Vous êtes sur la page 1sur 20

CONFRONTATIONS

CONTRE ? par SYLVEIRE

(SUITE) »

Jeudi 27 août. — Au réveil, c'est Moscou. On ne sait

pas où ça commence. Un village qui se resserre. Pas une

banlieue grise. Un village assez misérable sous la lumière jaune du matin. Puis, tout-à-coup, la gare. Et quand on sort, il y a des rues, des maisons, une ville. On ne sait pas comment ça s'est fait. Nous roulons vers l'hôtel, je ne com- prends pas très bien. Je suis à Moscou, c'est un fait. C'est aussi une déception.

Je m'attendais à des couleurs beaucoup plus vives. C'est

terne, assez sale, déconcertant. La muraille de Chine, oui,

Quelques coupoles vertes ou or pâli, mais

évidemment

dix

mètres plus loin c'est une avenue convenable qui pour-

rait

être n'importe où, un immeuble bourgeois, que dire ?

Moscou, pour moi, c'étaient des murs rouges, bleus, verts, surmontés d'oignons multicolores, c'était une foule à la Pétrouchka, animée, pittoresque, un peu folle, et je suis dans une ville fort décente, presque cosmopolite, aux tons

pales. C'est un fait qu'il y a plus de non-Russes qu'à Lenin- grad. La Révolution y est beaucoup moins sensible, l'habi- tude beaucoup plus maîtresse. J'ai compris plus tard le charme de cette ville assez orientale, malgré la pluie, dans

son éparpillement que les Soviets s'efforcent de fixer et de

retenir, çà et là, par de lourds blocs de béton, de grandes

conceptions de carton. Et puis, la misère y est moins grande,

les visages mieux nourris, les gens mieux vêtus. Des ves-

I. Voir notre note dans le n° d'octobre.

278

tiges de classes sociales subsistent. On rencontre des têtes

qui ne sont pas de « rabotchis ». Il doit y avoir des accom-

modements avec le ciel Hôtel de l'Europe, iaid et mal entretenu. Ici commence

le régime du dortoir et du manque d'eau dans les chambres. On se lave dans des w.-c. puants. L'hôtel est laid, les garçons aussi. A Leningrad c'étaient des domestiques d'ancien ré- gime, ici, ce sont des individus de mauvais aloi et de mau-

vais poil.

A Moscou il y a quelque chose dans les vitrines, et sou-

CONFRONTATIONS

vent même dans les magasins. Il y en a même un grand, de

plusieurs étages, où l'on vend un peu

une grande afHuence, malgré les prix élevés. Mais pas un

étalage « joli » ou « élégant ». Ça, c'est fini : tout est gris et utile, ou bien touchant. La « présentation », ce mot ne doit pas avoir de sens en russe, hors le théâtre. Curieux pour un peuple de décorateurs-nés. Mais même ces der- niers — à bien réfléchir — font plus « frappant » que sédui- sant. Le « joli » dont nous sommes infestés, demande au fond une technique, un goût de la belle ouvrage, un goût tout court, qui n'est pas du hasard, mais de la tradition. Vertus bourgeoises de l'ancien monde, qui s'opposent sans doute à la Vertu du monde nouveau.

de tout, et où il y a

*

*

Après le déjeuner, nous prîmes un tramway aussi comble

que ceux de Leningrad et nous allâmes rendre nos devoirs

à l'ambassade de France. Dan, un quartier perdu, une pauvre maison recouverte de briques flammées 1900 — sans doute la plus laide petite maison de Moscou — une petite grille, une petite porte étriquée : l'Ambassade de France. Devant, une auto attend avec un chauffeur russe habillé d'une blouse idem. Un bonhomme nous introduit dans un affreux salon poussiéreux. Une bibliothèque vitrée

où dorment quelques livres reliés, dépareillés. Au bout de

dix bonnes minutes, un jeune attaché d'Ambassade — le

Patron est en voyage — finit par nous recevoir. II serre

CONTRE ?

279

niaisement la main des seize Français présents, et des deux Anglais. Il n'écoute même pas les noms. Il fait quelques vagues courbettes et n'invite personne à prendre place. Mais par contre il annonce précipitamment qu'il peut nous vendre des roubles à trois francs contre de bons petits dollars. Le salon prend rapidement l'apparence d'un lieu de cons- pirateurs. On s'éloigne des fenêtres. On compte ses sous. Le petit attaché va et vient entre son bureau et le salon avec un air de mystère. Entre deux portes il nous glisse des renseignements alarmants sur l'U. R. S. S. en général et sur les rigueurs du Guépéou en particulier. On se sent dans une maison clandestine en pays ennemi. Et quel manque d'air !

On avait offert à la France l'ambassade d'Autriche d'avant- guerre : un palais XVIII e de grande allure au cœur de la ville. Elle refusa, les frais d'entretien dépassant nos faibles moyens. Elle s'installa dans cette pauvre maison et donna une petite soirée démocratique au corps diplomatique, ves- ton de rigueur. Cependant la riche Autriche acceptait de reprendre sa fastueuse ambassade. Et elle y donnait aussitôt une grande réception, tenue de soirée de rigueur, valets en culotte de

soie, bas et gants blancs

Tout le monde y vint

Nous quittâmes l'Ambassade bourrés de roubles, allégés

de dollars et mal à l'aise

cement. Leur pays a, lui aussi, une splendide ambassade et l'on y fait asseoir les dames

Les deux Anglais souriaient dou-

*

*

*

Le couvent des Nouvelles Vierges (Novodiévitchi). Puis- santes murailles de briques roses crénelées sur le ciel clair. Des tours de style baroque. A l'intérieur, de calmes églises, des roses jaunies, une grise et or, surmontée de quatre ou cinq coupoles vertes, un vieux cimetière où dort Tchékov, entre autres. Hors des murs, dans le nouveau cimetière,

Le car nous

reposent Skriabine, Kropotkine : quelle paix !

attend. C'est si beau, cette chose fermée, parfaite, dans le

280

pays de l'imparfait, qu'on sent que c'est idiot de retourner dans ce chaos. On nous dit que ce monastère est devenu un '' musée anti-religieux de la femme » en même temps qu'un club pédagogique. Heureusement qu'on n'a pas le temps de le visiter. Ces boniments, dans cette Parole faite pierre Tout de suite, après les potagers du couvent, ce sont les quartiers ouvriers, toujours les mêmes blocs de matière morte, fer et béton. Une tour Eiffel cylindrique de bois pour la T. S. F., enfin la Maison de Ginsbourg, le célèbre architecte Israélite. Evidemment c'est très amusant comme coup d'oeil. Un vaisseau de verre, des horizontales, gris, blanc, noir. Toits en terrasse. Les appartements sont en hauteur au lieu d'être en largeur : studio en bas, sur le balcon duquel sont cuisine et chambre. Tous les détails sont moches, ainsi que l'exécution : l'escalier, sa rampe, le balcon de béton, pas un seul placard. Les murs, les parois, comme dans presque toutes les constructions modernes, n'accueillent pas les meubles, ils les repoussent. On sent si bien qu'on pourrait placer le lit, la table, l'armoire, ici, ou bien là, ou là encore. Les choses sont en exil. Elles doivent souffrir. Et les gens, donc Nous visitâmes l'appartement de l'architecte. Sa femme nous reçut. C'était propre ; trois meubles Hôtel Drouot flottaient par-ci par-là. Le maître arriva. Très aimable. Vai- nement je cherchais la chaude circulation de la vie que l'on sent chez un homme qui est la proie de son travail, qui est habité par quelque création que ce soit. Il sonnait creux. Comme sa maison. Sa voix retombait, morte. Sur la table, de vieux plans. Il nous bourra de revues d'art où on expli- quait son œuvre. Et tout-à-coup j'eus l'affreuse sensation de la misère. Les bras qui tombent. L'esprit qui erre. Je regardai les chaussures de M. Ginsbourg, et puis sa femme, et les objets qui avaient froid. Mais en combien d'endroits ai-je retrouvé cette impression ?

CONFRONTATIONS

Avant de

maintes

revues d'art

sortir

reproductions

de ce triomphe

de

élogieuses

vis une

porte

en

l'art

ont

moderne,

dans

dans

paru

— je

s'entrebâiller

nos

une

CONTRE ?

281

galerie : ça c'était pas pour étrangers. C'était sale, très sale, en désordre, comme il se doit dans un ménage pauvre avec des gosses. Mais c'est drôle, dans ce neuf, ce nu, ce vide esthétique, la saleté était un péché. Et je pensais à la chère saleté de tant de villes, de faubourgs, celle qui grouille, qui tient chaud, celle qui est la trace si émouvante de l'homme sur notre terre

*

*

*

Nous tournons autour du Kremlin. Cette première en- ceinte de Moscou, crénelée en queues d'hirondelles, à l'ita- lienne, et coiffée de dix-huit tours, dont quelques-unes exquises, s'étend sur deux kilomètres, en un vaste triangle, au bord de la Moskowa. A l'intérieur, c'est un chaos d'édi- fices de toutes les époques et de tous les styles, que domine le grand quadrilatère blanc du grand Palais. A l'extérieur il y a une avenue quelconque, ou bien une fabrique, ou bien le fleuve gris, ou encore une route qui monte, en un bel arrondi, du pont jusqu'à Saint-Bazil, ce gros jouet russe, peint de couleurs vives, et c'est la Place Rouge, le plus beau morceau de Moscou. Sous le mur du Kremlin, le bloc de marbre noir et rouge du mausolée de Lénine. Une réussite. C'est une place vraiment historique ; elle donne le petit frisson connu. Le drapeau rouge du Palais du Gouverne- ment, la foule misérable qui fait la queue tous les soirs devant le Mausolée, gardée par deux soldats rouges, quel- ques projecteurs habiles, le Palais d'ombre, tout cela est bien. De là on tombe sur une rue animée, une place avec de vrais jardins à peu près entretenus, dans le fond l'Opéra blanc avec ses chevaux à la Grand Palais et ses colonnes. Puis les rues, les rues de Moscou toujours animées, semées de petits kiosques où l'on vend des cigarettes et du kwas, de marchands ambulants de fruits, quelques fleurs même, (on n'est plus à Leningrad), parcourues par de gros types, des femmes lourdes, marchant dans un^rêve avec brutalité, et, entre leurs jambes, à travers leur masse, on ne sait trop

282

CONFRONTATIONS

comment, se faufilent des petits hommes qui semblent légers, l'air plus vif, et sûrs d'eux : les juifs. Dans les têtes rasées, des prunelles qui s'enfoncent. Il y

a une brûlure, parce que les regards ont traversé tant de couches de matière pour venir à vous

*

Après le dîner, nous revenons à la place Rouge. Nous fendons la foule du Mausolée, le guide en tête. L'escalier descend, juste ce qu'il faut pour vous changer les idées. Le plafond descend par paliers, avec vous, dispensant une lumière dont on ne voit pas la source. Misère et soucis sont laissés à la porte. Le luxe du marbre aussi les évince. Et tout-à-coup on se trouve dans une grande salle carrée, er marbre noir, aux larges zébrures rouges et or. Lumière douce et élégante, toujours. Au milieu de ce temple du bon

goût clandestin, le petit père Lénine, affiné par la mort, calamistré ce sérénité, des mains de cire, au long d'un corps menu. — Momie parfaite, un soldat au pied, un soldat à

la tête, sous cet artistique couvercle de verre, cerné nuit et

jour par cette foule de vitrine de grand magasin, Vladimir Illiitch, est-ce toi ? Je pense à ton petit Ut de fer dans la hame chambre de Smolny. « Hum, hum », dirais-tu, les pouces aux entour- nures de ton gilet. Comme tu es faux, là, toi qui étais si vrai. Comme tu es absent et présent à Leningrad et partout où la Révolution s'avance

*

*

*

Au détour d'une rue étroite, près d'un très vieux passage voûté qui donne non loin de la place Rouge, une petite église. J'y demeurai près d'une heure debout. Une famille de fidèles entourait les trois popes — un jeune et deux vieux, longs cheveux, longues barbes — lesquels faisaient leur petite affaire, très intimement. Ce cercle était éclairé par la lumière jaune des cierges qui laissait des coins dans la pénombre. C'était bien plus émouvant, cette intimité et cette

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 6 sur 20

CONTRE ?

283

familiarité du culte orthodoxe, que la pompe catholique. Il y a une continuelle collaboration entre prêtre et fidèles, qui rend aux rites de la messe un sens très vivant. Tout le monde chante, (ah ! ces voix russes !), les popes répondent. De temps à autre, un homme, une femme entrait, s'age- nouillait devant une icône, touchant plusieurs fois la dalle de son front, priait, se signait, puis ressortait. La plupart, des vieux, dont deux hommes très dignes, distingués, et une vieille dame. Mais aussi des jeunes, tous concentrés, fermés. Une impression d'exil, certains chantent comme on pleure. D'autres y apportent une application, un vrai talent. Là, au cœur de Moscou, ces gens se rassemblaient ainsi à la nuit tombante, chaque jour, pour chanter en famille, et prier Dieu. Ils venaient surtout, et manifestement, pour s'évader ; la misère ne les attendait-elle pas à la porte ? J'avais le cœur serré comme d'un sacrilège, moi, étranger. Qu'avais-je à faire, dans cette petite cuisine de Dieu ?

Vendredi 28 août. — Ce matin, le Kremlin. Disons-le tout de suite, Madame Tugendholdt, notre guide, qui, par ailleurs, s'avère très intelligente (élevée à Fénelon ; je lui demande si elle aime Paris ? — « Oh ! je pense bien, ce

». Cependant communiste

fervente : « Sur

millions de communistes (14 % de citadins). Être du parti

veut dire que l'on sacrifie toute sa vie, tous ses loisirs au communisme. On ne s'appartient plus. Moi, j'y entrerai quand ma fille sera élevée. Je ne puis pas encore ». Elle croit dur comme fer, il y a une joie en elle quand elle peut nous montrer une construction, une réalisation de la Révo- lution. On sent qu'elle a misé sur l'avenir, et qu'aspirée par cet avenir modèle elle marche indifférente aux rigueurs du présent. Paris, ce furent « ses plus belles années » mais demain les éclipse déjà : vous allez voir ce que vous allez voir. Et ils sont beaucoup comme cela. Plus on demande

aux hommes, plus ils vous

donnent. C'est la grande force

furent mes plus belles années

168 millions de Russes

il

n'y

a pas

trois

du communisme. On la néglige dans nos pays, où la civi- lisation s'ingénie à demander de moins en moins aux hom- mes. Et si l'on m'oppose que c'est une infime minorité, je

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 7 sur 20

284

répondrai : qu'il y ait seulement un être capable de tra- verser le feu pour ce qu'il croit, et la force de tout le pays en est accrue. Il peut passer là où personne ne passe). Madame Tugendholdt, donc, ne nous fit visiter qu'une partie infime de ce chaos d'édifices historiques. Le Palais des Armes : étoffes grossières et somptueuses, armures, armes, trônes, carrosses, beaucoup d'histoire et beaucoup de poussière. Les robes sont faites comme des rideaux. Je m'évertue à réaliser les corps que revêtaient ces costumes. Je pense à un vieux veston, une vieille robe d'aujourd'hui. Comme c'est dégoûtamment nous. Est-ce qu'une fois ces brocarts furent « eux » ? J'ai l'impression qu'ils devaient rester indépendants de leur individualité comme, du prêtre, la chasuble.

CONFRONTATIONS

Nous sortîmes du Kremlin un peu déçus par cette trop brève visite. Une colonne de soldats rouges passait. Des femmes-soldats, habillées comme les hommes. Pas bien stricts d'uniforme, mais l'allure plus meublée que le reste de la population, quelque chose d'impénétrable, toujours — l'expression assurée de savoir ce que nous ne savons pas. Il y a une force, sans aucun doute, dans beaucoup des Russes qui sont nourris par le Parti — Pionniers, Jeunesses, Soldats, Interprètes, Ouvriers — mais on se prend à douter si la source en est la vanité que donne l'ignorance du reste du monde, ou bien la conscience d'être les instruments, vraiment, du destin.

*

*

*

Des quartiers entiers se construisent à Moscou : vastes cités ouvrières où les Soviets réalisent en petit ce qu'ils veulent faire en grand. Passionnant champ d'expérience, et combien vivant : rien n'est ménagé pour conduire les habi- tants de ces cités vers une mentalité collective et commu- niste; mais chacun des groupes de maisons est dirigé par

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 8 sur 20

CONTRE ?

285

un Soviet particulier, formé par ses locataires. D'où une infinité de pas en avant et en arrière, tout un travail con-

tinuel, une lutte sourde entre l'habitude et l'innovation, l'instinct et la théorie, qui font de chacune de ces réalisa- tions architecturales et sociales, malgré la propagande d'En Haut, un tout bien particulier, indépendant et très inégal. Les grandes lignes que j'en pourrais donner sont donc fausses. Dans les quelques maisons que j'ai visitées en Russie, j'ai senti ce côté vivant dont je parle, mais je n'ai vu que ce qu'on m'a montré, c'est-à-dire ce qu'on voulait

qui soit. Le « document » par

Mais il exerce toujours le même attrait sur les hommes, qui se jettent dessus pour avoir l'air de savoir quelque chose que les autres ne savent pas. Les principes sont connus : le logement doit être une chose vide, qui, en dehors du repos hygiénique, jette l'homme à la porte. Donc, suppression de tout ce qui peut l'y retenir : irrégularité des pièces, disposition ou décoration particulière à chacun, cuisine, voire toilette ou w.-c. indi- viduels, jardin où naît le sentiment de la propriété, é;o- nomie générale du ménage. Création de tout ce qui peut le retenir hors de chez lui, parmi les autres : nombreuses et vastes salles de repos, de lecture, d'études, de conférences, de cinéma, de jeux, de gymnastique, salies à manger collectives, cuisines collec- tives, toilettes et w.-c. collectifs, jardins collectifs, organi- sation du Soviet élu par les habitants, qui permet l'achat de toutes denrées à des prix de gros très avantageux. Pour les enfants : garderies, crèches ; jardins d'enfants qui déli- vrent complètement les parents du souci de les élever et leur accorde des conditions d'hygiène et de développement qu'ils ne pourraient évidemment jamais trouver chez eux. Voici donc la femme libérée de tout souci de ménage, cuisine, progéniture. Nourrie deux mois avant et deux mois après l'accouchement, la collectivité l'entourant de tous les conseils, secours, soins gratuits, dont elle a besoin, elle n'a plus rien à craindre de la vie. Voici donc l'homme, également libéré de tout souci pour les siens, pour lui-même, pour l'avenir. Malade, il est

lui-même est toujours idiot.

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 9 sur 20

286

CONFRONTATIONS

soigné et payé comme s'il travaillait. Dégoûté de sa femme il n'a qu'à divorcer, changer de gîte, et n'a que l'ennui de se voir retenir le quart de son salaire pour ses enfants. Voici donc le couple libre. Que faire chez eux ? Plus d'enfants, plus de repas, plus d'emmerdements à partager. Que faire Sortir. Aller se distraire, s'instruire, manger, vivre en commun. Et là, dans chaque salle, comme dans la crèche des tout petits, la Propagande embusquée attend : Lénine, Staline, l'armée rouge, la révolution, les masques à gaz. Prolétaires du monde entier, nos frères, sus aux capitalistes qui exploi- tent la classe ouvrière, sus aux prêtres qui exploitent sa crédulité pour avoir son argent, sus à tous les esclavages :

eux sont libres ! Ils sont tellement libres qu'on ne leur laisse pas une seconde de répit. Cinéma, meetings, réunions du soviet de la maison, de la rue, du quartier, de la ville, du pays, de l'usine, de la fabrique. Conférences, entraînement militaire, cours du soir, corvées de voierie, corvées de ménage, corvées de tout ce que vous voudrez — volontaires, s'entend, mais c'est pour la liberté du monde — sports, théâtre, séances culturelles, jeux culturels, jardins d'attractions culturels, clubs, clubs, clubs, clubs. Ça, ce sont les Principes. Nous verrons tout à l'heure la Réalité. Mais il faut reconnaître qu'elle s'en rapproche à grands pas. Une minorité ? Entendu, mais le jour où la minorité sera entièrement régie par ces sacrés principes, la majorité suivra automatiquement. Et la majorité, c'est le monde. Alors ? Avant de passer aux réalités de Moscou 1931, il faudrait tâcher d'y voir un peu clair.

?

Pour nous, Français

parfaitement

absurde.

1932, je confesse que tout cela est

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 10 sur 20

CONTRE ?

287

Mais n'est-il pas plus absurde encore de refuser de pren- dre conscience de la non-viabilité d'une civilisation qui, par l'abandon successif de toute hiérarchie, a détruit l'« être » au profit de l'« avoir ». De quoi serions-nous capables, aujourd'hui, sinon de reculer les échéances ? Dissimuler que l'échéance est tragique, qu'elle ruinera tout ce que nous aimons — ou ce que nous croyons aimer par éducation et par habitude — que la payer sera souscrire à l'établissement d'une forme de vie pour laquelle nous ne

« chères » valeurs n'auront plus

cours, ce serait idiot. Mais chercher à voir le plus clair possible pour tirer de cette échéance même le maximum de profit, payer, oui, mais en nous enrichissant d'une expérience nouvelle, en élevant notre intelligence au-dessus de notre état, avec la volonté d'en faire profiter la jeune humanité, de l'aider même à ouvrir les yeux sur elle-même et à se servir de tout ce que lui lègue notre vieille civilisation, là, je crois, est la voie où il faut résolument s'engager. Une parenthèse : je me refuse à discuter avec la foule de ceux qui nient la catastrophe inévitable, qui veulent me persuader qu'ils croient sincèrement que tout peut s'ar- ranger : S. D. N., coopération des appétits internationaux, équilibre d'alliances, ligues pour la paix armée, trusts, groupements, ententes, franc-maçonnerie capitaliste ou socialiste, autant de mots vides de sens ou qui n'en ont qu'un, un énorme qui grandit, qui s'enfle tous les jours comme une musique couvrant tous les bruits de la terre : la Peur. La peur des juifs qui tiennent toutes les vieilles ficelles, la peur des chrétiens qui dansent au bout, et s'évertuent, et font des discours, la peur de toute une civilisation qui est vidée de sang et de moelle au point de se refuser à la Réalité de la vie, même au diagnostic de son état. Tous les remèdes capitalistes ne sont-ils pas de l'aspirine ? Méditons donc les Principes. Tout le problème n'est-il pas au fond contenu dans une nouvelle notion de la liberté ? D'abord, nous sommes en pleine transition. La machine,

sommes pas faits, où nos

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 11 sur 20

CONFRONTATIONS

aux mains des capitalistes de chaque peuple, ne peut mener, par les voies de la surproduction et de la concurrence, qu'à l'esclavage absolu, et aux luttes les plus insensées. Le jour où elle ne servira plus des intérêts particuliers, toutes les forces et les richesses qui étaient consacrées à son sur-déve- loppement quantitatif le seront, automatiquement, à son perfectionnement qualitatif. On peut donc estimer que le moment n'est pas loin où la machine fonctionnera toute seule. Ce moment sera celui de la libération complète de l'homme. Qu'en fera-t-il ? Le survivant de notre civilisation ne peut qu'en mourir. Vous le voyez dans son appartement, son « intérieur » comme ils disent, livré à ce loisir constant, c'est-à-dire à lui-même, s'intoxiquant par sa propre présence, ses petites pensées personnelles, ses petits goûts personnels, prison- nier du cercle mental dont il est le centre, étouffant, puant tout à l'entour et empoisonnant ses proches ? Ah ! toutes

ces petites vies intérieures ! Honte, honte et barbarie

288

L'autre, l'homme aujourd'hui primitif, livré depuis des générations à cette vie collective, sans cesse absent de lui- même, obligatoirement présent dans l'objet de son travail, lui pour qui le logement sera une valise, une tente imper- sonnelle que n'encrassent pas les habitudes, les sueurs, les goûts et les dégoûts d'ancêtres occupés d'eux-mêmes, lui qui sera tellement dépouillé de petites initiatives person- nelles, de petites préférences que le mot « moi » n'aura plus de sens dans son langage, lui qui sera si seul, n'ayant plus rien où se raccrocher, qu'il aura dû se coucher sur la terre pour ne pas avoir le vertige, et qu'un beau jour il

l'aura sentie respirer à travers lui, et les autres avec lui, lui qui aura perçu les autres en lui et aura réintégré le grand corps du monde, mais avec une conscience qu'il n'avait

pour lui, le loisir sera comblé naturel-

point auparavant

lement par la vie dont il fait partie. Qui me disait que la Machine et toute notre civilisation contaminerait et tuerait les primitifs à qui nous les léguions ? La Machine ne peut qu'asservir nos personnalités en accroissant nos séparations et nos vitesses mentales. Elle ne

CONTRE ?

289

peut que servir la Machine de l'Univers, et ceux qui en sont les rouages. Et d'ailleurs, voici ma foi : que notre intelligence nous permette de nous éveiller à la réalité de notre époque, et — nous oubliant nous-mêmes autant que cela nous est permis, — que nous nous mettions, avec toutes les armes et toutes les lumières dont nous disposons, nous, civilisés, au service des primitifs. Je suis certain qu'il nous appartient de créer leurs premiers cadres spirituels et économiques ; les premiers dosages et modes de propagande qui canalise- ront leur énorme matière. Mais cela, nous ne pourrons le faire que si nous nous séparons à temps de toutes nos illu- sions volontaires, à commencer par celle du bonheur, tel que nous avons l'habitude de le concevoir. Sinon nous serons brisés, roulés, anéantis par notre propre résistance. Et la nuit descendra sur le monde pour de longs siècles. N'est-ce pas une nouvelle notion de liberté que cette liberté qui naîtra de la délivrance pour l'homme de tout choix, de tout souci, de tous droits personnels ? Donc de toutes séparations. Liberté la plus grande puisqu'elle nous identifie d'un coup à la totalité de la création. Liberté qui enlève à nos devoirs leurs figures rébarbatives, puisqu'ils deviennent des fonc- tions. Liberté qui nous comble par l'univers fini où nous entrons avec elle au lieu de nous décevoir par l'infini sans cesse reculé où nous conduisent nos actuelles libertés. Liberté enfin qui donnera à l'Humanité un tel élan qu'elle lui fera brûler les étapes, et que ce seront peut-être les petits enfants des primitifs d'aujourd'hui qui parleront de nous en disant :

Ces pauvres vieux barbares

*

Voilà pour les principes. Et maintenant l'U. R. S. S. ? Quand je dis qu'on s'approche à grands pas des principes,

290

on en est encore bien loin. Mais n'est-on pas aussi très loin du passé, celui qui est notre présent ? Je dois à la vérité de dire que dans cette cité ouvrière il y avait des crèches, des garderies pleines d'enfants en pleine lumière dans des salles propres, que les gosses avaient l'air heureux et bien soignés, que la cuisine et la salle à manger communes fonctionnaient — dans quelle proportion, je ne sais que ce qu'on m'a dit, donc rien, — que les locataires aperçus (surtout ceux qu'on nous présentait) faisaient excel- lente impression comme les statistiques, que les avantages de l'organisation collective (achats, cuisine, lavage, etc. ) semblent remporter du succès (car ce n'est pas obligatoire et une partie des ménages préfère cuire chez soi, acheter pour soi ; il y a même, dans la cité, des maisons dotées de chambres avec ou sans réchauds à gaz, de cuisine commune à l'étage, mais où chaque femme va faire son rata, alors que la cuisine de la maison est faite par une ou des ouvrières payées par l'ensemble des locataires, comme le gérant est élu et payé par eux.) Expériences donc. Tout cela sent bien l'expérience. Qu'il y ait 10, 20, 30, 100 ou 1000 maisons comme ça, je crois ce qu'on veut, mais je n'oublie jamais qu'il y a 167 millions de Russes derrière. Ce qu'il y a d'admirable chez ces types, c'est que, malgré leur volonté de propagande, ils battent leur coulpe devant vous, ils s'avouent et ils avouent leurs erreurs, ils se critiquent avec une vigueur qui en dit long sur la vitalité de leur minorité. Si la Censure existe pour tout ce qui vient de l'étranger — et c'est obligatoire pour un pays en état de guerre, ne l'ou- blions pas, avec le monde entier — entre eux elle existe moins que dans nos pays. Qu est-ce qu'ils peuvent s'envoyer comme vérités — à leur Gouvernement comme à eux- mêmes — des journaux d'usines, de corporations, aux lzwestia, par la voie de la presse, des conférences ou du cinéma .' J'ai dit expérience. Oui. Il est impossible de se rendre compte de leur degré de réussite. D'autant plus que si les installations réalisées pour la jeunesse rouge servent mani- festement, dans cette cité ouvrière ainsi que dans beaucoup

CONFRONTATIONS

CONTRE ?

291

de lieux similaires, les salles de repos, de conférences, d'étude, à but culturel, destinées aux adultes des deux sexes, semblent bien rarement occupées : on avait même égaré les clefs de certaine d'entre elles D'ailleurs il y a comme ça, en Russie, un cubage impres- sionnant d'édifices modernes à destinations sociales ou cultu- relles qui sont vides. Comme l'hôpital pour étrangers de Leningrad, comme beaucoup d'autres. 10 Russes se groupent, et, après quelques années de discussions, montent quelque chose. C'est toujours prévu pour 1.000.000 de Russes. Ils ont raison : c'est un grand peu- ple. Mais, en attendant que les 999.990 autres arrivent, ça fait un effet curieux. Surtout quand on touche les murs et qu'on voit que ça ne tiendra pas dix ans

Heureusement, je sens que la jeunesse aura davantage le sens des réalités. Elle aura aussi une meilleure technique. Que cette jeunesse ait le temps de monter et nous, de nous

éveiller, et alors, oui ! on verra ce qu'on

verra

*

Un Club communiste des Pionniers :

Celui-là est dans une vieille maison, dans un quartier assez éloigné. D'abord le bureau : une atmosphère de bureau de recrutement. Technique militaire en plus. Armes, masques à gaz, plans, coupes, instructions. Des réductions d'avions. Des schémas, des affiches de propagande ; salles de réunion sans chiqué décoratif : mitrailleuses ou avions, illustrations pour apprendre ceci ou cela. On nous lit le serment du pionnier, celui du soldat, presque semblables.

C'est très boy-scout. Pas de promesse avilissante. On s'en-

a

gage à fond pour rien, pour l'honneur. Mais oui

des bobards internationaux. Ceux-là prennent un sens en raison de la situation russe. Il s'agit de souffrir en ordre au lieu de s'épuiser individuellement. Le résultat ? Une belle santé.

Car quoi qu'en pensent nos hygiénistes bourgeois, le meilleur remède à toute maladie, c'est la faim — on appelle

!

! Il

y

292

CONFRONTATIONS

ça la diète — et si l'individu est, par-dessus le marché, enrôlé dans une action qui lui impose effort et sacrifice, alors il est invulnérable. Pionniers communistes, je vous aime, parce que, partout où je vous ai rencontrés, frôlés, écoutés, j'ai senti une belle santé en vous, une bonne joie et une lourdeur dans l'atten- tion qui mènent sûrement quelque part. Non Messieurs, tout n'est pas de commande, la peur du Guépéou n'explique pas tout. Il n'y a pas plus authentique que ces petits gars, que ces filles. J'ai regardé leurs genoux, leurs mains, leurs joues, tout cela pétait de vérité ; le drapeau rouge entre leurs mains n'est plus un emblème hystérique pour les jours à bombes, institué dans nos pays pour faire apprécier à nos bourgeois la poule au pot et le sergent de ville, c'est la cou- leur de leur sang. Qu'il y ait beaucoup de pionniers en Russie, et de jeunesses, et il n'y a rien qui soit impossible. Expli- quez ça comme vous voudrez, mais là est l'espoir du monde. C'est précis comme une machine américaine dernier modèle et ça a la chaude vitalité de l'animal. Pionniers, devant votre application, désintéressée parce qu'elle est naturelle, et lourde de sève, je pense à la redingote vide de nos hommes d'État, à l'ingénieur à binocles de nos grandes Écoles, dont les dictionnaires ont enfoncé la poitrine, blanchi la peau Vive la jeunesse rouge !

*

*

Salle de club. Sur la petite estrade sans décor, sans rampe ni projecteurs, joue une troupe de passage : d'anciens ouvriers qui ont acquis le droit de se consacrer à l'art théâ- tral et d'en vivre. Comme il n'y a ni rideau ni coulisse, on installe la mise en scène devant vous. Elle se compose d'une ou deux chaises, d'une table. Trois chaises mises côte à côte, recouvertes d'un bout d'étoffe, figurent un divan. Par terre, trois bouteilles en carton montrent que l'on a affaire à un ivrogne. C'est une série de petits sketches enfantins, comme on en fait entre camarades les jours de pluie. Un ouvrier reste chez lui à boire au lieu de travailler. Sa fiancée arrive au moment où il voit dans le journal que,

CONTRE ?

293

par une erreur de mise en page, il figure parmi les ouvriers cités à l'honneur de l'usine et proposé pour un grade — je ne sais plus lequel — dans la hiérarchie communiste. La fiancée qui est la vertu incarnée et se refusait au mariage à cause de sa paresse tombe dans ses bras à la manière com- muniste, c'est à dire lui donne un vigoureux shake-hand. Un camarade vient, l'erreur se découvre, le coupable avoue, la fiancée pardonne. Tout ça est joué avec animation et gaîté. D'art, point. C'est du théâtre comme une charade. Une charade jouée par de grands enfants. Une bonne partie du public a de quatorze à vingt ans. Ils s'amusent franche- ment. Ça se termine par une apothéose de chants et de danses — tout ça sans costumes ni décors naturellement. Quelques fichus rouges, une veste de soldat, deux sous de maquillage. Mais quel entrain ! Dès qu'il s'agit de chanter ou de danser, le Russe est dans son élément — comme le nègre. Technique instinctive qui vous ravit, parce qu'elle jaillit, parfaite, d'un sens du rythme que nous avons perdu. Tout ce qui est propagande dans ces sketches est primaire, puéril et appris par cœur. Tout ce qui est mouvement, rythme, chant, est épatant.

*

Samedi 29 août. — Vox (sorte d'agence de liaison intel- lectuelle avec l'étranger). Bref passage. Amabilité dans le désordre et l'incohérence. L'impression d'une médiocre activité intellectuelle sous une façade dogmatique. Ou plus exactement l'impression qu'à côté doit avoir lieu une dis- cussion sans fin où les êtres laissent le principal d'eux-mêmes arrivés dans le vestibule-salon où l'on attend, et que hantent des ratés genre Rotonde promus au rang de responsables. On cherche, malgré soi et malgré les cartes économico- sociales triomphantes accrochées au mur, le sempiternel café-crème. Je demande vainement à voir un poète russe. On finit par me promettre un M. R

*

*

*

294

CONFRONTATIONS

Le Palais du Gouvernement. Enorme chantier. C'est vraiment un bloc impressionnant par son importance. Mais comme technique et comme conception, ça ne casse rien :

une ruche colossale d'H. B. M . aux portes de Paris. Et quand il y a une intention, comme dans le Cinéma par exem- ple, c'est boiteux, franchement raté. Le moderne, chez eux, fait primaire, parce qu'il ne correspond à aucune nécessité intime. On le sent théorique, étranger au pays et à la race. L'élément faux au point de vue masse et proportion est une qualité au théâtre où le vrai ne s'obtient que par le mensonge et la surprise. Mais pas dans la vie. La moindre ligne doit être le résultat d'une méditation, qui n'est elle-même que l'aboutissant d'adaptations successives de la sensibilité humaine à la réalité naturelle. Si l'homme veut procéder suivant son rythme propre, par improvisation spontanée, — primitif, il réussit dans tout ce qui est mouvement, cou- leurs, rythme, mieux que les races évoluées. Mais il rate tout ce qui est statique et durable.

L'exposition d'architecture que nous visitâmes ensuite fut également révélatrice : le côté vulgarisation des matières premières et exemples techniques de construction m'a paru tout à fait remarquable. Celui du concours pour l'édifica- tion du Palais des Soviets (qui doit s'élever sur la Moskowa à la place d'une grosse église blanche, face au palais des membres du Gouvernement) nettement mauvais pour les raisons citées plus haut : ou bien les projets étaient inspirés de l'architecture du passé et alors ils étaient dénués de l'es- prit qui l'avait jadis motivée ; ou bien ils visaient à « faire nouveau », vieille erreur qui consiste à ne pas faire comme les autres qui sont morts, au lieu de rechercher l'expression exacte et donc harmonieuse de ceux qui sont vivants. Et puis la plupart de leurs maquettes procédaient plus de l'imagination que de la sensibilité. Leurs audaces pouvaient être grandes puisqu'ils les construisaient dans les nuages. Leur pensée et leur corps n'y étaient point engagés. Non

paysages « en chair et en os » où l'architecte

plus que les

découpe froidement un carré d'espace pour abriter ses semblables.

*

*

*

CONTRE ?

295

Donskoï. Avec Novodiewitchi, c'est un des coins du mon- de où la vie s'arrête parce qu'elle est comblée. O véné- rables monastères ! Comme vos murs — ceux de Donskoï sont de 1592 — votre esprit résiste au Temps. Puissent un jour les hommes, tous les hommes, être aussi présents dans leur tâche, aussi absents d'eux-mêmes, — aussi détachés de tout ce qui n'est pas rigoureusement la ligne de leur vie et aussi attachés à sa réalisation moléculaire que ceux qui vécurent dans votre ombre définitive. L'homme qui travaille et qui se donne tout entier à ce travail n'est plus en lui-même, il est dans le travail qu'il accomplit. Il est donc absent de lui-même et présent dans l'objet de son attention. Alors il se fiche la paix et Dieu pourra être en lui. Autrement dit, pendant qu'il est occupé par sa propre action, son être est libéré de toutes ses con- traintes personnelles, les séparations tombent, le Tout peut circuler librement en lui. Et seul cet homme-là peut être bon pour ses semblables.

attend, l'homme

qui demeure présent en lui-même ne peut qu'être mauvais. Il s'oppose à l'accomplissement de son individualité en la tenant prisonnière de ses propres limites. Il augmente sa résistance et celle de ses semblables aux courants de la vie. Se séparant de l'Universel dont il fait partie, il se condamne lui-même à la mort. Il s'asphyxie et asphyxie le monde. Là est une loi mystique infaillible. Et quand vous aurez remarqué que plus une Individualité est puissante, plus elle est apte à se donner à l'œuvre qu'elle entreprend, il vous sera peut-être plus aisé de concevoir que le sens collectif dans lequel s'engage l'univers aujourd'hui

ne s'oppose pas à l'affirmation de l'individu, bien au contraire, et que l'individualisme, au nom de quoi vous êtes tous prêts à

navet, con-

court exactement à la mort de l'Individu. La plus grande partie du temps et des forces de l'homme n'est-elle pas absorbée par les soucis et les regrets et d'in- finis calculs ? Il vit dans l'Avant et l'Après et remet le Présent à demain.

L'homme

qui « flotte », l'homme

qui

verser jusqu'à la dernière goutte de votre sang de

296

CONFRONTATIONS

Songez à ce qu'il pourra devenir, le jour où il sera affran- chi de tout souci et de tout choix, quelle armée récupérée au profit du Présent, quelle prodigieuse efficience accordée au genre humain tout entier. Quel allégement spirituel aussi le Travail pourra-t-il faire régner quand rien ne viendra distraire de son action.

(à suivre)

Jean

SYLVEIRE.

ESPRIT - Novembre 1932 - Page 20 sur 20