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Orientation lacanienne III, 6.

enfin, pas trop tôt, que être compris est


une impasse, au regard de ce que
Lacan, lui, a réussi : à ne pas se faire
comprendre, à rester insaisissable. À
PIÈCES DÉTACHÉES rester insaisissable tout en
conceptualisant à mort.
J'admire, j'admire que lui arrive à
Jacques-Alain Miller conceptualiser sans se faire
comprendre.
Cinquième séance du Cours Et ça permet de donner l’idée ou au
moins le sentiment du réel, l'idée du
(mercredi 15 décembre 2004) réel.
Cette idée est un sentiment, le
sentiment que celui qui parle est en
V rapport avec quelque chose qui élude
ce qui peut se comprendre, et aussi
bien ce qui peut s'évaluer.
Et Lacan est arrivé à donner le
Je voudrais - au conditionnel - je sentiment, tout en enseignant, que
voudrais arriver à ne pas être compris. chacun de ceux qui l’écoutent est en
C’est un Wunsch, un désir qui ne se rapport avec quelque chose qui élude
réalise qu'en rêve. ce qui peut se comprendre.
Ça ne se réalise pas jusqu'à présent Et il a donné un nom à ce qui élude
dans le fait, parce que se faire ce qui peut se comprendre, le nom de
comprendre, c’est mon talent ; et c'est réel. Et ce nom il l’a donné en donnant
ce qui fait que vous êtes là, encore si simultanément le nom de l'imaginaire et
nombreux. celui du symbolique.
À force de me laisser posséder par Donner des noms, nommer, voilà
Lacan, j’en viens à désirer que vous l'acte, l'acte par excellence. L'acte par
soyez absents . C'est ce que Lacan excellence c'est nommer. Ce que j'ai
répète, appète, tout au long de son appelé le dernier enseignement de
Séminaire du Sinthome : qu'il n'y ait Lacan, celui qui s’ouvre après ce
plus personne, ou en tout cas moins ! Séminaire Encore, ce dernier
Il se met en scène, dans son enseignement tourne autour de l'acte,
Séminaire, il se met en scène comme de la nomination.
quelqu'un qui soupire, bien qu'il ait Quand il aborde James Joyce, il
nommé un de ses Séminaires de … Ou nomme. Il nomme Joyce le Symptôme.
pire, pour démentir le soupir. C’est le titre de la conférence qu'il lui
Mais enfin, il finit dans son consacre et c'est aussi le titre de l'écrit
Séminaire par soupirer, soupirer qu'on que vous trouvez dans le recueil des
le suive, c'est-à-dire qu'il offre assez Autres écrits, avant dernier.
pour qu'on s'identifie à ce qu'il dit. Ah ! nous n'abordons la nomination,
C'est une faute. C'est une faute au qu’avec crainte et tremblement.
regard de ce qu'énonce un analysant. Nommer est un acte divin. Et c'est par
Et la pulsation de ce Séminaire du là que Lacan entre dans son Séminaire
symptôme est donnée par Lacan : Si on du Sinthome.
parlait vrai, on parlerait sans qu’il y ait La création n’est dite divine, dit-il,
d'autre public que un. Comment arriver seulement en ceci qu'elle se réfère à la
à ça, à vider le nombre, à ne rien dire, nomination. Le mythe, le mythe
que ce qui soit si singulier : plus judaïque veut que la nomination ait été
personne ne puisse suivre ! proposée, offerte à l'homme. C'est à lui
Moi, mon talent, depuis des années, de dire le nom des animaux, des corps
c’est de vous faire croire que Lacan vivants, ceux du moins qui sont
peut être compris. Et il m’apparaît, perceptibles car il n'a pas donné de
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nom, comme le relève Lacan, il n'a pas La communication implique la


donné de nom à la bactérie. prédominance de l’Autre. Et c’est là-
Dans quelle langue, le supposé dessus qu’est fondé l'enseignement de
nommé Adam a-t-il donné des noms ? Lacan avant que ne s'ouvre son dernier
Il n'a pu les donner, rêve Lacan, que enseignement. Enfin, ce que nous
dans la langue de l'Autre, dans la construisons avec lui du schéma du
langue d’Ève, pour être compris. graphe du désir, repose sur cette base-
Enfin, le rêve de Lacan a une raison, là : la communication.
la raison, enfin, raison du rêve, il faut Quand nous parlons de la demande
que je la dise, c'est d'être compris, c'est dans sa différence d’avec le désir,
par là où on pèche, c'est d'être compris quand nous mettons au premier plan le
d’elle. vouloir dire, la finalité signifiante des
Ça c’est un apologue, l’apologue de formations de l'inconscient, nous
Lacan, par lequel il commence son prenons comme base, l'évidence de la
Séminaire sur le sinthome. Mais enfin il communication.
n’en donne pas la morale. Ça me laisse Nous la généralisons, nous la
le champ de vous en proposer une. Je radicalisons. Et de là, logiquement,
ne le fais pas sans guillemets, sans nous élevons la stature de l'Autre,
précaution, qui me laisse la possibilité l'Autre à qui on s'adresse, l'Autre qui
plus tard d'en proposer d’autres. conditionne le langage que nous lui
La morale de cette histoire -enfin, adressons. Et c'est pour ça que nous
qui me vient aujourd'hui- c'est qu'il faut perdons nos repères dans le dernier
distinguer la nomination et la enseignement de Lacan.
communication. J’y vois la porte qui Précisément parce qu'il met en
ouvre sur le dernier enseignement de question l'évidence de la
Lacan. Je vois cette porte-là, la communication, l'évidence du rapport à
distinction de la nomination de la l'Autre. Et à la place de la
communication. communication, singulièrement, il met
Ce dernier enseignement où Lacan la nomination. Je l’écris pour que ça
lâche la main de Freud, et s’aventure reste. Je l’écris sous forme de
au-delà. Et ça commence par la mise métaphore.
en question de l'évidence de la
communication. Et c'est pourquoi Lacan nomination
soupire, dans son Séminaire, c'est
pourquoi il ahane, pourquoi il tire un
communication
poids. Il obéit évidemment, il obéit à
une routine qui veut qu'il enseigne, qu'il Se centrer sur la nomination, selon
communique. Mais, enfin, ça n'a plus Lacan, c'est sinon récuser, au moins
différer le rapport à l'Autre, c'est se
pour lui l'évidence que ça avait avant.
centrer sur le rapport au réel.
Cette porte, cette porte est ouverte à
La nomination est distincte de la
la fin du Séminaire Encore, où il est dit -
communication, et en ceci précisément
à distance- qu’il est généralement
que dans la nomination -je cite un dit de
énoncé que le langage sert à la
communication, moyennant quoi on Lacan dans le Séminaire qui précède le
peut s’entendre sur ce dont il s’agit, sur Sinthome- en ceci que la nomination,
ce qu'on nomme la référence. c'est là que la parlote se noue au réel.
Il ne s'agit pas de la parole ; la
C'est un fait qu'on se sert du
parole, c'est ce dont Lacan a pris son
langage pour ça, pour diriger l'autre
départ dans son « Rapport de Rome »,
vers ce dont il s'agit et pour qu'il le
la parole à l'Autre, la parole qui vise
trouve. Mais, quand on aborde ce qui
se dit par le langage comme moyen de l'Autre et qui vient de l'Autre.
communication, on fait passer au Et dieu sait, et après-coup, que cette
premier plan l'Autre à qui on s'adresse. relation autorise, favorise et après-coup
dont elle foisonne…
Et il en va ainsi, éminemment, de
l'enseignement.
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Tout ça se resserre, la rhétorique Dans le premier enseignement de


s’évanouit quand il s'agit nûment de la Lacan, dans ce qui précède son dernier
nomination, où ce qu'on dit est supposé enseignement, le Nom-du-Père associe
isoler ce qu'il y a. Nommer est établir le signifié et le signifiant, en tant que
un rapport, instaurer ce rapport entre le point de capiton. Dans le dernier
sens et le réel, non pas s'entendre avec enseignement de Lacan, le Nom-du-
l'Autre sur le sens, mais ajouter au réel Père associe le symbolique et le réel. Il
quelque chose qui fait sens. désigne exactement l’effet du
Et c'est ce que comporte la définition symbolique en tant qu'il apparaît, qu’il
du sens que Lacan énonce dans son apparaîtrait dans le réel.
Séminaire R.S.I. qui précède le Et ce qu'on banalise en l’appelant
Séminaire du Sinthome. Le propre du l’interprétation c’est ça, un effet qui part
sens, c’est qu'on y nomme quelque du symbolique et dont on prie qu’il ait
chose. Ça n’est pas qu'on se fait l’effet d'apparaître dans le réel.
comprendre. Et à partir de là, à partir La nomination, le dire ce qui est, ce
du fait qu'on nomme, il y a les choses qu'il y a, est une fonction distinguée
dont on suppose qu'elles ne sont pas dans la langue. Alors, quand Lacan
sans fondement dans le réel. On apporte lalangue, le concept de
suppose, dit Lacan, qu'elles prennent lalangue, à la fin de son Séminaire,
leur assise du réel. dans son Séminaire Encore, il met en
Bon, à partir de là, on y regarde à question l'évidence de la
deux fois avant de nommer ! On communication, car ce qu'il amène
s'aperçoit que de nommer quelque avec lalangue, c'est que ce qu'on dit
chose, c’est présumer qu’il y a un sert à la jouissance, c'est là sa fonction
accord, une harmonie -et d’où venue ?- propre et non pas la communication.
entre le symbolique et le réel. La psychanalyse, une psychanalyse
Et pour fonder cet accord, on se est là pour faire croire que la langue
trouve se rapporter à l'Autre, enfin, sert à la communication. Au moins,
disons son nom, se rapporter à dieu, se c'est de là qu’elle s'établit, c'est de là
rapporter au Nom-du-Père, dès qu'on que la relation analytique s’instaure. Et
parle ! Dès qu'on parle, on croit en dieu. on peut en faire la théorie qui, enfin,
Ce que Lacan appelle le Nom-du- commence tout naturellement par la
Père c'est ce dont la fonction radicale reconnaissance, qui module la
est de donner un nom aux choses, via communication en tant que
un certain nombre de marionnettes, reconnaissance.
dont Adam. Mais en réalité, au fur et à mesure
Et c'est pourquoi avant de faire son que l'expérience se déroule, il apparaît,
Séminaire du Sinthome, Lacan explique c'est-à-dire il devient de plus en plus
le Nom-du-Père dans les termes évident, à mesure que l'analyste se tait,
suivants : à savoir que c'est le père qui et il se tait ; son silence est là qu’il le
donne le nom, c'est le père qui nomme sache ou pas le témoignage que la
les choses. Et nous les recevons, ces communication, enfin, n'est pas le fin
noms donnés aux choses, nous les mot de ce dont il s'agit. Son silence fait
recevons de lui et nous y croyons. apparaître, dénude que dans ce qui se
Et dès lors que nous croyons au dit, la finalité n'est pas de
langage ou nous croyons à ce que le communication, que la finalité est de
langage communique, nous disons la jouissance de lalangue.
messe, nous célébrons une messe. Alors, on fait tout pour l’oublier et vu
Ah ! ça change le sens de du dernier enseignement de Lacan,
l'enseignement, çà ! c'est vraiment pour nous la perspective,
Le ton que j’emploie depuis le début une perspective ultime sur la
de cette année est orienté par là. Je psychanalyse. Il apparaît que on prend
prêche ! C'est par là que je suis ses aises en réglant la psychanalyse
honnête. sur le langage, c'est-à-dire sur les effets
de sens qu’engendre, en effet, le
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langage, les insights, comme on les a dans son Séminaire du Sinthome, l’art,
appelés : qu’on éprouve la vérité et que l'art de Joyce. Ce qu'il appelle l'art, c'est
cette vérité change. l'envers de la psychanalyse ; un envers
Le dernier enseignement de Lacan - qui n'est pas le discours du maître, un
comment dire ? - est plus réaliste, de envers qui est le savoir-faire de l'artiste.
ne pas se régler sur le langage mais Et donc ce qu'il appelle l'art, c'est un
sur lalangue, conçue comme une autre envers de la psychanalyse, un
sécrétion d'un certain corps, et qui autre envers que le discours du maître.
s'occupe moins des effets de sens qu'il Certes le sinthome – on peut le lire
y a que de ces effets qui sont affects. comme ça, tout s’y prête dans le
Allons-y encore pour une autre Séminaire de Lacan – c'est une
métaphore. Effet de sens, affect. suppléance. Une suppléance de quoi ?
c’est une suppléance du père et c'est
affects lalangue une suppléance du phallus.
Là nous retrouvons nos marques.
effets de sens langage Une suppléance du père parce que
le père était radicalement carent, enfin
Cette scission entre la langue et le ce qu'il faut entendre sur le fond de la
langage, entre la communication et la définition du père qui est là opérante, si
nomination, entre l’effet de sens et je puis dire ; que son père n'a pas
l’affect, cette scission invalide assuré la conjonction du symbolique et
l'hypothèse formulée en tant que telle du réel, et donc que les noms dont il
dans le dernier chapitre du Séminaire dispose, manquent de référents ; d’où
Encore, cette hypothèse selon laquelle la destruction du langage à laquelle il
l’individu affecté est le même que le procède, sa dissipation dans la langue,
sujet d’un signifiant ; enfin, invalide ! qui elle-même perd son identité jusqu'à
met en question cette hypothèse ; et se fondre dans les langues.
donc indique que la psychanalyse est Suppléance du phallus que Lacan
comme la promesse que l'affect est énonce de la façon la plus crue : Joyce,
réductible à l'effet de sens. dit-il, avait la queue un peu lâche.
Ce que Lacan appelle le sinthome, Enfin, on peut lire le Séminaire du
ce qu'il nomme ainsi, parce que c'est Sinthome à partir de là ; Lacan y invite
ainsi qu'il commence ; il commence par aussi bien. Son art littéraire supplée à
proposer un nom nouveau qui se trouve la tenue phallique.
être la reproduction d'un nom ancien, Comment procède le Séminaire du
mais enfin, tordu à sa façon ; ce qu'il Sinthome ?
nomme le sinthome, c'est l'affect en Il m’a paru en l’écrivant, qu'il
tant qu’irréductible à l'effet de sens. procédait en trois temps. D'abord par
Et c’est à ce titre qu'il insère James ce que j'ai appelé « L'esprit des
Joyce dans son enseignement, au titre nœuds », enfin, en référence en
d'un sinthome rebelle à l'effet de sens, sourdine à L'esprit des lois -
c'est-à-dire inanalysable. évidemment ça n'est pas tout de suite
Au fond, quelle est la différence du perceptible. Ensuite en suivant la piste
sinthome et du symptôme ? C'est que Joyce, trois leçons pour l'esprit des
le sinthome désigne précisément ce qui nœuds, trois leçons pour la piste Joyce
du symptôme est rebelle à l'inconscient, et trois pour l'invention du réel ; avec
ce qui du symptôme ne représente pas comme dixième leçon un point de
le sujet, ce qui du symptôme ne se capiton, qui est l’accent mis sur l'ego de
prête à aucun effet de sens, enfin, qui Joyce.
délivrerait une révélation. L'esprit des nœuds, c'est
Les effets de sens, il y en a en veux- essentiellement le rappel de la
tu en voilà, presque automatiques, et là disjonction qui fonde le nœud, la
s’efface la représentation ; de telle disjonction du symbolique, du réel et de
sorte que on peut donner, me semble-t- l'imaginaire. C'est-à-dire e l rappel que
il, cette valeur à ce que Lacan appelle l'homme est composite, que ce n'est
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pas une substance, que ça n'est pas un à lui : Lacan était-il fou dans son
être qui tient au corps ; ça n'est pas un dernier enseignement ?
être aristotélicien. La folie de Joyce, c'est qu'il s’est
Composite veut d'abord dire qu'on senti appelé impérieusement, dit
opère avec un prisme. Le nœud, c'est Lacan ; et il suffit de se sentir appelé à
un prisme, qui analyse et qui distingue quelque chose, impérieusement, pour
l'individu et le sujet et qui met un point être fou !
d’interrogation sur ce qui pour lui fait le En ce qui concerne Joyce, quel est
réel et qui suppose que ce qui lui donne cet empire qui s'exerce sur lui ? Ce
une substance, c'est le sinthome. n'est pas l’empire du père, carent ; ce
Sur la piste de Joyce, ce qu'on n'est pas l’empire au sens du signifiant-
rencontre d'abord c'est l'énigme, dans maître, parce que l'empire du signifiant-
le Séminaire du Sinthome. C'est-à-dire maître ne vous appelle qu’à
un dit, dont on ne sait pas ce que ça l’identification. Joyce c'est celui qui
veut dire. L'énigme comporte qu’il y a s’est senti appelé à autre chose qu’à
une certaine conjonction du symbolique s'identifier comme les autres.
et du réel qui se traduit dans Et, c'est pourquoi il s'est employé à
l'imaginaire par la perplexité. valoriser son nom, son nom propre,
C'est ce que j'essaye de produire en mais aux dépens du père, c'est-à-dire à
me prenant moi-même à rebrousse- se valoriser dans sa singularité. Le nom
poil, puisque mon talent propre, c’est propre ici, dit Lacan, fait tout ce qu'il
de faire croire que la conjonction du peut pour se faire plus que le S1, plus
symbolique et du réel, ça se lit dans que le signifiant du maître.
l'imaginaire à livre ouvert. Et ici, enfin, le nom propre, c’est
Au fond l'énigme, on a toujours autre chose que le S1. Il y a quelque
essayé, c’est ce que j’ai toujours chose dont Joyce s'est abstenu, c'est
essayé de dissoudre, pourtant c’est à de faire école. C'est là aussi le sens de
ça que j'ai affaire pour que j'ai fait mon la cohorte qu'il a convoquée, des
talent propre, de ne jamais vous universitaires, de ceux qui sont après le
amener d'énigme, sauf cette année, déchiffrage de l'énigme, sans être le
enfin, j'essaye, cette fois-ci. moins du monde les élèves de Joyce.
Alors, c'est ça que Lacan rencontre Et il faut bien dire qu’en se confrontant
dans Joyce d'abord, c'est son usage de à Joyce, Lacan tente de se dépouiller
l'énigme. Et c'est comme ça qu'il situe de ce que pour son péché il a fait, à
la psychanalyse, comme la réponse à savoir école – cohorte, ribambelle
une énigme. L'analyse, l’interprétation, d’identifiés. Et moi-même, je me tiens là
qui fait croire que l'énigme a une sur la limite, enfin, sur la limite où
réponse. Et c'est pourquoi, comme les j’accompagne Lacan dans ce
plus doués s'en aperçoivent, c'est une mouvement de se déprendre de ce qu'il
réponse, comme le dit Lacan, a engendré.
spécialement conne. Elle est Il a engendré en faisant de ses
spécialement conne déjà de se signifiants, en constatant que ses
proposer comme une réponse. On signifiants avaient cette valeur-là.
répond à l'énigme de la conjonction du Et il rencontre, troisièmement, sur la
symbolique et du réel en offrant la piste de Joyce les paroles imposées,
conjonction du symbolique et de en prenant l'exemple du patient qui
l’imaginaire. souffre des paroles imposées, patient
Ça veut dire, on répond à l'énigme de sa présentation qui souffre des
par un sens. échos des paroles et dont Joyce, lui, a
La deuxième rencontre que fait su faire un art. Il y a démontré un
Lacan sur la piste de Joyce, c'est la savoir-faire, c'est-à-dire il a su le
question qui laisse à cet état là : Joyce simuler, il a su se faire un artificier du
était-il fou ? Il sait bien quand il pose la symptôme, un homme de savoir-faire,
question qu'elle est faite pour lui revenir un artiste.
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Et au fond c'est ça qui surgit, c’est Et disons que c'est pourquoi le


ça la figure, s'il en a une, qui surgit du Séminaire du Sinthome se termine sur
Séminaire du Sinthome, c'est celle de le rapport au corps spécifique à Joyce.
l'artiste. Il se termine sur le statut de l’ego,
Est-ce que ça fait partie de la narcissique sans doute, mais au sens
clinique, cette figure ? où narcissisme veut dire que l'idée de
Freud, lui, avait affaire avec soi comme corps a un poids qui est
l'hystérique dans ses différentes inéliminable, et en particulier qui n'est
modalités. L'hystérique c'est le pas éliminable au nom de ce que le
contraire de l'artiste. Elle se prête, sujet représente un signifiant pour un
l'hystérique, le sujet hystérique se prête autre.
à ce que l'analyste construise un Le rapport au corps, en tant que tel,
langage offert au déchiffrage. Et c'est c'est ça que veut dire la disjonction des
en quoi le sujet hystérique – je dis ses trois ronds de ficelle, le rapport au
différentes modalités pour y inclure corps n'a rien à faire avec quoi que ce
l'obsessionnel et toutes les variantes du soit qui permet de définir le sujet.
névrosé - ce sujet permet la supposition Qu'est-ce qui en donne le sentiment
de l'inconscient. C'est le sujet qui, dans la langue ?
irrésistiblement, dit Lacan, parle de son Ah ! c’est à ça que je voudrais
père et de sa mère ; et c'est à quoi arriver, à l’illisible, à ce qu'on ne sache
Joyce fait forfait. pas ce que ça veut dire. C'est à cette
Le névrosé attend d'être libéré de condition qu'on pourrait avoir le
son symptôme, précisément parce qu'il sentiment d'une jouissance propre au
ne parvient pas à en faire un sinthome. sinthome qui exclut le sens.
Et la différence du symptôme du L'analyse, au fond, l'analyse, elle, je
névrosé, c'est qu'il veut dire quelque l’ai déjà dit deux fois après Lacan,
chose. Ici s’introduit la fonction de la l'analyse recourt au sens ; pour
croyance. Il n'y a pas besoin d'aller résorber l'énigme du rapport du
jusqu'à croire qu'il y a du savoir dans le symbolique au réel, elle s'établit sur le
réel ; on le laisse à l'analyste. Il suffit de rapport du symbolique à l’imaginaire.
croire qu'il y a du sens dans le réel, C'est-à-dire, ça veut dire, là elle
c'est-à-dire que le symptôme veut dire recourt au sens pour faire front à la
quelque chose. Et ça, c'est le contraire jouissance énigmatique. Et par-là, elle
de l’art, c'est le contraire du savoir-faire. ne fait que répercuter la dominance du
Certes, il y a un fondement à ce Nom-du-Père, en même temps qu'elle
vouloir dire du symptôme. Le permet d'apercevoir, de biais, que le
fondement, c'est qu'il y a dès l’origine Nom-du-Père, on peut s’en passer à
un rapport avec la langue. La langue condition de se référer à ces trois
pour chacun, souligne Lacan, est noms — le symbolique, l’imaginaire et
quelque chose qui est reçu et non pas le réel — dont Lacan a pu dire que
appris. La langue c'est une passion, c'était les vrais Nom-du-Père, que
c'est souffert. c'était les nominations ultimes dont
Il y a une rencontre entre la langue dans notre opération, l'opération
et le corps et de cette rencontre analytique, nous prenons notre
naissent des marques, qui sont des référence.
marques sur le corps. Ce que Lacan
appelle le sinthome, c'est la Bon.
consistance de ces marques. Et c'est
en quoi il peut réduire le sinthome à À l’année prochaine.
être un événement de corps, quelque
chose qui est arrivé au corps du fait de
la langue. Cette référence au corps, Fin du Cours V de Jacques-Alain Miller
enfin, elle est inéliminable de du 15 décembre 2004.
l'inconscient.