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Cahier n° 1

Cahier de Beyrouth n°1

Là, entre Alep et Damas


19-24 septembre 2006
Cahier n° 1
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Légendes
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Projet d’installation pour le 9e Festival international
de la Photographie d’Alep, 2006
p. 6-7
Sur la route Alep-Beyrouth
p. 8-13
Beyrouth
p. 14
Atelier, Bruxelles, 2007
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Haret Hreik (diptyque), détail de l’installation Terrain vague,
Biennale internationale de la Photographie, Liège 2008

C’est à l’occasion de ma participation au 9e Festival international de la Photographie d’Alep


que j’ai pris un bus pour Beyrouth. Comme les éditions précédentes, ce festival était orga-
nisé par Issa Touma, directeur de la galerie Le Pont, avec la collaboration d’Ine Smeets et
de beaucoup d’amis. Parmi les beaux moments riches en perturbations, je retiens l’image
de la maman d’Issa, éclatant comme un tonnerre devant les autorités qui cherchaient le
moyen d’interdire la manifestation.
Cahier de Beyrouth n°2

Communities and Territories


17-22 novembre 2007
Cahier n° 2
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Le soir du 23 octobre, j’ai reçu un @ de Darine Choueiri, jeune archi-


tecte libanaise habitant à Barcelone. Y était attaché l’open call pour
les work­shops « Communities and Territories ». Parce que je travaille sur
le sujet, parce que j’aime Beyrouth, parce que l’un des ateliers se dérou-
lerait à Haret Hreik où j’étais l’année précédente, j’ai immédiatement
répondu à cette invitation.

En septembre 2006, à Beyrouth, j’avais plutôt l’impression de rejoin-


dre l’actualité et les photos publiées dans Libération les jours précédents.
D’abord les camps entre Alep et Tripoli, la montagne parsemée de petits
immeubles, les routes et ponts éventrés, l’arrivée dans la capitale liba-
naise. Les traces d’une guerre antérieure. Des tours vides, trouées d’obus,
transformées en monuments par le temps, des camps encore. Les traces
de cette guerre toute fraîche. Le chaos dans la banlieue Sud, la tension
dans le quartier Est, la reprise frénétique des chantiers et du commerce
dans le centre, les parcs qui ont servi de refuge, la douceur plus forte
du bord de mer. Et ce jour de la première sortie de Hassan Nasrallah
depuis la victoire du Hezbollah : la ville sous contrôle de l’armée, des
véhicules surchargés, drapeaux et photos au vent, convergeant vers
le point du grand rassemblement. En dehors de ce grand mouvement,
restent ceux qui n’ont pas bougé. Ils écoutent la radio ou regardent
les images de l’allocution, chez eux, dans une voiture, sur le trottoir.
Les fenêtres sont ouvertes, des télévisions crient dedans et dehors. Il y a
cette force qui remplit la ville par la voix d’un homme. Le lende­main,
l’immense terrain vide (certains le nomment « Ground Zero ») parsemé de
restes, la reprise des démolitions, l’ouverture des petits commerces,
le tracé de nouveaux chemins entre les décombres.

Relisant ce court texte écrit alors, je revois les images du film Beyrouth
sous le siège projeté dans une salle comble au Festival du film arabe
qui se déroulait précisément ce mois-là. Il s’agit de courts et très courts
films de réalisateurs professionnels ou amateurs tournés lors de la guerre,
réunis en un long métrage par Rania Stephan. Si la plupart des docu-
mentaires révèlent différents points de vue de sujets (individus) filmés
par un réalisateur, ici s’ajoute la diversité des regards des nombreux
réalisateurs. Tous subissent le même siège que les protagonistes qu’ils
filment de l’intérieur, à la fois spectateurs et acteurs. Un enfermement
que la sonorité du film renforce dans mon souvenir.
Cahier n° 2

ESPACE / Une semaine à explorer quelques quartiers d’une ville en état


de choc ne permet pas de faire l’analyse de l’un ou l’autre espace public.
Néanmoins je peux reprendre quelques notes.

Très peu d’espaces publics sont ouverts à tous sans restriction. Autour
du centre, il semble que le bord de mer (la Corniche) le soit. Je ne suis
pas parvenu à entrer « naturellement » dans l’enceinte de l’Université
américaine. Le parc Sanayeh est clos mais vivant – c’est ici que venaient
camper des familles pendant les bombardements. Les avions volent très
bas, prêts à atterrir plus au Sud. Le haut de la tour Hilton vide et trouée
agit comme un monument commémoratif (pour quelle communauté,
gagnante ou perdante ?) mais il est difficile de pénétrer dans le bas.
Le marcheur est invité à ne pas passer trop près de l’hôtel Phenicia.
Dans le centre, il reste des carrés en attente, traversés par des petits
raccourcis spontanés. Des chantiers en effervescence. Quelques blin-
dés, de nombreuses barrières, plusieurs contrôles. La place des Martyrs
est ouverte, peu de monde, une légère tension. Des camionnettes avec
drapeaux et figures de Nasrallah traversent le centre rapidement.
Ambiance chaude à l’ouverture du Festival du film arabe. L’ennemi
extérieur a réuni les communautés du pays.

La ville fracturée par l’autoroute.

Petites places agréables à Gemmayzé. Dans le quartier arménien, les


rues vivent leur quotidien ordinaire.

Plus à l’Est jusqu’à Jdaidé, Hai el Antouniyé, El Rouaisse. Un mouve-


ment vivant dans la rue – l’habitat (pauvre) cherche une extension vers
le dehors en reliefs. Grand terrain vague investi de petites vies, morsure
de quelques jardins, emprise visuelle sur la ville et la mer.

Au Sud, les traces éclatées des bombardements. Des ponts, des routes,
des bâtiments, percés, en partie ou totalement démolis. De nouvelles
démolitions forcées. Un chaos, des vides, des restes, une attente. Les
espaces publics et privés bouleversés. Le quotidien entre tout. Ghobeïré,
Haret Hreik, quelques photos. Je marche, personne ne s’intéresse à ma
présence. Quelques haltes, quelques thés. Je me perds dans le quartier.
Cette force du chaos. La désolation de cette femme qui pleure.
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TEMPS / 22 septembre 2007. La ville en état de siège pour le rassem-


blement (choisi ou subi) autour de Nasrallah. L’événement secoue la ville
dans tous ses espaces.

Au centre, la présence pesante de l’armée et des barrières. Des véhi­


cules en tous sens. Une sonorité tendue.

Le Sud est bouclé, je renonce à y aller, c’est vers là que les véhicules
roulent pour écouter Nasrallah.

Je suis à l’Est, aux abords de Hai el Antouniyé, El Rouaisse. Du quartier


partent des flots de camionnettes d’où sortent drapeaux et portraits.
Je monte la colline, aborde le terrain vague, fais quelques photos.
Un agent de sécurité du Hezbollah m’interroge… Je me questionne
aussi sur ma présence. La vie se dégage vers la mer, je ne vois rien
au Sud.

Hamra : dans la rue, de petits groupes écoutent la radio ou regardent


la télé­vision, à travers une fenêtre, branchée sur la batterie d’une voi­
ture, dans la loge d’un concierge, à même le trottoir. Une tête, une voix.
Comment un homme peut-il rassembler autant d’autres ? Vers où ? Vers
quoi ? Tout le quartier est électrisé.

Sur la Corniche : là, les habitués qui sont restés regardent la mer.

Novembre 2007. Je reviens de Téhéran où les transports publics sépa-


rent femmes et hommes suivant une logique difficilement cernable :
le métro réserve les voitures de tête et de queue aux femmes qui peuvent
néanmoins monter n’importe où ; le bus n’autorise aucun mélange, les
hommes devant, les femmes derrière, parfois un couple se risque entre
les deux ; dans les taxis collectifs chaque arrêt peut être l’occasion d’un
changement de place pour éviter une proximité non souhaitée. À Téhéran
encore, le temps et l’espace qui s’accordent : le 29 septembre 2009, je
suis de nouveau à Tajrish Square. Le jour tombe, le ciel rosit, la foule
s’éparpille. Dans la cour de la mos­quée, de petits groupes attendent sur
leur tapis le signal de la rupture du jeûne. Le chant monte, les plats sor-
tent des paniers, s’échangent, s’offrent. Je dessine, j’écris : « Est-ce cela
que je cherche, un moment, un espace où je fais corps avec le monde ? »
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Cahier n° 2

Au-dessus, la lune est pleine. Des jours à Bruxelles. Au Liban, des dépu-
tés sont enfermés à l’hôtel Phenicia – des vies en forme de voix pour
l’élection d’un futur président. Le site diplomatique français annonce
un degré de sécurité (moins ?) quatre. Le 3 novembre vers 23h50, Romain
est né (deuxième fois grand-père !). La Belgique est sous tension – les poli­
ticiens ne savent plus comment régler la vie des communautés (linguis-
tiques). La Turquie voudrait intervenir au Kurdistan irakien – une région
réunira-t-elle un jour les Kurdes de différents pays ?

18 novembre 2007. Je suis arrivé à Beyrouth hier soir. J’avais oublié


cette densité, les immeubles serrés. Aujourd’hui est dimanche, jour férié
pour une partie de la ville. Le centre a changé, les commerces vides, les
piétonniers fermés par des barricades, contrôles pluriels, cafés déserts.
La place des Martyrs est encore occupée par d’immenses campe­
ments, mais il ne reste que quelques hommes – je ne sais à quelle(s)
communauté(s) ils appartiennent. Une vie distendue.

Demain commence l’atelier « Communities and Territories ». Ce sera


l’occasion d’interroger l’espace public, de poser la question de son
accessibilité, de son appropriation, de son activité. Un espace pour quel
public ? Pour quel type d’action ? En effet, la plupart des espaces publics
sont plutôt commu­nau­taires. La fonction, l’usage, l’habitude, l’ordre, la
pression d’un groupe, le moment du jour ou de la nuit, notre difficulté
d’oser y entrer, d’y être actif, sous-tendent des règles écrites ou tacites
d’inclusion et d’exclusion.

Vito Acconci ne vient pas. L’atelier est mené par Nadim Karam, architecte,
et Claudia Zanfi, qui par ailleurs organise l’ensemble des work­shops
et sémi­naires dans le cadre d’aMAZElab, laboratoire culturel qu’elle
a fon­dé à Milan. Nous travaillons dans la bibliothèque de Haret Hreik.

Sortir et déambuler en groupe ne peut se faire sans un agent du


Hezbollah. Même ainsi, l’entreprise s’avère compliquée. La présence
d’étrangers sus­cite des tensions entre les différents agents de sécurité.
S’ils prétextent l’espionnage éventuel, c’est plutôt les divisions hié­
rarchiques et spatiales du pouvoir qui sont en jeu. Les parcours et les
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arrêts sont maîtrisés. Et l’invitation à boire le thé dans une arrière-cour


verdoyante fait partie de cette conduite. « Hospitalité contrôlée » dira
Marwa, « espace masculin » ajoutera-t-elle.

De cette exploration avortée, je retiens d’énormes chantiers où l’on


reconstruit des logements « à l’identique ». Aucune réflexion d’enver-
gure ne vient perturber l’ordre serré et dense des immeubles, question-
ner la manière de vivre dedans et dehors. Juste des trottoirs plus larges
et des parkings plus nombreux. Il faut avancer vite (une machine de
guerre). Et nous aussi (pas le temps de s’interroger sur l’espace public,
d’avoir une pensée du dehors).

On vient de s’arrêter devant un énorme trou, le centre du chantier. Très


mal à l’aise de prendre des photos là où on nous le commande. Assis
longtemps sur une pierre. Je regarde comment l’espace de la rue en
terre ou poussière vit. Un espace de passage. Pas d’arrêt. L’idée d’un
banc, d’une vue vers le chantier.

Trop vite, dans la grosse jeep, nous passons en oblique devant un petit
carré de terre entre murs. Une ruine vivante. Des restes et du nouveau.
Une vigne déjà là, deux chaises apportées. Une atmosphère.

La présence du chaos, le temps passé assis sur cette pierre, la vision


furtive du petit jardin, le souvenir d’un autre morceau de terre arraché
à la montagne de Damas et d’autres raisons sans doute m’ont amené
à proposer de dégager une « place », d’en faire un endroit où se déposer,
où s’asseoir. Une sorte de petit jardin de bricoles (minérales, végétales,
insolites). Suivre ainsi, avec une ambition moindre, les objectifs annon-
cés : « By using recycled materials from the area, the proposal is to
create an installation for an ideal public space, an ideal city for all. »

L’idée semble bonne comme point de départ, mais sa réalisation difficile


à con­crétiser dans le quartier « gardé » où toute intrusion non habituelle
paraît suspecte. En tout cas une intervention impossible à mener dans
le temps de l’atelier. En outre, nous ne savons pas encore que la pluie
qui tombe redoublera de force le lendemain.
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Alors sortir. Acheter quelques petits régimes de bananes, en déposer en


quelques endroits, continuer les promenades, garder les dernières pour
la bibliothèque.

Un soir, en rentrant vers le centre, cette petite fourgonnette arrêtée le


long de la route, l’arrière ouvert sur un petit bar à thé, de petits tabou-
rets dépliés. Un homme debout, deux autres assis. Magnifique espace
nomade.

Dans le jour, des questions. Nous sommes accueillis dans la bibliothèque


de Haret Hreik, mais le quartier n’a pas besoin de nous. Les agents mus-
clés du Hezbollah « préfèrent ne pas ». L’intervention sur l’espace public
devient difficile à envisager au niveau de l’action et du sens. Je ne sais
plus si je suis le simple participant d’un exercice pédagogique, le pré-
texte à une publication, à un prochain financement, l’otage du système
de l’art participatif. (Qui récupère ? Quoi ?)

Finalement nous entreprenons de monter un studio image devant la


bibliothèque où nous sommes installés (montage d’une vidéo, prise de
photos). Le soir, les habitants du quartier viennent rechercher leur
photographie avec beaucoup de plaisir. Un homme est désespéré et
fâché de ne pas trouver la sienne, un autre a pris celle de la chaise vide.
Peu de femmes.

Très vite, lors des premières prises de vues, la présence d’un socle s’est
imposée. Je pensais à une palette de chantier, l’un des ouvriers de la
municipa­lité a amené une estrade couverte d’un feutre gris. C’est lui
aussi qui invitait (poussait) les passants à s’installer. Ce pas franchi,
debout ou assis sur l’estrade, chacun, chacune (ou un petit groupe) pre-
nait le temps d’être là ou de jouer. La personne qui posait se retrouvait
dans un dispositif dont elle avait plus ou moins conscience : la tente,
l’estrade et la chaise, l’appareil sur pied, la ou le photographe, l’espace
entre. Dans ce dispositif où chaque élément était nécessaire à l’entre-
prise, l’estrade a joué un rôle particulier. La séance a démarré sans, elle
aurait pu se poursuivre ainsi. C’est pourtant ce petit plateau surélevé
qui, pour chaque personne, isolait sa présence tout en l’intégrant dans
le projet collectif.
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Le workshop « Communities and Territories on Public Sphere & Public Librairies » était orga-
nisé par amazelab (Milan) sous la direction de Claudia Zanfi, avec l’aide de la fondation
Heinrich Böll, bureau du Moyen-Orient, représentée à l’atelier par Dina Fakoussa, et la
collaboration de la Zico House, dirigée par Roula Kobeissi. Le workshop était animé par
Nadim Karam, assisté de Ramona Abdo. Participants : Marwa Arsanios, Stéphanie Dadour,
Balsam Madi, Sara Makki, Pascal Martel, Jean-François Pirson, Georges Rabbath. Studio
photo : Marwa Arsanios, Jean-François Pirson. Pour mener à bien le travail, nous avons
reçu l’aide du personnel de la bibliothèque et de la municipalité de Haret Hreik ainsi que des
habitants du quartier qui se sont spontanément pris au jeu photographique.
Cahier de Beyrouth n°3

Pratiques exploratoires de l’espace


Académie libanaise des Beaux-Arts (ALBA)
Avril 2008 et avril 2009
Cahier n° 3

Ateliers # 1/2
17 et 18 avril 2008

corps / espace › Habiter ‹ espace de soi / espace de l’autre


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Jeudi 17 avril, 18 heures, café LE ROUGE


37 étudiants dans un espace d’environ 8 m. sur 18 m.
Petite introduction sur les trois phrases : « j’habite ici / ici j’habite
la ville / ici j’habite le monde » et l’expérience qu’elles ouvrent. Marcher,
s’asseoir… presque tous les étudiants sont appuyés contre un mur.
Marcher, s’asseoir sans toucher les murs… beaucoup de petits groupes
disper­sés. Marcher, s’isoler, s’asseoir… peu d’espaces entre les étu­
diants. Commencer à établir un espace (une situation) autour du corps
avec les éléments apportés… les territoires se referment, peu d’espaces
entre. Un grand désordre habité.
De cette situation, les questions : l’espace de soi, celui de l’autre
(évocation du tatami = 1 corps couché ou 2 corps assis), l’entrée, le
seuil, le passage, le territoire, les limites, l’espace entre, les relations.
Déserté, le lieu devient un vrai chaos.
Seul ou à 2, 3, 4, 5… élaborer un nouvel espace en employant
tout ce qui se trouve sur place… grands déménagements des tables,
chaises, tabourets, poubelles. Se dessinent 5 espaces cubiques assez
fonctionnels avec différents « coins » dont des toilettes… D’espaces
organiques et oni­riques autour d’un corps, les étudiants sont passés
à des espaces cubiques / fonctionnels pour un groupe…
J’en pense quoi ?

Vendredi 18 avril
25 étudiants sur le toit terrasse de l’ALBA.
Petits carnets de dessin A6, à partir d’A3. Introduction sur le dessin-
prise-de-notes-rapide. Le nombre d’étudiants permet plus d’inter­ventions
ponctuelles, notamment sur la plastique, la relation, les limites. Mais trop
peu de temps pour monter, comprendre, démonter, reprendre…
Les étudiants applaudissent l’intervention sans en exprimer le sens.

Je reconnais cependant que l’expérience directe de l’espace donne une


dynamique particulière aux questions ouvertes et aux éléments de
réponses qui s’esquissent dans le faire. Rompre un espace formé autour
de soi pour l’ouvrir à l’autre, aux passages, aux espaces entre, a évi­
demment du sens. Il faut cependant accepter que, pour un œil voyeur,
la situation ressemble à un joyeux chaos. Si je reviens, je deman­derai
plus de temps (2 ou 3 jours) avec moins d’étudiants (une vingtaine).
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Ateliers # 3/4
2 et 3 avril 2009

cartographie de ma naissance

Partition provisoire :

D’abord trois à quatre feuilles A4, pliées en deux, coupées, pliées à nou-
veau en deux, agrafées pour constituer le carnet de bord (A6) ; disposer
d’un sac d’envi­ron 60 litres (sac à dos, sac-poubelle, …).

1. Du toit de l’ALBA, regarder le terrain vague en face et en faire


un ou deux dessins rapides.
2. Descendre sur le terrain, faire le tour, le transverser, le dessiner
(très rapidement), ramasser des objets ou morceaux trouvés pour
remplir le sac.
3. Choisir un endroit sur le terrain, élaborer un lieu avec les éléments
collectés.
4. Remonter sur le toit de l’ALBA, regarder, dessiner.
5. Descendre sur le terrain, faire le tour des lieux.
6. Retourner vers l’espace approprié et de là, en reprenant les éléments
collectés, tracer sur le terrain la cartographie de sa naissance.
7. Remonter sur le toit de l’ALBA, regarder, dessiner.
8. Déambuler sur le terrain, choisir un point, écrire un très court texte.
9. Ramasser tout ce qui se trouve autour de soi et plus loin, et l’ajouter
au tas commun.
10. Remonter sur le toit de l’ALBA, regarder.

20 février 2009
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Finalement, j’ai cédé. J’avais prévu de travailler deux


jours avec vingt étudiants. Le premier, il y en avait plus de soixante ;
le second, environ quarante-cinq. D’autre part, le terrain vague, appelé
aussi pré aux vaches, en souvenir de ces herbivores qui y ont séjourné
il y a déjà longtemps, était couvert d’une végétation dense sur sa plus
grande partie, la hauteur avoisinant les deux mètres. Du toit de l’ALBA,
on ne voyait que des têtes surgir par instants, aucun cheminement,
aucun espace. Très loin donc de la chorégraphie que j’imaginais se
dérouler progressivement sur le pré. Après de lentes pérégrinations
exploratoires les étudiants ont choisi un endroit, formé un lieu person-
nel, en creux. Le tracé d’une cartographie de sa naissance ou de ses
chemins fut plus ardu. Un concept complexe dans un temps trop court
et un terrain fort rebelle quoique magnifique. Certains ont pourtant
imaginé de beaux récits et tenté quelques concrétisations. Les petits
carnets se sont remplis de notes, de graphes, de traces. En les regar-
dant, Josiane Torbey m’a rappelé plusieurs fois l’importance du récit
« chez eux », elle ne s’étonnait pas non plus que des étudiants établis-
sent un lieu sur un passage, puisque « ici » c’est assez habituel, le
déplacement aussi est fréquent. Le soir, il était possible de déambuler
à travers des chemins, de s’arrêter dans l’ouverture d’espaces.
Le lendemain, d’autres étudiants ont tenté de cartographier l’en-
semble en marchant, tels des arpenteurs ou des chorographes. Un temps
assez long. Ensuite, je leur ai demandé de former des espaces communs
(ou publics) en travaillant par petits groupes. Certains ont découvert de
nouveaux espaces cachés, tous en ont ouverts.
Les étudiants, je ne sais pas, mais le terrain y a gagné.
Je remercie Georges Khayat de m’avoir introduit à l’ALBA (Académie libanaise des Beaux-
Arts de Beyrouth), le doyen Georges Haddad et le directeur Pierre Neema ; Josiane Torbey
qui m’a aidé dans le déroulement des quatre ateliers et Gregory Buchakjian qui a assuré
le reportage photo­graphique du premier (page 5); Nada Assi pour la préparation de la
conférence à l’ALBA et de la rencontre à la librairie El Bourj et Michel Choueiri qui nous
y a accueillis; tous les étudiants pour leur participation enthousiaste.
Cahiers de Beyrouth n°4

Marcher,
autour et dans la Forêt des Pins
13-15 avril 2009

avec
Darine Choueiri, Giulia Fiocca, Lama Sfeir
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À l’ouest, la Forêt des Pins est bordée par une travée en long,
bien dégagée, ouverte au public. Elle est séparée, par un grillage, du
magnifique jardin central où seules peuvent pénétrer les personnes
âgées de plus de trente-cinq ans, munies du permis adéquat. De ce
contexte restrictif est née l’idée d’un pique-nique qui rassemblerait des
habitants proches se rencontrant, pour la première fois, au centre du
parc. La situation de celui-ci est particulière, puisqu’il suit, au Sud-
Est, la limite administrative du Mouhafazat 1 de Beyrouth et s’inscrit
dans la mémoire du tracé de la ligne verte 2 ; il se situe aussi au cœur de
la ville, si l’on considère que la banlieue Sud en fait partie intégrante. Au
cours de marches préalables, nous avons suivi la limite du Mouhafazat,
entre la mer et la mer ; distribué des passeports, en guise d’invitations,
autour de la Forêt des Pins et plus loin ; déambulé dans la partie « privée »
et vide du parc, après de longues palabres avec les gardiens des lieux.
Deux heures avant le pique-nique, le retrait de l’autorisation, obtenue
quelques semaines auparavant, et les trois heures de pluies diluviennes
qui devaient tomber durant la semaine ont miné l’entreprise.


1. Gouvernorat
2. La ligne verte tire son nom de la végétation qui s’était répandue dans
la zone de démarcation entre l’Est et l’Ouest, pendant la guerre civile.
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Forêt des Pins, 1997, source inconnue.
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Cahier n° 4
Instigateurs des marches et du pique-nique avorté :
Darine Choueiri, Libanaise, architecte, avec un Master en architecture et culture urbaine;
Giulia Fiocca, Italienne, architecte, avec un Master en architecture et culture urbaine,
collaboratrice du Satlker-Osservatorio Nomade (Rome);
Jean-François Pirson, Belge, artiste-pédagogue;
Lama Sfeir, Libanaise, architecte, avec un Master en architecture (Architecture et Pouvoir).