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1 Sémantique 99 - cours 8

Sémantique 8
Les changements de sens
Figures et tropes

La pensée classique a divisé les sciences qui s'occupent du langage en grammaire,


étude des catégorie linguistique et rhétorique, étude des propriétés du discours, de ses
diverses composante.
La rhétorique, (du gr. rhêtoriquê = rhêtôr «orateur» + tekhnê «art»), l'art de bien
parler et, ensuite, technique de la mise en oeuvre des moyens d'expression (par la
composition, les figures, etc.), commence à se développer déjà dans l'époque de l'Antiquité
gréco-latine, et elle constitue une discipline fondamentale d'étude tout au long du Moyen
Âge et de la Renaissance. Elle est pratiquement abandonnée dans le seconde moitié du
XIX-e siècle et elle recommence son développement dans la deuxième moitié du XX-e
siècle. grâce au développement de la sémantique structurale.
Dans ce contexte, la rhétorique constitue surtout de l'elocutio (choix et disposition
des mots), donc elle est essentiellement l'étude des figures et des tropes. Une bonne partie
de ces figures, nommées "figures de signification" concerne le changement de sens des
mots. Les figures rhétoriques concernent les modifications soit de la forme, soit du sens
des mots. Les tropes sont un cas particulier des figures, à savoir des figures modifiant le
sens des mots, c'est-à-dire l'emploi du mot dans son sens figuré. Voici les principales
figures de signification ou tropes:
- allitération = répétition d'un même son ou d'un même groupe de sons: "Le frais
parfum des touffes d'asphodèle (Hugo) (crin de padure)
- antanaclase = répétition d'un mot avec des sens différents: "Le coeur a des raisons
que la raison ne connaît pas" (Pascal)
- antithèse = rapprochement dans un même énoncé de 2 mots ou expressions
antonymes: Et monté sur le faîte (virf, culme) il aspire à descendre". (Corneille)
- chiasme = les éléments de deux groupes formant une antithèse sont placées dans
l'ordre inverse de celui qui laisse attendre la symétrie: "Il faut manger pour vivre et non
pas vivre pour manger". (Molière)
- comparaison = mise en rapport de deux sens par l'intermédiaire de comme ou de
l'un de ses substituts: il est beau comme un sou neuf.
- ellipse = suppression d'un des éléments nécessaires à un construction syntaxique
complète: dans mes bras, la Marie!
- gradation = disposition des termes d'une énumération dans un ordre de valeur
croissant ou décroissant: "Va, cours, vole et nous venge." (Corneille)
- hyperbole = emploi d'un mot ou d'une expression dont le sens dépasse de loin ce
qu'il convient d'exprimer: une bêtise incommensurable
- inversion = substitution à un ordre syntaxique normal d'un autre ordre: haute est la
montagne;
- ironie = emploi d'un mot avec le sens de son contraire: comme le ministre des
finances est généreux!
- litote = emploi d'un terme ou d'une expression qui atténue la pensée et suggère
beaucoup plus qu'on ne dit: je ne le prendrai pas en auto-stop = il est très antipathique;
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- métaphore = emploi d'un mot dans un sens ressemblant à, et cependant différent de


son sens habituel: brûler de désir, la fleur des ans;
- métonymie = on nomme un objet au moyen d'un terme désignant un autre objet
uni au premier par une relation logique ou simplement habituelle: boire un verre (le
contenu), alarmer toute la ville (les habitants de la ville);
- oxymoron = mise en relation syntaxique de deux mots en apparence
contradictoires: un silence éloquent;
- paronomase = rapprochement de mots présentant soit une similarité phonique, soit
une parenté étymologique ou formelle, mais de sens indépendants: traduction - trahison,
qui se ressemble, s'assemble, penser c'est peser;
- prétérition = formule par laquelle on déclare ne pas dire ce qu'on dit dans la phrase
même: je n'ai pas à vous rapeler que ...
- répétition = reprise du même mot ou groupe de mots: je sais, je sais que 2 et 2
font 4;
- syllepse = le même mot est pris à la fois au propre et au figuré: "je souffre brûlé de
plus de feux que je n'en allumai";
- synecdoque = emploi d'un mot en un sens dont son sens habituel n'est qu'une des
partie: payer 5000 francs par tête;
- zeugma = coordination grammaticale de deux ou plusieurs éléments à un verbe
qui, logiquement, ne se rapporte qu'à l'un d'eux: il tira de sa poitrine un souper et de sa
poche un mouchoir jauni.

La figure comme écart


La figure rhétorique a été souvent définie comme un écart, comme une modification
d'une expression première considérée comme «normale. Tvetan Todorov a montré que
cette définition est inexacte pour deux raisons: (i) un bon nombre de figures sont des écarts
seulement par rapport à de règles imaginaires. Par ex. l'énoncé Femme, enfants, parents, il
a tout sur les bras ne présente rien de particulier pour le locuteur standard, et seulement
les poéticiens voient ici un asyndète "absence de liaison formelle entre deux unités
linguistique organisées ensemble"; (ii) les écarts ne sont pas tous des figures - par exemple
les expressions de la langue populaire ou argotique constituent souvent des écarts, sans
être des figures. Et si on parle d'un 'écart', on compare le discours littéraire, le discours
journalistique, la langue poétique? En plus, les tropes n'apparaissent pas seulement dans la
langue poétique, la langue parlée offre beaucoup d'exemples de figures: une poule
mouillée, avoir le compas dans l'œil (= juger à vue d'œil, avec une grande précision), être
tiré à quatre épingles, etc.
On a opposé à cette théorie de l'écart l'idée que «le mot n'a pas de sens fixe et
mutuellement exclusifs, mais un noyau sémantique potentiel qui se réalise différemment
dans chaque contexte. La métaphore perd alors sa spécificité et n'est qu'un cas, parmi
d'autres, de la polysémie» (Todorov DESL)
La sémantique traditionnelle distingue entre sens propre (la clé = instrument
servant à ouvrir et à fermer la serrure) et le sens figuré (la clé d'un problème, un problème
clé); le même mot peut fonctionner tantôt au propre (la fièvre du malade), tantôt au sens
figuré (la fièvre de la campagne électorale). N'importe quel mot est apte à se charger d'un
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nombre indéterminé de sens, concrets ou abstraits, directs ou figurés. Dans le passage de la


langue commune à une langue technique, on peut perdre le sentiment d'un emploi à
l'origine figuré: une chaîne de montagne n'est plus senti comme une métaphore. Pour bon
nombre de mots, l'emploi figuré peut effacer complètement l'emploi propre: le mot une
mazette désignait au début un mauvais petit cheval, sens qui s'est presque complètement
perdu en français contemporain, qui a conservé le sens figuré de "personne incapable (au
jeu ou en général)" (gloaba - agiamiu (la joc), bicisnic); de même une pommade était à
l'origine une sorte de compote de pomme utilisée pourles soins des cheveux. Il est donc
particulièrement difficile de faire une distinction rigoureuse entre sens propre et sens
figuré dans un inventaire systématique des distributions du mot.
Tzvetan Todorov dans Littérature et signification 1967: 91-118 tente de faire une
synthèse entre ces deux théories. Il fait une distinction entre figures et anomalies. Todorov
appelle 'figure' toute expression pouvant être décrite. Cette description concerne:
- le rapport entre son / sens: répétition;
- la syntaxe: apostrophe [figure de rhétorique par laquelle un orateur interpelle tout à
coup une personne ou même une chose qu'il personnifie Toute espérance enfant est un
roseau (Hugo); Lune, quel esprit sombre / Promène au bout de fil / Dans l'ombre / ta face
et ton profil? (Musset) (Grevisse 1988:609) Par ext. interpellation brusque, sans politesse
- les apostrophes des automobilistes], parenthèses (insertion, dans le corps d'une phrase,
d'un élément qui, à la différence de l'incise, interrompt la construction syntaxique: il
mange en pleurant sa soupe), exclamation;
- la sémantique: gradation, comparaison, antithèse;
- le rapport signe/référent: description (portrait, parallèle, tableau)
Les 'anomalies' (une sous-classe des figures) désignent les tropes qui reposent sur une
déviation à une certaine règle du langage, règles implicite ou explicite. Cette règle
concerne:
- le rapport son/sens: (rapprochement des sons sans qu'il y ait rapprochement de
sens) assonance (= répétition à la fin de deux vers de la même voyelle accentuée: sombre -
tondre, âme - âge);
- la syntaxe: ellipse, inversion;
- la sémantique: métaphore, métonymie, synecdoque, personnification, allégorie,
répétition, pléonasme (monter en haut, je l'ai vu de mes yeux);
- le rapport signe / référent: ironie, hyperbole, litote.
Examinant ces situations du point de vue de la théorie du signe linguistique, on constate
que ces phénomènes peuvent concerner:
- le rapport intérieur du signe, entre le signifiant et le signifié: par ex. l'assonance est
une anomalie parce que il y a un rapprochement des sons sans qu'il y ait rapprochement de
sens; la répétition, au contraire, est un rapprochement de mots semblables phonétiquement
accompagnés d'une proximité de sens;
- le rapport entre le signe et le référent: ainsi dans l'ironie (anomalie) le nom
substitué peut être le contraire du nom de l'objet;
D'autre figures et anomalies qui se situent au niveau de la sémantique et de la
syntaxe sont plu facilement décelables: une inversion ou une personnification (infractions)
vs. apposition, antithèse (simple descriptions).
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Métaphore et comparaison
Sous le terme générique d'image, on range généralement la comparaison et la
métaphore, la métaphore étant une une comparaison qui ne comporte pas de terme
introducteur. Mais D. Bouverot a remarqué que la comparaison et la métaphore ne sont pas
les seules types d'images que l'on puisse rencontrer.
Soit les énoncés:
(1) Le chat bondit comme un fauve.
(2) Le chat avait l'air d'un tigre.
(3) Le chat, tigre furieux, bondit sur la souris.
(4) Écoute le chat qui rugit.
L'énoncé (1) est une comparaison. Elle consiste, sémantiquement, à poser à côté l'un
de l'autre deux signifiés qui présentent ou auxquels on prête une analogie: chat et fauve
sont dotés du même prédicat bondit. Syntaxiquement le second terme est un terme de
subordination, un complément de manière.
Le deuxième énoncé est légèrement différent du premier: c'est un type particulier de
comparaison, car l'identification entre les deux termes comparés est incomplète. Les deux
signifiés ne sont pas identiques, le second terme, au lieu d'avoir un prédicat commun avec
le premier, sert de prédicat à ce premier terme. Du point de vue syntaxique l'introducteur
de ce second terme est soit un adjectif (semblable), soit un verbe (il semble, on dirait,
avoir l'air, imiter, jouer), verbe et adjectifs qui expriment une identification imparfaite. Le
rapport grammatical est est celui du complément d'adjectif ou d'attribut.
L'énoncé (3) exprime, comme (1), une identification complète. Mais
syntaxiquement il y a plusieurs possibilités: (i) le chat est un tigre furieux: le second terme
sert de prédicat au premier, sa fonction syntaxique est celle d'attribut; cette fois-ci on peut
placer entre les deux le signe '='; donc (3) a la sémantique de (1) (c'est-à-dire identité de A
et B) et la syntaxe de (2) (B est l'attribut de A); (ii) il est possible d'avoir d'autres rapports
grammaticaux: apposition (le chat, tigre furieux), l'apostrophe: chat, ô, tigre furieux.
L'Énoncé (4) contient une métaphore, se caractérisant par la polyvalence
fonctionnelle des procédés et par l'absence d'un aspect syntaxique personnel et original. La
métaphore présente la caractéristique qu'on ne peut pas séparer le procédé grammatical de
l' opération sémantique. Du point de vue sémantique on assiste à la substitution d'un
signifié à un autre signifié, ou plus exactement à un modification du contenu sémantique
d'un terme. Quand on dit (4), cela veut dire que le récepteur devra trouver à travers rugit
le deuxième terme lion qui est absent, alors que le deuxième terme était présent en (1), (2)
et (3).
La métaphore a joué et elle continue à jouer un grand rôle dans la création lexicale
et beaucoup de termes de sens figuré sont des métaphores usées par l'emploi.

Synecdoque, métaphore, comparaison et métonymie


Il est avantageux de définir la métaphore dans le champ sémantique des tropes
auquel appartiennent également la métonymie et la synecdoque. Le trope est une figure par
laquelle «on fait prendre à un mot une signification qui n'est pas précisément la
signification propre de ce mot » (Du Marsais, Traité des tropes, 1730:I, 4). Le langage
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figuré se manifeste par la substitution d'éléments normaux aux éléments propres d'un
discours donné; les tropes sont perçus dans une séquence ou une phrase te ils remplacent
le contenu d'un mot par un autre. Quand le patient, près de subir une opération demande au
chirurgien: «Quand allez-vous me charcuter?» il y a substitution de charcuter (macelari) à
opérer, modification de contenu du mot charcuter, mais aussi substitution de toute une
chaîne référentielle à une autre chaîne référentielle: agent «chirurgien» → «charcuter»;
patient: «malade» → «cochon».
On va définir les notions traditionnelles de la rhétorique - métaphore,
métonymie, synecdoque - dans le cadre de l'analyse par le groupe µ, (Rhétorique générale
1970). Le contenu d'un mot est une collection de sèmes (unités minimales de sens) dont les
uns sont nucléaires, les autres contextuelles, le tout produisant un sémème. Les tropes sont
appelés métasémèmes, figures qui remplacent un sémème par un autre, en modifiant le
contenu du mot. Cette modification du sens d'un mot (lexème) ne peut pas être faite
n'importe comment. Il reste nécessairement une partie du sens initial. Le signifié du
lexème est soumis à une décomposition sémantique. Il y a deux types de décomposition:
la décomposition sur le mode Π et la décomposition sur le mode Σ. Essayons de
décomposer le sens du mot arbre: on peut considérer cet arbre comme un tout organique,
décomposable en parties ordonnées mais différentes les unes des autres:
arbre = branches et feuilles et tronc et racines ...
Aucune des partie n'est pas un arbre. Les parties se trouvent entre elles dans un rapport de
produit logique Π:
(x est un arbre) = (x possède des branches) et (x possède des feuilles) et (x possède
un tronc), ...
Une telle décomposition est appelée distributive, les sèmes du tout étant distribué
inégalement dans les parties.
Mais on peut considérer le concept d'«arbre» comme désignant une classe d'arbres
comprenant des peupliers, des chênes, des bouleaux, etc., dont chacun possède feuilles,
tronc, racines, ... Cette fois chaque élément de la classe est un arbre:
(x est un arbre) = (x est un peuplier) ou (x est un chêne) ou (x est un bouleau) ou ...
La décomposition, cette fois, n'est plus distributive mais attributive, chaque partie se
référant à un arbre, auquel on attribue tous les sèmes de l'arbre plus des sèmes spécifiques.
Cette décomposition est appelée décomposition de mode Σ .
Le même terme peut donc, selon la nécessité, être décomposé sur le mode Π ou sur
le mode Σ. Dans le premier cas, il donne lieu à une série référentielle exocentrique (arbre
→ branche) et dans le second à une série sémique endocentrique (arbre → bouleau). Les
tropes se caractérisent par ces types de décomposition.
La synecdoque. La définition classique de la synecdoque est assez complexe: la
synecdoque va du particulier au général, du moins au plus, de l'espèce au genre, du
singulier au pluriel, de la matière à l'objet (les mortels pour les hommes, le fer pour une
épée, une voile par un navire). Dans le cas de la synecdoque une voile pour un navire,
nous avons à faire avec une décomposition de type Π , dans le cas de la synecdoque les
mortels pour les hommes la décomposition est de mode Σ. Une autre synecdoque de type
Σ est offerte par Schéhadé: dehors, nuit zoulou (noir → nègre → zoulou).
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À propos de synecdoque, Le groupe µ discute une question importante qui suscitait


l'embarras des rhéteurs classiques: «Quoiqu'on puisse dire cent voiles pour cent vaisseaux,
on se rend ridicule si, dans le même sens, on osait dire cent mâts ou cent avirons. » (Le
Clercq, Nouvelle Rhétorique: 275). Pour pourvoir expliquer ce type de problèmes, le
Groupe reprend la classification de l'univers sémantique, qui se présente souvent sous la
forme de classes emboîtés. Ces classes sont très hétérogènes, parce que à chaque niveau
ou change de critère différenciateur. Mais les types de structuration sont de deux types:
- type Σ - on groupe des individus distincts, identiques sous le point de vue choisi:
véhicule bateau felouque, arme poignard kriss (cris, pumnal malaez)
fusée cotre (cuter) fusil surin (sis)
avion cargo canon dague (pumnal)
... .... ... ...
- type Π- qui groupent des parties différentes appartenant à un tout organisé:
bateau → coque ou poignard lame
gouvernail virole (inel)
voiles garde
cabines poignée
... ...
Une synecdoque généralisante du type Σ (arme pour poignard) ou particularisante du
type Π(voile pour bateau) aboutit à remplacer un terme par un autre où certaines sèmes ont
disparu. Les sèmes qui sont indispensables au discours sont appelés sèmes essentiels. La
suppression de ces sèmes rendrait le discours inintelligibles.
Les Groupe µ donne l'exemple d'une scène de roman où l'on décrit un meurtre.
L'arme du crime peut être désignée par les mots poignard, arme, objet. Le sème essentiel
de la scène, «agressif-meutrier», est présent dans les premiers deux, mais point dans le
troisième. Pour voir l'enchaînement synecdotique, on prend l'exemple de fer employé pour
poignard. Il y a trois séries endocentriques qui convergent deux à deux sur des termes
absents du message: Série 1: type Π, Série 2: type Σ, Série 3: type Σ:
série 3 série 1
poignard
série 2 métal - métal - objet en métal - objet plat en métal
dur dur dur lame - lame courbe ....
tranchant
fer
morfil
fer-blanc (tabla) ...
Le chemin parcouru: spécialisation de «poignard» à «lame», puis généralisation de «lame»
à «métal dur», et enfin nouvelle spécialisation de «métal dur» à «fer». Ni «lame» ni
«poignard» ne sont nommés. Or le sème essentiel est «agressif-meurtrier» et on voit que ce
sème s'est perdu au cours de route. La connexité entre matériau (fer) et le produit fini
(poignard) ne suffit pas à restituer le sens du message, puisque dans d'autres contextes
«fer» pourrait signifier un instrument non agressif:
Le fer mieux employé cultivera la terre (Malherbe)
ou fer signifie simultanément arme et charrue. Seul le contexte permet de conserver le
sèmes essentiels.
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La métaphore
La métaphore n'est pas à proprement parler une substitution de sens, mais une
modification du contenu sémantique du terme. Les deux termes ont une partie commune
de leurs sèmes ou de leurs parties:

La métaphore extrapole, elle étend à la réunion des deux termes une propriété qui
n'appartient qu'à leur intersection:

La démarche métaphorique peut être décrite par la formule:


D → (I) → A
où D est le terme de départe et A le terme d'arrivée, le passage de l'un à l'autre se faisant à
travers un terme intermédiaire, I, toujours absent dans le discours, et qui est une
intersection sémique.
Ainsi décomposée, la métaphore se présente comme le produit de deux
synecdoques, I étant une synecdoque de D à A, et A une synecdoque de I.

Synecdoque Décomposition du type


Σ Π
Généralisante fer pour lame homme pour main
Particularisante zoulou pour noir voile pour bateau

Pour construire une métaphore, nous devons accoupler deux synecdoques


complémentaires, fonctionnant de façon exactement inverse et déterminant une
intersection entre les termes D et A:

SCHÉMA GÉNERAL D → (I) → A


a. (Sg + Sp) Σ flexible
métaphore possible bouleau jeune fille

b. (Sg + Sp) Π homme


métaphore impossible main tête

c. (Sg + Sp) Σ vert flexible


métaphore impossible bouleau

d. (Sg + Sp) Π bateau veuve


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métaphore possible voile

Dans l'exemple b, on voit que la métaphore est impossible parce que ni D ni A sont
décomposés: ils coexistent seulement dans (I) sans que cela constitue une intersection
probante. Dans l'exemple c il y a un un cas semblable, où deux sèmes coexistent dans un
cas exemplaire (I). Mais cette coexistence dans un même objet n'est pas une intersection; il
faut pour cela l'existence d'un sème identique dans deux lexèmes différents (cas a) ou
d'une partie identique dans deux totalités différentes (cas d).
La métaphore a un effet d'élargissement, d'ouverture, d'amplification. C'est un effet
paradoxal, parce que la démarche métaphorique se fait à travers l'intersection, une
"passerelle étroite", qui appauvrit le signifié. Dans cette situation l'auteur à la tendance de
corriger sa métaphore, par combinaison avec une synecdoque ou une autre métaphore.
Dans ce cas le Groupe µ parle de 'métaphore corrigée'. Un exemple célèbre en
est donné par Pascal: «L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais
c'est un roseau pensant.»
pensée

homme fragilité roseau

Il y a un n'est que restrictif, introduisant la métaphore comme si c'était une synecdoque,


altos que mais, adversatif, introduit une synecdoque généralisée, comme si elle avait à être
prouvée. L'argot et le langage humoristique: un basset sera nommé un «saucisson à
pattes» (métaphore corrigée par synecdoque), André Breton a nommé la carafe «mamelle
de cristal». On peut corriger la métaphore par une métonymie. Par exemple Maeterlinck
corrige la métaphore en employant une métonymie qui est un nom de couleur: «La jaunes
flèches des regrets», «Les cerfs blancs des mensonges». Le groupe µ dite autres
métaphores corrigées du même type, une due à François Jacquemin «la fleur remuante de
la sérénité», et l'autre à Hubert Juin: «à la pointe du cyprès, cette immobile lange». Cette
dernière métaphore est analysée en détail:
CYPRÈS

métaphore synecdoque

LANCE IMMOBILE
oxymore
Pour étudier a métaphore, on doit examiner aussi l'étendue des termes considérées. La
métaphore véritable est in absentia et seulement le contexte permet de comprendre la
métaphore. Prenons l'exemple:
Rossignol de muraille, étincelle emmurée
Ce bec, ce doux déclic prisonnier de la chaux (R. Brock)
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- il y a quatre métaphores et il n'est pas simple de voir qu'il s'agit du commutateur


électrique. C'est pourquoi les auteurs ont eu peu à peu recours à la métaphore in
praesentia quand les rapprochements sont plus insolites:
«Au matin toujours la fuite de la neige, des nuages, et à peine plus haut un soleil
visible à travers ses draps»

Les rapports: soleil = neige + nuage = (nature)


(dormeur) draps (homme)

La comparaison
Il existe plusieurs types de comparaisons:
- comparaisons synecdotiques - sont très fréquentes dans la langue commune, des
comparaison devenues des stéréotypes:: nu/ver, clair/ jour, ennuyeux / pluie, laid/pou,
beau/dieu, sourd/pot, saoul /Polonais, etc. Ce genre de clichés ont une valeur intensive ou
superlative, et ils fonctionnent dans la langue comme les unités sémantiques. Ces
expressions peuvent être scindées en deux parties pour faire apparaître que le premier
terme est en rapport synecdotique avec le second, dans le sens que le second terme
particularise le second par adjonction de sèmes:
ce roman la pluie
ennuyeux
- comparaisons métalogiques: si on dit «il est fort comme son père» et «elle est belle
comme sa sœur», nous n'avons pas à faire avec des expressions entrant dans le champs de
la rhétorique s'il s'agit d'affirmations correctes. Mais si «il» est un gringalet [homme de
petite taille maigre et chétif] et «elle» est une laideron, alors la rhétorique revient, et on
parle de ironie. Dans la terminologie du Groupe µ on parle dans cette situation d'un
métalogisme, c'est-à-dire d'une figure qui met nécessairement en cause le référent du
message.
- comparaisons métaforiques: pour parler de ce type de comparaisons on doit penser
à la série: (1) ses joues sont fraîches comme des roses
(2) ses joues sont comme des roses
(3) les roses de ses joues
(4) sur son visage, deux roses.
La phrase (1) est tout à fait normale, il y a une parfaite compatibilité entre tous ses
éléments; (2) introduit déjà une anomalie, puisque l'attribut commun (fraîches) disparaît.
[L'élément comme introduit un équivalence qui ne pourra être totalement assumée, et nous
avons dans la même catégorie des éléments nominaux du type frère, soeur, etc. qui ont le
même rôle: Voie lactée ô soeur lumineuse/ des blancs ruisseaux de Chanaan] (3) est une
métaphore in praesentia, et (4) une métaphore in absentia.

La métonymie
Pour décrire la métonymie, le Groupe µ recourt au même type d'analyse: à la
différence de la métaphore, dans le cas de la métonymie le terme intermédiaire englobe le
terme de départ (D) et le terme d'arrivée (A) sur le mode Σ et Π, c'est-à-dire via une classe
non distributive.
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métaphore métonymie
I

D I A D A
inclusion dans un ensemble Σ conceptuel
copossession de sèmes de sèmes (plan sémantique)
ou de parties coappartenance à une Π matériel
totalité matérielle (plan référentiel)
Comme exemple nous allons prendre la phrase «Prenez votre César» prononcée par un
professeur qui propose à ses élèves de continuer l'étude de De Bello Gallico. Le terme
intermédiaire sera la totalité spatio-temporelle, comprenant la vie du célèbre consul, ses
amours, ses œuvres littéraires, son époque, sa ville. Dans cette totalité du type Π, Jules et
son livre sont contigus.

Formes et Causes des Changements de Sens

La forme logique des changements de sens


Les premiers sémanticiens (Darmesteter, Bréal, ...) ont vu dans la synecdoque, la
métonymie et la métaphore les types de base des changements de sens; ils groupent les
tropes dans un ordre logique selon qu'il y a restriction (viande = toute espèce de nourriture
→ chair des animaux de boucherie), extension (boucher = marchand de viande de bouc →
commerçant qui vend au détail la chair d'un grand nombre d'animaux) ou transfert de sens
(couvent = pensionnat de jeunes filles dirigé par les religieuses → maison dans laquelle
vivent en commun des religieux ou des religieuses).
Les changements de sens ont tendance à se multiplier: (i) on peut attribuer au même
mot, par métaphore, à plusieurs objets différents ('rayonnement' - terme de Darmesteter):
racine = partie de la plante qui fixe la plante au sol → partie d'un organe qui le fixe à un
autre organe (la racine des dents, la racine des cheveux, la racine des ongles); (ii) un mot
prête son sens à quelque nouvel objet, celui-ci, à son tour, communique ce nouveau sens à
un troisième objet, ce dernier au quatrième, et ainsi de suite ('chaînement' - Darmesteter):
mouchoir = pièce de linge servant à se moucher présentant une forme carrée; cette qualité
fait attribuer le nom mouchoir au carré que les femmes mettent autour du cou; ce carré est
disposé en forme triangulaire → dans la langue de la marine une pièce de bois triangulaire
employée à réparer le bordage d'un navire.

La forme sémantique des changements de sens


St. Ullmann:
- changement d'origine historique et extralinguistique - attribués au conservatisme
linguistique (on a conservé les mots artillerie ou atome mais leur contenu est différent soit
par le changement du référent - il suffit de penser à l'artillerie du Moyen Âge et celle
actuelle, ou des connaissances sur la chose comme pour électricité).
- les autres changements sont dus à l'innovation linguistique, qui peut dériver sont d'un
transfert du nom, soit d'un transfert du sens. Dans chaque cas, il a lieu soit par similarité,
soit par contiguïté des noms ou du sens. Cette classification englobe d'une part la
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bipolarité du signe linguistique, d'autre part la nature psycho-associative des images


mentales associées aux signes linguistiques. Guiraud La sémantique (Que sais-je)
casque, béret: similarité de sens
chapeau me fait penser à tête, veston: contiguïté de sens
chapelle, drapeau, chapon (= clapon), drapeau - similarité du nom
cloche, melon: contiguïté de nom dans des expressions telles que chapeau
cloche, chapeau melon.

La vie des hommes


Les changements de sens sont liés à des caractéristiques humaines, comme par
exemple des causes psychologiques:
- la lois du moindre effort: l'ellipse et la troncation. Quand la clarté du message est assurée,
on recourt à l'ellipse (une bouteille de vin de Bordeaux → une bouteille de Bordeaux → un
Bordeaux). Si une parole devient très fréquente, on a tendance à l'accourcir: un véhicule
automobile → un automobile → un auto; l'abréviation est un autre aspect de ce phénomène:
CGT, SNCF, BB.
- la recherche de l'expressivité: l'emploi de la métaphore pour désigner des objets qui n'ont
pas de nom ou qui sont mal désignés (un bras de rivière, une feuille de papier, une étoile
de mer). Cette recherche d'expressivité se manifeste aussi quand on désigne, par exemple,
des caractéristiques d'un individu, en lui attribuant une valeur affective, morale, etc.: c'est
un âne (têtu, bête ou les deux), un lion, un cheval;
- la recherche de civilité: on abandonne certains mots pour des raisons de bienséance:
défunt dans la maison du mort, le petit coin pour le WC, transpirer pour 'suer', etc.

La vie des choses


Le mot bailli [= officier d'épée ou de robe qui rendait justice au nom du roi ou du
seigneur] est ce qu'on appelle un mot de civilisation: il a été employé dans une certaine
époque, maintenant il n'est plus employé, mais son sens n'a pas changé. Ce mot a vieilli au
point de n'être plus compris parce que la réalité extra-linguistique qu'il signifiait a disparu:
la mort de la chose a entraîné la mort du mot. On peut dire la même chose de certains
termes du lexique des sciences: art militaire (lansquenet (sabie scurta a pedestrasilor din
sec. XVI), couleuvrine (canon du XV-XVII s.)), des institutions (bailli, prévôt magistrat),
du vêtement (pourpoint vesta scurta cu mineci din XV - XVII, chausse pantaloni scurti,
bufanti), etc. disparus du français parce que les choses ou les êtres qu'ils désignaient ont
cessé d'exister.
En même temps on assiste à la naissance de notions ou de techniques nouvelles qui
entraînent l'apparition de mots nouveau. Parfois on désigne le nouveau objet par un mot
qui existait déjà: papier signifiait «feuille de papyrus», atome signifiait des choses
différentes pour Descartes et pour Einstein. À part ces causes historiques, il y a des causes
sociales qui interviennent dans le changement de sens: un mot peut passer d'un groupe
social à un autre; on assiste à deux phénomènes :
a) extension de sens par généralisation: baliser est d'abord le terme de navigation
maritime qui est passé dans la langue générale de navigation et de la circulation (avions,
autos: baliser un port, un chenal, un tracé de route, un aérodrome - a baliza);
12 Sémantique 99 - cours 8

b) restriction de sens par spécialisation: le verbe traire «tirer» a pris le sens actuel
en perdant son emploi général dans la langue et en se restreignant au lexique agricole.

La vie des mots


Les changements de sens des mots d'une langue à causse de la psychologie
populaire et à l'histoire des faits de civilisation sont devenus célèbres grâce à l'ouvrage de
Darmesteter, La vie des mots étudiés dans leurs significations. Mais il y a d'autres faits qui
modifient le lexique, à savoir des causes linguistiques:
a) étymologie populaire: c'est une fausse étymologie par laquelle le locuteur rattache
deux formes qui n'ont aucune parenté du point de vue de leur origine; ce phénomène de
contagion dû à une ressemblance formelle contribue à rapprocher sémantiquement les
termes qui le subissent: le locuteur français voit chou et croûte dans choucroute (varza
acra), alors que ce mot est issu de l'allemand dialectal sukrut (sauerkrau) qui signifie
«aigre-chou»;
b) l'homonymie: c'est un conflit entre deux formes voisines. En général, la langue
s'accommode assez bien des homonymes car, la plupart du temps, les situations du
discours empêchent les confusions éventuelles: les sujets parlants ne confondent pas un
seau d'eau et ce grand sot de Trissotin. Cependant il arrive que l'évolution conduise deux
formes différentes à se confondre en un seule sans que le contexte puisse distinguer
clairement les deux sens des deux formes originelles. La langue résout ce conflit en
sacrifiant un terme et en donnant un nouveau signifiant au concept ainsi laissé sans support
linguistique. Ex: l'ancien français a connu une situation analogue avec deux verbes nouer:
lat. nautare a abouti a nouer «nager» et le lat. nodare à nouer «faire un nœud»; le
premier a été sacrifié et remplacé par nager (du latin navigare); nager a et jusqu'au XV-e
siècle le sens étymologique de «naviguer», puis ce sens originel a été pris en charge par
navigare, doublet savant.