4 ans en captivité
ANDRÉ JOSEPH ISTACE
24/09/1911 -16/06/1989
Avant –propos
Pour mes frères et sœurs.
Je vous livre ici le résultat de mes investigations réalisées à partir des lettres et documents laissés par notre
père, renseignements pris sur internet, des livres relatant la guerre des 18 jours et mon voyage en
Belgique-Hollande-Allemagne sur la piste des déplacements imposés à notre père.
Bien sûr, il reste beaucoup de questions sans réponse. Je regrette mon manque de curiosité et, si c’était à
refaire, je demanderais à notre père de me raconter cette période de sa vie. J’essaie de réparer mon
indifférence à ce qui a dû le marquer pour le reste de sa vie.
Marie-Claire
La mobilisation et la guerre des 18 jours
01/09/1939 – 28/05/1940
Je suis mobilisé en septembre
1939, je vais avoir 28 ans.
J’avais fait mon service militaire
10 ans auparavant.
Je suis cantonné à la caserne
Léopold à Gand.
Je fais partie de l’infanterie de
la 16ième DI.
Pendant les 8 mois de
mobilisation, j’ai eu droit à
quelques semaines de Caserne Léopold à Gand
permission.
La guerre démarre le 10 mai.
Extrait du livre
« Dans l’étau »
Du Général
Van Overstraeten
Extrait du livre
« Dans l’étau »
Du Général
Van Overstraeten
Extrait du livre
« Dans l’étau »
Du Général Van
Overstraeten
Extrait du livre
« Dans l’étau »
Du Général
Van Overstraeten
Début de ma captivité et transfert
vers les stalags
29/05/1940 – XX/09/1940
Avec les prisonniers anglais et
français, nous sommes rassemblés
dans une grande plaine à
Moerbeke (ancien fort espagnol),
dans l’attente du sort qui va nous
être réservé.
Nos supérieurs nous avaient dit
d’attendre la démobilisation.
Traduction
Fort Papemutse :
La redoute* Papemutse, aussi appelé fort Keizershoek, faisait partie d’une défense orientée nord-sud
durant la guerre des 80 ans et fut construit en 1644-45 par les partisans de l’Espagne. Cela consistait en
une ligne de digue, le nouveau canal et du nord au sud : les forts Moerspui, Francipani, Papemutse (ou
Keizershoek) et Terwest.
* Une redoute habitée en permanence est appelée une forteresse. Les redoutes sont temporairement
occupées par une unité de l'armée.
« J’ai pu assister à la messe de minuit qui à eu lieu à 8h et demi du soir.
C’était très émouvant que cette messe de prisonniers. Je me suis rappelé
le temps de la mobilisation ou j’allais à la messe au fort de Moerbeke
avec les prisonniers français et anglais. »
Nous restons la pendant plusieurs
semaines. Les allemands trient,
organisent, renvoient chez eux beaucoup
de flamands et certains francophones qui
travaillent dans les administrations pour le
bon fonctionnement du pays.
Ensuite, nous partons vers Ossenisse –
Walsorde pour embarquer dans une
péniche à charbon : 288km, plusieurs
jours, à travers les canaux et bras de mer
hollandais puis finalement sur le Rhin;
pour aboutir à Wesel.
Le trajet fut long et éprouvant. Nous
n’avions rien à manger et pratiquement
rien à boire.
Trajet en
péniche
Le pont de chemin de fer à Wesel
Traduction : Pont du chemin de fer sur le Rhin
De 1872 à 1874 Le pont a été construit avec 107 piliers terrestres et 3
piliers dans le fleuve. Avec ses 1950 m, c’est le plus long pont ferroviaire
sur le Rhin. Il faisait partie de la ligne ferroviaire Hambourg-Venlo (liaison
en l’Allemagne du nord avec l’Europe de l’ouest).
En 1927/28, il a été renforcé par une structure en acier pour la partie au-
dessus du fleuve. Le 10 mars 1945, au moment de la retraite, les soldats
allemands ont fait sauter la partie droite du pont.
En 1968, vu que la reconstruction du pont n’était pas possible pour des
raisons économiques, ils ont éliminé les piliers restant dans le milieu du
fleuve.
Ensuite nous sommes transférés par train (wagon à bestiaux) jusque
Bremervorde (310km). Nous continuons à pied sur 15km jusqu’au Stalag
Xb de Sandbostel. Je deviens le prisonnier 14477XB.
Trajet en train
Wesel-Bremevorde
Le Stalag XB à Sandbostel
Le Stalag XB se trouve en pleine nature à l’écart
du village de Sandbostel. Les terrains des
fermiers ont été réquisitionnés par la
Wehrmacht. Ce sont des baraquements en bois
construits par les premiers prisonniers Polonais
arrivés et les travailleurs obligatoires.
Stalag XB
Vue aérienne du Stalag XB
150 bâtiments sur 35 hectares. 120 baraques en bois pouvant contenir chacune
120 à 200 prisonniers (14.400 prisonniers) en principe car bien souvent elles
étaient surpeuplées (jusque 30.000 prisonniers à certains moment dans le camp).
Lorsque je reviens à Sandbostel le 19/01/1944,
je suis logé dans la baraque 84.
Dans la chapelle du camp je fais dire une
messe pour ma mère Florentine
et Juliette, la femme de mon frère Albert.
Jusque la fin de la guerre, plus de 300 000
prisonniers de guerre, internés civils et
militaires en provenance de 55 pays sont
passés par le Stalag XB. Les prisonniers étaient
triés et envoyés dans des commandos de
travail au nord-ouest de l’Allemagne dans
l’agriculture et aussi dans l’industrie et
l’économie de guerre allemande.
C’est surtout aux prisonniers de guerre
soviétique que la Wehrmacht a refusé la
protection de la convention de Genève de
telle façon que des milliers de prisonniers
russes moururent de fatigue, de faim, et
d’épidémie – selon les informations militaires
russes, 46.000 russes furent enterrés dans des
fosses communes anonymes dans le cimetière
aménagé par la Wehrmacht au printemps
1941. A la fin de la guerre, les autorités
militaires russes ont construit un mémorial à
la mémoire de leurs ressortissants.
A partir d’avril 1945, le stalag devient un véritable
mouroir – pratiquement plus de nourriture, plus
de soin, plus de bois pour cuisiner, coupure d’eau
…. La nuit du 19 au 20/04/1945 les prisonniers
russes et polonais se sont rués sur les cuisines et
magasins afin de prendre de la nourriture –
révolte rapidement neutralisée par un mitraillage
sans pitié des SS.
A ce moment les allemands tentent d’effacer les
traces de leur forfait. Ils évacuent le camp de
concentration de Neuengamme (prisonniers
politiques – expérience médicale sur des enfants)
par différents moyens : 1000 déportés sont brûlés
vifs – ils entassent des milliers de déportés sur 2
bateaux, le cap Acorna et le Thielbek, qui seront
bombardés par les alliés (7000 morts) – marches
de la mort ou parfois en convoi chemin de fer vers
différents camps de travail, dont 9500 déportés
vers Sandbostel – le tiers meurt pendant le trajet
et les autres sont dans un état indescriptible.
Mortalité effroyable.
Après la fuite des allemands le 25/04/1945,
les prisonniers français prennent le contrôle du
camp et le gèrent comme ils peuvent.
Ils enterrent les cadavres dans 6 fosses
communes à côté du camp ensuite 2 fosses
communes à l’intérieur du camp ( à cause des
combats extérieurs).
Libération du camp le 29/04/1945 par l’armée
britannique.
La population civile du village doit participer à
l’évacuation et aux soins des malades et enterrer
les morts.
De 1945 à 1948, Sandbostel devient un
camp d’internement pour les membres
de la Waffen SS et dirigeants nazi.
Le musé à Sandbostel
De 1948 à 1952, l’ancien camp devient
une prison pour le Land de Basse-Saxe.
De 1952 à 1960, les baraquements encore
existants sont utilisés comme camp de
transit pour les jeunes réfugiés de RDA.
En 1953, des exhumations ont été faites
dans toutes les fosses communes – 3000
corps ont été ré-inhumés dans un carré
d’honneur du grand cimetière militaire
En 2004, création de la Fondation Camp
de Sandbostel.
En 2005, la fondation acquiert une partie
du site avec 9 bâtiments classés
monuments historiques.
En 2010, construction d’un petit musée
avec exposition permanente.
Le Stalag XA à Schleswig
Trajet en train
Bremevorde –
Schleswig
Je suis de nouveau transféré. Cette fois, c’est
le Stalag XA de Schleswig. Le stalag se trouve
dans le quartier Hersterberg à côté d’une
caserne militaire.
Ce sont des gros bâtiments en briques de
deux étages + un sous-sol, entouré d’un mur
d’enceinte de 2m.
A l’heure actuelle, il reste deux bâtiments
debout et un peu de mur d’enceinte – tout le
reste a été détruit – d’ici 2 à 3 ans, il ne
restera plus rien.
Dans le quartier, rien n’indique qu’il y a eu à
cet endroit un camp de prisonniers – il nous a
fallu beaucoup de temps pour le retrouver.
Après la guerre, les bâtiments ont servi
d’orphelinat pour les milliers d’enfants qui se
sont retrouvés sans famille et aussi pour les
enfants abandonnés (beaucoup de femmes
ont été violées par les russes).
Juste à côté, il y a maintenant un hôpital
psychiatrique pour enfants et adolescents.
Vue aérienne du Stalag XA
1940 2014
Travail à la ferme à Hasenmoor
Je fais partie du commando
156 et avec d’autres
prisonniers nous partons
travailler dans les fermes
d’Hasenmoor.
La journée, nous vivons dans
les fermes et le soir et la nuit
nous logeons dans des
locaux réquisitionnés dans le
village. Nous sommes
surveillés par un vieux soldat
inapte au combat.
Tous les jours, le gardien
Allemand nous conduit à la ferme
et vient nous rechercher le soir. Il
confisque nos chaussures et
chaussettes par peur d’une
évasion.
Pendant la journée, nous sommes
nourris par le fermier.
Si la femme du fermier est
sympathique, elle fait parfois
notre lessive.
Nous sommes payés en Lager
Mark. En principe nous devons
recevoir 60% d’un salaire normal.
L’ensemble du commando
travaillait pour les fermes de ce
village. Chacun était attribué à
une ferme de préférence, mais il
arrivait qu’il devait donner un
coup de main dans une autre
ferme ou devait subitement
travailler dans une autre ferme
(voir courrier de son ami Marcel).
En général ils étaient bien traités
par les fermiers qui avaient
besoin de main-d'œuvre (les fils
étaient partis faire la guerre ou
étaient déjà morts).
Liens avec ma
famille
Nous pouvons recevoir du
courrier (plus ou moins une lettre
par mois et deux cartes) et des
colis de la famille. Il y avait des
colis d’alimentation et des colis de
vêtements. Des vignettes de
couleurs différentes suivant le
type de colis étaient distribuées
aux prisonniers qui les
transmettaient à leurs familles.
Tout cela était minutieusement
contrôlé par les Allemands.
Nous recevions également des
colis de la croix rouge et à partir
de 1943 des colis américains.
Pendant ce temps à Paliseul :
Tante Anna met au monde une petite fille Jacqueline le 10/09/1940 qui meurt le 13/09/1940.
Juliette Ramlot, la première femme de mon oncle Albert meurt le 08/01/1942.
Florentine, la maman de papa meurt le 16/04/1942.
Tante Céline met au monde un petit garçon Francis le 19/11/1943.
Tante Anna met au monde Jean-Claude le 24/02/1944.
L’espoir du retour
Vers février 1943, je commence à être malade.
Je suis soigné une première fois à Bad Bramstedt (ville proche d’Hasenmoor).
Pendant ce temps, mon frère Albert entame des démarches auprès de la croix rouge pour me
faire libérer pour maladie car les demandes de libération pour raison économique ou humanitaire
sont suspendues depuis le mois de décembre 1941. (voir copie des lettres ci-après)
Le prisonnier belge André ISTACE souffre d’un ulcère
chronique à l’estomac. Un régime diététique pour
l’estomac est requis.
Chers Frères et Sœurs suis de nouveau rentré au camp pour me faire soigner. Chers Frères et Sœurs, deux mots pour vous dire que je rentre au camp.
Passé ce matin à la visite du Docteur qui n’a pas dit grand-chose. Voudrait voir J’ai été ce matin à la visite du Docteur qui m’a de nouveau renvoyé à
Le résultat de la radiographie. On pourrait peut-être aussi faire une nouvelle l’hôpital en disant que ce n’est pas là que l’on devrait m’envoyer, mais
demande de démobilisation. Il n’y a guère de chance mais on pourrait quand Bien à la maison. Mais hélas, il n’a rien à dire. Dommage que ce n’est pas
même essayer. Celui du camp qui parle comme ca, j’aurais peut-être la chance d’être
Santé n’est pas trop maL, espère que cela ira vite beaucoup mieux. bientôt parmi vous. Ne faut pas y compter. Meilleurs baisers.
Espère que tout va bien chez vous et que la santé à tous est très bonne.
Meilleurs baisers à tous. André
Noël 1943
Je suis de retour au camp à
Schleswig (voir courrier).
Noël 1943 sera mon dernier
Noël en captivité. Je ne le sais
pas encore mais je l’espère
tellement.
Nous avons reçu un colis
américain et nous avons pu
cuisiner un menu de fête.
Le 19/01/1944, je suis transféré
au stalag XB à Sandbostel.
Le 21/01/1944, je suis réformé et
destiné au rapatriement.
(lettre du Dr Michel)
La libération
Je suis officiellement libéré
le 13/03/1944.
La dernière carte
Chers frères et sœurs, si je n’ai pas de désillusions je serai arrivé avant cette
carte. Je dois quitter ce camp demain lundi pour le camp de rassemblement
ou le train sanitaire doit passer vers la fin de la semaine. Sauf imprévu je
pourrai passer les fêtes de Pâques avec vous.
Il paraît que c’est une chance : le train revient d’autres camps et il n’est pas
complet. Alors on le complète ici. Bons baisers.
Le retour en
Belgique
Je suis rentré avec un convoi
sanitaire de la Croix Rouge
(en wagon banquette cette
fois) le 18/03/1944 à Anvers.
Je suis resté à l’hôpital
militaire du 18/03 au
22/03/1944.
Le retour à
Paliseul
Mon oncle Charles et mon
frère Ovide viennent me
chercher à Anvers.
Les soins après
mon retour
Du 29/05 au 08/06/1944, je
suis soigné dans l’hôpital de
Salzinnes.
Lettre du docteur Miest de Paliseul
Monsieur ISTACE Joseph André de Paliseul n° militaire 192.15894 Corps de transport
16 D.I. ARCA en service depuis septembre 1939 jusqu’à sa captivité le 30/05/1940 rentre
de captivité (malade) le 22/03/1944 se plaint de douleurs épigastriques « post pandicules ?»
variables en intensité et en durée. C’est l’état actuel après traitement mais l’affection au
début était très nette. D’après certificat et radiographie fait en captivité un ulcère duodénal .
Actuellement il ne parait en rester qu’une cicatrice sujette à récidive imprévisible. De plus il
existe une légère atteinte appendiculaire et vésiculaire, sans doute en rapport avec l’affection
duodénale. L’ulcère duodénal est certainement le fait de la captivité (aucune atteinte
antérieur).
En l’état actuel des choses, vu l’efficacité du traitement suivi, les douleurs épigastriques et les
troubles digestifs déterminent une incapacité de travail d’environ 10 à 15%. Etat antérieur
excellent ( à signaler seulement un albuminurie par néphrite aigue à 16 ans – totalement
guérie).
Hérédité muette.
L’état actuel du patient est très favorable mais il faut garder pour l’avenir des réserves
importantes lors d’une reprise possible de l’affection ulcéreuse ou lors d’une de ses compli-
cations du coté hépatique appendiculaire, pancréatique ou intestinal.
L’incapacité de 10 à15% pourrait monter immédiatement et pour un temps variable à 50% et
même plus.
Ce certificat est délivré pour servir en matière de demande d’indemnité pour invalidité de
guerre.
La guerre est pratiquement
terminée et je me marie avec
votre mère Jeanne Istace le
03/04/1945.