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ÉTUDES ROMANES DE BRNO

32, 2011, 2
£
2011
MASARYKOVA UNIVERZITA
© 2011 Masarykova univerzita
Citace: Études romanes de Brno 32, 2011, 2
ISSN 1803-7399
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
Dossier thématique
sous la direction de Christophe Cusimano

ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
avant-propos
La dichotomie actualisation/virtualisation traverse les sciences naturelles
comme les sciences humaines. En linguistique, les notions d’actuel et de virtuel
dont elle découle n’ont pas vraiment reçu de défnition, malgré une fréquence
d’emploi élevée. Toutefois, une tendance se dégage en sémantique, discipline
qui a le plus souvent abordé la question : il s’agit de penser le virtuel comme une
simple réserve de possibles et de voir l’actuel comme ce qui, parmi ces possibles,
se réalise.
En ce sens, on peut dire que les linguistes se font sans doute une conception
trop claire de la virtualisation, comme en attestent les virtuèmes de B. Pottier. Si
l’on prend aussi le cas de la Sémantique Interprétative de F. Rastier par exemple,
on voit bien que lui-même défnit cette dernière de manière en apparence trop
limpide : « neutralisation d’un sème, en contexte », tandis que l’actualisation se-
rait l’« opération interprétative permettant d’identifer ou de construire un sème
en contexte ». Plusieurs choses sont à retenir ici : la première est que c’est bien
le contexte qui détermine tout. Ensuite, il faut noter – et c’est sans doute le plus
intéressant – que selon l’auteur, la virtualisation agit sur le possible déjà existant,
comme le prouve le terme de neutralisation : en effet, on ne saurait neutraliser
du virtuel pur. H. Nølke (1989)
1
a fait remarquer avec beaucoup de fnesse l’une
des diffcultés majeures de cette dichotomie chez F. Rastier, remarque qui n’a
pourtant pas eu d’écho, ce qui est sans doute dû à l’engouement mérité provoqué
par les travaux de l’auteur :
Dans la phrase suivante : « Guillaume était la femme dans le ménage, l’être faible qui obéit,
qui subit les infuences de chair et d’esprit » (Zola: Madeleine Férat, p. 287), le sème afférent /
faiblesse/ est dit actualisé (dans ce contexte), parce que « la compétence interprétative reconnaît
sa pertinence » (p. 81), tandis que le sème inhérent /sexe féminin/ est dit virtualisé. Il est évident
qu’il n’est pas actualisé (personne ne comprend que Guillaume soit ici le nom d’une femme), or
il demeure, dit Rastier, dans la mémoire associative […]. Ne pourrait-on se contenter de parler,
si le besoin s’en faisait sentir, de l’actualisation et de la non-actualisation des sèmes ?
Comme le lecteur l’aura compris, H. Nølke nous amène à admettre une chose
essentielle à partir de cet exemple : la virtualisation de F. Rastier ne traite pas
vraiment du virtuel, qui est en fait simplement vu comme une mise en latence
1
Recension de Sémantique Interprétative de F. Rastier parue dans Revue Romane.
6 AVANT-PROPOS
de certains éléments de l’univers du possible déjà réalisé, mais, en fait, établit
plutôt une dichotomie actualisation/non-actualisation, ce qui est bien différent.
C’est d’ailleurs la conception que les linguistes se font en général du virtuel : du
potentiel déjà réalisé non-actualisé en contexte. P. Cadiot et Y.-M. Visetti, bien
qu’auteurs de la tripartition retentissante motif-profl-thème, ne font pas excep-
tion lorsqu’ils affrment (2001 : 21) :
Le lexique est comme un système complexe, qui fonctionne parce qu’il est susceptible d’établir
et d’enregistrer immédiatement dans ses formats propres des distinctions jusque là inédites – ce
qui implique par contrecoup d’atténuer, ou de virtualiser, d’autres distinctions qui ne se perdent
pas pour autant.
A notre connaissance, le seul linguiste qui ait réellement envisagé le problème
(ou plutôt qui en ait vu l’intérêt) est E. Coseriu (2001 : 246), en redéfnissant la
distinction norme/système :
La norme est un ensemble formalisé de réalisations traditionnelles ; elle comprend ce qui
« existe » déjà, ce qui se trouve réalisé dans la tradition linguistique ; le système, par contre, est
un ensemble de possibilités de réalisation ; il comprend aussi ce qui n’a pas été réalisé, mais qui
est virtuellement existant, ce qui est « possible ».
L’idée d’un virtuel plus complexe est donc en linguistique depuis 1964, date de
l’article « Vers l’étude des structures lexicales » (inclus dans l’ouvrage de 2001)
mais n’a pas fait d’émules. Ce volume est donc l’occasion de repenser de manière
théorique la question du virtuel, de l’actuel et du réalisé, en linguistique et en
littérature.
K. Wołowska se propose tout d’abord de revenir sur la notion de virtualisa-
tion en sémantique textuelle : pour ce faire, l’auteure rapproche cette notion des
notions couramment employées dans un sens proche et qui entrent en concur-
rence avec celle-ci. Ainsi, elle envisage tour à tour la non-actualisation, la délé-
tion et la suspension. J. Dupuis, dans une réfexion très théorique, essaie quant
à lui de repenser la sémantique dans le vaste ensemble des sciences du langage.
D’un point de vue épistémologique, il s’engage à montrer que le positivisme
qui les animent depuis leurs balbutiements originels a conditionné la vision du
virtuel en vigueur à l’heure actuelle dans cette discipline. Il tente alors de repo-
ser le problème justement en repensant la notion de virtuel. C. Cusimano essaie
pour sa part de montrer comment, à propos d’emplois synesthésiques de certains
adjectifs, l’étendue du possible déjà réalisé qu’il nomme l’actuel impose une
contrainte forte au virtuel qu’il perçoit comme le possible jamais réalisé. Dans
un raisonnement à cheval entre sémantique lexicale et syntaxe, C. Touratier s’at-
tache à dégager les acceptions polysémiques et les homonymes du verbe ‘fler’ et
rappelle alors comment le choix contextuel d’une acception donnée amène à se
projeter dans une série de virtualités. G. Civilleri convoque les sources théoriques
les plus récentes en morphologie pour montrer que la notion de racine morpho-
logique est aux prises avec deux conceptions, l’une actuelle et l’autre virtuelle.
Elle essaie alors d’appliquer les deux défnitions dans l’analyse de certains noms
7 AVANT-PROPOS
déverbaux du grec. Enfn, dans le seul article littéraire de ce dossier, P. Vurm
dresse un tableau complet de ce qu’il convient d’appeler la littérature virtuelle.
Dans cet article illustré, il insiste notamment sur les modifcations essentielles
que cette révolution fait peser tant sur l’auteur que sur le lecteur, et l’écriture de
manière plus générale.
Comme on le devine, les problèmes avancés dans ce volume n’y trouveront
pas leur épilogue. Mais celui-ci a le mérite de remettre au goût du jour une pro-
blématique enfouie sous des décennies d’emplois plus ou moins bien explicités.
Bibliographie indicative
CADIOT, Pierre; VISETTI, Yves-Marie. Pour une théorie des formes sémantiques : motifs, profls,
thèmes. Paris: P.U.F. 2001.
COSERIU, Eugenio. Sistema, norma y habla. In Teoría del lenguaje y lingüística general, cinco
estudios. Madrid: Gredos, 1973 [1952].
COSERIU, Eugenio. L’homme et son langage. Louvain, Paris: Peeters, 2001.
GUILLAUME, Gustave. Leçons de linguistique de Gustave Guillaume. Québec: Presses de l’Uni-
versité Laval & Lille: Presses Universitaires de Lille, 1987.
MAHMOUDIAN, Mortéza. Le contexte en sémantique. Louvain-la-Neuve: Peeters, 1997.
MARTIN, Robert. Pour une logique du sens. Paris: P.U.F., 1983.
PEIRCE, Charles Sanders. Ecrits sur le signe. Paris: Seuil, 1978.
POTTIER, Bernard. Linguistique générale, Théorie et description. Paris: Hachette, 1974.
RASTIER, François. Sémantique interprétative. Paris: P.U.F., éd. « Formes sémiotiques », 1987.
SAUSSURE, Ferdinand de. Cours de linguistique générale. Paris: Payot, 1916.
TOURATIER, Christian. La sémantique. Paris: Armand Colin, 2000.
8 AVANT-PROPOS
remerciements
Pour la préparation de ce dossier thématique, de nombreux collègues ont offert
leur indispensable collaboration. Nous réservons donc cette page à remercier, tant
pour leurs conseils avisés aux auteurs que pour leur amabilité :
• Jean-François Chassay (Université de Montréal)
• Petr Kyloušek (Université de Brno)
• Marco Mazzone (Université de Catane)
• Michael Metzeltin (Université de Vienne)
• Jaroslav Štichauer (Université de Prague)
• Grażyna Vetulani (Université de Poznan)
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
KATARZyNA WoŁoWsKA
La virtuaLisation contextueLLe De traits
sémantiques : non-actuaLisation, DéLétion
ou suspension ?
1. virtualité, virtuème et virtualisation
La virtualité de traits sémantiques, considérée tantôt comme un critère typo-
logique (sèmes dénotatifs vs virtuels, cf. Pottier 1974), tantôt comme une sorte
d’effet discursif (résultat d’une neutralisation de sèmes en contexte, cf. p. ex.
Eco 1985, Rastier 1987), ne suscite pas de doutes quant à sa pertinence dans
l’analyse sémantique, même si sa description n’est ni univoque ni, à plus forte
raison, exhaustive. Ce que nous entendons examiner dans le cadre du présent
article, situé dans la perspective interprétative de l’analyse du sens, c’est cette
seconde acception du v i r t u e l , liée à l’opération de v i r t u a l i s a t i o n
contextuelle, et notamment la manière dont un trait sémantique se virtualise dans
certains contextes spécifques.
Dans sa conception de la structure du sémème, i.e. du faisceau sémique tel
qu’il s’actualise en discours, Pottier (1974 : 29–30) a introduit une classe séman-
tique singulière, appelée virtuème. Cette catégorie de traits sémantiques virtuels
complète la distinction antérieure (cf. Pottier 1964
1
) entre le sémantème, classe
de sèmes spécifques (distinctifs dans le cadre d’un ensemble lexical donné), et
le classème incluant les traits génériques (communs à tous les éléments de l’en-
semble). si le sémantème et le classème représentent la structure du sémème du
côté de sèmes d é n o t a t i f s , défnitoires, codifés dans le lexique, il en va
tout autrement des traits virtuels qui, selon la terminologie de Pottier, corres-
pondent à la dimension c o n n o t a t i v e de la langue, englobant aussi bien les
associations habituelles, stables, devenues en quelque sorte systémiques (comme
/italianité/ pour le sémème ‘pizza’) que les connotations purement discursives,
1
Cf. aussi Greimas (1966) qui, dans sa description de la structure du sémème, propose de dis-
tinguer entre le noyau sémique (traits sémantiques stables, défnitoires) et le classème (sèmes
« contextuels », responsables de l’établissement d’une isotopie discursive).
10 KATARZyNA WoŁoWsKA
qui correspondent à l’actualisation de traits sémantiques dans un contexte parti-
culier.
Dans la théorie de Rastier, développant d’une manière créative les acquis de
Pottier, la distinction connotatif / dénotatif se trouve dépassée (cf. 1987 : 42).
Grâce à l’élaboration d’une nouvelle conception du sémème et de ses unités
constitutives, outre l’opposition fonctionnelle générique / spécifque, Rastier
introduit la distinction inhérent / afférent pour désigner les sèmes relativement
stables (défnitoires) et ceux qui relèvent de normes socialement attestées ou qui
apparaissent uniquement en contexte. or, les sèmes afférents ne correspondent
pas forcément aux traits traditionnellement considérés comme connotatifs, étant
donné que ces derniers font parfois partie de la signifcation stable de lexèmes,
même s’ils ne présentent pas un caractère défnitoire. Quant à la notion de v i r -
t u e l , Rastier l’emploie pour désigner « tous les composants non distinctifs,
qu’ils soient obligatoires ou non » (ibid. : 44) ; ainsi, « une partie des traits dits
connotatifs sont bien des composants virtuels (ce qui n’entraîne d’ailleurs pas que
tous les composants virtuels puissent être dits connotatifs)» (ibid. : 42). Rastier
souligne ainsi que, malgré les apparences, il n’y a pas d’équivalence entre les
acceptions des termes d’ a f f é r e n t , de c o n n o t a t i f et de v i r t u e l :
« Nous préférons ne pas lier la notion de virtualité à un type de traits. Elle peut
susciter quelque confusion, car tous les types de traits sont susceptibles d’être
actualisés ou virtualisés » (ibid. : 44).
Là, nous arrivons à la notion de v i r t u a l i s a t i o n qui se défnit de la
manière la plus générale comme « neutralisation d’un sème, en contexte » (ibid. :
276). Il s’agit d’une opération interprétative qui consiste à faire disparaître, sous
l’effet du contexte, certains traits d’une confguration sémique et, ce qui est très
important du point de vue terminologique, elle peut impliquer aussi bien les
sèmes inhérents que les traits afférents. Cependant, même si tous les types de
sèmes peuvent être soumis à cette opération interprétative, « le critère contextuel
l’emporte sur celui qui relève du système fonctionnel de la langue » (ibid. : 82),
conformément à quoi même un trait afférent socialement normé (p. ex. /faible/
pour le sémème ‘femme’) peut être virtualisé dans un contexte approprié (p. ex.
une forte femme).
or, ce modèle très séduisant, susceptible d’expliquer en termes relativement
simples et clairs le mécanisme sémantique des phénomènes discursifs les plus di-
vers, peut s’avérer quelque peu dangereux en ce qui concerne la défnition du sta-
tut des sèmes. Comme l’affrme Cusimano, « l’inconvénient d’une telle concep-
tion est qu’elle fait potentiellement de tous les sèmes des virtuèmes, toujours pré-
sents en latence » (2009 : 41). Comme le trait virtuel, étant donné son instabilité
défnitoire
2
, ne saurait être pourvu de capacité distinctive, Touratier (2000) va
2
Le comportement discursif de traits virtuels fait penser, toutes proportions gardées, à celui
du e muet en phonologie : le fonctionnement très spécifque de cette voyelle admet sa « vir-
tualisation » régulière dans la prononciation. Pourtant, la présence latente du e muet suppose
la possibilité incontestable de son rétablissement dans n’importe quel contexte, ce qui sans
doute n’est pas vrai dans le cas de traits sémantiques.
11 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
jusqu’à douter qu’un tel trait mérite de s’appeler sème. Pour sortir de cette im-
passe, Cusimano (cf. 2009 : 41–42, 48) propose de distinguer entre les s è m e s ,
éléments stables du contenu sémantique, non soumis à la virtualisation, et les
t r a i t s s é m i q u e s , susceptibles de subir une variation contextuelle
3
. Il
développe ensuite, dans le cadre de son intéressant travail sur la polysémie, la
conception du composant sémantique appelé trait sémique d’application ou TSA
(ibid. : 84–89) dont la particularité consiste en ce qu’il ne relève ni de la langue, ni
de la parole, mais de la « parole potentielle » (information sémantique préétablie
en vue de l’usage en contexte). Cette conception semble très puissante notam-
ment dans l’explication du phénomène de la pluralité sémantique, et, même si
nous ne la reprenons pas ici, elle nous semble digne d’être approfondie aussi dans
toute recherche portant sur des phénomènes sémantiques autres que la polysémie.
Quoi qu’il en soit, vu toutes les diffcultés qu’on rencontre à défnir la nature
du sème « virtuel », il est sûr que cette réalité sémantique présente un caractère
complexe, impossible à cerner avec une défnition simple, facile et commode. De
même, la défnition précise des opérations d’actualisation et de virtualisation de
sèmes devrait peut-être dépasser son cadre très général et englober une typologie
de leurs différentes manifestations, du moins en ce qui concerne la virtualisation
qui fait ici l’objet central de notre attention. En fait, ce n’est pas toujours de la
même manière qu’un sème « disparaît » et – ce que nous entendons démontrer
ici – ce n’est pas toujours qu’il disparaît totalement, même si l’interprétation,
qui respecte différentes prescriptions contextuelles, tend à l’éliminer. on pourrait
dire, en suggérant une dissimilation sémantique originale, qu’il y a virtualisation
et virtualisation.
2. sémème-type et sémème -occurrence
Pour décrire le phénomène de la virtualisation, il est avantageux de distinguer
entre le s é m è m e - t y p e , groupement relativement stable de sèmes, attesté
dans la plupart des contextes, et le s é m è m e - o c c u r r e n c e , actualisé
en contexte, étant donné qu’« un morphème ne véhicule pas le même contenu en
tout contexte, ni à l’inverse, un contenu différent dans chaque contexte » (Rastier
1987 : 71). La fonction discursive des opérations interprétatives d’actualisation
et de virtualisation peut se traduire ainsi en termes de modifcations apportées au
sémème-occurrence par rapport au sémème-type.
Entre la représentation du sémème-type (en langue) et celle du sémème-occurrence (en contexte)
interviennent trois types de transformations :
(i) La conservation : le sémème est identique à lui-même en langue et en contexte.
3
Pour éviter toute complication terminologique qui ne nous semble pas utile dans le cas du
sujet que nous traitons ici, nous garderons l’emploi des termes trait sémique et trait séman-
tique comme synonymes de sème.
12 KATARZyNA WoŁoWsKA
(ii) La délétion : un trait inhérent en langue est virtualisé en contexte sous l’effet de normes
sociales ou idiolectales.
(iii) L’insertion : un trait afférent est actualisé en contexte sous l’effet des mêmes normes. Bien
entendu, l’insertion et la délétion peuvent être combinées (ibid. : 83).
Il est clair que seuls les points (ii) et (iii) correspondent aux opérations dynami-
ques du processus interprétatif (actualisation et virtualisation de traits) permettant
de procéder à une transformation de confgurations sémiques, qu’il s’agisse d’une
transformation du sémème-type en sémème-occurrence ou du cas inverse. Ce qui
nous paraît essentiel, c’est la possibilité d’une combinaison des deux opérations
discursives signalée dans le point (iii), vu qu’elle suscite un doute qu’il serait
peut-être constructif de lever. Quelles sont en fait les relations réciproques entre
les deux opérations interprétatives ? si elles peuvent intervenir dans la confgura-
tion d’un même sémème, peuvent-elles aussi concerner les mêmes sèmes ? Plus
précisément, un sème peut-il être actualisé et virtualisé dans un même contexte ?
Ces questions, bien qu’elles puissent paraître quelque peu oiseuses, nous sem-
blent susceptibles de constituer un point de départ pertinent pour une réfexion
plus approfondie sur la nature de l’opération interprétative appelée virtualisa-
tion. Bien entendu, vu la portée et la complexité d’une telle réfexion, celle-ci
ne saurait être développée dans le cadre du présent article ; aussi allons-nous
signaler seulement de manière succincte et peut-être insuffsamment ordonnée,
quelques points qui nous semblent particulièrement intéressants. Les analyses
que nous proposons dans la dernière partie de notre texte ont pour but d’illustrer
le phénomène, lié au concept de virtualisation sémantique, que nous considérons
comme le plus frappant, à savoir la s u s p e n s i o n s é m i q u e .
3. non-actualisation, délétion et suspension
Qu’est-ce que « virtualiser » veut-il donc dire au juste ? Comment défnir le
concept de virtualisation (et de virtualité comme nature de sèmes virtuels) d’une
manière suffsamment précise ? En vue d’une systématisation passablement ho-
mogène, essayons de passer en revue et d’analyser un peu plus en détails quelques
termes utilisés en relation avec cette notion par Rastier :
non-actualisation « le contexte peut aussi déterminer la non-actualisation d’un trait »
(1987 : 81).
neutralisation « virtualisation : neutralisation d’un sème, en contexte » (ibid. : 276).
annulation « quel est alors le statut de /sexe féminin/ ? Plutôt que neutralisé
ou annulé, nous dirons qu’il est virtualisé. Il demeure dans ce que
saussure appelait la mémoire associative » (ibid. : 81).
délétion « La délétion : un trait inhérent en langue est virtualisé en contexte
sous l’effet de normes sociales ou idiolectales » (ibid. : 83).
13 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
Déjà au premier coup d’œil, certaines différences se proflent, différences qui
peuvent se révéler fondamentales. En fait, si les termes annulation et délétion
veulent dire à peu près la même chose, les lexèmes délétion, non-actualisation et
neutralisation présentent chacun de notables nuances de signifcation. Certes, si
l’on considère ces appellations d’une manière vague, on peut les assimiler assez
facilement et traiter comme synonymes de virtualisation. Cependant, si l’on les
soumet à une analyse plus approfondie, on en vient à distinguer entre trois phé-
nomènes sémantiques qui non seulement correspondent potentiellement aux trois
termes (ou groupes de termes), mais qui semblent aussi fonctionner dans la pra-
tique du discours.
Arrêtons-nous ainsi un court instant sur les défnitions lexicographiques
(source : Le Grand Robert) des termes susceptibles d’entrer en ligne de compte
dans l’explication de la notion de virtualisation :
annulation : (cour.) action d’annuler, de supprimer en rendant nul.
délétion : (biol.) double rupture d’un chromosome avec perte d’un élément, consti-
tuant une cause de mutation ; perte (de cet élément).
neutralisation : fait de neutraliser : 1. (cour.) empêcher d’agir, par une action contraire qui
tend à annuler les efforts ou les effets ; rendre inoffensif. 2. (cour. en par-
lant d’une couleur) annuler, amortir l’effet de (une autre couleur). 3. (ling.)
provoquer la disparition de (une opposition entre deux phonèmes).
non-actualisation : négation + actualisation : 1. (philos.) passage de la puissance à l’acte, pas-
sage de l’état virtuel à l’état réel. 2. ling. (angl. actualization, de actual
« réel ») opération propre au discours, par laquelle une unité de la langue
(code) est insérée dans un discours (message) particulier.
si l’on transpose les éléments pertinents de ces défnitions sur le terrain sé-
mantique, on en viendrait à relever des nuances fort importantes, pour ne pas
dire capitales. L’annulation d’un sème consisterait ainsi en son annihilation, en
sa suppression totale en contexte dans le sémème-occurrence par rapport au sé-
mème-type. Quant à la délétion, dans son acception sémantique, ce terme plus
spécialisé emprunté au domaine de la biologie garde de sa défnition lexicogra-
phique seulement le trait /perte/ : on y voit facilement l’analogie entre le phéno-
mène biologique de délétion et le sémème-type qui perd certains de ses traits au
moment d’être discursivement actualisé comme sémème-occurrence. L’idée est
donc identique à celle d’annulation, ce qui, dans le contexte de la virtualisation de
sèmes, nous permet de considérer ces deux termes comme de parfaits synonymes.
Ce qu’il importe de souligner, c’est que, logiquement, on ne peut annuler que
ce qui existe ; suivant cette idée, les traits appartenant au sémème-type, aussi bien
inhérents qu’afférents, présenteraient ainsi, du point de vue de l’interprétation,
un caractère a c t u e l , non seulement p o t e n t i e l . Cela veut dire que
l’annulation (la délétion) contextuelle de certains sèmes devrait inclure, du moins
à un certain degré, la référence au système en tant que « code » plus ou moins
stable, lequel transparaîtrait pourtant dans le processus interprétatif sous la forme
du sémème-type, régi par les normes d i s c u r s i v e s et considéré comme
une sorte de modèle pour la confguration sémique du sémème-occurrence. on
14 KATARZyNA WoŁoWsKA
pourrait situer ainsi les sèmes virtuels annulés dans l’espace de la p a r o l e
p o t e n t i e l l e dont parle Cusimano en défnissant ses TsA (2008 : 83–84).
Quoi qu’il en soit, admettons pour l’instant, en simplifant les choses et en rete-
nant pour les raisons de commodité la terminologie plus traditionnelle, que la
délétion concerne les sèmes qui s’affrment dans l’usage normatif d’un lexème
(sémème-type) et d i s p a r a i s s e n t dans le sémème-occurrence.
Par quoi la délétion différerait-elle alors de la non-actualisation ? La défni-
tion de l’actualisation (« opération interprétative permettant d’identifer un sème
en contexte », Rastier 1987 : 273) indique qu’il s’agit là d’un phénomène bien
décrit en linguistique depuis Saussure (1916) et Jakobson (1963) : passage du
système à l’usage, de la langue à la parole, du code au message, de l’état passif
à l’état actif, du potentiel au réel, du virtuel à l’actuel... on admet généralement
que l’opération inverse est la virtualisation. or cette distinction s’avère trop peu
claire du moment où l’on se pose la question de savoir si la virtualisation de traits
sémantiques consiste en leur non-actualisation (non-apparition) ou plutôt en leur
disparition en contexte. De même, il faudrait établir d’une manière univoque ce
que veut dire au juste l’expression « disparition en contexte » du moment où elle
se trouve utilisée par rapport aux sèmes dits virtualisés, et par quoi elle s’oppose,
s’il y a là une différence quelconque, à la « non-apparition » de ceux-ci en discours.
Il nous semble en fait que la non-actualisation, terme qu’il est justifé d’entendre
spontanément comme n é g a t i o n de l’actualisation, ne doit pas être considérée
comme l’équivalent (terme synonymique) de la virtualisation. On pourrait même
aller plus loin : elle ne doit pas être considérée comme une opération interprétative,
mais plutôt comme une absence d’opération là où l’actualisation est théoriquement
possible. Contrairement à la délétion, qui consiste à opérer a c t i v e m e n t une
disparition contextuelle de certains traits du sémème-occurrence par rapport au
sémème-type, la non-actualisation apparaît comme un phénomène p a s s i f qui
ne dépasse pas la limite du p o t e n t i e l en système
4
. Si l’on suit cette logique,
un sème non-actualisé ne serait ni un élément du sémème-type, puisque ce dernier
n’est même pas défni et reste potentiel, ni a fortiori un élément du sémème-occur-
rence, mais un trait sémantique seulement possible, dont la pertinence éventuelle,
même au niveau du sémème-type, reste à vérifer.
Une remarque s’impose ici au sujet du sémème-type et de son statut. Le terme de
s é m è m e présuppose une sorte d’ a c t u a l i s a t i o n d e traits, même si,
dans le cas du sémème-type, il s’agit d’une actualisation typique, abstraite. Celui-là
se défnit à partir de l’analyse de plusieurs sémèmes-occurrences soumis à l’opération
d’abstraction de leurs constituants communs pour déterminer une confguration
sémique modèle. Cette abstraction peut être entendue comme « virtualisation » au
sens propre, consistant à remonter du discours en acte (communication produite
dans un ego-hic-nunc unique et précis) au discours en puissance (qui correspond à
4
Cela voudrait dire qu’il n’entre pas dans l’espace du potentiel de la parole, ne correspond à
aucune norme d’usage, mais fait partie d’une confguration sémique h y p o t h é t i q u e
du lexème, confguration qui peut-être ne sera jamais réalisée, tout en restant théoriquement
possible.
15 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
des normes d’usage, au « potentiel de la parole »). Quoi qu’il en soit, soulignons-le,
il s’agit toujours de la dimension discursive. Le sémème-type n’est pas en effet un
lexème, mais il constitue une confguration sémique refétant une norme d’usage
du lexème, c’est-à-dire son état actuel, réel, et non pas seulement potentiel (en
système). Bien entendu, « rien ne peut être représenté en langue qui n’ait auparavant
été décrit en contexte. La compétence linguistique est une évidence empirique »
(Rastier 1987 : 62), et le lexème lui-même résulte d’une sorte d’abstraction (« ce
que les linguistes appellent la langue n’est qu’une reconstruction abstraite, un
modèle hypothétique », ibid.), mais c’est là une abstraction plus avancée, plus
globale, allant jusqu’à l’effacement de son origine discursive. Le lexème apparaît
ainsi comme une reconstruction des occurrences d’usage devenue passive, alors
que le sémème-type serait une reconstruction restée active, qui ne dépasse pas les
limites du discours. Si « ce sont principalement des normes socialisées qui clô-
turent les possibilités ouvertes par le système fonctionnel de la langue, y compris
les conventions référentielles » (ibid.), le sémème-type qui résulte de la mise en
œuvre de ces normes, semble en quelque sens une réalité linguistique essentielle,
située entre le potentiel de la langue (lexique), trop abstrait et trop hypothétique,
et l’actuel de l’usage (sémème-occurrence), trop concret et trop spécifque
5
.
Ainsi, à la lumière de ce qui a été dit, la différence entre la délétion et la non-
actualisation, dans les acceptions que nous proposons pour ces concepts, devient
dès lors relativement facile à saisir.
Le sème n o n - a c t u a l i s é relève du système fonctionnel de la langue :
il apparaît comme un constituant du contenu sémantique d’un lexème et n’existe
qu’à l’état p o t e n t i e l e n s y s t è m e . Cela veut dire que son actualisa-
tion est théoriquement possible, mais ne se trouve pas confrmée par des normes
d’usage (la raison de cette non-confrmation restera à expliquer). Par conséquent,
ce type de sème n ’ a p p a r a î t p a s en contexte, qu’il s’agisse d’un contexte
typique ou concret, c’est-à-dire il ne se manifeste aucunement en discours, ni
comme partie d’une confguration sémique attestée sous forme de sémème-type,
ni comme élément d’un sémème-occurrence. Par exemple, le lexème mariage
peut intégrer théoriquement le sème /temporaire/ : vu qu’il s’agit là d’une sorte
de contrat, ce trait sémantique doit être considéré comme tout à fait logique à côté
du sème alternatif /à vie/. Cependant, dans la plupart des contextes, ce sème ne
s’actualise pas (bien qu’il reste potentiel), le mariage s’associant normalement
à une union durable, par principe indissociable. Bien entendu, comme tout trait
sémantique, il a la capacité de s’actualiser dans un sémème-occurrence concret
sous forme de sème afférent, mais dans la plupart des cas, il restera « hiberné » en
système en tant que sème non-actualisé, purement potentiel pour mariage, et ne
sortira pas de son état statique. La non-actualisation, répétons-le, n’est donc pas
à considérer comme une opération interprétative, mais ce terme correspondrait
plutôt à l’absence de toute opération, quoique les conditions de l’actualisation
soient théoriquement remplies.
5
Cf. Cusimano (2009 : 83–84) sur la parole potentielle.
16 KATARZyNA WoŁoWsKA
Le sème a n n u l é (soumis à la délétion contextuelle) relèverait en revanche
de la dimension discursive : présent dans le sémème-type, c’est-à-dire attesté dans
la plupart des contextes où le lexème donné se trouve employé, il d i s p a r a î t
dans le sémème-occurrence, mais son absence, du fait que la délétion s’opère
sans qu’on sorte du cadre discursif, est une absence « qui brille », une absence
perçue et reconnue comme telle dans l’interprétation. Un exemple typique de ce
mécanisme sémantico-discursif réside dans les parcours tropiques dont le plus
emblématique est celui de la métaphore. Ainsi, dans l’énoncé de type Jean est
un lion, le sujet interprétant, suivant les prémisses contextuelles, recourra d’une
manière spontanée à l’opération de délétion pour supprimer, dans le sémème-oc-
currence ‘lion’, entre autres le trait /animal/ (présent dans le sémème-type), en le
remplaçant par le sème /humain/ imposé par le contexte
6
.
La différence entre la non-actualisation et la délétion sémique se laisserait ex-
pliquer ainsi, per analogiam, en termes de la distinction entre le p o t e n t i e l
e n s y s t è m e , qui est purement théorique et ne renvoie pas à la pratique
discursive, et le p o t e n t i e l e n d i s c o u r s qui suppose un renvoi à
l’usage, représenté par la confguration typique (sémème-type)
7
. Aussi bien dans
le cas de la non-actualisation que dans celui de la délétion, l’effet fnal, c’est
l’absence d’un trait, mais les façons dont cette absence s’affrme diffèrent de ma-
nière importante : si la délétion d’un sème est une sorte d’opération interprétative
(annulation de ce sème dans le sémème-occurrence par rapport au sémème-type),
la non-actualisation constitue tout au plus un phénomène passif et non pas une
opération, elle est donc perceptible seulement au cours d’une réfexion appro-
fondie sur la langue considérée comme « une reconstruction abstraite, un modèle
hypothétique »
8
.
Le dernier terme qui nous reste à analyser, essentiel pour la description de la
virtualisation sémique puisqu’il fait partie de sa défnition, c’est la neutralisation.
A considérer différentes acceptions de ce terme, qu’elles soient courantes ou spé-
cialisées, on en vient à constater qu’il s’agit là toujours d’une o p é r a t i o n ,
c’est-à-dire d’un processus a c t i f et c o n s c i e n t , consistant à faire dispa-
raître quelque chose ou, du moins, à l’affaiblir, à en amortir l’effet. En fait, c’est
cette dernière nuance qui nous paraît particulièrement pertinente dans le contexte
6
Bien entendu, la délétion ne fait qu’une partie du parcours tropique : elle doit s’accompa-
gner de l’actualisation d’au moins un sème afférent (cf. Rastier 1994). Normalement, dans la
métaphore, la délétion opère sur la plupart des sèmes inhérents, même si, théoriquement, la
disparition d’un seul sufft déjà pour réaliser le trope.
7
Ce potentiel en discours, on pourrait le qualifer de r é e l , vu qu’il se trouve abstrait à par-
tir d’une suite de réalisations effectives du lexème donné. Cependant, ce terme étant à notre
sens trop vague et trop ambigu, nous préférons distinguer entre le potentiel en système (ou en
langue), représenté par le lexème, et le potentiel en discours, représenté par le sémème-type.
8
on peut mesurer si l’interprétation de certains faits de langue (telles catachrèses ou collo-
cations qui, vu leur caractère fgé voire sclérosé, se situent entre le système de la langue et
le discours), s’appuie sur la délétion de sèmes ou plutôt sur la non-actualisation de ceux-ci
en contexte. sans doute s’agit-il là d’une sorte de continuum qu’il serait très intéressant de
systématiser à travers des analyses d’exemples nuancées.
17 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
de la virtualisation de traits sémantiques, vu que la disparition d’un sème dans le
sémème-occurrence (suite à l’opération interprétative de délétion) ne saurait cor-
respondre parfaitement à la portée sémantique du lexème neutralisation, celui-ci
pouvant désigner une démarche beaucoup moins radicale. Or, comme le terme
en question risque de paraître trop vague et ambigu dans le contexte linguistique,
nous lui préférerons ici celui de suspension qui, à notre avis, rend mieux l’idée
que nous voulons lui attribuer, celle de neutraliser un sème au sens d’ a f f a i -
b l i r s o n effet ou, en adoptant – au fguré – l’acception militaire, de le rendre
« i n o f f e n s i f » en contexte. Qu’est-ce à dire ? La suspension d’un sème
consisterait, le plus généralement, en son a n n u l a t i o n p a r t i e l l e , im-
pliquant une actualisation préalable pour un laps de temps extrêmement court,
suffsant néanmoins pour attester ce sème en contexte. Le sème suspendu, présent
dans le sémème-type, s’actualise dans le sémème-occurrence dans un premier
mouvement de l’interprétation qui se fonde sur certaines prémisses contextuelles
(p. ex. de nature grammaticale), mais, face à des obstacles de nature sémantique,
forçant à abandonner cette première version de l’interprétation et à la rectifer
de sorte qu’elle devienne contextuellement correcte, il se trouve supprimé de
la confguration défnitive du sémème-occurrence. Cette suppression ne saurait
pourtant être totale : étant donné ce premier intervalle interprétatif où le sème
donné s’est actualisé (même si c’est d’une façon perçue ensuite comme erronée),
sa disparition dans la version rectifée de l’interprétation garde une trace ineffa-
çable de sa présence. or, cette présence implicite, « virtuelle », du sème suspendu
n’est pas superfue ou aléatoire, mais elle fait partie intégrante de l’interprétation,
l’effet de son actualisation-suspension étant prévu, en quelque sorte « program-
mé ».
Le mécanisme de la suspension trouve une illustration claire dans l’interpré-
tation de certaines fgures discursives, fondées sur l’actualisation d’une opposi-
tion sémantique forte, telles que le paradoxe ou sa forme plus condensée appelée
traditionnellement oxymore. Par exemple, dans le célèbre vers de Corneille cette
obscure clarté qui tombe des étoiles, comportant la structure paradoxale obscure
clarté, le sème inhérent /non-clair/, fondamental dans le sémème-type ‘obscure’,
s’actualise bel et bien pour un moment avant de disparaître sous l’infuence du
sémème ‘clarté’ qui apporte au contexte le trait sémantique contraire /clair/. Ce-
pendant, la disparition du sème /non-clair/ n’est que partielle, contrairement à
celle qui résulte de la délétion sémique dans un parcours métaphorique. Bien que
le sème suspendu dans la structure de l’oxymore soit soumis à une virtualisation
contextuelle au sein de la confguration défnitive du sémème-occurrence, son
« absence » n’est qu’apparente. Il s’agit là plutôt d’une présence marginalisée,
mise entre parenthèses, qui, d’un côté, soutient dans l’énoncé la tension séman-
tique propre aux paradoxes (irréductible à zéro quels que soient les efforts inter-
prétatifs engagés), et de l’autre, contamine légèrement le sémème voisin ‘clarté’
pour l’assimiler et, par là, faciliter l’interprétation (clarté discrète, éclipsée). Or
cette contamination nous semble résulter d’une sorte de c o n s e n s u s entre
l’actualisation et la virtualisation du sème /non-clair/, consensus qui paraît en
18 KATARZyNA WoŁoWsKA
fait constitutif de ce type complexe de fgure du discours : d’une part, comme le
sème en question fait partie de l’opposition sémantique fondatrice de l’oxymore,
il serait impossible de percevoir ce dernier sans l’actualisation (temporaire) de ce
trait ; d’autre part pourtant, vu la tendance naturelle de l’esprit humain à donner
une explication plausible à toute contradiction, le sème /non-clair/ doit se virtua-
liser dans l’interprétation. Comme ce procédé ne consiste pas en une annulation
du sème, mais en sa n e u t r a l i s a t i o n p a r t i e l l e (ce qui l’empêche
de disparaître sans trace), nous considérons pourtant la suspension sémique
comme un type particulier de l’opération interprétative de virtualisation, même
si, en fait, il s’agirait là plutôt d’une combinaison particulière a c t u a l i s a -
t i o n - v i r t u a l i s a t i o n . Ce qu’il est important de souligner, c’est que
cette opération se trouve organisée suivant un ordre logico-temporel de nature
bien spécifque, qui, d’un côté, admet théoriquement une successivité (étape 1 :
actualisation, étape 2 : virtualisation), mais, de l’autre, la met en cause et bascule
vers la simultanéité, étant donné que ni l’actualisation, ni la virtualisation ne sont
ici totales, mais s’interpénètrent et se contrebalancent en discours pour produire
l’effet escompté.
4. La suspension sémique : quelques analyses
En ce qui concerne les manifestations discursives de la suspension sémique,
telle qu’elle vient d’être défnie, ce sont notamment les phénomènes basés sur
des oppositions discursives fortes (paradoxe, oxymore, contradiction, etc.) qui,
comme nous l’avons signalé, constituent le noyau de cette catégorie. Peut-être
pourrait-on y inclure aussi d’autres types de « fgures », fondées cette fois-ci sur
des tensions (oppositions) entre le discours et le contexte extralinguistique, telles
que l’ironie situationnelle et l’hypocorisme
9
, mais cela appellerait des analyses
plus approfondies qui dépassent largement le cadre de cette étude. Ainsi, pour il-
lustrer ce type particulier de virtualisation sémique qu’est la suspension sémique,
nous nous bornerons à l’analyse de quelques exemples d’énoncés « contradic-
toires », paradoxaux, où, tout comme dans le vers de Corneille cité ci-dessus,
l’opposition sémantique, renforcée discursivement par la jonction des éléments
opposés au niveau des relations morphosyntaxiques, fait obstacle à l’interpré-
tation par le fait de garder un équilibre délicat entre, pour le dire ainsi, l’état
actualisé et l’état virtualisé de sèmes pertinents. Considérons les cinq exemples
suivants :
(1) Entends ce bruit fn qui est continu, et qui est le silence (Valéry 2002 : 949).
(2) Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit ! (Hugo, cité par Morier 1961 : 829).
9
L’hypocorisme est une fgure qui, semblablement à l’ironie, renverse les évaluations, mais
toujours vers un sens positif. selon Morier (1981), l’exemple le plus typique de l’hypoco-
risme est celui du discours amoureux où la femme appelle son bien-aimé avec tendresse
« bandit » ou « voyou ».
19 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
(3) Nos préparatifs et le passage de ma vieille tante avaient fait rire aux éclats la folâtre dévote:
mais, dès que je me fus emparé d’elle, par une adroite gaucherie, nos bras s’enlacèrent
mutuellement (Laclos 1960 : 45, Lettre VI).
(4) L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que
les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même
ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît (Pascal
1995 : 122).
(5) L’horreur d’un accident qu’on découvre sur sa route provient de ce qu’il est de la vitesse
immobile, un cri changé en silence (et non pas du silence après un cri) (Cocteau 1962 : 12).
Comme on peut l’observer facilement, il s’agit là de différentes occurrences
d’un même mécanisme sémantico-discursif que nous avons décrit (cf. Wołowska
2008) sous le nom du paradoxe de langue, catégorie générale englobant non
seulement le phénomène défni traditionnellement comme paradoxe, mais aussi
toutes sortes de contradictions et d’oxymores. De la manière la plus générale, on
dira qu’il y a paradoxe si deux conditions sont remplies : (i) on repère dans un
syntagme (énoncé, segment de texte) deux éléments sémantiques opposés, (ii)
ceux-ci entrent dans la relation de jonction discursive à travers des structures
appropriées observables au niveau morphosyntaxique. Quant à la nature de ces
éléments opposés, nous admettons qu’ils appartiennent au niveau micro-séman-
tique, c’est-à-dire qu’ils sont des sèmes. En effet, les critères de repérage des
oppositions sémantiques au niveau lexical, que celles-ci soient fondées sur l’an-
tonymie lexicale (ex. grand – petit, beau – laid) ou sur la négation (ex. possible –
impossible, voir – ne pas voir), ne suffsent pas à décrire toutes les occurrences du
phénomène en question : certaines oppositions ne sont perceptibles qu’au niveau
sémique. Pour ce qui est de la jonction des sèmes opposés, elle se trouve assurée
du moment où les sémèmes comportant ces sèmes (appelons-les A et B) entrent
dans une relation syntaxique appropriée (de type A est B, X est à la fois A et B, A
[qual] B, etc., ex. les riches sont pauvres, cet homme est à la fois présent et ab-
sent, un jeune vieillard). Pourtant, vu que l’énoncé ainsi construit présente un sens
inacceptable au premier coup d’œil, le sujet interprétant cherche spontanément à
l’expliquer, à trouver une interprétation « doxale ». Pour le faire, il procède à une
neutralisation de l’opposition sémique repérée, en recourant soit à une dissimi-
lation sémantique des sémèmes pertinents, soit à leur assimilation contextuelle,
soit encore à l’interprétation tropique (métaphorique, hyperbolique ou ironique)
de l’un de ces sémèmes. or, en décrivant ce mécanisme de neutralisation, nous
avons concentré toute notre attention sur le phénomène de l’actualisation, par
afférence contextuelle, de traits sémantiques supplémentaires (que nous avons
appelés sèmes neutralisateurs)
10
, en faisant un peu rapidement l’économie des
sèmes opposés qui, une fois actualisées pour produire l’effet du paradoxe, laissent
10
Par exemple, dans l’énoncé Cet homme est à la fois présent et absent, l’opposition séman-
tique /être là/ vs /n’être pas là/ (traits actualisés respectivement dans les sémèmes ‘présent’
et ‘absent’) sera neutralisée par dissimilation sémantique grâce à l’actualisation de sèmes
neutralisateurs /corporel/ vs /spirituel/. Dès lors, l’énoncé s’interprétera d’une manière tout
à fait acceptable (doxale) comme : Cet homme est présent par son corps, mais son esprit est
20 KATARZyNA WoŁoWsKA
en quelque sorte place aux sèmes neutralisateurs, dont l’apparition à la deuxième
étape de l’interprétation devient fondamentale pour la construction défnitive du
sens. Cependant, il importe de voir ce que deviennent alors les constituants même
de l’opposition sémantique : sont-ils toujours repérables dans la confguration du
sémème ou bien subissent-ils une virtualisation contextuelle ? Nous avons déjà
répondu à cette question : les sèmes opposés, actualisés à la première étape de
l’interprétation d’un énoncé paradoxal, se trouvent ensuite suspendus, i.e. virtua-
lisés partiellement, mis entre parenthèses sans néanmoins disparaître totalement.
Certes, la présence de sèmes afférents neutralisants (dissimilateurs, assimilateurs
ou faisant partie d’un parcours tropique) détourne l’attention du sujet interprétant
de la « contradiction » perçue, en contribuant ainsi à une sorte d’effacement dis-
cursif (virtualisation) de l’opposition sémique, pourtant, celle-ci garde en même
temps son caractère actuel, et c’est justement grâce à cette suspension que le
paradoxe, même expliqué et « résolu », reste toujours perceptible.
Revenons aux exemples cités. Dans l’énoncé (1), qui comporte une construc-
tion contradictoire ce bruit […] qui est le silence, le paradoxe se fonde sur l’op-
position-jonction établie entre les sèmes /sonore/ vs /non sonore/ appartenant
respectivement aux sémèmes ‘bruit’ et ‘silence’. Cette opposition se trouve neu-
tralisée grâce à l’apparition, dans la confguration du sémème ‘bruit’, du trait
sémantique afférent /apparent/ à fonction neutralisatrice : il s’agit là en effet d’un
silence absolu, écrasant, qui va jusqu’à résonner aux oreilles, à tel point qu’il
ressemble à un bruit monotone et continu. Le résultat de cette afférence, obser-
vable au niveau des sèmes oppositifs, c’est la suspension sémique qui fonctionne
comme une sorte de cercle vicieux : sous l’effet du trait neutralisateur /apparent/,
le sémème ‘bruit’ semble perdre son sème pertinent /sonore/ ; en même temps,
le sémème ‘silence’, lui aussi, voit son sème /non sonore/ s’effacer partiellement
sous l’infuence contextuelle du sémème ‘bruit’. s’il est en effet diffcile de déci-
der lequel des deux sèmes sera soumis ici à l’opération de virtualisation et lequel
des deux sera gardé pour que l’opposition sémantique disparaisse dans l’interpré-
tation, c’est que, fnalement, aucun des sèmes constitutifs de cette opposition ne
se virtualise totalement, les deux étant laissés en suspension, grâce à quoi l’oppo-
sition, fondatrice du paradoxe contenu dans l’énoncé, restera toujours actuelle.
L’exemple (2), relevant du discours poétique où le recours aux constructions
paradoxales est bien typique et fréquent, comporte une occurrence redoublée du
mécanisme qui nous intéresse, contenue dans le syntagme soleil noir d’où rayonne
la nuit. L’explication plausible du sens de ce vers semble ici, de notre point de vue,
une question de moindre importance, vu que ce type de tension sémantique est une
sorte de norme dans la poésie ; ce qui est important en revanche, c’est le fait que
cette tension s’appuie justement sur le procédé de suspension sémique. Celle-ci
implique le trait /clair/ qui, actualisé dans le sémème ‘soleil’, se trouve tout de
suite mis en cause par la présence du sème opposé /non-clair/ du sémème ‘noir’
ailleurs. Pour d’autres exemples, illustrant différents procédés de la neutralisation de para-
doxes, cf. Wołowska (2008).
21 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
faisant partie du contexte direct de ‘soleil’. La virtualisation du sème /clair/ sous
l’effet de ce contexte n’est pourtant pas totale : l’effet de suspension est renforcé par
l’actualisation du même trait dans le sémème ‘rayonne’ (contexte soleil rayonne).
Cette seconde occurrence du sème /clair/, qui elle-même subit une suspension
contextuelle, assure ainsi à ce trait le statut de sème isotopant, ce qui empêche sa
virtualisation totale. Imposée de cette manière, la suspension sémique contribue
à établir, dans le syntagme analysé, un certain équilibre sémantique entre deux
paires de sémèmes comportant des sèmes opposés (‘soleil’ et ‘rayonne’ vs ‘noir’
et ‘nuit’), phénomène souvent souhaité dans les textes poétiques.
Dans la séquence (3), venant d’un discours romanesque, la « contradiction »
apparaît dans le syntagme adroite gaucherie, correspondant parfaitement à la
structure typique de l’oxymore. Les deux sémèmes comportent respectivement
les sèmes opposés /habile/ vs /non-habile/, /positif/ vs /négatif/, ce qui exige, pour
satisfaire à la célèbre loi de non-contradiction intuitivement respectée par tout
utilisateur de la langue, que l’opposition soit neutralisée dans l’interprétation.
Pour le faire, le sujet interprétant recourra spontanément au contexte de la sé-
quence (ainsi qu’à la totalité du contexte textuel et intertextuel) pour y chercher
des consignes permettant d’actualiser par afférence des traits sémantiques à fonc-
tion neutralisatrice. L’actualisation de traits afférents /vrai/ vs /apparent/ respec-
tivement dans les sémèmes ‘adroite’ et ‘gaucherie’ sufft déjà à obtenir l’effet es-
compté : la prétendue gaucherie du locuteur n’est qu’apparente, puisque feinte, et
constitue en réalité un moyen adroit d’embrasser une femme. Il est quand même
intéressant d’établir ce qui se passe, à cette étape de l’interprétation, avec les
traits opposés dont l’actualisation fonde le paradoxe. Il serait logique que, pour
annuler la contradiction, l’un des sèmes de chaque paire oppositive soit virtualisé.
or cela n’arrive pas, puisque l’effet de la tension sémantique propre à la structure
d’oxymore ne disparaît pas dans l’interprétation, bien que la contradiction soit
résolue (expliquée) : cela résulte de la suspension du sème inhérent /non-habile/
dans le sémème ‘gaucherie’. En fait, la gaucherie du locuteur, même feinte et
faisant par là offce de suprême habileté, garde de toute façon les propriétés phy-
siques d’une véritable gaucherie, ce qui empêche la virtualisation du sème en
question et, conséquemment, la neutralisation totale du paradoxe. Ce qui est ici
fondamental, c’est le renversement évaluatif, typique de ce phénomène discursif,
impliquant les traits évaluatifs /positif/ vs /négatif/, eux aussi formant une paire
oppositive pertinente : le sème /négatif/ présent dans le sémème-type ‘gaucherie’
et actualisé en discours à la première étape de l’interprétation, se virtualise com-
plètement, i.e. subit une délétion, dans le sémème-occurrence pour être ensuite
remplacé par le trait afférent /positif/. Comme l’interprétation retient le sème /
positif/ du sémème ‘adroite’ (ce sème, présent dans le sémème-type, se trouve
contextuellement confrmé dans le sémème-occurrence), les deux éléments du
syntagme adroite gaucherie s’assimilent en discours au niveau évaluatif, ce qui
renforce l’explication doxale de cet oxymore.
Le paradoxe qui s’observe dans l’exemple (4), présent dans le syntagme igno-
rance savante (avec son contexte immédiat qui se connaît), se fonde sur l’oppo-
22 KATARZyNA WoŁoWsKA
sition entre les sèmes /non-savoir/ vs /savoir/, /négatif/ vs /positif/ qui font partie
de la confguration des sémèmes-types respectifs et qui s’actualisent aussi dans
le sémème-occurrence à la première étape de l’interprétation. on est tenté de
voir ici un parcours interprétatif analogue à celui de l’exemple précédent, c’est-
à-dire la suspension du sème /non-savoir/ dans ‘ignorance’ et l’assimilation des
traits évaluatifs suite à la virtualisation du sème /négatif/. Rien de tel ne se passe
pourtant ici : malgré le contexte, ni le sème /non-savoir/ dans ‘ignorance’, ni /
savoir/ dans ‘savante’ ne se virtualisent (ni même ne se suspendent), mais ils
restent actuels dans le sémème-occurrence durant toute la phase d’interprétation
(ignorance reste ignorance, même si elle est consciente d’elle-même)
11
. En re-
vanche, un phénomène curieux s’observe au niveau des traits évaluatifs : appa-
remment, il s’y opère une assimilation contextuelle des deux sémèmes grâce à
la virtualisation du sème /négatif/ et l’actualisation du trait /positif/ dans ‘igno-
rance’ (‘savante’ comportant déjà le trait /positif/ discursivement validé), mais
si l’on envisage soigneusement la totalité du contexte, on verra qu’il s’agit là
d’une opération beaucoup plus compliquée. En fait, le sème /négatif/ du sémème
‘ignorance’ ne se virtualise pas totalement, mais il se trouve suspendu sous l’effet
du sémème voisin ‘savante’ et du contexte qui se connaît ; en même temps, le
contexte immédiat suggère effectivement l’actualisation du sème opposé /positif/
dans le même sémème, mais la substitution de l’un à l’autre ne se réalise pas, et
les deux traits, maintenus dans cet équilibre précaire propre au phénomène de
la suspension sémique, se disputent la place – s’il est permis d’utiliser ici cette
expression métaphorique - dans la confguration du sémème-occurrence.
Dans l’exemple (5) enfn, la structure qui nous intéressera ici s’enferme dans
les limites du syntagme vitesse immobile, même si le contexte immédiat un cri
changé en silence la redouble en quelque sorte : l’opposition cri – silence se laisse
interpréter grâce à une dissimilation temporelle suggérée par le sémantisme du
verbe changer (cri qui devient un silence), ainsi qu’à l’actualisation d’autres traits
neutralisants, comme /tragique/, /désespoir/, /intensité/, etc. dans ‘silence’ (un
silence tellement tragique qu’il ressemble à un cri). Nous nous concentrerons sur
l’analyse du syntagme vitesse immobile qui correspond à la structure classique de
l’oxymore (la tension sémantique y est plus forte) : l’opposition-jonction sémique
concerne ici les traits inhérents /mouvement/ vs /non-mouvement/, /dynamique/
vs /statique/ actualisés respectivement dans les sémèmes ‘vitesse’ et ‘immobile’.
Le paradoxe se laisse neutraliser ici grâce à la même dissimilation (notamment
temporelle) que dans le cas du cri changé en silence (l’objet en vitesse /Temps
1
/
s’immobilise après l’accident /Temps
2
/ et cette immobilité garde le souvenir de la
vitesse qui l’a provoquée), sans perdre cependant son effet de tension sémantique.
11
Bien entendu, le trait /savoir/ aura ici un caractère restrictif, déterminé par l’apparition du
sème afférent /autoréférentiel/ (le seul savoir propre à cette ignorance est qu’elle se connaît
elle-même), cependant, vu que le sème est une unité minimale et a u t o n o m e du conte-
nu (indépendante de l’actualisation d’autres traits), il est nécessaire d’admettre que /savoir/
s’actualise bel et bien dans ce contexte et reste actuel malgré les restrictions imposées dans
l’interprétation à travers l’actualisation de tel ou tel sème afférent neutralisant.
23 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
Celle-ci est due, comme dans les exemples précédents, à la suspension discursive
des sèmes /mouvement/ et /dynamique/ dans la confguration du sémème ‘vitesse’ :
leur virtualisation n’est que partielle, ce qui assure un équilibre discursif entre les
sèmes opposés (et entre les sémèmes qui les comportent), transposable à l’inter-
prétation défnitive du syntagme : l’immobilité qui règne après un accident garde
le souvenir de la vitesse, de son dynamisme, elle est marquée par cette vitesse
qui l’a précédée et qui l’a provoquée, ce qui augmente son caractère tragique (cf.
le contexte de la séquence : l’horreur d’un accident qu’on découvre sur sa route
provient de…).
5. conclusion
La suspension sémique, telle que nous venons de la décrire
12
, semble s’ins-
crire pertinemment dans la logique du mécanisme (ou phénomène) sémantico-
discursif appelé tantôt neutralisation, tantôt virtualisation, qui implique des uni-
tés sémantiques de caractère bien spécifque, à savoir les traits virtuels (annulés,
neutralisés, potentiels…). Ces traits se distinguent des sèmes actualisés par le fait
qu’ils sont absents de la confguration défnitive du sémème-occurrence, mais
leur absence nous semble présenter des nuances et des degrés différents. La sus-
pension serait à considérer comme une extrémité de cette échelle scalaire impli-
cite, comme son pôle situé nettement du côté du discours, et elle se réaliserait
notamment dans le contexte des fgures du discours fondées sur l’opposition-
jonction de sèmes pertinents. A la lumière des analyses effectuées ci-dessus et en
simplifant quelque peu les choses, nous appellerons ce phénomène v i r t u a -
l i s a t i o n p a r t i e l l e , puisque les sèmes suspendus ne disparaissent pas
totalement du sémème-occurrence à l’ultime étape de l’interprétation, mais ils
gardent une trace explicite de leur actualisation préalable. Cette actualisation,
contestable à cause de la « contradiction sémantique » qu’elle suscite, se trouve
mise en cause dans l’interprétation (jugée insatisfaisante tant que la contradiction
reste sans explication plausible), ce qui mène à la recherche des moyens pour
procéder à une neutralisation contextuelle de l’opposition perçue. Pourtant, le
recours même à une structure paradoxale admet par principe l’impossibilité d’une
neutralisation totale de l’opposition impliquée, ce qui conduit à établir un certain
équilibre discursif, certes délicat et précaire mais en même temps constitutif de
cette fgure, entre actualisation et virtualisation des traits sémantiques opposés.
sans doute, serait-il instructif de développer ici le problème bien complexe du
cadre temporel de l’interprétation, c’est-à-dire la question des relations logiques
de s u c c e s s i v i t é (antériorité et postériorité) et/ou de s i m u l t a n é i t é
observables dans la réalisation des opérations interprétatives d’actualisation et
12
Nous sommes parfaitement consciente du fait que la description de la suspension sémique
présentée ici n’est ni suffsamment systématique, ni exhaustive : la recherche, fondée plus
largement sur des corpus diversifées, est toujours à continuer.
24 KATARZyNA WoŁoWsKA
de virtualisation. En fait, dans le cas de la non-actualisation d’un sème, où il
n’y a pas d’actualisation par principe, on ne peut pas parler d’une véritable vir-
tualisation, même si le sème non-actualisé peut être à la limite appelé virtuel (à
condition qu’on précise l’acception du terme virtuel relativement à ce contexte
particulier). Par conséquent, la non-actualisation, phénomène à caractère artefac-
tuel, apparaît comme indépendante de la temporalité propre aussi bien à l’acte
de l’énonciation qu’à celui de l’interprétation. En revanche, la délétion sémique,
que l’on peut considérer comme une réalisation prototypique de la virtualisation,
s’inscrit nécessairement dans la dimension temporelle du parcours interprétatif :
le sème concerné se perçoit tout d’abord comme faisant partie du sémème-type
(étape 1) pour être ensuite soumis à une délétion contextuelle dans la confgu-
ration défnitive du sémème-occurrence (étape 2). Le parcours interprétatif se
complique encore davantage dans le cas de la suspension d’un sème : celui-ci, re-
connu comme présent dans le sémème-type (étape 1) s’actualise bel et bien dans
le sémème-occurrence (étape 2), mais, vu son incompatibilité avec le contexte,
il doit subir une neutralisation (étape 3), ce qui correspond à sa virtualisation
partielle. Cependant, comme nous l’avons déjà remarqué plusieurs fois, on ne
peut pas parler ici d’une véritable succession des « étapes » mentionnées, mais de
leur interrelation simultanée, perceptible d’une manière globale dans l’interpréta-
tion, grâce à quoi il s’établit cette sorte d’équilibre spécifque entre l’actualisation
et la virtualisation du même sème en discours, que nous appelons suspension
sémique. Quoi qu’il en soit, la question des relations (logico-)temporelles entre
les opérations discursives d’actualisation et de virtualisation dans différents types
de parcours interprétatifs mérite, à notre avis, un développement beaucoup plus
systématique, dépassant de loin le cadre du présent article.
Tout compte fait, il semble que, des trois phénomènes mentionnés (non-ac-
tualisation, délétion, suspension), c’est la non-actualisation qui s’éloigne le plus
nettement de l’idée de la virtualisation-type, puisque logiquement, pour être vir-
tualisé, un sème devrait avoir été actualisé, sinon dans le sémème-occurrence,
du moins dans le sémème-type qui refète la norme de l’usage. Il est pourtant
incontestable que la non-actualisation se laisse observer dans les rapports entre
le système de la langue et son usage discursif, même si elle constitue un évident
artefact de la linguistique théorique. Les deux autres opérations interprétatives,
délétion et suspension sémiques, sont largement attestés dans la pratique discur-
sive et nous semblent susceptibles d’être considérées comme deux types distincts
de virtualisation, même si l’inclusion de la suspension sémique dans cette caté-
gorie appelle quelques réserves. En fait, on a bien vu que la suspension implique
l’actualisation d’un sème au même titre que sa virtualisation ; pourtant, c’est cette
dernière opération qui apparaît comme supplémentaire, marquée, l’actualisation
étant à considérer comme une procédure interprétative « normale ». Comme la
suspension elle aussi constitue un procédé spécifque, voire sophistiqué, et qu’elle
fonctionne comme un cas de fgure - certes extrême mais à notre avis évident - du
phénomène de la « disparition » (ou effacement), de certains éléments du sens en
contexte, nous l’associons à la virtualisation plutôt qu’à l’actualisation sémique,
25 LA VIRTUALISATION CONTExTUELLE DE TRAITS SÉMANTIQUES
même si son caractère complexe exigerait peut-être de l’inclure dans la catégorie
des mécanismes sémantico-discursifs d’un niveau supérieur. Cette question, ainsi
que beaucoup d’autres relatives à l’éventuelle typologie de réalisations particu-
lières d’une neutralisation sémique, ont un caractère ouvert et restent à discuter.
Bibliographie
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– XX
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siècles). Paris:
Gallimard, coll. de la « Pléiade », 2002.
abstract and key words
The article outlines issues related to virtualization, a semantic interpretation operation, and pro-
poses to distinguish three types of related phenomena: complete lack of actualization of semantic
traits, their contextual annulation and their suspension. These phenomena are analyzed from the per-
spective of a tangible confguration of semantic traits in a given context (sememe-use), with regard
to sememes-types determined by discursive norms and/or systemic meanings of lexical units. Most
analyses pertained to the phenomenon of seme suspension in context, characteristic particularly of
discursive fgures based on semantic opposition relationships. suspension consists of the partial virtu-
alization (neutralization) of semes, thanks to which semes are not annulled on any interpretation level,
despite their incompatibility with the context. As a result of the operation discursive phenomena take
place, implicating an internal semantic strain, and even contradictions, such as paradoxes or oxymora.
Textual semantics; interpretation; virtualization; actualization; deletion; suspension; paradox
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
JOACHIM DUPUIS
au-DeLÀ Du miroir.
virtueL et actueL en sémantique
Depuis sa naissance avec saussure, la sémantique, qui cherche à se penser
comme science, a un certain rapport à la spatialité. De l’idée de la langue comme
échiquier des possibles du signe jusqu’à l’exploration actuelle du sémème ou la
découverte d’un espace sémantique en polysémie, on retrouve l’idée d’un espace
« actuel » où seraient données les signifcations de la langue, au point qu’il serait
possible d’y distinguer des domaines, des régions, des taxèmes, une véritable
géographie du sens.
si l’on se place un peu en retrait, on constate cependant un double problème
concernant cette conception de la spatialité. D’abord, on remarque un hiatus
concernant l’objet même de la sémantique : s’agit-il de penser le sémème ou
s’agit-il de penser la polysémie ? Qu’il y ait deux grandes directions de la séman-
tique, est-ce l’indice qu’il y a plusieurs régions du sens incompatibles, ou plutôt
un problème de spatialité ? Ensuite, on peut noter un autre problème concernant
la place de la sémantique vis-à-vis des autres disciplines de la linguistique mais
aussi au sein du savoir lui-même. Cela apparaît évident si l’on mesure l’ambiva-
lence que la sémantique a envers les sciences cognitives : s’agit-il de faire cor-
respondre la représentation à un processus mental (symbolique) ou s’agit-il de
ne pas limiter le sens à la sphère de la représentation ? Qu’il y ait une incertitude
concernant ces sciences est révélateur d’une diffculté qu’éprouve la sémantique
à se penser dans ses fondements, donc à défnir sa place dans l’ordre des savoirs.
L’enjeu de cet article est de montrer que ces problèmes ne sont pas intrinsèques
au développement de la discipline mais à son histoire. En ayant mis de côté un
élément essentiel dans la compréhension de la spatialité, à savoir l’idée de virtuel,
les chercheurs, qui ont fait de la sémantique ce qu’elle est, ont nécessairement
engendré des faux débats.
Certes on dira que la virtualisation existe déjà dans la sémantique, mais elle
n’est pas clairement défnie : elle repose en effet sur une confusion avec la notion
de possible ; elle n’a donc rien à voir avec le virtuel. Gilles Deleuze et Félix
Guattari
1
ont pourtant, dans les années 1970, ouvert la linguistique à la question
1
DELEUZE, Gilles; GUATTARI, Félix. Mille plateaux. Paris: Editions de Minuit, 1980, p. 95
à 139.
28 JOACHIM DUPUIS
du virtuel, dans leur livre « Mille Plateaux ». La teneur complexe et la perspec-
tive ontologique de leur livre ont sans doute fait reculer les sémanticiens qui s’y
sont frottés. Dans les années 1990, le mathématicien Gilles Châtelet
2
a renouvelé
notre manière de penser le « physico-mathématique » (avec le virtuel et la notion
de geste) et a ouvert une voie qui pourrait satisfaire aujourd’hui l’âme scienti-
fque du sémanticien. Mais tant que la conception de l’actualisation du sens ne
sera pas reprise, la sémantique achoppera sur la question même du lieu d’où elle
doit le penser et d’où elle doit se penser. Elle restera prisonnière de son image,
comme Narcisse.
Nous proposons donc d’abord de pointer les diffcultés du sémanticien à
penser le virtuel ; puis nous verrons dans les travaux des sémanticiens actuels ce
qui semble aller vers ce nouveau « lieu » (virtuel) de la science et permettrait de
résoudre le premier problème ; enfn nous terminerons par une sorte de mise en
perspective du lieu même où la sémantique se réféchit comme discipline, pour
proposer une solution au second problème.
1. La logique de l’échiquier
Voici pour commencer une image d’Epinal, ou un dialogue imaginaire.
saussure devant l’échiquier de la « langue » en train de considérer les multiples
valeurs possibles qu’un signe peut prendre en fonction d’un autre. on l’entend
tenir une série de propos à son interlocuteur, un élève sans doute.
Saussure parle :
— « La valeur respective des pièces dépend de leur position sur l’échiquier, de
même que dans la langue chaque terme a sa valeur par son opposition avec tous
les autres termes »
3
.

Son interlocuteur lui répond :
— D’accord, l’échiquier, c’est le territoire, c’est le lieu… Monsieur aurait
donc pensé un lieu pour la langue. C’est fantastique, oui vraiment ! Vous ne faites
pas comme les grammairiens d’autrefois, vous ne vous contentez pas d’étudier
l’histoire de la langue ! Mais cette image de l’échiquier n’est-elle pas approxima-
tive, en partie fausse ?
saussure de répondre (après un moment de réfexion):
2
Cf. CHâTELET, Gilles. Les Enjeux du mobile. Paris: seuil, 1993, p. 129–137. Mais surtout,
on renverra à « La géométrie romantique comme nouvelle pratique intuitive », in Le Nombre,
une hydre à n visages. Entre nombres complexes et vecteurs. Paris: Editions de la maison des
sciences de l’homme, 1997, p. 151–154.
3
SAUSSURE, Ferdinand de. Cours de linguistique générale. Paris: Payot, 1967. Toutes les
autres citations sont tirées de ce livre.
29 AU-DELÀ DU MIROIR. VIRTUEL ET ACTUEL EN SÉMANTIQUE
— oui, mais je voulais dire que « langue et écriture sont deux systèmes
distincts ; l’unique raison d’être du second, c’est de représenter le premier ». La
langue ne peut donc qu’échapper à l’écriture. « C’est comme si l’on croyait que,
pour connaître quelqu’un, il vaut mieux regarder sa photographie que son visage ».
Bien sûr il s’agit ici d’écriture aussi bien matérielle que psychique. Mais il n’en
demeure pas moins que c’est l’écriture qui permet à l’esprit de se « représenter »
un mot, un « son ». La langue « est un système dont toutes les parties peuvent et
doivent être considérées dans leur solidarité synchronique ». La langue est pensée
dans son ici et maintenant.
L’interlocuteur dit :
— Très bien, mais…
Interrompons ce dialogue imaginaire qui est sans doute aussi éloigné de la
réalité que les « Cours » de saussure le sont de la parole « en acte » de saussure.
De fait, ce long chapelet de défnitions de la langue (qu’on attribue à saussure)
n’a d’autre but ici que de laisser entendre que la langue est avant tout quelque
chose qui se « conçoit » comme un « tout actualisé » et sous l’horizon duquel
toutes les composantes de valeurs s’articulent ; même si, dans les faits, nous
n’appréhendons ce tout que par profls, puisqu’en considérant certaines valeurs
nous excluons les autres. Défnir la langue comme une sorte de système, c’est
donc en faire un territoire fni actuel. saussure a donc ouvert le geste inaugural de
la sémantique par la délimitation d’un territoire de valeurs assignées à la langue
et où, à la limite, elles sont toutes repérables, en droit. Le temps lui-même est
enfermé dans un repère de coordonnées cartésiennes et est pensé comme une
zone ou un certain espace circonscrit. Aussi pourrait-on dire que cette image de
pensée a hanté la pensée de saussure dès le début, avant même qu’il ne se plonge
dans l’étude de la Langue. Lorsqu’il pense, quelque temps avant de prononcer ses
fameux cours, l’anagramme de certains vers
4
et le jeu combinatoire qui leur est
lié (entre un premier vers et un second), c’est déjà le mécanisme d’une variation
des différences qui est à l’œuvre. C’est ce même geste que n’auront de cesse de
répéter les sémanticiens à sa suite jusqu’à aujourd’hui. Un geste fermé à toute
virtualité, et qui se complaît dans la « combinatoire » : classer, faire des tableaux,
opérer des discriminations, des changements de signes, de valeurs.
En fait ce geste, c’est celui du positiviste, de l’esprit positiviste de la fn du
19
e
siècle. on le retrouve dans la manière de pensée de l’homme de la rue à
cette époque. Comme le suggère Bergson, contemporain de saussure, qui aime
à prendre des exemples faisant intervenir l’homme de la rue, la langue est vue
par celui-ci comme une sorte de grand tiroir composé de « mots » utiles, dont il
se sert quand il en a besoin. Quand il s’agit pour lui de trouver le « bon mot », il
imagine qu’il opère un choix entre un nombre possible de mots qu’il aurait « en
4
Cf. STAROBINSKI, Jean. Les mots sous les mots. Paris: NRF, 1971. Ce beau livre mériterait
plus que la simple allusion que nous en faisons.
30 JOACHIM DUPUIS
magasin », comme on dit. Il passe en revue la série des mots possibles et les met
de côté s’ils ne conviennent pas. Il peut arriver aussi que le mot ne lui vienne pas
immédiatement mais qu’il est là sur « le bout de la langue » (entendu cette fois au
sens de l’organe), et l’homme de la rue essayera de le retrouver par un ensemble
de combinaisons de sons, comme si on cherchait à déterminer la place du mot
sur « la carte de son esprit ». Les signifcations proches qu’il trouvera en premier
renforceront l’impression qu’il touche au but : tout cela sera pensé comme une
sorte d’entrée sur la bonne zone de l’esprit, le bon territoire.
Dans sa différence avec le sémanticien, l’homme de la rue est un homme « pra-
tique » qui a besoin du mot, du langage pour ses « affaires », il ne veut pas consi-
dérer le « tout de la langue » idéalement, comme un système. Mais entre l’échi-
quier et ce jeu de combinaisons, il n’y a au fond guère de différences. L’idée de
spatialité est toujours là et on retrouve l’idée d’une combinaison des possibles.
Cette conception de la Langue qui abolit le hasard dans un présent, on la retrouve
presque au même moment ailleurs chez Mallarmé dans ses poèmes sous la forme
de l’idée d’un Livre qui contient tout.
On voit donc que cette image de l’échiquier est bien plus qu’une image d’Épi-
nal, bien plus qu’une fction. Elle semble dominer toute la fn du 19
e
siècle. Mais
il se pourrait bien que ce geste, la sémantique ne l’ait toujours pas quitté, qu’elle
soit encore suspendue à cette idée de « totalité actuelle » des signes, des valeurs.
On le voit d’abord chez les structuralistes des années 1960. L’image de l’échi-
quier revient encore sous la plume de Lévi-Strauss
5
au tout début de son « His-
toire de Lynx » comme « un éclaircissement et une excuse ». Lévi-strauss cherche
dans ce livre une issue à la spatialisation évidente de l’échiquier, c’est-à-dire un
refus de cette image de pensée. Lévi-strauss se montre attentif aux transforma-
tions « singulières » des mythes, des exceptions qui les régissent, à la patine plutôt
qu’à la régularité, alors qu’au début de ses recherches il ne visait que les « inva-
riants », donc une régularité en laissant échapper la singularité. Cet après-struc-
turalisme que défend Lévi-strauss fait du système de la Langue une structure à
n variations plutôt qu’à n transformations. C’est ainsi que Lévi-strauss délaisse
la théorie de groupes comme modèle mathématique du mythe pour appréhender
un modèle de bricolage, comme le suggèrent les recherches sémiotiques de Floch
sur les identités visuelles.
Ce geste de la sémantique revient aussi avec le développement du sème par
Bernard Pottier puis du sémème. Certes on ne parle plus d’échiquier dans ces
modèles, mais il n’en demeure pas moins que cette coupe dans la structure du
signe reste liée à une conception des traits sémantiques, qui suppose une réserve
de sens que l’on peut tenir comme « disponibles ». on retrouve ici l’idée d’un
sens actuel de la Langue : seuls les traits sémiques qui sont « présents » sont
pertinents. Reste que cette conception va être défnie en taxèmes, domaines, en
champs sémantiques, qu’on peut voir comme une façon de systématiser les liens
entre les sèmes plutôt que comme une manière de les confgurer et de montrer
5
Cf. LÉVI-STRAUSS, Claude. Avant-propos. In Histoire de Lynx. Paris: Pocket, 1991.
31 AU-DELÀ DU MIROIR. VIRTUEL ET ACTUEL EN SÉMANTIQUE
la dynamique qu’elle instaure. Aujourd’hui, François Rastier
6
défnit dans « la
sémantique interprétative » la virtualisation d’un sème comme sa « neutralisa-
tion, en contexte » qu’il oppose à « l’actualisation » qui permet d’identifer ou
de construire un sème en contexte. on a donc toujours cette même image de la
pensée qui revient, lancinante, c’est comme une sorte de fantôme qui hante les
esprits, cette même « présence » qui habitait le signe « vit » maintenant dans le
sémème : la virtualisation n’est que la non-mise en œuvre de l’actualisation, la
suspension de son usage.
Tout cet héritage qui vient de saussure ou des saussuriens et au-delà du positi-
visme triomphant de la fn du XIX
e
siècle semble avoir défni un cadre sur lequel
la sémantique d’aujourd’hui s’appuie encore comme sur une béquille. Peut-être
de peur de tomber. La sémantique est « grosse » d’une conception scientiste
qu’elle n’a pas interrogée, car elle la présuppose. C’est ce même positivisme
qui est d’ailleurs à l’œuvre dans les sciences et d’une manière générale dans
nos habitudes de pensée. Nous nous voulons « cartésiens », en notre siècle, en
oubliant que Descartes lui-même n’aurait jamais admis un tel positivisme (sans
métaphysique), comme le suggèrent les preuves de l’existence de Dieu dans les
« Méditations métaphysiques ».
Le développement de la polysémie qui s’attache à comprendre comment un
même lexème peut présenter des signifcations apparemment fort différentes va
amplifer la diffculté, puisqu’il s’agit maintenant de comprendre comment la
langue peut osciller vers la multitude des signifcations pour un même lexème
sans que ce soit seulement un accident de la langue.
2. La logique de l’œuf
Très récemment, nous avons noté cependant certaines avancées en sémantique
dans le travail de C. Cusimano
7
, qui dans la continuité de Tutescu
8
, a ouvert la
voie à une résolution de l’écart entre l’approche du sémème et l’approche polysé-
mique, en passant – même si le mot n’est jamais prononcé – par une conception
profonde du virtuel. Rompant avec l’image de l’échiquier, trop évidente, il pro-
pose une autre image : l’image de l’œuf.
C. Cusimano propose de ne pas identifer le signifé d’un signe linguistique
avec le sémème d’un lexème, car il considère que le sémème est seulement le
« noyau du signifé » et postule l’existence de « TsA » ou « traits sémiques d’ap-
plication ». Les TsA sont « des informations préconstruites en vue de l’emploi »,
6
Cf. RASTIER, François. Sémantique interprétative. Paris: P.U.F., 1987 ; chapitre 2, notam-
ment.
7
Cf. CUSIMANO, Christophe. La Polysémie, Essai de sémantique générale. Paris: L’Harmat-
tan, 2008.
8
Cf. TUTESCU, Mariana. Précis de sémantique française. Paris: Klincksieck, 1975.
32 JOACHIM DUPUIS
des « sortes de couloirs préexistants à la parole, dans le signifé des différents
lexèmes ». si le contexte ne décide rien, en défnitive, c’est parce que des « cou-
loirs » préexistent, les TsA. Ils font partie du signifé. Plutôt qu’un échiquier, on a
donc bien une sorte d’œuf à plusieurs couches. Ce modèle est directement inspiré
de la pensée de la physique atomique. La fction de l’échiquier ne permet pas de
penser les « découpes du virtuel » propre à la langue, la matière sémantique n’a
toujours été vue que sur le plan mondain (comme l’image des pièces d’un échi-
quier le fait comprendre clairement puisqu’il y a toujours à faire le tri des pos-
sibles des valeurs de la langue). Il faut « plonger » au contraire dans la « matière
sémantique » pour la saisir, et pour cela il faut emprunter les paliers physico-ma-
thématiques. C. Cusimano établit donc que les couches du signe sont comme les
couches d’un « œuf » : elles ne sont donc pas toutes au même niveau, il y a une
part « actuelle » et une part « virtuelle » qui fonctionnent ensemble de manière à
constituer une sorte de « Milieu ». Les « différences » du signe sont bien plus pro-
fondes que des « oppositions », elles relèvent d’une conception différentielle qui
met en jeu du virtuel (ce que Leibniz appelle des Monades).
on pourrait dire à l’instar de Gilles Châtelet que C. Cusimano pense une « expé-
rience de pensée ». Il s’agit de penser des couches de matière linguistique. L’objet
linguistique, et c’est là une idée très profonde, ne considère donc plus l’objet de
linguistique au même niveau que notre perception des choses : la langue n’est
plus composée d’outils, de signes…dont on se sert. Rompre avec l’image d’Epi-
nal de l’échiquier qui hante la sémantique depuis ses origines est donc bénéfque.
Il s’agit peut-être d’articuler une genèse de la langue au structuralisme.
si C. Cusimano semble autant « lier » la parole et la langue, dans sa théorie c’est
aussi pour souligner qu’elles ont un substrat virtuel qui leur est commun. C’est
que l’actualisation d’un TsA ne revient pas à la langue ni à la parole (contexte),
comme si elle était une sorte d’activation de l’individu qui parle ou du linguis-
tique qui établit l’existence de la Langue ; mais plutôt il y a sans cesse actualisa-
tion et virtualisation, qui sont comme deux lignes qui ne vont pas dans le même
sens mais qui « constituent » le fonctionnement réel du langage.
Il y a nécessairement à postuler que ces couloirs des TsA ne sont pas activés
seulement par en bas, car on en reviendrait alors à l’idée de l’échiquier où les
signifcations sont là « sous la main » (« zuhanden » comme dit Heidegger). En fait,
on n’est jamais seulement dans les mots, dans la représentation, comme toute la
tradition saussurienne de la sémantique veut bien nous le faire penser. Mais il ne
s’agit pas non plus de dire qu’ils seraient activés par « enchantement ». De fait, il
y a bien une « case vide », comme les structuralistes l’ont vu, en mettant l’accent
sur la dimension différentielle de la langue, mais elle n’est pas dans le noyau, ni
dans le signifé, mais dans l’insignifé. La case vide, c’est le « virtuel », mais un
virtuel détaché des possibles et des éléments actualisés, puisqu’il les accompagne.
L’actuel n’existe que parce qu’un brouillard d’images virtuelles l’accompagne
9
.
9
Cf. LÉVY, Pierre. Qu’est-ce que le virtuel ? Paris: Editions de la découverte, 1998. Lire éga-
lement DELEUZE, Gilles. L’actuel et le virtuel. In Dialogues, 1996 ; condensé tardif de la
33 AU-DELÀ DU MIROIR. VIRTUEL ET ACTUEL EN SÉMANTIQUE
Nous ne sommes pas seulement dans des mots, ou dans des représentations
d’images actuelles de la langue, nous ne sommes pas seulement dans le virtuel,
nous sommes entre deux dimensions, « au milieu » ; mais la société nous pousse
à scinder le milieu, à ne plus voir que la part du jeu, des combinaisons, ou la part
formelle sans la matière profonde qui l’anime. Nous ne sommes pas seulement à
cheval sur deux dimensions, la langue et la parole, nous sommes pris entre deux
niveaux de réalité : l’actuel et le virtuel.
On voit que pour comprendre l’émergence du sens, la sémantique doit moins
s’attacher à l’écart entre la langue et la parole, et plutôt considérer la double part
actualisée et virtuelle de la langue et de la parole. or aujourd’hui, elle s’empresse
de décomposer la genèse du sens entre une part réalisée (dictionnaires) et une
part actuelle proprement dite (parole), en oubliant la part virtuelle : ce qui fnale-
ment fait de sa construction « un objet » car l’épistémologie ne veut rien entendre
du virtuel aujourd’hui. Si tout est actuel, on ne peut pas expliquer la venue du
sens. La case vide n’est pas la place manquante qui fait circuler le sens, ce n’est
pas un échangeur d’autoroute, c’est un circuit qui s’opère entre deux dimensions
« coexistantes ». Cette case « vide » (virtuelle) n’est plus placée sur l’échiquier
lui-même, comme un couloir de dérivation, selon des chemins préétablis, ou en-
visageables, mais comme une sorte de coulisse qui rend possible le théâtre de la
langue et de la parole. La langue n’est toujours qu’un certain arrachement d’un
fux indéterminé et aussi sa segmentarisation (ou son institutionnalisation). La
parole, quant à elle, peut parfois rompre avec cet échiquier des mots (part actuelle
institutionnalisée) pour retrouver un seuil d’indétermination, l’individu devra
donc plonger dans une autre dimension ; mais elle devra nécessairement « redes-
cendre » en emportant avec elle un morceau de virtuel qui s’actualisera alors.
L’œuf de C. Cusimano fait penser au Cso de Deleuze qui a développé une
conception ontologique de la pragmatique, d’où va dépendre toute la linguis-
tique, que Deleuze juge justement trop dépendante de l’institution, de la langue,
d’un partage qui rend impossible toute pensée de la genèse. Le choix de la prag-
matique par Deleuze s’expliquait sans doute à cause de la dimension politique et
sociale (tout le travail de Labov). La langue mineure qu’il préconise sera celle
qui se joue dans un rapport de force avec la langue institutionnalisée. Deleuze
envisageait ainsi la logique du sens via une approche du virtuel qui rompt avec
l’idée d’une conception actualisée du sens. Si le sens doit se faire, il n’est pas déjà
prêt à l’emploi, ou du moins pas seulement. si tout était déjà institué, parler serait
combiner, sélectionner parmi les sens déjà donnés dans la langue, mais il n’en va
jamais ainsi puisque justement la langue « bouge » sans cesse et que l’on ne part
pas du dictionnaire, on est d’emblée dans l’usage et qu’on ne se représente pas
les mots quand on parle.
Ainsi si la genèse du sens permet de dépasser la simple structure de la langue,
nous pouvons mieux appréhender le sens grâce à la découverte de cette dimen-
pensée de Deleuze sur son approche du virtuel. Il y est question de la notion de circuit comme
échange d’une image actuelle avec une image virtuelle.
34 JOACHIM DUPUIS
sion qui ne nous a jamais quittée, le virtuel, mais dont nous ne soupçonnions
pas l’existence, empêtrés comme nous le sommes dans le positivisme. Mais la
sémantique est aussi empêtrée dans un autre problème. Elle ne sait comment se
placer dans l’échiquier des disciplines, ou précisément en voulant déterminer sa
place en rapport avec les sciences cognitives, à la mode aujourd’hui, elle s’ins-
trumentalise : là aussi prendre en compte le « virtuel» serait une manière pour elle
de mieux se comprendre.
3. Le « non-lieu » de la sémantique
La sémantique semble trouver aujourd’hui une certaine fascination pour les
modèles des sciences cognitives, qui semblent pouvoir légitimer ses ambitions
scientifques. Les découvertes récentes de Fuchs et Victorri sur un « espace sé-
mantique » basé sur un modèle informatique en ont sans doute rendu l’attrait
encore plus fort. Pourtant, il nous semble que cet attrait est seulement un aveugle-
ment des sémanticiens aspirant à être reconnus comme des scientifques.
Le modèle cognitiviste – Récemment, Francisco J. Varela
10
a produit une re-
marquable « vue en coupe de l’état actuel des sciences et des technologies de
la cognition » distinguant trois approches différentes : l’orientation symbolique ;
l’émergence (comme alternative à l’approche symbolique) et l’enaction. Consi-
dérons les deux dernières approches.
Retenons, de la seconde approche – le connexionnisme – développée par Ro-
senblatt en 1958, qu’elle vise à remettre en question le primat logique du cogni-
tivisme pour justement éviter ce clivage forme /sens qui avait été au départ des
sciences cognitives. Elle privilégie une conception de l’auto-organisation dérivée
de la physique et des mathématiques non linéaires qui ne passe plus par des sym-
boles ou des règles, mais par « des constituants simples qui peuvent dynamique-
ment être reliés les uns aux autres de manière très dense ». Autrement dit, le sens
n’est plus enfermé dans le symbole, il est fonction de l’état global du système.
Mais cette approche est incapable de rendre compte de la discordance entre la
performance du système et sa compétence, entre le niveau symbolique qui infère
et une autre part liée à sa mise en œuvre au niveau sub-symbolique.
La troisième approche tente de remédier à ce problème et dépasse le cogni-
tivisme et le connexionnisme, en retrouvant le sens commun. Mais là encore,
il y a problème. Varela qui en est le principal théoricien semble se réclamer des
penseurs qui ont remis en question la représentation. Pour expliciter son propos,
il reprend l’exemple de l’échiquier du connexionnisme qui divise l’espace cogni-
tif en domaines, et non plus en signes. A ce modèle, Varela oppose le modèle
cristallin. Aucun mot, dans cette perspective, n’aura de frontière défnie, tracée
à l’avance. C’est une idée profonde qui propose l’idée d’un continuum du sens,
10
VARELA, Francisco J. Invitation aux sciences cognitives. Paris: Points, 1996. Voir aussi le
livre de RASTIER François. Sémantique et recherches cognitives. Paris: P.U.F., 2002.
35 AU-DELÀ DU MIROIR. VIRTUEL ET ACTUEL EN SÉMANTIQUE
avant même tout découpage social. Pour Varela nous sommes immergés dans
le monde et dans le « sens commun », et c’est pourquoi il y a du sens. « La per-
ception est un processus actif dans la production d’hypothèses et non le simple
miroir d’un environnement actif ».Varela met en exergue l’importance de l’ins-
cription corporelle, mais il en donne une lecture encore trop phénoménologique.
En restant au niveau de la perception, sans se rendre compte qu’il ne change pas
fondamentalement les données du problème qui nous intéresse. Il semble ne pas
mettre en avant assez dans sa logique émergente la portée du virtuel qui, comme
le suggèrent les systèmes dynamiques dans les théories du Chaos (Prigogine)
11
,
ne se propose pas un simple écart entre système intérieur et un système extérieur
(modèle structurel), mais bien la possibilité de penser le différentiel des systèmes.
En ramenant ce modèle du couplage sur le modèle des machines auto-poïétiques
(comme le vivant), Varela ne tient pas compte non plus de ses liens avec le monde
technique, social, politique, si bien que cette machine ne détermine qu’une « ins-
cription corporelle », alors que ce sont les inscriptions multiples du corps social,
capitalisme et des pouvoirs, qui défnissent les interactions profondes du système.
Varela en reste à une approche encore trop autocentrée sur la machine du vivant
et trop structurelle.
Diagramme physico-mathématique de la sémantique
Ici le point fxe moyennise les pôles, autour d’un zéro, qui les ordonne à lui :
tout est quantifable, à partir de là, le zéro n’ouvre pas ici un plan complexe, mais
au contraire le renforce. En nous plaçant au point zéro orienté vers l’horizon d’un
point fxe comme celui des sciences cognitives, nous nous conformons à lui, et
comme les sciences cognitives quantifent, les pôles se tournent vers la quanti-
11
Cf. ROQUE, Tatiana; FRANCESCHELLI, sara; PATY, Michel. Chaos et systèmes
dynamiques. Eléments pour une épistémologie des systèmes dynamiques. Paris: Hermann,
2007. Lire également, PRIGOGINE, Ilya. Les Lois du chaos. Paris: Flammarion, 1993.
36 JOACHIM DUPUIS
fcation (les points A et B sont déjà sur une ligne qui quantife, en spatialisant
les sens (A ou A – ou B ou B-). En ce sens aussi par les sciences cognitives, les
oppositions formelles des disciplines s’estompent, puisque chaque pôle va suivre
une même norme.
Le schéma qui auraient des fèches dans l’autre sens serait une balance qui
opère un vrai déséquilibre qui n’opposerait plus sémantique et pragmatique, mais
montrerait le circuit virtuel auquel chacune d’elles est attachée.
Diagramme d’Argand – C’est pourquoi nous proposons de partir plutôt de
Gilles Châtelet, qui a développé une pensée physico-mathématique pour penser
le « paradigme physicomathématique de la sémantique » dans son rapport aux
autres disciplines. Il nous semble tout d’abord que l’on ne devrait pas concevoir
la sémantique seule mais en balance avec la pragmatique.
On pourrait imaginer
12
une balance entre ces deux pôles de la linguistique,
l’une tournée vers la langue l’autre vers la parole. Ces deux pôles sont en fait
aujourd’hui « en miroir » : l’un exprime la manière dont se comprend la pragma-
tique, et l’autre dont se comprend la sémantique à l’intérieur de la linguistique.
Ce que nous voulons mettre en avant par cette image de la balance, c’est que ces
deux disciplines se pensent aujourd’hui relativement aux sciences cognitives, qui
seraient leur point fxe. Pour l’une comme pour l’autre, ce sont la mathématisa-
tion ou l’informatisation qui semblent pouvoir justifer le fait qu’elles se récla-
ment d’une démarche cognitiviste et qu’elles sont fnalement moins en opposi-
tion qu’en miroir. L’idéal de la sémantique et de la pragmatique, ce serait donc
de penser un modèle cybernétique de la langue ou de la parole qui seront donc
évaluées, mesurées dans une pensée « calculatoire » – qui n’est plus le simple
triage du sens du système saussurien.
on peut tracer cette balance et la faire fonctionner comme un « diagramme ».
Un diagramme, dans l’esprit de Gilles Châtelet, n’est pas une représentation,
c’est une sorte de dispositif physico-mathématique qui est animé par un geste
qui effectue une perforation dans le virtuel. Il existe, en effet, un diagramme phy-
sico-mathématique dessiné par Argand
13
, mathématicien de la fn du 18
e
siècle,
qui se pense par un système de la balance et qui, du point de vue de la géométrie,
permet de penser le saut entre les nombres réels et les nombres imaginaires, entre
une droite (réels) et un plan (complexe). C’est un saut qui est bien virtuel, car on
s’extrait de la droite pour aller vers une autre dimension : le plan.
12
Nous construisons ici un diagramme linguistique à partir du diagramme d’Argand de la
même façon que Châtelet pense le diagramme politique dans lequel nous nous pensons avec
ce diagramme d’Argand, diagramme qu’il appelle le diagramme de thermocratie, où il met
en miroir, en balance le point fxe de l’économie de marché et la boîte noire de la démocratie.
Pour une présentation détaillée de cette métaphorisation du diagramme physico-mathéma-
tique à d’autres champs de savoir, cf. DUPUIS, Joachim. Gilles Châtelet, Gilles Deleuze,
Félix Guattari – l’expérience diagrammatique. Paris: L’Harmattan, à paraître.
13
Cf. ARGAND, Jean Robert. Essai sur une manière de représenter les quantités imaginaires
dans les constructions géométriques. Paris: Blanchard, 1971 [1806].
37 AU-DELÀ DU MIROIR. VIRTUEL ET ACTUEL EN SÉMANTIQUE
On peut imaginer ici métaphoriquement une équivalence entre le régime géo-
métrique des droites et du plan et le fonctionnement (physique) de la balance
linguistique. La ligne droite, fractionnée (-1/1) et marquée par un centre 0 (voir
diagramme dessiné) est l’équivalent de l’image d’une balance, avec deux côtés,
A et B, A correspondant à la pragmatique et B à la sémantique. Ces deux pôles de
la balance sont en effet opposés et comme en miroir l’un de l’autre ; mais comme
leur objet et leur démarche sont opposés, on peut les penser comme un segment
-1 / 1, traversé par un « milieu », un zéro.
Ce positionnement sur la balance crée une symétrisation au point zéro grâce au
point fxe à quoi correspondent les sciences cognitives. Ce qui signife qu’entre
ces deux pôles – comme entre les deux unités du segment (de la droite réelle)
–, il y a équilibre au point zéro et que cet équilibre crée une moyenne à laquelle
se rapportent maintenant les deux pôles (ou les deux segments). Les sciences
cognitives jouent donc actuellement sur cette balance imaginaire le rôle d’une
norme auprès de la sémantique et de la pragmatique, et en ce sens, ces dernières
se pensent selon une conception spatiale où tout sens est déjà donné et déjà quan-
tifable. La sémantique (comme la pragmatique) se met à fonctionner comme une
sorte de « boîte noire » (avec input et output), elle ne pense plus qu’à quantifer le
sens : le modèle de Victorri, aussi brillant soit-il, en est le meilleur exemple. Nous
pourrions appeler ce diagramme : « diagramme linguistique d’Argand » (D.L.A.).
Au niveau mathématique, le point zéro sur la ligne des réels ouvre une dimen-
sion supplémentaire, ouvre un plan de la virtualité complexe, comme le suggère
Argand (puisqu’on est censé passer du niveau des nombres réels au niveau des
complexes), mais dans notre diagramme linguistique, le point zéro « lisse » au
contraire toute virtualité : on est bien dans du virtuel, mais on est uniquement
tourné vers la ligne des réels, le calcul, le nombre, on ne vise qu’elle ; on ne
veut pas s’aventurer du côté du non quantifable (dans le diagramme, les grosses
fèches indiquent que A et B visent seulement la droite réelle, donc l’idée de quan-
tité, orientés qu’ils sont par l’horizon des sciences cognitives). La sémantique
et la pragmatique se pensent donc selon une symétrie, selon une « logique » qui
donne à « nombrer » les éléments qui les constituent. Elles ne se voient pas autre-
ment leur objet, et c’est pourquoi elles s’aveuglent elles-mêmes en se tournant
vers les sciences cognitives.
Cependant, la symétrisation (mesurer la langue ou la parole) ne fonctionne
elle-même que sur une dissymétrie, c’est-à-dire sur la volonté de certains séman-
ticiens à lire et à penser relativement à des savoirs dominants (sciences cogni-
tives) ; ce sont ceux-ci qui nous poussent à nous placer dans un tel diagramme
politique qui se retourne sur lui-même puisqu’au lieu de nous ouvrir au virtuel,
il nous en éloigne. Cette automutilation des sémanticiens est un grand nœud de
l’histoire de la sémantique, mais elle n’est pas une fatalité.
Les sémanticiens aujourd’hui ne cherchent pas le virtuel, même si pour pen-
ser leur discipline, se placent nécessairement dans ce diagramme linguistique
d’Argand et donc dans cette symétrisation que nous avons présentée. Mais se
placer dans ce diagramme, c’est donc ne pas vouloir un autre diagramme qui
38 JOACHIM DUPUIS
désire s’ouvrir au virtuel, et qui le recherche ; désirer le virtuel, ce serait justement
chercher à penser « contre ce zéro », vouloir sortir de ce zéro, un plan, une autre
dimension qui échappe au quantitatif, ce serait tenter de penser un « zéro » qui
soit comme un passage à un non-équilibre (= systèmes dynamiques, chaos) et
qui ouvre les deux pôles A et B à d’autres rapports qu’une opposition formelle.
Défaire la moyennisation qui mutile la sémantique doit être le but des sé-
manticiens ; et ainsi ils pourront échapper à la « ligne droite », à la norme du
« nombre », pour faire un saut vers les profondeurs de la « matière linguistique ».
La sémantique, en restant fonctionnelle, ne fait que se complaire dans un faux
état d’équilibre (moyennisation), elle n’a pas conscience d’être prise dans des
enjeux sociaux qui la poussent à ne considérer que l’utile ou le mesurable. En se
plaçant dans ce diagramme sémantique pour se penser selon une orientation de
neutralisation du virtuel (perspective des sciences cognitives), on en reste donc
au schéma d’une balance qui ressemble encore à la spatialité de l’échiquier : non
pas une pensée tournée vers le virtuel, mais plein de possibles. La sémantique
occulte ainsi tout le champ des virtualités et en reste à la combinatoire.
Faut-il condamner une telle attitude du sémanticien ? Ce n’est pas en ces
termes qu’on doit examiner le problème. La sémantique cherche un « lieu », elle
cherche à se trouver un modèle, ou une discipline qui lui donne sa légitimité
scientifque. Faut-il donc qu’elle y renonce, sous prétexte qu’en se rapprochant
des sciences cognitives, du connexionnisme, elle risque de ne plus penser le sens
comme « expression », comme autre chose que le fait de se « donner » un sens, au
lieu de la penser sa « genèse » ?
C’est là où Gilles Châtelet peut encore être convoqué. Car le diagramme
d’Argand que l’on a proposé pour présenter la sémantique est un diagramme
physico-mathématique, la sémantique n’est donc pas détachée de la pensée phy-
sico-mathématique. Mais Châtelet ne pense pas les autres savoirs séparés du
physico-mathématique mais en liaison métaphorique avec lui. C’est d’ailleurs
de cette façon que Maxwell légitimait par exemple l’électromagnétisme. Il se
servait d’une métaphore : l’image de grands rouages (symbolisant l’électricité)
articulés avec des rouages plus petits (le magnétisme) permettait de penser leur
« union ». on sait que l’électricité et le magnétisme ne sont pas un ensemble de
rouages, mais on comprend qu’ils sont unis par la métaphore. Cette « métaphore
audacieuse », comme il disait, c’est précisément ce qui montre l’importance de la
participation du virtuel à l’élaboration des savoirs entre les sciences, et entre le
physico-mathématique et les autres savoirs.
La sémantique veut actuellement s’accaparer le territoire de la science, mais
elle n’a pas conscience que c’est en vertu du positivisme de ses origines qu’elle
se tourne vers les sciences cognitives. Elle veut devenir « comme » une science,
au lieu de se penser avec la potentialité de la science. Car les savoirs non scienti-
fques ne peuvent être scientifques. A moins de penser comme le suggère Châtelet
que toute forme de savoir qui passe par des diagrammes physico-mathématiques
s’apparente à du physico-mathématique d’un point de vue métaphorique. Car les
métaphores introduisent les virtualités et rendent possibles une sorte d’équiva-
39 AU-DELÀ DU MIROIR. VIRTUEL ET ACTUEL EN SÉMANTIQUE
lence entre les savoirs mais pas n’importe comment. Le type de lien qui unit les
savoirs et le physico-mathématique est celui d’une métaphore au sens de Boyd
14
,
une « métaphore stratégique » qui ne rigidife pas les deux domaines pour défnir
l’une par rapport à l’autre. C’est une métaphore qui au contraire opère une sorte
de « couplage » entre les domaines sans qu’il y ait une souveraineté de l’un par
l’autre. Couplage entre actuel et virtuel.
Ainsi en aspirant à devenir une sorte de calcul, de logique statistique, ou en se
pensant comme combinatoire, la sémantique ne se pense-t-elle pas comme scien-
tifque, mais scientifquement. Elle se tient pour science, elle veut aussi s’accapa-
rer, se parer de tous ses oripeaux, au lieu de voir que le physico-mathématique est
justement ce qui « unit » les savoirs : en effet, il n’y a pas « identité » ni confusion
mais un certain geste habite les savoirs qui se pensent clairement dans le « phy-
sico-mathématique ». Les savoirs doivent se penser « eux-mêmes » sans chercher
à se transcender dans un autre savoir.
La sémantique n’a donc plus à se chercher dans l’image d’un père (habité par
l’illusion que la science s’accapare des territoires pour « légitimer », comme un
sauveur, les autres savoirs), elle n’a qu’à regarder par delà le miroir : elle sera
alors prise par l’enchantement du virtuel.
C’est donc le mythe d’une conception uniquement « spatialisante » qui pol-
lue depuis sa naissance la sémantique : de l’image de l’échiquier aux sciences
cognitives, on ne sort pas du positivisme. Proposer une sorte de paradigme phy-
sico-mathématique n’a de sens que si on prend bien garde à deux choses : d’une
part, la sémantique ne sera jamais une science, mais aura seulement par méta-
phore la légitimité d’une science ; d’autre part, elle ne pourra vraiment penser son
objet que si justement elle en fait autre chose qu’un « objet », si elle se donne les
moyens de penser le virtuel qui habite chaque savoir, en le retirant de toute place
dans l’échiquier, dans une surface gelée.
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ARGAND, Jean Robert. Essai sur une manière de représenter les quantités imaginaires dans les
constructions géométriques. Paris: Blanchard, 1971. [1806]
BLACK, Max. Models and Metaphors. Ithaca: Cornell University Press, 1962.
BOYD, Richard. Metaphor and theory change: What is “metaphor” a metaphor for? In Metaphor
and Thought. 2
nd
ed. Ed. Andrew ORTONY. Cambridge: Cambridge University Press, 1993, p.
481–532.
CHâTELET, Gilles. Les Enjeux du mobile. Paris: Seuil, 1993.
14
Nous développons dans le livre précédemment cité cette lecture « généalogique » de Châte-
let, à travers la métaphore audacieuse qu’il a empruntée à la conception de la métaphore de
BLACK, Max. Models and Metaphors. Ithaca: Cornell University Press, 1962; mais surtout à
celle de BOYD, Richard. Metaphor and theory change: What is “metaphor” a metaphor for?
In Metaphor and Thought. 2
nd
ed. Ed. Andrew ORTONY. Cambridge: Cambridge University
Press, 1993, p. 481–532.
40 JOACHIM DUPUIS
CHâTELET, Gilles. La géométrie romantique comme nouvelle pratique intuitive. In Le Nombre,
une hydre à n visages. Entre nombres complexes et vecteurs. Paris: Editions de la maison des
sciences de l’homme, 1997, p. 151–154.
CUSIMANO, Christophe. La Polysémie, Essai de sémantique générale. Paris: L’Harmattan, 2008.
CUSIMANO Christophe; DUPUIS, Joachim. Poststructuralist models for polysemic signs – The
example of ‘love’. The linguistics and literariness of love. Journal of Literary and Linguistic
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DELEUZE, Gilles; GUATTARI, Félix. Mille plateaux. Paris: Editions de Minuit, 1980.
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TUTESCU, Mariana. Précis de sémantique française. Paris: Klincksieck, 1975.
VARELA, Francisco J. Invitation aux sciences cognitives. Paris: Points, 1996.
VICTORRI, Bernard; FUCHS, Catherine. La polysémie. Construction dynamique du sens. Paris:
Hermès, 1996.
abstract and key words
In this article, we will show that semantics is dependent on the twentieth century representa-
tion of science, the positivist one. The insertion of the notion “virtual” would enables semanticians
to unify the different felds of linguistics and pragmatics, following a better line than cognitivist
models.
Virtual; cognitivism; semantics; pragmatics; positivism
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
CHRISTOPHE CUSIMANO
aDjectifs et synesthésie.
comment Le virtueL et L’actueL se conDitionnent
mutueLLement
Cet article a pour ambition de mettre au banc d’essai une nouvelle conception
du signe présentée dans un article récent (cf. C. Cusimano & J. Dupuis, 2011).
Nous avons essayé d’y montrer que le virtuel, soit la créativité ou le monde des
possibles sémantiques, conditionnait grandement l’actuel (les emplois). La ques-
tion à laquelle nous voulons essayer de répondre ici est la suivante : pourquoi
certaines lexies, des adjectifs en ce qui concerne cet article, sont-elles sujettes
plus que d’autres à entrer dans un emploi synesthésique ? Pour dire les choses
autrement, en quoi le virtuel peut-il être un recours utile à l’explication des condi-
tions sémantiques qui président à la réalisation de synesthésies adjectivales ?
En retour, nous essaierons de montrer que cette somme d’emplois déjà réalisés
conditionnent nécessairement l’étendue du possible jamais réalisé.
1. une nouvelle théorie du signe
Dans cette première section, nous voudrions effectuer un bref rappel du socle
théorique sur lequel s’appuie ce travail empirique. Nous avons avancé l’idée,
entre autres, que les sémanticiens se font une idée trop rationnelle de la notion de
virtuel. Alors que ce terme est toujours employé pour désigner des propriétés en
latence déjà réalisées, comme le montrent la conception de la virtualisation
1
dans
la Sémantique Interprétative de F. Rastier ou des virtuèmes
2
chez B. Pottier, nous
avons proposé de considérer le virtuel comme du possible jamais réalisé. Ceci
permet de laisser à ce que nous avons appelé les traits sémiques d’application
(cf. C. Cusimano, 2008), qui sont des informations sémiques pré-construites en
vue de la parole et permettent notamment d’expliquer les différentes acceptions
des polysèmes, l’exclusivité du possible déjà réalisé : en effet, pour choisir parmi
les acceptions d’un polysème, il suffra d’effectuer un parcours sémique depuis
le sémème puis choisir parmi les tsa (qui relèvent de la parole potentielle, soit le
1
« Neutralisation d’un sème, en contexte » (1987 : 81, 276).
2
Eléments sémiques qui « ne sont utilisés que si la connotation s’y prête » (1974 : 68)
42 CHRISTOPHE CUSIMANO
virtuel de B. Pottier et de F. Rastier) pour aboutir à l’emploi, en parole effective.
C’est ce que montre la fgure ci-dessous, qui se lit de haut en bas : chaque trait
sémique d’application de dernier niveau est illustré d’un emploi précis.
figure 1 : La polysémie de ‘saudade’ (c. cusimano)
Ceci étant, nous opérons donc une redéfnition du virtuel en sémantique en lui
attribuant tout le potentiel jamais réalisé. Mais la question demeure : en quoi cette
distinction entre possible réalisé et possible non-réalisé est-elle utile ? La mise
à l’épreuve de cette hypothèse est justement l’objet de cet article : comment le
virtuel peut-il conditionner les emplois synesthésiques ? C’est exactement ce que
nous nous proposons de voir.
Toutefois, auparavant, une présentation substantielle du phénomène s’impose.
D’un point de vue cognitif d’abord, puis linguistique évidemment.
2. La synesthésie en sciences cognitives
2.1. Défnition
Justifant ainsi notre plan, nous pourrions prendre pour point de départ à cette
section le constat énoncé par A. Merriam (1964 : 85) selon lequel la « synesthe-
sia falls broadly within the feld of psychology and has been studied primarily
43 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
by psychologists ; it is, of course a phenomenon of perception ». Quel phéno-
mène justement ? Celui d’une « experience of an associated sensation when an-
other sense is stimulated » (C. E. seashore, 1938 : 26 cité par A. Merriam 1964 :
86). Une autre défnition dont le mot-clé est évidemment « blending », que l’on
pourrait traduire ici par mélange, est à trouver dans Experimental phenomena of
consciousness : a brief dictionary (2007 : 100) :
A blending of sensory features from several modalities, when a stimulus that typically evokes a
sensation in only one modality is presented. Examples are the sensations of different colors accom-
panying the presentation (and hearing) of corresponding tones, the seeing of colors accompanying
black-on-white printed numbers, sensations of taste elicited by specifc visual shapes, and so on […].
On pourrait aussi rappeler l’image du court-circuit sensoriel donnée par E. Cy-
towic (2002 : xxiii). D. Legallois (2004 : 495), pourtant linguiste, propose un
condensé appliqué des travaux de ce dernier auteur qui font d’ailleurs autorité
dans le domaine :
Pour le neurologue américain Richard Cytowic, la synesthésie est un phénomène universel dont
nous n’avons généralement pas conscience : nos organes sensoriels livrent un très grand nombre
d’informations au cerveau, informations que celui-ci traitera, non pas en reproduisant un envi-
ronnement perçu, mais en l’interprétant à partir du déjà acquis, à savoir la mémoire et les senti-
ments. […] seules quelques-unes de ces informations sensorielles seront retenues et deviendront
conscientes.
Chez les synesthètes, des associations intermodales, normalement inconscientes, émergent à la
conscience en raison d’une redistribution du fux sanguin dans le cerveau. Ce fux fait que le
fltrage des informations sensorielles est beaucoup plus perméable. Ces informations transmises
en trop grand nombre ne peuvent être traitées consciemment.
C’est en effet ni plus ni moins que ce que E. Cytowic et D. Eagleman (2009 :
108) déclarent sans équivoque :
Hearing and vision are tightly coupled in the brain […]. In most people this communication is
beyond the level of conscious access. But or some fraction of the population, the coupling of
hearing and vision is explicit. For these synesthetes, music, speech, noise, or phoneme can trig-
ger extraordinary displays of color and light.
Voici donc pour l’aspect pathologique du phénomène. C’est bien sûr l’aspect
linguistique qui retiendra plutôt notre attention dans ce travail. Mais cette sec-
tion, loin d’être une simple présentation, doit nous permettre de passer en revue
les considérations typologiques et autres des différents auteurs sur le sujet. Ces
remarques, souvent formulées dans un vocabulaire propre aux sciences cogni-
tives, nous serviront ensuite de socle pour bâtir notre approche théorique du phé-
nomène envisagé d’un point de vue linguistique. Car il va de soi que, comme le
dit P. Holz (2007 : 193), « if we use the term synesthesia, we have frstly to distin-
guish between a neuropsychological and a linguistic phenomenon ».
Mais avant de nous projeter dans cette seconde approche, comme nous l’avons
dit, nous souhaitons synthétiser tout ce qui, d’après les travaux en sciences cogni-
tives, pourrait nous être utile pour la suite de notre raisonnement.
44 CHRISTOPHE CUSIMANO
2.2. Typologie des perceptions sensorielles
R. Zimmer, dans son ouvrage Handbuch der Sinneswahrnehmung paru en
2001, donne à voir une classifcation claire des perceptions sensorielles. Comme
le dit fort justement P. Holz (2007 : 194), qui traduit pour son compte le tableau,
ce système croise 3 critères que sont :
− physiological criteria, namely different receptor cells,
− physical criteria, namely different kinds of stimuli and
− psychological criteria, namely the information gained.
Nous pensons que le tableau suivant, s’il ne présente aucune information nova-
trice, mérite toutefois par son caractère synthétique d’apparaître ici. Lorsqu’il
s’agira de repérer les opérations synesthésiques poétiques ou stylistiques, l’inté-
rêt en deviendra évident.
Sensory System Sensory Organ Receptors Stimuli
Visual Eye Photoreceptors Light waves
Auditive Ear Mechanoreceptors Acoustic waves
Tactile Skin, hand, mouth Tactile-, thermal-,
mechanoreceptors
Touch (incl. Heat,
pain)
Kinesthetic Tendons, muscles,
joints
Proprioreceptors Body movement
Vestibular Vestibular apparatus Mechanoreceptors Acceleration
Gustative Mouth, oral cavity,
tongue, palate
Chemoreceptors
Mechanoreceptors
Chemical stimuli
olfactory Nose, nasal cavity Chemoreceptors Gaseous chemicals

Figure 2 : Classifcation des perceptions sensorielles (R. Zimmer)
Si cette conception nous semble en tant que linguiste séduisante, il n’est pas
hasardeux que P. Holz, un autre linguiste, affrme qu’elle constitue « a helpful
tool in analyzing synesthesic phenomena […] ». Toutefois, il faudrait reconnaître
à cette classifcation un caractère tout à fait occidental : on pourrait même, sans
s’aventurer trop loin de nos contrées linguistiques, y voir une empreinte carté-
sienne et chrétienne bien marquée, puisqu’elle refète la distinction âme (ou es-
prit)- corps qui ne se retrouve pas dans tous les cultures. Dans le bouddhisme par
exemple, comme le dit W. Rahula (1961 : 40), les sensations « sont de six sortes :
sensations nées du contact de l’œil avec le visible, de l’oreille avec les sons, du
nez avec les odeurs, de la langue avec les saveurs, du corps avec les objets tan-
gibles et de l’organe mental (qui constitue une sixième faculté dans la philosophie
bouddhiste) avec les objets mentaux, pensées ou idées ».
si l’on accepte cette modifcation majeure, par laquelle on tend à considérer
l’esprit comme un simple « organe mental », alors les sensations qui en résultent
sont à prendre en compte dans le fait synesthésique, celles-ci ne répondant que
d’une modalité supplémentaire. Cette remarque n’est pas une remarque de forme.
45 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
Elle met en évidence le fait que toute défnition de la synesthésie dépend des
différentes modalités que l’on retient : dans le bouddhisme, le fait que rien ne
ressemble de près ou de loin à une âme ou un esprit immortel conduit à prendre
en compte des sensations qui, dans les conceptions occidentales, permettent
d’embrasser les autres. Il est amusant de noter que c’est d’ailleurs le point de
vue esquissé par les adeptes de la « théorie de la perception globale » (en fait
non-globale donc) qui se rangent derrière l’idée de Novalis (1973 : 256) : « voir
– entendre – goûter – palper – sentir, ne sont que des éclats de la perception glo-
bale ». Il vaudrait donc mieux dire, « la perception globale en occident ».
Or, comme nous l’avons laissé entendre, retenir les sensations mentales aurait
pour effet de réduire la synesthésie à néant ou presque : que dire d’un trope ou
d’une impression qui pourraient mêler l’ensemble des sensations ? Cela n’aurait
plus aucun sens. L’étude de la synesthésie n’est pertinente que si l’on en exclut
les phénomènes mentaux, qui mixent toutes les sensations. De fait, pour notre
part, sans nier que ces sensations mentales (selon le bouddhisme) puissent être
considérées en tant que telles, nous préférons – autant par conformisme que pour
sauver en quelque sorte notre objet d’étude, dire que la synesthésie est l’étude de
toutes les sensations, sensations mentales exceptées. Nous aurons toutefois, au
moins, à la fois permis d’en affner la défnition et, de fait, montré que celle qui
est couramment admise ne va de soi, ce qui n’est jamais dit.
2.3. Typologie des approches dans l’étude de la synesthésie
A. Merriam, sans donner l’air de traiter la chose avec minutie, tente néanmoins
de dresser une typologie des approches de la synesthésie en sciences cogni-
tives. Et s’il est vrai que cette synthèse manque parfois de rigueur, elle comporte
quelques nœuds d’intérêt.
L’auteur (1964 : 86), dont la spécialité est plutôt l’ethnomusicologie – nous
verrons que cela a son importance pour notre présentation, formule son dessein
comme suit : « there seem to be at least six kind of approaches, although all clear-
ly fall under the general rubric ». Bien sûr, il faut comprendre par « rubrique géné-
rale » les sciences cognitives. Par « kind of approches », nous verrons qu’il faut
souvent comprendre plus simplement types de synesthésie.
− Le premier des six types, appelé « synesthesia proper », correspond au cas
où « one is exposed to a stimulation in one sense area but receives and expe-
riences that stimulus in association with another sense area » : par exemple,
voir de la couleur en écoutant de la musique, cette fameuse audition colorée.
− Le second type apparaît quand « the addition of a second sense stimulus, B,
to an original sense stimulus, A, increases the acuity of perception of A »
(1964 : 87).
− Le troisième pourrait être nommé transfert inter-sensoriel. Mais c’est ici que
les choses se compliquent ; car ce type contient plusieurs sous-types que,
étrangement, A. Merriam traite comme des types. Le premier répond aux cas
où, par l’expérience, on demande à un sujet de transposer à une autre zone
46 CHRISTOPHE CUSIMANO
sensorielle un stimuli, s’appliquant donc à une zone différente. Ce sont les
expériences de R. Willman où l’on demande à un compositeur d’écrire une
musique inspirée par un dessin (3
ème
type d’approche selon A. Merriam). Un
autre sous-type est dit de « perceptive matching » : on invite des étudiants,
comme l’a fait J. T. Cowles, à faire correspondre des musiques à des peintures
(4
ème
type). L’on peut aussi ne pas proposer de série d’items correspondant au
stimuli initiaux, et dans ce cas-là, on obtient une variante du sous-type (5
ème

type).
− Enfn, le dernier type d’approche « refers specifcally to linguistic transfer of
descriptive concepts from one sense area into another » (1964 : 94). Qu’est-ce
à dire ? C’est l’étude de tous les mots, le plus souvent des adjectifs (comme
l’ont fort bien démontré Legallois, mais aussi Edmonds et smith avant lui), qui
s’appliquent naturellement si l’on peut dire, à diverses modalités sensorielles :
il en va ainsi de « cool », « smooth » (eng.) par exemple. Laissons pour l’heure
de côté ce type d’approche, qui fonde notre développement à venir.
Comme nous le voyons, cette tentative, bien que partiellement contestable,
demeure selon nous une bonne base de travail pour qui souhaite, à l’instar de ce
que nous projetons de faire, renverser l’angle d’approche privilégié dans l’étude
de la synesthésie. En d’autres termes, envisager le phénomène non plus dans une
perspective seulement cognitive mais plutôt linguistique ou, pour le dire encore
plus clairement, sémantique et logique.
2.4. Déterminisme culturel de l’interprétation synesthésique
Voici un problème qui n’est de toute évidence pas sans implication majeure
pour notre étude ultérieure de la synesthésie en tant que trope. Nos expériences
synesthésiques sont-elles culturellement pré-défnies ? selon A. Merriam (1964 :
93), qui s’appuie sur les travaux antérieurs de G. Reichard, R. Jakobson et E.
Werth d’une part et de D. I. Masson d’autre part (1949 tous deux) « thus we seem
to be faced with two major types of synesthesia, true synesthesia and culturally-
derived synesthesia ». Il faut entendre ici synesthésie « véritable » comme non-
reliée à quoi que ce soit de culturel et possédant un caractère naturel dans le
sens où elle ne serait pas « forcée » par l’expérimentation : on se souvient des
expériences de J. T. Cowles qui exigeaient des sujets de faire correspondre des
sons et des images. Dès lors, on peut opposer cette synesthésie naturelle aux cor-
respondances socialement normées entre éléments appartenant à des modalités
sensorielles différentes.
Nous savons depuis au moins L. omwake (1940 : 474) que « the tendency to
associate a certain color with a piano note was defnitely greater than chance, and
the agreement of response increased with the age of a subject ». Qu’est-ce à dire ?
Sans doute que l’imprégnation culturelle augmentant avec l’âge, les associations
synesthésiques deviennent de plus en plus normées, et donc de plus en plus ré-
gulières. on va bien ici dans le sens d’un déterminisme imposé par la culture
sur l’expérience synesthésique. Pour en attester pleinement, il faudrait bien sûr
47 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
mesurer les différences interculturelles, ce qui n’a pas ou peu été fait. Mais à vrai
dire, dans notre perspective, peu importe ; en effet, nous projetons plutôt de voir
ce qu’il peut y avoir d’individuel dans la synesthésie, en d’autres termes, de voir
à quel point l’individu peut, au travers de ces expériences, s’affranchir de ce que
l’on pourrait appeler la norme synesthésique.
2.5. Sommes-nous tous des synesthètes qui s’ignorent ?
Cette question largement inspirée de E. Cytowic et D. Eagleman (2009 : 105),
« Are we all silently synesthetic ? », doit donc nous amener sur le terrain glissant
du caractère individuel du ressenti synesthésique. A cette question, Baudelaire,
Rimbaud, Kandinsky et d’autres, n’ont pas vraiment répondu, puisque certains
dont les auteurs, pensent que Kandinsky au moins, était un synesthète patholo-
gique, ce qui ne fait d’ailleurs guère avancer les choses. Quant aux autres, il con-
vient de noter que « sound-to-sight synesthesia is particularly interesting because
it may be present in all human infants. […] Then adults synesthetes possibly
retain juvenile circuitry or physiology that most individuals lose as they mature
». Il est donc clair que nous devrions tous, en tant qu’hommes, être capables de
vivre intensément les expériences synesthésiques. Si ce n’est pas le cas, c’est que
nous avons connu au cours de notre croissance une perte ou plutôt un enfouisse-
ment de nos capacités interprétatives et sensitives. Dans ce sens, E. Cytowic et D.
Eagleman (2009 : 108) postulent aussi une seconde explication, qui serait que les
synesthètes acquièrent des capacités d’explicitation du phénomène :
Either they retain more of the juvenile interactions that most individual lose, or else they explic-
itly draw on normal multi-sensory processes that have grown implicit in the majority.
Dans ce cas-là, nous ne serions plus exactement des synesthètes qui s’ignorent
mais, plutôt, des synesthètes indéfniment inaccomplis si l’on peut dire. La ques-
tion est intéressante et mérite d’être posée, d’autant qu’en y répondant, nous lais-
sons entrevoir la possibilité que ce soient des propriétés physiologiques qui font
que certains sont plus ou moins sensibles à la synesthésie en tant que trope dans
les textes. C’est d’ailleurs vers ce problème que nous tendons désormais.
3. La synesthésie en linguistique
3.1. Défnition
En littérature aussi, il est possible de trouver des défnitions plus ou moins
satisfaisantes du phénomène qui, il faut le dire, ne s’éloignent guère des défni-
tions « pathologiques » citées plus haut ; en effet, comme le rappelle D. Legallois
(2004 : 497), « la synesthésie constitue donc à la fois un phénomène cognitif et un
phénomène esthétique ». Peut-être, et notre première section laissait entendre ce
parti-pris, la linguistique n’a rien à gagner à séparer les deux approches. D. Legal-
48 CHRISTOPHE CUSIMANO
lois se risque quant à lui à proposer la distinction entre sensation et perception : la
synesthésie ne répondrait pas d’une fusion sensorielle (« un éprouvé conscient et
passif ») mais reviendrait plutôt à « porter un jugement catégoriel sur cette expé-
rience » et s’inscrirait donc dans le cadre d’une perception. A ce titre, il deviendrait
possible de regrouper sous le terme de synesthésie les deux types d’approche. Tout
la diffculté résiderait, comme nous l’avons compris, dans l’option de distinguer
nettement entre phénomène de la perception et phénomène linguistique ; or, à notre
sens, le phénomène linguistique relève aussi de la perception.
Une courte parenthèse s’impose dès lors : une objection majeure à cette distinc-
tion serait de dire qu’il est délicat, voire douteux, de passer directement de l’uni-
vers sensoriel à l’univers sémantique. Comme le dit Vaillant (1997 : 114–115)
dans sa thèse de doctorat, s’appuyant sur le système sémiotique de F. Rastier,
Il importe maintenant de ne pas plonger aveuglément dans une autre confusion, celle qui pour-
rait surgir entre modalité de présentation au sens de l’objet dénoté par un signe, et modalité de
présentation du signifant de ce signe dans un système de signes particulier. Autrement dit, entre
modalités perceptives et modalités sémiotiques.
C’est pourquoi F. Rastier (1996 : 34), lui même inspiré par les travaux de
R. Cassirer, introduit une troisième sphère, qui va jouer un rôle d’intermédiaire
entre les mots et les choses, celle des simulacres multimodaux :
L’ordre référentiel engage traditionnellement les rapports entre d’une part les signes, les concepts
et les choses, d’autre part les phrases, les propositions et les « états de choses ». Ce rapport n’a
rien d’immédiat : il s’établit par la médiation d’impressions référentielles, sortes d’images men-
tales que nous avons défnies comme des simulacres multimodaux.
Le simulacre modal vient donc remplacer avantageusement le concept, notion
trop chargée historiquement, ou encore la représentation mentale, rappelant avec
insistance le mentalisme rejeté par F. Rastier. Cela a plusieurs effets : i. de briser
l’idée selon laquelle le signe serait le concept dans la langue et le concept une
entité extralinguistique susceptible de s’incarner en langue
3
car « un simulacre
multimodal n’est pas nécessairement indépendant du langage, qui peut mettre en
jeu plusieurs modes (visuel, auditif, mais aussi – pourquoi pas – moteur), mais
n’est lié à aucun mode en particulier » (F. Rastier, 1991 : 208) ; ii. de conférer
un caractère individuel à ces représentations qui, bien que socialisées, sont à la
charge du sujet qui les ressent : « le signifé détermine les images mentales qui
lui sont associées. Il ne les contraint pas absolument pour autant, puisqu’un sujet
imageant peut susciter spontanément des images non déterminées par le contexte
linguistique et la situation de communication »
4
(1989 : 252).
Bref, la pensée principale à retenir ici est que la distinction entre sensation et
perception, héritée de la neurophysiologie, est sans doute trop simpliste. Pour y
3
Cf. C. Cusimano (2008 : 93–96) notamment.
4
Comme on pouvait s’y attendre, F. Rastier ne manque pas d’ajouter que « le contexte toute-
fois détermine subtilement les signifés, qui se défnissent par leur interaction ».
49 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
remédier, l’entremise des simulacres multimodaux s’impose. A ce titre, pour ce
qui nous préoccupe en vue du travail pratique à venir, faire mention du type de
corpus des extraits choisis est absolument indispensable : en effet, évoquer le
contexte des emplois synesthésiques étudiés permettrait de mieux rendre compte
des représentations lexicales liées aux différentes modalités.
Pour en venir après cette digression à une défnition linguistique du phéno-
mène, comme nous le proposions, il semblerait que l’on doive à P. Holz l’une
des plus claires (2007 : 193) : « from the perspective of linguistics, in contrast, we
can defne linguistic synesthesia as the co-occurrence of interdependent lexemes
originally stemming form different sensory modalities ». La synesthésie linguis-
tique est donc intimement liée à une perception d’appartenance des lexèmes mis
en jeu à un domaine
5
donné, celui des lexèmes sensoriels en l’occurrence. C’est
d’ailleurs ce qui fait dire à D. Legallois (2004 : 494) que « pour parler de synes-
thésie, l’adjectif et le nom
6
devront former une isotopie liée à la perception sen-
sorielle, mais seront considérés comme des lexèmes appartenant à des champs
sensoriels différents » : c’est le cas dans « mes images [vue] sont sourdes [ouïe] »
(P. Eluard, La vie immédiate) par exemple. En d’autres termes, D. Legallois
ajoute une deuxième condition. Les lexèmes interconnectés doivent appartenir à
des taxèmes différents : ceux respectivement représentés par nos différents sens.
Cette remarque est loin d’être une mise en garde inutile, car elle rappelle la pro-
priété que comporte la synesthésie de faire appel à une pluralité de modalités.
P. Paissa (2002 : 85) ne dit pas autre chose en défnissant la synesthésie comme «
une forme particulière d’expression fgurée qui qualife la perception physique à
travers l’emprunt simultané à deux modalités sensorielles différentes ».
3.2. Les synesthésies dans les publicités de parfum
P. Holz est l’auteur d’un travail remarquable sur l’usage de la synesthésie dans
les publicités pour parfums, eaux de toilette et eaux de Cologne (en anglais en-
core une fois), dont nous allons essayer d’isoler l’essentiel. L’étude se concentre
sur les trois niveaux linguistiques que sont le niveau lexical, le niveau morpho-
syntaxique, le niveau textuel.
Linguistic level Synesthetic construction
Lexical Immediate synesthetic expressions
Morpho-syntactical Patterns of lexical recurrence
Textual Semantic clustering

figure 3 : Les niveaux différents de la synesthésie linguistique (p. holz)
5
Pris au sens dans lequel l’emploie Rastier, c’est-à-dire partie prenante de la suite dimension
– domaine – taxème.
6
Evidemment, la synesthésie n’est réduite à ces catégories grammaticales que par la perspec-
tive de l’auteur dans cet article. Des adverbes ou même des périphrases peuvent y prendre
aussi part.
50 CHRISTOPHE CUSIMANO
Au premier niveau, pour désigner l’odeur des parfums, P. Holz va noter une
grande fréquence de composés dont le spécifeur est un adjectif (‘smooth’) et la
tête
7
un autre adjectif (‘powdery’). L’auteur note alors les combinaisons synes-
thésiques suivantes : non-spécifque + toucher buccal (cf. exemple ci-dessus),
goût + toucher thermique (« bitter warm ») et vue + toucher thermique (« trans-
parent frosty »). Nous reproduisons ci-dessous le tableau de certains syntagmes
nominaux (2004 : 197) qui ont pour propriété d’avoir pour tête une lexie relevant
de la modalité ouïe.
Specifyer Head (audition)
Fresh (thermal) Prelude
Flowery (multi-modal) Chord
Textual (thermal) Accent
ozony (olfactory) Chord
Spicy (gustative) Notes

figure 4 : syntagmes nominaux synesthésiques (p. holz)
Au second niveau, c’est-à-dire au niveau morphosyntaxique, on peut trouver
ce que P. Holz (2004 : 199) caractérise comme des « réseaux associatifs de synes-
thésie linguistique » (« associative network of linguistic synesthesia »). Pour dire
les choses simplement, cela correspond à divers lexèmes exprimant une quel-
conque modalité sensorielle répartis sur l’axe syntagmatique. on peut, à par-
tir d’une phrase donnée
8
, établir le tableau suivant. L’important n’est pas pour
l’heure le résultat, mais la méthode.
Semiotic entity Sensory modality Qualifying lexemes
Scent olfactive exciting
Cologne (=colored liquid) Visual, tactile, thermal Exciting, passionateness
Bottle (=colored container) Visual, tactile, thermal straighforwardness
Body (=man) Multi-modal straightforward, passionate

figure 5 : Les réseaux associatifs de la synesthésie linguistique (p. holz)
Enfn, à un troisième niveau apparaissent les « clusters sémantiques », soit l’en-
semble des termes dont les modalités sont très variables mais réfèrent de manière
insistante à un univers en particulier : en ce qui concerne la publicité pour un
7
Cette terminologie spécifeur/tête fait référence à l’intuition de l’auteur que le terme dit spé-
cifeur se rapporte à la tête. on aimerait savoir si des critères alternatifs sont utilisés mais
P. Holtz n’en donne pas. Dans le cas d’une combinaison Adj. + N., on peut comprendre le
distinction mais elle devient moins évidente dans le cas de combinaisons uniquement adjec-
tivales.
8
Non traduite par P. Holz du néerlandais vers l’anglais. De fait, nous ne y risquerons pas non
plus. Toutefois, P. Holz résume l’idée de la publicité de la sorte : « Boss Elements Aqua is as
pleasant as all the comfortable water-experiences that your body has ever had ».
51 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
parfum donné, l’univers aquatique par exemple. Nous avons pour les besoins de
notre propos simplifé le tableau proposé par P. Holz (2004 : 200) qui contenait
les lexies en néerlandais traduites en anglais.
Nouns (5) Verbs (2) Adjectives (10)
Boss Elements Aqua To bubble Aquatic fresh
Freshness To spray Vitalizing
Water Refreshing
Water drops Clear (x2)
oceanic fresh
Pure
Splashing
Stimulating
Bubbling fresh
figure 6 : Lexèmes exprimant l’univers aquatique (p. holz)
L’auteur conclut son développement en ajoutant : « linguistic staging of syn-
esthesia seems to be an elementary constituent of cologne advertisement ». Cette
démonstration en trois étapes est un bon exemple de traitement de notre objet
d’étude et pourrait en outre, semble-t-il, être systématisé. Les deuxième et troi-
sième niveaux seraient d’ailleurs tout à fait transposables dans les termes de la
Sémantique Interprétative de F. Rastier. Ce que fait P. Holz, c’est en quelque
sorte une analyse isotopique des publicités pour parfums et, ce faisant, il indexe,
comme proposait de le faire D. Legallois, des lexies comportant le même sème
isotopant mésogénérique (correspondant donc au domaine sensoriel) et un sème
microgénérique différent (relatif à un taxème, ici l’une des modalités dont nous
avons parlées). Il faudrait alors ajouter que la synesthésie peut aussi provoquer
une impression de rupture isotopique, dans le sens où les emprunts aux diffé-
rentes modalités sont ressentis comme déroutants. Mais puisque tous permettent
d’inférer un sème mésogénérique /sensoriel/, cette impression devient aporie dès
compréhension du message.
L’analyse de P. Holz confrme donc, sans le vouloir, l’intuition de D. Legallois
qui s’était ensuite orienté vers une approche phénoménologique. Néanmoins, mis
à part quelques considérations liminaires, elle ne dit rien des conditions séman-
tiques et pragmatiques qui président à l’emploi synesthésique des lexies. C’est
justement ce vers quoi nous voudrions nous orienter à présent.
4. quelles contraintes pour l’emploi synesthésique adjectifs ?
Nous souhaitons désormais appliquer nos remarques sur le signe à la synes-
thésie, en particulier à la possibilité qu’ont certains adjectifs d’entrer dans des
constructions synesthésiques. Pour cet exposé, nous allons nous appuyer une fois
de plus sur l’excellent article de D. Legallois cité supra, et nous limiter, comme
52 CHRISTOPHE CUSIMANO
l’auteur le fait, au cas des adjectifs. P. Holz n’a-t-il pas noté que les adjectifs
étaient les plus susceptibles de former une expression synesthésique ?
Nous éviterons aussi, comme nous l’avons déjà dit, la question de savoir si la
synesthésie est un type de métaphore. D’excellents travaux ont brossé la question
mieux que nous ne le ferions
9
.
Il nous importe moins de déterminer, dans « les dossiers se renversaient avec
des rondeurs moelleuses de traversins » et « un de ces provençaux d’une mollesse
caressante » (P. Paissa, 2003 : 554), en quoi les syntagmes nominaux en italique
rapprochent la synesthésie de la métaphore. Ce qui nous intéresse, afn de faire le
lien avec notre partie précédente, c’est de bien cerner pourquoi certains lexèmes
semblent impropres à ce type d’emploi alors que d’autres s’y fondent parfaite-
ment. Tout comme J. Williams (1976) à qui la synesthésie servait d’illustration
pour son approche « évolutionniste » du sens
10
, nous souhaitons utiliser le phéno-
mène synesthésique à des fns théoriques.
4.1. Contraintes sémiques
Ainsi, dans « les sons étincelants s’éteignent » (V. Hugo), quelles conditions
sémantiques président à l’emploi de ‘étincelant’ (relatif à la vue) en rapport avec
un son ? Prenons l’un des exemples analysés en détails par D. Legallois, à savoir
l’adjectif ‘dur’.
Dur peut diffcilement être jugé polysémique dans la mesure où il indique toujours la même
expérience d’interaction dans des domaines sensoriels différents : l’expérience visuelle, l’expé-
rience auditive mais aussi l’expérience sociale, rencontrent toutes les trois une résistance de la
part des qualités de l’objet expérimenté ou perçu (la couleur peu esthétique d’une robe, le couac
d’une trompette, un patriarche entêté). Il serait donc préférable de parler de polyvalence de
l’adjectif plutôt que de polysémie.
Pour bien connaître la question de la polysémie, nous souscrivons tout à fait à
l’analyse selon laquelle cet adjectif n’a rien de polysémique. Les différents objets
auxquels s’applique ‘dur’ ne sont pas des tsa : en effet, ils ne marquent aucune in-
formation sémique, mais s’associent plutôt à l’adjectif au sein d’expressions plus
ou moins fgées, des collocations que l’on qualife souvent de semi-composition-
nelles : « un son dur », « une eau dure », « une couleur dure »
11
en attestent. Ce ne
sont pas à proprement parler des unités polylexicales, c’est-à-dire des séquences
fgées qui se comportent comme une seule unité. C’est ainsi que s. Mejri relevait
9
Cf. P. Paissa (1995) pour une analyse détaillée des structures synesthésiques en relation avec
la métaphore. La synesthésie y est perçue comme un type de métaphore, permettant le trans-
fert de sens d’un domaine sensoriel à un autre.
10
« […] in the lexical feld of English adjectives referring to sensory experience, there has been
a continuing semantic change so regular, so enduring, and so inclusive that its description
may be the strongest generalization in diachronic semantics … » (J. Williams, 1976 : 461).
11
Notons toutefois que tous ces emplois sont donnés sans indication de corpus, ce qui en aug-
mente la portée mais en diminue la pertinence.
53 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
que les expressions fgées ne se rattachent pas à la polysémie des segments qui la
composent, en ce sens qu’elles sont non-compositionnelles : « bras droit », bien
sûr, n’est pas l’addition du signifé des deux morphèmes et fera donc l’objet d’un
traitement sémantique individuel. Il en va de même pour les exemples donnés par
s. Mejri (2004 : 25) : « un à-côté », un « va-t-en guerre », les « qu’en dira-t-on »,
etc. Nos collocations ne se situent pas à ce niveau tout à fait abouti de fgement.
Reprenant nos exemples, il ne paraît pas recevable de dire qu’il y aurait un tsa
\expérimentable par l’ouïe\, \expérimentable par le goût\, \expérimentable par
la vue\. On pourrait même dire, en reprenant les remarques de D. Legallois que
‘dur’ ne possède qu’un seul sème qui pourrait être glosé comme suit : /qui oppose
une résistance/. La défnition donnée par le TLFi ne dit pas autre chose : « Qui,
par sa consistance solide, compacte, oppose une forte résistance au toucher, à la
pression, au choc, à l’usure ; qui ne peut pas être facilement pénétré, entamé ».
Ce faisant, nous formulerons donc ici l’hypothèse que certains adjectifs dont
le nombre de sèmes est faible ou dont les sèmes sont relativement peu contrai-
gnants sont le plus susceptibles de fonder ce type de constructions. Il faut aussi
évidemment que le signifé des lexèmes permette une ouverture sensorielle, mais
les deux critères sont liés : plus le signifé de la lexie en question est lâche, plus
celle-ci a de chances d’apparaître dans des contextes variés.
Ici, les deux critères sont remplis par ‘dur’. si l’on admettait notre hypothèse,
alors il ne serait pas étonnant que cet adjectif soit partie prenante d’une multitude
de constructions synesthésiques.
4.2. Le ratio actuel/virtuel
Mais ce n’est pas tout : nous avons dit plus haut que les constructions citées
peuvent être qualifées de plus ou moins fgées. De quoi est-ce le résultat ? Nous
supposons que le fgement atteste d’une prédominance de l’actuel sur le virtuel
au sujet de ‘dur’. Nous voulons dire par là que l’actuel, c’est-à-dire les tsa, mais
aussi les expressions fgées auxquelles participe cette lexie (toutefois plus avan-
cées sur la ligne d’actualisation que les tsa), est important : en d’autres mots,
pour ‘dur’, le possible déjà réalisé est très étendu, ce qui diminue d’autant la
place du possible jamais réalisé. On voit donc que l’un et l’autre se trouvent dans
un rapport de proportionnalité inverse : plus l’actuel est étendu, moins le virtuel a
de chances de l’être ; de même, plus l’actuel est restreint, moins le virtuel le sera.
On pourrait même être tenté de dire que la proportion d’actuel des adjectifs agit
comme un fltre sémantique en vue de l’emploi synesthésique neuf. Dans le cas
de ‘dur’, on aboutit à un virtuel atrophié, et donc, à des emplois épuisés et plutôt
fgés. si l’on se représente le lien entre actuel et virtuel tel un circuit – comme le
propose G. Deleuze, il sufft d’imaginer que dans le cas de ‘dur’, la boucle supé-
rieure est plus réduite : cette réduction donne lieu à un effet proportionnellement
inverse quant à la boucle inférieure sur le schéma.
54 CHRISTOPHE CUSIMANO
figure 7 : actuel et virtuel comme un circuit (c. cusimano)
4.3. Les couleurs
Il convient maintenant d’étudier d’autres exemples pour mesurer la justesse de
cette double hypothèse. Nous allons ainsi faire porter notre attention sur les cou-
leurs en particulier. Bien sûr, la place nous faut pour un examen poussé. L’objec-
tif est plutôt la mise à l’essai de notre théorie.
L’un des exemples les plus étudiés en pragmatique est celui de la couleur
‘rouge’. on peut trouver la question du socle sémantique de cet adjectif dans
quantité de travaux. Citons-en quelques-unes :
Consider a colour predicate such as ‘red’. We could say about this expression that it’s meaning
shifts around according to context, or the purposes of the conversation. A red book is usually
a book whose cover is red, a red grapefruit is yellow on the surface. In an appropriate context,
we can describe a car produced with a special red plastic as a red car to discriminate it from one
which has been produced with a special blue plastic, regardless of the colour of the cars.
De fait, il semble bien diffcile d’attribuer la moindre propriété sémique à cet
adjectif, comme semble le dire J. Canning (2004). D’ailleurs, le TLFi reste emprunté
devant ce fait et ne peut s’empêcher de faire appel à des choses incontestablement
rouges : « d’une couleur qui parmi les couleurs fondamentales se situe à l’extrémité
du spectre, et rappelle notamment la couleur du coquelicot, du rubis, du sang ». on
sent bien ici toute la diffculté. ‘Rouge’ n’est « que » la propriété de quelque chose.
Cependant, selon R. Blutner (2002 : 32), qui s’appuie sur les travaux de Montague
(1970), Keenan (1974), Kamp (1975), une solution au moins est possible.
This solution considers adjectives essentially to be adnominal functors.
such functors, for example, turn the properties expressed by apple into those expressed by red
apple. of course, such functors have to be defned disjunctively in the manner illustrated in (5):
(5) RED(x) means roughly the property
a. of having a red inner volume if X denotes fruits only the inside of which is edible
b. of having a red surface if X denotes fruits with edible outside
c. of having a functional part that is red if X denotes tools [...]

55 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
Cette approche permettrait d’attribuer à ‘rouge’ un sens dit fonctionnel : on
décrit toutes les situations dans lesquelles x sera être reconnu comme ‘rouge’
12
.
Mais là encore, on ne dit rien des propriétés sémiques du lexème. D. Legallois
(2004 : 503), pour sa part, préfèrera une autre explication à propos d’une autre
couleur :
Une voix blanche est une voix neutre, qui ne laisse pas d’impression particulière. La couleur
blanche combine – selon le Robert – toutes les fréquences du spectre et produit une impression
visuelle de clarté neutre. Il semble que la notion d’impression, qui doit elle-même être com-
prise en deçà de ses acceptions déterminées, est essentielle dans la signifcation de l’adjectif
« blanc » : impression neutre dans le sens d’appréciation, de sensation, d’effet (une voix blanche
est une voix effacée, un blanc bec est une personne peu impressionnante), absence d’impression
ou d’empreinte (une feuille blanche est une feuille où l’impression de l’encre est nulle, cette
absence trahissant le manque d’inspiration).
Comme on l’aura compris, c’est une approche phénoménologique qui est pri-
vilégiée, dans laquelle on envisage « la transposition de modalités d’interaction
dans des domaines différents ». C’est l’impression qui prime et D. Legallois
(2004 : 500) va même encore plus loin : « de même la signifcation de l’adjectif
noir ne peut être pertinente qu’« en deçà » de la représentation de la couleur, à un
stade préthématique, métastable ». on est bien loin ici d’une défnition sémique.
Mais en somme, cela semble importer peu pour tout locuteur qui est capable,
sans savoir défnir ‘rouge’, de reconnaître une chose rouge et utiliser l’adjectif y
correspondant.
Pourtant, pour en rester à cette couleur, si l’on reprend la défnition du TLFi, on
peut tout de même essayer de formuler quelques remarques sémiques. se conten-
ter de dire, au sujet de ‘rouge’ que c’est une « couleur qui parmi les couleurs
fondamentales se situe à l’extrémité du spectre » n’est satisfaisant à aucun égard :
peu de personnes se font une représentation dudit « spectre ». Par contre, une déf-
nition relative et prenant appui sur la notion d’impression des phénoménologues
semble envisageable : pour que chaque locuteur puisse y trouver un descriptif
satisfaisant, il suffrait peut-être d’oser dire, ce que peu de dictionnaires font,
qu’il s’agit d’une « couleur située entre l’orange et le violet ». on répondrait de
surcroît par avance à la critique, que F. Rastier ne manquerait pas de faire, selon
laquelle on ne peut défnir ‘rouge’ qu’à l’intérieur de la catégorie des couleurs.
Mais cela n’est pas suffsant, car une chose peut fort bien être rouge pour un
locuteur et orange pour un autre. Il convient donc d’y adjoindre la mention de
l’impression : « couleur qui produit l’impression d’être située entre l’orange et le
violet ». Là encore, il faut toutefois creuser le problème : car comme l’ont remar-
qué de nombreux pragmaticiens, parfois c’est la couleur extérieure de la pomme
qui est privilégiée, parfois la couleur intérieure du pamplemousse. Mais dans ces
12
Ce qui semble faire problème ici, c’est que le contexte ne permet pas de cerner invariable-
ment la partie de l’objet qualifé puisque, même lorsqu’il s’agit d’évoquer la qualité d’un
fruit, selon qu’il s’agisse d’un pamplemousse ou d’une pomme, ‘rouge’ ne qualife pas la
même partie du fruit.
56 CHRISTOPHE CUSIMANO
cas, il s’agit à chaque fois, en parlant de couleur ‘rouge’, de « discriminer » une
chose d’une autre chose comparable. Il faut donc ajouter une troisième remarque :
« \couleur qui produit l’impression d’être située entre l’orange et le violet\ (sème
1), \ou qui, sur la base d’une quelconque nécessité extra-linguistique, permet de
distinguer plusieurs objets dont l’un possède cette qualité, partiellement ou en
totalité\ (sème 2) ». Il semblerait qu’ainsi l’on évite tous les écueils.
si l’on prend un exemple, de serrière, cité par le TLFi, « Pour Macbeth, Pras-
sinos a voulu réaliser une symphonie noire et rouge, deuil et sang, famme et
nuit, où se détachent les thèmes aux couleurs contrastées des personnages cen-
traux », on peut noter la construction synesthésique suivante : « une symphonie
noire et rouge, deuil et sang ». on comprend bien que ‘rouge’ désigne le sang
et si la symphonie est dite ‘rouge’, c’est uniquement dû au fait qu’elle narre ou
exprime l’idée de sang qui coule, de mort. Mais ‘rouge’, relevant de la vue est
bien employé en rapport avec « symphonie » relevant de l’ouïe. C’est donc sans
conteste une synesthésie dans laquelle ‘rouge’ a un sens qu’on pourrait qualifer
de relativement fgé : ‘rouge’ exprime régulièrement le sang.
Mais on pourrait imaginer des emplois où l’adjectif serait utilisé à des fns
beaucoup plus surprenantes : si l’on parlait d’une « saveur rouge », l’emploi de
‘rouge’ serait autrement plus ambigu. Lorsqu’on l’interroge sur cette requête,
Google.fr ne renvoie aucun résultat probant, ce qui n’est pas étonnant puisque le
symbolisme du sang est peu susceptible d’être sollicité dans ce cas-là. Ceci laisse
donc place à des emplois synesthésiques neufs, puisque à ce propos, la modalité
gustative a peut-être été moins explorée que la modalité auditive, quoique « goût
rouge » soit envisageable, mais moins qu’une « odeur rouge » (assez fréquent
d’après une rapide recherche).
Nous avons encore relevé dans l’œuvre de certains poètes, chez st John Perse
par exemple, quelques synesthésies adjectivales impliquant des adjectifs de cou-
leurs dont celle-ci : « Il est dans l’odeur grise de poussière […] » (Eloges, Images
à Crusoë). Toutefois, l’adjectif de couleur, ‘gris’ en l’occurrence, se trouve là
encore mis en jeu dans un emploi convenu, puisque uni à la « poussière ». Il faut
donc sans doute chercher hors des adjectifs de couleur pour obtenir des synesthé-
sie plus originales.
En fait, ces considérations posent de nombreux problèmes que nous voulons
soulever ici, sans avoir la prétention de les réduire. L’un des plus fâcheux est la
diffculté qui consiste à isoler avec certitude les combinaisons Adj.– N. synes-
thésiques, sachant que, nous limitant à l’adjectif ‘blanc’, on pourrait identifer
d’une part des emplois d´origine chromatique comme « carte blanche » ou « oie
blanche » et, d’autre part, ceux qui ne le sont pas (« jeu blanc », « mariage blanc »,
« nuit blanche »). où se situe donc l’emploi synesthésique ? Il faudrait sans doute
pour le déterminer avec certitude travailler sur des corpus importants, en procé-
dant à des relevés systématiques de syntagmes nominaux. A défaut, nous pour-
rions considérer que tout emploi d’un adjectif exprimant une couleur, une dimen-
sion, une qualité, associé à un nom relevant d’une autre modalité, sufft à en
produire une. Ceci n’est guère novateur. Ce qui l’est plus, c’est d’essayer d’expli-
57 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
quer pourquoi certains adjectifs semblent incapables de produire des synesthésies
neuves quand d’autres s’y prêtent mieux.
Ainsi, dans le cadre de cette section, l’objectif était seulement de bien voir
que le potentiel déjà réalisé, s’il n’épuise pas le virtuel, le conditionne en grande
partie ; et il nous semble que ces exemples de synesthésie engageant des couleurs
permettent de faire avancer le débat initié par nos hypothèses.
4.4. Synesthésies adjectivales neuves
Il convient maintenant d’étudier d’autres exemples pour mesurer la justesse
de cette double hypothèse. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, après un
examen poussé des œuvres poétiques de st John Perse, R. Char et F. Ponge, la sy-
nesthésie adjectivale n’est pas si fréquente. Ainsi, d’autres types de construction
sont privilégiées par le premier, notamment des expansions de nom par subordon-
née relative ou syntagme prépositionnel.
Néanmoins, lorsqu’une synesthésie adjectivale apparaît, elle a toutes les
chances d’être très originale. Dans l’œuvre de st John Perse, nous pouvons ain-
si relever : « Le goût [goût] poreux [tactile] de l’âme sur sa langue comme une
piastre d’argile » (Vents). Ce qu’on peut noter en première approximation, c’est
que cet exemple met en jeu la modalité tactile par le biais de l’adjectif : si l’on suit
les critères de R. Zimmer, on détecte le caractère poreux aux récepteurs tactiles.
Notons que l’effet obtenu par la synesthésie est puissant, ce qui atteste d’un ratio
actuel-virtuel en faveur du second : il est rare que ‘poreux’ qualife un goût. on
parlerait bien sûr plutôt d’une « surface poreuse ». Toute association de cet adjec-
tif avec un nom relevant d’une autre modalité que la modalité tactile produit une
synesthésie neuve. Le conditionnement sémique est de nouveau très lâche, à s’en
tenir à la défnition du TLFi : « Qui présente de très petits orifces, de très petites
cavités ». L’ouverture à des emplois synesthésiques est alors possible.
si la poésie réserve sans nul doute de beaux exemples de synesthésie adjecti-
vale, ce n’est pourtant pas celle-ci qui nous réserve le plus grand nombre d’oc-
currences. Il faut en fait chercher du côté des productions pour lesquelles les
contraintes sont les plus fortes ; or, toute production poétique n’a pas nécessai-
rement besoin de comporter des synesthésies. Il en va tout autrement d’œuvres
dédiées à mettre en mots et à décrire des objets tels que la musique, des aliments,
etc. Nous avons déjà vu avec les travaux de P. Holz que le recours a la synesthé-
sie est très fréquent dans les publicités pour parfum. Ce dernier a préalablement
choisi de consacrer une section à décrire pourquoi le lexique est si pauvre en
termes de description de la modalité olfactive.
According to our evidence, the neural connections between left-hemisphere cortical areas and
the sub-cortical limbic structures are relatively poor. As a consequence of that it is apparently
impossible to adequately synchronize the cerebral organization of smell perception with the
language processing areas of the brain in such a way that a stable lexicon of olfaction results.
58 CHRISTOPHE CUSIMANO
L’insuffsance des liens entre, d’une part, l’aire de Broca (hémisphère gauche)
et l’aire de Wernicke (hémisphère droit), respectivement destinées à la production
et à la réception langagières, et, d’autre part, le système limbique qui contient le
bulbe olfactif, nuirait à la capacité d’abstraire du langage depuis une odeur.
Pour notre part, nous voudrions procéder de même pour les sons, à travers un
seul ouvrage qui nous servira d’appui, celui de N. Balen intitulé Django Rein-
hardt – Le génie vagabond : dans ce livre, une biographie du guitariste manouche,
l’auteur emploie un grand nombre de synesthésies, tant adjectivales qu’autres.
Mais contrairement à P. Holz qui a souhaité livrer une explication neurologique
à la faible présence des termes liés aux odeurs, nous renverserions volontiers
le raisonnement logique, en estimant que si l’on note une très forte présence de
synesthésies à mettre au crédit d’une même modalité, c’est sûrement l’effet d’une
nécessité quelconque : que ce soit un besoin d’accroître l’expressivité
13
de la des-
cription ou une lacune lexicale.
Aussi, plutôt qu’un examen préalable de la proportion dans le lexique d’adjec-
tifs dédiés à la description des perceptions auditives, ferons-nous tout au long de
notre développement le chemin inverse qui consiste à voir, pour tous les adjectifs
employés pour qualifer un son, lesquels réfèrent normalement en propre à cette
modalité.
Voici quelques exemples, parmi une multitude tout à fait singulière, de synes-
thésies adjectivales relevées dans cet ouvrage.
(a) […] l’exposé des thèmes, sonorité pleine et vibrante, […]
(b) […] digressions musardes et gammes vertigineuses chez Grappelli, […]
(c) Chorus d’accords hachurés, […]
(d) […], des chorus tout en respiration, volatiles comme des bulles d’air lâchées en suspension.
(e) […] dans son jeu d’accords moulinés […]
(f) son phrasé élastique et sa magnifque sonorité […]
(g) Django s’amuse à broder des solos vifs et tendus […]
(h) […], deux gammes fuides, […]
(i) Belleville et Oubli, tout en riffs claquants et chorus sautillants, […]
(j) […], tout en notes bleues et invectives tranchantes […]
(k) […], envahi par les notes telluriques et les accords févreux […]
(l) […] le crissement aigrelet d’une mandoline.
(m) […] des fréquences basses profondes […]
(n) […] arpèges chromatiques incandescents […]
Cette abondance tord donc le cou à l’idée que la poésie est la forme discursive
la plus à même d’accueillir des synesthésies. Comme nous avons coutume de le
dire, l’univers linguistique est un univers de contraintes et il n’est pas étonnant
de trouver autant de synesthésies dans un texte qui oblige l’auteur à développer
13
La notion d’expressivité nécessite certainement une défnition que nous aimerions former (en
y ajoutant la force de réalisation) à partir de l’affectivité que C. Bally (1935 : 111, Le langage
et la vie) incluait dans le langage : « l’ensemble des moyens par lesquels les sujets peuvent,
en marge de la langue commune, rendre d’une façon plus ou moins personnelle leurs pensées,
leurs sentiments, leurs désirs, leurs volontés ».
59 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
au maximum, par l’intermédiaire du langage, ce que la musique de Django Rein-
hardt lui semble exprimer. Et plus la contrainte d’expressivité est forte, plus les
synesthésies sont amenées à être originales.
Passons en revue les exemples, après avoir noté à l’intérieur des exemples les
modalités impliquées.
(a) […] l’exposé des thèmes, sonorité [ouïe] pleine [visuel ou auditif] et vibrante [tactile ou
kinesthésique], […]
(b) […] digressions musardes et gammes [ouïe] vertigineuses [système vestibulaire] chez
Grappelli, […]
(c) Chorus d’accords [ouïe] hachurés [visuel], […]
(d) […], des chorus [ouïe] tout en respiration, volatiles [visuel] comme des bulles d’air lâchées
en suspension.
(e) […] dans son jeu d’accords [ouïe] moulinés [tactile ou visuel ou gustatif] […]
(f) son phrasé [ouïe] élastique [tactile ou visuel] et sa magnifque sonorité […]
(g) Django s’amuse à broder des solos [ouïe] vifs [visuel ou système vestibulaire] et tendus
[visuel ou tactile] […]
(h) […], deux gammes [ouïe] fuides [tactile], […]
(i) Belleville et Oubli, tout en riffs claquants et chorus [ouïe] sautillants [visuel ou kinesthé-
sique], […]
(j) […], tout en notes [ouïe] bleues [visuel] et invectives [ouïe] tranchantes [tactile ou visuel]
[…]
(k) […], envahi par les notes [ouïe] telluriques [visuel ou tactile] et les accords févreux […]
(l) […] le crissement [ouïe] aigrelet [goût] d’une mandoline.
(m) […] des fréquences [ouïe] basses profondes [visuel ou tactile] […]
(n) […] arpèges [ouïe] chromatiques incandescents [visuel] […]
Comme nous le voyons, nous avons ici toutes sortes de combinaisons entre
modalités, sans parvenir à l’exhaustivité toutefois. Il est vrai que l’odorat n’est
pas représenté mais l’essentiel est bien sûr ailleurs : aucun des exemples n’est une
reprise de synesthésie déjà usée. La volonté d’expressivité est ainsi clairement
manifestée. Comment s’y prend l’auteur ? Tout simplement en employant le plus
souvent des adjectifs dont l’actuel est resté faible et le virtuel fort dans le cadre
des emplois synesthésiques : en d’autres termes, en effectuant la connection d’un
substantif à un adjectif à laquelle son signifé, peu fourni, ne le prédisposait qu’en
vertu d’un insignifé puissant.
Ainsi, en (c) ‘hachurés’, en (d) ‘volatiles’, en (e) ‘moulinés’, en (f) ‘élastique’,
en (i) ‘sautillants’, en (k) ‘telluriques’, en (l) ‘aigrelet’ et en (n) ‘incandescents’
(pour ne citer que ceux-là) sont des adjectifs peu disposés par les habitudes
d’usage à qualifer des stimuli auditifs. De plus, leur nombre de sèmes, comme
nous le supposions, est faible et donc, peu contraignant. Jugeons-en d’après les
défnitions du TLFi, par essence amodales et donc sans indication de corpus :
nous n’en donnons que les extraits qui font sens dans la synesthésie en question.
60 CHRISTOPHE CUSIMANO
hachuré : Marqué de raies, de bandes, strié.
volatile : Qui est facilement propagé par le vent.
mouliné : Tourné avec régularité. Cycl. Pédalé à vive allure, avec souplesse et régularité.
élastique : qui a la propriété de reprendre, du moins partiellement, sa forme et son volume
primitifs après avoir été soumis à une compression ou à une extension.
sautillant : Qui fait de petits sauts successifs.
tellurique : Qui est relatif à la terre, provient de la terre.
incandescent : 1. Chauffé à blanc ou au rouge, rendu lumineux sous l’effet d’une forte cha-
leur 2. Qui produit une lumière et une chaleur intenses.
Pour mieux mesurer, en termes d’expressivité, l’écart entre ces synesthésies et
des connections lexémiques plus conventionnelles, il sufft de les imaginer. Par
exemple, si l’on parlait en (o) d’ « accords de feu » ou d’« accord enfammés », il
nous semble que l’effet serait moindre.
Pour en revenir à des considérations sémiques, on voit bien à la lecture de ces
défnitions que peu de sèmes décrivent les différents adjectifs, ce qui, il est vrai,
est sans doute un critère défnitoire de la catégorie
14
. Un seul ou deux suffsent
à défnir chacun d’entre eux. si l’on admet que cela puisse être une propriété
des adjectifs eux-mêmes, on comprendra aussi que les synesthésies adjectivales
soient si aisées et donc si fréquentes. L’expression des sentiments induits par la
musique, nous en tenant à ce bref corpus, ne semble pas déroger à cette règle.
5. synthèse
Pour résumer les enseignements de cette étude, on pourrait rappeler que la
visée communicative de la synesthésie est l’expressivité : cette expressivité est
maximale lorsque celle-ci est neuve, en d’autres termes, peu conventionnelle. Or,
une synesthésie, adjectivale est permise par une base sémique peu développée
et peu contraignante. Deux corollaires à cela : le ratio actuel/virtuel est plutôt en
faveur du virtuel ; en effet, on ne crée du nouveau que parce que le possible déjà
réalisé le permet. Et, enfn, une ouverture sensorielle de l’adjectif, autorisée par le
faible nombre de sèmes et un virtuel important, est nécessaire en vue de l’emploi
synesthésique, comme nous l’avons montré à plusieurs reprises. En ce sens, on
pourrait dire que la synesthésie adjectivale constitue une bonne illustration des
moyens dont l’actuel et le virtuel se conditionne l’un l’autre.
14
Puisque les adjectifs expriment une propriété.
61 ADJECTIFS ET SYNESTHÉSIE. COMMENT L’ACTUEL CONDITIONNE LE VIRTUEL
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abstract and key words
The aim of this article is to consider the problem of synesthetic expressions by exploring the
conditions that adjectives must fulfll to take part of it. We particularly suggest the virtual/actual
ratio of these adjectives to focus on a new hypothesis.
synesthesia; virtual; adjectives; semantics; cognitive sciences
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
CHRISTIAN TOURATIER
essai D’anaLyse sémantique
Du verBe français filer
1. introduction
A priori le verbe ‘fler’ ne semble présenter aucune diffculté. Mais dès que
l’on ouvre un dictionnaire, on s’aperçoit qu’il est beaucoup plus polysémique et
plus diffcile à décrire qu’on ne le pensait. Au cours de cet essai d’analyse, nous
nous proposons donc de formuler quelques refexions sur les virtualités qui en-
tourent ce polysème et, d’une manière plus générale, l’ensemble des lexies poly-
sémiques. A cet effet, nous effecterons un rapide retour sur des théories récentes
portant sur la polysémie, et plus anciennes à propos de la valence pusique c’est
bien d’un verbe dont il est ici question.
2. inventaire des sens
on trouve en effet les différents grands sens suivants :
“I. V. tr. 1. Transformer en fl (matière textile). Filer du lin, de la laine. Filer de la laine à la main
avec une quenouille, un fuseau, un rouet.” (LNPR)
“2. Dérouler de façon égale et continue. − Mar. Filer une écoute, les amarres. <…> − Iron. Filer
le parfait amour : se donner réciproquement des témoignages constants d’un amour partagé.”
(LNPR)
“4. Marcher derrière (qqn), le suivre pour le surveiller, épier ses faits et gestes. ⇒ pister. Policier
qui fle un suspect.” (LNPR)
“5. Fam. Donner, prêter. File-moi cent balles.” (LPLI)
“II. V. intr. 1. (Prendre la forme d’un fl) Couler lentement sans que les gouttes se séparent. Sirop
qui fle. − Former des fls (matière visqueuse). Le gruyère fondu fle.” (LNPR)
“2. Se dérouler, se dévider. Câble qui fle. ◊ Une maille qui fle, dont la boucle de fl se défait,
entraînant les mailles de la même rangée verticale. Par ext. Son collant a flé.” (LNPR)
“3. Aller droit devant soi, en ligne droite ; aller vite. Oiseau qui fle à tire d’aile. Filer comme une
fèche, comme un zèbre, à toutes jambes.” (LNPR)
“4. fam. s’en aller, se retirer. Filer à l’anglaise. «Une heure moins le quart ! File et que je ne te
revoie plus ! » (Colette)” (LNPR)
“6. (choses) « L’argent fle entre mes doigts comme du sable » (Bernanos)” (LNPR).
64 CHRISTIAN TOURATIER
si certains de ces différents sens semblent s’opposer syntaxiquement comme
des emplois intransitifs en face d’emploi transitifs, et sémantiquement comme
des signifcations actives : « dérouler », et « transformer en fl », en face de signif-
cations plutôt passives « se dérouler », et « prendre (ou avoir) la forme d’un fl »,
l’ensemble des autres sens sont si différents qu’on est bien tenté de suivre le DFC
et Lexis, et de postuler l’existence de plusieurs verbes homonymes. Ces deux
derniers dictionnaires admettent les 5 homonymes suivants :
“1. fler v. tr. (bas lat. flare, de flum) 1) Transformer un textile en fl : Filer de la laine, du
chanvre. Métier à fler. 2) [sujet nom désignant les araignées, certaines chenilles] secréter un
fl de soie : l’araignée fle sa toile. Le ver à soie fle son cocon. 3) Fam. Filer un mauvais coton,
être engagé dans une mauvaise voie, aller vers une issue funeste : Il ne cesse de maigrir, on dirait
qu’il fle un mauvais coton.” (Lexis)
“2. fler <…> de fler 1 <…> 1) Filer un câble, une amarre, etc., les dérouler lentement et de
façon égale, après les avoir attachés. 2) Fam. Couple qui fle le parfait amour, qui est dans une
période de grand bonheur : Mary flait le parfait amour avec Frédéric (Aragon). <…> 3) Maille
qui fle, dont la boucle se défait, entraînant celles de la même rangée.” (Lexis)
“3. fler <…> de fler 1 <…> 1) Aller, partir très vite : Il fla vers la sortie. Le sanglier débusqué
fla à travers les broussailles (Maupassant) [=galopa vite].” (Lexis)
“4. fler <…> de fler 1 <…> 1) Filer quelqu’un, le suivre secrètement pour le surveiller.” (Lexis)
“5. fler <…> de fler 1 <…> Pop. Donner, passer : File-moi du fric ! (=donne-moi de l’argent).
Je lui fle du papier à lettres (Sarrazin)” (Lexis).
si les deux verbes ‘1. fler’ et ‘2. fler’ ont peut-être quelque chose en commun,
les trois derniers semblent n’avoir rien à voir avec eux, ni même entre eux, ce qui
revient à dire qu’il y a peut-être au moins quatre verbes homonymes. Mais il faut
voir les choses d’un peu plus près.
3. transitivité syntaxique vs. transitivité sémantique
si l’on admet que les concepts tesniériens de valence (Tesnière, 1966 : 238
et suiv.) et d’actants (Tesnière, 1966 : 102 et 105–110) sont des notions séman-
tiques, et qu’on les distingue nettement des notions de transitivité et de complé-
ment en situant ces dernières exclusivement au niveau syntaxique, cela permet
de bien distinguer le niveau de pertinence de ce que Blinkenberg appelait juste-
ment la « transitivité sémantique » et la « transitivité syntaxique » (Blinkenberg,
1960 : 12–25, notamment p. 12, 18, 23), en évitant tout risque de dérapage ver-
bal. Cela permet en outre de clarifer terminologiquement l’intuition des gram-
maires traditionnelles, quand elles parlent par exemple des emplois intransitifs
des verbes fondamentalement transitifs, comme le verbe ‘manger’ (cf. Toura-
tier, 2010 : 151), ou des emplois transitifs des verbes essentiellement intransi-
tifs, comme la construction ‘pleurer’ quelqu’un, ou quelque chose (cf. Touratier,
2010 : 160).
Il semble alors possible de postuler, pour le verbe ‘fler’, un signifé monova-
lent comme « se dérouler », c’est-à-dire « s’étendre progressivement et de façon
65 ESSAI D’ANALYSE SÉMANTIQUE DU VERBE FRANçAIS FILER
continue dans l’espace », pour rendre compte de ce que Lexis considère comme
deux sens différents de l’emploi intransitif du verbe ‘fler’, à savoir celui que l’on
a dans :
le sirop qui fle (c’est-à-dire dont les gouttes forment comme un fl continu qui se déroule dans
l’espace)
la maille qui fle (c’est-à-dire la maille qui saute et fait une traînée continue dans l’espace en
entraînant les mailles qui l’entourent à sauter aussi chacune à leur tour), le collant qui a flé, etc.
Et si ce verbe, sémantiquement monovalent, est employé transitivement, c’est-
à-dire si on fait de son premier et seul actant un complément de verbe, on est
obligé d’ajouter un sujet non appelé par la valence du verbe, ce qui entraîne une
modifcation du sens et correspond à ce qu’il est possible d’appeler une tran-
sitivation factitive (cf. Touratier, 2010 : 162–163). Elle fle de la laine signife
fondamentalement « Elle fait que de la laine fle, c’est-à-dire se déroule, et en fait
se forme au fur et à mesure qu’elle se déroule ». De même, Les marins flent les
amarres signife « Les marins font que les amarres flent ».
Le sens de « suivre discrètement à la trace » de l’exemple le policier qui fle
un suspect relève de la même transitivation factitive, mais avec un sens affaibli.
Il ne correspond pas à « le policier fait que le suspect suit sa route », mais plutôt
à « Le policier laisse le suspect suivre (dérouler) sa route, et, bien sûr, en profte
pour le surveiller ».
Quant au sens « s’en aller, se retirer » de Filer à l’anglaise, il apparaît quand
le seul actant du verbe est un être animé, qui ne s’étend pas, ne se développe pas
dans l’espace, mais se déplace progessivement, de plus en plus dans l’espace, qui
donc s’éloigne de son point de départ.
Ce signifé de « déroulement continu dans l’espace » permet de comprendre un
certain nombre d’autres emplois du verbe ‘fler’. L’argent qui fle dans les mains
s’en va de façon continu des mains de son possesseur. Le rossignol qui fle sa note
si pure, si pleine (Balzac) fait que sa note se déploie de façon continue dans le
temps. L’araignée qui fle sa toile fait que sa toile se développe de façon régulière
et continue dans l’espace. Le poète qui fle une métaphore développe dans son
texte une même métaphore sur un certain nombre de vers qui se suivent. Mary qui
fle le parfait amour voit, c’est-à-dire laisse son bonheur amoureux se développer
dans le temps de façon continue. Le navire qui fle à trente nœud, c’est-à-dire qui
a une vitesse de trente nœuds est un navire qui s’éloigne dans l’espace d’une façon
régulière et continue, selon un système de mesure propre à la marine, dont l’unité
est le nœud. Mais historiquement le verbe ‘fler’ avait dans cette expression le sens
premier de « se dérouler de façon continue ». Pour mesurer la vitesse d’un navire,
on utilise un loch, c’est-à-dire un petit système qui contient une ligne portant une
série de nœuds espacés de 7,71m les uns des autres. Placé à l’arrière du navire, on
laisse fler pendant 15 secondes cette ligne, en comptant le nombre de nœuds qui
ainsi déflent. Ce nombre de nœuds est la vitesse du navire. Pour qui ignore toute
cette technique, le verbe ‘fler’ n’a plus rien à voir avec le déflement continu des
nœuds de la ligne du loch qu’on laisse fler ; il est rattaché au sens de « s’en aller »
66 CHRISTIAN TOURATIER
que ce verbe peut prendre, et signife quelque chose comme « aller, se déplacer à
une vitesse de tant de nœuds ».
Seul le sens argotique de ‘donner’ ne semble pas pouvoir se rattacher au signi-
fé « se déployer, se dérouler ». Il doit s’agir d’un verbe homonyme, qui au départ
était probablement un emploi métaphorique du verbe ‘fler’, mais qui n’est plus
du tout senti comme tel. Il y aurait par conséquent maintenant deux verbes ‘fler’
homonymes, du fait de ce que Meillet expliquerait comme un « emprunt » de la
langue commune a la « langue spéciale » qu’est l’argot (Cf. Meillet, 1958 : 255 et
246–246).
4. virtualités et traits sémantiques appliqués
si maintenant on accepte l’hypothèse de Christophe Cusimano, qui ne réduit
pas le signifé d’un lexème à son seul sémème, on fera du sémème (c’est-à-dire
l’ensemble de ses sèmes ou traits pertinents) le noyau de ce signifé (Cusimano,
2008 : 89–90), auquel s’ajoutera ce qu’il appelle des tsa (traits sémantiques ap-
pliqués), c’est-à-dire de simples traits sémiques dus à des emplois situationnels
ou contextuels particuliers (Cusimano, 2008 : 93), mais qui sont « préconstruits »
et entrés dans la langue, puisque leurs signifcations particulières sont mention-
nées dans les dictionnaires. Ce sont en quelque sorte des virtualités plus ou moins
lexicalisées parmi lesquelles le contexte fait son choix.
La polysémie de fler est alors représentable par le schéma suivant, où les traits
sémiques sont entre guillemets (les sèmes se trouvant à l’intérieur de la bulle
supérieure), tout comme les synonymes qui sont aussi précédés du signe = ; enfn,
les exemples sont en italiques. Les acceptions correspondant à un même trait
67 ESSAI D’ANALYSE SÉMANTIQUE DU VERBE FRANçAIS FILER
sémique d’application y sont représentés par des chiffres romains (I. et II.). on
peut alors noter que le sens « laisser se déplacer » (tout en bas) est tiraillé entre
l’acception II. qui relève de « laisser se dérouler » (« avec changement de lieu »)
et l’acception I. « se déplacer vite dans l’espace » du tsa « avec changement de
lieu ». Le sens de ‘fler’ dans « L’argent fle entre mes doigts » répond également
de deux acceptions que sont I. et II. de ce dernier tsa. Le reste de la fgure est
sans surprise au regard de ce qui a été observé plus haut.
5. conclusion
Comme nous l’avons vu, une infme partie des virtualités du verbe ‘fler’ est
due à une homonymie pure et simple, provenant d’un emploi argotique qui lui
confère le sens de « donner ». Pour le reste, il semble bien que l’on puisse réduire
la polysémie du verbe à un seul signifé (ou sémème dans notre dernier schéma)
dont les acceptions ne seraient que des applications diverses. En ce sens, la va-
lence adoptée dans certains emplois précis et constituée d’actants (au sens de L.
Tesnière) dont les propriétés varient, est un critère important mais pas toujours
décisif pour tenter de tracer la ligne de démarcation entre les acceptions. La mul-
tiplication des branches de notre structure arborescente montre aussi que, parfois,
un emploi peut être partagé par plusieurs tsa.
Bibliographie
BLINKENBERG, Andreas. Le problème de la transitivité en français moderne. Essai syntacto-
sémantique. Copenhague, 1960.
CUSIMANO, Christophe. La polysémie. Essai de sémantique générale. Paris: L’Harmattan, 2008.
MEILLET, Antoine. Comment les mots changent de sens. In: Linguistique 1historique et linguis-
tique générale. Paris: Klincksieck, 1958, p. 230-271.
TESNIÈRE, Lucien. Eléments de syntaxe structurale. 2
nd
ed. Paris: Klincksieck, 1966.
TOURATIER, Christian. La sémantique. 2
nd
ed. Paris: Armand Colin, 2010.
abstract and key words
In this article, the purpose is to set the different defnitions of fler (fr.) in order. Indeed, it seems
that observations about the verb valency and the properties of arguments requested enable us to
appreciate its polysemic/homonymic nature. In that way, the theoretical distinction between semes
and semic features is also particularly helpful.
Valency; virtuality; polysemy; homonymy; seme; semic feature
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
GERMANA OLGA CIVILLERI
iL concetto Di raDice tra virtuaLe e attuaLe.
note suLLe raDici preDicative DeL greco antico
1. introduzione
Lo scopo di questo articolo è di ricucire una spaccatura terminologica riguar-
dante il concetto di radice. Esistono, infatti, in letteratura due diverse nozioni di
radice, l’una “attuale” l’altra “virtuale”, elaborate in seno a due macro-prospetti-
ve di ricerca che spesso vengono tenute separate: gli studi storici di stampo indo-
europeista e il variegato panorama della linguistica sincronica moderna.
La percezione di questo divario appare evidente quando ci si vuole accostare
allo studio di lingue classiche – per le quali esiste una letteratura tradizionale di
riferimento di matrice storico-comparatista – facendo uso degli strumenti, delle
terminologie e delle metodologie proprie della linguistica moderna. In questo
lavoro si cercherà di rendere conto dell’una e dell’altra visione e, per quanto
è possibile, di riavvicinarle, sulla base di alcune rifessioni sorte da uno studio
compiuto sui nomi deverbali in greco antico (Civilleri 2010).
Come vedremo, riavvicinare le due visioni non signifcherà necessariamente
farle coincidere l’una con l’altra, ma piuttosto chiarire differenze e punti di so-
vrapposizione, in modo da favorire una migliore comprensione delle categorie
che ciascuna di esse implica e una più agevole applicazione nell’analisi linguisti-
ca. Risulterà chiara, tra l’altro, una netta propensione da parte nostra per una delle
due nozioni di radice, quella attuale.
2. Lo spunto: uno studio sui nomi deverbali in greco antico
Prima di addentrarci nel merito della questione, illustrando la differenza tra
quelle che saranno chiamate “radici virtuali” e “radici attuali”, descriviamo il
quadro che ha fornito lo spunto per le rifessioni che seguiranno. La ricerca all’in-
terno della quale è emerso con forza il problema della divergenza tra i due concet-
ti di radice riguardava, come già accennato in § 1, la categoria dei nomi deverbali
in greco antico.
70 GERMANA OLGA CIVILLERI
Il greco, più del latino, si caratterizza per un’articolazione particolarmente ric-
ca del livello morfologico: non solo infatti, al pari del latino e di molte altre lin-
gue, fa largo uso di strategie derivative di tipo concatenativo come l’affssazione,
ma si serve anche, in maniera potente, dello strumento morfologico introfessivo
dell’apofonia. Per la sua varietà di schemi morfologici, quindi, il greco più di
altre lingue costituisce un campo d’indagine privilegiato per lo studio dei nomi
deverbali.
La prospettiva dalla quale questo studio è stato affrontato è eminentemente
sincronica: l’intento principale era cioè quello di fornire un quadro ampio delle
strategie morfologiche adottate per la formazione di nomi deverbali nel greco an-
tico, mentre i problemi della ricostruzione della proto-lingua indoeuropea erano
stati esclusi dal nostro orizzonte.
2.1. Livelli morfologici nella struttura delle parole in greco antico
Sposando una visione ormai pienamente consolidata negli studi di indoeuro-
peistica, Benedetti (2002) rappresenta la forma verbale fessa come una “stratif-
cazione” a tre livelli:
I) radice;
II) tema verbale;
III) forma verbale.
Ad esempio, se prendiamo la forma verbale fessa ¦c...., [phaíneis] (pres.
ind. att. di ¦c... [phaínō], II sing.; esempio nostro):
I) ¦c.- [phan-] è la radice, “portatrice di un certo contenuto semantico-
lessicale (rappresenta cioè un determinato «processo», o «stato», o «qua-
lità», etc. […])” (Benedetti 2002: 21);
II) ¦c..- [phain-] è il tema, portatore di informazioni di tipo (semantico-)
categoriale sull’aspetto
1
;
III) e infne ¦c...., [phaíneis] è la forma verbale compiutamente fessa, ar-
ricchita già delle informazioni morfosintattiche di modo, tempo, diatesi,
persona e numero.
Gli elementi morfologici dei livelli II e III, quindi, “contribuiscono alla ca-
ratterizzazione semantica e alla buona formazione sintattica della proposizione”
(Benedetti 2002: 21).
1
“Une racine” scrive Huot (2001: 28) “[…] peut être accompagnée d’un « allongement », […]
Cet allongement constitue avec la racine un ensemble morphologique spécifque, que l’on est en
droit d’appeler « thème », à la suite des comparatistes”. La forma ¦c..- [phain-] ad esempio, si
origina per effetto dello -j- che si aggiunge per la formazione del tema del presente in alcune
classi di verbi: ¦c.-[phan-]+j > ¦c..- [phain-], ¡c.-[ban-]+j > ¡c..- [bain-], c ,-[ar-]+j >
c. ,- [air-].
71 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
Allo stesso modo si potrebbe considerare anche la stratifcazione di funzioni
presente nei deverbali: procedimenti morfologici come l’affssazione o l’apofo-
nia (cfr. supra § 2) andrebbero intesi in tal senso, appunto come meccanismi di
passaggio da un livello all’altro, tenendo conto naturalmente del fatto che il nome
deverbale manca di alcune delle informazioni grammaticali proprie dei verbi (o
le presenta assai più raramente e in maniera meno trasparente), proprio perché
appartiene ad una categoria lessicale differente, quella di nome per l’appunto (cfr.
inter alia Bruno 2000 e Simone-Pompei 2007).
È evidente, dunque, che la radice costituisce la base di partenza per la forma-
zione delle parole. “C’est cette portion de terme” scrive Huot (2001: 27) “qui
est à la fois porteuse de l’identité du lexème (cette partie d’interprétation qui le
différencie de tous les autres lexèmes), et insécable sous peine que soit perdue
cette identité lexicale”.
2.2. Il concetto di radice nelle lingue indoeuropee e nel greco antico
Esiste tuttavia un divario considerevole tra il signifcato che il termine “radice”
ha nell’uso degli indoeuropeisti e quello che gli viene attribuito da gran parte dei
linguisti contemporanei: mentre per questi ultimi la radice è per lo più un con-
cetto astratto, pre-categoriale, l’accezione indoeuropeistica di radice prevede che
questa sia dotata di un contenuto semantico-lessicale (cfr. Benedetti 2002). Nel
lavoro menzionato (Civilleri 2010) il termine è stato adoperato in quest’ultima
accezione, ma poiché l’intento generale era quello di fornire un quadro sincroni-
co della classe dei nomi deverbali in greco antico (cfr. supra § 2.1) secondo cate-
gorie e metodologie adottate dalla linguistica contemporanea, si è resa necessaria
una defnizione più dettagliata teoricamente del concetto di radice.
secondo Lehmann (2008), la radice – insieme al tema – costituisce il livel-
lo più basso al quale un segno linguistico può essere categorizzato nei termini
di struttura di una lingua specifca. Ciò signifca che il livello della radice non
è affatto extra- o pre-linguistico e che quindi, in quanto entità linguistica, è già
categorizzata (cfr. anche Huot 2001: 48–49). scrive infatti Lehmann (2008: 546):
The assignment of a linguistic sign to a word class is an operation that must be seen as part of the
overall transformation of extralinguistic substance into linguistic form. In this, it is comparable
to such processes as the transitivization of a verbal base, which further specifes a relatively
rough categorization. […] The root and the stem are the lowest levels at which a linguistic
sign can be categorized in terms of language-specifc structure. Further categorization is then
achieved at the level of the syntagm.
phrase
word form
stem
root
Lehmann (2008:548); Levels of grammatical categorization
Tabella 1
72 GERMANA OLGA CIVILLERI
La categorizzazione dello stesso segno linguistico può poi cambiare nel pas-
saggio da un livello all’altro: Lehmann (2008) distingue pertanto una categoriz-
zazione primaria (che avviene al livello più basso) da una categorizzazione fnale
(al livello più alto).
Le lingue, però, manifestano comportamenti diversi quanto al grado di asso-
ciazione di un certo signifcato lessicale con un certo signifcato categoriale (cfr.
semantema e categorema in Coseriu 1955): in lingue (più o meno) isolanti come
inglese e cinese l’assegnazione di categoria ad un determinato signifcato lessica-
le avviene in maniera più libera che nella maggior parte delle lingue indoeuropee
– o, in altre parole, i segni sono più facilmente sottospecifcati quanto a categoria
lessicale (Jezek-Ramat 2009: 400). Per chiarire questo punto, Lehmann (2008:
547) si serve di un esempio dello spagnolo tratto dal suo corpus: “The concept
‘comfort’” scrive “is coded in spanish by the stem consol-, which can only be
infected as a transitive verb. That is, given the lexical meaning as paired with
a stem, the word class is given, too. The same concept is coded in Mandarin
Chinese by the stem ānwèi, which can be used as a verb (‘to comfort’) or as an
adjective (‘comforting’). Thus, the lexical meaning of the Mandarin stem is more
independent from specifc word classes than in spanish”
2
.
Se la categorizzazione al livello più alto dello schema di Lehmann (2008: 548),
quello del sintagma, avviene sulla base della funzione sintattica del segno lingui-
stico, non è altrettanto chiaro su quali basi si fonda la categorizzazione lessicale,
che avviene al livello più basso: tale categorizzazione deriva infatti da un calcolo
probabilistico del tipo “what will most probably be the syntactic function of this
lexical concept?” (Lehmann 2008: 550), e ciò non può dipendere da nient’altro
che dal signifcato del segno. È chiaro quindi che la categorizzazione lessicale
(primaria, cfr. supra) è essenzialmente determinata da principi cognitivi universali,
il più noto tra i quali sarebbe, secondo Lehmann (2008), quello della time-stability
di un concetto, che si incrocia con le funzioni di referenza e predicazione: le en-
tità temporalmente più stabili sarebbero cioè quelle referenziali (cfr. Givón 1979,
2001). Naturalmente alcuni signifcati lessicali sono più propensi di altri ad essere
categorizzati in maniera chiara: ad esempio, all’interno del campo lessicale degli
oggetti fsici la maggior parte dei concetti lessicali saranno categorizzati come nomi,
mentre in quello degli atti distruttivi come verbi (transitivi) (Lehmann 2008: 551).
Ad ogni modo, il greco – almeno al pari del latino (cfr. Lehmann 2008: 557)
– è una lingua con un’alta categorialità della radice, o meglio del tema
3
, cioè
2
Per considerazioni di tipo simile sul cinese cfr. anche Jezek-Ramat (2009: 399), che il-
lustrano l’eccezionale versatilità distribuzionale della parola del cinese arcaico tardo xìn
“trustworthiness
[N]
/ to be trustworthy
[IntrV]
/ to believe = to consider someone as trustworthy
[TransV]
/
certainly
[ADV]
” (esempi tratti da Bisang 2000). In casi come questo la polifunzionalità della pa-
rola, va quindi considerata come un risultato della sua precategorialità.
3
In realtà Lehmann (2008: 557–558) nota come il latino sia piuttosto una lingua ad alta catego-
rialità del tema, poiché molto spesso è la presenza della vocale tematica che decide la categoriz-
zazione del segno. Una lingua ad alta categorialità della pura radice sarebbe invece il tedesco.
73 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
con un’alta propensione ad associarvi una categoria lessicale (cioè una classe di
parole).
Esiste, secondo Lehmann (2008), una chiara spiegazione del perché alcune
teorie linguistiche, come quella di Hopper-Thompson (1984) o la cosiddetta Di-
stributed Morphology (cfr. inter alia Harley-Noyer 1999), considerino le radi-
ci come prive di categorialità: “such theories suffer from a methodological and
a theoretical misconception. The methodological mistake is that they try to resol-
ve at the theoretical level what is a purely empirical issue. […] The theoretical
mistake consists in positing universal properties of categories of grammar, in this
case the precategoriality of roots”.
Un esempio chiaro ci viene fornito da Alexiadou (2009), che studia i nomi
deverbali del greco moderno nell’ottica della Distributed Morphology. La gene-
ralizzazione alla quale la studiosa perviene è che i nomi deverbali che reggono
struttura argomentale sarebbero derivati da verbi, mentre quelli con cui la strut-
tura argomentale non può occorrere sarebbero derivati da radici. Le radici, però,
in quest’ottica, sono un contenuto del tutto astratto e a-categoriale, che non può
essere in sé né verbale né nominale. Al livello successivo (inner cycle) la radice
viene categorizzata e assume la forma di verbo o di nome (o di aggettivo, ecc.)
in modo assolutamente idiosincratico: i nomi così formati, direttamente dalla
radice, non presenterebbero, secondo Alexiadou (2009), struttura argomentale.
Al contrario, i nomi deverbali con struttura argomentale sarebbero derivati ad
un livello ancora successivo (outer cycle) da elementi verbali già categorizzati
nell’inner cycle e il loro signifcato sarebbe per questo composizionale. È chiaro
che una teoria di questo tipo, in cui la radice è di per sé un elemento “virtuale”,
non può che rimanere una speculazione.
La prospettiva empirica di Lehmann (2008) ci sembra dunque la più corretta
nell’ottica della ricomposizione della nozione di radice che ci prefggiamo.
3. formazioni primarie e formazioni secondarie
In molti casi, i nomi deverbali sono formazioni primarie esattamente come
i verbi stessi: non è corretto cioè considerare, ad esempio, µj [tomé] “taglio”
o µ, [tómos] “fetta, ritaglio” come formazioni secondarie rispetto al verbo
.µ.. [témnō]; esse vanno invece considerate come forme primarie derivate
direttamente dalla stessa radice su cui si forma il verbo corrispondente, cioè
.µ-/µ-/µ- [tem-/tom-/tm-] “tagliare”. Secondo Wodtko (2005), tra l’altro,
il fatto che nomi e verbi siano descrivibili secondo una stessa struttura for-
male “Radice+suffsso+Desinenza” sarebbe la prova del fatto che la radice sia
direttamente disponibile per la formazione di entrambe le classi di parole: la
nominalizzazione di un verbo deriva quindi non da forme connotate aspettual-
mente, ma dalla radice. Le diverse forme aspettuali e di Aktionsart del verbo
e le nominalizzazioni deverbali sarebbero quindi entrambe codifcate morfolo-
gicamente come primarie. Naturalmente ciò non è sempre vero, dato che, come
74 GERMANA OLGA CIVILLERI
vedremo, esistono nominalizzazioni che hanno per base una vera e propria for-
ma verbale.
Ma dove sta quindi il carattere deverbale di nomi come µj [tomé] o µ,
[tómos]? Essi sono deverbali poiché sono i concetti sottoposti a nominalizzazione
ad essere verbali: Wodtko (2005: 42), in riferimento alle nominalizzazioni dever-
bali del lessico indoeuropeo, parla infatti di “Nominalisierungen von verbalen
Konzepten”. Rimanendo nella sostanza d’accordo con tale prospettiva, preferiamo
però parlare di “nominalizzazioni di concetti predicativi” (cfr. “nominalizzazione
del predicato” in Benedetti 2002: 41): infatti, nonostante esista un’associazione
prototipica tra funzione semantico-pragmatica della predicazione e categoria ver-
bale, anche classi di parole diverse dal verbo possono avere funzione predicativa.
È appunto per il fatto che i nomi in questione possono essere considerati
come nominalizzazioni di concetti predicativi che ad esempio il nome d’agente
c-., [áktōr] “guida, capo” implica l’esistenza del verbo c,. [ágō] “condurre”
(Wodtko 2005) (o meglio, secondo noi, della radice c,- [ág-]) – sebbene siano
entrambe formazioni morfologicamente primarie (formate entrambe tramite l’ag-
giunta di un suffsso) –, ma non viceversa: per cui c-., può essere parafrasa-
to come “colui che compie l’azione di c,...”. Non c’è nulla invece che faccia
pensare ad una dipendenza – formale e semantica – di c,... da c-., (Wodtko
2005: 50). Peraltro la differenza di livello tra le due forme è anche sottolineata
dal fatto che, mentre in c,. [ágō] il suffsso che si affgge alla radice è fessivo,
in c-., [áktōr] è derivativo: mentre dunque il suffsso fessivo aggiunge un’in-
formazione puramente grammaticale alla base, quello derivativo è portatore di
un contenuto lessicale e determina in questo caso un passaggio categoriale V >
N (cfr. inter alia Beard 1995 e Naumann-Vogel 2004). In particolare in c-.,
[áktōr], naturalmente, ciò che viene nominalizzato non è il contenuto verbale
in sé, ma un partecipante all’azione denotata dal contenuto verbale, l’agente per
l’appunto (cfr. la ripartizione classica di Comrie-Thompson 1985).
Esistono certamente anche formazioni nominali secondarie (come ad esempio
¦.,c [phōrá] “furto”, derivato da ¦., [phōr] “ladro”), allo stesso modo in cui
esistono formazioni verbali secondarie (come ¦... . [phōnéō] “emettere voce, dire”
da ¦..j [phōné] “voce”). Ma la nostra analisi si è concentrata maggiormente sulle
formazioni nominali tratte direttamente da una radice, cioè le formazioni primarie
per l’appunto. Una precisazione terminologica: con il termine “primarie” non ci
riferiamo qui alle formazioni che derivano diacronicamente da radici indoeuropee,
ma che derivano da radici sincronicamente attestate nel greco antico.
Tale differenza è importante sia per non confondere i fatti del greco antico con
quelli dell’indoeuropeo sia per servirsi in modo corretto e profcuo degli studi in-
doeuropeistici in una ricerca sul greco antico. Meillet-Vendryes (1966: 340–341),
ad esempio, sottolineano come la tendenza generale delle lingue indoeuropee sia
di eliminare le formazioni primarie e di rimpiazzarle con formazioni secondarie,
nelle quali il suffsso si aggiunge non ad una radice, ma ad una parola costituita
o, almeno, al radicale di una parola costituita. Le formazioni primarie quindi
sarebbero delle sopravvivenze: il latino ad esempio ha soltanto qualche rappre-
75 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
sentante della categoria dei nomi d’azione in *-ti- del tipo greco (molto produt-
tivo) :c., [dósis], come mors (da *m3-ti-, sanscrito m3ti³) o mens (da *m‚-ti,
sanscrito mati³). Tale eliminazione delle formazioni primarie riguarderebbe in
parte quelle troppo brevi, in parte quelle in cui la radice si presenta in vari aspetti
a causa dell’alternanza vocalica e, anticamente, dello spostamento di accento; tali
formazioni infatti erano spesso complicate e poco chiare.
In questo caso, è evidente che le formazioni primarie alle quali gli autori si
riferiscono sono quelle derivate dalle radici primarie dell’indoeuropeo (tutte
monosillabiche), che ad un certo punto cessano di essere pienamente produttive
e vengono rimpiazzate da nuove formazioni radicali. Il termine radicale infatti,
come sottolinea Huot (2001: 29), si riferisce a quegli elementi lessicali che devo-
no essere considerati come punto di partenza della formazione di parola, ma che
non coincidono con la radice monosillabica. Tali formazioni radicali, che sono
secondarie rispetto alle originarie radici indoeuropee, possono però a loro volta
essere considerate primarie nel greco antico e servono sincronicamente da base
per la formazione, ad esempio, di nomi deverbali.
Huot (2001: 51), confrontando la situazione di radici/radicali del francese con
quella dell’indoeuropeo, si pone la stessa questione con la quale anche noi ci stia-
mo confrontando in riferimento al rapporto che le radici del greco antico hanno
con quelle indoeuropee: dato che i cambiamenti diacronici interni a queste due
lingue indoeuropee sono stati tali da modifcare profondamente i tipi di strutture
delle radici (le radici, intese come punto di partenza – non ulteriormente scompo-
nibile – della formazione di parola, infatti non sono più solo monosillabiche), ha
davvero senso continuare a defnire “radici” le radici monosillabiche e “radicali”
le radici plurisillabiche? La risposta è negativa, ma, mentre Huot (2001) preferi-
sce mantenere questa separazione terminologica per non modifcare la defnizione
di radice, qui si è deciso al contrario di non considerarla una distinzione rilevante:
tale scelta è stata mossa dalla convinzione che mantenere quella classifcazione
nello studio di una lingua che semplicemente presenta strutture di radici differenti
rispetto a quelle possibili in indoeuropeo non abbia granché senso.
La differenza tra radici primarie e secondarie dell’indoeuropeo e del greco può
essere rappresentata, approssimativamente, nel modo seguente:
I.E. Greco antico
Radici primarie
Radici secondarie Radici primarie
Radici secondarie
Tabella 2
Tra le radici secondarie
4
del greco antico, possiamo, ad esempio, annovera-
re quelle che, derivate da radici verbali, diventano radici di natura aggettivale
4
Cfr. Matthaios (2008: 38): “Un couple d’opposés «mot primaire/mot dérivé» peut inclure plus
76 GERMANA OLGA CIVILLERI
o nominale e servono da base per la formazione di alcuni nomi in -.c [-ía], che
quindi sono deverbali solo secondariamente: per esempio, in .-.-.-.c [oike-te-
ía] “servitù, servi” il suffsso si appone alla radice del nome .-.-j, [oiké-tēs]
“familiare, servo” (< .-.- [oike-] “abitare”). In questi casi i nomi derivano da
radici la cui natura nominale o aggettivale è chiaramente marcata da elementi
formali. Mentre, cioè, .-.j, [oikétēs] deriva da una base la cui natura verbale
è di tipo semantico, la base di .-...c [oiketeía] è già categorizzata come no-
minale sia semanticamente sia formalmente. In effetti, bisognerebbe distinguere
le Regole di Formazione di Parola almeno in due tipi: Halle (1973), ad esempio,
identifcava quelle che si applicano agli stems e quelle che si applicano alle parole
(già categorizzate, cioè, come verbi, aggettivi, nomi, ecc.).
In realtà, quello di stabilire se i nomi deverbali derivano da radici inerente-
mente (contenutisticamente) predicative o da forme verbali è un falso problema,
di natura puramente teorica – forma verbale e signifcato verbale, infatti, non
sono scissi –, mentre è più importante stabilire se il nome si formi direttamen-
te da una base verbale/predicativa o se invece alcuni elementi formali siano la
spia di una “derivazione verbale (sincronicamente) secondaria” (come nel caso
di .-.j, [oikétēs] sopra). Per gli scopi che la nostra ricerca sui nomi deverbali
si prefggeva, pertanto, una distinzione terminologica tra nomi che derivano da
radici verbali, da temi verbali o da forme verbali non ci è sembrata rilevante: nel-
la nostra prospettiva – sincronica – un nome come ¡cc., [básis] e uno del tipo
v.jc., [poíēsis] hanno cioè esattamente lo stesso valore all’interno del sistema.
Lo scopo del nostro lavoro, infatti, era piuttosto quello di comprendere in che
modo agisse la regola di derivazione quando apposta ad una certa base che di
determinare la natura della base stessa.
4. articolazione dei nomi deverbali in tre livelli
Analizzando la struttura dei nomi deverbali in base allo schema tripartito di
Benedetti (2002), ne avremmo che:
− il primo livello sarebbe quello in cui si collocano i concetti; portatrice dei
concetti, almeno per le lingue indoeuropee, è la radice: ad esempio nella
radice .µ-/µ-/µ- [tem-/tom-/tm-] risiede il concetto, predicativo, di “ta-
gliare”;
− la radice, che di per sé ha un contenuto che può essere descritto la mag-
gior parte delle volte come predicativo o referenziale, al secondo livello può
de mots que ceux qui sont les constituants directs de ce couple particulier. En effet, comme
l’observent les grammairiens anciens, un dérivé peut à son tour constituer un terme primaire,
à savoir fonctionner comme base d’une nouvelle formation dérivée, nonobstant le fait que ce
terme primaire est lui-même un dérivé. [...] ainsi [...] un dérivé constitue la base d’une nouvelle
dérivation et fonctionne alors comme terme primaire dans la chaîne dérivationnelle”.
77 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
accogliere certi elementi morfologici, quali suffssi
5
o gradi apofonici (ad
esempio, nel nostro caso, il grado o: µ- [tom-]);
− al terzo livello poi, i lessemi divengono compiutamente fessi e defnitiva-
mente inscritti all’interno di una determinata classe di parole, quella dei
nomi (già preannunciata al secondo livello): si formano così µj [tomé],
che prende una desinenza che ne denuncia l’appartenenza alla classe dei
femminili, e µ, [tómos], che si differenzia dal primo sia per genere sia
per prosodia.
Questo schema trova corrispondenze nel modello semantico-lessicale elabora-
to da schwarze (2001) e dai suoi collaboratori dell’Università di Costanza, che si
può così rappresentare come nella Tabella 4.
la struttura concettuale
i concetti verbalizzati semantica lessicale
gli operatori semantici
schwarze (2001: 7); Componenti e contesto della semantica lessicale
Tabella 3
I “concetti verbalizzati”, che sono “entità appartenenti alla struttura seman-
tica della lingua” (schwarze 2001: 7), rappresentano il livello della radice; gli
“operatori semantici” comprendono invece gli elementi morfologici che vengono
inseriti al secondo e al terzo livello dello schema di Benedetti (2002).
In base a quest’ultimo, dunque, la derivazione si collocherebbe al secon-
do livello, la fessione al terzo. I principali “operatori lessicali” del modello di
schwarze (2001) nel caso del greco antico sono i suffssi, che paiono essere do-
tati, almeno in parte, di un valore semantico intrinseco, ma anche la selezione
di un determinato grado apofonico potrebbe essere tendenzialmente portatrice
di una funzione semantica (cfr. Civilleri 2010: 202 e sgg.); tanto la suffssazio-
ne quanto l’apofonia si connotano quindi come operatori lessicali (ascrivibili al
secondo livello dello schema di Benedetti 2002), poiché modulano il contenuto
della radice tramite procedimenti abbastanza regolari: tali operatori, essendo cioè
degli elementi dotati di un valore funzionale preciso, “orientano” il contenuto
della radice secondo schemi tendenzialmente e parzialmente prevedibili. Ciò
signifca anche che gli operatori lessicali, associati alle loro funzioni, devono
necessariamente essere depositati nel lessico memorizzato, così da poter essere
impiegati regolarmente per la formazione di nuovi lessemi (cfr. schwarze 2001:
5
Cfr. Meillet-Vendryes (1966: 340): “Les noms qui se laissent analyser sont ceux qui se com-
posent d’un élément radical indiquant une notion fondamentale et d’un suffxe indiquant une
catégorie d’emploi. Fréquemment en indo-européen, l’élément radical était une «racine» […];
c’est-à-dire que les éléments qui fournissaint des formes verbales fournissaient aussi des formes
nominales […]. Ainsi de la racine *dō *də […] on tire à la fois des formes verbales comme :. :
.µ. :. :µ.. . :.-c :. :c. dō dabam dedī dare et des formes nominales comme :. ., :
j , : c., :. ,. :.. .j dator dōnum dōs”.



78 GERMANA OLGA CIVILLERI
8). In tal senso, se le nominalizzazioni deverbali sono semanticamente dipen-
denti dal verbo corrispondente, esse giocano un ruolo abbastanza marginale nel
lessico: infatti – motivate dalla base verbale – non necessitano forse di essere
memorizzate in esso (perché lo sono già le basi verbali e i suffssi). si adatta bene
a questa situazione la scelta compiuta dai dizionari etimologici, in cui i nomi
deverbali compaiono sotto la voce del verbo primario corrispondente. Infatti la
semantica propria di un nome deverbale “ist prinzipiell vorhersehbar aus der des
Grundverbs – als dessen Exponent die Wurzel angesehen werden darf – in Ver-
bindung mit ihrer Wortbildung, ausgedrückt durch ein suffx” (Wodtko 2005:
51). Motivo per il quale, ad esempio, parole del tedesco come “Hirte” (“pastore”)
o “seihe” (“fltro”) non devono essere a portata di mano nel lessico: esse possono
essere ricostruite attraverso le regole di derivazione dal verbo come “Hüter” (“chi
custodisce”) e “Siebemittel” (“attrezzo per setacciare”). Il contributo delle nomi-
nalizzazioni sarebbe quindi di incrementare il patrimonio lessicale con elementi
trasparenti, analizzabili, quindi ricostruibili e comprensibili, e che per questo non
necessitano di essere memorizzati.
Tutte le lingue indoeuropee avrebbero ereditato dalla proto-lingua di volta in
volta un certo numero di verbi primari e pare che tutte conoscano strategie per
formare nominalizzazioni relative a questi verbi. Inoltre numerose lingue mo-
strano anche delle corrispondenze in tali strategie, ad esempio i nomi d’agente in
*-tor e gli astratti in *-ti, altamente produttivi in greco antico, sarebbero già dotati
delle loro funzioni nel proto-indoeuropeo, poiché si ritrovano con il medesimo
valore anche in altre lingue indoeuropee, tra cui l’antico indiano ed il latino. Più
che avere ereditato dall’indoeuropeo dei veri e propri lessemi, sarebbe forse più
corretto dire che le varie lingue fglie abbiano ereditato alcune regole alla base
della formazione dei nomi deverbali: così tali regole avrebbero conservato la loro
produttività anche dopo il disfacimento dell’unità linguistica. Ma la ricostruzione
della regola di base, naturalmente, è tutt’altro che meccanica (Wodtko 2005).
Va fatta, infne, una considerazione sulla problematica classifcabilità delle for-
mazioni nominali in generale rispetto a quelle verbali, e a questo scopo ci servia-
mo direttamente delle parole di Meillet-Vendryes (1966: 340):
[…] en matière de formation de noms, il n’y a jamais de système régulier comparable au système
verbal, ni même de tendance constante vers un système complet; et l’on observe tous les cas
possibles entre des noms isolés, qui ne se laissent ramener à aucune racine et qu’il est impossible
d’analyser, et des noms formés librement suivant un principe qui se reconnaît du premier coup.
5. La radice come base di partenza per la formazione di nomi deverbali
In condizioni di trasparenza, i nomi deverbali presentano tratti formali e conte-
nutistici che ne palesano il legame con i verbi corrispondenti: la derivazione cioè
avviene in modo tale che la base sia riconoscibile. Naturalmente esistono casi in
cui il riconoscimento della base verbale necessita di un’indagine etimologica,
che può anche non consentire di risalire con sicurezza ad una radice verbale, nei
79 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
casi in cui, in uno stadio sincronico della lingua, la radice ha smesso di essere
produttiva e non risulta attestata. Ma in questa sede ci interessano le formazioni
formalmente e semanticamente trasparenti.
Così, ad esempio, l’antico indiano mánas- e mánman- condividono con il
verbo l’elemento man-, che signifca “pensare”, e il greco .¸-µc [éch-ma]
“sostegno” è connesso con .¸. [échō] “tenere”, come ¸.u,-µc [zeûg-ma]
“giogo” con ¸.u,-.u-µ. [zeúg-nu-mi] “legare”
6
. Alcuni casi, poi, mostra-
no anche che l’omogeneità formale nella realizzazione della radice è sogget-
ta spesso a variazioni predicibili: così, per esempio, :.,--µc. [dérk-omai]
e :.,,-µc [dérg-ma], c,-. [ág-ō] e c--., [ák-tōr] mostrano le varianti con-
dizionate fonotatticamente :.,-- [derk-] e :.,,- [derg-], c,- [ag-] e c-- [ak-]
(Wodtko 2005).
Non esclusivamente dipendente da un contesto fonetico sarebbe invece, secon-
do Wodtko (2005), una variazione della quantità della vocale del tipo :.-:.-µ. [dí-
dō-mi] / :-j, [do-tér]: ad ogni modo, tale differenza pare annullarsi, poiché le
due forme (con vocale lunga e con vocale breve) sono entrambe presenti nella
fessione del verbo (ad esempio -:- [-do-] si ritrova nella prima persona plurale
del presente indicativo :.-:-µ.. [dí-do-men]); ecco dunque che, anche in questo
caso, la derivazione del nome è chiaramente riconoscibile.
Wodtko (2005) fa notare peraltro come vi siano casi in cui l’aspetto formale del
nome deverbale potrebbe suggerire una connessione con una forma verbale già
marcata temporalmente o aspettualmente piuttosto che con la pura radice: sareb-
be il caso di un nome come .ç., [héxis]
7
, che assomiglia superfcialmente più al
futuro .ç. [héxō] che al presente .¸. [échō] o all’aoristo c¸... [scheîn]. Tali
somiglianze formali, però, non esprimono in alcun modo la correlazione di una
data nominalizzazione con un preciso aspetto o tempo del verbo, poiché è esatta-
mente il parziale impoverimento di categorie tipicamente verbali come aspetto,
tempo e diatesi che accompagna la nominalizzazione (cfr. simone-Pompei 2007,
simone 2008); dunque .ç., [héxis] non ha nessuna implicazione di futuro. Il fat-
to però è che l’affnità formale tra .ç., [héxis] e il futuro .ç. [héxō] è puramente
casuale: lo -ç- [-x-] di .ç., [héxis] è semplicemente il risultato della combinazio-
ne tra la velare fnale della radice predicativa (.¸- [ech-]) e il -c- [-s-] del suffsso
-c., [-sis]. Dunque, in questo caso, è evidente che non può esistere alcuna corre-
lazione funzionale tra le due forme.
6
La traduzione di ¸.u ,.uµ. [zeúgnumi] con “aggiogare” non sarebbe stata certo una scelta fe-
lice, poiché in italiano “aggiogare” è chiaramente un verbo denominale da “giogo”, mentre in
greco è ¸.u ,µc [zeûgma] “giogo” a derivare dalla radice verbale. Si noti, inoltre, che nella
forma ¸.u ,-.u-µ. [zeúg-nu-mi] l’infsso -.u- [-nu-] è un ampliamento che caratterizza il tema
del presente.
7
Nella traslitterazione dei caratteri greci la lettera h sostituisce uno spirito aspro, che indica aspi-
razione: la radice dalla quale la parola . ç., [héxis] deriva è quindi c.¸-/c¸-/c¸- [sech-/soch-/
sch-]. La scomparsa dello spirito aspro in alcune parole che seguiranno è dovuta alla legge della
dissimilazione delle aspirate (o legge di Grassmann); cfr. inter alia Szemerényi (1985).
80 GERMANA OLGA CIVILLERI
Diverso è il caso di altri tipi di variazione che non hanno soltanto valore foneti-
co, ma sicuramente anche morfologico e forse funzionale: è il caso dell’apofonia,
a proposito della quale scrive Wodtko (2005: 48):
Die lautlichen Variationsmöglichkeiten des bedeutungstragenden Elementes, der Wurzel, sind
abgesehen von vor- oder einzelsprachlich phonotaktisch konditionierten Varianten nach den
Regeln des grundsprachlichen Ablauts und seinen jeweiligen Weiterentwicklungen in den Ein-
zelsprachen beschreibbar. Bestimmte Ablautformen der Wurzel gehen nun sowohl mit verschie-
denen stammbildungen des Verbs wie auch mit verschiedenen Bildemöglichkeiten der Nomi-
nalisierungen einher.
Attraverso la variazione apofonica, quindi, rimane intatta la coerenza seman-
tica del paradigma verbale, così come quella della/e nominalizzazione/i corri-
spondente/i
8
. Nelle nominalizzazioni, però, tale coerenza semantica si mantiene
in modo differente, poiché ciò che si conserva è il contenuto del verbo come tutto
(“Inhalt des Verbums als ganzes”), mentre si perdono le espressioni specifche
del verbo (cfr. il concetto di “tipizzazione dei predicati” in Lehmann 1982: 82
e Gaeta 2002: 33).
Un’ultima osservazione, forse neanche troppo banale, sulle nominalizzazioni
di argomenti (cfr. Comrie-Thompson 1985, “name of an argument”): queste ulti-
me, dal momento che proflano non l’azione verbale in sé ma un partecipante, in
senso lato, ad essa (agente, oggetto, strumento, luogo, ecc.), hanno referenti con-
creti. Ma è ovvio che un nome come “commissario” e uno come “esaminatore”,
pur essendo entrambi concreti e denotando oggetti quasi sovrapponibili, non sono
delle stesso tipo, poiché il secondo sta in relazione, semantica e formale, con il
verbo “esaminare”
9
. La relazione semantica viene quindi esibita tramite l’uso di
elementi (in questo caso il suffsso -tore) che non ne intaccano la trasparenza, ma
che anzi si affggono più o meno regolarmente ad una base verbale riconoscibile.
Nel caso di “commissario”, nonostante sia possibile risalire tramite un’indagine
etimologica ad una base verbale (lat. committ-o), quest’ultima non è riconosci-
bile sincronicamente: il parlante comune, quindi, percepisce il lessema come un
tutt’uno, senza distinguere tra base verbale e regola di derivazione.
Peraltro, può essere proprio la semantica della base verbale a favorire la nomi-
nalizzazione di un dato argomento. Ad esempio, nel caso della radice indoeuro-
pea *h
2
rh
3–
“arare”, è più facile che le singole lingue producano delle nominaliz-
zazioni dello strumento con il quale si svolge l’azione, l’“aratro”, come in effetti
accade: lat. aratrum, gr. c,,., arm. arawr, air. arathar, lit. árklas (Wodtko
2005: 61).
8
È ovvio infatti che da una sola radice verbale possono derivare più nomi: ad esempio, , .u µc
[reûma], , .u c., [reûsis], , u c., [rúsis], , . , [réos], , , [róos], , j [roé] si connettono
tutti alla radice del verbo , . . [réō] “scorrere” (esempi tratti da Wodtko 2005: 45).
9
Allo stesso modo, ad esempio, in tedesco è ben diverso utilizzare i termini Wiese o Weideplatz
(Wodtko 2005:61) per indicare il “pascolo”, poiché evidentemente il secondo sta in relazione
con il verbo weiden ed indica quindi il “luogo dove si pascola”: si tratta naturalmente di una
nominalizzazione locativa.
81 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
6. radici virtuali vs. attuali
La descrizione che abbiamo dato della radice come base per l’applicazione
delle regole di derivazione coincide con la nozione “attuale” di radice usata
nell’indoeuropeistica e non solo (cfr. supra § 2). La radice così concepita è cioè
dotata di un contenuto semantico proprio che ne determina l’appartenenza cate-
goriale.
Essa non sembra peraltro incompatibile con ciò che Fradin (2005) scrive ri-
guardo all’elemento che, all’interno del suo approccio morfologico, costituisce il
punto di partenza delle strategie morfologiche, cioè il lessema (cfr. anche Fradin
2003). Il quadro descrittivo adottato da Fradin (2005) è un quadro lessematico, in
cui cioè il lessema (come unità lessicale astratta, sprovvista di marche fessive)
viene assunto come unità di base della morfologia: in quanto entità astratta, il
lessema è “un’unità fuori impiego. Esso costituisce il segno basico e in quanto
tale presenta, concettualmente, tre piani: il piano fonologico (F), quello seman-
tico (S), e quello […] sintattico” (Fradin 2005:4). In questo quadro, i meccani-
smi di costruzione delle unità morfologiche complesse sono processuali: “les
unités morphologiques complexes ne résultent plus de la combinaison d’unités
atomiques [i morfemi] mais de l’application de fonctions à un lexème” (Fradin
2003: 79).
Nell’accezione di Fradin (2003, 2005) – cfr. anche Fradin-Kerleroux (2003,
2009) – quindi, il lessema è un’entità astratta soltanto nel senso che è un segno
fuori dall’impiego con diverse realizzazioni fessive, ma possiede già delle infor-
mazioni che riguardano la sua combinabilità secondo diversi piani d’analisi, an-
che al di là dei livelli fonologico e morfologico: il lessema, cioè, costitutivamente
multidimensionale, ingloba una rappresentazione semantica (che sarebbe stabile
e unica), responsabile non solo della sua appartenenza categoriale e combinabi-
lità morfologica, ma dalla quale si inferisce anche la rappresentazione sintattica,
cioè le informazioni sulla combinabilità sintattica del lessema. Informazioni di
questo tipo sembrano essere contenute anche nella radice, almeno nei termini
della sua defnizione “attuale” che stiamo esplicitando nel corso di questo breve
contributo.
Va detto, peraltro, che nell’analisi di Fradin (2003, 2005) e Fradin-Kerleroux
(2003, 2009), compare anche il concetto di radice: questa nozione coincide, però,
con quella di radice “virtuale”, cioè astratta. Da questo tipo di radice il lessema
si distingue per il fatto di essere già categorizzato: “La catégorie” scrive Fradin
(2003: 103) “est une information constitutive du lexème. C’est elle qui le distin-
gue de la racine, laquelle peut n’être pas catégorisée (cf. les langues sémitiques)”.
Il gradino, presumibilmente più alto, nel quale la radice così concepita come pre-
categoriale dovrebbe trovarsi, va secondo noi al di là del livello di competenza
del linguista.
La relazione tra quelle che abbiamo soprannominato radice virtuale e radice
attuale e la loro collocazione rispetto ai modelli fnora analizzati possono essere
riassunte come nella Tabella 4.
82 GERMANA OLGA CIVILLERI
prospettiva
empirica
Distibuted
Morphology
Fradin-
Kerleroux
nostra
nomenclatura
livello
pre-linguistico
(non pertinente) radice radice radice virtuale
livello
linguistico
(fono-morfo-
semantico)
radice radice
categorizzata
(inner cycle)
lessema radice attuale
Tabella 4
La zona della tabella evidenziata da una linea di contorno doppia racchiude
l’insieme delle nozioni di radice che, a nostro avviso, sono più pertinenti nell’a-
nalisi linguistica e che possono essere descritte come attuali. La radice attuale,
quindi, in quanto categorizzata, possiede già (più o meno) specifci tratti di sotto-
categorizzazione che ne determinano la combinabilità sintattica.
La Tabella 4 mostra come, nella sostanza, il modello di Fradin (2003, 2005)
e Fradin-Kerleroux (2003, 2009) non sia differente rispetto a quello della Distri-
buted Morphology adottato da Alexiadou (2009): entrambi, infatti, tengono conto
dell’esistenza di un livello astratto in cui la radice è un’entità puramente virtuale.
7. conclusioni
A partire da uno studio condotto sulla formazione dei nomi deverbali in greco
antico, sono state riscontrate importanti differenze sulla nozione di radice nel
panorama degli studi linguistici.
Da un lato, molti lavori afferenti a framework differenti, come quelli citati di
Alexiadou (2009), Fradin (2003, 2005) e Fradin-Kerleroux (2003, 2009), postu-
lano l’esistenza di un livello pre-linguistico astratto in cui la radice è solo un’en-
tità virtuale, non specifcata né fonologicamente né morfologicamente e soprat-
tutto non ancora categorizzata; al livello successivo, la radice virtuale verrebbe
attualizzata e categorizzata.
Dall’altro lato, certi modelli contemplano soltanto il livello attuale della radice.
Collochiamo tra questi non soltanto la visione indoeuropeistica classica – rap-
presentata ad esempio da Wodtko (2005) –, ma anche modelli più fondati teori-
camente come quello di Lehmann (2008). Una sostanziale differenza tra queste
due visioni va però sottolineata: il fatto che indoeuropeisti come Wodtko (2005)
considerino la radice in senso attuale va probabilmente attribuito alla pratica di
ricostruzione della base indoeuropea comune alle lingue storiche, alla quale si
attribuisce un determinato valore semantico; nel caso di Lehmann (2008), invece,
lo stesso fatto è frutto di una scelta teorica ben precisa, che privilegia l’analisi
empirica (cfr. supra § 2.2).
83 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
Nella nostra prospettiva, la nozione attuale di radice sembra essere la più utile
per analizzare la formazione di parole morfologicamente complesse come i nomi
deverbali in lingue con una morfologia ricca, quali il greco antico e le altre lingue
indoeuropee. In generale, sicuramente l’adozione di certi concetti piuttosto che
altri dipende molto dal tipo di analisi che si sta conducendo e dagli scopi che ci si
prefgge; ad esempio, è evidente che distinguere tra meccanismi fessivi e mecca-
nismi derivativi è cruciale nell’analisi morfologica, mentre ha poca importanza in
quella sintattica. Ma nel caso della radice, probabilmente la nozione virtuale non
è di alcuna utilità in qualsiasi tipo di analisi linguistica stricto sensu. Anche se si
considerano lingue come l’inglese o il cinese, morfologicamente povere e con un
basso grado di associazione tra signifcato lessicale e signifcato categoriale della
radice (cfr. supra § 2.2), la nozione virtuale di radice non risulta pertinente: ciò
che, infatti, caratterizza tali lingue rispetto a quelle del tipo del greco antico non
è il fatto che la radice sia sprovvista di contenuto semantico-lessicale, ma soltanto
che a tale contenuto sia diffcilmente associabile una certa categoria lessicale.
Nonostante queste differenze interlinguistiche, perciò, il concetto di radice attua-
le sembra poter essere descritto nei termini di signifcato lessicale.
Il tentativo, fatto nel corso di questo articolo, di riavvicinare la nozione attuale
e quella virtuale di radice, chiarendo almeno sotto quali rispetti esse siano compa-
tibili e sotto quali invece facciano riferimento a categorie tra loro inconciliabili,
ci ha dunque condotti a preferire una nozione (quella attuale) all’altra. Cionono-
stante, le considerazioni fatte aiutano se non altro a comprendere meglio gli studi
compiuti nell’una e nell’altra ottica, evitando fraintendimenti dovuti a differenze
terminologiche – e, a monte, metodologiche – rilevanti.
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abstract and key words
This paper aims at healing the terminological split concerning the concept of root. Two different
notions of root exist in literature, the one actual the other virtual. The former refers to its use by
Indo-European scholars; the latter is probably the most widespread in the heterogeneous scenery
of the contemporary linguistics. such a split clearly appears when studying Classical languages
85 IL CONCETTO DI RADICE TRA VIRTUALE E ATTUALE
with the help of terminologies and methodologies of the most recent linguistic frameworks. The
necessity of taking into account the relevant traditional-comparative literature urges us to mend the
gash. To this end we will propose some remarks arisen from a previous analysis of deverbal nouns
in Ancient Greek.
Root; stem; Ancient Greek; deverbal nouns; lexicon
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
PETR VURM
sur queLques potentiaLités
De La Littérature virtueLLe
Il n’est pas trop osé d’affrmer que nous assistons à une véritable révolution
électronique. L’arrivée massive des ordinateurs et surtout du réseau dans nos vies a
révolutionné presque tous les aspects de notre vie quotidienne, y compris celui de la
création artistique. De nouveaux courants artistiques naissent chaque jour sous nos
yeux, qui pourraient tous porter l’étiquette générale de Net art 2.0. Logiquement,
cette révolution touche aussi la littérature et la rédaction de textes. Pourtant, peut-
être à cause d’un certain conservatisme lié à la longue tradition de l’imprimé, les
changements prennent plus de temps à s’imposer en littérature qu’ailleurs. A côté
de la littérature traditionnelle, imprimée, une littérature alternative s’annonce sur
le web où se côtoient poésie kinétique, algorithmique ou holographique, narration
générative ou combinatoire, romans interactifs, géofction, récits hypertextuels,
œuvres d’art associant le mot, l’image et la musique dans un Gesammtkunstwerk
électronique. Malgré le progrès ultrarapide de la technologie qui nous offre prati-
quement tout ce qui est imaginable dans l’espace des multi- et hypermédias, dles
réfexions théoriques sur les nouvelles littératures restent à l’écart de l’attention des
chercheurs littéraires. Cependant, ces bouleversements technologiques touchent
directement les concepts théoriques établis et canonisés par la critique littéraire,
tels que la narratologie, la poétique et l’esthétique de la lecture.
or, cette littérature qui se constitue n’a pas encore adopté un nom défni. Elle
est désignée parfois sous l’étiquette de littérature électronique, littérature hyper-
médiatique, littérature en ligne, e-literature aux Etats-Unis ou Netzlitteratur en
Allemagne, chaque terme comportant en soi une série de connotations différentes.
Dans cet article, nous proposons d’envisager un autre terme, moins répandu, celui
de littérature virtuelle, et de réféchir à ce qu’une telle étiquette peut englober.
Comme nous allons l’expliciter plus loin, une appellation pareille a plusieurs
avantages : d’abord il s’agit d’un terme plus général que les autres, moins lié aux
médias électroniques, dont la composante « virtuelle » est féconde du point de vue
sémantique : virtuel peut comporter un champ sémantique très vaste mais aussi très
restreint. Le virtuel est en même temps assez proche du concept de la virtualité
informatique que nous discuterons dans le développement suivant. Les sujets à
réfexion étant nombreux, nous nous limiterons à esquisser les traits fondamentaux
qui accompagnent cette littérature avec l’arrivée de l’ordinateur et du réseau.
88 PETR VURM
Hormis son aspect électronique, cette littérature interactive, hybride, combi-
natoire ou générative, n’est pas nouvelle. En littérature française, nous croyons
entrevoir ses débuts avec les Grands Rhétoriqueurs de la fn du XVe siècle, poètes
qui affrment leur virtuosité technique et explorent la potentialité de la langue et
de la poésie dans des poèmes complexes et surchargés, pleins de jeux poétiques
et d’invention formelle. Dans une lignée analogue, quelques siècles plus tard,
nous retrouvons la poésie de Stéphane Mallarmé et surtout son livre Un coup de
dés jamais n’abolira le hasard (1897). Dans son cas il s’agit avant tout d’une
poésie graphique et kinétique qui caractérise également les Calligrammes (1918)
d’Apollinaire. Ensuite, les surréalistes et leur engouement pour le hasard et les
associations oniriques pourraient présager de l’apparition de la littérature aléa-
toire. Mais le plus grand mérite, pour plusieurs raisons, est celui de l’Oulipo.
Ce mouvement littéraire français bien connu est formé par un groupe interna-
tional de littéraires et de mathématiciens qui se réunissent régulièrement depuis
1960 jusqu’à nos jours pour réféchir sur la notion de la contrainte et pour en
créer de nouvelles. Ce groupe a enrichi la littérature du concept de potentialité,
c’est-à-dire une littérature qui n’a pas encore été écrite mais qui pourrait l’être
selon telle ou telle contrainte. Parmi leurs activités, nous trouvons également des
rapprochements entre la littérature, les mathématiques et ultérieurement l’infor-
matique (groupe afflié ALAMo, créé par les oulipiens Braffort et Roubaud en
1981). N’oublions pas non plus les continuateurs actuels, tels que Bernard Magny
(Mémoires d’un (mauvais) coucheur, 1995) ou Jean-Pierre Balpe, poète et cher-
cheur dans le domaine de la relation entre la littérature et l’informatique. Dans le
contexte anglo-saxon, il y aurait une pléthore de noms à mentionner, surtout les
précurseurs ou les fondateurs de la cyberculture, qui apportent une contribution
importante à l’art virtuel : Buckminster Fuller, Marshall McLuhan, Gregory Bate-
son, William Gibson, pour ne nommer que les plus célèbres.
Pour éviter une confusion, précisons dès le début les aspects que nous n’envi-
sagerons pas. Il s’agit de ces aspects de l’électronique et de la communication
qui ne changent pas le paradigme de la création et du fonctionnement du texte
littéraire. Notamment, toute technologie qui concerne le e-book (ou livrel) en
français, même si la dualité entre un livre classique et un livre électronique est
la plus discutée dans ce domaine aujourd’hui, car le changement de support du
texte ne présente pas un grand intérêt pour la critique littéraire. Egalement, nous
ne prendrons en considération aucun outil informatique qui sert à la rédaction du
texte en tant que tel – éditeurs de texte, échanges de textes littéraire par courriel
ou leur distribution sur le réseau.
L’ère de la virtualité
Avant de discuter les aspects clés de la littérature virtuelle, précisons ce que
nous entendons par « virtuel ». Il comporte plusieurs sens fondamentaux. Ceux
qui nous intéressent ici relèvent de deux domaines – philosophique et infor-
89 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
matique. Une utilisation massive et superfcielle de ce mot masque un concept
riche et subtil que Gilles Deleuze a explicité dans Différence et répétition (1968).
Deleuze apporte ce jugement crucial qui se distingue des approches de Gilles-
Gaston Granger (Le probable, le possible et le virtuel, 1995), Philippe Quéau (Le
virtuel, vertus et vertiges, 1993) et Pierre Lévy (Qu’est-ce que le virtuel ?, 1995) :
« le virtuel n’est pas soumis au caractère global affectant les objets réels. Il est,
non seulement par son origine, mais dans sa nature propre, lambeau, fragment,
dépouille. »
1
En tant qu’objet considéré dans le contexte psychanalytique, l’objet
virtuel est conçu comme un support du manque et il apparaît en lui-même comme
en manque de sa propre complétude. Le virtuel est ce qui n’est pas entièrement
en soi-même. Dans une perspective rhétorique, le virtuel intervient chez Deleuze
comme notion du manque plutôt que comme concept riche en signifcation. De-
leuze invoque également le virtuel d’Henri Bergson qui propose d’opérer une
scission virtuel/actuel dans la saisie de l’objet réel. Celui-ci se dédouble en une
image-perception et une image-souvenir. Cette dernière constitue l’objet virtuel
que Deleuze défnit comme « lambeau de passé pur. »
2
Lambeau parce que l’objet
virtuel pose comme manquante ou comme absente une moitié de lui-même, passé
pur parce que l’image-souvenir se démarque du présent et lui préexiste : « C’est
du haut de ma contemplation des foyers virtuels que j’assiste et préside à mon
présent qui passe, et à la succession des objets réels où ils s’incorporent. Le vir-
tuel est toujours un ’était’, auquel il manque l’étant. »
3
Plus loin, au chapitre inti-
tulé « synthèse idéelle de la différence », Deleuze pose le virtuel comme ressort
essentiel de l’Idée pensée comme multiplicité. Il faut pour faire valoir la multi-
plicité que « ses éléments n’aient ni forme sensible ni signifcation conceptuelle,
ni dès lors fonction assignable. Ils n’ont même pas d’existence actuelle, et sont
inséparables d’un potentiel ou d’une virtualité. »
4
Le virtuel comme « indétermi-
nation rend possible la manifestation de la différence en tant que libérée de toute
subordination. » Ainsi le virtuel est-il d’abord conçu par Deleuze comme préa-
lable à la structure. C’est ce nuage qui préexiste à la formation stellaire. Dans la
suite, Deleuze fait le tour des grandes structures des diverses sciences, et, chaque
fois, il y constate le virtuel à l’œuvre. Le langage, pris lui aussi comme exemple,
fait apparaître des éléments différentiels et des rapports différentiels entre ces
éléments, et les uns et les autres possèdent un « caractère inconscient, non actuel,
virtuel. »
5
En linguistique, la plus proche de la littérature examinée, on retrouve
l’idée de saussure du langage comme virtuème, dont les discours ou les textes
constituent l’actualisation.
Pour simplifer quelque peu ces positions philosophiques, disons brièvement
que le virtuel est tout phénomène que nous approchons comme s’il existait en
1
Deleuze :1968, p. 133
2
Idem, p. 135
3
Idem, p. 135
4
Idem, p. 237
5
Idem, p. 237
90 PETR VURM
réalité. Gilles Deleuze utilise le terme de virtuel pour renvoyer à un aspect de la
réalité qui est idéal mais en même temps qui est réel. Ce concept de la philoso-
phie du virtuel a deux aspects : premièrement, nous pouvons dire que le virtuel
est un effet de surface produit par les interaction causales qui apparaissent au
niveau matériel. L’autre aspect du virtuel sur lequel insiste Deleuze est sa nature
générative. Le virtuel est conçu comme une espèce de potentialité qui prend sa
forme dans la réalité. Nous pouvons ainsi résumer ce qui est crucial pour nous : le
virtuel est tout ce qui n’est pas réel mais qui présente les qualités du réel au sens
de l’actualité et non de la potentialité. Un exemple prototype serait le refet d’un
objet dans le miroir – il existe réellement, que nous le voyions ou non, ce refet
n’attend pas son actualisation par le percepteur.
Le système informatique travaille d’une façon analogue à ce refet dans le
miroir. Le cerveau humain est habitué à travailler avec les représentations des
objets réels comme s’il s’agissait vraiment des objets réels. Par exemple, la repré-
sentation d’une page web sur l’écran de l’ordinateur est virtuelle – elle a tous les
aspects d’une page imprimée mais elle est volatile – elle est rendue réelle grâce
au fonctionnement des circuits informatiques. L’important, c’est que nous la
considérions équivalente à une page imprimée jusqu’au moment ou par exemple
une coupure de courant en trahit la nature virtuelle. Plus précisément encore, la
métaphore du virtuel a pris encore un sens bien défni en informatique, à savoir,
tout ce qui est simulé dans le logiciel (software) au lieu d’exister réellement dans
le matériel (hardware). Le matériel (hardware) est ici l’équivalent du monde réel.
Ainsi, une imprimante virtuelle est celle qui est « imitée, émulée » par la logique
de l’ordinateur – l’utilisateur peut y accéder de la même manière qu’à une impri-
mante matérielle, par exemple y envoyer une page à imprimer : cette page impri-
mée sera sauvegardée dans un fchier au lieu d’être portée sur papier. En même
temps, l’outil virtuel est plus universel grâce à sa virtualité : il remplit toutes les
fonctions de l’outil matériel hormis celles liées à la matérialité, mais il peut être
dédoublé, déplacé ailleurs sans empêchement, sa mémoire peut être agrandie.
Il y a deux considérations à ajouter à nos réfexions précédentes. La première
concerne la potentialité, concept clé de l’Oulipo, qui reste par maints aspects
proche de la virtualité. Les deux concepts se rencontrent dans l’actualisation, car
nous pouvons parler de plusieurs dichotomies : virtuel/actuel, potentiel/actuel ou
potentiel/réel avec, chaque fois, une délimitation différente du concept. Quelle
est la relation de la littérature potentielle et de la littérature virtuelle ? La potenti-
alité, selon l’oulipo, est enfermée dans la contrainte. selon la règle posée par la
contrainte, nous pouvons générer un espace littéraire de confgurations possibles,
par exemple tous les romans écrits sans la lettre e. La contrainte sépare cet espace
de l’anti-espace, celui des états interdits par la contrainte. Ainsi, la potentialité
est liée à l’espace paradigmatique qui, dans son actualisation concrète, syntag-
matique, fournit un poème, une narration ou un dialogue concret. selon les ouli-
piens, nous pouvons prévoir ce qui peut se produire lors de l’actualisation mais
nous ne savons pas si cela va se produire au moment déterminé. Ce principe est
proche de celui de la virtualité dans une des acceptions du terme virtuel : la virtua-
91 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
lité en tant que réalisation possible du réel. Pourtant, comme nous avons essayé
de le signaler, la virtualité d’un phénomène a’ est pour nous surtout une chose
qui est déjà actualisée dans le phénomène potentiel A’, qui correspond à un autre
phénomène réel a comme si a’ était un refet (virtuel) du a (réel) dans le miroir.
La confusion défnitoire consiste surtout dans le fait que l’utilisation courante
du terme est foue, comportant à la fois l’algorithme de la création d’un texte
ainsi que la réalisation concrète du texte qui se trouve à l’écran. Une autre confu-
sion pourrait relever du fait qu’en littérature, nous parlons souvent de fction qui
contraste avec le texte-document. Dans l’ensemble, nous aurions donc une litté-
rature classique (pour ne pas dire littérature « matérielle ») qui s’oppose à la lit-
térature virtuelle (électronique) et le texte-document qui s’oppose à la littérature
fctive. La plupart des créations que nous considérons ici relève de la littérature
artistique et ludique, donc forcément fctive ; même si ce n’est pas une règle géné-
rale, il existe des sites web présentant un journal intime sous forme virtuelle,
hybride, sans parler des blogs qui à leur tour peuvent être considérés comme de
la littérature virtuelle.
or, à la lumière de ces réfexions, l’utilisation du terme littérature virtuelle,
croyons-nous, fait sens. Nous pouvons même profter quelque peu de ces confu-
sions. Par littérature virtuelle, nous entendrons alors toute littérature qui diffère
de la littérature classique d’abord par son support - emploi d’outils électroniques
sans lesquels il serait impossible ou extrêmement diffcile de créer cette littéra-
ture. Cette constatation a pour corollaire qu’il existe un algorithme qui décrit de
manière déterministe la production d’une actualisation concrète, sans pour autant
restreindre le nombre possible des réalisations qui reste potentiellement infni. La
littérature virtuelle comprend alors l’algorithme et les actualisations potentielles
produites par cet algorithme dans le réseau ou dans l’ordinateur. En parlant de la
virtualité, nous pensons à la fction ou aux textes imaginés, nous excluons tout
texte de nature documentaire. L’idée de la virtualité des textes fctionnels serait à
discuter et approfondir, pour l’instant nous supposerons qu’il s’agit du point de
vue le plus « banal » du refet dans le miroir d’un monde réel ou imaginaire.
La virtualité ainsi défnie comporte plusieurs conséquences pour le fonction-
nement du texte virtuel.
L’auteur à l’épreuve du test de turing
Dans chaque type de création effectuée ou assistée par ordinateur ou toute
autre technologie automatique, la première chose que nous devons considérer
est l’origine du texte. A-t-il été écrit par un humain ou un ordinateur ? Même en
dehors des textes littéraires, dans la vie quotidienne, il devient de plus en plus
diffcile de distinguer si nous avons affaire à une machine (traductions, voix auto-
matiques, pages web dynamiques, etc.). Cette diffculté va être de plus en plus
marquée avec la perfection de l’intelligence artifcielle qui va un jour, croyons-
nous, rejoindre (et dépasser ?) l’intelligence humaine. Vu la diffculté de la défni-
92 PETR VURM
tion de l’intelligence au niveau cognitif, l’un des meilleurs moyens de distinction
entre l’auteur humain et robotique est le test de Turing. Décrit par Alan Turing en
1950 dans sa publication Computing machinery and intelligence
6
, ce test consiste
à confronter d’une manière verbale un humain avec un ordinateur et un autre
humain à l’aveugle. si l’homme qui engage les conversations n’est pas capable
de dire si son partenaire est un ordinateur ou un être humain, on peut considérer
que le logiciel de l’ordinateur a passé avec succès le test. Cela signife que l’ordi-
nateur et l’homme essaieront d’avoir une apparence sémantique humaine. Pour
conserver la simplicité et l’universalité du test, la conversation est limitée à un
échange textuel entre les protagonistes.
Ce test, déjà ancien, comporte l’avantage d’être facilement applicable à la lit-
térature parce que l’aspect textuel représente l’essence de sa défnition. Conçu
d’abord pour séparer l’intelligence artifcielle de l’intelligence humaine, sa portée
est plus générale : il peut devenir le critère de distinction entre la création à la
machine (artistique ou autre) et humaine. Pour l’instant, il peut paraître hardi de
prétendre que l’ordinateur serait capable de rédiger des romans ou des poèmes
profondément originaux, mais si nous regardons le domaine de la poésie sur-
réaliste ou formaliste
7
, nous trouvons qu’il est déjà assez diffcile de déterminer
l’auteur. Nous proposons au lecteur de cet article un test semblable, sous forme
de deux poèmes – l’un qui a été écrit par un homme, l’autre qui a été généré par
l’ordinateur. Il faut souligner que ni l’un ni l’autre n’aspire au Parnasse poétique,
la seule différence est que l’un a été rédigé par la machine, l’autre par un être
humain.
marie en guadeloupe
Les refets noisettes de l’océan pacifque
M’évoquent tes beaux yeux et leur douce caresse
Les constellations, le ciel électrique,
Tes cheveux châtains en sont la forteresse.
Je pose mon oreille contre un beau coquillage
J’entends ta voix, insolente, aérienne...
Un vol rouge s’enfuit loin de sa cage,
Mais c’est de toi, Pénélope, que mes yeux se souviennent...
Pierre, rêveur de tes yeux...
promenade
Les échos vibrants des plages des tropiques
Me rappellent tes yeux et leurs belles tendresses
Les feux et les chants, les feurs exotiques
Tes cheveux châtains en sont la forteresse
J’écoute la mer mourir sur le rivage
Et c’est ta voix qui chante, ma fne Reine
Un aigle noir entame son voyage
Mais c’est avec toi, ma douce
6
http://blog.santafe.edu/wp-content/uploads/2009/05/turing1950.pdf
7
http://www.unpeudamour.com/poemes/exorimes.php
93 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
Que je me promène....
8
Ces deux exemples esquissent déjà quelques sujets élémentaires de la problé-
matique de la création assistée par ordinateur. D’abord, c’est l’incertitude quant
à la « subjectivité » de l’auteur. Est-ce une âme ou un circuit électronique qui a
cherché les rimes ? En corollaire, cette question a plusieurs conséquences : il
n’est pas du tout évident que la dichotomie humain/machine soit valable. Après
tout, c’est encore l’humain qui est le créateur d’abord de la machine, ensuite du
programme qui génère les poèmes. La conclusion provisoire pourrait consister en
ceci que les poèmes « à la machine » seraient écrits de façon mécanique et trop
régulière, sans la subjectivité et l’intentionnalité de l’humain. Cette question se
trouve à notre avis au cœur de toutes les considérations théoriques. Car même en
nous appuyant sur l’évidence de la subjectivité de l’auteur qui était à l’œuvre lors
de la création du « poème humain », le test de Turing démontre qu’il n’est pas du
tout facile de reconstruire les traces du sujet à partir de la seule trace du procédé
créateur qu’est le poème imprimé. Le problème devient encore plus épineux si
nous admettons que la création peut être hybride – ce n’est pas la machine toute
seule qui génère le texte du début à la fn, elle assiste l’humain lors du processus
de la création : c’est donc l’humain qui dirige la machine mais il emploie un véri-
fcateur d’orthographe, un dictionnaire de synonymes
9
, un « générateur d’idées ».
La frontière entre l’humain et la machine est de plus en plus foue aujourd’hui.
sans juger ce fait positivement ou négativement, la critique littéraire devrait le
prendre en considération si elle parle des œuvres littéraires.
Pour résumer cette section, nous constatons que la notion d’auteur sera de plus
en plus remise en question par les nouvelles technologies. Les pessimistes vont y
voir la mise en question de l’homme et de ses capacités, les optimistes par contre
vont relever les nouveaux horizons et des potentialités de créations originales.
Quoi qu’il en soit, la réserve la plus grande faite par les détracteurs de la création
automatique sera celle de la subjectivité créatrice. Un algorithme, aussi sophisti-
qué soit-il, serait toujours mécanique et incapable de traduire l’âme et l’esprit de
celui qui tient le stylo.
Le règne du lecteur
Une autre chose, liée à la précédente, repose sur la relation entre l’auteur et le
lecteur. or, ce rapport subit un changement substantiel. Dans le modèle d’écriture
classique, c’est le plus souvent un seul auteur concret qui s’adresse à un groupe
potentiel de lecteurs. L’auteur ne connaît pas son groupe-cible ; pourtant, il peut
faire quelques prévisions sur son lectorat potentiel selon la thématique adoptée,
le style de ses livres mais surtout les prévisions deviennent plus fnes lorsqu’il
8
http://jmf75.over-blog.com/article-6361764.html
9
Les dictionnaires synonymes sont souvent compilés par des ordinateurs.
94 PETR VURM
connaît le fonctionnement de l’institution littéraire – la maison où son livre est
publié, l’édition concrète où le livre apparaît, etc. Avec la littérature virtuelle, les
choses ont changé. Même si beaucoup de créations ont toujours un seul auteur, il
y en a d’autres qui incitent à la création en groupe
10
: un internaute peut inscrire
une bribe de texte – message, poème à l’œuvre collectif global, poème collectif
qui sera réutilisé dans le texte proposé à un autre internaute qui vient après lui et
ainsi de suite. Mentionnons également Wikipedia, un immense projet de rédac-
tion collective.
Du côté du lecteur, la situation est encore plus ambiguë. Une grande partie des
sites de littérature virtuelle exigent une participation plus ou moins grande du
lecteur. Que ce soit au début du récit – le lecteur fournit une information person-
nalisée – ou pendant celle-ci – le lecteur dirige le déroulement de l’histoire, la
composition du poème, etc. souvenons-nous de la remarque devenue classique
du prière d’insérer de Gueule de pierre de Raymond Queneau :
Pourquoi ne demanderait-on pas un certain effort au lecteur ? on lui explique toujours tout au
lecteur. Il fnit par être vexé de se voir si méprisamment traité, le lecteur.
11
Ce n’est pas un hasard si nous avons cité Raymond Queneau, fondateur de
l’oulipo. C’est exactement ce groupe littéraire qui a déplacé l’effort de la créa-
tion de l’auteur vers le lecteur. Selon cette conception, l’auteur serait dédoublé en
deux personnalités – l’inventeur et le poète. L’activité de l’inventeur, métier « plus
noble », consisterait à inventer des contraintes, principes de nouvelles formes lit-
téraires. Le poète illustrerait ces contraintes ensuite par des réalisations littéraires
concrètes, mais une grande partie de la création serait réservée également au lec-
teur qui pourrait à son tour s’amuser à appliquer la contrainte oulipienne telle que
le lipogramme ou la méthode S+7.
Les créations en ligne se trouvent ainsi au prolongement des activités de l’Ou-
lipo. Les auteurs des sites de littérature virtuelle ne font souvent qu’inventer et
programmer l’algorithme de production du texte (l’algorithme informatique étant
en quelque sorte coextensif avec le principe de la contrainte, vu son caractère
précis et déterministe), c’est au lecteur de jouer avec le site et de se « forger » des
créations individuelles.
De plus, les créations littéraires peuvent cibler leur lecteur beaucoup plus pré-
cisément. Les lecteurs avides de ces créations les trouvent selon des mots clés
proposés par le créateur des pages web, il existe également de nombreux outils de
ciblage et de sondage de visites de pages web individuelles. L’espace de la créa-
10
Par exemple, dans l’œuvre d’Andrew Badr http://www.yourworldoftext.com/,
chaque internaute est appelé à ajouter des caractères AsCII (American Standard
Code for Information Interchange, ou Code américain normalisé pour l’échange
d’information) sur une immense toile blanche que les autres internautes pourront
visualiser en temps réel.
11
Queneau, R. (1934), prière d’insérer
95 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
tion en ligne s’annonce ainsi comme un « spectacle » du grand village planétaire
où l’auteur peut s’adresser à des spectateurs choisis.
ecriture statique ? ecriture dynamique ? interactivité.
Phénomène allant de pair avec ce rapport ambigu entre l’auteur et le lecteur,
cette création a un caractère éminemment dynamique. La distinction entre le
statique et le dynamique, empruntée à l’informatique, sied le mieux à la nature
« programmée » de la création de textes. sur Internet, il existe des pages web
statiques, c’est-à-dire qui ne changent pas entre deux visites à une adresse web
concrète. Par contre, la visite d’un site dynamique met en marche le serveur qui
compile un texte « sur demande », d’après les paramètres fournis par l’utilisateur
ou le moteur de recherche.
En création littéraire, on peut facilement imaginer un site semblable, interactif,
qui rédige des textes dynamiques à la base des données fournies par le lecteur.
Grâce à ce principe, nous arrivons alors à un autre concept clé de la création vir-
tuelle : l’interactivité avec le lecteur. Beaucoup de sites jouent avec le caractère
personnalisable de la lecture. Par exemple, le site web de la maison d’édition Pen-
guin Once Upon a Time
12
offre un conte de fées dans lequel l’auteur peut choisir
les noms des personnages, les animaux qui y fgurent, etc. Ensuite, le texte généré
contient les éléments choisis par le lecteur potentiel du récit. Un site français, plus
élémentaire, sert à générer des polars sur mesure, il sufft de remplir les blancs –
noms du héros, compagnies, armes, etc. :
« … qui avait tué sa femme. » Point Final. Après huit mois de travail, je venais enfn de mettre
un terme à mon roman. Il était tard, les mains me démangeaient, je n’avais qu’une seule envie
: nager et aller me coucher. Gogo avait enfn découvert qui avait sauvagement mutilé Marise à
grands coups de couteau. Ce salaud de Cussard, vice-président de BMP Corp. était maintenant
sous les verrous, et je pouvais enfn les oublier tous, les abandonner au fond de mon ordinateur
jusqu’à ce qu’un éditeur daigne leur prêter attention. Les yeux fermés, je goûtai ce moment de
tranquillité tant attendu lorsque le téléphone sonna. surpris, je m’empressai de décrocher : « Petr
Vurm ? » - oui, c’est moi - Espèce de vieille vache, tu vas payer cher … on n’envoie pas Cussard
si facilement sous les verrous. BMP Corp a beaucoup de contacts, tu dois le savoir… Regarde
derrière l’arbre la prochaine fois que tu sors… au cas où quelqu’un t’attendrait. » Cussard rac-
crocha. Je restai pantois… Etais-ce une mauvaise blague d’un ami ivre ? ou était-ce l’heure
tardive et les 44 Malibu que je m’étais enflé pour clore ce torchon ? Je me redressai, arrêtant
momentanément de nager. Je secouai la tête pour me débarrasser de la torpeur qui m’envahis-
sait. se pouvait-il que mes personnages soient réels… que ce vieux fantasme de tout écrivain ait
curieusement pris corps pour moi ? Je me retournai vers mon écran pour y apercevoir le visage
goguenard de Gogo. A suivre... »
13

12
http://wetellstories.co.uk/stories/week3/
13
http://www.blogg.org/blog-2072–offset-60.html
96 PETR VURM
Un autre site, le francophone UnTitre
14
, permet de créer des couvertures aléa-
toires de livres personnalisés, avec le nom de l’auteur au choix. Pour la génération
de couvertures, il existe dans le programme un réservoir de photos ainsi qu’un
générateur du type génitif X de Y. Ce qui est aussi intéressant, c’est souvent une
certaine correspondance entre le titre du livre et l’image. Dans cette perspective,
l’idée de « générer » un roman automatique, y compris la couverture et la qua-
trième de couverture plein d’éloges de journaux littéraires divers n’est pas si loin.
Pourtant, une question cruciale est suscitée par les générateurs automatiques.
Dans son approche la plus générale, cette question tourne autour de la signifca-
tion. Comment l’auteur de l’algorithme littéraire peut-il imposer du sens à ce qui
est généré de façon combinatoire ? Même s’il est facile de produire une quantité
énorme de textes par la machine, le plus grand déf consiste à choisir ceux qui
enrichissent le lecteur du point de vue esthétique, intellectuel, narratif, etc. Pour
les genres lyriques, il s’agirait surtout de maintenir une isotopie de l’énoncia-
tion totale qui s’allie à l’originalité de la combinaison des rimes, pour les genres
narratifs, c’est surtout le respect de la chronologie et de la causalité qui pose des
problèmes.
couvertures de livres « taillés sur mesure »
14
http://www.omerpesquer.info/untitre/index.php
97 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
Ceci dit, l’écriture virtuelle devient à son tour interactive, elle implique la sub-
jectivité du lecteur qui fournit les paramètres de son choix et dirige la compo-
sition et le déroulement de l’œuvre littéraire. Nonobstant, ces créations taillées
sur mesure du lecteur individuel renferment un enjeu compositionnel grave qui
met en cause les limites d’une telle écriture. Car l’interactivité doit être automa-
tisée dans le sens des combinaisons potentielles des états dans lesquels l’œuvre
peut se retrouver et l’auteur est incapable de prévoir tous ces états possibles. En
entrant dans la combinatoire, il est évident que certaines combinaisons auront
plus de sens que d’autres. Dans les poèmes combinatoires, on risque d’obtenir
des rencontres surréalistes mais également des compositions sans aucun intérêt,
en narration, les récits manqueront de causalité ou de cohérence.
Ici encore, l’auteur est indispensable pour gérer l’œuvre comme un univers
unique cohérent. Il s’agit en même temps d’un déf parce que cet enjeu combi-
natoire est un problème grave, mais il n’est pas insurmontable. Il s’agit, dans le
cas idéal, de restreindre le nombre de combinaisons possibles et les revoir toutes
avant la publication. Sinon, on risque de créer un univers surréaliste aux combi-
naisons parfois insolites, parfois sans aucun sens.
hubris ou hybridité
Un phénomène qui accompagne la littérature virtuelle est celui de l’hybridité
et l’interpénétration naturelle de divers médias, y compris le texte. Par sa na-
ture même, l’ordinateur est une machine destinée au traitement de l’information
quelle que soit sa nature. Pour le processeur d’un ordinateur, le caractère des don-
nées ne joue aucun rôle, il s’agit au fond de signaux électriques symbolisant logi-
quement les 0 et les 1. La grande différence par rapport à la galaxie Gutenberg
réside au fait que la signifcation du texte est, du point de vue informatique, plutôt
négligeable – le texte occupe beaucoup moins d’espace que les autres médias.
Par contre, le texte garde une place spécifque aussi – les instructions régissant
l’ordinateur continuent à être codées dans un langage informatique sous forme
textuelle et le texte (ou plus généralement le code) est à peu près le seul média sur
lequel nous pouvons effectuer des recherches (comparons cela avec la situation
où nous voudrions chercher sur Internet toutes les photos de Charles Baudelaire).
Ainsi, dire littérature virtuelle veut dire simultanément employer des images,
de la musique ou des vidéos qui accompagnent le texte. Pour ne citer que quelques
exemples de sites actuels
15
, nous nous sommes permis d’inclure des sites non seu-
lement francophones, mais qui présentent en même temps un intérêt théorique :
− Le site Sacrée montagne est un projet de l’écrivaine et journaliste Hélène de
Billy et du photographe Gilbert Duclos. Il s’agit d’une fânerie interactive
sur le Mont Royal, situé au cœur de Montréal, qui aborde la question de
« la persistance du sacré dans notre société laïque ». Les formes d’interac-
15
Nous reprenons ces brièves descriptions du site québécois nt2.uqam.ca.
98 PETR VURM
tivité proposées par sacrée montagne sont nombreuses. Dès qu’il accède
à l’œuvre, l’internaute entend en trame sonore des témoignages audio de
personnes racontant des souvenirs et des anecdotes reliés au Mont Royal.
16
− Cette œuvre pose l’internaute devant une ville créée de toute pièce grâce
à des poèmes d’auteurs qui, majoritairement, ont vécu ou vivent à Mon-
tréal. Les poèmes choisis, provenant de la plume de Naïm Kattan, Dany
Lafferière, Hélène Dorion, Cécile Cloutier et plusieurs autres, tapissent les
édifces translucides d’un Montréal stylisé. L’internaute est invité à naviguer
dans l’un des deux univers présenté en trois dimensions, à savoir Hurler
sans bruit ou bien Les océans des siècles.
17
− Peoples crée des personnages imaginaires à partir d’un générateur de textes
et d’images prises sur Flickr. L’œuvre s’ouvre sur une photographie sur fond
noir d’une foule sur une place pavée. Les gens sont vêtus d’imperméables ou
portent des parapluies. Dans le coin supérieur gauche s’affche un nombre
en blanc, qui devient plus élevé à chaque fois que l’œuvre est activée en
cliquant sur l’image.
− The 21 Steps est une oeuvre hypermédiatique adaptée par Charles Cumming
à partir du roman de John Buchan The 39 Steps. Cumming reprend la même
intrigue: un meurtre a été commis et le protagoniste est accusé à tort, s’en-
suit alors une fuite éperdue à la fois du vrai tueur, mais aussi de la police.
16
http://interactif.onf.ca/#/sacreemontagne
17
http://www.revuebleuorange.org/bleuorange/01/dyens/
21 steps – exemple de géofction
99 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
L’œuvre se base sur une interface tirée de Google Maps, où se dessine le
parcours du personnage principal à travers l’Ecosse.
18
− 100 mots pour la folie est une expérience de vidéoclip interactif créé par l’of-
fce national du flm du Canada. sur une chanson de Malajube (« Contrôle »),
l’internaute est invité à répondre à une série de questions : écrivez un mot
qui exprime la peur, écrivez un mot qui exprime l’amour, écrivez un mot qui
exprime la folie, etc. Les réponses sont saisies dans des cases prévues à cet
effet. Lorsque l’internaute soumet chacune de ses réponses, des nuages de
mots en mouvement apparaissent à l’écran ; il s’agit des réponses des inter-
nautes précédents, parmi lesquelles se trouve aussi les siennes.
Tous les exemples mentionnés présentent une haute forme d’hybridité littéraire.
Chaque site travaille sa création à partir du texte – d’un récit, d’une biographie,
d’un poème et pourtant, c’est le côté multimédia et hypermédia qui accompagne
la présence de ce texte. Ces sites artistiques se servent également des ressources
disponibles sur Internet dans un procédé nommé mash-up qui consiste à mélan-
ger les informations de sites publics différents. Pour sa propre création, on peut
utiliser les images publiques disponibles sur Flickr ou les cartes de Google Maps.
Cependant, la plus grande objection à faire après avoir revu ces exemples est la
suivante : le texte a-t-il une place assez large pour qu’on puisse parler de littéra-
ture ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’un art au sens d’art visuel ? La réponse n’est pas
facile, nous croyons ici à une défnition plutôt large de la littérature qui englobe
également les genres liminaires et qui questionne surtout son rapport aux autres
arts. En effet, la question fondamentale n’est pas tellement celle de la nouvelle
technologie, mais plutôt celle de la littérarité et de la limite de la littérature. La
BD ou les textes de chansons, est-ce toujours de la littérature, est-ce de la para-
littérature ? La paralittérature sera-t-il un jour promue au rang de littérature ? Au
fond, l’essentiel, c’est la façon dont chaque critique situe les nouvelles littéra-
tures. Pour l’instant, nous pourrions nous contenter du fait qu’il s’agirait, dans le
cas des nouvelles littératures, d’une paralittérature avec des aspirations parfois
frivoles, parfois plus sérieuses.
Il s’agit non seulement de mélanges variés à travers les médias. La postmo-
dernité a imposé une hybridité à travers le même art ou genre : ainsi, il y a des
sites web qui s’amusent à mélanger shakespeare à Poe, procédé fort oulipien, car
dans ce groupe la popularité des textes hybrides à toujours été grande. Rappe-
lons le poème hybride créé par le « programme-valise » Rimbaudelaire du groupe
ALAMO. Il s’agit d’une combinaison du Dormeur du val de Rimbaud avec un
lexique glané chez Baudelaire :
Le spectacle du bonheur
C’est un roi de campagne où roule une feur d’ombre
Accrochant simplement aux ombres des pâtés
D’amour ; où le regret de la mémoire sombre
18
http://wetellstories.co.uk/stories/week1/
100 PETR VURM
Boit : c’est un ancien bonheur qui brille de côté
Un démon nombre, haine obscure, taille noire
Et la langue baignant dans le roux ravin blanc
Pleut ; il est incliné dans l’ombre, sous la moire,
Noble, dans son val froid où la poitrine ment.
Les cieux dans les désirs, il pleut. Cet oiseau frêle
Coulerait un requin alerte, il fuit la grêle :
Médaille, aime-le tendrement : il est grand.
Les brûlots ne font pas piétiner sa narine ;
Il pleut dans le grelot, la mer sur sa poitrine,
Alerte. Il a des cieux nobles au glaïeul lent.
19
L’objectif d’un métissage pareil est d’illustrer les possibilités d’un « pastiche
hybride » ou de transition (morphing) entre deux auteurs et d’explorer les pos-
sibilités structurelles et lexicales d’une manière ludique. Parmi les littéraires
anglo-saxons, il existe tout un genre de la mashup novel (roman-mélange) qui
combine deux romans de deux auteurs différents, dont le plus célèbre est Pride
and Prejudice and Zombies de Seth Grahame-Smith, combinaison du roman de
Jane Austen et de la fction de zombie moderne, où Austen est indiquée comme
co-auteur. Que penser de ces œuvres mashup, comment les analyser ? s’agit-il
d’une version informatisée du découpage aléatoire dada ou y a-t-il une esthétique
plus avancée de la cyberculture ?
Notre réponse n’est pas défnitive. Il est évident que les potentialités de la
technologie facilitent une lecture impossible auparavant, nous pouvons combiner
à volonté des éléments de textes d’auteurs différents et les mélanger selon des cri-
tères avancés. Egalement, des procédés sophistiqués d’analyse auctoriale du texte
nous permettent de mélanger les styles individuels de grands auteurs, semblables
en cela à des alchimistes, dans un dosage savant du meilleur de chaque auteur.
Un autre concept clé jouera un rôle déterminant dans cette hybridité : la réécri-
ture. Imaginons, à l’avenir, des programmes basés sur des analyses statistiques,
capables de réécrire A la recherche du temps perdu écrit dans le style d’un André
Gide, Georges Perec ou Jean-Philippe Toussaint selon le choix du lecteur. Comme
déjà évoqué, la question la plus importante touche le sens et la signifcation géné-
rale de l’œuvre littéraire. Le critique littéraire devrait se demander à quoi sert un
tel mélange. Son propos est-il purement ludique ou l’auteur a-t-il réussi, grâce au
hasard ou au choix méticuleux à aller au-delà des textes-ingrédients qui entrent
dans la composition pour exprimer une nouvelle expérience qui nous enrichit ?
Autant de questions passionnantes pour des réfexions sur la littérature.
Dans cet article, nous n’avons évoqué que quelques concepts théoriques tou-
chant l’écriture virtuelle. Le partage et la création de textes à travers la Toile
changent fortement la manière dont nous lisons et, surtout, dont nous allons lire
19
Recopié de http://digitalhumanities.org/dhq/vol/1/1/000005/000005.html
101 SUR QUELQUES POTENTIALITÉS DE LA LITTÉRATURE VIRTUELLE
les textes à l’avenir. La position de l’auteur et du lecteur est bouleversée à son
tour, ainsi que les limites des genres. En même temps, il découle de ce question-
nement que la nature de la littérature virtuelle est toujours incertaine. s’agit-t-il
d’une littérature substantiellement nouvelle ou simplement d’un sous-genre de
la littérature traditionnelle ? Le texte électronique va-t-il peu à peu remplacer le
texte imprimé ou vont-ils coexister ? Nous croyons que la tradition et le plaisir
de lecture empêchent une disparition complète des livres classiques mais que les
livres électroniques vont jouer un grand rôle grâce à ces possibilités élargies. La
participation du lecteur va jouer aussi un grand rôle au niveau de ce choix et les
lecteurs constaterons qu’on leur demande un effort de plus en plus grand (pour
revenir à Queneau).
20
Bibliographie
DELEUZE, Giles. Différence et répétition. Paris: Presses Universitaires de France, 1968.
GRANGER, Gilles-Gaston. Le probable, le possible et le virtuel. Paris: Editions Odile Jacob, 1995.
LÉVY, Pierre. Qu’est-ce que le virtuel ? Paris: La Découverte, 1995.
LÉVY, Pierre. Cyberculture. Paris : Editions Odile Jacob, 1997.
MILLERAND, Florence; PROULx, serge; RUEFF, Julien. Web social. Mutation de la communi-
cation. Montréal: Presses de l’UQAM, 2010.
QUÉAU, Philippe. Le virtuel, vertus et vertiges. Paris: Champ Vallon, 1993.
QUENEAU, Raymond. Gueule de pierre. Paris: Gallimard, 1934.
SUSSAN, Rémi. Les utopies posthumaines. Sophia-Antipolis: Omniscience, 2005.
abstract and key words
In the light of recent technology progress, traditional and relatively conservative arts such as
literature change substantially together with visual arts and other parts of cyberculture. This article
provides an overview of general problems and serves as an introduction to the topic. It discusses
the category of virtual literature and questions its most important aspects. It takes the possible def-
nitions of the word virtual and virtuality as its starting point and tries to pinpoint the great changes
that affect writing assisted by computers and networks. The status of the author, the reader and their
interaction are explained on the background of the human/machine interface and Turing’s test. The
most important stakes of interactivity, combinatorics and generation of text in writing fction, as
well as new facets of post-modern hybridity and mash-ups of literature with various new media.
Virtual literature; cyberculture; virtuality; interactivity; mash-up
20
Il sied de préciser à la fn de cet article que le premier poème a été écrit par une machine et
l’autre par un humain.
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
étuDes
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
ROSSANA CURRERI
vers une étuDe Linguistique Du texte fiLmique.
La ‘Littérarité’ Du cinema D’anDré téchiné
« […] les échecs font partie de la vie et sont nécessaires. Il faut
suffsamment aimer son propre destin pour accepter ça ».
André Téchiné
Force est de constater que le fait langagier est le parent pauvre de la théorie
et de la recherche cinématographique. Bien que les études flmiques se soient
parfois inspirées des sciences humaines – aussi bien de la littérature que de la
linguistique –, elles leur ont emprunté plutôt la terminologie et les catégories de
représentation que les méthodes d’analyse. On pourrait citer en tant qu’exemple
l’approche spiritualiste de la ‘caméra- stylo’ théorisée par Alexandre Astruc qui
fonde également la ‘politique des auteurs’ des « Cahiers du cinéma » : l’idée
du ‘cinéma d’auteur’ repose sur l’analogie entre le cinéaste et l’écrivain car le
réalisateur crée son propre univers par sa caméra tout comme le romancier écrit
par son stylo
1
; c’est donc une représentation du médium qui transmigre d’un art
à l’autre. Également on pourrait évoquer l’approche textuelle de la ‘flmolinguis-
tique’ préconisée par Christian Metz pour qui le signifant-image, considéré dans
son arbitraire, est à étudier à la lumière de la méthode oppositive de la linguis-
tique structuraliste : étant donné que « l’image est phrase par son statut assertif »
et que « le plan est la plus petite unité syntagmatique du flm », le montage ciné-
matographique est comparé à « un jouet syntagmatique »
2
; dans ce cas, c’est une
terminologie qui est empruntée pour analyser le code cinématographique. Enfn
1
Cette approche considère le flm comme un objet clos et autonome : l’auteur devient en effet
pour les « Cahiers du cinéma » la forme transcendante qui crée une forme immanente, le
flm : celui-ci ne vaut que ce que vaut son auteur. (cf. à ce propos, ESQUENAZI, Jean-Pierre.
Le flm, un fait social. Réseaux, 2000, vol 18, n° 99, p. 16–19).
2
La sémiologie du cinéma, baptisée par Metz ‘flomlinguistique’, constate en effet la « surpre-
nante pauvreté des ressources paradigmatiques du cinéma » : « c’est seulement dans une très
faible mesure que le segment flmique prend son sens par rapport aux autres segments qui
auraient pu apparaître au même point de la scène » (METZ, Christian. Le cinéma : langue ou
langage. Communications, 1964, vol. 4, n° 1, p. 52–90).
106 ROSSANA CURRERI
on pourrait évoquer l’approche structuraliste de Roland Barthes : alors que d’un
coté le sémioticien applique au récit – le flmique entre autres - les catégories du
verbe (les temps, les aspects, les modes et les personnes) pour en comprendre la
structure et pour analyser l’intégration de trois niveaux de sens, voire les fonc-
tions, les actions et la narration, de l’autre coté il analyse la ‘syntaxe narrative’ du
flm par le biais de la dénomination car « la séquence est toujours nommable » et
« la complexité d’un récit peut se comparer à celle d’un organigramme »
3
. Pour-
tant ce qui l’intéresse, c’est l’unité de contenu et non pas sa forme négligeant le
caractère solidaire du signe linguistique établi par saussure.
1. De l’éclectisme méthodologique
En nous basant sur ces prémisses, nous nous proposons de fonder cette brève
étude du cinéma d’André Téchiné
4
sur un éclectisme méthodologique et d’ap-
pliquer au texte flmique un assemblage inédit de méthodes éprouvées, telles
que l’analyse du discours établie par Dominique Maingueneau
5
, l’analyse des
interactions verbales d’après Catherine Kerbrat-orecchioni
6
, la titrologie fondée
par Léo Hoek et des études traductologiques, notamment la théorie du sens de
Marianne Lederer et les transformations de matière analysées par Umberto Eco.
Toutes ces théories sont abondamment mises à l’épreuve dans d’autres domaines,
mais leur application combinée sur le discours flmique est tout à fait nouvelle ;
l’emploi de cet appareil méthodologique pourrait donc jeter un éclairage nouveau
3
BARTHES, Roland. Introduction à l’analyse structurale des récits. Communications, 1966,
vol. 8, n° 1, p. 14.
4
Après des débuts comme critique aux « Cahiers du cinéma », André Téchiné crée des flms
très référenciés (Paulina s’en va, Souvenirs d’en France, Barocco, Les sœurs Brontë) qui
sont la preuve d’une grande cinéphilie et d’un goût immodéré pour les fgures du théâtre.
suivent des flms (Rendez-vous, Les innocents, J’embrasse pas) où la jeune génération se
confronte aux adultes leur apportant une fougue de sentiments passionnés que le temps et la
vieillesse souvent estompent et qui mettent en scène des personnages pluriels, c’est-à-dire
des personnages qui n’existent et qui n’évoluent que par écho aux autres. La renommée
vient en 1994 avec Les roseaux sauvages où Téchiné conjugue l’idéologique et l’intime.
Fidèle à certaines thématiques (les relations familiales, l’homosexualité, l’exil et la délin-
quance), Téchiné semble partagé dans les dernières années entre la volonté de monter des
récits complexes aux multiples personnages (Les voleurs, Les témoins, La flle du RER) et
une recherche d’authenticité et de simplicité (Loin, Les temps qui changent)
5
Pour Maingueneau, l’analyse du discours étudie l’articulation du texte et du lieu social dans
lequel il est produit ; alors que le texte seul relève de la linguistique textuelle et le lieu social
de disciplines comme la sociologie ou l’ethnologie, l’analyse de discours étudiant le mode
d’énonciation se situe à leur charnière. Cf. MAINGUENEAU, Dominique. Initiation aux
méthodes d’analyse du discours. Paris: Hachette, 1976 ; MAINGUENEAU, Dominique.
Nouvelles tendances en analyse du discours. Paris: Hachette, 1987 ; MAINGUENEAU, Do-
minique. L’analyse du discours, introduction aux lectures de l’archive. Paris: Hachette, 1991.
6
Cf. KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine. La conversation. Paris: seuil, 1996 ; KERBRAT-
ORECCHIONI, Catherine. Le discours en interaction. Paris: Armand Colin, 2005.
107 VERS UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE DU TExTE FILMIQUE
sur l’objet d’étude, la division des disciplines étant moins signifcative que la
convergence problématique. C’est l’analyse du discours qui garantit l’hétérogé-
néité du projet, car d’après Maingueneau chaque discours engendre les critères de
son analyse. Ayant pour ambition d’étudier toute production verbale en situation,
cette discipline n’aspire ni à l’homogénéité, ni à l’exhaustivité dans le choix du
corpus : voilà pourquoi nous allons étudier soit des transcriptions de scénarios
des flms, soit des plans ou des arrêts d’image, soit des énonciations/énoncés dont
la responsabilité est à attribuer à Téchiné et qui concernent surtout la promotion
du flm (interviews, affches, notes du réalisateur, bandes-annonces…). Par ail-
leurs, Catherine Kerbrat-orecchioni considère les séquences flmiques comme
un lieu privilégié où analyser les conversations : en fait, même si le dialogue
cinématographique est fctionnel et simulé, il peut également fournir des indi-
cations précises sur le paraverbal et le non-verbal par sa nature multicanale et
plurisémiotique, mieux qu’une transcription. En plus, dans ce discours ‘fabriqué’
l’analyste est un destinataire au même titre que les autres récepteurs, car il est
prévu comme tout spectateur par le mode d’énonciation et il n’est pas un audi-
teur abusif de l’échange conversationnel. Les deux autres méthodes d’analyse
que nous allons emprunter relèvent plus directement du cinéma téchinéen car
elles aideront, quant à la titrologie, à analyser la fonction des titres et des inter-
titres dans ses flms en repérant leurs rapports sigmatiques
7
au texte flmique, soit
dans son aspect verbal soit dans l’iconique, et quant aux études de la traduction,
à retracer des phénomènes de déverbalisation
8
, d’adaptation, de transmutation
ou de transmigration. L’éclectisme méthodologique obtenu sera mis au service
de la démonstration de la ‘littérarité’ du cinéma téchinéen et, par là, de son uni-
cité, voire de la présence dans son tissu textuel d’’agrammaticalités’, pour le dire
avec Michael Riffaterre, d’éléments apparemment incongrus qui perturbent la
grammaire du texte flmique, tels que l’immixtion de l’écriture ou même de la
novelisation, la réitération d’un rythme ternaire dans la conversation, l’intégra-
tion de la parole d’autrui et la fliation à des sources littéraires traduites en images
originales.
7
Les intertitres des sept séquences sont : Prologue / Alex un an avant la mort de son frère /
Marie la même nuit / Juliette six mois avant la mort d’Ivan / Justin deux jours plus tard à la
montagne / Alex dix jours après l’incinération d’Ivan / Epilogue. Dans le prologue et l’épi-
logue l’énonciateur est Justin, l’enfant.
8
Représentation mentale, la déverbalisation « est un processus cognitif que nous connaissons
tous : les données sensorielles deviennent, en s’évanouissant, des connaissances dévêtues de
leurs formes sensibles » (LEDERER, Marianne. La traduction aujourd’hui. Le modèle inter-
prétatif. Paris: Hachette, 1994).
108 ROSSANA CURRERI
2. Le cadre énonciatif
La vocation énonciative
9
d’André Téchiné nous paraît déclarée dans l’intitulé
de l’un de ses derniers flms, Les témoins (2007). Tout au long de sa carrière le
cinéaste s’est fait le témoin tantôt de destinées individuelles tantôt d’histoires col-
lectives. Dans certaines de ses œuvres que l’on pourrait qualifer de ‘flms d’ap-
prentissage’ par analogie au roman d’apprentissage du xIx
e
siècle, notamment
Hôtel des Amériques (1981), Rendez-vous (1985) et J’embrasse pas (1991), il
flme le parcours initiatique d’un jeune provincial qui ‘monte à Paris’, traduisant
une expression populaire qui sous-entend, au-delà de la distance géographique,
une ascension ou une déchéance sociale et humaine. Dans d’autres pellicules,
généralement aux titres à syntagmes nominaux pluriels tels que Les innocents
(1987), Les roseaux sauvages (1994), Les voleurs (1996), Les égarés (2003) et
Les témoins (2007), Téchiné reconstruit l’histoire d’une microsociété – un groupe
d’amis, une famille, un ensemble de personnes qui sont liées par le hasard – grâce
à une pluralité de voix recomposant un seul discours. Pourtant le régime énoncia-
tif que le cinéaste préfère n’est pas le documentaire, mais plutôt le fctionnel. Tout
en s’inspirant de faits divers (La flle du RER, 2009), d’évènements historiques
(Les roseaux sauvages et Les égarés), de féaux sociaux tels que le sida (Les
témoins), la prostitution (J’embrasse pas), l’abandon des personnes âgées (Ma
saison préférée, 1993), il aspire souvent à la narrativisation de son discours qui se
fait tantôt d’une seule voix, tantôt de plusieurs voix. Dans Les témoins le specta-
teur est confronté dès la bande son du générique initial au bruit – presque assour-
dissant – d’une machine à écrire
10
, un outil qui va caractériser le flm entier et
sur lequel la femme qui assure la voix narratrice de l’histoire rédige le récit à la
manière d’un journal intime. « J’avais l’image d’une femme attablée devant sa
machine à écrire et de son travail en chantier, qui va d’ailleurs le rester pendant
tout le flm. Par la voix off, je voulais montrer que ce n’était pas un documentaire
mais une fction »
11
, explique André Téchiné dans une interview précisant que
cette énonciation garantit le rythme du flm. Également dans Les voleurs la nar-
ration des différents témoins de l’histoire révèle au public une intégration sociale
par le discours : le flm tisse en effet des liens rares et forts entre des person-
nages différents par l’âge – des adultes, des jeunes et un garçon –, le sexe et
le milieu social – un fic, une prof de philosophie, un groupe de voleurs et un
9
D’après Maingueneau, la vocation énonciative est le ‘processus’ par lequel un sujet se sent
appelé à produire, à se poser un auteur.
10
Hallucinants de réalisme, les bruits prennent souvent valeur de signes dans le cinéma de
Téchiné. Ainsi les sons produits par les instruments d’écriture donnent-ils le ton à trois flms
situés à des époques différentes : dans Les sœurs Brontë, c’est le bruissement de la plume
sur la feuille qui cadence l’existence des héroïnes, dans Les témoins c’est le timbre d’une
machine à écrire qui ponctue le récit de la montée du sida dans les années 80, dans La flle
du RER c’est le tintement des touches sur le clavier d’ordinateur qui intensife une scène de
drague sensuelle et érotique.
11
http://www.evene.fr/cinema/actualite/interview-andre-techine-temoins-beart-blanc-702.php.
109 VERS UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE DU TExTE FILMIQUE
enfant bourgeois – qui prennent en charge un récit multiple. Indiquant le nom de
l’énonciateur et le moment où débute son énonciation, les intertitres des chapitres
flmiques guident le spectateur dans la compréhension du mystère entourant la
mort d’un homme
12
; parallèlement la bande son du générique du début, véritable
introduction au flm, propose déjà aux spectateurs les voix superposées des nar-
rateurs qui lancent des bribes de leur récit plongeant les destinataires directement
au cœur de la narrativisation. Celle-ci se prolonge parfois dans la ‘novelisation’
car le texte flmique téchinéen aspire dans le dénouement de certaines pellicules
au statut de roman, de manuscrit ou de transcription. Dans Les témoins la voix de
Manu, décédé au cause du sida, est enregistrée et reproduite par le moyen d’un
magnétophone portable et le spectateur peut écouter avec sarah – la romancière
attablée à sa machine à écrire – le testament moral de ce jeune qui révèle ce que
veut dire être homosexuel dans une société qui n’accepte pas la diversité
13
. Ce
témoignage est fnalement repris et transformé en fction par la femme qui en tire
le roman « Le nouveau venu »
14
, dont la rédaction/lecture permettra au groupe qui
s’était divisé par cette intrusion de se recomposer. on repère la même primauté
de l’écrit dans La flle du RER (2009) qui, tout en s’inspirant d’un fait divers
réel – celui d’une fausse agression raciste ayant entrainé en 2004 un déchaînent
médiatique et des emportements politiques –, se termine par l’intention de l’un
des témoins de l’histoire d’en rédiger une œuvre de fction : « Je prends des notes
sur ce fait divers. Peut-être que j’en ferai un livre. J’ai déjà le titre : Histoire d’un
mensonge »
15
, médite l’avocat Samuel Bleistein pendant qu’il marche dans la rue
fournissant par cet intitulé une clé de lecture au public. or, la conversion en écrit
se limite parfois au seul manuscrit, notamment dans Les témoins où Marie avoue
à Alex : « J’ai enregistré des conversations avec Juliette. Elle m’a raconté sa vie,
enfn des morceaux, et… là je transcris, c’est un gros boulot. C’est pour ça que
je m’enferme et j’ai bientôt fni »
16
. La transcription va cependant avoir un seul
destinataire, Alex, à qui Marie la lègue avant de se suicider ; tous les deux sont
en fait amoureux de Juliette qui leur échappe sur le plan aussi bien physique que
psychologique et qu’ils peuvent fnalement fger et maîtriser par l’écriture en
rédigeant/lisant son histoire noir sur blanc.
12
Les intertitres des sept séquences sont : Prologue / Alex un an avant la mort de son frère /
Marie la même nuit / Juliette six mois avant la mort d’Ivan / Justin deux jours plus tard à la
montagne / Alex dix jours après l’incinération d’Ivan / Epilogue. Dans le prologue et l’épi-
logue l’énonciateur est Justin, l’enfant.
13
Cf. Les témoins, 1.36.02 – 1.36.46.
14
Cf. ibidem, 1.43.08 – 1.44.32.
15
La flle du RER, 1.32.10 – 1.32.15. Le titre proposé par l’avocat pourrait expliquer le flm
entier car, comme nous le prouveront ci-dessus, Téchiné lui même déclare un sujet pour son
flm alors qu’il est en train de peindre une ‘catastrophe amoureuse’.
16
Les voleurs, 1.33.16 – 1.33. 27.
110 ROSSANA CURRERI
3. L’écart stylistique de l’énoncé flmique
La littérarité du discours flmique téchinéen ne concerne que le cadre énoncia-
tif mais elle pénètre jusqu’au style de l’énoncé, soit dans sa forme monologique,
soit dans la dialogique. Dans Les témoins, la garante de l’énonciation orale/écrite
retrace les premières étapes de la maladie du jeune homosexuel : « Dans les jours
qui ont suivi Manu a fait un test. Il ne comprenait pas la nature d’une maladie
entourée d’un si grand mystère ; et puis la douleur est venue accompagnée de
fèvre et de marques sur le corps. Alors Manu a décidé de rompre avec Meliès
et de se terrer dans sa roulotte. Adrien avait beau insisté pour le soigner chez
lui, Manu refusait sa compassion ; pour la première fois de sa vie il rêvait d’être
invisible »
17
. La voix-off de la narratrice commente le plan de demi-ensemble
de Manu essayant de faire de la gymnastique douce parmi les arbres aux feuilles
mortes qui volent basses autour de lui. Son autorité énonciative s’appuie aussi
bien sur le prestige de l’œuvre écrite que sur ses ressources, telles que l’emploi
de l’imparfait de narration ou la métaphore animale introduite par le verbe ‘se ter-
rer’. Par ailleurs, on retrace également un style littéraire dans un trait pertinent de
l’idiolecte téchinéen, voire la prédilection d’un rythme ternaire que l’on va analy-
ser dans son art du portrait. Dans Les voleurs l’un des garants de l’énonciation, le
fic Alex, peint en voix-off pour le public la nature de Justin, un autre des quatre
narrateurs : « Il avait l’air d’un enfant sage, triste et poli » ; le rythme ternaire
des adjectifs crée une harmonie qui traduit la mesure de cet enfant ultra-lucide
témoignant d’une vision du monde différente de celle des adultes et représentant
une fgure assez fréquente dans le cinéma de Téchiné
18
. Également dans Ma sai-
son préférée, avant de rompre avec son mari, Émilie lui explique que l’image
qu’elle s’était créée de lui a changé avec le temps débutant par « Quand je t’ai
rencontré je te trouvais clair, solide, rassurant… »
19
et renforçant par l’amplifca-
tion de cette cadence majeure l’assurance qu’il lui inspirait. Parallèlement c’est
dans Les sœurs Brontë dont Téchiné est aussi le dialoguiste et spécialement dans
l’une des scènes-fétiche du cinéma téchinéen, le repas familial, que l’on repère
encore ce rythme. Tout le texte flmique produit en fait chez les spectateurs un
ressenti de distance et d’étrangeté par le registre très soutenu des propos et une
conversation peu naturelle, sans chevauchements de paroles, ni de reformula-
tions, ni d’hésitations. Dans un plan qui réunit à table les trois sœurs et leur frère,
Charlotte demande à la cadette : « Comment sont-ils les Robinson ? »
20
; à Anne
de répondre selon un rythme ternaire reproduisant la même structure syntaxique :
« suffsamment cultivés pour apprécier nos talents, suffsamment intelligents
pour ne pas nous casser les pieds et suffsamment généreux pour nous offrir un
17
Ibidem, 00. 47.56 – 00.48.20.
18
Cf. notamment Les égarés et La flle du RER.
19
Ma saison préférée, 00.37.05 – 00.37.11.
20
Il s’agit de la famille chez qui Anne et Branwell vont travailler.
111 VERS UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE DU TExTE FILMIQUE
salaire convenable »
21
. Dans une époque où les procédés oraux tendent à envahir
les livres et les journaux, Téchiné introduit dans la conversation des éléments
empruntés à la langue écrite, à une expression ‘artiste’
22
. Alors que la langue
écrite des belles lettres dégage le mot du concept pour le porter vers l’image, la
littérarité du cinéma téchinéen réside dans le parcours envers : c’est l’image qui
se fait langue. La littérarité étant fondée sur un emploi détourné de la fonction
première, c’est par la stylisation verbale que Téchiné crée donc l’écart dans sa
production cinématographique. La conversation entre les deux sœurs citée ci-
dessus produit incontestablement un effet d’irréel qui s’oppose à l’effet de réel
visé par le roman réaliste.
4. L’intégration du discours d’autrui : de la citation
à la transmigration d’un thème
Un autre niveau de ‘littérarité’ du cinéma téchinéen est à découvrir dans l’inté-
gration de la parole d’autrui et dans la fliation à des sources littéraires. C’est par le
recours aux études sur la traduction et à la sémiotique que nous allons analyser cet
aspect, partant de la simple insertion du discours d’un autre jusqu’à arriver à une
totale appropriation du message autrui et nous limitant à un seul exemple pour
typologie. Abordons premièrement le cas de la citation dans Rendez-vous. Dans
cette pellicule, l’éducation sentimentale de Nina, une jeune provinciale qui monte
à Paris pour devenir comédienne, se fait dans la cruauté et le sadomasochisme :
l’intrigue où Eros et Thanatos se fondent d’une sensibilité vive, physique et écor-
chée se termine sur un long arrêt d’image arborant la célèbre citation de l’Évan-
gile de Saint Paul aux évocations gidiennes : « Si le grain de blé tombé en terre
ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Jean,
XII, 24–25 »
23
. Écrite en jaune sur le sombre décor de la première de Roméo et
Juliette où Nina débute, cette citation, précède le générique fnal et suit l’intense
séquence du rite de passage de la jeune flle vers l’âge adulte appuyée par le
lyrisme poignant de la musique de Philippe Sarde
24
. Ce fragment de la tradition
21
Les sœurs Brontë, 00.32.53- 00.33.04.
22
Dans un entretien avec Marc Esposito, Téchiné explique « C’était passionnant de faire en-
tendre une voix habituellement refoulée, ignorée, c’est-à-dire la voix de l’artiste, donc la voix
de la singularité... Et là, c’était d’autant plus séduisant qu’il n’était pas question de l’artiste
comme ‘grand homme’, mais de quatre types d’artistes tout à fait différents… Il y a l’artiste
maudit, le frère donc, joué par Pascal Grégory. II y a l’artiste arrivé, reconnu socialement,
dans la fgure de Charlotte, interprétée par Marie-France Pisier. Il y a l’artiste de génie, inac-
cessible, mythique, dans le personnage d’Emily, joué par Isabelle Adjani. Et il y a l’artisan
modeste, Anne, qu’interprète Isabelle Huppert… » (http://huppert.free.fr/presse5.html).
23
Rendez-vous, 1.21.25 – 1.21.35.
24
Au cinéma la musique est surtout énonciative, n’étant pas entendue par les acteurs : souvent
cet « arbitraire naturalisé » (MARIÉ, Michel; VANOYE, Francis. Comment parler la bouche
pleine ? Communications, 1983, vol. 38, n° 1, p. 56) n’appartient pas aux sons intégrés à l’es-
pace diégétique tout en étant conventionnellement accepté par les spectateurs. Inversement,
112 ROSSANA CURRERI
religieuse du Livre fournit fnalement une clé d’interprétation aux spectateurs
intégrant cette histoire froide, cruelle et mortifère dans la morale commune
25
.
Inversement l’intégration du discours d’autrui se situe à l’origine d’un autre
projet flmique, Les égarés, voire l’adaptation du roman Le garçon aux yeux gris
de Gilles Perrault qui retrace d’une écriture simple et vivante la relation singu-
lière et sensuelle, dans le tumulte de la débâcle de 1940, entre une bourgeoise
du xVI
e
arrondissement éprise de liberté et un adolescent d’un tout autre uni-
vers. Considérons de nouveau le portrait du héros ; examinant le rapport entre
la femme adulte et le ‘nouveau venu’, Gilles Perrault peint le jeune de seize ans
par ces mots : « Même le physique du garçon la mettait mal à l’aise. Il n’était
pas exactement laid. Une tête intéressante, les pommettes hautes, la bouche bien
ourlée, la peau appétissante, […] Quelque chose n’allait pas. Voilà : à seize ans,
il n’avait pas l’air d’un adolescent... »
26
. Si l’on compare cette description avec
l’incarnation du personnage dans le flm, assurée par Gaspard Ulliel, on découvre
une traduction littérale, mot-à-mot, ou mieux mot-à-images
27
. Pourtant ce qui
intéresse Téchiné, c’est ailleurs, comme il l’explique lui-même dans les notes du
réalisateur : « J’ai fait à partir du livre Le Garçon aux yeux gris un travail d’adap-
tation très libre. Ce qui m’a tout de suite séduit dans le roman de Gilles Perrault,
c’est la situation, le noyau de l’intrigue qui peut se résumer à l’intrusion, en temps
de guerre, d’un adolescent dans une cellule familiale, principalement une mère
et son fls »
28
. Tout en acceptant pour la première fois de sa carrière un flm de
commande
29
, le cinéaste ne s’intéresse dans son œuvre qu’à un aspect particulier
du texte-source, voire l’immixtion d’un étranger dans une cellule familiale aux
équilibres bien consolidés, et il délaisse ou transforme bien des données de
l’intrigue de Perrault. Pendant que la guerre s’efface pour créer une parenthèse
édénique dans le huis clos où le groupe trouve un abri, le confit se joue dans
les consciences : une mère ayant perdu avec son mari ses repères recherche la
normalité réapprenant à vivre, un enfant écorché par la mort de son père au com-
bat cherche d’autres affections se tournant vers le mystérieux intrus, celui-ci, un
jeune évadé d’une maison de correction, hors-la-loi et hors-la-société, profte de
la confusion extérieure et intime pour s’intégrer à cette cellule familiale et, par
elle, à la société toute entière ; bref, dans le flm de Téchiné tous les héros sont ou
dans les flms de Téchiné la musique est souvent énoncive car elle a une infuence directe sur
le discours : elle est fréquemment entendue ou même produite par les héros.
25
Il serait intéressant d’étudier les rapports sigmatiques entre l’intrigue et le verset évangélique
suivant, pourtant absent dans le flm : « Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie
dans ce monde la conservera pour la vie éternelle » (st. Jean, XII, 26).
26
PERRAULT, Gilles. Le garçon aux yeux gris. Paris: Fayard, 2001 ; cité par : http://www.
livresse.com/Bibliotheque/perrault-gilles/perraultgilles-garconyeuxgris.shtml.
27
Le spectateur peut vérifer l’extraordinaire correspondance dans un plan montrant l’ado-
lescent allongé sur l’herbe par une prise de vue vers le bas (Les égarés, 1.08.09 – 1.08.14).
28
http://www.commeaucinema.com/notes-de-prod/les-egares,12433-note-829.
29
C’est le producteur Jean-Pierre Ramsay-Levi qui a sollicité André Techiné pour réaliser Les
Egarés à partir du livre de Gilles Perrault.
113 VERS UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE DU TExTE FILMIQUE
ont été des ‘égarés’. Cet intitulé témoigne, lui-même, du programme idéologique
du flm rassemblant tous les protagonistes sous une seule étiquette plurielle, alors
que le titre du roman focalise par son singulier l’intrigue sur un héros: dans la
pellicule, le jeune, inadapté avant la guerre, se trouve à l’aise dans le désordre
du confit et trouve sa place en qualité de mari-amant-père-grand frère dans une
famille bien installée avant l’occupation.
Par ailleurs, André Téchiné repère ses ‘nourritures littéraires’ dans des genres
aussi différents que l’Evangile, le roman contemporain et la poésie classique. En
effet, la fable de La Fontaine Le chêne et le roseau
30
fait l’objet d’une ‘transmuta-
tion’ dans Les roseaux sauvages, un flm-portrait fn et sensible d’adolescents dans
les années 60. Cette transformation de matière étant caractérisée d’après Umberto
Eco par la co-présence de la source et de la cible
31
, la pellicule téchinéenne inscrit
la fable dans son intrigue car elle est calligraphiée sur le tableau noir du cours
de littérature française que suivent les héros et elle est récitée par l’un d’entre
eux
32
. Pourtant la représentation ne se limite qu’à la simple évocation, elle fournit
une clé d’interprétation au moins pour l’une des histoires racontées dans ce flm
collectif, celle d’Henri, un pied noir qui a quitté l’Algérie après la mort de son
père, qui se révèle pro-oAs et se bat avec un copain dont le frère est mort dans
le confit algérien. Voulant l’aider à obtenir fnalement son baccalauréat, le pro-
fesseur de français remplaçant marié à une Algérienne le compare explicitement
à l’un des antagonistes du poème dont il vient de proposer le commentaire :
« Vous ressemblez au chêne de la fable, Mariani. Faites attention à vous »
33
, lui
lance-t-il. Et la parabole de la destinée d’Henri change : révolté par le retrait de
la France en Algérie, il veut mettre le feu à la cellule locale du Parti Communiste
où il rencontre cependant une flle dont il est attiré. Il désiste alors de son projet
initial et dort à la belle étoile sur un banc ; à l’aube, pendant qu’il se réveille, il
assiste de sa position allongée à un long plan s’étalant sur une rivière dont l’eau
est ridée par deux embarcations qui se croisent
34
. Cette longue séquence appa-
remment privée de sens s’explique d’après nous par un nouveau renvoi à la fable
de La Fontaine où le chêne dit au roseau : « Le moindre vent, qui d’aventure / Fait
rider la face de l’eau, / Vous oblige à baisser la tête »
35
. Le pied noir n’est plus le
30
Les Roseaux sauvages est la version cinéma d’un téléflm, qui avait pour titre Le Chêne et le
roseau, commandé par la chaîne Arte à André Téchiné, pour la série Tous les garçons et les
flles de leur âge… sur le thème de l’adolescence. Il devait comprendre une scène de boum,
que Téchiné avait oublié et a ajoutée après coup.
31
Eco évoque l’exemple d’une chorégraphie sur la musique (cf. ECO, Umberto. Dire quasi la
stessa cosa. Esperienze di traduzione. Milano: Bompiani, 2003, p. 325–327.
32
Les roseaux sauvages, 00.54.28 – 00.56.07.
33
Ibidem, 00.58.30 – 00.58.33.
34
Ibidem, 01.24.50 – 01.25.54.
35
La sémiologie flmique s’appuie sur la thèse de l’inégalité entre le plan et le mot et elle est
traversée par un débat sur quelle est la forme linguistique que devrait revêtir la description
exhaustive d’une image cinématographique ; si une simple image flmique est clairement un
tissus d’énoncés, en revanche une simple proposition narrative peut être véhiculée par une
114 ROSSANA CURRERI
chêne puisqu’il a accepté de baisser la tête et de trouver un compromis entre sa
passion politique et l’amoureuse. L’analogie d’Henri avec le roseau est cette fois
établie de façon subtile et implicite par la traduction ‘déverbalisée’ des trois vers
du poète classique.
Les libertés que Téchiné s’accorde dans la traduction de la parole d’autrui
atteignent sans doute leur apogée dans son dernier flm jusqu’à présent, La flle
du RER. Pour la réalisation de cette œuvre le cinéaste semble partir d’une pièce
de théâtre écrite par Jean-Marie Besset dont le titre est RER et qui ne sera montée
qu’en mars 2010 au Théâtre de la Tempête
36
: Besset s’y inspire de l’agression
antisémite dans le RER D, inventée par une jeune femme le 9 juillet 2004 et sou-
levant une vague d’indignation dans les milieux politique et médiatique. Pour-
tant, même si Téchiné choisit le dramaturge comme co-scénariste, il n’est pas sol-
licité par les mêmes questions
37
: « La pièce de Jean-Marie Besset insinuait que la
jeune flle était fascinée par la société du spectacle, qu’elle inventait ce mensonge
pour devenir célèbre, pour qu’on parle d’elle. Cette lecture ne m’intéressait pas
du tout. J’ai plutôt choisi l’interprétation contraire : elle ne se rend absolument
pas compte de la gravité de ce qu’elle fait, de l’importance du retentissement
médiatique qu’aura son geste et, lorsqu’il advient, ça lui fait très peur, elle vou-
drait que ça s’arrête »
38
. Cette ‘histoire d’un mensonge’ mystife également ses
sources et peut s’interpréter plutôt comme la ‘transmigration’ d’un thème qui
consiste d’après Eco
39
à détourner un texte-source de sa fonction originaire. Pen-
dant la réalisation Téchiné se souvient en effet d’un paragraphe de Fragments
d’un discours amoureux de Roland Barthes, voire La catastrophe : « Je n’ai pas
relu ce texte au moment de l’écriture du flm. Il m’est revenu en mémoire après.
Et pourtant, c’est clair qu’il m’a travaillé »
40
. Dans ce passage Barthes décrit la
séparation contre son gré d’un être aimé qui devient comparable avec la Shoah :
séquence d’images au montage complexe. C’est généralement une correspondance diffcile
à établir. (cf. CHâTEAU, Dominique. Diégèse et énonciation. Communications, 1983, vol.
38, n° 1, p. 121–154). Pourtant dans ce cas, nous croyons pouvoir repérer l’énoncé corres-
pondant.
36
La pièce de Jean-Marie Besset sera présentée pour la première fois au public le 3 mars au
théâtre Jean-Alary de Carcassonne, ville natale de l’auteur, avant les représentations pari-
siennes, au Théâtre de la Tempête, du 11 mars au 18 avril.
37
Même si le flm est divisé en deux chapitres Les circonstances et Les conséquences, il fuit
l’aspect journalistique de l’article d’analyse aspirant à l’œuvre de fction, comme le démontre
le panneau qui précède le générique fnal : « Les personnages et événements décrits dans ce
flm sont totalement fctifs. seul le point de départ de cette fction s’inspire d’un fait divers
réel. Dès lors, toutes similitudes entre des personnes existant ou ayant existé et les person-
nages du flm seraient purement fortuites » (La flle du RER, 1.34.44 – 1.34.49).
38
http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/la-flle-du-rer.
39
Umberto Eco identife la ‘transmigrazione’ d’un thème dans une transformation de la moda-
lité d’emploi: c’est « partire da un testo stimolo per trarne idee e ispirazioni onde produrre
il proprio testo » (cf. ECO, Umberto. Dire quasi la stessa cosa. Esperienze di traduzione.
Milano: Bompiani, 2003, p. 337–341).
40
http://www.lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/la-flle-du-rer.
115 VERS UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE DU TExTE FILMIQUE
« La catastrophe amoureuse est peut-être proche de ce que l’on a appelé, dans le
champs psychotique, une situation extrême, qui est “une situation vécue par le
sujet comme devant irrémédiablement le détruire” ; l’image en est tirée de ce qui
s’est passé à Dachau »
41
. C’est l’expérience que vit Jeanne : lorsque son compa-
gnon la quitte, la douleur s’empare de la flle du RER. Dès qu’elle rentre chez elle,
elle assiste avec sa mère aux archives du plan d’extermination des juifs transmis
à la télévision et commentées en voix-off par un émissaire du Troisième Reich.
Elle en est profondément bouleversée ; son visage devient fou et épouse les
contours de son identité. C’est à partir de ce trouble de l’image que son mensonge
se met en marche : dans son esprit son statut personnel de martyr se confond avec
le statut historique de victime du peuple juif ; elle monte alors dans sa chambre
et, froide et raide, elle s’automutile dessinant sur son corps des croix gammées
42
.
Lisons Barthes : « […] un jour, à la suite de je ne sais quel incident, je m’enferme
dans ma chambre et j’éclate en sanglots : je suis emporté par une vague puissante,
asphyxié de douleur; tout mon corps se raidit et se révulse: je vois dans un éclair
coupant et froid, la destruction à laquelle je suis condamné »
43
. L’éclair coupant et
froid de la révélation se matérialise dans la lame du couteau que Jeanne emploie
dans le flm pour la ‘destruction totale d’elle-même’. Cependant le mensonge
arrive jusqu’au bout : même si Téchiné considère comme Barthes « indécent de
comparer la situation d’un sujet en mal d’amour à celle d’un concentra-
tionnaire à Dachau »
44
, il construit sans failles le scénario de sa mystifca-
tion. Le texte barthésien l’a ‘travaillé’ entièrement et sans doute inconsciemment :
« […] Ces deux situations [la catastrophe amoureuse et la Shoah] ont néanmoins
ceci de commun : elles sont, à la lettre, panique ; ce sont des situations sans reste,
sans retour. Je me suis projeté dans l’autre avec une telle force, que lorsqu’il me
manque, je ne puis me récupérer. Je suis perdu, à jamais »
45
. La projection de
Jeanne en Franck est en effet absolue: dans l’une des scènes les plus réussies du
flm où les deux amoureux dialoguent via internet à propos d’un rendez-vous,
Jeanne écrit « ok pour tout » ; employant une graphie phonétisante, Franck répond
« c quoi tout? » et la flle dévoile « c toi »
46
. La transmigration du thème de la
catastrophe amoureuse assure fnalement la cohérence du texte flmique, de cette
histoire d’un mensonge apparemment immotivé.
41
BARTHES, Roland. Fragments d’un discours amoureux. Paris: Seuil, 1977, p. 60
42
La flle du RER, 00.54.08 – 00. 56.49.
43
BARTHES, Roland. Fragments d’un discours amoureux. Paris: Seuil, 1977, p. 59.
44
Ibidem, p. 60. « Il y a quelque chose d’obscène, c’est vrai, dans ce rapprochement, ajoute
Téchiné. Mais j’ai voulu montrer comment l’identifcation à la plus grande des injures de
l’Histoire pouvait devenir le seul rempart contre la désagrégation psychique » (http://www.
lesinrocks.com/cine/cinema-article/article/la-flle-du-rer).
45
BARTHES, Roland. Fragments d’un discours amoureux. Paris: Seuil, 1977, p. 60.
46
La flle du RER, 00.20.27 – 00.20.37.
116 ROSSANA CURRERI
5. en guise de conclusion
Du cinéma d’André Téchiné
47
, on a souvent valorisé les qualités romanesques :
son habilité dans la construction des récits, son aptitude à créer des personnages
vivants et profonds, son sens de la mise en scène, sa tendance à l’autobiogra-
phie ou sa ‘picturalisation’ des éléments naturels. Cependant la critique a égale-
ment signalé chez lui une vraie préoccupation réaliste, un désir résolu de rendre
compte de l’actualité sociopolitique de son pays et de son temps. Or, l’éclec-
tisme méthodologique que nous avons voulu créer a permis de révéler la vocation
énonciative téchinéenne de témoignage la conjuguant avec son penchant pour
la fctionnalisation du récit au détriment du régime énonciatif documentaire et
d’isoler quelques traits de la littérarité de sa flmographie, tels que la réitération
d’un rythme ternaire dans les dialogues ou bien les sources littéraires qui nour-
rissent en profondeur l’imaginaire téchinéen. Il serait encore intéressant d’étudier
l’immixtion dans le discours de Téchiné d’autres régimes énonciatifs, tels que
le théâtral, l’épistolaire, le musical… Mais les limites de cette étude n’en font
qu’une ébauche de l’application de la méthode d’analyse que nous avons voulu
présenter sans en privilégier aucune dimension ; nous venons d’aborder des pistes
de lecture que chacun serait libre de s’approprier.
Bibliographie
BARTHES, Roland. Fragments d’un discours amoureux. Paris: Seuil, 1977.
BARTHES, Roland. Introduction à l’analyse structurale des récits. Communications, 1966, vol. 8,
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PERRAULT, Gilles. Le garçon aux yeux gris. Paris: Fayard, 2001.
47
Deux sont aujourd’hui les monographies concernant la production cinématographique de
Téchiné : PHILIPPON, Alain. André Téchiné. Paris: Cahiers du Cinéma Livres, 1988 ; et
COSTEIx, Éric. André Téchiné: Le Paysage Transfguré. Paris: L’Harmattan, 2008.
117 VERS UNE ÉTUDE LINGUISTIQUE DU TExTE FILMIQUE
PHILIPPON, Alain. André Téchiné. Paris: Cahiers du Cinéma Livres, 1988.
RIFFATERRE, Michael. La production du texte. Paris: Seuil, 1982.
abstract and key words
on the basis of a certain lack of linguistic studies on movies, the aim of this paper is to build an
eclectic methodological approach based on an original blending of tested methods (discourse ana-
lysis, conversation analysis, titrologie, translation studies), applying it to André Téchiné’s cinema.
Filmic discourse; André Téchiné; intertextuality; enunciation; verbal stylization
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
IVO BUZEK
De vueLta a Los gitanismos en eL DICCIONARIO
manual De La reaL acaDemia españoLa
1. introducción
El trabajo que presentamos a continuación quiere servir de complemento de
un estudio anterior, titulado “Los gitanismos en las ediciones del Diccionario
manual de la Real Academia Española” y presentado en el congreso IdeoLex –
Lessicografa e ideologia: tradizione e scelte d’autore, celebrado en las instala-
ciones de la Universidad de Bolonia en Forlì entre los días 10, 11 y 12 de marzo
de 2010
1
, en el que hemos seguido la metodología aplicada en Buzek 2010, es
decir, hemos confrontado un corpus de léxico gitano-español de nuestra autoría,
confeccionado anteriormente para aquel estudio previo, con la totalidad de la
macroestructura de las cuatro ediciones del Diccionario manual e ilustrado de la
lengua española de la Real Academia Español (DMILE)
2
.
Según hemos constatado en Buzek 2010, y hemos llegado a similares resul-
tados también en Buzek en prensa 1, los gitanismos suelen recibir en la lexico-
grafía académica un tratamiento poco coherente y poco satisfactorio. Aunque hay
que reconocer que las defniciones han mejorado considerablemente, tanto en el
aspecto técnico como ideológico-cultural, no se puede decir lo mismo sobre las
marcas de uso que acompañan —o deberían acompañar— las voces en cuestión.
sobre todo resulta confuso que una gran parte de los gitanismos españoles no
lleve en los diccionarios académicos ninguna marca de uso, i.e. se da a entender
que son voces corrientes y no marcadas, cuando en realidad —y la documenta-
ción textual corrobora el postulado— los gitanismos hispánicos siempre han sido
fuertemente diafásica y hasta diastráticamente marcados y una gran parte de ellos
presenta en las últimas décadas escasa vigencia de uso.
1
Citado a continuación como Buzek en prensa 1.
2
En Buzek en prensa 1 igual que aquí manejamos las versiones digitalizadas de las ediciones
del DMILE, incluidas en el Nuevo Tesoro Lexicográfco de la Lengua Española (NTLLE) de
la Real Academia Española (2001).
120 IVO BUZEK
No obstante, este texto no ha sido redactado con el objetivo de repetir cosas
consabidas. El incentivo para volver a los gitanismos en el DMILE e intentar
completar el panorama fue el hallazgo —sorprendente y casi accidental, ya que
no formaba parte de los gitanismos estudiados en Buzek 2010— de una palabra
gitana documentada en nuestro corpus de caló que campaba en las páginas de las
cuatro ediciones del DMILE sin ninguna restricción de uso —la única pista fue
la marca Caló— pero que no poseía, como no tardamos en comprobar, ninguna
documentación textual
3
. Este hecho nos impulsó a volver a repasar minuciosa-
mente las cuatro ediciones del DMILE y extraer de allí todas las voces identifca-
das expresamente como gitanas mediante la marca Caló y ausentes en Buzek en
prensa 1, igual que en Buzek 2010. El resultado de nuestra búsqueda no dio frutos
copiosos, logramos recoger a lo largo de las cuatro ediciones del DMILE veinte
casos en total, pero es sumamente interesante desde el punto de vista cualitativo,
como intentaremos demostrar a continuación. Para la relación de estas voces,
igual que para su evolución a lo largo de las ediciones del DMILE, véase el anejo.
2. el cambio del concepto de la marca Caló en la historia del Dmile
y su refejo en el tratamiento de las voces que la llevan
El concepto de la marca Caló, y el concepto del caló como tal, muestra a lo
largo de las cuatro ediciones del DMILE un cambio cualitativo considerable. En
las ediciones de 1927 y 1950 encontramos una defnición con valoración negativa
encubierta, a saber: ‘Lenguaje o dialecto de los gitanos adoptado en parte por la
gente del pueblo bajo’, i. e. insinúa una marcación diastrática poco halagüeña. En
la edición de 1983–1985 el texto llegó a versar ‘Lenguaje de los gitanos’, lo que
es una defnición neutral pero de hecho incorrecta, ya que da a entender que voces
que llevan esta marca serían gitanismos “internacionales”, lo que no es verdad.
Quizás por ello en la edición de 1989 haya sido enmendada para ofrecer una def-
nición ya irreprochable ‘Lenguaje de los gitanos españoles’
4
.
Ahora bien, de los veinte casos que hemos localizado, quince llevan la misma
marca desde la edición de 1927 hasta la de 1989; o, mejor dicho, en casi todos
estos casos su tratamiento se quedó estancado y no ha cambiado nunca. se trata
de las siguientes palabras: abuelo, 7ª acepción; acruñar; brinza; brivias; bronca,
2ª acepción; bufaire; bujarí; bulla, 4ª acepción en el DMILE-1927 y 1950, 5ª
en el DMILE-1983–85 y 1989; buñe; flar, 1ª acepción; hetar; jabelar; jachar,
3
Fue la voz bujarí ‘patata’. La buscamos en vano en los corpus académicos CORDE y CREA,
disponibles en http://corpus.rae.es/creanet.html y http://corpus.rae.es/cordenet.html, igual
que en El corpus del español de Mark Davies, disponible en http://www.corpusdelespanol.
org/. La fecha de la última consulta de los tres es del 11 de enero de 2011.
4
No vamos a entrar ahora en polémicas sobre la delimitación del concepto de caló. Para más
información, véanse las propuestas de Ramírez Heredia (1994) y sobre todo Adiego (2002).
La caracterización tal como aparece en DMILE-1989 nos parece adecuada para las necesida-
des y expectativas de un usuario medio.
121 DE VUELTA A LOS GITANISMOS EN EL DICCIONARIO MANUAL DE LA REAL ACADEMIA …
jachipén; jambo, 2ª acepción. No obstante, gracias a la evolución del concepto
de caló en las ediciones del DMILE nos damos cuenta de que las palabras en
cuestión han sido afectadas por un proceso de ennoblecimiento no pretendido
y desde gitanismos propios de las clases bajas de la sociedad española pasaron
a ser gitanismos internacionales para llegar a ser, fnalmente, términos propios de
los gitanos españoles. Lo mismo podemos decir también de una palabra que se
incorporó en la edición del 1950 (barbi).
En cuanto a las voces que quedan, tres fueron acogidas en la tercera edición de
la obra, i.e. la de los años 1983–1985, y pasaron por tanto solamente por la trayec-
toria de gitanismos “internacionales” a “nacionales”. Nos estamos refriendo a las
voces faraón, 3ª acepción; jurar, 5ª acepción; y sorna, 5ª acepción también.
y fnalmente una llevaba desde la primera edición la marca de pertenencia a la
germanía áurea, Germ., y en la tercera recibió a la vez la marca Caló. Estamos
hablando de la voz penchicarda.
3. Caló: ¿marca unívoca?
En el capítulo anterior hemos visto que las palabras que aquí nos ocupan pasa-
ron —sin haber sido enmendados sus artículos o acepciones en cuestión— de
gitanismos propios de bajos fondos de la sociedad española —en otros términos,
préstamos fuertemente diafásica y probablemente también diastráticamente mar-
cados— a simples préstamos estilísticamente neutrales, asimilados en la lengua
receptora, ya que la defnición del lema caló de la edición del 1989 que versa,
como ya hemos dicho, ‘Lenguaje de los gitanos españoles’, no insinúa ninguna
restricción de uso
5
. En Buzek en prensa 1 ofrecemos una posible explicación
de este hecho: “la única explicación convincente —sacada de una lectura entre
líneas— es que a pesar de la rectifcación explícita del concepto del ‘caló’ en el
diccionario, la etiqueta sigue despertando en el usuario connotaciones negativas
que hacen redundante cualquier otra marcación diafásica.”
Aparte de la restricción diafásica debemos tener en cuenta igualmente la res-
tricción de vigencia de uso, porque en ambos estudios ya repetidamente mencio-
nados hemos confrmado la escasa frecuencia de aparición de muchos de estos
términos. Algunos de ellos incluso están indocumentados desde hace décadas
o desde hace más de un siglo.
y, fnalmente, habrá que considerar también la posible infuencia del concepto
de “caló jergal”, sinónimo del argot de la delincuencia, término vigente en la
época de redacción de la primera edición del DMILE, de 1927, según se puede
leer en los trabajos de sociólogos y criminólogos de aquel entonces como salillas
(2000 [1896]), Gil Maestre (1893) o Serrano García (1935).
5
No obstante, en Buzek 2010 igual que en Buzek en prensa 1 hemos aportado pruebas de que
todos los gitanismos españoles se perciben marcados de alguna manera, simplemente por
proceder de boca de una de las etnias peor vistas en la historia de la España moderna —lo
mismo vale para toda Europa—.
122 IVO BUZEK
Dado que, salvo un solo caso, ninguna voz que aquí traemos lleva otra marca,
aparte de Caló, a continuación pretendemos ofrecer un breve repaso por estas
documentaciones para ver si son gitanismos genuinos —diafásicamente marca-
dos o no—, si en la época de redacción mostraban alguna vigencia de uso y si
no se trata de interferencias con el argot de la delincuencia, tanto áurea —i.e.
germanía— como moderna —quiere decir ‘moderna’ en la época de confección
de la primera edición, i.e. caló jergal—.
3.1. caló como argot
Reunimos aquí voces pertenecientes tanto a la germanía áurea como las per-
tenecientes a argots
6
posteriores y que de ninguna manera pueden interpretarse
como de origen gitano.
Ropero Núñez en su trabajo clásico El léxico caló en el lenguaje del cante
famenco (1978) aportó pruebas fehacientes de que en la época de los siglos de
oro casi no hubo contactos entre la población gitana recién llegada a la Península
Ibérica y la delincuencia organizada renacentista y barroca, la germanía
7
. Por
ello, si encontramos voces que aquí vienen con la marca Caló en algunos de los
repertorios del léxico germanesco, como Alonso Hernández (1977), Chamorro
(2002) o Hernández Alonso, sanz Alonso (2002), no podemos seguir relacio-
nando los términos en cuestión con el ámbito gitano.
Así pues podemos descartar el origen gitano de las voces brivias
8
, bufaire,
flar, penchicarda y sorna. La interferencia se puede explicar por la larga tradi-
ción académica de no distinguir entre lo gitano y lo germanesco, como ya apun-
taba Ropero Núñez (1978) y nosotros mismos (Buzek 2010). También puede ser
herencia del concepto del caló jergal que, por supuesto, no surgió a fnales del
XIX de la nada sino que viene desde lejos, por lo menos del siglo XVIII
9
.
Los términos que siguen son generalmente jergales, muy raros y con mucha
probabilidad obsolescentes. La voz abuelo en el sentido de ‘jefe, amo’ la hemos
documentado solamente en el Diccionario de argot español de Luis Besses (1989
[1905]) y parece que no ha prosperado. Lo mismo podemos decir sobre bronca
6
En cuanto al concepto de argot en la lingüística hispánica, remitimos a Buzek en prensa 2; la
primera aproximación la hemos ofrecido en: “La noción de argot en la tradición lingüística
hispánica y su primer diccionario: el Diccionario del argot español de Luis Besses (1905)”,
comunicación leída en el simposio El otro – lo otro – la otredad, celebrado en la Universidad
Comenius (Bratislava, del 21 al 23 de octubre de 2009).
7
Los contactos sociales y lingüísticos se produjeron más tarde, en los siglos XVIII y XIX.
8
En los tres se lematiza bajo la forma bribia ‘arte y modo de engañar halagando con buenas
palabras’. Para la explicación etimológica de todas las voces pertenecientes a este grupo —
cuestión que ya no nos ocupa aquí—, véase la información ofrecida en los tres diccionarios
citados.
9
Véase el trabajo de olaeta Rubio y Cundín santos (2008) que versa sobre “«La jerga de jita-
nos» en el Diccionario de Terreros” donde se comprueba que el ilustre jesuita no distinguía
entre uno y otro y califcaba de “gitanas” voces de la antigua germanía.
123 DE VUELTA A LOS GITANISMOS EN EL DICCIONARIO MANUAL DE LA REAL ACADEMIA …
‘policía’ igual que sobre jurar ‘escapar, huir’, ambas acompañadas en el diccio-
nario de Besses con la marca de “delincuente de provincia”
10
. Para faraón hemos
documentado solamente la acepción ‘gitano’ pero no ‘gitano que baila o canta
muy bien’
11
.
3.2. caló como ‘gitano’
Para el resto de las palabras podemos comprobar su origen gitano y, por tan-
to, confrmar en principio la pertinencia de la marca que llevan. Para las voces
acruñar, barbi, bujarí, bulla, hetar, jabelar y jambo encontramos explicación en
Fuentes Cañizares (2005); brinza y jachipén, a su vez, se recogen y caracterizan
en Boretzky e Igla (1994)
12
. Buñe ‘dulce’ es una palabra misteriosa. Se docu-
menta en el caló español ya en los trabajos pioneros de George Borrow
13
(2002
[1841]) pero no hemos encontrado ninguna otra información sobre su origen.
Dejamos constar que no hemos podido comprobar la vigencia de uso de las voces
en cuestión, ya que no las hemos localizado ni en los corpus académicos CREA
y CORDE ni en el Corpus del español de Mark Davies.
4. conclusión
A lo largo del presente trabajo hemos intentado delimitar el concepto de la
marca Caló en las ediciones del DMILE tal como la hemos documentado en
voces que quedaron por razones metodológicas fuera de consideración en Buzek
en prensa 1. según hemos visto, la noción de caló cambió lo largo de la historia
del diccionario y asimismo evolucionó —probablemente sin querer— la indica-
ción de uso de las voces que llevaban el marbete.
No obstante, de nuestras observaciones se desprende que Caló no llegó a ser
simplemente una indicación de procedencia de un préstamo que es, en principio,
por ausencia generalizada de una marca diafásica propiamente dicha, estilísti-
camente no marcado. El caló es para los autores de la obra un concepto polisé-
mico o polivalente, ya que aparte de informar al usuario sobre la procedencia de
la voz le indica, pero implícitamente, a escondidas, que puede ser una voz con
restricción múltiple: puede identifcar términos argóticos —tengan o no relación
10
No aporta Besses más información sobre el signifcado del marbete.
11
Hemos localizado la acepción en el diccionario de Gaspar y Roig, de 1853, y en el de Ale-
many y Bolufer, de 1917, ambos consultados a través del NTLLE. otra documentación le-
xicográfca procede del Diccionario del español actual (DEA), del equipo de Manuel Seco,
de 1999, donde, además, lleva la marca de uso literario. La documentación textual tampoco
abunda, pero la escasa documentación textual que hemos hallado se refere —si no estamos
equivocados— a ‘gitano’, sin más.
12
Para las explicaciones etimológicas detalladas remitimos a los lectores a los estudios corre-
spondientes de Fuentes Cañizares (2005) y Boretzky e Igla (1994).
13
Allí con la forma busñe.
124 IVO BUZEK
pertinente con el ámbito gitano, tanto en el pasado como en la época moderna—,
da a sobreentender la restricción diafásica y sobre todo insinúa una restricción
diacrónica, ya que en su mayoría son voces con escasa vigencia de uso.
Desgraciadamente, todo ello el usuario no podrá llegar a saberlo ni a partir de
las “Advertencias de uso” ni del desarrollo de la marca en cuestión a lo largo de
las ediciones de la obra. El diccionario da por hecha la competencia o el instinto
del usuario nativo, lo que no es muy recomendable ni desde el punto de vista
de la técnica lexicográfca ni desde la perspectiva de diccionario como discurso
pedagógico, ya que este puede caer en manos de usuarios extranjeros que no
cuentan con dicha competencia. Así se demuestra, una vez más, que el léxico
de origen gitano o identifcado con el gitano, y por consiguiente el léxico diafá-
sica y diastráticamente marcado en general, está fuera de interés de la Academia.
Esperemos que el abandono no se prolongue demasiado.
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abstract and key words
This paper is conceived as a complement to a previous contribution (Buzek in press 1) that stu-
died lexicographical treatment of words of Gypsy origin in all editions of the Concise Illustrated
Dictionary of the Spanish Language (“Diccionario manual e ilustrado de la lengua española”),
published by spanish Royal Academy in 1927, 1950, 1983–5 and 1989, from the point of view of
ideological component implicitly present. This time different methodology has been used and the
panorama was completed by lexical units that were left out in the previous study cited.
spanish Gypsy; ideology; lexicographical criticism;
126 IVO BUZEK
anejo: la marca Caló en el Dmile
14
Lema Dmile-1927 Dmile-1950 Dmile-1983–1985 Dmile-1989
abuelo 7. Jefe, amo Idem. Idem. Idem.
acruñar Abrigar, arropar Idem. Idem. Idem.
barbi — barbián Idem. Idem.
*barí [And.] excelente [Germ.] exce-
lente
excelente, que
sobresale en su
especia
Idem.
*baril [And.] barí [Germ.] barí barí Idem.
brinza Carne cocida Idem. — —
brivias Buenas palabras Idem. Idem. Idem.
bronca 2. policía Idem. 5. Idem. Idem.
bufaire delator Idem. Idem. Idem.
bujarí patata Idem. Idem. Idem.
bulla 4. cana Idem. 5. Idem. Idem.
buñe Dulce, conftura Idem. Idem. Idem.
*buten: de ~ [loc. fam.] De
primera, lo mejor
Idem. [loc. vulg.] Exce-
lente, lo mejor en
su clase
Idem.
*cañí [Germ.] gitano Idem. De raza gitana Idem.
*chamullar — — [fam.] hablar Idem.
*churumbel niño [Germ.] niño Niño, muchacho Niño o niña
pequeños
*diñar Dar
Diñarla.
1. Morir
2. Fugarse
Diñársela a uno.
Engañarle, bur-
larle
Idem. Dar
[—] diñarla. morir
[—] diñársela
a uno. [fr. fam.]
Engañarle, burlarle
Idem.
*diquelar Comprender,
percibir
Idem. 1. Comprender,
entender
2. Ver, mirar, obser-
var, vigilar
Idem.
*ducas Penas, tribula-
ciones
Idem. Idem. Idem.
*endiñar — — Dar o asestar un
golpe
Idem.
*estache — — sombrero del feltro
fexible, de alas
muy reducidas
Idem.
faraón — — 3. Gitano que baila
o canta muy bien
3. Gitano que
baila o canta
muy bien
flar 1. Ver o mirar 1. Ver o mirar Idem. Idem.
*gindama [Germ.] Miedo,
cobardía
Idem. Miedo, cobardía Idem.
14
Marcamos con un asterisco (*) lemas y acepciones tenidos en cuenta para Buzek en prensa 1.
127 DE VUELTA A LOS GITANISMOS EN EL DICCIONARIO MANUAL DE LA REAL ACADEMIA …
hetar llamar Idem. Idem. Idem.
jabelar Entender, co-
nocer
Idem. Idem. Idem.
jachar Encender, que-
mar
Idem. Encender, quemar,
escaldar
Idem.
jachipén Alimento; ba-
nquete, festín
Idem. Idem. Idem.
jambo 2. Amo de casa Idem. Idem. Idem.
*jindama [Germ.] miedo Idem. miedo, cobardía Idem.
jurar — — 5. Escapar, huir Idem.
*mangue — — menda Idem.
*paripé — — Ficción, simulación,
engaño
Idem.
*parné [Germ.] dinero,
moneda
Idem. [Caló y pop.]
dinero
[Caló y pop.]
Hacienda, bienes de
cualquier clase
Idem.
penchicarda [Germ.] [Germ.] [Caló y Germ.]
Ardid que ejecutan
algunos ladrones
o rufanes en el
bodegón, donde,
después de comer
o cenar, revuelven
una pendencia para
salirse sin pagar.
Idem.
*piro — — Robo, substracción
de una cosa
Idem.
sorna — — 5. sueño 5. sueño
*trajelar — — Comer, tragar. Idem.
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 1
comptes renDus
Zuzana Malinovská, puissances du romanesque. regard extérieur sur quelques romans
contemporains d’expression française, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise-Pascal
2010, 184 p.
Quelles sont les puissances du roman ? Quelle est la position du roman dans notre société ? La
littérature serait-elle encore utile dans le monde d’aujourd’hui ? Que veut dire roman « contempo-
rain » ? Les Puissances du romanesque posent des questions tout en invitant à les dépasser pour
inciter à réféchir sur la littérature.
Zuzana Malinovská présente huit romanciers contemporains d’expression française, différents
par leur origine, leur milieu social, leurs thématiques et leur style: Ahmadou Kourouma, Colette
Guedj, Jean Échenoz, Richard Millet, Didier Daeninckx, Michel Houellebecq, Christine Angot
et Lydie Salvayre. Son but n’est pas de « proposer un ouvrage synthétique, ni de donner une idée
générale des tendances du roman contemporain en France » (p. 10), mais plutôt « d’apporter à tra-
vers quelques exemples un début de réponse aux interrogations du contemporain sur la capacité
de l’invention romanesque à se renouveler » (p. 10). Elle propose un regard externe – un regard
d’étranger – sur le roman français et francophone, bien consciente des avantages et des inconvé-
nients de cette position.
Les Puissances du romanesque sont divisées en deux parties. La première, intitulée « Questions
d’esthétique », est formée de trois chapitres dont le premier « L’art en question » s’ouvre par une
réfexion sur l’art et la société de consommation et sur le roman de qualité. C’est dans ce contexte
que sont présentés deux romans et romanciers francophones : Le Baiser papillon de Colette Guedj
et Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma. À première vue, il s’agit de deux textes différents,
mais il y a des traits communs. Les deux romans sont « des récits forts » (p. 26) et on voit « une
certaine ressemblance thématique [...] – la question de l’enfant confronté à la mort imminente » (p.
27). D’autre part, ils se distinguent par leur travail sur la langue.
Colette Guedj écrit sur la mort de sa flle. Le choix des mots, des fgures, des expressions appro-
priés – pour exprimer de si forts sentiments – est un problème. Elle doit examiner l’origine des
mots, le lien entre le signifant et le signifé, chercher des mots justes – mais existent-ils ? Elle tra-
vaille avec le sens des mots, elle l’étudie et elle évite à ce thème de devenir un cliché, on n’y trouve
pas de fausse sentimentalité.
Ahmadou Kourouma s’inspire de la réalité africaine. Allah n’est pas obligé peut être lu comme
un document sur l’Afrique contemporaine, mais aussi comme « un reportage sur les enfants soldats
des pays indépendants de l’Afrique de l’ouest, ravagés par les guerres civiles et tribales [...] et
rappelle aussi, surtout dans la seconde partie, une chronique historique et politique » (p. 34). Le
narrateur de l’histoire est un garçon et c’est cette narration qui est soumise à l’analyse. Kourouma
écrit en français, mais on sent la présence des émotions de sa langue maternelle – le malinké :
« C’est donc pour adapter le français à la mentalité et au tempérament africains qu’Ahmadou Kou-
rouma invente un idiome particulier et inimitable. Cette langue, fabriquée pour traduire la pensée
et l’imaginaire malinkés, est la réponse de l’écrivain à la domination symbolique du français nor-
matif » (p. 36).
La deuxième partie du chapitre se concentre sur les fgures de l’art contemporain en confrontant
Jean Echenoz et Michel Houellebecq. si la position du premier – qu’il s’agisse de ses références
130 COMPTES RENDUS
à l’art plastique (Méridien de Greenwich, Lac) ou de ses réfexions sur l’art contemporain (Je
m’en vais) – s’avère une critique, inquiète et inquiétante, de la fonction de l’art dans la société
de consommation, Michel Houellebecq ne voit pas de différence entre l’artiste contemporain et
l’entrepreneur. C’est une vue cynique d’après laquelle : « L’art actuel n’est que laideur et platitude
envahissantes, car il est consacré et sacré comme marchandise » (p. 52). En analysant Plateforme
et La Possibilité d’une île, Zuzana Malinovská explique la signifcation de la provocation houelle-
becquienne : « Presqu’un siècle plus tard, on pourrait dire du geste littéraire de Houellebecq qu’il
répète dans la littérature le geste de Duchamp » (p. 57).
Dans le deuxième chapitre, « Arts du roman », Zuzana Malinovská revient aux constructions
ludiques de Jean Échenoz. En décryptant le message des textes échenoziens, il faut s’en tenir,
selon elle, à l’évidence textuelle et non à la déclaration d’intention de l’auteur. Témoin le roman Je
m’en vais qui a tous les traits du récit réaliste, mais qui – au fur et à mesure de la lecture suscite de
l’incrédulité. Les descriptions de personnages sont déroutantes, on se heurte aux effets de parodie.
Malinovská compare Échenoz à Balzac : si Balzac a essayé de saisir les personnages et le monde en
totalité, Échenoz est conscient que ce n’est pas possible. Comme Raymond Queneau, il est critique
face à la réalité. Les deux utilisent un principe de jeu – le roman recèle une énigme, un secret. Trois
sortes de jeux sont décrits et expliqués ici. Malinovská insiste sur le fait que rien n’est sûr et qu’il
n’y a pas de stabilité dans les romans d’Échenoz : il y a beaucoup de déplacements, de fausses
pistes, on trouve des points de vue multiples, alors que manquent des informations de base.
La partie suivante du chapitre est consacrée au motif du crime comme « élément thématique
d’une fction romanesque » (p. 78). Malinovská présente le roman policier, ses antécédents, son his-
toire, sa place dans la littérature, elle cite ses traits caractéristiques et ses variantes avant d’aborder
deux types de romans-énigmes : les romans policiers de Didier Daeninckx et les récits-enquêtes
de Lydie salvayre. Quant à Didier Daeninckx, Malinovská met en évidence l’intentionnalité cri-
tique – politique et sociale – inscrite dans les romans Un Château en Bohème, Raconter d’histoire,
Cannibale, le Retour d’Ataï.
L’œuvre romanesque de Lydie salvayre est présentée à travers deux récits-enquêtes – La Com-
pagnie des Spectres et La Puissance des mouches – non dépourvus de la dimension existentielle
de la noésis. Malinovská conclut que les romans de l’auteur, « violents, cruels et tendres, pleins
d’humour, d’ironie mais aussi de compassion, oscillant entre le registre le plus soutenu et le plus
vulgaire » (p. 88) sont de « véritables enquêtes mais sans jugement fnal, ni même explication [...] Il
n’en résulte aucune démonstration conceptuelle, morale ou métaphysique. Le lecteur est abandonné
au pouvoir de l’invention romanesque, et c’est à lui de suivre le chemin réfexif qui le conduira, par-
delà le récit, à une méditation ouverte sur sa propre condition d’être humain » (p. 95).
Le troisième chapitre « La langue du roman » s’ouvre sur la citation de Marcel Proust et l’impor-
tance de la création de sa propre langue par l’auteur. Les écrivains expriment différemment dans
leurs romans leur relation à la langue. Zuzana Malinovská prend pour exemple Ahmadou Kou-
rouma qui a « un rapport très compliqué et ambigu avec sa langue d’écriture » (p. 97), puisque sa
langue maternelle est le malinké, alors qu’il écrit dans la langue du colonisateur, en français. on
observe la coexistence des deux langues (et donc de deux cultures diverses) « qui est à l’origine de
l’inquiétude de l’écrivain, de son incertitude linguistique, identitaire et culturelle » (p. 98). on voit
aussi l’infuence de la « surconscience linguistique » (p. 103) chez cet écrivain.
Richard Millet est présenté dans la deuxième partie du chapitre. Zuzana Malinovská décrit son
style, caractérisé par des phrases complexes et une structure rigoureuse qu’elle rapporte au thème
du sentiment de la langue des ses romans L’amour des trois sœurs Piale, La Gloire des Pythre et
Lauve le pur. En effet, on y observe deux mondes opposés : celui de gens qui parlent bien et beau-
coup (la ville moderne) et celui de paysans (la campagne) qui ne parlent pas, ne forment pas leurs
pensées dans des phrases. C’est un confit entre la culture et la barbarie, entre le français normatif
et le patois. On voit bien l’importance de la parole pure, normative qui est accentuée par Millet. Ce
131 COMPTES RENDUS
besoin de la pureté de la langue évoque un lien symbolique avec les réfexions de l’écrivain sur la
littérature, la société et le monde.
« Quête de l’individu ou savoir sur le monde actuel » est le titre de la deuxième partie du livre,
subdivisée en deux chapitres. Les sujets de l’ego, de l’identité, de l’image de soi et de l’autre sont
présentés à travers Christine Angot dont l’œuvre provoque des réactions différentes, souvent oppo-
sées. Dans ses romans, elle utilise des matériaux autobiographiques, elle est souvent la protagoniste
et la narratrice de l’histoire. Malinovská analyse quatre romans : Interview, Les Autres, Sujet Angot,
L’Inceste. Le but d’Angot est de créer des personnages réels, elle veut montrer un lien entre la
littérature et la réalité, mais « cette volonté de pousser l’illusion biographique à l’extrême, en incor-
porant dans des récits sur soi les données les plus intimes sur les personnages de son entourage, est
souvent critiquée » (p. 124). or à travers cet ancrage « réel », il y a – comme le montre l’analyse
– les universaux de la condition humaine. Celle-ci, ainsi que ses « incertitudes » (p. 133), caracté-
risent également les romans de Lydie Salvayre La Déclaration, La Conférence de Cintegabelle, La
Méthode Mila et Le Passage à l’Ennemie. L’importance de la parole dans la vie humaine y est liée
à la problématique du rapport entre le corps et l’âme.
Le dernier chapitre porte sur Michel Houellebecq et son regard entomologiste. Le sujet de la fn
de l’humanité dans un monde barbare est présenté dans son roman La Possibilité d’une île. L’autre
de ses romans, Plateforme, qui « peut se lire comme une représentation colorée et critique de la
décadence occidentale » (p. 148) est une analyse sociologique très critique de la société contempo-
raine. Malinovská interprète le message fondamental de cette œuvre, elle étudie le profl du prota-
goniste, la voix narrative et le sens symbolique du titre. Le refus de la beauté et de la littérarité sont
typiques de Michel Houellebecq qui s’inspire aussi des réalistes français du XIX
e
siècle. Ainsi que
certains romanciers des xIx
e
et xx
e
siècles, Houellebecq « parle du monde et de la littérature. Il a
le sens d’observation d’un Balzac, la lucidité et l’inquiétude d’un Perec ou d’un Camus ainsi que
l’ironie et la précision d’un Flaubert » (p. 156).
La dernière partie du chapitre est consacrée au thème de la barbarie, concept essentiel dans les
romans de Houellebecq, ce que Malinovská démontre en examinant Plateforme où l’on observe
la rencontre de deux cultures – orientale et occidentale. on voit que les barbares sont souvent des
personnes « parfaitement intégrés à la société dont ils représentent parfois les meilleurs éléments »
(p. 161). on perçoit alors une critique profonde de la société moderne, commerciale, superfcielle,
et ses obsessions – la peur de mourir et la sexualité.
Les Puissances du romanesque rejoignent l’approche analytique de plusieurs œuvres contem-
poraines à la réfexion générale et au questionnement du statut de la littérature au sein du monde
contemporain. Elles représentent à la fois une valorisation de la littérature et du regard critique,
nécessaire, que l’on porte sur elle.
Darina Veverková
Timo Obergöker, écritures du non-lieu. topographies d’une impossible quête identitaire :
romain gary, patrick modiano et georges perec, Frankfurt am Main, Peter Lang 2004, 399 p.
Timo obergöker né, en 1973, maître de conférences à l’Université de Mayence depuis 2007, se
consacre à la littérature contemporaine française et québécoise. Il prépare sa thèse d’habilitation sur
la thématique de l’intersection du colonialisme et de la culture populaire. Son étude sur la question
identitaire chez les trois écrivains cités plus haut, est le résultat d’une recherche assidue qui a menée
en 2003 après la soutenance de sa thèse de doctorat.
La problématique de la représentation après la shoah devient depuis les années soixante le sujet
d’un débat littéraire et sociologique. Nous pouvons même parler d’une crise de représentation qui
a mis en relief la diffculté de la notion de judéité et de catégorie esthétique. Cependant, l’auteur
132 COMPTES RENDUS
de la présente étude introduit sa propre vision de la littérature post-shoah basée sur le confit de
deux identités, juive et française, qui se refète dans une topographie incertaine. La judéité trans-
perce la personnalité de ces écrivains français: outre la question identitaire convergeant vers le
« palimpseste identitaire », ils sont « contaminés » par le virus de la shoah. L’écriture de la deuxième
génération, née en général vers la fn de la guerre qui n’avait pas vécu de sa propre expérience les
horreurs de la shoah est marquée par le manque de racines. Nous pouvons objecter que la cause
de ce vide ontologique réside dans la disparition des antécédents dans les cheminées d’Auschwitz
ou dans le silence suffocant de l’oubli et de l’amnésie que les écrivains ressentent tout au long de
leurs vies. Toutefois, le recours à l’autofction permet de dominer les contraintes liées à l’écriture
post-shoah. Elle assume donc plusieurs fonctions. Primo, le devoir du souvenir : zakhor -souviens-
toi ! qu’ordonne la Torah ; secundo l’effet thérapeutique voire la guérison des obsessions du passé ;
et tertio l’errance identitaire que l’écriture aide à surmonter. Timo obergöker a décidé de montrer
l’évolution de la judéité contemporaine ainsi que des enjeux de la fctionnalisation de la shoah dans
le cas de trois auteurs divergents.
La première partie de la monographie s’articule autour de la problématique de l’identité juive.
Le parcours historique et culturel saisit la situation de l’avant et l’après-guerre en accentuant les
différentes approches des écrivains respectifs. Romain Gary opte pour l’assimilation sur l’exemple
de ses confrères qui ont cru aux slogans de la Révolution. Chez Georges Perec, c’est l’oubli vital
qui devient la motivation interne de l’écrivain qui, marqué par les événements tragiques, ressent
le manque amnésique de racines familiales dont il fut forcément privé. Pour Patrick Modiano, la
judéité vaut l’héritage pesant de son père.
La deuxième partie est consacrée à la topographie romanesque qui témoigne de l’infuence
de l’histoire familiale et du malaise qu’engendre l’expérience transmise de l’anéantissement. sur
l’exemple de La Danse de Gengis Cohn de Gary, W ou le souvenir d’enfance de Perec et La Place
de l’Etoile de Modiano, l’auteur focalise son regard sur la représentation du non-lieu voir du déra-
cinement. Qu’il s’agisse de l’espace purement fctif ou rêvé avec des connotations réelles, Timo
Obergöker analyse en premier lieu le rapport compliqué envers le pays des bourreaux ou le pays
d’adoption. Il s’intéresse alors chez Gary à l’image de l’Allemagne des années soixante qui sombre
dans l’oubli. C’est notamment le dibbouk de Gengis Cohn qui habite l’âme de Schatz pour lui rap-
peler les crimes du passé et la présence des victimes. L’île de W chez Perec est ainsi liée à l’Alle-
magne de par plusieurs références : onomastique, temporelle et topographique. Modiano est iro-
nique : il se moque de la France sous le prisme historique, littéraire et politique. Nous découvrons
en second lieu une étude profonde et minutieuse des lieux du judaïsme. Si l’univers concentration-
naire de l’île de W est examiné à l’aide du livre de David Rousset du point de vue sémantique mais
aussi stylistique, La danse de Gengis Cohn est inventoriée sous le prisme de l’œuvre de Cayrol.
L’omniprésence de la destruction est soulignée par certaines expressions-choc qui incarnent la réa-
lité des camps. A l’inverse, la shoah chez Modiano se déroule de façon inattendue en Autriche, le
cœur de l’ancienne Mitteleuropa. La comparaison du Prater à l’immense foire de l’horreur souligne
la férocité du génocide. Enfn, Timo obergöker pose son regard sur la vision du « yiddishland » dont
il explore les traces dans les œuvres analysées. En effet, les auteurs de la descendance juive ressen-
tent, comme un écho lointain la nostalgie de l’univers yiddish et progressent ainsi dans le sillage de
Kafka. Les bribes du yiddish sont donc très frappants chez Gary, obergöker les compare à une sorte
de contre-allemand. Perec attache la vision du yiddishland perdu à l’image de sa mère – symbole
du vide et du manque absolu. Cependant Modiano ne souscrit pas au rêve de la Mitteleuropa – pays
des ancêtres – puisque son père ne descendait pas d’une famille ashkenaze. Il dépeint la condition
juive sous tous ses aspects en mettant l’accent sur l’émigration – indissociable constante du Juif.
Mais, il ne voit plus l’issue en la création de l’État de l’Israël qu’il compare à une dictature sans
merci. Le portrait de l’Israël constitue le deuxième pôle de la représentation de l’univers yiddish.
Est-ce vraiment une compensation suffsante du yiddishland perdu et du monde anéanti ? La ques-
133 COMPTES RENDUS
tion devient brûlante chez Modiano au moment de la Guerre de six jours. En fait, l’errance onto-
logique se manifeste dans un nivellement tant au niveau stylistique qu’intertextuel ce qui est bien
visible chez Modiano et de façon plus restreinte chez Gary. A l’opposé, Perec ne s’adonne pas à la
provocation mais son apparente sobriété stylistique lui permet de montrer à nu l’enfer du génocide.
Le dernier chapitre du livre présente le troisième pôle caractéristique des écrivains « juifs » – la
mémoire qui subit d’importantes mutations. Timo obergöker analyse deux différentes positions de
la mémoire : son rôle initiatique et ses lapsus. La question initiale « qu’est-ce qu’un Juif ? » nous
paraît ici vraiment signifcative : après l’étude de l’identité juive sous ses aspects spécifques et
son expression littéraire par les non-lieux, elle se voit complétée par l’analyse du retour. En effet,
nous trouvons son expression dans les notions d’enquête et de voyage. L’auteur présente une riche
analyse textuelle et intertextuelle des trois œuvres étudiées. Il propose le terme de double cadrage
qui implique la duplicité à la fois spatio-temporelle mais aussi stylistique. La bipolarisation de La
Danse de Gengis Cohn a pour conséquence le passage topographique (du lieu réel au lieu fctif et
symbolique) ainsi qu’une différentiation au niveau des genres (du roman policier vers le roman à
thèse). De même pour l’histoire de W, où la narration troque l’hôtel Berghof pour W. En revanche,
La Place de l’Etoile, ne procède pas au changement stylistique mais garde la forme du roman de
formation.
Les lacunes de la mémoire ainsi que sa présence encombrante sont étudiées dans l’ultime partie
de l’étude de Timo obergöker. Il situe son étude des différentes postures mémorielles dans le vaste
contexte de l’œuvre littéraire de chacun des trois auteurs. En effet, le parcours des romans de Gary
permet de retracer la vision assez complexe de la judéité en fxant le concept des « trous juifs » de
même que la fctionnalisation de la guerre et des camps. La mémoire sert donc à Gary de source
d’inspiration mais aussi d’inquiétude permanente. Perec essaie de surmonter le vide qu’il ressent
vis-à-vis de sa mémoire trouée par les stratégies narratives. La question identitaire devient la cible
de l’œuvre modianesque. Les narrateurs mal ancrés dans la réalité sont troublés par les fantômes de
jadis qui interpénètrent les romans de Modiano. Timo obergöker souligne que la mémoire cache
un potentiel dangereux jusqu’à révéler sa menace meurtrière – suicide de Gary, cancer du larynx
chez Perec. Pourtant, elle peut être gérable, elle peut même être créatrice, ce dont témoigne le cas
de Modiano.
En guise de conclusion, soulignons la complexité de l’analyse de Timo Obergöker. Outre sa
riche bibliographie, il arrive à saisir l’ambiguïté de l’identité juive brisée par la shoah telle qu’elle
nous est transmise dans l’expression littéraire. La synthèse comparative de Gary, Perec et Modiano
permet d’inventorier un éventail d’approches stylistiques et thématiques. Quoiqu’il existe maints
ouvrages critiques de l’écriture de la shoah, l’étude de Timo obergöker fournit une analyse exhaus-
tive du phénomène littéraire qui dépasse de loin les limites d’une littérature minoritaire.
Kristina Kohoutová
Václava Bakešová, La conversion de joris-Karl huysmans, Brno, Muni Press 2009, 150p.
Václava Bakešová, maître de conférences à la Faculté de Pédagogie de l’Université Masaryk de
Brno, se focalise dans ses recherches sur les auteurs des courants spirituels et les rapports entre la
littérature et la religion. Son étude sur Joris-Karl Huysmans est avant tout le résultat d’une impor-
tante recherche consacrée à l’œuvre d’un écrivain qui, au milieu de sa création, s’est converti au
catholicisme.
L’auteure de l’étude sur Huysmans a raison d’affrmer que la conversion est un phénomène de
l’époque : à la charnière du XIX
e
et xx
e
siècle, on parle même de la conversion sociale des intellectuels.
Cependant, cette conversion est souvent considérée comme une « affaire esthétique », typique de la
134 COMPTES RENDUS
sensibilité fn-de-siècle qui fut radicalement marquée par la perte de la foi en Dieu. Les œuvres de
cette époque baignent alors dans les sentiments d’angoisse, de solitude et d’insignifance individuelle.
L’envie de briser n’importe quel tabou social, celle de mépriser la morale bourgeoise, de se moquer
de la vie mortelle, ou de rechercher des mondes intérieurs secrets aspirent à l’époque à remplacer
la foi en Dieu par une nouvelle transcendance. Certains artistes se détournent d’une vie banale en
recourant à la perversité ou aux paradis artifciels, d’autres se créent leur propre monde intérieur pour
y mener une polémique avec le catholicisme. Or, leur Dieu reste souvent cruel, ironique et taciturne.
Ceci n’est pas le cas de Joris-Karl Huysmans qui au cours de sa vie subit une réelle conversion
au catholicisme afn de se réconcilier avec le culte qu’il avait tant méprisé auparavant. En décou-
vrant une nouvelle relation possible avec Dieu, l’écrivain retrouve l’équilibre de vie qui lui man-
quait et se range parmi les convertis littéraires.
Václava Bakešová a décidé de retracer l’évolution littéraire de Huysmans en faisant un parallèle
avec son évolution spirituelle. Son étude s’articule donc en quatre parties, dont chacune correspond
thématiquement aux paraboles bibliques. (Voir le texte biblique du Fils prodigue – Lc, 15, 11–24).
Dans « l’Introduction » et la première partie de l’étude, intitulée tout simplement « La conver-
sion », l’auteure présente la notion de la conversion telle qu’elle apparaît dans la vie humaine et
artistique. Elle n’omet pas non plus de mentionner l’importance des convertis, donc des « enfants
prodigues » de la littérature française fn de siècle tels que Verlaine ou Claudel. L’auteure leur
consacre deux petits chapitres mettant en parallèle leur évolution littéraire avec le texte biblique du
Fils perdu afn de s’en servir dans l’étude entière.
La partie – « Loin de la maison du Père » – qui suit tâche de cerner la création littéraire de
Huysmans dans sa période naturaliste. Quant au titre du chapitre, il est approprié, car les protago-
nistes des romans et des nouvelles huysmansiens de cette époque n’ont aucune vie spirituelle ou en
parlent peu. Peut-être cela fut-il la raison principale pour laquelle Václava Bakešová n’est pas allée
dans ce chapitre plus loin que l’énumération de sujets typiquement naturalistes et la narration du
contenu des romans de Huysmans de cet époque. or, la « Maison du père » est encore très loin et de
ce point de vue, il n’y a rien à analyser.
La troisième partie intitulée « À la recherche de la maison du Père » – correspond à la période de
la création décadente de Huysmans, pendant laquelle l’écrivain abandonne la doctrine naturaliste
afn de découvrir des sujets nouveaux pour ses œuvres (la recherche de l’au-delà, l’occultisme,
l’esthétisme raffné mais aussi l’ennui et le névrotisme). L’auteure de l’étude souligne ici l’attirance
de Huysmans pour l’art, surtout pour les arts plastiques et la littérature. Nous y sentons également
le penchant de Huysmans pour la philosophie de Schopenhauer.
Évidemment, Václava Bakešová se focalise ici sur À Rebours, ce « bréviaire de la décadence »
avec lequel Huysmans a porté un coup fatal au naturalisme. En effet, c’est pendant cette période
que l’écrivain cherche à donner à sa vie et à son écriture une nouvelle orientation. D’après l’au-
teure, cet aspect est tangible dans la transformation de chacun de ses héros, chez qui nous pouvons
déjà discerner une certaine formation de l’opinion (elle parle d’une certaine spiritualité latente
des personnages huysmansiens). C’est également pendant cette période que naît Durtal, le person-
nage qui refète Huysmans lui-même et qui ne quittera plus ses œuvres. Václava Bakešová montre
l’importance du personnage pour l’évolution spirituelle et la thématique des romans de Huysmans à
venir. Pourtant, pendant cette période, les protagonistes huysmansiens ainsi que leur auteur ne font
que rôder autour de la religion catholique, étant découragés d’un tas de dogmes catholiques. (Des
Esseintes tout en transformant sa maison en monastère, ne vit pas comme un vrai moine et ce n’est
que vers la fn du roman qu’il découvre le besoin de la foi, mais pas la foi même ; Jacques d’En
Rade ne vit pas une relation étroite avec Dieu, mais au moins il n’est pas un matérialiste pur et dur.)
Remarquons qu’en général, la période décadente de Huysmans est du point de vue artistique
considérée comme une des plus importantes et également des plus intéressantes. C’est bien à cette
époque que Huysmans « tâtonne » encore afn de trouver plus tard son chemin vers Dieu. or, ce
135 COMPTES RENDUS
thème mériterait une étude plus approfondie des principes esthétiques et de la sensibilité décadente.
Pourtant, Václava Bakešová reste muette à ce propos et les passages des romans qu’elle cite ou
décrit n’en offrent qu’une illustration partielle. Il semble qu’elle retienne ici son souffe pour les
deux parties fnales.
Elle le reprend dans la quatrième partie intitulée « La maison du Père retrouvée » qu’elle consacre
entièrement à un seul roman : En route, qui bouleverse l’orientation de l’écriture de Huysmans. Il
s’agit d’un roman de conversion par excellence, dans lequel Durtal passe par une évolution que
l’on ne trouve nulle part ailleurs dans l’œuvre de Huysmans. L’auteure compare cette étape de la
création littéraire aux retrouvailles de l’enfant prodigue avec son père. Dans En route se produit la
réconciliation de l’écrivain avec Dieu qui l’introduit dans sa maison. Cependant, de même que le
retour de l’enfant prodigue, la route vers la spiritualité est pénible. Durtal se sent sans cesse partagé
entre le spirituel et le charnel et il lui faut connaître Dieu afn de pouvoir sortir de ce cercle vicieux.
Václava Bakešová souligne ici le fait que si les personnages des romans naturalistes et décadents
ne voient en l’amour que son côté charnel et dans la femme que la luxure et la perdition, le contraire
se produit dans En route. D’après l’auteur de l’étude, Huysmans y réhabilite non seulement la
notion d’amour, mais aussi le culte de la Vierge, dans lequel il voit le féminin pur et maternel qu’il
érige sur un piédestal.
Dans la partie fnale – « Dans la maison du Père » regroupant les romans catholiques de Huys-
mans (La Cathédrale, L’Oblat), l’auteure décrit comment Huysmans développe les thèmes qu’il a
déjà abordés dans À Rebours, mais surtout dans En Route. C’est ici qu’il aboutit au spiritualisme
littéraire, et que sa transformation s’achève.
Pour conclure, disons que Václava Bakešová, l’auteure de La Conversion de Joris-Karl Huys-
mans, s’est donné la tâche de montrer comment la conversion est devenue le thème majeur de la
création de Huysmans. Elle explique donc le rapport étroit entre la thématique littéraire et la trans-
formation personnelle de l’écrivain afn de montrer la conversion comme thème littéraire important.
si les deux premiers chapitres de son étude nous semblent être plutôt descriptifs et moins analy-
tiques, nous retrouvons une analyse fort intéressante dans la deuxième partie du livre. C’est ici que
Václava Bakešová dessine un portrait pertinent de l’écrivain français, afn de nous le montrer sous
une autre lumière. son étude nous semble être d’autant plus précieuse qu’elle se consacre à une
thématique rarement traitée. C’est ce point qui en fait une œuvre originale et novatrice.
Vendula Sochorcová
Rosa Virgínia Mattos e Silva, o português arcaico: fonologia, morfologia e sintaxe, São Paulo,
Contexto 2006, 208 p.
No ano de 2006 foi dado à estampa o livro O português arcaico: fonologia, morfologia e sintaxe.
o livro foi publicado em são Paulo pela editora Contexto. É da autoria de Rosa Virgínia Mattos e
silva, professora de língua portuguesa na graduação e na pós-graduação da Universidade Federal
da Bahia. A Professora Rosa Mattos e silva obteve os graus de mestrado e doutoramento na Uni-
versidade de são Paulo e realizou o seu pós-doutoramento na Universidade de Rio de Janeiro. Ao
longo de toda a sua carreira tem desenvolvido interesse pela história da língua portuguesa e publi-
cou vários livros sobre o tema (ver Hricsina 2011).
A autora reagiu à proposta do director editorial da Contexto Jaime Pinsky de juntar dois livros
da mesma autora num só. Trata-se das obras O português arcaico: fonologia, 1991 e O português
arcaico: morfologia e sintaxe, 1993 que há muito tempo estavam esgotados.
Embora a autora considerasse os dois livros ainda válidos, achou útil retrabalhar alguns capítu-
los devido às novas pesquisas efectuadas sobretudo por Ana Maria Martins e José António souto
Cabo. Trata-se sobretudo dos capítulos que versam sobre a documentação remanescente, quer lite-
rária quer não-literária. Neste campo foram feitas novas descobertas desde a publicação dos dois li-
vros mencionados. Relativamente aos textos não-literários destacam-se os documentos achados por
Ana Maria Martins nos IAN-TT situados nos anos 1175–1255 dos quais a peça central é conhecida
por Notícia de Fiadores. O pequeno documento tem a datação de 1175 e é considerado por muitos
especialistas o texto mais antigo escrito em português. Nos inícios dos anos 90 foi descoberto tam-
bém nos IAN-TT outro Livro de Cantigas que contém cantigas de amor de Dom Dinis. o texto foi
denominado Pergaminho Scharrer. Arthur Askins encontrou um manuscrito com uma quarta versão
dos Diálogos de são Gregório.
o livro tem 203 páginas e divide-se em duas partes principais: uma em que a autora trata da
Fonologia do português arcaico (p. 19–93) e outra em que trata as questões da morfologia e da sin-
taxe (p. 95–196). o conteúdo principal do livro é complementado por uma bibliografa classifcada
segundo o tipo de publicação (obras abrangentes sobre a história do português, edições de textos e
outros títulos citados).
No capítulo “Defnindo o português arcaico”, logo no início do livro, a autora relembra a história
bastante complicada dos textos mais antigos que foram escritos no território português. são textos
tanto de índole jurídica (Testamento de Afonso II, Notícia de Torto) como as mais antigas cantigas
de amigo e de amor (Cantiga da Garvaia, Cantiga da Ribeirinha). Da mesma forma, a autora não
esquece a questão da subperiodização do português arcaico (português antigo-português médio na
concepção de Luís Filipe Lindley Cintra e galego-português-português pré-clássico segundo Pilar
Vasquez Cuesta e Maria Albertina Mendes da Luz). A fronteira temporal entre estes dois subperí-
odos localiza-se em meados do século xIV (declínio da poesia galego-portuguesa, centralização
política no eixo Lisboa-Coimbra). Segue-se o capítulo denominado “Como conhecer o português
arcaico” em que a autora se dedica às fontes primárias, ou seja, à tipologia e classifcação da poesia
trovadoresca e à prosa literária e não-literária (documentos notariais), mas também às secundárias
que são representadas por várias edições críticas de textos antigos, monografas sobre o português
arcaico e gramáticas históricas.
Concluída esta parte, a autora passa à análise sistemática do sistema fonológico do português
arcaico servindo-se de várias fontes. Das fontes primárias destacam-se os Cancioneiros medievais.
As secundárias dividem-se em duas categorias: a primeira está representada pelos autores das pri-
meiras gramáticas da língua portuguesa – Fernão de oliveira e João de Barros, na segunda fguram
vários nomes de grandes especialistas no domínio da evolução de Portugês – Clarinda de Azevedo
Maia, Paul Teyssier, Edwin Williams e Mattoso Câmara. o período analisado delimita-se dos fnais
do século XII (aparição do português escrito) a meados do século XVI (primeiras gramáticas da
língua portuguesa).
A autora fala do subsistema das vogais acentuadas que se encontram nas posições não-acentua-
das, ou seja, pretónicas e fnais. Foca dois problemas que fcam por resolver: 1) a diferença entre os
dois tipos da vogal “a” (baixo e central) na posição acentuada. O “a” central realizado antes da con-
soante nasal parece ter existido desde muito cedo em Português, embora não houvesse a distinção
fonológica entre a vogal “a” baixa e a sua variante central., 2) o alteamento das vogais “e” e “o”. Pa-
rece muito provável que este processo tenha começado já na fase mais arcaica do português. Con-
tudo, não se pode falar da existência das realizações /i-ə/ e /u/ que é típica do português moderno.
Na parte em que é tratado o subsistema do consonantismo, importa destacar duas questões que
continuam a não estar completamente resolvidas: 1) o problema do betacismo – põe-se a pergun-
ta se se fazia a distinção entre a consoante bilabial /b/ e a labiodental /v/ no português antigo. A
existência desta oposição está longe de ser consensual. A autora, depois de expor as opiniões de
vários especialistas acerca deste problema, conclui que muito provavelmente no português arcaico
no Norte de Portugal existia a oposição entre a bilabial oclusiva e a bilabial constritiva - /b/-/β/ e
no sul de Portugal realizava-se já a oposição que conhecemos do português actual, ou seja, entre a
bilabial oclusiva e a labiodental oclusiva – /b/-/v/. só mais tarde a oposição /b/-/β/ foi neutralizada;
2) o problema do subsistema das sibilantes e africadas no português arcaico - enquanto a oposição
entre a consoante prepalatal africada surda e a prepalatal constritiva surda – /ʧ/-/ʃ/ não oferece
dúvidas, a existência doutra oposição entre a prepalatal africada sonora e a prepalatal constritiva
sonora – /dʒ/ – /ʒ/ era muito menos segura, devido ao facto de se verifcarem, na fase arcaica do
Português, os mesmos grafemas para os respectivos fonemas <g, yy, yi, gh, i, j, y, g>. A existência
das correlações das sibilantes – a apicoalveolar constritiva e a alveodental africada /s̺/ – /ts/ e /z̺/ – /
dz/ está fora de dúvida, mas permanece a controvérsia sobre qual foi o momento em que as afri-
cadas /ts/ e /dz/ começaram a perder o seu traço oclusivo. Está, todavia, provado que no início do
século XVI o subsistema das sibilantes já se apresentava mudado – a apicoalveolar constritiva e a
predorsodental constritiva /s̺/ – /s/ e /z̺/ – /z/.
Depois, a autora analisa a morfologia e sintaxe do português arcaico apoiando-se sobretudo no
seu livro Estruturas trecentistas em que analisou detalhadamente os Diálogos de são Gregório – a
mais antiga versão em português datada do século XIV. o uso quase exclusivo desta única fonte
secundária deve-se ao facto de estar pouco estudada, por enquanto, a morfossintaxe do português
arcaico.
Na parte “Morfologia” a autora trata do nome e do sintagma nominal (categorias gramaticais
do nome, qualifcadores, quantifcadores e determinantes) e do verbo e do sintagma verbal. só em
linhas gerais percorre a passagem do verbo do latim ao português arcaico (via latim imperial) para
poder concentrar-se nas mudanças formais que ocorreram no verbo português na fase arcaica da
língua. segue-se uma análise das sequências verbais, ou seja, dos tempos compostos (ser, haver/
ter + particípio passado) e das locuções verbais (ser, jazer, estar, andar, ir + gerúndio e verbos +
infnitivo). Esta parte foi apenas objecto de esboço por parte da autora, levando em consideração
a falta de estudos consistentes neste campo. A autora prossegue com a sintaxe, ou seja, com a aná-
lise de várias partes do discurso (predicados – problema dos verbos ter/haver e ser/estar, sujeito,
complementos etc.), sem descurar a ordem dos constituintes da frase, comparando o seu estado no
português arcaico com o actual.
Em conclusão, podemos constatar que o livro aqui descrito representa uma obra sem dúvida
mais completa e moderna do que qualquer outra que até aqui tenha sido escrita sobre o português
arcaico. Muito valiosas são sobretudo as partes morfológica e sintáctica, ou seja, os domínios que,
até agora, têm merecido menos atenção por parte dos estudiosos
Bibliografía
CAsTRo, Ivo. o Português Médio segundo Cintra (nota bibliográfca). In Lindley Cintra: Home-
nagem ao Homem, ao Mestre e ao Cidadão. Lisboa: Cosmos, 1999, p. 367–370.
CUEsTA, Pilar Vasquez; LUZ, Maria Albertina Mendes da. Gramática da Língua Portuguesa.
Lisboa: Edições 70, 1980.
HRICsINA, Jan. Bibliografa comentada das gramáticas históricas do Português. Ibero-Americana
Pragensia, 2011, no prelo.
MAIA, Clarinda de Azevedo. História do galego-português. Lisboa: Fundação Calouste Gulben-
kian, 1986.
MARTINS, Ana Maria. Ainda os mais antigos textos escritos em português: documentos de 1175
a 1252. in Lindley Cintra: Homenagem ao Homem, ao Mestre e ao Cidadão. Lisboa: Cosmos,
1999, p. 491–534.
MATTOS E SILVA, Rosa Virgínia. Estruturas trecentistas (elementos para uma gramática do por-
tuguês arcaico). Lisboa: Imprensa nacional-casa da moeda, 1989.
MATTOS E SILVA, Rosa Virgínia. O português arcaico – Fonologia. São Paulo: Editora Contexto,
1991.
MATTOS E SILVA, Rosa Virgínia. O português arcaico – Sintaxe e morfologia. São Paulo: Editora
Contexto, 1994.
MATTOS E SILVA, Rosa Virgínia. O português arcaico: fonologia, morfologia e sintaxe. São
Paulo: Editora Contexto, 2006.
MATTOSO CâMARA JR., Joaquim. História e estrutura da língua portuguesa. Rio de Janeiro:
Padrão, 1975.
TEYSSIER, Paul. História da língua portuguesa. 8ª ed. Lisboa: Livraria sá da Costa, 2001.
WILLIAMs, Edwin Bucher. Do latim ao português. 4 ª ed. Rio de Janeiro: Tempo brasileiro, 1986.
Jan Hricsina
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2

étuDes romanes De Brno
recommandations aux auteurs
1. généralités
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cas de l’envoi de la disquette par la poste, la version papier est bienvenue. Les articles devraient être
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doit comprendre un résumé et les mots clés en anglais.

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ginales).
− Caractères gras: titre général et intitulés des sections
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− format: une seule colonne, pas de pagination ; pas de saut de ligne entre les paragraphes
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segment qu’elles encadrent; pour le reste la ponctuation doit respecter la norme de la langue
du texte
− notes: en bas de page
− Bibliographie: à la fn du texte
− format du titre de l’article
ALExANDRE DUMAS
Les trois mousquetaires
– format du titre du compte rendu
Philippe Chardin, La tentation théâtrale des romanciers, Paris, Sedes 2002, 167 p.
Texte du compte rendu.............
Le nom de l’auteur du compte rendu fgure après le texte
Alexandre Dumas
2. volume recommandé
Le volume doit toujours s’entendre espaces compris.
− articles: 42.000 signes (bibliographie et résumé inclus)
− compte rendus: 7.200 signes au maximum
3. références bibliographiques (ČsN Iso 690; ČsN Iso 690-2)
3.1. Dans le texte
a) (Genette, 1987: 22)
b) Si le patronyme est syntaxiquement engagé: Genette (1987: 22)
140
3.2. Dans les références bibliographiques infrapaginales ou à la fn du texte
monographies:
LAPEsA, Rafael. Historia de la lengua española. Prólogo Ramón MENÉNDEZ PIDAL. 8ª ed., 9ª
reimpr. Madrid: Gredos, 1997.
ALVAR, Manuel; PoTTIER, Bernard. Morfología histórica del español. 1ª ed., 2ª reimpr. Madrid:
Gredos, 1993.
articles dans les revuesvres:
ANGLADA ARBOIx, Emília. Lexicografía, metalexicografía, diccionario, discurso. Sintagma,
1991, n° 3, pp. 5–11.
ADIEGO, Ignasi-xavier; MARTíN, Ana Isabel. George Borrow, Luis de Usoz y sus respectivos
vocabularios gitanos. Revista de Filología Española, 2006, LXXXVI, n° 1, enero – junio, pp.
7–30.
PRIETo GARCÍA-sECo, David. Vicisitudes lexicográfcas: a propósito del artículo catorceno,
-na del Diccionario de la Real Academia española. Res Diachronicae [online], 2008, n° 6, pp.
93–104 [2008-XI-18].
In: http://home.pages.at/resdi/Numeros/Numero6/7.pdf.
GARACHANA CAMARERo, Mar. Gramática y pragmática en el empleo del artículo en español.
MarcoELE. Revista de didáctica ELE [online], 2008, n° 7 [2008-XI-18]. In: http://www.mar-
coele.com/num/7/02e3c09b2d0c6c504/garachana.pdf.
articles dans les actes de colloque et chapitres dans les livres:
CASTILLO CARBALLO, María Auxiliadora. La macroestructura del diccionario. In Lexicografía
española. Ed. Antonia María MEDINA GUERRA. Barcelona: Ariel, 2003, pp. 79–101.
GARCíA PLATERO, Juan Manuel. Presencia de las voces seudofjadas en los diccionarios del es-
pañol. In Tendencias en la investigación lexicográfca del español: El diccionario como objeto
de estudio lingüístico y didáctico. Actas del congreso celebrado en la Universidad de Huelva
del 25 al 27 de noviembre de 1998. Ed. stefan RUHSTALLER; Josefna PRADO ARAGONÉS.
Huelva: servicio de Publicaciones. Universidad de Huelva, 2000, pp. 425–432.
CAMPos soUTo, Mar; PÉREZ PAsCUAL, Ignacio. Los galleguismos en el DRAE-1884. In
El Diccionario de la Real Academia española: ayer y hoy. Ed. Mar CAMPos soUTo; Igna-
cio PÉREZ PASCUAL. Anexos de Revista de Lexicografía, n° 1. A Coruña: Universidade da
Coruña, servizo de Publicacións, 2006, pp. 39–53.
141

étuDes romanes De Brno
recomendaciones para los autores
1. generalidades
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tas a pie de página).
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elemento dentro de las mismas; en cuanto al resto de los signos de puntuación hay que respetar
la norma de la lengua concreta
− notas: a pie de página
− Bibliografía: al fnal del texto
− formato del título del artículo
TIRSO DE MOLINA
eL conviDaDo De pieDra
– formato del título de la reseña
César Oliva, La última escena. el teatro desde 1975 hasta nuestros días, Madrid, Cátedra 2004,
321 p.
Texto de la reseña..................
El nombre del autor de la reseña fgura al fnal del texto
Alexandre Dumas

2. tamaño recomendado
El tamaño siempre incluye los espacios.
– artículos: 42.000 caracteres (bibliografía y resumen incluidos)
– reseñas: 7.200 caracteres como máximo
3. Referencias bibliográfcas (ČsN Iso 690; ČsN Iso 690-2)
3.1. En el texto
a) (Genette, 1987: 22)
b) si el apellido forma parte del texto: Genette (1987: 22)
3.2. En las referencias bibliográfcas a pie de página o al fnal del texto.
monografías:
LAPEsA, Rafael. Historia de la lengua española. Prólogo Ramón MENÉNDEZ PIDAL. 8ª ed., 9ª
reimpr. Madrid: Gredos, 1997.
142
ALVAR, Manuel; PoTTIER, Bernard. Morfología histórica del español. 1ª ed., 2ª reimpr. Madrid:
Gredos, 1993.
artículos en publicaciones periódicas:
ANGLADA ARBOIx, Emília. Lexicografía, metalexicografía, diccionario, discurso. Sintagma,
1991, n° 3, pp. 5–11.
ADIEGO, Ignasi-xavier; MARTíN, Ana Isabel. George Borrow, Luis de Usoz y sus respectivos
vocabularios gitanos. Revista de Filología Española, 2006, LXXXVI, n° 1, enero – junio, pp.
7–30.
PRIETo GARCÍA-sECo, David. Vicisitudes lexicográfcas: a propósito del artículo catorceno,
-na del Diccionario de la Real Academia española. Res Diachronicae [online], 2008, n° 6, pp.
93–104 [2008-XI-18].
In: http://home.pages.at/resdi/Numeros/Numero6/7.pdf.
GARACHANA CAMARERo, Mar. Gramática y pragmática en el empleo del artículo en español.
MarcoELE. Revista de didáctica ELE [online], 2008, n° 7 [2008-XI-18]. In: http://www.marco-
ele.com/num/7/02e3c09b2d0c6c504/garachana.pdf.
artículos en actas y capítulos en volúmenes colectivos:
CASTILLO CARBALLO, María Auxiliadora. La macroestructura del diccionario. In Lexicografía
española. Ed. Antonia María MEDINA GUERRA. Barcelona: Ariel, 2003, pp. 79–101.
GARCíA PLATERO, Juan Manuel. Presencia de las voces seudofjadas en los diccionarios del es-
pañol. In Tendencias en la investigación lexicográfca del español: El diccionario como objeto
de estudio lingüístico y didáctico. Actas del congreso celebrado en la Universidad de Huelva
del 25 al 27 de noviembre de 1998. Ed. stefan RUHSTALLER; Josefna PRADO ARAGONÉS.
Huelva: servicio de Publicaciones. Universidad de Huelva, 2000, pp. 425–432.
CAMPos soUTo, Mar; PÉREZ PAsCUAL, Ignacio. Los galleguismos en el DRAE-1884. In El
Diccionario de la Real Academia española: ayer y hoy. Ed. Mar CAMPos soUTo; Ignacio
PÉREZ PASCUAL. Anexos de Revista de Lexicografía, n° 1. A Coruña: Universidade da Coru-
ña, servizo de Publicacións, 2006, pp. 39–53.
143

étuDes romanes De Brno
raccomandazioni agli autori
1. condizioni generali
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nica). Nel caso di spedizione del dischetto per posta ordinaria, sarà gradito ricevere assieme al
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e il segmento che racchiudono); per tutto il resto la punteggiatura deve rispettare le norme del
linguaggio scritto
− note: a piè di pagina
− Bibliografa: alla fne del testo
− formato del titolo dell’articolo
ALExANDRE DUMAS
Les trois mousquetaires
– formato del titolo della recensione
Philippe Chardin, La tentation théâtrale des romanciers, Paris, Sedes 2002, 167 p.
Testo della recensione............
Il nome dell’autore della recensione fgura dopo il testo
Alexandre Dumas
2. Lunghezza del testo raccomandata
La lunghezza s’intende sempre comprensiva degli spazi.
− articoli : 42.000 caratteri (bibliografa e riassunto inclusi)
− recensioni : 7.200 caratteri al massimo
3. Informazioni bibliografche (ČsN Iso 690; ČsN Iso 690-2)
3.1. Nel testo
a) (Genette, 1987: 22)
b) se il nome dell‘autore è già utilizzato sintatticamente: Genette (1987: 22)
3.2. Nei riferimenti bibliografci a piè di pagina o alla fne del testo
Monografe:
LAPEsA, Rafael. Historia de la lengua española. Prólogo Ramón MENÉNDEZ PIDAL. 8ª ed., 9ª
reimpr. Madrid: Gredos, 1997.
144
ALVAR, Manuel; PoTTIER, Bernard. Morfología histórica del español. 1ª ed., 2ª reimpr. Madrid:
Gredos, 1993.
articoli di riviste:
ANGLADA ARBOIx, Emília. Lexicografía, metalexicografía, diccionario, discurso. Sintagma,
1991, n° 3, pp. 5–11.
ADIEGO, Ignasi-xavier; MARTíN, Ana Isabel. George Borrow, Luis de Usoz y sus respectivos
vocabularios gitanos. Revista de Filología Española, 2006, LXXXVI, n° 1, enero – junio, pp.
7–30.
PRIETo GARCÍA-sECo, David. Vicisitudes lexicográfcas: a propósito del artículo catorceno,
-na del Diccionario de la Real Academia española. Res Diachronicae [online], 2008, n° 6, pp.
93–104 [2008-XI-18].
In: http://home.pages.at/resdi/Numeros/Numero6/7.pdf.
GARACHANA CAMARERo, Mar. Gramática y pragmática en el empleo del artículo en español.
MarcoELE. Revista de didáctica ELE [online], 2008, n° 7 [2008-XI-18]. In: http://www.marco-
ele.com/num/7/02e3c09b2d0c6c504/garachana.pdf.
contributi in atti di convegno o miscellanee; capitoli in volumi collettanei di autori vari:
CASTILLO CARBALLO, María Auxiliadora. La macroestructura del diccionario. In Lexicografía
española. Ed. Antonia María MEDINA GUERRA. Barcelona: Ariel, 2003, pp. 79–101.
GARCíA PLATERO, Juan Manuel. Presencia de las voces seudofjadas en los diccionarios del
español. In Tendencias en la investigación lexicográfca del español: El diccionario como objeto
de estudio lingüístico y didáctico. Actas del congreso celebrado en la Universidad de Huelva
del 25 al 27 de noviembre de 1998. Ed. stefan RUHSTALLER; Josefna PRADO ARAGONÉS.
Huelva: servicio de Publicaciones. Universidad de Huelva, 2000, pp. 425–432.
CAMPos soUTo, Mar; PÉREZ PAsCUAL, Ignacio. Los galleguismos en el DRAE-1884. In El
Diccionario de la Real Academia española: ayer y hoy. Ed. Mar CAMPos soUTo; Ignacio
PÉREZ PASCUAL. Anexos de Revista de Lexicografía, n° 1. A Coruña: Universidade da Co-
ruña, servizo de Publicacións, 2006, pp. 39–53.
145

étuDes romanes De Brno
recomendações para os autores
1. generalidades
o texto da comunicação deverá ser enviado em forma electrónica (disquete ou correio), a versão
impressa é bem-vinda. os artigos deverão ser redigidos numa das línguas românicas (francês, es-
panhol ou português de preferência). o artigo deve ser acompanhado de um resumo em inglês e de
palavras-chave em inglês
− ficheiro: em formato RTF de preferência
− tipo de Letra: Times New Roman, espaço simples. Tamanho 12 (texto e títulos)
− Letras gordas: título principal e subtítulos dos diferentes capítulos
− Itálico: para realçar um elemento ou a sua utilização autónoma
− Sublinhado: a evitar
− Aspas: citações
− formato: uma só coluna, sem paginação; não deixar linhas entre os parágrafos
− pontuação: sem espaço antes de virgula e ponto fnal; sem espaço entre o parênteses e o os
elementos enquadrados por estes; no que se refere ao resto deverá ser respeitada a norma da
língua do texto
− notas: nota de rodapé
− Bibliografa: no fnal do texto
− formato do título do artigo
ALExANDRE DUMAS
Les trois mousquetaires
– formato do título da exposição
Philippe Chardin, La tentation théâtrale des romanciers, Paris, Sedes 2002, 167 p.
Texto da exposição.............
o nome do autor da exposição fgura no fm do texto
Alexandre Dumas
2. volume recomendado
o volume deverá sempre compreender os espaços
– artigo: 42.000 signos ( inclusive bibliografa e resumo)
– exposição: 7.200 signos no máximo
3. Referências bibliográfcas (ČsN Iso 690; ČsN Iso 690-2)
3.1 No texto
a) (Genette, 1987: 22)
b) Se o patronímico se encontra sintacticamente ligado: Genette (1987: 22)
3.2. As referências bibliográfcas em rodapé ou no fm do texto
Monografas:
LAPEsA, Rafael. Historia de la lengua española. Prólogo Ramón MENÉNDEZ PIDAL. 8ª ed., 9ª
reimpr. Madrid: Gredos, 1997.
146
ALVAR, Manuel; PoTTIER, Bernard. Morfología histórica del español. 1ª ed., 2ª reimpr. Madrid:
Gredos, 1993.
artigos em revistas:
ANGLADA ARBOIx, Emília. Lexicografía, metalexicografía, diccionario, discurso. Sintagma,
1991, n° 3, pp. 5–11.
ADIEGO, Ignasi-xavier; MARTíN, Ana Isabel. George Borrow, Luis de Usoz y sus respectivos
vocabularios gitanos. Revista de Filología Española, 2006, LXXXVI, n° 1, enero – junio, pp.
7–30.
PRIETo GARCÍA-sECo, David. Vicisitudes lexicográfcas: a propósito del artículo catorceno,
-na del Diccionario de la Real Academia española. Res Diachronicae [online], 2008, n° 6, pp.
93–104 [2008-XI-18].
In: http://home.pages.at/resdi/Numeros/Numero6/7.pdf.
GARACHANA CAMARERo, Mar. Gramática y pragmática en el empleo del artículo en español.
MarcoELE. Revista de didáctica ELE [online], 2008, n° 7 [2008-XI-18]. In: http://www.marco-
ele.com/num/7/02e3c09b2d0c6c504/garachana.pdf.
artigos em miscelâneas e capítulos em livros:
CASTILLO CARBALLO, María Auxiliadora. La macroestructura del diccionario. In Lexicografía
española. Ed. Antonia María MEDINA GUERRA. Barcelona: Ariel, 2003, pp. 79–101.
GARCíA PLATERO, Juan Manuel. Presencia de las voces seudofjadas en los diccionarios del es-
pañol. In Tendencias en la investigación lexicográfca del español: El diccionario como objeto
de estudio lingüístico y didáctico. Actas del congreso celebrado en la Universidad de Huelva
del 25 al 27 de noviembre de 1998. Ed. stefan RUHSTALLER; Josefna PRADO ARAGONÉS.
Huelva: servicio de Publicaciones. Universidad de Huelva, 2000, pp. 425–432.
CAMPos soUTo, Mar; PÉREZ PAsCUAL, Ignacio. Los galleguismos en el DRAE-1884. In El
Diccionario de la Real Academia española: ayer y hoy. Ed. Mar CAMPos soUTo; Ignacio
PÉREZ PASCUAL. Anexos de Revista de Lexicografía, n° 1. A Coruña: Universidade da Co-
ruña, servizo de Publicacións, 2006, pp. 39–53.
ÉTUDES ROMANES DE BRNO
32, 2011, 2
taBLe Des matiÈres
Dossier thématique
actualisation – virtualisation
Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
Katarzyna Wołowska: La virtualisation contextuelle de traits sémantiques : non-actualisation,
délétion ou suspension ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Joachim Dupuis: Au-delà du miroir. Virtuel et actuel en sémantique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
Christophe Cusimano: Adjectifs et synesthésie. Comment le virtuel et l’actuel se conditionnent
mutuellement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
Christian Touratier: Essai d’analyse sémantique du verbe français fler . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
Germana Olga Civilleri: Il concetto di radice tra virtuale e attuale. Note sulle radici
predicative del greco antico . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
Petr Vurm: Sur quelques potentialités de la littérature virtuelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
étuDes
Rossana Curreri: Vers une étude linguistique du texte flmique. La ‘littérarité’ du cinema
d’André Téchiné . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
Ivo Buzek: De vuelta a los gitanismos en el Diccionario manual de la Real Academia
Española . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
comptes renDus
Zuzana Malinovská, Puissances du romanesque. Regard extérieur sur quelques romans
contemporains d’expression française (Darina Veverková) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129
Timo Obergöker, Écritures du non-lieu. Topographies d’une impossible quête identitaire :
Romain Gary, Patrick Modiano et Georges Perec (Kristina Kohoutová) . . . . . . . . 131
Václava Bakešová, La Conversion de Joris-Karl Huysmans (Vendula sochorcová) . . . . . . . . . 133
Rosa Virgínia Mattos e silva, o português arcaico: fonologia, morfologia e sintaxe
(Jan Hricsina) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
149 oBsAH — СОДЕРЖАНИЕ — CoNTENTs — INHALT
étuDes romanes De Brno
ročník 32, 2011, číslo 2
http://www.phil.muni.cz/wff/home/publikace/sborniky/etudes-romanes-de-brno
Redakční rada: Petr Kyloušek (předseda), Ivo Buzek (výkonný redaktor),
Lubomír Bartoš, Francis Claudon, Anna Housková,
Bohdana Librová, Michael Metzeltin
Adresa redakce: FF MU, A. Nováka 1, 602 00 Brno
Časopis je pokračováním sPFFBU, řada L.
Vydává Masarykova univerzita, Žerotínovo nám. 9, 601 77 Brno, IČ 00216224
Vychází dvakrát ročně, toto číslo vychází
Sazba: Dan Šlosar, CIT FF
Tisk: Coprint, Brno, Areál Kraví hora
Časopis je evidován MK ČR pod č. E 18714.
ISSN 1803-7399

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