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L’utopie ou la mort

René Dumont

L’utopie
ou la mort
é é

Éditions du Seuil
978‑2‑7578‑8420‑1
( 978‑2‑02‑002317‑7, 1re publication)

r Éditions du Seuil, 1973


et aogt 2020, pour la préface inédite

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L.335‑2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Suzanne Philippon, à ma compagne,
à Béatrice, Catherine, Bernard et Claude.
Préface
par Christophe Bonneuil

Tous ceux qui s’accrochent aux privilèges de la société


de consommation, qui refusent les réformes […] indis‑
pensables à la justice sociale à l’échelle mondiale et à
la survie, peuvent désormais être considérés comme les
assassins des plus démunis. Voulez‑vous risquer d’être
traités d’assassins par vos enfants […]1 ?

Expert du développement puis militant écologiste,


ayant parcouru la planète en tous sens, René Dumont
(1904‑2001) est l’un des grands témoins du xxe siècle.
Agronome colonial devenu anticolonialiste, abondanciste
et productiviste devenu critique de la croissance illimi‑
tée, pourfendeur du malthusianisme devenu malthusien,
modernisateur devenu écologiste, René Dumont a su
ajuster ses analyses aux évolutions du siècle et des
connaissances de son époque. Sa pensée provocante, son
exigence de sobriété et de solidarité mondiale nous accom‑
pagnent aujourd’hui plus que jamais.
Écoutons‑le : « Le feu est à la maison » ; « La course à
la mort est déjà engagée » ; « Nous fonçons à toute allure
dans le brouillard vers un mur de ciment2 ». Cette alerte

1. Ce volume, p. 223.
2. Ce volume, p. 196, 221, 151.

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L’UTOPIE OU LA MORT

à l’« effondrement total de notre civilisation1 » vient‑elle


d’un collapsologue d’aujourd’hui ? Non ! Elle émane du
tout premier candidat écologiste à l’élection présidentielle
française de 19742. Cet appel à « une mobilisation géné‑
rale de survie, un état d’urgence3 », cette exigence de jus‑
tice générationnelle sous peine « d’être traités d’assassins
par [n]os enfants », est‑il un cri d’alarme des récentes
mobilisations de la jeunesse en faveur du climat et de la
sauvegarde de la planète, une nouvelle prise de conscience
au xx e siècle ? Non. C’est l’implacable bilan du xxe siècle
productiviste4, dressé dès 1973 par un homme de 70 ans,
qui en avait pourtant été un acteur et un apbtre.

Des savoirs et des contestations écologistes


déjà considérables autour de 1972

À l’heure of les rapports des instances internationales


d’expertises scientifiques se font chaque année plus
sombres, of les effets des dérèglements planétaires sont
sensiblement éprouvés par un nombre croissant d’êtres
terrestres – humains et autres qu’humains – L’Utopie ou
la Mort de René Dumont, paru en 1973, saisit par son
actualité visionnaire, tant par l’analyse des impasses éco‑
logiques d’un modèle de civilisation industrielle que par
l’appel à la responsabilité envers les générations futures

1. Ce volume, p. 44.
2. Le terme d’« effondrement » est employé 4 fois par René
Dumont dans son ouvrage, celui de « survie » 91 fois. Avant que son
éditeur, Jean Lacouture ne lui propose le titre L’Utopie ou la Mort,
Dumont envisageait d’intituler son livre Fin d’une civilisation (cf. René
Dumont, Agronome de la faim, Paris, Robert Laffont, 1977, p. 317).
3. Ce volume, p. 46.
4. Serge Audier, L’Âge du productivisme. Hégémonie prométhéenne,
brèches et alternatives écologiques, Paris, La Découverte, 2019.

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PRÉFACE

et à la justice sociale. Assurément, les consciences et


les savoirs ont évolué depuis un demi‑siècle : certaines
craintes émises par Dumont, en écho à celles d’autres
scientifiques et experts, tels ceux du Club de Rome, et de
militants écologistes du début des années 1970, concer‑
nant l’épuisement de plusieurs ressources dans les années
2020 se sont depuis avérées exagérées ou prématurées,
tandis que, inversement, d’autres dimensions des dérègle‑
ments de notre Terre n’étaient pas encore entrevues. Mais
L’Utopie ou la Mort nous force à reconnaître l’existence,
dès le début des années 1970, de débats intenses et de
multiples alertes scientifiques sur les dérèglements pla‑
nétaires causés par ce que les scientifiques et historiens
de l’Anthropocène nomment désormais la « grande accé‑
lération1 » d’après 1945, produit d’une course effrénée
entre le capitalisme fordiste et néocolonial (à l’Ouest), le
socialisme réel (à l’Est) et le développementisme extrac‑
tiviste (aux Suds).
Alors qu’un discours paresseux, doublé d’une rhéto‑
rique récurrente de la « nouveauté », soutient trop sou‑
vent qu’« avant, on ne savait pas », que la « prise de
conscience » relative aux dérèglements anthropiques
de l’état de la planète ne serait que peu à peu advenue ces
derniers temps2, les travaux d’histoire environnementale
ont mis au jour l’ancienneté séculaire des savoirs et de
la réflexivité des sociétés quant à leur incidence sur les
équilibres et fonctionnements terrestres. Sans remonter si
loin, L’Utopie ou la Mort vient nous rappeler l’étendue

1. John R. McNeill et Peter Engelke, The Great Acceleration : An


Environmental History of the Anthropocene since 1945, Cambridge,
Harvard University Press, 2014.
2. Que ce soit grâce au GIEC, aux satellites, à la modélisation et au
monitoring du système Terre, ou grâce à l’affirmation de l’anthropo‑
cène comme nouvelle époque géologique.

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L’UTOPIE OU LA MORT

des alertes scientifiques et la force des questionnements


écologiques il y a déjà un demi‑siècle1.

La poussée d’un mouvement écologique


dans les années 1968
Les années 1968‑1974 – qui voient émerger l’écologie
politique – se situent, en effet, à l’apogée de la contes‑
tation du capitalisme fordiste comme du soviétisme pro‑
ductiviste : aspirations antiautoritaires et en faveur de
l’autogestion, mouvement antinucléaire obtenant des
victoires dans plusieurs pays industriels, luttes des droits
civiques et anticoloniales en pleine guerre du Vietnam,
grèves et résistances ouvrières pesant sur le taux de profit,
contestations étudiantes et féministes, etc.
Aux États‑Unis, le Committee for Environmental
Information de Barry Commoner mène depuis 1958
campagne contre le nucléaire, les pollutions et les pro‑
duits toxiques en lien avec des groupes féministes et de
justice environnementale2. Silent Spring, l’ouvrage sur
les dégâts des pesticides et autres pollutions chimiques,
publié en 1962 par Rachel Carson devient un best‑seller
et stimule la naissance de l’environnementalisme comme
nouveau mouvement social : lors du premier jour de la
Terre, le 22 avril 1970, ce sont 20 millions d’Américains

1. Yannick Mahrane et al., « De la nature à la biosphère : la


construction de l’environnement comme problème politique mondial,
1945‑1972 », Vingtième siècle. Revue d’histoire, 2012/1, n° 113,
p. 127‑141 ; Yannick Mahrane et Christophe Bonneuil, « Gouverner
la biosphère. De l’environnement de la guerre froide à l’environnement
néolibéral, 1945‑2013 », in Dominique Pestre (dir.), Le Gouvernement
des technosciences. Gouverner le progrès et ses dégâts depuis 1945,
Paris, La Découverte, 2014, p. 133‑169.
2. Michael Egan, Barry Commoner and the Science of Survival
– The Remaking of American Environmentalism, Cambridge, The MIT
Press, 2007.

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PRÉFACE

qui agissent et manifestent dans les rues, et, un an plus


tard, en 1971, un projet d’aéroport en Floride doit être
abandonné face aux intenses mobilisations qu’il avait sus‑
citées. Un laboratoire de recherche estime alors entre 5 et
10 millions (sur 200) le nombre d’États‑Uniens engagés
dans une association environnementale1. L’évolution de
l’opinion est telle qu’un président conservateur comme
Nixon se voit contraint de passer une série de réformes
environnementales significatives2. Dans ce sillage, tous
les pays industriels se dotent d’un ministère de l’Envi‑
ronnement, à l’instar de la France en 1971, année of
s’affirment la lutte du Larzac, le mouvement antinucléaire
métropolitain, ou encore la contestation indépendantiste
des essais nucléaires en Polynésie française3.

L’avenir de la planète en débat


au niveau international
Sur le plan international, on assiste à une mise à
l’agenda des enjeux écologiques. En 1972, la conférence
des Nations unies sur l’environnement humain de Stoc‑
kholm, placée sous le slogan « Nous n’avons qu’une seule
Terre », institue le Programme des Nations unies pour
l’Environnement (PNUE/UNEP). La diffusion des images
de la Terre prises par Apollo 8 en décembre 1968, puis de
la fameuse « bille bleue » en 1972, renforce la métaphore
d’un fragile « vaisseau spatial Terre » et le sentiment d’un

1. Élodie Vieille‑Blanchard, Les Limites à la croissance dans


un monde global. Modélisations, prospectives, réfutations, thèse de
doctorat, Paris, EHESS, 2011, p. 244.
2. National Environmental Policy Act en 1970, Clean Air Act en
1970, suivi du Clean Water Act en 1972 et de l’Endangered Species
Act en 1973.
3. Céline Pessis, Survivre et vivre. Critique de la science, naissance
de l’écologie, Montreuil, L’Échappée, 2014.

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L’UTOPIE OU LA MORT

devenir commun de l’humanité et de la planète1. Même


l’OCDE, institution gardienne des politiques de croissance
de l’Occident capitaliste, laisse émerger en son sein – de
1968 jusqu’à leur mise à l’écart en 1972 – une équipe
d’experts autour d’Alexander King qui mène l’analyse
critique de certaines conséquences sociales et environ‑
nementales de la croissance. Ils réfléchissent alors à
l’hypothèse d’une « croissance zéro2 », à contre‑courant
du modèle d’une croissance économique infinie. King est
aussi, en 1968, le cofondateur du Club de Rome, sponso‑
risé par l’industriel Aurelio Peccei, de Fiat. Associant des
dirigeants patronaux et des scientifiques, tels Jay Forres‑
ter (pionnier de l’informatique au MIT), Dennis Gabor
(inventeur de l’holographie) et René Dubos (biologiste),
ce groupe prbne une planification mondiale à long terme,
à la fois économique, démographique et environnemen‑
tale. Il commande un rapport au MIT, basé sur un modèle
informatique de dynamique des systèmes (« World 3 »),
l’un des tout premiers visant à modéliser le futur démo‑
graphique, industriel et écologique de la planète entière3.
Intitulé The Limits to Growth, ce rapport, dit rapport

1. Sebastian V. Grevsmhhl, La Terre vue d’en haut. L’invention


de l’environnement global, Paris, Seuil, 2014.
2. Matthias Schmelzer, The Hegemony of Growth : The OECD and
the Making of the Economic Growth Paradigm, Cambridge, Cambridge
University Press, 2016, p. 239‑286.
3. Donella Meadows, Dennis Meadows, Jørgen Randers et William
W. Behrens III, The Limits to Growth, New York, Universe Book,
1972. Traduction française complétée : Halte à la croissance ?, Paris,
Fayard, 1972 (préface de Robert Lattès). Pour une confrontation aux
trajectoires réelles et une mise à jour récente, voir Dennis Meadows,
Donella Meadows et Jørgen Randers, Les Limites à la croissance (dans
un monde fini) : Le rapport Meadows, 30 ans après, Paris, Rue de
l’Échiquier, 2012. Pour une analyse du modèle et de sa réception,
voir Élodie Vieille‑Blanchard, Les Limites à la croissance dans un
monde global, op. cit.

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PRÉFACE

Meadows, paraît au printemps 1972 et pronostique un


effondrement du système économique industriel au plan
mondial au xx e siècle, du fait des pollutions, des déchets,
de l’épuisement des ressources et des écosystèmes.
C’est à la lecture de ce rapport que René Dumont, « saisi
à la gorge par [s]es données1 », se lance dès l’été 1972
dans la rédaction de L’Utopie ou la Mort. L’ouvrage de
René Dumont intervient donc en un temps de fortes mobi‑
lisations socioécologiques au Nord comme au Sud de la
planète, de débats publics très intenses, y compris dans
les arènes internationales (dans lesquelles l’agronome
évolue), dont les médias se font largement l’écho2.

L’accumulation des alertes


et travaux scientiiques
L’Utopie ou la Mort s’appuie sur une masse déjà consi‑
dérable de travaux scientifiques et de rapports sur les ques‑
tions environnementales : avec l’essor, après la Seconde
Guerre mondiale, des communautés scientifiques étudiant
l’environnement physique et biologique à l’échelle plané‑
taire ; avec la prise en charge de la question de la protec‑
tion de la nature par l’UNESCO dès sa création en 1945 ;
avec la conférence de l’UNESCO à Paris, en 1968, sur
« les bases scientifiques de l’utilisation rationnelle et de la
conservation des ressources de la biosphère » ; puis le pro‑
gramme SCOPE (Scientific Committee of Problems of the

1. René Dumont, Agronome de la faim, op. cit., p. 315.


2. Cf. à l’occasion de la Conférence de Stockholm, le hors‑série
« Écologie » du Nouvel Observateur de juin‑juillet 1972 intitulé « La
dernière heure de la Terre ». Cf. aussi Christian Delporte, « “N’abî‑
mons pas la France !”. L’environnement à la télévision dans les
années 1970 », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 2012/1, n° 113,
p. 55‑66 ; Guillaume Sainteny, « Les médias français face à l’éco‑
logisme », Réseaux, n° 65, 1994, p. 87‑105.

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L’UTOPIE OU LA MORT

Environment), créé, en 1969, par le Conseil international


des unions scientifiques (ICSU)1.
Ces préoccupations environnementales planétaires
font l’objet de trois synthèses majeures, au début des
années 1970, qui ont profondément marqué Dumont : le
rapport Meadows (The Limits to Growth), bien sgr, mais
aussi le rapport Ward‑Dubos Only one Earth, remis en 1972
en vue du sommet des Nations unies sur l’environnement
humain à Stockholm2, et le rapport Man’s Impact on the
Global Environment, remis, en 1970, à la Maison‑Blanche3.

Des changements irréversibles du climat


Certains s’étonneront que Dumont mentionne, dès 1973,
les « changements irréversibles de climat » causés par les
émissions de gaz à effet de serre et une montée des océans
de plusieurs dizaines de mètres4 à long terme. Si la ques‑
tion climatique n’occupe pas encore la place qu’elle tient
aujourd’hui dans l’espace public, l’alerte climatique de René

1. Sur l’essor des recherches scientifiques environnementales après


1945, voir Yannick Mahrane et al., « De la nature à la biosphère », art.
cit. ; Ronald Doel, « Quelle place pour les sciences de l’environnement
physique dans l’histoire environnementale ? », Revue d’histoire moderne
et contemporaine, n° 56‑4, 2010, p. 137‑163 ; Paul N. Edwards, A Vast
Machine. Computer Models, Climate Data, and the Politics of Global
Warming, Cambridge, MA, MIT Press, 2010 ; Sebastian Grevsmhhl, La
Terre vue d’en haut. L’invention de l’environnement global, op. cit. ;
Jacob D. Hamblin, Arming Mother Nature : The Birth of Catastrophic
Environmentalism, Oxford University Press, 2013 ; Sabine Hchler,
Spaceship Earth in the Environmental Age, 1960‑1990, Londres,
Pickering & Chatto Publishers, 2015.
2. Barbara Ward et René Dubos, Only One Earth. The Care and
Maintenance of a Small Planet, Londres, Penguin Books, 1972.
3. Man’s Impact on the Global Environment. Assessment and
Recommendations for Action – Report of the Study of Critical Envi‑
ronmental Problems (SCEP), Cambridge MA, MIT Press, 1970.
4. Ce volume, p. 78.

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PRÉFACE

Dumont s’appuie en réalité sur un corpus de connaissances


déjà considérable et grandissant : l’effet de serre est connu
depuis le x xe siècle ; la mesure précise de l’augmentation
continue du taux atmosphérique de dioxyde de carbone est
enregistrée à l’observatoire de Mauna Loa par Charles Kee‑
ling depuis 1958 ; le rapport Man’s Impact on the Global
Environment est communiqué à la Maison‑Blanche en 1970,
suivi en 1971 par la parution du livre Inadvertent Climate
Modification. Report of the Study of Man’s Impact on Cli‑
mate. Fondés sur le meilleur des observations et des modéli‑
sations d’alors, encore prudents et reconnaissant l’existence
d’incertitudes, ces rapports prédisent un réchauffement cli‑
matique de plusieurs degrés au xx e siècle1.
Ces perspectives de réchauffement du climat global
entrent alors dans l’espace public, elles sont discutées
et reprises dans des communications aussi bien internes
qu’externes des grandes compagnies pétrolières alors par‑
faitement conscientes du problème. Celles‑ci, n’ayant pas
encore choisi la stratégie du déni, ont financé, dès les
années 1955‑1968, des recherches confirmant un futur
réchauffement climatique, dont certaines publiées dans
les plus grandes revues scientifiques2.
En France, la revue de la société pétrolière Total recon‑
naît ainsi, dès 1971, les dangers de « modifications du

1. Man’s Impact on the Global Environment, op. cit., voir notam‑


ment le rapport du groupe « Climatic effects of man’s activities »,
p. 46‑55 et 82‑88, ainsi que le résumé p. 11‑12. Cf. aussi Inadvertent
Climate Modification. Report of the Study of Man’s Impact on Climate,
Cambridge, MIT Press, 1971. Pour un rapport plus ancien et ayant
été discuté au sein des milieux pétroliers, voir President’s Science
Advisory Committee, Environmental Pollution Panel Restoring the
Quality of Our Environment : Report. Washington, DC, Executive
Office of the President, 1965, p. 111‑133.
2. Ben Franta, « Early oil industry knowledge of CO2 and global
warming », Nature Climate Change, n° 8, 2018, p. 1024.

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L’UTOPIE OU LA MORT

climat par la pollution ». L’article annonce que l’émis‑


sion de « quantités énormes de gaz carbonique » « pourrait
atteindre 400 parties par million vers 2010 » (contre 326 en
1971) et modifier « les grands équilibres mondiaux », avec
une hausse de la température mondiale « de 1 à 1,5° centi‑
grade » et « une montée sensible du niveau marin »1. « Ses
conséquences catastrophiques sont faciles à imaginer2. »
Un nombre croissant d’historiens et de juristes estiment
que, à partir de ces travaux, produits ou relayés par les
compagnies énergétiques elles‑mêmes dès les années 1970
et 1980, on ne peut plus dire qu’« on ne savait pas ».
En 1972, le rapport préparatoire à la Conférence de
Stockholm mentionne dans 2 de ses 109 recommanda‑
tions finales la possibilité d’un changement climatique3.
Si la modélisation précise du climat et de ses change‑
ments est évidemment dans son enfance, Dumont peut
donc s’appuyer sur des indices scientifiques solides et
des recommandations internationales qui appellent à une
mutation radicale sous peine de dérèglement climatique.

La biodiversité en danger
Des connaissances alarmantes sur les atteintes aux
vivants, à la biodiversité, aux écosystèmes, aux poissons
et aux sols se sont également accumulées dans le quart de
siècle précédent L’Utopie ou la Mort. Et Dumont s’en fait
l’écho lorsqu’il note « une réduction des stocks existants »
de poissons, « le recul de la forêt » ou l’épuisement des
sols de 15 % des terres labourées, qui ont perdu leur

1. François Durand‑Dastès, « La pollution atmosphérique et le


climat », Total Information, n° 47, 1971, 12‑19, p. 18.
2. Ibid.
3. Barbara Ward et René Dubos, Only One Earth, op. cit.,
p. 192‑195; cf. aussi les recommandations n° 70 et 79 de la déclaration
finale de la conférence de Stockholm.

18
PRÉFACE

humus1. Dès la conférence de l’UNESCO et de l’Union


internationale pour la protection de la nature, en 1949,
d’importants impacts négatifs du DDT et d’autres pesti‑
cides sur la faune et la flore avaient été mis en évidence.
L’ouvrage décisif de Rachel Carson, Silent Spring (1962),
mentionné par Dumont2, est traduit en français dès 1963
avec une préface du directeur du Muséum national d’his‑
toire naturelle dénonçant « l’industrialisation aveugle »
et « les empoisonneurs publics3 ». Sur le plan interna‑
tional, la collecte systématique sur les espèces menacées
(Red Data Book) débute dès 1958, tandis que le concept
scientifique d’« extinction de masse » prend forme dans
les années 19604. Au même moment, le constat de la
concordance entre expansion des humains et extinction
des grands mammifères à la fin du Pléistocène conduit
à la thèse d’une extermination humaine de ces derniers
(théorie de l’overkill)5. Les éléments sont donc en place
pour rendre bientbt pensable l’idée d’une nouvelle extinc‑
tion de masse en cours à l’âge industriel6. En mai 1971,

1. Ce volume, p. 185, 63, 65.


2. Ce volume, p. 70.
3. Préface de Roger Heim, in Rachel Carson, Printemps silencieux,
Paris, Plon, 1963, p. 12.
4. S’éloignant de l’idée d’évolution lente qui dominait depuis
Lyell et Darwin, des paléontologues et évolutionnistes élaborent l’idée
d’extinction de masse à différents moments de l’histoire de la Terre :
cf. Norman D. Newell, « Crises in the History of Life », Scientific
American, 208 (2), févr. 1963, p. 76‑92 ; Norman D. Newell., « Mass
Extinctions at the End of the Cretaceous Period », Science, 27 aogt
1965, 149 (3687), p. 922‑924 ; Mikhail I. Budyko, « The causes of
the extinction of some animals at the end of the Pleistocene », Soviet
Geography, 1967, p. 783‑793.
5. Paul S. Martin, « Africa and Pleistocene overkill », Nature,
n° 212, 1966, p. 339‑342 ; Paul S. Martin, « The discovery of Ame‑
rica », Science, 179 (4077), 9 mars 1973, p. 969‑974.
6. L’expression de « sixième extinction » apparaîtra plus tard,
suite à la publication des ouvrages de Norman Myers, The Sinking

19
L’UTOPIE OU LA MORT

le « message » de 2 200 scientifiques, incluant quatre Prix


Nobel de biologie1, avait sonné l’alarme :

[…] nous sommes tous liés aujourd’hui par un danger col‑


lectif sans précédent dans l’histoire […] [qui] représente
non seulement la probabilité d’un immense accroissement
de soufrance humaine dans un proche avenir, mais la
possibilité même de l’extinction, ou d’extinction virtuelle,
de la vie sur la planète. Il nous faut voir désormais la
Terre, qui nous semblait immense, dans son exiguïté. Nous
vivons en système clos, totalement dépendants de la Terre
et dépendants les uns des autres, et pour notre vie et pour
la vie des générations à venir2.

« Il m’a fallu longtemps… »

Rien ne prédisposait René Dumont, qui professait des


années 1930 aux années 1960 des positions vigoureuse‑
ment abondancistes, antimalthusiennes et productivistes,
à critiquer la croissance et à alerter sur les limites de la

Ark : A New Look at the Problem of Disappearing Species, New


York, Pergamon Press, 1979 ; Paul R. Ehrlich et Anne H. Ehrlich,
Extinction : The Causes and Consequences of the Disappearance of
Specie, New York, Random House, 1981.
1. Parmi ces quatre Prix Nobel, il est significatif de trouver le
biologiste moléculaire Jacques Monod, pourtant peu sensible aux
problèmes écologiques.
2. « SOS environnement. 2 200 savants s’adressent aux trois
milliards et demi de Terriens », Le Courrier de l’Unesco, 7 juillet
1971, p. 4‑5. Le secrétaire général de l’ONU accueille cet appel en
déclarant : « Il existe sur (et autour de) la Terre un équilibre délicat
entre les phénomènes physiques et biologiques, qui ne saurait être
bouleversé étourdiment par notre ruée vers le développement […], ce
grave danger général, qui porte en lui les prémices d’une extinction
de l’espèce humaine. »

20
PRÉFACE

planète. Il reconnaît volontiers, en 1977, que s’il fut très


tbt partisan des décolonisations – il signe ainsi, en 1960,
le manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie – et d’une
justice sociale mondiale :

Il m’a fallu plus longtemps pour comprendre le drame éco‑


logique, l’épuisement des ressources rares de la planète,
eau incluse, le danger de toutes les formes de pollutions
qui peuvent compromettre, avec nos écosystèmes, nos
climats eux‑mêmes1.

Dans L’Utopie ou la Mort, il s’étonne « qu’il ait


fallu attendre jusqu’à ces dernières années pour qu’une
telle évidence [celle de la finitude des ressources et
des dérèglements planétaires] dépasse un petit cercle
d’initiés ». Et il avoue que ce constat « ne [l]’avait pas
tellement frappé2 ! » Un quart de siècle plus tbt, pourtant,
Dumont avait eu connaissance des alertes environnemen‑
tales lancées par les best‑sellers des biologistes Fairfield
Osborn (Our Plundered Planet, 1948 ; The Limits of the
Earth, 1953) et William Vogt (Road to Survival, 1948)3.
Mais, croyant alors à la possibilité de tirer bien plus de
la Terre par des méthodes plus rationnelles, il combattait
les thèses de ces livres comme malthusiennes. Ainsi, pour
William Vogt, l’avenir de l’humanité se joue entre deux

1. René Dumont, Seule une écologie socialiste, Paris, Robert


Laffont, 1977, p. 10.
2. Ce volume, p. 54.
3. Vendus à plus de 20 millions d’exemplaires en plusieurs langues,
les deux ouvrages de 1948 furent rapidement publiés en français :
Fairfield Osborn, La Planète au pillage, Paris, Payot, 1949 ; William
Vogt, La Faim du monde, Paris, Hachette, 1950. Voir Anna Trespeuch‑
Berthelot, « La réception des ouvrages d’alerte environnementale dans
les médias français (1948‑1973) », Le Temps des médias 2015/2, n° 25,
p. 104‑119.

21
L’UTOPIE OU LA MORT

courbes : « L’une est la courbe de population humaine


[…], l’autre courbe est celle de nos ressources. Elle repré‑
sente l’extension et l’épaisseur de notre sol, l’abondance
de nos forêts, l’eau disponible, les prairies sources de vie
et le réseau biophysique qui les relient tous ensemble1. » :
une thèse que Dumont ne pouvait alors accepter en 19482,
mais qu’il fera sienne par la suite dans L’Utopie ou la
Mort.

La population mondiale,
une question d’avenir ?
Avant de remettre en question la course en avant d’une
économie productiviste, Dumont commença d’abord à
réviser ses positions antimalthusiennes à propos de
l’accroissement démographique. À partir de son expé‑
rience de terrain, il avait observé les liens entre misère
paysanne et surpopulation rurale au Vietnam et en Chine
dès les années 1930. Et c’est dès les années 1950 que
Dumont se convertit aux politiques visant à infléchir ou
contrbler la courbe de la population mondiale. Il préconise
le contrble des naissances, dès 1954, dans Économie agri‑
cole dans le monde3. Tandis que la population mondiale
double entre 1930 et 1974 (de 2 à 4 milliards), il estime,
en 1966, que « l’homme doit se rendre maître de l’expan‑
sion numérique de l’humanité ». Il propose de « substituer

1. William Vogt, Road to Survival, op. cit., 1948, p. 287.


2. Dumont préface ainsi élogieusement l’ouvrage d’un de ses
amis abondancistes qui croise le fer avec Vogt et Osborn : Henri
Jouis, Richesses insoupçonnées. Réponses à « La faim du monde »
par William Vogt, Paris, Ledis, 1951.
3. Bruno Villalba, « La conversion de l’écologie scientifique à
l’écologie politique : retour sur la trajectoire de René Dumont », in
Cécile Blatrix et Laurent Gervereau (dir.), Tout vert ! Le grand tour‑
nant de l’écologie, 1969‑1975, Paris, Musée du Vivant‑AgroParisTech,
2016, p. 59‑70, ici p. 66.

22
PRÉFACE

à la brutalité inacceptable des “régulateurs naturels” de


la population (famine, épidémie, guerre) des régulateurs
qui restituent à l’homme sa liberté de choix et engagent
sa responsabilité1 ».
Dumont rejoint ici le néomalthusianisme qui s’affir‑
mait dès 1945 dans les arènes onusiennes2, mouvement
porté par de nombreux agronomes ou biologistes de
sa génération tels Julian Huxley (premier directeur de
l’UNESCO), John Boyd Orr (directeur de la FAO),
le Suédois Georg Borgstrcm, ou l’États‑Unien Paul
Ehrlich3. Mais Dumont aborde cette question démo‑
graphique à partir de son expérience d’agronome et
d’économiste de terrain. Après‑guerre, il est persuadé
qu’une utilisation plus rationnelle et intensive du sol à
l’échelle planétaire produirait une abondance nouvelle
en faveur de l’essor de la population mondiale, thèse
a contrario des sombres prédictions d’un Vogt ou d’un
Osborn. Il est alors l’un des chantres de la « révolu‑
tion verte ». Mais, dès la fin des années 1960, Dumont

1. René Dumont et Bernard Rosier, Nous allons à la famine, Paris,


Seuil, 1966.
2. Se reporter aux conférences mondiales sur la population de 1954
à Rome, 1965 à Belgrade et 1974 à Bucarest.
3. Nations unies, The Determinants and Consequences of Popula‑
tion Trends : A Summary of Findings on Interaction of Demographic,
Economic and Social Factors, in Population Studies, n° 50, New
York, 1953 [suivi d’une mise à jour en 1973] ; Georg Borgstrcm, The
Hungry Planet : The Modern World at the Edge of Famine, New York,
Macmillan, 1965 ; Paul Ehrlich, La Bombe P, Paris, Fayard, 1972
[1968, en anglais]. Pour des études historiques de ce malthusianisme
d’après 1945, voir Alison Bashford, Global Population. History,
Geopolitics, and Life on Earth, New York, Columbia University Press,
2014 ; Bjcrn‑Ola Linner, The Return of Malthus. Environmentalism
and Post‑War Population‑Resource Crises, The White Horse Press,
Harris, 2003 ; Matthew Connelly, Fatal Misconception : The Struggle
to Control World Population, MA, Cambridge, Harvard University
Press, 2008.

23
L’UTOPIE OU LA MORT

constate, de manière toute pragmatique, que, en dépit


d’énormes gains de rendements suite à l’intensification
agricole, la croissance de la production alimentaire reste
inférieure à celle de la population. Son adhésion à un
contrble des naissances s’en trouve renforcée1, ce qui
le conduira à endosser les thèses démographiques du
Club de Rome. Ce moment signe une rupture avec son
ami et compère modernisateur, le démographe Alfred
Sauvy, qui refuse d’agréger des situations nationales
différenciées dans un discours démographique global
qui pointerait les dangers à venir pour la croissance
économique et la redistribution sociale du fait d’un
vieillissement des populations2.

Une trajectoire personnelle


pour renoncer au credo productiviste

Si la position de Dumont sur la démographie est


somme toute conforme à celle de bien des biologistes,
agronomes et décideurs internationaux de son temps,
son choix au crépuscule desdites « Trente Glorieuses »
de critiquer le productivisme, de prendre au sérieux
les dérèglements environnementaux et climatiques, de

1. Ce volume, p. 86, 88, 156, 170. Comme nombre d’intellec‑


tuels de gauche après 1968, Dumont, s’il rejette le modèle soviétique,
n’est pas sans admiration pour le modèle chinois, dont il souligne
l’efficacité en matière de contrble des naissances.
2. Sauvy partage avec son ami Dumont une même expérience dans
les cabinets ministériels du Front populaire, puis dans les réseaux
technocratiques du gouvernement de Vichy, enfin dans les milieux
planistes et modernisateurs autour de Jean Monnet à la Libération.
Contrairement à Dumont, Sauvy intervient dans un sens nataliste au
colloque « Population et développement » du Caire en 1973. Cf. René
Dumont, Agronome de la faim, Paris, Robert Laffont, 1974, p. 328 ;
Alfred Sauvy, Croissance zéro ?, Paris, Calmann‑Lévy, 1973.

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