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Édition Spéciale 2014 www.un.

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L’Afrique à l’assaut
de l’agriculture
AU SOMMAIRE Édition Speciale Agriculture 2014

Introduction
3 L’Afrique doit développer sa politique alimentaire
Défis
4 Malgré la croissance économique la faim persiste
6 L’Afrique face au changement climatique
8 L’agriculture un outil de lutte contre le chômage des jeunes
10 Zimbabwe : ravitailler la nation devient un défi
12 Malawi : revers de fortune
Des ouvrières agricoles nettoient des grains de
Initiatives café dans une petite exploitation dans le village
14 Combattre la pauvreté d’un village à l’autre de Konga, au sud de l’Ethiopie.  
 Panos/Ami Vitale
16 Améliorer les rendements
18 Sierra Leone : remettre l’agriculture sur pied
Perspectives
20 L’agroalimentaire doit primer en Afrique Rédacteur en chef
22 L’Agroalimentaire en Afrique : mythe ou réalité ? Masimba Tafirenyika

24 L’agriculture une affaire de femmes


Rédaction
26 L’agronomie au féminin Kingsley Ighobor
28 Main basse sur les terres africaines ? André-Michel Essoungou

Rubriques Recherche & Liaison media


31 Afrique Numérique Pavithra Rao
Nirit Ben-Ari
35 Afrique Livres Tsigue Shiferaw

Design & Production


Mulumba Lwatula
Paddy Ilos II

Administration
En couverture: une femme verifie son maïs dans un champ de 0.5 hectare près du village de Bo Li
Gwamure au Zimbabwe.  Panos/Mikkel Ostergaard
Distribution
Atar Markman
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2 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


INTRODUCTION
ÉDITION SPÉCIALE
ALORS QUE L’UNION AFRICAINE DÉCLARE 2014 L’ANNÉE DE L’AGRICULTURE
ET DE LA SÉCURITÉ ALIMENTAIRE, cette édition spéciale se penche sur les
nombreux défis et perspectives d’avenir de l’agriculture africaine – des enjeux fonciers
aux innovations et investissements dans les technologies de l’information, en passant
pas le rôle essentiel des femmes dans la lutte contre la faim et la malnutrition. Vous y
découvrirez de nouveaux articles, mais également des mises à jour d’articles publiés dans
le magazine Afrique Renouveau au cours de ces dernières années.

L’Afrique doit développer sa


politique alimentaire
Les bonnes intentions ne suffisent pas
Par Masimba Tafirenyika

L
es pénuries alimentaires chroniques
que connaît l’Afrique demeurent
obstinément sans solution.
Consciente de ce problème, l’Union afri-
caine cherche à convaincre ses membres
d’augmenter leurs investissements dans
le secteur agricole. Pour souligner le rôle
central que joue l’agriculture dans la crois-
sance économique du continent cet orga-
nisme continental a déclaré 2014 Année de
l’agriculture et de la sécurité alimentaire.
Convaincre les dirigeants de consi-
dérer l’agriculture non seulement comme
une solution pour mettre fin à la pauvreté,
mais aussi comme un important facteur de Distribution de maïs dans un petit village du Malawi.   Panos/Mikkel Ostergaard
développement économique qui mérite des
investissements publics est un défi de taille. d’entre eux exige de ses signataires qu’ils par hectare à 2,5 tonnes - sur la même
Une telle ambition exige un engagement poli- consacrent au moins 10% de leur budget à période. Le Malawi a également enregistré
tique fort et une direction éclairée. On peut l’agriculture et qu’ils s’efforcent de réaliser des avancées comparables - avant que le
constater des signes de progrès, en partie une croissance annuelle de 6% dans le gouvernement ne réduise son soutien à
grâce au Programme détaillé de développe- secteur agricole. À la fin de décembre 2013, l’agriculture, à la suite d’une crise budgé-
ment de l’agriculture africaine (PDDAA), un on comptait 34 pays signataires dont six à taire en 2012 – ce qui a également été le cas
programme novateur conçu par l’organisme peine avaient atteint l’objectif de 10%. pour la Sierra Leone et la Tanzanie, notam-
de développement de l’Union africaine, le Les résultats du PDDAA sont pour ment. Depuis 2003, la croissance agricole
Nouveau Partenariat pour le développe- l’instant mitigés. Certains pays ont annuelle de l’Afrique se situe autour de 4%,
ment de l’Afrique (NEPAD), qui célèbre encore du mal à traduire le programme soit bien au-dessus des taux de croissance
cette année son 10e anniversaire en mesures concrètes. Mais ceux qui l’ap- des décennies précédentes.
pliquent à la lettre notent des changements Malgré cela l’Afrique reste un importa-
Un message fort positifs. Comme le Rwanda, premier pays à teur net de denrées alimentaires et produit
Le message du PDDAA est simple mais avoir adopté le programme en 2007, qui a bien en deçà de ses capacités. La respon-
efficace : plus d’ investissements dans l’agri- pratiquement multiplié par cinq la super- sabilité en incombe principalement à de
culture doit permettre de vaincre la famine ficie des terres consacrées à la produc- mauvaises politiques et, dans une moindre
en Afrique tout en sortant des millions de tion de maïs en trois ans. En conséquence, mesure, aux aléas climatiques.
personnes de la pauvreté. Le programme les récoltes de maïs ont augmenté de près
a plusieurs volets, mais le plus connu de 213% – passant de moins de 0,8 tonne voir page 34

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DÉFIS

Malgré la croissance économique


la faim persiste
Par Kingsley Ighobor

Des femmes à Medo, en Éthiopie, arrosent des plants de Moringa stenopetala (une espèce d’arbre originaire de la région) dans le cadre d’un projet de forma-
tion en horticulture. Le moringa est une espèce très résistante capable de fournir des rendements élevés même pendant les périodes de sécheresse. Il joue un
rôle essentiel dans la sécurité alimentaire des ménages en tant que source de revenus, mais également comme remède traditionnel, fourrage, combustible et
source d’ombre tout au long de l’année.   Panos/Mikkel Ostergaard

C
haque année, gouvernements, journalistes, L’administrateur du PNUD, Helen Clark, et
spécialistes du développement et autres l’ancien Directeur du Bureau régional pour l’Afrique
attendent impatiemment la publication du du Programme, Tegegnework Gettu, donnaient le ton
Rapport sur le développement humain du Programme dans les premières pages. «J’ai l’espoir que ce premier

15 des Nations Unies pour le développement. Ce rapport


est assorti d’un classement par pays en fonction notam-
Rapport sur le développement humain en Afrique
permettra de relancer le débat sur les moyens d’assurer

millions ment de l’espérance de vie, de l’alphabétisation et de


la qualité de vie. Une fois le rapport publié, les gouver-
une sécurité alimentaire durable … et qu’il débouchera
sur des actions plus décisives», écrit Mme Clark.
nements et les citoyens des pays en tête du classement La préface de M. Gettu résonne comme un appel provo-
Le nombre se félicitent de leurs résultats. Ceux dont les résultats cateur à l’encontre des dirigeants africains. «L’Afrique
d’habitants laissent à désirer, comme la République démocratique n’est pas condamnée à mourir de faim» écrit-il. «Cette
au Sahel et du Congo, classée dernière en 2013 en Afrique, font attitude porte atteinte à sa dignité et freine son potentiel...
dans la Corne l’objet de critiques. Le continent doit cesser de dépendre des autres pour se
de l’Afrique Lorsque le PNUD a annoncé en 2012, la publi- nourrir... Ce rapport n’aurait lieu d’être si les gouverne-
exposés à un cation prochaine de son tout premier Rapport sur ments africains avaient répondu aux aspirations de leurs
le développement humain en Afrique, beaucoup s’at- peuples au cours des 30 dernières années. Un quart de
risque élevé de tendaient à ce que celui-ci contienne un classement la population de l’Afrique subsaharienne ne souffrirait
malnutrition. général par pays. Au lieu de cela, le rapport régional pas de sous-alimentation et un tiers des enfants africains
portait sur le thème «Vers une sécurité alimentaire n’accuserait pas de retard de croissance».
durable», et comprenait des analyses et des recom- L’ancien président du Nigéria, Olusegun Obasanjo,
mandations sur ce sujet. renchérit en déclarant que les dirigeants africains

4 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


devraient faire l’objet de poursuites judi- petits exploitants; accroître l’efficacité des que «le changement climatique exacerbe le
ciaires liées à la production alimentaire. «Le politiques nutritionnelles, visant prioritaire- problème de l’insécurité alimentaire.» Les
rapport nous dit ce que nous savons déjà: la ment les enfants; renforcer la résilience des régions semi-arides entre le Sénégal et le
pauvreté de l’Afrique est l’œuvre des diri- communautés et des foyers face aux chocs; et Tchad et la Corne de l’Afrique, en particulier
geants africains.» développer la participation et l’autonomisa- Djibouti, l’Éthiopie, le Kenya et la Somalie,
Lors de la révolution verte en Asie de tion des individus, en particulier des femmes subissent des conditions climatologiques
nombreux pays asiatiques ont consacré et des populations rurales pauvres». défavorables, estime le Rapport sur le déve-
jusqu’à 20% de leur budget à l’agriculture, De nombreux dirigeants africains sont loppement humain en Afrique.
alors que les pays africains ne dépensent apparemment d’accord avec ces mesures. Outre la sécheresse, la famine fait aussi
actuellement qu’entre 5% et 10% de leur C’est ainsi que la première femme élue souvent la manchette des journaux, même
budget pour ce secteur. Et ce, malgré l’en- présidente en Afrique, la libérienne Ellen si les disparités d’accès à la nourriture
gagement pris en 2003 par les dirigeants Johnson-Sirleaf, considère que les femmes dues à l’insuffisance des revenus sont tout
africains de consacrer au moins 10% de leur jouent un rôle «critique et essentiel» dans le autant problématiques. «Les crises silen-
budget national à l’agriculture. A l’heure maintien de la sécurité alimentaire. Selon cieuses que sont la malnutrition chronique
actuelle, les dépenses militaires en Afrique elle, si les femmes disposaient d’un meilleur et la faim saisonnière ne reçoivent pas toute
dépassent les dépenses agricoles. accès à l’éducation et aux ressources agri- l’attention voulue», indique le rapport.
coles, telles que les terres, les capitaux et la L’accroissement de la production agricole
La faim malgré l’abondance main d’œuvre, la productivité pourrait être ne garantit pas nécessairement la sécurité
«La faim et la malnutrition persistent sur augmentée de 20%. Sa position s’inspire alimentaire, à moins qu’il s’accompagne
un continent au vaste potentiel agricole,» du rapport, qui exhorte les pays à «mettre d’améliorations en matière d’accès aux soins
fait observer M. Gettu. «L’Afrique possède fin à des décennies de préjugés contre les médicaux, d’une amélioration des routes, de
les connaissances, les technologies et les femmes et l’agriculture»; en effet, si l’on la création de plus d’emplois et l’autonomi-
moyens permettant d’éradiquer la faim et éduque les femmes, il peut être plus facile sation des femmes.
l’insécurité alimentaire.» de réduire la malnutrition chez les enfants
L’Afrique subsaharienne est la région du si les revenus du ménage augmentent. C’est Points positifs
monde qui connait la plus grande insécurité en Afrique que l’accès des femmes aux Malgré la situation alimentaire déplorable
alimentaire et où la pauvreté est particuliè- terres est le plus restreint. de l’Afrique subsaharienne, on peut citer
rement alarmante, selon le PNUD. Jusqu’à L’ancien président kenyan, Mwai Kibaki, de nombreux points positifs, notamment
25% des 856 millions d’Africains sont a déclaré que le bien-être physique et mental au Nigéria où le gouvernement a lancé un
sous-alimentées et 15 millions sont exposés des individus était lié à la consommation Programme de transformation du secteur
au risque de famine au Sahel ainsi que dans d’aliments nutritifs. «Leur consommation, agricole, qui devrait assurer l’autosuffisance
la Corne de l’Afrique. a-t-il ajouté, permet aussi aux gens de mettre alimentaire et la création de 3,5 millions
La détérioration de la situation alimen- à profit leurs libertés et leurs capacités dans d’emplois d’ici 2015. Le Ghana a déjà réduit
taire en Afrique subsaharienne tempère différents domaines». Le Kenya est consi- sa pauvreté de moitié en favorisant les culti-
les rapports élogieux sur la croissance déré comme un pays dont la situation en vateurs de cacao, devenant ainsi le premier
rapide de certaines économies, dont le taux matière de sécurité alimentaire est extrê- pays d’Afrique subsaharienne à atteindre le
annuel a atteint 5% à 6% au cours des dix mement préoccupante. Le Président Kibaki premier des objectifs du Millénaire pour le
dernières années. Mme Clark souligne que, a indiqué que, lors de son mandat, cinq années développement : réduire de moitié le nombre
«les progrès rapides de l’économie africaine de sécheresse avaient eu un impact néfaste de personnes souffrant de la pauvreté et de
n’ont pas suffi à assurer la sécurité alimen- sur l’agriculture. Ce secteur s’est toutefois la faim d’ici 2015.
taire et une large part de la population redressé passant d’une croissance négative de Le Malawi a entamé un vaste programme
souffre encore de la faim». 2,3% en 2009 à plus de 6,3%. de subvention à l’achat de semences et d’en-
Elle sollicite des solutions coordonnées Selon les analystes, l’agriculture est le grais et transformé son déficit alimentaire
possibles. «Pour assurer à tous les Africains principal moteur de l’économie kényane. en un excédent de 1,3 million de tonnes
un avenir axé sur la sécurité alimentaire, il D’après le FMI, celle-ci devrait connaître en deux ans à peine. Au Sénégal, le taux de
convient de recentrer les actions sur tous une croissance de 6,2% cette année. L’an malnutrition infantile qui était de 34% en
les domaines clés du développement.»” Sans dernier, le président Uhuru Kenyatta a 1990 est passé à 20% en 2005 grâce à une
routes carrossables, par exemple, les excé- annoncé que son gouvernement aiderait augmentation du budget agricole. En faisant
dents alimentaires ne peuvent être distri- les agriculteurs à s’équiper d’outils d’ex- passer la part consacrée à l’agriculture dans
bués sur les marchés. ploitation moderne permettant de «révolu- son budget de 1,6% en 2008 à 7,7% en 2009,
tionner» l’agriculture. la Sierra Leone a produit 784 000 tonnes
Des mesures importantes à L’Afrique doit néanmoins affronter des de riz, dépassant ainsi l’objectif de 550 000
prendre obstacles en ce qui concerne son dévelop- tonnes qu’elle s’était fixée.
Il est possible dès à présent de prendre pement agricole. Le changement climatique Alors que le continent affiche des taux
des mesures appropriées pour endiguer aura un impact négatif sur ce secteur. Selon de croissance économique record, il doit se
l’insécurité alimentaire. Le rapport du feu le premier ministre éthiopien Meles dépêcher d’agir pour nourrir sa population.
PNUD énumère certaines d’entre elles: Zenawi «l’Afrique est très sensible aux varia- Les dirigeants africains actuels parvien-
«Améliorer la productivité agricole des tions agroclimatiques». M. Zenawi soulignait dront-ils à atteindre cet objectif ? 

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DÉFIS
des réserves en eau, ainsi que la perte de
biodiversité et la dégradation des écosys-
tèmes, ont un impact sur l’agriculture. Selon
la célèbre revue scientifique internationale
Science, l’Afrique australe et l’Asie du Sud
seront les deux régions du monde dont les
productions agricoles seront les plus affec-
tées par le changement climatique d’ici à
2030. À titre d’exemple, les variétés de blé
se développent bien à des températures
comprises entre 15 et 20 ºC, mais la tempé-
rature moyenne annuelle en Afrique
subsaharienne dépasse aujourd’hui cette
plage pendant la saison de végétation. Si
ces tendances climatiques se poursuivent,
la production de blé pourrait donc enre-
gistrer une baisse de 10 à 20% d’ici à 2030
comparé aux rendements des années
1998-2002.
L’insécurité alimentaire pourrait
également être source d’instabilité sociale,
comme cela a déjà été le cas par le passé. Entre
2007 et 2008, plusieurs pays avaient connu
des émeutes en réaction à une flambée des
prix des produits alimentaires de première
Rive desséchée du Nil blanc à Khartoum, Soudan.   Banque mondiale/Ame Hoel nécessité. En 2010, des centaines de mani-

L’Afrique face au
festants étaient descendus dans les rues
au Mozambique pour protester contre une
hausse de 25% du prix du blé, provoquée par

changement climatique
une pénurie mondiale, en partie imputable
aux feux de forêts ayant ravagé les cultures
en Russie, suite à une période de tempé-
ratures extrêmes. L’augmentation du prix
By Richard Munang and Jesica Andrews du pain avait provoqué des violences, des
pillages, des incendies, et même des morts.

L
e changement climatique s’accom- enfants et les personnes âgées – premières Le rapport Africa’s Adaptation Gap
pagnera d’effets sans précédent. On victimes de l’insécurité alimentaire. (L’écart de l’adaptation en Afrique) du
assistera par exemple à une baisse À l’heure actuelle, quelques 240 millions Programme des Nations Unies pour l’envi-
des rendements agricoles, des saisons de d’Africains souffrent déjà de la faim. D’ici ronnement (PNUE), signale qu’un réchauf-
végétation brèves et les modifications 2050, il suffira d’une augmentation de 1,2 fement d’environ deux degrés Celsius
du régime des précipitations rendront à 1,9  degré Celsius environ pour accroître entraînerait une réduction de 10% du rende-
l’accès à l’eau difficile. La population en d’entre 25 et 95% le nombre d’Africains ment agricole total en Afrique subsaha-
Afrique devrait atteindre deux milliards sous-alimentés (+ 25% en Afrique centrale, rienne d’ici 2050; un réchauffement supé-
dans moins de 37 ans et, dans 86 ans, trois + 50% en Afrique de l’Est, + 85% en Afrique rieur (plus probable) pourrait porter ce
naissances sur quatre se produiront sur le australe et + 95% en Afrique de l’Ouest). chiffre à 15 ou 20%.
continent. La situation sera catastrophique pour les Les mauvaises nouvelles ne s’ar-
La baisse des rendements agricoles et enfants, dont la réussite scolaire dépend d’une rêtent pas là pour l’agriculture afri-
l’accroissement démographique exerce- alimentation appropriée. La Commission caine : d’ici le milieu du siècle, la produc-
ront une pression supplémentaire sur un économique pour l’Afrique (CEA) estime que tion de blé pourrait enregistrer une
système de production alimentaire déjà le retard de croissance infantile provoqué baisse de 17%, 5% pour le maïs, 15%
fragile. Dans un tel contexte, les experts chez les enfants par la malnutrition pourrait pour le sorgho, et 10% pour le mil. Si le
signalent que, si la situation actuelle priver les pays africains de 2 à 16% de leur réchauffement dépassait les trois degrés
perdure, l’Afrique ne pourra subvenir produit intérieur brut. Celsius, toutes les régions actuellement
qu’à 13% de ses besoins alimentaires d’ici productrices de maïs, de mil et de
à 2050. Cela fera également peser une Une agriculture africaine sous sorgho deviendraient inadaptées à ce
nouvelle menace sur les quelque 65% de pression climatique type de cultures. La question est donc de
travailleurs africains dont la subsistance Des changements climatiques tels que la savoir si le système agricole africain est
dépend de l’agriculture, y compris sur les hausse des températures et la réduction prêt à relever le défi.

6 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


Protéger les ressources progressivement l’agriculture de rende- contre les nuisibles pour protéger les
hydriques ment, les systèmes agricoles fragiles et les cultures de manière rentable et naturelle;
Des précédents montrent qu’il est possible cultures exigeant de grandes quantités d’en- pratiquer l’agroforesterie, la culture inter-
d’accroître la production agricole dans un grais et de pesticides, au profit de pratiques calaire et la rotation culturale pour diver-
contexte de changement climatique. Les durables et résilientes au changement sifier les apports en nutriments et accroître
analystes considèrent donc que les pays climatique. L’épuisement des nutriments les rendements de manière durable et
africains devront intégrer ces connais- représente, à lui seul, une perte de capital naturelle; entretenir les forêts et utiliser
sances à leur planification, et qu’il leur naturel comprise entre un et trois milliards les aliments forestiers; utiliser des engrais
faudra protéger et consolider leurs de dollars par an, selon les résultats publiés naturels tels que le fumier; et recourir à des
ressources hydriques, cruciales pour la par le Nouveau Partenariat pour le dévelop- pollinisateurs naturels tels que les abeilles
sécurité alimentaire. pement de l’Afrique (NEPAD). qui, selon une récente étude, pourraient
Dans les années à venir, l’eau nécessaire permettre d’accroître de 5% le rendement
à l’agriculture se fera de plus en plus rare. Une adaptation fondée sur les des arbres fruitiers. Toutes ces alternatives
Selon le PNUE, 95% de la culture africaine écosystèmes sont rentables : le projet entrepris en Zambie
est pluviale. Pour la Banque mondiale, la Pour que l’Afrique puisse libérer son poten- ne coûte que 207 dollars par personne, et des
disponibilité totale des eaux «bleues et tiel, les décideurs politiques du secteur projets similaires développés en Ouganda et
vertes» (issues des précipitations et des agricole et de l’environnement doivent au Mozambique reviennent respectivement
rivières) diminuera très probablement de joindre leurs forces à celles de la société civile à 14 et 120 dollars par personne.
plus de 10% dans toute l’Afrique d’ici à 2020. et des organisations non gouvernemen-
Le changement climatique menace aussi la tales afin d’évaluer les options permettant Une lueur d’espoir
biodiversité et les écosystèmes, qui consti- aux agriculteurs, et à l’environnement, de Les prévisions les plus pessimistes concer-
tuent le pilier de l’agriculture. Ces pertes s’adapter au changement climatique. L’une nant les effets du changement climatique
affecteront la qualité des sols et de la végéta- des options à l’étude est l’adaptation fondée suggèrent que l’Afrique pourrait perdre 47%
tion dont dépend le bétail pour son alimen- sur les écosystèmes, dont l’objectif est d’at- de ses revenus agricoles d’ici à l’an 2100,
tation. Toujours selon la Banque mondiale, ténuer les effets du changement climatique tandis que les plus optimistes prédisent une
la réduction potentielle de la biodiversité, en utilisant des systèmes naturels, comme perte de 6% seulement. Ce second scénario
des cultures et des ressources en eau devrait par exemple des variétés résistantes à la part du principe que des pratiques et des
obliger l’Afrique à réexaminer son système sécheresse, des méthodes de stockage d’eau infrastructures d’adaptation au changement
alimentaire actuel, obligeant le continent à plus efficaces et des systèmes de rotation climatique sont déjà en place. Néanmoins,
travailler avec la nature et non contre elle. culturale variés, indique le PNUE. l’écart entre ces deux estimations est suffi-
En Zambie, 61% des agriculteurs samment important pour justifier des
De nouvelles approches plus ayant appliqué ces méthodes fondée sur investissements dans des stratégies d’adap-
efficaces les écosystèmes, telles que des pratiques tation qui permettront à l’Afrique de mettre
La capacité de la révolution agricole indus- de préservation des ressources naturelles à profit ses vastes ressources naturelles.
trielle à résoudre tout ou une partie des ou d’agriculture biologique durable, ont Pour parvenir à consolider son agriculture
problèmes climatiques en Afrique reste rapporté des excédents de production. Dans et à enrayer la faim, les analystes consi-
sujette à débat. Les experts soutiennent certains cas, les rendements ont enregistré dèrent que le continent devra composer avec
que l’agriculture industrielle est actuel- une croissance allant jusqu’à 60%, tandis son environnement naturel afin de le rendre
lement responsable du tiers de toutes les que les ventes d’excédents sont passées de plus productif et résilient au changement
émissions de gaz à effet de serre, principale 25,9 à 69%. Au Burkina Faso, les agricul- climatique.
cause du changement climatique. Ils consi- teurs utilisent des méthodes traditionnelles À travers le continent, de nombreuses
dèrent également que les ressources et les pour restaurer les sols  : en creusant des communautés ont déjà commencé à déve-
infrastructures nécessaires à l’exploitation micro-bassins (connus localement sous lopper une résilience en stimulant les
d’un système agricole industriel ne sont pas le nom de zaï) dans une terre dévitalisée, écosystèmes existants et les ressources
à la portée des petits exploitants africains. puis en les remplissant de matières orga- naturelles disponibles. C’est en mettant en
De nouvelles machines seraient syno- niques, certains fermiers burkinabés sont œuvre ces bonnes pratiques et en gérant les
nymes de réduction de la main-d’œuvre, ce capables de revitaliser les sols et d’améliorer effets inévitables du changement climatique
qui pourrait entraîner une hausse du taux le stockage des eaux souterraines afin d’ac- de manière appropriée que le continent
de chômage et une baisse des salaires pour croître leur productivité. Ces exploitants ont pourra subvenir à ses besoins alimentaires.
les nombreux Africains vivant de l’agricul- ainsi récupéré 200 000 à 300 000 hectares L’Afrique n’est pas inéluctablement vouée à
ture. Les pratiques actuelles seront insuf- de terres dégradées et produit 80  000 à l’indigence. 
fisantes pour satisfaire la future demande 120  000  tonnes de céréales supplémen- Richard Munang est le Coordonnateur
alimentaire, l’Afrique se doit donc d’adopter taires, selon les estimations. régional pour les changements climatiques
de nouvelles approches plus efficaces. D’autres options consistent à protéger du Bureau régional pour l’Afrique du PNUE.
En juillet 2013, les dirigeants africains les bassins versants et à améliorer leur Pour le suivre sur Twitter : @MTingem.
ont pris l’ambitieux engagement d’éra- capacité à retenir l’eau et à la transporter Jesica Andrews est spécialiste de l’adapta-
diquer la faim d’ici 2025. Ils comptent là où elle est la plus nécessaire; mettre en tion des écosystèmes au Bureau régional pour
encourager les exploitants à abandonner œuvre des programmes de lutte intégrée l’Afrique du PNUE.

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DÉFIS

L’agriculture un outil de lutte contre


le chômage des jeunes
Par Busani Bafana
«Les économies africaines connaissent
une croissance soutenue depuis 1999 et
l’agriculture s’est aussi développée, bien
qu’à un rythme plus lent », note M. Rukuni,
en ajoutant que l’Afrique a été la région la
moins active en matière d’éradication de
la pauvreté. Pour le professeur Rukuni en
effet, les gouvernements doivent encourager
le développement d’une agriculture à valeur
ajoutée, la formation de partenariats avec le
secteur privé et la mise en place d’objectifs
conjoints. Sur la manière dont les gouver-
nements et le secteur privé pourraient
collaborer, M. Rukuni répond : «Regardez la
Chine, l’Inde ou le Brésil : le gouvernement
et le secteur privé ne font qu’un.»
Le manque de compétitivité de l’agri-
culture africaine est un lourd handicap
quand il s’agit de promouvoir l’emploi dans
ce secteur. Pour le professeur Rukuni, la
compétitivité, c’est «ce que le gouverne-
Jeunes chômeurs à Mamelodi, en Afrique du Sud, attendant une offre d’emploi occasionnel devant ment est prêt à faire pour ses producteurs
d’anciens conteneurs de transport reconvertis en locaux d’entreprise.   Panos/Graeme Williams afin qu’ils accèdent aux marchés.» Parmi
les solutions qu’il préconise figurent l’ac-

F
rancisca Ansah est agent de vulgari- économiques et le Programme des Nations célération du développement rural grâce à
sation agricole, spécialisée dans les Unies pour le développement. Mais du des activités créatrices de la valeur ajoutée
services ruraux. Elle travaille avec fait de faibles rendements, le secteur ne pour les produits agricoles, la mise en place
les agriculteurs de région du Nord-Ouest contribue au produit intérieur brut (PIB) du d’infrastructures pour contenir l’exode
du Ghana. Lors d’une conférence qui s’est continent qu’à hauteur de 25%. rural, ou l’aide aux femmes et aux jeunes qui
tenue dans ce pays l’année dernière, elle veulent créer leurs entreprises.
a expliqué que l’image du paysan pauvre, Des emplois pour les jeunes
en guenilles et victime des intempéries, Pour le chercheur zimbabwéen et analyste La production rizicole, secteur à
est décourageante pour de nombreux des politiques foncières Mandivamba fort potentiel
jeunes. Ayant vu leurs parents vieillissants Rukuni, les économies à forte croissance Marco Wopereis est Directeur général
travailler la terre avec un matériel rudi- qui parviennent à réduire la pauvreté adjoint du Centre du riz pour l’Afrique basé
mentaire, ces jeunes choisissent de s’établir et à créer de vrais emplois, notamment à Cotonou au Bénin. Pour lui, les innova-
dans des zones urbaines pour y chercher pour les jeunes, dépendent de politiques tions dans le secteur agricole peuvent déblo-
un emploi. «Les jeunes réfléchissent à deux volontaristes et de l’injection massive quer des opportunités immenses en matière
fois avant de se lancer dans l’agriculture», d’investissements dans l’agriculture. «Le d’emplois. Le secteur du riz à lui seul a la
explique-t-elle. pourcentage de la population rurale en capacité d’employer une bonne partie des
Malgré ces perceptions négatives, Afrique oscille toujours autour de 60%, 17 millions de jeunes qui accèdent chaque
le secteur agricole emploie 60% de la explique le professeur Rukuni, qui a publié année au marché du travail en Afrique
main d’œuvre africaine selon le rapport de nombreux ouvrages sur l’agriculture en subsaharienne. Grâce à un soutien finan-
Perspectives économiques en Afrique 2013, Afrique. Pour l’Union africaine, l’agricul- cier et à des programmes de formation,
publié conjointement par la Banque afri- ture sera dans un proche avenir la princi- les jeunes agriculteurs qui se consacrent
caine de développement, l’Organisa- pale force de transformation économique à la riziculture pourraient augmenter la
tion de coopération et de développement et sociale du continent.» production tout en la valorisant. «Avec

8 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


autant de chômeurs, le secteur du riz en dynamique et rentable si elle veut attirer de 50% des terres fertiles non cultivées de la
Afrique représente une véritable opportu- les jeunes, ajoute Strive Masiyiwa. planète. L’Afrique subsaharienne dispose à
nité de création d’emplois», confie Marco elle seule de 24% de terres potentiellement
Wopereis à Afrique Renouveau. Un chemin parfois difficile disponibles pour les cultures pluviales. De
Pour Ibrahim Mayaki, Secrétaire Pour soutenir cette vision, l’AGRA mobilise plus, l’investissement direct étranger dans
exécutif du Nouveau Partenariat pour le 450 associations d’agriculteurs dans 14 pays l’agriculture africaine devrait progresser,
développement de l’Afrique (NEPAD), pour offrir aux petits exploitants un accès au pour passer de moins de 10 milliards de
l’agence de développement de l’Union afri- marché et améliorer leur pouvoir de négocia- dollars en 2010 à plus de 45 milliards de
caine, le chômage des jeunes est une «bombe tion sur les cultures qu’ils produisent. Dans dollars en 2020.
à retardement». La population des jeunes en les pays où l’AGRA est présente, des milliers Selon l’Organisation internationale
Afrique subsaharienne augmente rapide- d’agriculteurs ont déjà un meilleur accès aux du Travail, un secteur agricole solide est
ment : le groupe des 15 à 24 ans avoisine les semences améliorées des cultures vivrières, nécessaire à une croissance économique
200 millions et ce chiffre devrait doubler aux engrais et aux marchés, ou encore aux soutenue et à la création d’emplois mieux
d’ici à 2045 selon divers experts. Mais l’agri- financements qui les aideront à tirer profit payés en Afrique. L’un des grands défis des
culture peut potentiellement fournir à la d’une amélioration des sols ou de la gestion 10 à 20 prochaines années sera de trans-
fois des emplois et une alimentation conve- des ressources hydriques. Au Burkina Faso, former cette vision en réalité concrète. 
nables. au Mali ou au Niger par exemple, 295 000
Dans un rapport publié en 2013 agriculteurs ont été formés au micro-dosage
et intitulé Agriculture as a Sector of des engrais (procédé consistant à appliquer
Opportunity for Young People in Africa, aux cultures de l’engrais par petites doses)
la Banque mondiale souscrit à l’approche et aux moyens d’améliorer les sols et les Quelques chiffres
défendue par diverses autres organisations, rendements de cultures vivrières comme le
dont les données confirment que le secteur sorgho. Avec l’espoir qu’à terme, quand les
agricole est le plus gros employeur d’Afrique agriculteurs étendront leurs activités, des
avec un potentiel d’absorption de millions milliers de personnes au chômage trouve- 200 millions
de demandeurs d’emploi. Selon le rapport, ront un emploi. Le nombre de jeunes en Afrique
des efforts supplémentaires permettraient Le chemin parcouru par l’agriculture subsaharienne âgés de 15 à 25 ans.
d’améliorer la productivité agricole entraî- en Afrique au fil des ans n’a pas été facile.
nant ainsi une réduction des prix des La crise économique mondiale, la flambée
denrées alimentaires. Les revenus augmen- des prix alimentaires, le changement clima- 45 milliards de $
teraient et de nombreux emplois pourraient tique, les mauvaises récoltes et les capacités La prévision de croissance de
être créés. L’implication des jeunes dans ce de stockage réduites pendant les périodes l’agriculture africaine d’ici 2020,
processus est cependant essentielle. «Même fastes ont été autant d’obstacles à une crois- contre 10 milliards de dollars en 2010.
si les fermes sont souvent exploitées par sance du secteur. L’agriculture s’est ainsi
des personnes âgées, note la Banque, les avérée incapable de créer de nombreux
besoins en énergie, en innovation et en force emplois ou d’avoir un effet notable sur la 9 sur 54
physique en font un secteur idéal pour la pauvreté. Le nombre de pays africains ayant
tranche 15 à 34 ans – ceux qu’on appelle «les Le plan africain de développement investi 10 % de leur budget national
jeunes gens mûrs». de l’agriculture, connu sous le nom de dans l’agriculture à ce jour.
Les experts s’accordent sur le fait que Programme détaillé de développement de
l’agriculture ne créera beaucoup d’emplois l’agriculture africaine (PDDAA), doit créer
qu’avec l’implication de la jeunesse. Selon des emplois et de la richesse économique 17 millions
Strive Masiyiwa, vice-président du conseil tout en luttant contre la famine et en rédui- Le nombre de jeunes Africains entrant
de l’Alliance pour une révolution verte en sant les importations de denrées alimen- chaque année sur le marché du
Afrique (Alliance for a Green Revolution in taires grâce à l’amélioration des rende- travail.
Africa, AGRA : agence chargée de soutenir ments. Le PDDAA a été adopté en 2003 : en
les petits agriculteurs africains), il est application de ce programme, les dirigeants
possible pour l’agriculture d’être à la fois africains s’engagent à allouer au moins 10% 24 %
plus productive et plus attractive pour les de leurs budgets nationaux à l’agriculture et La part représentée par les terres
jeunes exploitants. «Les petits agriculteurs au développement rural. d’Afrique subsaharienne dans
pourront toujours travailler la terre en utili- l’ensemble de la production agricole
sant de nouvelles semences et de nouveaux Des ambitions à la réalité pluviale potentielle à l’échelle
engrais, ou des méthodes plus modernes. Parmi les 54 pays d’Afrique, seuls 8 (le mondiale.
Ces exploitants seront plus jeunes, auront Burkina Faso, le Malawi, le Cap-Vert, le
des compétences nouvelles et des voitures Mali, le Tchad, l’Éthiopie, le Niger et la
devant chez eux; ils auront aussi accès aux Guinée) ont à ce jour investi 10% de leurs
Sources: Commission économique pour
informations sur les marchés où se vendent budgets dans l’agriculture. La Banque l’Afrique, Banque mondiale, NEPAD
leurs produits.» L’agriculture doit être mondiale estime que la région possède plus

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 9


DÉFIS

Zimbabwe :
ravitailler la nation devient un défi
Par Ish Mafundikwa
terres à un niveau comparable à celui de leurs prédé-
cesseurs.
Toutefois le tableau est plus complexe. Selon le
Syndicat des agriculteurs du Zimbabwe (Commercial
Farmers’ Union, CFU), qui représentait les exploi-
tants agricoles blancs mais auquel tous les cultivateurs
peuvent maintenant adhérer, jusqu’en 2001, soit un an
après le lancement de la réforme agraire dite «accé-
lérée», les petits exploitants produisaient la majeure
partie de la récolte de maïs du pays. «Sur les deux
millions de tonnes de maïs produits en moyenne chaque
année, plus de la moitié l’était par les petits exploitants
[noirs]», explique Richard Taylor, un porte-parole du
CFU. En 2001, ces mêmes exploitants ont produit 1,2
million de tonnes alors que les gros exploitants agricoles
- des blancs pour la plupart - n’en ont produit que 800
000. La contribution de ces derniers s’est maintenue
à ce niveau au fil des années car ils irriguaient leurs
terres, alors que celle des petits exploitants dépendait
des aléas météorologiques.
Richard Taylor attribue les résultats médiocres
obtenus dans ce secteur à l’absence de soutien financier,
il propose la mise en place d’un programme permet-
tant aux petits exploitants d’emprunter les semences
De nombreux travailleurs agricoles du Zimbabwe ont perdu leur emploi après la ou les engrais auprès des sociétés productrices. «Ces
fermeture de grandes exploitations commerciales.   Africa Media Online/David Larsen prêts seraient garantis par le gouvernement et les agri-
culteurs les rembourseraient après avoir vendu leurs

A
u Zimbabwe il faut 1,8 million de tonnes de récoltes», poursuit Richard Taylor. Il estime aussi que
maïs par an pour satisfaire les besoins de la les droits fonciers constituent une solution au problème
2 population et du bétail. Or, 798 500 tonnes
de maïs à peine ont été produites pendant la campagne
actuel. «Les agriculteurs devraient bénéficier d’une
sécurité d’occupation foncière afin de pouvoir utiliser
milliards de $ agricole 2012-2013. L’ancien «grenier de la région», doit leurs terres comme garantie quand ils demandent un
combler son déficit de maïs par des importations et prêt», explique-t-il. Et il qualifie les dons de semences
Estimation compter sur l’aide financière des donateurs. Après la ou d’engrais faits aux agriculteurs les plus vulnérables
du montant récolte de 2013, le Programme alimentaire mondial, a par le gouvernement et les organisations non gouverne-
devant être annoncé que 2,2 millions de personnes (soit un quart de mentales de solution non durable.
injecté par le la population rurale) auraient besoin d’aide alimentaire Ce sentiment est partagé par un haut fonctionnaire
à compter d’octobre 2013 et jusqu’aux premiers mois de du ministère de l’Agriculture qui, sous couvert d’ano-
gouvernement 2014. nymat, a expliqué à Afrique Renouveau que l’absence
du Zimbabwe Cette situation est devenue la norme depuis 2001, de soutien n’est pas le seul facteur qui permet d’expli-
dans le secteur année où le Zimbabwe a pour la dernière fois été auto- quer l’incapacité du pays à produire assez pour nourrir
agricole pour suffisant en maïs. Selon certains experts, si le pays est sa population. «Dans certaines parties du pays où la
pallier le déficit devenu importateur de produits alimentaires c’est à terre n’est pas assez bonne et les précipitations irrégu-
alimentaire du cause du programme de réforme agraire lancé en 2000, lières, il ne faudrait même pas chercher à produire des
attribuant des exploitations agricoles des fermiers cultures», dit-il. Le gouvernement a divisé le pays en
pays. blancs à des Noirs sans terre. Ces derniers n’auraient cinq zones agro-climatiques ou naturelles, en fonction
pas eu les compétences nécessaires pour exploiter les des chutes de pluie dont chacune d’entre elles bénéficie.

10 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


D’une région à l’autre, la production vivrière ne sont pas très optimistes, évoquant l’écart dollars, et ce alors même que le ministère
se détériore progressivement. qui existe entre les sommes annoncées par avait réclamé 490,5 millions de dollars de
Selon ce même responsable, en l’ab- le gouvernement et les celles effectivement budget. Prince Kuipa, économiste en chef
sence d’irrigation, la meilleure option serait déboursées. au Syndicat des agriculteurs du Zimbabwe,
de permettre aux agriculteurs de se spécia- Pour Paul Zakariya du Syndicat des agri- souligne d’ailleurs que cette somme ne
liser dans les activités agricoles adaptées culteurs du Zimbabwe, seule une refonte représente qu’une estimation et qu’au vu
à leur région. Il cite en exemple Beitbridge globale du secteur agricole permettra de des expériences passées, il est peu probable
dans le sud du pays – une région habituée revenir à l’époque où le Zimbabwe produi- que le ministère obtienne l’intégralité de
aux sécheresses et où l’agriculture n’est pas sait assez pour nourrir sa population et cette somme.
une activité rentable. «Même si ces exploi- où l’agriculture contribuait à hauteur de Pour couronner le tout, les banques
tants passent à des petites semences résis- 40% des ressources en devises étrangères privées refusent d’accorder des prêts
tantes à la sécheresse, comme le sorgho du pays grâce aux exportations. «Il nous aux agriculteurs car elles considèrent les
ou le millet, les chutes de pluies sont si faut des modalités financières spécifi- baux emphytéotiques (de 99 ans), qu’ils
imprévisibles que ces petites semences quement conçues pour l’agriculture et ses fournissent en garantie, comme une trop
risquent de ne pas survivre. Ces exploitants divers secteurs, au niveau communal ou grande prise de risque. Ces banques affir-
devraient plutôt se concentrer sur le bétail commercial, à petite ou à grande échelle; ment qu’elles ne peuvent prendre posses-
et les chèvres, dont la vente leur permettrait il faut aussi que nous puissions envisager sion de ces terrains en cas de défaut de
d’acheter de quoi se nourrir». Ce respon- non seulement un fonds de roulement, mais paiement puisque dans leur forme actuelle,
sable ajoute que bien que le gouvernement aussi des investissements dans l’infrastruc- ces baux ne donnent aux agriculteurs que le
soit conscient du problème il est, selon lui, ture comme l’irrigation, ou les routes de droit d’exploiter les terrains, sans droit de
peu disposé à encourager le passage d’un desserte... » propriété, ces terres appartenant officielle-
mode d’agriculture à l’autre à cause des Selon les experts, le gouvernement doit ment à l’État.
incidences politiques négatives qui pour- investir jusqu’à 2 milliards de dollars dans Le budget 2014 prévoit une récolte
raient en résulter. Les agriculteurs qui font le secteur agricole pour que celui-ci puisse globale de 1,3 million de tonnes de maïs.
pousser du maïs – la denrée de base pour subvenir aux besoins du pays. Mais la situa- Mais face à ce chiffre le scepticisme est de
la majorité des Zimbabwéens – pourraient tion économique du pays étant désastreuse, rigueur : même si le pays bénéficie de pluies
être moins disposés à changer leurs habi- seulement 155 millions de dollars ont été adéquates, les agriculteurs ne disposent pas
tudes. alloués au ministère de l’Agriculture pour assez de liquidités afin d’acheter de quoi
Le Dr Sam Moyo, de l’Institut africain le budget 2014 qui s’élève à 4,4 milliards de produire pour nourrir le Zimbabwe. 
des études agraires (African Institute of
Agrarian Studies), s’inquiète lui aussi de
l’absence de soutien à la production alimen-
taire. «Les subventions sont la seule Coup d’œil sur le Zimbabwe
manière d’améliorer la production alimen-
taire», affirme-t-il, en citant l’exemple
de la Zambie, pays où les subventions ont
permis d’augmenter la production alimen-
taire. Paradoxalement, c’était la Zambie 12,8 millions Population au
qui autrefois importait des céréales du premier semestre 2011
Zimbabwe.
Le vice-ministre de l’agriculture 9,7 milliards de $ Produit
David Marapira reconnaît que l’irrigation intérieur brut
contribuerait grandement à l’améliora-
tion de la productivité agricole. «Le pays Structure de l’économie
possède de très nombreux barrages mais (% du PIB)
cette eau-là reste inutilisée», nous a-t-il
déclaré. Malheureusement, la quantité de 15,7 % Agriculture
terres irriguées dont le Zimbabwe dispose
aujourd’hui est inférieure à ce qu’elle était 36,9 % Industrie
quand le programme de réforme agraire a (17,1 % Manufacture)
débuté.
Le gouvernement a débloqué 250 000 47,4 % Services
dollars pour l’entretien des plans d’irriga-
tion en 2013, mais en novembre de cette
même année, seuls 36 000 dollars avaient
été effectivement déboursés. Le budget
2014 met de côté 138 000 dollars pour Source: World Bank (2011 figures)
servir le même objectif. Mais les analystes

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 11


DÉFIS
l’agriculture (FAO). Le Malawi abrite le troi-
sième plus grand lac d’eau douce en Afrique,
le lac Malawi, et pourtant, moins de 3% des
terres sont irriguées.
Les problèmes du Malawi peuvent
paraître surprenants. Toutefois, pour ceux
qui suivent l’évolution de ce minuscule
pays pauvre d’Afrique australe, enclavé et
densément peuplé, il s’agit davantage d’un
auto-sabotage progressif que d’un soudain
revers de fortune.

Hausse des subventions


agricoles
En 2004, le président Bingu wa Mutharika,
mort en fonction début 2012, a accédé
au pouvoir en promettant d’augmenter
les subventions agricoles dans le cadre
de son Programme de subventions aux
intrants agricoles. Selon ce programme,
le Gouvernement a offert des subventions
sous forme de bons aux «petits exploitants
pour l’achat d’une petite quantité d’en-
grais et de semences afin qu’ils puissent
reconstituer les éléments nutritifs du sol,
bénéficier de variétés de semences amélio-
rées et vivre de leurs petites récoltes»,
Après d’abondantes récoltes de maïs, le Malawi fait face à une nouvelle période d’incertitude : une explique Africa Confidential, un bulletin
direction démocratique forte et des politiques judicieuses sont essentielles pour garantir la sécurité ali- d’information du Royaume-Uni. Ces bons
mentaire.   Africa Media Online/South Photos/Graeme Williams étaient échangeables contre des semences
et de l’engrais à environ un tiers du prix

Malawi : revers
d’achat normal.
Les résultats ont été immédiats. En 2005,
un an après l’augmentation des subventions,

de fortune
le Malawi a récolté un excédent de céréales
d’un demi-million de tonnes. Les années
suivantes, le pays a exporté des céréales à
destination du Lesotho et du Swaziland,
Autocratie et dépendance ont compromis ainsi que 400 000 tonnes de maïs vers le
Zimbabwe. Des experts en alimentation et
une réussite agricole des groupes de défense ont à tour de rôle fait
l’éloge du Malawi lors de forums internatio-
Par Masimba Tafirenyika naux, en le présentant comme un exemple
de la «révolution verte» en Afrique. Fort de

E
n 2012, le Malawi s’est à nouveau Selon le Programme alimentaire son succès, le président Mutharika a appelé
trouvé en difficulté. Une crise mondial, organisme d’aide alimentaire les autres dirigeants africains à adopter sa
alimentaire s’est lentement installée des Nations Unies, plus de 1,63 million de politique. Depuis, la situation a changé et
causée par des pluies irrégulières, la hausse personnes, soit 11% de la population, ont été le Malawi se heurte à de graves pénuries
du prix des denrées alimentaires et des confrontées en 2012 à de graves pénuries alimentaires.
difficultés économiques. Pour la première alimentaires. Il fallait au Malawi 30 millions Paradoxalement, même pendant les
fois depuis plusieurs années, le pays risquait de dollars avant la fin de l’année pour pallier années d’abondance, le Malawi a continué
de ne pas pouvoir subvenir aux besoins l’insuffisance. L’agriculture est le pilier de d’importer de grandes quantités de blé,
alimentaires de sa population. Le Malawi son économie : quatre personnes sur cinq maïs et autres céréales, et des poches de
n’était plus l’exemple de réussite agricole en dépendent. La plupart des agriculteurs malnutrition isolées subsistaient, révèle la
qu’il était devenu au prix de nombreux sacri- cultivent à la main de petites parcelles peu FAO. En continuant d’attribuer des subven-
fices. Auparavant, sa production de maïs lui irriguées et sont donc vulnérables aux séche- tions, M. Mutharika a bravé les critiques
permettait de s’autosuffire et d’exporter ses resses à répétition, observe l’Organisation des bailleurs de fonds qui prétendaient que
excédents vers les pays voisins.. des Nations Unies pour l’alimentation et le programme était entaché de corruption,

12 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


qu’il allait à l’encontre des principes du libre en fait partie. «Nous devons … nous remé- Le PDDAA ne dispose lui-même que d’un
marché et qu’il n’était pas viable. En effet, morer l’héritage positif du défunt Président budget minime, mais il utilise le peu dont
en 2009, le gouvernement a consacré 16% du Mutharika, car il peut aider l’Afrique à se il bénéficie pour renforcer les institutions
budget aux subventions. développer et à échapper à la pauvreté», a agricoles et créer des équipes de personnes
Au fil du temps, le Président Mutharika écrit M. Sachs dans une tribune libre du qualifiées qui parcourent le continent en
est devenu un dirigeant autocratique, New York Times. partageant les pratiques optimales avec les
accusé de corruption et de népotisme. En Il a reconnu le courage de l’ancien autorités nationales.
2009, il a dépensé plus de 20 millions de président qui en 2005 s’était élevé «contre «L’agriculture africaine a indubitable-
dollars pour l’achat d’un avion présidentiel l’arrogance d’une communauté humani- ment besoin de solides institutions locales
long courrier. Pire encore, il a commencé taire internationale mal informée.» pour éviter le type de bulle observée au
à présenter son frère Peter, alors Ministre Malawi, qui a été largement générée par
des affaires étrangères, comme successeur. Sécurité alimentaire = sécurité l’énergie extérieure,» a confié à Afrique
Cette décision a eu pour effet d’éloigner nationale Renouveau Martin Bwalya, le chef du
encore un peu plus les bailleurs de fonds Ensuite, bien que l’aide étrangère soit indis- PDDAA, en rappelant ainsi que le succès
dont le Malawi dépend. Lorsque ces derniers pensable pour nourrir les affamés et relancer éphémère du Malawi dépendait des bail-
l’ont abandonné, l’économie a sombré et les l’agriculture en Afrique, la sécurité alimen- leurs de fonds. Le PDDAA, qui est dirigé
manifestants sont descendus dans la rue, ce taire est trop importante pour dépendre de par le Nouveau Partenariat pour le dévelop-
qui a entraîné l’instabilité politique. la générosité des partenaires extérieurs. La pement de l’Afrique (NEPAD), l’organisme
sécurité alimentaire requiert autant d’atten- de développement de l’UA, reconnaît que
Le rôle des dirigeants tion et de ressources que la sécurité nationale, l’Afrique a besoin d’institutions dont l’effi-
Maintenant que l’expérience d’une «révo- si ce n’est plus. En fait, la sécurité nationale cacité et la durée de vie ne dépendent pas de
lution verte africaine», autrefois couronnée perd sa légitimité si des milliers de citoyens la survie des individus.
de succès, a échoué, quelles leçons peuvent meurent, non pas sous le feu ennemi, mais de M. Mutharika a essayé de recourir aux
en tirer les autres pays ? L’Afrique sera-t-elle faim, ou risquent leur vie en traversant des subventions et a en grande partie réussi.
un jour capable de produire assez d’aliments frontières alors qu’ils fuient la faim. Les pays qui ont suivi l’exemple du Malawi
pour nourrir une population grandissante Enfin, l’Afrique a besoin d’une poli- ont «obtenu pour la première fois dans leur
qui compte aujourd’hui plus d’un milliard tique alimentaire solide soutenue par des histoire moderne, des résultats spectacu-
de personnes? Pour y parvenir, certaines ressources provenant des membres de laires en matière de rendement agricole et
conditions doivent être réunies. l’Union Africaine, qui seront investies dans de production de denrées alimentaires,»
Pour commencer, une forte volonté poli- des institutions de promotion de l’agricul- a déclaré le Professeur Sachs. Le succes-
tique au plus haut niveau est un élément ture. L’UA a pris une initiative concrète seur de M. Mutharika, Joyce Banda, la troi-
essentiel à la réussite agricole. Dans son dans ce sens en créant le Programme sième femme présidente en Afrique, doit
livre intitulé The New Harvest: Agricultural détaillé pour le développement de l’agri- désormais formuler une nouvelle politique
Innovation in Africa, Calestous Juma, culture africaine (PDDAA), qui exige des alimentaire, reconquérir les bailleurs de
professeur à l’Université Harvard, origi- pays signataires qu’ils consacrent au moins fonds, stabiliser l’économie et remettre
naire du Kenya, estime que les dirigeants 10% de leur budget national à l’agriculture. l’agriculture sur la bonne voie.  
africains doivent faire de l’agriculture un
élément central de toutes les décisions
économiques majeures.
Rhoda Tumusiime, Commissaire de
l’Union africaine pour l’économie rurale
et l’agriculture, partage cette opinion.
Elle note que les principaux moteurs de la
réussite agricole étant peu nombreux, le rôle
des dirigeants est crucial. «Il doit y avoir
parmi les chefs d’État un défenseur poli-
tique de premier plan qui dirige et défende
une vision d’ensemble de la révolution
agricole», a-t-elle déclaré à la Commission
économique pour l’Afrique.
Non seulement M. Mutharika était doté
d’une volonté politique, il s’efforçait aussi de
donner l’exemple. Sa politique anti-pauvreté
a ainsi plu à de nombreux militants. Jeffrey
Sachs, le directeur de l’Institut de la Terre
de l’Université Columbia à New York, qui
a collaboré étroitement avec les autorités Pour donner de l’élan à l’agriculture africaine, les gouvernements doivent investir au moins 10 % de leur
malawites pour lutter contre la pauvreté, budget dans le secteur.   Africa Media Online/Eimage Agency/Brandon Fisher

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 13


INITIATIVES

Mama Kasim et Aseatu Bawa, cultivateurs de Kuapa Kokoo, ouvrant des cabosses de cacao. Kuapa Kokoo est une coopérative de producteurs de cacao
comptant 45 000 membres répartis dans les forêts de Kumasi, au Ghana.   Panos/Aubrey Wade

Combattre la pauvreté d’un


village à l’autre
Au Ghana, la réalisation des objectifs du Millénaire passe par l’agriculture
Par Ernest Harsch

D
ebout au milieu d’un champ de maïs Afrique Renouveau. J’ai un revenu et de la M. Kankam-Boadu raconte qu’en 2007
fraîchement ensemencé, Bright nourriture. La ferme me donne assez pour les cultivateurs de maïs de Bonsaaso ont
Osei Kwaku se rappelle qu’il y a un vivre.» réussi à quadrupler leurs rendements,
an environ il a plus que doublé sa production Étant donné la hausse rapide des prix passant d’une moyenne d’environ 1 tonne
grâce à l’utilisation de semences améliorées des aliments sur les marchés mondiaux, par hectare à 4 tonnes. Les agriculteurs
et d’engrais, et à des conseils techniques sur le moment est opportun pour encou- n’ont pas seulement augmenté leurs
les méthodes de culture. Son champ d’à peu rager un accroissement de la production revenus, ils ont aussi fourni environ un
près un hectare a donné en tout environ 15 agricole, explique Isaac Kankam-Boadu, dixième de leurs récoltes au nouveau
sacs de 100 kilogrammes, contre seulement animateur-formateur pour l’agriculture programme d’alimentation scolaire qui
six l’année précédente où il n’avait pas béné- et l’environnement du projet Villages du aide de nombreux enfants des écoles de leur
ficié d’un tel soutien. Millénaire de Bonsaaso, un groupe de région à mieux se nourrir.
Beaucoup de jeunes Ghanéens, comme hameaux pauvres et isolés dans la région
lui, ont abandonné l’agriculture ou en Ashanti du Ghana. «Le prix élevé des Les Villages du Millénaire
rêvent. Mais M. Kwaku, 25 ans, pense qu’il aliments est une excellente occasion pour Créer de tels liens est au cœur du projet
lui est possible de rester sur sa terre. «Je vais les agriculteurs de gagner plus d’argent», Villages du Millénaire. La première de ces
continuer à cultiver la terre, a-t-il déclaré à déclare-t-il. initiatives de développement intégré a été

14 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


lancée en 2004 à Sauri, au Kenya. Le projet a En 2008, deux ans après le lancement fournir plus de ressources à long terme
rapidement été élargi et ces villages existent du projet, les communautés de Bonsaaso en leur montrant concrètement que l’aide
aujourd’hui en Éthiopie, au Malawi, au obtenaient déjà des résultats probants. au développement peut être utilisée de
Mali, au Nigéria, au Rwanda, au Sénégal, Mohammed Salifu, un planteur de cacao, manière efficace pour réduire la pauvreté.
en Tanzanie et en Ouganda. Les sites ont a récolté neuf sacs de 64 kilos en 2007, En démontrant que cette assistance peut
été sélectionnés en fonction des indicateurs contre seulement quatre l’année précé- véritablement être efficace en Afrique, M.
de pauvreté ainsi que pour représenter les dente, simplement en suivant les conseils Sachs et ses collègues espèrent convaincre
différentes zones écologiques et climatiques de l’agent de vulgarisation agricole envoyé les grands pays industrialisés de respecter
de l’Afrique. Plus de 400 000 personnes à Bonsaaso par le Ministère de l’alimenta- leurs engagements.
vivent aujourd’hui dans les villages choisis tion et de l’agriculture. Grâce à de nouveaux Pour éviter que les bénéficiaires ne
pour le projet. plants de cacaotiers à plus haut rendement comptent sur l’aide extérieure afin de pour-
L’idée est née de recherches et de déli- et à croissance plus rapide, il espère faire suivre le fonctionnement des projets de
bérations sur les politiques de développe- encore mieux cette année. Villages du Millénaire, les concepteurs du
ment menées à l’initiative de Jeffrey Sachs, Cependant, des récoltes de cacao et projet soulignent que certaines formes d’as-
Conseiller spécial auprès du Secrétaire de produits alimentaires plus abondantes sistances seront progressivement réduites
général de l’ONU pour les objectifs du poseront des problèmes nouveaux. L’état et que les autorités locales et les villageois
Millénaire pour le développement (OMD). désastreux des routes de Bonsaaso et auront à assumer une part plus importante
Les OMD, adoptés par les dirigeants du d’autres régions du Ghana rend difficile des coûts. Actuellement, note M. Kankam-
monde entier en 2000, visent à réduire l’acheminement des récoltes aux marchés. Boadu, les nouveaux plants de cacaotier à
considérablement la pauvreté et la privation Mais des entreprises de construc- haut rendement fournis aux agriculteurs
partout dans le monde. tion routière chinoises engagées par le sont subventionnés, mais les subventions
L’approche du projet Villages du diminueront à l’avenir.
Millénaire est fondée sur deux idées Les organisateurs du projet encouragent
centrales : premièrement, des change- de diverses manières les autorités natio-
ments simples et peu coûteux dans les Des nales et locales à renforcer leur présence
domaines de la nutrition, de la santé, de infrastructures à Bonsaaso : en construisant des routes,
l’approvisionnement en eau, de l’assai- en multipliant les branchements au réseau
nissement, de l’éducation, de la position sont nécessaires d’électricité, en envoyant sur place un plus
sociale des femmes, de l’agriculture, des pour éradiquer la grand nombre d’enseignants, d’agents de
communications, du réseau routier et du pauvreté. santé et de conseillers agricoles.
réseau de distribution d’électricité peuvent Il est également indispensable de créer
faire sortir les habitants des campagnes des institutions communautaires et de
africaines de l’extrême pauvreté. gouvernement s’activent actuellement cultiver l’esprit d’initiative pour parvenir à
Deuxièmement, associer la mobilisation et le projet a fait l’acquisition de deux la viabilité à long terme. Les acteurs locaux
des communautés locales, le soutien de camions de 5 tonnes pour transporter participent régulièrement à la construction
l’État et l’aide au développement externe la production agricole. Le développe- de nouvelles écoles, de logements pour les
peut permettre de financer ces villages pour ment des infrastructures physiques ne enseignants, de dispensaires et de centres
environ seulement 110 dollars par personne fait pas partie des objectifs du Millénaire, communautaires en offrant leur main-
et par an. La plupart des projets Villages du souligne Ernest Mensah, un facilitateur d’œuvre, ainsi que du sable, des pierres, du
Millénaire sont organisés sous l’égide du de projet, «Mais si vous voulez éliminer la bois et d’autres matériaux de construction.
Programme des Nations Unies pour le déve- pauvreté, vous avez besoin d’infrastruc- Le projet emploie plusieurs «anima-
loppement (PNUD). tures», ajoute-t-il. teurs-formateurs» qui ont pour rôle de
renforcer les commissions scolaires,
De l’alimentation scolaire aux Éviter la dépendance les associations de parents d’élèves, les
téléphones portables Les critiques des projets de développement commissions de gestion d’approvisionne-
Cette initiative du Millénaire est arrivée à soutenus par des bailleurs de fonds externes ment en eau et autres instances locales,
Bonsaaso en mars 2006, dans 10 localités font remarquer qu’ils aboutissent souvent ainsi que d’obtenir la participation des
tout d’abord. À la fin de cette même année, à rendre les bénéficiaires dépendants de chefs traditionnels qui jouent un rôle clé
le projet avait été élargi à 30 villages, cette aide, et que les projets s’effondrent dans la mobilisation de la population.
couvrait quelque 400 kilomètres carrés fréquemment si cette aide se raréfie. Le Stephen Antwi, le coordonnateur pour le
et touchait plus de 30 000 personnes. La projet des Villages du Millénaire fait appel à développement communautaire associé au
région a été sélectionnée en raison de la des ressources extérieures importantes ; en projet, a déclaré à Afrique Renouveau que
grande pauvreté de bon nombre de ses moyenne 60% du financement provient de les structures communautaires aideront
habitants, de la prévalence de la malnutri- bailleurs de fonds, 30% des autorités natio- Bonsaaso à poursuivre son développe-
tion, du manque de services sanitaires, du nales et régionales et le reste est un apport ment même après la réduction des contri-
faible taux de scolarisation des enfants et de la communauté elle-même. butions extérieures. “Nous conserverons
du bas niveau de nombreux autres indica- Le projet est en partie conçu pour très probablement ces moyens pendant des
teurs de développement humain. convaincre les bailleurs de fonds de années”, ajoute-t-il. 

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 15


INITIATIVES
Depuis 1993 la croissance démographique a,

Améliorer les
selon des chercheurs de l’Union africaine,
dépassé celle de la production alimentaire
sur le continent, avec pour résultat une

rendements
augmentation du nombre des personnes
souffrant de la faim en Afrique.
L’un des obstacles majeurs à l’améliora-
tion de la productivité est la détérioration
Pour le NEPAD, augmenter l’usage des engrais, de constante des sols. Pour Amit Roy, directeur
du Centre international pour la fertilité du sol
l’irrigation et autres intrants est désormais vital et le développement agricole (International
Fertilizer Development Center, IFDC),
Par Michael Fleshman un institut basé aux Etats-Unis et chargé
de promouvoir le progrès agricole dans les
pays en développement, «quand les agricul-
teurs ensemencent les mêmes champs d’une
saison à l’autre et qu’ils n’ont pas les moyens
de remplacer les nutriments que leurs
cultures absorbent, on peut dire que les sols
sont, littéralement, surexploités.»
On estime ainsi à 8 million de tonnes
la quantité de nutriments épuisés chaque
année. Il est donc impératif que les sols
soient réalimentés en potassium, phos-
phore et autres minéraux absorbés par les
plantes pour que les rendements agricoles
se maintiennent. La solution est en partie
d’améliorer les méthodes agricoles – que ce
soit en diversifiant les cultures, en amélio-
Une clinique phytosanitaire, un jour de marché, dans le village de Wangigi, au Kenya. Les agriculteurs rant les pratiques de conservation des sols
qui se rendent au marché peuvent consulter un phytopathologiste et lui présenter des échantillons de ou en utilisant de meilleures semences et
leurs produits.   Panos/Sven Torfinn/CABI des technologies nouvelles.
«Traditionnellement, les agriculteurs

U
n nombre croissant de gouverne- du continent, le Nouveau partenariat pour africains pratiquent la culture sur brûlis,
ments africains, d’agences non le développement de l’Afrique (NEPAD), poursuit-il. Ils brûlent un bout de terrain
gouvernementales et onusiennes ont publié en 2003 dans le cadre de cette et le cultivent pendant une saison ou deux,
considèrent que si des efforts urgents ne structure un Programme détaillé pour le avant de défricher un nouveau terrain en
sont pas faits pour augmenter les rende- développement de l’agriculture en Afrique laissant le terrain qui a servi en jachère.»
ments agricoles, améliorer les transports, la (PDDAA). Ses objectifs sont ambitieux: Mais la croissance de la population et les
commercialisation et adopter des méthodes allouer au moins 10% des budgets natio- pénuries de plus en plus importantes des
agricoles modernes et durables, le continent naux à l’agriculture, afin de parvenir à des terres ont obligé les agriculteurs à cultiver
ne parviendra pas à atteindre ses objectifs taux de croissance annuels de 6% en milieu les mêmes champs de manière répétée,
de développement. Plus de 65% d’habitants rural dès 2015, à intégrer et à renforcer avec pour résultat des terres pauvres en
en Afrique subsaharienne travaillent dans les marchés agricoles au niveau régional nutriments, des récoltes moins importantes
l’agriculture et le secteur contribue au PIB et national, à augmenter de manière signi- et des revenus en baisse. Ces pressions
de la région à hauteur de 32%, selon l’Al- ficative les exportations de produits agri- poussent les agriculteurs à défricher des
liance pour une révolution verte en Afrique coles, à transformer l’Afrique en «acteur terres peu aptes aux cultures, contribuant
(Alliance for a Green Revolution in Africa, stratégique» dans le domaine des sciences et ainsi à l’érosion des sols alors même que
AGRA), organisation indépendante de technologies agricoles, à adopter des tech- l’augmentation des rendements des récoltes
lutte pour l’amélioration de l’agriculture niques adéquates de gestion de l’environ- reste limitée. On estime que quelques 50
africaine. Selon l’Organisation des Nations nement et des sols, et à réduire la pauvreté 000 hectares de forêts et 60 000 hectares
unies pour l’alimentation et l’agriculture en milieu rural. de savane sont perdus chaque année du fait
(FAO), la croissance de l’emploi dans le de ces méthodes agricoles, contribuant à la
secteur a participé de moitié à la hausse Surexploitation des sols fois à de sérieuses dégradations pour l’envi-
totale de l’emploi dans cette région entre Le Programme alimentaire mondial des ronnement et à un déclin de la production
1999 et 2009. Nations Unies estime qu’en 2012 le nombre agricole par habitant.
Conscients de l’importance de l’agricul- d’Africains ayant eu besoin d’aide alimen- Selon le PDDAA, les agriculteurs afri-
ture, les partisans du plan de développement taire dépassait les 55 millions de personnes. cains utilisent actuellement beaucoup

16 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


moins d’engrais que leurs homologues du «ne sont certainement pas la réponse à la des agriculteurs y sont abordés de manière
reste du monde. Le programme l’explique crise de la fertilité des sols en Afrique. Nous globale.»
en termes on ne peut plus clairs : «Il existe devons utiliser plus d’engrais – qu’il soit L’irrégularité des pluies dans de
un lien étroit entre la quantité d’engrais biologique ou chimique». grandes parties de l’Afrique orientale
utilisée et les rendements céréaliers.» Le PDDAA est du même avis. Selon la et australe, signifie qu’il est également
nouvelle approche intégrée de l’agricul- urgent d’accroître la superficie des terres
Coûts élevés, ruptures de stocks ture africaine défendue par le NEPAD, «les irriguées. L’ancien Directeur-général
Les agriculteurs africains dépendent forte- engrais minéraux et la matière organique du Programme alimentaire mondiale
ment d’engrais importés qui, combinés à sont traités comme compléments, plutôt Jacques Diouf avait fait part de son éton-
des coûts de transports importants et à l’ab- que substituts». nement à un groupe de ministre africains
sence de fournisseurs en milieu rural, les Accroître la production locale d’en- de l’agriculture face à la faible proportion
obligent à payer ces engrais deux à six fois grais constitue un moyen d’en faciliter la des terres arables irriguées en Afrique
plus cher que le coût mondial moyen – et distribution à des prix plus abordables, subsaharienne (autour de 4%), comparée
ce alors même que les familles d’agricul- pour réduire les coûts et la pression sur à l’Asie où cette proportion atteint 38%.
teurs africains sont des millions à survivre les réserves en devises étrangères, tout en Alors même que l’Afrique dispose d’abon-
avec moins d’un dollar par jour. Pour ces raccourcissant la chaîne d’approvisionne- dantes réserves d’eau, il soulignait que
familles, l’importation d’engrais n’est tout ment des agriculteurs. Même si l’Afrique «la région utilise moins de 3% de ses
simplement pas viable. ne consomme qu’1% de la production ressources en eau, le pourcentage le plus
Et pourtant, il semble prouvé désor- mondiale d’engrais (et en produit encore faible dans le monde en développement».
mais que même en quantité limitée, les moins), les perspectives de fabrication d’en- Un autre défi concerne la reconstruction
engrais – que ce soit l’azote, le phosphore grais à des fins commerciales sont bonnes. des réseaux de fournisseurs et de commer-
ou le potassium – ont des effets décisifs L’azote fait partie des éléments les plus cialisation, afin que les agriculteurs soient
sur les cultures. En Ethiopie, une étude a communs au monde, mais sa conversion en encouragés à produire plus. Jadis, des
montré qu’un unique bouchon d’engrais vue d’une utilisation pour les plantes est comités de commercialisation agricole
chimique versé au pied de chaque plant de coûteuse en énergie. Amit Roy note que les existaient au sein des gouvernements. Ils
millet augmentait le rendement total de la vastes réserves encore inexploitées de gaz assuraient certaines de ces tâches tout en
récolte de manière exponentielle. La tech- naturel d’Afrique de l’Ouest en font une offrant une stabilité des prix, des services
nique, connue sous le nom de «microdo- région idéalement équipée pour la fabri- de prolongement de crédit, des semences
sage», permet de réduire les coûts et d’éviter cation d’engrais à base d’azote. L’Afrique et des technologies de meilleure qualité
d’endommager les sols les plus fragiles par dispose aussi de larges réserves de phos- aux agriculteurs.
l’usage excessif d’engrais. Elle est consi- phore et exporte déjà ce minerai vers la Si Amit Roy voit dans la participation
dérée comme particulièrement adaptée aux Chine ou l’Inde, où il est utilisé par les croissante du secteur privé aux activités
petits exploitants africains. agriculteurs de ces pays. de commercialisation et de fournitures
Les partisans d’une agriculture durable Mais l’investissement dans les engrais d’intrants agricoles une solution à long
mettent en garde contre l’utilisation trop n’interviendra qu’en réponse à une terme. Il reconnaît aussi que les taux
intensive des engrais chimiques dans les demande plus importante des agriculteurs de pauvreté élevés en milieu rural et les
exploitations et évoquent des risques envi- eux-mêmes, explique encore Amit Roy. besoins importants en «bien publics»,
ronnementaux pour les sols et les sources Convaincre les exploitations familiales afri- tels que les routes ou les marchés, offrent
d’eau potable, tel que cela s’est produit caines que l’achat d’engrais est un investis- aux gouvernements africains un rôle
par exemple lors de la «révolution verte» sement judicieux nécessitera des amélio- clef d’encouragement à l’investissement
en Asie. Ils défendent la position selon rations significatives dans le réseau des privé.
laquelle les agriculteurs africains devraient transports et d’infrastructures en milieu L’extension et l’amélioration de l’ef-
utiliser le fumier animal, le compost ou rural, le développement d’un réseau de four- ficacité des services de vulgarisation
d’autres engrais biologiques. Il s’agit pour nisseurs et de marchés et une amélioration peuvent aussi générer d’important divi-
les agriculteurs de mieux intégrer élevage des recettes financières, notamment grâce dendes en améliorant les techniques de
et culture des sols, le bétail et les autres à une protection améliorée contre les fluc- gestion des terres et d’eau ou en en intro-
animaux d’élevage leur permettant non tuations des prix et la concurrence subven- duisant de nouvelles techniques (comme
seulement de disposer de fumier, mais aussi tionnée des pays du Nord. la rotation des cultures ou le mélange des
d’une traction animale pour le labour et de semences sur une même exploitation), et
moyens de transport des récoltes. «Les engrais ne sont pas la en faisant bénéficier plus rapidement les
Les engrais biologiques ont leur impor- réponse à tout» agriculteurs de l’expertise scientifique et
tance, répond Amit Roy, mais ils ont aussi «Les engrais ne sont pas la réponse à tout», des nouvelles technologies.
leur limite. «La qualité du fumier dépend reconnaît cependant Amit Roy. L’engrais «Le cultivateur africain est souvent
de la qualité de l’alimentation de ces ne sert à rien s’il arrive trop tard, ou si les une cultivatrice, rappelle Amit Roy.
animaux», explique-t-il. Quand les sols sont cultures ne sont pas arrosées, ou encore si Et une bonne agricultrice est celle qui
appauvris, «le fourrage contient trop peu de les récoltes ne peuvent être vendues. Les parvient à nourrir sa famille, son pays et
ces nutriments dont ont justement besoin agriculteurs le savent et c’est pourquoi le son continent si on lui donne les outils et
les cultures». Les seuls engrais biologiques PDDAA est aussi important : les besoins la possibilité d’y parvenir». 

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 17


INITIATIVES

Sierra Leone :
remettre l’agriculture sur pied
Par Kingsley Ighobor
que l’agriculture représente près de la
moitié du PIB du pays, la production locale
de riz contribue à elle seule à 75% du PIB
agricole, et «la consommation annuelle
de riz par habitant se situe parmi les plus
élevées d’Afrique subsaharienne».
Les analystes considèrent que le
ministre à raison de vouloir stimuler la
production d’autres denrées. «Bien que le
riz constitue la base du régime alimentaire
sierra-léonais, le secteur repose largement
sur une agriculture de subsistance, et la
production de riz est insuffisante pour
satisfaire la demande intérieure, sans
même parler d’exportation», indique le site
d’information en ligne NewsWatch Sierra
Leone. En 2008, le gouvernement a créé son
«Programme pour le changement» dans le
but d’atteindre l’autosuffisance alimentaire
et d’exporter d’éventuels excédents.
Cinq ans plus tard, le verre peut paraître
à moitié vide ou à moitié plein selon le point
de vue adopté. NewsWatch regrette que
Une femme plantant du riz dans la réserve naturelle de Western Area Peninsula, en Sierra Leone.  «plus de 60% du riz consommé dans le pays
 Panos/Aubrey Wade [soit] toujours importé». Le Programme
alimentaire mondial (PAM), l’organe des

L
es Sierra-léonais adorent le riz, amplement suffisante pour éviter l’impor- Nations Unies responsable de la lutte
élément essentiel de leur alimenta- tation de denrées alimentaires. Mais les contre la faim, estimait l’an dernier que
tion : «Peu importe le reste du menu, Sierra-léonais ont tout bonnement ignoré les ménages sierra-léonais consacraient
il leur faut du riz au moins une fois par jour son conseil, une manière de lui dire «merci, «en moyenne 63% de l’ensemble de leurs
pour avoir l’impression de s’être nourris», mais non merci». dépenses à l’alimentation», tandis qu’en-
explique Umaru Fofana, rédacteur en chef Changer les habitudes des Sierra-léonais viron 52% de la population empruntait de
du journal sierra-léonais Politico. Pourtant ne sera pas chose facile, mais le ministre l’argent pour se nourrir.
Joseph Sam Sesay, ministre de l’Agriculture, s’inspire de l’exemple du Nigéria et du
des Forêts et de la Sécurité alimentaire, Ghana, deux pays dont les citoyens consom- La pauvreté, un problème
aimerait que ses compatriotes prennent maient énormément de riz avant d’intégrer d’actualité
leurs distances avec le riz. Pour M. Sesay, le manioc, l’igname, la fève, la pomme de Le tableau d’ensemble de la pauvreté en
cette dépendance excessive pourrait nuire terre et autres. En Sierra Leone, il s’agit Sierra Leone n’est pas plus encourageant.
à l’objectif de sécurité alimentaire du pays. en outre d’une question politique extrême- Selon la Banque mondiale, près de 53% de
«J’encourage nos concitoyens à changer ment sensible, les électeurs ayant tendance la population vit avec moins d’1,25  dollar
leurs habitudes et à alterner leur consom- à préférer les candidats qui promettent du par jour. L’Indice de développement
mation de riz avec d’autres produits cultivés riz à un prix abordable. humain du Programme des Nations Unies
dans le pays.» Ces «autres produits» étant pour le développement (PNUD), qui évalue
l’igname, le manioc et la patate douce. Diversification des cultures 187  pays sur la base de l’espérance de vie,
M. Sesay espère qu’en persuadant Dans un rapport destiné à l’Organisation l’éducation et les revenus, plaçait la Sierra
la population à consommer d’autres des Nations Unies pour l’alimentation et Leone au 177e rang du classement en 2013.
aliments, la production locale de riz l’agriculture (FAO), le chercheur sierra-léo- Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance
–  près de 693  000  tonnes en 2013  – sera nais Ibrahim J. Sannoh signale que, bien (UNICEF) estimait l’an dernier qu’environ

18 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


34% de la population présentait un retard Pourtant, Ibrahim Mayaki, secrétaire Évoquant l’agriculture comme «l’as-
de croissance physique dû à la malnutri- exécutif du Nouveau Partenariat pour le piration fondamentale du Programme
tion. La situation est particulièrement grave développement de l’Afrique (NEPAD), n’a pour la prospérité», le Président Koroma
dans les districts de Moyamba, Pujehun et pas inclus la Sierra Leone dans la liste des a annoncé en décembre dernier l’alloca-
Kenema –  certaines des régions les plus six pays ayant atteint ou dépassé l’objectif tion de 1,6  milliard de dollars au secteur
vastes de Sierra Leone. d’allocation de 10% du budget national à – sur les 5,7 milliards destinés à la mise en
L’inadéquation des infrastructures l’agriculture  : le Burkina Faso, l’Éthiopie, œuvre du Programme pour la prospérité
est un obstacle majeur à la sécurité le Malawi, le Mali, le Niger et le Sénégal. pour les cinq ans à venir. Cela représente
alimentaire. Selon le PAM, les fréquentes La Sierra Leone se trouve en effet dans la environ 35% du budget total, une part
coupures d’électricité et le mauvais état catégorie des pays consacrant entre 5% et largement supérieure à l’objectif fixé par
des routes affectent l’agriculture, et un peu moins de 9% de leur budget national le PDDAA.
«l’insuffisance des infrastructures ainsi à l’agriculture. Le Président Koroma souhaite une agri-
que les inondations à la saison des pluies culture commerciale, une valorisation du
ont également un impact négatif sur les Progrès secteur et un développement de l’agro-ali-
consommateurs». La situation du pays est bien meilleure qu’il mentaire, comme en témoigne son appel
M. Sesay s’est néanmoins targué l’an y a une dizaine d’années. Dans les années lancé en décembre dernier  : «Nous avons
dernier d’une augmentation de 35% de 90, la Sierra Leone était surtout connue trop longtemps pâti de liens insuffisants
la production de riz, de 34% de celle de pour ses diamants et sa terrible guerre entre producteurs primaires et consom-
manioc et de patate douce, et d’une évolu- civile, en partie alimentée par la course aux mateurs, de systèmes fonciers inefficaces,
tion positive du café, du cacao et de l’huile pierres précieuses. Durant cette période, le d’une production électrique sous-optimale
de palme. Andrew Keili, expert en dévelop- secteur agricole présentait une croissance et de réseaux de télécommunications défi-
pement et conseiller auprès de la Banque généralement inférieure à 2%. cients.» Il s’est engagé à restructurer le
mondiale, soutient ces efforts de diversifica- En 2001, alors que la guerre touchait à sa système éducatif afin de développer «un
tion. Sur son blog, M. Keili a lui aussi indiqué fin, le pays ne produisait que 186 000 tonnes état d’esprit et des compétences pour une
que la consommation d’aliments autres que de riz par an. La situation actuelle montre application innovante de la science et de la
le riz contribuerait à l’objectif de sécurité que cette nation exploite désormais d’autres technologie», et attirer ainsi les investis-
alimentaire. Il a néanmoins souligné que richesses  : celles qui poussent sur son sol seurs vers le secteur agricole.
«certaines de ces denrées pourraient être fertile. Aujourd’hui le pays aspire à l’auto-
accessibles aux citadins relativement aisés… suffisance alimentaire. Le véritable «joyau»
mais pas aux populations pauvres». Citant En témoigne l’exemple de Marie Kargbo, Une combinaison de facteurs pourrait
un rapport du PAM, il a rappelé qu’avec une qui cultive du riz sur un domaine de six permettre à la Sierra Leone de réaliser
inflation d’environ 13%, la pauvreté était la hectares dans le district de Kambia, dans son rêve d’autosuffisance alimentaire.
principale cause d’insécurité alimentaire. le nord-ouest du pays, et dont les abon- Les pluies, par exemple, ont été irrégu-
dantes récoltes sont le résultat du soutien lières mais globalement suffisantes. Le
Le rôle du PDDAA des pouvoirs publics. «Auparavant, la vie rapport de M. Sannoh mentionne égale-
Toutefois, on observe une réduction des exploitantes agricoles était très diffi- ment d’autres facteurs  : le pays couvre un
constante du montant annuellement cile», confiait-elle récemment à un reporter territoire de 72 300 km², dont 5,4 millions
consacré par le gouvernement aux importa- de l’agence de presse Inter Press Service. d’hectares (74%) potentiellement culti-
tions alimentaires, passé de 32 à 15 millions «Mais maintenant, la culture du riz est fruc- vables. Les hauts plateaux représentent
de dollars entre 2007 et 2013. Les données tueuse. Nous avons reçu du gouvernement 80% des terres arables, adaptées à diffé-
de la Banque mondiale semblent confirmer des semences, des motoculteurs, des engrais rentes cultures de subsistance ou de rente.
les progrès annoncés par le ministre. La et des pesticides.» Les plaines, plus fertiles, peuvent elles
production de riz a notamment enregistré aussi atteindre des rendements agricoles
une croissance soutenue entre 2007 et 2013, L’appel du Président élevés.
passant de 370  000 à 693  000  tonnes. Le Les autorités comptent consacrer plus de Le président lui-même a parlé de
secteur agricole du pays croît néanmoins 10% du budget national à l’agriculture, réformes du droit foncier et d’application
à un rythme de 5,3%, loin des 6% fixé par ce qui se traduira par davantage d’outils, de la science et de la technologie au déve-
l’Union africaine en 2003, lors de l’adoption tracteurs, engrais et autres équipements loppement du secteur agricole. Les idées
du Programme détaillé de développement utiles aux exploitants ruraux. Le gouver- affluent, et le rôle de l’agriculture dans
de l’agriculture africaine (PDDAA). nement a déjà refondu le précédent le développement socioéconomique est de
Lors de la signature de ces accords programme dans une nouvelle stratégie plus en plus reconnu. Il semble qu’une prise
en septembre 2009, le Président Ernest baptisée «Programme pour la prospé- de conscience se soit faite et que les Sierra-
Koroma a déclaré «[qu’il s’agissait] d’un rité» (pour la période 2013-2018, corres- léonais commencent à penser que, même
moment historique pour la Sierra Leone, pondant au second mandat du Président si leur sous-sol renferme d’énormes gise-
mais également pour l’ensemble de Koroma), qui devrait poser les bases de ments de minéraux de grande valeur, tels
l’Afrique. Nous considérons le PDDAA l’entrée de la Sierra Leone dans la caté- que l’or, les diamants, le rutile et la bauxite,
comme une initiative cruciale pour éradi- gorie des pays à revenu intermédiaire d’ici le pays n’a pas de «joyau» plus précieux que
quer la faim et la pauvreté». 22 ans. ses vastes et fertiles terres en friche. 

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 19


PERSPECTIVES
L’agroalimentaire est un réservoir
important en termes d’opportunités. Le
postulat sous-jacent d’une diversification
des sources de croissance peut permettre
d’éviter une trop grande dépendance
vis-à-vis des revenus d’exportation issus
des produits de base.

Relever les défis existants


L’Afrique a plusieurs opportunités à saisir
pour relever les défis dans l’agroalimen-
taire. Alors même que le continent possède
la première réserve de terres arables au
monde – environ 60% – les rendements agri-
coles du continent, eux, sont les plus faibles
tous continents confondus et ne contri-
buent qu’à hauteur de 10% de la produc-
tion agricole mondiale. La moyenne des
rendements céréaliers en Afrique se situe à
1,2 tonne par hectare, contre 3 tonnes par
hectare pour l’Asie et l’Amérique latine et
environ 5,5 tonnes par hectare pour l’Union
européenne. Paradoxalement, le continent
est importateur net de produits agricoles
depuis les années 1980 et dépense entre
40 et 50 milliards de dollars par an pour
importer ces produits. Malheureusement,
du fait de son incapacité à créer de la valeur
 UN/ECA ajoutée, il exporte aussi des emplois.
Tout d’abord, l’Afrique peut nourrir
Point de vue l’Afrique car elle est bien pourvue en

L’agroalimentaire doit
ressources et en marchés. Mais il faudra plus
que des politiques axées sur le progrès tech-
nologique. L’amélioration de la productivité

primer en Afrique
signifie qu’il faut puiser dans les réserves
d’eau pour irriguer, stabiliser les prix tout
en supprimant les subventions inutiles,
se servir de semences qui augmentent les
Par Carlos Lopes rendements, améliorer les infrastructures
de transports de base, inciter les institu-

L
es performances économiques afri- et l’agro-industrie,) est un moteur de tions financières à investir dans l’agricul-
caines ces dix dernières années ont croissance à travers le monde, au Brésil ture familiale autant que dans l’agricul-
été remarquables, avec une crois- par exemple, ou encore en Chine. ture commerciale, et rendre le secteur de
sance moyenne de 5%. Si cette croissance L’agroalimentaire et l’agro-industrie l’agroalimentaire rentable et compétitif.
se maintient, les projections indiquent que représentent plus de 30% du revenu En s’inspirant des leçons de certains pays
le PIB du continent pourrait tripler d’ici national des pays africains et constituent asiatiques, de l’Argentine ou du Brésil,
2030 et multiplier par sept en 2050 pour l’essentiel des revenus d’exportation et de l’Afrique a les moyens de prendre en main
dépasser celui de l’Asie. Or pour l’instant, l’emploi. Un agroalimentaire performant son propre destin.
cette croissance ne s’est traduite ni par des représenterait une nouvelle frontière en En deuxième lieu, la croissance de la
créations d’emplois, ni par la réduction des termes de croissance, puisqu’elle génére- population africaine doit devenir un
inégalités.Au-delà de la croissance, le conti- rait presque instantanément de la valeur avantage. En 2050, la jeunesse africaine
nent doit se transformer. ajoutée grâce à une industrialisation représentera à elle seule un quart de la main
La production agricole est l’un des fondée sur les produits de base, exploitant d’œuvre mondiale. La classe moyenne du
secteurs les plus importants pour une les liens en amont et en aval de l’économie. continent est en plein essor et l’urbanisa-
majorité de pays africains. Environ 75% des Cette industrialisation permettrait aussi tion est actuellement de 3,7%, soit plus de
Africains dépendent de ce secteur comme de sortir un grand nombre d’habitants des deux fois supérieure à ce qu’elle est dans le
moyen d’existence. L’histoire a montré zones rurales de la pauvreté et de créer reste du monde. Compte tenu du rythme
combien l’agriculture (l’agroalimentaire des emplois. de leur évolution et de leur magnitude, ces

20 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


tendances fortes offrent, dans leur combi- actuellement qu’un quart de la moyenne Les entreprises kényanes de légumes
naison, une chance aussi rare qu’historique mondiale, alors même que le potentiel du frais sont désormais présentes sur le marché
d’industrialisation rapide. continent en matière d’énergies renouve- des exportations à forte valeur ajoutée. Elles
L’agroalimentaire est crucial pour lables est considérablement plus élevé que la ont réussi grâce à une collaboration effec-
répondre aux besoins en produits comes- consommation d’énergie actuelle ou à venir. tive entre le secteur privé et le secteur public
tibles des consommateurs urbains, et en L’Afrique possède d’abondantes ressources et au renforcement des liens entre entre-
particulier à leurs besoins en produits renouvelables à faible émission de carbone prises et organismes éducatifs. Si le Kenya
alimentaires transformés. Les pays émer- qui, du fait d’une demande énergétique en est capable, pourquoi pas d’autres pays
gents pousseront aussi la demande de croissante et de coûts technologiques en africains ?
produits agricoles africains à la hausse. La baisse, doit lui permettre d’offrir des solu- L’Union Africaine a fait de 2014 l’Année
possibilité d’établir des liens entre produc- tions énergétiques compétitives, que ce de l’agriculture et de la sécurité alimentaire.
tion et commercialisation ainsi que des soit pour les communautés rurales éloi- Elle pourrait donc être aussi l’année de l’en-
synergies entre les différents acteurs de gnées ou les centres urbains qui ne cessent gagement et de la dynamique politiques
la chaîne de valeur de l’agroalimentaire de grandir. La fourniture d’énergie aux nécessaires à la transformation effective
(producteurs, transformateurs, expor- communautés rurales améliorera non de l’agroalimentaire en un secteur d’avenir
tateurs) est énorme. Elle peut se réaliser seulement la qualité de vie au niveau indi- pour l’Afrique, une nouvelle frontière en
grâce à des primes à l’investissement du viduel, mais permettra aussi à l’agroali- quelque sorte. 
secteur privé pour encourager la compétiti- mentaire d’augmenter ses capacités. Carlos Lopes est Secrétaire exécutif de la
vité nécessaire et s’aligner sur les exigences Enfin, les changements rapides qui Commission économique des Nations Unies
des consommateurs en matière de prix ou interviennent au niveau de la demande et pour l’Afrique.
de qualité des produits. Le passage d’une des technologies signifient que l’Afrique a
production primaire à un secteur moderne les moyens d’une révolution technologique.
avec des filières intégrées offrira des oppor- Du fait de sa position relative de nouveau
tunités lucratives aux petits exploitants venu, le continent a la possibilité de s’ap- Quelques chiffres
agricoles – qui sont en majorité des femmes puyer sur les dernières connaissances en
– et générera des emplois modernes pour les la matière pour renforcer ses outils tech-
jeunes du continent. nologiques, son savoir-faire et ses capa- 5%
En troisième lieu, les opportunités crois- cités d’innovation, et rendre ainsi plus La croissance économique annuelle
santes résultant des investissements dans compétitifs les systèmes agro-industriels moyenne de l’Afrique au cours des dix
les infrastructures aideront à surmonter dont il dispose. dernières années.
les défis actuels liés aux problèmes d’accès
entre les exploitations où la production a Des politiques robustes mieux
lieu et les activités qui sont situées en aval, adaptées 75 %
comme la transformation ou la commer- Il est urgent d’établir un cadre politique Le pourcentage d’Africains dont la
cialisation. Ces opportunités ouvrent la robuste et adapté aux besoins qui permette subsistance dépend de la production
voie à une augmentation de la production de supprimer les obstacles à l’agro-indus- agricole.
de produits agricoles à valeur ajoutée supé- trialisation et d’encourager les investisse-
rieure. Si l’intégration régionale peut aider ments. Un tel cadre doit, sans que cela soit
les pays à réaliser des économies d’échelle, d’ailleurs limitatif, inclure les éléments 40 à 50 milliards de $
elle devrait aussi leur permettre de mini- suivants: a) s’assurer qu’une juste combi- La somme annuellement dépensée
miser les coûts de transaction élevés dus à la naison de politiques agricoles, industrielles par l’Afrique pour l’importation de
fragmentation des marchés ou au contrôle et commerciales soit en place afin d’encou- denrées agricoles.
des prix. Tant que les gouvernements rager la production de matières premières
poursuivent leurs politiques régionales de agricoles et leur distribution; b) s’assurer que
libre échange en s’abstenant d’imposer des les droits fonciers et relatifs aux ressources 25 %
restrictions à l’exportation et à l’importation naturelles sont reconnus et pris en compte La part représentée par la jeunesse
et des barrières non tarifaires, la produc- pour permettre le transfert de ces droits de africaine dans l’ensemble de la popu-
tion destinée aux marchés domestiques n’en manière à encourager l’utilisation des terres lation active mondiale.
sera que plus attrayante et contrecarrera les et des ressources à des fins productives et
effets des régimes tarifaires existants qui à renforcer la confiance des investisseurs;
favorisent les matières premières plutôt que c) trouver de nouvelles sources de finan- 90 %
les produits alimentaires transformés. cement, comme les fonds souverains ou La part de la production africaine de
En quatrième lieu, il est possible de autres ressources nationales, de manière à café destinée aux pays consomma-
soutenir la croissance de l’Afrique et de inciter le secteur privé à investir; d) utiliser teurs.
relever les défis énergétiques auquel le conti- les partenariats public-privé pour financer
nent fait face. En Afrique, la consommation l’agroalimentaire et faciliter le renforce- Sources: Commission économique pour
d’énergie par habitant (énergie hydraulique, ment des capacités grâce à la formation l’Afrique, Banque Mondiale, NEPAD
énergie fossile et biomasse) ne représente technique et entrepreneuriale.

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 21


PERSPECTIVES
en baisse, a cause, notamment de la dégra-

L’Agroalimentaire en
dation des sols et des pénuries en eau de
plusieurs pays, surtout en Asie. «La pénurie
en eau est devenue une contrainte majeure

Afrique : mythe ou
du fait de la concurrence des secteurs indus-
triels et d’une population urbaine en pleine
expansion», souligne la Banque mondiale.

réalité ? L’Afrique, justement, dispose à la fois d’eau


et de terres en abondance.
Mais le rapport reste mesuré et
souligne aussi les obstacles récurrents au
Par Kingsley Ighobor et Aissata Haidara développement. Il affirme ainsi que pour
«créer emplois, revenus et ressources
alimentaires nécessaires aux besoins de la
population africaine des vingt prochaines
années, les industries agroalimentaires
devront subir des transformations struc-
turelles». Le rapport préconise une poli-
tique d’investissement concertée pour l’en-
semble du secteur.

Besoins d’infrastructure
Le rapport indique que, «l’infrastructure est
une priorité pour relancer l’agroalimentaire
à travers toute l’Afrique. Il s’agit de miser
avant tout sur l’irrigation, les routes et les
marchés». Ainsi en 2010, l’Afrique a, selon
la Banque mondiale, produit 1 300 kilo-
grammes de céréales par hectare de terre
Des travailleurs récoltent du thé sur une colline de la plantation de Mata. En tant que premier produit arable, la moitié seulement de la production
d’exportation du Rwanda, le thé joue un rôle crucial dans le processus de développement du pays.  pour une surface comparable en Asie du
 Panos/Tim Smith Sud. L’une des principales raisons de cette
faiblesse de la production réside dans le

L
’agroalimentaire en Afrique pèse en dépit de l’instabilité politique que faible taux de terres arables irriguées dans
actuellement quelque 313 milliards connaissent certains pays. les pays africains – 3% en moyenne, contre
de dollars et emploie 70% des 47% dans les pays asiatiques selon l’Orga-
personnes les plus pauvres du continent. Un Pas de solution miracle nisation des Nations unies pour l’alimenta-
triplement de la valeur du secteur créerait Il n’existe cependant pas de solution miracle tion et l’agriculture (FAO). À ceci s’ajoute le
des emplois supplémentaires et sortirait de capable de transformer un secteur agroali- manque de routes rurales qui limite l’accès
la pauvreté des millions de personnes ; les mentaire de 313 milliards en un mastodonte aux marchés des agriculteurs et accroît les
exportations agricoles africaines domine- de mille milliards de dollars. La Banque pertes après les récoltes.
raient le marché mondial et les agriculteurs adresse d’ailleurs cette mise en garde : S’il ne fait pas de doute que le secteur
du continent – qui ont subi de plein fouet chacun devra travailler dur, qu’il s’agisse agroalimentaire doit être mieux financé,
les conditions économiques difficiles de ces des gouvernements, du secteur privé ou des le rapport note que des améliorations ont
dernières années – pourraient envisager un agriculteurs eux-mêmes. Mais les facteurs récemment vu le jour. Mais en dépit de ces
nouveau départ grâce à leur compétitivité sont en place : ressources en eau inexploi- progrès, l’agriculture africaine ne s’appuie
nouvelle sur le marché mondial. tées et l’Afrique possède 50% du total des sur l’investissement direct étranger qu’à
Ce scénario n’est pas qu’un rêve : dans terres fertiles encore inutilisées au monde; hauteur de 7%, contre 78% pour l’Asie. Le
un rapport publié en mars 2013, la Banque soit pas moins de 450 millions d’hec- rapport souligne toutefois l’aspect positif
mondiale assure qu’une telle perspective tares. Le continent n’utilise que 2% de ses de l’augmentation du prix des matières
pourrait bientôt devenir réalité. Intitulé ressources hydriques renouvelables alors premières agricoles qui ne peut qu’attiser
Growing Africa: Unlocking the Potential que la moyenne mondiale oscille autour de «l’appétit des investisseurs, des sociétés
of Agribusiness, le document assure que 5%. L’intérêt grandissant du secteur privé de capital d’investissement, des fonds
l’agroalimentaire africain a les moyens de pour l’agroalimentaire en Afrique n’est que d’investissement et des fonds souve-
peser mille milliards de dollars d’ici 2030. la cerise sur cet énorme gâteau. rains pour l’agriculture et les marchés de
Une fois encore, un rapport met en lumière Signalons aussi qu’alors que les prix des l’agroalimentaire».
les perspectives positives pour le dévelop- matières premières agricoles augmentent L’Afrique, qui dispose pourtant de la
pement socio-économique du continent, du fait d’une demande croissante, l’offre est moitié des terres fertiles de la planète, ne

22 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


dépense pas moins de 33 milliards de dollars de l’agriculture et de la sécurité alimentaire communautés rurales. «Les pouvoirs
par an en importations de produits alimen- en Afrique». publics et les investisseurs doivent mettre
taires, dont 3,5 milliards de dollars unique- Pour de nombreux analystes, ces gains, en place des clauses de sauvegarde envi-
ment pour le riz. Au début des années 90, même modestes, sont tout à fait louables. ronnementales et sociales afin de réduire
l’Afrique subsaharienne était exportatrice Ils «tranchent avec les stratégies natio- les risques liés aux investissements dans
nette de produits agricoles. Actuellement, le nales que beaucoup considèrent comme l’agroalimentaire, en particulier ceux
niveau des importations de ces produits est inadaptées, voire inexistantes et qui jusqu’à qui découlent de l’acquisition de terres à
de 30% supérieur à celui des exportations. présent gouvernaient le secteur agricole en grande échelle», note cet institut.
Le rapport s’étonne aussi que des pays Afrique», explique la Brookings Institution,
en développement comme le Brésil, l’In- un groupe de réflexion basé à Washington. Le rôle décisif des TIC
donésie et la Thaïlande exportent plus Hennie van der Merwe, PDG de l’entre- Dans un rapport intitulé ICT for Agriculture
de produits alimentaires que l’ensemble prise de développement agroalimentaire in Africa, la Banque mondiale énumère
des pays d’Afrique subsaharienne. «La Agribusiness Development Corporation, les moyens par lesquels les TIC peuvent
valeur des exportations agricoles de la ajoute que «l’Afrique traverse actuellement contribuer au développement de l’agricul-
Thaïlande (qui compte 66 millions d’habi- une phase de renaissance agroalimentaire; ture, et ce à chaque stade clé du processus
tants) dépasse désormais celle de l’Afrique le secteur est redevenu une priorité, non : avant-culture (semences et sélection des
subsaharienne (800 millions d’habitants).» seulement en vue d’améliorer l’autosuffi- terres, accès au crédit, etc.); culture et
Une situation qui pour Gaiv Tata, directeur sance alimentaire, mais aussi de créer des récolte (préparation des terres, gestion de
du secteur Finances et Développement du emplois et de favoriser l’activité écono- l’eau, engrais, lutte contre les nuisibles...);
secteur privé au sein de la Région Afrique de mique, notamment dans les zones rurales.» après-récolte (commercialisation, trans-
la Banque mondiale n’est pas durable. La Banque mondiale est du même avis : port, emballage, transformation des
«La Côte d’Ivoire, le Kenya et le Zimbabwe aliments, etc.). La Banque explique que les
Les dirigeants africains face au ont tous été des exportateurs importants systèmes d’information géographique (SIG)
défi agricole en termes de parts de marché... Au niveau peuvent par exemple servir à planifier l’uti-
Les dirigeants africains sont déjà du continent, l’Éthiopie, le Ghana, le lisation des sols et faciliter l’adaptation au
convaincus de la nécessité d’investir dans le Mozambique et la Zambie ont à leur tour changement climatique.
secteur agricole mais ils doivent le démon- réussi, du fait de l’augmentation significa- Au Kenya et au Zimbabwe, les agricul-
trer concrètement. En 2003, le Nouveau tive, depuis 1991, de leurs parts de marché à teurs se servent déjà des TIC qui leur ont
Partenariat pour le développement de l’exportation.» permis d’améliorer leurs revenus et leur
l’Afrique (NEPAD), qui est le cadre choisi productivité. En 2012, le Zimbabwéen
par l’Union africaine pour soutenir le déve- Le problème foncier Charles Dhewa, spécialiste des télécom-
loppement socio-économique du continent, L’autre problème persistant est celui de l’ac- munications, a lancé eMkambo, un marché
a lancé le Programme détaillé de dévelop- quisition et de la distribution des terres. Les virtuel intégré où agriculteurs et acheteurs
pement de l’agriculture africaine (PDDAA) agriculteurs de nombreux pays ne peuvent partagent des connaissances et effectuent
dans le but «d’éliminer la faim et de réduire développer leurs exploitations du fait d’un leurs transactions par l’intermédiaire de
la pauvreté grâce à l’agriculture». En signant accès limité à la terre et parce que dans téléphones portables. (Afrique Renouveau,
le PDDAA, la plupart des dirigeants africains certains cas les lois empêchent les femmes décembre 2013).
ont accepté d’investir 10% au moins de leurs de devenir propriétaires. Le rapport de la Les agriculteurs utilisent les TIC de
budgets dans l’agriculture et d’augmenter la Banque mondiale juge essentiel d’assurer manière très diverse : pour partager de
productivité agricole d’au moins 6%. une distribution juste et équitable des nouvelles formes de production et de
Grâce au PDDAA l’Afrique avance, terres, et souligne que les modes de distri- commercialisation au Burkina Faso; pour le
lentement certes, mais sûrement. Des pays bution ne doivent en aucun cas menacer traçage des mangues par le biais d’un système
comme le Ghana, l’Éthiopie et le Rwanda, le mode de vie de la population. Les achats mettant en relation les exploitants maliens
entre autres, ont placé l’agriculture en tête de terres doivent aussi respecter certaines et leurs consommateurs; pour rassembler
de leurs priorités de développement. Martin règles éthiques; les taux du marché prati- des informations importantes en vue d’amé-
Bwalya, qui dirige le PDDAA, souligne que qués par les acheteurs doivent par exemple liorer la gouvernance forestière au Libéria;
ces dernières années, 9 à 15 pays ont réalisé être fixés après consultation des commu- ou pour offrir des service SMS au Syndicat
des investissements significatifs dans l’agri- nautés locales. national des agriculteurs en Zambie. Pour la
culture, et 23 autres ont finalisé leurs plans En 2011, l’Oakland Institute, un groupe Banque mondiale, la réussite de telles initia-
d’investissement. Le rapport du NEPAD de réflexion basé aux États-Unis, a révélé tives s’explique en partie par «la réelle valeur
pour l’année 2011 indique toutefois que des transactions foncières déloyales au ajoutée de l’utilisation des TIC, soit parce
seuls 8 des 54 pays du continent ont atteint Sud-Soudan, aux termes desquelles des qu’elles entraînent des économies substan-
l’objectif affiché de consacrer 10% de leur compagnies étrangères achetaient des tielles, soit parce qu’elles permettent d’aug-
budget à l’agriculture, et que seulement 10 terres fertiles et pour la plupart non culti- menter les revenus ou la rentabilité.»
de ces pays ont dépassé l’objectif de 6% de vées. Ces transactions ne précisaient ni L’importance des TIC pour l’agriculture
croissance de la productivité. le régime foncier, ni le mode d’exploi- est telle qu’en 2011, le Fonds international
Pour fêter les 10 ans du PDDAA, les diri- tation future de ces terres. Pire encore,
geants africains ont déclaré 2014 «l’Année elles menaçaient les droits fonciers des voir page 34

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 23


PERSPECTIVES
Prenons l’exemple de Grace Kamotho,

L’agriculture une affaire


maître de conférence à l’Université de
Karatina au Kenya, où elle forme également
les agriculteurs aux nouvelles pratiques et

de femmes
techniques agricoles permettant de réaliser
des gains de productivité. «En tant qu’Afri-
caine », a-t-elle déclaré à Afrique Renouveau,
«Je reconnais qu’on associe davantage les
Les femmes sont au cœur des efforts déployés femmes à la préparation des aliments,
aux soins et à la famille, et je comprends
pour nourrir le continent combien il importe d’apporter aux familles
une alimentation appropriée et équilibrée.»
By Nirit Ben-Ari Mme Kamotho a récemment participé
à un atelier de formation sur la produc-
tion de légumes de serre, au Centre pour
le Développement agricole et la coopéra-
tion du Volcani Institute, en Israël. Elle y a
notamment acquis des connaissances sur
la production de semences et la culture de
jeunes plants de légumes. L’accent mis sur
les légumes dans le cadre de cette forma-
tion lui a paru nécessaire car dans les zones
rurales d’Afrique, les légumes complètent
les repas à base de maïs, de riz, de pomme de
terre, de manioc et d’igname, et constituent
une bonne source de protéine.
«Ce sont généralement les femmes qui
font les courses ou qui procurent à leurs
familles de quoi manger. Dans certains cas,
il s’agit d’aliments qu’elles font pousser dans
des potagers,» ajoute-elle. Mais les agri-
cultrices ne se contentent pas de labourer
le sol : elles assurent également la gestion
prudente de la production en décidant de ce
qu’il faut garder pour le ménage et de ce qu’il
faut vendre. «Quand une sécheresse ou une
crise économique frappe, les femmes sont
les plus touchées, car elles doivent trouver
des moyens de subvenir aux besoins de
Des ouvrières agricoles cueillant des poires dans la province du Cap-Occidental, en Afrique du Sud.  leurs familles», explique Mme Kamotho.
 Peter Titmuss/Alamy
Comparaison agriculteurs/

E
n Afrique subsaharienne, les femmes indique que «La contribution des femmes... agricultrices
produisent jusqu’à 80% des denrées est encore plus importante». La FAO ajoute Malgré le rôle et l’influence des femmes,
alimentaires destinées à la consomma- qu’on a l’impression que seules les femmes celles-ci continuent à bénéficier d’un
tion des ménages et à la vente sur les marchés s’occupent de produire ces cultures. En appui bien inférieur à celui des hommes.
locaux, selon un rapport de la Banque outre, ce sont elles qui cultivent et entre- Un rapport de la Banque mondiale indique
mondiale et de l’Organisation des Nations tiennent les jardins qui assurent le bien-être qu’au Nigéria, par exemple, alors que les
Unies pour l’alimentation et l’agriculture nutritionnel et économique indispensable. femmes représentent environ 60% à
(FAO). Dans le cas de cultures comme le riz, 80% de la main-d’œuvre agricole, ce sont
le blé et le maïs, qui représentent environ 90% Nourrir le continent généralement les hommes qui prennent
de la nourriture consommée par les habitants Toutefois elles continuent dans une large les décisions importantes concernant la
des zones rurales, ce sont essentiellement les mesure à jouer un rôle de second plan, gestion des exploitations. «De ce fait, les
femmes qui plantent les graines, s’occupent attirent très peu l’attention et ne reçoivent services de vulgarisation agricole du pays se
du désherbage, cultivent et récoltent les que très peu d’aide. Mais cette situation concentrent habituellement sur les hommes
produits agricoles et en vendent les excédents. est en train de changer parce qu’elles sont et leurs besoins en matière de production.»
Quant aux cultures secondaires (légu- à l’avant-garde des efforts visant à trans- Dans leur ouvrage intitulé Transforming
mineuses et légumes, par exemple) la FAO former le paysage agricole de l’Afrique. Gender Relations in Agriculture in

24 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


Sub-Saharan Africa : Promising Approaches des crédits aux agricultrices africaines. À zambien a confié à SIANI que «parfois
(Transformer les relations de genres dans le ce jour, THP a prêté environ 2,9 millions lorsque les hommes meurent en laissant
secteur agricole en Afrique subsaharienne: des de dollars aux agricultrices béninoises, leurs femmes et leurs enfants, leurs exploi-
approches prometteuses), Marion S. Davis, burkinabés, éthiopiennes, ghanéennes, tations continuent de fonctionner - parfois
Cathy Farnworth et Melinda Sundell affir- malawiennes, mozambicaines, sénéga- encore mieux que de leur vivant. Ceci est dû
ment que la productivité des femmes est infé- laises et ougandaises. Celles-ci ont de ce fait au fait que les femmes participent à la plani-
rieure à celle des hommes parce qu’elles ont augmenté leur production agricole. fication et à la prise de décisions».
un accès limité à des ressources telles que la Soro Yiriwaso, une autre institution
terre, le crédit et d’autres facteurs de produc- de microfinance au Mali, aide les femmes Un avenir très prometteur
tion. Dans une interview accordée à IRIN, dans le sud du pays à renforcer la sécurité Heureusement, l’avenir est prometteur pour
un service d’information du secteur huma- alimentaire. Les femmes représentent les agricultrices. Elles bénéficient de plus de
nitaire des Nations Unies, Mme Sundell a 93,5% des emprunteurs de Soro Yiriwaso, possibilités de formation, de mesures inci-
déclaré qu’au Kenya, la valeur des outils des et les deux tiers de son portefeuille de prêts tatives et d’autres programmes destinés à
agricultrices était environ cinq fois infé- sont consacrés à l’agriculture. Entre 2010 fournir aux petites exploitantes agricoles
rieure à celle de leurs homologues masculins. et 2012, dans le cadre de son programme des informations, des compétences et
L’accès au crédit est inévitable pour l’ac- Prêt de campagne, l’institution a accordé des d’autres intrants pour améliorer la qualité
quisition de terres, de machines, d’engrais, crédits agricoles à des femmes membres de et la quantité de leurs récoltes. C’est ainsi
de systèmes d’irrigation et de semences de coopératives reconnues dans 90 villages au que dans la région de Mbeya en Tanzanie,
qualité et l’engagement d’ouvriers. Lorsque début de la saison des semis. Ces prêts sont la Fondation Bill et Melinda Gates offre aux
l’obtention des femmes au financement est remboursés avec intérêt après la récolte. agricultrices une formation en agronomie qui
limité par rapport à celui des hommes, il examine les normes et attitudes sexistes qui
en résulte un déséquilibre qui affecte la La bouée de sauvetage des les dissuadent de s’engager dans la produc-
capacité des femmes à négocier leur rôle dirigeants africains tion de café. Ces agricultrices apprennent à
au sein des ménages, selon le Centre inter- Les dirigeants africains se sont également améliorer la qualité et la quantité de café, et
national de recherches sur les femmes engagés à aider les agricultrices dans le augmentent ainsi leurs revenus.
(CIRF). Certaines banques ne facilitent pas cadre de la Déclaration de Maputo de 2003 L’Alliance pour une révolution verte
l’accès au capital nécessaire, demandant (Programme détaillé pour le développe- en Afrique (AGRA), une organisation qui
notamment un garant de sexe masculin ou ment de l’agriculture africaine), qui vise à favorise la productivité et les moyens de
exigeant du bénéficiaire qu’il sache lire et accroître le soutien offert aux petits exploi- subsistance des petits agriculteurs, s’est
écrire, note la Banque mondiale dans son tants agricoles. ActionAid, une organisation associée au ministère tanzanien de l’Agri-
Manuel sur la parité hommes-femmes dans le humanitaire internationale, a exhorté ces culture pour lancer le programme de
secteur de l’agriculture 2009. Makhtar Diop, dirigeants à tenir leur promesse afin que les gestion intégrée de la fertilité des sols afin
le vice-président de la Banque mondiale agriculteurs puissent poursuivre leur lutte de promouvoir l’amélioration de la santé
pour la Région Afrique, fait observer que «le contre la faim. «Si les femmes bénéficient des sols grâce à la culture intercalaire de
statu quo est inacceptable et la situation doit d’un accès égal à la terre et aux semences, céréales et de légumineuses. Dans le cadre
évoluer afin que tous les Africains puissent tout comme leurs homologues masculins, de ce programme, les femmes reçoivent des
bénéficier de leurs terres.» nous pourrons réduire de 140 millions le renseignements sur la fertilité des sols par
nombre de personnes qui souffrent de la le biais de radios communautaires, de télé-
Problèmes de financement faim, soit une réduction d’environ 17%.» phones portables et d’agents de vulgarisa-
Le CIRF estime que les agricultrices L’une des raisons pour lesquelles tion agricole.
propriétaires de terres et qui ont accès à les femmes africaines sont largement Toute transformation agricole en
des modes de financement disposent d’un exclues de la prise de décision dans leurs Afrique passera par la participation des
plus grand pouvoir de négociation et gèrent foyers, au sein de leurs communautés et femmes. «Investir dans l’autonomisation
mieux leurs revenus. En outre, il est établi sous-représentées dans des rôles, tient à économique des femmes est un investisse-
que les femmes sont généralement plus leur taux élevé d’analphabétisme. Mais, ment à haut rendement, qui aura des effets
nombreuses que les hommes à dépenser selon Swedish International Agricultural multiples sur la productivité, l’efficacité et la
leurs revenus en frais d’alimentation, Network Initiative (SIANI), lorsqu’on leur croissance inclusive du continent», explique
d’éducation et de soins de santé pour leurs en donne la possibilité, les femmes gèrent Kathleen Lay de ONE, une organisation
familles. leurs exploitations aussi bien si ce n’est qui milite en faveur de l’élimination de la
L’ONU et d’autres organisations non mieux que les hommes. pauvreté dans le monde. Le Centre inter-
gouvernementales étudient et mettent en Dans une étude menée à l’ouest du national de développement des engrais, une
œuvre des projets qui offrent aux agricul- Kenya, SIANI a constaté que les ménages organisation qui axe ses efforts sur l’amé-
trices un meilleur accès au microcrédit. dirigés par des femmes avaient des rende- lioration de la productivité agricole dans
The Hunger Project (THP), une ONG inter- ments agricoles inférieurs de 23% à ceux des les pays en développement, résume ainsi le
nationale basée aux États-Unis, qui a des ménages dirigés par des hommes. SIANI a concept: «L’agriculteur africain est prin-
bureaux partout dans le monde, a créé un attribué cet écart à l’accès moins sécurisé cipalement une agricultrice, capable de
programme de micro financement qui offre des femmes à la terre et à la faiblesse de nourrir sa famille et son continent si on lui
une formation, des conseils financiers et leurs niveaux d’instruction. Un agriculteur en donne les moyens nécessaires.» 

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 25


PERSPECTIVES
chercheur en agronomie sur quatre est
une femme.
Au vu de la nécessité urgente d’accroître
le nombre de femmes qualifiées dans le
secteur agricole, depuis 2008 le programme
AWARD offre des bourses à des femmes
agronomes, afin que les connaissances et
l’expertise acquises profitent à d’autres. Les
femmes qui obtiennent ces bourses gagnent
de nouvelles compétences et travaillent
pour des institutions d’enseignement ou des
programmes de recherche. Une fois leurs
études ou leur formation terminées, elles
peuvent se présenter en toute confiance à
des postes élevés au sein de l’administration
de leur pays ou au sein d’autres organisa-
tions.
Le programme AWARD n’est pas
le seul à participer aux efforts visant à
donner une plus grande place aux femmes.
Les donateurs et fondations tels que
la Fondation Bill et Melinda Gates, l’US
Agency for International Development
(USAID), l’Alliance pour une révolution
verte en Afrique (AGRA) et la Fondation
Agropolis en France y contribuent aussi.
La Fondation Bill et Melinda Gates et
l’USAID ont notamment fourni un finan-
cement important au programme. Plus de
200 universités et instituts de recherche
dans le monde participent en outre à la
formation de chercheuses.
Une scientifique analyse des échantillons dans un laboratoire de Johannesburg, en Afrique du Sud. 
 Africa Media Online/Karen Agenbag Mentorat
Ces femmes agronomes reçoivent une

L’agronomie au féminin formation appropriée dans des domaines


tels que la phytotechnie et les sciences du
sol, l’écologie, l’élevage, la gestion de l’eau et
Par Munyaradzi Makoni de l’irrigation ainsi que l’horticulture. Les
candidates compétentes bénéficient d’une

C
hoisies et formées pour tenir des la donne. Le programme AWARD est en bourse d’une durée pouvant aller jusqu’à
responsabilités et chercher à effet devenu un moyen de révéler chez les deux ans après quoi un mentor leur est
résoudre les problèmes dans leurs femmes africaines des aptitudes qui, bien attribué. Le mentorat est d’ailleurs l’un des
pays respectifs, les femmes africaines agro- que reconnues, sont rarement promues. principaux atouts du programme.
nomes doivent encore affronter un ennemi La popularité croissante du programme «Il n’est pas facile, de trouver un
: l’idée reçue qu’elles ne peuvent être pion- AWARD n’est pas un hasard. Selon l’Orga- mentor si vous ne faites pas partie de
nières en matière d’innovation. Même si nisation des Nations Unies pour l’alimen- ce programme», explique Elizabeth
ces spécialistes se battent pour obtenir les tation et l’agriculture (FAO), plus des deux Bandason, entomologiste au Bunda
chances d’ameliorer leurs carrières, elles tiers des Africaines sont employées dans College, à l’université du Malawi. «Ceci
sont persuadées d’être capables de renverser le secteur agricole et produisent près de permet, et c’est là un grand avantage, de
de vieux stéréotypes. 90% des denrées alimentaires sur le conti- revoir vos objectifs de carrière en fonction
Elles ne sont pas seules dans ce combat. nent. En outre, les recherches entreprises des conseils de votre mentor», ajoute-
Les Femmes Africaines dans la Recherche par le programme AWARD auprès de 125 t-elle. Grâce à la bourse qu’elle a reçue,
et le Développement Agricole (AWARD), organismes agricoles africains sur les Mme Bandason a suivi un stage de six
un programme de perfectionnement femmes dans l’agriculture ont révélé que mois au laboratoire Dow AgroSciences à
professionnel basé à Nairobi qui soutient bien que celles-ci produisent, transfor- Indianapolis aux États-Unis. C’est ainsi
les femmes agronomes à travers l’Afrique ment et assurent la vente de la majorité qu’elle a pu mettre au point, l’année
subsaharienne, est en train de modifier des cultures vivrières en Afrique, seul un dernière, des outils permettant de détecter,

26 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


chez les insectes, d’éventuelles résistances Gugsa, spécialiste de la génétique végétale aux agriculteurs aussi bien hommes que
aux insecticides. à l’Institut éthiopien pour les recherches femmes.
Martha Mueni Sila, l’une des principales agricoles. Si les femmes sont les pierres angu-
spécialistes de l’agriculture au Kenya, fait Mme Gugsa n’en démord pas : les laires de l’agriculture en Afrique, considère
partie de ces femmes qui font avancer les femmes sont confrontées tous les jours Mme Sila, ce sont elles qui doivent mener
choses actuellement. Selon elle, la formation à d’énormes difficultés et bénéficient les projets visant à créer des richesses et
en direction et gestion contribue à donner rarement d’un soutien approprié. Les à réduire la pauvreté. Plus le nombre de
aux femmes des compétences importantes conditions de recrutement peuvent défa- femmes qualifiées augmentera, plus
et prisées. «Le fait que mon mentor ait voriser les femmes scientifiques, ajoute-t- celles-ci seront à même de partager avec
partagé ses expériences et son expertise elle, notant que celles-ci refusent parfois des d’autres leur expérience. La formation des
avec moi m’a permis de gagner en confiance postes élevés parce qu’elles craignent d’être femmes permettra de «stimuler le partage
et en assurance; j’estime que ces qualités victimes de critiques ou de discrimination. des connaissances, ce qui se traduira par
sont très utiles pour une femme agronome C’est l’une des raisons pour lesquelles le une amélioration qualitative de l’agronomie
puisque ce métier est surtout exercé par des programme AWARD enseigne aux femmes africaine», ajoute-t-elle.
hommes.» à gérer différentes situations de harcèle- Marias Kaibeh Brooks, agent de vulga-
«Nous avons tous besoin d’une ment qu’elles auront peut-être à affronter risation agricole pour Welthungerhilfe, une
personne qui nous inspire, en particulier au fil de leur carrière. organisation non gouvernementale alle-
dans le domaine des sciences auquel peu Après avoir suivi le programme AWARD, mande active au Libéria, partage l’opinion
de femmes se consacrent,» commente le Mme Gugsa a été membre, pendant huit de Mme Sila. «Je suis devenue plus efficace
docteur Themba Mzilahowa, un chercheur mois, de l’African Fellows Programme, un lorsqu’il s’agit de prendre des décisions
du Centre d’alerte au paludisme au Malawi, programme de la Fondation Rothamsted concernant mon organisation, ma commu-
«les mentors sont des modèles». Dans une International au Royaume-Uni, une orga- nauté ou ma famille, au fur et à mesure que
interview accordée à Afrique Renouveau, nisation caritative qui promeut une agri- mes compétences en matière de communi-
le Dr Mzilahowa, mentor au sein du culture durable dans les pays en déve- cation se sont améliorées», explique Mme
programme AWARD, estime que réunir des loppement. Par la suite, elle a obtenu Brooks, qui a notamment appris à rédiger
femmes de divers horizons et leur enseigner une dotation de deux ans de la Fondation toutes sortes de propositions.
comment franchir les barrière sociales par Alexander Von Humboldt qui a pris fin en Mme Brooks, lauréate de la bourse
le biais de la science accroît leur engagement septembre 2013. Cette année, elle prévoit AWARD en 2013, espère un jour élever du
vis-à-vis de l’agriculture. de créer une entreprise phytogénétique de bétail. Elle estime que le processus de forma-
Les lauréates du programme AWARD taille moyenne en Éthiopie. tion peut provoquer un effet domino : «Si
sont sélectionnées individuellement, en les lauréates peuvent servir de mentors à
fonction de leur mérite intellectuel, leurs Récolter les bénéfices d’autres femmes, cela pourrait encourager
aptitudes à diriger et des améliorations que À ce jour, près de 320 femmes, venues de d’autres femmes scientifiques et faciliter le
leur travail promet d’apporter aux moyens onze pays subsahariens, ont bénéficié de renforcement de la confiance ainsi que le
de subsistance des petits exploitants agri- la bourse AWARD. Mais qu’en est-il de la développement des compétences de toutes
coles. «La bourse ne vous tombe pas dans les destinée de millions d’autres femmes qui ne les femmes.» Parier sur l’avenir des femmes
bras ; la compétition pour l’obtenir est égale- sont pas éligibles pour de tels projets ? Vue scientifiques est un moyen, pour les dona-
ment une façon de transmettre d’impor- sous cet angle, l’influence que peut avoir teurs notamment, d’exploiter une «ressource
tants principes à ces femmes agronomes», une femme scientifique qualifiée semble rare» depuis trop longtemps négligée.
indique le Dr Mzilahowa. «C’est l’occasion beaucoup plus réduite, estime Mueni Sila, Les femmes comme Mme Gugsa et Mme
d’exercer un jugement averti.» lauréate de la bourse en 2011 et qui, après Brooks participent activement aux efforts
son retour, s’est vu attribuer davantage déployés pour que soit reconnu le rôle essen-
Contre vents et marées de responsabilités par le gouvernement tiel que peuvent jouer les femmes dans la
Malgré l’impact du programme AWARD, les kényan, son employeur. transformation du secteur agricole en
femmes africaines continuent de se heurter Les offres se sont en effet multipliées Afrique. Il faut toutefois soutenir les femmes
à de nombreux obstacles. Il est établi pour Mme Sila. Elle a pris la tête d’une dans tous les domaines et pas simplement
qu’elles ont parfois moins d’assurance que équipe cherchant à mettre au point un dans le domaine agricole, insiste Mme
les hommes en raison de certaines pratiques plan de développement du secteur du Brooks. Comme l’a dit Christine Lagarde,
culturelles. Et les obligations familiales, liées manioc au Kenya et en a animé une autre directrice générale du Fonds monétaire
aux grossesses et à l’éducation des enfants, qui travaille à la rédaction d’un guide international, lors du Forum économique
réduisent le plus souvent les possibilités de la culture du manioc, notamment mondial à Davos, en Suisse, l’an dernier :
pour les femmes d’accéder à l’enseignement pour améliorer toutes les étapes de sa «Quant les femmes réussissent mieux, l’éco-
supérieur. «En Afrique subsaharienne en production, des semences à la récolte et à nomie se porte mieux.» Mme Gugsa est
particulier, la culture et la société ont un la consommation. Elle défend farouche- du même avis : «Investir dans les femmes
fort ascendant sur les femmes… toutefois, ment l’idée que les femmes scientifiques, n’est pas seulement éthique, c’est aussi une
depuis peu, de nombreux États encouragent professeurs ou responsables de projet approche économique saine.» Dans ce cas,
les femmes et les filles à travailler dans des peuvent apporter de nouvelles perspec- le projet AWARD constitue un excellent
domaines scientifiques,» estime Likyelesh tives et analyses qui peuvent être utiles premier pas.  

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 27


PERSPECTIVES

Vue aérienne de champs du district de Laikipia, au Kenya.    Panos/Frederic Courbet

Main basse sur les terres africaines ?


Les acquisitions étrangères créent des opportunités, mais beaucoup y
voient aussi une menace
Par Roy Laishley

L
’apparente multiplication d’achats de transparence ou ne sont pas réglemen- industrialisés (G8) en 2009 en Italie, le
fonciers en Afrique par des entre- tées; elles n’offrent aucune protection pour Japon avait appelé à la création d’un code de
prises et des gouvernements étran- l’environnement et n’assurent pas les petits conduite qui encadrerait de tels procédés.
gers destinés à des cultures vivrières, exploitants contre la perte de leurs droits Tout code de conduite sera difficile à
commerciales ou tournées vers l’exporta- coutumiers d’utilisation des terres, ajoute négocier et il sera encore plus difficile pour
tion, provoque des inquiétudes sur le conti- M. Adesina, l’actuel ministre de l’agricul- les pays industrialisés de l’appliquer à des
nent et au-delà. Le phénomène a fait les gros ture au Nigéria. transactions conclues principalement entre
titres de la presse: “Le deuxième partage de L’importance des surfaces, ainsi pays du Sud, a expliqué Oliver De Schutter,
l’Afrique”, “La quête de sécurité alimentaire acquises, a attisé les inquiétudes. Le projet rapporteur spécial de l’ONUsur le droit à
engendre de nouvelles formes de colonia- d’affermer 1,3 millions d’hectares à la l’alimentation, à Afrique Renouveau.
lisme”, “Sécurité alimentaire ou esclavage société sud-coréenne Daewoo fut un facteur Dans un rapport intitulé Acquisitions
économique ?”. déterminant dans la mobilisation menant et locations de terres à grande échelle, M.
Cette indignation s’explique par les à l’éviction du Président malgache Marc De Schutter indique que si de tels investis-
séquelles toujours présentes de l’histoire Ravalomanana en mars 2009. Au Kenya, sements apportent certaines perspectives
du continent où, jusqu’au siècle dernier les le gouvernement a tenté de surmonter l’op- de développement, ils représentent aussi
puissances coloniales et les colons s’em- position locale à la proposition de donner une menace pour la sécurité alimentaire et
paraient arbitrairement des terres afri- au Qatar ainsi qu’à d’autres pays le droit pour les droits fondamentaux de l’homme.
caines chassant les autochtones. “C’est d’exploiter quelque 40 000 hectares de “Les enjeux sont énormes”, confie-t-il à
une tendance inquiétante”, fait remarquer terres dans la vallée de la rivière Tana en Afrique Renouveau. Malheureusement,
Akinwumi Adesina, ancien vice-président échange de la construction d’un port en eau “les contrats conclus jusqu’à maintenant ne
du groupe de défense Alliance pour une profonde. présentent que des obligations très faibles
révolution verte en Afrique (AGRA). Ces La réaction d’un certain nombre d’or- pour les investisseurs.” Il a également noté
acquisitions étrangères, selon lui, pour- ganisations internationales fut rapide. que des accords concernant des milliers
raient entraver les efforts nationaux pour L’Organisation des Nations Unies pour d’hectares de terres arables ne font parfois
augmenter la production alimentaire et l’alimentation et l’agriculture (FAO) et la pas plus que trois ou quatre pages.
limiter la croissance économique globale. Banque mondiale ont entrepris des études Toutefois, pour les pays africains qui
Nombre de ces transactions ne s’ins- sur cette “ruée vers la terre”. Lors du signent de tels contrats, les bénéfices
crivent dans aucune stratégie, manquent Sommet du Groupe des huit pays les plus potentiels sont séduisants. En Afrique,

28 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


l’agriculture bénéficie de peu d’investisse- appels répétés pour davantage d’investis- contrats satisfaisants et d’en l’applica-
ments importants ou d’aide extérieure – et sements publics, l’agriculture est en retard tion. Ceci contribuera à créer “un scénario
la crise économique a encore diminué les sur d’autres secteurs. L’Union africaine a gagnant-gagnant pour les communautés
sources de financement externes. Louer exhorté les gouvernements à consacrer locales et pour les investisseurs étrangers”.
des terres inutilisées à des entreprises et 10% de leurs dépenses à l’agriculture, mais Les études recommandent aux gouverne-
des gouvernements étrangers qui veulent y peu d’entre eux ont atteint cet objectif. Les ments africains d’adopter une approche
réaliser des cultures à grande échelle peut institutions et les pays donateurs n’ont pas stratégique.
être un moyen de développer un secteur non plus joué leur rôle, la part de l’aide au Dans son rapport, M. De Schutter
sous-développé et de créer de nouveaux développement allouée à l’agriculture ayant formule un certain nombre de recom-
emplois. tendance à baisser. Face à une abondance mandations concernant ces transactions
Une étude de l’Institut international de terres mais pas d’argent, ce qu’offrent foncières, comme la libre et entière partici-
pour l’environnement et le développe- les investisseurs étrangers à savoirle déve- pation des communautés locales concernées
ment (IIED), groupe de recherche basé loppement des terres agricoles, paraît très ainsi que leur accord, au niveau préliminaire
au Royaume-Uni, estime que près de 2,5 tentant. Mais la majorité des terres ne sont – pas seulement celui de leurs dirigeants
millions d’hectares de terres arables en pas aussi inexploitées qu’elles le paraissent et - la protection de l’environnement basée
Afrique ont été cédées à des entités étran- les réels bénéfices sur investissements dans sur une évaluation approfondie prouvant la
gères entre 2004 et 2009, rien que dans les ce secteur sont bien moins élevés qu’initia- validité environementale, la pleine transpa-
cinq pays qu’elle a étudiés en détail. La taille lement prévu par les études préliminaires. rence du projet, suivies d’obligations claires
des terrains concernés est sans précédent, “Les gouvernements sont assis sur une et applicables pour les investisseurs, accom-
indique le rapport de l’IIED, ‘Accaparement caisse de dynamite”, déclairait a la presse, pagnées de sanctions appropriées et d’une
des terres ou opportunité de développe- Namanga Ngongi, ancien président de législation adaptée aux nécessités, ainsi
ment. l’AGRA créée par l’ancien Secrétaire général que des mesures pour protéger les droits
Différents facteurs ont déclenché cet Kofi Annan. de l’homme, les droits des travailleurs, les
intérêt pour les terres africaines . Côté inves- droits fonciers et le droit à l’alimentation
tisseurs, il s’agit notamment d’une volonté Vers une approche stratégique et au développement. Des contrats de ce
de garantir la sécurité alimentaire et, dans Les récentes études menées par l’IIED, la type seraient dans l’intérêt à long terme
une moindre mesure, de répondre à une FAO, la Banque mondiale et l’Institut inter- des investisseurs aussi bien que les commu-
demande croissante en biocarburants. Ces national de recherche sur les politiques nautés locales, note l’IFPRI, soulignant
motivations s’expliquent par l’anticipation alimentaires (IFPRI), basé à Washington, que les désaccords sur la propriété peuvent
d’une augmentation du prix des terres et de confirment les failles et dangers potentiels mener à des affrontements violents et que
l’eau au moment où la demande mondiale en de ce processus. Ainsi, les efforts nationaux les gouvernements sont alors contraints de
productions vivrières augmente. pour accroître la production alimentaire modifier ou de résilier les contrats signés.
De nombreuses transactions entre risquent d’être compromis , les projets agri-
États sont destinées à répondre aux besoins coles destinés exclusivement aux marchés Droits fonciers
alimentaires, en particulier dans les États externes risquent de ne stimuler que très La propriété foncière est une question
du Golfe et en Corée du Sud. Des entre- peu les activités économiques des pays cruciale. En Afrique, seule une partie rela-
prises indiennes, soutenues en partie concernés et les agriculteurs locaux pour- tivement réduite des terres est assortie d’un
par leur gouvernement, ont investi des raient perdre leurs droits fonciers. titre de propriété individuel. Nombre de
millions de dollars en Ethiopie pour satis- La plupart de ces études évoquent aussi terres appartiennent à la communauté ou,
faire la demande croissante en besoins les avantages potentiels pour un secteur à dans certains pays, à l’état. Même les terres
alimentaires pour leur population et leur court d’argent : création d’emplois, intro- officiellement classées comme non-utili-
bétail. Des sociétés privées, surtout euro- duction de nouvelles technologies, amélio- sées ou sous-utilisées peuvent tomber sous
péennes et chinoises dominent la culture ration de la qualité des productions agri- le joug de systèmes complexes d’usages
du jatropha, du sorgho et autres biocarbu- coles et opportunité pour développer des “coutumiers”. «Il faut de toute urgence
rants à Madagascar, au Mozambique et en activités de transformation des produits de établir de meilleurs moyens pour recon-
Tanzanie. base agricoles, à haute valeur ajoutée. Peut- naitre les droits foncicer», juge la FAO dans
L’Afrique est particulièrement ciblée être même la perspective “d’une augmen- un récent document d’orientation intitulé
par cette explosion d’investissements parce tation de la production alimentaire pour le De l’accaparement des terres à la stratégie
qu’elle a la réputation d’offrir beaucoup de marché national et l’exportation”, estime du gagnant-gagnant.
terrains et une main-d’œuvre bon marché, la FAO. La Banque mondiale, indique qu’ il est
ainsi qu’un climat propice aux cultures, Une étude de l’IFPRI intitulée important que les organismes internatio-
souligne M. De Schutter. Au Mozambique, “Accaparement des terres” par les inves- naux aident les gouvernements africains
en Tanzanie et en Zambie, seuls 12% des tisseurs étrangers dans les pays en à élaborer des cadastres. Quant à l’étude
terres arables sont cultivées. développement : risques et opportu- de l’IIED, elle souligne que ces cadastres
L’Afrique n’a pu attirer jusqu’à présent nités conclut qu’afin de profiter de ce doivent permettre un enregistrement à titre
que des investissements limités pour mettre nouveau phénomène, les gouvernements
en culture ses terres arables. En dépit des doivent être capables de négocier des voir page 34

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 29


PERSPECTIVES
production scientifique liées à l’agriculture

«Une vision pour


ont généralement stagné sur le continent.
Le NEPAD peut, en s’appuyant sur
le PDDAA, fournir aux chercheurs une

l’agriculture africaine»
plateforme, au niveau sous-régional par
exemple, qui permettrait de générer une
masse critique et cohérente. Les instituts de
recherche en Afrique pourraient ainsi plus
Pour Glenn Denning, le NEPAD trace la voie facilement accéder à l’expertise et aux tech-
nologies disponibles à travers le monde. La
à suivre pour un véritable développement de gestion durable des terres et des eaux dans
l’agriculture africaine un contexte de changement climatique doit
être un enjeu central pour les chercheurs.
En outre, les échanges intra-africains pour-
raient être améliorés par des initiatives
visant à moderniser les infrastructures
et à abaisser les barrières aux échanges
transfrontaliers. Le NEPAD devrait aussi
promouvoir et faciliter la constitution de
réserves stratégiques de céréales pour aider
à atténuer les conséquences des pénuries
alimentaires causées par les changements
climatiques et les conflits.

Partagez-vous l’opinion selon laquelle,


pour la majorité des Africains, le NEPAD
reste un projet abstrait et vague?
Un agriculteur contrôle la qualité du maïs qui vient d’être récolté dans l’un de ses champs.  Le NEPAD étant devenu une agence de
 Panos/Jason Larkin développement, sa contribution et sa visibi-
lité devraient s’améliorer. L’agriculture est
d’une grande importance dans le quotidien

G lenn Denning est le directeur du Centre sur la mondialisation et le développement


durable au Earth Institute de l’université de Columbia à New York. Dans cet entretien
accordé à Afrique Renouveau, il évoque le rôle moteur joué par le Nouveau Partenariat pour le
de la plupart des Africains. En s’engageant
de manière professionnelle et déterminée
dans les secteurs de l’agriculture et de
développement de l’Afrique (NEPAD) dans le renforcement du potentiel agricole du continent. l’alimentation, le NEPAD peut devenir un
partenaire privilégié sur les questions de
sécurité alimentaire notamment.
Quelle contribution le NEPAD a-t-il eu raison des doutes. Il est clair que les Mais pour être efficace, l’agence aura
apportée à l’Afrique? meilleures propositions soumises au besoin de personnel et de fonds. Dans les
Je vivais en Afrique quand le NEPAD a été Programme mondial sur l’agriculture et la années à venir, c’est surtout sa capacité à
adopté en 2001 et, depuis, j’ai suivi de près sécurité alimentaire (PMASA)* sont celles obtenir et à conserver le soutien des gouver-
son évolution. Le concept était très perti- qui s’inspirent du PDDAA. D’ailleurs, le nements africains que l’on jugera. La
nent. L’Afrique pouvait enfin parler d’une PMASA a recommandé que les pays non remontée des cours des matières premières
seule voix sur les questions de développe- africains s’inspirent de ce programme. est une opportunité à saisir. Le défi à relever
ment et présenter une vision commune, pour les gouvernements ainsi que pour le
dans le secteur de l’agriculture notamment. Comment le NEPAD peut-il mieux NEPAD consiste à affecter les nouvelles
Ceci a facilité les rapports avec les parte- contribuer au développement de ressources à des investissements qui bénéfi-
naires du développement et notamment l’Afrique? cient aux pauvres, aux victimes de famines et
avec les économies émergentes. En Afrique, l’agriculture reste sous-déve- aux marginalisés du continent. Si cela est fait
Rétrospectivement, je considère que loppée. Avec les politiques et les investisse- efficacement, il y aura tout lieu de célébrer la
le Programme détaillé pour le développe- ments appropriés, le continent pourrait faci- deuxième décennie du NEPAD. 
ment de l’agriculture africaine (PDDAA) lement nourrir ses populations et exporter *Le Programme mondial sur l’agriculture et
a été une réalisation importante [voir ses surplus. Le NEPAD pourrait y contri- la sécurité alimentaire est un mécanisme de
Afrique Renouveau, avril 2011]. Au début, buer en appuyant les partenariats interna- financement multilatéral destiné aux pays en
beaucoup le percevaient comme une struc- tionaux (scientifiques, politiques ou dans le développement, crée à la demande du sommet
ture bureaucratique supplémentaire. Mais domaine des infrastructures) qui favorisent du G20 en 2009. Fin août 2011, il était doté de
ses avis, sérieux et cohérents, sur la manière une meilleure production agricole. Au cours 557 millions de dollars et finançait des projets
de penser et de planifier l’agriculture ont des 25 dernières années, la recherche et la dans 12 pays, dont six en Afrique.

30 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


AFRIQUE NUMERIQUE
Suivi du bétail informatisé
Par Pavithra Rao

À une époque, où la
vitesse prime sur
tout et où la connectivité
en cas de disparition ou de
vol.
Cette technologie
sans fil est partout, la haute pourrait également permettre
technologie est désormais aux agriculteurs de maîtriser
au service des éleveurs dans les épidémies. Ebby Nanzala du
les zones rurales d’Afrique. New Agriculturalist, un magazine
Déjà utilisé pour le suivi des en ligne consacré à l’agriculture
animaux sauvages, le GPS tropicale, en explique le fonc-
(Global Positioning System ou tionnement: «Au moyen d’un
système mondial de localisa- marquage unique de l’animal [les
tion) permet à certains petits et éleveurs] peuvent eux-mêmes
grands exploitants, notamment gérer les données. Si une
au Kenya, au Bostwana et en épidémie se déclare, elle est plus
Afrique du Sud de mieux gérer facile à repérer et à endiguer. »
leur bétail. M. Nanzala ajoute que cette
Le suivi d’un animal s’ef- technologie, bien qu’onéreuse,
fectue après lui avoir fait avaler est cependant moins chère que
un «comprimé» qui permet la perte d’animaux par vol ou par
de le suivre, ou après lui avoir maladie. Il note que le soutien du
implanté une micropuce électro- gouvernement réduirait le coût de
nique ou encore par une tech- ce système de repérage par GPS, Grâce aux systèmes GPS, les éleveurs peuvent identifier avec précision
nique de marquage d’oreille. Une «qui peut être utilisé et réutilisé l’emplacement de leur bétail n’importe où.   Creative Commons/Dohduhdah
fois que l’animal est équipé d’un pendant plus de trente ans.»
tel dispositif, la technologie GPS L’Organisation des Nations application GPS pour téléphone et les soins vétérinaires de leurs
permet de le localiser avec préci- Unies pour l’alimentation et l’agri- mobile qui rappelle aux éleveurs animaux et les tient informés en
sion et d’alerter ses propriétaires culture a parallèlement, créé une les calendriers de vaccination cas d’épidémie.   

Quand les TIC attirent de d’une équipe suisse et d’une 5 millions d’agriculteurs, dont

«grands» investisseurs
équipe de soutien kényane. certains pratiquent l’agriculture
En outre, cette technologie de subsistance et d’autres l’agri-
n’est pas limitée à l’horticulture culture industrielle, constitue un
Par Geoffrey Kamadi et peut être utilisée pour tous foyer d’innovation technologique
types de cultures. pour la communauté agricole.

A u Kenya, les petits


exploitants agricoles
peuvent désormais stocker
suisse pour une agriculture
durable, va progressive-
ment remplacer la tenue
Déjà, le Ghana, le
Guatemala, l’Indonésie, le
Nigéria et le Zimbabwe ont
L’Ouganda utilise aussi
une plateforme mobile de type
«cloud» pour regrouper les infor-
et gérer les données sur la manuelle de registres par exprimé leur intérêt pour cette mations agricoles et les services
teneur en pesticides de leurs une version en ligne qui pourra plateforme particulièrement utile financiers conçus pour les petits
récoltes avant de les exporter, être consultée gratuitement par lorsque les normes de qualité et exploitants, rapporte le Christian
grâce à une plateforme mobile les agriculteurs via un téléphone les exigences de traçabilité pour Science Monitor. C’est ainsi
de type «cloud» qui assure le mobile. les marchés formels posent un que les agriculteurs peuvent
suivi des résidus de pesticides Appuyée par le problème. commander et payer des
dans les fruits et légumes. Selon Gouvernement suisse, la Selon le recueil de réfé- semences et des engrais à partir
le quotidien kényan Business Fondation Syngenta a développé rence électronique 2011 de la de leurs téléphones portables, et
Daily, le logiciel Farmforce, que en 2011 une plateforme de 2 Banque mondiale sur les TIC vendre leurs produits en ayant
l’on doit à Syngenta, la Fondation millions de dollars avec l’aide dans l’agriculture, le Kenya, avec recours au même service.   

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 31


L’évolution de l’agriculture en Afrique
de subsistance. Souvent, ils ne
peuvent pas se payer une assu-

passe par la téléphonie mobile


rance conventionnelle. Selon la
publication en ligne sud-africaine
How We Made It In Africa,
By Nirit Ben-Ari une société kényane a mis au
point une solution simple. Elle
a lancé un produit qui s’appelle
Kilimo Salama («agriculture sans
danger» en swahili) qui protège
les petits exploitants agricoles
contre les conditions météorolo-
giques défavorables telles que les
inondations ou la sécheresse.
Kilimo Salama permet aux
agriculteurs de s’assurer pour le
prix d’un kilogramme de maïs,
de semences ou d’engrais. Pour
être couvert par cette police
d’assurance, il suffit à un exploi-
tant de payer un montant très
faible en plus du prix d’un sac de
semences, d’engrais ou d’autres
intrants. En cas de conditions
météorologiques extrêmes,
la compagnie d’assurance, le
groupe UAP Insurance, couvre les
John Wahngombe (à gauche), agriculteur à Murugaru, Kenya, utilise une application pour téléphone mobile pour intrants pour lesquels l’agriculteur
consulter le prix des produits dans la capitale, Nairobi, avant de vendre ses récoltes à des intermédiaires.  a payé une prime. Le paiement de
 Panos/Sven Torfinn l’assurance se fait au moment de
l’achat d’intrants, par un courtier

A u lieu d’échanger des


potins sur la vie privée
des célébrités, les agricul-
prolifération des services
mobiles et de la baisse des
coûts liés aux données.
deçà du coût de production, qui
les appauvrissent.
C’est à ce niveau qu’e- Soko
qui se sert de l’appareil photo
d’un téléphone portable et d’un
lecteur de codes barres spécial.
teurs africains se servent de Ainsi le logiciel de SMS entre en jeu: des représentants Tous les transferts d’argent sont
leur portable pour partager des e-Soko («marché électronique» d’e-Soko visitent tous les jours 50 effectués par M-Pesa, un service
informations sur la météo, les en swahili) permet aux agricul- marchés à travers le pays pour de micro- financement et de
prix des produits agricoles sur teurs de recevoir des informa- recueillir les prix actualisés des transfert d’argent par téléphone .
les marchés voisins, contrôler tions sur les prix du marché, à denrées. Ces informations sont Une autre innovation utile est
la fécondité de leurs animaux la fois de gros et de détail, de transmises aux centres d’e-Soko, le programme CocoaLink, que la
d’élevage. leurs cultures. Ceci leur permet qui les compressent et les trans- chocolaterie américaine Hershey
La technologie mobile est d’apporter leurs récoltes au bon forment en textos courts qui a mis en place en Afrique de
simple, conviviale, et surtout, moment, d’éliminer les intermé- sont ensuite envoyés à tous les l’Ouest, où 70% du cacao
abordable. Elle permet aux petits diaires et de passer de nouvelles agriculteurs abonnés. Parmi les mondial est produit. Encore une
exploitants agricoles d’améliorer commandes. autres informations fournies par fois, les agriculteurs utilisent des
la qualité de leurs cultures, de Selon Citi 97.3, une radio ce même service on compte la téléphones mobiles, jusqu’ici au
se prémunir contre les pertes basée à Accra au Ghana, sans les météo et des rappels concernant Ghana seulement, pour diffuser
de récoltes et d’argent dues à la informations sur les prix reçus, le labourage et l’ensemence- des informations sur des sujets
sur-ou à la sous-exploitation des grâce aux messages envoyés par ment des champs, l’épandage agricoles tels que la sécurité de
sols et de s’assurer contre les les agents de vulgarisation, les des engrais, le contrôle des l’exploitation, la santé, la préven-
jours pluvieux - littéralement. agriculteurs ignorent souvent mauvaises herbes et la récolte. tion des maladies des cultures,
les prix de vente en vigueur, et la production post-récolte et la
Le marché électronique peuvent par conséquent perdre Une assurance pour le prix d’un commercialisation des cultures.
Depuis l’introduction des des possibilités de vente ou de kilo de maïs Fin 2013, plus de 3 700
systèmes d’informations de l’argent. « Parfois, ce sont les Les habitants des zones rurales agriculteurs étaient abonnés au
marchés mobiles, d’autres intermédiaires qui dictent leurs agriculteurs autonomes depuis service CocoaLink, dont 95%
brevets agricoles télépho- propres prix aux agriculteurs. des générations ignorent souvent étaient des producteurs de cacao
niques ont été déposés dans Ceux-ci acceptent généralement combien il importe de s’assurer dans 15 communautés rurales de
toute l’Afrique en raison de la même les offres insuffisantes, en pour protéger leurs moyens la région occidentale du Ghana.

32 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


Environ 100 000 messages ont génère un calendrier complet que, selon les calculs, il faut un le régime alimentaire, la nutrition,
déjà été envoyés par le biais de de fécondité personnalisée pour minimum de 15 litres par jour les maladies et les affections.
CocoaLink et 40% des culti- chaque bête. pour permettre à une famille de Bien que ces technologies
vateurs abonnés ont suivi des Cette application est égale- dépasser le seuil de pauvreté. simples transforment l’agricul-
formations gérées par la World ment utilisée pour aider les agri- Les autres services proposés ture à petite échelle en Afrique
Cocoa Foundation, une organi- culteurs à accroître leur produc- par iCow comprennent notam- rurale, «les connaissances et le
sation d’entreprises ayant des tion laitière. Selon Green Dreams, ment le suivi de l’alimentation ; savoir-faire propres à l’agriculture
intérêts dans l’industrie du cacao, la première exploitation certifiée l’affichage des coordonnées des africaine ne sauraient se réduire
et qui vise à promouvoir des biologique au Kenya, qui a déve- vétérinaires locaux et les prix des à la messagerie SMS ni être
économies cacaoyères durables. loppé iCow, plus de 1,6 million bovins sur le marché ; la produc- accessibles exclusivement par
de producteurs laitiers au Kenya, tion d’un calendrier consacré au téléphone portable», souligne le
iCow dont la majorité sont des petits veau pour veiller à ce que les veaux Future Agriculture Consortium, un
Une autre innovation vient du paysans, utilisent des méthodes soient élevés suivant les meil- groupe d’organismes de recherche
Kenya, où les exploitants peuvent rudimentaires pour gérer le cycle leures pratiques et puissent ainsi basé en Afrique. «Le véritable défi
désormais suivre les cycles de œstral de leurs vaches et leur atteindre leur potentiel génétique consiste à exploiter la puissance
fécondité individuels de leurs production de lait. optimal, l’établissement d’un calen- de la technologie de communi-
vaches en utilisant l’application Résultat, ces agriculteurs ne drier de vaccination personnali- cation mobile» afin de passer au
mobile iCow. L’application suit peuvent vendre que 3 à 5 litres sable et la fourniture de services niveau supérieur : une agriculture
chaque vache ou génisse et de lait par jour en moyenne alors d’information concernant la santé, africaine ultramoderne. 

Performances du secteur agricole africain

Contribution par sous-région à l’ensemble de Contribution par sous-région à l’ensemble de


la production agricole africaine (valeur) la production agricole africaine (tonnes) 90%
La part du rendement
agricole africain produit
par de petits
19% 28% 16% 26% agriculteurs sur des
78 exploitations de 2,5
milliards 211mn hectares en moyenne.
de $ 9% 14%
Les exploitations
commerciales produisent
26% 28%
18% 16% les 10% restants.

23% 18%
23% 21%
196
milliards 562mn
de $ 7% 9%

14% 14%

33% 38%
Sources: FAO, NEPAD

Key

Afrique centrale Afrique du Nord Afrique de l’Ouest

Afrique de l’Est Afrique australe

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 33


Politique Alimentaire pour l’Afrique Le PDDAA, à l’inverse, ne peut exercer alimentaire, l’UA doit dépasser le stade des
suite de la page 3 qu’une influence morale pour convaincre bonnes paroles et suivre l’exemple de l’UE
ses membres de respecter leurs engage- en obligeant ses membres à contribuer à un
ments. Pire encore: il dépend fortement des fonds agricole commun. La contribution de
Le PDDAA a besoin de fonds bailleurs de fonds pour investir dans les chaque membre pourrait être déterminée
Prenons l’exemple de la PAC, la Politique pays signataires. Il est aussi troublant de en fonction de ses moyens – sur la base du
agricole commune de l’Union européenne constater qu’une proportion importante PIB par habitant, par exemple. Ce fonds
(UE). Ce programme de subventions agri- des budgets nationaux de la plupart des pourrait ensuite servir à réduire la dépen-
coles a été créé pour répondre aux pénuries pays signataires du PDDAA provient des dance du PDDAA vis-à-vis des bailleurs de
alimentaires dont souffrait l’Europe dans bailleurs de fonds. L’Afrique est ainsi à fonds. L’UA a créé une fondation afin de
les années 1950. La PAC dispose à la fois de la merci de la réduction des aides en cas collecter des fonds pour les projets auprès de
moyens financiers - en 2013, elle a englouti de récession économique ou quand les particuliers et du secteur privé.
40% environ du budget de l’UE - et de priorités changent, ou lorsque la situation Il est vrai que pour les pays pauvres,
moyens de pression suffisants pour imposer politique intérieure des pays africains consacrer 10% de leur budget à l’agriculture
ses conditions aux membres qui bénéficient concernés évolue comme l’ont clairement est un objectif ambitieux, compte tenu des
des subventions. Les subventions de l’UE montré les événements au Malawi, au nombreuses autres priorités qui existent.
ont certes des effets néfastes sur les agri- Rwanda et ailleurs. Mais la réussite du secteur agricole permet
culteurs des pays pauvres, mais elles ont L’efficacité du PDDAA dépend avant de réduire les besoins de financement des
permis d’améliorer les revenus des agricul- tout de la volonté des signataires de déployer programmes sociaux de lutte contre la faim
teurs de l’UE et de produire davantage d’ali- les efforts nécessaires. Pour prouver l’im- et la pauvreté. Investir dans l’agriculture est
ments de qualité pour les consommateurs. portance qu’elle accorde à la sécurité donc un très bon calcul. 

L’Agroalimentaire en Afrique principal moteur de l’agriculture afri- deux tiers de la production mondiale de
mythe ou réalité? caine. cacao. L’eau et la terre existent en abon-
suite de la page 23 Il reste du chemin à faire mais dance et l’essor de l’investissement privé
plusieurs atouts sont déjà là. Le Ghana et et l’engagement politique sont des réalités
le Sénégal s’emploient à développer leur désormais incontournables qui offrent des
de développement agricole (FIDA), l’agence production rizicole; les 88 millions d’hec- raisons d’espérer une réelle renaissance
des Nations Unies chargée d’éradiquer la tares de terres disponibles en Zambie se du secteur. Pour la Banque mondiale, le
pauvreté dans les pays en développement, prêteraient bien à la culture du maïs; de secteur agroalimentaire est aussi crucial
a lancé un appel à l’innovation politique leur côté la Côte d’Ivoire, le Ghana et le pour l’Afrique «qu’essentiel pour la sécurité
dans le but de faire des technologies le Nigéria se partagent déjà à eux trois les alimentaire mondiale». 

Mainmise sur les terres africaines? en aucun cas être autorisés à se substituer minières et pétrolières) comme exemple
suite de la page 29 aux obligations des états concernés en applicables aux transactions foncières à
matière de droits de l’homme”, soutient grande échelle.
M. De Schutter. M. De Schutter doute qu’il soit possible
collectif des terres communautaires afin de Des modèles pour ce type de contrat de négocier ou de faire appliquer un tel
protéger les droits fonciers “coutumiers”. idéal, soutenus par une législation nationale code. Il rappelle plutôt l’existence d’un code
M. De Schutter défend l’idée que les instru- adéquate et des principes d’application, ont international des droits de l’homme auquel
ments de défense des droits de l’homme été proposés. Mais, comme le fait remar- peuvent être soumises les transactions
établis au niveau international peuvent quer l’étude de l’IIED, établir des clauses foncières sur de grandes surfaces et qui peut
servir à protéger de tels droits, notamment contractuelles et les faire respecter sont être utilisé pour contraindre les gouverne-
ceux des éleveurs et des indigènes peuplant deux choses qui ne vont pas de pair. L’écart ments à remplir leurs obligations envers
les forêts. entre la législation théorique et la réalité du les citoyens. Les spécialistes s’accordent
L’étude de l’IIED affirme que la terrain peut avoir des conséquences graves sur le fait que les gouvernements africains
majeure partie des acquisitions récentes pour les communautés locales. doivent avoir la volonté et la capacité de
de terres à grande échelle en Afrique Un code de conduite pour les gouverne- faire respecter la loi. “Il est indispensable
passent par l’affermage des terres à des ments hôtes et les investisseurs étrangers de renforcer la capacité de négociation”,
entités étrangères souhaitant les faire pourrait contribuer à garantir que les opéra- insiste M. De Schutter. Et cette capacité
exploiter par des ouvriers agricoles. Elle tions foncières bénéficient aux investisseurs ne peut être seulement celle des gouverne-
recommande aux gouvernements d’in- comme aux communautés locales, suggère ments, ajoute-t-il. Les communautés locales
clure dans les contrats des clauses garan- l’IFPRI, citant l’Initiative pour la transpa- doivent avoir davantage de pouvoirs et les
tissant l’emploi d’une main-d’œuvre rence dans les industries extractives (qui parlements nationaux doivent être impli-
locale. “Les contrats d’affermage ou de soumet les états et les entreprises impli- qués. Une évolution qui, comme beaucoup
vente de terres de grande taille ne doivent qués à certaines normes pour les activités le craignent, pourrait s’avérer difficile . 

34 AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014


AFRIQUE LIVRES LIVRE
West African Agriculture and Climate Change: A
TIC, agriculture et révolution verte en Afrique: Comprehensive Analysis (L’agriculture ouest-africaine et le
le cas du Cameroun: Quel rôle pour les TIC
dans la dynamique de l’émergence agricole
changement climatique : une analyse exhaustive)
au Cameroun? Jerry Laurence Lemogo (Ed Édité par Abdulai Jalloh, [et al.]
Universitaires Européennes, Sarrebruck, Institut international de recherche sur les
Allemagne 2013, 200p. ; broché 61,66€) politiques alimentaires, Washington, DC.,
La palme des controverses, Palmier à huile et États-Unis, 2013
enjeux de développement Alain Rival, Patrice

E
Levang (Editions Quae, Versailles, France 2013,
n Afrique subsaharienne la popula-
102p .; broché 15,00€)
tion atteindra 1,7 milliard en moins
Pour Des Villes Plus Vertes En Afrique Food de 50 ans ; la population ouest-africaine
and Agriculture Organisation of the United Nations
(FAO, Rome, Italie 2013 ; 111p.; broché 27,66€) représentera à elle seule 35% du total. Les
besoins alimentaires et la dépendance
Qualité du cacao Michel Barel (Editions Quae,
Versailles, France 2013,104p ; broché 32,00€) aux ressources naturelles augmenteront.
Toutefois, le changement climatique
Politiques agricoles : suivi et évaluation
imposera des efforts supplémentaires dans
2013: Pays de l’Ocde et économies émer-
gentes: Organisation de Coopération et de la production alimentaire durable et la
Développement Economiques (Editions OCDE, sécurité alimentaire.
Paris, France 2013, 396p.; broché 68,40€) Selon le livre, West African Agriculture
Et si l’agriculture sauvait l’Afrique? Hervé and Climate Change: A Comprehensive
Bichat (Editions Quae, Versailles, France 2012, Analysis, édité par Abdulai Jalloh, Gerald
160p.; broché 15,20€)
C. Nelson, Timothy S. Thomas, Robert
La sécurisation alimentaire en Afrique : enjeux, Zougamoré et Harold Roy-Macauley, étant
controverses et modalités Sandrine Dury, Pierre donné que les pays d’Afrique subsaha-
Janin (Cahiers Agricultures, numéro spécial,
Agence Universitaire de la Francophonie, rienne dépendent principalement de l’agri-
Montréal, Canada 2012, 104p.; 27,00€) culture, le changement climatique pourrait nuiront aux rendements agricoles de 11
Agriculture et Securité (Kipre/Ngbo) avoir des conséquences dévastatrices sur pays ouest-africains, à savoir le Bénin, le
Alimentaire en Afrique de l’Ouest Pierre Kipré, ce secteur. «Le changement climatique, sur Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, la
G-M Aké Ngbo, Collectif (L’Harmattan, Paris, le plan de la variabilité et des moyennes Guinée, le Libéria, le Niger, le Nigéria, le
France 2012, 304p.; broché 29,45€) climatiques à la fois, menace considéra- Sénégal, la Sierra Leone et le Togo, soit une
Cultures pérennes tropicales, Enjeux économ- blement les agriculteurs de la région… surface de 5 millions de km² environ.
iques et écologiques de la diversification [tout comme] il réduit les rendements, Cet ouvrage est le premier d’une
François Ruf, Götz Schroth (Editions Quae,
Versailles, France 2012, 312p; broché 50.00€) les revenus agricoles et le bien-être». Par trilogie consacrée à l’Afrique de l’Ouest,
conséquent, selong les auteurs, ces pays l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe. Avec
Intégration agriculture-élevage en Afrique
soudano-sahélienne: Proposition de modèles
ont identifié des stratégies à long et moyen 442 pages comprenant des graphiques et
pour la gestion intégrée et l’utilisation terme pour agir face à l’impact du chan- tableaux clairs et détaillés illustrant des
durable des terres, ... résidus de culture et gement climatique, comme souligné par la éléments-clefs, cette ressource informative
matières organiques Aimé Landry Dongmo Convention-cadre des Nations Unies sur et éducative complète, saura répondre
(Ed Universitaires Européennes, Sarrebruck,
Allemagne 2011 ; 252p., broché 75,05€) les changements climatiques. aux attentes de ceux qui s’intéressent aux
Publié en décembre 2013, le livre conséquences du changement climatique
Maîtrise de l’espace et développement en
explique, avec force détails, comment les sur l’agriculture dans la sous-région. . 
Afrique. Etat des lieux John O.Igue, Kengne
Fodouop et Jérôme Aloko- N’Guessan (Khartala, conditions météorologiques extrêmes — Pavithra Rao
Paris, France 2010, 348p. ; broché, 26,60€)

RESSOURCES Banque Africaine de Développement


Sécurité alimentaire en Afrique : Enjeux, défis,
FAO
La biodiversité
enseignements www.fao.org/biodiversity/fr/
www.bit.ly/1biQvVt
PNUD FAO
Rapport sur le développement UNCTAD Reconstruire le potentiel alimentaire de
humain en Afrique 2012 : Soutenir l’agriculture biologique en Afrique l’Afrique de l’Ouest
Vers une sécurité alimentaire durable www.bit.ly/1e4SmI6 www.bit.ly/MwzFHu
www.bit.ly/1cmM8Hg
Nouveau partenariat de développement Programme Alimentaire Mondial
Banque Mondiale de l’Afrique: Le PAM en Afrique 2012: les faits, les chiffres
L’Afrique peut contribuer à se nourrir Le Programme Détaillé de Développement de et les partenaires
elle-même l’Agriculture Africaine www.publications.wfp.org/fr/pamenaf-
www.bit.ly/Mwzyvm www.bit.ly/N6YWYS rique2012/

AfriqueRenouveau   Édition Spéciale 2014 35


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