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Renata Carocci L'Italie dans l'œuvre d'André Chénier : un bilan In: Cahiers de l'Association

L'Italie dans l'œuvre d'André Chénier : un bilan

In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1990, N°42. pp. 205-220.

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Carocci Renata. L'Italie dans l'œuvre d'André Chénier : un bilan. In: Cahiers de l'Association internationale des études francaises, 1990, N°42. pp. 205-220.

doi : 10.3406/caief.1990.1740 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_1990_num_42_1_1740

L'ITALIE

DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER

UN BILAN

Communication de Mme Renata CAROCCI

(Gênes)

au XLIe Congrès de l'Association, le 26 juillet 1989

Cet exposé ne veut* être qu'une mise au point des rapports et des influences entre l'Italie et sa culture, d'une part, l'œuvre et la poétique d'André Chénier, d'autre part, une sorte de bilan dressé à partir des données que l'on possède, des études critiques antérieures et de la lecture directe des textes de notre poète.

Il faut dire tout d'abord que, dès sa jeunesse, il connaît la langue italienne : dans son Commentaire de Malherbe

(que l'on date d'avant 1781) il cite un vers du Canzoniere de Pétrarque, «délicieux» à son avis, dont il rapproche

son

qui fait partie d'une de ses Elégies. Il est aussi capable de lire, de comprendre et d'apprécier les auteurs italiens et d'écrire en italien, même si ses rares essais poétiques dans cette langue ne vont pas au-delà de simples exercices littéraires.

fini ma journée »

vers :

« Je meurs :

avant

le soir j'ai

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RENATA CAROCCI

Chénier

beaucoup d'épisodes de sa vie que nous connaissons mal,

un des plus mal connus » (1). Le poète s'y est préparé et il

a fait des projets; encore une fois, ainsi que Га souligné

Jean Fabre (2), son imagination a brûlé les étapes : « Je

suis

favorables aux vertus », écrit-il dans un projet d'élégie. Et

il esquisse aussi le salut que, du haut de la montagne, il

adressera à cette belle terre étalée à ses pieds. Cette ébauche suppose la connaissance des vers latins que Pétrarque avait prononcés en rentrant définitivement en Italie par le Mont Genèvre :

Italie reste «entre

Le voyage

d'André

en

en

Italie,

en

Grèce.

О

terres,

mères

des

arts,

Salve cara deo, tellus sanctissima salve (Ep. Metr., Ill, 24).

Un passage des Géorgiques (II, 173) :

Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus

peut avoir servi de modèle aux deux auteurs.

Mais à la différence de Pétrarque qui insiste surtout sur la beauté et la fertilité du sol de sa patrie, André Chénier chante la terre sacrée et les dieux « paternels », Romulus, le fondateur de Rome, et Vesta qui de ses « asiles saints » protège la ville, son fleuve, ses palais. C'est encore à

Vesta, la déesse

qui règne

sur le Tibre,

qu'il pense à dire

adieu en quittant l'Italie.

cette sorte de

« pèlerinage aux sources » ?

compare ce que le poète raconte à

ieuses attentes littéraires, on ne peut être que déçu. Il ne parle, comme l'on sait, que de brûlantes amours, d'acres voluptés goûtées au milieu des courtisanes romaines, d'une vie de débauches. Quand il dit que

Quelle

Si l'on

réalité correspond à

ce

rêve,

à

ses ambit

(1) P Dimoff, La Vie et l'œuvre d'André Chénier jusqu'à la Révolution Française (1762-1790), Droz, I, p 191. (2) Chénier, Hatier, 1966, p. 51.

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER: UN BILAN

207

Pour chercher les beaux arts. Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts,

il n'a jamais été plus sincère.

A partir de ces données la voie s'ouvre aux conjectures. Dimoff (3) a situé le voyage entre septembre et novembre 1786, en établissant la date sur la base des absences des frères Trudaine aux audiences du Parlement de Paris. Ce qui n'est pas exact, car Elisabeth Quillen (4) a signalé une lettre du poète du 26 novembre 1786 adressée à Jefferson, ambassadeur des Etats-Unis, lui annonçant son départ pour l'Italie dans une huitaine de jours et sans ses amis.

Dimoff a esquissé un itinéraire probable, « une imagi nation touristique »(5), en fixant comme étape Florence :

l'allusion à la Vénus du Titien du Palais des Offices en

serait la garantie. Un article(6) publié dans Studi Francesi en 1964 apporte de nouveaux arguments — pourtant non probants — à l'appui de cette opinion. L'auteur, René Guise, trouve des analogies assez étroites entre le récit du combat des Lapithes et des Centaures, tel qu'on le lit dans L'Aveugle, inspiré du livre XII des Métamorphoses d'Ovide, et le mouvement sculptural des deux groupes de Giambologna, Le rapt des Sabines et Hercule et le Centaure de la Piazza délia Signoria. Il reconnaît dans

poème, absents chez le poète latin

certains

(Thésée remplacé par Hercule, la lutte entre Hercule et Eurynome, la torche brûlante plongée dans la bouche du centaure), une source plastique qu'il identifie avec les statues de Giambologna.

détails du

(3) P. Dimoff, op cit, I, pp 191-192. (4) Cf l'article « Relations américaines d'André Chénier », Revue de littéra turecomparée, oct -déc 1973, cité par G Buisson, « Pour rééditer A Chénier :

apports et ambiguïtés des études biographiques et textologiques », Cahiers Roucher-A Chénier, 3, 1983, p. 131. (5) Ibid (6)R Guise, Souvenirs florentins dans « L'Aveugle » de Chénier, Studi Francesi, 8, 1964, pp 284-288.

208

RENATA CAROCCI

D'autres questions se sont posées:

(7)

ou

par exemple, la

les fréquentations romaines du

visite de Naples

poète, mais elles n'ont pas été résolues. Quelques obser

vations s'imposent.

Il existe un gros écart entre l'Italie de son rêve, la mère des arts et des vertus, le berceau de la latinité, et l'Italie qu'il peut avoir vue. Il a négligé les ruines du monde latin et les monuments antiques. Des œuvres d'art anciennes, il n'a retenu que les grandes sculptures isolées, les blocs de marbre où «Dieu tout entier habite» parce qu'ils sont vivifiés par le génie créateur de l'artiste. Parmi les tableaux, il ne fait allusion qu'à la Transfiguration de Raphaël, à la Vénus du Titien (8), aux femmes du Guide, dont il admire surtout les couleurs et les transparences.

Son intérêt ne s'étend pas à toutes les expressions des arts de la peinture et de la sculpture, il n'est attentif qu'aux œuvres qui lui confirment — et qui lui prouvent — ce qu'il pense, c'est-à-dire l'étroite connexion entre les procédés des arts plastiques et de la littérature.

Il est aussi absolument indifférent à la situation poli tique et sociale de l'Italie, où des faits s'étaient produits qui auraient dû attirer son attention. A Rome, le souvenir du voyage à Vienne de Pie VI. Braschi était encore vivant. En 1782, salué par le poète Vincenzo Monti dans un poème de l'appellation de « pèlerin apostolique », le pape, déjà très âgé, s'était rendu auprès de l'empereur Joseph II pour plaider contre les réformes qui portaient

(7) Des vers contenus dans La République des Lettres ont fait croire à Becq de Fouquières que Chémer serait arrivé jusqu'à Naples Toutes les citations des œuvres de Chénier, sauf indication contraire, sont tirées de l'édition des Œuvres completes, texte établi par G Walter, Gallimard, 1958 (8) Cf La République des Lettres, p 472 La première leçon, biffée par la

suite, donnait les vers suivants, plus précis quant à l'emplacement des tableaux . « Vient-il au Vatican, au palais de Florence,/Retrouver mille fois, contempler

en silence

« Dans les temples de

Rome, au palais de Florence/Vient-il trouver cent fois, contempler en

silence

». Dans la version définitive ils deviennent

»

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER: UN BILAN

209

atteinte aux droits traditionnels de l'Église. En Toscane,

au

politique assez libérale : protecteur des arts, de la culture, des sciences, il avait encouragé la liberté du commerce et

la

l'appui de Févêque

création d'une église nationale et organisé le Synode de Pistoia de 1786 où le clergé toscan s'était déclaré favo rable aux principes jansénistes.

Ces événements ne devaient pas être sans retenti ssement à l'époque, mais André Chénier n'en fera jamais mention, ni dans ses écrits politiques, ni dans son essai Des Lettres et des arts. Les avait-il ignorés ?

Comme l'on voit, tout ce qui concerne ce voyage est tellement vague et incertain qu'on peut même légitime mentse demander, faute de renseignements plus ponct uels, s'il a jamais été entrepris ou tout au moins s'il a été réalisé selon les modalités proposées par Dimoff et acceptées par la plupart des critiques. Une série de trois articles parus dans la « Nouvelle Revue d'Italie »(9) en 1921 et en 1922 constitue, encore de nos jours, Pétude la plus complète et la plus digne de foi sur les rapports de Chénier avec la littérature italienne. A ces articles se réfèrent, en connaissance de cause, Paul Dimoff et Jean Fabre, et, à un niveau moindre, Gérard Walter; les autres critiques — surtout les Italiens — se bornent à les répéter comme des données acquises.

Leur auteur, Pierre de Montera, a dépouillé d'une manière extrêmement soignée et rigoureuse tous les écrits du poète où figure une référence explicite à des hommes de lettres italiens. Dans une analyse conduite par tranches (A. Chénier et la langue italienne, les possibles influences

cours de ces années,

réforme

de

la

Leopold Ier avait instauré une

civile et

criminelle.

Avec

il avait

tenté la

législation

Scipione de' Ricci,

(9) Pierre de Montera,

« André

Chénier

et

l'Italie », La

Nouvelle Revue

ďltalie, 25 fév 1921, pp 121-39 et mai 1921, pp 402-19, « Quelques jugements d'André Chénier sur la littérature italienne », Ibidem, fév. 1922, pp 140-55.

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RENATA CAROCCI

subies et ses jugements sur la littérature de ce pays), Pierre de Montera a démontré que, malgré l'état fragment airede la production de Chénier, les ébauches et les canevas, on peut remarquer une lecture et une érudition hors du commun ; il n'y a pas d'œuvre fondamentale, du Trecento au XVIIIe siècle, que Chénier ait ignorée. Montera conclut que « tous les ouvrages enfin où se révèle un côté original du genre italien, il les a connus et souvent approfondis » (10).

Paul Dimoff s'attache surtout à l'essai Des lettres et des arts dans lequel il examine la présence des littératures modernes, considérées dans leur ensemble, et la connais sancede leurs auteurs, dont il trace un relevé général à travers les siècles.

Est-ce que la méthode et les conclusions de Pierre de Montera et de Paul Dimoff sont encore valables aujour d'hui, après cinquante ans? Certainement. On peut seul ement ajouter quelques réflexions.

André Chénier aime la langue italienne (« Des Toscans,

je

le sais,

la langue est séduisante », Inv.,

v.

363) et

ses

poètes qu'il considère sous le jour de la latinité et en tant qu'héritiers du monde classique; et, bien qu'il soit convaincu de l'impossibilité de traduire d'une langue dans une autre à cause des usages différents des peuples, il apprécie Annibal Caro (il) et Alessandro Marchetti (12) dont les traductions de YEnéide et du De rerum nátura parurent, posthumes, en 1581 et en 1717.

(10)

Quelques jugements ďA Chénier, cité, p. 155.

(11) Civitanova 1507-66 Traducteur de Virgile et de Longus le sophiste, auteur de poèmes et de YApologia contre Ludovico Castelvetro où il réagit contre les théories des disciples les plus orthodoxes de Bembo qui considéraient Pétrarque et Boccace comme les modèles inégalables de la langue italienne (12) 1633-1714. Elève et successeur de Borelh à Pise, il composa en latin des ouvrages sur les mathématiques, des Rime assez médiocres, et donna une bonne traduction des odes d'Anacréon.

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER- UN BILAN

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La littérature italienne du Moyen Age semble lettre morte pour lui: il passe sous silence tous les poètes des

origines, l'école sicilienne, l'école toscane et le « Dolce Stil Novo », ce qui témoigne d'une indifférence selon l'esprit de ГEncyclopédie. La seule exception est réservée à YEnfer de Dante, qu'il n'aime pas, d'ailleurs, pour les absurdités qui s'y trouvent. Mais il admire l'épisode du comte Ugolin au chant XXXIII pour sa « naïveté sublime », qu'il considère comme le point de perfection atteint par un artiste, l'expression de son originalité unique et inimitable. Ses connaissances commencent par Pétrarque qu'il admire comme poète ; il lui fait quelques « larcins » ou se propose de l'imiter. Mais il estime en lui surtout le poète

avis, qui ait su s'exprimer d'une

manière élégante et correcte dans la langue de Cicéron. Avec lui, en tant qu'auteurs de vers latins, il cite Politien,

Sannazar, Vida, les frères Amalthée et, parmi les Grecs passés en Italie, Manille, c'est-à-dire ceux qui ont contri buéà la renaissance des lettres.

latin,

le seul,

à

son

On

ne

sait pas

si

Chénier a

lu

les ouvrages de ces

auteurs en entier. S'il trouve dans le De Partu Virginis de

de

l'antiquité », l'allusion faite dans son projet de L'Amérique

(p.

description de la chlamyde du Tout-Puissant tissée par la Nature (III, v. 17 sv) ou du fleuve Jourdain se reposant sur une urne richement ciselée (III, v. 298 sv), presque des morceaux d'anthologie. Quant aux autres auteurs, situés tous dans le même contexte de la latinitas ressuscitée, on ne peut formuler que des suppositions.

430) porte sur des détails décoratifs, comme la

Sannazar

« des

choses

pleines

de

génie

et

dignes

Que Politien, humaniste raffiné, très cultivé, qui a par

faitement

fasciné Chénier, c'est vraisemblable ; il serait intéressant de savoir s'il a lu les Sylvae où, tout en exaltant la poésie grecque et latine, Politien chante la belle nature qu'il contemple

assimilé les procédés stylistiques des Anciens, ait

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RENATA CAROCCI

dans sa réalité pittoresque et qu'il fait revivre dans la vision mythique des Anciens (Rusticus). Mais Chénier n'en cite que le nom. Même chose pour Marco-Girolamo Vida, évê- que et poète latin moderne du XVIe siècle, auteur d'un poème sur la vie de Jésus, la Christias, une sorte de conti nuation sobre et élégante de l'ouvrage de Sannazar, mais aussi, et il est important de le souligner, d'une Ars poetica où sont repris les préceptes d'Horace et où est soulignée l'utilité d'une pratique constante de la rhétorique.

le

manuscrit du poète, on peut comprendre les motifs de

l'intérêt de Chénier. Manille, né à Constantinople, exilé

se humanistes, avait aimé une jeune fille toscane, Camille, qu'il célébra sous le nom de Neera dans des vers vivement personnels et autobiographiques. Il mentionne aussi les frères Amalthée (14), dont les vers latins légers et pleins de grâce n'atteignent pas la poésie ; Filicaja, emphatique et froid; Ercole Strozzi, plus fameux pour être le fils de l'humaniste Tito Vespasiano, et un des personnages des Prose de la volgar lingua de Bembo, que par ses poésies erotiques condamnées par Chénier qui leur oppose la nudité décente des élégiaques anciens ; mais ces mentions

en

milieux

S'il

faut

retenir

la

lecture

« Manille » (13)

forma

dans

les

dans

Italie

il

vécut

et

laissent perplexe sur l'esprit de suite de

moins

qu'il

n'ait

utilisé,

ainsi

que

le

ses lectures, à

relate

Gabriel

662), parmi les Grecs sans talent

passés en Italie se distingua le seul « Marcille » que P de Montera identifie avec

Dimoff et J Fabre

acceptent cette version, G Walter écrit « Marcille » pensant, peut-être, à Marsile Ficin, traducteur de Platon dont il avait propagé les doctrines en Italie où il était né à Florence en 1433 (14) Jérôme, né en 1507, fut médecin et philosophe Ses poésies latines furent publiées en 1575 par G В Toscano avec celles de son frère Jean-Baptiste

Manille (A

(13) Dans l'essai Des lettres et des arts(p

Chénier et l'Italie,

cité,

II,

pp

417-18)

P

(1525-1573), philosophe et théologien Le cadet, Cornélius (1530-1603), médecin et poète, composa Proteus et Urbis Venitiarum pulchritudo Les Carmina Fratrum Amaltheorum furent publiés à Amsterdam en 1689 et à Pans en 1718.

 

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER: UN BILAN

 

213

de

Chénier (15), des

recueils

des poètes

italiens

de

la

Renaissance lus dans les bibliothèques de Londres. Quant à la littérature italienne, Chénier est attiré par l'univers fantastique de PArioste et du Tasse : dans L'Art ď aimer (p. 455), parmi les « tendres fictions », il évoque de merveilleuses histoires d'amour vécues par les person nages du Roland furieux ou de La Jérusalem délivrée (Herminie et Médor), ou les séduisantes magiciennes, Alcine et Armide qui, l'une dans son île et l'autre dans son jardin, retenaient par leurs charmes enchanteurs les héros dont elles étaient tombées amoureuses. Quand, dans l'essai Des lettres et des arts, Chénier

incite « l'artiste ignorant et timide » à relire « les sublimes peintures » des chefs-d'œuvre anciens, le Tasse est placé à côté d'Homère, de Virgile, de Racine. S'il aime dans le poète italien « l'enthousiasme qui ouvre à l'esprit un monde imaginaire» (L'Amérique, p. 418), par contre il n'apprécie pas les «favole boscherecce» (l'allusion à

L'Aminta et

manque de naturel et des intrigues invraisemblables et confuses. Il cite aussi le poème inachevé L'Oceano, dont il n'existe que le premier chant et quelques vers du

au

Pastor Fido est évidente) à

cause

du

(15) Œuvres poétiques ď André Chénier Avec une notice et des notes par

Gabriel

expressément 1) Bucolicum auctores, Bâle, 1546, où figurent les Italiens suivants Fausto Anderhni, Giano Anisio, Luigi délia Croce, Battista Fiera, Pomponio Gaunco, Antonio Geraldini, G В Giraldi Cinzio, G В Gaineo, Andrea Navagero, Petrarca, Pontano, Andrea délia Rena, Sannazzaro, Manto- vano, Ant Codro, Vida, Ant Visdomini 2) Dehtiae CC italorum poetarum hums superionsque aevi illustnum, Francfort, Gruter, 1608, 2 vol où au tome I

Au t. I, p. Li, il nomme

de Chénier Alphonse Lemerre, 1874, 3 vol

figurent, entre autres, les frères Amalthée [il est curieux d'y trouver une poésie

avec des tons très sensuels], P Bembus, J. F Camoenus, Fracastonus,

Picus

Mirandolanus, Politianus (avec les textes des Silvae Nutricia, Manto, Ambra, Rusticus, In Simonettam, In violas amicae), Pontanus, Sannazanus {De partu Virginis, cinq églogues et trois livres d'élégies), Scaliger, Vida {Jesu Chnsto, opt.

Max et trois églogues).

Jérôme Amalthée célèbre une « formosa Lycons » {De Lyconde, pp 72-73)

A Gravina, P. Gravina, В

Guannus, J В

Gyraldus, et au

tome II

214

RENATA CAROCCI

deuxième, auquel Alessandro Tassoni s'était essayé dans le but de créer un poème épique sur le Nouveau Monde, conçu, selon les théories du Tasse, comme un mélange équilibré d'amusement et de doctrine. Il se trouve en appendice à La Secchia rapita, souvent réimprimée après la première édition de 1622, mais il est douteux que Chénier ait aimé ce poème, alourdi par de nombreuses

réminiscences dantesques et classiques, où l'élément merv

eilleux

crédibilité et toute mesure. Il faut plutôt penser qu'il en a

approuvé le dessein. Plus singuliers sont les rapports entre André Chénier et les poètes- italiens du XVIIIe siècle: ils portent sur des questions linguistiques.

abondamment répandu enlève au sujet toute

Il y a l'imitation du sonnet // Gondoliere, de J.B. Zappi, un des quatorze fondateurs de l'Arcadie dont il fut un des plus dignes représentants dans des poésies publiées pos thumes en 1723, à Venise, dans les Rime dell 'avvocato

G. B. Zappi e di Faustina Marat ti sua consorte (16). Ce

poète avait su rapprocher des tensions rhétoriques et déclamatoires de l'académie arcadienne le goût mondain pour la représentation tantôt pathétique, tantôt pleine de verve des vicissitudes d'amour traduites dans l'idyllique fiction pastorale ou en de galantes situations de drame lyrique à la Métastase. Dans // Gondoliere la passion du chant et de la mélodie constitue la stucture intérieure de la composition. Chénier transforme le thème des chants des gondoliers en une vision antique estompée dans le

rêve. Des

huit,

paysage :

évocateur d'un

quatorze vers du sonnet de Zappi, il en garde

le premier

avec un

nom

il

crée

Près des bords où Venise est reine de la mer.

(16) II semble que Chénier a consulté la réédition de 1747 où le sonnet se

528-529 (Les

trouve dans le t

I, p. 29

Le texte de Chénier se trouve aux pp

Triétériques, XXII).

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER. UN BILAN

215

Reste l'image de ce gondolier nocturne qui chante ses héros fantastiques (chez Zappi: Erminia; chez Chénier:

Renaud, Tancrède et la belle Herminie), en modulant ses chansons sur le rythme des rames battant «la vague aplanie ».

Un autre poète a fait l'objet d'une imitation partielle de

Chénier: il s'agit de G. B. Richeri (17), un patricien génois du XVIIIe siècle qu'aujourd'hui on a peine à trouver mentionné dans les répertoires bibliographiques mais qui, à l'époque, a joui d'une certaine renommée pour des vers philosophiques et pour avoir traduit en versi sciolti Zaïre de Voltaire, Edmond III de Gresset et Mithridate de Racine. Chénier a lu le sonnet (Inc : « Gonfio torrente »)

dans

p. 231). Les vers italiens alternent avec les vers traduits : il semble que Chénier ait voulu retrancher tous les oripeaux inutiles pour souligner la prière que le poète adresse au torrent de le laisser passer («laisse-moi passer» est répété deux fois, tandis que dans l'original il ne figure qu'une seule fois) parce que « Eglé m'attend à l'autre rive ».

le recueil des poésies de

G. B.

Zappi de

1747

(t.

I,

d'élégie

A. Chénier a écrit un sixain en langue italienne, mais on

ne

On y a vu la traduction mélodique d'un vers d'Arioste ou la réminiscence d'un sonnet de Michel- Ange (18). A son allure chantante, on pourrait facilement le rapprocher des rimes de quelques arcadiens du XVIIIe siècle, sur les traces

Dans

un

brouillon

{A

Lycoris,

p.

871),

sait s'il

en est l'auteur

ou s'il Га copié quelque part.

(17) Sur G. В

Richeri, né en 1699, poète arcadien sous le nom d'Eubeno

Buprastio, cf. G. В Spotorno, Stona letterana délia Liguna, Genová, Ponthe-

nier,

pp

1824,

p.

54,

E

Bertana, L Arcadia délia scienza, Parma, Battei, 1890,

88-89 , A Salza, La hnca dell' Arcadia ai tempi moderní, Milano, Vallardi

(1920?), p.

255

Le

texte de Chénier

a été

retenu

par

P.

Dimoff, Œuvres

completes d'André Chénier, Delagrave, 1908, I, p. 231, mais il a été écarté par

G Walter (18) P. de Montera, A. Chénier et Г Italie, cité, I, pp. 122-123.

216

RENATA CAROCCI

de Métastase dont l'édition des œuvres publiées à Paris

entre 1780 et 1782 avait eu, parmi les mère du poète.

souscripteurs, la

D'après cet aperçu, on a l'impression que Chénier a été un lecteur attentif et curieux de la littérature italienne, mais enclin à y chercher ce qui confirmait sa poétique plutôt que ce que le génie du peuple y avait produit

doux Pétrarque et les —

plus

médiocres — ne lui ont pas offert des modèles littéraires à suivre servilement, mais des modèles d'un style et d'une méthode de travail qui, d'ailleurs, étaient déjà les siens. Et même les savants italiens qu'il nomme dans L'Invention (Galilée, Cassini, Torricelli) avec les plus importants de l'Antiquité et de l'époque moderne renforcent son opinion que « tous les arts sont unis » et que la poésie ne peut se passer du progrès scientifique. Enfin, il faut rappeler le problème des rapports entre Chénier et le poète Vittorio Alfieri. Chénier a entendu la lecture du Prince et des Lettres avant son impression (il fut composé au cours des années 1785-1786 et publié en 1795); il parle d'« unanimité de sentiments et d'opinions » et il admet la possibilité d'une ressemblance dans les expressions qui, nées dans la pensée, peuvent avoir eu leur origine «séparément dans plusieurs têtes fortes » {Des lettres et des arts, p. 689). De la part d'Alfieri, il existe une épître en vers adressée le 29 avril 1789 à André Chénier, à Londres, comme réponse à une lettre du Français, détruite probablement avec les autres papiers, lors du départ hâtif d'Alfieri de Paris en 1792. Un écrit de la comtesse ď Albany, envoyé à Chénier encore à Londres le 5 mai 1790, témoigne d'une certaine familiarité entre eux. Sur ces données ont été faites des recherches et avancées des hypothèses. Tout d'abord sur les raisons du silence du poète d'Asti à propos de son ami guillotiné.

d'unique et d'irremplaçable. Le

poètes

italiens

de

la

Renaissance

même

les

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER: UN BILAN

217

Encore de nos jours, dans le colloque international sur «Vittorio Alfieri e la cultura piemontese fra Illuminismo e Rivoluzione » de 1983, ce problème a été abordé sans

être résolu par Willen-Jan Van Neck (19). Celui-ci soutient

qu' Alfieri

YHymne à l'Être suprême (trouvé manuscrit dans un de

ses livres, mais

et que, choqué par les accents du texte fortement opposé aux idéaux révolutionnaires, le poète d'Asti aurait caché sa déception sous un silence embarrassé. L'étude des rapports culturels et idéologiques entre les deux poètes est plus intéressante. A part les redites, les critiques, depuis Pierre de Montera à aujourd'hui, ont

toujours parlé d'affinités, et sans l'affirmation de Chénier ils se seraient probablement limités à les souligner sans s'acharner à chercher dans leurs écrits les influences réciproques. Un récent article de Lionello Sozzi (20) est la mise au point la plus exhaustive. Elle se place dans le contexte plus ample du débat sur les rapports du prince avec l'homme de lettres et par conséquent sur le problème de la liberté de la création littéraire. La différence fondamentale entre les deux poètes rési derait dans l'identification des causes qui s'opposent à l'autonomie de l'artiste. V. Alfieri condamne toute forme de mécénat car, pour lui, le prince représente toujours l'oppression, soit quand il réprime par les armes de la

aurait attribué à André Chénier la paternité de

écrit en réalité par Marie- Joseph Chénier)

peur, soit

la

démagogie d'hommes de lettres médiocres, de poètes fats et pédants, soutenus par de médiocres protecteurs. Si les deux auteurs sont éloignés quand ils définissent la liberté

Pour Chénier,

quand

la

il

favorise l'adulation

serait

à

et

la servilité.

dans

cause

rechercher

(19) // silenzio delï Alfieri sulla morte di André Chénier Un'ipotesi, dans Atti del convegno internazionale su Vittorio Alfieri e la cultura piemontese fra Illuminismo e Rivoluzione, Torino, 1985, pp 309-338.

(20) Da

Chénier a

Constant, presenza

di

Alfieri

in Francia,

ibidem,

pp. 297-307.

218

RENATA CAROCCI

des lettres, qui pour Alfieri doit se traduire dans la défense des droits sacrés des hommes, tandis que, encore à la veille de 1789, elle est pour Chénier simplement une garantie «des bonnes lettres», les arguments qu'ils pré

sentent

les deux dénoncent la protection corruptrice des tyrans et l'œuvre destructrice de la lâcheté et de la crainte ; tous les deux tonnent contre la cour et l'esprit d'intrigue des courtisans et contre la servitude des académies littéraires.

L'uniformité de leurs points de vue — même dans la diversité — doit-elle être considérée comme le résultat des conversations pendant leurs rencontres parisiennes et, en particulier, de l'influence exercée par Alfieri, déjà fameux pour son activité littéraire et riche d'une large expérience de la vie et des hommes, sur Chénier, plus jeune que lui mais bien assuré dans ses idées et dans sa poétique? Personne ne se hasarderait à l'affirmer ni même à le suggérer, à moins qu'on ne veuille tenir compte du fond commun de leur éducation classique et de leur culte enthousiaste des lettres antiques (21).

en défense de leurs thèses sont identiques. Tous

Dans l'œuvre d'André Chénier, l'Italie du XVIIIe siècle est absente, car il se construit une Italie selon son rêve. Comme la Grèce, elle est le milieu naturel où s'épanouit la jeunesse du monde, où la mythologie, animée par la vie, devient poésie.

(21) Dans un article, «La condition de l'artiste selon André Chénier» (Cahiers Roucher-A Chénier, 2, 1982, pp 87-102), Annie Becq étudie les dimensions socio-historiques et socio-politiques des réflexions de Chénier sur l'homme de lettres dans ses rapports avec le pouvoir, que l'expérience négative de la réalité contemporaine double de l'évocation mythique de l'artiste dans l'Antiquité Cette enquête, conduite exclusivement au sein des milieux français, présente toute la série des « affinités » soulignées avec Vittono Alfieri.

L'ITALIE DANS L'ŒUVRE D'ANDRÉ CHÉNIER: UN BILAN

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L'Italie, c'est pour Chénier la Sicile avec «l'Etna ardent », caverne de ruine et de mort où gémissent les traîtres et les titans foudroyés, mais dont les forges retentissent des travaux des Cyclopes ; avec ses villes :

Syracuse propice aux poètes, Agrigente « fortunée ». Quand il parle de la colonisation grecque, au cours du VIIIe siècle, il évoque avec des paroles presque émues une terre mythique, riche en contrées « favorisées par le ciel et par la mer, et par le nombre et par le génie des habitants, partout couvertes de moissons et de fruits, partout de cités et de temples » (Des lettres et des arts, p. 645), une sorte d'Eden à lui, auquel il oppose, avec mélancolie, la Sicile moderne, proie des seigneurs, des moines et des voleurs.

L'Italie, c'est une terre peuplée de nymphes qui parti cipent à la vie des humains: les nymphes du Lyris animent les bosquets de l'Anio, celles de l'Arno saluent la naissance de la jeune florentine, les nymphes d'Enna mêlent leurs voix plaintives aux gémissements des forêts d'Agrigente pour le vain amour de Parthénis.

de Sicile

en est le véhicule; Virgile, le fils du Mincius, y naquit dans une grotte.

de «Venise élevée à

L'Italie, c'est le berceau

de la poésie : la flûte

L'Italie,

c'est

la

fantasmagorie

l'hymen de Neptune ».

Comment ne pas penser au pouvoir fortement suggestif des noms devant lequel tout caractère concret s'efface ?

Au moment de la polémique aggressive des iambes et de la révolte éthico-morale, l'Italie disparaît de l'œuvre de Chénier.

Comme pour les poètes, lus en fonction des émotions qu'ils éveillaient dans son âme et toujours liés à son monde intérieur, ainsi dans le paysage d'Italie il n'a vu que le décor le plus approprié à sa vision poétique.

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RENATA CAROCCI

Oublieux du présent, il voulait dans l'Italie atteindre Rome et son passé, non pour une résurgence stérile mais pour puiser une nouvelle sève qui alimenterait sa poésie. Et dans les vestiges de l'Antiquité classique, il a respiré la vie d'une civilisation impérissable :

Rome antique partout, Rome, Rome immortelle Vit et respire et tout semble vivre par elle

jusqu'à célébrer d'un ton sacré :

Et cette Rome auguste et le grand nom romain.

Renata CAROCCI