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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

La colonisation française a utilisé plusieurs voies et moyens pour réaliser l’appropriation des
richesses algériennes, en particulier les terres agricoles. Afin de détruire l’ancienne structure, fondée sur
la loi musulmane, qui ne permettait pas le marchandage de la terre, la dépossession paysanne a connu
plusieurs formes, passant de la confiscation des biens beylicaux et ha bous, à la promulgation des lois
facilitant l’accession à la propriété privée aux algériens. Derrière ces lois coloniales, se cachait la
volonté de récupérer les terres soumises à ces règlements, profitant des conditions précaires dont se
débattaient les indigènes,condamnés à vendre leurs terres pour survivre.

De plus, les terres échappant à la colonisation sont très défavorisées sur le plan de financement et
de production au moment où le secteur moderne, appartenant aux colons, bénéficie de plusieurs
avantages inhérents à la subvention et aux crédits accordés, à la qualité de la terre et son
organisation,ainsiqu’à l’introduction de la mécanisation dans le processus de production.

Dans ce chapitre, on tentera de voir quelles sont les caractéristiques de l’agriculture algérienne
avant la colonisation française ? Et quel est le mode d’appropriation, de financement et de production,
pendant cette période ?

I. les caractéristiques de l’agriculture à la veille de la colonisation française


A la veille de la colonisation française, l’agriculture algérienne est caractérisée par l’existence de
plusieurs modes d’appropriation des terres. Néanmoins, l’appropriation collective des terres est le
procédé le plus répandu. Cette institution de types de propriétés est accompagnée par une diversité de
modes d’exploitations tel que :

- La « touiza », la « naiba », la « zoudja », sur les terres beylicales ;


- Les « khamassates » sur les terres « melk ».

1. Les principaux types de propriétés


1.1. Les propriétés collectives «arch»

Les terres «arch», qui sont des terres en indivision, appartiennent à l’ensemble des personnes
constituant une tribu «arch». Elles servaient de base pour des activitésde l’agriculture et de l’élevage
pour les membres de la tribu. Cette forme de propriété se trouve dans les collines, les montagnes, les
vallées, les hauts plateaux, les fonds des cours d’eau, les forets etc.…

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

Jean PONCET décrit ainsi la terre collective1: «Si la propriété du sol ne s’individualise pas, c’est
pour que les rapports sociaux, eux-mêmes, conservent une allure communautaire, c’est que les hommes
éprouvent le besoin de rester groupés pour faire face aux problèmes principaux de la production, de la
défense, de lutte contre les difficultés naturelles».

1.2. Le domaine privé de l’Etat


1.2.1.Les terres domaniales «beylek»
Il s’agit de terres appartenant à l’Etat, acquises au fil du temps. A signaler que l’origine de ces
terres est de nature différente, ainsi on trouve des terres provenant :

- De prises de guerre à l’époque du début de l’Islam vers la fin du 7ème siècle ;


- D’acquisition ;
- De vivification ;
- De défrichement ;
- D’expropriation pour utilité publique ;
- Des terres des absents sans héritiers (mises sous la protection de l’Etat) ;
- Des terres provenant de successions restées en déshérence, ainsi le trésor public en
devienne propriétaire.

Ces terres, qui sont constituées de parcelles de bonne qualité, sont destinées à la réalisation de
points d’eau, de marchés et autres lieux indispensables à la vie communautaire.

1.2.2. Les terres «Djich»


Les anciens combattants, ayant accompli leur carrière militaire, recevaienten contrepartie au service
dûment rendu des parcelles de terres.Ces soldats recrutés dans les tribus «djich » recevaient, au même
titre que les serviteurs du souverain (civils), des titres de concession de la part du chef de tribu «djich».

La superficie de ces parcelles de terres, appelées «mokhazni» varie de 02 à 07 ha. La succession


de ces terres est assurée par les héritiers du soldat. Le fait notable est que ces terres djich, au même titre
que les terres domaniales, ont été la première cible des autorités coloniales après l’occupation de
l’Algérie.

1.2.3. Les terres «naiba»

1
-A. BENACHENHOU. Régime des terres et structures agraires du Maghreb, Editions populaires, 1970.p. 65.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

Elles consistent en des tribus exploitant des terres makhzen à titre d’usufruitière et appelées à
fournir, en temps de guerre uniquement, un faible contingent destiné aux expéditions. Toutefois, en
temps de paix, ces tribus payent un impôt appelé«naïba»ou «ghrama».

1.3. Les propriétés privées ou «melk »


Les terres melk ou privées sont l’une des formes d’appropriation les plus répandues en Algérie,
l’étendue de la propriété et son ampleur se rétrécie ou s’élargie en fonction de l’évolution historique ou
politique du roi.Sont considérées terres « melk » toutes les terres régulièrement et traditionnellement
acquises :

- Héritiers ou vivifiés ;
- Mise en valeur par tous les moyens propres au droit malékite.

Ces terres se situent dans les banlieues urbaines, dans les régions riches du tell ainsi que dans les
oasis du Sud du pays.Avec le temps, la propriété « melk » s’est morcelée car ce phénomène est liéà
l’héritage,qui est le partage de la propriété entre les héritiers, ainsi que d’autres considérations telles que
la vente, la donation et les contrats d’associations.

1.4. Les propriétés «habous »


Ce sont des terres appartenant aux fondations religieuses. Les revenus de ces terres servent à
financer toutes les activités religieuses, culturelles et sociales ainsi que la rémunération des familles
maraboutiques.Ces propriétés sont des biens dela communauté musulmane et elles sont inaliénables,
insaisissables et imprescriptibles. La gestion de ces terres est confiée à un « nadir » ou « oukil », sous le
contrôle du Cadi oud’un ministère «Waqfs».

L’institution habous est souvent utilisée pour la sauvegarde du patrimoine par crainte de
confiscation de la part des pouvoirs publics.La colonisation française n’a pas épargnée les terres habous
de la confiscation et c’est ainsi que le caractère d’inaliénabilité est définitivement perdu.

2. Mode d’exploitation des terres


2.1. Mode d’exploitation des terres beylicales
On retrouve trois formes distinctes dans l’exploitation des terres relevant du domaine
beylical.

a. La «touiza» : Il s’agit d’un système de travail volontaire auquel fit recours le représentant du Bey
pour accomplirles travaux nécessaires des propriétés se trouvant sous sa responsabilité. C’est une forme

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

d’exploitation directe des propriétés beylicales.A cet effet, les paysans du voisinage, qui sont tenus
bénévolement sous contrôle du Caïd, doivent procéder aux travaux de labours, d’ensemencement des
graines fourniespar «Beity-El-Mel», de moissonnage et d’ensilage des grains.

b.La «zoudja» : C’est le fermage ou la location de parcelles de terres : la base de calcul sont les
journées de labours effectués à l’aide d’animaux de traits.

c.La «naiba» : C’est l’attribution de parcelles de terres, à titre de donation en jouissance ou de


concessions, appartenant au domaine public en contrepartie d’un impôt appelé «naiba».

2.2. Mode d’exploitation des terres habous


Certaines familles (des confréries religieuses dominées par des particuliers) ayant
exclusivement une fonction religieuse, s’occupent de la gestion des terres habous. Cependant, dans les
habous publics, un « oukil » ou gérant est désigné pour la gestion de ces derniers. Il procède par le
principe de la l’adjudication publique en optant pour le plus offrant.

2.3. Mode d’exploitation des terres «arch»


Les terres «arch» sont appelées aussi terres de «djemââ» laquelle joue un rôle prépondérant dans
la répartition des terres, la répartition de l’impôt et le jugement tous les litiges.Il s’avère que la
«djemâa» est une organisation politico sociale à laquelle incombent l’organisation et l’exploitation de
ces terres

2.4. Mode d’exploitation des terres « melk »


Les terres « Melk » se caractérisent par des pratiques de l’indivision.On retrouve à la tête du
domaine un chef qui est le propriétaire. Au sein du domaine, les tâches agricoles sont effectuées par les
fils du propriétaire sous la tutelle de leur père. Ce dernier désigne son fils aîné comme son successeur
après sa mort. Cependant, d’autres formes d’exploitations peuvent avoir lieu, à l’instar de «khamasates»
qui est un mode de faire valoir indirect consistant à confier l’exploitation du domaine aux tiers
personnes appelées «khemas». En contrepartie, ces derniers bénéficient d’une cinquième (1/5) part de la
récolte, en excluant toutes les charges et les avances. Le reste des récoltes revient au propriétaire qui
assume toutes les charges relatives à l’exploitation, c’est à dire :

- Rémunérer le risque du propriétaire qui permet la réunion des facteursde production ;


- Rémunérer les moyens matériel de production tels que ; l’entretien des animaux de traits, la
charrue et autres outillages.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

En effet, le «khemas» n’est rien d’autre qu’un métayer, quintenier rémunéréau cinquième de la
2
production . Néanmoins, les proportions de répartition ne sont pas toujours identiques. D’autres
éléments et considérations peuvent remettre en cause cette égalité :
- La taille de la superficie de l’exploitation ;
- La situation topographique et géographique ;
- Nombre de «khemas» utilisés au sein de l’exploitation agricole ;
- La nature des spéculations cultivées.

3. Mode d’appropriation des terres


3.1. La domination des biens beylicaux et habous dès 1830
Dès son installation en Algérie, l’administration française a procédé, tel qu’il est convenu dans
l’arrêté du 08 Septembre 1830, à la confiscation des biens vacants abandonnés par leurs
propriétaires(les beys, les deys et les propriétaires fonciers qui s’opposèrent à la colonisation) :

- Ce sont d’abord les biens beylicaux, se situant dans la région algéroise et constantinoise, qui
sont touchés par cette mesure. Par la suite, les terres de l’Ouest vont subir le même sort dont celles de
l’Emir ABD-EL-KADER ;

- Les biens habous, c’est à dire de la source inépuisable de financement des biens à caractères
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religieux, éducatif et social , sont touchés par les confiscations.

A la suite de cette domination, l’administration française a réussi à constituer une assiette


foncièreimportante.Les premières implantations coloniales vont être installées grâce à cette première
étape de confiscation.

3.2. Le « Sénatus Consulte » de 1863 et l’insurrection de 1871


L’impératif de développement des immigrés européens, afin d’assoirela colonisation, incita
l’administration française à promulguer cette loi dite de « Sénatus Consulte » en 1863 qui affirme les
droits de jouissance des paysans sur les terresqu’ils cultivent.

L’objectif de cette loi était d’inciter les Algériens à vendre leurs propriétés agricoles et donner
ainsi un coup d’accélérateur à l’extension de la colonisation. VASSIERE écrivit à ce propos : « Le
SénatusConsulte » de 1863 est en effet la machinede guerre la plus efficace, l’instrument le plus

2
-D.BENAMRANE, Agriculture et développement en Algérie, SNED, 1980. p.32.
3
- D. BEN AMRANE, op. Cit, p.53.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

puissant et le plus fécond que les colonsont pu imaginer et mettre entre leurs mains contre l’Etat social
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indigène ».

Grâce à cette loi, les mœurs et les idées qui imprégnaient le monde social d’alors s’infiltreront peu à
peu dans les masses indigènes réfractaires à la civilisation coloniale,à peu près fermée jusqu’ici en dépit
des saisies domaniales et des séquestres prononcées à la suite d’insurrection, s’ouvrira devant les
colons.Pour manifester leur refus à toutes les mesures visées dans le cadre de cette loi, plusieurs
soulèvements populaires ont été enregistrés et il y a lieu de signaler :

- Les résistances locales qui vont apparaître dès 1852 ;


- Les résistances de 1864 ;
- L’insurrection de 1871, considérée comme la plus importante.

Toutes ces insurrections se sont soldées par des échecs. Ce qui a renforcéla présence coloniale
en s’adonnant à des mesures de représailles qui vont engendrer des conséquences graves pour la
paysannerie algérienne.

En effet, la fin de l’insurrection de 1871 se caractérise par l’extensiondes périmètres de


colonisation après une séquestration des terres dont a fait l’objet les tributs insurrectionnelles. Au total,
plus d’un quart de million d’hectares sont confisqués après 1871 pour être ensuite répartis aux colons.

En parallèle et paradoxalement, les fellahs dépossédés de leurs terres, constituerontune main-


d’œuvre pour travailler sous forme de « khemass » dans leurs anciennes propriétés agricoles.

L’expansion coloniale au lendemain de l’insurrection de 1871 s’est développée de la manière


décrite dans le tableau suivant.

TABLEAU n°01: l’expansion coloniale au lendemain de l’insurrection de 1871.

Années Algérois Oranais Constantine Total

1972 23.539 ha 05.221 ha 52.813 ha 81.673 ha


1873 21.060 ha 10.763 ha 39.531 ha 59.976 ha
1874 06.038 ha 16.695 ha 39.531 ha 62.264 ha
1875 15.867 ha 12.031 ha 22.655 ha 50.553 ha

Total 66.504 ha 44.710 ha 143.710 ha 254.366 ha

Source : D. SARI, Op. Cit, p.37

4
-D.SARI, La dépossession des fellahs, SNED, 1975, p. 11.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

3.3. De la loi de1873 à la loi de 1926


A la fin de l’insurrection de 1871, une nouvelle loi appelée loi de WARNIER, fût promulguée en
1873. Elle devait permettre la francisation des terres agricoles algériennes. Il s’agit :
- De l’abolition du droit musulman dans l’établissement de la propriété immobilière et sa
conservation. La loi française va désormais remplacer le droit musulman ;
- De la soumission au code civil français dans le cadre de cette loi, de toute transaction
immobilière effectuée par les musulmans.

Quant à la loi de 1897, elle favorise la naissance de la propriété privée et par ricochet, la lutte
contre l’indivision des exploitations familiales, et cela en instituant les enquêtes partielles.Le bilan de la
colonisation à travers les différentes lois foncières, ayant vu le jour depuis 1830, ont permis le
5
développement de la propriété privée européenne de la manière suivante .

TABLEAU n° 02 : Evolution de la propriété agricole privée des colons (en Ha).

Périodes Superficie ( Ha ) Périodes Superficie ( Ha )


1840–1860 365.000 1900 – 1920 200.000
1860–1880 527.000 1920 – 1955 1.275.000
1880 – 1900 243.000 TOTAL 2.600.000
Source : D. AMRANE, op. Cit, P.57

3.4. L’agriculture dans le plan de Constantine de 1958


Après le déclenchement de la guerre de libération, le gouvernement français a essayé de remédier
à la situation précaire des algériens par des réformes connues sous l’appellation de plan de Constantine.

Lors de sa visite à Constantine, le Général De GAULE a annoncé, dans une allocution destinée
à la population, les grandes lignes de ce plan qui vise l’amélioration du niveau de vie des algériens par
un certain nombre d’actions dans le domaine agricole et non agricole.

3.4.1. La réforme agraire


Cette réforme prévoit la répartition de 250.000 Ha6 pour les fellahs dépossédés des terres ou
ayant des parcelles trop exiguës. Toutefois, le déroulement de cette opération a touché seulement 9.440
sur les 800.000 fellahspendant la période allant de 1959 à 1963.

5
-D. BEN AMRANE, op .Cit, p. 57.
6
-A noter que RENE GALLISSOT avance le chiffre de 2.581.000 Ha en 1920 et 3.028.000 Ha en 1945.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

A cet effet, la formation des exploitations se fait sous l’encadrement de la Caisse d’Accession à
la Propriété et à l’Exploitation Rurale (CAPER).

A côté de la réforme agraire, une autre action est menée dans le but d’améliorer l’agriculture du
secteur traditionnel, il s’agit :

- Des Sociétés Agricoles de Prévoyance (SAP) qui reçoivent des dotations en matériel agricole
et les crédits. Cependant, le secteur des colons reste privilégié en matière de crédits octroyés ;
- Des moniteurs agricoles, agissant au sein des SAP, sont destinés à donner des conseils de
vulgarisation auprès des agriculteurs.Cette action s’inscrit dans un programme de formation ;
- Des processus d’apurement foncier et remembrement sont engagés pour lutter contre le
morcellement des terres et favoriser la constitution des exploitations d’un seul propriétaire,
- L’intensification agricole et l’augmentation de la fertilité sont prises en charge par la
prévision d’un programme spécial qui consiste à mobiliser des ressources hydriques ainsi que la défense
et la restauration des sols.

Les multiples problèmes, qui guettaient les masses rurales algériennes rendaient ces mesures
insuffisantes pour trouver une solution à la crise socio- économique. A cet effet, le plan de Constantine
prévoyait la création d’emplois en dehors du domaine agricole et l’encouragement d’une émigration
vers la France, ultime solution choisi par un grand nombre d’Algériens afin de diminuer le poids de la
pauvreté à laquelle ils étaient confrontés.

3.4.2. Le plan de Constantine et le problème de l’emploi


L’ampleur du chômage au sein de la société algérienne a fait que le secteur agricole ne pouvait
y remédier malgré les différentes initiatives prises pour créer davantage de postes d’emplois. Pour cela,
la création d’emplois dans d’autres domaines était visée dans le cadre du programme.En effet, celui-ci
prévoyait :
- Le recrutement de 10% au moins d’Algériens dans la fonction publique métropolitaine ;

- L’installation des grands ensembles industriels utilisant le gaz et le pétrole saharien ; ainsi que
l’implantation d’ateliers d’entretien et de réparation (menuiserie, mécanique) et le développement de
l’artisanat utilitaire ou artistique ;

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

En plus de toutes ces mesures favorisant l’emploi, il faut noter qu’il y avait d’autres mesures
qui touchent au domaine de l’enseignement des enfants algériens et à l’augmentation des traitements et
salaires jusqu’à leur égalisation à ceux de la métropole.

Finalement, le plan de Constantine n’a pas pu répondre à toutes les attentes des Algériens,ces
objectifs ne sont que très partiellement réalisées. A titre d’exemple, les emplois industriels prévus ne
sont réalisés qu’à l’ordre de 7,9% sur une période de quatre (04) années.

Le plan de Constantine se voulait une tentative d’apaiser le climat social d’ébullition qui régnait
à l’époque et qui renforçait la conviction des Algériens en leur lutte de libération.

Malgré quelques résultats positifs enregistrés, le plan de Constantine n’a pas pu résoudre les
problèmes des Algériens qui se sont accumulés pendant plus d’un siècle, d’où la poursuite de la lutte
armée jusqu’au recouvrement de l’indépendance nationale en 1962.

II.Mode d’exploitation et de financement


Après avoir étudié le mode d’appropriation des terres agricoles, on va étudier dans ce présent
point quelles sont les exploitations agricoles existantes ? Et quels sont les produits agricoles dominants
au cours de cette période et enfin on va étudier l’émergence du crédit agricole.

1.Les conditions d’exploitation


Il est certain qu’à côté des changements opérés sur le mode d’appropriation des terres agricoles,
des bouleversements interviennent dans les conditions d’exploitations agricoles. Ces changements
vont prendre forme dans les transformations techniques, économiques, sociales qui sont imprimées à
l’agriculture algérienne d’où l’apparition de deux secteurs distincts (dualisme) :

- Secteur traditionnel ou musulman ;


- Secteur moderne ou colonial.

1.1. Le secteur traditionnel et moderne


Le secteur traditionnel, qui fonctionne sur la base de techniques traditionnelles, reste largement
dominé par des rapports sociaux de production précapitaliste. Il est marqué par l’archaïsme technique et
social. Celui-ci va se distinguer par une agriculture de subsistance basée sur une exploitation extensive
7
des productions vivrières cultivées sur de petites parcelles.

7
- A.HERSI, op..Cit, pp. 65- 66.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

Le secteur moderne est marqué par un mode de production capitaliste caractérisé par une
agriculture intensive subventionnée et d’exportation orientée vers les marchés de la métropole.

TABLEAU n° 03 : Répartition des Superficies agricoles entre musulmans et colons en 1860.


Source :
Table
au Nombre d’exploitations Superficie (en milliers d’ha)
écono CATEGORIE
mique D’ EXPLOITATIONS Musulmans Colons Total Musulmans Colons Total
de
l’Algér
ie.
P.128 Moins de 01 hectare 105.954 2..393 108.347 37,2 0,8 38,0
et
De 01 ha à 10 hectares 332.529 5.039 337.568 1.341,2 21,8 1.363,0
suivan
tes, De 10 ha à 50 hectares 167.170 5.585 172.755 3.185,8 135,13 3321,1
cité
par A. 50 ha à 100 hectares 16.580 2.635 19.215 1096,1 186,9 1.283
HERSI Plus de 100 ha 8.491 6.385 14.884 1.688,8 2.381,9 4.070,7
.op,
Cit
Total9 630.732 22.037 652.769 7.349,1 2.726,1 10.075,8
p.44.
Algérie du Nord 543.310 21.674 564.984 7137,2 2.706,1 9.837,3
Algérie du Sud 87.422 363 87.785 217,9 20,6 238,5

Comme le fait transparaître ce tableau, la superficie des exploitations coloniales est de l’ordre de 124 ha
en moyenne, alors que celle des musulmans s’établit autour de 10 hectares.
Il y a donc une répartition inégale des terres agricoles comme le montrent les chiffres suivants:

- 22.037 exploitations de colons ;


- 630.732 exploitations musulmanes pour une population à 80 % rurale.

La paupérisation du paysan algérien trouve son essence même dans le dualisme du secteur,
puisque le secteur traditionnel se trouve incapable de satisfaire les besoins des Algériens au moment où
la production est orientée vers la métropole.

2.Les produits agricoles dominants


Après avoir vu l’évolution d’occupation des terres agricoles, il est intéressant de voir maintenant
les types de produits agricoles cultivés.

Pour satisfaire la demande en matière de production agricole, la France a favorisé l’apparition de


certaines cultures inexistantes jusque là et a encouragé l’amélioration de certaines variétés locales. Le

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

mode de production de ces produits répond à la logique de l’élargissement des cultures spéculatives.
C’est ainsi qu’ils introduisaient des variétés très productives grâce au perfectionnement des cultures
existantes.

A noter que le secteur traditionnel n’a pas bénéficié de ces nouvelles techniques de production
et des recherches réalisées.

2.1. Les céréales


Dès le début de la colonisation, la production céréalière a toujours occupé une superficie importante au
sein des secteurs traditionnel et moderne. La part des céréales produite par le secteur moderne ne cesse
d’augmentergrâce à la politique coloniale de crédits, de subventionsetles techniques nouvelles
introduites dans le domaine de la production et de la commercialisation. Contrairement à cela,le secteur
traditionnel est marginalisé par les autorités coloniales. Ce secteur, pourvu de terres pauvres, n’arrive
pas à améliorer les rendements de la production céréalière.

TABLEAU n°04: Evolution des rendements moyens entre le secteur traditionnel et


le secteur moderne (Qx/ha)

Secteur Moderne Secteur Traditionnel


DESIGNATION Rdt Moyen / ha Rendement Moyen / ha Périodes

Blé dur 6,52 Qx/ha 4,76 Qx/ha


Blé tendre 7,25 4,23 " 1850 – 1899
Orge 8,92 5,63 "

Blé dur 9,80 5,20 "


Blé tendre 8,30 4,50" 1957 – 1958
Orge 8,50 6,30 "
Source: Chiffres tirés des données des tableaux d’AHERSI. Op.cit.,pp.59-60 et de D. BEN AMRANE, op.cit.p.76.

Les terres consacrées à la culture des céréales dans le secteur moderne passentde 20.000 Ha en
1850 pour atteindre 700.000 Ha en 1910 ; en parallèle, celles du secteur traditionnel ont enregistré une
diminution, en passant de 2.500.000 Ha à 2.200.000 Ha pendant la même période. Nous constatons que
les rendements du secteur moderne sont supérieurs à ceux du secteur traditionnel. A titre d’exemple, les
rendements moyens à l’hectare sont représentés comme nous le montre le tableau n°04, ci-dessus.

D’après ce tableau, on remarque qu’il y a une évolution très importante des rendements
moyens dans le secteur moderne; la production de blé dur passe de 6,52Qx/Ha à 9,8Qx/Ha
représentant une augmentation de plus de un tiers, contrairement au secteur traditionnel qui n’a connu
presque aucune évolution, passant de 4,76Qx/Ha à 5,2Qx/Ha.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

2.2. La vigne
La culture de la vigne est introduite en Algérie après la colonisation vers les
années 1875. Elle occupe des superficies de plus en plus importantes. Les statistiques montrent qu’il y
avait une augmentation assez rapide sur les deux (02) plans :

- Les superficies plantées ;


- L’exportation vers la Métropole.

C’est ainsi que les superficies sont passées de 16.044 Ha en 1875à 70.886Ha en 1885et de 122.186 Ha
en 1895 à environ 400.000 Ha en 1947.

La période de maturation du vignoble est longue (s’étalant sur troisannées) et cette culture
nécessite d’importants moyens financiers pour la réalisation des différentes opérations indispensables.
Ce qui a poussé l’Etat français à la soutenir par des crédits et des subventions.

Cet environnement favorable a aidé l’apparition d’une concentration des propriétés viticoles au
profit d’une minorité de colons qui sont attirés par un certain nombre de conditions favorables8qui sont :

- La réalisation d’une rentabilité élevée,


- Son adaptation avec succès dans des régions aux sols pauvres impropres à la plus part des
autres cultures.

- Et enfin, les nombreux travaux dont elle a besoin, nécessitent l’emploi d’une main d’œuvre
importante qu’elle puisse rémunérer sans difficulté aucune.

La culture de la vigne détient plus de 350.000 Ha répartis entre 1.500 exploitants alors que les
exploitations algériennes détiennent 4.200 Ha partagés par 16.700 exploitants. Il faut noter aussi que
l’ORANIE occupe une part importante de cette culture avec environ 250.000 Ha ; suivi de l’Algérois
avec plus de 100.000 Ha.Par ailleurs, la progression des revenus financiers issus des exportations
viticoles globales ne cesse d’augmenter.

TABLEAU n°05 : Evolution des exportations viticoles

8
-M . LAUNAY, cité par A. HERSI, p.68.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

En % par rapport
à l’ensemble des exportations
ANNEES Volume Financier
1880 20.000.000 F.Frs 64,5%
1910 48.000.000 F.Frs 70%
1930 86.000.000 F.Frs 68%
1955 86.000.000 F/Frs 68 %
Source : A.HERSI. Op.Cit. p.70.

. Nous constatons que la vigne a occupé une place prépondérante dans l’agriculture coloniale. Pour
des raisons conjoncturelles au départ, à cause de la PHYLLOXERA, (Parasite qui a ruiné le vignoble
français à partir de 1860), et structurelles par la suite, puisqu’il s’est avéré d’un vignoble de meilleure
qualité.

A côté de ces deux grandes plantations (céréales et vignes), il y a lieu de citer d’autres
plantations qui ont marqué la période coloniale, notamment les agrumes qui représentent 3,5 % des
exportations en 1953 et 10% en 1958. Cette culture aprogressée rapidement de 1945à 1955.

3. Le crédit agricole
Pour hisser l’agriculture coloniale au rang de l’agriculture de la Métropole, un système de
crédit est mis en place. Il permet l’acquisition des moyens de production et la modernisation de mode
de production. L’existence du titre de propriété dans le secteur moderne, facilite l’accès au système de
crédits mis en place, contrairement au secteur traditionnel, régit par le droit musulman, qui en est
dépourvu.

Dans la première étape, les crédits concernant les campagnes agricoles étaient destinés
uniquement à être un appoint aux fonds propres de l’exploitant. Par la suite, ce type de financement
s’est accru en fonction des cultures pratiquées et des superficies, sans vérifier l’utilisation des ces
fonds empruntés.

Les particularités du monde agricole ont nécessité la création d’institutions financières


spécialisées qui prennent en charge les risques découlant de l’activité agricole. A cet effet, il y avait la
création des caisses, de mutuelles et des services spécialisés dans le crédit foncier, hypothécaire et
agricole. Ces institutions bénéficient au secteur moderne vu la part des garanties que présente ce
dernier sur le plan juridique et économique.

3.1. Le crédit dans le secteur moderne

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

Le système existant dans la Métropole a été imprégné au secteur moderne, basé sur des
garanties réelles. Ce système est composé de :
- La Caisse Algérienne de Crédit Agricole Mutuel (CACAM)
- La Caisse des Prêts Agricoles (CPA)

3.1.1. La Caisse Algérienne de crédit Agricole Mutuel (CACAM)


Pour répondre aux besoins de l’agriculture coloniale, plusieurs caisses agricoles ont été créées
au niveau local (et cela à partir de 1894) lesquelles sont affiliées aux caisses régionales, d’où leur
autonomie limitée.

En 1935, il y avait la création de la Caisse Algérienne de Crédit Agricole Mutuel (CACAM) qui a
remplacé la Caisse Foncière Agricole créée en 1927.La CACAM octroie des crédits aux agriculteurs à
moyen et long terme ainsi qu’elle effectue des contrôles techniques, financiers et administratifs sur les
caisses régionales.

Les données suivantes illustrent l’importance de l’intervention de la caisse régionale et de la


9
CACAM .

- Crédits à court terme octroyés par les caisses régionales


• 1945 ……………. 900.000.000 Francs français ;
• 1950 ………… 19.000.000.000 Francs français ;
• 1954 ………… 33.000000.000 Francs français.

- Crédits d’équipement octroyés au cours de l’année 1954 ;


• 410 opérations de crédits d’équipement pour un montant de 739.400.000 F.Frs.
• 260 opérations de crédits d’équipement sur la dotation spéciale pour un
montant de 25.300.000 F.Frs ;

- Crédits à moyen et long terme pour l’année 1954 consentis par les caisses régionales avec
l’aide financière de la caisse algérienne :
• A moyen terme : 202.850.000 FFrs ;
• A long terme : 45.940.000 FFrs.

L’ensemble des crédits à moyen et à long terme ne représentent que moins de 1/10 des crédits à court
terme.

9
-D. BEN AMRANE, 0p. cit p.86.

14
CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

3.1.2. La Caisse des prêtsAgricoles (CPA)


Elle est créée en 1935 dans le but d’assainir les caisses régionales, grâce à des prêts
hypothécaires à long terme ou « prêts de consolidation ou prêt de désendettement ».A cela, il faut
ajouter aussi la gestion de certains fonds spéciaux destinés aux colons.

Ces deux institutions, CACAM et CPA, sont destinées à assister financièrement les colons avec de larges
facilités. La minorité d’Algériens qui a bénéficié des crédits octroyés par ces deux (02) institutions est
celle qui a des grandes propriétés foncières favorables au système colonial.

3.2. Le Créditdans le secteur traditionnel


Dès la première guerre mondiale, l’Etat colonial français a pris l’initiative de créer «des caisses
locales indigènes» pour répondre aux demandes de crédits émanant des paysans algériens. Néanmoins,
cette démarche n’a pas réussi, d’où la liquidation de ces caisses locales indigènes.

Par ailleurs, des sociétés indigènes de prévoyance (SIP) ont été créées dès 1893. Celles-ci ne
disposent pas de moyens importants, malgréles dotations que leur accorde l’Etat sous forme de prêts à
court terme. Après 1936, ces SIP sont devenuesdes sociétés agricoles de prévoyances(SAP). Elles sont
destinées à assurer :

- Le crédit et le stockage des céréales du secteur traditionnel ;


- Le crédit d’équipement et d’assistance technique aux paysans Algériens.

Pour rappel, au cours de l’année 1954, les SAP ont accordé 2,9 milliards de F.Frs de crédit
répartis comme suit10:
• 1 ,8 milliards de F.Frs de crédit à court terme ;
• 933 millions de crédit d’équipement ;
• 1,628millions de crédit moyen et long terme autres que des crédits d’équipement.

L’étude du crédit agricole durant la période coloniale, nous montre qu’il a existé une
organisation dualiste dans les institutions de crédit. On constate que le secteur moderne a bénéficié de
35 milliards F.Frs de crédit et 811 millions F.Frs de prêts octroyés par la CPA, alors que le secteur
traditionnel n’a bénéficié que d’environ de 3 millions de F.Frs.

10
- D. BEN AMRANE, op. Cit, p.88.

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CHAPITRE 1 : L’agriculture algérienne pendant la période coloniale

Conclusion du chapitre

La pénétration de la France, en Algérie, a modifié les structures de production en procédant à la


destruction des anciennes structures par différents procédés d’appropriation (domination et
réglementation).En parallèle, cette destruction est suivie par la création d’un nouveau secteur dit
«moderne», appartenant aux colons et caractérisé par de nouveaux procédés de production,de
financement et d’organisation.

Le secteur traditionnel, appartenant aux Algériens est pourvu de terres de mauvaise qualité. Il ne
bénéficie d’aucun encouragement de la part des autorités coloniales. Ce dualisme, maintenu pendant
toute la période d’occupation, a engendré de grandes souffrances au sein de la société algérienne.

Ce n’est qu’après le déclenchement de la guerre de libération en 1954, que commencent à


apparaître des semblants de mesures en faveur de l’agriculture traditionnelle et de la société algérienne
"indigène", contenues dans le plan de Constantine qui est lancé en 1958. Ces mesures tardives n’ont
rien changé au climat insurrectionnel.

Par ailleurs, le souci des autorités coloniales d’hisser le secteur moderne au rang de l’agriculture
de la métropole s’est matérialisé par la mise en place d’un système de financement facilitant
l’introduction des nouvelles techniques et l’acquisition d’un matériel agricole moderne qui permettront
de réaliser des performances appréciables.

Et pour terminer, nous pouvons dire que l’agriculture algérienne, sous la colonisation française,
s’est caractérisée par une agriculture dualiste, concoctée dans l’objectif de servir la métropole et c’est
dans ce sens qu’il y eut l’introduction des nouvelles cultures (la vigne et les agrumes) servant
exclusivement les besoins de la France.

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