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Monsieur André Orléan Pour une approche cognitive des conventions économiques In: Revue économique. Volume 40,

Pour une approche cognitive des conventions économiques

In: Revue économique. Volume 40, n°2, 1989. pp. 241-272.

Abstract Toward a cognitive approach to economic conventions

This article studies the functioning of financial markets under condition where there is doubt about the evaluation of market fundamentals. I show how mimetic behavior destabilises cotations. Conventions are the social structures that can prevent a general loss of confidence. I analyse the close link between Knight's notion of uncertainty and his regulative function of convention. Conventions involve collective representations that make possible an a priori coordination of individuel expectations.

Résumé Pour une approche cognitive des conventions économiques

Ce texte analyse la manière dont fonctionnent les marchés financiers dans des situations caractérisées par un doute important sur l'évaluation des valeurs fondamentales. Il montre que, dans une telle configuration, se produi-sent des mouvements mimétiques conduisant à une extrême instabilité des cotations. La convention apparaît alors comme la forme sociale capable de faire obstacle à ces dynamiques de défiance généralisée. On étudie le lien étroit qui existe entre la notion d'incertitude knightienne et le rôle régulateur de la convention. On montre que cette convention s'identifie à une représentation collective permettant une coordination a priori des anticipations individuelles.

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Orléan André. Pour une approche cognitive des conventions économiques. In: Revue économique. Volume 40, n°2, 1989. pp.

241-272.

n°2, 1989. pp. 241-272. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1989_num_40_2_409140

Pour une approche cognitive

des conventions économiques

André Orléan

Ce texte analyse la manière dont fonctionnent les marchés financiers dans des situations caractérisées par un doute important sur l'évaluation des valeurs fondamentales. Il montre que, dans une telle configuration, se produi sentdes mouvements mimétiques conduisant à une extrême instabilité des cotations. La convention apparaît alors comme la forme sociale capable de faire obstacle à ces dynamiques de défiance généralisée. On étudie le lien étroit qui existe entre la notion d'incertitude knightienne et le rôle régulateur de la convention. On montre que cette convention s'identifie à une représentation collective permettant une coordination a priori des anticipations individuelles.

La théorie économique standard, lorsqu'elle étudie la manière dont s'exprime la rationalité individuelle en environnement incertain, consi dère essentiellement des situations caractérisées par des aléas stationnai-

res, c'est-à-dire des aléas dont la loi de distribution est invariante, ou se modifie peu, au cours du temps. Les différentes loteries qui sont à la base

de nombreux jeux de hasard (roulette, loto, loterie nationale,

constituent l'archétype. L'aléa météorologique nous en fournit une bonne illustration concrète. F. H. Knight utilise le terme de risque pour

désigner ce type d'événements aléatoires. Un certain nombre d'arguments justifient le développement d'analys esthéoriques circonscrites à cette classe de phénomènes ; ne serait-ce que l'existence d'un formalisme mathématique adapté, à savoir le calcul des probabilités et la maximisation de l'utilité espérée. Néanmoins, se limiter aux situations de risque a un coût théorique exorbitant. Cela conduit l'analyse économique à laisser de côté nombre de phénomènes qui, à l'évidence, sont essentiels dès lors qu'on cherche à comprendre

l'évolution réelle des économies modernes, à savoir leur capacité à se transformer et à innover. Pour reprendre les termes de N. Kaldor, les errements de la théorie de l'équilibre sont le produit d'une « focalisat

ion

sur des marchés, en tant qu'instruments de transmission d'impulsion du changement économique » ([1987], p. 93). La spécificité de la question qui est alors soulevée réside dans le fait qu'elle place la théorie économi queface à des phénomènes qui échappent à l'espace du risque pour

) en

les fonctions allocatives au détriment des fonctions créatives

Revue économique. N1 2. mars. l'WJ. p. 2-11-272

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entrer dans la logique de ce que F. H. Knight appelle Yincertitude, à savoir l'irruption d'événements nouveaux, irréductibles aux données antérieures, comme, par exemple, les mutations qualitatives que connais sentles produits et les goûts, ou les innovations technologiques. Il est bien clair que de tels événements ne sauraient être considérés comme le résultat d'aléas stationnaires. Mais la prise en compte de l'incertitude a des conséquences théori questraumatisantes. Il apparaît, en effet, que les capacités régulatrices du marché walrassien, telles que les exprime, par exemple, le théorème fondamental du Bien-être, ne sont valides que dans des situations de risque. Il s'ensuit que la théorie standard, dans la mesure où elle s'est focalisée sur de telles situations, a été amenée à surestimer grandement le rôle tenu par la flexibilité des prix dans la régulation dynamique des économies. Autrement dit, apparaît avec l'incertitude un ordre de phénomènes qui ne trouve pas dans le marché walrassien une forme adéquate de gestion. Aussi les théoriciens qui se sont intéressés à ces phénomènes ont été conduits à élargir leur vision des rapports marchands pour y intégrer une série de formes sociales, par exemple les organisa tionset les conventions, différentes du marché, dont la légitimité se déduit de leur capacité à résoudre les questions spécifiques posées par l'existence d'événements incertains '. Trois noms nous paraissent pleinement représentatifs d'une telle démarche. On trouve d'abord F. H. Knight [1921] lui-même qui, il ne faut pas l'oublier, utilise la notion d'incertitude pour justifier le rôle irrempla çablejoué par la firme en tant qu'organisation, c'est-à-dire, selon cet auteur, en tant que lieu spécialisé de centralisation et de traitement de l'information. J.M. Keynes ([1971], p. 164-165) constitue le deuxième exemple d'une telle approche. La prise en compte d'événements non probabilisables le conduit, en effet, à considérer que la régulation des relations financières implique l'existence d'une forme spécifique de coordination, la convention, seule « compatible avec un haut degré de continuité et de stabilité dans les affaires ». Enfin, récemment, A. Meltzer [1982] utilise la notion d'incertitude knightienne pour critiquer la pertinence du concept d'anticipation rationnelle dès lors que l'on se place dans un contexte de non-stationnarité. De manière tout à fait exemplaire, la prise en compte de l'incertitude est pour lui l'occasion de défendre des formes d'organisation des échanges différentes de celles contenues dans le modèle « price-taker » du marché walrassien. La firme, la convention, ou encore certaines formes spécifiques de détermination des prix sont autant d'exemples d'organisation qui ne s'identifient pas au marché standard. Dans tous les cas, la nécessité de ces organisations se déduit

1 . Nous avons, dans un texte antérieur, essayé de montrer que le rôle de l'incertitude était également au centre du dispositif théorique auquel a recours E. Durkheim dans De la division du travail social pour justifier la nécessité de rapports sociaux spécifiques, les règles, contrairement à la thèse libérale défendue par Spencer d'une société exclusivement contractuelle (Orléan [1985]).

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d'une analyse des conditions d'acquisition et d'interprétation des infor mations dans un environnement dominé par l'incertitude ' .

Les propositions qui sont présentées dans ce texte se situent dans

cette même démarche : elles cherchent à établir que l'incertitude s'e

xprime

nécessitent, pour être gérées, des formes marchandes différentes du

marché walrassien2.

attention, est celle que font peser, sur la reproduction sociale, les mouvements de défiance généralisée. Il s'agit donc d'étudier ce danger spécifique que constitue, pour une institution, la suspicion sur sa capacité à satisfaire certains seuils d'efficac ité.Pour de nombreux systèmes sociaux, cette suspicion reste limitée. On peut, par ailleurs, lui associer des formes d'assurance satisfaisantes qui en limitent l'intensité et les conséquences. Mais une des spécificités des contextes d'incertitude est de tendre à rendre cette défiance généralis ée.On assiste alors à un mouvement cumulatif de défection, pour reprendre le terme de A.O. Hirschman, qui menace, dans son existence même, le système considéré. Ce problème se pose avec d'autant plus d'acuité que cette dynamique cumulative peut s'engendrer à partir d'événements sans importance réelle. Une illustration exemplaire de ce type de phénomène nous est fournie par l'observation des crises bancaires. L'analyse des systèmes bancaires montre, en effet, leur grande vulnérabilité à l'égard de tout mouvement de suspicion. Dès lors que la confiance en une seule banque est mise en doute, cette défiance s'étend rapidement à l'ensemble du système. La raison d'une telle propagation tient à l'intensité du réseau des engagements interbancaires. Si une banque A est déclarée insolvable, toutes les banques possédant des créances sur la banque A se trouvent immédiatement confrontées à des risques d'insolvabilité. Ces risques vont être d'autant plus aigus que les difficultés de la banque A ont conduit à un premier mouvement de retrait des dépôts pour l'ensemble du système bancaire. Si ce premier ébranle menta une ampleur telle qu'il débouche sur la faillite d'une deuxième banque B, on atteint assez rapidement une masse critique à partir de laquelle la réaction en chaîne défiance/retrait des dépôts/insolvabilité conduit à un effondrement de la totalité du système. On observe ainsi

dans certaines contraintes spécifiques, de nature cognitive, qui

La contrainte particulière, qui retiendra notre

1. À cette liste (partielle) de recherches, on pourrait ajouter les travaux sur l'incert

itudequalitative (Stiglitz [1987]). Comme le souligne avec force J.E. Stiglitz, l'incertitude sur la qualité remet en cause « the Fundamental Theorem of Welfare Economics » ; « a direct consequence of the failure of the Fundamental Theorem is that the scope for decentralizat ionmay be limited. Some rationing may be consistent with Pareto efficiency » ([1987], p. 14-15).

2.

Notons qu'il y a ici une petite difficulté de terminologie. En effet, il faut souligner,

d'une part, que le marché constitue une organisation particulière, d'autre part, que les organisations, qui ne sont pas des marchés, n'en sont pas moins des formes marchandes, au sens où elles sont le produit des rapports marchands. La thèse opposée à cette dernière proposition soutient qu'il faut voir dans ces formes l'effet de rapports sociaux irréductibles à l'économie marchande. Telle est, selon nous, la position de K. Polanyi (Orléan [1985]).

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que la défiance est une processus cumulatif. Au départ, seuls les déposants de la banque A sont concernés, mais rapidement c'est l'ensem bledes créditeurs du système bancaire qui se trouve menacé. Cette défiance culmine alors en une course généralisée à la liquidité. Cette fuite hors du système bancaire vers la liquidité est une menace d'autant plus puissante qu'elle peut s'enclencher à partir d'événements de très faible ampleur. Théoriquement, il suffit qu'une petite banque soit momentané menten position d'illiquidité pour que le processus de panique se déclenche. Comme le fait remarquer R. Solow : « The financial panic is an unstable system ; small differences in initial conditions lead to vast differences in final outcome. » ([1982], p. 240.) Un des problèmes qui est alors posé aux systèmes sociaux en situation d'incertitude est de savoir comment faire face à ces mouvements de défiance généralisée : quels types de procédures sociales permettent d'éviter ces dynamiques catastrophiques ? La proposition que ce texte avance est que les arbitrages de marché sont des procédures insuffisantes. La défiance généralisée introduit en effet un risque global de système que les formes privées d'assurance ne peuvent couvrir. Comme le note R. Solow, à nouveau à propos des crises bancaires : « Private insurance cannot be expected to meet the system's needs, because what needs to be insured against is a crisis on a scale too large for any private lender. » ([1982], p. 241.) Cette critique de la possibilité d'une régulation par les marchés nous amènera à étudier le rôle d'autres institutions, ce qu'on appellera les conventions. Dans cette perspective, la légitimité des procédures conventionnelles naît de l'existence d'un problème spécifique de coordination que pose au système social l'incertitude, à savoir la généralisation de la défection. À nouveau, l'exemple bancaire illustre avec force notre proposition. En effet la possibilité des paniques comme l'insuffisance des marchés financiers à les contenir ont conduit les systèmes bancaires à se doter d'institutions spécifiques. Le recours à l'action discrétionnaire d'un agent particulier, le prêteur de dernier

ressort, ou la mise en place de formes administratives,

comme les

systèmes d'assurances des dépôts constituent autant d'exemples de telles institutions. Le paragraphe 1 s'attachera à dégager une définition précise du concept d'incertitude knightienne. À partir d'une telle définition, on étudiera, dans le paragraphe 2, les caractéristiques de la rationalité dans des situations dominées par cette incertitude. Ces deux premiers paragra phesnous fourniront alors une analyse des conditions générales permett antun progrès des connaissances. L'enjeu de nos réflexions sera de comprendre comment s'articulent ces contraintes cognitives et les contraintes qu'un système social doit respecter pour assurer une coordi nation efficace des activités qui le composent. Pour ce faire, nous nous centrerons sur l'analyse des processus financiers. Ce sera l'objet du paragraphe 3. On y mettra en évidence l'incapacité du marché financier à gérer certains des problèmes que soulève l'incertitude. La convention y apparaîtra comme l'institution pertinente.

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POUR UNE CONCEPTION ÉPISTÉMIQUE DE L'INCERTITUDE

La tradition économique définit un événement incertain comme un événement qui ne trouve pas, dans la série des observations passées, d'équivalents. Pour cette raison, on ne peut lui associer de probabilité

objective au sens où, ne pouvant construire un ensemble d'événements représentatif de l'aléa qu'il constitue, on ne saurait calculer de fréquence statistique qui nous permettrait d'en mesurer la plausibilité. Cette présentation est celle de F. H. Knight. Elle correspond parfaitement à l'idée de J.M. Keynes ou à la définition qu'en donne R.E. Lucas :

« situations in which one cannot guess which, if any, observable frequenc

iesare relevant » (Lucas [1984], p. 223). Posant l'existence d'une incommensurabilité entre l'événement incertain et toute l'histoire passée, cette définition de l'incertitude exprime pleinement l'idée du nouveau. C'est uniquement, dans le cas d'événements homogènes, c'est-à-dire produits par la répétition d'un même aléa, qu'on pourrait, sans ambiguït é,définir une probabilité ; ce qu'on a appelé les situations de risque. Comme le voit parfaitement F. H. Knight, cette définition n'est pas sans ambiguïté dans la mesure où la notion d'équivalence entre des événements est essentiellement affaire de degré : « The principal subject of investigation is thus the degree of assimability or the amount of assimability of classes securable or, stated inversely, the degree of uniqueness of various kinds of business contingencies. » ([1921], p. 247.)

De la même manière, comme nous avons essayé de le démontrer par ailleurs (Orléan [1987a]), on ne voit pas ce qui constitue l'unité de la liste qu'utilise J.M. Keynes pour définir « ce qu'il veut dire par incertitude » ;

si

ce n'est une vague intuition sur le caractère massif des changements qui

y

sont répertoriés : « The sens in which I am using the term (uncertain

knowledge) is that in which the prospect of a European war is uncertain, or the price of cooper and the rate of interest twenty years hence, or the obsolescence of a new invention, or the position of private wealth-owners in the social system in 1970. » (Keynes [1937], p. 216-217.) Pour contourner ce problème, la littérature considère fréquemment Vunicité comme critère du caractère incertain d'une situation. Malheureusement, ce critère est insuffisant. Ainsi, de nombreux phénomènes uniques sont parfaitement prévisibles, par exemple, l'orbite du premier satellite lancé dans l'espace. Ces ambiguïtés sont fort dommageables. Elles ont conduit la théorie économique à écarter ces phénomènes du champ de ses préoccupations, en dépit de leur incontestable portée pratique. Pour sortir de cette impasse, on doit intégrer l'idée essentielle selon laquelle la notion knightienne d'équivalence comme celle d'unicité ne peuvent, en toute rigueur, être définies que par référence à un certain capital cognitif déjà existant. Le nouveau qualifie alors des événements pour lesquels il n'existe, à l'intérieur du corps de connaissances constitué, aucune base permettant d'en évaluer la plausibilité. On ne peut les déduire de l'ensemble du savoir et des opérations de calcul et de

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déduction qui, au moment considéré, constituent l'état des connaissances humaines \ Cette définition recoupe alors étroitement la position défen duepar K. Popper, à propos de la question de l'indéterminisme, selon laquelle ce qui, fondamentalement, échappe à la programmation ration nelle, c'est la connaissance future : « II y a certaines choses nous concernant que nous ne pouvons nous-mêmes prédire par des méthodes scientifiques. Plus précisément, nous ne pouvons prédire, de manière scientifique, les résultats que nous obtiendrons au cours de la croissance de notre propre connaissance. » ([1982], p. 53.) Telle est la caractéristique du nouveau ou de l'incertain qui échappe au cadre probabiliste pour entrer dans la logique de l'appréciation irréductiblement subjective (Knight [1921], p. 225). On ne saurait associer de probabilité à l'évén ement: « Le théorème de Fermât est vrai » 2. Nous retiendrons désormais cette définition de l'incertitude. Pour la différencier d'autres analyses, et pour souligner le rôle déterminant des réflexions de G.L.S. Schakle, nous parlerons, à son propos, d'incertitude épistémique. Considérant un certain corps de connaissances 0, on peut alors définir deux catégories d'événements incertains aux conséquences écono

miques

événements dont l'observation conduit à un approfondissement ou à une extension de la théorie 0 considérée. Par exemple, l'observation de formes de vie sur une autre planète, sans remettre en cause la théorie de l'évolution, peut amener à élaborer une analyse plus précise des condi tions générales d'apparition de la vie. La seconde catégorie, notée I2, contient des événements dont l'observation aboutit à une invalidation de la théorie existante 0. Cette dernière catégorie d'événements est centrale dans l'épistémologie poppérienne. Rappelons, en effet, que, pour K. Popper, l'élément décisif dans la définition d'une théorie consiste en l'ensemble des « énoncés de base » que cette théorie considère comme impossibles. Par « énoncé de base », K. Popper considère « les énoncés affirmant qu'un événement observable a lieu dans une région particulière déterminée de l'espace et du temps » ([1973], p. 103). Il est alors amené à écrire :

On qualifie une théorie d'« empirique » ou de « falsifiable » si elle divise, de manière précise, la classe de tous les énoncés de base en deux sous-classes non vides : celle de tous les énoncés de base avec lesquels elle est en contradiction (ou qu'elle exclut ou défend) et que nous appelons la classe des falsificateurs virtuels de la théorie et celle des énoncés de base avec lesquels elle n'est pas en contradiction (ou qu'elle « permet »). Nous pouvons poser ceci plus brièvement en disant qu'une théorie est falsifiable si la classe de ses falsificateurs virtuels n'est pas vide. (Popper [1973], p. 84.)

très différentes. La première catégorie notée I,, correspond à des

1 . Les réflexions que propose M. Milgram [1983] à propos des diverses formalisations de l'imprévisible en mathématiques constituent une bonne approximation du problème que nous soulevons ici. 2. On retrouve ici la question des probabilités logiques posée par J.M. Keynes (Arrous [1982]). Sur ce point, voir la critique que K. Popper ([1973], p. 274-278) adresse à la théorie keynésienne de la probabilité logique.

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D'après nos définitions, I2 s'identifie à la notion poppérienne de sous-classe des falsificateurs potentiels de la théorie 0. Nous désignerons par w cette sous-classe. Notant E, la classe de tous les énoncés de base, une théorie © est donc définie par l'égalité :

E

=

@ U w

(1)

Remarquons qu'on trouve, au sein de 0, tous les événements incertains de type I,, à savoir des événements non prévisibles, car mettant en œuvre des connaissances excédant celles possédées à l'instant considéré, mais, néanmoins, compatibles avec la théorie @. L'incertitude de type I2 vaut exactement w. Le point essentiel pour l'économiste est de savoir en quoi ces

considérations modifient les conceptions admises en matière d'analyse de la prise de décision individuelle. Une remarque liminaire consiste à noter que la nature même des événements incertains les rend inadéquats à un traitement probabiliste, au sens de l'approche fréquentiste. Cette inadé

quation

exemplaire. En effet, s'il est impossible, à partir d'une certaine connais sancedu monde notée ©, de déterminer la plausibilité de w, cela doit être compris dans un sens totalement différent de celui qui est attaché à l'impossibilité d'établir celle d'un événement répondant au type I,. En effet, stricto sensu, la probabilité de w sachant © ne pose aucun problème. Connaissant ®, on peut définir sans ambiguïté prob (w/©) qui, par définition de w, vaut 0. Pourtant cette valeur ne rend pas compte de la plausibilité de w. Pourquoi ? Parce que, par définition, le rejet par © de la possibilité des événements de type I2 a le statut d'un pari et non d'une certitude. Rien ne permet d'assurer, d'un point de vue logique, que les événements jugés impossibles par © n'auront pas lieu. Ce n'est pas parce que le soleil s'est, aussi loin que l'homme se souvienne, levé à l'est, qu'on peut affirmer que demain il se lèvera également à l'est1. Autrement dit, la nature même d'une théorie oblige à admettre qu'elle puisse être réfutée. C'est même en cela qu'elle est, selon K. Popper, une théorie scientifique. Mais, simultanément, cette théorie ne saurait nous fournir les éléments permettant de calculer l'occurrence de cette réfuta tion.On retrouve, ici, énoncé d'une nouvelle manière, le fait qu'une théorie ne peut prévoir la connaissance future. Il s'ensuit logiquement que nous sommes irrésistiblement conduit vers une conception subjective de la « probabilité ». L'évaluation par les agents de la plausibilité de w ne peut se faire qu'en mobilisant des informations, des croyances, extérieur esà ce qu'est le savoir constitué à l'instant considéré, à savoir ©. La seule connaissance de © conduirait à la probabilité objective 0. Désor-

revêt dans le cas des événements appartenant à w une forme

Ce point de vue ne fait que reprendre les termes de la critique poppérienne de

l'induction. Selon celle-ci, on ne peut justifier d'un point de vue logique « d'inférer des

peu importe le

grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la

conclusion que tous les cygnes sont blancs » (Popper [1973], p. 23).

énoncés universels à partir d'énoncés singuliers aussi nombreux soient-ils

1.

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mais, on notera par (1—s) l'appréciation subjective de w, s représentant alors le degré de confiance dans la validité de la théorie. L'incertitude définit donc un espace où le travail personnel d'interprétation s'impose comme nécessité. Dans le paragraphe qui suit, nous allons en préciser les modalités.

RATIONALITE ET INCERTITUDE

Les définitions précédentes mettent l'accent sur le fait que le rapport

à l'incertain, au nouveau, se traduit par un travail où la raison constam

mentpropose de nouvelles hypothèses permettant de préciser ou de falsifier la théorie existante. Une question se pose alors : par quelles voies découvre-t-on les « bonnes » hypothèses ? A. Boyer a consacré un

texte à l'explicitation et à la comparaison des positions de H. Simon et de K. Popper sur cette question (Boyer [1988]). Pour notre propos, ce qu'il convient de souligner est qu'il est vain de chercher une « machine inductive » susceptible d'induire des hypothèses universelles à partir des

« données ». Toute hypothèse, selon K. Popper, « contient " un élément

irrationnel " ou " une intuition créatrice " au sens bergsonien de ces

voie

logique

termes ». C'est ainsi qu'Einstein (déclare qu') « il

n'y

a

pas

de

qui conduise (aux lois universelles). On ne peut les atteindre

que par une intuition fondée sur une sorte d'amour intellectuel des objets

d'expérience » ([1973], p. 28). Comme l'indique A. Boyer :

Popper rejette la vision inductive de la découverte des hypothèses : par conséquent l'hypothèse n'est ni déduite, ni induite, mais inventée librement, puis soumise déductivement à des tests. Ceci n'entraîne pas l'impossibilité d'une analyse a posteriori du processus de production de l'hypothèse. La découverte est au moins partiellement rationnelle, mais on ne saurait exclure l'intervention de facteurs idiosyncrasiques ([1988], p. 238).

Ainsi, avec la notion d'incertitude, émerge une analyse de la rationalité qui laisse un espace irréductible, dans les contextes de découverte, à l'imagination des individus comme à l'ensemble de leurs caractéristiques individuelles. La formulation de nouvelles hypothèses mobilise des faits

pouvant provenir de tous les points de l'horizon social ou personnel. Il y

a là une boîte noire qui renvoie, dans la terminologie de J. Fodor, à la

dimension « non modulaire et isotropique » de l'activité scientifique. L'aléa est, par excellence, l'un des lieux où ce travail interprétatif se déploie avec force. Une des questions essentielles, que posent les contextes aléatoires aux individus, est de savoir si le phénomène observé suit une loi stationnaire ou, au contraire, si celle-ci s'est modifiée au cours du temps.

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Supposons qu'on observe une variable aléatoire pouvant prendre deux valeurs, C et R. Supposons que, jusqu'à la date 0, la loi de cette variable ait été identifiée. Soit p la probabilité d'apparition de C. Le problème auquel sont confrontés les individus est de savoir si les tirages observés depuis la date 0 sont conformes à cette loi. Dans le cas où les fluctuations entre les états C et R, constatées depuis la date 0, sont le simple produit de l'aléa originel, on parlera d'aléa conjoncturel. Dans le cas où les fluctuations observées sont liées à une modification de la source aléatoire, on parlera d'aléa structurel. Les situations de risque, au sens de F. H. Knight, sont caractérisées par le fait que n'y sont pris en compte que des aléas de type conjoncturel. L'incertitude s'identifie à la possibilité d'appar itiond'aléas structurels. Cette distinction s'impose dans la mesure où, selon la situation qui prévaudra, on aura des comportements individuels très différents. Si l'aléa est conjoncturel, et donc conforme aux éventualit ésprévues ex-ante, il ne réclame pas de réponse spécifique. Si, au contraire, l'aléa observé est structurel, il demande impérativement à être analysé et peut contraindre les individus à modifier leur stratégie. Les caractéristiques de la rationalité en situation d'incertitude, analysées précédemment, apparaissent alors dans le fait qu'il n'existe pas de méthode permettant d'affirmer ou de rejeter avec certitude l'hypothèse H(), « l'aléa est conjoncturel ». Le rejet de Ho ou son acceptation est une décision qui, pour être prise, mobilise nécessairement des facteurs idiosyncrasiques. Pour le voir, supposons que la séquence observée depuis la date 0 soit constituée de n états R et d'aucun état C. Même une telle configurat ionn'autorise pas un rejet automatique de l'hypothèse Ho. La difficulté de la question provient du fait que, malgré sa faible probabilité, (1-p)", cette séquence a très bien pu être produite par l'aléa conjoncturel. Elle est tout à fait compatible avec l'hypothèse Ho, même pour une probabilité p proche de 1. Pour sortir de cette ornière, le statisticien est obligé de choisir, a priori, un seuil de probabilité arbitraire, e, en général 1 % ou 5 %. Ce paramètre étant déterminé, si la probabilité de la séquence, en l'occurrence (1-p)", est inférieure à e %, on dira que l'hypothèse Ho est rejetée au seuil de E %. Mais, même en cas de rejet, il demeure une probabilité de e % que la séquence considérée ait effectivement été produite par l'aléa conjoncturel. Ainsi, l'analyse statistique fait intervenir des paramètres exogènes qui dépendent de la manière personnelle dont chaque cas particulier est appréhendé. Dans le cadre de la statistique bayésienne, ces appréciations subjectives interviennent sous la forme des lois de probabilité a priori. II apparaît donc qu'on ne peut sortir de l'indétermination du problème statistique que par l'introduction de considérations subjectives, que ce soit le seuil 8 ou la loi de probabilité a priori. Cependant l'économiste ou le sociologue est quelque peu frustré par

cette réponse.

individus interprète l'aléa observé comme le fait d'une mutation structur

elle,soit fixé à 1 % ou à 20 % a des effets considérables sur le

En effet, que

le seuil,

à partir duquel la majorité des

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fonctionnement du système social considéré. Ces grandeurs sont les paramètres essentiels permettant d'appréhender les conditions de stabil itéet de reproduction d'un système d'évaluation. Or le seul examen des conditions d'exercice de la rationalité ne nous dit rien sur la déterminat ionde ces paramètres. Pour avancer dans notre réflexion, il nous faut donc prendre en compte la spécificité des contextes sociaux à l'intérieur desquels le travail interprétatif analysé précédemment prend sa place. Il s'agit d'articuler deux questions, celle de la cohérence sociale et celle de l'évolution du savoir. Autrement dit, l'analyse poppérienne voit le travail de la raison scientifique comme l'invention libre d'hypothèses, soumises déductive- ment à des tests, puis à une délibération publique, intersubjective et critique, conduisant à une évaluation, par la communauté scientifique, de l'hypothèse proposée. Ce faisant, K. Popper énonce une méthodologie normative, c'est-à-dire un ensemble de « règles susceptibles de favoriser le progrès (du savoir) » (Boyer [1988], p. 240). Le problème qui nous intéresse en tant qu'économiste est de savoir dans quelle mesure les systèmes sociaux que nous étudions permettent 1'« effectuabilité » de ces règles. Or en mettant l'accent sur « l'irréductible diversité individuelle »,

sur le fait qu'il n'existe pas de critère permettant un filtrage a priori des conjectures admissibles1, ces règles méthodologiques ne risquent-elles pas d'entrer en conflit avec les contraintes spécifiques que l'existence d'interdépendances sociales fortes fait peser sur la constitution des points de vue individuels ? Ne sommes-nous pas alors confronté à une tension

extrême entre

conjectures et la stabilité du système social ? Les paragraphes suivants seront consacrés à l'analyse de ce dilemme, le but de nos réflexions étant de mettre en évidence les formes organisationnelles qui permettent de gérer les contraintes de coordination et les contraintes cognitives. Pour ce faire, il convient au préalable de dégager le cadre général à partir duquel nous poserons la question des relations entre incertitude et reproduction des systèmes sociaux. Les systèmes sociaux auxquels nous nous intéresserons correspon dent,dans une large mesure, à ce que L. Boltanski et L. Thévenot ([1987], p. 39-49), nomment des cités2. Pour notre propos, nous insiste ronssur les caractéristiques suivantes. Un système social désigne une communauté d'individus définie par un ensemble d'activités, noté A, auquel est associé un étalon général permettant d'évaluer les résultats de chacun. Ces évaluations définissent une échelle de valeurs, ce que les auteurs précédents appellent un « ordre », chaque agent cherchant à obtenir l'évaluation la plus grande. Dans la majorité des situations que

deux impératifs contradictoires, la « flexibilité » des

Comme l'écrit A. Boyer, «légiférer a priori sur la découverte peut s'avérer

contre-productif, car l'imagination et la diversité, le polymorphisme, sont des conditions nécessaires du pluralisme critique » ([1988], p. 238).

1.

2.

Ce concept est présenté et approfondi par L. Thévenot dans le texte qu'il consacre,

dans le présent numéro de la Revue économique, à la question de la coordination. Il utilise alors plutôt le terme de « modèle d'ordre de grandeur » (§ 4).

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nous analyserons, l'étalon pris en compte sera l'étalon monétaire. Mais

on peut également considérer d'autres formes d'évaluation, pour autant qu'elles permettent des comparaisons inter-personnelles. Par exemple, si

À désigne le système social que constitue la communauté scientifique, on

peut lui associer une forme d'évaluation du type « renom ». Un système social tend à produire des théories dans la mesure où les prises de

décision individuelles nécessitent des procédures de calcul permettant à tous d'évaluer les résultats prospectifs attachés aux différentes activités. Une théorie ® s'identifie alors à une application de A dans l'ensemble des lois de probabilité. A aeA, on fait correspondre la loi de probabilité

G (a). Chaque valeur de G (a) doit être considérée comme un gain ou

une perte associée à la pratique de l'activité a, mesurés dans l'étalon des valeurs considéré. Ce gain peut éventuellement dépendre d'un aléa temporel. Ainsi G (a) nous fournit un mode d'évaluation de l'activité a \ Une situation de risque pur est alors définie par le fait que, pour des raisons d'ordre sociologique ou d'autres natures, la croyance dans la

retient

théorie

l'axiomatique de von Neumann et Morgenstern (VNM) et le critère de

(a) nous donne la valeur de

l'utilité espérée qui s'en déduit, EUG l'activité a.

Dans les définitions précédentes, on reconnaît le cadre conceptuel le plus traditionnel de la théorie du risque. Si, par exemple, A est un ensemble de titres, la loi G permet, à chaque agent, en fonction de son utilité subjective, de déterminer son portefeuille optimal. Dans le cadre du modèle walrassien, ® serait construit à partir de la connaissance des fondamentaux, à savoir les ressources disponibles, les technologies utilisables et les préférences des consommateurs. Ce sont là les grandeurs objectives qui, au sein de cette théorie, permettent de calculer, sans ambiguïté, les prix 2. En cas d'aléas stationnaires les affectant, l'évalua tionwalrassienne devient une variable aléatoire, en l'occurrence ce que nous avons appelé G. Conformément à la définition précédente, nous qualifierons ce type d'aléa, qui se manifeste à l'intérieur d'un modèle stationnaire d'évaluation, de conjoncturel. Dans le contexte économique, cette stationnarité de l'évaluation exprime la stabilité du système écono mique qui l'a produit ; autrement dit, dans le cadre walrassien, la stationnarité des grandeurs fondamentales. On distinguera un aléa spatial et un aléa temporel. L'aléa spatial désigne un aléa qui, à un instant donné, prend des valeurs différentes pour les membres d'une population exerçant la même activité. L'aléa

Dans

est

absolue :

s

vaut

1.

ces conditions,

si

l'on

1. Cette définition de la théorie quitte le terrain purement méthodologique qui était celui du paragraphe précédent. On s'intéresse ici aux effets sociaux de celle-ci. La théorie y est décrite comme une promesse de résultats. Mais l'aspect fondamental qui différencie cette définition des réflexions précédentes est le fait que n'y sont considérées que des lois

probabilistes. 2. Ce « sans ambiguïté » correspond à la forme la plus simple et la plus classique de l'équilibre général. Comme s'en font l'écho tous les textes du présent numéro, l'économie walrassienne. dans ses développements contemporains, a remis en cause cette vision simplifiée.

251

Revue économique

temporel désigne un phénomène aléatoire se déroulant dans la durée.

Autrement dit, il s'agit d'un aléa qui, à un instant donné, prend la même valeur pour tous les agents, quelle que soit l'activité qu'ils exercent. En termes économiques, cet aléa détermine ce qu'on appelle communément

la conjoncture générale. Dans ce texte, on laissera de côté l'aléa spatial

et les formes organisationnelles qui lui correspondent pour ne plus s'occuper que de la gestion de l'aléa temporel. On peut le représenter par une variable aléatoire T pouvant prendre deux valeurs, C et R, auxquels sont associées les probabilités p et (1-p) et les gains G (C, à) et G (R, à). On peut alors définir :

E

[G (o)/T = C]

=

EC (a)

(2)

E[G (o)/T=R] = ER (a)

(3)

L'espérance des gains fluctue ainsi au cours du temps entre EC (a) et ER (a), avec les probabilités p et {1—p) d'apparition, de telle manière que :

(4)

EG (a)

= p EC (a) +

(l — p) ER (a) .

L'incertitude se traduit alors par un doute sur la stationnante de

G (T, a). L'observation de l'aléa temporel conduit alors aux problèmes

d'interprétation mis en lumière dans le paragraphe précédent. Suppos ons,par exemple, qu'on observe une longue phase récessive, à savoir

n fois consécutives R. Alors, quelle que soit l'activité a considérée, au

lieu d'obtenir le rendement moyen EG (a) [équation (4)], on observe une

série de rendements égaux à ER (a) [équation (3)]. La question que se posent alors les agents est de savoir s'il s'agit d'un aléa conjoncturel ou structurel. Comme on l'a souligné, cette question n'a pas de réponse

variation

simultanée du rendement moyen de Xensemble des activités, les individus, inclinés à remettre en question le modèle précédent T(p), avanceront alors une argumentation centrée sur l'incertitude I2'. Ils conjecturent que la théorie © n'est plus valide, qu'elle ne fournit plus les bons repères d'évaluation, qu'elle n'offre pas une bonne spécification de l'ensemble, A, des activités pertinentes. Autrement dit, à côté de l'interprétation conjoncturelle décrite par la variable T, les agents retiennent une nouvelle possibilité, à savoir « l'événement w ».

Analyser les conséquences sociales de cette suspicion nécessite de considérer les moyens d'action dont disposent les agents pour exprimer leur défiance. Les catégories avancées par A.O. Hirschman [1972] nous

seront ici très utiles. Une première stratégie pour l'agent considéré est

« la prise de parole ». x cherche à instaurer un débat au sein du système

1 . On peut montrer que, dans le cadre de l'aléa spatial , la défiance vis-à-vis du système d'évaluation @ s'appuie sur une interprétation faisant jouer à l'incertitude I, un rôle central.

forme organisationnelle permettant de gérer ces interprétations est la concurrence.

La

Autrement dit, l'espace respectif des rapports conventionnels et concurrentiels est déter miné par la distinction spatial/temporel, à laquelle est associée la distinction I,/I2.

univoque.

Dans la mesure

ce

qui est en cause

c'est une

252

André Orléan

social visant à modifier les formes anciennes par lesquelles la commun autéconsidérée gérait l'aléa temporel. Une deuxième stratégie est la déjection. Deux types de défection sont possibles. La première consiste à explorer un nouveau champ d'activités n'appartenant pas à A, c'est ce qu'on appelle Vinnovation. Il s'agit d'une pratique aride et coûteuse, impliquant de forts risques dans la mesure où, par définition, l'agent se déplace sur un espace sans repère. Une autre raison qui rend cette stratégie difficile est qu'elle dépend, en général, pour ses résultats, de l'action des autres agents. Un certain seuil critique de participation aux nouvelles activités est nécessaire pour qu'elles s'avèrent rentables. Cette stratégie nécessite donc un consensus, plus ou moins explicite, du type de celui que la prise de parole essaie précisément de créer. Mais, dans certains contextes sociaux spécifiques, un second type de défection est possible, la non-participation. Cette attitude est celle qui exprime le plus pleinement l'essence de l'incertitude I2, à savoir une pure défiance, sans proposition de solutions alternatives. Dans les systèmes financiers, c'est la détention monétaire qui exprime cette possibilité. Étudions-la.

LA CONVENTION FINANCIERE

La nature du problème

C'est une des caractéristiques les plus saillantes des sociétés marchand esque d'offrir aux agents la possibilité d'une totale non-participation aux activités productives A, c'est-à-dire d'autoriser certains membres de la communauté à se maintenir dans une situation de critique par rapport à l'ensemble des évaluations qui fondent l'activité normale des autres sociétaires, tout en restant dans la société. Ce rapport social spécifique est la thésaurisation. On retrouve alors très exactement la conception keynésienne de la monnaie, à savoir l'actif dont la détention permet d'attendre de plus amples informations quand on doute des méthodes traditionnelles d'évaluation. La monnaie est alors définie dans sa dimension « réserve de valeur », c'est-à-dire quelque chose transcendant les systèmes d'évaluation particuliers G (a) et permettant d'assurer des transitions entre divers états de ces systèmes. En cas de défiance vis-à-vis des conventions de calcul, les agents, refusant de prendre les risques désormais associés aux activités appartenant à A, se réfugient dans la détention monétaire. La question que soulève cette pratique, pour la stabilité du système financier dans sa globalité, est alors celle d'une possible généralisation de la défiance conduisant à « une course à la liquidité », autrement dit le problème de l'instabilité de la demande de monnaie. Une réponse traditionnelle à cette question consiste à souligner le rôle d'autorégulation joué par les marchés financiers. Le mécanisme

253

Revue économique

assurant cette autorégulation serait la spéculation. En effet, les spécula teurs,en vendant quand les prix sont élevés et en achetant quand les prix sont bas, stabiliseraient le système d'évaluation. Nous défendrons une thèse opposée selon laquelle, non seulement l'arbitrage spéculatif ne permet pas de faire face aux problèmes d'instabilité, mais les amplifie. La démonstration de cette thèse nécessite, comme préalable, de construire une formalisation plus précise de la manière dont les agents se représen tentles effets de l'incertitude I2. Notre idée est de voir dans ce que la littérature anglo-saxonne appelle « the peso problem » une telle formali sation(Krasker [1980]) \ Le problème du peso prend sa source dans l'existence d'événements

de faible probabilité, ayant des conséquences désastreuses sur les rende

ments

changement de parité lorsqu'on est en changes fixes. Les mutations engendrées par des modifications soudaines dans la politique économique sont également représentatives de ce type de configurations. On peut aussi considérer « la fermeture du détroit d'Ormuz », ou encore les catastrophes naturelles comme des phénomènes relevant de la même logique. L'importance de ces situations tient au fait que, lorsque les

opérateurs jugent plausible leur apparition, il s'ensuit des fluctuations importantes des cotations. Notons qu'il ne s'agit pas d'une bulle, puisque c'est bien la valeur fondamentale des titres qui se trouve affectée par le surgissement d'événements d'une telle nature. Cependant, comme ceux-

ci ne se réalisent effectivement que dans très peu de cas, on observe

ex-post des fluctuations qui ne trouvent pas d'explications dans les données constatées. L'incertitude I2 répond à cette même structure formelle. La falsification de la théorie © est un « événement » auquel est

associée, en général, une très faible probabilité a priori, et qui a, lorsqu'il

se vérifie, des conséquences catastrophiques sur le système d'évaluation. Les recherches de O. Hart et D. Kreps [1986] vont nous permettre d'affiner la formalisation de l'incertitude I2, proposée dans l'introduction du présent paragraphe. L'argument se construit comme suit. Les idées a priori de l'agent x sur le fonctionnement de l'économie se traduisent par la croyance en l'existence d'un signal Sx, fournissant une information sur la possibilité de réalisation de w. Sx est une variable aléatoire, pouvant prendre deux valeurs, Vx et Fx, avec les probabilités s et (l-s).

Lorsque Vx apparaît, x est sûr que l'évaluation du titre considérée suit la loi aléatoire G. Dans l'état Fx, l'agent pense qu'il existe une probabilité v que G soit toujours valide et (1—v) que le titre ait une valeur nulle. Si l'on suppose que l'ensemble des opérateurs partagent la même représentation

de l'ensemble des titres. Un exemple typique est celui

d'un

de

l'incertitude I2, dans l'état V, l'anticipation moyenne du groupe, quant

à

la valeur

future du titre considéré, vaut EG.

Dans

l'état F,

cette

anticipation vaut vEG. Lorsque F apparaît, il s'ensuit une chute des

question a été

analysé pour la première fois à propos du cours à terme du peso mexicain. On a observé, en 1976, de fortes fluctuations de celui-ci à la suite d'anticipations sur une possible dévaluation qui, en définitive, n'a pas eu lieu.

1.

Le terme « peso problem » vient du fait que le phénomène en

254

André Orléan

cours exprimant la crainte de l'événement w. Cette chute sera d'autant plus grande que la probabilité subjective v sera faible. Si la probabilité (l-s) d'apparition de F est importante, on constate une variabilité importante du cours des titres. Ex-post, il apparaît que ces fluctuations n'étaient pas justifiées. On note alors que, dans un tel contexte, les procédures financières sont nullement stabilisantes. Nous retrouvons ici la conclusion de O. Hart et D. Kreps :

or these premonit

technology) are often heralded in the press as being imminent

ionsof change are wrong more often than not, but they do indicate that one is in

a period in which the sea change

likehood of the change, especially if the change is massive, may be enough to

cause speculators to enter whatever markets are appropriate

the change is of the extremely rare and extremely catastrophic variety, one might observe a large number of episodes of price fluctuations and no observable (ex-post) reason for these fluctuations. ([1986], p. 933.)

(Sea

changes like war, famine, or

a

very

radical change

in climate

is relatively more likely. This increase in the

Especially where

Tel est le cœur de notre thèse. En situation d'incertitude, les agents forment des interprétations Sx, du type « peso problem », qui conduisent à de nombreuses fluctuations des prix du marché boursier. Cela montre, à l'évidence, l'incapacité des arbitrages spéculatifs à promouvoir une stabilité du système. Néanmoins, la formalisation proposée par O. Hart et D. Kreps marque le point essentiel. En effet, soulignons que si la spéculation produit les effets pervers qui ont été décrits, cela tient au fait que l'ensemble des opérateurs financiers se réfère à la même interprétation S, c'est-à-dire règlent collectivement leurs anticipations sur l'observation de la même variable. La raison de cette croyance unanime n'a pas à être explicitée dans le modèle analysé : elle est considérée comme une évidence. Il est connu de chacun que les valeurs des fondamentaux dépendent de S. Autrement dit, cela est un « Common Knowledge » au sein de la communauté financière. Avec la notion d'incertitude se dissout cette objectivité a priori de la variable S. Au contraire, la nature même du problème a montré que la définition des variables Sx était le résultat d'un processus où l'imagination et l'inventivité individuelles étaient centrales. On pourr ait dire que Sx n'existe pas avant que x l'ait découverte. Sx cherche à

exprimer une défiance larvée, diffuse, prenant, au gré des sujets, des formes différentes. Or, tant que cette défiance reste multiforme, elle ne met pas en péril la stabilité du système d'évaluation. Pour le voir, considérons la situation où les N opérateurs, notés x, forment, de manière indépend ante,leur conjecture Sx. Pour simplifier nos raisonnements, on suppos eraque v vaut 0. Autrement dit, lorsque Sx vaut Fx, x pense que G vaut

0 avec la probabilité 1. On notera lVjr la variable aléatoire qui vaut 1 si Sx

est égal à Vx et 0 dans le cas contraire. D'après nos définitions, Pa (x), le

prix anticipé par x est égal au produit des deux variables aléatoires indépendantes G et lVr. Soit :

pa fa

=

lVx

G

(5)

 

255

Revue économique

retrouve que Pa (x) vaut à 0 et il en est de même

pour Pa (x). Si, par ailleurs, on suppose que les opérateurs connaissent l'espérance EG de G, on peut écrire :

En effet, si Sx vaut Vx, 1Vx vaut 1 et l'on exactement G. Si Sx vaut Fx, alors lVx est égal

 

P* (x)

=

EG

lVx

(6)

Dans ces conditions, l'anticipation moyenne du groupe vaut :

 

P"

=

[% Pa (x)]/N

=

EG • (SN/N),

 

avec

SN

=

%

lVx .

(7)

Dans le cas où les variables Sx sont indépendantes, on a :

 
 

E

(F»)

=

s

EG

(8)

 

V (F1) =

[s . (1 — s)/N] . EG2

 

(9)

Ainsi l'existence de cette défiance qu'expriment les Sx, si elle modifie

la valeur du titre [équation (8)], n'engendre pas nécessairement une plus grande variabilité des cours. L'équation (9) montre en effet que, quand

N tend

L'équation (8) traduit l'existence d'un facteur d'escompte s lié au fait que l'obtention, à la prochaine période, du rendement moyen EG est soumise au risque w. Les conditions d'équilibre donnent immédiatement s=l/(l + r) où r est le taux d'intérêt. Pour avancer dans l'analyse de ce problème, supposons maintenant que la population des N opérateurs est divisée en y sous-classes, comportant chacune N/y individus, chaque sous-classe étant définie par le fait que les agents qui la constituent se réfèrent à la même variable Sz. Si P" (y) désigne l'anticipation moyenne,

on

vers l'infini, la

variance de

l'opinion moyenne tend vers 0.

a

:

 

E

[F1 (y)]

=

* • EG

(10)

V

[F* (y)]

=

[s ■ (1 — s) /y] ■ EG2

(11)

L'équation (11) montre que la variabilité de l'opinion moyenne est une fonction décroissante de y, autrement dit de l'ampleur des polarisa

tionspartielles sur certaines hypothèses Sz. Dans le cas d'unanimité, soit

y égal à 1, la variance est maximale. La moyenne des cours reste

inchangée [équation (10)], mais résulte de fluctuations soudaines au cours desquelles les cotations passent, sans transition, de la valeur EG

(état V) à la valeur 0 (état F). L'instabilité des marchés financiers est donc conditionnée par un processus de polarisation des opinions sur une même théorie, conduisant à la détermination d'une même variable, S. Cette

Nous retrouvons la thèse

keynésienne selon laquelle la stabilité des marchés financiers dépend étroitement de la diversité des opinions qui s'y manifestent. Ainsi J.M. Keynes écrit-il à propos de la détermination du taux d'intérêt : « C'est un fait notable que la stabilité du système et sa sensibilité aux variations de

dimension est

à

la

base de

l'effet peso.

256

André Orléan

la quantité de monnaie dépendent à ce point de la diversité des opinions sur les choses incertaines. » ([1971], p. 183). Le rôle du trading automati quedans le krach du 19 octobre 1987 fournit une illustration exemplaire du risque que fait courir au système la polarisation des anticipations. Qui plus est, cette unanimité a quelque chose d'artificiel, de factice : en effet n'est-il pas dans l'ordre normal des choses que des opinions opposées s'expriment concernant un phénomène du type de w qui, par sa nature même, implique la mobilisation d'éléments subjectifs d'interprétation ? On est alors amené à se demander si l'apparition d'une telle configuration est véritablement possible. Pour analyser cette question, on doit revenir sur l'analyse des comportements financiers.

Autoréférence et spéculante sur les marchés financiers

Le premier point qu'il s'agit de souligner est qu'à tout moment la cotation observée sur un marché financier n'est rien d'autre que l'expres sionde l'opinion moyenne des intervenants. Dans ces conditions, il est clair que le comportement optimal est celui qui réalise la prévision la plus fine de cette opinion moyenne. Un opérateur qui suit une telle stratégie ne s'intéresse plus à la véracité intrinsèque des informations, mais uniquement à la manière dont elles sont susceptibles d'être interprétées par les autres agents. L'information pertinente n'est plus définie objecti vement, dans son adéquation à décrire les évolutions des valeurs fonda mentales, mais psychologiquement, dans sa capacité à prévoir les croyanc esde la foule des intervenants. Ces remarques de bon sens conduisent à souligner la dimension autoréférentielle des marchés financiers (Orléan [1988a]). Un système autoréférentiel se définit par le fait que la grandeur par rapport à laquelle est évaluée la position des différents éléments le composant n'est pas une norme extérieure, comme dans les structures hétéro-référentielles, mais le produit même de l'interaction des stratégies élémentaires. Il s'ensuit que cette grandeur de référence est définie circulairement. Ainsi, dans le cas que nous étudions, l'opinion moyenne est simultanément le résultat des anticipations individuelles et l'objet qui sert de base à la détermination de ces mêmes anticipations. Cette caractéristique apparaît avec force dans la célébrissime citation de J.M. Keynes comparant la technique du placement à un concours de photograp hies« où les participants ont à choisir les six plus jolis visages parmi une centaine de photographies, le prix étant attribué à celui dont les préférenc ess'approchent le plus de la sélection moyenne opérée par l'ensemble des concurrents » ([1971], p. 168). La spécificité de l'autoréférence apparaît avec clarté si l'on compare ce jeu au jeu hétéro-référentiel correspondant, jeu dans lequel les plus jolis visages sont déterminés, non par l'opinion moyenne des lecteurs, mais par un jury secret, composé d'experts. Comme on le voit immédiatement dans cette dernière situa tion, les lecteurs n'ont nullement à se préoccuper du choix des autres concurrents. Il leur faut essayer de déterminer les critères permettant de

257

Revue économique

spécifier ce qu'est le Beau, qui joue ici le rôle d'une norme extérieure, régulatrice. Dans le cas décrit par Keynes, ce qui compte c'est l'opinion des autres. Comment les agents évoluant dans des systèmes autoréférent ielsforment-ils leur jugement ? Pour aborder cette question, on doit considérer des niveaux success ifsd'anticipations croisées (Walliser [1985], p. 90). Le niveau 0 décrit l'anticipation directe faite par le sujet sur la grandeur considérée, à savoir la valeur fondamentale du titre. Le niveau 1 désigne une anticipation faite par un agent sur l'anticipation de niveau 0 d'un autre agent. Autrement dit, au niveau 1, l'agent x cherche à prévoir ce que l'agent y pense de la valeur fondamentale du titre. Le niveau n se définit comme l'anticipation d'un agent x sur l'anticipation de niveau (n-1) d'un agent y. Lorsqu'on applique ces notions à l'analyse des systèmes autoréférentiels, il apparaît qu'une des caractéristiques de ces systèmes est de conduire à des anticipations croisées de niveau infini. En effet, l'agent rationnel, tel qu'il a été défini précédemment, forme, non pas des anticipations de niveau 0, mais de niveau 1. Ce qui compte pour lui, ce n'est pas ce qu'est réellement la valeur fondamentale, mais la manière dont les autres agents se la représentent. Mais, dans la mesure où les autres agents agissent de la même manière, anticiper l'opinion des autres conduit à anticiper ce que les autres pensent être l'opinion moyenne. Comme le dit J.M. Keynes, dans la citation précédente :

Chaque concurrent doit donc choisir, non les visages qu'il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu'il estime les plus propres à obtenir le suffrage des autres concurrents, lesquels examinent tous le problème sous le même angle. Il ne s'agit pas pour chacun de choisir les visages qui, autant qu'il en peut juger, sont réellement les plus jolies ni même ceux que l'opinion moyenne considérera comme tels. Au troisième degré où nous sommes déjà rendus, on emploie ses facultés à découvrir l'idée que l'opinion moyenne se fera à l'avance de son propre jugement. ([1971, p. 168.)

Ainsi, ce processus ne peut s'arrêter au niveau 2. En effet, l'agent qui forme une anticipation de niveau 2 suppose que les autres agents n'ont recours qu'à des anticipations de niveau 1. Aussi, dès lors que l'on suppose une égale rationalité des agents, c'est-à-dire le fait que la rationalité soit un « Common Knowledge », il vient, par récurrence, que la seule anticipation admissible est l'anticipation de niveau infini1. Le prix qui se réalise est celui qui correspond à cette anticipation de niveau infini. On utilisera le terme de spéculante pour désigner ce processus d'anticipations croisées de niveau croissant jusqu'à l'infini. Soulignons, dès maintenant, que la spéculante a des conséquences importantes sur les phénomènes financiers. C'est elle qui permet de comprendre l'apparition de situation où les prix constatés se déconnect entdes données objectives. Autrement dit, elle est au principe même

1. J.-P. Dupuy consacre, dans ce numéro, ses réflexions à approfondir les problèmes que soulève le « common knowledge », tout particulièrement en théories des jeux.

258

André Orléan

des bulles spéculatives '. Pour illustrer ce point simplement, considérons l'exemple suivant, ce que nous appellerons Yeffet Reagan. Il s'agit d'une configuration où chacun sait que la valeur fondamentale vaut Po, mais anticipe que les autres pensent qu'elle vaut Pi, jusqu'à l'infini des anticipations croisées. Le paradoxe d'une situation est que, bien que tous connaissent la valeur juste Po, c'est la valeur Pi qui, d'après nos démonstrations précédentes, va l'emporter. L'effet Reagan, rapporté par le New-York Times du 12 décembre 1987, nous en fournit une illustra tion.En réponse à un journaliste, le président Reagan déclara qu'il pensait que le dollar avait trop baissé. Comme le rapporte ce journal :

« No one believed the president ». En effet, tous les cambistes ont, sur les compétences économiques du président, les doutes les plus grands. Or, en dépit de ce doute, le dollar, à la suite des déclarations présidentiell es,se raffermit. Le journal interroge alors un « trader » de façon à savoir pourquoi, malgré son scepticisme sur le sérieux des déclarations de Reagan, il avait néanmoins acheté des dollars aussitôt qu'il connut la nouvelle. Ce trader a alors expliqué qu'il avait acheté des dollars parce qu'il avait anticipé que les autres opérateurs, à l'annonce de cette déclaration, en achèteraient, ce qui ferait effectivement monter son cours. Ainsi, bien que nul n'ignore que les propos de Reagan fussent dépourvus de toute pertinence, ils se trouvèrent réalisés parce que, au niveau 1, chacun a anticipé que les autres croyaient à leur réalité. Notons que même, si au niveau 1, chacun pense que les autres pensent que ces déclarations sont dépourvues d'importance, il suffit qu'au niveau 2, ou à un niveau supérieur, chacun pense que les autres pensent que l'opinion moyenne pense qu'elles sont vraies, pour qu'elles se trouvent réalisées. Ces analyses nous ont permis de définir la nature des comportements qui s'expriment sur les marchés financiers et la spécificité des équilibres auxquels ils conduisent. Elles vont nous permettre de comprendre comment l'incertitude de type I2 affecte les dynamiques financières.

La polarisation mimétique

Soulignons, dans un premier temps, qu'une situation caractérisée par l'existence d'un accord unanime et public des opérateurs sur un mode

d'évaluation © est, au sens de la théorie précédente, un équilibre. En

effet,

puissions faire sur l'opinion moyenne est identique aux résultats que nous obtenons directement en effectuant par nous-même les calculs command éspar ®. Il apparaît alors que l'anticipation de niveau infini est identique à l'anticipation directe, dite de niveau 0. Ce qui est remarquab ledans une telle configuration, c'est que l'activité spéculatrice, dont la

si

© est

un

« savoir commun », la meilleure prévision

que nous

1. Ce lien entre spéculante et bulles spéculatives est particulièrement bien mis en lumière par les travaux de J. Harrison et D. Kreps [1978]. On y voit formaliser un processus d'anticipations croisées tendant vers l'infini, dans le cas particulier où les représentations individuelles des aléas sont markoviennes. Ce processus conduit à l'émergence d'une bulle.

259

Revue économique

finalité est de deviner l'opinion future des autres individus, s'y identifie à la recherche des prévisions, les meilleures au sens de la théorie © . La spéculante étant rompue, on retrouve, dans ce contexte particulier, la proposition selon laquelle la spéculation est stabilisante. Un problème surgit néanmoins immédiatement du fait qu'est-post on constate que les anticipations de chacun ne sont pas identiques. En effet, cette observat ionne peut-elle pas être interprétée par les opérateurs comme l'indice que l'accord sur la théorie @ est brisé. Cette menace est conjurée par le fait que la théorie © voit dans l'évaluation G (T, a) un phénomène aléatoire. Elle admet donc une variabilité naturelle des prévisions indivi duelles, qu'on notera VN.

Examinons pour quelles raisons l'introduction de l'incertitude I2 constitue un défi pour la reproduction de cet équilibre. L'idée est simple. Lorsque les interprétations de l'incertitude sont très dispersées, la variabilité observée augmente faiblement. Dans ces conditions les méthod esde calcul traditionnelles continuent à être un guide efficace dans les choix patrimoniaux. Elles permettent de se faire une idée correcte de l'opinion moyenne future. Lorsque, pour des raisons quelconques, y compris accidentelles, la polarisation de la défiance, mesurée par le paramètre y, croît, la situation se modifie radicalement. En effet, si la variation observée des anticipations VPa (y) devient supérieure à VN, c'est-à-dire si l'intensité de la polarisation est telle que :

y < s ■ (1 — s) ■ (EGVVN)

(12)

alors les agents se rendent compte d'une insuffisance de leur méthode de calcul. G (T, a) ne leur permet plus de prévoir avec justesse l'opinion moyenne. En effet, la variabilité des cours apparaît comme résultant de la conjonction de deux effets, d'une part la variabilité naturelle du phénomène, VG, d'autre part l'existence d'une défiance déjà partiell ementpolarisée au sein de la communauté financière, mesurée par y. Dans ces circonstances, l'identité entre l'anticipation de niveau 0 et l'anticipation de niveau infini est rompue. © a cessé d'être un équilibre. Concrètement, l'incapacité des méthodes traditionnelles se manifeste par la perception d'un risque important dont © ne rend pas compte. Les évaluations sont ressenties comme incertaines et peu fiables. Dans ce contexte, la logique spéculaire s'impose aux agents pour prévoir l'opinion moyenne et diminuer les risques. Chacun cherche à deviner quelles variables Sz déterminent la psychologie de la masse des opérateurs. Pour décrire ce processus, nous avons considéré une forme particulière de spéculante, le mimétisme (Orléan [1988b]). On appellera anticipation mimétique ou imitative l'anticipation qu'obtient l'agent i lorsqu'il fait sienne l'anticipation d'un autre agent ou d'un groupe d'agents. L'importance de l'imitation a maintes fois été soulignée par les observateurs des marchés financiers. Les descriptions des bulles spéculatives insistent très fréquemment sur le rôle qu'y joue la contagion mimétique des opinions. De ce point de vue, il n'est pas

260

André Orléan

exagéré de dire que le mimétisme est certainement l'explication la plus immédiate qui vienne sous la plume des historiens des crises boursières ou des crises monétaires. Or, de manière tout à fait paradoxale, la littérature théorique, à quelques exceptions près, ne fait aucune place à ce type de comportement. La raison qui, selon nous, explique ce silence est le fait que le mimétisme est considéré comme un phénomène relevant de la pure irrationalité, ce qui le rejette hors de la théorie. Au contraire, nous avons insisté sur la nature rationnelle du mimétisme dans les situations d'incertitude (Orléan [1986]). Pour le voir, considérons notre exemple. Supposons qu'il n'y ait que deux conjectures en présence, Sa et Sb. Soit ka (t) (respectivement kb (t)) la proportion d'opérateurs formant leurs anticipations, à la date t, sur la base de la conjecture Sa (respective mentSb). On a alors :

 

P» (a)

 

=

EG • lVa

 

P° (b) =

EG • lVb

 

=

EG

<*a . lVa

+

kb

lVb) ,

avec

 

ka

+

kb

=

1

Les risques encourus en choisissant Sa ou Sb sont égaux à :

 

r (a)

=

Var [P° (a) — Pa]

 

=

2s

■ (1

s)

.

EG2 .

Pb

=

ja

Fb

(13)

r (b)

=

Var [Ptt (b) — P°]

=

2s

.

(1 —

s)

EG2

. k*a

=

jx

h?a

(14)

Dans la population des opérateurs, on distingue deux classes d'individus, en fonction de leurs préférences a priori pour l'une ou l'autre des deux conjectures. Les agents de la classe X croient plutôt en Sa ; ceux de Y en Sb. Cette préférence a priori se concrétise dans le fait que les agents X (respectivement Y) pensent que choisir Sa plutôt que Sb (respectivement choisir Sb plutôt que So) leur assure un rendement différentiel, R \ Ces circonstances conduiraient normalement les agents X à choisir Sa et les agents Y à choisir Sb. C'est ce qui se passerait si les agents étaient séparés rigoureusement, comme dans le cadre d'un marché walrassien avec commissaire-priseur. Dans un tel contexte institutionnel, la seule chose dont se préoccupent les individus, c'est l'adéquation de leurs représentat ionsà la réalité, autrement dit seul R intervient dans leurs choix. Le seul risque auquel les individus sont soumis est celui produit par la variabilité naturelle du phénomène qu'il cherche à décrire. L'introduction de la spéculante modifie cet état de choses. Les agents savent désormais que le prix n'est plus une donnée exogène mais qu'il dépend du comportement des autres agents. Cela se traduit par l'apparition d'un nouveau risque, qui n'est plus le risque naturel et objectif de la théorie walrassienne, mais un risque qui est fonction de l'attitude des autres agents, ce que nous appellerons un risque concurrentiel. Dans notre exemple, il dépend de 1. D'après les définitions de Pu (a) et Pa (b), ce rendement différentiel est proportionn elà la probabilité que Sa diffère de Sb, soit en termes ensemblistes prob [(VaDVfc) U (VaDVfc)].

261

Revue économique

la grandeur respective de ka et h [équations (13) et (14)]. Il se peut alors que les agents X, si le risque associé à Sa est trop élevé, copient la solu tion Sb, malgré leurs préférences a priori. Comme l'indique J.M. Keynes, « la sagesse universelle enseigne qu'il vaut mieux pour sa réputation échouer avec les conventions que réussir contre elles » ([1971], p. 170). L'imitation apparaît, dans cette perspective, comme une réponse des agents au climat de risque que fait naître l'incertitude. Mais ce processus d'imitation est cumulatif et autoréalisant . Plus les agents ont recours à l'imitation pour déterminer leurs choix, plus la variabilité des cours va être importante, plus le risque concurrentiel est élevé, plus le recours au mimétisme se justifie et s'amplifie. Vers quoi tend cette logique du soupçon ? Formalisons le choix des individus X comme un arbitrage entre leurs convictions personnelles et le risque que celles-ci leur font courir. En notant a l'aversion au risque, il vient que X (respectivement Y) choisit Sa (respectivement Sb) si D (X) (respectivement D (Y) est positif, sinon Sb (respectivement Sa), avec :

D

(X)

=

R —

a

• |t - (Jêb —

&J

=

R —

a

-

p

.

(2 kb —

1)

(15)

D

(Y) =

R — a

n

(*?B —

A*b)

=

R —

a

.

jx • (2 *a —

1)

(16)

On observe que ces fonctions individuelles de choix dépendent des

paramètres ka et kb. Autrement dit, le choix individuel dépend désormais

du risque

du choix

des

autres, au

travers de

la prise

en compte

concurrentiel. C'est ainsi que s'exprime la spéculante financière. Dans le cas où kb> (R+an)/2a|i, les agents X préféreront choisir la conjecture Sb. Vers quoi converge ce processus ? Si, conformément aux travaux de W.B. Arthur [1987], que nous utilisons ici, on considère un processus séquentiel d'arrivée sur le marché, la position de départ dépend de la proportion initiale des croyances a priori en Sa et Sb. Au fur et mesure des arrivées sur le marché, ces proportions varient aléatoirement en fonction de la répartition de ces croyances a priori. Néanmoins, dès lors que, par l'effet de ces tirages aléatoires, kb >R+a|j)/2a|i (respectivement ka > (R+a|i)/2a|i), même les agents X (respectivement Y) décident de retenir Sb (respectivement Sa). Cette situation est irréversible ; désor maiskb (respectivement kb) ira grandissant rendant d'autant plus risquée, et moins attractive, la solution Sa (respectivement Sb). La proportion kb (respectivement ka) tend alors vers 1. Ainsi le processus analysé converge vers deux états d'équilibre, tous les deux définis par une unanimité des

agents, soit sur Sa, soit sur Sb. Cependant, l'émergence d'un équilibre plutôt que l'autre est indéterminé. Elle dépend du processus séquentiel spécifique que choisit le système, autrement dit elle dépend de l'histoire concrète du système. Ce résultat concernant l'effet de la spécularité mimétique sur le fonctionnement des marchés peut s'énoncer au travers de trois lois paradoxales. La première nous dit qu'à partir d'un certain seuil, la diversité des opinions décroît quand la variabilité de la valeur fondamentale augmente. Elle tend vers zéro. La deuxième nous dit que plus les opinions se polarisent, plus la variabilité observée des cours

262

André Orléan

augmente. De ce point de vue, l'émergence de bulles spéculatives est le produit de la polarisation mimétique des anticipations. La troisième indique que ce processus de spécularité mimétique admet une multiplicité d'équilibres. L'équilibre effectivement atteint ne peut être prévu ex-ante. Il est fonction de la totalité des aléas qui définit l'histoire de ce processus 1. Ces résultats nous montrent donc que le processus de défiance devient, à partir d'un certain seuil, cumulatif. Il débouche sur la croyance unanime des agents en une certaine représentation S. Cette variable, contrairement au problème du peso, n'était pas donnée au départ. Son objectivité est un produit de la dynamique mimétique. C'est la défiance elle-même qui l'a inventée. On a vu qu'elle était a priori indéterminée. La raison d'un tel phénomène se trouve dans le fait qu'en l'absence de normes admises d'évaluation, la communauté financière sait peser sur elle un fort risque. D'une certaine manière, l'émergence de S constitue, pour cette communauté, la formation d'un point de repère, partiellement extériorisé, permettant une coordination spontanée des représentations Sx. L'observation des marchés financiers fournit de nombreux exemples de telles émergences. En effet, il est marquant que, durant des périodes de temps pouvant être relativement longues, une certaine variable macro-économique va servir de guide central à la détermination des anticipations financières. Ce fut le cas, au début des années 1980, de l'annonce hebdomadaire, par le FED, de l'évolution de la masse monét aire américaine. C'est le cas, aujourd'hui, des résultats extérieurs des États-Unis, exprimés par le solde de leur balance commerciale. Dès lors qu'il y a unanimité dans le choix d'une variable particulière, les prévisions qu'elle promet s'autoréalisent partiellement 2. Nous nous trouvons devant le type de phénomènes que décrit J.M. Keynes à propos du taux d'intérêt, lorsqu'il écrit : « La valeur effective (du taux d'intérêt) dépend dans une large mesure de sa valeur future telle que l'opinion dominante estime qu'on la prévoit. Un taux d'intérêt quelconque que l'on accepte avec une foi suffisante en ses chances de durer durera effectivement. » ([1971], p. 212.) Il s'agit, comme pour la formation de S, d'une prophétie autoréalisatrice. Polarisation des opinions, indétermination de S et autoréalisation sont les caractéristiques de la logique financière, total ementlivrée à l'autoréférence.

1 . En anglais, on qualifie ce type de processus de path-dependent.

Nos réflexions trouvent, dans les travaux de C. Azariadis, P. -A. Chiappori et

R. Guesnerie, consacrés aux théories autoréalisatrices, de nombreux points d'appui (Azariadis-Guesnerie [1982] ; Chiappori-Guesnerie [1987]). Notons cependant que les théories S que nous considérons ne satisfont pas nécessairement aux conditions d'autoréali-

sation fortes qu'identifient ces recherches. En particulier S peut être réfutée. Aussi ne s'agit-il ici que d'une autoréalisation partielle. Soulignons qu'en retour nos analyses peuvent aider ces théories à comprendre pourquoi telle variable spécifique, par exemple les taches solaires, émerge, à un moment donné, comme support des théories que les individus

construisent. Nos résultats lèvent donc, comme dans le cas du problème du peso,

présupposé d'une objectivité a priori du phénomène. Ce faisant, il nous semble qu'ils

renforcent l'importance empirique de la notion de théorie autoréalisatrice.

le

2.

263

Revue économique

Mais cette coordination spontanée, qui apparaît avec la variable S, ne constitue cependant pas une solution acceptable du point de vue du fonctionnement des relations financières. À cela il y a plusieurs raisons. Premièrement, l'unanimité, du fait de l'existence d'une structure du type « problème du peso », conduit à une forte variabilité des cours. Cette instabilité est très néfaste pour l'économie réelle. Deuxièmement, cette polarisation conduit à réduire le contenu en informations des prix. La fluctuation des prix n'exprime plus que les modifications de la seule variable S. Cette perte d'informations est maximale lorsque la variable S, sur laquelle les agents se fondent pour former leurs prévisions, n'a aucune relation avec les données fondamentales de l'économie. Cette perte d'informations ne saurait nous surprendre. Elle était déjà inscrite dans le phénomène spéculaire lui-même qui, comme nous l'avons souli gné, conduit à privilégier la psychologie du marché au détriment des données objectives. De ce point de vue, une illustration des « délices de l'autoréférence » nous est fournie par les méthodes chartistes. Troisième ment,l'analyse passée n'assure en rien la stabilité de l'interprétation S ; en particulier rien n'assure la justesse de l'interprétation proposée par S. Il s'ensuit une nouvelle source d'instabilité créée par les modifications dans la définition de la représentation autour de laquelle émerge une unanimité des opérateurs. Autrement dit, cette variable S, plus encore que la théorie © précédente, est soumise au travail d'érosion de l'incert itude.

La convention financière

La conclusion de ces analyses est que le marché financier est une institution qui ne permet pas un juste traitement de l'incertitude. La nature de Vintersubjectivité qui s'y exerce n'en fait pas une structure deliberative adéquate. Cette inadéquation prend la forme particulièr ementviolente de la défiance polarisée. Ce constat d'échec motive une réflexion sur les formes sociales alternatives assurant « un haut degré de continuité et de stabilité dans les affaires ». Tel est le point de départ chez J.M. Keynes de la réflexion sur les conventions. Il s'agit de prendre en compte le fait que le marché financier ne peut fonctionner que sur la base d'un certain degré de coordination a priori des anticipations. Le marché n'a pas vocation à traiter de toutes les formes de désaccord. Dès lors que ce qui est en cause est une modification globale de l'évaluation (incertitude I2), on constate une insuffisance des rapports concurrentiels1. En effet, l'espace naturel de ces rapports sociaux est l'évaluation de conjectures affectant des segments localisés de l'espace A des activités (incertitude I,). On retrouve, dans l'analyse des changements technologiques, cette distinction entre « innovations margi-

1. L'incertitude I2 apparaît ainsi, pour les rapports concurrentiels, comme une illustration de ce que L. Thévenot appelle, dans le présent numéro, une incertitude critique. La forme naturelle d'incertitude correspondant à ces relations sociales est l'incertitude I,.

264

André Orléan

nales qui se développent aux frontières du système socio-technique (et) innovations radicales (qui cherchent à) définir à terme un nouveau paradigme technologique », par exemple la différence entre un nouveau modèle d'automobile et la conception d'une voiture électrique (Boyer [1988], p. 7-8). Le marché peut fournir un champ d'expression à la défiance tant que celle-ci revêt une forme diffuse, non polarisée. Dès lors qu'elle se généralise, qu'elle devient collective, le marché entre dans une logique spéculaire. Or la spéculante à elle seule, comme logique de la suspicion, ne permet pas de lever l'indétermination de type I2. La défiance s'y exprime sur un mode essentiellement critique. Comme nous essaierons de le montrer, le cadre normal dans lequel doit être élaborée cette modification collective des règles du jeu, c'est la prise de parole ]. L'objet théorique qui essaie de prendre en compte cette défaillance des marchés financiers est la convention. Elle désigne l'organisation sociale au travers de laquelle la communauté se dote d'une référence commune, produit une représentation collective extériorisée qui fonde les anticipations individuelles. Comme on l'a vu à propos de « l'équi libre® », ce sens commun, cet accord minimal permet de sortir des vertiges de l'autoréférence et de la spéculante. En effet, l'existence d'une représentation dont la connaissance est un « common knowledge » transforme la spéculante infinie en spécularité nulle 2. Les évaluations se font alors sans se préoccuper du voisin. D'une certaine manière, on retrouve ici les conditions walrassiennes de fonctionnement du marché ; à ceci près que, dans notre analyse, ces conditions sont vues comme l'effet d'une construction sociale très particulière, la convention, qui permet d'écarter, provisoirement, les forces destructrices du soupçon et de la méfiance. Ainsi la caractéristique de la convention est-elle d'agir sur les interprétations des agents. Elle s'identifie à une représentation collective qui délimite a priori le champ des possibles. Paradoxalement, cet accord extériorisé autorise ce que la gestion privée n'avait pu permettre, à savoir une large variété d'opinions. Comment obtenir un tel résultat ? D'un point de vue abstrait, le but des procédures sociales permettant l'existence et la reproduction de la convention se définit très simplement : faire obstacle à la défiance polarisée. Cette caractérisation est, au regard de nos définitions, une tautologie. Néanmoins, elle soulève immédiatement certains problèmes d'ordre cognitif qu'il s'agit d'élucider avant de passer à la mise en évidence des formes sociales concrètes au travers desquelles la convent ionse constitue. Schématiquement, la convention implique que, dans la multiplicité des conjectures compatibles avec l'observation des données disponibles,

1.

2.

On retrouve ici les réflexions de C. Gruson [1987] sur ce qu'il appelle la dynamique

d'information-concertation-planification, permettant de faire face à des mutations structur

ellesdans un monde en évolution rapide.

Nous empruntons ce résultat essentiel aux travaux de J.-P. Dupuy. Voir, par

exemple, J.-P. Dupuy [1988], ou encore les réflexions qu'ils développent dans le présent numéro.

265

Revue économique

on accorde la préférence à celles qui n'invalident pas les méthodes de calcul admises. Autrement dit, il s'agit d'un dispositif cognitif qui tend à faire prévaloir les attitudes « confirmationnistes » } . Cette inclinaison sociale conduit à une routinisation des calculs et des prises de décision. Ce faisant, la convention lève l'indétermination qu'impliquerait l'exi stence de l'incertitude, tout en bloquant l'apparition de la spéculante. Cette fonction régulatrice signifie une certaine capacité de l'organisa tionsociale à nier l'existence d'anomalies par rapport aux prédictions de

la théorie @ ; autrement dit, à produire une certaine insensibilité des

agents aux faits qui, prima facie, pourraient être interprétés comme le

signal d'une possible réfutation 2. Chaque aléa observé doit être interprété, en priorité, comme l'effet de l'aléa conjoncturel ou de l'incertitude I,. Cette idée selon laquelle, du point de vue de l'entreprise globale de connaissanc es,il est rationnel d'opposer une certaine inertie aux interprétations déviantes, est ce qui heurte le plus la sensibilité économique, comme la sensibilité poppérienne qui identifie flexibilité et efficacité. Deux argu

ments

identification est liée au fait que la théorie économique sous-estime

l'importance des effets pervers que crée la flexibilité totale des interprétat ions.C'est ce qu'a montré notre analyse de la polarisation mimétique. La rationalité de la convention réside alors dans le fait qu'en faisant obstacle aux mouvements violents de défiance, elle laisse du temps à la théorie existante pour prouver sa pertinence. En effet, le plus souvent, les aléas sont effectivement conjoncturels. Ils ne nécessitent pas une très coûteuse remise en cause des règles d'évaluation. Une thérapie conjonct urellesuffit à les gérer. Le second argument souligne que cette forme de gestion permet a contrario de sélectionner les bonnes anomalies, c'est-à- dire les anomalies tenaces qui résistent à tous les remèdes de politique conjoncturelle et demande une modification en profondeur de la fonction

G (a). Cependant, cette transformation ne saurait être définie dans le

cadre concurrentiel. Elle implique un débat social, seul capable d'intégrer la multiplicité des informations qu'une telle mutation nécessite ; ce qu'on peut appeler, avec A.O. Hirschman, la prise de parole. Il apparaît alors, en résumé, que la convention consiste en un « dispositifs cognitif collectif » (Favereau [1986]) reposant sur un principe d'économie des ressources cognitives, au sens où on ne cherche à

sont ici centraux. Le premier fait valoir que la fausseté de cette

1.

L'argument pourrait être ici affiné en considérant que cette préférence sociale en

faveur des conjectures « confirmationnistes » n'est valide qu'au sein des conjectures auxquelles sont attachés des degrés de croyance comparables. (Sur cette notion de degré de croyance attachée à des propositions, on peut se reporter à P. Horwich [1982]). Autrement dit, s'il y a une raison unanimement admise de reconnaître une certaine conjecture falsificationniste comme étant nettement plus adaptée aux observations, celle-ci sera retenue. On retrouve alors exactement la définition keynésienne : « Cette convention consiste essentiellement dans l'hypothèse que l'état actuel des affaires continuera indéfin imentà moins qu'on ait des raisons définies d'attendre un changement. » (Keynes [1971],

p. 164).

2. On retrouve ici la distinction faite par N. Luhmann entre anticipations cognitives et anticipations normatives.

266

André Orléan

produire de nouvelles connaissances que dans la mesure où ont été épuisées toutes les tentatives d'interprétations compatibles avec l'état antérieur du savoir. Selon ce principe, la découverte de réponses partiel lesà des problèmes particuliers est un fait suffisamment rare pour justifier qu'en priorité on cherche à mobiliser ces résultats anciens lorsque le corps social affronte de nouveaux défis. La convention fonctionne alors comme une heuristique au sens de H. Simon. Elle fournit les formes standards de résolution des problèmes sur lesquelles on modèle, par analogie, les réponses aux nouveaux problèmes. Ce dispositif cognitif collectif a une structure « à deux étages ». C'est uniquement dans la mesure où les conjectures de niveau 1, celles compatibles avec 0, se sont révélées inopérantes, qu'on fait appel à des conjectures de niveau 2, portant sur le cadre général de représentation. Ces deux niveaux d'interprétation ont des expressions sociales distinctes, d'une part la défection concurrentielle (niveau 1), d'autre part la prise de parole (niveau 2). Cette définition de la convention entretient certaines analogies avec la notion de paradigme. Cela apparaît très clairement dans le concept de « paradigme technologique », telle qu'on le trouve développé, par exemp le,chez G. Dosi et L. Orsenigo, qui a la même structure que ce que nous avons défini comme convention. Cette convergence avec certains travaux portant sur les changements technologiques est une première illustration du caractère général de la forme sociale que nous essayons d'étudier. Cependant, comment expliquer ces résultats kuhniens au regard de l'accent mis, dans nos présupposées, sur les concepts poppé- riens ? Pour rendre compte de cette apparente contradiction, il suffit de souligner le fait que la structure sociale marchande impose aux processus de connaissance des contraintes d'une tout autre nature que celles qui prévalent au sein de la communauté scientifique. Cette différence expli que aisément que les conditions d'« effectuabilité » des règles de la méthodologie poppérienne puissent y être sensiblement distinctes.

L'organisation financière

L'ambition de ces réflexions est de construire un outil théorique permettant de mieux comprendre le fonctionnement et l'évolution des systèmes financiers concrets. Une de leurs caractéristiques est leur caractère dualiste , c'est-à-dire le fait qu'on y observe l'action simultanée de marchés et d'autres formes marchandes, distinctes du marché. Notre thèse est de voir dans l'incertitude le problème spécifique dont la gestion rend nécessaires ces autres formes marchandes. Il s'agit, grâce à leur présence, de réduire les espaces potentiels d'expression de la spécularité et, ce faisant, de rendre plus difficile l'apparition de la défiance polarisée. Notre but, dans ce bref paragraphe, est d'indiquer très schématiquement

267

Revue économique

quels types de formes sociales concrètes correspondent aux caractéristi questhéoriques que nous avons dégagées l .

La différenciation des créances est le principe général qui, en régl

ementant

l'ampleur de la spéculante. Cette différenciation se réalise au travers de plusieurs modalités : (i) tous les titres ne sont pas négociables sur des marchés ; (ii) les marchés financiers sont compartimentés, par exemple en fonction de la durée des titres ou de la qualité des emprunteurs ; (iii) certains marchés sont réservés à des agents spécialisés ; (iv) au sein d'un marché, il existe des agences de notation (les agences de « rating ») permettant de différencier les titres, par exemple en fonction de la solvabilité des emprunteurs. Ce compartimentage fait obstacle à une substituabilité parfaite. Ce faisant, il rend plus difficile la propagation mimétique des anticipations. Le deuxième principe d'organisation repose sur l'existence d'agents financiers échappant partiellement aux contraint esde liquidité. Du fait de leur accès privilégié aux moyens de paiement, ces agents ont une certaine marge de manœuvre. Celle-ci les autorise à former leurs prévisions uniquement à partir de leurs informations sur les conditions réelles de la rentabilité à long terme, sans être soumis à la tyrannie de l'opinion moyenne. Ce faisant, ils assurent une grande stabilité des évaluations prospectives. Cette marge de manœuvre est renforcée par le fait qu'opérant sur un large échantillon de cas particul iers,ils diminuent, par consolidation, le risque global qu'il courent. Ce sont les intermédiaires. Leur intervention dans la définition de la qualité des créances est centrale 2. Le troisième principe d'organisation a trait directement à la gestion de la demande de liquidité. Il s'agit, comme nous le rappelions en introduction, soit du prêteur de dernier ressort, soit des systèmes d'assurances de dépôts.

Un système financier doit être analysé comme l'articulation de ces trois principes. Cette articulation permet de gérer le dilemme stabilité/ flexibilité au travers de l'ampleur respective à donner aux évaluations marchandes et réglementaires. Elle conduit à donner à la défiance une expression compatible avec la reproduction des modalités d'évaluation 3. La détermination des formes, que prend concrètement, au cours d'une

période donnée, cette articulation, exprime une certaine vision a priori des conditions de la croissance, ce que nous avons appelé ®. Il est clair que cette conception peut varier selon les époques. Ces variations

la dimension des espaces concurrentiels, permet de diminuer

connaît alors la définition du

système financier. L'analyse économique a pour but, non seulement de

apparaissent dans les mutations que

un exposé général de ces principes

d'organisation (Aglietta-Orléan [1982] ; Aglietta [1988b]). Par ailleurs, M. Aglietta [1988a] a, pour les régimes monétaires internationaux, proposé une typologie fort précise de ces stuctures organisationnelles. 2. Ces résultats sont à relier à l'analyse de J.E. Stiglitz sur les conditions de gestion de l'incertitude qualitative. Dans le cas financier, la qualité d'un titre s'identifie à son risque. 3. Les Anglo-Saxons ont, pour qualifier cette transformation, une expression très parlante : « converting runs into walks » (Guttentag-Herring [1982]).

1. Dans des textes antérieurs,

on trouvera

268

André Orléan

comprendre comment sur un marché donné s'ajustent prix et quantités, mais aussi d'analyser les modifications endogènes que connaît la différen ciationdes créances (voir, par exemple, les analyses de C. de Boissieu sur les dynamiques d'innovation). Au travers de ces modifications, c'est la dynamique de long terme de l'économie considérée qui est en cause.

CONCLUSION

Le programme de recherches annoncé dans l'introduction a trouvé dans l'ensemble de ces réflexions un début de réalisation. Il s'agissait d'intégrer plus étroitement contraintes cognitives et contraintes de coor dination. De ce point de vue, notre démarche est fidèle aux positions

hayékiennes selon lesquelles les formes sociales, au premier rang desquell esle marché, ne peuvent se justifier que dans le cadre d'une épistémolo- gie mettant l'accent sur le caractère fragmentaire des connaissances humaines (Hayek [1985]). On qualifiera une telle approche des organisat ionsmarchandes de cognitive. Cependant, contrairement aux thèses hayékiennes, nous avons essayé de montrer que ces formes institutionnell es,grâce auxquelles la société « s'adapte à des millions de faits que personne ne connaît en totalité » (Hayek [1985], p. 15), ne s'identifient

pas position de F. A. Hayek, trouve dans les rapports concurrentiels une

forme sociale adéquate

l'incertitude I2 qui nécessite une institution spécifique, distincte de la

concurrence, la convention. Aussi la société marchande est-elle dualiste. Elle nécessite pour se reproduire une articulation entre marchés et formes marchandes autres que le marché.

Un des points essentiels de notre démarche a été d'élargir la notion de rationalité. Pour ce faire, nous nous sommes appuyé sur certains résultats de l'épistémologie. L'avantage d'un tel détour est de conduire à une vision de la rationalité plus large et plus réaliste que celle habituelle mentprise en compte dans la théorie économique. Il s'agissait essentiell ementde donner une place, dans notre analyse des phénomènes sociaux, au travail d'interprétation et donc à l'idée selon laquelle, à la base de l'activité normale des agents économiques, on trouve la capacité d'émett redes conjectures. Cette démarche devrait être approfondie. Autre ment dit, il serait souhaitable que les liens existant entre les sciences cognitives et l'économie soient renforcées. La question de « l'induction » est un des lieux privilégiés où cette collaboration devrait se développer. On comprendrait alors mieux ce qui, en situation d'incertitude, command ele travail d'interprétation, de façon à être plus précis que nous ne l'avons été quant à la nature des conjectures qui, à partir d'un certain type de données, sont émises.

au seul

marché. En

effet si l'incertitude Il5 conformément à la

à

sa nature,

il

n'en

est

pas

de

même de

269

Revue économique

Une autre limite de notre recherche provient du fait qu'on ne s'est occupé que de la sphère financière. Il convient désormais d'approfondir notre analyse des formes conventionnelles grâce à la prise en compte d'autres réalités économiques, à savoir le marché des biens et celui du travail. C'est l'objet du présent numéro de la Revue économique que de provoquer cette réflexion transversale. Parmi les concepts que nous avons mis en avant, ceux d'incertitude, d'aléas structurel et conjoncturel et d'indétermination des interprétations peuvent, prima fade, prétendre à une certaine généralité. Par contre, la question de la défiance générali séeposera certainement des problèmes de transposition.

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