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Georges Vignaux

CNRS-LIMSl Orsay

DES ARGUMENTS AUX DISCOURS


Vers un modèle cognitif
des opérations et stratégies argumentatives

Un parcours personnel
Argumenter fait partie de ces évidences communes que chacun croit partager. Tout le
monde sait ce qu'est discuter, défendre ses opinions, tenter de convaincre un interlocuteur.
Argumenter, pour chacun, c'est ainsi, à la fois, défendre un point de vue et vouloir le faire
partager, autrement dit : choisir ses mots et organiser son discours dans l'intention de faire
adhérer à des idées, à des convictions. Ce « désir » de partage est inhérent à toute argu-
mentation, et par suite, à toute activité de langage. La controverse politique, la publicité
commerciale, les discussions ordinaires entretiennent cette nécessité quotidienne : celle d'affir-
mer, de s'affirmer et par voie de conséquence, de créer des champs d'accord, au prix de
désaccords ou d'exclusions partagées : « La plus haute science du gouvernement est la rhétorique,
c'est-à-dire la science du parler. Car, sil ríy avait eu la parole, il n'y aurait eu ni cités, ni
établissements de justice, ni humaine compagnie. » (Bruneto Latini, cité par Paulhan, 1941).
Choisir alors de définir et analyser l'argumentation n'est ni commode ni sans risque. La
difficulté essentielle consiste à déterminer de quel domaine « disciplinaire » une telle étude
pourrait relever. Le risque est de confondre en effet, les importances respectives du logique, du
psychologique et du linguistique et dès lors, de ne plus trop savoir comment établir une
« spécificité générique » de ce phénomène commun à tous nos discours. Au début de cette

HERMÈS U, 1995 199


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entreprise, et collaborant avec le logicien Jean-Blaise Grize, il m'avait paru que l'argumentation
relevait essentiellement de procédures — au sens même de la mise en œuvre de procédés,
c'est-à-dire à la fois, de techniques et de « trucs » — témoignant sans doute, de l'existence d'une
« logique naturelle », échappant aux modèles des logiques classique et formelle, puisque traitant
de situations et d'objets concrets. Telles ces inferences en forme de syllogismes1, qui abondent
dans nos raisonnements quotidiens :

« Boire de l'alcool ruine la santé,


]ean boit,
]ean se ruine la santé»

Ou encore, plus fréquemment, ces enchaînements déductifs emboîtés qu'on appelle clas-
siquement « sorites » et qu'on retrouve communément dans nos articles de presse, nos com-
mentaires voire nos jugements. Le procédé est simple : la seconde proposition doit expliquer
l'attribut de la première, la troisième l'attribut de la seconde et ainsi de suite, jusqu'à la
conséquence. Par exemple :

« "Il faut à tout prix", trouver de nouvelles sources d'énergie. Or le charbon s'épuise et les
réserves de pétrole sont limitées. Quant à l'énergie solaire, elle n'en est encore qu'au
stade expérimental, h'énergie nucléaire est donc notre seule source d'énergie nouvelle et
immédiatement exploitable ».

Plus tard, au contact de François Bresson (E.H.E.S.S.), j'ai mieux compris l'importance
suggestive des observations effectuées en psychologie cognitive, et qu'ainsi, les seuls outils de la
logique ne suffisaient pas à décrire la façon dont s'engendrent des raisonnements dits « natu-
rels ». Il faut encore comprendre ce qui « exprime » ces raisonnements, à savoir le langage, et
comment celui-ci peut être un « système », porteur de règles et donc de manipulations de ces
règles, les unes imposées (la syntaxe), d'autres offertes à la liberté de chacun, selon le discours
qu'il souhaite produire. Ces « manipulations » vont témoigner aussi bien de variations indivi-
duelles dans des « états de pensée » que de contraintes imposées, les unes par l'usage, les autres
par le système même du linguistique, compte tenu de la façon dont il va se réguler. Cette
régulation est double : il y a des conventions de discours — ce qu'on appelle des rhétoriques: on
ne parle pas de politique de la même façon que de science — et il y a des traditions dans la façon
de se représenter et d'exprimer le monde, lesquelles traditions contribuent à ce qu'on nommera
des « cultures ». Celles-ci traduisent à chaque fois, des variations dans les modes du dire et dans
les façons d'exprimer la réalité que l'on pourra toujours différencier comme « sensibilités »
spécifiques. On ne peut comprendre tout cela sans l'observer comparativement. C'est pourquoi,
j'ai toujours eu souci d'observer empiriquement et d'analyser des discours témoignant les uns, de
codifications imposées — discours judiciaires ou policiers —, les autres, de variations contras-

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Des arguments aux discours

tées, baptisées ordinairement de « culturelles » : discours politiques, quotidiens et même scienti-


fiques.
Formé ainsi, à la logique et aux sciences cognitives puis devenu « amoureux » du langage, je
ne pouvais être qu'une sorte de « linguiste », davantage préoccupé de la façon dont on énonce
les choses que de descriptions proprement syntaxiques. Une telle approche interdisciplinaire,
trouve difficilement place. Ma rencontre alors, avec le linguiste Antoine Culioli fut sans doute
décisive. Lui seul, me semblait-il, ne se contentait pas de décrire des agencements de langue,
mais bien de travailler à la mise en évidence ¿'opérations à même de fonder ces multiples formes
que prennent nos activités de langage en situations d'énonciation, c'est-à-dire de confrontation à
autrui et au monde. Parler d'opérations implique de concevoir qu'il y aura bien des régularités
« sous-jacentes » à toutes nos façons d'énoncer, puisque fondées sur un même système qui est
« la langue ». Cela impose encore de faire l'hypothèse de l'existence d'universaux intervenant
dans les manières de « se représenter le monde » et d'agir symboliquement sur lui, au-delà même
de la diversité des langues. Autrement dit : c'est ne pas dissocier du langage son rôle cognitif qui
est d'être à la fois, moyen et acteur de nos connaissances, en confrontation toujours avec
d'autres, des interlocuteurs ou des « co-énonciateurs ». C'est pourquoi ma démarche — établir
les jeux cognitifs communs à de multiples classes d'argumentations — se retrouve quelque peu à
distance d'autres approches, elles aussi baptisées « études de l'argumentation ».

Les approches de l'argumentation


Il y a effectivement de multiples façons d'étudier l'argumentation. Un certain nombre
d'entre elles empruntent à des parti-pris épistémologiques et méthodologiques que je résumerai
en trois sortes : 1) l'encyclopédisme naïf ; 2)l'amalgame entre « le logique » et « le linguistique » ;
3) la tentation sociologisante.

L'encyclopédisme naïf ou la « terreur rhétorique »

En ce qui concerne tout d'abord l'encyclopédisme, sans doute s'agit-il là d'un effet de
terreur imposant l'humilité : espérer spécifier les processus argumentatifs à l'œuvre dans nos
discours quotidiens ou spécialisés signifie d'emblée affronter le prestige de prédécesseurs tels
qu'Aristote, Perelman ou Toulmin. C'est pourquoi, dès l'origine, je ne souhaitais pas me livrer à
la confection d'un « nouveau catalogue des arguments rhétoriques ».
Il y a de fait, deux courants principaux qui perdurent dans les études rhétoriques et se
retrouvent dans leurs modernes avatars. L'un s'efforce d'établir des correspondances entre lois
du discours et lois de la logique. L'autre consiste à nomenclaturer les « arguments » du discours

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selon leurs « forces », leurs degrés de persuasion confirmés ou non, leur « vérité » enfin et cela
revient à ressusciter tantôt des traités de persuasion tantôt des traités des figures de la
composition2. La rhétorique demeure de la sorte, conçue comme ensemble de procédures jouant
sur le sens ou attestées pour peu qu'on se constitue une grille restreinte des incitations
d'émotions en regard des modes de la croyance ou de l'adhésion collective. Cette sorte de dérive
aristotélicienne, si l'on pense aux Topiques, connaît le succès que l'on sait, chez nombre de
publicitaires. Mais, cette rhétorique-là « fleurit » encore dans nos institutions judiciaires comme
j'ai tenté de le montrer (Vignaux, 1980).
Le malheur pour ces modernes rhétoriqueurs, c'est que les « choses » comme les situations
n'ont pas d'existence propre en dehors des actions qu'elles motivent ou qui les justifient et ainsi,
les caractérisent. D'où la nécessité de considérer cette autre perspective qu'enseigne la rhéto-
rique antique : à savoir que tout discours est événement, c'est-à-dire qu'il est d'abord et surtout
le fait d'un sujet énonciateur. Lequel sujet va « dialectiser » les situations et leurs expressions,
autrement dit : mettre en œuvre dans son discours, un ensemble de contrastes argumentatifs qui
vont varier selon le débat posé et le projet qu'il s'assigne. Sans doute faut-il, pour que chacun s'y
retrouve, que ces jeux du discours soient fondés sur des « opérations » reconnaissables et
empruntent des moyens familiers sinon équivalents : le langage d'une part, la logique de l'autre.
Mais peut-on appliquer l'une à l'autre ? Rien n'est moins sûr.
L'implication du logicien (si... alors) n'est pas l'inférence ordinaire (étant donné une chose,
une autre en découle ...) et trop de travaux contemporains font comme si, même lorsqu'ils
prétendent au contraire3. Peut-on trouver des règles communes au langage et à la pensée ? Cette
interrogation lancine l'histoire philosophique et linguistique. Certains avanceront que la logique
est ce qui encadre la maladresse de nos expressions. D'autres, à l'inverse, prétendront que s'il y a
« du logique », il est entièrement tributaire de la forme de nos expressions. C'est la question
classique du «vrai». C'est aussi celle, plus que controversée, de savoir s'il existerait des
« universaux » communs au langage et à la pensée, au sens d'une sorte de grammaire primitive et
« innée », permettant le développement ultérieur de nos langages. Ce sont là, dans l'un et l'autre
cas, assurément des questions sans réponse définitive. À vouloir les trancher, très vite se repose
l'interrogation fondamentale sur « la nature » du langage et de ce qui assurerait en permanence
la relation entre des formes et des fonctions. Qu'est-ce qui fait ainsi que nous pouvons classer
des objets du monde, les distinguer et les reconnaître d'une forme à l'autre, de situation en
situation4 ? Passage de la propriété à la notion peut-être ; passage sûrement nécessaire à un
niveau d'abstraction au prix duquel seulement, on pourra se donner et placer des repères,
c'est-à-dire parler de processus cognitifs dont la responsabilité serait d'assurer et de transmettre
connaissance et dont on retrouverait la généralité d'un sujet à l'autre.

Uamaígatne entre logique et linguistique


Dès ce moment, apparaît effectivement la seconde tentation qui guette celui qui étudie le
langage : dans quelle mesure les « lois de la logique », ou de « la raison », peuvent-elles
s'appliquer au discours voire contribuer à codifier des règles de l'expression ? Dans quelle

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Des arguments aux discours

mesure y aurait-il correspondance entre conceptualisations et mises en forme d'arguments ?


Questions naïves sans doute, mais dont l'effet positif peut être de contraindre à reparcourir les
philosophes depuis Aristote5 jusqu'aux plus récents, tels Russell, Frege, Wittgenstein ou Cassi-
rer. À trop vouloir trancher ainsi, entre la syntaxe conçue comme approche du logique et la
tentation sémantique d'un retour à l'empirisme, on ne peut qu'éprouver plusieurs envies
successives de privilégier telle ou telle « fonction » du langage.
La denotation — la façon de désigner les choses —, telle que l'a présentée Russell, est bien
un premier fait fondamental, inhérent au langage. La relation de signification est universelle :
chaque mot renvoie au moins à « un » sens, c'est-à-dire à un représenté. Une difficulté majeure
survient immédiatement : tout va bien pour les noms propres qui indiquent des « choses », mais
comment définir sans ambiguïté les concepts signalés par tous les autres mots sinon en
considérant la dénotation comme rajoutée à la vérité ? D'où la question de la référence telle que
l'a explicitée Frege. Pour celui-ci, le concept est en situation de prédicat qui va se particulariser.
Il est donc ce qui relie et l'objet est alors ce qui est lié. Par suite, l'objet sera toujours déterminé.
Et ce qui caractérisera les objets, c'est nécessairement l'univers du discours où ils seront
produits. De là, une autre alternative embarrassante : ou bien retrouver « le sens » au niveau des
usages pragmatiques ou bien, à l'opposé, considérer le langage comme une sorte de jeu de
manipulations pures sur les signes. En définitive, on doit reconnaître que « vérité » et « exis-
tence » ne peuvent recevoir qu'une sorte de statut parasite. Et nous voici retournés à la question
des distinctions opportunes ou stratégiques entre logique et langage. Sans parler de la tentation
renouvelée, s'agissant de référence présupposée, d'y voir là l'intervention nécessaire de ce que
beaucoup nomment, faute de mieux, « l'idéologie ». Quelles sont en définitive, les représenta-
tions possibles et constitutives de « l'acte linguistique » ?
On ne peut éviter à ce propos, la relecture des écrits de Wittgenstein (Vignaux, 1990). Pour
celui-ci, il n'y a pas d'assertion du sens. Le sens se montre, mais ne se dit pas. Ce qui compte
alors, ce n'est pas la présentation des faits, mais l'indication propositionnelle de leur possibilité.
Selon Wittgenstein, la proposition possède elle-même sa propre fonction. Affirmative, elle
signale l'existence d'un état des choses. Dès lors, ce qui est faux ou nié ne peut l'être que par
l'absence de toute marque du vrai. Le point critique d'un tel système, ici caricaturé, c'est que la
détermination de la valeur de vérité des propositions élémentaires ne reposera au fond que sur
une sémantique du type « tables de vérités » en logique. Cette sémantique peut s'assimiler à une
sorte de cadre imposé n'expliquant le sens qu'au travers d'une méta-théorie. Qu'advient-il alors
des « lois de la pensée » ? Existent-elles ? Peut-on les approcher autrement ? N'y a-t-il pas après
tout, aussi du « bon sens » dans l'activité langagière ? Et comment définir ce que serait le sens
commun, une logique commune ? Voici une interrogation dangereuse de simplicité. On sait
aujourd'hui que l'idéal d'une adéquation entre logique et langue ne peut être que chimérique. La
logique peut-elle être même considérée comme une langue ? Rien n'est moins sûr. La vraie
question consiste sans doute à se demander : qu est-ce qui fait signe et comment ?
Ce qui préoccupe en effet, tous ceux qui ont à voir avec du texte ou du discours, c'est bien

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de trouver la façon de formuler ce que peuvent et doivent être à chaque fois les conditions
d'interprétation de ce texte, de ce discours. L'espoir est au fond, celui de déterminer ce que
serait une ou des logiques du discours. Si argumenter c'est convaincre, c'est aussi, au sens usuel,
dit-on, peser le pour et le contre, et donc finaliser, « orienter » son discours. L'exemple du
juridique est éloquent à ce propos. Esprit de géométrie joint à l'intention de persuader et si l'on
reprend la formule pascalienne, toute la question revient alors à s'accorder quant au statut qu'on
donnera aux idées primitives et aux principes origines du discours. Sur ce plan-là, Pascal
s'oppose nettement à Descartes : pour lui toute origine demeure relative et le discours est à
partir de cela, responsable des vérités qu'il assume. En définitive, il s'agirait toujours d'imposer à
l'esprit une vérité qu'il ne « verrait » pas afin qu'il devienne au moins susceptible de la recevoir
sinon d'y adhérer. Admettre cela n'arrange guère le propos méthodologique : comment concilier
raison, discours et modes de la preuve ou de la conviction ? Retourner alors aux réflexions
classiques sur les processus de déduction, d'induction et d'inférence ? Ce parcours que j'ai aussi
effectué, peut conduire au moins à s'intéresser de plus près aux fonctionnements de ces
processus en vérité très quotidiens que sont la comparaison, l'association, l'analogie, la métaphore,
la métonymie et autres figures.
La « pensée naturelle » procède ainsi, semble-t-il, non pas comme on le croit généralement,
à partir de ce qui serait des « entités » existantes, mais sur les représentations qu'on se fait, qu'on
construit de ces entités, sur leurs indices pour employer une terminologie proche de celle de
Peirce6. Le plus souvent, on emploiera comme argument initial : une propriété, une caractéris-
tique, un aspect d'un domaine d'objets, d'une situation, d'un champ. Les Stoïciens déjà, avaient
observé le phénomène : cette capacité ordinaire de représenter le tout par la partie. La
commodité du procédé est évidente lorsqu'il s'agit de domaines appliqués tels que le déontique
ou même le scientifique7. D'où sans doute le fait que je me sois longuement livré à analyser ces
deux types de discours (Vignaux, 1990, 1994). Je ne voudrais pas m'en justifier avec innocence
car c'est bien là cette «troisième tentation» des études sur l'argumentation : se rassurer en
cherchant à définir l'activité argumentative au travers de l'analyse de produits ou de corpus où
cette activité serait apparemment la plus manifeste.

La tentation sociologisante
Un premier risque de la démarche, c'est alors celui de «glisser» de l'observation des
arguments à leur explicitation à partir d'un état d'un domaine, d'une discipline ou d'un
« champ » (politique, droit, science). Ce risque peut être contrôlé. Un second risque, plus grave,
est celui de vouloir traiter les phénomènes discursifs directement en termes « idéologiques ». Je
crois avoir justifié, l'occasion venue (Vignaux, 1978, 1979), mon refus de ce type de trajet
associant de manière trop directe les « types » de discours et les avatars de la croyance ou de
l'adhésion. La littérature sur le sujet témoigne d'ailleurs d'un parcours confus ; les auteurs en
question traitant davantage des modes de la « communication » que du langage proprement dit.

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Des arguments aux discours

Je ne me risquerai guère ici à avancer une définition univoque de cette notion de « communica-
tion »... Ce qu'il est manifeste cependant, c'est bien à chaque fois, l'existence d'une mise en scène
constitutive de l'acte de discours, laquelle déjà soulignée par les rhétoriqueurs anciens sous les
appellations d'ordre et de disposition, apparaît essentielle à la composition des stratégies
productrices du sens. Mise en scène du discours qui réactive ainsi en permanence, notre
tradition de la topique, du sens commun et de Y invention, et que révèlent encore une fois, le plus
évidemment, ces agencements quotidiens du discours normatif voire éthique dont j'ai parlé.
Un exemple encore récent, en témoigne, où s'affronte une conception éthique, soucieuse
des abus possibles liés au transfert d'embryons humains chez des « mères porteuses », à une
autre conception, celle-là juridique, et devant tenir compte à la fois des principes du droit et des
adaptations possibles de ce droit, face aux évolutions de la science et de la société : « La
définition du Comité français (d'éthique) est que l'embryon humain fécondé in vitro est une
"personne humaine potentielle". Or, en termes de droit, une personne humaine ne saurait être
"potentielle". Elle est ou elle n'est pas. Ce positivisme a l'avantage de contraindre les biologistes à
préciser à partir de quel seuil de complexité l'embryon devient, selon eux, "une personne". C'est le
célèbre problème grec du sorite : combien de grains faut-il pour faire un tas ? En termes scienti-
fiques, le problème est insoluble. En termes juridiques, il permet de proposer une jurisprudence
provisoire (l'auteur suggère un délai de quinze jours, et l'interdiction d'implanter des embryons
soumis à expérimentation), "en l'état de la science et de ses prévisions légitimes". » {Le Figaro,
27/11/87 : à propos de l'ouvrage de F. Terré, 1987).
Sans doute encore, est-ce à propos de tels argumentaires sur des notions, que s'avèrent au
mieux pertinents, les apports de la psychologie cognitive concernant les modalités de composi-
tion entre représentation, image et langage (Moscovici et Vignaux, 1994). Il y a ainsi manifeste-
ment à l'œuvre, dans le langagier, une systématisation cognitive qui permet de fonder les
propriétés des objets discursifs autant que de « déplacer » ces propriétés, en définitive de
« jouer » sur elles en vue de modifier ou d'ajuster en permanence les images, les représentations
qu'on se fait de ces objets. D'où l'importance effectivement pour ces problèmes de sens, de ce
que j'ai nommé l'organisation fondatrice du discours : constructions de représentations, jeux sur
les possibles, projets organisés du sujet. Celui-ci pourra jouer à manifester, dévoiler ou non son
projet. D'où encore, mes tentatives de préciser ceci en analysant le phénomène pamphlétaire
(Vignaux, 1978), discours sur d'autres discours et de ce fait, mieux que d'autres, marqué dans sa
trace par les actions du sujet énonciateur. Actions qu'on peut qualifier de cognitives si on les
considère comme visant essentiellement à construire ou reconstruire des espaces de notions, des
positions énonciatives, des schémas de situations8.

Un modèle cognitif de l'argumentation et du discours


Une part importante de ce qu'on peut nommer donc le travail cognitif du discours semble
ainsi se constituer dans les clôtures ou les ouvertures d'espaces de sens agencés par le langagier et,
progressivement, au travers de cette organisation discursive, va s'assurer le projet du sujet

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(Vignaux, 1991). Jeux langagiers et cognitifs qui ne sont pas sans évoquer les formes procédu-
rales de l'ironie. « Ruses » du discours encore, si l'on restitue à cette notion de ruse, ce sens
d'intelligence des procédés logico-pratiques que lui accordaient les Anciens.
L'art du détour est ainsi toujours de connivence avec l'art de conférer et cela ne signifie ni
tromperie ni dissimulation, simplement qu'il y a effectivement des « règles du jeu » dans le
discourir et qu'une part importante de l'activité langagière va consister à négocier avec ces règles
afin d'en bousculer les repères ou d'en créer de nouveaux, négocier donc « entre raison et
géométrie », celle-ci étant prise au sens même des déploiements, autrement dit : des organisa-
tions schématiques du langagier. On sait que le sens n'est pas ce que donne un dictionnaire ni non
plus quelque « mystère » livré au prix d'une exégèse. La double question, si j'ose croire avoir
échappé aux tentations de traiter l'argumentation au travers de typologies d'arguments et de
discours, revient donc à déterminer :
— 1. Quelles seront les opérations constitutives de ce qu'on nommera « sens » et qui
effectivement « fera sens » ?
— 2. Comment définir alors, pour légitimer l'existence de telles « opérations », d'une
part la façon dont on les repérera dans l'agencement langagier, d'autre part, les moyens
interprétatifs qui permettront d'assurer celles d'entre elles qui relèveront d'interventions du sujet
énonciateur ?
Pour résumer précisément : dans quelles mesure ces « opérations langagières » seront-elles
repérables selon certaines modalités d'approche de ce qu'on nommera le processus de schématisa-
tion, c'est-à-dire tout autant l'établissement d'une construction conceptuelle (cognitive) dans le
discours que les moyens langagiers nécessaires et suffisants à cette construction ? Méthodolo-
giquement, la question n'est pas de savoir si le sens correspond à quelque chose, mais si et
comment il porte nécessairement sur quelque chose. J.B. Grize (1990) souligne la nécessité de
distinguer dans l'activité discursive et argumentative, trois types de phénomènes : position des
objets, disposition de ces objets, enchaînement des éléments dans l'ensemble. Mais ce sont là des
classes de résultats. Aucune « logique naturelle » n'est separable des modes ordinaires de sa
validation chez chacun et par chacun. Et toute activité discursive signifie la mise en jeu de
régularités qui vont composer l'action (concrète ou abstraite), la schématiser pour atteindre au
plus près le but assigné. Ainsi, la fonction schématisante générale du discours peut-elle se
résumer à la mise en œuvre corrélative de deux séries de processus d'actions du sujet : un
processus de choix progressifs et de constructions successives opérant sur le rapport discours-
réalité extérieure et un processus complémentaire mais essentiel de jeux de procédés agençant la
construction dans le discours d'une représentation interne substitutive de cette réalité extérieure.
Ainsi, à titre d'exemple d'analyse de différents types de discours, je ne choisirai que celui-ci,
extrait de la « grosse » d^un jugement de divorce au Tribunal de Grande Instance de Bobigny :
— Comme dans bien d'autres jugements du même type, et sur le droit éventuel de
l'épouse au maintien dans les lieux, il y est déclaré : « Eu égard à Vintérêt familial, il convient
d'attribuer ce droit à l'épouse, conformément à ses conclusions. » Cette formule, quoi qu'en pense

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Des arguments aux discours

l'opinion commune, est loin d'être « rituelle ». Une notion, celle d'« intérêt familial » est ainsi
introduite aux fins de la procédure. Cette notion n'a nul besoin d'être explicitée, pour la raison
même que cela est impossible : « l'intérêt familial » n'a pas de définition dans les dictionnaires et
est éminemment variable selon les époques et les circonstances. Mais cette notion — jouant sous
forme d'imagerie consensuelle — va permettre de définir et délimiter la catégorisation : entre
ceux qui y répondent et ceux qui n'y répondent pas. Et de ce point de vue, s'avère son rôle
opératoire, qui est de favoriser la génération de « légendes de lecture » appliquées aux faits et
aux comportements. En effet, la procédure rajoute : « ...Il résulte que X s'attardait dans les cafés,
rentrait très tard en état d'ivresse, faisait des scènes de violence à sa femme qui le lendemain avait
le lèvre fendue à la suite des coups reçus... » Voici donc la notion d'« intérêt familial » étayée par
la catégorie négativement remplie d'une liste de comportements non attendus du « bon époux-
bon père» (lesquels comportements ici localisés et identifiés sont déterminés sous forme de
processus comportemental — sous-entendu fréquent sinon constant). Parcours langagier et
cognitif donc (on construit une représentation du « mauvais père ») qui, ainsi schématisé (un
jugement de divorce ne dure guère plus d'une heure), induit nécessairement le jugement
argumenté.
Dès lors, on voit que cette notion de « représentation » implique l'idée de parcours orienté
proposé par le sujet dans chaque énonciation. Ainsi, le raisonnement discursif pourra procéder
de la mise en évidence de propriétés pour établir l'existence de faits ou inversement, développer
certaines propriétés induites par la présence de quelques faits. Parcours des arguments qui peut
s'ordonner diversement comme j'ai tenté de le montrer expérimentalement à propos de situa-
tions quotidiennes (Vignaux, 1988). On ne peut concevoir ainsi l'activité langagière sans
comprendre et tenter d'analyser ce sur quoi elle se fonde, c'est-à-dire : cette action incessante de
mesure, de déplacement et Rajustement des distances entre sens des énoncés et repérage social
de ces énoncés, autrement dit encore : de glissement entre signes linguistiques et objets de ces
signes, entre mots et images du monde.
Représentations-schématisations. Le travail cognitif du discours va donc consister à instau-
rer régulièrement :
— des classes d'objets en relation proche ou lointaine avec des objets « réels » ;
— des lectures des propriétés de ces objets9 qui permettront alors de les composer en
catégories cognitives : objets similaires, identiques, différents, compatibles ou incompatibles au
plan de leurs propriétés respectives ;
— des stabilisations des sens ainsi clôturés, sous l'aspect de notions permanentes,
avancées comme indissociables des objets en question.
L'histoire des sciences témoigne ainsi régulièrement de ce travail progressif d'isolement de
certaines caractéristiques ou propriétés pour les représenter en de nouveaux assemblages et, par
là, reconstituer, recomposer les « notions » que l'on se fait du monde, de la matière ou du
vivant : « A la fin du xvif siècle, les vers, les mouches, ou les anguilles naissent des vers, des
mouches ou des anguilles. Là où apparaît un être vivant, il y avait un être semblable pour

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l'engendrer. En bonne logique, la génération spontanée devrait disparaître. Mais elle se réfugie
presque aussitôt dans ce monde invisible et un peu grotesque des animalcules, aperçus soudain à
l'aide du microscope dans l'eau de gouttière, dans l'infusion de plantes, dans la salive. Pour l'en
déloger (...) il faudra encore que soit affermi le concept d'espèce, précisées ses limites, garantie sa
permanence ».
« (...) L'une des questions les plus simples que l'on peut poser alors à propos de la génération,
c'est : que contient la semence de chaque sexe ? Plus précisément, comment se fait-il que certains
animaux pondent des œufs tandis que d'autres produisent des êtres vivants ? À force d'examiner, de
disséquer, de fouiller les corps, on finit par déceler, dans les testicules des femelles vivipares, de
petites masses remplies d'une liqueur semblable au blanc d'œuf et qui jaunissent après l'accouple-
ment. Régnier de Graaf parvient même à établir une corrélation entre le nombre de ces boules et
celui des embryons qui apparaissent dans les cornes de la matrice, jusqu'au XIXe siècle, où les
embryologistes montreront que les boules repérées par de Graaf sont en réalité des follicules
entourant les véritables œufs, elles vont jouer le rôle d'œufs. À la fin du xvif siècle, toutes les
femelles pondent donc des œufs ».
« (...) La génération se fait de la même manière dans les femmes, dit de Graaf, puisqu'elles ont
des œufs dans les testicules et des trompes attachées à la matrice comme les brutes. Malgré les
protestations des Précieuses qui s'indignent d'être prises pour des poules, on discute sans fin pour
savoir si les œufs peuvent se former sans accouplement, s'il en existe chez les vierges ou chez les
femmes frigides. On se demande si la femme expulse chaque mois un œuf avec ses menstrues ou si,
au contraire, l'œuf ne se détache que "sous l'aiguillon du plaisir" » (Jacob, 1970).
On voit que ces constructions et reconstructions « problématiques10 » et progressives de
représentations, historiques ou quotidiennes, vont varier selon les projets de sens et les ordres
que chaque sujet imposera à son discours, autrement dit : selon les placements qu'il y fera entre
« objets-signes » et images ainsi construites et composées. La notion de parcours est donc bien
fondamentale ici, c'est-à-dire : l'opération par laquelle une notion sera considérée sous l'aspect
du concept sans que pour autant soit impliquée d'avance une régularité discursive achevée. Mais
ce parcours est aussi condition nécessaire à la genèse des propriétés des objets dans le discours.
Jeux imbriqués du discursif et du cognitif que j'ai cru schématiser sous les termes de construit et
& opérant, le second déterminant les formes et les modes énonciatifs du premier.
Ainsi s'opèrent constamment ces modulations énonciatives qui se donneront à nous comme
architectures et stratégies donc du discours. Tout discours peut alors être défini comme
ensemble de stratégies d'un sujet dont le produit sera une construction caractérisée par des
acteurs, des objets, des propriétés, des événements sur lesquels il opère. Opérations chrono-
logiques de dépendances, de successions logiques11. Opérations de construction et d'attribution
de propriétés. Opérations thématiques encore, qui se donneront comme « nœuds » de relations
sur des objets stabilisés sous l'angle de certaines propriétés ou caractéristiques. D'où Jes étapes
d'analyse et de repérage de ces opérations que je me suis efforcé d'établir sur une variété de cas
concrets (discours scientifiques, juridiques ou relatifs à des objets techniques) en vue d'en

208
Des arguments aux discours

attester à chaque fois, la validité analytique : modes de reconnaissance des arguments du


discours tout d'abord, analyses logiques de ces arguments ensuite, formes d'établissement encore
d'une grammaire cognitive des « idées » du discours, modélisations enfin des stratégies du sujet
énonciateur. Lesquelles stratégies vont se dessiner au travers des types et des ordres opératoires
choisis par chaque sujet pour construire dans et par son discours une représentation déterminée.
Le modèle d'opérations qu'il m'a paru donc pertinent de construire doit répondre à l'objectif
d'éclairer à chaque fois ces stratégies cognitives d'un sujet énonciateur.
Ces stratégies cognitives sont nécessairement d'une double nature : les unes, logiques et
discursives, rhétoriques en quelque sorte (sélections-localisations des objets du discours, attribu-
tions de propriétés et déterminations d'existence de ces objets, jugements enfin sur les constructions
ainsi établies), les autres, langagières jouant essentiellement des modes énonciatifs et des
combinatoires entre thématisations et prédications. « Au commencement était le Verbe », dit la
tradition ; sans doute parce que c'est après et grâce au verbe et aux lieux (topoï au sens
aristotélicien) où il se manifeste qu'à chaque fois, tout commence...

Les actions du sujet énonciateur


Il y a en effet nécessairement du topologique et du topique12 dans tous ces phénomènes de
langage : placés les uns en face des autres, connectés ou non, assurant les passages entre
processus de pensée et repérages cognitifs, établissant des ponts entre des états de savoir, des
espaces de connaissance ou de culture. Actions de symboliques sur d'autres symboliques.
Acceptations, rejets. Intégrations, exclusions. Appropriations, désappropriations. En définitive :
identifications, repérages, c'est-à-dire : localisations et déterminations. J'avancerai ainsi que le rôle
du cognitif est constamment d'assurer et d'assumer « un pensé » des constructions langagières
pour avancer sans cesse « du penser ». D'où ces explorations cognitives et langagières d'actions
sur des espaces quotidiens (« cartes mentales » de la ville : Vignaux, 1994) que je me suis attaché
enfin à conduire expérimentalement. Ainsi, il m'a semblé pouvoir se dégager des « figures » de
cette imbrication permanente et ordinaire entre le cognitif, le langagier et le culturel. Ces
« figures » convergent manifestement sur des régularités d'opérations lorsqu'il s'agit — c'est
notre lot quotidien — d'organiser le monde, c'est-à-dire de composer ces schématisations
argumentées qui nous seront nécessaires, chaque fois, pour réguler et anticiper nos actions,
représenter leurs effets et en conséquence, les agencer en stratégies. Dès lors, cette activité
discursive qui alimente constamment nos échanges d'arguments, peut se modéliser — c'est
encore une fois, mon objectif — en termes d'enchaînements compréhensifs s'organisant en
schémas de parcours cognitifs et pour ce faire, jouant du langagier à titre fondateur de nos
représentations quotidiennes, générales ou privées.
C'est pourquoi l'étape actuelle de mes recherches vise, de façon plus approfondie encore, à

209
Georges Vignaux

définir et modéliser les conditions opératoires d'une analyse des actions du sujet énonciateur
dans différentes conditions linguistiques, cognitives et culturelles. Concrètement : il s'agit de
spécifier l'impact de situations d'énonciation déterminées sur des types d'organisations dis-
cursives et argumentatives, en regard de niveaux de compétences socio-cognitives, culturelles et
pragmatiques des sujets. À terme, il s'agit de contribuer à enrichir les théorisations actuelles sur
les rapports entre langage et cognition (Langacker, 1987) et les interactions méthodologiques
entre analyse du discours et linguistique de renonciation (Culioli, 1990). L'approche générale
choisie est celle qui consiste à analyser les actions énonciatives du sujet sur des connaissances en
regard d'autres discours et cela, en vue de construire à chaque fois, son propre discours de
connaissance. Cela implique de travailler à définir les conditions théoriques permettant : 1) de
dépasser les cadres classiques d'une sémantique de la phrase et de sa référenciation, en
systématisant l'approche pragmatique, énonciative et cognitive du discours ; 2) de prendre
position opérationnelle au sein des recherches actuelles visant à l'élaboration de nouveaux
langages de représentation des processus mentaux et symboliques (Minsky, Schänk, Wilks, etc.).

La perspective linguistique actuelle


On s'est en effet accoutumé à considérer la recherche linguistique comme centrée sur un
« noyau scientifique » constitué par les études syntaxiques, phonétiques et phonologiques. Cette
situation provient de l'impact historique du générativisme. D'importants travaux ont été réalisés
dans ce contexte, mais la considération de ces résultats ne doit pas conduire à négliger ce qui
conjointement a pu être produit dans de nombreux secteurs ayant aussi en commun la
préoccupation sémantique (psychologie et philosophie du langage, études textuelles, théories de
renonciation et du discours, intelligence artificielle). Ces interactions des études sémantiques
avec des disciplines extérieures à la linguistique peuvent paraître encore une « hérésie » pour
certains linguistes soucieux d'affirmer l'autonomie de leur discipline. La difficulté encore des
recherches sémantiques à parvenir à un paradigme unitaire a joué en leur défaveur. Dans ce
contexte difficile, il est d'autant admirable qu'un certain nombre de perspectives aient pu
avancer de fructueuses « passerelles » vis-à-vis d'autres disciplines (psychologie, sociologie, IA),
contribuant aux attentes interdisciplinaires de plus en plus dominantes.
Dans la perspective actuelle (contribution aux sciences sociales et cognitives), le point
crucial est celui d'équilibrer les préoccupations d'effectivité (IA) et de théorisation (modèles
cognitifs et sémantiques du langage). D'où la nécessité d'approches interdisciplinaires en vue de
spécifier les conditions théoriques et pratiques des traitements sémantiques orientés vers le texte,
en bénéficiant pour ce faire, des travaux antérieurs réalisés en sémantique lexicale et phrastique,
mais en prenant en compte l'impact des études psychosociales (Moscovici), psycho-cognitives
sur les structures de la catégorisation (Rosch), et pragmatiques (Moeschler et Reboul, Kerbrat-
Orecchioni) sur les contextes d'utilisation, afin de cerner les processus de genèse logico-séman-
tique des connaissances dans l'argumentation et le discours.

210
Des arguments aux discours

En effet, face aux développements, ces vingts dernières années, des courants réduction-
nistes tant en psychologie qu'en linguistique, nous assistons de plus en plus à un renversement
de tendance vers la prise en compte des dimensions du discours (texte, récit, dialogue) et des
actions du sujet, vers la reconsidération donc des phénomènes de « communication » considérés
comme centraux dans nos sociétés. Ces remises en cause visent : en psychologie, les conceptions
liées d'abord au behaviorisme puis au mentalisme ; en linguistique, les approches tributaires du
générativisme et des « grammaires universelles » qui continuent de se réclamer de la théorie
logico-algébrique en vue de formaliser les processus de langage. Tant que ces théories visent à
rendre compte de niveaux de « compétence », la puissance des formalismes peut sembler
adéquate. Mais pour prétendre à une valeur descriptive et surtout prédictive, il leur faut
nécessairement « réduire » leur puissance, à un coût tel qu'il diminue largement l'efficacité de
tels modèles. C'est pourquoi, ces « grammaires universelles » très vite, n'ont pu résister à la
tentation de chercher leur propre légitimité dans une quelconque «faculté biologique» du
langage plutôt que dans la raison.
Et les débats actuels au sein des sciences cognitives, notamment sur le problème des
rapports entre pensée, conduites et langage, en sont depuis, largement tributaires. Au-delà des
divisions entre disciplines, ce qui est en cause là, c'est sans doute, l'affrontement entre deux
types d'options théoriques, à savoir, la nécessité de décider entre les types formel et déductif
— mathématique —, ou empirico-formel et hypothético-déductif — biologie, physique, psycho-
logie et linguistique. Ainsi, la science du langage met-elle nécessairement en œuvre un empirisme
destiné à fonder a posteriori le rationalisme ; ce qui implique le refus de l'a-priorisme formel et
surtout, la prise en compte des dimensions socio-cognitives (argumentatives, interactives et
interlocutrices) inhérentes à l'activité de langage (Vignaux, 1988, 1992).
Dès lors, l'étude et la modélisation des phénomènes d'argumentation et de représentation
s'avèrent essentielles afin de rendre compte des différentes modalités de la construction de nos
connaissances en termes de processus et non plus simplement de contenus, c'est-à-dire impli-
quant le sujet cognitif et social. Cela induit effectivement de dépasser, vers l'approfondissement
opératoire, les quelques intuitions jusqu'ici existantes du linguiste, quant au statut fondamental
des notions et des représentations comme « savoirs » dans le jeu expressif et l'agencement
argumentatif. Conjointement, la prise en compte inévitable des dimensions affectives voire
« passionnelles » de l'expression et de la communication, permet d'approcher de ces « états
affectifs collectifs » qui vont le plus souvent ancrer la pensée sociale et les symboliques mentales
et expressives (Moscovici et Vignaux, 1994). Et par là s'affirme l'importance des compositions
socio-psychologiques dans les processus et procédures de la « logique naturelle » —
« complexe » de processus langagiers, cognitifs et sociaux —, dont il s'avère plus qu'utile aux
sciences cognitives d'en développer l'étude (Vignaux, 1992, 1994).
Ainsi, la recherche, à la fois expérimentale et théorique, sur les représentations et les
compositions entre arguments et conditions psychologiques de l'expression, prend sa pertinence
en tant que carrefour des intrications entre pensée « en situation » et formes cognitivo-langa-

211
Georges Vignaux

gières, transcendant par là, l'opposition classique entre contenus et mécanismes au profit de
l'étude des processus mêmes qui vont fonder la « pensée naturelle ». Par là, s'impose une toute
autre approche des phénomènes de sens, approche imposant de resituer « le sujet » dans toute
activité de langage, tant s'affirme l'évidence de la difficulté à séparer travail linguistique et
inscription « en situation » de ce travail (systèmes experts, interfaces multimédias, hypertextes).
De quoi s'agit-il en la circonstance ? Notamment de contribuer à ces questions que partagent
d'autres sciences et que notre fin de siècle réclame à des fins de compréhension des phénomènes
expressifs et communicationnels : ces questions de l'ordre, de l'image ou de la représentation, du
symbolique effectivement.

Un modèle cognitif des opérations de discours et


d'argumentation
Il existe en définitive, de nombreuses approches des phénomènes d'argumentation qu'on
pourrait classer selon au moins trois types :
— 1. L'étude des contenus logiques et des degrés de persuasion en relation avec leurs
effets.
— 2. L'analyse des « topiques » de l'opinion à travers les courants idéologiques
manifestés dans des familles de discours sociaux.
— 3. La recherche des modes d'articulation et d'enchaînement à l'intérieur des
discours ou dans des actes de langage déterminés.
Dans le premier cas, on s'intéresse aux topoï et à une logique naturelle ou du « vraisem-
blable » au sens aristotélicien. Dans le second cas, ce sont les problèmes de genèse sociale du
sens qui importent. Dans le troisème cas, l'entreprise est d'inspiration pragmatique. Je voudrais
donc ici proposer une approche qui s'efforce de considérer l'argumentation globalement et de
manière génétique. Cette approche est fondée, comme je l'ai dit, sur un modèle construit pour
expliciter l'intrication entre opérations langagières et opérations cognitives. Le but est d'analyser
la façon dont le discours est créateur de connaissance et, en conséquence, les moyens symbo-
liques que doit emprunter la connaissance pour s'établir et s'imposer. Ce que je veux dire, c'est
qu'il ne suffit pas d'examiner des figures d'arguments ni de classer les discours en genres ou en
espèces. Ce qui importe, c'est de comprendre comment tous nos discours, même les plus
quotidiens, composent des arguments et de ce fait, sont des argumentations. Il faut en résumé,
rendre compte des moyens et des processus de langage qui nous rendent capables d'argumenter
quotidiennement. Autrement dit : en quoi et comment le langage favorise-t-il la génération
d'arguments et de discours ?
Le problème est complexe car cela implique de refuser a priori les coupures traditionnelles
entre syntaxe, sémantique et pragmatique, et pour ce faire, de tenter de construire un modèle de

212
Des arguments aux discours

représentation des opérations de langage qui tienne compte à la fois, du « minimal » — le


« local », c'est-à-dire les formes de la prédication —, et du « supérieur » — c'est-à-dire les
opérations de discours. Ce modèle doit être nécessairement métalinguistique car il doit d'emblée
combiner le niveau langagier au sens du rapport entre formes syntaxiques et jeux sémantiques
avec les niveaux cognitifs et représentationnels, lesquels vont traduire les différents types de
rapport du discours et du sujet aux objets et aux situations. Se placer ainsi à un niveau qui serait
antérieur à la syntaxe et à la sémantique, c'est se placer avant « l'objectivité » et donc travailler à
chaque fois, sur les modes de constitution de « l'objet » de discours. Par exemple, dans les
Topiques d'Aristote, pour travailler sur ce que peut être « homme », on ne posera pas cet objet
comme connu, cerné, défini a priori.
On considérera donc un premier niveau, qui est celui de l'acte de langage et de la relation
sous-jacente à cet acte. On ne peut dire sans dire quelque chose de quelque chose. La relation de
base constitutive de tout énoncé sera donc du type xRy ou xyR : on pose quelque chose et on le
met en relation avec autre chose : ]ean aime la soupe [Jean, soupe, aimer]. Cette relation de base
observée à partir de ce qui est posé dans l'énoncé permet d'inférer les actions énonciatives qui
sous-tendent chaque prédication. Prendre en compte cette dimension énonciative sous-jacente
signifie intégrer dans l'analyse les marques indicielles du langage, à travers les différentes formes
de la deixis, et les types d'actions que toute production langagière implique, à savoir les
dimensions illocutionnaires et allocutives. Il y a quatre grandes catégories de marques énoncia-
tives : les interlocuteurs, le temps de l'allocution, son lieu et ses modalités, qui composent à
chaque fois la relation établie entre locuteur, interlocuteurs et énoncé. La perspective énoncia-
tive que j'adopte suppose donc de travailler à la fois sur ces aspects indiciels du langage — le
temps, les pronoms, les verbes de parole — et sur les actions de langage telles qu'elles sont
manifestées dans les instances de discours :

«Jean aime la soupe », c'est-à-dire : « ce que ]ean aime, cest la soupe », ou encore : « //
y adela soupe, ]ean aime ça, il la mangera », ou encore : « tu peux faire de la soupe, ]ean
la mangera ».

Ce petit exemple permet deux observations :


— 1. On retrouve là les problèmes classiques de la thématisation et de la prédication
que travaille chaque mise en forme du sens, mais il importe de réaborder ces problèmes dans
une perspective cognitive, c'est-à-dire intricant à la fois, les actions du sujet sur du sens et les
actions de ce sujet vis-à-vis d'autrui.
— 2. De ce point de vue, il est manifeste que tout énoncé est porteur de bien plus
d'actions sémantiques qu'il n'en marque syntaxiquement. Cela peut s'appeler parfois « ambi-
guïté » ; en vérité, il s'agit de cette plasticité inhérente au langage et qui lui permet de s'ajuster en
permanence à un nombre considérable de situations et d'interlocutions.
Cette nécessité Rajustement quotidien du langage aux choses et aux rencontres, il serait

213
Georges Vignaux

impossible qu'elle se fasse sous forme de formules répertoriables, à la limite pragmatiquement


conventionnelles. Le catalogue serait trop vaste ; nous n'aurions pas assez d'une vie pour les
apprendre toutes. Il faut donc bien qu'elle repose sur une capacité combinatoire inhérente à
l'activité de langage, c'est-à-dire à la langue mise en action. Cette évidence combinatoire ne peut
qu'être tributaire ¿'opérations dont la finalité est de justement permettre nos manipulations
quotidiennes du langage et qu'on ne peut repérer qu'à un certain niveau métalinguistique. Ces
opérations ont donc une double mission : (i) ajuster des formes d'agencement linguistique à des
visées de sens ; (ii) recombiner en permanence les rapports entre sujets et objets, entre sujets et
interlocuteurs, entre sujets et représentations concrètes ou abstraites du monde. Ces opérations
de langage fonctionnent donc d'abord comme indices internes de reconnaissance et de compré-
hension du sémantique, ensuite comme instructions externes de lecture des conditions prag-
matiques de production et de formulation d'un énoncé ou d'un discours.
Ainsi, si nous reprenons les concepts classiques de thématisation et de prédication, ils
traduisent bien ce fait essentiel que toute énonciation désigne quelque chose et en dit quelque
chose, qu'on ne peut donc cognitivement parler d'un objet sans lui affecter une caractéristique,
une propriété ni parler d'une situation concrète ou d'un état abstrait des choses sans leur affecter
un certain mode d'être, un statut spécifique. Et c'est sur ces éléments même minimaux que le
lecteur ou l'auditeur se fondera pour comprendre, interpréter, juger. À titre d'exemple, Pierre
sait le russe, du point de vue thématique, cela peut s'interpréter aussi bien comme : « c'est Pierre
qui sait le russe », ou « ce que Pierre sait, c'est le russe », ou encore : « il y a au moins une chose
que Pierre sait, c'est le russe », ou enfin : « il y a Pierre qui sait le russe » ; du point de vue
prédicatif, ce qui est alors attribué à Pierre, c'est cette propriété de savoir le russe, laquelle peut
être donc interprétée selon une échelle de valorisation dépendant à chaque fois de la situation
d'énonciation.
On voit donc que déjà, au simple niveau de l'énoncé, la prédication ne serait-ce que d'une
seule propriété à un sujet, à un objet ou à une situation s'impose comme construction d'une
caractérisation de ce sujet, de cet objet ou de cette situation. Chaque énoncé est une façon de
présenter les choses et, de ce point de vue, il est aussi d'emblée argumentatif. On peut imaginer
que l'argumentation s'identifie aux formes de la persuasion et de la conviction. On peut
supposer encore qu'elle est le mode par lequel le discours ordinaire s'efforce de prouver sans
démontrer des opinions. Ma conception est que le premier sens véritable du terme « argu-
mentation » est celui de présentation : présentation des choses et présentation à chaque fois, d'un
certain rapport d'un sujet au monde et aux autres, de même qu'on dit en français, « l'argument »
d'une pièce de théâtre ou qu'en espagnol ancien, «argumento» désignait l'apparence et le
vêtement de quelqu'un. Argumenter en conséquence, c'est d'abord attribuer des propriétés aux
choses et déterminer, c'est-à-dire montrer des modes d'existence de ces choses en situations.
C'est surtout pour un sujet à chaque fois, affirmer une certaine position vis-à-vis de ses propres
perceptions en regard de connaissances admises ou controversées, en regard encore des opinions
connues ou supposées d'autrui. Et pour ce faire, il lui faut choisir de « présenter » ce qu'il
choisit des choses, ou plus précisément de leurs représentations connues ou supposées.

214
Des arguments aux discours

Mais si nous voulons agir sur des sens et ainsi fabriquer du sens, il faut bien que nous
jouions sur ces repères fonctionnels en les déplaçant vers un autre niveau qu'on peut qualifier à la
fois de cognitif au sens d'opérations sémantiques marquant des positions du sujet vis-à-vis de ce
qu'il évoque et de langagier au sens d'opérations métalinguistiques marquant le rapport du
langage aux choses. Ces deux types d'opérations vont sous-tendre les combinatoires d'opérations
discursives et argumentatives. Si on admet encore que ces opérations interviennent aux niveaux
métalinguistique et métacognitif, on comprendra qu'elles sont de nature générique et nécessaire-
ment en nombre limité, mais suffisamment souples pour assurer ces ajustements quotidiens aux
situations et au système même du langage. D'où les définitions suivantes, fondées au terme des
parcours personnels de recherche évoqués précédemment.

Les opérations cognitives peuvent être décomposées comme suit :


— 1. Des identifications au sens qu'il s'agit pour tout acte de langage de marquer la
désignation, c'est-à-dire « l'existence » de quelque chose, sous forme de nomination d'un objet,
d'une situation, d'une notion. En conséquence, toute identification revient à une différenciation :
on choisit de parler de ceci plutôt que de cela. Pour identifier et donc différencier, il faut encore
compléter ce qui est désigné en lui attribuant des caractéristiques, des propriétés, une certaine
« nature » :
« Un canard, ça vit des années» (sous-entendu par rapport à d'autres volatiles).
«Les films japonais, je trouve ça magnifique » (il y en a qui n'aiment pas).
«Sa maison, c'est lui qui l'a réparée» (beaucoup ne savent pas le faire).
— 2. Des stabilisations impliquant des déstabilisations. La finalité de toute énonciation
est soit de confirmer ce qui est donné comme « existant » et « stable » soit de le remettre en
cause, de le « négocier ». Autrement dit, il s'agira tantôt de confirmer des sens déjà construits, de
clôturer en quelque sorte des champs de signification attribués à des objets ou à des représenta-
tions du monde, tantôt de déplacer les frontières de ces champs de signification pour en
reconstruire le sens, et dans ce dernier cas bien sûr, pour déstabiliser d'autres conceptions,
d'autres représentations du monde : « Le microbe, avant comme après 1878, date à laquelle il est
"baptisé" est aussi bien un objet biologique qu'un objet médical, un objet juridique relevant de la
législation, un objet économique relevant des brevets, un objet d'enseignement qu'un objet de
moralisation » (Salomon-Bayet, 1986).
— 3. Des appropriations associées à des désappropriations. Tout acte de langage va
marquer et particulariser le rapport de son sujet vis-à-vis de ce qu'il énonce et surtout vis-à-vis
des types d'univers qu'il choisit d'évoquer. Ce sont tous les jeux de modalités permettant au
sujet de créer ou non « distance » vis-à-vis de ce qu'il énonce, c'est-à-dire de « marquer » ou non
qu'il y adhère ou pas, selon encore tous les niveaux possibles de conviction, de croyance, de
certitude ou de prudence. Les appropriations correspondent donc à ce qu'on peut nommer des
« prises en charge » de certains referents par le sujet et réciproquement, les désappropriations
marqueront son désengagement vis-à-vis d'autres discours ou d'autres univers que ceux qu'il

215
Georges Vignaux

évoque. C'est à ce prix que s'instaure dans chaque discours l'originalité supposée ou reconnue
d'un sujet :
«Je travaille sur la logique de l'argumentation ; je suis un logicien malpropre» (sous-
entendu : je m'intéresse à une logique naturelle qui n'est pas la logique formelle considérée
comme « pure » ; pardonnez-moi de ne point participer aux « essences » mathématiques de la
logique ; acceptez, si vous le pouvez, mon domaine de recherche...)

Les opérations de langage assurant ce travail cognitif du discours vont être alors génétique-
ment et au niveau même de chaque énoncé :
— 1. Oes localisations qui reviennent nécessairement à des identifications. Pour parler
de quelque chose, il faut le localiser dans le temps, dans l'espace, dans une situation·et c'est cette
localisation même qui va permettre d'identifier ce quelque chose.
« Le livre est sur la table » : il y a quelque chose sur la table et c'est un livre ; le livre
dont je parle est sur la table ; si tu veux le livre, il est sur la table.
Du point de vue linguistique, les opérations de localisation et d'identification empruntent
aussi bien les formes de la deixis (pronoms, marqueurs spatio-temporels, anaphoriques) que
celles classiques de la dénomination : lexiques standardisés ou en émergence. Ce qui est
important ici, du point de vue cognitif, c'est qu'à ce niveau même de l'énoncé, vont se générer de
par les choix lexicaux et d'agencement syntaxico-sématiques, des « relations de base concep-
tuelles » : identités, associations, inclusions.
« Le livre est sur la table » : j'identifie un objet livre, je l'associe à un objet support, la
table, et j'inclus ainsi l'ensemble dans une configuration spatiale (livre et table) et temporelle
(c'est maintenant qu'il y a un livre sur la table).
« En démocratie, le peuple vote pour ses représentants » : j'identifie l'objet de régime
politique nommé « démocratie » et je l'associe à l'exercice du droit de vote ; ce droit est alors
inclus dans la notion de démocratie.
— 2. Oes différenciations qui fondent des déterminations. On n'identifie pas sans
différencier en retour, c'est-à-dire qu'il faut toujours distinguer, séparer l'objet dont on parle
d'autres objets qui pourraient s'avérer proches ou semblables. Pour bien différencier ce dont on
parle de ce dont il ne s'agit pas, il faut donc non seulement localiser, identifier, mais aussi
déterminer l'objet de discours. Les opérations de détermination, ce sont toutes les caractérisa-
tions de cet objet : qualifications, attributions de propriétés, quantifications, types de procès, qui
vont spécifier des modes d'être de cet objet ou de cette situation de discours.
« La démocratie, ce η est pas le régime totalitaire : le peuple peut s'exprimer, il a le droit
de vote » : l'objet « démocratie » est identifié comme se différenciant de l'objet « régime
totalitaire » ; il est construit comme notion en lui attribuant une propriété qui est celle offerte
aux citoyens de pouvoir voter ; sous-entendu que tel n'est pas le cas en régime totalitaire ; et
cette propriété est avancée comme essentielle pour fonder la détermination réciproque des deux
notions, par suite leur différenciation voire leur opposition.

216
Des arguments aux discours

Les opérations de discours constitutives en conséquence de toute argumentation vont


résulter de cette intrication entre opérations cognitives et opérations langagières. Ce seront :
— 1. Oes opérations de sélection. Tout discours va choisir et sélectionner les objets
dont il traitera : acteurs, situations, processus, événements, notions. C'est sa visée et cela au
travers de thématisations fondées effectivement sur des identifications et des déterminations
successives. Par ces opérations de sélection, d'abord de type lexical puis associant des qualifica-
tions à des termes, on va stabiliser des références et exclure d'autres représentations : « Le vote
du 8 mai ? Le rejet de la xénophobie, de la France "à deux vitesses", mais aussi de l'agitation
politique qui a conduit la France à deux doigts de la rupture des relations diplomatiques avec le
Canada pour une affaire de morues, qui a produit vingt-cinq morts électoraux en Nouvelle-
Calédonie » (M. Rocard, Le Monde, 31/5/88). Il s'agissait ici de marquer que la victoire socialiste
aux élections de mai 1988 traduisait le changement et la rupture vis-à-vis d'un régime politique
antérieur qui a cumulé les injustices et les échecs. L'orateur sélectionnait donc un certain
nombre de notions supposées chaleureuses et humaines, différenciées en contrepoint — le rejet
de la xénophobie, de la France à deux vitesses, c'est-à-dire à deux régimes sociaux : les nantis et
les exclus — et leur associait à titre d'images, un certain nombre de faits avancés comme
exemplaires d'erreurs politiques : le conflit avec le Canada, les troubles mortels en Nouvelle-
Calédonie. Tout cela, c'était les autres...
— 2. Oes opérations de caractérisation. Ce seront tous les types de qualifications, au
sens de propriétés ou de caractéristiques affectées à ces objets de discours : attributs,
« essences », « natures », circonstances, qualificatifs.
« La plus belle jeune fille de Moscou est gracieuse, pleine de charme, ravissante, se
distingue par son bon goût et par le sens de l'humour » (Commentaire de l'agence Tass, sur
l'élection d'une reine de beauté dans la capitale soviétique, le 12 juin 1988). L'innovation que
constituait l'élection d'une miss soviétique pouvait être perçue comme peu conforme à la
tradition pudique socialiste. Le commentateur légitimait donc cette élection par des qualificatifs
qui évitaient prudemment les mensurations physiques et énuméraient les caractéristiques géné-
rales et surtout spirituelles de la miss en question. Après tout, son élection, elle pouvait aussi la
devoir à son sens de l'humour...
— 3. Des opérations de détermination. Celles-ci vont ancrer les objets ainsi sélectionnés
et qualifiés dans des modalités d'existence d'une part, sous forme de repères spatio-temporels
authentifiant ces existences, et d'autre part, en les identifiant vis-à-vis d'autres représentations ou
situations ; cela par tout un jeu d'intégrations et d'exclusions.
«L'enquête préliminaire a abouti à un certain nombre de résultats et je n'ai été saisi, à ce
moment, d'aucune demande. Mais je tiens à dire queje n ai pas d'éléments qui me permettraient de
faire obstacle à l'ouverture d'une information judiciaire. Je pense que la justice doit accomplir son
travail, mais l'armée doit être respectée. » (J.P. Chevènement, Le Monde, 1/6/88). Il s'agissait ici à
la fois, de déterminer que le ministre des Armées ne faisait pas obstacle à la justice pour juger
certains comportements militaires, mais qu'en même temps, on ne pouvait faire n'importe quoi
car il fallait respecter l'armée...

217
Georges Vignaux

Les configurations discursives combinant ces opérations de sélection, caractérisation et


détermination d'objets et de situations du discours, sont toujours nécessairement orientées vers
la constitution de jugements répondant à chaque fois, à des visées argumentatives.
— 4. Les opérations de jugement. Elles vont intervenir aussi bien à l'origine qu'au
terme de parcours locaux ou généraux du discours, au titre soit de conséquences de ce qui a été
avancé soit d'origines de ce qui va suivre. Ces jugements visent à la généralité sous forme de
postulats ou de règles ou de lois données pour comprendre un fait, une situation, une notion.
Ces jugements opèrent donc sur des représentations en avançant des « repères » — faits, objets
ou événements — pour interpréter à chaque fois, un certain état des choses et pour ce faire,
établissent des « frontières » entre ce que le discours dit être et ce qu'il dit ne pas être ou ne pas
devoir considérer. Cognitivement, tout processus de jugement dans une argumentation s'opère
au travers de stratégies d'inclusion et d'exclusion ou d'effacement en vue de la constitution de
domaines de sens. Toute argumentation revient ainsi à un jeu d'images visant à établir pouvoir
du discours en vue de stabiliser des représentations sinon des stéréotypes.
Pour conclure et illustrer ce qui précède, je prendrai quelques exemples empruntés au
« regard des autres », dans une revue de presse (Libération, 26-2775/90), à propos du développe-
ment alors de mouvements d'extrême-droite en France, et dont je ne ferai ici que résumer mon
analyse sous forme de commentaires :
— Le journal espagnol El Pais déclarait : « Le phénomène Le Fen correspond bien à la
vague de nationalisme extrémiste et d'antisémitisme qui, bien que minoritaire, se développe dans
l'Est européen ».
Le phénomène français était donc minorisé puisque recadré dans un contexte européen où
se développent à nouveau les pulsions nationalistes et antisémites, particulièrement à l'Est. Cette
stratégie d'ouverture du domaine en relativisant le phénomène français était confortée par la
minorisation de Monsieur Le Pen qu'opérait le même journal : « Il ressemble à un charcutier bas
sur pattes, complexé, d'une enfance marquée par Œdipe, avec toutes nos excuses pour Œdipe et les
charcutiers qui sont des gens très bien » (particularisation du cas « à l'extérieur » du domaine
français proprement dit).
— Le journal britannique Guardian était plus pessimiste en isolant directement le cas
français : « Si on ne trouve pas un moyen pour neutraliser cet homme politique rusé et cynique,
l'agonie raciste de la France se prolongera sans aucun doute ».
Monsieur Le Pen était donc, pour ce journal, extrêmement dangereux, jugement appuyé sur
les propriétés de ruse et de cynisme du personnage. En conséquence, la France était en agonie.
Et pour s'en sortir, la stratégie avancée ici était que la France devait exorciser un élément plus
profond que le « racisme des rues », à savoir : « le rôle joué dans la déportation des Juifs par de
respectables officiels de Vichy ». Autrement dit : on développait la représentation du mal en
remontant à ses origines historiques, à savoir le régime de collaboration sous occupation
allemande de 1940 à 1945 (construction d'un domaine global et continu, englobant la spécificité
française).

218
Des arguments aux discours

— Le quotidien néerlandais De Volkskrant titrait : « La douce France est dégoûtée


d'elle-même ». Et le quotidien du soir NRC Handelsblad attribuait cette rechute raciste française
au compte du « gouvernement, du Parlement, et de la justice qui ont trop longtemps laissé se
développer ce phénomène inquiétant ».
La stratégie était ici de centrer sur l'impuissance politique et juridique française face, après
tout, à ce qui n'était qu'un phénomène interne, mais singulièrement contradictoire avec l'image
classique de « la douce France » et qu'il fallait extirper religieusement comme diabolique puisque
le même journal comparait le phénomène à une résurgence moyenâgeuse (construction d'un
domaine local).
Enfin, les hebdomadaires allemands Όer Speigel et Die Zeit s'étaient efforcés de révéler les
racines du drame en rappelant que la France n'a «jamais réglé ses comptes avec Vichy ». La
stratégie était donc d'insister sur le mal français (propriété interne au domaine français). Ce que
commentait l'écrivain juif allemand Edgar Hilsenrad en déclarant : « Moins on parle des Juifs,
mieux l'Allemagne se porte ».
Stratégie classique : il y a les autres et nous...

Georges VIGNAUX

NOTES

1. D faut souligner à ce propos, que la conception aristotélicienne des opérations de raisonnement demeure
essentiellement quantitative, en d'autres termes : extensive. D'où sa définition du principe sur lequel sera fondé
tout syllogisme : « Quand trois termes sont entre eux dans des rapports tels que le mineur soit contenu dans la totalité
du moyen, et le moyen contenu, ou non contenu, dans la totalité du majeur, alors il y a nécessairement entre les
extrêmes syllogisme parfait. » {An. Pr. 25b, p. 32-35). De cette figure exemplaire vont découler quantité d'autres
types de syllogismes soigneusement répertoriés par Aristote, mais dont nous ferons pas ici l'inventaire exhaustif.
Ce qu'il importe de retenir, c'est qu'on est là en présence de « mécaniques » dont on sait d'une part, qu'elles ont
longtemps influencé le mode d'approche des phénomènes de logique (en vérité jusqu'au XIXe siècle), mais d'autre
part, qu'elles offrent une formulation troublante de similitude avec ce qu'il est possible d'observer des raisonne-
ments quotidiens et des types de paradoxes qu'ils induisent familièrement :
« Si Jean est grippé, alors il doit prendre le médicament M.
Or si Jean absorbe le médicament M, il vomit.
Donc si Jean est grippé, alors il doit vomir. » (Kalinowski, 1972).
2. Car la rhétorique en nous rappelant à chaque instant, les moyens, les procédés voire les ruses que le discours
emprunte, empêche de considérer chaque accord obtenu auprès d'un public comme ayant statut d'universel,
d'absolu au sens ontologique. Cela veut dire qu'il y a toujours et nécessairement, interaction entre la forme ou
l'étendue d'une adhésion à une argumentation et la nature même des éléments qui vont fonder cet accord. Tout
discours dépendra donc du statut des arguments qu'il avance, en même temps que des particularités de l'auditoire
qui l'accepte ou qui s'y reconnaît. En conséquence, il s'avère impossible de distinguer vraiment entre « jugement
de valeur » et « jugement de réalité ». À titre d'exemple, je prendrai le cas de la jurisprudence, application

219
Georges Vignaux

quotidienne de « la loi » : on ne peut jamais y dissocier la règle juridique du fait sur lequel elle va porter.
Distinguer, à ce propos, entre « fait » et « droit » ne fait que confirmer l'aspect évolutif du statut des éléments
discursifs dans l'exercice judiciaire et cela entraîne immédiatement l'obligation d'étudier les facteurs de cette
variation des discours et de leurs « principes », d'où, seconde nécessité : celle d'analyser ce qui servira à chaque
fois, et selon les époques ou les circonstances, de « prémisses », de « principes premiers » à ces argumentaires se
donnant comme « expressions de la loi ».
3. Sans doute alors, peut-on opposer comme le fait Perelman, l'argumentation à la démonstration, celle-ci étant
créditée du « sérieux », la rhétorique pouvant être prise comme simple « bavardage ». C'est dire que toute logique
de la déduction relève en vérité de «choix» créatifs. À y regarder de près d'ailleurs, même les sciences
physico-mathématiques ont cessé aujourd'hui de traduire leurs théories en termes de « vérités nécessaires » et font
davantage référence à la cohérence. « Toute méthode scientifique implique une base métaphysique ou du moins
quelques axiomes sur la nature de la réalité» (Koyré, 1966).
4. Perelman distingue ainsi plusieurs types d'objets communs à tous les discours :
— 1. Les faits : c'est ce qui a statut d'« existence » ou qui sera donné comme tel ou surtout qu'une majorité
s'accorde à considérer ainsi ;
— 2. Les vérités : c'est-à-dire « des systèmes plus complexes relatifs à des liaisons entre des faits, qu'il s'agisse
de théories scientifiques ou de conceptions philosophiques ou religieuses transcendant l'expérience »
(Perelman, p. 92).
— 3. Les présomptions : « préjugés » ou « opinions », préconçues selon tel ou tel auditoire et qui seront
reçues comme cautionnant voire fondant « le normal », « le vraisemblable » ; par exemple, que la qualité
d'un acte manifeste celle de l'auteur de cet acte.
— 4. Les valeurs : ce sont ces « principes directeurs », proches de la norme, à l'occasion de la « morale » et
qui vont orienter les débats aussi bien juridiques que philosophiques ou politiques.
— 5. Les hiérarchies : telles que la supériorité des hommes sur les animaux ou des dieux sur les hommes.
— 6. Les lieux : c'est-à-dire, au sens aristotélicien, des topiques ou encore, des prémisses d'ordre très
général, auxquelles on a recours pour fonder des valeurs.
Ces six « objets d'accord » représentent pour Perelman, les conditions essentielles pour appréhender tout discours.
C'est encore à partir de ces éléments que toute argumentation doit et peut se développer. Analyser ainsi les
prémisses à partir desquelles un orateur va développer son discours, doit permettre de comprendre la construction
qu'il s'est faite de son auditoire et notamment les « jeux » qu'il pratique vis-à-vis des manifestations explicites ou
implicites de cet accord. Mais alors, une contradiction surgit immédiatement : doit-on pour comprendre une
argumentation, caractériser d'abord son auditoire et pour ce faire, se créer une typologie comparée des audiences,
ou doit-on au contraire, considérer que seules les techniques propres du discours (modes de l'expression,
agencements « logiques », « lieux » de l'opinion) importent et qu'elles seules sont à même d'engendrer des
consensus, des adhésions locales ou générales ?
5. Aristote est en effet, le premier à établir une différence radicale entre la logique et ces disciplines auxquelles on
serait tenté de l'assimiler : la grammaire, la psychologie, la métaphysique. La logique, pour lui, ce n'est pas l'étude
des mots, mais l'étude de la pensée dont les mots ne sont que des signes et surtout, l'étude de la pensée en tant
qu'elle peut arriver à saisir la nature et l'enchaînement des choses. Ainsi les Catégories vont distinguer les choses
dites « sans liaison » des choses dites « selon une liaison ». Les premières sont les plus importantes car elles vont
constituer une sorte de classement des principes de connaissance et d'abstraction des réalités du monde. Ce sont :
la substance (être homme ou animal), la quantité (nombre, mesure), la qualité (forme, couleur), la relation (ce qui
établit le rapport entre des choses), le lieu, le temps, la position (être debout ou couché), la possession (ce qu'on a,
ce qu'on porte), l'action (ce qu'on fait), la passion (ce qui est subi).
Dès lors, pour emprunter un langage moderne, je dirais qu'il est établi ainsi, que toute connaissance est toujours
représentation, ce que confirme le traité De Interpretations Juger, c'est établir des connexions entre ces

220
Des arguments aux discours

« affections de l'âme » qui sont encore appelées « concepts ». D'où l'importance, selon Aristote, de la proposition
qui est expression du jugement dans les mots et par suite, cette forme primordiale du jugement qu'est le jugement
d'existence : « l'homme est », « l'homme n'est pas », « le non-homme est », « le non-homme n'est pas ».
Ce que je voudrais encore souligner ici, c'est la préoccupation « géométrique » du propos aristotélicien : on parle
de « figure » ; la proposition construit une « distance » entre des termes ; et le mot « terme » est lui-même exprimé
par une expression signifiant aussi en grec : « limite ». C'est dans cet esprit qu'Aristote s'est efforcé de représenter
chaque figure du syllogisme selon une figure géométrique différente dont les lignes traduisaient les propositions et
les points les termes. Concepts ou figures de « distances », de « limites » et de « parcours » qui me semblent
personnellement, essentiels pour rendre compte de ces constructions-schémas que tout discours assure, selon
« l'orientation » imposée par son projet, et qui lui permettent de se démarquer effectivement, en « limite » ou à la
« frontière » d'autres discours. Et surtout, pour « marquer » l'autre, l'adversaire, « l'étranger », celui qui n'est pas
« nous ».

6. La question n'est pas celle de « neutraliser » le langage, mais celle de reconnaître sa force et sa responsabilité, à
savoir qu'il est toujours, aussi bien « acteur » ou créateur de « mondes possibles » (Martin, 1983) — au sens où il
assure des représentations sous forme d'« états possibles » du monde — qu'original, au sens propre, dans la
mesure où par lui, s'établit nécessairement l'origine de ces représentations. Et cette origine prend source autant
dans le sujet qui énonce — sa position, son projet — que dans le travail énonciatif qu'opère ce sujet : les
agencements de langue qu'il construit et les co-énonciateurs qu'il insère dans son discours — interlocuteurs ou
adversaires —, aux fins d'inscrire ce discours à chaque fois, dans cette discursivité que tout domaine humain
instaure, dans les arguments d'un moment historique déterminé.

7. On peut ainsi se demander si la « démonstration » scientifique n'est pas, elle-même, sous certains aspects, une
forme parmi d'autres de l'argumentation, toujours inscrite elle aussi, dans un certain échange énonciatif entre
spécialistes. Chez Aristote, la distinction entre argumentation et démonstration n'était concevable qu'au niveau des
prémisses ; ensuite l'une et l'autre forme de discours connaissait des étapes similaires de raisonnement. Chez
Perelman, cette distinction plus accentuée, est traduite comme opposition forte entre processus argumentatifs et
déroulement « formel » ou « déductif » de la démonstration. Dans quelle mesure une telle distinction peut-elle se
justifier ? On sait bien que tout texte scientifique se construit dans l'argumentation et la controverse, sans parler
des éléments stylistiques qui vont fonder, authentifier ce qu'on perçoit ou ce qu'on sait être une « rhétorique de la
science ».

8. C'est donc à la fois, dans la réflexion sur ce qui peut réguler les modes de nos « conceptualisations quotidiennes »
et sur ce qui peut s'observer alors, de comportements discursifs « opératoires » au sens de « créateurs » ou
d'organisateurs de cette « conceptualisation » que doit se placer l'approche analytique de ce phénomène général et
quotidien qu'est l'acte d'argumenter.

9. La « propriété » selon Aristote, se définira dans le cadre de la proposition. Dans toute proposition en effet, le
prédicat peut ou non être converti en sujet. Si tel est le cas, il exprime alors « l'essence » du sujet : il en est la
définition. Si par contre, ce n'est pas possible, il n'est qu'une propriété du sujet. Si d'autre part encore, il se trouve
être un élément de la définition, il constituera alors le genre du sujet ; s'il ne l'est pas, ce ne sera qu'un accident de
ce sujet. Quant à l'essence des choses, le lecteur devinera qu'elle fut objet de longs débats philosophiques et déjà,
du temps d'Aristote lui-même. Généralement, la considération était la suivante : d'abord, on s'accorde pour
admettre que toute substance a une source ou une cause originelle qui fait que « les choses sont ce qu'elles sont » ;
ensuite on cherche généralement une cause « abstraite » qui représenterait ce à quoi l'objet doit servir, quelle est sa
fin, sa « destinée », sa cause motrice et donc son essence... Celle-ci n'est donc pas un composant de l'objet ni un
principe de structure, mais tantôt une cause finale tantôt une cause efficiente. En termes modernes, on parlerait
d'articulation voire d'imbrication entre finalité et « arrangement ». Et c'est ce qu'Aristote lui-même suggère, à
propos du biologique, dans son Histoire des Animaux. Pour quelle raison les os et la chair vont-ils

221
Georges Vignaux

s'agencer en « homme » ? C'est « parce qu'ils sont organisés de manière à servir les fins par lesquelles l'homme
existe et qui consistent dans l'activité intellectuelle et morale » (H. 1043a, p. 16-33). Autrement dit : la structure est
expliquée par la fonction et la cause formelle prend le statut de cause finale. À la réserve près qu'aussi bien dans
la production des substances naturelles et des corps que dans celle des objets fabriqués, des artefacta, bien des
« causes finales » sont explicables mécaniquement. Exemple : le tonnerre a peut-être pour cause finale de
terroriser les habitants du Tartare, il n'en est pas moins dû au refroidissement du feu dans les nuages ou à
quelque autre cause mécanique. Il y a donc toujours, dans la considération des essences et par suite, des
propriétés répertoriables, cette double obligation de prendre en compte à la fois la cause finale qui « fonde » les
choses et la « nécessité » qui les sous-tend dans un certain ordre mécanique des fonctionnements de l'univers (An.
Post. 94b, p. 33).
10. La notion de « problème », déjà rencontrée à la lecture des Topiques d'Aristote, est remarquée encore par Bréhier
(1965). Lorsqu'il est considéré comme dialectique, le problème permet la mise en place d'arguments en faveur
d'une thèse et contre elle. Dans les Topiques, à l'endroit des éléments fondamentaux de la méthode (I, 4, 101b),
Aristote écrit : «Il y a entre un problème et une prémisse, une différence dans l'expression. Si l'on dit en effet :
"Est-ce qu'animal terrestre bipède est h définition de l'homme ?". Ou encore : "Est-ce qu'animal est genre de
l'homme ?", c'est une prémisse ; mais si l'on dit : "Peut-on dire qu'animal terrestre bipède est la définition de
l'homme, ou non ?", c'est un problème ; et de même dans les autres cas. Il est par conséquent très naturel que
"problèmes et prémisses soient en nombre égal, puisque de toute prémisse on peut faire un problème, en remplaçant
simplement une expression par l'autre". D'où le rôle fondamental de l'argumentation car : "La possiblité d'apporter
aux problèmes des arguments dans les deux sens nous fera découvrir plus facilement la vérité et l'erreur dans chaque
cas". » (Aristote, Topiques).
11. Il n'est guère d'autre moyen en effet, que celui de distinguer deux axes de recherche : celui qui concernera l'étude
de « types » de stratégies discursives que conditionneraient des situations déterminées et celui qui, en revanche,
traitera des « moyens » et « procédures » de construction et d'agencement de ces stratégies, en relation avec les
situations en question. Il faut ainsi dissocier la tentation de « cataloguer » des arguments en regard de contextes
ou de publics, de l'analyse plus générale des conditions « techniques » qui vont permettre de créer et d'enchaîner
des « arguments ». Ces conditions « techniques » doivent prendre en compte l'imbrication paradoxale dans tous
nos discours entre « le dire » et « le connaître », entre « le penser » et « l'exprimer », entre donc des « logiques »
et des « langages ». Ce qui implique de comprendre et d'analyser quel peut être le « système » fondateur de nos
« manipulations langagières » s'il en est un, et comment il s'imbrique à ces « procédures cognitives » qui font nos
connaissances, plus précisément : les représentations que nous nous construisons du monde et que nous ne
cessons d'échanger avec les autres, au travers effectivement d'argumentaires discursivement plus ou moins
régulés. En résumé, cela veut dire s'efforcer de définir « opératoirement » ce qui, d'un discours à l'autre, pourra
traduire l'expression de « règles » communes, compte tenu d'une même systématique qui est ici celle du
« langage », en même temps qu'il s'agira d'expliciter comment ces « règles », tirant parti du langage, vont pouvoir
se constituer en « systèmes cognitifs », permettant donc la connaissance ou favorisant encore « le libre jeu »
vis-à-vis des connaissances. Autrement dit : qu'est-ce qu'énoncer et comment cela fait-il « sens » pour et dans nos
« logiques » même des plus quotidiennes ?

12. Un exemple caractéristique de ces fonctionnements topiques, au sens du lieu commun est bien cette figure de
« l'aérien » qui ressuscite à chaque fois, lors des craintes de contagion. De la même façon qu'aux temps des
grandes épidémies de peste ou de choléra, nombreux sont ceux qui redoutent aujourd'hui, d'approcher des
malades atteints du sida, sous l'obscur prétexte que cela pourrait se transmettre par l'air, la salive ou le toucher :
autant de topoï concrétisant la figure « spatiale » d'un invisible angoissant. Comme s'il n'y avait pas d'effet sans
cause et que dans l'ignorance des causes, il faut bien soupçonner une origine, en l'occurrence désigner des
dangers, des « territoires » menaçants sur lesquelles l'opinion peut s'accorder. Et dès lors, ces « lieux communs »
ne peuvent se retourner qu'au prix de la convocation d'experts, témoins ou « autorités ».

222
Des arguments aux discours

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