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Bertrand Bouckaert Le problème de l'altérité dans les «Recherches logiques» de Edmund Husserl In: Revue

Le problème de l'altérité dans les «Recherches logiques» de Edmund Husserl

In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 99, N°4, 2001. pp. 630-651.

Résumé

II n'y a pas une seule occurrence du mot « Inter subjektivität» dans les Recherches logiques de Husserl, mais ce concept était

déjà classique dans les écoles néo-kantiennes à la fin du XIXe siècle. Husserl développa un équivalent à cette théorie néo- kantienne de l' intersubjectivité dans ses propres Recherches logiques mais il l'appela une théorie de la «suprasubjectivité». De plus, il a souvent été remarqué qu'il a proposé une théorie de la communication linguistique dans les Recherches logiques et on considère généralement que l'on y rencontre les germes de sa future théorie de l'intersubjectivité. L'article essaie de montrer qu'un retournement important a eu lieu dans la pensée de Husserl au début du XXe siècle. Il abandonna le scheme des Recherches logiques, selon lequel l'intersubjectivité se fonde dans la suprasubjectivité, en faveur de la solution inverse.

Abstract There is not a single occurrence of the word "Inter-subjektivität" in Husserl's Logical investigations but this concept had become classical in neo-kantian schools at the end of the XIXth century. Actually, Husserl developed an equivalent to this neo-kantian

theory of intersubjectivity in his own Logical Investigations but he called it a theory of "supersubjectivity". Moreover, it has often been noticed that he proposed a theory of linguistic communication in the Logical Investigations and it is generally considered that the seeds of his theory of intersubjectivity are to be found there. The paper tries to shown that an important hapax occurred

in

Husserl's line of thought at the beginning of the XXth century. He gave up the scheme of the Logical Investigations, according

to

which supersubjectivity grounds intersubjectivity, and favoured the opposite solution instead.

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Bouckaert Bertrand. Le problème de l'altérité dans les «Recherches logiques» de Edmund Husserl. In: Revue Philosophique de Louvain. Quatrième série, Tome 99, N°4, 2001. pp. 630-651.

99, N°4, 2001. pp. 630-651. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0035-3841_2001_num_99_4_7393

Le problème de l'altérité dans les

«Recherches logiques» de Edmund Husserl"

Introduction

Les Recherches logiques de Edmund Husserl ont exercé, et exercent encore, une influence profonde. On a montré à maintes reprises que cet «ouvrage de percée» anticipait les thèmes majeurs de la phénoménologie ultérieure. Pourtant, un élément déterminant semble, à première vue, tot

alement absent de ce texte. Il s'agit de l'intersubjectivité. Le problème est d'autant plus irritant que, depuis la publication de Méditations carté

siennes

place centrale dans les débats phénoménologiques. Les années passent et le problème demeure; un siècle après la publication des Recherches logiques nous ne savons toujours pas pourquoi cet ouvrage volumineux fait l'impasse sur la question de l'intersubjectivité. À dire vrai, nous ne savons même pas s'il est parfaitement exact de dire qu'il n'y a pas de théorie de l'intersubjectivité dans les Recherches logiques de Husserl!1

en 1931, la notion d' intersubjectivité en est venue à occuper une

* Cet article est issu d'une conférence prononcée en anglais à Copenhague le 28 mai 2000 sous le titre The Puzzling Case ofAlterity in Husserl's «Logical Investigations» à l'occasion du colloque Husserl' s Logical Investigations Centenary. Nous tenons à

remercier les organisateurs de ce colloque, et en particulier D. Zahavi, à l'influence de qui nous devons beaucoup. Nous sommes également redevable, pour divers motifs, à K. Schuhmann et J. Taminiaux. 1 Pour être tout à fait exact, nous devons préciser que certains auteurs, avant nous, ont envisagé la question de l'intersubjectivité. Le premier en date semble être le métaphys icienaméricain W.E. Hocking aux alentours de 1902-1903 (Cf. Hocking, W.E., «From the Early Days of the Logische Untersuchungen», in Edmund Husserl 1859-1959. Recueil commémoratif publié à l'occasion de la naissance du philosophe, Martinus Nijhoff, La Haye, 1959). Plus récemment, Iso Kern fit quelques remarques à ce propos dans son intr

oduction

reprises par différents auteurs tels que N. Depraz et J.L. Petit. Nous avons nous-même consacré un petit article à cette question (Bouckaert, B., «Geistiger Verkehr et fur wen immer Geltung: figures de l'intersubjectivité dans les Recherches logiques de Edmund Husserl», in Études phénoménologiques, 25, 1997, pp. 77-104). Précisons cependant que les conclusions des recherches de Hocking, publiées dans les chapitres 1 et 2 de son livre The Meaning of God in Human Experience, n'ont plus qu'un rapport très lointain avec la pensée de Husserl et que les notes de Kern se limitent à quelques lignes. En outre, nous ne sommes plus parfaitement d'accord avec les thèses que nous avions défendues en 1997.

au volume XIII des œuvres complètes de Husserl. Ces allusions ont ensuite été

L'altérité dans les «Recherches

logiques»

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Notre étude sur la question de l'altérité ou de l' intersubjectivité

dans les Recherches logiques suivra cinq étapes principales. Tout d'abord, nous prendrons acte de l'existence d'un large consensus pour étudier l' intersubjectivité chez Husserl à partir de ses écrits de Fribourg (1917-1938) et non pas à partir de ceux de Gôttingen (1901-1916) ou de Halle (1887-1901). Nous chercherons ensuite à critiquer les motifs qui nous semblent être à l'origine de ce consensus. Cela nous conduira à mettre en évidence la présence d'une certaine «structure intersubjec tive»dans les Recherches logiques elles-mêmes, ce qui nous permettra de montrer que, dans ce texte comme dans les Méditations cartésiennes, on rencontre ce que nous appelons une «structure intersubjective» mais que, d'un texte à l'autre, cette structure s'est en quelque sorte «inver sée».En conclusion nous tenterons de formuler quelques hypothèses pour expliquer cette évolution. Schématiquement exposé, le consensus en faveur de l'époque de Fribourg repose sur deux ordres de motifs; des motifs heuristiques d'une part et des motifs phénoménologiques d'autre part. Les motifs heuris tiques reposent à la fois sur l'importance quantitative des textes publiés et inédits de Fribourg et sur un certain nombre d'à priori herméneutiques dont nous verrons qu'ils sont hérités d'Eugen Fink. Quant aux motifs plus strictement phénoménologiques, ils tirent leur vigueur non seule ment de l'influence reconnue de la découverte de la réduction phénomén

ologique sur l'apparition, chez

vitémais aussi de l'originalité et la nouveauté de la conception husserlienne de cette dernière. Notre stratégie consistera, en un premier temps, à mettre en ques tion la dimension heuristique de ce consensus en nous appuyant sur les justifications phénoménologiques qu'on a pu lui donner. Dans un deuxième temps, nous critiquerons ces arguments phénoménologiques à partir des Recherches logiques elles-mêmes. Plus précisément, en ce qui concerne l'heuristique, nous soutiendrons que la priorité accordée aux textes de Fribourg en raison d'un «volume» de documents supposé plus important repose en fait sur une méconnaissance de l'histoire du concept d' intersubjectivité. En ce qui concerne les questions herméneutiques, nous verrons que l'impartialité de Fink, qui a ici un rôle déterminant, peut être mise en doute pour la question qui nous occupe. En ce qui concerne les arguments phénoménologiques, on peut tout d'abord poser de manière très générale que ce n'est pas véritablement la réduction phé noménologique qui importe pour la question de l'intersubjectivité, mais

Husserl, d'un débat sur l' intersubjecti

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le solipsisme. Il apparaîtra en outre que le problème philosophique le plus authentique n'est pas seulement l'intersubjectivité au sens des Méditations cartésiennes mais, de manière plus vaste, une certaine «structure intersubjective» dans laquelle deux conceptions distinctes du mot «intersubjectivité» interagissent. Deux questions devront dès lors être posées: y a-t-il une objection de solipsisme dans les Recherches logiques ? Et, dans l'hypothèse affirmative, quelle structure intersubjec tivey répond? Notre lecture des Recherches logiques s'efforcera de montrer que l'on trouve en fait deux figures distinctes de l'intersubjectivité dans ce texte: la fur wen immer Identitàt ou suprasubjectivité (Ùbersubjektivitàt), et le geistiger Verkehr ou «intersubjectivité» au sens strict. Ces deux figures de l'intersubjectivité correspondent à deux significations distinctes du mot «intersubjectif», lequel peut être compris soit comme «invariance subjective», c'est-à-dire une indifférence à l'égard de tout sujet quel qu'il soit, soit comme dépendance constitutive à l'égard d'une pluralité de sujets distincts. Il se dessine entre ces deux figures de l'intersubjectivité une certaine «structure intersubjective» qui peut être étudiée pour elle- même. L'étude du langage communicatif dans les Recherches logiques mettra en évidence que la structure intersubjective qui s'y déploie est pro fondément différente de celle proposée dans les Méditations cartésiennes. Tandis que dans les Recherches logiques la suprasubjectivité fonde l'i ntersubjectivité, dans les Méditations cartésiennes, c'est la structure inverse qui prédomine. Les motifs de ce retournement doivent être cher chés dans le débat permanent de Husserl avec le psychologisme sous toutes ses formes. Plus précisément, ce sont certaines conséquences de la conception husserlienne de la conscience intentionnelle et de ses struc tures qui nous apparaîtront être au fondement de cette évolution.

I. Consensus en faveur d'une lecture à partir de Fribourg

Depuis la publication, en français, des Méditations cartésiennes de Husserl en 19312, un consensus s'est peu à peu établi dans la littérature

2 Les Méditations cartésiennes de Husserl, écrites en 1921, ont tout d'abord été publiées en français, dans une traduction traditionnellement attribuée à Gabrielle Peiffer et Emmanuel Levinas bien qu'Alexandre Koyré y ait également contribué de manière décisive. Elles ont paru chez Armand Colin, à Paris, en 1931.

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phénoménologique pour considérer que la question de l' intersubjectivité chez Husserl doit être abordée à partir de ses écrits des années trente, les Méditations cartésiennes occupant parmi ceux-ci un rôle privilégié. Plusieurs facteurs ont favorisé ce parti pris heuristique. Tout d'abord, il y a le fait, incontournable et décisif, que la cinquième méditation carté sienne constitue le seul texte de longue haleine et d'un seul tenant consa crépar Husserl au problème de l' intersubjectivité transcendantale. De plus, ce dernier avait lui-même annoncé, dans Logique formelle et logique transcendantale, que les Méditations cartésiennes apporteraient la réponse à cette délicate question3. Les sources secondaires les plus fiables semblaient également devoir donner raison à cette thèse. Un pré cepte général énoncé par Fink lui-même4 ne pesait-il pas lourdement en faveur de celle-ci? Le fidèle disciple du dernier Husserl avait en effet affirmé de manière expresse que la meilleure façon de comprendre son maître était de le lire «à reculons», en commençant par la Krisis et en terminant par la Philosophie de l'arithmétique5. Ce procédé accorde bien entendu un crédit supplémentaire aux écrits de Fribourg. Plus tardive ment,Fink avait également laissé entendre que les réponses aux difficul tésposées par le problème de l 'intersubjectivité se trouvaient finalement résolues dans ses manuscrits les plus tardifs6, ce qui encourage de manière massive et durable l'a priori herméneutique en faveur d'une lec ture des textes de Husserl sur l'intersubjectivité à partir de Fribourg. À côté de ces facteurs pour ainsi dire «externes» à la phénoménol ogieproprement dite, des motifs apparemment inhérents aux choses

3 Cf. Hua. XVII, §96, p. 250, n. 1 et 2. Il est intéressant de noter que Husserl se réfère aussi, dans ses notes, à son cours de 1910 intitulé Grundprobleme der Phànomenologie dont la présentation diffère profondément de celle des Méditations cartésiennes.

4 Eugen Fink a été le dernier assistant de Husserl, probablement celui qui était le

plus proche de lui et qui a bénéficié le plus de son enseignement oral. Par ailleurs, il est

une des rares personnes à qui Husserl ait fait le compliment exceptionnel de lui confier la rédaction d'un texte qu'il accepterait de signer comme étant de sa main (Cf. Fink, E., «Die phànomenologische Philosophie Edmund Husserls in der Gegenwârtigen Kritik», in Studien zur Phànomenologie 1930-1939, Martinus Nijhoff (Coll. Phaenomenologica 21), Den Haag, 1966, pp. 79-156.

5

6 Cf. Fink, E., «Discussion de la conférence d'Alfred Schiitz: Le problème de l'i transcendantale chez Husserl», in Cahiers de Royaumont. Philosophie III,

Cf. EVL. pp. 106-109.

ntersubjectivité

Les éditions de minuit, Paris, 1959, p. 373. Ainsi que: Fink, E., «Die Spâtphilosophie Husserls in der Freiburger Zeit», in Nàhe und Distanz. Phànomenologische Vortràge und Aufsàtze, Éditeur: Franz Anton Schwartz, Verlag Karl Albert, Freiburg/Miinchen, 1976, pp. 221-222.

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elles-mêmes semblaient également devoir entrer en ligne de compte. En premier lieu il y a le fait que la problématique de l' intersubjectivité semble en quelque sorte «apparaître» chez Husserl comme le résultat de l'exercice de la réduction phénoménologique7. Dès lors, il semblait vain de rechercher une théorie de l' intersubjectivité chez Husserl avant le plein développement de sa méthode reductive, c'est-à-dire, au plus tôt, à l'époque de Gôttingen. Il faut tenir compte en outre d'un facteur plus subtil et presque ontologique en raison duquel l'intersubjectivité était supposée devoir être étudiée dans les seuls textes tardifs. Nous voulons parler de l'originalité du concept husserlien d'intersubjectivité. Dans la langue française, le terme «intersubjectivité» n'apparaît que fort tard, en 1931, lors de la publication des Méditations cartésiennes* '. Cette original itélexicographique incitait à accorder à ce texte une certaine forme de primauté phénoménologique. Même si le terme Intersubjektivitàt se ren contrait déjà dans ldeen I, même si, nous le verrons, il existait déjà en allemand avant Husserl, son instauration en français ne pouvait appar aître que comme l'indice d'une nouveauté radicale, ce qui, d'ailleurs, n'était pas tout à fait faux. Quoi qu'il en soit, l'ontologie phénoménolog iquene semblait s'être élargie à l'intersubjectivité qu'à partir des années vingt, au mieux, et l'idée même d'intersubjectivité ne semblait pas devoir être recherchée dans les textes antérieurs.

II. Critique du consensus

Remarquons avant tout que ce consensus a suscité, quant à la ques tion de l'intersubjectivité, une entreprise de lecture assez surprenante

7 Cette thèse est confortée par Husserl lui-même dans les Méditations cartésiennes. Elle a été reprise dans l'immense majorité des présentations de la théorie husserlienne de

l'intersubjectivité, notamment dans l'ouvrage de P. Ricœur, ouvrage qui, pendant une génér ation, a joué de part et d'autre de l'Atlantique, le rôle de «manuel» (Ricœur, P., À l'école de la phénoménologie, Vrin, Paris, 1967. Traduction anglaise: E. G. Ballard et L. Embree, Husserl. An Analysis of his Phenomenology, Northwestern University Press, Evanston, 1967). Cette thèse est également reprise dans l'ouvrage de Bernet, Marbach et Kern qui vise à assumer, pour la génération montante, ce même rôle de manuel (Rudolf Bernet, Iso Kern, Eduard Marbach, Edmund Husserl: Darstellung seines Denkens, Felix Meiner, Hamburg,

1983.

Traduction anglaise: An Introduction to Husserlian Phenomenology , Northwestern

University Press, Evanston, Illinois, 1993). 8 Voir sur ce point l'article «Subjectif, ive», in Dictionnaire historique de la

langue française, publié sous la direction de A. Rey, Dictionnaires Le Robert, Paris,
1992.

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d'un point de vue herméneutique. L' intersubjectivité est apparue comme

une problématique fixée dont ni la signification, ni l'histoire ne semb laient devoir faire question. Le problème semblait devoir n'être que celui de la cohérence des structures formelles posées canoniquement par les Méditations cartésiennes: réduction au propre, Kôrper ici, Kôrper là-

bas, Leib ici, analogie, double appariement, Leib là-bas, Einfùhlung, etc. De ce point de vue, les autres textes n'apparaissaient guère que comme des compléments utiles, quelquefois illuminants mais néanmoins laté raux, aux Méditations. Même la publication, en 1973, des volumes XIII,

XIV et XV de la série Husserliana a finalement peu changé cette orien

tation. Cela ne surprendra qu'a moitié si on pense que le critère de sélec

tionutilisé par Kern pour sélectionner ces textes a été (et ne pouvait être

que

décrite par les Méditations cartésiennes. Pourtant, une analyse dénuée d'à priori aurait normalement dû procéder d'une manière bien différente de ce qui a été entrepris jusqu'ici. Elle eût commencé par déterminer la signification du mot Inter subjektivitàt dans la langue allemande avant

son emploi par Husserl. On eût ensuite tenté de voir si cet usage courant

était cohérent avec l'usage fait par Husserl et, dans l'hypothèse négative,

) leur proximité plus ou moins manifeste avec la problématique

on eût cherché à mesurer les différences. À la lumière d'une telle recherche, il est probable qu'apparaîtrait la question suivante: quels sont les véritables motifs phénoménologiques qui ont contraint Husserl à développer sa propre théorie de l'intersubjectivité?

Une telle démarche aurait sans doute conduit à réévaluer les motifs qui ont incité à privilégier l'époque de Fribourg. Plus exactement, pour

reprendre la terminologie utilisée plus haut, cela mènerait sans doute à nuancer les arguments «externes» à partir des arguments «internes»

dans la mesure où un historique du concept d'intersubjectivité imposer

aitde resituer les aboutissements de Fribourg dans un cadre plus large. Il faut bien reconnaître que le concept d'intersubjectivité n'est fina lement apparu qu'assez tard en occident9. Plus précisément, il ne voit le jour qu'en 1885, en allemand, dans un ouvrage du néo-kantien Johannes Volkelt intitulé Erfahrung und Denken10. La terminologie utilisée par

9 Sur ce point nous nous référons largement à YHistorische Wôrterbuch der Philosophie, Band 4, I-K, Éditeurs: Joachim Ritter et Karfield Griinder, Swabe & co Verlag, Basel/Stuttgart, 1976. 10 Volkelt, J., Erfahrung und Denken. Kritische Grundlegung der Erkenntnis-

theorie, Verlag von Leopold Voss, Leipzig, 1924. (Première édition: 1885). Cette dis

tinction

est exprimée avec toute la clarté nécessaire dès la page 42 de l'ouvrage.

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Bertrand Bouckaert

Volkelt et dans laquelle l'adjectif qualificatif intersubjektiv apparaît, était d'ailleurs particulièrement maladroite puisqu'elle qualifiait d' inter

subjectif

findet». À savoir: «Tout ce que chacun trouve immédiatement d'avance dans sa propre conscience». Une telle conception apparaît bien étrange aujourd'hui et comme étant presque à l'opposé de ce que l'on entend par intersubjectif. Précisons en outre que Volkelt avait forgé le mot inter- subjektiv pour l'opposer au mot transsubjektiv qu'il décrivait comme suit: «Ich bezeichne als transsubjektiv ailes, was es ausserhalb meiner eigenen Bewusstseinsvorgânge etwa geben mag». Il importe de noter que Volkelt avait produit sa terminologie pour clarifier la notion kan tienne d'objectivité. Kant, on le sait, avait défini la validité objective en disant qu'elle vaut «pour nous toujours et de même pour quiconque [vor Jedermann]». En d'autres termes, l'objectivité kantienne est universelle et elle est telle parce qu'elle est reliée à un concept de l'entendement pur. La notion néo-kantienne d'intersubjectivité apparaît donc hist oriquement comme un approfondissement de la notion kantienne d'uni

versalité11.

La terminologie déterminée par Volkelt, bien qu'elle ait été un peu malhabile, avait été produite pour clarifier une difficulté philosophique capitale, aussi ne fut-elle pas oubliée. Bien au contraire, elle fut très rap idement reprise et adoptée par ses contemporains, mais sous une forme simplifiée et avec une acception qui, avec le recul, peut être qualifiée de «classique». La première apparition du mot intersubjectivity en anglais témoigne de manière éloquente de cette simplification. Dans une confé rence prononcée aux Giffords Lectures et publiée par la suite dans Naturalism and Agnosticism en 188912, James Ward affirme: «Les conceptions descriptives supposent manifestement un commerce inter subjectif; en d'autres mots, l'expérience universelle ou, comme on l'a appelée, transsubjective».

«ailes [

]

was jeder in seinem Bewusstsein unmittelbar vor-

11 Remarquons au passage l'importance qu'il y aurait à mener une étude critique,

contrastée et comparative, des significations du Katholou aristotélicien dans YOrganon d'une part et dans la Métaphysique de l'autre, et de YUniversalitât kantienne dans la pre

mière et la troisième Critique. Bien qu'une telle entreprise excède le cadre de la présente étude, précisons, en ce qui concerne Kant, que entre une universalité liée au «vor Jedermann» et une autre, liée au sens commun, il nous semble y avoir un glissement de sens plus important qu'il n'y paraît.

12 Cf., Ward, J., Naturalism and Agnosticism, vol 2, Adam and Charles Black, London, 1899, p. 154.

L'altérité dans les «Recherches logiques»

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La conférence de Ward atteste de la rapidité avec laquelle un usage que nous appelons «classique» s'est dégagé. Selon celui-ci, on consi dère comme intersubjectif tout ce qui est indépendant de toute conscience quelle qu'elle soit et est, par conséquent, objectif. Bien qu'il soit difficile de distinguer, avec cette définition, intersubjectivité et uni versalité, on rencontre fréquemment cette conception de l'intersubjecti- vité comme invariance subjective chez les philosophes positivistes, dans les pensées issues du Cercle de Vienne, chez les théoriciens du langage d'inspiration frégéenne, mais aussi chez N. Hartmann par exemple. Reste à savoir si cette conception «classique» est compatible avec l'usage husserlien du terme Intersubjektivitât. Le phénoménologue, bien entendu, avait soigneusement lu Erfahrung und Denken, mais il n'avait reçu Naturalism and Agnosticism que très tard, dans les années vingt, et tout indique qu'il ne l'a pas lu. De toute façon, cela importe peu puisque sa propre conception du mot «Intersubjektivitât» diffère profondément de la conception classique et s'est imposée par la suite, du moins dans la langue française, comme l'usage le plus approprié. De plus, l'auteur qui a le plus influencé Husserl sur ce point n'est probablement pas Volkelt, mais Natorp. Pour Husserl, on le sait, l'objectivité est qualifiée d'inter- subjective parce qu'elle dépend constitutivement d'une pluralité de sujets. Les relations monadiques d'Einfùhlung que cette pluralité noue sont ce que l'on appelle l'intersubjectivité proprement dite. Manifestement, le concept «classique» et le concept «husserlien» d'intersubjectivité recouvrent des dimensions similaires; tous deux, semble-t-il, lient l'objectivité à une pluralité de sujets. Cependant, mal gré cette proximité de façade, ils sont non seulement distincts mais ils sont ontologiquement opposés. Tandis que la conception classique qual ifie d'intersubjectif ce qui est indépendant de tout sujet quel qu'il soit, Husserl appelle «intersubjectif» ce qui est constitutivement dépendant d'une pluralité de sujets. Entre la dépendance et l'indépendance, il se marque une opposition que la confusion lexicale parvient peut-être à masquer, mais pas à résorber13.

13 Remarquons qu'il a quelques fois été tenté de passer par-dessus ce fossé. L'effort le plus éloquent est probablement celui mené par J.R. Mensch. Cf. Mensch, J.R., The Question of Being in Husserl's «Logical Investigations», Martinus Nijhoff, (Coll. Phaenomenologica 81), Den Haag/Boston/London, 1981, pp. 10-12, ainsi que Inter- subjectivity and Transe endantal Idealism, State University of New York Press, Albany, 1988, pp. 125-127.

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Cette dualité sémantique, que l'histoire du concept met en évidence et que l'usage actuel continue à consacrer, a été clairement notée par la littérature scientifique14, même si les phénoménologues y ont été, dans l'ensemble, assez peu attentifs. Nous ne prétendons donc à aucune origi nalité dans ce bref résumé historique. On doit évidemment s'interroger sur les motifs du relatif désintérêt des phénoménologues à l'égard de cette ambiguïté du concept d' inter

subjectivité. Il me semble que, outre les facteurs que nous avons déjà exposés et qui incitent à privilégier la seule signification exposée par Husserl à l'époque de Fribourg, un élément important de réponse remonte, encore une fois, à une interprétation due à Eugen Fink. Plus précisément, ce dernier a affirmé à plusieurs reprises que les difficultés liées à l'interprétation de l'intersubjectivité dans les Méditations carté

siennes

l'intersubjectivité sur une vie originaire, sur un ego absolu qui s'auto- pluraliserait en une multiplicité d'egos transcendantaux. Cette thèse, qui revient en fait à fonder l'intersubjectivité au sens de Husserl dans une universalité «suprasubjective», bien qu'elle conduise à une confusion entre les deux types d'intersubjectivité que nous avons décrits, a connu et rencontre encore un succès florissant parmi les commentateurs15. D. Zahavi a pourtant montré avec pertinence qu'elle n'est pas fidèle à Husserl dont elle contredit, à terme, l'exigence d'une constitution inter subjective de l'objectivité16. En résumé, il ressort de cette étude préliminaire que le privilège accordé à l'époque de Fribourg pour l'étude de l'intersubjectivité en rai son de critères matériels et interprétatifs n'est pas décisif. D'une part, les Méditations cartésiennes et les textes publiés par Kern en général ne reflètent qu'un aspect de la question de l'intersubjectivité et font donc l'impasse sur toute une dimension de la question. D'autre part, les pré ceptes interprétatifs édictés par Fink ne sont pas absolument irrépro chables sur ce point et conduisent à des contradictions ontologiques.

se résolvaient, dans les manuscrits tardifs, par une fondation de

14 Pour une bonne étude de la dualité de sens du concept d'intersubjectivité, voir

l'excellent article «Intersubjektivitât», in Enzyclopàdie Philosophie und Wissenschafts-

theorie 2, Éditeur: Jurgen Mittelstrass, B.I. Wissenschaftsverlag, Mannheim/Wïen/ Zurich, 1984.

15 Nous nous limiterons à mentionner, parmi de très nombreux autres travaux,

l'ouvrage très explicite de Mensch, J.R., Intersubjectivity and Transcendantal Idealism,

op. cit. 16 Cf. Zahavi, D., «The self-pluralisation of the primal life. A problem in Fink's Husserl-interpretation», in Recherches husserliennes, 2, 1994, pp. 3-13.

L'altérité dans les «Recherches logiques»

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Reste donc à considérer le plus important: les critères internes ou phé noménologiques stricto sensu. Ces critères ne reposent finalement que sur deux affirmations: 1) La question de l'intersubjectivité chez Husserl est une conséquence

immédiate de l'emploi de la méthode reductive. 2) Le concept husserlien

d' intersubjectivité est radicalement nouveau. Il

sorte, «pas d'histoire». À ces deux affirmations nous répondrons, premièrement, que ce n'est pas véritablement l'apparition de la réduction phénoménologique qui a conduit Husserl à s'interroger sur l'intersubjectivité, mais l'objec tionde solipsisme que cette méthode implique, et, deuxièmement, qu'il nous semble, au vu de la dualité de sens du concept d' intersubjectivité, que ce qui pose véritablement problème ce n'est pas telle ou telle conception de l'intersubjectivité conçue indépendamment de l'autre, mais, en quelque sorte, la «structure intersubjective» qui s'établit entre les deux. En d'autres termes: quelle intersubjectivité fonde l'autre? Deux questions nous semblent donc, après cette longue introduct ion,devoir être posées ici. 1) Y a-t-il une objection de solipsisme dans les Recherches logiques! 2) Si oui, quelle «structure intersubjective» y correspond? C'est à répondre à ces questions que nous allons nous atta cher à présent.

n'a donc, en quelque

III. Le problème épineux de l'altérité dans LOGIQUES»

les «Recherches

a) Relativisme individuel et suprasubjectivité

Nous le savons, à la différence de la cinquième méditation carté le grand enjeu des Prolégomènes à la logique pure n'est pas de

sienne,

répondre à l'objection de solipsisme, mais au psychologisme sous toutes ses formes. Cependant, il est une forme exacerbée de psychologisme qui est également le plus extrême des solipsismes. Husserl l'étudié sous le nom de «relativisme individuel». Selon cette position, l'ensemble des lois logiques dépend d'un individu empirique particulier. Il y a donc bien, dans les Recherches logiques, une certaine forme d'objection de solipsisme que nous pourrions appeler «psychologiste». Husserl évoque quelques fois, pour l'illustrer, l'hypothèse d'un «surhomme logique» qui disposerait de lois logiques (et par conséquent d'une rationalité)

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faites pour lui seul et s'attache à montrer les absurdités pratiques et éthiques auxquelles une telle hypothèse conduit17. Toutefois, ses cr itiques les plus acerbes se concentrent sur l'incohérence interne de cette position. Nous nous ferons une meilleure idée de la nature de celles-ci en nous attachant à un exemple précis. Une des lois logiques les plus fondamentales est sans conteste le «Principe de contradiction». Ce principe énonce que deux propositions contradictoires ne sont pas toutes les deux vraies en même temps. Dans le cinquième chapitre des «Prolégomènes», Husserl critique les inter prétations psychologistes qui ont été données de ce principe. John Stuart Mill, par exemple, conçut le principe de contradiction comme «une des généralisations les plus anciennes et les plus sponta néesde l'expérience»18. Pour Mill, la valeur du principe de contradic tionreposerait donc sur une incompatibilité empirique et non pas onto logique entre des actes de croyance contradictoires. L'objection de Husserl sur ce point intéresse particulièrement notre propos. Il remarque en effet que deux actes de jugement réalement incompatibles, s'il ne peuvent pas exister en même temps dans la conscience d'un seul indi vidu, peuvent en revanche exister en même temps dans la conscience de deux individus distincts. Selon la définition de J.S. Mill, le principe de contradiction ne serait donc valable que pour une conscience indivi duelle. Une telle conception du principe de contradiction serait, insiste Husserl, manifestement relativiste. Plus exactement, elle serait indubita blement solipsiste. À la différence de l'approche suivie dans ses écrits plus tardifs, le refus par Husserl d'une fondation solipsiste de l'objecti viténe débouche ici aucunement sur l'affirmation expresse d'une inter subjectivité constituante. Ce serait donc forcer sa pensée que de qualifier les lois logiques d' «intersubjectives» avec le sens qu'il accordera à ce terme plus tard. Pour n'être pas solipsistes, les lois logiques ne sont pas pour autant intersubjectives au sens strict; elles témoignent plutôt d'une indifférence à la question de l'intersubjectivité. «La validité de ces lois est absolument illimitée, elle ne dépend pas de ce que nous ou qui conque [wer immer] puissions réaliser en fait des représentations conceptuelles et les conserver ou encore les renouveler en prenant conscience d'une intention identique»19. Cette indifférence des principes

17 Cf. Hua. XVIII, p. 155 et Hua. XXIV, p. 147. 18 Cf. Mill, J.S., Logique, liv. II, chap. VII, §4., cité par Husserl in Hua. XVIII,

p. 89. 19 Hua. XVIII, p. 109.

L'altérité dans les «Recherches logiques»

641

logiques à la question de l'intersubjectivité comme à la question de la subjectivité est immédiatement liée au fait que Husserl tente de répondre à la critique d'une fondation solipsiste de l'objectivité en mettant en

avant l'opposition entre réalité {Realitàt) et idéalité {Idealitàt) et non la distinction entre sujet privé et pluralité intersubjective. Si les lois logiques sont indifférentes à tout psychisme privé comme à toute plural itéintersubjective, c'est en raison de leur idéalité et parce que l'idéalité est par nature séparée {abgesondert) et distincte {unterschieden) de la réalité. C'est également en raison de leur idéalité que les lois logiques sont objectives. Pour Husserl, le relativisme de l'approche psychologiste résulterait donc d'une confusion entre le réal et l'idéal20. Il convient en consé quence de maintenir fermement que les lois logiques appartiennent au domaine de l'idéalité et non à celui de la réalité. «La connexion logique est une forme idéale en fonction de laquelle il est question in specie de

la même vérité [

immer] qui «la» pense»21. C'est donc sur le fondement de la mise en évidence du domaine de l'idéalité que Husserl, à l'époque de Halle, échappe au péril solipsiste qu'il dénonçait dans le chef du psychologisme sous le nom de «relativisme individuel». Les lois logiques, dit-il, ne reposent pas sur des actes psychiques réaux mais sur les relations idéales qui sont indifférentes à toute subjectivité et qui, dès lors, sont objectives. À l'époque de Halle comme à celle de Fribourg, Husserl oppose donc le solipsisme et l'objectivité. Ce faisant, il pose déjà les questions fondatrices de ses thèses ultérieures sur l'intersubjectivité transcendan-

]

de la même et d'une seule quel que soit celui [wer

tale puisque celle-ci sera à la fois la réponse fournie par Husserl à l'objection de solipsisme transcendantal et l'origine constituante de l'ob jectivité. Cependant, cela n'implique nullement que, dans sa pensée précoce, Husserl ait lié explicitement l'objectivité aux actes constituants d'une pluralité de sujets. Au contraire, Husserl revendique une indiffé rencede l'idéalité tant à l'égard du sujet individuel que de la pluralité des sujets, et cette indifférence est le résultat immédiat d'une séparation de principe entre idéalité et réalité. Nous pouvons conclure de tout ceci, premièrement, que ce que Husserl qualifie de fur wen immer Identitàt dans les Recherches logiques correspond en fait à la conception dite «classique» de l'intersubjectivité

20 Cf. Hua. XVIII, §51.

21 Hua. XVIII, p. 182.

642

Bertrand Bouckaert

inaugurée par Volkelt, qui appelle «intersubjectif» ce qui est indifférent à tout sujet quel qu'il soit. Husserl, pour sa part, préférera la locution Ùbersubjektivitàt22 au terme Intersubjektivitât qui n'apparaîtra que plus tard sous sa plume. Deuxièmement, il importe de noter que Husserl, à l'époque de Halle, répond à l'objection de solipsisme que constitue le relativisme individuel par une théorie qui n'est pas la théorie de l' inter subjectivité décrite dans les Méditations cartésiennes mais par une autre, qui repose sur la suprasubjectivité des idéalités saisies par intuition. Avec cela, cependant, tout n'est pas dit. Il reste à savoir si cette figure de l' intersubjectivité est la seule présente dans les Recherches logiques et, dans l'hypothèse négative, à déterminer quelle est la «structure intersub jective» qui se dessine dans ce texte.

b) Le «geistiger Verkehr» et la fondation de F intersubjectivité dans la suprasubjectivité

Nous disposons, avec la suprasubjectivité des idéalités, \afur wen immer Identitât, d'une première figure de l' intersubjectivité dans les Recherches logiques. À vrai dire, elle est même un objet principal de la recherche de Husserl dans cet ouvrage puisqu'elle caractérise l'idéalité dont Husserl s'efforce de défendre les droits. Cependant, elle concerne aussi un type d' intersubjectivité qui n'est pas celui que décrit Husserl dans les Méditations cartésiennes mais celui consacré par la littérature néo-kantienne de son temps. Il existe cependant dans les Recherches logiques une approche de l' intersubjectivité qui est bien plus proche des travaux ultérieurs de Husserl sur VEinfùhlung. Il s'agit de l'analyse de l'échange spirituel qui se réalise dans la communication langagière, le geistiger Verkehr23. Cet exemple est du plus haut intérêt parce que la suprasubjectivité de la signification y joue, elle aussi, un rôle capital. Dès lors, en étudiant la conception husserlienne du langage, il doit être possible de répondre à cette question: Laquelle des deux intersubjectivi tésfonde l'autre dans les Recherches logiques de Husserl?

2223 Cf.Cf. Hua.Kern,XXIV,I., «Einleitungpp. 41, 141,des 142,Herausgebers»,143, etc. in Hua. XIII, XIV, XV, op cit; Depraz, N., «Les figures de l'intersubjectivité. Étude des Husserliana XIII — XIV — XV Zur Intersubjektivitât», Archives de philosophie, 55, 1992, pp. 479-498; Petit, J-L., Solipsisme et intersubjectivité. Quinze leçons sur Husserl et Wittgenstein, Cerf, Paris, 1996. On trouve des indications intéressantes chez Heffernan, G., Bedeutung und Evidenz bei Edmund Husserl, Bouvier, Bonn, 1983, pp. 40-41. On consultera surtout: Sawicki, M., Body, Text and Science, op cit, pp. 54-62.

L'altérité dans les «Recherches logiques»

643

Poser le problème de l'expérience d'autrui à partir de l'étude de la communication linguistique implique nécessairement que l'on s'inté resse à l'identité suprasubjective de la signification qui est échangée dans cette communication24. Communication et idéalité ne peuvent donc pas être traitées séparément l'une de l'autre. Husserl est parfaitement conscient de la coappartenance essentielle de ces deux dimensions dans la communication linguistique. Cependant, alors que son étude de l'ex pression privilégie la dimension idéale du langage (la signification), son étude de la communication fait la part belle à la dimension réale: l'indi cation.

La philosophie husserlienne du langage repose sur sa conception du signe (Zeichen) et, plus précisément, sur l'importante distinction entre signes signifiants (bedeutsame Zeichen) ou «expressions» (Ausdrucke) et signes non signifiants ou «indices» (Anzeige)25. L'expression est caractérisée par le fait qu'elle possède une signifi cation (Bedeutung) tandis que l'indice est présenté comme en étant dépourvu. L'indice ne fait que renvoyer (hinweisen) à son objet de manière contingente et subjective. En revenant à l'effectuation empi rique de l'indication, Husserl constate que l'élément commun à tout pro cessus indicatif réside dans le fait que la connaissance actuelle d'un état- de-choses réal motive la présomption ou la conviction de l'existence d'un autre état-de-choses. Cependant, ce qui est essentiel à l'indication, ce n'est pas tant qu'il y ait un rapport qui relie une connaissance à une autre — de tels rapports se retrouvent dans d'autres phénomènes tels, par exemple, que la causalité ou la démonstration — c'est la nature par ticulière de ce rapport: la motivation.

24 Nous parlons bien d'une signification suprasubjective et non pas intersubjective

comme on l'a parfois dit. Voir par exemple: Me. Intyre, R., Smith, D.W., «Husserl's Identification of Meaning and Noema», in The Monist, 59, 1975, p. 118; Mohanty, J.N., «Husserl's Thesis of the Ideality of Meanings», in Readings on Edmund Husserl's «Logical Investigations», Martinus Nijhoff, Den Haag, p. 77; Zahavi, D., Intentionalitât und {Constitution. Eine Einfuhrung in Husserls «Logische Untersuchungen» , Museum Tusculanum Press, Kopenhagen, 1992, p. 71; Bernet, R., «Bedeutung und intentionale Bewusstsein. Husserls Begriff des Bedeutungsphânomen», in Phànomenologische Forschungen, 8, 1979, p. 34; Drummond, J.J., Husserlian Intentionnality and Non- Foundational Realism. Noema and Object. Kluwer Academic Publishers, (Coll. Contributions to Phenomenology), Dordrecht/Boston/London, 1990. p. 36; etc.

La philosophie du signe exposée dans les Recherches logiques, que l'on prend

parfois pour une référence, est très schématique au regard de ce qui est développé dans Hua. XXIII par exemple. Il est vrai que son but n'est pas d'analyser les intentionnalités qui sous-tendent les différents type de présentifications, mais d'offrir un cadre à l'étude de l'idéalité.

25

644

Bertrand Bouckaert

«La motivation établit une unité descriptive entre les actes de juge

ment dans lesquels les états-de-choses indiquant et indiqués se consti

tuentpour le penseur [

cation»26.

].

C'est en elle que réside l'essence de l'indi

La motivation établit donc une unité psychique entre les «actes de jugements» constitutifs des états-de-choses indiquant et ceux constitutifs des états-de-choses indiqués. Il faut préciser que, bien que le texte soit ambigu, l'unité envisagée ici s'établit entre les actes et non pas entre les états-de-choses. C'est en ce sens qu'elle est dite «descriptive». Dès lors, ce qui est constitué, ce ne sont pas les états-de-choses simplement réaux mais les états-de-choses en tant qu'ils indiquent et en tant qu'ils sont indiqués. La motivation est constitutive de l'indication elle-même et c'est en ce sens que Husserl la présente comme «essence de l'indication». Par ailleurs, Husserl précise ce point en écrivant que «l'unité de motivation des actes de jugement a elle-même le caractère d'une unité de jugement et par là, dans son ensemble, elle a un corrélat objectif apparaissant, un état-de-choses unitaire qui semble être en elle, être visé en elle»27, exprimant par là que l'unité formée entre l'acte constitutif de l'indiquant et l'acte constitutif de l'indiqué est elle-même un acte dont le corrélat objectif est ce qu'il appelle le «parce que» de l'indication, c'est- à-dire le renvoi caractéristique de la motivation. Le «parce que» de l'in dication, nous dit Husserl, est appréhendé comme le témoignage d'une connexion dans les choses. Comme tel, il est le corrélat objectif propre de la motivation. L'essence de l'indication, la motivation, est donc un acte synthétique constitutif d'un état-de-choses de second degré: le «parce que». Cette analyse descriptive de l'indication étant posée, nous ignorons toujours comment, génétiquement, cette synthèse s'établit. Pour le comprendre, il faut qu'un fait psychique qui appartient à la vaste sphère de l'«association des idées» intervienne28. L'association telle que Husserl la présente dans les Recherches logiques fait bien plus que d'enchaîner des actes de conscience sous le prescrit d'une loi logique nécessaire. Elle possède de surcroît une certaine dimension de «liberté». Certes, l'association ne peut pas s'opposer à la formation d'unités selon les règles de la logique matérielle, cependant «elle crée, de plus, de nouveaux caractères et unités phénoménologiques, qui n'ont

26 Hua. XIX/l,p. 32.

27 ibid.

28 Cf. Hua. XIX/1, §4.

L'altéritê dans les «Recherches logiques»

645

précisément pas leur fondement légal nécessaire dans les contenus vécus eux-mêmes, ni dans les genres de leurs moments abstraits»29. L'association qui permet l'indication impose donc un excès par rapport à la démonstration logique. Tandis que, dans la démonstration, c'est une connexion d'être qui entre en jeu, une connexion idéale, dans l'indica tionil se forme une co-appartenance sensible (eine fùhlbare Zusammen- gehôrigkeit). La conception husserlienne du langage communicatif ne doit donc jamais être confondue avec une conception tautologique du langage pour laquelle le discours serait une image du monde que l'audi

teursaisirait dans son identité. Le rapport décrit par Husserl est bien plus proche de la mimésis au sens aristotélicien du terme. Bref, pour Husserl, dans tout discours il y a, pour l'énonciateur comme pour l'auditeur, une reprise créatrice du monde dont on parle, et dans tout dialogue il y a, entre l'énonciateur et l'auditeur, perte et enrichissement. Nous sommes, semble-t-il, parvenus ici au point le plus profond de la description husserlienne de l'indication dans les Recherches logiques. Certes, il reste encore beaucoup de choses à dire sur cette co-apparte nancesensible; il faudrait par exemple la comparer avec ce que Husserl dit de l'analogie et de la ressemblance dans les leçons de 1904, mais cela relève d'une autre recherche. Notre projet n'est pas, en effet, d'étudier pour elle-même la question de l'indication chez le premier Husserl, le travail d'approfondissement sur l'essence de celle-ci auquel nous nous sommes livrés n'avait qu'un caractère préparatoire à l'égard d'une autre question. Nous voulons comprendre quel est le statut de l'indication dans la simple mesure où elle intervient dans cette structure de signes d'un type particulier qu'est le langage communicatif.

«La complexion vocale articulée [

]

devient mot parlé, discours

communicatif en général, par ceci seulement que l'énonciateur la produit dans l'intention de «s'exprimer» à travers cela «sur quelque chose»; en d'autres termes, par ceci que, dans certains actes psychiques, il lui confère un sens qu'il veut partager avec l'auditeur»30. À la lecture de ce texte il semble tout d'abord que Husserl rejette du côté de l'intention expressive ce qui fait en premier lieu qu'un complexe phonique devient un discours partagé. L'intention d'exprimer transfor meraitseule le complexe phonique en discours partagé ou en mot parlé. Plus profondément encore, la particularisation d'une signification idéale

29 Hua. XIX/1, p. 36.
30

Hua. XIX/1 , p. 39.

646

Bertrand Bouckaert

dans le contenu d'un acte expressif supporterait tout le poids de la valeur communicative du discours indicatif31. Une telle lecture serait probable menttrop rapide. Il serait plus exact, nous semble-t-il, de dire que c'est seulement la transformation du complexe sonore en discours pur et simple qui est, en premier lieu, le résultat de l'intention d'exprimer. La valeur de ce discours comme «partagé» exige, en outre, qu'il y ait com préhension: «Ce partage devient cependant possible par ceci que l'audi teurcomprend aussi l'intention de l'énonciateur»32. Husserl, en cherchant à décrire le phénomène de la compréhension, du discours partagé, va proposer une caractérisation tout à fait explicite du fonctionnement de la communication linguistique:

«Ce qui, seul, rend possible l'échange spirituel et fait du discours communicatif un discours, réside dans cette corrélation médiatisée par la face physique du discours, entre les vécus physiques et psychiques s'ap- partenant mutuellement, des personnes en relation réciproque»33. Ce serait la compréhension par quelqu'un de l'autre comme «lui parlant», c'est-à-dire comme «exprimant» intentionnellement quelque chose, qui rendrait possible l'échange spirituel. La compréhension, qui seule rend possible la communication comme geistiger Verkehr, résider aitdonc dans ce que Husserl appelle une «corrélation». Il est capital de

31 Nous devons rappeler ici qu'une des différences majeures entre la théorie de

l'idéalité développée dans les Recherches logiques et celle développée dans les textes

plus tardifs tels que Logique formelle et logique transcendantale, tient en ceci que Husserl, à l'époque de Halle, considère que les idéalités se particularisent dans les vécus comme des espèces dans leur cas particuliers tandis que les textes plus tardifs décrivent une constitution noématique de ces idéalités. Cette différence est capitale pour notre pro pos mais nous ne pouvons la développer davantage, nous renvoyons donc à la littérature secondaire, d'ailleurs très abondante, sur le sujet. Cf., De Boer, Th., The Development of Husserl's Thought, Martinus Nijhoff, (Coll. Phaenomenologica 76), Den Haag, 1978, pp. 252-255 et 443-445; Sokolowski, R., Husserlian Meditations, Northwestern University Press, Evanston, 1974, p. 113; Mohanty, J., «Husserl's Thesis of the Ideality of Meaning», in Readings on Edmund Husserl's «Logical Investigations», Martinus Nijhoff, Den Haag, 1977, pp. 77-78; Bernet, R., «Bedeutung und intentionales Bewusst- sein. Husserls Begriff des Bedeutungsphânomens»», in Phànomenologische Forschung, 8, 1979, pp. 31-64; Heuer, J., Die Struktur der Wahrheitserlebnisse und die Wahrheits- auffassungen in Edmund Husserls «Logischen Untersuchungen» , Verlag an der Lottbek, 1989, pp. 84-106; etc.

32 Hua. XIX/1, p. 39.

33 Étant donné l'importance de ce passage, nous en proposons le texte original:

«Was den geistigen Verkehr allererst môglich und die verbindende Rede zur Rede macht, liegt in dieser durch die physische Seite der Rede vermittelten {Correlation zwischen den zusammengehôrigen physischen und psyschischen Erlebnissen der miteinander verkeh- renden Personen». (Hua. XIX/1, p. 39).

L'altérité dans les «Recherches logiques»

647

bien comprendre en quoi elle consiste et entre quels actes elle s'établit. Il ne s'agit assurément pas, pour Husserl, de donner un nouveau nom à l'association telle qu'il l'a décrite précédemment. La corrélation dont il est question dans la communication linguistique ne s'établit pas entre les vécus psychiques et physiques d'un seul et même sujet (l'auditeur ou l'énonciateur), puisque ceux-ci sont déjà associés par une relation d'appartenance mutuelle. La corrélation dont nous traitons s'établit entre les vécus psychiques et physiques associés de l'auditeur (sens et mot entendu) et les vécus psychiques et physiques associés de l'énon ciateur (sens et mot prononcé). On comprend mieux dès lors pourquoi Husserl nous dit que parler et écouter sont corrélatifs dans le discours communicatif. Husserl, précisant ce qu'est cette corrélation, écrit: «Quand on considère cette connexion, on s'aperçoit aussitôt que toutes les expres sionsfonctionnent dans le discours communicatif comme indices»34. La corrélation est donc présentée comme une indication d'un type particul ier,non pas de second mais de troisième degré. Nous avons vu déjà que la motivation était un acte synthétique, constitutif d'un état de chose de second degré, le «parce que» de la motivation. Nous avons précisé de plus que ce qui distingue la démonstration logique du renvoi indicatif tient à ceci que l'association établit non pas une connexion d'être (supra- subjective) mais une co-appartenance sensible. Il apparaît dès lors que l'unité descriptive, l'état de chose de second degré constitué par la moti vation, est précisément la co-appartenance sensible mais que la corréla tionse noue dans une troisième étape intentionnelle. En conclusion, Husserl nous présenterait l'échange spirituel comme relevant d'une structure indicative à quatre termes35. Ces quatre termes sont, rappelons-le: 1°) l'acte psychique de l'énonciateur, 2°) l'acte phy sique de l'énonciateur, 3°) l'acte physique de l'auditeur, 4°) l'acte psy chique de l'auditeur. Si l'on garde à l'esprit que 1' «unité descriptive» fondée dans la motivation s'établit entre les actes et non pas entre les états-de-choses, alors, à première vue, seulement deux «co-apparte- nances sensibles» peuvent être établies: d'une part, la parole, dans laquelle l'acte psychique de l'énonciateur s'associe à l'acte physique de

34 Hua. XIX/1, p. 40.

35 En ce sens, il y a une certaine proximité de structure entre cette corrélation et

YEinfuhlung que décrit Husserl. Rappelons que dans celle-ci, une relation d'analogie se noue entre quatre termes, mon corps ici, le corps d'autrui là-bas, ma chair ici et la chair d'autrui là-bas. Du reste, Husserl lui-même signale cette proximité dans Ideen IL

648

Bertrand Bouckaert

l'énonciateur, d'autre part, l'écoute, dans laquelle l'acte psychique de l'auditeur s'associe à l'acte physique de l'auditeur. On trouverait donc en premier lieu dans la corrélation deux connexions d'actes de second degré — la parole et l'écoute — consti tuées par deux associations distinctes. Le propre de la corrélation li nguistique serait qu'elle établirait entre ces deux connexions d'actes de second degré une connexion d'actes de troisième degré: la compréh ension. Nous sommes à présent en mesure d'avancer une réponse à la ques tion de savoir si, dans sa description du langage communicatif, Husserl accorde, oui ou non, un privilège à la suprasubjectivité. À première vue, le simple fait que «toutes les expressions, dans le discours communicati f,fonctionnent comme indices»36, semble annoncer que la dimension communicative du langage soit indépendante de l'idéalité de la signifi cation. Gardons-nous cependant de jugements trop hâtifs et revenons-en aux choses elles-mêmes. Il se peut que la compréhension, dans laquelle seule la communication proprement dite s'achève, accorde plus d'im portance à la suprasubjectivité qu'il n'y paraît au premier abord. Husserl a une conception très précise de ce qu'il appelle la commun ication. Celle-ci implique deux choses: d'une part, il faut que l'énon ciateur confère un sens (Sinn verleihen) à un complexe empirique dans le but de partager ce sens avec celui qui l'écoute; d'autre part, il faut que l'auditeur comprenne cette intention. «Et il le fait dans la mesure où il saisit l'énonciateur comme une personne qui n'émet pas de simples sons mais qui lui parle et qui, par conséquent, en même temps que les sons, accomplit certains actes d'attribution de sens [sinnverleihend] qu'il veut lui faire connaître ou dont il veut lui communiquer le sens»37. Autrement dit, il n'y a communication que lorsque la face indicative du discours manifeste (kundgeben) un acte d'attribution de sens à un audi teur qui, dans la mesure où il écoute, appréhende (kundnehmen) cette signification. En d'autres termes, la compréhension semble avoir cette exigence peu plausible qu'une ideation soit, à chaque fois, accomplie38. Si le signe linguistique ne motive pas la saisie intuitive de l'espèce, il n'y a pas

36 Hua. XIX/l,p. 40.
37

Hua. XIX/1, p. 39.

38 Cf. Bernet, R., «Le concept husserlien de noème», in La vie du sujet, Presses Universitaires de France, (Coll. Epiméthée), Paris, 1994.

L'altérité dans les «Recherches logiques»

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d'échange spirituel. Certes, cette position est nuancée par le fait que l'association qui constitue l'essence de la motivation inclut une part de créativité et d'interprétation, cela n'empêche pas qu'il faut accepter que, dans les Recherches logiques, la suprasubjectivité de la signification se révèle être fondatrice pour le fonctionnement communicatif du langage. Il ne suffit pas, pour qu'il y ait communication, que le discours soit pro noncé et entendu par une personne attentive, connaissant la langue utili sée. Il faut que l'auditeur comprenne ce que le discours veut dire, sa signification, et cette compréhension ne se réalise que dans la mesure où une ideation est accomplie.

Conclusion

Notre étude nous a appris que les Recherches logiques de Husserl présentent une structure intersubjective dans laquelle la suprasubjectivité fonde l' intersubjectivité. On sait que les textes plus tardifs, les Méditations cartésiennes par exemple, présentent une structure inverse puisque c'est l' intersubjectivité transcendantale qui y fonde la suprasubj ectivité. Pourquoi Husserl a-t-il effectué un tel virage? La réponse à cette question n'est pas facile à fournir. Tout d'abord, il importe de prendre conscience que cette évolution n'a pu se faire qu'à contrecœur, sous la contrainte de motifs phénoménologiques incontour nables.En effet, la structure proposée par les Recherches logiques, le primat de la suprasubjectivité, n'est que le reflet d'une intime conviction de Husserl: le psychologisme ne peut être évité que si on reconnaît l'objectivité d'un domaine d'idéalités. Toute liaison de celui-ci avec la subjectivité apparaît à Husserl comme une dangereuse porte ouverte au relativisme. Pour abandonner la position des Recherches logiques, il fallait donc que s'imposent des motifs puissants, incontournables, qui démontrent qu'il demeure, comme Husserl le reconnaîtra, des éléments de psycholo gismedans les Recherches logiques. Un premier élément de réponse est sans doute que la théorie proposée par les Recherches logiques est elle aussi, d'une certaine manière, un solipsisme. En effet, le sujet n'accède à autrui que dans la mesure où il saisit des significations universelles, si bien qu'en fait, il n'y a jamais de commerce intersubjectif véritable, mais seulement la saisie individuelle d'idéalités supra-individuelles. Un autre élément de réponse est sans doute aussi la prise de conscience, par

650

Bertrand Bouckaert

Husserl, que sa phénoménologie ne peut pas être considérée, sans plus, comme une psychologie descriptive39. Mais il doit y avoir des motifs plus profonds et plus radicaux. Nous en voyons au moins deux, que nous ne pourrons qu'esquisser ici. Le premier motif concerne le statut paradoxal de l'idéalité dans la structure générale de l'intentionnalité chez Husserl. Quelle est l'origine des idéalités, identiques pour tout sujet, qui autorisent la constitution des matériaux sensibles? Sont-elles des unités métaphysiques de type plato nicien ou bien sont-elles, comme tout objet, le résultat d'une constitution intentionnelle? Husserl, on le sait, ne peut accepter la première de ces hypothèses, mais la seconde le place face à des difficultés considérables. Comme il l'écrit: «Mais n'y a-t-il pas ici un gros problème? [ ] Comment l'idéal pénètre-t-il dans le réel, le suprasubjectif dans l'acte subjectif? »40 Ces questions, qui conduiront bientôt Husserl à distinguer entre une idéalité noétique et une idéalité noématique, nous semblent d'une importance capitale dans le retournement dont nous parlons41. Une deuxième difficulté concerne la structure interne des présenti- fications. On sait que les présentifications se distinguent les unes des autres par leurs caractéristiques statiques et leurs motifs génétiques. Or, VEinfiihlung, qui est une présentification fondée liée au champ de la Phantasie, partage le fait d'être positionnelle et simultanée à son acte avec une autre présentification liée au champ de la Phantasie: l'halluci nation42. Les deux présentifications apparaissent donc comme indis

ce qui constitue déjà une difficulté considérable. En fait, le para

tinctes,

doxe est encore plus profond puisque Ideen II nous apprend que le seul moyen de prendre conscience d'une hallucination est de passer du stade de l'objectivité solipsiste à celui de l'objectivité intersubjective. Cette situation intentionnelle incontournable nous confronte à la nécessité de fonder constitutivement l'intersubjectivité.

39 Cf. Hua. XVIII, pp. 12-13; Hua. III, p.4; Hua. XXIV, p. 441. Remarquons sur

ces deux points que, à nos yeux, la correspondance échangée par Husserl avec Hocking en 1903 est d'un intérêt majeur. À ce sujet, nous renvoyons à notre article intitulé «Solitude et pureté du sujet phénoménologique. Hypothèses au sujet de l'origine his torique de la réduction du sujet empirique», à paraître prochainement dans le revue

Alter.

40 Hua. XXIV, p. 142.

41 Cf. Hua. XXVI.

42 Cf. Hua. XXIII.

L'altérité dans les «Recherches logiques»

651

II y a là, nous semble-t-il, des motifs amplement suffisants pour expliquer l'évolution de Husserl, mais la présentation du détail de cette évolution relève d'une autre recherche.

Centre d'études phénoménologiques

Place du Cardinal Mercier, 14 Chargé de recherches du FNRS B-1348 Louvain-la-Neuve

Bertrand Bouckaert,

Résumé. — II n'y a pas une seule occurrence du mot « Intersubjektivitàt» dans les Recherches logiques de Husserl, mais ce concept était déjà classique dans les écoles néo-kantiennes à la fin du xixe siècle. Husserl développa un équivalent à cette théorie néo-kantienne de l' intersubjectivité dans ses propres Recherches logiques mais il l'appela une théorie de la «suprasubjectivité». De plus, il a souvent été remarqué qu'il a proposé une théorie de la communication linguistique dans les Recherches logiques et on considère généralement que l'on y rencontre les germes de sa future théorie de l'intersubjectivité. L'article essaie de montrer qu'un retournement important a eu lieu dans la pensée de Husserl au début du xxe siècle. Il abandonna le scheme des Recherches logiques, selon lequel l'intersubjectivité se fonde dans la suprasubjectivité, en faveur de la solu tion inverse.

Abstract.

— There is not a single occurrence of the word

"Inter-

subjektivitàt" in Husserl's Logical investigations but this concept had become

classical in neo-kantian schools at the end of the xixth century. Actually, Husserl developed an equivalent to this neo-kantian theory of intersubjectivity in his own Logical Investigations but he called it a theory of "supersubjectivity". Moreover, it has often been noticed that he proposed a theory of linguistic com

in the Logical Investigations and it is generally considered that the

seeds of his theory of intersubjectivity are to be found there. The paper tries to shown that an important hapax occurred in Husserl's line of thought at the beginning of the xxth century. He gave up the scheme of the Logical Investigations, according to which supersubjectivity grounds intersubjectivity, and favoured the opposite solution instead.

munication