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Wallonie et Bruxelles : Le destin de la Belgique française

Le destin de la Belgique française

Conditions et modalités de l’Union de la Wallonie et de Bruxelles à la France à la suite de la partition de l’Etat belge

Essai de fiction politique ou Ebauche d’un mode d’emploi

A l’usage des Wallons,

des Bruxellois

et des Français

Jacques Lenain

Septembre 2010

Après une brève introduction, nous examinons, en trois parties et douze chapitres (voir le sommaire), successivement :

- les facteurs explicatifs de

la fin inéluctable de l’Etat Belge, et les options qui s'offrent aux Belges de culture française (partie I);

- les conditions de la

séparation de la Wallonie d’avec la Flandre,

et les modalités de son Union souhaitable à la France (partie II);

- Les formes particulières

d’une telle séparation et d’une telle Union pour Bruxelles, et notamment leur dimension territoriale (partie III).

Le texte est librement téléchargeable.

Le texte est provisoire, évolutif. La version publiée ici sera amendée à partir des critiques reçues et en fonction de l’évolution de

la situation.

Des notes complémentaires seront apportées prochainement. Une analyse du projet "D. Ducarme" de Belgique française. Un commentaire de la conception rattachiste de PH. Gendebien. Une esquisse du titre constitutionnel "français" qui pourrait être dédié à la Belgique française.

Pour déposer des observations, critiques, suggestions, questions, contact : jacques- lenain@orange.fr

Introduction

Introduction. Le sort en suspens de la Belgique française

Ce que les Belges ne savent que trop, les Français le découvrent depuis peu :

Belgique(s). La Belgique flamande et la Belgique française. Plus précisément, la nation flamande de Belgique, d’un côté, et, de l’autre, la Belgique «française» de langue et de culture. Cette réalité s’est imposée plus que jamais avec la crise de gouvernement qui affecte l’Etat belge depuis 2007. Pourtant, c’est depuis plusieurs décennies que ces deux parties du même ensemble belge

s’éloignent progressivement l’une de l’autre. Eloignement linguistique, culturel et économique, et par là politique. Cet éloignement a déjà abouti à la quasi-disparition de la nation belge. Parce qu’il ne parait pas pouvoir s’inverser, qu’il se poursuit inexorablement, il met en cause désormais l’existence même de l’Etat belge commun, condamné à disparaître à son tour, plus ou moins prochainement.

a deux

il

y

Le sentiment national belge s’évapore. Il est d’ores et déjà secondaire chez les Flamands, de plus en plus sûrs d’eux-mêmes comme véritable nation, douée pour la prospérité. Leurs élites veulent leur Etat propre, et pour cela mettre fin à la solidarité intra-belge qui leur pèse. Et si ce sentiment est encore mis en avant chez les Belges de culture française, c’est de manière opportuniste. Par les Wallons d’une part, qui attendent avant tout de l’Etat belge la protection sociale que leur pays appauvri ne peut plus leur assurer seul. Et par les Bruxellois d’expression française d’autre part, qui

craignent pour la personnalité et l’autonomie de leur Cité totalement enclavée en pays flamand. Au total, ce sentiment national n’est plus suffisant chez les uns et les autres pour faire obstacle à la poursuite du mouvement de délitement de l’Etat belge, sous la poussée du nationalisme flamand.

Cette crise existentielle de l’Etat belge est désormais aiguë, comme l’atteste les développements politiques de ces années 2007 à 2010. Son organisation fédérale, dont le quart de siècle d’existence a été célébré en 2005, ne parvient pas à le protéger d’une décomposition progressive, lente mais irrémédiable. Cependant, jusqu’à maintenant, cette réalité pourtant menaçante ne paraissait pas encore vraiment inquiétante pour la très grande majorité des Wallons et Bruxellois, qui répugnent à la regarder en face, encore massivement convaincus que l’aptitude des Belges au compromis sauvera la situation une fois de plus. Le régime monarchique belge, en dépit de son inconsistance, fait encore illusion, pour nombre de Belges, et à l’étranger. Illusion entretenue par l’opinion publique belge, dont l’attachement à la Belgique, désormais bien passif côté flamand, à peine manifeste côté wallon, et certes encore expressif à Bruxelles, n’a de réalité, trompeuse, que par faute pour les Belges de pouvoir encore imaginer un autre cadre étatique. Pourtant, les milieux dirigeants flamands, qui aspirent très majoritairement à l’indépendance, de suite pour les uns, à terme pour les autres, poursuivent leur action de sape de l’Etat fédéral, action seulement ralentie par leur volonté de garder Bruxelles et donc leur crainte de la perdre par une démarche trop précipitée.

Les Belges, par la pression nationale flamande, ont déjà franchi les étapes majeures qui rendent le processus de séparation irréversible. Mais celles qui leur restent à accomplir pour aboutir à son achèvement, et donc à la fin de l’Etat belge, par volonté flamande d’y parvenir comme par impuissance wallonne et bruxelloise à s’y opposer, leur restent et nous sont encore cachées. Et donc l’échéance de ce processus nous reste inconnue. Son rythme et son terme dépendent de la prudence flamande, qui s’exprime dans la tentative d’une phase confédérale transitoire, mais qui peut à tout moment basculer dans l’impatience, et de l’inertie wallonne et bruxelloise, qui porte à céder à cette démarche, mais qui peut tout à coup virer en réaction.

Il est temps aujourd’hui de faire l’effort mental de se porter au-delà de cette échéance finale, inéluctable et peut-être prochaine, pour tenter d’imaginer ce que sera, quand il se produira, le processus de partition de la Belgique, non dans son déclenchement, de moment, de cause et de forme aléatoires, mais dans son déroulement et dans ses suites. Ce déroulement devrait obéir à certaines constantes, déjà observées dans d’autres scissions et disparitions d’Etats. Ces suites seront diverses, selon qu’on pense à la Flandre, à la Wallonie et à Bruxelles.

Ce qui nous intéresse ici n’est pas la destinée de la Flandre. Déjà nation, bientôt Etat, pays maritime riche et dynamique, son avenir est assez clair, nonobstant ce que sera sa relation avec Bruxelles et ce que donnera son rapprochement, à terme, avec les Pays-Bas hollandais. C’est le destin de la Belgique de culture française, de la Wallonie et de Bruxelles, qui ont devant elles deux voies principales entre lesquelles il leur faudra choisir, une fois épuisée la tentative confédérale. A prendre ensemble ou séparément, l’une de ces voies, c’est l’indépendance, l’autre, c’est la France.

La première voie, l’indépendance, serait-elle raisonnablement possible pour la Wallonie, qui n’a plus d’autonomie financière, et pour Bruxelles, qui n’a pas d’autonomie territoriale ? Et cette indépendance serait-elle plus crédible à deux, par le moyen d’une union wallo-bruxelloise ?

La seconde voie, l’Union à la France de la Wallonie, et aussi de Bruxelles, pourrait permettre de surmonter la dépendance financière de la Wallonie comme d’atténuer la dépendance territoriale de Bruxelles. Mais elle aurait pour contrepartie une autre forme de dépendance, envers l’Etat français alors, dont il faut voir si elle serait ou non plus contraignante que celle assumée présentement vis-à- vis de l’Etat belge et de sa partie flamande.

C’est cette double interrogation :

- comment pourrait et devrait se passer la partition de l’Etat belge ?

- quelle voie nouvelle la Wallonie et Bruxelles pourraient et devraient-elles prendre ?

qui fait l’objet ci-après d’une esquisse de réponse.

Les encore incrédules pourront penser qu’il s’agit là d’un essai de fiction politique sur les suites imaginaires d’une partition improbable. Les déjà convaincus sont invités à y voir l’ébauche d’un mode d’emploi d’une partition attendue.

Nous examinons, en trois parties et douze chapitres, successivement :

- les facteurs explicatifs de la fin inéluctable de l’Etat Belge,

et les options qui s'offrent aux Belges de culture française (partie I);

- les conditions de la séparation de la Wallonie d’avec la Flandre,

et les modalités de son Union souhaitable à la France (partie II);

- Les formes particulières d’une telle séparation et d’une telle Union pour Bruxelles, et notamment leur dimension territoriale (partie III).

Nous soulignons les situations contrastées de la Wallonie et de Bruxelles. Et pourquoi cette opposition qui fait obstacle au maintien, après l’indépendance du nouvel Etat flamand, d’une Belgique résiduelle sous la forme d’un Etat souverain wallo-bruxellois. Combien la dépendance financière de la Wallonie à l’égard de la Flandre exigera une solution alternative après le retrait du nouvel Etat flamand, qui ne pourrait venir de cet hypothétique Etat wallo-bruxellois. Et comment la dépendance territoriale de Bruxelles, devenue séparée de cette même Flandre par une frontière d’Etat, devrait être réduite, d’une manière ou d’une autre.

Nous voulons surtout faire apparaître qu’il existe, en ce crépuscule de l’Etat belge, un lendemain pour les Wallons et les Bruxellois. Un avenir évident pour la Belgique française, l’Union avec la France. Solution de raison, car seule solution viable de substitution qui, en faisant succéder l’Etat français à l’Etat fédéral belge, permettrait de conserver l’essentiel de l’ordre juridique belge (constitutif de l’identité des Wallons et de Bruxellois), de garantir la continuité du système belge de protection sociale des Wallons (par le maintien des financements de solidarité), et de contribuer au desserrement territorial de Bruxelles (en soutenant un dispositif semblable à celui mis en œuvre dans le passé pour Genève).

Une Belgique française dont les deux entités constitutives, wallonne et bruxelloise, seraient pleinement autonomes dans la République française, tout autant et plus encore qu’elles le sont aujourd’hui dans le Royaume belge. Affirmation qui sera surprenante pour beaucoup et qui pourtant n’est point difficile à démontrer.

Une Belgique qui pourrait enfin accepter pleinement sa personnalité française, linguistique et culturelle, des Franco-belges qui abandonnerait donc l’affreux vocable de «francophone» pour se définir. Des Franco-belges, qui, avec la qualité de citoyen français, disposeraient d’un statut honorable et compatible avec la qualité maintenue de Wallon et de Bruxellois. Enfin, une Belgique française qui apporterait à la République un supplément de valeur, profitable à l’une comme à l’autre.

Les peuples sont souvent responsables, par méconnaissance ou simple négligence, de ce qui leur arrive de mauvais. Le présent document exprime la vue d’un Français sur la question belge et le sort préférable de la Belgique française. Il est destiné aux Wallons et aux Bruxellois qui, s’interrogeant avec inquiétude sur les lendemains incertains d’une partition menaçante,

mésestiment les capacités de la France à contribuer à la solution qu’ils attendent. Il s’adresse aussi aux Français qui découvrent la question belge, s’y intéressent, et souhaitent prendre la mesure de son importance pour la France.

Le présent document peut être reproduit et transmis librement, dans son intégralité, sous la réserve d’en respecter l’intégrité. Il est également possible de le reproduire et de le transmettre en partie, à la condition que l’intégrité de cette partie soit respectée et que sa source soit clairement identifiée.

sommaire détaillé

Introduction. Le sort en suspens de la Belgique française.

I-La fin de l’Etat belge

1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois.

A. Les Belges, l’Etat belge et les deux Belgique(s)

1Les Belges 2L’Etat de la jeune Nation belge 3L’Etat belge, le mouvement flamand et la bipolarisation linguistique 4De la bipolarisation linguistique à la séparation linguistique 5De la séparation linguistique à la ségrégation linguistique 6De la ségrégation linguistique à la division nationale : Flamands, Wallons,…et Bruxellois 7Bruxelles, obstacle ultime et majeur à l’achèvement de la division nationale et étatique

B. L’Etat fédéral, tentative illusoire de réponse à la question belge

8La traduction politique de la division nationale : la scission de toutes les structures «belges» 9De l’Etat unitaire à l’Etat fédéral : une tentative ultime d’adaptation 10Bruxelles, troisième membre, disputé, de la Fédération belge 11Un fédéralisme de plus en plus conflictuel et finalement illusoire 12La phase confédérale, antichambre de la scission 13Et maintenant ? Et après ?

1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve.

A. La Belgique fédérale, un édifice complexe et fragile

1Le territoire et la population belges : un petit pays, très peuplé 2La structure fédérale d’un Etat faible 3Les trois Régions fédérées : Flandre, Wallonie et Bruxelles 4Les trois Communautés fédérées : «flamande», «française» et «germanophone» 5Les communes à régime linguistique spécial 6Les enjeux institutionnels actuels en rapport avec les minorités linguistiques 7La répartition des pouvoirs et des compétences entre les entités belges 8Les autres collectivités territoriales belges

B. L’économie, les finances publiques et les infrastructures à l’épreuve de la désunion

9L’économie belge au regard de la perspective de la partition 10Les finances publiques, par entités : des caractéristiques qui minent l’Etat belge 11La sécurité sociale belge, un bien encore commun (provisoirement) à tous les Belges

12Les transferts financiers, via l’Etat fédéral, de la Flandre à la Wallonie 13Les principales infrastructures belges en cause en cas de partition

1.3 La partition inéluctable de l’Etat belge. Voies et moyens.

A. Les ultimes facteurs de décomposition à l’œuvre

1Une construction fédérale bi-nationale unique, fondamentalement instable et condamnée 2Un processus de démembrement de l’Etat belge qui se poursuit inexorablement 3La portée essentielle et pressante des dernières revendications flamandes 4La capacité de résistance limitée et friable des Wallons et des Bruxellois 5Un environnement européen faussement stabilisateur 6La réalité belge, une réalité hier encore masquée sur la scène européenne et internationale

B. La phase confédérale, antichambre de la partition

7De la nation flamande à l’Etat flamand : un objectif commun et une stratégie hésitante 8En face, l’ultime pouvoir, explosif, de blocage des «francophones» 9La poursuite de la transformation, irrésistible, de l’Etat fédéral en structure confédérale 10L’échec probable de la volonté flamande de renforcement du carcan bruxellois 11Du piège confédéral à la scission inévitable 12Le déclenchement du processus et les parties à la scission 13La conduite du processus de partition : un pilotage à trois, sous forte contrainte

1.4 Belges et Français, le choix de raison pour les Wallons et les Bruxellois.

A. Pour les Wallons et les Bruxellois, que faire ?

1Des identités qui fondent une volonté légitime d’auto-administration 2L’incapacité des «francophones» belges à se considérer comme un peuple unifié 3Une indépendance déraisonnable, ensemble comme séparément 4Le choix de raison d’un ralliement à la France 5Les trois formes d’union possibles 6L’atout complémentaire de l’alliance avec la France dans la négociation de la partition

B. La France, seul cadre d’accueil pertinent de la «Belgique française»

7Des idées fausses sur une France «jacobine», qui n’existe plus 8Un cadre constitutionnel français souple et permissif en matière d’autonomie 9Des réalités institutionnelles et politiques favorables aux autonomies loco-régionales 10Un double statut spécial d’autonomie pour la Wallonie et Bruxelles dans le cadre français 11Des capacités financières françaises suffisantes pour honorer l’obligation de solidarité 12Des logiques de solidarité naturelles dans le cadre français 13L’intérêt discret mais certain de la France pour la Belgique française 14L’acceptabilité politique d’un Belgique française autonome

II-L’avenir de la Wallonie

A. Un véritable pays wallon, en déclin persistant après un passé exceptionnel

1La Wallonie, un morceau de romanité séparé malencontreusement de la France 2Une identité wallonne véritable 3Une identité pourtant insuffisante pour former une nation 4Une histoire économique prestigieuse, mais qui appartient totalement au passé 5L’autonomie wallonne, réponse insuffisante à l’assurance flamande et au déclin économique 6Une Région wallonne toujours structurellement appauvrie malgré l’autonomie acquise 7Les conséquences générales de l’échec économique de l’autonomie wallonne

B. Un avenir wallon inquiétant, tant dans le cadre belge qu’en dehors

8Des capacités propres de rebond insuffisantes pour pouvoir redresser la situation 9Une Région wallonne désormais structurellement sous dépendance financière 10La menace d’une stratégie flamande d’assistance réduite, régressive et différenciée

11Une impasse en perspective, à s’en tenir aux orientations actuelles

2.2 La séparation de la Wallonie d’avec la Flandre.

A. Les conséquences de la scission pour les territoires et les personnes

1La délimitation de la frontière avec le nouvel Etat flamand 2Des conséquences incertaines pour le Brabant et le Luxembourg wallons 3Des conséquences contraires pour les personnes, selon les options choisies 4Les droits de la minorité «néerlandophone» de Wallonie 5Le sort de la minorité wallonne et de l’autre minorité «francophone» de Flandre 6L’avenir de la Communauté «germanophone» de Wallonie

B. La partition des structures fédérales et le partage des biens fédéraux

7Les principes et méthodes de partition et de partage 8La partition des services publics fédéraux 9La partition des autres organisations et institutions de niveau central 10Le partage des biens et des dettes, des droits et obligations de l’Etat fédéral 11Le cas particulier de la dette financière publique fédérale

2.3 L’Union de la Wallonie avec la France.

A. Les raisons et les formes possibles de l’union entre la Wallonie et la France

1L’Union avec la France, une solution d’évidence, mais encore masquée 2L’union-association, une formule utile mais insuffisante 3L’union-intégration, une solution entièrement compatible avec l’autonomie wallonne 4Une solution qui conforterait aussi les droits des minorités «linguistiques» wallonnes

B. L’autonomie wallonne dans le cadre français

5Les fondements constitutionnels de l’autonomie wallonne 6Le droit applicable aux Wallons, fondamentalement distinct du droit français 7La permanence des institutions politiques et publiques wallonnes 8Le nouveau positionnement du pouvoir judiciaire ex-belge 9Le sort des ex-services publics fédéraux, entre Etat français et entité wallonne 10Le maintien des organismes et des prestations de Sécurité sociale de l’ex-Belgique 11Le sort des autres organismes ex-fédéraux et ceux de compétence «nationale» 12Le sort principalement wallon des compétences et moyens de l’ex-Communauté française 13Le maintien sous maîtrise wallonne des ressources régionalisées 14La consolidation des financements publics de solidarité 15La permanence confirmée de la société et de l’identité wallonnes 16La Wallonie et Bruxelles ensemble dans l’Union avec la France

2.4 Un renouveau wallon par l’Union.

A. Un soutien exceptionnel de la France à la Wallonie

1Un effort de solidarité complémentaire exceptionnel

2Un Plan pour la Wallonie et le nord-est français

3Infrastructures physiques/moyens de transport et de mobilité 4Autres infrastructures et cadre urbain des zones défavorisées

5Formation/universités/recherche/technologies

6Une ville nouvelle en Brabant wallon

B. Une Union mutuellement profitable

7Les conditions gagnantes de la Wallonie en France 8La Wallonie française et le nouvel Etat flamand 9La Wallonie française et Bruxelles 10La Wallonie, un atout exceptionnel pour la France

III-Le devenir de Bruxelles

3.1 Bruxelles aujourd’hui, une cité unique, mais subordonnée et prisonnière.

A. Bruxelles, une entité profondément originale

1Le contexte historique et géopolitique créateur de l’exceptionnalité bruxelloise 2Bruxelles, une entité politique, administrative et urbaine singulière 3Un territoire bruxellois particulièrement exigu parce que très disputé 4L’insularité territoriale bruxelloise, une situation unique au monde 5Le dilemme flamand face à Bruxelles et à ses limites territoriales 6La personnalité bruxelloise, Cité de culture très majoritairement française en pays flamand 7La situation incertaine du groupe minoritaire «néerlandophone» de Bruxelles 8Les deux autres groupes minoritaires bruxellois 9L’autre groupe minoritaire, menacé, les Bruxellois «francophones» de la périphérie 10L’affrontement entre Bruxellois «francophones» et autorités flamandes en périphérie 11Le statut de la Région, reflet de l’enjeu bruxellois 12La traduction institutionnelle des droits propres des Bruxellois «néerlandophones» 13Une Cité aux fonctions supérieures exceptionnelles 14Une agglomération prospère et une Région inégalitaire 15Une double appartenance linguistique unique en Europe pour une aussi grande ville

B. La subordination aiguë de Bruxelles

16Un enclavement multiforme et volontairement non viable pour Bruxelles 17Des infrastructures entièrement sous contrôle flamand 18Un emprisonnement territorial qui est aussi de portée juridique et donc «personnelle» 19Une vie économique asservie, des ressources publiques détournées 20Des finances publiques sous très forte contrainte 21Une cité disputée, dernier ancrage de l’Etat belge

3.2 Le bon choix des Bruxellois pour Bruxelles, nouvelle entité.

A. Les options pour Bruxelles sont nombreuses, très peu sont viables

1Un grand nombre d’options à examiner 2Une entité intégrée à la Flandre (1) 3Un Etat commun avec la Wallonie (2) 4Une Ville-Etat «indépendante» (3) 5Un «District» de l’Union européenne (4) 6Un condominium, soit wallo-flamand (5), soit franco-flamand (6), soit tripartite (7) 7Deux options seulement se détachent

B. L’union de Bruxelles à la France, avec la Wallonie, le seul choix pertinent

8Rappel des formes possibles de l’Union avec la France 9Le choix possible, bien que contestable, de l’union-association 10Le seul choix raisonnable, bien qu’incertain, de l’union-intégration 11Le meilleur de l’union-intégration, le statut spécial d’autonomie 12Bruxelles, Ville-Libre, en Belgique française

3.3

La frontière territoriale de la nouvelle Bruxelles.

A. L’inévitable remise en cause des limites actuelles de la Région de Bruxelles

1Des limites actuelles déjà incohérentes dans le cadre de l’Etat belge 2Des limites qui, inchangées, ne pourraient être assimilées, demain, à une frontière d’Etat 3Des limites incompatibles, en l’état, avec les besoins fonctionnels de la nouvelle entité 4Le respect de la volonté d’appartenance des populations de l’agglomération bruxelloise 5La concrétisation de la souveraineté fonctionnelle de la nouvelle entité bruxelloise 6Le cas genevois, modèle de prise en compte des nécessités territoriales d’une vraie autonomie 7Un autre «précédent» exemplaire, le droit d’accès de la Slovénie à la mer internationale 8Le poids variable des principes internationaux et des exemples étrangers

B. La fixation du territoire et de la frontière de la nouvelle entité bruxelloise

9La mise en œuvre du droit d’appartenance des populations de la périphérie bruxelloise 10La maîtrise par la nouvelle entité bruxelloise des moyens de son autonomie fonctionnelle 11La combinaison des critères d’appartenance linguistique et d’autonomie fonctionnelle 12Un schéma de transfert réaliste avec des résultats d’ensemble raisonnables 13Les conditions à réunir pour l’aboutissement de la procédure de décision

3.4 Un statut nouveau pour Bruxelles, Ville-Libre en France.

A. Le statut d’autonomie de Bruxelles avec la France

1Un statut d’autonomie externe pour Bruxelles, Ville-libre, plus fort que dans le cadre belge 2Bruxelles et la France, dans le cadre de l’union-intégration 3Un régime bruxellois d’autonomie interne simplifié et plus efficace 4Un rôle renforcé de «Capitale» de l’Europe 5Des liens renouvelés avec la Wallonie 6Des rapports spéciaux avec la Flandre 7Un nouveau statut favorable au développement de Bruxelles et au bien-être des Bruxellois

B. La prise en compte de la dimension «néerlandophone» de Bruxelles

8Le maintien des droits généraux des «néerlandophones» bruxellois 9Le cadre politique et institutionnel rénové de la communauté «néerlandophone» bruxelloise

10Le système éducatif néerlandophone à Bruxelles 11L’administration de la justice en langue néerlandaise à Bruxelles 12Les autres institutions publiques bruxelloises et le néerlandais 13Les autres formes d’expression et de communication en néerlandais à Bruxelles 14Vers un cadre linguistique bruxellois au moins équivalent au modèle suisse

Conclusion. La Belgique française …après la Belgique.

ANNEXES

A.1 Territoires des Communautés et Régions de Belgique (cartographie) A.2 Territoires à minorité linguistique protégée en Belgique (cartographie) A.3 Territoires et infrastructures de Bruxelles et de sa périphérie (cartographie) A.4 Territoires et populations à rattacher à Bruxelles (descriptif)

I-La fin de l'Etat belge

1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois. 1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve. 1.3 La partition inéluctable de l’Etat belge. Voies et moyens. 1.4 Belges et Français. Le choix de raison pour les Wallons et les Bruxellois.

1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois.

De par la langue, il y a deux Belgique(s) depuis quinze siècles. Une Belgique germanique, depuis longtemps de langue néerlandaise, et une Belgique latine, depuis longtemps de langue française. Sans que cette dualité linguistique nuise, pendant longtemps, à l’unité politique de l’espace belge, tant que la langue n’était pas le principal moyen d’identification de ses habitants et que la langue française était acceptée comme la langue commune des élites et des institutions. Depuis quelques décennies, il en va tout autrement. La division politique de l’espace et de la population belges, au fil des deux derniers siècles, sur le seul fondement de l’appartenance linguistique, a débouché sur l’existence de deux entités de nature quasi-nationale. L’entité flamande, nation en voie d’émancipation totale. Et celle qui, incertaine sur son identité parce que n’osant encore se qualifier de française, se nomme frileusement «francophone». L’affirmation de ces deux Belgique(s) et leur opposition grandissante ont fait avorter le projet « national» belge et mettent désormais en péril l’existence même de l’Etat belge (A). Sa transformation, récente, en Etat fédéral ne peut enrayer le processus de division nationale et étatique, qui se poursuit inexorablement (B).

A. Les Belges, l’Etat belge et les deux Belgique(s) Pendant des siècles, l’existence des deux souches linguistiques de la population de l’espace belge aura peu d’impact sur son unité culturelle et sociale et sur son organisation politique et territoriale. Il en va tout différemment depuis un siècle et demi. Et cette transformation a conduit à la division nationale de la Belgique, déjà latente dès la création de l’Etat belge, au XIXème siècle, et désormais avérée en ce début du XXIème siècle.

1Les Belges Belge, c’est d’abord le nom latin donné aux tribus gauloises implantées entre le Rhin et la Seine. Cette Gaule belgique est romanisée, puis christianisée, comme toute la Gaule. Avec les invasions germaniques et la fin concomitante de l’Empire romain, au Vème siècle, le peuplement de l’espace belge, au sens contemporain de ce terme, qui correspond seulement à une partie septentrionale de cette ex-Gaule belgique, perd son unité linguistique et culturelle, essentiellement latine après avoir été gauloise. Depuis lors, ce peuplement est dual, organisé de part et d’autre de l’ancienne voie romaine allant de Boulogne à Cologne, avec au nord une population de parlers germaniques (diverses variétés de bas-allemand), et au sud une autre de parlers gallo-romans (langues d’oïl). Au nord, alors peu peuplé, les conquérants Germains, Francs et autres (Frisons, Angles, Saxons, Danois,…), ont pris le dessus démographiquement et linguistiquement. Au sud, qui est resté plus peuplé et mieux romanisé et où ils sont restés minoritaires, ces conquérants, tout en conservant l’essentiel des pouvoirs politiques, ont été progressivement absorbés culturellement par la population romane en place. D’autant mieux que les sièges des évêchés qui exerçaient leur compétence sur l’entièreté du territoire de l’actuel Belgique étaient tous implantés en pays gallo- roman (Tournai, Cambrai, Liège), tout comme les premiers rois francs mérovingiens. C’est ainsi que s’est formée cette limite territoriale et linguistique est-ouest, qui va de Maastricht à Courtrai, de Liège à Lille, limite qui a peu évoluée pendant ces quinze siècles derniers. Au Nord, les terres basses, largement réunies autour de l’Escaut et de la basse Meuse, en partie peu à peu conquises sur les eaux et colonisées par les populations germaniques ou germanisées, linguistiquement définies par la suite comme «néerlandophones» (locuteurs d’un regroupement de divers parlers dialectaux semblables). Au Sud, les terres plus élevées, entre moyenne Meuse et

Ardennes, de vieille implantation humaine, échues aux populations restées, redevenues ou devenues latines, et qui seront ultérieurement qualifiées linguistiquement de «francophones» (avec une forte dominance de parlers romans locaux). Pendant longtemps, cette réalité linguistique n’a joué aucun rôle politique déterminant. Les successeurs des colonisateurs Francs ont d’abord dominé l’espace belge comme le reste de la Gaule et comme une grande partie du monde germain. Cependant, la division de l’Empire franc

carolingien, au IXème siècle, va engendrer progressivement une polarisation fondamentale des

territoires et des populations entre deux nations, déjà sous-jacentes, la France (en substitution de la Gaule) et celle que les Français nommeront l’Allemagne (et qui s’appellera longtemps «Empire romain germanique»). Cette division va séparer, pour des siècles, la Belgique franque (Belgique franque ici entendue comme le territoire de l’actuel Belgique, partie de l’éphémère Lotharingie qui sera absorbée très rapidement par l’Empire germanique) de la Gaule franque, devenue Royaume capétien un siècle plus tard. Et la partie romane de cette Belgique sera pour l’essentiel ainsi séparée de la Gaule capétienne et latinisée, pour des siècles, alors que sa partie flamande (au sens historique du terme) y restera, elle, attachée, pendant des siècles aussi, bien qu’essentiellement germanique. On voit donc que la traduction territoriale de cette division du monde Franc aura été sans lien immédiat et direct avec les limites propres aux deux ensembles linguistiques, latin et germain, et à leurs sous-ensembles (parlers locaux), bien que la France aura vocation à rassembler le premier (dans l’espace historique et géographique gaulois) et la Prusse l’occasion de réunir le second (en compétition avec l’Autriche). De même, nombre des entités féodales, comtés, duchés, principautés et autres seigneuries, qui se partageront l’espace belge, et ce jusqu’à la Révolution française, ignoreront la limite linguistique entre le nord germanique et le sud latin, comme il en allait des circonscriptions religieuses. Car ces entités étaient plutôt structurées selon des axes nord-sud, axes de communication dominants, comme il en est de l’orientation des deux grands fleuves précités qui traverse cet espace, l’Escaut et la Meuse. Le Comté de Flandre, fief du Royaume de France (le Comte de Flandre était un des douze hauts personnages du Royaume qui participaient de droit au couronnement du Roi capétien), et qui le restera jusqu’au XVIème bien que particulièrement rétif à cette suzeraineté, situé à l’ouest de l’Escaut moyen et aval, certes de parler flamand dominant, englobait des territoires septentrionaux de parler picard (la Flandre «française», mais aussi l’Artois

et le Hainaut à certaines périodes). Le Duché du Brabant, implanté à l’est du même Escaut, partie

de l’Empire germanique, majoritairement germanophone (parler brabançon), comportait une partie méridionale de parler wallon. Quant au Comté de Namur, essentiellement francophone (wallon) il avait une petite composante germanophone (brabançon). Et la Principauté de Liège, cœur de la future Wallonie, appuyée sur la moyenne Meuse, dans l’Empire elle aussi, largement francophone (wallon et picard), régentait des contrées peuplées de néerlandophones (pays limbourgeois). En marge, le Duché ardennais du Luxembourg et les Seigneuries religieuses de Malmédy/Stavelot, étaient tout aussi bilingues (francophone/germanophone). L’allégeance allait à la personne du suzerain, garant de la sécurité des gens et des biens et de la stabilité des droits locaux, qui

partageait la religion chrétienne de ses sujets, lesquels ne pouvaient en avoir une autre, suzerain qui connaissait et reconnaissait la langue que ses sujets pratiquaient, quelle qu’elle fut, latine ou germanique. Dans l’espace belge, les parlers populaires, germaniques et romans, étaient multiples : au nord, flamand occidental et oriental, brabançon septentrional et méridional, zélandais, limbourgeois ; au sud, picard, wallon, champenois, lorrain ; et, à l’est, le luxembourgeois. Mais les suzerains, leurs cours et leurs administrations, les institutions religieuses dirigeantes, les pouvoirs urbains, les milieux marchands, autrement dit les élites urbanisées d’une manière générale, s’exprimaient aussi,

y compris en pays germanophone, en roman, en français, langue du savoir et du droit, langue

administrative officielle, qui prit progressivement la suite du latin, notamment à compter des XIIIème et XIVème siècles, période de grande influence du Royaume de France. Ce qui n’empêchera pas l’affirmation des parlers néerlandais et donc leur autonomisation aux marges de l’ensemble germanophone.

Ces entités féodales, mi-romanes, mi-germaniques, largement tournées vers la Mer du Nord et situées au sud du Rhin furent peu à peu rassemblées, d’abord et principalement sous direction flamande, brabançonne ou liégeoise. Alliances dynastiques ou urbaines progressivement fondatrices d’une conscience commune. Puis elles le furent complètement, à compter du XIVème siècle, sous direction «bourguignonne», c’est à dire française (les ducs de Bourgogne sont des princes capétiens), à la notable exception de la principauté ecclésiastique de Liège, qui sauvegardera avec peine son autonomie. Rassemblement qui comprenait donc, côté français, le plus gros de la Picardie du nord avec l’Artois, mais pas la Picardie maritime et la Picardie méridionale, ni la Cité de Tournai. Ces entités formèrent, ensemble avec celles, également à forte inclinaison maritime, situées au nord du Rhin, toutes de parler bas-allemand (hollandais, saxon) et tôt placées dans la mouvance de la Hollande, les grands Pays-Bas «bourguignons». Un large ensemble, de la Somme à la Frise, de la Mer du Nord aux Ardennes, et dont l’unification (hors la Principauté liégeoise) consacra, par étapes, le rôle administratif central de Bruxelles (pourtant de moindre prospérité que Bruges, Gand ou Anvers). Une construction dynastique «bourguignonne» qui, malgré son origine française, échappait à l’emprise du Royaume de France, tout comme à celle de l’Empire germanique, et qui aura une politique presque constamment anti-française. Ce qui détachera pour longtemps de la France la Picardie du nord, alors solidaire de l’espace belge, tout comme ce qu’on appellera tardivement la Wallonie. Un ensemble particulièrement prospère et créatif, notamment par ses provinces et villes maritimes, flamandes, brabançonnes et hollandaises, et qui fut de grande influence en Europe du nord. Ce rassemblement des Pays-Bas passa, à la fin du XVème siècle, de la maison «bourguignonne» à la maison «habsbourgeoise», avec Charles-Quint, qui en acheva l’unification territoriale et politique. Dernier grand-duc «bourguignon» (né flamand à Gand, il abdiqua à Bruxelles ; polyglotte, il fut éduqué en français picard/wallon et s’exprimait principalement dans cette langue dans l’exercice de ses fonctions souveraines aux Pays-Bas), et en même temps prince autrichien par ascendance, souverain espagnol par héritage, et devenu empereur germanique par influence, il obtint l’abandon définitif par le Roi de France de sa suzeraineté sur le comté de Flandre, ainsi que sur l’Artois et les Cités de Tournai et de Cambrai. A peine réuni, tout juste centralisé par des institutions communes implantées à Bruxelles, dans le respect des autonomies toujours détenues par les «Etats» provinciaux et les grandes villes, cet ensemble des Pays-Bas éclatera avec la grande scission religieuse du XVIème siècle. A l’issue de la guerre quasi-séculaire qui s’ensuivra, naîtrons les Pays-Bas septentrionaux, devenus protestants et placés alors et définitivement sous direction hollandaise, et les Pays-Bas méridionaux, restés catholiques et transférés sous domination espagnole, Liège conservant son autonomie, toute relative. De même que l’Espagne, les Pays-Bas méridionaux émergèrent de cette crise profondément affaiblis, économiquement et culturellement, et pour longtemps, notamment leurs parties flamande et anversoise. Bornés au nord par le nouvel Etat hollandais des Pays-Bas septentrionaux, en plein développement, ils furent contraints de lui céder une partie du Brabant (Brabant septentrional) et du Limbourg (Limbourg mosan). Bornés au sud par le Royaume de France et ses provinces picardes, champenoises et lorraines, ils durent par la suite lui abandonner l’Artois, puis la Flandre d’expression française et le Hainaut occidental, avec Cambrai, et aussi le sud du Luxembourg (Louis XIV, XVIIème siècle). Mais l’hostilité des autres puissances européennes et l’inaction des derniers rois capétiens empêcheront finalement la France d’aller plus avant. Ainsi territorialement définis, ces Pays-Bas du Sud, devenus «autrichiens» (début du XVIIIème siècle), ont donc vécu rassemblés sur plusieurs siècles, même si ce fut durablement sous emprise étrangère, et se considérèrent pour cela aisément, et tout du moins leurs milieux dirigeants et cultivés, comme formant, avec le pays liégeois, une «nation de nations», chacune d’elles conservant ses droits et usages «locaux». Comme les échanges économiques, l’art, l’architecture, la peinture, la littérature et d’autres éléments culturels y seront à la fois propres et communs, malgré leur double polarisation Nord-Sud, «flamande» (terme qui désignera de plus en plus tous les néerlandophones) et «wallonne» (terme employé pour désigner tous les «francophones» non Français), et les influences extérieures qui auront été intégrées, notamment les influences

françaises. Ces Pays-Bas méridionaux, ensemble avec Liège, se réapproprièrent tardivement le nom de Belgique pour se désigner. Ils étaient les «Etats belgiques», toujours placés sous une autorité de source étrangère, représentée à Bruxelles (sauf pour Liège) et dont la langue administrative commune était le français. Au Nord, ce français d’administration coexistait avec les parlers néerlandophones, non encore unifiés, et au Sud avec les parlers romans encore vivaces, et aussi avec le parler germanique luxembourgeois.

2L’Etat de la jeune Nation belge Une première révolte anti-autrichienne (1789), traduction de l’émergence d’un sentiment national belge désormais distinct du sentiment de fidélité monarchique, aboutit à la proclamation de l’indépendance des «Etats belgiques et liégeois réunis». Création éphémère qui fut suivie, en pleine Révolution française, d’une annexion temporaire par la France de l’espace belge (et bien au-delà). Période brève (23 ans, 1792-1815) mais aux conséquences considérables, au cours de laquelle furent détruits les anciens cadres juridiques hérités des temps féodaux, assurée l’unité administrative du pays, Liège comprise, au sein de la République puis de l’Empire français, et dont la Belgique a hérité l’essentiel de son organisation administrative et les principes de son droit interne. Période qui sera aussi marquée par une nouvelle progression du français standard, y compris dans les milieux dirigeants néerlandophones flamands et brabançons. Suite à la défaite et au déclin de la France au terme des entreprises napoléoniennes, l’entité belge fut annexée, une seconde fois, par la Hollande, avec l’appui des quatre grandes puissances européennes (Angleterre, Prusse, Autriche, Russie). Mais pour une période tout aussi temporaire (15 ans, 1815-1830). Cette tentative éphémère de reconstitution de Pays-Bas unifiés sous l’égide de la Hollande, unificatrice des Pays-Bas septentrionaux deux siècles et demi auparavant, pris fin en 1830 après une révolte bruxelloise anti-hollandaise et anti-protestante, révolte soutenue tant par les élites flamandes et brabançonnes (conservatrices/catholiques) que bruxelloises et wallonnes (libérales/bourgeoises). L’Etat des Belges, souverain, s’est donc imposé en 1831 (avec le concours d’une intervention militaire française). Après plus de quatre siècles de protectorat étranger. Ce nouveau Royaume, qui correspond pour l’essentiel aux Pays-Bas méridionaux (avec la perte définitive, actée en 1839, de la Flandre zélandaise, du Limbourg mosan et du Luxembourg central et oriental), est donc l’héritier territorial direct des anciens Pays-Bas autrichiens auxquels reste agrégé définitivement le pays liégeois. Il rassemble des populations ayant beaucoup en commun, du fait d’un espace belge aux limites identifiées, de liens économiques constants, d’une longue histoire partagée, du ciment que constitue encore une forte culture catholique hostile à la fois à la Hollande protestante et à une France considérée comme a-religieuse, de l’unité administrative récemment acquise. Des populations qui, poussées par leur élites dirigeantes, voudront bien se considérer comme formant un peuple, le peuple belge, malgré une certaine nostalgie persistante pour la France en Pays wallon. Ce nouvel Etat, unifié et centralisé, est aussi le résultat d’un double compromis. Compromis politique interne entre catholiques majoritairement «flamands» et libéraux principalement bruxellois et wallons (réunis par leur détestation commune des Pays-Bas septentrionaux protestants). Et compromis diplomatique externe entre une France convalescente (qui préfère comme voisin cet Etat semi-francisé à une Hollande hostile) et la Hollande meurtrie (qui n’acceptera définitivement le fait qu’en 1839, en conservant la Flandre zélandaise et le Limbourg mosan), à la satisfaction lasse de la Grande-Bretagne (qui espère obtenir enfin la stabilisation de cette contrée européenne en y limitant définitivement les ambitions de la France) et avec la vigilante attention de la Prusse (désormais puissance rhénane qui jouxte la France et le nouvel Etat belge, doté d’un roi de souche allemande). Une Prusse qui a annexé en 1815 la région de Malmédy et une bonne partie du Luxembourg oriental, le Luxembourg occidental wallon restant rattaché au nouvel Etat belge. L’entité luxembourgeoise ainsi réduite à sa partie centrale, et où continueront à cohabiter les langues germanique et française, est érigée en Duché autonome, confiée au Roi hollandais. Malgré sa dualité linguistique, le jeune Royaume belge, heureusement conforté par la Constitution

alors la plus avancée d’Europe (ce qui en fit le premier à être qualifié de monarchie républicaine), a alors pour fondement unitaire des structures politiques, sociales, économiques et culturelles homogènes, sa foi et sa culture catholiques, et un formidable allant économique, qui accompagne la révolution industrielle naissante ancrée en Wallonie. La jeune nation belge a alors pour ciment cette alliance unique car peu naturelle entre élites catholicisantes et conservatrices flamandes et élites libérales et entrepreneuriales wallonnes, précisément unies dans le creuset bruxellois francophone. Unité en apparence d’autant plus forte que sa base électorale primitive, celle d’un régime censitaire, représente moins de 1 % de la population. Malgré le maintien d’un courant francophile rattachiste, l’existence du jeune Royaume sera protégée des ambitions annexionnistes encore persistantes de la France (et qui ne s’éteindront qu’avec sa défaite de 1870 et la perte de l’Alsace- Lorraine) par la volonté protectrice des Etats européens vainqueurs de l’ex-empire français napoléonien.

3L’Etat belge, le mouvement flamand et la bipolarisation linguistique Les deux périodes successives de souveraineté française puis hollandaise confrontèrent les Belges aux tentatives successives de faire prévaloir le français puis le hollandais comme langue dominante, et aussi à chaque vision de la société qui allait avec. Cette agressivité linguistique et culturelle fut reprise à leur compte dès 1830 par les élites belges francisées, bruxelloises comme wallonnes, flamandes comme brabançonnes. Maîtresses du nouvel Etat, grâce notamment au suffrage censitaire qui leur donnait le monopole de l’exercice du droit de vote, elles voulurent faire de la langue française la langue unificatrice de la Nation belge. C’est ainsi que ces élites essentiellement «francophones», aristocratiques comme bourgeoises, religieuses ou laïques, culturelles ou économiques, implantées sur l’ensemble du territoire (et dont les membres flamands et brabançons furent péjorativement dénommés «fransquillons» par les milieux populaires néerlandophones) imposèrent au Royaume belge le français comme la langue officielle de son Etat. Celles des autorités politiques et judiciaires. Celles des administrations et de l’armée belge. Donc une langue établie comme absolument «supérieure» aux parlers néerlandais et wallons, et ayant vocation à se substituer totalement à eux et à les faire disparaître. Cette volonté manifeste de domination «francophone», radicale dans ses intentions et brutale dans ses manifestations, fut accentuée par le fort développement industriel de la Wallonie et l’expansion de Bruxelles. Conjuguée avec la pauvreté persistante du pays flamand, elle engendra au nord du pays, en réaction à cette évolution menaçante, un mouvement populaire de défense identitaire, le «mouvement flamand». Mouvement dit «flamand» et non «brabançon», car la Flandre a conservé une conscience identitaire plus forte que le Brabant, moins unifié, du fait notamment du caractère propre de Bruxelles. Ce mouvement flamand d’affirmation linguistique, se manifestera donc peu après la création du nouvel Etat, par réaction à l’option de ses milieux dirigeants «francophones», alors tout autant d’origine flamande que wallonne ou bruxelloise, de faire du français la langue de tout le peuple. Un mouvement identitaire défensif au départ, avec un objet essentiellement linguistique et culturel, mais déjà élargi par l’attachement populaire flamand à certaines valeurs culturelles et morales (religion, famille, éducation, travail,…). Un mouvement flamand donc à la fois populaire et conservateur, soutenu par une puissante animosité, d’inspiration religieuse, contre une Belgique wallonne et bruxelloise, essentiellement «francophone», aux élites politiquement libérales et socialement oppressives. Et un mouvement flamand qui est dirigé aussi contre ses propres élites économiques et politiques, tout autant libérales et tout aussi oppressives, certes flamandes, mais foncièrement «francophones», des élites donc triplement condamnables. Le mouvement flamand est donc aussi un mouvement d’émancipation sociale et politique du peuple flamand de la domination de sa propre bourgeoisie, de langue et de culture françaises. Pour les Flamands, la langue française est donc la langue d’une domination oppressive multiple, linguistique, culturelle, sociale et politique. Lutter contre elle, et donc lutter pour la langue «flamande», c’est donc lutter contre toutes ces formes d’oppression. A ce moment, le mouvement flamand n’est cependant nullement anti-belge, puisqu’il voit dans la dimension flamande de la Belgique un fondement de

l’identité nationale belge, face à la présence, alors encore considérée comme écrasante, de la France. Sa légitimité est d’autant plus forte que les Flamands sont numériquement majoritaires, et que cette majorité numérique tend à s’accroître. Le mouvement populaire flamand de défense identitaire est en partie semblable au mouvement québécois, du fait d’une même base linguistique associée à une semblable dimension sociale, avec le même appui des milieux conservateurs catholiques contre la bourgeoisie anglophone, le laïcisme français tenant le rôle du protestantisme anglais comme ennemi extérieur principal. Mais il s’en différencie par le fait qu’il ne pouvait se distinguer extérieurement de l’espace «francophone» belge, wallon et bruxellois, par la religion, mais qu’il devait et pouvait, par contre, s’affirmer socialement et politiquement contre ses propres élites francisées. En fait, un tel mouvement d’émancipation à base essentiellement linguistique n’est pas inéluctable. Il sera de tout temps presque inexistant en Alsace, région germanophone pourtant placée dans une situation semblable de subordination culturelle au français. Sans doute parce que aucune question sociale ou politique ne viendra le légitimer aux yeux des Alsaciens de toute condition. Et la force du mouvement national irlandais fut et reste sans base linguistique, la différence religieuse profonde et une mémoire particulièrement douloureuse, additionnés à l’asservissement économique, lui étant largement suffisants pour s’imposer. C’est donc par la langue que s’est identifié et construit le peuple flamand, son seul bien collectif, avec la religion catholique, bien entièrement propre et négligé voire méprisé par sa bourgeoisie distante, libérale, oppressive, et aussi francophone, donc libérale et oppressive parce que francophone. Pour survivre, pour se protéger, pour s’émanciper socialement et culturellement, le peuple flamand, organisé par ses élites catholiques conservatrices, devait donc défendre avant tout sa langue, y compris contre des élites bourgeoises, libérales, qui, bien que flamandes, étaient alors ignorantes et dédaigneuses de la cause flamande. Le mouvement flamand gagna très vite en importance, du fait notamment de son puissant moteur social. Il parvint ainsi rapidement à unifier politiquement tous les pays belges néerlandophones (Flandre, Brabant et Limbourg) autour de la défense et de la promotion d’une langue néerlandaise standard et de l’identité «flamande», et contre la domination culturelle, économique et sociale de leurs propres élites francisées et des élites wallonnes et Bruxelloises. Ce faisant, il ralliera peu à peu les élites flamandes, même celles francisées, à sa cause. Le retour progressif à la langue néerlandaise des élites flamandes, qui accompagnera la renaissance économique de la Flandre unifiée, et donc le renouvellement profond de ces élites, signera son succès. Ce conflit linguistique, caractérisé par ses dimensions sociale et culturelle, eut pour effet de transformer une situation jusqu’alors stable, l’existence de deux groupes linguistiques, néerlandophone et francophone, segmentés en parlers locaux, et reconnaissant de fait au français standardisé une fonction commune pour certains usages conjoints et limités, en un problème majeur à résoudre, l’organisation linguistique du pays. Du coup, peu après sa fondation, l’Etat belge fut contraint de composer avec cette réalité linguistique difficile et inventer pour cela des solutions acceptables à la fois par les «néerlandophones» et les «francophones». La revendication flamande, dite «flamingante» parce que fondée sur la dimension linguistique de l’identité flamande et le rejet corrélatif du français, revendication permanente et de plus en plus puissante, favorisée par l’élargissement progressif du droit de vote, obligera finalement toutes les élites «francophones» belges à accepter, par étapes, l’égalité des deux langues, le néerlandais, et le français. Le passage de cette égalité statutaire du néerlandais avec le français à une égalité réelle des deux langues conduisait naturellement à organiser leur cohabitation sur une base paritaire. L’obtention d’une parité effective impliquait que chaque langue devait disposer de sa propre base humaine et territoriale, où sa suprématie serait incontestée. Au demeurant, puisque cette répartition linguistique, humaine et territoriale, était déjà historiquement bien établie, hors pour les grands centres urbains et les zones situées au contact des deux territoires linguistiques, il suffisait de systématiser cette situation, ce qui sera fait progressivement. L’obtention d’une parité entière des deux langues supposait, en effet, la mise en œuvre soit d’un bilinguisme généralisé, tout belge devant alors tendre à maîtriser les deux langues, soit d’un zonage

du pays par la définition du territoire de compétence propre de chaque langue. Le choix de la première option aurait permis de sauvegarder l’unité de la nation belge. Mais c’est la deuxième option, celle fondée sur le principe de territorialité des langues, qui sera appliquée, avec radicalité. En effet, l’idée que tous les Belges puissent pratiquer les deux langues ne pouvait prévaloir, puisqu’il était impossible que les Wallons consentent massivement à apprendre le néerlandais, qui n’était pas alors unifié et dont ils ignoraient tout, au moment même où ils abandonnaient les parlers wallons, picards et autres pour adopter le français standard, considéré comme une langue d’essence supérieure. Et qu’il était tout aussi impossible que les Flamands puissent accepter de donner au français «dominant» une place sur leur territoire qui serait égale à celle du néerlandais standard qu’ils ne maîtrisaient pas encore, au moment même où ils en faisaient l’apprentissage en vue de sa substitution à leurs parlers «locaux», et alors même qu’ils subissaient encore la suprématie du français. On remarquera que cette question fut résolue autrement au Luxembourg, qui est parvenu à faire cohabiter harmonieusement les deux langues standards, le français et l’allemand, aux côtés du parler germanique proprement luxembourgeois, chacune des trois langues ayant des fonctions personnelles, professionnelles et publiques particulières. Mais la petite dimension du pays, comme de sa population (moins d’un demi-million d’habitants), explique largement cette réussite. Ce principe de territorialité linguistique est bien, par contre, de règle absolue en Suisse. Mais il y est fortement contrebalancé dans ses conséquences par le fait que le système politique et institutionnel fédéral suisse n’est nullement bâti sur la séparation des langues. La Suisse fédérale (confédérale jusqu’en 1848) est composé de 26 Etats cantonaux, pour quatre langues, et seuls les Cantons peuvent légiférer en matière de langue. De plus, historiquement, les deux langues principales, l’allemand, dans sa version alémanique, et le français cohabitent sans heurt depuis des siècles, la primauté de l’allemand dans le fonctionnement des structures communes s’étant imposé progressivement, sans choix explicite, d’abord parce que la Suisse a été construite par les cantons alémaniques (auxquels les Cantons «francophones» se sont ralliées tardivement), ensuite au fur et à mesure du déclin du français comme langue internationale européenne. Le choix des décideurs belges d’organiser linguistiquement le pays non sur la base des «provinces», selon le modèle suisse, mais sur celle de deux grands espaces linguistiques, l’espace flamand et l’espace wallon, qui partagent la Belgique presque entièrement, hors la capitale, Bruxelles (et le petit territoire germanophone oriental), va progressivement miner la légitimité du Royaume au profit de celle de ces deux entités communautaires et régionales, dont la confrontation se trouvera ainsi légitimée. De plus, pour que chacune des deux langues en compétition frontale puisse s’imposer dans sa sphère humaine et territoriale d’influence, et notamment le néerlandais, elle devait adopter une forme unifiée, standardisée. Les parlers «provinciaux» (et donc les identités provinciales) étaient condamnés du même coup. Progressivement, les néerlandophones durent abandonner les parlers locaux (flamand occidental, flamand oriental, brabançon, limbourgeois), pour adopter un néerlandais unifié (dont la base est le hollandais, choisi non sans conflit), évolution difficile, lente, et toujours en cours aujourd’hui. Les francophones firent de même, délaissant le wallon et le picard pour le français standard. Et les nombreux immigrés flamands en pays wallon passèrent de leur dialecte néerlandais au français, via le picard et le wallon. Mais alors que tous les «néerlandophones» du nord acceptèrent de se qualifier de «Flamands», manifestant ainsi la force unitaire de leur mouvement, une forte proportion de Bruxellois «francophones» ne purent se reconnaître comme «Wallons», entérinant ainsi l’existence de deux groupes «francophones», unis par la langue mais distincts non seulement par la géographie mais aussi par les sentiments. Distinction essentielle, on le verra, pour le futur «francophone» en Belgique. L’égalité de statut, en droit et de fait, et la parité effective des deux langues standardisées s’imposèrent progressivement à l’échelle du pays. Par la primauté de chacune d’elle pour la population de son territoire d’affectation. Par son usage presque exclusif dans les institutions locales, en dehors de la capitale. Les étapes qui jalonnent la renaissance de la langue néerlandaise et de la culture flamande, jusqu’à l’obtention d’une situation paritaire totale avec le français et la culture française, se déroulent sur près d’un siècle. Une succession de lois linguistiques, domaine après domaine - actes juridiques, système judiciaire, administration générale, enseignement

(primaire, puis secondaire, et enfin supérieur) - aboutissent à organiser et à réaliser la primauté du néerlandais en terre «flamande», hormis à Bruxelles. Ces résultats étaient acquis pour l’essentiel dès la fin du XIXème siècle, grâce notamment à l’effet accélérateur du passage au suffrage universel, associé à la majorité numérique néerlandophone, à la généralisation du système éducatif, au développement de la presse. Et, par là même, ce mouvement de polarisation linguistique, humain et territorial, laissait émerger deux identités «nationales» de substitution à une nation belge non encore pleinement formée, dont la construction ne pouvait alors être parachevée. Et le processus ainsi lancé, du moment où il reposait sur l’objectif flamand, finalement accepté par les «francophones», d’une stricte égalité/parité des deux langues, et donc des deux populations ainsi distinguées, devait continuer sa course, dans le sens d’une véritable séparation, jusqu’à réalisation de la parité du néerlandais avec le français dans les structures de l’Etat central lui-même.

4De la bipolarisation linguistique à la séparation linguistique Après la Première Guerre Mondiale, qui a des effets particulièrement négatifs sur la permanence, la généralité et l’intensité du sentiment national belge, notamment parmi les Flamands (puisque cette guerre est perçue comme un conflit entre la nation latine et la nation germanique voisines), le

mouvement flamand devient «national flamand» à mesure qu’il prend ses distances avec l’Etat belge. Dès ce moment, le Flamand est Flamand avant que d’être Belge. Et, dès lors, l’organisation linguistique de la Belgique sur la seule base de deux territoires certes linguistiquement définis, le territoire linguistique à dominante «néerlandophone», et le territoire linguistique à dominante «francophone», mais aux limites spatiales encore floues et changeantes, entre Wallonie et Flandre, et aussi à et autour de Bruxelles, et qui laissait donc au dynamisme linguistique «francophone», au- delà de ses propres limites, sa liberté d’action, ne pouvait contenter le mouvement national flamand. D’autant que le bilinguisme était encore de rigueur dans les administrations locales de Flandre. Pour les nationalistes flamands, il fallait tendre vers un territoire linguistique protégé, intangible, et donc à une forme de monopole, d’exclusivité linguistique du néerlandais sur ce territoire.

Tout

communes

d’abord,

il

subsistait

nombre

de

territoires

bilingues,

d’une

part

des

linguistiquement «frontalières», entre Flandre et Wallonie, d’autre part Bruxelles et ses communes périphériques. Situation inacceptable pour les milieux dirigeants flamands, ces communes étant toutes menacées de francisation entière, étape préalable à la contamination «francophone» d’autres communes limitrophes. Aussi, ces zones linguistiquement partagées étaient condamnées, hors celle de la Capitale, nécessairement bilingue, mais dont il fallait maintenir l’étendue aussi réduite que possible. Dès lors, la limite de séparation des deux territoires linguistiques s’est précisée et rigidifiée par étapes, au point de pouvoir être qualifiée de «frontière» linguistique, terme impropre juridiquement, mais parfaitement juste politiquement. D’abord par la suppression, hors pour Bruxelles et une partie des communes de son agglomération, des territoires communs bilingues, actée en 1932. Les communes ex-bilingues durent appartenir entièrement à un espace linguistique déterminé, néerlandophone ou francophone, voire germanophone, en fonction de la langue majoritairement pratiquée, la langue minoritaire perdant son statut d’égalité, bien que son usage fut cependant protégée sous la condition qu’elle soit suffisamment représentée (seuil exigé de 30 % de la population). Malgré cette consolidation, la «frontière» linguistique restait cependant encore mouvante, car subordonnée à l’évolution des pratiques linguistiques dans ces communes «bilingues», environnantes de Bruxelles ou situées dans la zone de contact entre le territoire «flamand» et la le territoire «wallon». Elle pouvait donc encore évoluer au gré des résultats des recensements linguistiques dans ces communes. Résultats dont les évolutions tendaient à être presque toujours défavorables au néerlandais. Parallèlement, et hors ces communes à problèmes, l’unilinguisme institutionnel néerlandophone va s’imposer en pays flamand, comme projet dont la réalisation sera poursuivie avec constance. Cette marche vers un unilinguisme «régional», à construire en Flandre, et déjà établi en Wallonie, s’explique tant par la crainte flamande que l’option d’un bilinguisme national, même partiel (la

connaissance des deux langues par tous les Belges ou une bonne partie d’entre eux) aboutisse au final à la subordination puis à l’évanouissement du néerlandais, devant la suprématie historique et naturelle du français, que par le refus des Wallons et des «francophones» de Bruxelles et de Flandre de reconnaître, d’apprendre ou d’utiliser le néerlandais, qu’ils traitent comme un ensemble de patois ne méritant pas de considération. C’est ainsi que la pratique du flamand en pays wallon, de tout temps quasi-inexistante, l’est restée, malgré les très nombreux flamands immigrés, du milieu du XIXème siècle au milieu du XXème siècle, venus pour bénéficier de la prospérité wallonne, qui adoptèrent rapidement le français tout en oubliant leur parler flamand. Cette séparation linguistique institutionnalisée du territoire belge aboutit donc à faire d’une seule des deux langues principales la langue officielle unique dans son espace linguistique, sauf à Bruxelles, et en pays germanophone (voir ci-après). L’établissement qui en découle du monopole exclusif de l’exercice de chaque langue sur son territoire constitue, pour l’espace flamand où les deux langues ont de tous temps cohabitées, une application radicale du principe d’unilinguisme territorial, dit principe de territorialité, aux dépens du principe du droit personnel au choix de sa langue. Principe d’unilinguisme territorial mis en application, en 1932, dans les administrations territoriales et par la généralisation d’un enseignement unilingue dans les pays flamands. Evolution symboliquement marquée par la néerlandisation/flamandisation radicale de l’Université de Gand, en 1932 également, et donc l’éviction du français comme langue d’enseignement.

5De la séparation linguistique à la ségrégation linguistique

A la suite de la Seconde Guerre Mondiale, le mouvement national flamand, après un bref temps

d’arrêt, causé par sa compromission avec les forces nazies occupantes, et dont le nationalisme est devenu désormais nettement anti-«francophone» et anti-belge, poursuit sa course. Course activée

par la question royale (désaccord flamand/wallon sur l’interprétation du comportement du Roi pendant la guerre), la question scolaire (dernier épisode du conflit récurrent entre les défenseurs, généralement flamands, de l’enseignement catholique et ceux de l’enseignement laïque, généralement wallons et bruxellois) et la question sociale (le mouvement ouvrier wallon refuse violemment le déclin de l’industrie wallonne et promeut la voie autonomiste). Course facilitée par

le basculement de la vigueur économique belge retrouvée de la Wallonie vers la Flandre. Et course

entretenue par le combat contre la persistance de Flamands «francophones» et donc d’une présence «francophone» dans les villes flamandes. Fait qui bien que résiduelle devenait insupportable pour les nationalistes flamands dans un tel contexte. Puisque la mise à parité des deux langues devait être fondée sur une stricte partition territoriale quant à leur usage respectif, l’affirmation absolue de la base humaine territoriale «néerlandophone» supposait non la seule limitation de l’exercice de la langue française concurrente au sein de ladite population et sur ledit territoire, mais son effacement. Et par là, l’effacement aussi de la

bourgeoisie flamande «francophone». Ce qui sera obtenu presque entièrement, par étapes, hormis

en région bruxelloise.

Pourtant, contrairement à l’usage du néerlandais en pays wallon, l’usage du français en pays flamand est ancien et constant, bien que limité aux élites, politiques, religieuses, économiques et culturelles. Nous avons déjà rappelé cette ancienneté. Il faut insister ici sur la persistance de cet usage, jusqu’à une période récente. Comme le démontre le volet linguistique des recensements réalisés par l’Etat belge, de 1846 à 1947, la proportion des populations des provinces néerlandophones qui ont un usage courant du français, à titre principal ou partagé avec le flamand, progresse constamment. Elle double ou triple pour atteindre un seuil élevé. De l’ordre de 15 % et plus au sortir de la seconde guerre, aussi bien dans les deux provinces proprement flamandes que dans celle d’Anvers. De plus de 10 % dans celle du Limbourg. Et de plus de 30 % dans celle de Brabant, Bruxelles comprise. En fait, malgré un siècle de lois linguistiques, qui ont certes permis l’unification d’un néerlandais pour la Flandre, et conduit à sa généralisation, au mi-temps du XXème siècle, la position du français en Flandre comme langue couramment utilisée restait très forte, même s’il avait perdu une part importante de son statut institutionnel. Pourtant, c’est dès ce moment de l’après-guerre que l’usage du français en Flandre va alors entrer

vraiment en régression, une nouvelle fois sacrifié à la satisfaction des exigences radicales flamandes par les élites wallonnes et bruxelloises, aux intérêts antagonistes. Le mouvement nationaliste flamand, qui constate cette persistance insupportable du français en Flandre, reprend la lutte et obtient la systématisation de l’organisation du séparatisme linguistique. Avec le concours de certains milieux dirigeants «francophones», hier dominants et qui, désormais menacés, croient y trouver leur compte. Les milieux décisionnels wallons abandonnent les Flamands «francophones» et «bourgeois» au bénéfice de leur propre projet de construction d’une autonomie de la Wallonie. Ceux de Bruxelles donnent leur assentiment à cet abandon en échange de leur propre quiétude linguistique sur le territoire bruxellois. Après que tout recensement linguistique ait été suspendu puis définitivement abandonné, depuis le dernier réalisé en 1947, ce séparatisme linguistique systématique prend forme institutionnelle par la division, en 1962/1963, du territoire belge en «régions linguistiques», qui seront les futurs supports de l’organisation territoriale de l’Etat fédéral (voir en B, ci-après). Pour que ces régions linguistiques soient territorialement complètement définies et le soient de manière intangible, la «frontière» est définitivement fixée, «clivée» selon le terme usité par les Belges. Elle n’est plus révisable au gré des évolutions des pratiques linguistiques, évolutions désormais interdites. Les limites provinciales sont alors calées sur ces «frontières» inter-régionales, ce qui met fin à des appartenances politico-administratives millénaires. Cette modification des limites provinciales

emporte le transfert de 45 communes d’une Province à une autre, de telle sorte que les Provinces deviennent elles-mêmes juridiquement unilingues. Cette séparation administrative sera complétée en 1995 par la division du Brabant bruxellois, dernière Province restée bilingue, en trois parties, un Brabant flamand censé être unilingue, un Brabant wallon unilingue, et Bruxelles, seule entité reconnue comme légitimement bilingue. Ce système de division linguistique aboutit à quatre régions linguistiques, de statuts juridiques cependant différents. Les deux régions principales, unilingues, la région linguistique de langue néerlandaise et la région linguistique de langue française. Avec, pour chacune d’elle, cependant, quelques communes à minorité linguistique reconnue, mais dont la liste est limitée et intangible. Puis la région bilingue de Bruxelles, avec 19 communes, qui est la seule région linguistique bilingue en droit. Et enfin une petite région linguistique de langue allemande. En effet, un territoire linguistique et un cadre d’exercice furent aussi reconnus à la langue allemande pour la petite communauté germanophone (moins de 80 000 membres). Cette communauté linguistique et culturelle, implantée à l’est de la Wallonie, historiquement incorporée à certains pays «belges» (Limbourg et Luxembourg), détachée de la Belgique en 1815, lui fut rattachée à nouveau après la première guerre mondiale. La primauté de la langue allemande dans la région linguistique germanophone y est tempérée toutefois par le fait que l’usage minoritaire du français y reste un droit reconnu. Dès lors, cette fixation définitive de la «frontière» linguistique marque symboliquement l’abandon définitif de la défense du français en Flandre, au nord de cette «frontière». Le mouvement national flamand va dans ces conditions obtenir rapidement l’éviction du français de Flandre comme langue d’usage. Cette éviction est politiquement et symboliquement marquée, en 1968, par la flamandisation complète de l’Université catholique de Louvain, la plus ancienne des Pays-Bas primitifs, et l’expulsion physique de ses enseignants et étudiants francophones. Elle est achevée, au plan pratique, en 1973, avec l’interdiction de l’usage du français dans les entreprises sises en Flandre (notons, à cet égard, que, trente ans plus tard, l’expansion de l’anglais dans les entreprises met à l’épreuve le caractère impartial de l’intransigeance flamande). Après avoir été, au terme d’un siècle de combat flamand, proscrit des structures publiques, puis interdit comme langue d’enseignement, et enfin chassé des lieux de travail, le français va alors connaître, en quelques décennies, un processus d’effacement accéléré. Cependant, nombre de Belges affirment qu’un tel unilinguisme territorial est cependant censé être mesuré et limité puisque la liberté individuelle de l’emploi des langues reste garantie par la Constitution. La législation linguistique, de compétence «nationale», régit en effet l’emploi unique de la langue officielle de chaque «région linguistique» dans certaines matières bien définies : les

organismes publiques et les administrations, la justice, l’enseignement, et les relations dans les entreprises. Pour le reste, chaque Belge est supposé pouvoir pratiquer la langue de son choix, dans la vie privée, mais aussi dans la vie sociale, culturelle ou économique. En pratique, s’agissant de l’espace public, il n’en est rien. Partout en Flandre, et sauf dans les environs de Bruxelles et dans les communes à «facilités» frontalières, l’usage en public du français en Flandre devient impossible. Avec une telle construction institutionnelle fondée sur une séparation linguistique radicale, qui fait prévaloir le principe d’exclusivité territoriale d’une langue sur le droit personnel au choix de sa langue d’usage, et dans un tel environnement politique, qui a fait du Flamand «francophone» un paria, le néerlandais a seul la possibilité d’exister dans l’espace public flamand (sauf dans les lieux touristiques). Il est de fait devenu interdit et impossible d’être publiquement de culture «francophone» en Flandre, contrairement à ce qu’il en était dans le passé. Comme il n’est certes guère possible d’être «néerlandophone» en Wallonie, comme le notent les nationalistes flamands, qui nient ce disant le fait que le néerlandais ne s’est jamais implanté en pays wallon, alors que le français l’a été en Flandre depuis toujours, et dans ses formes romanes avant même le néerlandais. Ainsi, aujourd’hui, le lieu de résidence entraîne l’appartenance linguistique exclusive de chaque Belge, qui ne peut choisir de pratiquer publiquement l’autre langue nationale (hors à Bruxelles). Dès lors, chaque langue est devenue exclusive sur le territoire qui est le sien. On est ainsi passé de la conception d’un territoire pour chaque langue (séparation) à celle d’une langue et une seule pour chaque territoire (ségrégation). Au point que la pratique de l’autre langue y est devenue proscrite. C’est ainsi, la Belgique est devenu un Etat où est interdit, largement de droit, et encore plus de fait, en dehors de la capitale (et de quelques communes à régime spécial, nous y reviendrons) l’usage d’une de ses deux langues «nationales» à l’autre moitié du pays. De ces points de vue, on peut dire que la parité des deux langues est totalement acquise. Si le français reste maîtrisé par un nombre élevé de Flamands, c’est uniquement comme une langue étrangère, au même titre que l’anglais, devant lequel il s’efface désormais peu à peu. Seul le territoire étroit reconnu à la capitale, Bruxelles, permet la reconnaissance officielle et la pratique effective de l’usage conjoint des deux langues (environ 10 % des foyers bruxellois reconnaissent une double appartenance linguistique). Et aussi quelques communes limitativement fixées, celles dites «à facilités», situées sur la «frontière» linguistique et régionale Flandre/Wallonie et dans la périphérie de Bruxelles, où l’exclusion de l’autre langue s’étant révélée impossible, elle est donc tolérée et juridiquement protégée. Situation pourtant contestée dans celles de ces communes de la Région flamande, comme l’atteste les incidents répétés et de nombre croissant relevés par la presse et qui alimentent les débats politiques actuels. Contestation de terrain qui prépare la remise en cause politique et juridique de leur statut, ce dont les partis politiques flamands ne font pas mystère. On observera ici qu’au Québec il en va bien différemment quant aux règles relatives à la cohabitation de l’anglais avec le français. La législation sur l’emploi des langues, qui, certes, affirme la primauté du français, laisse au citoyen le droit de communiquer avec les administrations en anglais comme en français, prévoit que l’accès à l’école anglaise est permise aux enfants dont l’un des parents a été principalement éduqué en anglais, et fait que les entreprises peuvent obtenir des régimes d’exception à l’obligation d’utiliser le français. De même, les Canadiens francophones disposent de droits comparables dans les provinces anglophones du Canada. Toutes choses devenues impossibles en Flandre, où le français y a le statut de langue étrangère (afin, selon le point de vue flamand, qu’il en soit désormais pour le français en Flandre comme il en a toujours été en Wallonie pour le néerlandais). Aussi, contrairement au néerlandais, de tout temps inexistant dans les villes et campagnes wallonnes, le français, de présence permanente et structurelle depuis des siècles dans les grandes et moyennes villes de Flandre (Gand, Bruges), du Brabant (Anvers, Malines) et du Limbourg, où il a toujours été, puisque héritier du latin, d’usage courant comme langue des élites nobiliaires, religieuses, administratives et bourgeoises, en a été évincé, au cours du XXème siècle. A l’exception, certes majeure, de Bruxelles. Cette éradication s’est accomplie et s’achève aujourd’hui

avec d’autant plus d’aisance qu’elle a été acceptée par les milieux dirigeants «francophones». Par les Wallons et les Bruxellois d’abord, qui n’ont pas vu ou voulu voir, même les plus «belgicains,» que, ce faisant, ils renonçaient non seulement à la nation belge mais qu’ils sacrifiaient aussi, à terme, l’Etat belge. Et par un Etat français inerte et des élites françaises silencieuses, qui se sont interdits toute intervention dans les affaires linguistiques belges et ont manifesté un désintérêt constant et total pour la présence et la place du français en Belgique, et donc pour sa survivance en Flandre (nous mentionnerons ici, sans développer cette comparaison, l’intérêt bien différent des Etats allemand et hongrois pour ceux des «leurs» établis en dehors de leurs frontières). Les Belges flamands «francophones», en fait bilingues, progressivement abandonnés par les Wallons et les Bruxellois, et par la France, à l’occasion des successifs compromis politico- linguistiques inter-belges, ont dû renoncer au français comme langue d’usage dans l’espace public (ce qui inclut le renoncement de son apprentissage scolaire, sinon comme langue «étrangère»). Le plus grand nombre, qui a dû finalement adhéré aux objectifs du mouvement national flamand, s’est entièrement «néerlandisée». D’autres, notamment parce qu’ils refusaient cette assimilation forcée, ont rejoint Bruxelles et sa périphérie flamande immédiate, en renforçant ainsi leur identité «francophone». Une petite minorité de ces Flamands «francophones» subsiste cependant en Flandre «intérieure». Ces «francophones» de catacombes ne peuvent plus faire qu’un usage privatif et discret de la langue française, son usage en public, y compris dans sa dimension familiale et personnelle, leur étant désormais quasi-totalement interdit de fait par la pression politique et sociale.

6De la ségrégation linguistique à la division nationale : Flamands, Wallons,…et Bruxellois Voulu au départ comme un mouvement identitaire non antagoniste à l’identité belge, voire même nécessaire à la confortation de celle-ci face à la proximité menaçante de la nation française, le mouvement flamand s’est ensuite construit contre cette même identité belge, qui reposait justement sur un combinaison originale et subtile entre deux langues et deux cultures. Chaque avancée en appelant une autre, au motif que le français menacerait toujours le néerlandais en pays flamand, ce processus cumulatif, à peine plus que séculaire (moins d’un siècle et demi) de séparation puis d’exclusion linguistique, d’abord relatif puis radical, avec ses conséquences culturelles, sociétales et politiques, a donc nécessairement abouti à l’affirmation de deux nouvelles identités antagonistes, l’une flamande, l’autre «belgo-francophone». Ainsi, en sacrifiant les Flamands francophones, en abandonnant la défense du français en Flandre, les milieux décisionnels wallons et bruxellois ont eux-mêmes libéré et accompagné ce mouvement de décomposition de la Belgique en deux sous- ensembles. Tout en laissant irrésolu le cas de Bruxelles, juridiquement un territoire linguistique commun, humainement un îlot «francophone» en pays flamand. Plus fortement, la parité/partition/ségrégation des Belges dans l’ordre linguistique, en dotant chacune des deux communautés identitaires d’un territoire linguistique propre et exclusif, a engendré la division radicale du pays belge non plus seulement entre deux groupes linguistiques, mais, désormais, entre deux groupes «identitaires» dotés chacun d’un territoire propre, la Flandre et la Wallonie, en lieu et place des anciennes Provinces. Deux territoires dont se distingue l’importante entité territoriale bruxelloise (et le petit territoire germanophone). Cette évolution a été terriblement aggravée par les grands drames historiques qu’ont été les deux guerres mondiales, profondément vécues en Belgique comme un conflit extrême entre l’Allemagne germanique et la France latine. Ce conflit de quarante ans a été interprété différemment par les Flamands et les Wallons, du fait de leurs caractéristiques culturelles respectives, ainsi rendues encore plus antagonistes. Il a laissé des traces profondes, leur mémoire nourrissant un double ressentiment, de nombre de Flamands à l’égard des Wallons, de beaucoup de Wallons vis-à-vis des Flamands. Les premiers souffrant d’avoir été, selon eux, les soldats sacrifiés d’un Etat belge à direction «francophone» contre une nation germanique qui leur est proche. Les seconds considérant la compréhension, parfois forte, d’une partie notable des Flamands pour l’Allemagne impériale puis nazie comme une trahison de la Belgique et d’eux-mêmes. Ce reproche inter-communautaire permanent a vivement encouragé le processus de division des Belges pendant tout le XXème siècle,

en ajoutant à la division linguistique et territoriale une division d’ordre moral, aux profondes conséquences politiques. Il en est résulté que Flamands d’un côté, Wallons et Bruxellois

«francophones» de l’autre, se sont alors construits des expériences historiques contradictoires, des mémoires «identitaires» différentes et antagonistes. Cette évolution contemporaine a été évidemment grandement facilitée par la disparition de la langue «nationale» commune qu’était le français, et avec elle d’un dialogue commun sur la réalité belge. La combinaison de cette absence de communication avec ces évènements destructeurs a donc conduit inexorablement à la création de deux consciences «nationales», l’une flamande, l’autre «francophone», réduisant à peu la conscience nationale belge, précisément chez les Flamands. La conséquence absolument majeure en est une construction nationale flamande, et plus justement une nation nouvelle, la nation flamande. A côté, puis contre, puis à la place de la nation belge, restée à jamais inaboutie. Et, en parallèle, l’affermissement d’une identité wallonne et d’une personnalité bruxelloise, encore fortement entrelacées, cependant, avec un prégnant sentiment «belgicain», certes déclinant mais qui reste un élément indispensable et farouchement défendu par les élites «francophones» pour se prémunir contre la puissante attractivité française, qui s’exerce à nouveau avec vigueur, dans les champs culturel et économique. Qui plus est, la bipolarisation linguistique et culturelle, puis la séparation nationale et politique de l’espace belge, se sont doublées, depuis un demi-siècle environ, d’une polarisation économique, qui a elle-même engendrée une polarisation sociale des territoires et de leurs populations. En effet, l’évolution funeste de la Belgique aura été d’autant plus forte et rapide qu’elle a été accentuée par une réalité économique tout autant divisionniste, qui est que la prospérité a été inégalement répartie entre l’espace wallon et l’espace flamand, et ce depuis les débuts de l’Etat belge. Bien que rapidement sous commandement financier bruxellois, la puissance économique de la Belgique était au XIXème siècle essentiellement située en Wallonie, un des berceaux historiques de la métallurgie, de surcroît riche en charbon et en fer, et qui a profité de manière remarquable de la révolution industrielle. Depuis la seconde moitié du XXème siècle, le dynamisme économique est passé en Flandre, forte de sa tradition maritime et de ses capacités portuaires, et ce alors que l’industrie traditionnelle wallonne était sinistrée, tout comme dans les régions françaises voisines (Lorraine, Nord picard). L’achèvement du processus de séparation linguistique et territoriale, identitaire et national, a donc coïncidé, au milieu du XXème siècle, avec le basculement du centre de gravité industrielle et économique de la Belgique, qui passe alors de la Wallonie minière à la Flandre portuaire. C’est la montée en puissance d’Anvers, de Gand, de Bruges (Zeebrugge), un retour à la prospérité historique du «beau» moyen-âge, par le développement d’industries «au bord de l’eau » et des fonctions logistiques maritimes. C’est, en contrepoint, le déclin durable de Liège et de Charleroi, avec l’épuisement des ressources naturelles, notamment charbonnières, et l’effondrement des industries traditionnelles (acier, verre, textile, …). Cette double évolution contradictoire, précédée d’une dynamique démographique plus favorable en Flandre qu’en Wallonie, a mis fin à la domination «francophone» comme à la subordination flamande, dans le champ économique comme auparavant dans le champ culturel, et par là, aussi dans le champ politique. Ce basculement économique, cette prospérité inégalitaire, auront conduit à l’affirmation de deux types de société, aux conditions d’existence, aux modes de vie, aux références sociales et aux pratiques culturelles de plus en plus divergents. De mouvement culturel et social au succès fulgurant au XIXème siècle, le mouvement flamand s’est donc transformé en mouvement d’émancipation politique et économique au XXème siècle. Cette deuxième étape, caractérisée aussi par l’émergence du mouvement wallon, aura pour conséquence la destruction, progressive mais inexorable et massive, des éléments constitutifs du fait national belge, jusqu’aux tout derniers. Et, en réaction, la transformation, tardive, de l’Etat unitaire belge en Etat fédéral (voir ci-après), constitue une tentative de sauvetage du fait belge. Tentative commune des milieux dirigeants belges «francophones» et des forces dirigeantes flamandes modérées et prudentes. Mais une tentative désespérée puisque le mouvement flamand, qui a déjà évolué majoritairement

en mouvement national avant même la fin du XXème siècle, mouvement qui rassemble toutes les forces représentatives de la société et de la nation flamande, poursuit une démarche gradualiste de construction du fait national et étatique flamand, et conçoit donc la construction fédérale comme une étape transitoire, qui doit permettre de préparer une bien plus grande autonomie de la Flandre, proche de l’indépendance. C’est l’achèvement de cette troisième étape, avec la création de l’Etat national flamand souverain, et donc la fin de l’Etat belge, qui devrait se réaliser au XXIème siècle. Une évolution qui reste cependant ralentie par la survie, pour quelques temps encore, d’un certain esprit «belge», toujours présent dans les mœurs (alimentation, cadre de vie, loisirs,…) et la mémoire historique des populations, même flamandes. Et qui est donc encore contenue par la persistance d’une résistance «francophone» attachés à ces restes de la Belgique unie parce qu’inapte à envisager et à construire une alternative. Et dont l’aboutissement demeure encore considérablement contrarié par l’affirmation, toujours vivante, du caractère «français» de la

capitale, Bruxelles, enclave «étrangère» en terre flamande.

7Bruxelles, obstacle ultime et majeur à l’achèvement de la division nationale et étatique Bourgade géographiquement et historiquement brabançonne, avec un usage du français limité pendant longtemps aux élites, Bruxelles, une fois confirmée dans sa fonction de capitale du nouvel Etat belge, devenue alors le creuset économique, social et culturel d’une société belge en plein développement, s’est transformée alors au XIXème siècle en une grande métropole, de langue et de culture majoritairement françaises, absorbant et francisant tous ses migrants, Flamands, Wallons ou autres. Ce phénomène a été accentué encore par la mise en extinction des Flamands de culture française, puisque ceux d’entre eux qui ont refusé la perte de cette partie de leur identité sont venus renforcer la francité de Bruxelles. Plus que jamais, Bruxelles s’est affirmée comme une intrusion latine en terre germanique, une excroissance française en pays flamand. Toutefois, puisque capitale politique, Bruxelles est resté le seul territoire belge conséquent où la coexistence des deux langues a pu être juridiquement établie, à parité, malgré la domination

devenue écrasante du français. C’est ainsi que la population du territoire attribué à l’entité administrative bruxelloise est restée la seule population belge qui jouit de la liberté de pouvoir faire usage de la langue de son choix. Sans restriction territoriale interne. Tant dans le système éducatif que dans l’accès aux services publics. Mais il s’agit là aussi d’un bilinguisme de séparation, chaque Bruxellois étant censé appartenir à un des deux groupes linguistiques et à un seul, ce qui détermine notamment deux systèmes éducatifs entièrement distincts ainsi que des représentations politiques totalement séparées. Au demeurant, cette égalité/parité linguistique de principe à Bruxelles du français et du néerlandais ne débouche pas sur une parité réelle, équilibrée. Bien au contraire, le déséquilibre numérique entre Bruxellois «francophones» et Bruxellois «néerlandophones», déjà bien établi au moment de la mise en place du séparatisme linguistique, s’est accentué continûment depuis. Il se renforce encore aujourd’hui. De plus, alors que la majorité des Bruxellois «francophones» refusent la contrainte d’apprendre et de pratiquer le néerlandais, les Bruxellois «néerlandophones» maîtrisent bien le français pour la plupart. Aussi, le caractère «français» de Bruxelles est-elle plus affirmée que

jamais,

multiculturalisme croissant de la population bruxelloise (voir, en partie III, le chapitre 3.1). Qui plus est, le creuset «francophone» bruxellois, couplé à l’extension économique et urbaine de la métropole centrale belge, a continué à oeuvrer sur ses marges, en francisant peu à peu les populations de sa périphérie, situées administrativement en Flandre. Evolution toujours considérée comme gravement néfaste par les élites flamandes. La reconnaissance politique du caractère partiellement «francophone» de l’immédiate périphérie de Bruxelles, par celle de communes à statut linguistique spécial et par celle d’une circonscription judiciaire et électorale commune à Bruxelles et à une partie de sa périphérie (arrondissements flamands de Hal et de Vilvorde), deux cadres juridiques qui expriment cette réalité, est de plus en plus insupportable pour les milieux dirigeants et nationalistes flamands (nous y reviendrons souvent). On ajoutera que la fonction «européenne» de Bruxelles, qui la place sous l’attention de toute

contrairement

à

ce

qu’affirme

un

certain

discours

actuel

qui

se

prévaut

d’un

l’Europe et sous le regard du monde entier, oblige les milieux nationalistes flamands à une grande prudence, toute tentative de passage en force pouvant se retourner contre le projet national flamand et sa volonté de mainmise sur Bruxelles. De fait, Bruxelles ne cesse donc de contrarier

indépendante,

territorialement unifiée et linguistiquement épurée de toute présence «francophone». Non endiguée, l’enclave de Bruxelles et son expansion «francophone» dans sa périphérie, en faisant continuellement obstacle à la réalisation du projet national flamand d’unité, unité à la fois linguistique et territoriale, continuent du même coup à menacer ce qui reste de l’entente politique belge, malgré les assouplissements apportés par la forme désormais fédérale de l’Etat belge. Ainsi, il y a un paradoxe bruxellois qui tient à ce que l’existence de Bruxelles fait que l’entité étatique Belge se survit encore, alors même que la non résolution du problème bruxellois peut à tout moment provoquer un conflit qui y mettra fin.

frontalement

l’aboutissement

du

projet

national

flamand

d’une

Flandre

B. L’Etat fédéral, tentative illusoire de réponse à la question belge En voie de rassemblement depuis des siècles, quand le lien à un même suzerain et le partage de la même religion les tenait unis, sans que la langue entra alors en compte, les deux Belgique(s) sont désormais séparées de manière grandissante par des sentiments distincts d’appartenance, du fait de l’affermissement constant du fait national flamand à fondement linguistique. De plus, les Flamands et les Wallons, desquels il faut distinguer les Bruxellois, sont aussi opposés, de façon croissante, dans leurs intérêts économiques. Dès lors, tout en restant encore unis au sein d’un même Royaume, les dirigeants des deux communautés flamande et «francophone» ont tentés ces dernières décennies de construire un nouveau cadre étatique, en transformant l’Etat unitaire belge en Etat fédéral. Toutefois, les Belges ont toujours de moins en moins en commun, désormais polarisés qu’ils sont entre la quasi-nation flamande et l’entité wallonne, encore attachées l’une à l’autre contre leur gré, d’abord et avant tout par Bruxelles, et aussi par d’autres liens, notamment financiers.

8La traduction politique de la division nationale : la scission de toutes les structures «belges» La partition linguistique et culturelle de la Belgique, doublée désormais d’une forte polarisation nationale, le tout conforté par une forte polarisation économique, a engendré l’effacement, progressif, de la nation belge. Une telle évolution ne pouvait qu’avoir des conséquences politiques et institutionnelles considérables. Car, contrairement à ce qu’il en est dans tous les Etats, y compris dans les Etats multilingues qui font la preuve de leur viabilité, les forces politiques, sociales et culturelles «belges» se sont elles aussi profondément divisées, et organisées en conséquence selon le nouveau clivage national, «Flamand/non Flamand». Compromettant ainsi le fonctionnement et l’avenir de l’Etat belge lui-même. C’est ainsi que la parité absolue des deux langues, couplée à la séparation territoriale absolue de leur usage,qui a interdit l’existence de toute langue populaire de dimension «nationale» belge, a mis fin aussi à l’existence d’une langue partagée de gestion des affaires communes. Et, par là, a brisé une des dernières bases de l’unité belge, en mettant en cause le fonctionnement unitaire des organes institutionnels constitutifs de l’Etat belge. Plus précisément, la parité de rang et d’usage des deux langues s’est affirmée rapidement dans les institutions centrales belges elles-mêmes, difficilement, mais inexorablement. Dans toutes ces structures centrales de l’Etat, la parité

linguistique est devenue aujourd’hui une règle absolue. Y compris dans celles «nationales» par nature, comme l’armée belge ou l’institution judiciaire, notamment. Privant l’Etat central, ses organes, et du même coup tous les organismes publics ou privés «belges», d’une langue de travail commune. Ce qui conduit d’ailleurs l’Etat central belge et tous ses organes et organismes satellites à adopter de plus en plus souvent l’anglais quand ils sont contraints de se représenter linguistiquement auprès du monde extérieur. Un flamand préfèrera aujourd’hui l’anglais au français quand il est contraint de s’exprimer en tant que «belge» (sauf auprès d’interlocuteurs français, car il tient encore à ménager l’illusion chez cet interlocuteur du caractère «francophone» de la Belgique).

Plus grave encore, cette division nationale s’est exprimée avec force, nous l’avons vu, par la division des partis politiques belges, entre partis flamands et partis «francophones», division systématique puisque tous les courants politiques sont concernés, sans exception. Depuis quelques décennies, il n’y a donc plus de partis politiques nationaux «belges». Cette disparition, depuis plusieurs décennies, des partis politiques «nationaux», des partis «belges», situation unique en Europe si ce n’est dans le monde, exprime on ne peut mieux la dissolution de la nation belge. Et c’est aussi la manifestation la plus nette d’une profonde atteinte au bon fonctionnement de l’Etat commun. Plus précisément, dans la seconde moitié du XXème siècle, les trois grands courants politiques belges se sont scindés en partis communautaires, les chrétiens en 1968, les libéraux en 1971, les socialistes en 1978, selon un ordre temporel conforme à leur adhésion aux principes communautaires autonomistes. Lesquels principes sont défendus désormais par des forces politiques spécifiques, dès en 1954 en Flandre (Volksunie), dès 1965 à Bruxelles (Front francophone), et en 1974 en Wallonie (Rassemblement wallon). C’est ainsi, ce qui est essentiel, qu’il n’existe plus un seul parti politique «belge». Plus un seul parti avec des électeurs et des élus, des membres et des sympathisants sur l’ensemble du territoire. Donc, depuis les années 1980, tout parti est nécessairement et exclusivement flamand ou «francophone», bruxellois aussi, plus exceptionnellement, quelle que soit la famille politique en cause (chrétienne, libérale, socialiste, écologiste, extrémiste,…). Il en va de même dans le fonctionnement même des deux assemblées «nationales», car les partis de la même famille politique n’y forment plus de groupe parlementaire commun. Avec une telle configuration politique, marquée par l’absence de tout parti ou groupe «belge», de toute formation politique d’implantation «nationale» apte, avec d’autres, à animer une vie politique réellement «nationale», et aussi à endosser une gestion réellement «nationale» au Parlement et au Gouvernement belge (absence «voulue» puisque les circonscriptions électorales relatives aux élections «nationales» respectent totalement les divisions linguistiques), la définition exclusivement communautaire des partis traditionnels et l’affirmation de partis régionalistes, autonomistes et séparatistes (notamment en Flandre), toute expression politique «nationale» belge a quasiment disparue, et ce d’autant plus facilement qu’il n’existe plus de langue commune pour la porter. Qui plus est, la structuration des forces politiques flamandes et «francophones» a divergée, les premières étant idéologiquement plutôt libérales/conservatrices, voire ultra-libérales, les secondes plutôt socialisantes ou centristes, avec une forte composante écologiste. Sur le plan de l’organisation partisane, au nord, c’est le parti «chrétien» qui a dominé et domine encore le plus souvent, devant le parti libéral, le parti socialiste étant de moindre force et en déclin continu. Au sud, le parti socialiste a constitué longtemps la force dominante, et le reste encore, devant le parti libéral, le parti écologiste, le parti «chrétien» étant de poids décroissant. Qui plus est, côté flamand, des partis nationalistes mobilisent une fraction importante de l’électorat (entre un quart et un tiers) et contraignent l’ensemble des forces politiques flamandes (y compris celles classiquement considérées comme progressistes), à épouser leurs thèses anti-belges. Ce fait que les partis politiques «belges» et les groupes parlementaires n’expriment plus la Belgique dans son ensemble mais uniquement une nation flamande ou une sous-nation «francophone», wallonne et bruxelloise, constitue une situation absolument exceptionnelle, qu’on ne trouve dans aucun autre Etat, européen ou non, occidentale (Canada, Suisse, Espagne,…) ou non occidentale (Pakistan, Inde,…). Tous les pays dotés d’une vie politique pluraliste, même bilingues ou multilingues, tous les Etats fédérés, ont des partis principaux présents partout. Et, de même, au sein du Parlement européen, les forces politiques sont organisées sur une base transnationale, condition essentielle à son bon fonctionnement. Puisque ce n’est plus le cas en Belgique, les alliances parlementaires et de gouvernement entre les partis politiques «flamands» et «francophones» résultent non pas d’abord de la convergence de leurs valeurs et orientations politiques mais de l’obligation de constituer une majorité parlementaire «belge», qui associe des élus des groupes politiques de chaque communauté, et un Gouvernement belge sur une base «communautaire» paritaire. Cette union forcée bi-communautaire oblige à des alliances

provisoires, entre partis d’orientation politique différente, pour la durée d’une législature, alliances qui ne peuvent donc se nouer autour d’un programme de gouvernement qu’après chaque élection, et qui ne peuvent être durablement maintenues qu’au prix de compromis paralysants pour l’adaptation de l’économie et de la société belges, et, sous la pression flamande, d’accords successifs de dépouillement des compétences de l’Etat central commun. Cette bi-polarisation politico-communautaire propre à la Belgique n’est donc pas seulement l’expression manifeste de la très grande faiblesse du sentiment national «belge» dans les élites dirigeantes. Outre qu’elle altère sérieusement le fonctionnement du débat politique, elle a pour conséquence une grande fragilité du fonctionnement même de l’Etat central. Elle est donc aussi le signe fort du peu de légitimité qui reste à l’Etat belge. Ainsi, l’Etat central belge n’a pas de force politique «nationale» pour l’appuyer, hors le Roi lui-même et le petit cercle de décideurs belgicains survivants qui gravitent autour de sa personne, ce qui fait au total peu de chose. Ce petit cercle légitimiste tire encore la seule vraie capacité de résistance qui lui reste de l’attachement opportuniste à l’Etat belge des forces politiques «francophones», wallonnes et bruxelloises, qui tient concrètement au système de solidarité financière (voir au chapitre 2.1) et à la situation de Bruxelles, mais capacité qui serait immédiatement inopérante dans le cas de son abandon par les partis flamands, une fois ceux-ci collectivement résolus sur la façon de traiter la question bruxelloise. Et il ne peut compter sur les forces vives de la société belge pour conforter la défense de cet Etat affaibli, l’attachement populaire au Royaume n’étant que résiduel côté flamand et bien superficiel côté «francophone». Car ce qui peut rester de l’esprit «national» au sein de la société belge s’est étiolé fortement, lui aussi, la traduction politique de la division nationale s’étant peu à peu étendue, dans la deuxième moitié du XXème siècle, à tous les domaines, économique, social, culturel. La meilleure preuve en est que le séparatisme culturel et politique s’est étendu à toute la société civile, notamment à toutes les structures ou presque qui l’expriment et l’organisent. La plupart des structures centrales «belges» de la société ont donc presque toutes disparues, pour être remplacées par des structures «sous-nationales», soit flamandes, soit «francophones». En effet, la partition a affecté, progressivement, presque tous les organisations civiles:

organisations patronales et syndicales, organisations culturelles et sportives, œuvres sociales. La plupart sont désormais scindées ou sur le point de l’être. Une telle partition a désormais frappé presque tous les organisations représentatives du monde économique (organisations patronales et professionnelles), de la sphère sociale (associations, fondations,…), du sport, de la culture, tous organes qui, au fil des ans, se sont scindés les uns après les autres (l’un des tous derniers à connaître ce sort étant la Croix Rouge belge). Seules résistent encore, de manière partielle et pour peu de temps encore, les organisations ouvrières (à leur sommet), quelques structures sportives (mais le football est sur le point de succomber à son tour), et certaines représentations des milieux intellectuels et culturels. Faute de langue commune reconnue, et même simplement d’une langue spontanément et suffisamment pratiquée de part et d’autre, ce qui n’est plus le cas du français et ne sera jamais celui du néerlandais, les moyens d’information et les milieux culturels eux aussi, en dehors de Bruxelles, sont affectés par cette dichotomie, qui s’étend aussi aux activités les plus populaires. Du coup, la presse et les autres médias sont nécessairement devenus exclusivement propres à chaque groupe linguistique. C’est ainsi que les chaînes de télévision belges, publics comme privées, sont exclusivement monolingues (lacune qui ne peut être que la conséquence d’une volonté partagée au sein du même Etat de ne rien faire en sens contraire, et donc lacune très significative, alors même que les Etats français et allemand ont su mettre en place une chaîne franco-allemande bilingue…). D’une manière plus générale, la presse, des deux côtés, se montre complaisante face à cette situation, ne faisant pas d’effort sérieux pour contrarier cette ignorance réciproque. Dans un tel contexte, la proportion des Belges restés aptes à naviguer linguistiquement et

culturellement d’une communauté à l’autre, bien qu’encore substantielle, s’amenuise. Et sous les effets de la mondialisation d’essence anglo-américaine, la réduction de cette population s’accélère. Les nouvelles générations de Flamands optent massivement pour l’anglais et les références anglo-

américaines. Et si un effort est fait côté «francophone» pour développer l’apprentissage du néerlandais, son impact est limité à la sphère professionnelle. Malgré la solidarité institutionnelle qui reste entretenue par l’Etat belge commun, les écarts économiques et sociaux ont continué à se creuser entre la Flandre et la Wallonie, et aussi Bruxelles. On peut parler aujourd’hui de société flamande, de société wallonne, et de société bruxelloise. A la longue, ces différences ont en effet créé des mentalités divergentes, notamment au regard des valeurs relatives au travail et à la solidarité, engendrant les caricatures du Flamand industrieux et matérialiste et du Wallon assisté et insouciant. Ainsi, en partie fantasmée et en partie réelle, la vision différente de l’autre fait que la polarisation du pays a presque complètement colonisé les champs culturel et mental. Au regard d’une telle situation, l’exiguïté du pays (toutes les grandes villes belges sont à moins d’une heure de Bruxelles) engendre des effets contradictoires et pernicieux. D’un côté, elle semble faire obstacle à l’éclatement d’un pays aussi petit et aussi densément peuplé. De l’autre, elle rend difficilement supportable la proximité de tels écarts économiques et sociaux, culturels et mentaux, entre des territoires aussi contigus et des populations aussi proches. C’est ainsi que la mobilité professionnelle et touristique interne au pays manifeste à la fois et contradictoirement son unité physique tout en soulignant en même temps une incompréhension mutuelle croissante (les Flamands ne manquent pas de rappeler qu’il est plus aisé à leurs entreprises frontalières d’employer des travailleurs frontaliers français du Nord que des Wallons). Et Bruxelles reproduit cette même réalité, par l’effet de l’approfondissement de la différenciation linguistique. Institutionnellement, par des réseaux de services publics distincts. Economiquement, par une différenciation croissante entre un secteur dominant d’entreprises «flamandes», et un secteur subordonné d’entreprises «francophones». Socialement, par l’existence d’une grande poche de pauvreté constituée principalement par des chômeurs «francophones». Il résulte de tout cela qu’il n’y plus, à proprement parler, d’opinion publique «belge», d’espace public commun. Mais bien deux opinions publiques distinctes, flamande et «francophone». C’est ainsi que la droitisation de la société et des forces politiques flamandes, qui conjugue une forte idéologie économique libérale et l’aspiration à une fermeture identitaire, contraste avec le paysage sociale et politique «francophone», aux acteurs nettement plus nuancés dans l’approche des questions économiques et sociales, et plus modérés dans leurs comportements face au monde extérieur. La monarchie, comme dans tout royaume pacifique, reçoit encore des marques d’attachement. Mais si on fait abstraction de ce qui relève d’un certain intérêt populaire pour toute famille royale et ses membres, l’adhésion patriotique à l’institution royale comme symbole de la nation est devenu fragile, du seul fait qu’elle a largement désertée la Flandre et qu’elle n’est plus substantielle que dans certaines parties de la Belgique «francophone». Seuls certains milieux dirigeants sont encore aptes à communiquer d’un bord à l’autre. Mais ils le font à leur corps défendant, par nécessité, et presque avec répugnance, parce qu’il faut bien faire fonctionner ce qui demeure de l’Etat commun (milieux politiques) et cogérer certains sujets d’intérêt partagé (milieux professionnels). Dès lors, la coopération entre les deux composantes communautaires de la Belgique est de moins en moins intense, et au train où sont allées les choses, il n’est pas exagéré de constater que, ces dernières décennies, cette intensité est désormais moindre que celle entretenue entre les membres de l’Union européenne. Au total, cette absence généralisée d’expression collective, faute de mémoire récente partagée, faute de langue commune, faute de forces politiques unifiées, faute de liens volontaires sur des matières d’intérêt collectif, a réduit à presque rien ce qui pouvait encore rester de la nation belge. Les deux grandes composantes nationales de la population sont devenues majoritairement opposées de sentiments et d’intérêts. Et le fonctionnement même de l’Etat central est très gravement affaibli par la difficulté de forces politiques antagonistes à s’allier pour lui donner des orientations partagées. C’est dans un tel contexte qu’une partie des élites wallonnes, confrontées à une population wallonne déjà numériquement minoritaire, à une Wallonie devenue économiquement déclinante et

culturellement marginalisée, en voie de subordination au pouvoir flamand tout en l’étant déjà du pouvoir bruxellois, se sont organisées en mouvement wallon, avec pour programme l’autonomie de la Wallonie, pour protéger leur identité et leur économie de la double domination flamande et bruxelloise, et pour se donner ainsi la responsabilité du redressement de leur région. Ce mouvement wallon, amorcé au début du XXème siècle et devenu de plus en plus actif après la deuxième guerre mondiale et la crise profonde des industries traditionnelles wallonnes, a tiré le double constat que l’Etat central belge était passé en quelques décennies sous direction flamande, malgré ce qui demeurait encore d’ascendant «francophone» à Bruxelles. Direction déjà assurée dès la fin du XIXème siècle par l’élite flamande francophone mêlée à l’élite bruxelloise d’abord, puis plus largement par l’élite nationale flamande ensuite, après les deux grandes guerres européennes et mondiales, et le transfert de la domination économique de la Wallonie à la Flandre. Les thèses régionalistes et autonomistes du mouvement wallon ont progressivement gagnées l’ensemble des forces politiques wallonnes. De leur côté, les élites dirigeantes flamandes, quant à elles, d’abord essentiellement préoccupées par l’aboutissement du séparatisme linguistique, et soucieuses de conserver le contrôle de Bruxelles, ont longtemps préféré une approche «communautaire» de l’organisation de l’Etat belge, moyen justement d’éviter une dissociation entre Bruxelles et la Flandre. Puis, confortées par leur nouvelle prospérité, et en échange de garanties importantes à Bruxelles, ont adhéré finalement à cette orientation régionaliste/autonomiste, conforme aussi à leur propre volonté croissante d’autonomie économique et politique, naturellement complémentaire à l’autonomie linguistique et culturelle désormais acquise. Au total, il n’est nul besoin de nier, bien à tort, l’existence passée et ancienne de la Belgique en tant que nation pour pouvoir affirmer aujourd’hui que cette nation belge, née fragile, a presque cessée d’exister, quasi-détruite au XXème siècle par la distinction croissante et oppositionnelle des Flamands, des Wallons et des Bruxellois. Et que l’Etat belge ne survit encore que par la difficulté de rompre des deux communautés «nationales», difficulté qui tient presque toute entière dans la situation atypique de Bruxelles, et ne doit presque plus rien à la loyauté monarchique, aux sentiments populaires, et encore moins aux liens économiques. C’est de cette réalité négative mais toujours persistante dont les milieux dirigeants belges, wallons, bruxellois et flamands, ont tenté de s’accommoder par la fédéralisation de l’Etat belge.

9De l’Etat unitaire à l’Etat fédéral : une tentative ultime d’adaptation L’Etat belge est récent. Il a célébré ses 175 ans en 2005. Sa Constitution primitive (1831) est une réussite car elle trouve d’emblée un équilibre durable entre les principes défendus par les forces catholiques conservatrices et les exigences nouvelles des bourgeois libéraux. C’est la Constitution d’un Etat unitaire, avec un Parlement bicaméral, un exécutif fort appuyé sur les pouvoirs du Roi. De par son héritage politique, législatif et institutionnel français, l’Etat belge unitaire est à sa naissance administrativement divisé en neuf Provinces. Cette organisation est calquée sur les départements «français», découpage imposé à ces territoires précédemment annexés par la France, eux-mêmes construits à partir des anciennes «provinces» constitutives des Pays-Bas méridionaux ex-«autrichiens». Le processus de division linguistique de la Belgique entre les territoires et populations de langue néerlandaise au nord et ceux de langue française au sud, a été long d’une centaine d’années (des années 1870 aux années 1960). Minant, de plus en plus profondément, les fondements de l’unité nationale, et donc le caractère unitaire de l’Etat belge, ce processus qui a engendré le clivage territorial et enfin la division nationale de la Belgique va conduire à modifier, étape par étape, les structures de cet Etat unitaire. Car cet accomplissement institutionnel de ce séparatisme linguistique, territorial et national, en validant le bien-fondé de la distinction communautaire sur une base de plus en plus radicalisée, ne va pas seulement engendrer et accompagner tout naturellement la division politique de la nation belge. Il va provoquer la division institutionnelle de l’Etat belge lui-même. Celui-ci, devenu inadapté à un système politique devenu totalement dual, n’était plus viable. Ce constat va déboucher alors sur la fédéralisation du pays et de l’Etat, afin de fonder totalement la reconnaissance des deux peuples et territoires constitutifs de l’Etat belge, les

Flamands et la Flandre «néerlandophone» d’un côté, les Wallons et la Wallonie «francophone» de l’autre. Tout en devant faire une place à Bruxelles, et aussi au groupe «germanophone».

Après 150 ans d’existence comme Etat unitaire, la Belgique est transformée en un Etat fédéral au dernier tiers du XXème siècle. Déjà précédée par le caractère bi-communautaire du Gouvernement et du Parlement, puis le dédoublement de plusieurs ministères, cette transformation, qui s’étend sur une période de 30 ans (1970-2001), est amorcée dans les années 1970 et considérée comme acquise en 1980. Elle est parachevée dans les années 1990 avec les réformes constitutionnelles de 1988, 1993 et 2001, chacune de ces cinq étapes étant marquée par de nouveaux transferts de pouvoirs et de compétences «nationales» aux nouvelles entités belges, devenues des entités fédérées. Partant de l’organisation linguistique, cette construction fédérale repose sur la reconnaissance de deux catégories d’entités fédérées, dont les compétences se superposent et se complètent, les «Communautés» linguistiques et les «Régions» territoriales. Les premières sont crées dès 1970, sous impulsion flamande. Les secondes, en 1980, sous pression wallonne, aboutissent en 1993. D’une part, trois «Communautés», entités juridiques originales, qui sont compétentes pour ce qui se rapporte aux personnes (éducation, culture, …), et qui peuvent agir sur des territoires communs, et notamment à Bruxelles. L’une, la «Communauté flamande», est apte à agir en Flandre et à l’égard des «néerlandophones» de Bruxelles, l’autre, la «Communauté française», est en charge des «francophones» de Wallonie et de Bruxelles. Et il existe une troisième Communauté pour les

distinguer

juridiquement des « régions linguistiques »), la Flandre et la Wallonie, et aussi Bruxelles, qui sont en charge des compétences attachées au territoire (administration locale, police, agriculture, transports, politique de l’emploi, gestion des réseaux d’énergie, de l’eau et des déchets,…). Ces entités fédérées sont placées symboliquement par la Constitution belge modifiée sur le même plan que l’Etat fédéral. Donc non subordonnées à celui-ci dans l’exercice de leurs compétences constitutionnellement établies, elles disposent chacune d’un Parlement et d’un Gouvernement, d’un pouvoir législatif propre, et d’une autonomie financière substantielle. Flamands, Wallons et Bruxellois, et tous particulièrement leurs milieux dirigeants, sont désormais très attachés à ces nouvelles entités régionales et communautaires, manifestation de leurs identités et de leurs autonomies respectives. Le système fédéral belge est particulièrement complexe. Avec ses six entités constitutives, trois Communautés et trois Régions, il aboutit à ce que les dix millions et demi de Belges disposent de six Gouvernements et Parlements, tous dotés de pouvoirs normatifs et financiers propres : un Gouvernement et un Parlement (deux chambres) pour tous les Belges, au titre de l’Etat fédéral, un Gouvernement et un Parlement pour les plus de six millions de Flamands de Flandre comme de Bruxelles, les dirigeants flamands ayant fait le choix de fusionner les organes de la Région de Flandre et de la Communauté flamande, deux Gouvernements et Parlements pour les moins de trois millions et demi de Wallons et le petit million de Bruxellois «francophones», au titre de la Région de Wallonie d’une part et au titre du la Communauté française d’autre part, commune aux Wallons et aux Bruxellois «francophones», un Gouvernement et un Parlement pour tous les Bruxellois, «francophones» comme «néerlandophones», au titre de leur Région, et enfin le Gouvernement et le Parlement de la petite Communauté «germanophone». Et encore faut-il ajouter qu’en Région bruxelloise le Parlement et le Gouvernement bruxellois sont concurrencés par trois Commissions «communautaires», chacune dotée de son propre exécutif, qui traitent distinctement les questions «régionales» personnalisables propres aux Bruxellois «francophones», celles propres aux Bruxellois «néerlandophones» et celles qui restent communes à tous. Certes, l’Etat fédéral a encore belle allure. Il dispose, en apparence, du pouvoir législatif général. De l’essentiel du pouvoir fiscal et de celui de la répartition globale des ressources financières publiques. Du pilotage de la sécurité sociale. Et des attributs régaliens traditionnels (Justice, Diplomatie, Défense). Mais tous les instruments de pouvoirs (politiques et administratifs), tous les agents publics (élus et fonctionnaires), et tous les moyens financiers (recettes fiscales et autres) de l’Etat fédéral et des organismes qui lui sont rattachés sont partagés minutieusement entre les deux grandes communautés, leurs représentants et ressortissants. Partages qui obéissent à de savants

Wallons

de

langue

allemande.

D’autre

part,

trois

«Régions»

administratives

dosages, constitutionnellement et législativement garantis, qui vont de la simple parité numérique (quand le fédéralisme pur l’emporte et que donc chaque communauté compte également, sans considération pour sa taille, comme il en va dans la composition paritaire du conseil des ministres), jusqu’à la mise en œuvre, en matière financière notamment, de clés de répartition en pourcentage, qui tiennent compte du poids numérique des populations des trois Régions ou des deux (ou trois) Communautés, clés corrigés au besoin lorsque la partie flamande accepte de se faire généreuse, ce qui ne va pas sans contrepartie d’ordre politique. De fait, l’Etat fédéral belge n’est plus un lieu autonome, un pouvoir propre qui pourrait décider pour la Belgique dans son ensemble, mais une structure placée sous le contrôle étroit des deux communautés. Qui plus est, l’une, la communauté flamande, forte de sa suprématie numérique et de sa puissance économique et financière, donne le ton, et exerce donc la direction effective de l’Etat fédéral, même si c’est sous le contrôle étroit de la communauté «francophone». En outre, cet édifice fédéral, constitutionnellement garanti, ne peut être modifié sans accord conjoint des représentants politiques des deux grandes communautés. Contrainte légitime et sans inconvénient majeur quand elle appuie un consensus sur un projet national partagé. Mais contrainte menaçante quand, en l’absence d’un tel projet, la volonté d’une des communautés pour une évolution radicale de l’Etat commun rencontre l’opposition de l’autre, ce qui est bien le aujourd’hui le cas après et malgré près de trente ans d’expérience fédérale.

10Bruxelles, troisième membre, disputé, de la Fédération belge La capitale de la Belgique, Bruxelles, se doit d’être commune aux Flamands et aux Wallons. Elle l’est évidemment institutionnellement, puisque siège de la totalité des pouvoirs fédéraux. Elle l’est aussi économiquement, comme principal centre de commandement de l’économie belge. Elle doit impérativement l’être linguistiquement. Mais, on l’a vu, cette double appartenance est largement formelle, et nombre de Flamands ne s’y sentent pas chez eux. Elle doit aussi l’être administrativement. Pour ce faire, elle pouvait être placée sous la tutelle conjointe des deux Régions/communautés identitaires. Mais les «francophones» bruxellois ultra- majoritaires ne pouvaient accepter et refusent encore aujourd’hui toute tutelle flamande, et n’accepteraient pas plus une tutelle wallonne. Aussi, Bruxelles est-elle devenue, tardivement et après moultes péripéties politico-administratives, en 1989, la troisième Région de l’Etat fédéral belge, aux côtés des Régions de Flandre et de Wallonie, soit près de dix ans après celles-ci. Cette innovation est finalement obtenue par les «francophones» contre la reconnaissance d’une forte représentation de la communauté flamande à Bruxelles et dans les institutions bruxelloises (voir au chapitre 3.1). Les milieux nationalistes flamands ne tarderont pas à regretter ce compromis, car ils verront rapidement que la co-gestion flamande de Bruxelles ne peut faire obstacle à l’affirmation croissante du caractère «francophone» de la Région-capitale. Surtout, la Région-capitale dispose d’un territoire étrangement réduit et enclavé, effet et cause d’une conflictualité permanente. En effet, pour limiter le poids de Bruxelles et l’expansionnisme «francophone» bruxellois, associé au développement même de l’agglomération bruxelloise, les responsables politiques flamands ont toujours faits en sorte que la Région bruxelloise soit plus petite que son aire urbaine. La Région, entité administrative et politique, est peuplée de près d’un million d’habitants, aux neuf dixièmes «francophones», alors que l’agglomération de Bruxelles, réalité urbaine et économique, compte plus de deux millions et demi d’habitants. Ainsi, la périphérie bruxelloise, qui compte donc près d’un million et demi d’habitants, aux deux tiers «néerlandophones», est aux trois quarts en Région flamande. Dès lors, la majorité «francophone» de Bruxelles-région a donc pour pendant une majorité

«néerlandophone» de même poids en périphérie bruxelloise. Mais les responsables flamands ont préféré une Bruxelles réduite, majoritairement «francophone», à une Bruxelles élargie, linguistiquement équilibrée parce que l’étant numériquement, ne croyant pas à la capacité de résistance du néerlandais face au français sur un territoire commun, et manifestant par là qu’ils ne croyaient pas non plus à l’avenir d’une Belgique commune. Et la minorité «néerlandophone» de Bruxelles a donc pour pendant une minorité «francophone» de

même importance en périphérie. Alors même que toute la volonté nationale flamande est fondée sur l’exclusivité linguistique néerlandophone, l’existence de cette minorité «francophone» en pays flamand constitue une situation insupportable pour les milieux dirigeants flamands, encore plus même aujourd’hui qu’elle parait en voie de renforcement alors que la minorité néerlandophone/flamande de Bruxelles semble menacée. Réduire puis annihiler la présence

«francophone» en périphérie bruxelloise à une échéance acceptable est un objectif majeur des milieux nationalistes flamands, bien qu’elle constitue un fait très difficilement récusable, et encore plus difficilement réductible. La Région administrative de Bruxelles, qui se dénomme Bruxelles-capitale, dans sa définition territoriale actuelle, très étroite, n’a pas de lien géographique avec la Wallonie, dont elle (n’) est séparée (que) par une mince bande territoriale de moins de 5 Km de profondeur sur 10 Km de largeur. Elle constitue ainsi une enclave territoriale et un îlot «francophone» en territoire flamand. Et aussi un noyau urbain «francophone» qui se trouve enchâssé dans une couronne urbaine flamande. Une situation unique au monde. Et un objet de discorde permanent entre les deux quasi- nations belges, Flandre et Wallonie, au désespoir des Bruxellois. Les deux Communautés fédérées, la flamande et la française, y ont leur siège. Et puisque la Communauté flamande est fusionnée avec la Région flamande, il en résulte que celle-ci y a aussi son siège. L’autre singularité de cette Région est qu’elle est le siège des principales institutions européennes - Conseil européen, Conseil des ministres, Parlement en partage avec Strasbourg, Commission, autres organes consultatifs - et aussi de l’Alliance atlantique (OTAN). Ce qui a eu et aura encore des conséquences considérables sur le développement de la Cité. Et qui interfèrerait avec les redoutables questions relatives au statut de Bruxelles qui seraient posées par la dissolution de l’Etat belge.

11Un fédéralisme de plus en plus conflictuel et finalement illusoire La structure fédérale belge est depuis plus d’un quart de siècle soumise à la double épreuve du caractère bi-national de la Belgique et des faiblesses de son propre fonctionnement. Déjà fragile du fait de sa complexité, elle est menacée désormais par la progression continue du phénomène national flamand, dont les exigences ne peuvent plus être satisfaites dans ce cadre, et qui revendique, depuis environ dix ans, de nouvelles évolutions pour conforter la Flandre. Présentement, en ce début du XXIème siècle, l’avenir se présente comme flamand. L’économie flamande est plus prospère que jamais. Les Flamands, numériquement majoritaires (57 % de la population belge), économiquement très dominants, dirigent aujourd’hui la Belgique. Et bien que les milieux dirigeants flamands aient la maîtrise de l’Etat fédéral, dont, depuis sa création, le Gouvernement a toujours été dirigé par un Premier ministre flamand, les forces politiques et socio- économiques flamandes, qui adhèrent massivement aux principes de l’économie libérale et entraînent la société flamande sur cette voie, supportent de moins en moins leurs liens avec une Wallonie qui n’a pas les mêmes orientations, leur est un fardeau financier et leur est de plus en plus étrangère. Ainsi, l’étape fédérale les a confortées dans leur aptitude et leur ambition à diriger la nation flamande. Cette certitude est désormais partagée par la très grande majorité des élites flamandes. Les Flamands, en tout cas nombre d’entre eux et massivement leurs élites dirigeantes, hier encore partiellement francisées malgré leurs aspirations identitaires, après avoir abandonné, génération après génération, leurs attaches à la culture française ne comprennent plus aujourd’hui la raison d’être de la qualité de Belge et de l’Etat belge. Ces élites, politiques, intellectuelles, médiatiques, industrielles, financières, désormais entièrement «flamandisés», oeuvrent désormais ensemble pour l’édification de l’Etat national flamand. Présentement encore à l’intérieur de la coquille étatique belge, jusqu’au moment ou elles décideront qu’il est devenu indispensable et possible à la Flandre d’en sortir. Les forces politiques flamandes, dans leurs composantes chrétienne, libérale, nationaliste, extrémiste, peuvent diverger sur la stratégie ou la tactique à suivre pour atteindre cet objectif, elles ne divergent pas sur l’objectif lui-même, qui les habite obsessionnellement, à l’exception provisoire, minoritaire et régressive des composantes socialiste et écologiste. Et le

corps électoral flamand, dans le cadre d’une droitisation toujours plus accentuée de ses orientations idéologiques, suit ce mouvement vers toujours plus d’autonomie, de séparation. C’est ainsi que les jeunes générations flamandes, encore nettement plus à droite que les générations plus anciennes et qui n’ont connu qu’une Belgique divisée et la critique du Sud «francophone» par le nord flamand, dont les attaches culturelles étrangères sont désormais massivement anglo-américaines et non plus françaises, orientent aujourd’hui massivement leurs votes vers les partis politiques flamands les plus nationalistes, évolution qui préfigure ce que seront demain les choix du peuple flamand,

notamment en cas de crise aiguë. Les Wallons, historiquement minoritaires à tous les points de vue, numérique, économique et culturel, et qui ne tiennent plus depuis longtemps les reines de l’Etat belge, passées très tôt de leurs mains à celles de la bourgeoisie «francophone» bruxelloise et flamande, puis depuis un bon demi- siècle à celles de la bourgeoisie nationale flamande, n’ont pas vu leurs positions s’améliorer, malgré la mise en place de l’autonomie régionale. Leur propre bourgeoisie entrepreneuriale s’est en partie effacée pour céder la place à une autre, politico-bureaucratique, en charge de la gestion de la Région wallonne, sans obtenir de succès palpable, jusqu’à ce début du XXIème siècle, dans le redressement économique de la Wallonie, toujours à la traîne depuis ce demi-siècle, situation génératrice d’un sous-emploi massif et d’un assistanat social généralisé. Plus que jamais, le maintien du niveau de vie des Wallons dépend très notablement des transferts financiers fédéraux, alimentés par des ressources flamandes, elles mêmes en partie d’origine bruxelloise. La Wallonie, comme système politique (la Région, garante des structures de pouvoir) et la population wallonne, via l’Etat fédéral (par la sécurité sociale fédérale, garante des droits sociaux), sont donc, l’une et l’autre, de fait et massivement, assistée financièrement par la Flandre, qui contrôle l’Etat fédéral et Bruxelles. Quant aux Bruxellois «francophones», coupés géographiquement de la Wallonie, et qui plus est très distants des Wallons sociologiquement, ils sont sur la défensive malgré leur encore large majorité numérique et domination culturelle à Bruxelles. Les limites administratives de Bruxelles, inchangées lors de la création de la Région, la rendent plus que jamais territorialement dépendante de la Flandre, dont elle est aussi dépendante financièrement et économiquement, même si cette dépendance là est réciproque. La maîtrise de la richesse, bien réelle, de Bruxelles, échappe en grande partie aux «francophones», et est largement détenue par des mains qui lui sont désormais largement étrangères (flamandes, et de plus en plus anglo-saxonnes ou transeuropéennes,…). De plus, sa part fiscalisée est substantiellement détournée vers la Flandre, et aussi vers la Wallonie, puisque ceux des résidants de Flandre et aussi de Wallonie qui travaillent à Bruxelles et y occupent la moitié des emplois sont taxés en Flandre et en Wallonie. Cette double réalité a contraint les élites «francophones» bruxelloises (et wallonnes) à accepter que la minorité flamande dispose d’une représentation quasi-paritaire dans les institutions bruxelloises en échange d’un degré accru d’autonomie régionale et d’un soutien financier supplémentaire (le «refinancement» en langage politico/administratif belge). La place de la culture française à Bruxelles est de plus en plus contestée par les milieux européistes et internationaux, de poids croissant. Et la légitimité de la bourgeoisie «francophone» bruxelloise est minée par de grandes disparités sociales, aggravées par la forte proportion de la population bruxelloise d’origine immigrée extra-européenne, culturellement mal intégrée et affectée par un sous-emploi structurel. Aussi, les Bruxellois «francophones» tentent-ils, pour conserver leur suprématie relative et menacée, de fortifier l’autonomie de la Cité-Région, notamment en cherchant à construire, dans le cadre belge, une union avec les Wallons, auxquels ils tournaient pourtant volontiers le dos jusqu’à

essentiellement

présent.

incantatoire, ce qui fait que le meilleur protecteur de Bruxelles contre le carcan territorial flamand reste encore présentement l’Etat fédéral belge. Mais pour combien de temps encore ? Pour les milieux dirigeants flamands, l’Etat fédéral belge est une contrainte qui n’est supportée que parce que ses pouvoirs se réduisent peu à peu, évolution qui apporte à la Flandre une autonomie en croissance constante. Et il ne pourra continuer à être toléré qu’aussi longtemps que cette réduction se poursuivra, en allégeant les obligations financières de solidarité de la Flandre, et que son ultime

Projet

«fédératif»

«francophone»

trop

tardif

et

peu

crédible,

car

raison d’exister encore, sa contribution à la maîtrise de Bruxelles par la Flandre, restera valable. La survie de l’Etat belge, pour quelque temps encore, dépend donc de l’obtention par la Flandre de nouvelles attributions fédérales en rapport avec sa volonté d’autonomie économique et sociale croissante. Et de la confortation des limites territoriales de la Flandre autour de Bruxelles. Parce que Bruxelles constitue une véritable atteinte à l’intégrité du territoire flamand, une amputation qui est toujours considérée par la grande majorité des nationalistes flamands comme susceptible d’être encore plus insupportable du jour où la partition de la Belgique la laisserait politiquement et juridiquement de l’autre côté de la frontière du nouvel Etat flamand, Bruxelles est la seule et dernière entrave à la dissolution complète de l’Etat belge. Mais cette entrave ne peut continuer à «tenir» que pour autant que l’impatience flamande trouve constamment des apaisements dans le bénéfice de nouvelles compétences pour la communauté/région flamande, dans le relâchement progressif de ses obligations financières vis-à-vis de la Wallonie et par le maintien de la perspective d’un affaiblissement de l’autonomie bruxelloise. Sinon, cette impatience flamande, exacerbée, pourrait emporter le «sacrifice» politique de Bruxelles. Aussi, après chaque élection nationale ou presque, la volonté flamande d’accroître les pouvoirs de la Flandre aboutit à de nouveaux transferts de compétences aux Régions et aux Communautés, transferts jusqu’à présent obtenus quant ils répondaient aux propres aspirations wallonnes et bruxelloises d’autonomie et qu’ils n’allaient pas contre le maintien d’une solidarité financière. Par suite, les compétences de l’Etat fédéral se réduisent peu à peu, malgré les résistances wallonne et bruxelloise, l’acceptation de leur régionalisation étant le sacrifice à faire pour le maintien de la solidarité financière inter-comunautaire. C’est ainsi que ce qui reste de l’unité des grandes institutions fédérales en charge des fonctions

régaliennes

et

géographiquement du fait de leur organisation systématique sur une base linguistique, comme les forces armées, au demeurant absorbées par l’OTAN et de plus en plus réduites. Soit qu’elles soient, dans leur encadrement, colonisées majoritairement par des Flamands, comme le corps diplomatique, et aussi les forces armées précitées. Soit qu’elles mettent en œuvre des règles juridiques condamnées à se régionaliser/communautariser pas à pas, comme c’est particulièrement le cas des institutions judiciaires, menacées de perdre ce qui reste de leur unité de jurisprudence. Par ailleurs, les transferts de souveraineté aux institutions européennes, comme la monnaie ou plus globalement des pans entiers du droit interne, constituent un autre processus d’affaiblissement de l’Etat belge. Et ce alors que nombre de Belges, paradoxalement, veulent voir dans le rôle de Bruxelles comme siège des institutions européennes une raison d’être de la Belgique et un moyen de sauvegarde et de légitimation de leur Etat. Dans la phase présente, le maintien de la solidarité financière intra-belge, et notamment de la Flandre avec la Wallonie, via l’Etat fédéral, est désormais subordonné à la double acceptation par les Wallons et les Bruxellois «francophones» d’une nouvelle série de transferts favorables à la construction du futur Etat flamand et au renforcement du dispositif flamand de contrôle de Bruxelles. Dans les milieux dirigeants wallons et bruxellois, le choix est donc désormais entre céder, pour pouvoir demeurer dans un univers «belge» dégradé mais connu, ou rompre, et accepter l’incertitude la plus grande. Aujourd’hui, la volonté des élites flamandes d’aboutir à un accroissement des compétences des entités fédérées par réduction des compétences fédérales porte sur les dispositifs sociaux

constitutifs de la solidarité entre les citoyens et sur les services publics qui fondent physiquement l’Etat commun, voire sur la réduction de la fonction royale à un simple rôle protocolaire. La Flandre réclame maintenant une plus grande autonomie fiscale et sa participation progressive à la gestion de certains pans de la protection sociale, notamment des prestations aux familles, comme élément d’une politique familiale flamande, et des allocations de chômage, en accompagnement de la régionalisation du droit du travail, pour maîtriser totalement la politique de l’emploi (elle est moins allante sur le système de santé et les pensions de retraite, secteurs financièrement moins favorables au renforcement de ses avantages comparatifs). Elle souhaite aussi la partition ou la privatisation des quelques entreprises encore publiques de compétence fédérale, ou à tout le moins

est

en

régression

rapide.

Soit

qu’elles

soient

divisées

fonctionnellement

une forme de cogestion, notamment pour la SNCB (la société des chemins de fer belges) ou la Poste, comme il en est déjà pour le secteur de l’énergie et de télécommunications, et la régionalisation des organes publics de régulation de ces différents secteurs. En outre, sur le plan

institutionnel, elle espère une régionalisation partielle de la Justice et la participation au contrôle de certains organismes divers encore «nationaux» (dits «royaux»), généralement implantés à Bruxelles.

A Bruxelles même, la Flandre s’investit autant qu’elle le peut. La Communauté/Région flamande y

a déjà implanté ses institutions politiques et administratives fusionnées (comme la Communauté

française, mais contrairement à la région wallonne qui a fait le choix de Namur). Présentement, elle cherche surtout à obtenir la remise en cause des droits des «francophones» résidents des communes périphériques à facilités linguistiques et des autres communes de la province du Brabant flamand, notamment en tentant d’obtenir la suppression de «l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde», double unité électorale et judiciaire commune à Bruxelles et à une partie du Brabant flamand qui contribue à la protection de la minorité «francophone» de cette Province et, du coup, y limite la «souveraineté» de la Flandre dans le cadre belge et entretient la persistance d’une population de langue et de culture française dont l’existence porte atteinte à l’unicité du fait national flamand. La fédéralisation de la Belgique a été initialement un objectif porté par les Wallons pour se protéger de la domination montante des Flamands, et aussi des Bruxellois. Aujourd’hui, faute d’un redressement wallon, et du fait de la prospérité flamande, la fédération belge constitue le cadre dans lequel s’organise la subordination à la Flandre de la Wallonie et de Bruxelles. Subordination qui, en faisant de l’Etat fédéral belge un instrument au service de la Flandre, constitue pour elle un double avantage, en accroissant sa dimension internationale et européenne, et en lui garantissant la maîtrise de Bruxelles. Mais un instrument qui est aussi une charge et une contrainte pour la Flandre, du fait de ses conséquences financières notamment, et parce qu’il l’empêche d’aboutir à la création de son propre Etat. Les élites flamandes, confrontées à la compétition économique mondiale, au vieillissement de leur population, craignent d’avoir du mal à maintenir durablement leur prospérité et celle de leur pays. Aussi, elles perçoivent désormais majoritairement la Wallonie comme un fardeau de plus en plus handicapant, un peu comme le midi italien l’est pour l’Italie du nord. Mais avec la différence essentielle que l’Italie n’est pas partagée linguistiquement et culturellement, comme l’est la Belgique, division nettement plus radicale et potentiellement bien plus explosive. Un fardeau que ne compensent plus suffisamment les avantages, de nature statutaire et de dimension internationale, tirés de la maîtrise de l’Etat belge. Et la violente crise économique actuelle, loin de freiner les ardeurs flamandes, risque plutôt de les exciter. Ces élites sont aujourd’hui convaincues que la Flandre, véritable nation, mérite désormais son propre Etat. Mais, continuant à procéder par étapes, elles ont fait le choix de réduire à nouveau l’Etat fédéral, pour faire un grand pas de plus vers la constitution de l’Etat flamand, en profitant de ce mouvement pour alléger autant que possible le fardeau financier wallon, et tout en cherchant à conserver le contrôle territorial et institutionnel de Bruxelles. Car, dans leur majorité, ces élites ne se sentent pas encore prêtes pour opter en faveur de l’indépendance présentement car il leur faut encore quelque temps pour convaincre de la justesse de leur démarche la majorité de la population flamande, dont l’attachement au Roi a déjà beaucoup diminué, dont les liens avec l’Etat belge n’ont plus grand-chose d’affectif, mais qui ne voit pas encore clairement pourquoi et comment elle pourrait se trouver séparée de Bruxelles et de la Wallonie, auxquelles elle est liée depuis si longtemps. De plus, les milieux dirigeants flamands sont conscients que le contrôle durable de Bruxelles leur échappe encore, qu’il leur faut encore du temps pour l’affermir et le rendre irrévocable, et que ce contrôle pourrait être complètement délégitimé si la scission de l’Etat belge était perçue par les Bruxellois et les européens comme de la seule responsabilité de la Flandre. Car toute entente avec les Bruxellois «francophones» deviendrait du coup impossible, et parce que, à tort ou à raison, les milieux dirigeants flamands les plus traditionnels craignent de contrarier les cercles dirigeants européens. Bruxelles est le dernier solide ancrage de la Belgique. Pour les élites flamandes,

comment en effet se séparer de la Wallonie, pays des «francophones», tout en gardant Bruxelles, métropole également «francophone» ? Comment se débarrasser des premiers par la destruction de l’Etat belge, tout en prétendant respecter les seconds au sein du futur Etat flamand ? Comment rassurer les Bruxellois «francophones», tout en réprimant ceux qui habitent sa périphérie ? La question de Bruxelles est à la fois un crève-cœur et un casse-tête pour les Flamands, qui perçoivent, sans pouvoir se résoudre encore à l’accepter, que le passage à un Etat flamand indépendant devrait provoquer la perte du contrôle de Bruxelles.

12La phase confédérale, antichambre de la scission Pour touts ces raisons, la majorité des courants nationalistes flamands s’astreignent encore à une grande retenue, ce qui les conduit à occulter leurs véritables intentions séparatistes et à ménager une phase intermédiaire, une phase confédérale, qui pourra être assez longue. Dans l’immédiat, les milieux agissants flamands visent donc à la transformation de l’Etat fédéral belge en «Etat confédéral», de manière explicite ou implicite. Il s’agit bien d’une étape intermédiaire avant celle finale de l’indépendance, une période provisoire qui permet à la fois de préparer l’Etat flamand souverain en attendant le moment opportun de poser la question au peuple flamand sur l’indépendance, et d’éviter, ou à tout le moins de retarder et de minorer, le sacrifice de Bruxelles. Entre l’Etat fédéral et «l’Etat confédéral», il n’y a pas seulement une différence de degré, il y a fondamentalement une différence de nature, bien qu’on puisse passer progressivement d’un cadre à l’autre. Dans le confédéralisme, les compétences communes sont issues d’une délégation des Etats confédérés. Elles sont résiduelles, elles sont réversibles, elles résultent de la volonté unanime des Etats membres de la confédération, censés représenter autant de peuples/nations. L’Etat confédéral, en toute logique, n’est plus un véritable Etat. Par opposition à un vrai Etat, unifié ou fédéré, dans lequel le peuple/nation reste un et exprime une volonté unique sur les matières communes, qui sont nombreuses et essentielles, et sur les matières décentralisées, qui peuvent être substantielles mais restent toujours «recentralisables». Aussi, dans la confédération, la solidarité interne n’est plus constitutive et fondamentale, comme elle l’est dans la fédération, elle est relative, négociable, évolutive, et transitoire. Car la confédération constitue elle-même un stade toujours éphémère, qui prépare ou qui occulte l’indépendance de ses Etats membres. Pour les dirigeants nationalistes flamands, la formule confédérale à appliquer à la Belgique se distingue manifestement de la solution fédérale par l’objectif poursuivi : il ne s’agit plus de sauvegarder l’Etat belge en l’adaptant, il s’agit de préparer sa disparition. Ainsi, dans un cadre confédéral belge à durée limitée, au demeurant déjà partiellement en place mais qui serait alors porté à un stade avancé, la Flandre pourrait acquérir et exercer l’essentiel des attributs d’un Etat indépendant, à titre interne (une Flandre presque souveraine pour la gestion de ses affaires propres). Tout en continuant à diriger de fait les structures communes résiduelles, à titre externe (un Etat factice belge, paravent international de l’Etat flamand). Se préparant ainsi au mieux à une indépendance complète. La Flandre serait ainsi, avec la logique confédérale, dans le pouvoir de rendre conditionnelle et révisable les transferts financiers à sa charge dont bénéficie la Wallonie. Ceux-ci pourraient donc s’amenuiser avec le temps, pour disparaître au moment où la Flandre déciderait d’en finir avec le cadre confédéral, si lâche par essence qu’il pourrait être quitté par tout membre à tout moment. L’étape confédérale transitoire servirait aussi à la Flandre de cadre plus favorable que le cadre fédéral actuel pour tenter de régler à son avantage la situation de Bruxelles, à différents titres :

contrôle politique général, consolidation de son enclavement territorial, affermissement de son caractère flamand, maintien de sa subordination financière (par un partage de la fiscalité du travail qui resterait très défavorable à Bruxelles). La Cité-Région de Bruxelles serait appelée à devenir alors soit un «condominium» de la confédération, sous tutelle de ses deux membres, revendication flamande. Mais ce pourrait être aussi son troisième membre, égal au deux autres, position «francophone» et à tout le moins bruxelloise. Deux conceptions parfaitement antagonistes, et qui offrent donc la matière à un conflit de plus. Dans le premier cas de figure, avec le «condominium», la Flandre garderait de manière explicite

des droits sur Bruxelles, à égalité avec la Wallonie. Elle ménagerait ainsi ses possibilités de reconquête. Elle renforcerait son ascendant sur la Capitale et la Wallonie en négociant, de gré à gré, les concours financiers qu’elle accorderait. Ceux destinés à la Wallonie seraient alors voués à diminuer au fil du temps, alors que les liens financiers avec Bruxelles seraient préservés, d’autant mieux que la prospérité flamande et la fiscalité de l’entité flamande en dépendent. Mais un tel schéma est peu crédible, les Bruxellois «francophones» ne pouvant se rallier à un statut amoindri dans une confédération à construire qui serait donc en deçà de celui qui est présentement le leur dans le royaume fédéral. Dans le second cas, la Flandre serait le membre «minoritaire» d’une confédération à trois membres, dont deux membres «francophones» avec Bruxelles. Un schéma a priori peu gênant pour la Flandre quant à son fonctionnement général puisque la construction confédérale obéit à la règle de l’unanimité de ses membres pour toutes les décisions de matière confédérale, exigence d’unanimité qui est une des caractéristiques majeures du confédéralisme. Dans ces conditions, cette matière confédérale commune aux trois membres du système confédéral belge devrait être restreinte. Elle serait alors rapidement très réduite, en étendue (limitation à certaines fonctions externes de représentation) comme en intensité (réduction à une expression symbolique de la solidarité financière interne), et il en irait de même pour ses institutions représentatives (abaissement de la fonction royale). La déliquescence des rapports confédéraux à trois serait contrebalancée par le développement des relations à deux. Situation évolutive qui serait conforme aux intérêts flamands, si la Flandre parvenait, à la longue, à mettre à profit cette période pour détacher Bruxelles de la Wallonie, tout en se détachant complètement elle-même de la seconde et en conservant des liens avec la première. Mais un schéma confédéral à trois difficilement acceptable pour les décideurs flamands, qui auraient bien du mal à se faire à une configuration dans laquelle Bruxelles aurait le même rang que la Flandre. Et qui donc conforterait ainsi, symboliquement et juridiquement, son rejet de toute subordination à la Flandre. Aussi, l’impossible traitement de cette question bruxelloise presque insoluble est susceptible d’empêcher le passage à une confédération formelle, explicite. Une construction qui se heurte de plus à un second obstacle, qui tient au sort de la Communauté française, expression de l’union wallo-bruxelloise, que nombre de décideurs «francophones» refuseront d’abandonner, bien que l’hypothèse de sa disparition ait de larges soutiens en Wallonie. Dans ces conditions, la future structure confédérale belge, si elle devait malgré tout s’imposer, ne pourrait être clairement définie. Ce serait une construction confédérale implicite, qui serait vouée à l’instabilité permanente et à une brève existence. Objet persistant de la stratégie flamande, un telle structure confédérale implicite, avouée ou masquée, éphémère par essence, une fois en place, serait condamnée, au fur et à mesure des conflits, à se réduire, à se rétracter toujours plus, pour ne plus détenir à terme que des compétences très accessoires. Mais la Flandre conserverait ainsi, pour quelques temps encore, au bénéfice de son action internationale et pour le contrôle de Bruxelles, la coquille presque «vide» d’un Etat belge «confédéralisé», jusqu’à ce qu’elle décide d’en sortir. C’est là une stratégie flamande assez limpide, mais dont la réussite suppose une grande et durable connivence des Wallons et des Bruxellois. Connivence possible, nullement due à leur aveuglement mais à leur incapacité d’opposer à cette stratégie une réponse construite et commune. Les milieux dirigeants wallons et bruxellois se sont accrochés, d’abord, toutes ces dernières années, au statu- quo institutionnel, à l’unité résiduelle « en l’état » de la Belgique. Par calcul de court terme avant tout, bien en peine de s’imaginer un avenir viable sans un Etat belge avec les Flamands. Les Wallons, hier si peu royalistes, manifestent désormais pour l’institution et la famille royales, en majorité et toutes tendances politiques confondues, un attachement fort sensible, mais qui n’en est pas moins intéressé. C’est encore plus vrai pour les Bruxellois qui, de surcroît, sont les derniers Belges convaincus de l’être, comme cela est apparu à l’occasion des manifestations organisées en 2005 pour commémorer les 125 ans de l’Etat belge et les 25 ans de sa forme fédérale. Mais face à la persistance menaçante des revendications flamandes, le strict statu-quo n’étant pas durablement défendable, les milieux dirigeants wallons et bruxellois tentent aujourd’hui de se rapprocher, de présenter un front défensif «francophone». Ils imaginent le projet d’une sorte de

fédération wallo-bruxelloise au sein même de l’Etat fédéral/confédéral belge, par transformation à cette fin de la Communauté française. Et brandissent même la perspective d’un Etat wallo- bruxellois indépendant, dont ils font mine de croire à la viabilité, si par malheur la partition de l’Etat belge s’imposait à eux, pour faire reculer les Flamands. Projet et perspective peu crédibles l’un et l’autre pourtant car cette volonté de convergence se heurte aux grandes différences des deux Régions, qu’il s’agisse des caractéristiques sociologiques opposées de leurs populations respectives, des orientations divergentes de leurs économies, ou de réalités territoriales bien dissemblables (voir aux chapitres 1.4, 2.1, et 3.1).

13Et maintenant ? Et après ? Les Wallons et Bruxellois sauront-ils et pourront-ils résister à la démarche confédéraliste des Flamands ? Porteuse du démembrement de la solidarité sociale intra-belge et d’une dépendance accrue de la Wallonie à la Flandre. Et associée à la volonté de supprimer ou de réduire les derniers territoires et institutions bilingues de Flandre et d’appesantir leur contrôle sur Bruxelles. Ils possèdent une capacité totale de blocage juridique. Mais leur dépendance économique et financière pour les premiers, territoriale et statutaire pour les seconds, et qui ne se relâcheront ni l’une ni l’autre, limitent fortement l’exercice de ce pouvoir. Et la seule pensée de l’éclatement à

venir de l’Etat belge les laisse, eux et leurs dirigeants, désemparés. N’auront-ils alors comme choix prochain à faire qu’entre accepter la soumission institutionnelle pour l’éviter ou le risque politique et l’asphyxie financière attachés à l’Etat wallo-bruxellois ? Et ne seront-ils pas de toute façon condamnés à subir successivement l’un et l’autre, puisque le cadre confédéral sous direction flamande sera nécessairement abandonné à terme par la Flandre dès que celle-ci n’en verra plus le besoin ? Ce choix des Wallons-Bruxellois de s’abandonner à une forme de subordination confédérale, qui permet de repousser à plus tard une telle échéance de rupture, pour peu que la partie flamande sache mesurer ses exigences, reste, pour les années qui viennent, une hypothèse probable. D’autant qu’il peut bénéficier d’un soutien de certains secteurs politiques wallons, disposés à abandonner les Bruxellois «francophones», et surtout ceux de la périphérie contre le maintien du «chèque» flamand. Le résultat de ce nouveau et ultime compromis à la belge, qu’il porte ou pas le nom de confédéralisme, en aurait la nature. La subordination accrue de la Wallonie et de sa classe dirigeante à la Flandre serait à la fois aggravée dans les faits et soigneusement minorée aux yeux des Wallons, à qui on fera miroiter les avantages supposés d’un surcroît d’autonomie. Il en serait de même pour Bruxelles, les Bruxellois ne pouvant, eux seuls, faire obstacle à l’encerclement flamand. Mais il ne s’agirait encore que d’une étape, probablement la dernière, avant l’effondrement final et la disparition inéluctable de l’Etat belge. Un Etat belge en sursis, dépourvu à jamais de tout fondement national, dont la survie ne devrait plus rien au vouloir-vivre en commun des Belges. Un Etat insignifiant, comme en lévitation, dont l’apparente existence ne tiendrait plus à son énergie propre. Un Etat formel, qui puiserait une dernière et petite légitimité résiduelle dans l’exercice de fonctions «extérieures», en tant qu’expression internationale commune de deux ou trois entités quasi-étatiques, la flamande, la wallonne, et la bruxelloise, et en tant que cadre d’accueil factice des instances européennes et transatlantiques dans sa « capitale ». Un cadre étatique apparent, «en attendant mieux» pour les Flamands, «faute de mieux» pour les Wallons et les Bruxellois, parce que «Bruxelles oblige». Solution d’attente avec une perspective claire pour les Flamands. Solution de désespoir et sans perspective connue pour les «francophones». Cette phase, dans laquelle nous sommes, d’épuisement de ce qui reste de l’Etat belge, à travers sa dégradation en structure confédéralisée, est traitée ci-après (chapitres 1.2 et 1.3 qui suivent). Cependant, une fois celle-ci achevée, et dès qu’ils seront confrontés aux vraies conséquences de la scission de l’Etat belge, les Wallons et les Bruxellois devraient rapidement abandonner l’illusion

d’un

brève

expérimentation calamiteuse. Et ne pouvant pas plus trouver, par eux-mêmes, une vraie porte de sortie, sous la forme d’un Etat wallon souverain d’un côté, faute d’un fait national wallon et d’une

Etat

indépendant

wallo-bruxellois. Avant

même

de

l’avoir

testé

ou

après

une

capacité économique et financière pour le faire vivre, d’un Etat bruxellois souverain de l’autre, du fait de son extrême dépendance territoriale et politique, les décideurs wallons et bruxellois

devraient, dans de tels circonstances, être conduits parce que contraints à se tourner vers la France. Pour rechercher avec elle une forme de rattachement à la République respectueuse de l’autonomie des deux entités qu’ils forment. C’est ce scénario d’union qui est développé par la suite (voir le chapitre 1.4). Les Wallons, les premiers, verraient alors combien seule la France serait en mesure d’apporter à la Wallonie un cadre étatique sûr, garant du maintien de leur système politique et social. C’est ce que nous tenterons de démontrer dans la partie II du présent essai. Quant aux Bruxellois, parce que très majoritairement «francophones», ils devraient eux aussi, mais avec plus d’hésitation, rejeter pour Bruxelles une fausse indépendance en solitaire, couplée avec un hypothétique statut de «District» européen, et opter pour un rapprochement avec la France dans le sillage des Wallons. C’est l’objet de la partie III. La fragilité fondamentale et croissante de la Belgique est une situation qui reste quasi-méconnue en France, pourtant le tout premier pays concerné par l’évolution de son voisin belge, comme le démontre l’étonnement des médias français, pourtant largement implantés à Bruxelles, devant les tout derniers développements de la crise belge en ces années 2007 à 2010. En effet, cette crise belge, désormais chronique et d’intensité grandissante, placerait la France en première ligne en cas d’accélération et d’approfondissement. Une France qui ignore encore largement la portée des objectifs du mouvement national flamand, la réalité des identités wallonne et bruxelloise et la désorientation des élites politiques belges «francophones» sur l’avenir institutionnel de la Belgique de culture française.

1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve.

Dans un questionnement sur les conditions de la scission à venir de la Belgique, il convient d’avoir en tête ses traits constitutifs et plus précisément ceux de l’organisation fédérale de l’Etat belge (A). Et aussi de connaître les principaux aspects économiques et financiers de la Belgique qui seraient en jeu du fait de la partition dudit Etat (B).

A. La Belgique fédérale, un édifice complexe et fragile La nécessité d’adapter le cadre étatique belge à la reconnaissance du double trio néerlandophones/francophones/germanophone et Flamands/Wallons/Bruxellois, sur la base de la langue comme identifiant d’un territoire et de sa population, a conduit par étapes à une organisation fédérale de l’Etat belge. Une organisation particulièrement complexe et fragile, qui devait tenir compte de l’entité bruxelloise bilingue et des minorités linguistiques, dans le cadre d’un pays de superficie très limité et très densément peuplé.

1Le territoire et la population belges : un petit pays, très peuplé Historiquement comme géographiquement, la Belgique est la partie centrale de l’espace géographique et historique des «Pays-Bas». Cette partie belge est prolongée par les Pays-Bas «hollandais» au nord et par les Pays-Bas «français» au sud-ouest. Cette dernière dénomination, devenue inusitée en France, correspond, a minima, au nord picard, c'est-à-dire à la Région administrative française si malheureusement dénommée «Nord-Pas-de-Calais». La superficie de la Belgique, près de 30 500 Km², en fait un petit pays. Dont le territoire représente moins de 6 % de celui de la France métropolitaine, soit l’équivalent de l’étendue de cinq départements français, celle d’un Région française comme la Bretagne, et guère plus du double de celle de la Région voisine et peu étendue du Nord-Pas-de-Calais, d’une superficie de 12 400 Km². La Belgique a pour Etats frontaliers les Pays-Bas hollandais, l’Allemagne, la France et le Luxembourg. Elle est donne, par le territoire flamand et l’Escaut, sur la Mer du Nord. Mais on

notera que la Flandre ne touche pas à l’Allemagne, alors que la Wallonie communique avec la Hollande. La Belgique compte une population de près de dix millions et demi d’habitants, ce qui représente un/sixième de la population française. Avec 340 habitant par Km², la Belgique est trois fois plus densément peuplée que la France. Cette densité est seulement comparable à celle la Région administrative française Nord-Pas-de-Calais, elle aussi très peuplée, 320 hab./Km². Cette surpopulation de la Belgique et la forte urbanisation qui l’accompagne sont particulièrement manifestes en Flandre et dans le sillon mosan de la Wallonie, et expliquent la taille importante de l’agglomération bruxelloise. On l’a vu, la population belge est partagée par la langue en deux groupes principaux aux territoires distincts, sauf pour les communes de Bruxelles-région et certaines communes «frontalières». Les «néerlandophones», au nord, de part et d’autre de l’Escaut et jusqu’à la mer, sont majoritaires, avec près de six millions deux cent mille locuteurs (59 %). Et les «francophones», au sud, autour de la Meuse et jusqu’aux Ardennes, et à Bruxelles, sont près de quatre millions deux cent mille (40 %), dont un sur quatre réside à Bruxelles. Il faut adjoindre à ces deux groupes le petit groupe germanophone de moins de cent mille locuteurs, situé sur la frontière allemande (cantons d’Eupen et de Saint-Vith). Cette division linguistique entre deux groupes dont l’un est numériquement minoritaire, mais faiblement, et qui a été pendant longtemps culturellement, économiquement et politiquement dominant, est un des grands moteurs de la vie nationale belge, comme nous l’avons vu (au chapitre précédent 1.1), avec Bruxelles comme enjeu ultime. Elle est le fondement essentiel aujourd’hui de l’organisation de l’Etat fédéral belge. Une organisation fédérale encore jeune mais aujourd’hui contestée par les milieux dirigeants de la communauté flamande parce qu’ayant insuffisamment évolué vers plus de compétences aux entités fédérées.

2La structure fédérale d’un Etat faible L’édifice fédéral belge a un bon quart de siècle d’existence (voir chapitre 1.1, sous chapitre B). Défini par la Constitution, il ne peut être modifié que par accord des deux groupes linguistiques du Parlement fédéral (accord des deux groupes et accord interne à chaque groupe). Cet édifice fait

cohabiter, à côté de l’Etat fédéral central, des entités à objet exclusivement linguistique et culturel

la

Communauté germanophone, et des entités à base territoriale d’autre part, les Régions, la Région de Flandre, la Région de Wallonie et la Région de Bruxelles, mais qui n’en sont pas moins définies, elles aussi, par leurs caractéristiques linguistiques et culturelles. Il faut souligner d’emblée que la Communauté flamande et la Région flamande ont des organes délibératifs et exécutifs communs. Contrairement à la Communauté française et à la Région wallonne. Cette organisation duale du fédéralisme belge, avec ses deux types d’entités fédérés, les Régions et les Communautés, tient au fait que les territoires des Régions «administratives» flamande et wallonne ne peuvent coïncider ave ceux des Communautés «linguistiques» flamande et française. D’abord puisqu’il y a une troisième Région administrative compétente pour le territoire linguistique «bilingue» de Bruxelles, où les deux Communautés peuvent agir, l’une comme l’autre. Ensuite parce qu’il demeure dans chaque Région des minorités linguistiques protégées dans des communes «frontalières», ce qui justifie une compétence de l’Etat fédéral (comme protecteur de l’emploi de la langue minoritaire) et de «l’autre» Communauté (au titre de l’enseignement de la langue minoritaire). Ensuite parce qu’il y a la prise en compte du groupe germanophone, doté d’une Communauté, avec son propre territoire linguistique, distinct du territoire linguistique francophone, mais qui est dépourvu d’une Région administrative et de ce fait inclus dans la Région wallonne (province de Liège). Les Flamands, qui tiennent notamment à affirmer leurs «droits» sur Bruxelles (droits géographiques, historiques, linguistiques, culturels et politiques), sont pour cette raison particulièrement attachés au concept de Communauté, ce qui explique leur choix de faire «absorber» la Région de Flandre par la Communauté flamande. Les Wallons et les Bruxellois «francophones», soucieux de défendre leur autonomie politique, économique et territoriale non

d’une

part,

les

Communautés,

la

Communauté

flamande,

la

Communauté

française

et

seulement face à la Flandre mais aussi face à Bruxelles, et malgré les liens existants entre eux, forts et nécessaires, tiennent avant tout au concept de Région, ce qui a pour effet de fragiliser la Communauté française. Cependant, si la compétence territoriale de chacune des deux grandes Communautés s’exerce au- delà du territoire de la Région administrative du même groupe linguistique, pour autant, en application du principe de séparation linguistique, elle ne le peut sur la totalité du territoire belge et de sa population. La Communauté française est interdite d’action en Région flamande comme la Communauté flamande l’est en Région wallonne. Interdiction qui ne soufre comme exception qu’une compétence très limitée de chaque Communauté en matière scolaire dans les seules communes à minorité linguistique protégée de «l’autre» Région. Aussi, la superposition large des compétences «communautaires» au titre de la cohabitation autorisée des deux langues sur un pied d’égalité n’est entière que pour le territoire de la Région administrative et linguistique bilingue de Bruxelles. L’autonomie des trois Communautés et des trois Régions est fortement caractérisée. Elle est fondée sur l’existence pour chacune d’un Parlement et d’un Gouvernement propres. Ces organes sont souverains puisqu’ils disposent d’un pouvoir normatif absolu, celui d’édicter des règles (décrets- lois du Parlement et arrêtés du Gouvernement) relatives à leur domaines de compétences d’une valeur juridique équivalente à celles édictées par les organes de l’autorité fédérale. Ce pouvoir des six entités porte sur des champs de compétences particulièrement étendus, fixés par la Constitution, que nous verrons ci-après. Notons d’emblée que l’effectivité de ces compétences prend appui sur une libre organisation financière et une libre administration. Si l’autonomie fiscale des six entités a encore pour limite le fait que l’assiette, le taux et la répartition des impôts dont le produit leur est affecté restent largement fixées par la loi fédérale (comme la présentation, harmonisée, des comptes), elles disposent de leurs propres agents publics, qui sont régis par des statuts distincts, bénéficient de rémunérations différentes, etc. Par rapport à ce qu’il en est pour la plupart des autres Etats fédéraux, européens notamment, l’organisation des pouvoirs entre l’Etat fédéral belge et ses entités fédérées est particulièrement favorable à ces dernières. En effet, bien que ces six entités fédérées soient pourtant non souveraines et d’ailleurs non qualifiés d’Etat par la Constitution, il faut souligner que, par volonté constitutionnelle, les compétences des entités fédérées sont exclusives, sans possibilité d’intervention de l’Etat fédéral, d’autant que les actes émis par elles sont de même niveau que les siens. Cette absence de subordination de la norme fédérée à la norme fédérale constitue en fait un élément de type confédéral. Ebauche confédérale d’autant plus appuyée que les entités fédérées belges ont aussi le pouvoir de conclure des traités internationaux dans les matières de leur compétence sans pouvoir d’intervention de l’Etat fédéral. Une telle mise à égalité du pouvoir fédéral et des pouvoirs fédérés est exceptionnelle, spécifique à l’Etat belge. Elle est ignorée par la Suisse fédérale (la Constitution Suisse de 1999 affirme la primauté du droit fédéral sur celui des Etats cantonaux qui lui serait contraire et reconnaît un droit de contrôle au pouvoir central sur l’action normative des Cantons). Et l’est même par l’Union européenne (où le droit communautaire prime, en principe, sur celui des Etats membres). Cette situation peut conduire à la paralysie l’Etat fédéral et peut même rendre difficile voire inopérante l’intervention de la Cour constitutionnelle belge d’arbitrage. Sans qu’il en résulte des dommages graves tant qu’ils portent, comme jusqu’à aujourd’hui, sur des sujets mineurs. Mais potentiellement redoutable, en cas de crise politique aiguë né d’un différend majeur car alors l’Etat fédéral ne pourrait s’imposer aux entités fédérées. Cette organisation du fédéralisme belge est d’autant plus fragile que, au-delà d’un démembrement aussi accentué, à la fois symbolique et réel, du pouvoir législatif et exécutif central, ce pouvoir central est dépourvu d’électorat «national» et d’élus «nationaux» pour l’incarner, comme on l’a vu (chapitre 1.1, B), contrairement à ce qu’il en est dans tous les Etats fédéraux existants, d’Europe et d’ailleurs. Qui plus est, il ne peut plus prendre appui sur la société civile belge, puisque presque toutes ses représentations «nationales» sont désormais elles aussi scindées en représentations distinctes, flamandes et «francophones». Que ce qui reste de cet Etat central est partiellement

délégitimé aux yeux des «francophones» parce que dominé par la partie flamande du pays. Et qu’il l’est encore plus aux yeux d’un nombre croissant de Flamands mus par leur force centripète, à un point tel que le rôle du Roi, déjà fortement réduit depuis la seconde guerre mondiale, n’emporte plus leur adhésion, tout en conservant un rôle de modérateur, non négligeable dans les circonstances présentes. On le voit, l’autorité de l’Etat fédéral belge est particulièrement faible. On ne s’étonnera donc pas que les instances flamandes aient pris la liberté de qualifier la Flandre d’Etat dans leurs actes et documents écrits, sans que cette initiative soit contestée.

3Les trois Régions fédérées : Flandre, Wallonie et Bruxelles Le territoire et les limites des Régions flamande, wallonne et bruxelloise, dont la création a été effective en 1980 pour les deux premières, et actée en 1989 pour la troisième, sont fondés sur ceux des régions linguistiques, créées en 1963. qui se superposent à ceux des Provinces, dont les propres limites ont été alors modifiées pour leur correspondrent, la Province historique centrale, le «Brabant», territorialement bilingue et qui englobait Bruxelles, étant scindée, conformément à la même logique, en trois parties (1995). La Région de «Flandre» comprend cinq provinces, deux provinces «flamandes», la Flandre occidentale et la Flandre orientale, issues de l’ex-comté de Flandre, deux provinces «brabançonnes», Anvers et le Brabant flamand, issues de la partie méridionale de l’ex-duché du Brabant (à distinguer du Brabant septentrional hollandais), et la province du Limbourg, (jumelle du

Limbourg hollandais), liégeoise du temps de la principauté. Elle est peuplée de près de six millions

cent

non

officiellement recensée, serait comprise entre deux cent et trois cent mille personnes, ce qui ferait 4 % de la population totale. Elle comprend trois groupes, celui de la périphérie de l’agglomération bruxelloise (120/150 000 personnes), celui situé à proximité de la frontière avec la Wallonie (10/15 000 personnes), et enfin celui dispersé et résiduel implanté encore dans certaines grandes villes de Flandre (voir le chapitre 1.1, A). La Région de «Wallonie» comprend aussi cinq provinces, le Hainaut et le Namur, issus de comtés du même nom, celle de Liège, partie de l’ex-principauté ecclésiastique, le Luxembourg, démembrement occidental du Duché de même nom, et le Brabant wallon. Elle compte environ trois

millions

minorité

mille

habitants,

soit

57

%

de

la

population

belge.

La

minorité

«francophone»,

quatre cent mille

habitants, soit 33% de

la population belge, avec

une

néerlandophone, située au long de la frontière linguistique, bien inférieure à 30 000 personnes, et une minorité germanophone, dotée de sa propre région linguistique, implantée à proximité des frontières allemande et luxembourgeoise, de près de 75 000 personnes. La Région de «Bruxelles», dépourvue de l’institution provinciale, comprend 19 communes. Elle est entièrement enclavée dans le Brabant flamand. Elle compte plus d’un million d’habitants, soit 10% de la population belge. Elle est officiellement de statut bilingue. Un bilinguisme de séparation, chaque belge bruxellois étant censé appartenir à un groupe linguistique déterminé. La population bruxelloise est très majoritairement «francophone», à hauteur de plus de 85 %. Sa minorité flamande/néerlandophone, non officiellement recensée, serait donc au maximum de l’ordre de cent cinquante mille personnes. Toutefois, la présence flamande à Bruxelles est supérieure, car les entreprises et administrations bruxelloises font massivement appel à de nombreux personnels issus de la périphérie, très majoritairement flamands (deux tiers). Pour la garantie de ses droits, et aussi parce que Bruxelles est la capitale commune aux Flamands et aux Wallons, la minorité «néerlandophone» détient des pouvoirs importants dans les instances bruxelloises. Elle y est sur- représentée par la proportion de ses élus au Parlement, et surtout au Gouvernement, si fait que ceux-ci cogèrent de fait la Région (voir en partie III, au chapitre 3.2). Et les compétences bruxelloises sont partiellement démembrées puisque, au titre des compétences «communautaires», distinctes des compétences «régionales», trois commissions bruxelloises gèrent en pleine autonomie, par le moyen notamment de budgets autonomes, alimentés par les deux Communautés, les affaires bruxelloises catégorisées comme «néerlandophones/flamandes», «francophones/françaises» et «communes». Par ailleurs, la partie occidentale du Brabant flamand, l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), qui entoure la Région de Bruxelles, constitué

au bénéfice d’une partie des populations «francophones» de la périphérie bruxelloise, par le moyen de dispositions particulières en matière judiciaire et en matière électoral. En outre cet arrondissement englobe six communes flamandes «à facilités», de population majoritairement «francophone», majorité numérique mais minorité juridique qui y dispose de droits linguistiques et éducatifs. Ce double dispositif est désormais vivement contesté par les dirigeants flamands, soucieux de mettre fin à cette exception à la souveraineté flamande sur son territoire, à cette atteinte à son caractère de sanctuaire linguistique.

4Les trois Communautés fédérées : «flamande», «française» et «germanophone» La nature fédérale de l’Etat belge n’est pas seulement fondée sur l’existence des trois Régions «administratives». Elle repose aussi sur la reconnaissance, consacrée dès 1970, donc avant celle des Régions, de trois Communautés linguistiques et culturelles, la «flamande», la «française» et la

régions

linguistiques, à distinguer des Régions administratives. La Communauté flamande est compétente en Région flamande, à titre exclusif, et en Région bruxelloise, en partage avec la Communauté française. La Communauté française est compétente en Région wallonne, à l’exclusion du territoire de la Communauté germanophone, et en Région bruxelloise. La Communauté germanophone a compétence sur la région linguistique qui lui est reconnue en Région wallonne, soit neuf communes de la partie orientale de la Province de Liège (regroupées autour des villes d’Eupen et de Saint-Vith). Aussi, en Région de Bruxelles, les deux Communautés flamande et française exercent pareillement leurs compétences à l’égard des deux groupes linguistiques de la population, laquelle est répartie impérativement entre le groupe «néerlandophone» et le groupe «francophone». Et, comme déjà dit, chacune des Communautés détient en outre, dans les communes à statut linguistique spécial des régions linguistiques et administratives limitrophes, des compétences réduites, limitées à l’organisation et au financement de certains niveaux d’enseignement pour le compte de son groupe minoritaire. Il faut souligner que la Belgique «flamande», qui se dénomme tout simplement la Flandre, a unifié dès 1980 ses entités régionale et communautaire, la Communauté absorbant la Région (Parlement et Gouvernement unique), ce qui lui permet une parfaite unité d’action, dans la gestion de ses affaires, dans ses relations avec l’Etat fédéral, dans ses rapports avec les entités «francophones», et enfin pour ce qui concerne Bruxelles. Autrement dit, la Flandre ainsi unifiée, qui suit sa logique nationale, est ainsi parvenue à la construction d’un quasi-Etat au sein même du Royaume belge. C’est ainsi que malgré le silence de la Constitution belge, ses organes utilisent déjà le terme d’Etat pour la désigner. La Belgique d’expression française n’a pu faire un tel choix, du fait même de ses deux composantes, wallonne et bruxelloise, en partie antagonistes. Cette bi-polarisation géographique de la Belgique «francophone», et qui est aussi économique et culturelle (puisque nombre de Bruxellois «francophones» ne se considèrent nullement comme «wallon», et que nombre de Wallons récuse toute fonction dirigeante à Bruxelles) a pour conséquence d’affaiblir considérablement l’unité du couple wallo-bruxellois. Qui, lui, n’a pas de nom pour se désigner collectivement.

«germanophone»,

dont

la

compétence

s’exerce

sur

un

territoire

défini,

celui

des

5Les communes à régime linguistique spécial Dans chacune des Régions flamande et wallonne, des droits linguistiques sont reconnus dans

certaines communes, contiguës à l’autre région, communes dites «à facilités», à des minorités dont le poids relatif a rendu inévitable un traitement particulier. Dans ces communes, les droits

matière

administrative (relations avec les administrations) et dans l’enseignement (écoles maternelles et primaires). L’existence d’une minorité linguistique ouvrant droit à ce régime spécial a été reconnue initialement à partir d’un seuil de 30 % de la population communale, constaté par recensement.

linguistiques

de

la

minorité

concernent

essentiellement

l’emploi

de

la

langue

en

Face à l’expansion du français aux dépens du néerlandais dans les communes bordant la «frontière» linguistique, entre Wallonie et Flandre, et entre Bruxelles et Flandre, les décideurs politiques flamands ont obtenu que le recensement linguistique de 1947 soit le dernier. Ce type de recensement est proscrit depuis lors, y compris à Bruxelles et dans les communes flamandes et wallonnes reconnues comme bilingues. Depuis 1954, année où les résultats de ce dernier recensement de 1947 ont été pris en compte, la liste des communes à régime linguistique spécial, au nombre de seize, est donc figée, malgré le développement de fortes minorités «francophones» dans bien d’autres communes, notamment autour de Bruxelles. Les communes «à facilités» de Flandre dotées d’un régime spécial de protection linguistique de la minorité «francophone», sont au nombre de douze. Six sont situées le long de la «frontière» wallonne, dont une séparée de la Flandre et qui jouxte la frontière méridionale des Pays-Bas, celle des Fourons. Six sont situées autour de la région de Bruxelles, dont une est également en contact avec la Wallonie (Rhode-Saint-Genèse). Celles frontalières de la Wallonie compteraient environ 10 000 à 15 000 «francophones», résidant principalement dans celle de Renaix. Celles périphériques à Bruxelles en compteraient plus de 50 000. Les communes «à facilités» de Wallonie dotées d’un régime spécial de protection de la minorité «néerlandophone» sont au nombre de quatre, Comines-Warneton, Mouscron, Flobecq, Enghien, toutes implantées le long de la «frontière» flamande (la première détachée de la Wallonie et en frontière avec la France, la seconde, également frontalière de la France). Elles compteraient approximativement entre 15 000 et 30 000 «néerlandophones». Un dispositif similaire existe pour la minorité «germanophone» de deux communes situées à la limite linguistique des Communautés germanophone et française, Malmedy et Waimes (près de 3000 germanophones). Et un dispositif de «facilités», limité à l’enseignement, est permis pour trois autres communes (entre Eupen et les Fourons), à la fois pour le néerlandais et l’allemand. Il faut aussi retenir que les neuf communes de la Communauté germanophone sont toutes «à facilités» pour leurs résidents «francophones».

6Les enjeux institutionnels actuels en rapport avec les minorités linguistiques La permanence des revendications linguistiques flamandes, qui ont évoluées vers une affirmation de caractère national, poursuit l’œuvre de transformation profonde de l’organisation et du fonctionnement de l’Etat belge, au point d’en menacer désormais l’existence. En effet, puisque cette séparation linguistique/nationale entre «néerlandophones» et «francophones» n’est pas encore aussi complète que le veulent les nationalistes flamands, la situation n’est ni stable ni paisible, notamment en Région et périphérie bruxelloises, dans les communes «à facilités» d’abord, comme dans d’autres communes proches. Pour les nationalistes flamands, autonomistes ou indépendantistes, il s’agit non seulement de défendre le caractère «néerlandophone» de Bruxelles, mais aussi son appartenance flamande. C’est ainsi que le choix des décideurs flamands d’unifier les instances de leur Région et leur Communauté permet de conforter l’unité d’action de la Flandre, considérée comme un tout, en Région administrative bilingue bruxelloise. De plus, la Flandre unifiée a implanté sa capitale régionale/communautaire à Bruxelles. Toutes mesures prises avec l’objectif particulier d’absorber ou à tout le moins de contrôler Bruxelles. Il s’agit d’abord de protéger la présence néerlandophone/flamande à Bruxelles. Et aussi de contenir et de refouler l’expansion «francophone» en périphérie de Bruxelles, y compris en interdisant et en réprimant toute expression «francophone», notamment par la remise en cause des droits propres attachées aux communes à facilités, exprimée par une guérilla administrative au quotidien et par une demande de mise en extinction progressive de ces droits. Et par la volonté de supprimer l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), qui facilite l’expression politique et les démarches contentieuses des «francophones» de la grande périphérie bruxelloise, et par là, reconnaît leur existence, reconnaissance insupportable pour les nationalistes flamands puisque constituant une entorse à l’unité linguistique et donc nationale du territoire flamand. Les «francophones», du fait de leur bipolarisation, wallonne et bruxelloise, ont deux capitales

régionales, celle de Bruxelles et celle Wallonie à Namur. Et tout en ayant le siège de leur institution communautaire à Bruxelles, ils entretiennent ainsi la double hypothèse d’un avenir distinct, quoique solidaire, de leurs deux pôles, et affaiblissent ainsi leur capacité négociatrice dans les futures discussions institutionnelles. Avec un appui wallon bien modéré, mais confortés par les évolutions démographiques qui renforcent leur présence à Bruxelles et dans les communes en périphérique, les «francophones» bruxellois réclament l’élargissement des limites de Bruxelles à cette partie de la périphérie, en tout cas aux six communes «à facilités», en échange de concessions au titre du régime électoral et judiciaire de B.H.V. Combatifs, ils se pensent protégés par les mécanismes spéciaux de la Constitution belge contre toute évolution institutionnelle qu’ils refuseraient. Ainsi, les communes à forte présence «francophone» qui entourent Bruxelles, «à facilités» ou non, sont la cause de conflits permanents, et donc l’objet sans cesse renouvelé de discussions inter- communautaires pour limiter puis supprimer (à la demande des Flamands) ou pour maintenir voire conforter (à la demande des «francophones») les droits de la «minorité» linguistique qui les habitent. On pressent qu’un accord logique et possible reposerait bien sur l’abandon de

l’arrondissement de B.H.V. contre un rattachement des six communes à la Région de Bruxelles. Mais un tel aboutissement serait pour les nationalistes flamands une amputation territoriale grave et la reconnaissance de l’impossible reconquête de Bruxelles. Un tel accord est donc difficile, voire inaccessible dans le cadre politique actuel, celui de l’Etat belge continué. Et il n’est pas acquis que sa conclusion marquerait un apaisement définitif du débat inter- communautaire. Véritable traité frontalier propre à Bruxelles, son aboutissement pourrait tout aussi bien être le déclencheur de la partition du pays, une fois que les nationalistes flamands auraient ainsi fait leur deuil d’une autorité directe sur la Cité et accepté par la même de fixer également sur cette base les limites administratives de la Flandre, appelées à être alors transformées telles quelles et assez vite en frontières d’Etat. Frontières qui laisseraient Bruxelles enclavées dans le nouvel Etat flamand, ce qui permettrait aux nationalistes flamands de conserver l’espérance d’une reprise en main possible de Bruxelles sur le long terme. Parmi les autres enjeux linguistiques qui persistent, sur la «frontière» linguistique, il faut avoir en tête celui de la commune des Fourons. Commune excentrée en région wallonne, sur la frontière hollandaise, rattachée politiquement à la Communauté/Région flamande, mais dotée d’une population «francophone» numériquement équivalente à sa population «néerlandophone», elle fut le motif d’un grave conflit linguistique et territorial, dans les années 1960/1970, susceptible de renaître en cas de retour à un âpre débat intercommunautaire et séparatiste. Dans d’autres communes «à facilités», celles à minorité flamande situées en Wallonie, des revendications flamandes demeurent, venant des milieux les plus nationalistes. Elles seraient réactivées en cas de crise politique aiguë, mais elles ne sont pas suffisamment solides pour pouvoir être sérieusement prises en considération en cas de partition. Par ailleurs, une mention doit être faite du cas des Flamands «francophones» du reste de la Flandre, population urbaine d’implantation diffuse, en voie d’extinction mais de nombre encore non négligeable (100 000 personnes peut-être). Non reconnue et donc dépourvue de tout droit dans le cadre juridique belge actuel, ce groupe peut invoquer les principes posées par le Conseil de l’Europe de Strasbourg pour la protection des minorités, et pourrait être conduit à le faire en cas d’accès à l’indépendance de l’Etat flamand. Cette situation explique que l’Etat belge est dans l’incapacité d’adhérer à la Convention-cadre européenne sur les langues régionales ou minoritaires, du fait de l’opposition des décideurs flamands à introduire dans l’ordre juridique des droits au bénéfice des minorités linguistiques, en l’occurrence des «francophones» de Flandre. La France, pour des situations différentes mais avec des raisons semblables, est placée devant le même dilemme, qu’elle est sur le point de pouvoir trancher favorablement avec la toute récente reconnaissance (2009), dans sa Constitution, que : «les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France». Enfin, il faut aussi mentionner les minorités germanophones, l’une reconnue (cantons d’Eupen et de Saint-Vith), l’autre pas (pays d’Arlon). Une crise fatale pour l’Etat belge pourrait provoquer une

poussée d’irrédentisme de ces minorités, placées depuis toujours dans l’attraction linguistique, culturelle, géographique et économique de l’Allemagne et/ou du Luxembourg.

7La répartition des pouvoirs et des compétences entre les entités belges Nous l’avons dit, les Régions et Communautés belges sont dotées d’un régime d’autonomie très poussée, supérieure à bien des égards à ce qui en est dans la plupart des Etats fédéraux. L’Etat fédéral belge dispose donc d’autant moins de pouvoirs et de compétences. Le contenu et la répartition de ces pouvoirs et compétences, examinées ici plus précisément, sont définis par la Constitution ou par des lois dites «spéciales» (de nature équivalente aux lois «organiques» françaises, et dont l’adoption par le Parlement requiert une majorité «spéciale», et donc l’accord de chaque groupe linguistique). Cette autonomie «avancée» des Régions et Communautés est caractérisée par la force des pouvoirs que ces entités détiennent pour l’exercice de leurs compétences. Le premier de ces pouvoirs est celui que la langue juridique belge qualifie d’«autonomie constitutive». Elle réside dans la faculté donnée par la Constitution à ces entités fédérées d’organiser par elles-mêmes les conditions d’exercice de leurs compétences, autrement dit de fixer les règles de fonctionnement de leurs institutions, et tout particulièrement de leurs Parlement et Gouvernement. Elle repose ensuite sur une forme accentuée d’«autonomie juridique». En effet, les normes juridiques édictées par les six entités fédérées dans leur champ de compétences sont de même rang, de même niveau que les normes fédérales. Cette règle constitutionnelle d’«équipollence des normes», qui écarte toute hiérarchie entre normes fédérales et normes fédérées, dans quelque matière que ce soit, confère aux entités fédérées une latitude d’action exceptionnelle, puisque le droit fédéral belge n’a pas les moyens d’exercer une quelconque primauté sur les droits communautaires et régionaux, pour limiter les contradictions et faciliter les coordinations. C’est là une situation contraire à ce qu’il en est dans la plupart des Etats fédéraux actuels. Quant à l’«autonomie financière» des entités fédérées, établie en 1980, consacrée en 1989, et élargie en 2001, déjà forte, elle est encore encadrée. Si le pouvoir budgétaire, avec celui d’emprunter, est total, l’autonomie fiscale, réelle, reste cependant encore limitée. Mais elle s’élargit par étapes, et ce mouvement devrait se poursuivre. Si les ressources des pouvoirs publics fédérés restent très largement d’origine fédérale, leur assiette et leur évolution sont très protégées. C’est ainsi que l’autonomie fiscale des Régions prend principalement la forme d’une part du produit de l’impôt des personnes physiques (IPP, équivalent de l’impôt sur le revenu en France), selon le principe du «juste retour», c'est-à-dire en fonction de part relative de chaque Région dans la réalisation du produit. Pour cet impôt et pour les autres ressources fiscales affectées aux Régions, elles disposent d’un pouvoir modéré ou désormais total de modulation. Pour les Communautés, il en va différemment, car elles n’ont pas de recettes fiscales propres significatives, et dépendent donc à plus de 90 % des dotations fédérales annuelles, dont les évolutions sont généralement indexées sur celles de l’inflation ou du PIB. Globalement, on peut dire que les Régions belges sont financièrement plus autonomes que les Régions et Départements français, les Communautés l’étant plutôt moins. Les milieux dirigeants flamands réclament aujourd’hui un nouvel élargissement de l’autonomie financière des entités fédérées. Notamment, un pouvoir accru de modulation des principaux impôts fédéraux, de l’impôt des personnes pour la part fédérée, et de l’impôt des sociétés au titre de la maîtrise régionale de la politique économique. De plus, alors que le financement du champ social échappe encore très largement aux pouvoirs fédérés, ils réclament aussi pour eux des moyens propres d’intervention (modulation), qui entameraient la gestion encore centralisée de ce secteur. L’autonomie des Régions et Communautés est aussi consacrée par la prolongation internationale des compétences des entités fédérées. Ce qui veut dire qu’elles peuvent agir au-delà des frontières de l’Etat belge sans restriction aucune dans leur champ de compétences, et donc contracter avec des Etats comme si elles l’étaient elles-mêmes. On peut donc déjà voir dans cette autonomie large et multiforme des six entités fédérées belges et ses particularités une amorce de confédéralisme. Et on sait déjà que les inéluctables et prochains

transferts de compétences iront dans le sens de l’acceptation de cette évolution. Impression confortée par le fait que les contre-pouvoirs dont disposent encore l’Etat fédéral ne sont pas de nature à pouvoir être opposés à ceux des structures fédérées. Certes, la Cour constitutionnelle dispose du pouvoir d’arbitrer les conflits de compétences entre les entités fédérés et l’Etat fédéral, et le débordement des limites de leurs compétences respectives. Toutefois, l’Etat fédéral, pour mettre en œuvre un tel arbitrage, doit trouver l’accord des deux composantes nationales, flamande, et «francophone» qui le co-gèrent. Ce qui limite sérieusement sa capacité à contester l’action des entités fédérées, alors que celles-ci peuvent plus aisément convenir de contester la sienne. Certes, l’Etat belge, par sa forme monarchique, acquise et maintenue depuis sa naissance, conforte la légitimité de l’Etat fédéral central. Toutefois, la fonction de l’institution royale, définitivement affaiblie, hier aux yeux des wallons par ses errements passées face à l’Allemagne nazi, aujourd’hui à ceux des flamands par sa vocation à freiner l’affirmation du fait national flamand, est désormais largement limitée à la représentation symbolique de l’Etat. Le rôle actif du Roi est devenu subsidiaire, avec des tâches politiques résiduelles cantonnées à la sanction des textes issus des pouvoirs législatif et exécutif, à la nomination formelle aux emplois supérieurs des personnes choisies par ces mêmes pouvoirs, et avec un magistère très diminué dans le processus formation

des gouvernements, leur composition relevant désormais de la seule volonté des partis en situation de gouverner. Sa capacité d’influence résiduelle est liée à un certain attachement à l’institution, à la personne et à la famille royales d’une partie encore importante de la population «francophone», mais beaucoup plus faible chez sa composante flamande. La propension des milieux politiques flamands à vouloir réduire le Roi à sa fonction protocolaire confirme leur volonté d’affaiblir encore l’Etat fédéral. Le Parlement belge comporte deux chambres, la Chambre des représentants (150 membres) et le

Sénat

(71

membres).

Leurs

membres

sont

nécessairement

répartis

entre

les

deux

groupes

linguistiques.

Cette

composition

exclusivement

communautaire

des

deux

Chambres

a

pour

fondement non seulement la loi constitutionnelle, mais aussi la loi électorale, avec le découpage électoral qu’elle prévoit, lequel conforte l’absence de partis «belges» (les sièges sont affectées en proportion du poids numérique des sous-ensembles linguistiques, les circonscriptions correspondent aux provinces, elles mêmes constitutives des régions linguistiques). On comprend donc pourquoi, depuis la confortation du fédéralisme belge, le Sénat ne joue pas le rôle habituel d’une chambre haute, représentative des entités fédérées et des autres collectivités, puisque la chambre basse assume déjà cette fonction. Aussi, les pouvoirs du Sénat sont fortement réduits. Remédier au caractère trop bi-communautaire de la composition partisane de la Chambre des représentants ou conforter le rôle de chambre fédérale du Sénat constituent donc des éléments possibles des discussions institutionnelles à venir. Sujet délicat puisqu’il pose trois questions aux solutions difficiles : l’organisation de la parité des deux blocs linguistiques, pourtant numériquement déséquilibrés, à combiner avec la multiplicité des entités fédérés, de deux natures (Régions et Communautés), et la place de Bruxelles dans l’ensemble. Il est douteux que la partie flamande puisse accepter toute mesure qui rendrait possible le retour à des élus voire à des formations politiques «belges», qui seraient naturellement hostiles à ses objectifs d’autonomie/indépendance de la Flandre. Et le renforcement du rôle du Sénat, ce qui supposerait de devoir reconnaître à Bruxelles le statut de troisième entité, de rang égal à celui des deux autres. Quant au Gouvernement fédéral, les textes en fixent aussi le caractère bi-communautaire. Ils prévoient un conseil des ministres composé à parité de représentation des deux grands groupes linguistiques, avec un nombre de membres limitativement fixé, seul le poste de premier ministre étant, a priori, linguistiquement neutre. De fait, depuis, plusieurs décennies, ce poste est continûment occupé par un flamand. Mais cette primauté flamande est compensée par le pouvoir de veto de la composante «francophone» du Gouvernement, qui ne peut donc fonctionner sans l’assentiment de celle-ci. Ainsi, ce mode de composition et de fonctionnement du Gouvernement lui donne les caractères d’une instance confédérale. Qui plus est, le contrôle communautaire sur le partage des compétences entre les entités fédérées,

sur leur exercice, et sur celles du pouvoirs fédéraux, tel qu’il est organisé par la loi, est très poussé. Il cherche à combiner le respect dû à la majorité numérique, flamande de fait, et celui dû à l’égalité de rang des deux communautés linguistiques, et éviter ainsi la subordination de la minorité «francophone». Ce contrôle repose notamment sur différents mécanismes prévus par la Constitution dans l’activité du Parlement belge. Nécessité de réunir une double majorité spéciale, majorité dans chaque groupe linguistique et majorité des deux tiers dans chaque assemblée. Faculté de chaque Chambre fédérée de suspendre pour un temps la procédure législative en suscitant une concertation particulière sous le contrôle du Sénat (procédure en «conflit d’intérêt»). Et moyen pour chaque groupe linguistique de la Chambre de soumettre tout projet de texte à l’avis préalable du Gouvernement, lequel, communautairement paritaire, est tenu de s’entendre pour le donner (procédure de la «sonnette d’alarme»). Ainsi, chaque communauté linguistique dispose de la possibilité d’écarter toute mesure législative ou budgétaire de nature à lui faire grief. Au risque cependant de faire tomber le Gouvernement. De plus, une Cour constitutionnelle d’arbitrage est spécialement dédiée à la prévention et au règlement des conflits entre les textes juridiques issus des différents pouvoirs membres du système fédéral (Enfin, la révision de la Constitution obéit elle aussi à de contraintes fortes, avec dissolution préalable des deux Chambres, et nécessité de réunir la double majorité spéciale précitée). On voit donc que cette construction dite fédérale fait appel là encore à des éléments de type confédéral qui tiennent à la nécessité d’un accord des représentants majoritaires des deux communautés linguistiques pour faire fonctionner l’Etat commun et faire évoluer le partage des compétences entre les différentes entités. Ce recours à la quasi-unanimité, et donc à la reconnaissance du pouvoir de veto de la communauté numériquement minoritaire, pour ces deux catégories de décision, est indispensable dans une structure à deux (ou à trois). Sinon, le membre «minoritaire» unique serait toujours subordonné à l’autre. Seules les constructions trans-étatiques avec un nombre élevé de membres (Suisse, Etats-Unis, Inde, etc., et aussi Union européenne,…) peuvent fonctionner en écartant cette règle de l’unanimité pour des matières pourtant essentielles, car alors aucun Etat membre n’est à lui seul «majoritaire», et que chaque Etat membre peut être mis en «minorité», car l’Etat commun ne pourrait fonctionner avec un droit de veto pour chacun. Les trois Régions ont en charge les compétences en rapport avec la gestion de leur territoire, ce qui inclut notamment l’économie, l’emploi, le commerce extérieur, l’agriculture, l’eau, l’énergie, le logement et l’urbanisme, les transports et autres infrastructures, l’environnement. Ainsi que les relations internationales au titre des compétences précitées. Il faut ajouter à cette liste la tutelle des provinces et des communes. Toutefois, ces compétences régionales connaissent encore de nombreuses limites et exceptions, car elles interfèrent avec des attributions fédérales, fiscales et économiques (commerce extérieur, agriculture, recherche, notamment). Et l’essentiel du champ social, avec ce qui se rapporte à l’emploi et au chômage, échappe aux Régions. Tous éléments qui constituent justement l’enjeu des prochains démembrements de l’Etat fédéral. De plus, les Régions de Wallonie et de Bruxelles doivent compter avec les compétences de la Communauté française, dont une partie (santé et action sociale notamment) leur a cependant été déléguée. Contrainte que la Flandre ne connaît pas puisque pour elle Communauté et Région ne font qu’un. Les trois Communautés sont responsables des compétences en rapport avec la langue et

l’administration des personnes. Ce qui inclut, outre l’emploi des langues, l’enseignement, dans toutes ses dimensions - primaire, secondaire, professionnel, supérieur - et les affaires culturelles, d’une part. L’action sanitaire et sociale, d’autre part. Mais avec une forte intervention fédérale pour la santé. Et ce qui n’inclut pas les autres matières qui relèvent de la sécurité sociale, comme les prestations de santé et familiales, qui sont susceptibles de nourrir également les prochains débats inter-communautaires. Et ce qui comprend aussi la recherche et les relations internationales au titre des compétences précitées. Comme on l’a vu, l’exercice des compétences des Communautés est territorialement délimité. D’abord pour ce qui concerne l’emploi des langues. C’est ainsi qu’en cette matière l’Etat fédéral est seul compétent à Bruxelles. Pour le reste, la Communauté française, qui exerce ses compétences

en Région wallonne (hors pour les communes de la région linguistique germanophone) et en Région bruxelloise (pour les seules institutions destinées aux «francophones»), est interdite d’action en Région flamande. La Communauté flamande, de même, compétente en Régions

flamande et bruxelloise, avec les mêmes restrictions, ne peut intervenir en Région wallonne. Ce qui peut donner des situations cocasses : c’est ainsi que pour l’assurance-dépendance des personnes âgées et handicapées, de compétence communautaire, un Français travaillant en Flandre pourra s’y

exclusion réciproque a pour seule

exception les communes «à facilités», où chaque Communauté régionalement compétente cède partiellement la place à l’Etat fédéral, garant de l’emploi de la langue minoritaire, et à l’autre Communauté qui y intervient pour sa minorité dans le champ scolaire. Sous cette double réserve, le règne sans partage de l’unilinguisme territorial fait qu’il est donc interdit à la Communauté française de subventionner toute action en Flandre, comme il est impossible à la Communauté flamande de le faire en Wallonie, alors que l’une comme l’autre pourront le faire à l’étranger, et que un pays étranger peut le faire partout en Belgique (!). Ainsi, il sera possible à la Communauté française (ou à la Communauté flamande) de financer une école de langue française (ou de langue flamande) partout dans le monde, sauf en Flandre (ou en Wallonie). Et à la France de financer une action culturelle française en Flandre, mais pas la Communauté française de Belgique (on notera que l’Etat français ne parait pas contrarié par une telle situation…). Cette situation quelque peu surréaliste (mais à considérer sans étonnement puisque nous sommes en Belgique…) exprime bien le séparatisme national extrême, à base «ethno-linguistique», qui caractérise la Belgique contemporaine, qui a conduit à la destruction inexorable de l’unité du peuple belge et qui est appelé à briser l’Etat belge. En même temps, et dans un sens contraire, l’existence même de Bruxelles avec son caractère bi-communautaire fait obstacle à la communautarisation plus poussée, souhaitée par les nationalistes flamands, de certaines fonctions, comme les services de santé et l’action sociale, et de certaines prestations, comme les allocations familiales et de chômage. Car l’exercice concurrent de leur fourniture et délivrance, qui serait alors différenciée selon l’appartenance linguistique des personnes, sur un même territoire, le territoire bruxellois, paraît difficilement réalisable.

affilier mais pas un Wallon qui y travaillerait lui aussi

Cette

Face aux Régions et Communautés, l’Etat fédéral, formellement né en 1993, ne paraît pas encore complètement démuni. Il conserve l’essentiel des fonctions régaliennes, la politique étrangère et la défense, la justice et les lois générales, la nationalité et l’immigration. S’y ajoutent aussi les grands

politique

économique, en partage avec les entités fédérés. La maîtrise des dispositifs de la protection sociale, constitutifs de la solidarité qui demeure encore entre belges, reste aussi principalement de compétence fédérale, avec une implication croissante des Communautés. Il en va ainsi aussi de la maîtrise d’autres fonctions et institutions, fondements également de la solidarité subsistante entre les belges, en partage avec les Régions et Communautés, les provinces et communes, comme la santé, la sécurité intérieure, le co-financement de l’enseignement, la tutelle de divers établissements culturels et scientifiques (musées, instituts de recherche,…), celle de la SNCB (équivalent de la SNCF française), de la Poste, etc. Et enfin l’emploi des langues dans les communes à régime linguistique spécial. Enfin, il reste compétent pour l’emploi de langues à Bruxelles et dans les communes «à facilités». Mais cette liste encore substantielle ne doit pas faire illusion. Car l’Etat fédéral est pris en main par les entités fédérées. De plus en plus. Et plus précisément par la plus puissante, la Communauté/Région majoritaire et unifiée flamande. L’enchevêtrement des compétences de l’Etat fédéral avec celles des Régions et Communautés, couplé au fait que cet Etat n’a pas d’autorité, ni politique ni juridique, pour leur imposer son point de vue, si tant est qu’il en ait un qui lui soit encore vraiment propre, exige pour toute réforme ou action d’ampleur «nationale» des modes de participation des entités fédérés à l’exercice des politiques fédérales et au fonctionnement des institutions fédérales. Il en va de même pour la répartition des droits de tirage financiers sur les ressources communes. Dirigé par des gouvernements de coalition associant partis flamands et «francophones», l’Etat fédéral n’a plus en vérité de capacité d’agir qui lui soit vraiment propre.

instruments

de

régulation

économique,

les

finances

publiques,

la

fiscalité,

et

la

C’est ainsi qu’il est dans l’incapacité totale d’exercer sa compétence, notamment d’arbitrage, dans les affaires relatives à l’emploi des langues à Bruxelles et dans les communes à «facilités». Les administrations fédérales elles-mêmes, y compris les plus régaliennes, y compris leur niveau central, subdivisées, hormis leur échelon sommitale, entre unités linguistiques néerlandophones et francophones (le rôle linguistique), ne sont plus en mesure de faire prévaloir l’intérêt «belge». Démuni de ce vouloir-être propre, réduit à sa dimension utilitaire, l’Etat fédéral n’est plus que le lieu où s’élabore, entre les forces politiques communautaires, les compromis nécessaires au fonctionnement de l’ensemble étatique et para-étatique belge. En ce sens, et pour çà aussi, l’Etat belge est déjà partiellement confédéralisé. Et de plus en plus souvent impuissant. Aujourd’hui, c’est une partie substantielle de ces grandes fonctions et institutions nationales encore fédérales que les milieux dirigeants flamands veulent, majoritairement, communautariser et

régionaliser. Les instruments de la politique de l’emploi, des pans de la législation fiscale et certaines fonctions de la sécurité sociale sont tout particulièrement visés. Soit par leur transfert aux entités fédérées, soit par leur mise en co-gestion avec elles, formule qui, bien qu’alourdissant le fonctionnement général de l’Etat belge, est pourtant défendue car elle permet de ménager les «francophones» tout en pouvant fonctionner comme une étape préalable au transfert.

8Les autres collectivités territoriales belges Il s’agit des provinces et communes, et aussi des structures intercommunales. Le contrôle de tutelle de ces collectivités et des moyens importants de leur financement relève depuis 2001 des instances régionales. Une récente et autre manifestation de la réduction continue des attributions fédérales. Les 10 Provinces, du fait du poids des Régions et Communautés, et des attributions étendues des communes, ont des compétences limitées (très en deçà de celles des départements français), résiduelles, notamment en matière tourisme et de culture, de police et de sécurité civile, d’enseignement, de santé, le plus souvent par délégation des Régions, si fait que leur existence devient problématique. Elles sont, au demeurant, depuis quelques années, institutionnellement subordonnées à la Région (c’est ainsi que leur gouverneur, personnage plus politique que fonctionnaire, est choisi par la Région et non plus par l’Etat fédéral). De fait, leur raison d’être est de plus en plus contestée. Les 589 Communes sont issues d’un regroupement réalisé en 1977 (elles étaient alors 2359). Pour les communes situées le long des frontières linguistiques, et notamment celles situées autour de Bruxelles, ce regroupement n’aura pas été sans conséquence, puisqu’une ex-commune fusionnée peut être d’une majorité linguistique contraire à la nouvelle commune de regroupement. Du fait de leur taille moyenne très supérieure à celle des communes de France (lesquelles prennent donc appui sur les départements, mais échappent à leur tutelle), la capacité d’action des communes belges est étendue, notamment en matière d’aide aux personnes, santé, culture, enseignement, environnement, logement, urbanisme, sécurité et police, en liaison notamment avec la Région (qui en a la tutelle) et la Communauté. Les structures intercommunales belges sont malgré tout nombreuses, avec des compétences qui peuvent être très importantes (énergie, eau, déchets, expansion économique). Et les centres publics communaux d’action sociale (CPAS) belges sont plus autonomes (dirigés par leurs propres élus) et ont des attributions plus étendues et plus fortes que les institutions homologues de France. Comme les provinces, les communes relèvent

désormais de la tutelle de la Région, ce qui n’est pas sans conséquence pour les communes «à facilités», (derniers vestiges, avec Bruxelles, de l’unité territoriale belge), dont les minorités linguistiques ont ainsi perdu la protection fédérale et se trouvent en conséquence menacées, et précisément celles de Flandre.

B. L’économie, les finances publiques et les infrastructures à l’épreuve de la désunion Alors que la question linguistique et territoriale reste irrésolue dans le champ institutionnel, du fait même de l’existence de Bruxelles, le différend entre flamands et «francophones» est aussi étendu au terrain économique, avec ses conséquences sociales. Il s’y exerce avec tout autant de force, dans

un sens également favorable à la désunion.

9L’économie belge au regard de la perspective de la partition Le PIB belge était de 298 milliards € en 2005, soit environ le 1/6ème du PIB français (de 1710 milliards €), un rapport du même ordre que celui entre les populations. A bien des égards, les économies belge et française ont des caractéristiques globales proches voire très proches :

évolution du PIB, PIB par habitant, salaires moyens, charges sociales, coûts salariaux, niveau des prélèvements obligatoires, temps travaillé, productivité du travail, niveau de formation, effort en recherche et innovation, etc. Hormis pour ce qui concerne le degré d’ouverture économique, celui de la Belgique étant au tout premier rang mondial. Cette proximité économique entre la France et la Belgique s’exprime aussi, par voie de conséquence, dans le champ social : niveau de protection sociale, mode de vie, niveau de vie et consommation des ménages, etc. Il n’y a pas deux économies et deux sociétés qui soient en Europe plus proches que celles de la Belgique et de la France. Mais ces moyennes nationales dissimulent de grandes disparités. Entre le nord et le sud de la Belgique. Certes, comme entre les territoires français. Si ce n’est qu’en Belgique ces différences contribuent à la division du pays. C’est ainsi que le PIB belge, mesuré Région par Région, présente de grandes inégalités. En 2005, il était réalisé pour 170 milliards € par la Région flamande (57 %, pour 57 % de la population belge), pour 70 milliards € par la Région wallonne (23,5 %, pour 33% de la population) et pour 58 milliards € par la Région bruxelloise (19,5 %, pour 10 % de la population). Rapporté au nombre d’habitants, le PIB est encore plus différencié entre les trois Régions. Le PIB/habitant était de l’ordre de 56 000 € pour Bruxelles, de 28 000 € pour la Flandre et de 21 000 € pour la Wallonie. Ainsi, le PIB/hab. bruxellois serait du double du PIB/hab. flamand, lequel serait lui-même supérieur d’un tiers au PIB/hab. wallon. Pour la Région de Bruxelles, les niveaux très élevés du PIB global comme celui par habitant sont à relativiser fortement. Une part notable de la production rattachée à la Région résulte de son rang de «capitale» (belge et européenne), lieu de centralisation des sièges sociaux, et aussi de l’activité des travailleurs migrants résidant dans sa périphérie brabançonne, flamande surtout et wallonne aussi. Il en résulte que le PIB flamand est sous évalué, alors que c’est le contraire pour celui de Bruxelles. La Belgique et une des économies les plus ouvertes du monde, à l’égal de celle de son voisin hollandais. Elle le doit à la Flandre et aussi à Bruxelles. La Flandre réalise 80 % du total des exportations belges. Elle est l’une des principales plaques tournantes du continent grâce notamment aux ports d’Anvers et de Zeebrugge. La productivité flamande est une des plus élevées du monde, et son système d’enseignement et de formation compte parmi les meilleurs. Cependant, son avantage est bien moindre dans la balance des services, où sa contribution est de 60 %, contre 25 % pour Bruxelles. Et dans la prospérité flamande, la couronne urbaine flamande de Bruxelles, avec ses activités tertiaires et logistiques, apporte une contribution essentielle. L’écart de production entre la Flandre et la Wallonie est manifeste et significatif. Globalement, la Flandre pèse économiquement le triple de la Wallonie, ce qui est la meilleure expression du rapport réel des poids des deux Régions. La richesse produite annuellement par habitant est supérieure d’un tiers en Flandre à ce qu’elle est en Wallonie, ce qui exprime la différence d’efficacité économique entre les deux entités. Ces écarts sont encore plus grands si on tient compte du fait, déjà souligné, qu’une partie de la production qui relève des entreprises ou des travailleurs flamands est affectée par convention comptable à Bruxelles (c’est aussi vrai pour la Wallonie, mais en proportion bien moindre). Ces écarts économiques ont bien entendu leur traduction sur le marché de l’emploi et le niveau d’activité des populations. Le taux d’emploi des 15/64 ans était (2005) de 65 % en Flandre, et de seulement 56 % en Wallonie et de 55 % à Bruxelles (soit un taux de 61 % pour la Belgique, contre 64 % pour la France). Sur longue période, le taux de chômage en Wallonie est du double au triple du taux flamand. Il est entre le triple et le quadruple à Bruxelles. Si la Wallonie dispose de pôles technologiques de bonne renommée (biotechnologies, aéronautique, …) ou de secteurs traditionnels toujours porteurs (bois, logistique,…), son système d’enseignement est médiocre, le chômage frappe particulièrement les jeunes wallons et celui de longue durée y est

massif et structurel. Les chiffres surprenants parce que contradictoires de Bruxelles s’expliquent par les écarts très importants de statut, de revenus et de patrimoine qui affectent la population bruxelloise. Le sous-emploi bruxellois, en contradiction avec les indicateurs économiques de la Région-capitale, tient largement à l’existence d’une forte concentration de populations d’origine extra-européenne dont les profils professionnel et culturel sont mal adaptés à une ville où dominent les fonctions économiques supérieures. Les transferts financiers publics et sociaux, gérés par l’Etat fédéral, offrent un haut niveau de protection sociale à tous les belges, proche de ce qu’il en est en France. Ils permettent de limiter très sensiblement les écarts de moyens publics et de revenus des ménages engendrés par les écarts de production entre les Régions, et profitent donc massivement à la Wallonie. Mais ces transferts, qui concernent donc tant le champ social (sécurité sociale notamment) que le champ institutionnel (services publics), sont principalement financés par les ressources de l’Etat fédéral, acquises grâce aux prospérité flamande et bruxelloise. Ils constituent donc aussi des transferts implicites entre Régions et Communautés. La persistance et le niveau de ces transferts implicites, censés être financés par la Flandre grâce à ses capacités contributives supérieures, dont une forte partie vient cependant de Bruxelles par suite de la captation des revenus du travail des navetteurs flamands, constituent désormais une nouvelle cause du malaise inter-communautaire, que la structure fédérale de l’Etat souligne et donc aggrave. Malgré l’effet correctif de ces transferts, les écarts entre les revenus nets de la Flandre et de la Wallonie n’en restent pas moins substantiels. C’est ainsi que le revenu fiscal moyen du flamand, après prise en compte des transferts sociaux, reste supérieur de 15 % environ à celui du wallon. Ils contribuent aussi à entretenir des administrations wallonnes hypertrophiées. Et le poids atteint par les dépenses sociales et administratives de la Wallonie grâce à ces transferts internes garantis par la fédération belge anesthésie une partie de la population et les institutions wallonnes, devenues peu aptes à préparer leur avenir en toute autonomie. Les écarts ne sont pas moindres pour Bruxelles puisque le revenu fiscal moyen du flamand est supérieur de 25 % à celui du bruxellois (!). Un paradoxe au regard de la prospérité bruxelloise, qui atteste, eu égard à l’aisance des classes moyennes et supérieurs bruxelloises, de l’ampleur des inégalités au sein de la société bruxelloise et du degré de dépendance de la population d’origine extra-européenne. Ainsi, les polarisations économiques et sociales sont très fortes en Belgique. Entre Flandre et Wallonie d’abord. En épousant ainsi les divisions territoriales, elles renforcent les antagonismes régionaux/nationaux. Elles le sont aussi entre les territoires wallons (comme on le verra notamment au chapitre 2.1), de même qu’entre les habitants de Bruxelles (voir au chapitre 3.1). Et fragilisent donc aussi l’unité interne de ces deux entités. Elles perturbent par conséquent fortement le fonctionnement de l’Etat commun.

10Les finances publiques, par entités : des caractéristiques qui minent l’Etat belge Le système de financement public des entités constitutives de l’Etat belge est toujours fixé par la loi nationale, régulièrement adaptée pour tenter de réduire les tensions dues aux disparités de ressources entre les trois Régions et les trois Communautés. Car la répartition de ces ressources entre les entités fédérées par le moyen des finances publiques ou para-publiques constitue

aujourd’hui l’autre motif principal de la querelle belge. Avec l’année 2005 pour référence, on observe que l’Etat fédéral, qui a reçu 90 milliards € de recettes, n’en a conservé que 46 milliards, après soustraction des recettes cédées aux Communautés et Régions, pour 32 milliards, à la sécurité sociale pour 9 milliards et demi et à l’Union européenne pour deux milliards et demi. C’est donc près du tiers de ses ressources que l’Etat fédéral abandonne aux entités fédérés, et près de la moitié dont il est dessaisi en y ajoutant ses concours à d’autres pouvoirs (organismes de la sécurité sociale et Union européenne). Ces proportions expriment le niveau de décentralisation actuel de l’Etat belge et l’ampleur des enjeux des prochaines discussions communautaires. Cette même année 2005, le pouvoir fédéral aura dépensé 49 milliards € (16 % du PIB). Un tiers (15

milliards) aura été consacré au service de la dette. Avec les pensions des agents publics fédéraux (7,3 milliards), on atteint 50 %. Les pouvoirs publics (y compris ceux de la Justice et de l’Intérieur) ont consommé près de 6 milliards. La Défense et les Affaires étrangères près de 4 milliards. Les politiques sectorielles (santé, action sociale, économie, emploi), environ 3 milliards, auxquels il faut ajouter 3 autres milliards pour le secteur des transports. Enfin, une montant de plus de 8,5 milliards a été encore consacré à la protection sociale. L’ Etat belge est très endetté , bien plus que l’Etat français en proportion de son PIB. Toutefois, depuis 1999, les comptes publics annuels sont approximativement équilibrés, ce qui a permis d’engager un processus sérieux de réduction de la dette, ramenée à 270 milliards € et près de 90 % du PIB en 2005 (contre 66% alors pour la France). Ces résultats sont partiellement dus au recours à certains expédients, comme la cession d’une part notable du patrimoine de l’Etat fédéral. La Belgique doit consacrer annuellement aux intérêts de cette dette plus de 4 % de son PIB (contre nettement moins de 3 % pour la France). La crise économique actuelle fragilise grandement ces résultats. Cette dette est principalement portée par le pouvoir fédéral, à hauteur de 90 %, le solde étant partagé à parts équivalentes entre les Régions et Communautés d’une part, les pouvoirs locaux (provinces, communes et intercommunales) d’autre part, la dette des organismes de la sécurité sociale n’étant pas significative. Mais c’est bien la Région wallonne et la Communauté française qui sont exposés au risque de l’endettement, et nullement la Région/communauté flamande unifiée. Les milieux dirigeants flamands, politiques et économiques, sont bien convaincus que cette situation d’endettement «fédéral» tient à la situation de la Wallonie et qu’ils sauraient aisément y mettre fin pour sa part «flamande» si la Flandre était financièrement plus autonome, c’est à dire fiscalement souveraine et déchargée de la solidarité financière intra-belge, au moins partiellement dans un premier temps. Les Régions et Communautés auront reçu, en 2005, 43 Milliards € de recettes, composées aux 9/10èmes des recettes cédées par le pouvoir fédéral. Et auront disposé de 35 milliards € (12 % du PIB), après transferts aux administrations locales. Près de 20 milliards sont revenus à la «partie flamande» (Région plus Communauté), et près de 15 milliards à la «partie francophone» au sens large (les deux Régions wallonne et bruxelloise et les deux Communautés française et germanophone). Les administrations locales (provinces et communes) auront disposé, quant à elles, de près de 20 milliards € (6,8% du PIB) en 2005. A raison des deux-tiers pour les communes. Ces recettes viennent pour près de la moitié des Régions (dont du «Fonds des communes»). Ces chiffres sont la traduction financière de la forte décentralisation de l’Etat belge, puisque les entités fédérées et les administrations locales disposent de moyens financiers cumulés équivalents à ceux du pouvoir fédéral (abstraction faite, donc, des moyens de la sécurité sociale). Alors que ce rapport entre moyens décentralisés et moyens restés centraux est de moitié en France, rapport donc fort différent. Quant au financement de l’investissement public, les collectivités belges, fédérées et locales, en réalisent la quasi-totalité (97 %), contre moins des trois-quarts (72 %) en France. Pourtant, la partie flamande considère cette décentralisation financière comme insuffisante, non seulement en niveau mais aussi et avant tout dans ses modalités de mise en oeuvre. En effet, le degré de décentralisation financière de l’Etat belge doit s’apprécier aussi, ce que font

les responsables flamands, en tenant compte de l’origine territoriale des ressources fiscales mobilisées, donc de la portée de la solidarité financière intra-belge, et de la maîtrise que les entités fédérées et locales ont de ces ressources, donc de leur propre pouvoir fiscal. La première question est celle des transferts financiers intra-belges, via l’Etat et le système autonome de sécurité sociale. Politiquement essentielle, elle abordée plus loin. La seconde question, celle de la répartition du pouvoir fiscal entre l’Etat fédéral et les entités fédérés, moins polémique, est également importante.

Le mode d’affectation des importantes ressources fiscales qui permettent le financement

des

compétences décentralisées laisse une marge d’action certaine mais encore limitée aux entités fédérées. Ces produits fiscaux cédés par l’Etat fédéral ont succédé, progressivement depuis 1989, à des dotations budgétaires fédérales, alors réparties sur la base de clés. De montants historiquement calibrés sur les anciennes dotations, ces produits sont désormais largement associés, quant à leur

répartition, au rendement fiscal du territoire dont ils sont issus. Et ce en application du principe décentralisateur dit de « juste retour », principe évidemment soutenu par les décideurs flamands. L’Etat fédéral conserve cependant la maîtrise de la législation des impôts et taxes (assiette, taux), et donc en assure l’unité et l’uniformité. Une partie de l’impôt des personnes physiques (IPP) constitue la principale recette affectée des Régions, et la seconde recette des Communautés. La répartition de cette partie de l’IPP cédée par l’Etat fédéral aux Régions est fondée, aujourd’hui, sur la base de son rendement territorial. Ce critère de rendement, évidemment favorable à la Flandre, est légèrement corrigé par un dispositif de péréquation. Les Régions disposent d’un certain pouvoir de modulation de cet impôt. Divers impôts «secondaires» sont d’affectation régionale directe, comme l’impôt immobilier, les droits de mutation, de succession et les taxes de circulation, avec là aussi une certaine compétence de modulation par la Région. Mais le pouvoir fédéral conserve le plus souvent la maîtrise de la législation de ces impôts régionaux, au moins partiellement (base imposable), et de leur gestion (collecte). Les Communautés reçoivent quant à elles une partie du produit de la TVA, dont la composante principale est fixée sur une base historique indexée, et répartie au prorata du nombre d’élèves. Un supplément s’y ajoute, qui est appelé à perdre son propre dispositif de péréquation. La part communautaire précitée de l’IPP, de moindre importance, complète cette part de TVA. Laquelle reste fondamentalement une ressource d’emploi fédéral, comme l’impôt des sociétés (IS). En outre, il existe nombre de financements spécifiques, pour des mesures et opérations particulières, d’intérêt commun aux Régions et Communautés, qui ne seront pas détaillés ici. La répartition intra-belge de ces financements spécifiques comme des financements de péréquation fait appel à des clés particulières. Elles sont évidemment assises sur le poids relatif des entités concernées, et sont aussi le résultat de compromis politiques. De telles clés seront de 57/43 quand la répartition du financement repose sur un critère «PIB», clé plutôt favorable au couple wallo- bruxellois (puisque 43 % est le poids de sa population), ou de 65/35 si la répartition obéit à une critère «revenus», clé donc très favorable à la Flandre (et qui résulte notamment de la valorisation bien particulière de Bruxelles en termes de PIB et de revenus). Une clé «communautaire» de 80/20 sera utilisée pour ce qui concernera Bruxelles, clé de faveur pour les bruxellois «néerlandophones». Structurellement, les comptes des entités fédérées sont dans des situations financières différentes. Ceux de la Région/Communauté flamande sont excédentaires. Ceux des Régions wallonne et bruxelloise et de la Communauté française déficitaires. La dernière grande réforme institutionnelle de 2001, constituée d’un important volet financier, a permis d’atténuer les tensions financières de la Communauté française et de Bruxelles, en échange d’un surcroît de décentralisation de compétences des Régions (avec notamment le contrôle des collectivités locales), et un élargissement de leur autonomie fiscale (multiplication des impôts propres et pouvoir de législation ou de modulation accru). Sur ce, la Flandre unifiée a pu décider d’alléger certains prélèvements (et de supprimer la redevance radio-télévision), ce que les trois entités «francophones» ne peuvent faire. On note que la régulation collective des dépenses publiques, dans un système financier aussi décentralisé, peut être délicate. Le poids de l’entité flamande dans le fonctionnement même du fédéralisme belge lui a permis d’imposer à ses partenaires wallon et bruxellois, ces dernières années, une discipline suffisante pour que cette régulation partagée soit, somme toute, assez efficace, ce qui explique la relative maîtrise de la dette publique belge depuis lors. Situation inconnue en France, la répartition des ressources financières publiques entre les

collectivités fédérées belges, fondement de leur autonomie, constitue un enjeu des discussions intra-communautaires. Du fait des écarts importants de capacité contributive entre les populations et les entreprises selon leur territoire d’appartenance, et de l’importance de ces écarts dans le débat politique, qui alimentent le «face à face» des deux communautés. Dualité conflictuelle évidemment ignorée en France, même si de tels écarts se constatent aussi entre territoires. La volonté de la Flandre de maîtriser une fraction croissance des ressources publiques issues de son territoire et d’alléger le poids de la solidarité intra-belge, autrement dit le «fardeau wallon», reste constante, et

va même s’accentuant, les dirigeants flamands souhaitant notamment se mettre en situation de mieux préparer les conséquences du vieillissement de la population et de maintenir une prospérité exceptionnelle menacée par la compétition mondialisée. Dans l’immédiat, les dirigeants flamands ne remettent pas frontalement en cause les règles de répartition des ressources fiscales entre les entités fédérés, ce qui serait tactiquement prématuré en dévoilant trop précocement leurs ambitions étatiques, tant que les questions territoriales autour de Bruxelles ne sont pas encore réglées. Ils s’en tiennent donc, présentement, à réclamer, dans un objectif de politique économique régionale plus autonome, un pouvoir régional renforcé de modulation fiscale de certains grands impôts, accru pour l’IPP et à créer pour l’IS. Et ce en lien avec une demande de pouvoirs nouveaux dans le champ de la protection sociale (allocations de chômage, prestations familiales, …).

11La sécurité sociale belge, un bien encore commun (provisoirement) à tous les Belges

A bien des titres, le système de sécurité sociale belge est proche du système français. Il est, comme

en France, distinct de l’Etat, tout en étant étroitement encadré et partiellement financé par lui, directement. Il se distingue, comme en France aussi, de l’aide sociale, de caractère résiduel (et de compétence para-étatique, donc fédérée). Il couvre les mêmes risques que le système français, plus

le risque chômage qui en fait formellement partie. Distribuée en sept branches, la sécurité sociale

belge dispose d’une organisation plus simple, plus resserrée que la sécurité sociale française, avec trois régimes seulement (en l’absence de régimes spéciaux à la française), travailleurs salariés, travailleurs indépendants et fonctionnaires, gérés par des offices et fonds, des «caisses», chacune compétente soit pour les recettes, soit pour un bloc de dépenses (soit huit caisses pour les travailleurs salariés), auxquels s’ajoutent des organismes assureurs pour les remboursements maladie (des mutuelles principalement) et des organismes payeurs pour les allocations de chômage ( les syndicats à titre principal). Globalement, les garanties et prestations offertes par les différentes branches du système belge sont de même niveau que celles apportées par les branches homologues du système français. Et, à bien des égards, l’équilibre des comptes de chacune de ces branches connaît les mêmes faiblesses que la même branche du système français. Le système sanitaire serait plutôt mieux régulé qu’en France. Mais celui des pensions de retraite plus fragile. Quels que soient les risques en cause, le système et les organismes de sécurité sociale restent de compétence nationale, à tous points de vue. Dans un cadre général qui présente nombre d’analogies avec le système français, ces organismes autonomes, à gestion généralement paritaire, entretiennent donc des liens étroits avec l’Etat fédéral. Celui-ci légifère, anime, contrôle et finance (en tant que de besoin) dans ce champ, et son activité y reste donc légitime. C’est ainsi que l’Etat apporte au régime des salariés des recettes pré-affectées (une part des recettes de TVA), et un concours direct («subvention»). Le pilotage du système belge de sécurité sociale est donc un des derniers points forts de l’Etat fédéral, et peut-être même le seul qui soit encore vraiment d’importance. Système d’importance multiple, par le champ des protections qu’il assure, par le poids qu’il représente dans le fonctionnement même de l’Etat, et comme dernier lien interpersonnel entre les «Belges». Son financement échappe encore à toute appréhension territoriale et communautaire. Ce système solidaire, commun à tous les belges, est encore solide aujourd’hui parce qu’il reste défendu par les organisations syndicales, qui demeurent encore animées par un esprit unitaire. Et ce y compris côté flamand, ces organisations y étant confrontées à la force de l’idéologie libérale qui habite les principaux partis politiques flamands. C’est justement ce caractère commun à tous les Belges du système de sécurité sociale que les milieux dirigeants flamands voudraient remettre en cause. Par la voie d’un démantèlement par étapes, de la part des forces politiques modérées. Ces milieux décisionnaires demandent aujourd’hui une régionalisation, une communautarisation de la gestion de certains risques, au moins à titre partiel. Les prestations familiales et de chômage sont particulièrement visées. Cette demande constitue donc un point fort du débat inter-communautaire, puisque sa satisfaction

ouvrirait la porte à une différenciation des prestations entre des citoyens belges pourtant placés dans la même situation sociale, ce qui minerait profondément ce qui reste de l’Etat commun et du vivre-ensemble solidaire.

12Les transferts financiers, via l’Etat fédéral, de la Flandre à la Wallonie Les écarts de production entre les trois entités régionales, doublés par des écarts moyens de revenus du travail et de patrimoines familiaux entre les deux grandes communautés, à concilier avec une présence des services publics homogène entre territoires et à une protection sociale similaire pour les populations, engendrent d’importants transferts de ressources intra-belges, par le moyen des finances publiques, sécurité sociale incluse. Entre territoires et populations via les mécanismes de redistribution mis en oeuvre par l’Etat fédéral, par son budget propre, ou par ceux des organismes de sécurité sociale. Donc entre Régions et Communautés selon la grille de lecture belge, c’est-à- dire de la Flandre vers la Wallonie, et dans une mesure incertaine vers Bruxelles. Dans tout Etat- nation, de tels transferts de ressources sont considérés comme légitimes. Ce n’est plus le cas en Belgique, où le sentiment national est très affaibli. Ces transferts y alimentent les récriminations flamandes contre les wallons, censés se complaire dans une situation d’assistanat. Par leur existence pérenne et leur niveau important, ils constituent désormais un argument puissant aux mains des nationalistes flamands. Une estimation flamande (issue des milieux patronaux), faite en 2005 à partir des données 2003, et à cadre juridique constant, chiffrait ces transferts annuels intra-belges, transferts indirects de la Flandre au couple wallo-bruxellois, à 10,4 milliards €, à raison de 8,1 Mds € au profit de la Wallonie et 2,3 Mds € au bénéfice de Bruxelles. Ce montant global de la perte flamande et du gain «francophone» dans la répartition du financement des charges communes se décomposerait en : 3,9 Mds € au titre du financement des intérêts de la dette fédérale, 3,7 Mds € pour le financement des contributions d’équilibre de la sécurité sociale (toutes branches comprises), 1,5 Md € au titre du financement des actions et moyens propres de l’Etat fédéral, et 1,3 Md € pour le financement des entités fédérées. Ces chiffres ont été évidemment contestés par certaines expertises «francophones» (voire flamandes), qui y opposent des montants sensiblement plus faibles, d’un bon quart voire d’un tiers. Soit que ces contre-expertises contestent le mode d’imputation de la dette fédérale entre les deux parties de la Belgique, qui peut obéir à des méthodes diverses aux résultats différents. Soit qu’elles soulèvent la non prise en compte du lieu réel de production des richesses et donc des revenus, ce qui dans la situation présente profite à la Flandre (et aussi à la Wallonie) s’agissant notamment de l’agglomération de Bruxelles, du fait du poids des navetteurs venant y travailler. Et les commentateurs «francophones» font de plus valoir que, quoi qu’il en serait de leur vraie importance, de tels transferts entre régions, à ces niveaux, qui peuvent représenter entre cinq et dix points des PIB régionaux, sont de monnaie courante au sein des Etats, comme en France, ou entre Etats membres de l’Union européenne. Cet argument est cependant de peu de poids, car les flamands ne sont pas dans la situation des français, par exemple, qui trouvent plus que normal que la métropole parisienne, qui tient sa richesse de son rang de capitale et donc aussi de la substance des régions, restitue une partie de cette richesse à celles-ci. Quant aux transferts inter-européens, ils sont négociés en échange d’objectifs politiques arrêtés en commun et leur mise en œuvre est limitée dans le temps. Toutes ces situations ont peu à voir avec la situation belge qui met face à face, dans un Etat non unitaire, deux communautés antagonistes, dont l’une, la Flandre, n’attend plus rien de l’autre, la Wallonie, et considère ses obligations financières envers celle-ci, qui l’empêchent d’améliorer encore sa prospérité et à préparer son avenir dans la compétition mondialisée, comme injustifiées tant en niveau que par leur caractère obligatoire et perpétuel. En tout état de cause, après une scission de la Belgique, les «francophones» seraient bien obligés de considérer cette question des transferts selon le point de vue flamand. La Banque nationale de Belgique (BNB) a également fourni, en 2008, une évaluation de ces transferts inter-régionaux. Avec une méthodologie propre, et qui s’inscrit évidemment dans le cadre d’un Etat belge maintenu, cette évaluation aboutit (en valeur 2005) à un apport de la Région

flamande proche de 6 Mds €, au bénéfice de la Région wallonne, Bruxelles étant également donatrice, mais de peu. Cette étude attribue ces transferts principalement à l’IPP et aux cotisations et prestations sociales (avec pour ces dernières des mouvements de sens contraire selon leur nature, comme pour les pensions de retraite et les allocations de chômage), la TVA jouant un faible rôle, et l’IS expliquant la position favorable de Bruxelles. De plus, cette étude souligne que les évolutions démographiques à venir, défavorables à la Flandre, devraient conduire à réduire progressivement l’ampleur des transferts à sa charge, en augmentant a proportion le rôle de Bruxelles. De ce débat sur les chiffrages, on choisira ici de retenir une hypothèse conforme à une approche prudente, voisine de celle de la BNB, pour ne pas minorer l’enjeu financier futur de la partition pour la partie «francophone». Tout en ne perdant pas de vue la nécessité de corriger forfaitairement cette évaluation de l’impact, ignoré par elle, que produirait la scission sur la localisation de dépenses et des recettes publiques en cause, et notamment la taxation (impôts et cotisations) des revenus du travail, ceux notamment des navetteurs de Flandre au bénéfice principal de Bruxelles. Dans ces conditions, le montant global de ces transferts, qui seraient économisés par la Flandre et à compenser par le couple wallo-bruxellois, à l’issue de la partition (après relocalisation des taxations et de certaines charges, et à droit constant pour le reste), transferts considérés dans l’hypothèse présente comme l’écart (gagné par la Flandre et perdu par le couple wallo-bruxellois) entre les recettes publiques qui seraient conservées et les dépenses publiques censées être maintenues et reprises, intérêts de la dette comprises, pourrait être de l’ordre de 5/7 milliards € (toujours en valeur 2005, à majorer donc de près de 15/20 % pour une conversion en valeur 2009). Les responsables flamands, qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes, mesurent bien ce que représente comme atout une telle masse financière pour un pays de la dimension de la Flandre, une fois qu’elle serait devenue plus autonome ou totalement indépendante. Même diminuée de la contribution du nouvel Etat flamand à l’Union européenne, et en ne tenant pas compte de la perte du produit de la taxation des revenus du travail des navetteurs flamands de Bruxelles, elle pourrait en effet représenter 3 % à 4 % du PIB flamand. Ce montant est à multiplier par 10 pour en mesurer l’importance à l’aune de la France (importance supérieure au déficit structurel public français, de plus de 50 milliards €/an). Les premiers espèrent au moins en réduire le montant dans une phase transitoire confédérale de plus grande autonomie. Les seconds voient qu’elle serait libre totalement d’emploi pour la seule Flandre en cas de séparation complète d’avec la Wallonie. Ce montant approximatif de 5/7 Milliards € représente donc aussi l’impasse financière à laquelle serait confronté le couple wallo-bruxellois dès le délitement, progressif ou accéléré, de l’Etat et de la solidarité belges, si la nouvelle entité restait sans aide extérieure. Et encore cette évaluation, à cadre économique constant, ne tient-elle pas compte de l’effet perturbateur de la partition elle- même sur l’économie de l’espace belge et notamment sur les recettes publiques, ce qui risquerait fort d’aggraver ladite impasse. Son importance permet de souligner combien la solidarité entre l’entité bruxelloise et l’entité wallonne serait mise à rude épreuve face à cette impasse, impasse financière largement imputable à la Wallonie. En effet, une fois pris en compte, après la scission de l’Etat belge, la faculté pour l’entité bruxelloise de taxer pour son compte les revenus du travail (impôt et cotisations des personnes essentiellement) des navetteurs flamands et aussi wallons, Bruxelles pourrait devenir financièrement autonome. On voit donc mal une majorité de Bruxellois accepter, durablement, un tel sacrifice dans l’intérêt de la Wallonie, même si celle-ci pouvait contribuer à la solution de la question territoriale bruxelloise. D’autant que ce sacrifice serait au demeurant insuffisant pour régler la question financière wallonne. Autrement dit, à terme si ce n’est immédiatement, l’extinction de la solidarité intra-belge frapperait exclusivement la Wallonie, une fois constatée les limites matérielle et temporelle de la solidarité bruxello-wallonne. Le couple wallo-bruxellois, si tant est qu’il se constituerait et se survivrait un certain temps, serait astreint à réduire en partie cette impasse par des économies communes et donc des sacrifices partagés, et à la financer pour une autre partie par un effort de solidarité bruxellois (auquel Bruxelles devrait sacrifier au premier chef le produit de la taxation des revenus du travail des navetteurs, qu’ils soient wallons ou flamands…). Et ce double effort ne serait sans doute pas

suffisant pour sortir pleinement de l’impasse. La discrétion des milieux dirigeants «francophones» sur cette question financière, y compris de la part de ceux qui évoquent aujourd’hui la perspective de l’Etat wallo-bruxellois, est le signe de leur désarroi devant son caractère insoluble. Ce même montant donne donc aussi une idée de l’ordre de grandeur de l’effort financier annuel que la France aurait à fournir, dans la durée, si elle était sollicitée par la Wallonie dans le cadre d’un rapprochement étroit (pour Bruxelles, cet effort, sans être négligeable, serait de bien moindre importance, car de faible niveau et probablement temporaire). Question majeure qui sera examinée à sa place (au chapitre 2.3, B).

13Les principales infrastructures belges en cause en cas de partition Fruit à la fois du passé industriel exceptionnel de la Belgique et de sa centralité géographique, de l’étroitesse du territoire et de la densité de sa population, les infrastructures belges sont particulièrement développées et denses. Elles ne relèvent plus que partiellement du pouvoir fédéral. Soit du fait du processus de privatisation, que les décideurs flamands soutiennent, soit qu’elles aient été placées sous la compétence des Régions. Rail. Le système ferroviaire relève de la SNCB, société publique nationale de type holding, qui coiffe la filiale Infrabel, qui gère l’infrastructure, et la filiale SNCB, en charge de l’exploitation. Le réseau est très centré sur Bruxelles, y compris la nouvelle LGV Lille/liège/Anvers/Allemagne/Hollande. Les décideurs flamands souhaitent fortement la scission de la SNCB, et aussi sa privatisation dans le cadre de l’ouverture du réseau à la concurrence. Les réseaux flamand et wallon sont autonomisables malgré l’importance du nœud ferroviaire bruxellois. En cas de scission de la SNCB et d’Infrabel, ce que souhaite fortement les dirigeants Flamands, Bruxelles, tout en contrôlant des liaisons essentielles pour la Flandre, se trouverait placé dans la dépendance totale des opérateurs et régulateurs ferroviaires flamands, du fait de son total enclavement. Routes. La gestion du réseau routier est totalement de compétence régionale. Il en résulte que la Flandre peut y consacrer plus de moyens que la Wallonie. Et que la géographie et le découpage politico-administratif actuel la rendent maîtresse de tous les accès de Bruxelles, y compris du périphérique autoroutier qui l’entoure (le «ring»). Energie. L’approvisionnement en pétrole et en gaz de la Belgique est largement assuré via les ports flamands, ce qui rend la Wallonie dépendante en la matière, notamment depuis l’extinction de l’exploitation charbonnière. Pour la production d’électricité, les deux sites nucléaires belges (toute construction de nouvelle centrale est légalement proscrite) sont répartis entre Flandre et Wallonie (respectivement quatre et trois réacteurs, qui fournissent à cette dernière plus de 70 % de ses besoins en énergie électrique). Le réseau électrique est connecté à la France et aux Pays-Bas. Les gestionnaires des réseaux de transport et de distribution d’électricité et de gaz sont largement privatisés, comme les opérateurs producteurs/fournisseurs, et les tarifs en voie de libéralisation. La régulation de ces différents secteurs énergétiques (transport, distribution et tarification) relève d’instances publiques encore de rang fédéral. Ports et voies navigables. La gestion de ces infrastructures est entièrement régionalisée. Pour la Wallonie, le réseau navigable, qui la relie à la mer par le réseau flamand, et aux réseaux français, hollandais et rhénan, revêt une grande importance. Pour Bruxelles, relié à la fois au réseaux flamand (jusqu’à Anvers) et wallon (par Charleroi, via le territoire flamand), ce moyen de transport est également important. Transport aérien. Depuis la faillite de la Sabena, la Belgique n’a plus de grande compagnie aérienne nationale. Elle dispose d’un unique aéroport de rang national et de taille internationale, celui de Bruxelles, «Bruxelles-national». Situé en territoire flamand et majoritairement privatisé, sa gestion échappe donc au pouvoir fédéral et par là aux «francophones». Eau. La gestion de l’eau (approvisionnement et assainissement) est de compétence régionale. Mais la Flandre et Bruxelles reçoivent l’essentiel de leurs ressources en eau de la Wallonie, dont le territoire est bien pourvu par la nature, grâce notamment au massif ardennais et à d’importantes nappes phréatiques.

Communications. La Poste est encore une société publique, bien que les décideurs flamands en souhaitent la privatisation. Par contre, l’opérateur public de télécommunications, Belgacom, est partiellement privatisée, et pourrait l’être plus complètement à bref délai. Le régulateur est fédéral. Au total, le partage des infrastructures, en cas de partition de l’Etat belge, serait un exercice pas trop malaisé, sauf pour celles qui se rapportent à Bruxelles. Tout au contraire, pour Bruxelles, l’exercice serait d’importance et très difficile à réussir.

Pièces jointes (1)

organisation institutionnelle de la Belgique.jpg -

1.3 La partition inéluctable de l’Etat Belge. Voies et Moyens.

Comment et pour combien de temps un Etat sans nation peut-il subsister ? Le quart de siècle écoulé de vie fédérale belge a démontré la fragilité persistante de ce système étatique et la permanence des aspirations des nationalistes flamands inassouvis à disposer de leur propre Etat (A). C’est pourquoi une nouvelle et ultime étape de dislocation de la Belgique se met en place, l’étape confédérale, antichambre d’une partition inéluctable malgré l’obstacle bruxellois (B).

A. Les ultimes facteurs de décomposition à l’œuvre L’Etat belge est déjà et depuis longtemps miné par l’approfondissement de la division nationale. Sa forme fédérale, bien que récente, est elle-même en voie d’affaiblissement continu, du fait de ses lacunes intrinsèques, de la volonté flamande de poursuivre son démantèlement, comme de l’incapacité chronique des «francophones» de s’y opposer. L’Etat belge est aussi victime des effets pernicieux de la construction européenne.

1Une construction fédérale bi-nationale unique, fondamentalement instable et condamnée Le système fédéral belge, de part ses caractéristiques (voir le chapitre 1.2), est unique. Il est unique en Europe. Il est même unique au monde. Mais il ne pourra le rester. Car son originalité, qui en fait aussi sa faiblesse, le condamne : s’il peut abriter une ou plusieurs minorités nationales, un Etat ne peut durablement réunir deux communautés nationales de même importance. L’Etat fédéral belge bi-communautaire, en magnifiant cette réalité, a lui-même contribué à préparer sa propre disparition. En Europe, les Etats fédéraux sont nombreux. Il regroupe, généralement, un nombre élevé de Régions, parfois appelées «Etats» (mais qui n’en sont pas vraiment puisqu’ils ne sont pas alors souverains). Ces Etats fédéraux européens disposent, contrairement à l’Etat fédéral belge, d’une langue «nationale», et de partis «nationaux», présents dans toutes les Régions, et qui veillent donc à la défense de l’unité nationale et fédérale. Et donc il n’existe pas d’Etat européen qui, comme l’Etat belge, regrouperait deux, et seulement deux, groupes linguistiques et quasi-nationaux de poids comparables. Qui, comme lui aussi, refuserait toute langue d’union (après que l’une des deux langues ait tenu ce rôle). Et qui, de plus, et toujours comme lui, serait dépourvu de forces politiques partisanes présentes à l’échelle du pays entier. L’inexistence d’un tel Etat, à l’exception de l’Etat belge, n’est pas surprenante car, avec de telles caractéristiques, qui sont justement celles de l’Etat belge, aucun Etat n’est assez stable et solide pour survivre durablement. La disparition de l’Etat fédéral tchèque et slovaque a démontré récemment les conséquences inévitables de cette triple lacune. Et les démembrements successifs de l’Etat fédéral ex-yougoslave ont démontré aussi combien l’absence d’une seule de ces conditions peut être lourde de conséquences. En Espagne, Etat non fédéral formellement mais qui l’est largement de fait, où le bilinguisme a été accepté récemment pour certaines de ses Régions à personnalité linguistique propre, la langue d’union reste cependant le castillan, et les partis nationaux restent puissants. Sans ces deux garde- fous, les revendications d’autonomie accrue, sans cesse renaissantes, des pays basque, catalan et galicien notamment, deviendraient très menaçantes à terme pour l’unité territoriale du pays, déjà fragilisée. En Italie, il en va de même de la permanence des structures partisanes nationales, et de la primauté de l’italien, et ce d’autant mieux que les Régions les plus centrifuges ne sont pas celles dotées d’une forte identité linguistique. Dès lors, malgré la grande faiblesse interne de l’Etat italien, l’unité de l’Italie reste solide. Quant à la Suisse, pour quatre langues, elle compte 26 Etats cantonaux, dont 5 Cantons bilingues. Et non deux, trois ou quatre Etats fédérés en fonction du nombre des langues. Cette organisation politique plurielle suisse écarte la constitution de deux ou trois blocs antagonistes, refuse tout face à face linguistique (et religieux), évite toute prépondérance excessive du groupe germanophone (deux suisses sur trois), écarte tout risque de domination d’un

canton sur les autres, et réduit ainsi la tendance au quant à soi linguistique. La Suisse est une nation germanique gouvernée en allemand. A Berne, la langue fédérale est de fait l’allemand, primauté non contestée par les suisses romands. Mais cette domination est ainsi modérée et donc supportée

par

la Suisse non alémanique (Suisse romande : un suisse sur cinq ; Suisse italienne : un suisse sur

dix

; Suisse romanche : un suisse sur cent). D’autant plus aisément qu’il n’y a pas de politique

fédérale linguistique et culturelle. En cette matière, chaque Canton est maître chez lui, y compris

les

Cantons linguistiquement mixtes. Le principe de territorialité des langues y est bien appliqué

par

eux, mais de manière posée, puisque 35 communes sont bilingues, sans que quiconque propose

d’y

mettre fin. Nous l’avons vu (chapitre 1.1 et 1.2), ce n’est pas la voie belge.

Ailleurs en Europe, il existe des groupes linguistiques minoritaires, distincts du groupe principal, dans les Etats balkaniques notamment (cas notamment de la minorité hongroise). Et aussi dans les Etats baltes (qui se sont empressés d’imposer la langue nationale à leur minorité russe). Quand

elles y sont en situation numériquement très seconde, ces minorités ne menace pas l’existence et l’unité des Etats eux-mêmes. Dans le cas contraire, elles pourraient tout au plus menacer l’intangibilité d’une partie de leurs frontières (ainsi pour l’Etat balkanique slovaque ou l’Etat balte estonien, qui refusent, pour cette raison notamment, tout arrangement territorial de type fédéral). L’observation comparée des situations étrangères hors d’Europe fait nettement apparaître que les Etats fédéraux qui rassemblent plusieurs peuples/ethnies/nations, et qui parviennent à durer, ne mettent pas face à face deux peuples de poids équivalent, comme c’est le cas en Belgique. Soit le fédéralisme (ou des formes d’autonomie) organise le statut d’une ou plusieurs minorités, satellites d’une nation nettement dominante, et qui acceptent la situation, faute d’alternative (Chine, Russie),

ou parce que ce statut est convenable (québécois au Canada), soit il s’agit d’Etats géants

rassemblant des peuples et langues multiples, dont aucun n’est suffisamment dominant, et qui se donnent une langue commune (l’anglais en Inde et au Pakistan). Dans tous les cas, des partis politiques nationaux puissants sont présents. Le Canada est bien fait de deux peuples constitutifs, comme la Belgique. Mais, alors que le peuple québécois est lui-même une vraie minorité face à la masse anglophone de la fédération (rapport de un à quatre, rapport bien différent de celui de deux à trois qui est celui des deux communautés

belges), et encore plus face à celle du continent nord-américain. De plus, les petites minorités francophones implantées dans les douze autres «provinces» et territoires de la fédération disposent de garanties étendues, et les anglophones au Québec disposent eux aussi de telles garanties, toutes choses refusées aux «francophones» de Flandre. La majorité anglophone est radicalement partisane

du maintien du Québec dans la fédération, lequel ne lui coûte rien économiquement et

financièrement, alors que son départ briserait le pays en deux parties géographiquement éloignées, une position qui est à l’exact opposée de celles des milieux dirigeants flamands. Quant au peuple québécois, il hésite bien légitimement entre la sécurité/prospérité canadienne bien réelle et le projet incertain d’une indépendance en solitaire au sein de la grande masse anglo-américaine. Il résulte de tout cela la vie politique canadienne est structurée par des partis «canadiens», présents au Québec

aux côtés du parti indépendantiste québécois. On le voit, nous somme loin de la situation belge.

Dans l’Union indienne, à cause même de sa diversité culturelle et linguistique (22 langues officielles, et une trentaine d’Etats et territoires), aucune «nation» constitutive n’accepte de

reconnaître la prépondérance d’une autre langue «nationale» sur la sienne. De ce fait, la langue «nationale» principale, l’hindi, est rejetée comme langue commune, place occupée magistralement

par l’anglais (comme au Pakistan voisin, où il supplante le pendjabi et l’ourdou). Là aussi, la

présence, dans certains Etats, de partis politiques «locaux», est compensé par l’existence de partis politiques «indiens», présents et puissants partout. L’organisation étatique du monde est donc clair : il n’y a pas d’Etat, fédéral ou non, qui puisse subsister durablement sans partis politiques communs, d’implantation généralisée, aptes à prendre en compte les aspirations de la totalité de la population et du territoire. Et sans langue commune acceptée pour traiter les affaires, au moins centrales, qui sont justement celles d’intérêt commun. Et la Belgique fédérale est donc bien une construction étatique unique. D’autant plus exceptionnelle qu’elle est la seule entité étatique construite sur la confrontation organisée de deux groupes

nationaux/linguistiques, de poids globalement équivalents et dont aucun ne peut avoir durablement la préséance (l’infériorité numérique du groupe «francophone» est trop faible pour qu’on puisse le qualifier de minorité, d’autant qu’il est majoritaire dans la capitale et qu’il reste culturellement toujours dominant). Deux groupes qu’aucune formation politique, même mineure, ne représente conjointement, et qui refusent de s’entendre sur le simple usage d’un langage commun pour le fonctionnement de l’Etat central. L’Etat belge est bien ce seul pays d’Europe, et probablement du monde, où non seulement la population mais aussi les décideurs des structures fédérales centrales n’ont pas de langue commune reconnue (si le français remplit encore cette fonction, c’est de manière honteuse, sa prépondérance à Bruxelles, qui fait illusion, ne concerne que les Bruxellois sur leur territoire et nullement les structures fédérales centrales et communes qui y sont implantées). Dans un tel contexte, où de plus le sentiment national belge n’est plus que marginal, la vie politique belge est très mal supportée. Les Flamands, au motif de leur majorité numérique, même modeste, refusent un Etat fédéral paritaire, et voudraient exercer une domination plus complète, exigence exagérée qui s’explique par leur besoin d’exorciser un passé où ils étaient dominés. Et les Belges «francophones», bien qu’arithmétiquement minoritaires, considèrent qu’ils ne le sont pas suffisamment au point de devoir accepter d’abandonner du même coup leurs anciennes positions dominatrices, fondées notamment sur la supériorité historique du français, langue de culture, sur le «flamand», langue secondaire. Dans ces conditions, chaque groupe communautaire se considère comme brimé par l’autre, l’un comme une majorité qui ne serait pas suffisamment reconnue comme telle, l’autre parce que refusant le statut diminué de minorité qui lui serait abusivement imposé. Avec de telles conditions, la structure fédérale belge, quant à elle, peut difficilement trouver un équilibre stable et durable, à cause même de ses deux composantes nationales évidentes, de poids humain globalement équivalent bien que numériquement inégal. Il en est ainsi pour les institutions fédérales elles-mêmes, du fait de la faiblesse wallonne et de l’existence propre de l’entité bruxelloise d’un côté, de la volonté flamande d’autonomie accrue et de contrôle de Bruxelles de l’autre. Et alors que l’accentuation de la suprématie flamande n’est pas acceptable par les «francophones» et ne devrait donc plus pouvoir progresser substantiellement et durablement, toute absence de perspective de progression pour les Flamands conduirait leurs dirigeants à sacrifier le système, à une échéance qui se rapprocherait alors vivement. Dès lors, entre deux groupes nationaux démunis d’une langue commune, au propre comme au figuré, les phases de mésentente et d’affrontement se renouvèlent constamment. Et, du fait de l’absence de partis «nationaux», ces conflits ne peuvent se solder que par des accommodements provisoires édifiés sur une nouvelle étape de démantèlement d’un Etat fédéral, appelé à devenir de plus en plus résiduel, jusqu’à son effacement consenti ou la survenue brutale de sa disparition. Ce qui peut demeurer de l’Etat central belge, dès lors concentré à Bruxelles, est en tout état de cause inopérant pour faire vivre un espace commun, à défaut d’être «national». Ses attributions comme fédération étant appelées à être encore réduites, il est condamné à devenir, s’il n’éclate pas d’abord, une coquille presque vide comme le disent déjà de nombreux Belges, un Etat formel de type confédéral, une chimère condamnée à s’évanouir peu à peu pour disparaître totalement, à une échéance désormais guère éloignée. L’Etat fédéral est désormais à direction flamande et cette situation ne peut que s’accentuer dans les temps prochains. Depuis plus de cent ans, le Premier ministre n’aura été que rarement Wallon ou Bruxellois «francophone», et depuis trente ans il ne l’a plus jamais été, du fait de la majorité numérique flamande au Parlement (à la Chambre des représentants, laquelle détient la réalité du pouvoir législatif, le Sénat belge n’ayant pas la composition et les pouvoirs qui caractérisent habituellement la chambre haute d’une fédération), et aussi du pouvoir financier flamand assis sur sa suprématie économique. De fait, et en l’absence de forces politiques proprement belges, un pouvoir fédéré, le pouvoir flamand, contrôle le pouvoir fédéral, avec l’assentiment contraint des pouvoirs «francophones», wallon et bruxellois, tous deux financièrement subordonnés, le second l’étant de plus territorialement également. Cet état de fait est conforté par le caractère déjà

partiellement confédéral du système belge, dans lequel les normes et pouvoirs fédérés sont placés par la Constitution sur le mêmes plan que le pouvoir et les normes de source fédérale, privant ainsi les instances fédérales de toute suprématie de principe. Et par l’absence de forces politiques belges susceptibles d’en défendre les attributs. Au final, ce qui rattache encore chacune des trois composantes à la Belgique et à son Etat est entièrement négatif : pour les Flamands, ne pas perdre Bruxelles ; pour les Wallons, sauvegarder l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ; pour les Bruxellois, échapper à l’isolement

territorial. Des objectifs au demeurant contradictoires, car rencontrant l’hostilité des autres membres de la fédération, ce qui fait de celle-ci un édifice disputé en permanence et qui ne pourra jamais redevenir une maison commune. La destruction de l’Etat belge n’est plus aujourd’hui une hypothèse, une simple perspective. C’est un évènement qui viendra, irrémédiablement. Reste la question du temps que prendra le processus de sa démolition, qui pourra être lent ou brutal, continu ou aléatoire. La réponse dépend évidemment du comportement qu’adopteront les trois acteurs régionaux de la crise belge au fur et à mesure de ses développements.

2Un processus de démembrement de l’Etat belge qui se poursuit inexorablement Une telle construction fédérale, à deux, si on consent à faire de la Wallonie et de Bruxelles un couple uni face à la Flandre, est instable par essence. D’abord parce que dans le partage de pouvoirs et des ressources, les gains supposés de l’un seront souvent perçus comme des pertes par l’autre.

Ensuite parce que cet Etat commun ne repose plus sur des forces politiques qui lui soient attachées et qui pourraient le soutenir contre celles qui désormais expriment des intérêts régionaux/nationaux et ont le monopole de l’expression et du pouvoir politiques. Bien au contraire, les forces qui

expriment

régional/national et n’occupent l’Etat fédéral que dans le seul but d’y défendre les intérêts de leur camp, flamand, wallon ou bruxellois. En outre et surtout, il est instable parce que le mouvement national flamand considère que nombre

élites flamandes,

majoritairement obnubilées par la compétition économique mondiale, ont réactivées ces dernières années leurs revendications de plus de compétences pour la Flandre, notamment en matière sociale, financière et économique (santé, famille, sécurité sociale, emploi, transports,…), mais aussi dans le champ régalien (minoration de la fonction royale, partage du pouvoir judiciaire), ne souhaitant laisser à l’Etat fédéral que sa compétence internationale, laquelle n’est déjà plus que de façade. Dans ce cadre étatique belge en voie de décomposition, où se déploie une confrontation permanente entre deux parties, le nouveau cours des exigences flamandes est bien traduit par le passage du concept de «fédéralisme» à celui de «confédéralisme». C’est par ce second concept que les dirigeants nationalistes flamands, qui souhaitent avancer vers l’indépendance par étapes, «pensent», à défaut de la nommer, leur ambition d’aujourd’hui. Ambition qui consiste à vouloir abandonner le cadre d’un Etat organisé sur une base fédérale, l’Etat belge, pour adopter celui d’une union entre deux Etats, l’Etat flamand et l’Etat wallon, avec Bruxelles comme district commun. Ambition qui pourrait se concrétiser progressivement, par de nouveaux transferts vers les deux Communautés/Régions et la mise en co-gestion du maximum des tâches fédérales résiduelles par les entités fédérées, faisant de ce qui survivrait de l’Etat «fédéral» un organe subordonné à la tutelle des deux membres d’une «confédération», de fait ou de droit, se disputant les liens avec l’entité bruxelloise, elle-même en voie de réduction au rang de «district européen», de fait. Une expression de la marche volontariste ou insidieuse vers le confédéralisme est donnée par la manipulation, côté flamand, mais aussi côté wallon, de l’idée d’une «Constitution» propre à chaque entité «régionale». Projet qui revient peu ou prou à affirmer vouloir passer du statut de «Région» au statut d’«Etat». Projet cohérent avec l’objectif que les pouvoirs de la Flandre, et de la Wallonie, soient les plus étendus possibles, ce qui sied à un «Etat constitutionnel». Et dont les promoteurs défendent la pertinence en faisant valoir que nombre d’Etats fédéraux sont bien constitués d’entités

de

exclusivement

la

vie

politique

belge

aujourd’hui

sont

justement

de

nature

ses ambitions pour plus d’autonomie

restent

à réaliser. En

effet, les

fédérés qualifiés d’Etats et dotés eux-mêmes de constitutions propres, distinctes de leur constitution fédérale. Mais en oubliant que ces Etats aujourd’hui «fédérés» préexistaient comme Etats «souverains» à la création de l’Etat Fédéral qui les a réunis par la suite, avec donc leurs constitutions (Suisse, Etats-Unis d’Amérique, Allemagne), ou bien qu’ils s’agit d’Etats mono- nationaux qu’aucun ferment divisionniste ne menace (nombre d’Etats d’Amérique latine). Evolution ou situation «intégratrice» exactement contraire à celle que connaît la Belgique, ce qui donne un tout autre sens à cette volonté de certains milieux nationalistes flamands, et autonomistes

radicaux wallons, de doter leur entité d’une constitution de nature étatique. Le terme «Etat» cache ici, par raccourci, le terme exact est complet qui est celui d’«Etat-nation», aboutissement recherché par les milieux dirigeants flamands (et objectif timidement évoqué par quelques milieux wallons). Cependant, ce mouvement flamand vers le confédéralisme, de plus en plus pressant, est freiné par divers obstacles, d’ordre juridique, politique, territorial et financier, qui permettent l’exercice d’une opposition «francophone». La Constitution belge, qui aura été modifiée vingt fois ces dix dernières années du fait de la complexité de l’édifice institutionnel belge et de la recherche permanente de nouveaux équilibres entre les entités fédérés, est l’obstacle juridique. Elle rend impossible toute modification de l’organisation, des compétences et des limites des Régions et Communautés, et de

linguistique,

«néerlandophone» et «francophone», de chacune des deux chambres du Parlement belge. De plus, la constitution d’une majorité parlementaire des deux tiers est nécessaire pour être en pouvoir de procéder aux modifications majeures, de nature constitutionnelle, voulues par les milieux dirigeants flamands. C’est donc là un obstacle politique fondamental, puisque la formation d’une telle majorité exige donc l’adhésion de plusieurs partis «francophones». En outre, le Gouvernement fédéral étant obligatoirement constitué sur une base quasi-paritaire des deux grandes communautés, un accord de ses membres «francophones» est indispensable pour toute nouvelle étape vers une autonomie accrue de la Communauté/Région flamande. Un accord des Belges «francophones» ne peut donc, a priori, être donné sans fortes contreparties, lesquelles devraient être une extension du territoire de Bruxelles aux communes périphériques majoritairement «francophones» pour les Bruxellois, et le renouvellement du pacte de solidarité financière pour les Wallons. Quant à l’obstacle territorial, il réside tout entier dans Bruxelles. Entité qui par sa triple existence, juridique comme membre à part entière (ou presque) de la fédération, humaine avec sa masse «francophone» auto-agissante, et géographique par son implantation territoriale aux contours saugrenus, rend difficile la mise en œuvre des évolutions voulues par les milieux décisionnels flamands. Enfin, l’obstacle financier n’est pas mince non plus. La Wallonie, faute d’autonomie financière possible, aujourd’hui et demain, est et restera dans l’incapacité de donner volontairement et pleinement droit à la volonté flamande de réduire nettement le tribut de la Flandre à la solidarité intra-belge. Et Bruxelles pourrait légitimement réclamer sa part de l’impôt sur les revenus du travail des navetteurs flamands (et wallons). Aussi, si les décideurs flamands comme les décideurs «francophones» wallons et bruxellois acceptaient finalement de s’engager dans cette voie d’une forme de confédéralisme avancé, de droit ou simplement de fait, cette forme constituerait donc un nouveau compromis bancal et provisoire, donnant à l’Etat belge le moyen de se survivre encore un temps, à la satisfaction de la famille royale, des élites bruxelloises encore belgicaines et des couches populaires «francophones» attachés à un certain «état de Belge» et au système belge de protection sociale. Compromis qui offrirait cependant aux nationalistes flamands pragmatiques une période de préparation à l’indépendance pleine et entière de la Flandre et qui serait propice au renforcement du carcan flamand autour de Bruxelles. Qui donnerait aux dirigeants wallons l’illusion d’un répit financier supplémentaire pour maintenir en l’état le système social et l’appareil politico-administratif wallon, censé être mis à profit pour poursuivre le redressement économique de la Wallonie. Et qui laisserait aux Bruxellois le sentiment qu’ils demeurent des «Belges», pour un moment encore, sous la condition que leur enclavement territorial ne soit pas aggravé.

leurs

systèmes

de

financement,

sans

l’accord

majoritaire

de

chaque

groupe

Mais, ces prochaines années, que pourront décider, face aux exigeantes revendications flamandes, les Wallons et les Bruxellois «francophones» ? La situation économique comme les mentalités des uns et des autres apportent des éclairages complémentaires.

3La portée essentielle et pressante des dernières revendications flamandes Leur situation acquise de domination ne comble d’autant pas de satisfaction les élites flamandes que, toujours investies dans leur projet national inachevé, elles sont désormais obnubilées par les exigences de la compétition économique européenne et mondiale. Elles attendent donc avec impatience un nouvel allégement de l’Etat belge, et des contraintes et charges qu’il impose à la Flandre, et aussi un règlement institutionnel et territorial plus satisfaisant de la question bruxelloise. Ce double objectif passe par la transformation rapide de l’Etat fédéral belge en structure de type réellement confédéral, étape préalable à la séparation et à la création de l’Etat flamand, aspiration avouée des plus nationalistes d’entre eux, dissimulée pour les autres. Donc en une structure qui resterait, dans cette étape, un «Etat» unique et souverain pour le monde extérieur, mais qui, à titre interne, dans les rapports entre ses membres, serait bien constitué de deux Etats, la Flandre et la Wallonie, qui se partageraient encore Bruxelles et certaines compétence limitées (on pourra penser aux Emirats-Arabes-Unis, qui sont bien «un» pour la communauté internationale, mais qui forment aussi, dans l’opinion des sept Emirats constitutifs, un rassemblement libre où, dans ce qui est mis en commun, tout se décide à l’unanimité). Ces dernières années, les milieux dirigeants flamands, dans leur très grande majorité, ont pris partie, tour à tour, pour un nouvel allégement des compétences et des institutions belges communes au profit de la Flandre (et partant de la Wallonie, mais pas de Bruxelles). C’est le cas de presque tous les partis politiques, des institutions patronales, des principaux organes de presse. Seules résistent encore une partie des cercles culturels et des syndicats ouvriers, mais moins par attachement à la Belgique que par crainte de voir céder les liens fédéraux de solidarité qui, par leur nature, font obstacle au développement constant du libéralisme économique et social et à la droitisation continue de la société flamande. Cette position flamande est économiquement justifiée par le double constat que les transferts de la Flandre à la Wallonie menacent à terme la prospérité flamande puisque l’économie wallonne restera stagnante tant que celle-ci profitera de sa situation d’économie assistée. Plus politiquement, elle repose sur la conviction que les «Belges» n’ont plus grand-chose en commun, qu’ils n’existent plus comme communauté, et que la Belgique n’apporte plus rien à la Flandre. Il en résulte que le principe de subsidiarité, bien souvent simple objet d’incantation dans le cadre de l’Union européenne, est en Belgique un principe puissamment à l’œuvre, sous l’irrésistible pression flamande puisqu’il n’y a rien que fait l’Etat belge que les élites flamandes ne considèrent pas pouvoir faire avec leur Etat propre et en mieux. Au fond, les élites flamandes ont désormais une conception absolument utilitariste et opportuniste de l’Etat «fédéral» belge, ayant perdu tout attachement affectif à son égard. Elles ont simplement besoin, en le réduisant toujours plus à une forme «confédérale», de son maintien provisoire, de temps et du respect d’étapes préalables pour conforter progressivement leur quasi-Etat-nation, pour régler, d’une manière ou d’une autre, la situation de Bruxelles, et pour faire adhérer le peuple flamand à leur projet indépendantiste, tout en ménageant les Etats européens voisins. Si les sentiments du peuple flamand sont moins tranchés que ceux de ses dirigeants, son attachement à la Belgique est devenu trop faible pour qu’il fasse obstacle à la volonté de ses élites. En effet, si moins d’un quart des Flamands manifestent dans les sondages leur préférence pour l’indépendance, une telle proportion est déjà élevée en soi, et pèse en vérité plus lourd du fait qu’elle représente une force qui sait ce qu’elle veut, et qu’elle peut compter sur les flamands partisans d’une autonomie accrue, au moins aussi nombreux, pour se rapprocher du but. Et les autres Flamands, hésitants, indifférents, ou même encore partisans de la Belgique unie, n’auront pas le même degré de motivation et une volonté suffisante pour faire barrage, le moment venu, au courant indépendantiste. Pour les prochaines étapes de dévolution de compétences supplémentaires à la Flandre, les milieux

dirigeants flamands formulent avec force, depuis une dizaine d’années, leurs nouvelles exigences. Avec plus ou moins d’ampleur et de précision, mais toujours avec la même insistance. Ces exigences ont fait l’objet d’un vote d’orientation du Parlement flamand, en 1999, à une très large majorité. Constitué d’une série de cinq résolutions, ce vote demeure la plate-forme consensuelle des revendications flamandes depuis lors, présentement, et pour les années qui viennent. Cette plate-forme est à décrypter car elle exprime une démarche stratégique, qui sert de référence jusqu’à aujourd’hui à tous les partis politiques flamands. Le projet flamand ainsi défini concerne avant tout la modification radicale de la structure même de l’Etat fédéral. Par le passage à une structure nouvelle, para-étatique, bi-nationale, constituée d’un «Etat» flamand et d’un «Etat» wallon, Bruxelles et l’entité germanophone constituant deux Régions à statut spécial, donc subordonnées à ces deux Etats confédérés. Le territoire de chacun des deux Etats membres serait entièrement défini et intouchable. Des paquets de compétences étendues et homogènes seraient transférés aux deux Etats membres. Y compris dans le champ de la sécurité sociale. Avec des pouvoirs fiscaux et financiers souverains pour les deux Etats. Le principe de non ingérence dans les affaires propres à chaque Etat serait établi. Ainsi que des pouvoirs étendus de cogestion des deux Etats sur Bruxelles et à Bruxelles. Dès lors, ce qui resterait de l’Etat belge lui donnerait les caractéristiques d’un «Etat» confédéral, c'est-à-dire celles d’une simple association para-étatique. La subtilité du projet tient dans l’affirmation du maintien de principe de la solidarité financière, affichée comme étant maintenue à un niveau élevé. Car il faut là convaincre la Wallonie, et plus précisément les milieux wallons, guère bruxellophiles, qu’ils pourraient gagner en pouvoirs et ne rien perdre en financements dans ce nouveau cadre, s’ils savent se désolidariser quelque peu de Bruxelles. Mais le sens tactique de cette assurance est évident car il est aisé de percevoir qu’une fois obtenue la mise en place d’une telle confédération flamando-wallonne, la Flandre, devenue un Etat presque souverain, tout en ayant affirmé sa mainmise sur Bruxelles, pourrait facilement remettre en cause cet engagement financier, la Wallonie ne pouvant plus alors opposer à une telle décision que de formelles protestations. Presque dix ans plus tard, le projet demeure et a gagné en force. C’est ainsi que le recours explicite au terme de confédération apparaît. Et que l’achèvement de la définition du territoire flamand, autour de Bruxelles, s’impose comme prioritaire. Par la suppression du dispositif électoral et judiciaire propre à l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), objectif précis, concret, parallèle à celui maintenu de placer Bruxelles, d’une manière ou d’une autre, sous une certaine forme de co-tutelle flamande et wallonne. Dans le champ financier, s’inscrivant dans une démarche de démantèlement par étapes du caractère commun de la Sécurité sociale belge, qui recouvre les pensions de retraite, les soins de santé, les prestations familiales et les allocations de chômage, la demande flamande porte présentement pour l’essentiel sur ces deux dernières matières. Pour les deux premières, la modération flamande s’explique par des évolutions démographiques peu favorables à une Flandre vieillissante. Pour la suivante, la Flandre est justement soucieuse de prendre le contrôle des instruments de la politique familiale, avec un objectif nataliste. Pour la toute dernière, la volonté flamande est en cohérence avec leur autre demande de la pleine maîtrise du marché du travail comme de la réglementation du travail et des salaires, et donc de la politique de l’emploi et de la politique économique. Logiquement, les milieux dirigeants flamands demandent aussi une partie du pouvoir fiscal, tant pour ce qui concerne la fiscalité des ménages que celle des entreprises, pouvoir nécessaire à la maîtrise des instruments de la politique économique et du financement de la politique sociale. Il s’agit à tout le moins d’obtenir que la Flandre puisse moduler à la baisse les taux de principaux prélèvements (impôt sur les revenus des personnes et impôt sur les bénéfices des sociétés) afin de rendre son territoire plus attractif pour les investisseurs et faire profiter sa population de ses marges de manoeuvre financières (amélioration de diverses prestations sociales : familles, dépendance, logement, etc.). Ils souhaitent également le co-pilotage, la scission ou la privatisation de certains organismes gestionnaires des infrastructures «nationales» et services publics fédéraux de proximité, comme le

rail (la Flandre a de gros projets, notamment en rapport avec ses deux ports d’Anvers et de Zeebrugge et avec l’aéroport de Bruxelles, et les moyens pour les financer) ou le réseau postal. Toutefois, leurs demandes se limitent aujourd’hui à une association des Régions à la gestion des organismes en cause, et à la faculté de compléter le financement de leurs investissements sur leur

propre territoire. Et aussi à la soustraction, au moins partielle, de grandes institutions scientifiques

co-tutelle

communautaire, et par là, en contrôler le fonctionnement grâce au pouvoir financier supérieure de la Communauté flamande. Ces dernières années, les transferts financiers implicites entre Régions/Communautés ne sont pas mis directement en cause. Ce serait tactiquement erroné. Il s’agit d’abord d’en saper les fondements en rendant plus visibles ces transferts par la communautarisation/régionalisation des pouvoirs fiscaux et para-fiscaux, afin de pouvoir mieux les contester demain. Cette modération des présentes revendications flamandes dans les champs économique, social et financier se comprend aussi parce que la demande prioritaire se situe dans le champ institutionnel avec de la suppression de l’essentiel du dispositif électoral et judiciaire propre au territoire de B. H. V., ce dispositif étant une entorse grave à l’unité linguistique de la Flandre, une menace persistante sur son intégralité territoriale et une limite sérieuse à l’encerclement flamand de Bruxelles. Ces axes revendicatifs flamands sont cohérents. Ils le sont avec le programme de 1999, tout en étant nécessairement restés en retrait jusqu’en 2010, compte tenu de la capacité de résistance du camp «francophone», mise à l’épreuve depuis 2007. Ils portent sur l’achèvement du contrôle, d’une part, du territoire flamand autour de Bruxelles, et, d’autre part, des instruments «actifs», notamment financiers, de tout politique économique et sociale. Ils expriment la position des nationalistes flamands «modérés». Dans cette étape, pour eux, l’obtention, difficile, de l’assentiment des «francophones» au basculement du centre de gravité du pouvoir économique et financier, qui reste encore «belge» aujourd’hui, vers les deux «communautés», suppose de ne pas s’attaquer, maintenant, aux éléments essentiels du système de sécurité sociale, sur lequel repose la solidarité financière intercommunautaire et interpersonnelle. Ces responsables flamands modérés sont disposés à assurer encore cette solidarité pendant un certain temps, tout en en soulignant le coût, sous la réserve qu’ils obtiennent satisfaction sur le transfert des moyens de la politique économique, du marché du travail et de certains dispositifs sociaux, comme sur la scission de l’arrondissement électoral et judiciaire de B.H.V. Toutefois, le refus «francophone» persistant sur le dossier bruxellois conduit à une inversion et à une radicalisation des priorités flamandes. En effet, les élections fédérales de juin 2010 ont donné la main aux nationalistes flamands «radicaux». Ceux-ci, clairement indépendantistes, et pressés d’aboutir, acceptent cependant aussi l’étape confédérale, mais en ont une conception bien autre : elle doit être pour eux de durée brève et de portée considérable, permettant une immédiate et véritable subordination du niveau (con)fédéral aux quasi-Etats (con)fédérés, et assurer sans plus attendre la subordination définitive et irréversible de Bruxelles à la Flandre. Ainsi, les milieux dirigeants flamands, malgré leur division entre modérés et radicaux, comptent bien obtenir une satisfaction substantielle de leurs revendications par les négociations

et

culturelles

(musées,

instituts,

etc.)

au

pouvoir

fédéral,

pour

les

placer

sous

institutionnelles en cours, celles de 2010/2011, et malgré l’échec totale de celles de 2007/2008, d’autant qu’ils offrent toujours en contrepartie de leurs exigences le maintien de l’essentiel de la solidarité financière à un niveau proche du niveau actuel pour le noyau dur de la solidarité interpersonnelle, puisque, notamment, le financement public des risques maladie et vieillesse serait préservé dans cette étape, celui des risques famille et chômage n’étant communautarisé/régionalisé que partiellement. Ils s’inscrivent ainsi avec constance et prudence dans un processus qui conduira au moment où, après de nouveaux dépouillements de compétences, quand le noyau dur de la sécurité sociale et du financement des services publics (système sanitaire, système éducatif) sera en cause à son tour, l’Etat belge, fédéral encore de nom et devenu pleinement confédéral de nature, sera alors si faible, si instrumenté et si dominé qu’il s’effondrera à l’occasion d’une nouveau et dernier conflit communautaire, effondrement que les Wallons et les Bruxellois ne seront plus alors en situation de vouloir ou de pouvoir empêcher, qu’ils ne pourront plus contrôler, et qu’ils devront

alors supporter dans des conditions encore plus défavorables qu’aujourd’hui.

4La capacité de résistance limitée et friable des Wallons et des Bruxellois Depuis plusieurs décennies, les Belges «francophones», et les Wallons tout particulièrement, connaissent un double processus de subordination linguistique et économique. De pôle qui pouvait se croire encore dominant ou dans une position d’équilibre il y a encore un demi-siècle, ils sont désormais dominés, et appelées à l’être de plus en plus. Dans cette situation critique, les milieux dirigeants «francophones», historiquement plutôt socialisants et ouvriéristes en Wallonie, clairement bourgeois et libéraux à Bruxelles, ne forment pas un bloc homogène. Les premiers, hier distants vis-à-vis du Roi voire hostiles à la monarchie et premiers promoteurs du fédéralisme, sont désormais des soutiens scrupuleux de l’Etat belge, attentifs à préserver tout ce qui reste de force à l’Etat fédéral - la monarchie et le verrouillage constitutionnel, les compétences fiscales et sociales - garant des équilibres et des solidarités financières, et donc du maintien de la solidarité sociale belge, face aux ambitions flamandes. Les seconds, moins concernés par ces enjeux-là, le sont énormément par celui de la conservation de leur identité culturelle française à Bruxelles, et celui de la défense de l’autonomie réelle donc territoriale de leur Cité, double question qui ne fait souci qu’à une partie des Wallons. Assez légitimement, la Belgique de culture française, bien qu’en situation de subordination, et malgré cette faiblesse constitutive, ne se représente pas comme étant une minorité. Elle croit encore à la parité entre les deux groupes linguistiques, qu’elle propose d’entériner par le moyen d’une réforme du Sénat. Elle espère sauvegarder, lors des présentes négociations inter-communautaires, l’essentiel de ses intérêts financiers sans trop céder sur la décomposition des institutions fédérales encore communes. Confrontée à cette perspective qu’elle sera pourtant contrainte d’accepter, d’une nouvelle «défédéralisation», elle projette l’idée défensive d’une Union-wallo-bruxelloise, fondée sur une structure commune aux deux Régions, elle-même assise sur la transformation de la Communauté française. Et pour parvenir à repousser les assauts flamands sur la périphérie bruxelloise «francophone», elle dresse un contre-feu en exprimant une proposition d’élargissement du périmètre régional aux communes en cause. Mais tout achèvement d’une négociation institutionnelle entre les deux composantes de la Belgique ne peut désormais produire, et au mieux, qu’un compromis instable entre le maintien d’une solidarité financière flamande, de durée limitée avec la perspective de sa diminution progressive, contre l’abandon définitif de nouveaux pans de l’Etat commun et le durcissement du carcan bruxellois. Les milieux dirigeants wallons, obnubilés par l’assujettissement financier de leur Région, espèrent toujours et encore pouvoir prolonger aussi longtemps que possible le cadre belge de leur assistanat financier, quitte à devoir accepter le processus de sa lente mais irrésistible dégradation, sans vouloir envisager encore les conséquences de sa fin inéluctable. Quant aux décideurs bruxellois, ils n’ont d’autres options à leur portée que celles qui consistent à exiger un élargissement de Bruxelles comme préalable absolu à toute remise en cause des dispositifs protecteurs péri-bruxellois (B.H.V.) et que toute réforme de l’Etat profite d’abord aux Régions plutôt qu’aux Communautés, afin d’éviter une intrusion accrue de la Communauté flamande dans les affaires bruxelloises. Options plus tactiques que stratégiques, car il n’est nullement acquis que les décideurs wallons resteront durablement aux côté des décideurs bruxellois dans le soutien à ces deux exigences, alors qu’ils doivent pour eux-mêmes et avant tout protéger l’essentiel des financements inter-communautaires de source flamande sans lesquels leur Région ne peut subsister. Tirés vers le bas par le déclin wallon, les «francophones» peuvent cependant continuer à espérer que toute menace de sécession flamande en cas d’échec de leur projet «confédéral» resterait bloquée par la crainte des Flamands de perdre tout contrôle de Bruxelles et d’apparaître comme un mauvais sujet en de l’Europe. La capacité de résistance des Belges «francophones» serait évidemment accrue si, comme les Flamands, ils parvenaient effectivement à unir leurs institutions régionales en leur donnant un Parlement et un exécutif communs, via la transformation radicale de l’institution communautaire. Mais il est difficile de croire à une entente durable possible entre les élites bruxelloises et

wallonnes dans le pilotage d’une entité commune, quelle qu’elle serait. Géographiquement séparées, culturellement et sociologiquement distantes, elles ne peuvent donc ni se mêler pour fusionner ni accepter la direction de l’une par l’autre. De plus, les premières, en charge d’une Cité de rang international, au contexte urbain et géopolitique particulier, n’ont pas du tout les mêmes problèmes à résoudre que les secondes, responsable du redressement qui tarde d’un pays polycentrique, semi-industriel et semi rural. Leurs relations avec la Flandre sont entièrement différentes, et elles le resteront dans le futur : déterminantes pour Bruxelles, qui devra composer en permanence, banales pour la Wallonie, qui n’aura nulle peine à les normaliser. L’impossibilité de la réalisation d’un tel projet d’union wallo-bruxellois dans les prochaines années, plus que probable, sera la preuve de la faiblesse du camp «francophone» et de la non viabilité d’un futur Etat commun après la partition de la Belgique. Face au caractère offensif des milieux dirigeants flamands, les cercles politiques wallons et bruxellois n’opposent, somme toute, qu’une défense statique. Niant encore publiquement pour beaucoup les menaces croissantes qui pèsent sur l’Etat belge, car ils n’osent aborder avec les populations wallonne et bruxelloise la perspective de l’après-partition, retranchés derrière une muraille institutionnelle, dont ils espèrent que les assauts flamands n’auront pas raison, ils se contentent d’invoquer, «pour le cas où», l’hypothèse de l’Etat wallo-bruxellois, dont ils négligent autant le caractère désappareillé que l’inconsistance financière.

5Un environnement européen faussement stabilisateur Il est courant d’entendre l’avis selon lequel l’Union européenne serait apte à faire et ferait réellement obstacle à une remise en cause de l’existence de l’Etat belge, dont les représentants osent prétendre qu’il est un modèle pour l’Union. Certes, il n’est pas douteux que les membres de l’Union sont désireux de voir l’Etat belge poursuivre son existence, même si ce devait être une existence toute d’apparence. Mais il n’est pas démontré que l’Union, en tant que telle, ait les capacités d’empêcher la scission d’un Etat, quel qu’il soit. L’histoire des vingt dernières années nous enseigne bien au contraire que l’Union, d’une manière ou d’une autre, après un temps plus ou moins long, est toujours obligée d’accepter les séparations de type étatique, et d’accueillir par la suite en son sein les nouveaux Etats qui en sont issus. Rappelons que la Yougoslavie fédérale s’est décomposée, à la suite de la scission initiale de la Slovénie, puis celle de la Croatie, acceptées par l’Allemagne sans attendre l’accord de ses partenaires de l’Union, en cinq Etats (dont l’un, la Bosnie, et une fiction juridique, un protectorat européen de fait), puis six (Monténégro) et maintenant sept (le Kossovo), tous Etats (donc y compris la Macédoine et la Serbie) qui ont vocation à rejoindre l’Union. Que la Tchécoslovaquie fédérale s’est divisée rapidement dès que ses deux membres ont eu la liberté de le faire, lesquels sont très vite devenus des membres de l’Union. Que les trois Etats baltes ont pu quitter l’Union soviétique puis rejoindre aisément l’Union européenne. Et que l’entrée de Chypre dans l’Union européenne n’a pas abouti à la réunification espérée de ses deux parties grecque et turque. En vérité, quant on retient que ces scissions auront précédé l’entrée dans l’Union européenne de tous les nouveaux Etats qui en sont issus, force est de constater que l’Union agit tout au contraire comme un déstabilisateur des Etats fragiles, ceux justement constitués de plus d’un peuple constitutif. Offrant la perspective d’un cadre sécurisant, l’existence même de l’Union encourage les mouvements nationaux/régionalistes européens à tenter, sans excès de prudence, la voie de l’indépendance. Normes démocratiques, marché économique commun, soutiens financiers, sont autant de garants européens de la réussite de la scission. Cet effet attractif et dissolvant s’exerce présentement sur les nations slaves d’Ukraine (menacée elle aussi de dislocation) et de Biélorussie, et s’étend jusqu’aux nations du Caucase. Mais il frappe aussi l’Ecosse britannique, le Pays basque et la Catalogne espagnols. Et donc également la Flandre belge. Le discours mal maîtrisé et substantiellement imprudent de l’Union sur «l’Europe des Régions», largement instrumenté par les mouvements autonomistes et indépendantistes des Régions à forte identité, a encouragé ces orientations. Et, de fait, l’espace économique européen, la législation européenne, la monnaie commune aussi, sont autant de facteurs objectifs qui favorisent les

indépendances des «petites nations», en rendant plus aisées les scissions, puis la mise en place et le fonctionnement des nouveaux Etats qu’elles engendrent. Ce que les milieux dirigeants flamands ne peuvent que constater. Il n’est pas niable qu’une fraction importante du peuple flamand et la majorité de ses milieux dirigeants voient eux aussi dans l’édifice européen la demeure utile à l’accomplissement de leur rêve national indépendantiste. Fascinés par le succès des «petits» Etats européens, qui plus que les «grands», bénéficient du cadre européen, et tout comme les nationalistes écossais, basques, catalans, les Flamands nationalistes se voient à l’identique des Irlandais, des Danois ou des Luxembourgeois prospères, avec leur «petit» Etat bien protégé derrière les barrières européennes et transatlantiques (barrières institutionnelles, économiques, diplomatiques et militaires), tout en jouissant pleinement et sans réel devoir de partage de leurs avantages comparatifs propres (l’argument «francophone» souvent répété selon lequel le coût futur pour un Etat flamand indépendant de la solidarité financière européenne pourrait être comparable au coût actuel de la solidarité intra-belge n’a évidemment aucune base). Quant aux Etats voisins de la Belgique, qui ont tous un passé de responsabilité dans la construction de l’Etat belge (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas hollandais et Allemagne ex-prussienne), ils auront à cœur, certainement, de l’aider à se survivre. Pour autant, en cas de paralysie de son fonctionnement par suite d’un désaccord profond et persistant, leurs moyens d’action seraient limités voire nuls. Quels arguments pourraient-ils opposer aux résultats de referendums flamands et wallons soutenant largement la séparation (comme il en fut des referendums slovène et croate) ? Au mieux tenteraient-ils de préserver une entité bruxelloise «à leur main», tout en convenant du caractère inéluctable de la survenue du nouvel Etat flamand et en laissant à la Wallonie le choix de sa voie. Qui plus est, le cadre juridique et institutionnel européen faciliterait grandement la scission de la Belgique, tant sur le strict plan technique que plus généralement sur le plan économique. Pas besoin de créer une monnaie. Ni un régime douanier. Garantie de maintien des échanges commerciaux avec tous les membres de l’Union, comme avec Bruxelles et la Wallonie. Et de la liberté de mouvement des capitaux et des personnes. Et aucun risque, contrairement à ce qui est dit souvent, d’être expulsé de l’Union pour un nouvel Etat flamand non désiré par les Etats membres de l’Union : qui (c’est-à-dire quelle force de l’Union) pourrait décider d’installer puis de gérer effectivement une barrière douanière entre la Flandre et la Wallonie ? Et pourquoi la France et les Pays-Bas hollandais voisins le feraient-ils ? Qui pourrait décider de mettre fin à la circulation de l’euro en Flandre et mettre en oeuvre une telle décision ? Au pire, seuls les décideurs flamands et wallons pourraient organiser un contrôle du passage des personnes si leurs rapports étaient profondément dégradés. Ainsi, il faudrait donc bien que l’Union régularise la situation de «membre de fait» de la Flandre, et elle serait sans doute contrainte de le faire assez vite. Ainsi, l’Union européenne apporterait à la Flandre, comme à tant d’autres entités nationales ou quasi-nationales, un cadre totalement sécurisant pour le nouvel Etat. Cadre dans lequel l’Etat flamand serait aussi souverain que tous les autres. Souveraineté propre, flamande, qui est préférée à celle de l’Etat belge quand les charges ou les contraintes imposées par lui sont considérées comme devenues inférieures aux maigres avantages qui lui restent. Au final, notons que le mouvement de dissociation qui affecte la Belgique s’inscrit dans un mouvement historique, européen et mondial, de mise en cohérence des frontières politiques et des

Etats

autoritaires. A cet égard, il sera intéressant d’observer qui, de la Catalogne encore espagnole ou de la Flandre encore belge, accédera la première à l’indépendance. Même dimension (la Catalogne compte sept millions d’habitants). Même passé de contenu prestigieux. Même prétention identitaire, avec une langue propre. Même ouverture maritime, qui offre l’autonomie géographique indispensable. Même vitalité économique, qui donne l’assurance d’un pouvoir-agir propre. Même stratégie indépendantiste : une addition de faits accomplis successifs dont l’accumulation rendra un jour l’indépendance inéluctable, sauf à ce qu’il soit fait usage de la contrainte pour l’interdire. Parions cependant que la Flandre y parviendra la première car elle dispose d’un avantage majeur :

frontières

linguistiques,

après

la

quasi-disparition

des

empires

multinationaux

et

des

son unification linguistique est achevée ou presque, alors que la Catalogne est encore loin d’un tel accomplissement.

6La réalité belge, une réalité hier encore masquée sur la scène européenne et internationale Vu de l’étranger, de l’Europe et de la France en particulier, l’Etat belge pouvait faire jusqu’à il y a peu encore illusion. Ses dirigeants et représentants veillaient et parvenaient encore à dissimuler son absence d’unité et la menace de partition qui pèse désormais sur lui. Ne se voyant pas encore comme les représentants d’une véritable minorité, ne sentant pas la communauté belge «francophone» encore pleinement en péril, ses dirigeants n’expriment à la France, dont ils craignent la proximité géographique, économique et culturelle, aucune demande de soutien, même discrète et modérée. Et les élites belges «francophones», sauf exception, font tout pour nier ou dissimuler la situation véritable de la Belgique d’expression française. Quant aux élites flamandes, et notamment celles qui dirigent l’Etat belge, elles font un usage habile de leurs aptitudes linguistiques francophones persistantes (tout en dissimulant leurs inclinaisons francophobes tenaces), laissant ainsi accroire que le français est encore la langue du Royaume, et entretiennent ainsi l’ignorance profonde de la France sur la situation de sa voisine pourtant si proche, en parvenant ainsi à occulter la réalité flamande de l’Etat belge. Ceci explique en partie pourquoi cette situation a été jusqu’à présent, si mal connue en France. La majorité des Français, y compris les élites françaises et les milieux dirigeants, croient encore que la Belgique est un Etat «francophone» au sens vrai du terme, sans voir que l’Etat fédéral belge est devenu un Etat à direction flamande. Et pour les étrangers non français, au contraire, même quand ils sont des locuteurs francophones, le porte-parole d’une délégation belge, fonctionnaire, homme politique ou membre de la famille royale, bien que francophone, s’exprimera en anglais, afin de ne pas fâcher la composante flamande de la délégation. Comportement qui ne peut surprendre dans un monde où des dignitaires français en représentation croient devoir faire de même, et qui permet ainsi de maintenir dans l’ignorance sur la véritable nature bi-nationale de la Belgique. Dans le cadre européen plus précisément, Bruxelles, entité présentée comme multiculturelle, cosmopolite, et entièrement dévouée à l’accueil des eurocrates, diffuse la vision d’une capitale d’une petite «nation» tranquille, active sur la scène humanitaire et toujours soucieuse de contribuer au règlement des différents communautaires …européens. Une Europe en miniature, un modèle, comme les élites belges ont aimé le dire pendant si longtemps, et comme leurs interlocuteurs européens et plus lointains voulaient encore bien le croire. Cependant, depuis peu, c'est-à-dire depuis les élections législatives de juin 2007 et la difficulté, après plus de deux ans, de constituer puis de faire fonctionner un Gouvernement fédéral belge, cette vision idyllique de la Belgique est sérieusement mise à mal. Trois ans plus tard, les élections anticipées de juin 2010 ont confirmé ce constat pessimiste. C’est donc désormais avec une vraie attention que les communautés européenne et internationale observent la transformation à haut risque de l’Etat belge en structure pleinement confédérale. Et que divers milieux français commencent à suivre avec intérêt une telle évolution chez leur plus proche voisin.

B. La phase confédérale, antichambre de la partition Derrière les exigences d’aujourd’hui des milieux dirigeants flamands d’un nouveau surcroît d’autonomie pour leur Région, par le moyen de nouveaux transferts de compétences à orientation économique et sociale, et par la suppression des territoires flamands à statut linguistique encore mixte, se révèle l’objectif de la réduction systématique du pouvoir exécutif fédéral. Une ultime phase, qui peut comporter plusieurs étapes encore, dont la principale sera un Etat fédéral minimal, de fait une « Confédération », et dont la dernière sera la partition du pays.

7De la nation flamande à l’Etat flamand : un objectif commun et une stratégie hésitante Pour la réalisation de leur ambition indépendantiste, les nationalistes flamands peuvent déjà

compter sur un contexte belge très favorable. On sait désormais que l’attachement populaire à l’Etat belge et à la monarchie s’effrite. Tout particulièrement côté flamand. Et que ce qui en reste côté wallon et bruxellois a pour ressort la crainte de l’inconnu et le risque de déclassement économique et social. En vérité, ni la Constitution, ni la monarchie, ni le manque de volonté particulière de scission du peuple flamand, ne peuvent faire obstacle à la volonté de séparation de la très grande majorité des milieux dirigeants flamands. Restent des divergences de stratégie entre les nationalistes flamands, entre ceux soucieux d’abord de digérer les nouvelles compétences qui seraient reçues à la suite de dernières réformes de l’Etat fédéral, de ménager les partenaires européens a priori défavorables à la disparition de l’Etat belge, et ensuite de préserver une emprise flamande sur Bruxelles, et ceux pressés d’affirmer l’existence de leur nouvel Etat-nation, quitte à payer pour cela un certain prix, y compris à Bruxelles et pour Bruxelles. Jusqu’à 2010, on pouvait croire que les nationalistes prudents, séparatistes de conviction et confédéralistes de raison, imposeraient leur démarche. Démarche progressive et dont le succès repose en partie sur une stratégie de dissimulation durable de l’objectif final, l’indépendance pleine et entière de la Flandre, toujours avec Bruxelles comme capitale. C’est pourquoi ils présentent la nouvelle réforme de l’Etat attendue comme ayant pour objet une amélioration de l’efficacité collective, profitable aussi bien à la Wallonie et à Bruxelles qu’à la Flandre. Maintenant, c’est moins crédible, et une phase confédérale de longue durée devient moins probable. On peut donc tout aussi bien s’acheminer rapidement, sous la pression des nationalistes radicaux vers un simple « moment confédéral », une phase limitée de gestion plus ou moins concertée du processus de dissolution de l’Etat fédéral, les décideurs «francophones» y consentant, tout délai gagné justifiant une telle attitude. Du côté européen, un lâchage trop brutale par la Flandre de l’Etat belge, avec ses conséquences sur le fonctionnement de l’Union, institutionnelles (trois Etats pouvant succéder à la Belgique), et politiques (selon le caractère plus ou moins conflictuel du processus), serait cependant très nuisible aux intérêts flamands. Le confédéralisme, avoué ou masqué, constitué de deux (ou trois) Etats à titre interne, et toujours d’un seul Etat apparent pour le monde extérieur, permet cependant d’occulter de telles conséquences en les rendant lointaines, en les diluant. Une fois le moment de la rupture advenu, il serait toujours temps de les présenter comme étant devenues inéluctables. Nul en Europe ne serait dupe, mais il importe de dissoudre, dans le temps, l’effet défavorable du séparatisme flamand. Quoi qu’il en sera, il s’agira pour ces milieux décisionnels flamands, «modérés» ou «radicaux», au cours des mois ou années qui viennent, en parallèle à l’œuvre de confortement de l’entité souveraine émergente flamande, encore dissimulée derrière l’Etat-croupion belge, de mettre à profit cette phase confédérale, courte ou longue, pour distendre les liens, notamment financiers, d’avec la Wallonie tout en les resserrant avec Bruxelles. Et le confédéralisme constitue le cadre adéquat pour cette stratégie de division des «francophones», nécessaire à l’affermissement du contrôle flamand sur Bruxelles. Le cadre confédéral permettrait en effet de pouvoir jouer habilement, et donc complémentairement, de l’outil institutionnel et de l’outil financier. Le chantage financier, fondé sur le «maintien», «contractualisé», des transferts, pourrait permettre d’obtenir le confédéralisme, et ce qui va avec, un Etat ou quasi-Etat flamand, membre presque indépendant de la structure confédérale, ce qui emporterait une grande autonomie financière et donc fiscale, une base contractuelle des rapports entre membres de la structure confédérale, et donc l’effacement de la fonction de médiation autonome d’un Etat supérieur fédéral. Et la formule confédérale autoriserait à son tour la suppression de l’obstacle que constitue encore l’Etat belge fédéral comme garant d’un traitement solidaire des trois Régions, sur les plans social et fiscal notamment. Pour les nationalistes flamands, l’Etat belge confédéral ne devrait conserver à terme, et pour une durée limitée mais encore non définie, qu’une fonction utilitaire de représentation externe, tant que la Flandre ne jugerait pas encore opportun d’apparaître comme un Etat en tant que telle et s’imposer ainsi vis-à-vis de ses partenaires (Etats voisins, Union européenne, ONU, OTAN, etc.). Et le choix de ce moment

dépendrait avant tout des résultats apportés par la phase confédérale à la maîtrise de Bruxelles. Le cadre confédéral, une fois sa logique pleinement installée, autoriserait tout d’abord à réduire voire à mettre fin à l’automaticité des transferts financiers intra-belges, automaticité assurée jusqu’à présent grâce au système fédéral. Et, par là, une fois ces transferts, auparavant constitutionnellement garantis, transformés en concours financiers plafonnés, donc régressifs, ou pire, négociés, donc facultatifs, il deviendrait possible de dissocier le sort des aides financières consenties à la Wallonie de celles accordées à Bruxelles, dans le cadre d’une négociation bilatérale d’Etat autonome à Etat autonome, membres de la structure confédérale. C’est essentiel pour la réussite à terme du double objectif d’abandonner complètement la Wallonie tout en maintenant un mode de rattachement de Bruxelles à la Flandre. L’aboutissement du processus serait enfin le quasi- abandon des aides à la Wallonie, devenues facultatives et obsolètes dans une logique confédérale. Plus précisément, on peut discerner deux temps possibles dans la phase confédérale. Dans le cas où Bruxelles aurait accepté pendant un premier temps d’être traitée différemment de la Wallonie, le cadre confédéral pourrait n’être conservé dans un second temps qu’entre la Flandre et Bruxelles uniquement. Une fois brisée l’espérance d’une union wallo-bruxelloise, plus qu’illusoire, un résultat ultime de la stratégie flamande pourrait être l’obtention, par la voie confédérale, et après le temps d’un confédéralisme à deux, avec la Wallonie, aussi bref que ce serait possible, de pouvoir passer à un confédéralisme à deux, avec Bruxelles. Un tel confédéralisme à deux, résultat qui bien qu’en deçà des espérances flamandes d’une Bruxelles juridiquement intégrée à la Flandre, lui en donnerait quand même la maîtrise durable. Sa réussite tiendrait à la faculté de la Flandre de le concrétiser en douceur. Il se marierait fort bien avec l’idée de «Bruxelles, District européen», idée juridiquement inepte, mais politiquement porteuse (voir ci-après au chapitre 1.4, et en partie III, chapitre 3.2). Le cadre confédéral, chose qui peut exister sans le mot, peut de plus s’accommoder du maintien de la monarchie. Celle-ci contribuerait à entretenir la fiction d’un Etat unique, tout en endossant la forme d’une Union personnelle entre les parties