée d'un gisement d'un
patrimoine exploitable doit conduire à un partage des revenus qui en sont tirés
manière dérivée qu'on y associe les fonctions < écologiques > de protection,
préservation ou sauvegarde...On est donc en face de deux conceptions de la équitablement entre le Nord et le Sud, entre I'inventeur et I'industriel.
ãonservation, comme de deux conceptions du territoire (voir tableau n" 77) et L'Organisation mondiale du commerce bloque sur la question des droits de pro-
priété intellectuelle depuis plusieurs années en raison de logiques divergentes.
on ne saurait prêter aux uns ce qui est vécu par d'autres.
Dans un sens premier qu'on semble retrouver dans toutes les langues sur Le patrimoine comme héritage des générations passées
lesquelles on a travaillé, lelerritoire est l'espace auquel on aaccès'-aussi loin Le type de transmission < à cause de mort > liée à la disparition de la per-
qu'än peut le pénétrer d'une manière si possible paisible et sûre, même si des sonne physique ou à la dissolution de la personne morale n'est pas généralisé à
dung"ri n" ront pas à écarter. De manière générique on peut parler d'emprise I'ensemble des sociétés. Ce mode individualiste ou plus exactement personnali-
,u, I'"rpur" comme expression d'une maîtrise encore minimale' Cette relation sé au sens juridique n'est qu'une modalité de mécanismes plus anciens, oc-
d'emprise suppose des inclusions (des ressources, des topocentres, des repré- cultés dans nos propres sociétés, toujours pertinents dans des sociétés du Sud et
sentaiions y iónt associées) mais pas nécessairement des exclusions gui ne de- qui tendraient à réapparaître dans des situations contemporaines de trans-
viennent viaiment inéluctables quê quand au territoire est associé I'Etat-nation modernité. ll s'agit de modes de < transmission à cause de vie > où ce ne sont
et la pétition d'une unique souveraineté sur celui-là. pas, à titre principal, des < biens > ou des richesses qui circulent mais des fonc-
liy a donc un patrimoine territorial cornme support.et condition de la vie en
sociétê, selon les iontraintes des systèmes de production et des rapports avec

plan 282. AFAD,Anthropologies et droits, op. cit., p.326.


281. On sc doit d'ajoutcr, ct lc lectcur l'aura fait à notrc placc, que ccttc affrrmation est, sur lc
283. Sigrid AUBERT, Productiott nornntive et ntodclités d'application des ttorntes de gestion inté-
scicntifiquc, toujours passiblc de la preuvc contraire et que la plus bclle récompcnse d'un
grée de la biodiversité ddtß u,t coiltexte cle reclrcrches interdisciplinaitzs, Univcrsité Paris l,
cherchcuì eit, päradoxãlemsnt, dc voir infirmée sa théoric puisqu'ellc est la marque d'un sur-
rapport d'habilitation à dirigcr dcs rcchcrchcs, 2006.
croît dss connaissanccs au scin de la communauté des chcrcheurs.

onorr er socrÉrÉ, vol.54,201 r


DRotr ET soclÉTÉ, vol. 54, 20l I
388 389
LA TERRE, ENJEU pAt RlMoNrAL, DANS uN coNTBxr'Ë DE DÉvLLoppEMENl' DURABLE
I,A ,IERRE DE L,AUTRE

tions de gestion, comme en Common Law maís sans connotations feodales


28a. Le terme < domaine ) ne sera pas approfondi ici dans son aspect juridique
de la théorie domaniale ayant donné naissance dans les contextes francophones
Ces fonci=ions portent sur des ressources matérielles et immatérielles constituant
à un régime juridique particulier qu'on doit examiner colnme une application
le patrimoine d'un g.oup" et contenant, par exemple, le nom d'honneur, la de-
vise, un blason, dès rituels, ainsi que des lieux de mémoire, des modes d'une approche plus générale du domaine comme une propriété exclusive mais
non absolue.
d'acquisition et de pérennisation de savoirs spécifiques à ces groupes, des ri-
L'emploi à préciser ici est celui de < domaine > et de < propriété >, en justi-
chesses dotales. Bref, ici plus que dans d'autres modes de gouvernance' ce Sont
bien ces ( communautéJ d'intérêts > qui sont principalement invoquées et fiant les guillernets utilisés... Ces der.rx tennes sont entendus comlne une terre
qu'on doit imaginer fort diverses et avec des incidences inattendues si on se ré- ou une habitation possédée par un propriétaire et faisant I'objet d'une identifr-
fêre à une culture juridique de type civiliste.
cation, d'une protection et d'une valorisation particulières. La conception
À I'encontre d" c" que propose une lecture ethnicisante et culturaliste, le usuelle française les associe à un régirne de propriété privée individuelle. Mais
membre d'une société est toujours inscrit dans une pluralité de communautés
la théorie du patrimoine d'affectation a permis d'élargir ces catégories à des
d'intérêts pouvant dépasser les limites de cette société. Il dispose dans chaque
collectifs plus ou rnoins vastes, dont le plus étendu est l'humanité dont on a dé-
jà évoqué le statut.
cas, donc ãans chaquè groupe ou dans chacun de ces < mondes >>, d'un statut,
Le principe de sanctuarisation établit un mode de protection et de sécurisa-
c'eifà-dire d'une pbsition juridique. < Seul le roi n'a pas de parents > dit un
proverbe wolof : c'est I'inscription dans un tel maillage de réseaux parentaux, tion qui suggère, mêrne si la réalité en differe quelque peu, qu'il s'agit, selon le
religieux, économiques, etc., qui assure la sûreté de chacun par dictionnaire Le Robert, d'un lieu protégé des conflits, territoire inviolable, voire
þolitiques, fermé. secret ou sacré. L'association est ici faite entre patrimoine et territoire.
I'interdépendance créée.
Une ãutre particularité des systèmes juridiques non occidentaux tient à ce
On devra sans aucun doute l'étendre aux ressources inclues dans ce territoire et
qu'en ignoranf la catégorie de << bien > comme support de l'échange pour des c'est là où la notion de patrimoine prend tout son sens, en relation avec la no-
åirontãe¡a bien travaillées dans cet ouvrage, ils doivent distinguer entre plu- tion d'interdiction. Nous sommes en face d'un ensemble qui n'est constitué et
ne demeure ordonné qu'en raison d'un acte qui proscrit, oblige et sanctionne
sieurs régimes juridiques selon les types de richesses entrant en circulation.
tout usage qui ne serait pas conforme à des normes qui sont arrêtées en relation
Nous avJns -ontté dãns la deuxième partie que ces richesses circulaient dans
avec la troisième exigence, < les générations futures >.
des réseaux dénommés de subsistance, de nécessités sociales et de prestige, les
sociétés les plus complexes institutionnellement connaissant trois autres ré-
On distingue généralement entre patrimoines culturels et patrimoines natu-
rels (Frier,2003, p. 1134-1135). Au sujet des premiers, I'auteur parle <<d'une
seaux dits mércantile, capitalistique et monopolistique. Les richesses transmises
sorte de servitude d'intérêt universel (...) au-delà de leur propriëté et de leur
ne circulent pas seulement à l'intérieur de certains groupes (familles, lignages,
soumission à la souveraineté étatique >.
associations d'âge) mais au sein de réseaux spécialisés dont elles ne peuvent
Les seconds, abordés plus récemment, posent, à mon avis, des problèmes
sortir. Relevonsìeulement que cette conception patrimoniale n'est pas néces-
ardus. Ces patrimoines du futur semblent avoir toujours existé et les procédures
sairement exotique ou traditionnelle et regardons autour de nous comment
de < mise en défens > dans les sociétés traditionnelles, en Afrique comme en
fonctionnent en Fra.rce une association de la loi de 1901 ou en Belgique (ou en
Europe ou en Amérique du Nord illustrent le souci de populations de réguler
R.D. du Congo) les ASBL (Associations sans but lucratif). Par ailleurs, nos ty-
I'accès à la ressource, en particulier en période de reproduction.
pologiesjuridiques ne sont pertinentes que dans un monde, le nôtre, alors que le
durable oblige à prendre en considération la pluralité des mon- Juridiquement, nous sommes en face d'une rnobilisation de la collectivité,
ãeuJopp"-"nf
-Roy,
des (Lô Le jeu des lois, 1999) et chacun de leurs modes de transmission. impliquant l'ensemble de ses membres pour la période et I'usage considérés. Il
n'y a pas exercice d'un droit collectif de < propriété > ou rnobilisation d'une
Le patrimoine comme un ( commun > pour les générations futures < association d'usagers > en bonne et due forme mais partage d'une exigence
Dans le tableau n" 77, cette conception du patrimoine est associée à d'autres commune, la sauvegarde de la ou des ressource(s), ces ressources traitées < en
termes, hiéronomie-sanctuarisation, interdiction, domaine/propriété au sens communs >, une fois la préservation obtenue, retrouvant un régime juridique
d'une áppropriation. On se souvient que la logique de la démarche de recherche à usuel induisant des formes plus ou moins individuelles, comrìunautaires ou
laquelle est èmprunté le tableau no 77 suppose une lecture en colonne et que les collectives de rapporls juridiques. C'était donc un régime d'exception utilisé
rapprochementi que nous observons maintenant posent des questions qui peuvent normalement dans toutes les situations où des ressources rares ou fragiles de-
CttË ou non heuristiques. Commentons chacun de ces termes au regard de vaient être préservées.
I'expression < patrimoine coûtme un ( colnmun >> pour les générations futures >>. La dégradation contemporaine de nos environnements suggère que ce qui
était exceptionnel devienne de plus en plus continu, voire régulier ou général.
284. Mathicu GALEv, ( la typologic dcs systèmes dc propriété de C.R. Noye : un outil d'évaluation
La constitution de réserves de biosphère, le programme Natura 2000 en sont
-- deux exemples. Par ailleurs, à la fonction de conservation (au sens deux ci-
contextualisée des régimes ã" p.opiiété privée >, rn Christoph EBERHARD ('êd.), Law, Land
and the Environment : AfroJndian Dialogues,op. cit.,p 89-125'

onolr rr soclÉrÉ, vot-. 54, 201 I 391 onorr ¡r socrÉrÉ, voL.54.20r l


390
LA'tERRE, gNJEU pA'rRrMoNlAL, DANs uN coNÎEx1 E DE DEVELoppEt\.{ENI DURAIlLE
LA TERRE DE L,AU'|RE

je me suis demandé si ce tableau matriciel était entièrement applicable


dessus) sont venues s'ajouter d'autres fonctions, militaires (ce qui a déjà été
Puis,
aux situations africaines ou aux îles de I'Océan indien où j'ai travaillé pour
suggéré) et récréatives ou ludiques avec la constitution de parcs ou réserves à
conclure négativement.
usãle tóuristique qui se font au détriment de populations privées de moyens de
subãistance, uôir" ã" leurs lieux immémoriaux de résidence et de çul1s28s. T¡.sr-E¡u N" 78
MATRICE DES DIFFÉRENTS RÉFÉRENTS JURIDIQUES À L,CUVRE DANS LES
Le patrimoine comme l,équivalent monétaire de I'actif et du passif de 286
REVENDICATIONS TERRITORIALES DES SOCIÉTÉS AUTOCHTONES DU CANADA
la personne juridique
Dèì lors que la fiction de la personne juridique est admise, I'idée de réunir
I'actif et le pàssif dans une entité dénommée, patrimoine est une conséquence Représentation Application
Juridicité Post-modeme/
logique. Dans le contexte d'une société capitaliste, l'évaluation de ces actifs et et type coloniale
originelle contemporaine
puitlfr selon le numéraire présente deux avantages, de simplicité et d'effrcacité, de droit associé et modeme
àn relation avec la vie économique. Ces conséquences ne sont naturellement Territoire
Circuler Occuper
Contempler
pertinentes que si on accepte la f,rction initiale, ce qui n'est pas le cas pour une (accès) (paysage)
partie, difhcile à apprécier quantitativemglt, d9 I'humanité' Cueillir/ Exploiter
' En droit françáii dont on a dit la rigidité dans l'évolution théorique vers la Odologie
chasser, pêcher, les ressources
Sélectionner les
(prélèvement) ressources génétiques
récolter (sols, forêts, eaux)
reconnaissance de la notion de patrimoine d'affectation, une solution est large-
ment utilisée pour contourner le principe de I'unicité de patrimoines de la per- Topocentrisme
Organiser
la vie de la Adminisher Rentabiliser
sonne juridiqie. < It sffit à une personne physique d'attribue-r une masse de (gestion)
de droits ré- communauté
ses biens prâsents et à ienir, qui vont constituer une universalité
Protéger du
unissant actif et passif, à une personne morale existante ou créée pour cette oc- Sanctuarisation Dominer Préserver
monde visible et
casion > (Fríer, )OO3-, p. I133). Mais les contraintes liées au recours aux fonda- (exclure/inclure)
invisible
(souveraineté) la biodiversité
tions réduisent le champ d'application de cette procédure' Mesurer la Mesurer la valeur Généraliser la valeur
Géométrie
lJne gouvernance devant combiner plusleurs n¡veaux de réalité historique (mesurer la terre)
valeur d'usage d'échange d'échange
ou des usages Monétarisation Marchandisation
et politique
La gouvemance supposant la mobilisation de divers niveaux d'intervention, Chaque culture puis chaque société apporte des réponses propres qui nous
selon d"es paramètres qüi relèvent fondamentalement d'une anthropologie dy- conduisent à reprendre cas par cas le contenu des cases de la matrice en y ap-
namique eipérimentée dans < Le Jeu des lois r (Le Roy, 1999), nous supposons portant toutes les ressources de I'enquête de terrain. Je donnerai seulement
qu", áun, dis situations contemporaines où toutes les maîtrises sont suscepti quelques illustrations.
bl", d'Ctr. exploitées, nous au.ols donc à en combiner les apports, avec les eÊ Dans les sociétés africaines, la postmodernité ou contemporanéité n'est pas
fets en retour que supposent leurs adaptations réciproques dès lors que chacune conçue, conìme dans le contexte canadien, à partir et en décalque de la moder-
des formes n'interviént pas isolément, mais selon des combinaisons originales' nité occidentale. Ainsi que je I'ai analysé depuis une quinzaine d'années 287, des
Nous sommes loin d''en avoir identifié les occurrences car c'est un domaine cultures communes sont en voie d'étnergence, entre cris et chuchotements selon
neuf pour lequel les matériaux ethnographiques sont encore limités- À titre une expression bergmanienne. Donc dans la douleur et dans I'action plutôt que de
d'exemple, je vais présenter un tableau basé sur des travaux en cours sur les manière raisonnée et programmée. Ces cultures communes se conçoivent comlne
qui illustrent la
!out"-un"Ës territoriales des sociétés autochtones du Canada n'est
des projections dans le futur des valeurs de sociabilité endogène accordées aux
et I'importance, dans des sociétés où la décolonisation
ilace de I'histoire ju- exigences de la vie nationale et intemationale, donc respectant implicitement les
pu, totalement advenue, de distinguer entre trois périodisations, une contraintes de la complexité des sociétés actuelles. La troisième colonne de notre
"n.o."
il¿i"ite originelle, la modemité associée à la colonisation et les formes contem-
tableau doit donc être lue à partir de la première et avec une volonté plus ou
poraines dJrecherche de sortie de colonisation. Le tableau no 78, page suivante,
en retrace le dispositif.
286. Éticnnc LE Roy, < Dcs maîtriscs foncièrcs aux rcpróscntations du tcrritoirc : apport d'unc
analysc matricicllc à unc intcrprétation proccssucllc dcs rapports dc I'hommc à I'cspacc >>, in
Picrrc N0REAU (éd.), Gouvernance autochtone : reconJìguration d'nt avenir collectiJ, Edi-
tions Thómis, Montréal, 2010, p. 76.
285. Voir lcs analyscs róunics dans la Revue Tiers montle,2004, < Marchés de droits et environne-
mcnt.r), sous la rcsponsabilitó d'Alain Karscnty, T' XLV, volumc no 177. et
François 287. Éticnnc LE RoY, < L'ólaboration dc la culturc commune commc róponsc à la crisc dc l'État ct
vtvleN' dcs économics cn Afriquc francophonc >>, La cuhwe, otage du développement 2, Gilbcrt Rist
CoNSTANTTN, < L'appropriation commc enjcu de pouvoir >, in Franck-Dominique
(dir.), L'Harmattan, Paris, 1994, p.99-l 18.
(ód.), Biodiversité ei appiopriation, NSS-Elsevicr, Paris,2002, p' 177-194'

nnorr er socrÉrÉ. vol. 54,20r I


onorr ¡t socrÉtÉ. vol. 54, 20l I 392 393
LA TERRE, ENJEU PA,I-RIMONIAL, DANS UN CON1.EX.I.E DE DÉVELOPPEMENl. DURABLE
LA-lERRÉ DE L'AUTRE

lesquelles les sanctions manquent souvent de précision ou d'efficacité si elles


moins déclarée (on parle beaucoup actuellement de I'impact des revendications
occidentale en restent à l'échelle de la fiction de la personne juridique. Le recours à
islamistes dans lè Sáhel ouest-afriôain) de rompre avec la modemité
ses contraintes' l'éthique, cette norme que I'on invoque quand toutes les autres sont à la peine
assimilée au modèle colonial ou de dépasser
qu'on peut assimiler. à des critères ou en panne, vient donc tantôt comblcr un silence de la loi, tantôt en confofter
Quant aux cases de la première colonne l'application. L'accent mis sur la responsabilité de I'acteur illustre également
endJ!ènes, il m'apparaît aisez vite que le fait de < circuler > de la case I n'est
que qu'on est un peuple de. cavaliers un trait essentiel de ce nouveau droit en train de naître, I'accent mis sur I'acteur
pãr de la meme manière sélon
"it"niu peuls du Mali ou des sociétés insu- et ses procédés et procédures plutôt que sur le dispositifnormatif donc sur un
iorn-" les Wolof du Sénégal, des éleveurs
droit des formes plus que sur un droit des normes.
iuir"r. pour les premiers, circuler c'est déjà dominer avec I'accent de contrôle Pour apprécier enfin ce que suggère une gestion patrimoniale placée sous le
pãtitiqr" associè à la sanctuarisation (case 4) alors que les Peuls ont pu repro- signe de la responsabilisation, on relèvera une réflexion introductive de Pierre-
ãuire cette domination en I'associant à la diihad (guene sainte en vue d'une Marie Dupuy à la notice < responsabilité > du Dictionnaire de la culture iuridi-
religieuse à I'Islam) ou au contraire se fondre dans les sociétés hô-
"onu.ttion rafports de force locaux. Ils privilégient alors-les prélè.vements et ç!ue288. << Toujours, en effet, les origines historiques et les traditions sociales
i"" ,"ton les
projettent, parþis clandestinement, leur ombre portëe sur la façon dont un or-
i;"*ptoltution dei milieux dès lors que celle des hommes n'est pas directement dre juridique conçoit et organise I'articulation entre ses normes et les consé-
porËibt.. Mais c'est ce que font auisi les C.omoriens dont la civilisation horti- quences de leur violation. La dimension anthropologique de la responsabilité et
de produits
cole est fondamentalemént associée à la collecte et aux cueillettes avec elle sa dimension symbolique instruisent la façon dont le droit perçoit la
I'objet techniques d'une grande préci-
ãui t"if. fu vanille de
font certes gestes
cultivés' Et je pounai.continuer à com- relation entre sa méconnaissance et les réactions sociales organisées qui lui
sion mais qui ne sont pas réellement
effec- sont rqttachées. > (Dupuy , 2003 , p. 3al)
menter les trois autres õases où il m'apparaît que chaque société apporte
communs' On ne cherchera L'auteur nous invite également à << constater combien chacun demeure
tivement des réponses propres à deJ þroblèmes marqué, dans sa façon d'aborder tout problème juridique de responsabilité,
Jon" pu, à aller plus u*nt, transmettant à la nouvelle génération de jeunes
"n pqr ses propres conceptions éthiques sinon toujours par son idéologie politï
chercñeurs cette responsabilité particulière, parmi d'autres, d'approfondir
ce
que > (Ibidem).
cheminement scientifique.
Ceci posé, et comme je le relevais ci-dessus, < le membre d'une société est
C omp éte n c es ef respons a b i Ii sati o n des a cfeurs toujours inscrit dans une pluralité de communautés d'íntérêts pouvanî dépasser
les limites de cette société. Il dispose dans chaque cas, donc dans chaque
Le premier trait que met en évidence la gestion patrimoniale est I'impor- groupe ou dans chacun de ces "mondes", d'un statut, c'est-à-dire d'une posi-
< I'obli-
tun"" ¿" la responsabilité et de la responsabilisation, moins comme tion juridique. > C'est cela qu'il nous faut mettre en musique, d'où quelques
le que I'on-a causé par sa faute une défini-
;;iio. d" réparår dommage
(1993, p'
lt-t-t^l9n
1538)' que comme brefs commentaires relatifs aux deux termes intérêts et communauté.
iion juridique reprise du diótionnaire Le Robert
la réci-
I'extånsion au régime de développement durable du principe général de Quels intérêts en cause ?
caractéristique d'une.théorie statutaire Bemard Stirn relève une << ëvolution, décrite par Albert O. Hirschman dans
pÀrite des droiis et des obligãtions
à'origine communautaire. J'entãnds par là-19 mécanisme par lequel les droits
et son ouvrage Les passions et les intérêts,quifaít de I'intérêt, pris d'abord de
t., oËügutions de l'acteur sont saisii, définis et sanctionnés par le statut qu'il manière ,ëtroite et égoi'ste, le successeur du bien commun (...et) va de plus en
juri-
o""up" ãun, le collectif et non, comme en droit positif, par la personnalité plus s'identifier à l'intérêt gén¿ro¡ v28e.
ou moral. Si cette théorie statutaire Rappelons, à la suite de cet auteur, quelques considérations juridiques puis
diquå qui lui est reconnue à tiire physique
iondernent des droits traditionneli, elle n'a pas disparu des pratiques
ac- un commentaire plus anthropologique.
"riu.,
iu"ri.r, malgré la volonté affirmée depuis la Révolution française d'en voire < L'intérêt est une notion de caractère transversal qui occupe une place
ãirpìãft." õute implication. Adossée ã l'éthique etperçue comme un habitus' beaucoup plus vaste, tant en droit privé qu'en droit public. Touchant d'abord à
cetie théorie statutaire associe à chaque position de l'acteur des obligations la procédure, l'intérêt déjìnit I'accès att prétoire. Selon un adage de l'ancien
considérées cornme une conséquence ães droits ou privilèges
qui lui sont re- droit, < l'intérêt est la mesure des actions. Pqs d'intérêt, pas d'action >. La
au nom ã'un" n nécessité morale, intellectuelle > dit le proc,ldure civile et la proc,ldure administrqtive demeurent imprëgnëes de cette
connus et sanctionnés
dictionnaire, au cas où une contradiction entre droits et obligations
introduit le règle dont elles font une application d'une maníère très voisine. L'intérêt est
sentiment qu,un devoir n'a pas été assumé ou qu'une faute a été commise
même, et surtout, extra legem, hors du droit strict'
peut être 288. Picne-Maric DupuY, < Rcsponsabilité >, ¿)¡ Dcnis ALLAND ct Stóphanc RIAL (éds.), Dictioil-
L'íncidence de cette cãnception extrajuridique de la responsabilité naire de la culturejuridiqrre, PUF-Lamy, Paris, 2003, p. 134l-1347.
dans le domaine du droit du devêtoppement durable dans lequel
déterminante 289. Bcmard STIRN, (lntérêt>, ùr Dcnis ALLAND ct Stóphanc RIal (éds.), op. cit.,p.847-852,
les normes juridiques sont encore précisément < en développement ) et
pour
[p. 847].

onorr er socrÉrÉ, voL. 54,201 l


DRorr ET soclÉTÉ, voL. 54, 20l I 395
394
LA TIjRRE DE L,AUTRE LA îERRË, ÈNJEU pA't RtMoNrAL, DANS uN coNt'EX'tE DE DÉvELoppEMENT DURAIILÈ

ctussi une notion de þnd, notamment en droit public : I'intérêt général définit taire de la viejuridique, où donc les droits et obligations sont associés à ces sta-
largement le champ du service public et constitue par là une des clefs du droit tuts et où on ne peut exciper de ses droits qu'en ayant assumé les obligations
administratif. > (Ibidem) correspondantes. Dans ces sociétés, ce sont la philosophie morale et l'éthique
Toute anthropologie commence par un examen du langage commun, pour qui régulent fondamentalement les comportements des acteurs et proposent les
en identifier les connotations, donc les expériences passées et les potentialités sanctions en cas de détoumement de la responsabilité statutaire.
nouvelles. Étymologiquement issu du latin interest, < il importe >, le terme dé- En conclusíon à cette section, nous voyons mieux se dessiner les perspecti-
signe, selon Le Robert, dans un sens vieilli, < le préjudice ou le tort > puis, dans ves d'une gouvemance patrimoniale de la terre et de ses ressources adossée à
un sens d'une portée de plus en plus évidente pour nous, un avantage recherché une politique de développement durable.
qui peut être apprécié selon un point de vue financier (une rente), moral (les L'encadrement du recours au droit repose sur la prééminence d'un ordre
conventions sociales à respecter), affectif ou idéologique, de I'avantage le plus négocié, le principe de subsidiarité des procédures formelles et accessoirement
individuel et égoïste au plus altruiste et général. le principe de précaution, et une gestion éducative des conflits.
Mais, pour notre propos, c'est le signifiant suivant qui retiendra notre atten- Elle privilégie plus les relations entre acteurs que la formulation de nor-
tion: r< état d'esprit qui prend part ò ce qu'il estime digne d'attention, à ce mes,- sans doute utiles mais pas toujours efficaces. Elle suppose l'inter << I'entre,
qu'il juge important >. exprimant I'espacement, la répartition, la relation réciproque > (Robert, p.922)
Nous voulons par là souligner qu'il n'y a pas de responsabilisation sans dans plusieurs registres qui ne relèvent pas toujours de nos classifications disci-
prise en compte des attentes et des logiques des acteurs. La généralité d'un ré- plinaires modemes (droit, politique, économie...) rnais plus spécifiquernent de
gime de responsabilité doit donc être appréciée selon un principe de réalisme fonctions associées à la reproduction du lien social (references culturelles, logi-
que traduit un brocard familier des anthropologues du droit : < le droit n'est pas ques, formes de socialisations, etc.). Elle suppose ainsi des supports adaptés à
tant ce qu'en disent les normes écrites que ce qu'en font les acteurs ))' une approche des solutions basée sur un ordre négocié plutôt qu'un ordre impo-
Quelles communautés ? sé2el afin de favoriser I'adhésion des parties prenantes aux enjeux et aux
La première exigence d'une mise en æuvre des gouvemances patrimoniales contraintes des choix retenus. Olivier Barrière, au Sénégal et au Maroc, a expé-
est donc d'identifier la diversité des intérêts impliqués tant chez chaque acteur, rimenté plusieurs dispositifs et en particulier une charte environnementale à
du plus immatériel au plus matériel, que pour I'ensemble des acteurs dans leur l'échelle locale. < La mise en place d'une gouvenlance concertée nécessite
diversité et selon une approche dynamique et processuelle dessinée par Le ieu l"lmergence d'un droit négocié par un acte fondateur de la cohésion d'un
des lois (Le Roy, 1999). groupe autour d'un objectif de gestion environnementale (ou agro-sylvo-
La deuxième difhculté à résoudre est autrement plus délicate à mettre en pastoral). La charte de territoire exprime cette cohésion de I'ensemble des ac-
æuvre parce que nous nous heurtons aux limites de la conception < vulgaire > teurs responsabilisés dans leurs pratiques d'exploitation des ressources Ð292.
de la communauté entendue comme une institution s'opposant dans le cadre O. Banière cite également dans une autre partie du même ouvrage une remar-
d'une idéologie libérale toujours plus exigeante depuis le xvlll€ siècle, à que de Denys de Béchillon sur la finitude des normes générales et impersonnel-
I'individualisme au fondement de la société moderne. Un des déhs de la re- les (NGI) dans de tels registres : << La prise en compte, même sommaire, de la
cherche anthropologique à venir sera donc de concevoir puis de mettre en æu- complexité des silaations à aborder < fficacement > conduit nécessairement à
vre une conception fonctionnelle de la communauté, construite à partir de la introduire dans la norme de I'exception, de lq dérogation, de la négociation, de
notion de commurVcommuns, associée à la théorie du patrimoine d'affectation la marge et du mou... De I'espèce en quelque sorte. C'est-à-dire très exacte-
et ayant toute la plasticité nécessaire en vue d'encadrer la diversité des intérêts ment ce dont les normes g,lnérales ne s'accommodent pas t>293.
envisagés ci-dessus 290. Cette gouvemance repose sur le principe de subsidiarité en ce sens
tjne troisième difficulté tient aux modalités de mise en cause de cette res-
-
qu'abordée par I'une de ses cinq dirnensions fonctionnelles elle doit y être exercée
ponsabilité. Dans la lnesure où la théorie de la personne juridique ne peut suf-
fire à rendre compte de toutes les dimensions de la responsabilité, comme on 291. Étiennc LE RoY, <L'ordrc nógoció, à propos d'un conccpt cn órncrgcncc>, irr Philippc
l'a suggéré ci-dessus, il nous faut ajuster nos démarches aux idées juridiques GÉneno, François Osr ct Michcl vAN DE KERcHove (dir.), Droit négocié, Droit imposé ?,
FUSL, Bruxcllcs, 1996, no 72, p. 341-351 . Éticnnc Le RoY, ( La médiation comme "dialogic"
qui peuvent prévaloir dans certaines situations. Ainsi, dans les sociétés com- cntrc lcs ordonnanccmcnts dc règulation socialc >, ir¡ Carolc YouNÈs ct Éticnnc LERov, Mé-
munautaristes africaines, la responsabilité est associée à une conception statu- diøtion et diversité culturelle, pour quelle société 2, Karthala, Paris, 2002, p. 77 -119.
292. Olivicr BARRTÈRE, < Lc droit sous l'crnprisc dc la concertation ct dc la nógociation pour unc
gouvcmancc tcrritorialc >>, Cahiers d'Anthropologie du Droit,2007-2008, < Foncicr ct cnvi-
290. Éticnne LE Roy, < La facc cachée dcs cxpéricnces actucllcs dc déccntralisation administrative ronncmcnt cn Afriquc, dcs actcurs aux droits >, Karthala, Paris, 2008, p. 3 I l -346 [p. 3 I 9].
ct foncièrc cn Afriquc francophone: dc la gestion domaniale à la redécouvcrte des com- 293. Dcnys DE BÉcHILLoN, 8u'est-ce qu'une règle de droit ?, Odilc Jacob, Paris, 1997, p. 32. Cité
muns >, /¡ Jakob RÖSEL ct Trutz VON TRoTHA (Hrsg.), Dezentralisíerwtg, Dentokratisierung par Olivier BARRIÈRE, < Introduction : vcrs unc autrc formc dc droit ? >>, Cahiers
und die Lokale Repräsentatiorr des Staates, Rüdigcr Köppe Vcrlag, Köln, 1999' p.69-78. d' A nthro po logie du D ro it, 2007 -2008, o p. c it., p. 302.

¡norr pr socrÉrÉ, vol. I DRolr ET socrÉTÉ, voL. 54, 20l l


54, 20l
396 391
LA 'l'6RRÈ, ENJÈu pA'fRtMoNIAL, DANS uN coNt EX'l E DE DÉvELoppÈMEN r DURABLE
I-A'I'ERRE Ds L'AUTRE

de manière prioritaire et que ce n'est que par extension progressive des signifrants
Mais il convient, tout aussi évidemment, de tenir compte de la complexité
que I'ensemble des dimênsions des gouvemances patrimoniales sont prises en des situations, donc des solutions, comrne une exigence centrale des politiques
juridiques à préconiser, même si ou dès lors que chacune fera appel à un nom-
compte. Il est donc important de garder le référent initial comme un point de re-
père dans l'enchaînement des phénomènes associés dans un même processus de bre plus ou moins important de dispositifs institutionnels ou s'engage sur les
gestion patrimoniale. Séraphin Néné Bi souligne, dans le contexte de la Côte voies hasardeuses de la réforme foncière.
ã'lvoireies années 2000, la difficulté à tenir compte de toutes ces logiques dans
le contexte de négociation de pactes locaux pour mettre fin aux conflits entre au- ) do¡vent-¡ls pré-
Quelles politiques juridiques les < bailleurs
tochtones et alloðhtones: <<Au total, ces pactes donnent la prééminence aux
con¡ser, entre réformes et refondations ?
droits des communqutés autochtones. Cependant, l'Ê¡at se doit de veiller qu
respect de la légatité, à la transparence et à l'équité des résultats'
L'approche des politiques réformatrices a considérablement évolué depuis
La reconnaissance des droits des communautés sur leurs ressources natu-
une cinquantaine d'années et, sans qu'on soit assuré d'avoir trouvé la mesure
relles de leur territoire constitue I'une des bases d'un écodéveloppement (La-
du problème, au moins a-t-on contribué à faire sortir les modes d'intervention
zarev, 1993)2e4. >
des formes de mimétisme les plus sclérosantes lorsqu'elles étaient basées sur un
Aline Áka a approfondi cette question dans sa recherche doctorale sur la
transfert de modèle qui n'était que paraphrase ou recopiage de politiques des
dynamique de la rêforme foncière en Côte d'Ivoire. Dans un article de synthèse
pays développés, souvent les anciennes métropoles coloniales.
då ses rêsultats, elle rappelle en particulier << la nécessitë d'aménager, parallè-
Le thème de la réforme juridique, appliqué ou non au foncier, est récunent
lement aux mesures de þréseruation de I'environnement, des systèmes d'exploi-
dans mes travaux depuis ma thèse de doctorat en droit (Systèmefoncier et déve-
tation permettant aux populations de subvenir à leurs besoins. C'est là un pré'
loppement rural,... au Sénégal 1970) qui met en évidence I'apport positif de
atable à la réussite Airiøte de toute politique de conservation þncière et envi-
I'endogénéité.
ronnementale295. >
J'étais, au milieu des années 1960, encorejeune chercheur, interpellé par cette
Sur la base des travaux d'un séminaire transdisciplinaire animé au LAJP
-
de 2003 à2001 sur les modes de prise en charge des differends,j'ai été conduit
incohérence d'appliquer un modèle exogène < clé en main > ignorant ou récusant
toute histoire endogène au nom des priorités (le développement économique et
à promouvoir une approche des conflits fonciers dans laquelle I'objectif n'est
I'intégration nationale pour les pays africains) qui cachaient mal la permanence
pur d" condamner mais de mener l'ensemble des parties prenantes vers des so-
de processus coloniaux de domination et d'exploitations. Je me suis aperçu en-
iutions susceptibles de produire des solutions <igagnant-gagnant>. Éduquer
suite, en participant à un programme de I'UNESCO sur le transfert des connais-
dans Ce SenS, C'eSt ,, o*"n", les suiets sociaux à un ordre et faire advenir ce
sances juridiques, avec I'Association Intemationale des Juristes démocrates de
nouvel ordonnancement dans la société296. >>
1977 à 1981, que le mal était plus soumois et que ce n'étaient pas seulement des
Nadia Belaidi en donne un exemple éclairant en traitant de la gestion de la
choix politiques qui étaient en cause mais des réferences culturelles rarement in-
terre et de I'eau du delta de I'Okavango au Botswana. Au-delà de la superposi
terrogées et dont I'effet était d'autant plus efficace qu'il faisait partie de cette phi-
tion des régulations et des législations nationales et intemationales, I'auteure
losophie noctume du savant dont parlait l'épistémologue Gaston Bachelard, non
cherche à cõmprendre dans quelle mesure il serait possible de traiter cette com-
critiquée donc continuellement reproduite.
plexité de normes dans le cadre d'un référent dénommé ordre public écologique
C'est la conception moderne et occidentale du droit qui était alors principa-
äo--" << lø recherche d'un état souhaitable qui n'existe pqs encore > (p. ZO+¡ lement au centre de mes interrogations et il me faudra une trentaine d'années
et supposant une nouvelle conception, plus responsabilisante, de la société in-
pour trouver avec Le jeu des lois (1999) les préconisations susceptibles de ré-
ternaiionale Selon I'auteure, << Cette poisibitité de voir émerger un ordre public
pondre à mes questions en reprenant et systématisant les observations de la se-
écologique, un impératif social de protection du milieu de vie contre les attein-
conde partie de La Sécurisation foncière en Afrique (pré-cité, 1996) spéciale-
tut qi'il iubit, þurniiait au tytìè*" de protection de I'environnement les
ment dédiée aux politiques réformatrices.
*oyànt de surmonter les contradictions qui le traversentz9T ' >
Enfrn, ces dix demières années ont été centrées sur la place et le rôle de
I'institution, ou, plus exactement, sur le fait soit d'instituer soit d'institution-
294. Séraphin NÉNÉ BI, < La formation d'un droit foncicr négocié >>, Cahiers d'Anthropologie du
naliser, associant à cette distinction un saut qualitatifexpérimenté par lajuridicité
DroiL 2007 -2008, op. cit., p. 362.
295. Alinc. Ar¡,< Fonclcr ct ðnvironncment en Afriquc subsaharicnne: les conditions d'émcr- du droit canonique, donc de la Papauté au Moyen-âge puis reprise et systématisée
scnccd'undroitnégocié, Cahiersd'AnthropologiàduDroit,2007-2008,op.cit.,p.4ll'412'
-Éiicnnc
par l'Etat modeme en lien avec une vision téléologique de I'exercice de I'autorité
ZSO. LE Roy, u"Éduqu.. rclèvc-t-il dcs'missions dc la Justicc ? Pour introduirc à dc nou- politique. Dans la société modeme occidentale, il ne s'agit plus seulement
vcaux cxcrcices d'cthnoiogic juridiquc >>, Cahiers tl'anthropologie du droit,2009, Karthala,
d'apporter des réponses aux besoins d'organisation, donc d'instituer en donnant
Paris, 2009, p. 179-198.
297. Nadia Sgt-A,Tbr, ( Entrc tcrrc ct cau, la gcstion du delta dc l'Okavango : un mécanismc d'ordrc
pu- une forme légitime et une efficacité suffisante aux dispositifs proposés ou impo-
blicócologiquc? >>,cahiercd'AnthropoTogieduDr.oit,200T-2008,op.cit.,p.189-2141p.2061.

onorr er socrÉrÉ. vol.54,20l l


onorr sr socrÉrÉ. vol. 54, 20l I 398 399
LA 't ERRE, ENJEU pA't RIMoNrAL, DANs uN coNÏEX [E r]E DÉvELoppÈN.lËN'r' DURABLE
I-A,I.ERRE DE L,AUTRE

de la conception médiévale Réformer, I'art et la manière


sés. Il convient d'aller plus loin et I'origine religieuse
de l'institution va dani le contexte d'une société toujours plus individualiste et L'idée de réforme a été malheureusement caricaturée et dénaturée ces der-
critique, y ajouter I'once de sacralité qui doit rendre f institution incontestable au nières années en France par un Président de la République qui a confondu la
"figure
,ro-'d,íne d'autorité qui sera sìccessivement Dieu, l'État, la Raison puis réforme et le changement ( à tout va )) pour répondre à un effet d'annonce,
I'Intérêt gênéralzes,ou le développement durable ! s'attachant à traduire le besoin de mise à niveau de cornpétitivité du pays en
Cette sacralité associée à I'institutionnalisation a quelques avantages mais empruntant à tel ou tel voisin des normes et des procédures, voire des < institu-
l,inconvénient majeur de réduire ou d'interdire la contestation d'un type tions > qui ne conespondent pas à son histoire et à son génie.
d'organisation qui i'il puis imposé pour
se révèle inadapté peut rester préconisé Je n'approfondirai pas une querelle franco-française, ce détour par I'actualité
des Ëonnes ou de moins bonnes raisons. En particulier, dans notre domaine des politique n'ayant pour intérêt que d'illustrer la difficulté à mesurer le degré
réformes foncières, la conception unitariste et monologique de I'institution d'innovation qu'une société, quelque qu'elle soit, est préparée à accepter. La
comme persona ficta et repìaesantata, élaborée par le
juriste Sinibaldo de question relève classiquement de I'acculturationjuridique, sorte de pont aux ânes
Fieschi å"u.nu ensuite Pape sous le nom d'lnnocent lV est contradictoire avec de I'anthropologie juridiqu"zrr qui fait appel à de savants développements mais
le souci de prendre en compte et de traduire en institutions particulières la com- répond finalement à une certaine simplicité du raisonnement : toute société
plexité des phénomènes dé régulation contemporains. C'est face au risque de change et selon une formule souvent citée < tout change et la seule chose qui ne
simplisme ou de trop grande simplihcation des dispositifs portés. par un dis- change pas c'est que tout change >. Mais ces changements doivent s'opérer à
couis institutionnel peu adapté que les travaux contemporains divergent des I'intérieur de marges, sauf à prendre le risque, parfois indispensable, non seule-
précédents du XX" siècle et dont on va rendre compte dans les quelques pages ment de changer les institutions mais de casser la société. Il faut, revenant à Pierre
qui suivent pour mesurer I'impact possible d'une théorie de la gestion patrimo- Legendre précité, méditer I'importance de la maîtrise du continuum passé-futur.
niale du foncier.
< Quelles qu'en soient les formes ou Jìgurations, le sujet devient
Je vais donc tenter un < état de la question > tel qu'il me paraît se présenter
je contemporain de son origine, le temps de I'ancêtre et le pré.sent se rejoi-
en cette hn 2010, avec la conscience de I'extrême modicité des moyens dont
dont on a l'impression, gnent dans la représentation, et c'est là qu'une civilisation a prise sur le
dispose pour rendre compte d'un domaine de recherche
hors-temps ou temps mythique de I'insu subjectif. Cette contemporanëité
¿ tä fois réjouissante et interpellante, qu'il explose ces demière.années, illus-
veut dire que I'individu, arrimé par le montage politique et juridique des
trant les bonnes raisons que nous avons eu de privilégier ce dossier durant une
quarantaine d'années mais aussi que nous sommes en face d'une mutation du filiations à lamêmoire des ancêtres et du discours-Ancêtre, c'est-à-dire
pris à son tour dans l'entreløcement du positif (la vie) et du négatif (la
domaine de recherche qui échappè maintenant à la compétence du chercheur
mort), est institué sujet de la transmission, à travers le fonctionnement
individuel pour entrer dans l'ère des programmes collectifs, des programma-
d'une transcendantalité sociale 300. >t
tions lourdes et des spécialisations'
Une des avancées réalisées a trait au lien établi entre recherche appliquée et Réformer c'est donner de nouvelles formes à une institution pour I'adapter
politique de coopération, grâce à la fondation, en 1996, à l'initiative de au changement nous dit le sens comfiìun. Parfois, réformer signifie revenir à ou
i'App.gf'¡. que je présidais, du comité technique Foncier et développement à rétablir une forme primitive, ainsi en furil pour le protestantisme qui se présen-
l'époque uupier äu *inistère de la Coopération et qui est maintenant.rattaché à tait comme religion réformée en prétendant revenir au christianisme originel.
i,Ág"n." Française du DéveloppementlAf'O) et au ministère (français) des AÊ Parfois, réformer peut avoir aussi un sens abolitionniste, en matière judiciaire
fairãs étrangères et européennes (MAEE). Je privilégierai ses travaux-pour pro- par exemple où réformer un jugement c'est I'annuler. Dans nos travaux récents
por", un" vîe généralisie qui exploitera trois expertises collectives dont le Li- sur les politiques foncières30l, on a beaucoup exploité les termes refonder et
vre blanc des acteurs de laìoopération française de 2009, pour identifier si on refondation, insistant ainsi sur I'idée que le changement ne saurait se faire sans
se rapproche des exigences de Ía gestion patrimoniale dontje vieng d¡
dessiner perdre de vue les fondations de la société, son socle en dehors duquel I'idée
les cäiactéristiques. Initialement cintré sur I'Afrique au sud du Sahahra, le co- même de société est galvaudée. Cette position s'inscrit dans I'histoire des poli-
mité a prog."riiu"-ent élargi son domaine d'action pour intégrer l'ensemble tiques foncières de ces cinquante demières années.
des pays eñtrant dans le champ d'intervention de la politique française de coo-
peraìion. On parlera donc ici encore d'Afrique, mais pas exclusivement.
299. Éticnnc LE Roy, < Acculturation juridiquc )), Joöl ANDRIANTSIMBAZoVTNA, et al. (dir.), Dic-
t¡onnaire des droits de I'honnr¿, PUF, Paris, coll. < Quadrigc >, 2008, p. 4-10.
contri- 300. Picne LEGENDRE, < Apostillc, L'horizon anthropologiquc du vcrbc "transmcttrc" >>, L'autre
298. Étiennc LE ROY, < Violcncc dc la fonction symbolique et institutionnalisation du droit' bible de I'Occideüt,op. ciÍ., p.500-501.
bution à une antiropologic dc la juridicitó ct du pluralismc normatif >>, Katharina
INHENTVEEN
Trutz von 301. Éticnne LE RoY, < Lc tcnrps dcs rcfondations >, préfacc dc I'ouvragc dc Mahamoudou Salo,
.t C"o.g Krurn (Érsgj, Begegírungen und Aiseinandet'setzungen, Festschrift fi)r Foncier et socitité oux Contores, Karthala, Paris, 2009, 330 p. , [p. 7- I 3].
T'otha,Flùdigct Köppc Vcrlag, KöIn,2009' p' l2-30'

onorr er socrÉrÉ, vol.54,201 r


onorr ¡r soclÉrÉ, vol. 54, 20l I 401
400
LA 'r'ERRE, ENJnu rA IRIMoNtAL, DANS uN coN'rEx rE DE DÉvsloppeneN r oun¡¡¡Le
LA.TERRE DE L,AU'I.RE

d'une gestion D'une part, il observe la tendance quasi générale à I'exercice d'un mono-
Les étapes d'une prise en compte d'un besoin pole étatique sur le foncier, prenant souvent la forme d'une revendication à une
patrimoniale propriété étatique, s'appuyant sur les conceptions domaniales du colonisateur
entre les ac-
Cette histoire de la prise de conscience des interdépenda-nc^es (surtout belge ou français), mais en changeant I'esprit des textes coloniaux pour
collectives réalisées en 1998 sur les appro- passer de I'exercice d'une sorte de fiducie sur les terres vacantes et sans maître
t"uÀ,"ru-Uáré" ,u,. troiå expertises des ac-
en Afrique, en 2009 (pour le Livre blanc à une mobilisation de la terre sous sa seule autorité, comme un propriétaire par
¿" p"fitiques foncGreË
"tt.t
;;Ã d"'ù cóoperationl ei en ZOf ô pourparla.desnote de politique foncière sur la force du droit et non par I'usage du sol (usucapion).
investisseurs étrangers' D'autre part, il constate, sans doute en réponse à de tels excès, que les ré-
ìäp."pt*iãn íg.una" échelle des tenes
contester Ia croyance formes fonõières ne sont généralement paÀ appliquées et que << les Etats
sortir de I'illusion dévetoppementatiste : comment >' n'arrivent pas à contrôler la terre l (p. 378), que ce soit du fait des populations
ãrà o est øon pour ford est bon pour les Etats-Unis
par détoumement ou contoumement, ou des administrations par incompétence,
äor" ""qul
q'u¡a réussi'au Nord sTmpose aux Suds
mauvaise formation ou com.rption.
"" De ce fait, notre auteur voit émerger une tendance, qui lui semble irrésisti-
Monpremierarticlededoctrinejuridiqueafricanisteestunecritiquede
pour assurer ce que ble, celle à la généralisation de la propriété privée, sans que cela s'accompagne
,"tt" t"ndun"e à recopier le droit de l,ancien colonisateur
l,on dénomme à l,époq-ue 1e <<toke off , ou décollage économique.et selon le de règles du jeu acceptées par le plus grand nombre et d'un Etat de droit. Bref,
uu* päyt du Nord' développés' doit.permettre au début de la décennie 1990, les États africains sont guettés par I'anarchie,
il;ñ;té q;e ce qui^a réussi
la compétition mon-
;;;;;i; J,, Sud de ðombler leur handiõap et d'entrer dans d'où le discours sur la gouvemance qui se généralise à l'époque.
La doctrine'¿¿i"fopp"-entaliite dominante au début desde pays Cette décennie 1990 s'avère donc cruciale et il était apparu judicieux au
années
diale 302.
et nombre
,åi*un,., alors que ru t*na"'mu¡orité des pays africains comité scientifique de I'ouvrage (comprenant deux chercheurs, J.-P. Chauveau
de'recourir à des transferts de droits, IDR et moi-même U. Paris I et deux experts géomètres J. Gastaldi FIEF et M.
;;;;ìË;;, *cèdånt a t'ináépenduåce, esr
transmis
des textes entiers qui sont
de manière si mimétique q;; ;" sont parfois Kasser ESGT) d'y consacrer un article particulier305. Conftrmant les analyses
doctrine précédentes, je notais << un passage particulièrement dfficile à d'lchiffrer car ce
ãL-ãiJ* ¡"ridique à I'uut,", leurs aùteurs se croyant ?:t"Ttl-t-"]:Lla
problèmes rencontrés par des
ã"*lr"^,à, ¿. porreo"rîu soiution technique aux qui est dit ou écrit n'est pas forcément ce qui est pratiqué. Les textes peuvent
d'absenìes, se présentent.comme des coquil- apparaître comme une "vitrine" pour I'extérieur, n'engager que leurs auteurs,
Nations qui souffrent d" -unqu.',
les préjugés racistes de la ne concerner que des situations marginales, celles promues par les élites.
les vides qu,il faut *ãpli., ür.r continuent à subir
p¿ri"i" co'loniale. l"i" semble sans doute postérieurement caricatural,
r*i Quant aux prøtiques, on les avait déjà, pour une étude de la FAO de 1987, ca-
mais cette approche .i.étû"r était bien dans
I'aiidu temps et le comité tech- ractérisées comme "polymorphes, polysémiques et polyvalentes". Depuis, dans
;ü;-F;;;lË ¿¿""r"pp"tt.il devait nécessairement' en 1996' s'emparer de I'Introduction de notre ouvrage La sécurisation foncière en Afrique, c'est leur
cette question ro.n n"'Jn" áe ses priorités
pour passer des observations singu- carsctère résolument métisse qui a été souligné, en les situant à la fois dans lq
lières à des bilans systématiques' tradition et dans la modernité > (p. 384).
yacouba Keita, fait la synthèse des Ensuite, j'analysais quatre phénomènes qui gardent eux aussi toute leur ac-
En lggg, ur, ¿" *"î-åi"ãiurt, ivoiriens,
sur le foncieren Afrique'
unuÇr", áu'f-4¡plol pour un ouvrage qui apparaît' tualité.
colleciive'initi¿è ¿ la demande et réalisée sous Tout d'abord, l'apparition du principe de précaution, emprunté à l'éco-
comme la première - et introduit dans les analyses foncières par le biais de la gestion des res-
"ip..tir"
l,autorité d,une instanli politique, la sous-direction du développement écono- logie
304'
des Affaires étrangères sources naturelles. Il suggère chez certains bailleurs de fonds et chez quelques
mique et A" t,enuironn"L'"niáü -initt¿re (français) I'un et
F|];," période f SOd-lé90, ce jeune cheicheur relève deux constats, politiques une prudence qui peut être salutaire quand elle n'est pas une forme
I'autre problématiques : policée de l'indécision ou du laisser-aller.
Ensuite, on pouvait noter un grand aléa dans les politiques de codifica-
- certains États étant passés par des formes socialistes pendant des pério-
1isn306,
302
305. Étiennc LE RoY, < Lcs oricntations dcs réformcs foncièrcs cn Afriquc francophonc dcpuis lc
303. début dcs annécs 90 >, Philippc LAvtcNE DELvILLE (dir.), Quelles polítiques Joncièt'es pour
I'Aft'ique rurale ? Rëconcilíer pratiques, lëgitimité et légalité, Karthala-Coopóration françaisc,
Paris, 1998, p. 383-389.
1998, P.374-382 306. La codification cst ici cntcnduc commc I'art dc la misc cn formc d'un tcxtc dc réformc juridi-
304'Lcsdiffércntcspublicationsdcl,Associationpourla?romotiondesRcchcrchesetEtudesfon. quc, la formc la plus csthétiqucmcnt valoriséc par lcsjuristcs français avcc ccrtains avantages
chcz Karthala dc le82 à 1996 constitucnt
cièrcs cn eniqoc t,qpnËi¡'il;;bìtd;s;itknt ct beaucoup d'inconvónicnts si on y immobilise trop précisémcnt dcs nonncs cn óvolution
< privées ,l"iíi¿i, pr. ã.s"chercheurs, mômc si leurs financcmsnts furcnt (mo-
des cxpcrtises cÕnstante.
dcstcmcnt) Publics'

onorr er socrÉrÉ, vol. 54,201 I


rnotr sr soclÉrÉ, vol. 54, 20l I 402 403
LA 't ERRE, ENJEU pAl RrMoN¡AL, DANS uN coNl Exl-tj DÈ DÉvel-oppsN'tuNt' ouReBLE
I-A,TERRE DE L'AUTRts

moins bon gré et après mettant pas de savoir si mes collègues connaissaient alors la théorie des rnaîtri-
des plus ou moins longues avant de revenir, de plus, ou ses foncières, publiée peu de temps avant la hnalisation de I'expertise collec-
iu du mur de Be-rlin, à un capitalisme tropicalisé. D'autres textes avaient
"frut. leur application retardée, différée tive, on ne peut savoir si cette théorie est visée ou non par leur critique. Mais ce
¿tñú."d;s (au Mali pËndant dix ans)
9u qui est évident c'est, quelles que soient les avancées de cette théorie, qu'elle ne
p". ,.,iå-¿" politiqies (comme. t"_9:p d'lvoire 1e vérifiera après sa tenta-
"riies permet pas de faire par ailleurs, dans la pratique, l'économie des trois questions
iive inadéquate de réforme foncière de 1998)'
posées : comment effectivement s'emboitent les droits endogènes et exogènes
:O" plur, I'absence de textes ou devant des risques d'implosion politi- sans verser dans le < référent précolonial >> (supra), comment les formaliser par
"n à une instru-
que de la Äociété en cas de réforme intempestive, on peut recourir
eniendant par 1à le recours à des techni- des procédures qui fassent sens pour tous et quelles autorités reconnaître et lé-
ä"ntufirutior des politiques foncières,
gitimer. En plus, les dix années qui vont suivre vont conduire à systématiser ce
qu", geog.uphiquäs ou^ topographiques comme support d'une accumulation qui est encore une intuition à la flrn des années 1990, I'hypothèse de deux régi-
nouuit. ãe ìonnairrances'pu-is i'opportunités à I'intervention' Les
systèmes
deux exemples mes de régulation, I'un relevant de ce que les Occidentaux nomment < le droit >
ã'irrfor-ution géographique et les plans fonciers ruraux en sont et mes collègues juristes < le droit positif > et I'autre de ce que je dénomme < la
du
,tp*"t. I'ai iersãn.,ellËment conìribué à la mise en place d'observatoires
en Polynésie juridicité > et qui intègre, outre notre conception du droit, les expériences des
ífr;;, á partir de l,expérience malienne des années 1993-1996,
autres civilisations, donc le dharma indien, le /i (rite) confucéen, la coutume
- -- T. Bambridge dePuis.
avec
prend déjà une place significative, prôner africaine, e1ç.308
sn¡rr, une"demière orientation
propriétariste' Quelles sont, dix ans après, les évolutions perceptibles à l'échelle collective
un" poìitiqu" foncière à partir du moåe de gestion qui p9u! être et les solutions apportées ? Le livre blanc des acteurs de la coopération fran-
qui nous est
ããmãniut óu patrimonial. Je ne m'étendrai pãs sur cette distinction
seulement çaise en formule une présentation répondant à la fois aux exigences de la re-
iurniti¿r" depìis la troisième partie du présent ouvrage. J'ajouterai cherche et à celles, non moins complexes, des politiques.
q";; ltp"de, en 1996, je ðonsidéraii- encore ces trois modes de gestion
qu'avec Le des /ois (1999)' ré-
*.*" åxciusifs et concúrients, car ce n'est ieu
commencera à prendre
Le livre blanc des acteurs français de la Coopé¡¿lisn30e
dig¿ ßg7'lgg8, que I'hypoth¿¡" la cómplexité.
99
foíme."tEt ce n'est qutn 2006 que je théoriserai la gestion
patrimoniale comme Ce nouvel exercice d'expertise collective est un document politique en ce
qu'il soumet à I'avis de la communauté nationale des choix à privilégier mais
-
expression de cette comPlexité.
'Muir, il y a dans låuvrage, plus exactement dans la dernière page de la ce texte n'engage pas directement le gouvemement de la France qui entend
observation de Phi- l'être par une manifestation différente, un document d'orientation stratégique
conclusián gtnérale, et donc Jo-in" un ultime propos, une (DOS) sur le foncier qui, en reprenant selon ses propres priorités les conclu-
iipp" i."igñe Oelvíllle et Jean-Pierre Chauveau qui pose un vrai problème. Ci-
sions, engagera sa responsabilité politique, au moins face à I'histoire.
tons et commentons :
La bataille de la reconnaissance en France, comme dans d'autres pays euro-
<Au-delàdesdifférencesdestratégies,lapertinenced'articulersystè- péens, Grande Bretagne ou Belgique, de la place des politiques foncières dans
de la qualité et de
mes fonciers øiåu, et droit positifáépend finalement des droits
la politique internationale du pays n'est donc pas entièrement gagnée mais la
la cohérence de, ,',áponses àppoitA"i à une triple question: conduite du processus du Livre blanc à son terme, sa bonne réception par diffé-
emboîtés et te statut des droits existants (...), le cqractère.procédural rents publics nationaux et intemationaux et la participation tant de diplomates
Tout en
des systèmes fonciers locaux ("'), le système d'sutorité.("') ou d'assistants techniques en coopération que de spécialistes de f ingénierie
ayaní produit de nombreux acquits, et en ayant contribué
à clarifier le technique (géomètres, topographes, etc.) à côté des chercheurs et des universi-
réceites ne^sembient pas avoir apporté de vé-
p*btème, les exp'ériences
.ritqbles,épo,se,àcesquestions.onpeutdonccraindrequ'ellesne taires sont des gages d'avancées prometteuses en terme de cohérence et de per-
tinence des interventions à venir.
putßsent päs véritablemeit réussir à assbcier droits locaux et
droit posi'
Ce document se voulait bref mais il fait encore quatre-vingt pages accom-
'tif,
selon'des modalités légitimes et fficientes307 ' > pagnées de deux annexes d'orientations monographiques et illustratives. Sa
quatrième de couverture résume la portée et I'enjeu des travaux qui conduisent
Mesdeuxcollèguesposenticiunvraiproblème-quiestceluidel,arti-
culation des droits et exogènes efqui est le plus.souvent abordé à
"oããgÞn"r occidental et
párti. en fonction desãroits exogèñes, donc ãu droit < positif> 308. ÉticnncLERoy,<L'horizondclajuridicité:comparcrlcsdiffórcnccsdanslcurscomplémcn-
"t qu'on parle de la même réa-
ãe manière simpliste ou caricaturalã, en supposant tarités pour rcpcnser lcs droits dans unc pcrspcctivc globalc dc rógulation dcs societós
ne per-
lité quand on aborde la coutume africaine et la loi étatique. Le contexte contcmporaincs >, ir¡ Rodolfo SAcco (éd.), < Lcs frontièrcs avancócs du savoir du juristc >,
Bruylant, Bruxcllcs, à paraître.
< Conclusion >, ln Philippe LAVIGNE 309. Comité tcchniquc Foncicr ct développcmcnt, Gouvennnceþncière et sëcurisatiott des droits
307. Philippc LAvIGNE DELvlLls et Jcan-Picrrc CHAUVEAU'
-- dans les pays clu Sud, Livre blanc des acteurs ft'ançais de la Coopératíor¡, AFD ct MAEE-
Réconcilíer Pratíques'
ijutiittt (dir.), Quelles polítiques foncières pour I'Afrique rurale ?
DgCiD, Paris, 2009,125 p.
légitimitë et légalitë, op. cít.,p.'733

nnolr ¡r socrÉrÉ. vol. 54, 20l I


DRorr ET soctÉTÉ, vol-.
405
54, 20l I 404
LA TERRE DE L'AU'|RE LA l'ERRE, ENJEU pAl RlMoNIAL, DANS uN coNl Exl ti DE DÉvELoppBMEN't DURABLB

à renouveler très profondément la doctrine française classique, néocoloniale, Ce n'est pas sans raisons que la gouvemance est placée au centre de la ré-
fondée sur le primat de la domanialité donc sur I'hypothèse d'un Etat fort, cen- flexion car le foncier est indubitablement un révélateur sans concession de la
tralisateur et unificateur, plutôt jacobin. Le livre blanc affirme : pertinence ou non des choix de gouvernance réalisés aux échelles intematio-
nale, nationale et locale. La définition de gouvernance est empruntée à Pierre
< Il faut promouvoír des dispositifs de sécurité þncière þndés sur la re- Calame i <<l'art des sociétés d'inventer des régulations assurant leur dévelop-
connaissance de la diversité des droits et des sources de légitimité, au pement harmonieux, leur suruie à long terme et leur cohésion > (cité p.52).
sen¡ice d'un développement économique équitable et durable. Dominique Darbon ajoute que ( c'est une pratique de l'action publique qui as-
Cet objectif implique souvent une redéfinition du rôle des pouvoirs pu- sure à lafois la participation d'intérêts divergents, une bonne gestion sociale
blics afin de réguler la comp,ltition que se livrent les diffërents acteurs des biens publics et une stabilité du contrat social global > (Idem). Ces diffé-
pour accéder à la terre. rentes exigences induisent des choix spécifltques, entre autres accepter de devoir
concilier des objectifs souvent contradictoires, donc aborder les politiques fon-
En cohërence avec la Déclaration de Paris et dans le respect de cières dans toute leur complexité et comme des processus complexes. Sans
I'histoire de chaque pays, la coopëration internationale se doit doute certaines catégories utilisées dans ce présent travail ne sont pas utilisées.
d'apporter son appui aux politiques foncières dont la définitionfait dé- On ne parle guère de gestion patrimoniale, par exemple, mais la critique des
bat qu niveau national entre acteurs publics, privës et øssociatifs. Cet politiques systématiques d'enregistrement des terres þ. 56-58), la présentation
appui doit contribuer à promouvoir une gouvernance démocratique du des principes d'une bonne gestion forestière (p. 59), I'analyse des << limites
foncier. > d'une approche technique > qui ne reposerait que sur le cadastre sans
Il n'est pas question de résumer ce qui est déjà l'objet de raccourcis parfois s'interroger sur les retombées sociales et politiques des procédures ainsi que
réducteurs, mais c'est la contrepartie d'une telle démarche. Le lecteur y trouve- l'évaluation rétrospective des politiques coloniales conduisent à des approches
ra des rappels des conditions présidant au développement des pays du Sud politiques qui se proposent de renouveler profondément la philosophie de
(I" partie) que je suppose être familières au lecteur puis, dans la II" partie, pro- I'intervention, sans imposer de modèle a priori.
pose un cadre d'analyse qui a trouvé un bon équilibre entre le besoin de syn- L'intervention doit, sans doute, modifier la législation et la mettre en accord
thèse et la restitution de l'état d'une recherche toujours prolixe en cas particu- avec les pratiques ou restructurer en profondeur des services administratifs de
liers ou contradictions. Les avancées concement en particulier les droits coutu- gestion foncière qui sont facteurs d'entropie et d'insécurité. Mais, le livre blanc
miers qui non seulement ne sont plus diabolisés mais sont associés à la question a le courage d'aborder un domaine le plus souvent esquivé, celui de la fiscalité
des droits locaux, de la décentralisation et de la gestion foncière déléguée. Une foncière3ll. Celle-ci y fait I'objet d'un consensus quant aux principes et sous
autre avancée concerne le titre foncier et plus généralement le problème du titre réserve de modalités d'application parfois bien difficiles à mettre en place. En-
foncier selon une procédure d'immatriculation dite titrement ou, aussi, titrisa- fin, dans la rubrique consacrée aux politiques foncières pour répondre aux défis
tion. Le titre foncier cesse d'être l'objectif privilégié des interventions pour du XXIe siècle, le texte note en particulier :

n'être qu'un parmi des dispositifs divers de sécurisation foncière3l0, sans doute < Entre "défailtance de l'Etat", "défaittønce du marché", "défaillance
le plus sophistiqué mais aussi le plus onéreux. La poussée inésistible du mar- des communes", l'heure n'est plus à la recherche de solutions miracles,
ché et la problématique de la marchandisation imparfaite de la terre sont des au tout-Etat ou au tout-marchë. Elle est ò la recherche de solutions
axes centraux de la recherche, mais les avis divergent sur la rapidité des proces- concrètes s'appuyant sur des actetlrs sociaux porteurs de changentent,
sus et la capacité de résistance ou de contrôle par les bénéfrciaires supposés. Il dans une articulation productive entre régulations marchandes, publi-
est clair que villes et campagnes ont ici des histoires différentes sans qu'elles ques et associatives au service d'obiectifs sociaux et politiques. Le be-
soient étrangères. Enfin, I'insécurité foncière, malgré toute I'ambiguilé de l'ex- soin de rëgulations, aux diffrlrents nivequx, mondial, national et local,
pression, apparaît un enjeu majeur à prendre en considération, comme le révèle est de plus en plus évident. La régulation des mécanismes de marché, en
I'intilulé de I'ouvrage. paTticulier, doit jouer son rôle en termes d'fficacité économique mais
La troisième partie est consacrée aux politiques foncières entendues comme aussi d'équit,!, dans la mesure où I'allocation de I'espace par le marché
devant <<favoriser un usage socialement désirable du sol > (p. 49) et rappelant coupe court aux relations de clientélisme et de népotisme. Les expérien-
au passage que <<leþncier est un puissønt outil d'intégration sociale D mais ces dans les pays du Sud sont encore rares, mais elles sont nombreuses
que sa << dimension identitaire peut être instrumentalisée dans le combat pour
le pouvoir et pour les sources de rente. > (Ibidem)
3I l. Étiennc LE Roy, < Problèmcs posós par I'instauration d'une fiscalitó foncièrc cn Alriquc fran-
cophonc >, Communication à I'lntcrnational workshop < How do Economists copc with Envi-
310. Jc considèrc qu'il s'agit là d'unc petite victoire personncllc, même si, à l'óvidence, je nc suis roñmcntal Unccrtainty and Cornplcxity >, Arlorr, Fondation Univcrsitairc Luxcmbourgcoisc,
pas lc scul à y avoir concouru. l5-17 octobrc 1996,5 p.

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DRorr ET soc¡ÉTÉ, 54, 20l I
406 407
LA TERRE, ENJEU PAIRIMONIAL, DANS UN CONTEX'fE DE DÉVELOPPEMEN'f DURABLE
I,A TERRÈ DÊ L'AUTRE

conforte la Prendre qu sérieux les conditions de réussite que sont le calendrier et la


dans pays industrialisés > (p'67)'En cela' le livre blanc
les -
progressivité, la conduite des processus de réforme institutionnelle et les be-
conclusión ãe I'expertise collective de 1998'
soins enformation.
Etcettepartiesetermineparcesnotationsquiretrouventl,idéederefondation: Permettre d'éviter les d,lmarches contradictoires compromettant le pilo-
tage- des rëformes par les institutions nationales. Chaque bailleur a sa politique
<Lqcrllationdenouvellesgouvernancesterritorialesoccupeunrôle (...) > qui doit être rendue complémentaire des autres interventions dans les cas,
Non par une
central dans la constructioi de ces politiques foncières'. de plus en plus généralisés, de multiples bailleurs bilatéraux et multilatéraux
de reþndati'on prenant en
;Wt" modernisation mqis par une.logiquepas à pas' à lq construction aux financement conjoints.
compte de nou,veaux droits-et contribuant'
Ces sept principes ont été expérimentés dans différentes situations africai-
services effectß et abor-
de nouvelles ¡nriiüt¡on, øptes à déIivrer des nes et dans l'Océan indien. C'est leur prise en compte progressive qui m'a
dables. n (P.68) convaincu de devoir renoncer pour les Comores à une réforme en bonne et due
J,aimeraienfinreprendredelaquatrièmepartie,quiillustrefondamentale- forme.parce que I'ancrage institutionnel de I'intervention était inexistant, faute
intemationales et européen- d'un Etat digne de ce nom. On a donc privilégié le recours à des procédures
ment une .onu"rg"rr"è ã.r ¿ff"r"nt"s institutions
qui ne concernent pas seule- plus endogènes dans le cadre d'une gestion patrimoniale. De même, la réussite
;;t; q;iport. ãu, les < clefs de I'engagement >au problème du..transfert des
ment les bailleurs d"-fo;J; þ.73) eritõuchant de I'expérience de réforme au Niger est liée à la dynamique induite par le se-
ont été dégag9s.par.l'Union euro- crétariat du Code rural qui en a fait un lieu consensuel à même de faire émerger
modèles de développement' Èuit principes
en cõmplément par le Livre blanc' Les uns un dialogue national. La réforme foncière malgache aurait pu sombrer entre
péenne et sept uutr", ,ont proposés
à une gestion de type pa- 2005 et 2008 sous l'effet de la concurrence entre coopérations et administra-
et les autres sont rcl ryninitit"t comme contribuant
trimonial. tions si quelques personnalités de tous côtés n'y avaient pas mis bon ordre. Au-
Selonl'UE,<<lolesr'ëformesdespolitiquesfoncièress,onttoutesspëcifi- tre remarque: la capacité de la réforme sénégalaise à survivre aux multiples
des processus com- demandes de généralisation de la propriété privée depuis 1980 vient de ce
qr;-¿..')-, i;'t", réformäs des politiques,þncières sont
plexes qui nécessiteriui q" t'Etat et un appui de toute la sociëté qu'elle fait partie du < pari démocratique sénégalais > et qu'elle fait communi-
"ieos"k'yt d'un dialogue au quer les traditions communautaires endogènes et le traitement de la terre
i'...¡, t; t'ooou¡ a", io,¡tt"'í,i¿" fonds dolt^s'accompagner
'iïír'io", iíuîqu de t;-glit 1...1 ; i. L? réformes sont des processus de long comme un (( comrnun > à l'échelle de la communauté élargie qu'est supposée
terme qui rëctamen uln'i o;o:;o;"r" itératiie (.'.); 5",Dy réfo1ryes sensibles être la Nation. lnversement, c'est le déni de cette réalité communautaire et la
Les bailleurs doivent ("') volonté d'une systématisation de la propriété privée au profit des seuls natio-
aux situation, d" g"ni'"-roìi'essentielles (..') ; 6' "n-
couragerlessolutionisc-onsensuelles;7..lMobilisationdelarechercheetfavo-doit naux avec I'ordonnance foncière de 1998 qui, pour une large part, a conduit la
à un.programme
riser le débat sur l"r"r;;; d'expériencel ; 8" L'appui
-àii" accrue des
Côte d'Ivoire à la guerre civile et au bord de I'implosion. Et c'çst le non-respect
en matìère d'exclusion des accords de Lancaster House de 1980 mettant fin à la guere de Rhodésie et
ir¿i¿¿i ¿'rn" tlvaluation de ies risques minorités ethniques ou de peuples le refus par la Grande Bretagne de financer finalement le rachat des terres
.femmes, d", pourr", îu'ãi
àAp,orr"rt¡oi des
< blanches > les plus productives qui a progressivement conduit au blocage de
indígènes > (P-13-74).
ie livre blanc y ajoute (p' 74) sept autres pnnclpes : l'agriculture et à la catastrophe alimentaire actuelle du Zimbabwe, obligé
_ << Eviter i\siqlà'ae /offre fondée' sur lès conceptions ou compéten- d'importer du maïs alors qu'il était le plus gros exportateur africain. On pour-
"n"
ces des bailleurs definds et non ür
làs demandes nationales ("') rait multiplier avec l'Afrique du Sud, l'Ethiopie ou le Kenya des exemples de
-* _ nationales et projets acceptés par les popula- réussites ou d'échecs plus ou moins prononcés selon que ces pays ont réussi à
iipiy", t", ¿i*or"hes les

tions concernées (...) maîtriser I'endogénéité de leur processus réformateur qui est finalement I'alpha
et I'oméga de toute intervention.
à adopter sont, ou non'
cier,-Dëfinirlesin,terventionsenfonctiondelqmaturitédudëbqtsurlefon-
selin que les problèmes à traifer et les solutions Le vrai défi du début du xxf siècle, concilier endogénité et mondialisation,
identifiés et Partagës (..') exemple du < Land grab ) ou appropr¡ation des terres à grande échelle
_ veiller a ro;iís" institutionnel de I'intervention et à ce qu'il induit
s'inscrire: par des lnvesfisseurs étrangers en réponse à des rsques de crlses aü:-
sein duquel
(...) It n'existe pas toifou" un cadre consensuel au mentaires
'u'ne desfonctiåns de la coopëration peut être de faciliter son émergence'
'l

Eviter ¿" p**"üi¡i'd"' t'oni¡"'ts de technologíes


(")' .d3s rëþrme iu' Les politiques de développement reposent sur un certain nombre de croyan-
- (...), ou ¡rtiliti¡ii'"tles ("'i ou d9s réformes de ryry1dur.es ("') sans
ridiques ces, le développement lui-même étant une croyance spécifique liée à la moder-
cøpicité des institutions
tenir compte d", ;;;;ï;;t ¡uiiaiq'rít locales "í d" to
à'
nité et à I'idéologie du progrès qui y est associée. On considère ainsi actuelle-
ir,"o*pogr", les changements dans la durée ("')' ment, de manière dominante, qu'il convient de privilégier la petite agriculture

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409
onorr pt soclÉtÉ, vol 54, 20l I 408
LA îERRE, ENJËu pAl'RlMoNtAL, DANS uN CoNTEXTE DE DÉvELoppEMEN'f DURABLE

LA'tERRE DÊ L'ÀUTRE
instituer un mécanisme de communication, allant au-delò de lq veille,
- vérifier et approþndir les informations,
pour
examiner les liens entre la < main mise )) sur les teryes et la sécurité
-alimentaire des populations des pays concernés. >

La préparation de l'étude a été confiée à l'Association pour la gouvemance


de la terre, de I'eau et des ressources naturelles (AGTER) qui a élargi son dia-
logue et celui du Comité technique à deux instances ministérielles françaises, le
Groupement Interministériel sur la Sécurité alimentaire (GISA) puis le Centre
d'Analyses Stratégiques (CSA) auprès du Premier ministre auxquels elle a ap-
porté son expertise lors de la rédaction des rapports que ces deux organismes
ont, chacun en ce qui le concerne, préparés durant le premier trimestre 2010 sur
le sujet.
La démarche se heurtait à trois difficultés. D'une part, une quasi impossibi-
lité de disposer d'une connaissance globale et fiable à un temps donné et à
l'échelle mondiale de I'ensemble des opérations commerciales (achats/ventes,
baux à plus ou moins long terme, prêts avec ou sans contreparties financières
ou aménagements du territoire), en raison de la fluidité des marchés, du man-
que de transparence de nombre d'opérations aux limites de la légalité et de la
différence entre le dit, le concrétisé et le réalisé, les déclarations foumies par la
presse, principal support de I'information, devant être constamment corrélées
avec d'autres sources. Ensuite, un tel processus concerne des acteurs très diffé-
rents dans des situations également très différentes. Dans un tel rapport, on
s'adresse à la fois aux services publics nationaux, aux entrepreneurs et aux re-
présentants de la société civile, en particulier aux associations de défense des
intérêts plus ou moins particuliers sous couvert de I'intérêt général. Par ailleurs,
les réactions sont différentes selon que les terres concemées sont situées dans
des pays en crise foncière ou au contraire, comme pour certains pays de
I'Europe de l'Est comme I'Ukraine, ayant des superficies de bonnes terres et
mobilisables sans contraintes institutionnelles majeures. Enfin, la troisième dif-
ficulté tient à I'absence de normes juridiques susceptibles d'être invoquées soit
dans certains pays à régime autoritaire ou dictatorial, soit à l'échelle intematio-
nale quand ce sont des intérêts privés qui sont uniquement concemés312. Les
organismes des Nations Unies concernés recommandent, faute de pouvoir (ou
de vouloir) faire émerger de nouveaux accords intemationaux, des documents
incitatifs tels les < directives volontaires sur la gouvernance responsable de la
tenure foncière et des autres ressources naturelles )) en cours d'élaboration par
la FAO en 2010 (voir infra).

312. On cite cspendant les deux documcnts suivants :


_- lc Pactc intemational sur les Droits économiqucs, sociaux ct culturcls (PIDESC) consacrant
le droit dcs pcuplcs à disposcr librcment dc leurs rcssources naturcllcs (art. l) ct lc droit à
I'alimentation (art. I l);
t:'#i#! n de s -ncs,laqui
déclaration dcs Nations unics du I 0 décembrc 2008 pour les droits dcs peuples autochto-
:i îå ::':#T,íi,i i,,, n d e t' ap p r op r i aü
o
t a q u es t i o próvoit dcs mécanismes de protection dcs droits aux tcncs de ccs pcuplcs (art. 8, 10,
26 et 28).
res dans tes þaYs en déveloPPement'

onorr er socrÉrÉ, vol.


4tt 54, 20t I

onotr et soclÉrÉ, vol- 54, 2ol I 410


LA TERRE, ENJËu pAtRtMoNIAL, DANS uN coNl'ExrE DE DÉvuLoppEMÈNT DURABLE
LA TÈRRE DE L,AUTRE

dès à présent ò lq mise en place progressive d'un cadre


Le rapport présenté313 au nom du comité technique Foncier et Développe- - contribuer
juridique contraignant au niveau mondial ;
ment a ¿" privilégier la position des populations et ainsi de défendre leur
des politiques et des mécanismes qui rémunèrent le tra-
;;i;i ¿""hoirl
;"" alors que lã rapport du CAS eit beaucoup plus < compréhensif > à -vaildévelopper
et I'efficacité économique et redistribuent les rentes qui n'auront
i,¿gurã ¿.r enjeux ãt d"r des investisseurs privés', Mais.il est aussi
"ätrtruintes montée en puissaxce des exigences, ici pos pu être éliminées, en mettant en place unefiscalitéþncière. >
intãressant pui l" fuit qu'il illustre la
aussi, d'un Ëesoin de geìtion patrimoniale, à condition d'associer à la responsa- J'adhère totalement à cette approche.
bilité sociale de I'entrepreneúr, facilement invoquée, une responsabilité
juridi
que plus contraignante. Détaillons ces trois points'
Le rapport du Centre d'analyses stratégiques
Dans le contexte du Centre d'Analyses stratégiques (CAS), un travail en
Les principates conclusions du Comité technique Foncier et Développement:
profondeur a été réalisé sur la notion de responsabilité sociale de l'entreprise et
u Les processus d'appropriation et de concentration des terres cultivables l'audition de cheß d'entreprise par le CAS, durant le premier semestre 2010, a
por dä grandes entieprties dans de nombreux pays du Sud et de I'Est
pré- permis de mettre en évidence une évolution notable des comportements de ces
-
or"rp"it to"iété civite, institutions internationales et gouvernements. acteurs, les rapprochant en fait, par l'importance prise par cette responsabilité
Sur iq base des contributions des membres du Comité technique < Fon- dans l'évaluation des comportements considérés comme compatibles, d'une
cier et d,ëveloppement > et de membres d'un groupe de travail élargi, ce bonne gouvernance économique et écologique. C'est pour cette raison qu'une
document caractérise les différentes situations obsewables sur la base place particulière est réservée à leur commentaire dans les pages suivantes.
des informations disponiblîs. Les auteurs s'ínterrogent s-ur le sens du Ce rapport3la propose les axes suivants :
mot investissement sur les types d'investissement dont le monde a be-
it
soin pour garantir sécurité qlimentaire et préservation de l'environ- l. Les acteursfrançais et européens doivent inscrire leur action dqns les
cadres g,énëraux de s organis ations internationales.
nement.
2. Les investissements responsables dans le secteur agricole doivent être
Ils distinguent les phénomènes de privatisation de ressources communes
des phélomèr", d" concentration de terres déià reconnues. propriétés
encouragés.
3. La France et l'Union européenne pourraient proposer des accords bi-
priiées et soulignent en quoi ces phénomènes sont ou non véritablement
nouveaux. løtéraux aux. pays d'qccueil des investisseurs européens.
La question abordée fait partie des enieux globaux du début du 4. La mise en place de politiques foncières alternatives doit être encou-
ragée.
xxf siècle qui nous concernent tous.
L'emploi, la création de valeur ajoutée et sa distribution, la production 5. L'investisseur doit s'engager dans une démqrche responsable.
de biens alimentaires et de seruices environnementaux relèvent de 6. L'application des Principes Equateur aux cessions d'actifs agricoles
. t'intërêt général, et leur régulation ne peut se réduire au seul ieu des devrsit être généralisée 3t s.
7. L'agriculture des PMA devrait bénéficier de règles particulières au
marchés'
Deftière te débat entre les différents modèles de production se cachent sein de I'OMC.
de vëritables choix de société'
Les propositions sont construites autour de deux principes :
t. n aéfense des droits existants des populations sur la terre et les res-
sources et 314. Michcl Cl¡vÉ, Dominiquc AuvERLoT, et al., Les,cessions d'actifs agricoles à des investis-
2. la nécessité de reconnaître des droits collectifs permettant la compa- seurs étrangers dans les pays en dëveloppement. Eléntettts de diagnostic et pistes de recom-
mandations, Paris, Ccntre d'Analyscs Stratégiqucs, juin 20 I 0, I 02 p.
tibitité des usages et des droits privatifs individuels avec I'intérêt génë- 3 15. Lc baillcur signataire dcs Principcs Équatcur doit assurcr que les projets qu'il financc dans un
ral. Elles sont déclinées aux dffirents niveaux: national, régional et PED sc conformcnt à la version àjour dcs critèrcs dc pcrformancc, dcs Dircctives Environnc-
mondial. mcnt, Santé ct Sécurité dc la SFI, ct cc dòs la conduitc préalable d'unc évaluation cnvironnc-
Les auteurs reconnaissent l'importance de la mise en place de mesures mentals ct socialc.
volontaires, mais soulignent Çue le problème ne pourra être traité en (l) Évaluation socialc ct environncmcntalc ct gcstion dcs impacts du projct ;
(2) Rcspcct dcs principes ct droits fondamcntaux au travail (OlT) ;
s'appuyant uniquemenl sur li bonne volonté d'entreprises socialement (3) Próvcntion et róduction des ómissions polluantcs ;
responsables. (4) Respcct de la santé et dc la sécuritó publique ;
Ils invitent donc les dffirentes parties à : (5) Réparations ct compcnsations dans le cas d'acquisition dcs tcrrcs ct dc dóplaccments forcés ;
(6) Próscrvation dc la biodivcrsitó ct dcs rcssourccs naturellcs ;
(7) Protcction dcs communautés autochtoncs lcs plus wlnérablcs ;
Les appropriations de terres_à-grande échelle,
- - Comité tcchniquc Foncicr ct Dévcloppcment,
313.
p' [p' 57] (8) Préscrvation du patrimoine culturcl (sourcc, rapport CAS précité, p. 7 I ).
artalyse, tlu phènornène et propositioii d'orieiltatiott' Paris,2010,57

413 onorr er socrÉrÉ, vol.54,20l I


¡norr Bt socrÉrÉ, vol.54,20l I
412
LA 'l LRRE, T,NJEU pATRlMoNlAL, DANS uN coN'l EX]-E DE DÉvEloppEMEN t DURAULE
LA TERRË DE L'AU'|RE

cependant, cette approche, pour positive qu'elle soit en terme de renouvel- des titres se heurte à deux exigences: disponibilité et réactivité des services
lemeni des idéologies développementalistes, peut rester superficielle pour techniques (dont les géomètres) d'une part, inscription de I'ensemble des inc!
contribuer à traduire les déclarations de principe en obligations juridiques' Je dents de procédures affectant I'exercice des droits sur le titre foncier (baux,
me suis efforcé d'en dégager les implications dans uns ns1s316 dont je reprends servitudes, avantages en nature, etc.), faute de quoi la lecture qu'on en a est
ci-dessous certains éléments et qui, tout en revenant sur des arguments déjà celle sinon d'un aveugle, au moins d'un borgne. Or la réactivité des services
évoqués, en particulier dans la troisième partie, en illustre le lien avec la gestion administratifs dans les pays émergents est si réduite qu'elle confine le plus sou-
patrimoniale. vent à la paralysie. Quant aux inscriptions incidentes, elles ne sont pratiquées
que par ceux qui y ont vraiment intérêt, ce qui interdit d'avoir une connaissance
La mise en forme juridique de la responsabilité sociale de I'entrepreneur argumentée des sujétions foncières des partenaires ou des concurrents. Un titre
dans Ie foncier ne reconnaît pas seulement un droit de propriété. Il signe la dynamique de
La responsabilité sociale de l'entreprise peut se heurter à des difficultés l'entreprise positivement s'il permet par exemple I'accès à des moyens hnan-
ciers comme caution bancaire ou la plombe négativement s'il s'avère être un
inattenduei qui peuvent compromettre plus ou moins fondamentalement les in-
boulet à la sécurisation des activités.
vestissements réalisés outre-mer si on ignore certains obstacles ou exigences
Les catégories juridiques du Code civil ne sont ni universelles ni pleinement
dans le domaine du foncier. Trop souvent considéré comme le simple support
pertinentes, même dans I'hypothèse d'une adoption du régime OHADA3IT par
physique de I'activité, le foncier est en fait le réceptacle des expériences hu-
mainei millénaires et un révélateur des contraintes économiques et politiques I'Etat hôte.
sur lesquelles ont buté et péri outre-mer nombre d'entreprises depuis cent- Ce que disent les juristes et les économistes de la propriété
cinquante ans. Les défrnitions que donnent du bien ou de la propriété lesjuristes et les éco-
Þar ordre croissant de difficultés, on a relevé quatre contraintes juridiques qu'il nomistes sont tendanciellement non seulement divergentes mais contradictoi-
appartient à chaque entrepreneur de maîtriser lors de ses implantations ouhe-mer : res. Si les usages professionnels permettent souvent de réduire les interpola-
contradiction entre ce que dit le textejuridique et la pratique locale ; tions, il n'en n'existe pas moins des sources d'incompréhension qui peuvent se
- contradictions entre ce que disent les juristes et les économistes de la retoumer contre I'entrepreneur lorsque, ayant privilégié le sens économique, il
- propriété se trouve confronté au monde judiciaire au cours d'un procès où le langage du
contradiction entre ce que disent les juristes de droit civil et les common juriste s'impose nécessairement.
- lawyers, Le droit de propriété (art. 544 CC) dont on a déjà longuement commenté la
contradiction entre deux missions inhérentes à la propriété, libérer définition se présente avec les caractéristiques suivantes : il est exclusif, absolu,
- I'initiative et la créativité d'une part, valoriser les utilités dans le respect aliénable, imprescriptible, perpétuel et associé au patrimoine de la personne ju-
des exigences d'un développement durable de l'autre. ridique qu'elle soit physique ou morale. Chacun de ces attributs du droit de
propriété peut prêter à des commentaires doctrinaux plus ou moins savants qui
Textes et pratiques juridiques
Des différences, divergences ou discordances entre les principes posés par s'effondrent devant la simplicité opérationnelle de la définition usuelle de
l'économiste pour qui la propriété ( ce sont des droits exclusifs et transféra-
les textes de loi ou leurs règlements d'application et la pratique, qu'elle soit ju-
bles >. Il y a bien des références communes (en particulier I'exclusivité) mais
diciaire ou contractuelle, sont suffisamment habituelles pour que l'entrepreneur
ait la prudence nécessaire pour s'informer des usages locaux. On peut cepen- l'économiste met I'accent sur la ressource, son utilité et ses usages immédiats
dant craindre qu'il n'ait pas pu disposer de I'expérience nécessaire pour se pré-
venir contre certaines illusions. Je n'en relèverai qu'une concemant le titre fon- 317. L'Organisation pour I'Harmonisation cn Afriquc du Droit dcs Affaircs (OHADA) rósultc d'un
cier. traité intcmational signó à Port Louis (Mauricc) lc l7 octobrc 1993 introduisant un droit
On présente le titre foncier comme la garantie fondamentale, en général né- commun dcs affaircs à tous lcs signataircs ct dcs procédurcsjudiciaircs simplifiécs et réputócs
cessaire et suffisante, pour accéder à la sécurité foncière grâce à un droit de surcs, dominócs par un appel uniquc dcvant uncjuridiction mixtc dont lc siògc cst à Abidjan.
Issu d'un proccssus dc transfert du droit français des affaircs, cc dispositif nc préscntc
propriété exclusif et absolu. Les opérateurs industriels avec lesquels je travail- d'avantagcs rócls quc pour les invcstisscurs intcmationaux, les nationaux préfórant lc plus
laiJen Afrique noire dans les années 1980 et 1990 préféraient des baux à long souvcnt continuer à pratiqucr lc íus gentìunr à I'aflricainc, dominé par la négociation, la média-
ou à très long terme, baux qui leur faisaient économiser du temps et de I'argent. tion ct parlois I'arbitrage. Unc cxpcrtisc collcctivc dcs mcmbrcs du LAJP, cn 2004, en a illus-
outre les obligations techniques des procédures d'immatriculation, la gestion tré lcs limitcs qui sont d'abord ccllcs du mimótismc (cc droit rcstc étrangcr au plus grand
nombrc) puis ccllc d'unc rupturc d'égalité dcvant lc scrvicc public de lajusticc au proflt dcs
opératcurs lcs plus puissants. Éticnnc LE RoY (éd.), Juridicités, approches clu droit au Labo-
3 16. Éticnnc LE Roy, < L'cntrcpreneur ct lc droit de propriété foncière outre-mcr )), notc pour lc ratoire d'anthropologiejuridique de Paris, témoignages réunis à I'occasion de son quaran-
ccntrc d'analyscs stratégiqucs, Rapport du groupc ( actifs agricoles >, contributions, Paris, tième anniversairq le l6octobre 2004, Karlhala, Paris, 2006, Cahiers d'Antht'opologie du
CAS-lo Ministre, avril 2010, p.45-49. Droit,hors série, 176 p. [p. I l8-144].

vol. DRolr ET soclÉTÉ, vol.54,20l l


DRolr ET soclÉTÉ, 54,201 I
414 415
LA'ì ERRE, ENJEU pAt RIMoNIAL, DANs uN coN l'ExlE DE DÉvELoppEMENl'DURAIìLE
LA TIiRRE DE L'AUTRts

chose qui ne culier l'interprète Jean Carbonnier3le, de favoriser un nouveau mouvement de


ou différés là où le juriste civiliste privilégie la substance de la reconceptualisation des droits de propriété et de réconcilier les conceptions pré-
peut circuler que dans son entièreté et instantanément'
modemes et modemes, anglaises et françaises, libérales et écodéveloppementales
Civilistes et Common løwYers en exploitant le cadre théorique que représente la théorie générale des maîtrises
nu-
Si f"r Étutr de tradition juridique romano-gerTnanique restent majoritatres foncières (supra).
influence est d'autant mieux contreba- La responsabilité sociale de l'entreprise dans sa dimension juridique fon-
-e¡qu"-"nt à l'échelle intemationale, leur par le
dans le monde des affaires que dans les enceintes intemationales
i"rréli t"rt cière apparaît ainsi dans une complexité inattendue puisqu'elle ne doit pas seu-
le monde anglo-saxon tme très grande
common law (lato sensu) qu,il existe dlans lement répondre à des obligations pré-déterminées mais inventer des contribu-
proximité entrè la conception des juristes_et celle des économistes. tions originales à la gestion des ressources selon un principe d'adaptation cons-
'--O;, si on ne dispose pas d'ún modèle analogue à la théorie des maîtrises tante des moyens aux fins, toujours en redéfinitions.
mouvement
foncières, il est extrêmement difficile de penser dans un même Il nous appartient donc d'assister au mieux l'entrepreneur pour que, prenant la
entièrement saisi
deux manières de se représenter le monde où tantôt le droit est mesure de ces défrs, il puisse les relever dans les meilleures conditions d'efficacité
(Code civil) ou, au contraire, il est associé,aux multi-
ã""r fu trUttance du bien et d'égalité.
pi", .iifii¿r on àccède plui ou moins durablement ou exclusivement
'(Co*,*o, taw). Comment conjoìndre ces deux déhnitions qui font autorité
"rxquelles
Conclusion à la section deux
de Tony Honoré
àans leur domíine, et que nous iappelons pour mémoire, celle
la propriété comme Ces publications de 1998, 2009 et 2010 permettent de vérifier qu'à travers
aifiit;; ia¡"xroit dä manière $piquement.britønnique
\:U píu, qu,il pois¡bte de détenir sur une chose dans un sys- la reconnaissance de la place de la responsabilité, c'est l'éthique qui est en train
lränd ntérêt est
de prendre la place qui était auparavant occupée pas le Droit et ses normes gé-
Omi ai ¿roit arrivé' à mqtirité', > (citê par M. Galey, 2008-p. 108) et
CC << la propriét,! est le droit deiouir et de disposer du monde de nérales et impersonnelles. Ce n'est pas forcément une avancée de la civilisation
i;urti.t" 544
par
usage prohibé car I'individualisme propre à l'éthique peut faire perdre I'horizon de l'intérêt
ià-ion¡¿r" la plus obroíu", pourvu qu'on n'enfasse pas un
général et le sens de la collectivité. Demeurent toutefois deux idées clefs, la né-
le loi ou par les règlements > ?
cessaire réciprocité et la réference à une obligation préexistante à l'égard de
Entre liberté d'entreprendre et développement durable I'autre associée à notre coflrmune humanité comme une valeur qui nous dé-
Le Grenelle Environnement (2007) a ignoré la question de la redéfinition passe. Par ailleurs, nous avons vu progressivement émerger un corps de normes
et les res-
des droits de propriété lorsqu'il s'est agi de préserver la biodiversité sous la forme de principes ou de guides d'action qui deviennent de plus en plus
Alors que la conceptiõn classique de la propriété privée
,out".r n¿1u¡e¡si:rs. cohérents dans la perspective d'une gestion patrimoniale. Cette évolution des
durable sou-
,ã"iig""fu liberté d'entr"pr.ådt", la réféience au développement institutions nationales et intemationales rencontre un mouvement de la société
met son recours aux utilitås qui en sont retirées au nom d'une fonction sociale
civile porté par la Fondation pour le progrès de I'homme (FPH) sous I'intitulé
de la propriété et dans une perspective de bign coûlmun' de < charte des responsabilités humaines >.
eio^que la conception fränçaise habille une abstraction, la propriété, de ll s'agit de créer un troisième pilier de la gouvemance mondiale. L'initiative
vertus ou äe sujétions, I'approche britannique s'intéresse à I'acteur-entrepre- repose sur le diagnostic selon lequel, << actuellement, la vie internationale re-
n.u, uuqu.t on"assigíe dås objectifs d'autant moins discutables qu'ils sont pose sur deux piliers : la Déclaration universelle des Droits de I'Homme, cen-
énoncés en termes non de -oruË mais d'éthique, ces norrnes
qui s'imposent à
trée sur la dignité des individus et la défense de leurs droits, et la Charte des
chacun quand toutes les autres se sont tues' Nations Unies, centrée sur la paix et le développement. Ces deux piliers, par le
Il esiévident que cette partie de la doctrine britannique qui, à travers la no- cadre qu'ils ont créé, ont permis un progrès indíscutqble dans l'organisation
tion de stewardship, priviìégie I'idée d'une surintendance de la nature est
des relations internationales. Mais, au cours des cinquante dernières années, le
en effet,
mieux armée pou, én"ådr"r uã développement durable. Elle considère monde a connu des changements radicaux. Pourfaireface aux grands déJìs du
le lieutenant de Dièi, activement responsable devant lui de
<< l,homme xxf siècle, il est nécessaire et urgent d'éloborer un nouveau pacte social entre
la garde
"r**"
de la crëqtion n (Galley, 2008, p' 112)' les êtres humains pour fonder leur partenariat en vue d'assurer la survie de
-pourtant, que n la messe est dite )) et que la tradition
on ne doit puì I'humanité et de la planète. Un tel pacte devrait prendre laforme d'une Charte
de Common law est aþpelée à se généraliser. Il est en effet possible, outre
"onridét".
adopt,le par des citoyens du monde entier et, plus tard, par les institutíons in-
i".-" de droit fonction dont se fait en part!
l,évolution notable de lä äoctrine ternationales 320. )) Il y a donc un air du temps à considérer.
"n
Dans un tel contexte et pour donner au mode de gestion patrimoniale toute

--
3lS.GrencllcEnvironncment,<Synthèseetprincipalesmcsurcs>,Croupe2<Biodiversitéetres- 9. Jean CARBoNNIER, Flexible Droit, LGDJ, Paris, 1995, p. 284,
3 I
sources naturelles >, Paris,27 septcmbrc 2007, consultâblc sur
320. Voir : <http ://www.chartcr-human rcsponsibilitics.nct/ ?lang=f¡>
.f,ttp ,7***.f .g..n.tt"-.nui.nn.mcnt.gouv.frigrcnellc-environnemcnllMG/pdf/SyntheseG2>'

DRolr ET socrÉTÉ, voL. 54, 20l I


nnolr Bt soclÉrÉ, vol. 54, 20l 1
416 417
LA t'ERRE, ENJEU pAfRtMoNrAL, DANS uN coNTExl E DÈ DÉvELoppEMEN I'DURAULE
LA TERRE DE L'AU,TRE

moyenne et grande échelle dans le foncier agricole doivent être prises


il convient donc maintenant de passer à une nouvelle expertise col-
son efficacité, en compte32l . >>
do*" et pragmatique nécessaire à.sa concré-
ü;;;;il;i 1e staùt épistémique
et iõi, maintenant et plus tard'
tisation dans les actions ãeiéieioppeåent tå-¡as Le < Document de positionnement de la France ,r:22 portant sur < I'Appro-
qui
ð,* ; quoi pourrult ,'utt"t"rl" cóåité technique Foncier et Développement priation des terres à grande échelle et investissement agricole responsable >,
question sur son agenda pour les prochaines années'
*¡-iltr"i"tt.i adopté en juin 2010, se propose d'aller plus loin. 11 déclare en particulier:
- itt"tlt puìugtuptte.d'une évaluation de la consulta- << Ces traités et en particulier le PIDESC et la déclaration des Nations Unies
" ¿;exemple, i;;;t*i;î;
tlon i¿áiir¿. en juin zoró pu, ta r,Áo àl'éõhelle de I'Afrique francophone pro- sur le droit des peuples autochtones peuvent néanmoins constituer un sacle à
pãt"* i"t U"ses'suivantes pour des directives volontaires : partir duquel pourrait se développer un dispositif mondial impératif de protec-
garantissant la sécu- tion des droits d'usage du foncier dans une perspective de sécurité alimen-
< Il est indispensable d'adopter un cadre iuridique taire. ))
rité des ¡ru"rt¡rü*iints dais le foncier agrícole ; aussi bien les investis-
Dans les documents s'étageant sur les années 2009 et 2010, on se trouve
privés'
sements d'exploitationfamiliale que ceux des opérateurs ainsi devant des contributions qui abordent les différentes facettes de la gestion
Ilestimportantdes'assurerquecesinvestissementsnemettentpasen patrimoniale en insistant chacune sur une dimension qui conceme plus directe-
Ils doivent être réali-
-rir1oßta ,¿cur¡îi at¡*"ito¡r" torale et nationale.
danger
exis- ment ses rédacteurs. Ainsi pour la préservation des intérêts économiques de la
t" i" procédures transporentes. Les droits fonciersrecon- France via ses investisseurs dans le document du CAS ou le droit des généra-
"odr:i
tants, collecti¡ it inairiauels doivent être identifiés, délimitës et tions futures dans I'approche d'AGTER et du Ct F-D. Pour tous cependant, la
nus formellement. mondialisation est maintenant la nouvelle dimension de la territorialité et la
son consentement
Laþopulation doit être informée' consultée et donner tendance à interdire plutôt qu'à convaincre et négocier reste une réaction de
L'expropriation
sur les proiets i'nvestXsement dqns le þ-ncier agricole' puissants, que ce soient des États, des firmes ou des ONG. Enfin, avec I'im-
pr, ,,t¡\íràilüi t *çur des terrei au secteur privé et les
ne doit ¿t portance reconnue à l'échelle locale, nationale et intemationale à la question
" < inþrm9 < des populations'
transferts ne sefont pas sans le consentement foncière, c'est bien la problématique de la transmission qui est posée, ce pas-
part.icipatives
Il est nécessq¡rli dr'pro^ouvoir l'adoption procédures
de
del,dyits locaux' sage du passé au futur qui implique au présent tant une certaine mémoire que
et transparent", d;í,qutitttion de tenes' respectueuses
des décisions d'allo' courage et esprit de décision. Indubitablement, les coopérations internationales
Les initiatives ."ü¡-lriü",r, pour la transparence
être soutenues' sont à un nouveau carrefour qu'il convient de maîtriser.
cationfoncière à moyenne et grande échelle doivent
inclusifs de régulation des transactions
Des mécanis*n t'iíirpor"ni,
"t un paiement
qui tiennent
"o,*p,ti
dà la valeur
mis place'
de la ierre et gorantissent
Conclusion au chap¡tre I
òffectif doivent être en
, ,. -- r^^^^:a- pas ne-
Les investissements dans îe secteur agricole qui ne-nëcess.itent qu dé- Je voudrais en effet revenir à la citation de Pierre Legendre dans
cessqirement i"r- i"qiii¡t¡ons de terrls
(par eiemple par l'.appui
agricole) doivent I'introduction de ce chapitre quand il écrit : << le sujet devient contemporain de
laiip"^"r, de h càntactualisation la production
de
être sensibilis'les à son origine, le temps de l'ancêtre et le présent se rejoignent dans la représenta-
,êtr" ,i,o**"nautés tocalei doivent
"nrourogãr'.-in mais à les met- tion, et c'est là qu'une civilisation a prise sur le hors-temps ou temps mythique
l,option a" n"'polr"rdre systématiquement leurs terres, de I'insu subjectif. Ð (2009), p. 501)
d'autres formes de transaction
tre à la disposition des investisseurs sous Ce qui paraît caractéristique de notre contemporanéité dans sa tentative de
telle que la location' s'approprier le temps et de maîtriser I'espace par le temps c'est que la < soute-
à une planifica-
L'utilisation al"íã i""" doit donner lieu préalableT'( du nabilité > de son régime d'appropriation foncière sera inéluctablement dominée
d'aménagement
tion participative qui tienne compte dei impératifs par I'idée que la terre est, plus qu'un bien, un patrimoine qui introduit des obli-
lerritoire. gations dans le chef de tous les acteurs, la source de ces obligations pouvant
cessions et concessions de terres doivent être
conditionnées au res-
Les parfois être trouvée dans un passé très lointain mais son objectif étant la trans-
pect d,un roni"l"i", et des dßpositions doivent être.prises afin
de s,assurer i"""1;iir:"rtTriseur
"iãis", s,y (suivi-évaluation des ac-
"on¡or*" 321. FAO, Évaluation tle la consultation de t'Afriqueft'ancophone sur les Direclives Volontaires
tions).
pow' la gouvertnnce responsable de la tenure des terres et des autres ressources naturelles,
Ilestnécessairedepromouvoirlesinvestissementspublicsetlespoliti-et Ouagadougou, 23-25 juin 2010, p. l4-15.
paysanne' du pastoralisme
ques ¡o'"" de I'agricu.lture înfras*uctures,
pubtiquir'"i
agriculture de 322. Ministère dcs Affaircs étrangèrcs ct curopécnncs, Paris, juin 2010, 8p. [p. 7]. Lcs grandcs
de ta pêche q,Ï, *ëdits, ONG, La Vía Campcsina, FIAN, Land Rcscarch Action Nctwork ct GRAIN, dans unc décla-
"i,làílíi(triat
conservation, formation, marchés "')' ration communc, sc sont prononcécs pour wt arrêt imntédiat de I'accaparentent cle terres >>,
<<

;;;;r:;"r;*e:ntalei et sociales des investissements à lc 22 avril 2010.


Les d¡mens¡Jis'

DRotr ET socrÉTÉ, vol.54,20r l


vol.
419
DRorr ET soctÉTÉ, 54, 20l I 418
LA'¡'tjRRE, tjNJBU PA'I'RIMoNIAL, DANS uN coNr'Èx't E Dts DÉvELoppEMENT DURABLTì
LA TERR-L DE L'AUTRE

mission de ce patrimoine aux générations futures comme condition même de


survie de I'espèce humaine.
De nombreux travaux, des plus pessimistes aux plus constructivistes, illus-
trent que l'espèce humaine est effectivement déstabilisée face à des change-
ments qui peuvent être radicaux. Ainsi, les idées-rectrices nécessaires pour im-
pulser lè sùrsaut salvateur doivent se situer à la rencontre de multiples contrain- Conclusion à la quatrième part¡e
ìer, une sorte de carrefour ou de rond-point où la convergence des inté-
"otn-"
rêts pourra se réaliser sur la base du principe de la complémentarité des diffé-
rences, comme on I'a déjà relevé. La complexité d'un régime d'appropriation foncière basé sur une gestion
La conception du patrimoine qui s'est progressivement dégagée de nos tra- patrimoniale est liée à I'apparente contradiction entre un principe de liberté de
vaux, le pluriel désignant ici non seulement ma contribution personnelle éche- I'acteur et le déterminisme des facteurs qui interfèrent dans les situations à gé-
lonnée dãns le temps mais celle desjeunes chercheurs qui ont été associés à ces rer. La liberté de I'acteur porte sur le choix des justifications qu'il avance pour
recherches depuis une quinzaine d'années, me paraît toujours mieux répondre à expliquer ses choix et leurs rationalisations, étant entendu que plusieurs rationa-
ce défi. lités peuvent se confronter et que les déclarations ne correspondent pas néces-
sairement à la réalité. Avec cinq fondements differents des choix patrimoniaux,
cette liberté reconnue à I'acteur d'en privilégier I'un ou de se référer à plusieurs
étiquetages ouvre déjà matière à incertitude dès que la correspondance avec la
situation réelle n'est plus assurée. Mais, cet acteur doit aussi affronter certains
déterminismes qui relèvent de la nature de I'espèce humaine ou de
I'environnement naturel et des risques qui y sont liés, des crises qui affectent le
climat, la morphologie du globe et les risques sismiques, les épidémies, etc.
Nous avons déjà vu dans l'introduction de cette partie que le foncier est, sous
cet angle, dominé par le principe de transmission associé à la relève des généra-
tions sans que le terme en soit connu. Nous devons y ajouter un second prin-
cipe, celui de I'adaptation continue à des conditions nécessairement changean-
tes sur le moyen et le long terme. En dépit des apparences, bien que portant sur
la terre, un < immeuble par nature >> aux coordonnées fixes, un régime
d'appropriation foncière est en changement continu et peut être le fruit de trans-
formations brutales qui, dans le domaine du marché immobilier, tiennent à des
anticipations parfois fort peu rationnelles.
N'oublions pas que selon J.-L. Lemoigne << nos interrogations ne portent
pas en ffit sur des phénomènes eux-mêmes mais sur les multiples représenta-
tions (les modèles conçus) que s'en construisent les acteurs concernés.
L'intelligibilité n'excluant pas I'imprévisibilité, la complexité est alors une
propriété attribuée, délibérëment, par les qcteurs aux modèles par lesquels ils
se représentent les phénomènes qu'ils déclarent complexes D G,ré-citê).
Il est donc loisible à chacun d'accepter ou non le verdict de complexité que
nous avons formulé et il paraît évident que l'expérience joue ici une place im-
portante. Indépendamment de présupposés idéologiques, il n'était pas évident
pour un lecteur d'ouvrir ses questionnements à la remise en question de la place
de la propriété dans nos sociétés et à la reconnaissance du patrimoine comme la
catégorie rectrice de la situation contemporaine

¡norr rr socrÉrÉ, vol-. 54, 20l I DRotr ET socrÉTÉ, vol.54,20t I


420 421
Cot¡clus¡o¡¡ cÉruÉRALE

En choisissant le titre de I'ouvrage, Le terre de I'autre, j'avais voulu rendre


compte d'une ambivalence, le foncier étant à la fois ce qui sépare et ce qui unit,
comme I'ensemble des analyses sur les ( communs > I'a révélé. J'avais donc
retenu un < Janus > anthropologiquement pertinent, I'autre.
Je pensais initialement que la place de I'autre comme le concurrent, I'ad-
versaire, l'ennemi, le voleur de tenes prendrait une place importante dans mes
développements. Je me savais influencé par la tradition des romans paysans < à la
française>, de Balzac à Giono, et j'avais été de ceux qui, en fondant les études
foncières africanistes, y avaient introduit la place du conflit comme une modalité
< naturelle > (donc culturellement déterminée) d'ajustement des rapports sociaux.
On a pu le constater dans la deuxième partie de I'ouvrage lors de l'élaboration
des trois modèles matriciels où le conflit est constamment invoqué puis sa place
vérifiée avec la razziachez les Nuer ou I'impact de la traite des esclaves chez
les Wolof. Et mes orientations théoriques avaient été confirmées par le courant,
plutôt américain, des analyses dynamiques représentées par exemple par le livre
brillant de Sally Falk Moore Social Facts and Fabrications dont j'avais fait un
compte rendu élogieux 323.

Et pourtant, en relisant tout ce qui précède, ce n'est pas la dimension des


<<Identités meurtrières l, cet autre bel ouvrage d'Amin Maalouf (Grasset,
1998) qui prédomine. Sans doute mon travail se termine-t-il sur les nouveaux
enjeux et les tensions que représente I'appropriation à grande échelle des terres
des pays du Sud mais ce n'est pas un phénomène si nouveau ni si explosifqu'il
apparaît à certains. Ce processus est indubitablement préoccupant, mais d'autres
facteurs ne le sont pas moins, en particulier la violence que nous exerçons à
l'encontre de la nature introduisant un impact anthropique inéversible et les
changements climatiques contemporains.
Ce que je vois apparaître après la relecture du manuscrit c'est, un peu mal-
gré moi, comme si ce phénomène avait échappé au vigilant contrôle exercé sur
I'analyse, la part d'inventivité dont < I'autre )), mon semblable et mon frère, fait
preuve dans des circonstances parfois atroces. Je songe aux Laotiens actuelle-
ment déplacés ou à ce que décrivait Tomatoa Bambridge à propos de I'impact
des épidémies sur les habitants des îles Australes durant la première moitié du
xlxe siècle obligeant à repenser les systèmes de parenté, ou encore à la bataille
de la Somme de 1916 et à la terre picarde bombardée qu'il a fallu soigner avec
ses habitants durant des dizaines d'années ensuite.

323. Éticnne LERoY, <Analyscs ct compte rcndus>, Sally Falk MooRE, <<Social Facts antl Fa-
brication; "Customary" Law on Kilimandjaro 1880-1980 t¡, Cahiers d'études africaines,
n" 104, XXVI-4, 1986, p. 739-743.

onorr er socrÉrÉ, vol.54,201 l


423
LA ÎERRE, ENJEU pAl RIMoNrAL, DANS uN coNl Ext È DE DÉvELoppEt'4ÈN1' DURAULÈ

LA TERRE DË L'AU,TRÈ

oblige à renoncer aux idées simples et à introduire des niveaux d'observation


L,ambivalenceestdoncbienlà,maisladominantedel'analysem'apparaît puis de modélisation qui rendent la présentation < compliquée >, l'épreuve se
plus optimiste que je ne le supposais initialement' révèle payante. Les trois monographies des Nuer, des Fang et des Wolof ont
transversale de ma pratique scienti-
Je vais donc, en acnevanicette relecture illustré que les réponses < foncières > ne different pas seulernent en relation
Á'uit pu, possible d'aborder ou de traiter plus
fique et en regrettanr qu;iin" été
324, extraire avec les écosystèmes et les procès d'appropriation de la nature, mais en fonc-
passés ou présents
;;r"-i""d# bien d'àutre. itr¿*À'¿.r travaux me projeter dans des fu- tion du déploiement des appareils juridiques et des rapports de pouvoir internes
parties pour enìuite
ö"ñ;;;ùtervations des quatre à ces sociétés.
turs ptus ou moins proches ou lointains'