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Monsieur Emmanuel Poulle Deux mille ans, environ In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions

Deux mille ans, environ

In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 4, 1999. pp.

1225-1238.

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Poulle Emmanuel. Deux mille ans, environ. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 143e année, N. 4, 1999. pp. 1225-1238.

: 10.3406/crai.1999.16078 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1999_num_143_4_16078

DEUX MILLE ANS, ENVIRON

PAR

M. EMMANUEL POULLE

MEMBRE DE L'ACADÉMIE

A la veille de l'an 2000, les imaginations s'excitent sur la situa tionexceptionnelle qui pourra résulter d'un décompte des années s'exprimant par un nombre comportant trois zéros. C'est pourtant là une situation qui n'est inédite ni dans la civilisation chrétienne, qui a connu il y a dix siècles un passage analogue, ni dans d'autres civilisations qui, pour avoir retenu un point de départ du décompte de leurs années beaucoup plus lointain que le nôtre, ont déjà eu à plusieurs reprises l'occasion d'aligner des milliers d'années. Du moins, pour nous en tenir à la façon chrétienne de décompter les années, qui est maintenant très largement répan due,et même sans verser dans quelque millénarisme dont les his toriens sont généralement d'avis qu'il n'a pas de précédent attesté, la perspective de fêter le vingtième centenaire de la naissance du Christ reste-t-elle porteuse d'une émotion justifiée. Sans prétendre contrarier celle-ci, je me propose d'appeler votre attention sur l'ignorance où est restée longtemps la société chrétienne à l'endroit d'un tel décompte, et sur les incertitudes structurelles de ce décompte. Le choix de la naissance du Christ comme date de référence de la trame chronologique est tardif. A vrai dire, la communauté chrétienne est restée longtemps indifférente à toute trame chro nologique : en fêtant la naissance à la vie éternelle de ses martyrs, elle ne s'est préoccupée que d'en commémorer l'anniversaire, sans prise en considération de l'année où eut lieu leur martyre ; aujourd'hui encore, le martyrologe ne mentionne aucune année, même pour les saints qui sont entrés à l'époque moderne dans le calendrier liturgique et dont les bases élémentaires de la biogra phiesont connues. Ce désintérêt pour la chronologie répondait sans doute à celui de l'ensemble de la société civile, qui l'a cultivé fort longtemps ; faut-il rappeler que, au XVIIe siècle encore, un témoin interrogé devant une juridiction ne pouvait, la plupart du temps, énoncer son âge qu'approximativement ? ce qui me paraît

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l'indice, non pas vraiment d'une méconnaissance chez ce témoin de l'année courante ni de l'année de sa naissance, mais de la nécessité d'un réel effort pour inscrire l'une et l'autre année dans une continuité temporelle. Pourtant, le décompte de cette continuité depuis l'ère du Christ aurait dû, dans une société fortement christianisée, facili tercette prise de conscience de la succession des années ; il lui a fallu cependant beaucoup de temps pour s'imposer. Proposé par Denys le Petit, dans la première moitié du VIe siècle, à l'occasion d'un travail de comput pascal, pour remplacer tout autre sys tème, le décompte des années depuis la naissance du Christ n'est apparu que très timidement et très lentement dans l'administra tionou les chancelleries : si cet usage se rencontre sporadique mentdès le VIIIe siècle dans les actes des royaumes anglo-saxons, cela est très certainement dû à l'influence de Bède de Vénérable, qui a repris à son compte à la fois l'entreprise computiste de Denys le Petit et le mode de décompte des années qu'il préconis ait; ce mode fut beaucoup plus long à s'imposer sur le conti nent ; les chancelleries ne s'y référèrent d'abord, et seulement à la fin du IXe siècle, que très accidentellement, et il faut attendre la seconde moitié du Xe siècle pour en trouver un emploi plus général, tant à la chancellerie de l'Eglise romaine qu'à celle des derniers carolingiens ; mais ce n'est guère avant le XIIe siècle que la pratique en est devenue courante dans la datation des actes, sans pour autant éliminer les décomptes effectués selon les années du souverain ou de quelque autre autorité. Les annal istes, quant à eux, furent plus précoces, qui eurent recours aux années chrétiennes dès le milieu du IXe siècle ; mais c'était là une coquetterie d'intellectuels ; la majorité de la population chré tienne est restée beaucoup plus longtemps sans se préoccuper du nombre d'années qui la séparaient de la naissance du Christ, et ce n'est guère avant le XIVe siècle que la pratique s'est répan dued'inscrire une activité quelconque dans un décompte des années écoulées depuis l'ère chrétienne ; le dépouillement, par exemple, des divers catalogues des manuscrits datés est à cet égard très instructif : jusqu'au XIIIe siècle, les manuscrits formel lement dotés d'une date sont une petite minorité, et leur nombre n'explose que pour la fin du Moyen Âge. Cette lenteur de la société civile à adopter un décompte des

années,

décompte, rend vaines les prétendues terreurs de l'an mil : com ment prendre peur de ce qu'on ignore ? Et si nos ancêtres ont passé le cap de l'an 1000 sans même s'en apercevoir, pourquoi l'an 2000 apporterait-il de quoi alimenter ces mêmes terreurs ? D'au-

indice en

fait d'une

longue

indifférence à un tel

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tant que les bases arithmétiques sur lesquelles elles s'appuieraient sont plus qu'incertaines. En décomptant les années du Christ, le souci de Denys le Petit était purement apologétique : le remplacement par l'ère chré tienne de 1ère de Dioclétien, même requalifiée comme une ère des martyrs, devait contribuer à manifester le triomphe du chris tianisme sur son persécuteur. Mais ce souci s'exprimait à l'occa sion d'une entreprise strictement scientifique, l'établissement d'une table pascale à vocation perpétuelle : en somme, le volet chronologique de son entreprise n'en était qu'un élément subal terne, et c'est lui qui s'est finalement imposé à toute la chrétienté au point de marginaliser tous les autres systèmes de décompte des années. S'il a fallu un très long délai, sept à huit siècles, pour par venir à son triomphe, cela est simplement dû à l'absence du besoin d'y avoir recours, et non pas à quelque contestation de la chronologie telle qu'établie par Denys. Car, des contestations de l'année où il convenait de fixer la naissance du Christ, il n'y en eut guère jusqu'à l'époque moderne : on peut citer, à titre de curiosité, celle d'Abbon de Fleury dont je vais parler ci-après, si excessive (vingt ans !) qu'elle devenait non crédible. Mais cela est resté exceptionnel. Le ralliement général de la société occidentale à la fixation de l'ère de l'Incarnation telle qu'établie par Denys pourrait résulter d'un conformisme normal de la part de non- spécialistes de ces questions. C'est pourquoi je trouve que l'adhésion des astrologues à cette chronologie est une preuve tout à fait significative de la cré dibilité dont a joui l'œuvre de Denys ; or les astrologues ont rallié l'usage commun sans réticence. Les astrologues sont en effet, dans les derniers siècles du Moyen Âge, des hommes de science tout à fait respectables ; admettant, comme tout le monde alors, le postulat que les astres ont une influence sur la vie des individus, ils ont, pour exploiter les consé quences de ce postulat, une démarche éminemment scientifique, notamment en calculant l'état du ciel (l'horoscope) au moment d'une naissance : un astrologue sérieux n'établit d'horoscope que pour des naissances dont la date et l'heure sont sûres. Et si les horoscopes de personnages contemporains deviennent mainte nantcommuns, des horoscopes ont aussi été établis rétrospective ment,pour des personnes appartenant aux siècles passés, sous réserve que leur naissance soit connue de façon fiable. Or il existe plusieurs horoscopes du Christ, qui témoignent de la confiance que les savants accordaient à la date qui leur était proposée pour sa naissance. S'il y a eu parmi eux une hésitation, elle ne portait pas sur la détermination de l'ère chrétienne au 1erjanvier de l'an 1

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défini par Denys le Petit, mais sur la façon dont il fallait com prendre que la naissance elle-même du Christ se situait par rap port à cette ère : 8 jours avant (Nativité le 25 décembre de l'an -1) ou 357 jours après (Nativité le 25 décembre de l'an 1). Cette adoption généralisée de la chronologie établie par Denys le Petit ne nous dispense cependant pas de nous interroger sur la confiance que l'on peut avoir dans son entreprise de transformer en une ère chrétienne l'ère de Dioclétien. Dès le XIIe siècle, c'est- à-dire alors que l'usage était bien établi parmi les annalistes d'ac coler les numéros des années au récit de ce qui s'était passé ces années-là, dès le XIIe siècle donc, des compilateurs d'annales constataient des désaccords insurmontables quand il leur fallait rapporter à l'ère chrétienne des événements énoncés dans des sy stèmes chronologiques variés. Certes, ces divergences ne s'impo saient pas suffisamment pour entraîner une disqualification de la chronologie de Denys, puisqu'elles pouvaient tout aussi bien être mises sur le compte des aléas inhérents à la connaissance des faits

rapportés, mais elles auraient dû alerter sur la difficulté qu'il y a à coordonner deux systèmes chronologiques lorsqu'on ne dispose pas d'un lien sûr entre ces deux systèmes. Denys a-t-il disposé d'un tel lien ? Rien n'est moins sûr ; en fait, il ne donne aucun éclaircissement sur la façon dont il a opéré, il s'en tient à sa prise de position quant au dégoût que lui inspirait l'ère de Dioclétien et à la nécessité de la remplacer par l'ère de l'Incarnation. Force est donc d'émettre des hypothèses. La pre mière solution qui s'offre à l'esprit serait d'admettre que Denys le Petit a bénéficié d'une série de passerelles entre différents

décomptes

consuls, fondation de Rome, et le peu qu'on sait de la chronologie

de la vie du Christ ; la critique historique de ces passerelles consti tuerait une approche historiographique séduisante, puisqu'elle permettrait d'insérer la vie du Christ dans la chronologie de l'his toire générale de telle façon que l'année de sa naissance puisse être « calée » sur une chronologie connue. Mais ce terrain n'est pas le mien, et je ne m'y aventurerai pas. Toutefois, avant d'abandon nerà de plus compétents cette approche historiographique, il est nécessaire de rappeler combien les Evangiles sont peu précis pour nous fournir des dates : on n'y trouve guère, en fait d'informations chronologiques, que la naissance du Christ située « au temps du roi Hérode » (Matthieu II, 1) et « lors du recensement de toute la terre ordonné par César Auguste, alors que Quirinius était gou

verneur

chronologiques : ère de Dioclétien,

années des

de Syrie » (Luc II, 1-2). Saint Luc est plus précis (Luc III,

1) pour dater la prédication de saint Jean-Baptiste au désert (« la 15e année du principat de Tibère, Ponce Pilate étant gouverneur

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de Judée, Hérode tétrarque de Galilée, etc. » [Luc III, 1-2]), mais, comme il ne dit rien sur l'âge de saint Jean-Baptiste quand il com mença sa prédication, ce qui aurait éclairé la chronologie du Christ puisque les deux cousins étaient nés à quelques mois d'in

tervalle, ni

Baptiste et le début de la vie publique du Christ, lorsqu'il reçut le baptême dans le Jourdain, son information reste difficile à exploi ter; d'autant plus difficile qu'il y a hésitation sur l'année à partir de laquelle l'évangéliste comptait le début du règne de Tibère. Saint Luc fournit encore une information importante quand il ajoute que, quand il commença sa vie publique, Jésus avait alors environ trente ans (erat quasi annorum trigintd) (Luc III, 23), mais on admettra que cela reste bien vague ; et pourtant, cette impréc iseprécision sera exploitée au pied de la lettre, d'autant plus nécessairement qu'elle fournit en fait le seul lien entre les deux termes de la chronologie du Christ, l'Incarnation et la Passion. Je préfère donc essayer une approche astronomique, en prin cipe très prometteuse, en partant du fait que les années de l'ère chrétienne ont été inscrites par Denys le Petit en face des éléments du comput pascal qui répondaient à ces années. Or le comput pas cal est fondé sur la recherche d'une coordination entre la périodic itédes mouvements de la lune et celle des mouvements du soleil :

combinaison du cycle lunaire de 19 ans et du cycle solaire de 7 x 4 = 28 ans, le cycle pascal doit durer 532 ans. Denys s'est borné, il nous le dit lui-même, à continuer la table pascale de Cyrille d'Alexandrie, qui avait déjà repris des entre prises issues des règles qui auraient été énoncées au concile de Nicée ; mais Denys n'en a établi qu'une partie, il s'est borné à poursuivre sur 5 x 19 = 95 ans le cycle de Cyrille, lui-même frag mentaire. Cyrille d'Alexandrie avait dressé sa table pascale pour les années 437 à 531, en énonçant dans la première colonne de sa table, celle des entrées, les années selon l'ère de Dioclétien ; Denys a pris la suite, jusqu'en 627, mais en ne faisant figurer dans la colonne des entrées que les années de l'ère du Christ. C'est Bède qui achèvera le cycle de 532 ans, qui n'avait besoin ensuite que d'être réitéré pour être conduit jusqu'à l'époque moderne. La prise en compte, parallèlement à la chronologie définie par Denys, des éléments de son comput pascal conduit donc, plus générale ment,à mettre à profit les informations astronomiques qui figu rent dans les Évangiles pour conforter la chronologie historiogra- phique du Christ, et cela grâce au concours d'une science, l'astronomie, réputée à l'abri des hésitations des historiens. Quelle qu'ait été la démarche effective de Denys le Petit, on notera que ces deux approches, historiographique et astrono-

sur le temps qui a séparé le début de la prédication du

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mique, sont en fait complémentaires ; elles doivent, ou plutôt devraient, produire des résultats qui soient en cohérence. Si le dossier historiographique paraît suffisamment étoffé pour encou rager les historiens à proposer des dates ou au moins des four chettes chronologiques valables, et ils ne s'en sont pas fait faute, leurs hypothèses ont besoin, pour être validées, du renfort des

conclusions du dossier astronomique, et c'est sur les difficultés de celui-ci que je voudrais appeler votre attention. Les Évangiles font à trois reprises référence à des événements célestes. Deux fois, il s'agit de phénomènes que certains ont été tentés d'exploiter pour en tirer une information chronologique, mais qu'il n'est pas possible d'inclure dans le dossier proprement astronomique : je veux parler de l'étoile des mages, d'une part, et de l'obscurcissement du ciel au moment de la mort du Christ, de l'autre. L'étoile des mages (dont le récit se trouve chez saint Matthieu, qui l'appelle Stella) a donné lieu à beaucoup d'explications théolo giques ou symbolistes, qui ne sauraient tenir lieu d'explication astronomique. Les auteurs qui s'en sont tenus au domaine astr onomique y ont vu soit une nouvelle étoile, ce que les scientifiques appellent une nova, soit une comète. La première nova dont il est fait mention dans l'histoire est celle de 1572, qui a joué un rôle décisif dans la remise en question de l'immutabilité des cieux, mais il est tout à fait possible que d'autres novae soient apparues aux temps historiques, dont l'apparition serait passée inaperçue ; l'interprétation de l'étoile des mages comme une nova, même si elle fournissait une explication du phénomène, n'apporterait aucun élément chronologique au dossier, puisque, avant le XVIe siècle, les sources historiques les ignorent. Quant aux comètes, ce sont des objets célestes qui parcourent la voûte céleste en restant visibles un certain temps, avant de disparaître soit définitivement, soit provisoirement puisque, on le sait, certaines comètes revien nentà des intervalles de temps à peu près réguliers ; périodiques ou éphémères, l'apparition d'une comète peut, quant à elle, à la différence d'une nova, fournir une information chronologique, soit parce que cette apparition a été notée par des sources histo riques, soit parce qu'elle s'inscrit comme un des retours d'une comète reconnue périodique. Mais l'étoile des mages ne peut en aucun cas être vue ni comme une nova ni comme une comète. En effet, novae et comètes appar

tiennent

à

Moyen Âge le monde

supra-

novae s 'inscrivant sur la sphère des fixes comme une

ce

qu'on appelait au

lunaire, les

des étoiles, et les comètes apparaissant aux hommes comme par

courant

les constellations exactement comme le font les planètes.

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La marche des unes et des autres dans le ciel apparaît donc la même que celle de la sphère des fixes dont elles semblent suivre le sort : elles décrivent, comme la sphère des fixes, chaque jour un tour complet autour de la terre. Il ne peut donc être question de prendre l'un des corps célestes attachés à la sphère des fixes pour repère d'une direction, puisque cette direction change à chaque instant : apparue par exemple à l'est au début de la nuit, la nova ou la comète se retrouve à l'ouest au lever du jour, puis reste aussi invisible que les étoiles pendant la journée pour réapparaître

encore à l'est au début de la nuit suivante. Pour qu'un objet céleste indique de façon constante une direction donnée, il doit apparte nirau monde sub-lunaire, c'est-à-dire à l'atmosphère terrestre. Et nous devons modestement reconnaître que nous ne savons pas la nature de l'étoile des mages. Les ténèbres qui ont marqué la mort du Christ n'appartiennent pas non plus aux phénomènes astronomiques explicables ; elles ne peuvent en aucun cas être la conséquence d'une éclipse de soleil comme on le voit parfois écrit : les éclipses de soleil ne peu vent en effet se produire que lors des nouvelles lunes, comme nous venons cet été d'en avoir le rappel, à un moment où, le soleil et la lune étant en conjonction, la lune vient s'interposer entre le soleil et la terre, en coupant exactement cet axe et non pas, comme lors de la plupart des nouvelles lunes, au voisinage de cet axe. Or la Passion s'est déroulée lors de la pleine lune puisque lors de la pâque juive, c'est-à-dire à un moment où les trois corps célestes sont alignés dans l'ordre lune-terre-soleil, une configuration qui peut produire une éclipse de lune, mais jamais une éclipse du soleil. D'ailleurs, les Évangiles nous disent que ces ténèbres durèrent environ trois heures, une durée beaucoup trop longue pour cor

respondre

à celle de l'obscurcissement imputable à une éclipse de

soleil. Si on enlève ces deux événements célestes relatés par les Évang iles du dossier astronomique de la chronologie de Denys le Petit, ce dossier se borne donc à l'exploitation du troisième, le fait que la Résurrection s'est produite le dimanche qui suivit la pâque juive, célébrée le jour de la lune 14e; d'où la possibilité, en théorie, de chercher, parmi les années sélectionnées comme pouvant avoir été celles de la Passion, celle dont les caractéristiques techniques (dates des lunaisons et liste des dimanchesj peuvent répondre à la chronologie de la Passion et de la Résurrection telle que les Evang iles la décrivent. Le dossier astronomique se trouve donc assez mince, mais il a été régulièrement tenu par les computistes pour un dossier déci-

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sif, puisque la date de Pâques de l'année de la mort du Christ devrait se lire dans la table pascale élaborée par Denys le Petit. Face aux imprécisions des formulations des Évangiles en matière de chronologie, et compte tenu de l'ignorance où l'on était de la biographie de Quirinius ou des années de Tibère, la déterminat ionpar l'astronomie de la date de la mort et de la résurrection du Christ paraissait relever d'une approche scientifique rassurante. D'autant plus rassurante, même, à nos yeux d'historiens, que Denys, qui écrivait à Rome en poursuivant le travail de Cyrille, se rattachait par là à la tradition scientifique d'Alexandrie, la ville qui s'honorait d'avoir été celle de Ptolémée, le grand astronome. Pourt ant, le dossier astronomique est décevant, et plus compliqué qu'il n'y paraît. En effet, nous ne savons rien de la façon dont Denys a opéré, et notamment comment il a fait correspondre la chronologie de la semaine de la Passion et celle de la pâque juive ; et cette corre

spondance

ont pu en préciser tel ou tel point, comme la date même de la Résurrection, mais leur témoignage, qui ne saurait, par définition,

venir contre celui des Evangiles, reste d'une validité assez relative. La table pascale de Denys le Petit, qui ne couvrait, on l'a vu, que 95 ans du cycle pascal de 532 ans, ayant été, comme je l'ai dit, poursuivie et complétée par Bède le Vénérable, mais non modif

iée, s'est alors imposée

l'usage consacraient, pour la chronologie de la vie du Christ et pour celle de la semaine de la Passion, l'interprétation la plus immédiate du texte des Évangiles : début de la vie publique du Christ à l'âge de trente ans, Passion et Résurrection en l'année 33, en décomptant quatre Pâques pendant la vie publique, d'une part ; et, d'autre part, la Cène le jeudi, la Crucifixion le vendredi et la Résurrection le dimanche ; la lune 14e, quant à elle, paraissait fixée au jeudi par les synoptiques. Certes, la lecture de saint Jean amène à envisager que la lune 14e de la Passion ait eu lieu le ven

dredi, ce qui me conduit à prendre aussi en compte cette possibil itéen vue d'une hypothèse chronologique alternative. Mais l'i nterprétation commune reste celle des synoptiques confortée par la liturgie, tandis que le choix, également communément fait, de l'année 33 se voit confirmé par l'utilisation occasionnelle, dans les chartes médiévales, d'une ère de la Passion simultanément à celle de l'Incarnation. Sur le déroulement de la semaine de la Passion, on notera que les Évangiles eux-mêmes restent muets sur l'affectation aux diffé rentes fériés de la semaine sainte des événements qui l'ont ponc tuée; les événements y sont seulement énoncés dans une chrono-

est sujette à discussion. La tradition ou les apocryphes

à la chrétienté, tandis que la liturgie et

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logie presque uniquement relative, avec deux repères formelle mentindiqués : la pâque elle-même (« le premier jour des pains

sans levain où l'on immolait la pâque »), qui n'est cependant pas localisée dans la semaine, et le sabat, veille de la Résurrection ; les rares précisions intermédiaires sont sous la forme « le soir étant venu », ou « le lendemain, qui était le jour après la préparation », mais leur petit nombre a tout naturellement conduit la lecture tra ditionnelle à réduire les journées essentielles de la semaine de la Passion aux quatre jours qui vont du jeudi de la Cène au dimanche de la Résurrection. Or la table pascale de Denys le Petit est incompatible avec cette interprétation traditionnelle et avec la lecture stricte des Évang iles, puisqu'elle situe, en l'année 33, la lune 14e le mercredi ; même en reconnaissant qu'il y a une hésitation sur le choix et le nombre des années de la vie publique du Christ, et en laissant de ce fait flotter l'année de la Passion au début des années 30 de la chronologie de Denys le Petit, il s'avère qu'aucune de ces années ne répond à l'obligation d'avoir eu la lune 14e un jeudi ni même un vendredi. En fait, parmi les années les plus proches de l'année 33, seules les années 26 et 36 ont eu la lune 14e un jeudi, et seules les années 29, 49 et 59 l'ont eue un vendredi. Une telle anomalie computiste a alarmé les commentateurs ou successeurs de Denys le Petit, sans pour autant que leur alarme leur ait permis de trouver une solution aux difficultés du dossier. Il est particulièrement instructif de consulter les longs développe mentsque le Père Riccioli a consacrés aux fondements de la chro

nologie

le remarquable Almagestum novum, paru à Bologne en 1651, a fait de lui un véritable historien de l'astronomie planétaire ; un histo riende grande qualité, d'une immense information et dont l'esprit critique est très sûr : j'ai pour lui une grande admiration. Il a aussi publié, quelques années plus tard, en 1669, une Chronoiogia refo rmata qui recense, et critique scrupuleusement, les opinions de ses prédécesseurs sur la chronologie de la semaine sainte ; il ne recense pas moins d'une vingtaine d'auteurs spécialisés dans la chronologie chrétienne, sans compter les nombreux pères de l'Église et autres théologiens dont les avis sont aussi pris en compte ; ces auteurs proposent au total six solutions, soit, à l'e xception des années 30 et 35 qui n'ont suscité aucun supporter, toutes les années comprises entre les années 29 et 36 de l'ère du Christ selon Denys le Petit. Riccioli lui-même tient pour l'année 33, mais, pour résoudre les difficultés computistes que cela soulève, il bouleverse les données astronomiques de Denys le Petit en mettant la nouvelle lune le

chrétienne. Le Père Riccioli est un jésuite astronome dont

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20 mars au lieu du 19, et la lune 14e le vendredi 3 avril alors que Denys la situait au mercredi 1er avril. Des computistes ont eu très tôt conscience de ce que les él éments chronologiques fournis par Denys le Petit étaient inadé quats, mais les corrections qu'ils ont proposé d'y apporter ont porté sur la chronologie de la Passion, et pas forcément sur celle de l'Incarnation dont ils n'ont en tout cas pas fait prévaloir une remise en cause systématique. Il est frappant que ce soit la démarche astronomique, et non la démarche historiographique,

qui ait surtout motivé ceux qui ont essayé de corriger la chronolog iede Denys le Petit. Il y eut d'ailleurs des contestations si exces

sives qu'elles

qu'elles entendaient combattre. C'est ainsi que, dès le Xe siècle, Abbon de Fleury, que Riccioli ignore d'ailleurs, s'est livré à une attaque très virulente contre Denys, sous prétexte qu'il décelait dans sa table pascale des dysfonctionnements. Abbon de Fleury tenait de témoins qu'il considérait comme sûrs que saint Benoît était mort un samedi saint ; or il était fêté le 21 mars, anniversaire de sa mort. D'après la table de Denys le Petit, une seule année, dans la première moitié du VT siècle, a eu Pâques le 22 mars, c'est l'année 509 ; or, précise Abbon, des témoignages dignes de foi font encore vivre saint Benoît en 529 ; d'où il concluait que Denys le Petit s'était trompé dans sa chronologie et avait rajeuni l'ère de l'Incarnation d'une vingtaine d'années ! Ce qui lui permettait, en optant pour la mort du Christ à 33 ans, de la situer en l'an 12 de la chronologie de Denys, une année où la lune 14e a bien eu lieu un

ne pouvaient que conforter le décompte des années

jeudi. En fait, la vérité est que saint Benoît est mort en 543, année où le 21 mars tombe la veille du dimanche dit par la liturgie de la Passion : Abbon ou son informateur aura confondu ce dimanche de la Passion avec celui de la Résurrection. Pour revenir au déroulement de la Passion, tout dépend de la définition de la lune 14e. En principe, c'est le jour de la pleine lune, le milieu de la lunaison qui dure environ 29 jours et demi. Astronomiquement, c'est un moment très précis, parfaitement

déterminé,

l'écliptique des positions diamétralement opposées. Mais les lunaisons astronomiques n'ont pas une durée fixe, elles sont par fois un peu plus courtes, parfois un peu plus longues, de sorte qu'il n'est pas possible de les utiliser pour asseoir un calendrier. En fait, il existe trois sortes de lunaisons. Les lunaisons astrono miques, ou vraies, ont donc une durée variable, cette variabilité étant due à ce que la lunaison n'est que la vision que l'homme peut avoir, depuis la terre, des positions respectives des deux lumi naires, positions qui dépendent des mouvements elliptiques de la

défini comme

celui

où le soleil

et

la lune

ont sur

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terre elle-même autour du soleil et de la lune autour de la terre ; les Anciens, qui croyaient la terre fixe et le soleil mobile autour d'elle, expliquaient cette variabilité par l'existence d'un mouve mentépicyclique de la lune proprement dite autour d'une lune moyenne. D'où une deuxième définition de la lunaison, durée du mouve mentde cette lune moyenne autour de la terre ; sa durée est constante, de 29,53 jours, et elle a l'avantage, en faisant l'impasse sur le mouvement épicyclique de la lune, de gommer les retards et les avances des lunaisons vraies, sans pour autant entraîner, sur le long terme, aucun désaccord avec les lunaisons vraies qui ne soit rapidement compensé. L'écart entre une position vraie de la lune et sa position moyenne au même moment peut atteindre une dou zaine d'heures, ce qui peut entraîner le déplacement d'un jour de la date de la nouvelle lune ou de la pleine lune. Mais la lunaison moyenne entre difficilement dans l'organisa tiondu calendrier à cause des fractions de jour qu'elle contient ; d'où la troisième définition de la lunaison, celle des computistes, qui s'en tiennent à une évaluation arrondie de 29,5 jours, utilisée sous la forme de lunaisons alternées de 29 jours et de 30 jours. Ces lunaisons alternées créent un cadre chronologique lunaire un peu approximatif, certes, mais néanmoins pas trop inexact, qui se superpose au cadre chronologique solaire des mois et des années.

Encore faut- il situer ce cadre chronologique lunaire par

aux lunaisons visibles, c'est-à-dire aux lunaisons astronomiques, pour y repérer les lunes 14es. Mais il n'est pas si simple de localiser exactement le moment de

la pleine lune. Il est en effet quelque peu aléatoire, dans la pra

tique,

est si près d'être complète qu'elle paraît déjà telle et le moment où elle commence à cesser d'apparaître bien ronde, il s'écoule bien trois jours. Aussi l'habitude s'est-elle prise de tout temps de ne définir la pleine lune que par référence à la nouvelle lune : par convention, la pleine lune est la lune 14e, c'est-à-dire le 14e jour après la nouvelle lune. Ce qui ne fait que déplacer le problème :

quand la lune est-elle nouvelle ? Il se passe bien, chaque mois, trois jours sans qu'on voie rien de la lune, trois jours pendant les quels se situe la nouvelle lune astronomique et pendant lesquels devrait aussi se trouver la nouvelle lune du calendrier. Pour pallier cette imprécision, l'usage s'est très anciennement pris, dans les civilisations qui organisaient le calendrier autour des mois lunaires, de définir le jour de la nouvelle lune comme celui où on voit s'amorcer, le soir, l'esquisse d'un croissant : il est en effet plus facile de repérer l'apparition de quelque chose, même infime, là

rapport

de situer ce moment précis, car, entre le moment où la lune

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où il n'y avait rien, que de constater, lors de la pleine lune, la lente amorce d'une réduction. Soit, mais cela peut faire jusqu'à deux jours d'écart avec la véritable nouvelle lune, même moyenne, écart que rattrape en partie, mais en partie seulement, la localisation de la pleine lune au 14e jour de la lunaison, soit selon un partage inégal des deux moitiés de la lunaison, alors que la pleine lune devrait en occuper le milieu ; de plus, nouvelle imprécision, c'est

la lune

14e qui est dite pleine quelle que soit la durée du mois

lunaire, 29 ou 30 jours. Il s'ensuit de tout cela que la pleine lune des computistes est structurellement imprécise, sans même qu'il soit possible d'éva luerle degré de son imprécision. De plus, la fixation, dans le calendrier d'une année, du jour où se produit une pleine lune ne tient pas compte de ce que le moment d'une pleine lune dépend aussi de la position du soleil (position moyenne puisque nous sommes dans le domaine computiste, non dans le domaine astr onomique) ; or l'existence du cycle bissextil fait que, pour une même date dans le calendrier, d'une année à l'autre, le soleil n'a pas la même position, l'écart étant rattrapé au bout de quatre ans avec l'adjonction du jour bissextil. Les computistes le savaient bien qui, à compter du XIIIe siècle, proposaient de substituer, aux calendriers banals dotés d'une colonne dite du nombre d'or pour indiquer les lunaisons, des calendriers comportant quatre colonnes pour les lunaisons, chaque colonne étant affectée à l'une des années d'un cycle de quatre ans : d'une colonne à l'autre, la date d'une nouvelle lune ou d'une pleine lune pouvait varier d'un jour. D'ailleurs, nous ne savons même pas comment Denys le Petit a procédé pour amorcer sa table pascale. S'il a lui-même, donc un jour de la première moitié du VIe siècle, noté la date d'une nouvelle

lune, il peut l'avoir fait selon la tradition, en notant la première apparition du croissant, donc à une date approchée. Il peut aussi l'avoir notée en profitant d'une éclipse du soleil, qui lui aura donné très précisément la nouvelle lune, au moment de l'éclipsé maximale : c'est la méthode qu'utilisera par exemple, à la fin du XIe siècle, Walcher de Malvern pour dresser une table des lunai sons ; et il y a eu plusieurs éclipse du soleil qui furent visibles à Rome au temps de Denys, en juin 512, en septembre 536, une autre encore en juin 540 ; mais cela lui aura donné trop précis émentle moment de la nouvelle lune, car il s'agit alors d'une lunai sonastronomique, dont la prise en compte entache la suite des lunaisons computistes d'une erreur non rattrapable. A-t-il noté plusieurs apparitions successives du croissant, et fait une moyenne de ces nouvelles lunes ? Ou bien s'est-il contenté,

DEUX MILLE ANS, ENVIRON

1237

comme cela me semble le plus probable, de prendre les dates des nouvelles lunes établies par un de ses prédécesseurs, en l'occur renceCyrille d'Alexandrie selon toute vraisemblance ? Et en ce cas, on est conduit à se poser les mêmes questions sur la façon dont Cyrille a lui-même opéré, un siècle avant Denys. C'est un point essentiel, car, de la réponse qu'il recevrait, dépend l'ampleur de la correction qu'on pourrait apporter à la table pascale de Denys le Petit pour la rendre utilisable dans une perspective d'élaboration de la chronologie vraie de la vie du Christ. Il est en effet bien connu que les évaluations des périodicités des luminaires telles qu'elles restaient définies depuis la réforme du calendrier suscitée par Jules César étaient erronées, et nous connaissons tous bien l'amplitude de l'erreur que créaient ces évaluations : on nous a assez répété que l'an prochain 2000, étant année séculaire, ne sera bissextile que parce qu'elle est multiple de 400 ; car, pour éviter le retour d'écarts tels que les dix jours qu'il a fallu supprimer en 1582, nous devons supprimer trois jours en 400 ans, c'est-à-dire les jours bissextils des années séculaires qui ne sont pas multiples de 400. On pourrait, évidemment, appliquer, en remontant le temps, à la chronologie de Denys le Petit les mêmes corrections que celles que Grégoire XIII lui a appliquées pour les siècles qui ont suivi. En cinq siècles, de l'an 1 à l'an 500, la correction serait de quatre jours bissextils à supprimer, ce qui reculerait l'ère de l'I ncarnation de quatre ans puisque, les années communes comptant un nombre entier de semaines plus un jour, toute suppression d'un jour dans un cycle pluriannuel revient à ajouter une année à ce cycle pour lui conserver la même séquence des jours de la semaine. C'est pourquoi il est souvent dit que, le cycle de Denys le Petit ayant été calculé au VT siècle, il est erroné de quatre ans et que la première année de l'ère chrétienne doit être reculée de quatre ans. Mais, si les bases du comput dyonisien ont été jetées un siècle avant Denys, au V siècle, l'erreur n'est plus de 4 jours = 4 ans, mais de 3 jours = 3 ans. Et ce n'est pas tout. La réforme de Grégoire XIII, en 1582, n'a

pas seulement touché au cycle solaire parce qu'il allait trop vite ; elle a aussi corrigé le cycle lunaire parce qu'il était trop lent.

Depuis l'astronome Méton, au V siècle av. notre ère,

entendu que 235 lunaisons moyennes valaient exactement

il était

19 années solaires ; c'était assurément une très bonne approximat

ion,puisque 235 lunaisons font 6939,688415 jours, alors que

19 années solaires juliennes en font 6939,75, donc une approxi

mation de seulement 6/100 de jour en 19 ans, mais cela représente

1999

80

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quand même une erreur d'un jour en trois cents ans. La correc tionrétrospective de cette erreur à la façon grégorienne modifiera donc, quant à elle, les dates des lunes 14es. Si donc on applique simultanément les deux corrections, solaire et lunaire, de la réforme grégorienne au cycle de Denys le Petit, on trouve, dans la tranche d'années raisonnablement affectables à la Passion, trois années qui répondent à l'obligation d'avoir eu la lune 14e pascale un jeudi ou un vendredi : l'année 33 a eu la lune 14e un jeudi, et les années 22 et 29 l'ont eue un vendredi. Si ce n'est pas au VIe siècle mais au Ve, au temps de Cyrille d'Alexandrie, que remontent les bases du comput de Denys le Petit, la correction grégorienne à lui appliquer propose cette fois trois années où la lune 14e fut un jeudi : les années 23, 26 et 30 ; et une où elle fut un vendredi : l'an née 33. Après avoir opté pour la pâque juive le jeudi ou le vendredi, puis choisi parmi ces années celle qui répondrait à cette option, il faudrait, pour déterminer l'année de l'Incarnation, en retrancher 33 ans si le quasi triginta annorum est pris au pied de la lettre, ce qui fait quand même bon marché de quasi. Mais à quoi bon ? Il y a tant d'incertitudes dans toutes ces supputations : incertitude sur la date effective de la lune 14e de la Passion ; incertitude sur l'époque pour laquelle le cycle de Denys le Petit reste valable, et donc sur l'ampleur des corrections à lui apporter ; et finalement, à supposer que l'année de la Passion ait été correctement placée, incertitude sur l'âge du Christ au moment de sa mort ; qu'il me paraît raison nablede conclure à l'impossibilité d'une détermination précise de la date de l'ère de l'Incarnation, et que je vous propose de la situer environ il y a deux mille ans, sans essayer d'en savoir davantage. C'est pourquoi je suis tenté d'appliquer à la date du début de l'ère chrétienne ce que le Christ a dit à ses disciples à propos de ce qui en marquera la fin : « Pour ce qui est du jour, personne ne le sait » (Matthieu XXIV, 36 ; Marc XIII, 32), c'est-à-dire qu'il n'appartient à personne de le savoir. Et tant pis pour nous autres, historiens.