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La solitude chez les jeunes: une réalité masquée

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La solitude chez les jeunes: une réalité masquée

26 sept. 2017 Par David Gourion - Mediapart.fr Comme l’étude récente du CREDOC le montre, le fait d’être jeune n’est pas (n’est plus ?) un rempart contre la solitude et la misère affective.

L’épidémie de solitude chez les jeunes : une réalité préoccupante

La solitude chez les jeunes adultes est une réalité masquée comme le montre l’étude qui vient d’être publiée par le CREDOC. Pourtant, à l’inverse de celle qui concerne les séniors, elle est très rarement abordée, tant dans les études que dans la presse, sauf sous l’angle de la précarité financière des étudiants et des chiffres alarmants du chômage chez les moins de trente ans. Les données inquiétantes du CREDOC remettent en cause un cliché tenace : être jeune n’est pas toujours synonyme de bonheur et de vie sociale bien remplie, loin de là… Le jeune Werther de Goethe l’exprimait déjà en son temps : quand nous nous manquons à nous-même, tout nous manque.

Cette étude qui vient d’être publiée sous l’égide de la Fondation de France montre que 24% des jeunes éprouvent régulièrement un sentiment de solitude. L’évaluation objective de leur support social montre que 12% des 15-30 ans sont en situation d’isolement relatif (cad n’ayant qu’un unique réseau social: le plus souvent la famille) et 6% en situation d’isolement absolu (strictement aucun réseau social). Parmi les facteurs favorisant l’émergence de la solitude, se trouvent en premier chef le départ du domicile parental, la solitude sentimentale, la précarité professionnelle, les mauvaises conditions de logement et les problèmes de santé.

Par ailleurs, quatre types de profils et de trajectoires différents chez les jeunes solitaires étaient identifiés :

les « inhibés « (difficultés familiales ou scolaires au cours de l’enfance, ayant entrainé une anxiété sociale et une méfiance); les « résignés » (isolement social depuis le plus jeune âge sans espoir de mieux); les « assumés » qui ont choisi délibérément de privilégier leur vie professionnelle ou familiale et les « blessés ou frustrés » qui font face à un stress récent (rupture sentimentale, échec scolaire, etc.)

Au-delà de ces profils types, la partie qualitative de l’étude mettait en évidence l’importance des facteurs psychologiques qui conduisent au repli sur soi : manque de confiance en soi, complexes physiques, situations de harcèlement, sentiment de rejet familial ou social, méfiance (deux jeunes sur trois pensent qu’on ne peut pas faire confiance aux autres) et sentiment d’inutilité sociale. La phrase « je ne sers à rien » que l’on entend dans la bouche de nombre d’entre eux résonne comme un terrible couperet. Il a par ailleurs été montré dans différentes études que les formes les plus extrêmes de solitudes (en particulier l’isolement sensoriel et relationnel : certains jeunes disent rester des jours, des semaines, voire des mois sans parler à personne, en dehors d’un banal bonjour de politesse), étaient associé à des modifications de la transmission de dopamine dans le cerveau pouvant conduire à des idées pré-délirantes de persécution proches de celles que l’on retrouve dans la schizophrénie.

Le sentiment subjectif de solitude : des causes aux conséquences sur la santé mentale et physique

Il y a dans chaque cœur un coin de solitude où personne ne peut atteindre. Albert Camus l’écrivait, la pratique clinique le montre, et l’étude le confirme, on constate que c’est souvent plus le sentiment subjectif de solitude que la solitude réelle qui amène les jeunes à se sentir malheureux, rejetés et sans intérêt. En effet, les plus fragiles - isolés ou socialement vulnérables - ne se sentent pas beaucoup plus seuls que les autres : 28 % éprouvent régulièrement un sentiment de solitude vs 24 % pour l’ensemble des 15-30 ans.

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L’exacerbation de ce sentiment de solitude peut aussi conduire à se sentir menacé par le monde extérieur et à adopter une position paranoïaque de repli sur soi et de sensitivité émotionnelle exagérée qui peut conduire à se comporter de façon agressive. Contrairement à la réalité clinique, l’étude ne montrait pas de lien entre isolement et consommation d’alcool et de drogue, peut-être car la distinction des différents profils de consommation est plus difficile à objectiver : entre consommations occasionnelles et festives,

plus fréquentes chez les jeunes bien sociabilisés, et consommations pathologiques chez les solitaires, il y

a un gouffre.

Mais le sentiment de solitude n’est pas toujours fondé sur une perception subjective, loin de là. La forme la plus violente d’exclusion sociale est la stigmatisation liée à l’appartenance à une minorité religieuse, sexuelle ou ethnique ou à une différence physique (couleur de peau, obésité) ou psychique (autisme, etc.). Une saisissante étude anglaise réalisée dans l’Est de Londres , montrait que les enfants de migrants de couleur de peau noire (essentiellement des caribéens, de seconde génération) présentaient à l’âge adulte des taux de schizophrénie deux fois plus élevés que la population blanche ou que les enfants de migrants d’autres ethnies (asiatiques, etc.), alors même que les taux de psychose dans les Caraïbes ne sont pas plus élevés qu’en Angleterre et que les jeunes concernés ne consommaient pas plus de cannabis que les autres. L’interprétation principale de l’étude était le fait qu’être noir –et ses conséquences en termes de stigmatisation- dans une communauté de blancs représentait un stress social suffisamment puissant, pour entrainer l’émergence, chez les enfants et les adolescents les plus vulnérables psychiquement, de troubles psychotiques.

Enfin, outre l’impact de la solitude sur la santé mentale (faible estime de soi, dépression, anxiété, irritabilité, insomnie, addictions, risque suicidaire plus élevé), certaines études ont suggéré que la solitude est susceptible d’induire de l’obésité (cette dernière étant donc à la fois cause et conséquence de l’isolement), mais aussi des modifications du système immunitaire (moindre protection contre les maladies infectieuses et augmentation du risque cardio-vasculaire) et des troubles cognitifs (mémoire, attention, concentration) mais aussi un excès de mortalité toutes causes confondues.

Par comparaison, l’excès de mortalité attribuable à l’isolement social est selon certaines études trois fois plus élevé que celui lié à l’obésité et quinze fois plus que celui lié à la pollution de l’air !

Internet : une véritable caisse de résonance

Paradoxalement, à l’ère de Facebook, Twitter et Meetic, ont émergé, pour paraphraser Edith Piaf, de nouvelles façons d’être seul au milieu de la foule. Internet, cause ou conséquence de l’isolement, la question est fréquemment posée avec l’interrogation sur l’impact des cyberaddictions (jeux vidéos en ligne notamment) sur le psychisme des jeunes. Un grand nombre d’études font le lien entre ces dernières, l’isolement social, les troubles anxieux, la dépression et les addictions.

L’un des aspects les plus pertinents de l’étude du CREDOC est qu’elle comprend une minutieuse analyse des préoccupations exprimées par les jeunes sur le web. Elle montre que les jeunes socialement vulnérables y consacrent plus de temps : 22 % passent plus de 4 heures d’affilée devant un écran tous les jours ou presque (vs 17 % chez l’ensemble des jeunes).

Sur les moteurs de recherche comme Google, l’analyse des milliers de requêtes de recherches exprimées par mots-clés par les jeunes isolés, se retrouvent fréquemment : « pas d’amis », « trouver des amis »,

« toute seule » etc., et les forums de discussion (doctissimo, etc.) sont les antichambres de tristes

confidences : dépression, misère affective et sexuelle, échec scolaire… Il n’est pas rare que les idées de suicide soient exprimées de façon directe avec la demande explicite et technique des différents moyens

pour en finir.

Ici encore, la pratique clinique apporte un éclairage plus fin : il me semble souvent les jeunes qui

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s’enferment – de façon parfois très inquiétante – dans ces cyberaddictions sont bien souvent ceux qui avaient au préalable et souvent depuis l’enfance des problèmes psychiques et notamment une tendance à l’évitement et à l’isolement social. Ils ne font bien souvent que trouver un refuge sur Internet – parfois sécurisant –, ou créent un avatar dans un jeu vidéo qui leur donne le sentiment d’exister et de communiquer, ne fût-ce que dans un lieu virtuel. Cause ou conséquence, sans doute les deux, mais les jeunes qui ont de bonnes habiletés sociales utilisent eux aussi les réseaux sociaux et les jeux online, et en font une utilisation différente et souvent pro-sociabilisante dans la « vraie vie » (rencontres réelles, organisation de fêtes, activités associatives, etc).

En conclusion si la cécité et le déni de notre société face à la solitude, la misère affective et sexuelle des jeunes est si profonde, c’est sans nul doute à cause du mythe rémanent de la jeunesse comme étant l’âge d’or d’une vie. Le cliché rémanent du Tanguy, « adulescent » immature, auto-centré sur une vie sociale riche et futile et couvé par une famille aimante, ne concerne qu’une infime minorité des jeunes issus des classes les plus favorisées.

Il est désormais urgent de trouver les bonnes solutions : le combat contre le chômage et la précarité des jeunes, l’insertion par l’éducation, la culture, le sport, la lutte contre toutes les formes de stigmatisations et un meilleur accès aux soins psychiques.

* Médecin psychiatre, docteur en neurosciences, auteur de « La fragilité psychique des jeunes adultes » aux Editions Odile Jacob.

de « La fragilité psychique des jeunes adultes » aux Editions Odile Jacob. Prolonger 3 sur

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