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Revue des Études Anciennes Les citations profanes de Clément d'Alexandrie dans le VIIe Stromate Édouard

Résumé Trois articles précédents ont étudié « les citations profanes de Clément d'Alexandrie » dans les IIIe, IVe et VIe Stromates (REG, 99, 1986, p. 54-62 ; REA, 90, 1988, p. 388-397 ; 92, 1990, p. 109-119). Voici aujourd'hui celles du VIIe Stromate. Sans attendre la publication des volumes correspondants de « Sources chrétiennes », on pourra ainsi utiliser plus facilement des textes que Clément est souvent seul à nous avoir conservés.

Abstract Three former articles studied « The profane quotations of Clement of Alexandria's III, IV and VI Stromata » (REG, 99, 1986, p. 54-62 ; REA, 90, 1988, p. 388-397 ; 92, 1990, p. 109-1 19). Here are reviewed and translated those of the VII. Before the publication of the corresponding volumes of « Sources chrétiennes », we hope render easier the use of texts whose Clement is often the only source.

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Des Places Édouard. Les citations profanes de Clément d'Alexandrie dans le VIIe Stromate. In: Revue des Études Anciennes.

Tome 92, 1990, n°3-4. pp. 297-303;

Document généré le 06/07/2017

doi : 10.3406/rea.1990.4432 http://www.persee.fr/doc/rea_0035-2004_1990_num_92_3_4432 Document généré le 06/07/2017

LES CITATIONS PROFANES DE CLEMENT D'ALEXANDRIE DANS LE VW STROMATE

Edouard DES PLACES*

Résumé. — Trois articles précédents ont étudié « les citations profanes de Clément d'Alexandrie » dans les IIIe, IVe et VIe Sîromates (REG, 99, 1986, p. 54-62 ; REA, 90, 1988,

p. 388-397 ; 92, 1990, p. 109-119). Voici aujourd'hui celles du VIIe Stromate. Sans attendre la

publication des volumes correspondants de « Sources chrétiennes », on pourra ainsi utiliser plus facilement des textes que Clément est souvent seul à nous avoirconservés.

Abstract. — Three former articles studied « The profane quotations of Clement of Alexandria's III, IV and VI Stromata » (REG, 99, 1986, p. 54-62 ; REA, 90, 1988, p. 388-397 ; 92, 1990,

p. 109-1 19). Here are reviewed and translated those of the VII. Before the publication of the corresponding volumes of « Sources chrétiennes », we hope render easier the use of texts whose Clement is often the only source.

Le VIIe Stromate continue le portrait du gnostique déjà ébauché au VIe et qu'avait interrompu « l'interminable dénonciation du larcin des Grecs » ; Clément y reprend « son propos : montrer que le gnostique est le seul vraiment pieux »2. Une première et brève citation profane, d'origine incertaine, apparaît au chapitre 3 (16, 5) : « image divine et qui se rapproche de Dieu »2. Les chapitres 4-6 attaquent la superstition grecque ; ce sont surtout le 4e (§§ 22-27) et le 6e (§§ 30-34) qui contiennent les citations profanes : dernière anthologie qui s'ajoute à celles des livres III-VI, étudiées précédemment3.

Voici donc la traduction des chapitres 4-6.

Ch. 4

22, 1 Les Grecs représentent les dieux avec les formes et aussi les passions humaines ; et de même qu'ils peignent leurs formes en les faisant chacun à son image, comme dit Xénophane :

* Institut biblique, Rome.

1.

2.

A. Mehat, Étude sur les « Stromates » de Clément d'Alexandrie, Paris, 1966, p. 168.

TGF, Adesp. fr. 1 17 Nauck2.

Cf. « Les citations profanes de Clément d'Alexandrie dans le IIIe Stromate », ap. Revue des études grecques, 99,

1986, p. 54-62 ; « Les citations profanes du IVe Stromate de Clément d'Alexandrie », ap. REA, 90, 1988, p. 388-397 ; « Les citations profanes de Clément d'Alexandrie dans le VIe Stromate », ap. REA 92, 1990, p. 109-119. Celles du Ve

ont été situées et commentées par A. Le BOULLUEC (« Sources chrétiennes », 278-279, 1981).

3.

REA, T. XCn, 1990, Nos 3-4, p. 297 à 303.

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« les Éthiopiens, en noir avec un nez camus ; les Thraces, avec des cheveux roux et des yeux

pers »4, de même ils leur prêtent des sentiments pareils aux leurs : par exemple, les Barbares les font sauvages et de moeurs cruelles ; les Grecs, plus doux mais passionnés. 2 C'est pourquoi, logiquement, les méchants doivent avoir sur les dieux des pensées perverses ; les vertueux, d'excellentes ; et voilà pourquoi « celui dont l'âme est royale »5, ce gnostique pieux et exempt de superstition, est convaincu que le seul Dieu est seul véritable, auguste, magnanime, bienfaisant, auteur de tous les biens et sans responsabilité du mal. 3 De la superstition hellénique nous avons suffisamment traité dans le discours intitulé Protreptique, en utilisant à satiété la recherche historique indispensable. 23, 1 II ne faut donc pas "raconter à nouveau les mythes ressassés"6, mais seulement les signaler en faible partie, au point où nous sommes arrivés : cela suffit pour introduire à la démonstration du fait que les athées sont ceux qui assimilent la divinité aux pires des hommes. 2 Ou chez eux, en effet, les dieux sont lésés par les hommes et apparaissent inférieurs aux hommes quand nous les lésons ; ou bien, si ce n'est pas le cas, pourquoi s'irritent-ils de torts qu'ils ne subissent pas, comme une vieille irascible qu'on met en colère, ainsi que, dit-on, Artémis se fâcha contre les Étoliens à cause d'Oenée7 ? 3 Comment, en effet, en déesse qu'elle était, n'a-t-elle pas réfléchi qu'Oenée ne l'avait pas négligée par mépris, mais par oubli ou parce qu'il croyait avoir déjà sacrifié ? 4 Auge, elle, a bien fait de se justifier devant Athènaqui lui en voulait d'avoir enfanté dans son sanctuaire, en lui disant : 5 « Tu te plais à voir

des dépouilles de morts et des ruines de cadavres, et tu n'en es pas souillée ; mais que j'enfante

dans les sanctuaires ne font rien de

mal.

et tu t'indignes8 » ; 6 et pourtant les animaux qui mettent bas

24, 1 C'est donc à bon droit que devenu superstitieux à l'égard de ces <dieux> irritables on voit dans tous les événements des signes et des causes de malheurs :

2 « Si un rat creuse un autel de glaise ou faute de mieux ronge un sac, si un coq à l'engrais

chante dès le soir, voyant là un

C'est quelqu'un de ce genre que Ménandre met en scène dans Le superstitieux : « Qu'il

m'arriye du bonheur, dieux très vénérés ! En attachant mes chaussures j'ai cassé la courroie de

la droite ». Bien sûr, imbécile, puisqu'elle était usée ; et toi, l'avare, qui ne voulais pas en

3

»9.

acheter de neuves10 ! »

4 C'est un joli mot que celui

d' Antiphon : un individu regardait comme un signe de mauvais

augure qu'une truie eût dévoré sa portée ; mais lui, voyant la bête amaigrie par la faim, du fait de

la ladrerie de l'éleveur : « Réjouis-toi de ce présage, dit-il, quand, dans sa faim, ce ne sont pas

tes enfants qu'elle a dévorés »u. 5 Quoi encore d'étonnant, dit Bion, si le rat a rongé le sac faute de trouver de quoi manger ? L'étonnant serait, selon la plaisante boutade d'Arcésilas, que le sac dévorât le rat »12. 25, 1 Un bon point aussi pour Diogene : à qui s'étonnait d'avoir trouvé le serpent entortillé autour d'un pilon : « Ne t'étonne pas, dit-il ; car ce serait plus étrange si tu avais vu le serpent tout droit et le pilon entortillé autour de lui »13. 2 II faut, en effet, que même

4. Xénophane, fr. 16 D.-K. ; trad. P. CANTVET à Théodoret, Thérapeutique des maladies helléniques (S. C. 57, 1958),

m 73.

5.

6. Cf. Odyssée, 12, 453. Temprante la traduction d'A. Méhat (p. 306) pour 22, 3-23, 1.

7. Cf. Iliade, 9, 533-537.

Cf. Platon, Philèbe, 30 d 2.

8. Euripide, Auge, fr. 266 N2.

9. CAF adesp. 341 Kock.

10.

11. Antiphon le Sophiste, testim. 8 D.-K. (cf. la trad. P. CANIVET, ibid., 18).

12. Bion de Borysthène, fr. 45 Mullach (cf. la même trad., ibid., 19).
13.

Ménandre, Deisidaimôn, fr. 97 Koerte (trad. P. Canivet à Théod. VI 17).

Diogene, fr. 282 Mullach (id., ibid., 20).

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les animaux sans raison courent, trottent, luttent, enfantent, meurent, toutes choses qui étant conformes à leur nature ne sauraient être contraires à la nôtre : 3 « bien des oiseaux se meuvent sous les rayons du soleil »M. 4 Et le comique Philemon raille, lui aussi, une scène de ce genre :

« Quand je vois, dit-il, quelqu'un observer qui a éternué, ou regarder qui a parlé ou qui s'avance, je voudrais vendre cet homme en pleine agora ! C'est pour soi que chacun de nous marche, parle, éternue, non pour le public. Les choses arrivent comme la nature le veut »15. 5 Après cela, à jeun ils demandent la santé, mais repus et titubants d'ivresse à l'occasion des fêtes ils contractent des maladies. 26, 1 Beaucoup « craignent aussi les inscriptions gravées sur les murs ». Très joliment Diogene, qui avait trouvé inscrit sur la maison d'un malfaiteur « Hercule triomphateur demeure icientrer16: que?rien». de mauvais n'y pénètre ». « Et comment, dit-il, fera le maître de la maison pour y

2 Ces mêmes gens adorent tout bois, toute pierre, comme on dit, « graisseuse » ; ils craignent la laine rouge, les grains de sel, les torches, les oignons de mer, le soufre17, ensorcelés qu'ils sont par les sorciers à l'occasion de purifications impures. Mais Dieu, le vrai Dieu, ne connaît de saint que la mentalité du juste, comme de maudit que l'injustice de la perversité. 3 On peut voir, en tout cas, qu'une fois éloignés de ceux qu'ils ont servi à purifier, les oeufs sont fécondés si on les chauffe. Ce qui ne se produirait pas s'ils prenaient le mal de l'individu ainsi purifié.

4. Par exemple, voici la spirituelle raillerie du comique Diphile sur les sorciers : « Purifiant

les jeunes Proetides et leur père Proetos, fils d'Abas, et la vieille en cinquième, avec une seule torche, un seul oignon de mer, pour tant de personnes, avec du soufre, du bitume, la mer bruissante en puisant dans l'océan au flot tranquille et profond. Allons ! Air bienheureux, envoie par les nuées Anticyre, pour que de cette punaise je fasse un faux-bourdon »18.

27, 1 Un bon point aussi pour Ménandre : « Si tu avais un vrai mal, Phidias, il te faudrait chercher pour lui un vrai remède. Mais tu n'as rien ; trouve donc aussi pour ce vain mal un vain remède, et crois en tirer avantage. Que les femmes, faisant cercle, te massent et te soufrent ;

puise à trois sources pour t'arroser d'une eau où tu jetteras du sel et des lentilles »19. 2 Est pur quiconque n'a conscience d'aucun mal . 3 Autre exemple ; la tragédie dit : « Oreste, quel est le mal qui te dévore ? La conscience, car je suis conscient d'avoir commis un terrible forfait y»70. 4 Car, en réalité, la pureté n'est autre chose que de s'abstenir des fautes. 5 C'est donc à propos qu'Epicharme dit aussi : « Si tu gardes pur ton esprit, tout ton corps est pur »21. 6 Dans ce sens,

nous disons aussi

droite doctrine, et alors seulement, nous tourner vers l'examen des chapitres essentiels ; aussi bien, avant de livrer les mystères, on croit devoir soumettre les futurs initiés à certaines purifications, vu qu'il faut déposer l'opinion athée pour se tourner vers la vraie tradition.

qu'il faut auparavant purifier les âmes des opinions viles et perverses par la

14.

15.

16.

17.

18. Diphile, fr. 126 Kock.

19.

Cf. Chiysippe, fr. mor. 753 Arnim (ap. Plut., Mor., 1045 a).

Philemon, fr. 100 Kock (trad. P. Canivet à Théod. VI 16).

Cf. Diogene, fr. 118 Mullach (trad, ibid., 20).

Cf. Théophraste, Caractères, 16, 5.

Ménandre, fr. 530 Kock = Phasma, v. 50-56 Koerte. Euripide, Oreste, 395-396.

Épicharme, fr. 269 Kaibel.

20.

21.

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Ch. 5 (28-29)

28, 1 N'agissons-nous pas selon la beauté et la vérité en refusant de circonscrire dans un lieu l'incompréhensible et d'enfermer dans des sanctuaires « faits de main d'homme »22 celui qui embrasse tout ? 2 Et en quoi serait sainte l'oeuvre due au métier d'un maçon, d'un tailleur de pierre, d'un ouvrier23 ? Ne valent-ils pas mieux que leurs adversaires, ceux qui ont jugé l'air ambiant ou plutôt l'univers entier et le Tout dignes de la supériorité divine ? 3 II serait ridicule, vraiment, comme le disent eux-mêmes les philosophes, que l'homme, qui est « un jouet de Dieu »24, fasse un dieu, et que Dieu devienne un jeu de l'art25. Aussi bien, ce qui devient est semblable, voire identique, à ce dont il vient, comme est d'ivoire ce qui vient de l'ivoire et d'or ce qui vient de l'or ; les statues et les sanctuaires dus à des ouvriers proviennent de la matière inerte, de sorte qu'ils seront eux-mêmes inertes, matériels, profanes. Même si l'on porte le métier à sa perfection, il relève de l'art manuel ; il n'est donc plus possible que soient sacrées et divines les oeuvres du métier. 5 Et qu'est-ce qui sera fondé, si rien ne se trouve sans fondement, puisque tout est dans le lieu ? Certes, ce qui est fondé est fondé sur quelque chose, alors qu'auparavant il manquait de fondement. 6 Si donc Dieu est fondé par les hommes, il était une fois sans fondement et n'était pas entièrement. 7 Car ce serait cela le non-fondé : le non-être, puisque tout ce qui n'est pas peut être fondé. Mais l'être ne saurait être fondé par le non-être, ni non plus par un autre être ; car il est lui-même un être.

29, 1 Reste qu'il le soit par lui-même. Et comment quelque chose s'engendrera-t-il lui- même ? Ou comment l'être lui-même s'établira-t-il dans l'être ? Est-ce tandis qu'il était auparavant sans fondement qu'il s'est fondé lui-même ? Mais il ne pouvait l'être, puisque seul le non-être est sans fondement ; comment ce qu'on estimait avoir été fondé se rendrait-il après coup l'être qu'il avait d'avance ? De plus, comment celui de qui dépendent tous les êtres aurait-il besoin de quelque chose ? Mais si le divin a forme humaine, il aura les mêmes besoins que l'homme : nourriture, vêtement, habitation et tout ce qui s'ensuit. S'ils ont aspect et passions semblables, ils auront besoin du même régime. 3 Mais si le sacré s'entend de deux façons, le dieu lui-même et la construction érigée en son honneur, comment ne dirions-nous pas, au sens propre des termes, que l'église élevée en l'honneur de Dieu selon une connaissance sainte est un sanctuaire de Dieu, celui qui a grand prix et n'a pas été édifié par un art vulgaire ni orné par la main d'un charlatan (?) mais constitué temple par la volonté de Dieu ? 4 Car ce n'est pas maintenant le lieu mais l'assemblée des élus que j'appelle église : ce temple-là est mieux fait pour accueillir la sublime dignité de Dieu. Car le vivant de grande valeur a été consacré, vu sa sainteté suréminente, à celui qui vaut tout ou plutôt dont on ne peut comparer la valeur à nulle autre. 5 Or celui-là, c'est le gnostique, l'homme de grande valeur, que Dieu honore et dans lequel Dieu reste établi, c'est-à-dire que la connaissance de Dieu y a été consacrée. 6 C'est là que nous trouverions la copie, la divine et sainte image dans l'âme juste, quand elle se sent heureuse parce qu'elle a d'avance été purifiée et qu'elle accomplit des oeuvres heureuses. 7 C'est là que se trouvent ce qui est fondé et ce qui est en train de l'être ; l'un s'applique aux gnostiques déjà formés, l'autre à ceux qui peuvent le devenir, même s'ils ne sont pas encore dignes de recevoir la science de Dieu. 8 Car celui qui va croire est déjà fidèle aux yeux de Dieu, établi image vertueuse consacrée à Dieu en son honneur.

22. Actes des apôtres, 7, 49 (= Is. 66, 1 s.).
23.

24. Platon, Lois, VH 803 e 4-5.

Cf. Zenon, fr. 264 Arnim (cité V76, 1).

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Ch. 6

30, 1 De même que Dieu n'est pas circonscrit localement et ne reproduit jamais les traits

d'aucun vivant, de même il n'a ni les passions ni les besoins des êtres créés, au point de souffrir la faim et de convoiter les sacrifices qui lui serviraient de nourriture. 2 Tout ce que la passion

d'offrir une nourriture. 3 Tenez : Ce

grand comique, Phérécrate, a dans ses Transfuges spirituellement prêté aux dieux la critique des cérémonies humaines : « Quand vous sacrifiez aux dieux, vous séparez tout d'abord ce qui

revient aux prêtres, puis ce qui est pour vous ; ensuite (accusation ignominieuse), en pelant bien les cuisses, toutes les chairs jusqu'à l'aine ainsi que la hanche complètement mise à nu ; après quoi, limant les vertèbres mêmes, vous nous les distribuez comme aux chiens ; finalement, en

rougissant les uns des autres, vous

atteint est corruptible, et à qui ne s'alimente pas il est vain

cachez le tout sous une abondance de pâtes25 (?). »

4 Eubule, un comique lui aussi, écrit sur les sacrifices à peu près en ces termes : « Aux dieux mêmes vous ne sacrifiez que la queue et la cuisse, comme à des pédérastes »27 ; 5, et, dans Sémélè, mettant en scène Dionysos, il lui fait déclarer : « D'abord, quand les gens m'offrent un sacrifice, ils sacrifient le sang, la vessie, le foie, le coeur, une mince membrane ; et je ne mange jamais même une tendre petite cuisse »™.

31 y 1 Et Ménandre ajoute : « L'extrémité de la croupe, la vésicule, des os, les morceaux immangeables, voilà ce qu'ils servent aux dieux ; le reste, ils se chargent de l'engloutir »29. 2 Est-ce qu'en effet la graisse des holocaustes n'est pas insupportable même aux animaux ? Mais si réellement la graisse est un présent d'honneur pour les dieux des Grecs, ceux-ci ne devraient pas hésiter à déifier aussi les cuisiniers, jugés dignes de la même félicité, et à adorer aussi la fumée, qui s'attache plus étroitement à la graisse tant vénérée. 3 D'après Hésiode, sans doute, c'est à propos d'une certaine répartition des viandes que Zeus, trompé par Prométhée, reçut « les os nus d'un boeuf, par une ruse perfide » : « Et aussi bien est-ce pourquoi, sur la terre, les fils des hommes brûlent aux Immortels les os nus des victimes sur les autels odorants »^, 4 Mais ils ne disent aucunement que c'est la souffrance d'un désir provoqué par un besoin qui oblige le dieu à se nourrir. Ils l'assimilent donc, s'il se nourrit sans appétit, aux plantes et aux oiseaux blottis dans leur nid. 5 En tout cas, dit-on, c'est ou l'épaisseur de l'air ou l'exhalaison de leur propre corps qui les nourrit et les fait croître sans encombre. 6 Or, si leur divinité se nourrit sans éprouver de manque, qu'est-il encore besoin de nourriture à qui rien ne manque ? 7 Et si elle se réjouit d'être honorée, alors que par nature elle est sans besoin, nous n'avons pas tort d'honorer Dieu par la prière et de faire monter vers lui ce sacrifice, comme le meilleur et le plus saint quand il s'y joint la justice, l'honorant ainsi en toute raison : par ce qui nous a valu la connaissance, glorifier celui que nous avons appris à connaître. 8 En tout cas, notre autel est ici- bas l'assemblée terrestre de ceux qui se sont consacrés à la prière, qui n'ont pour ainsi dire qu'une seule voix commune à tous, une seule âme. 9 Quant aux nourritures qui arrivent par l'odorat, bien que plus divines que celles qui passent par la bouche, elles supposent une respiration. 52, 1 Que disent-ils donc du dieu ? Respire-t-il comme la gent démonique31 ? Ou

26. Phérécrate, Automoloi, fr. 23 Kock.

27. Eubule, fr. 130 Kock.

28. ïd., Sémélè, fr. 95 Kock.

29. Ménandre, Dyscolos, v. 451-453 (cf. la trad. J.-M. Jacques).

30. Hésiode, Théogonie, 540 et 555-557 (trad. P. Mazon). 31. Cf. Marc le moine ap. Psellus (?), De daemonibus, 9 (P. G. 122, c. 841 ; édiL crit. et trad. P. GAUTIER, in Revue

des études byzantines, 38, 1980, p. 148-151, 1. 248-252).

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inspire-t-il seulement, comme les poissons par la distension de leurs branchies ? Ou aspire-t-il

comme les insectes par la pression de leurs ailes sur la fente ? 2 Mais ils ne soumettraient le dieu

à

l'air par l'antidiastole des poumons contre la cage thoracique. 3 Si après cela ils donnaient au dieu des entrailles, des artères, des veines, des nerfs, des membres, ils ne le représenteraient en rien différent de ces êtres. 4rMais la communauté de respiration se dit au sens propre de l'Église. Et en effet le sacrifice de l'Église, c'est la parole qui des âmes saintes monte comme un encens, quand la pensée tout entière se dévoile à Dieu en même temps que le sacrifice. 5 Mais on n'a cessé de proclamer pour le plus ancien autel de Délos le seul duquel, dit-on, Pythagore s'est approché parce qu'il n'était souillé ni par du sang ni par un meurtre ; et quand on nous dit que l'autel vraiment saint est l'âme juste, et le parfum qu'elle exhale le prière pieuse32, nous ne le croirons pas ? 6 C'est, j'imagine, comme un prétexte pour manger de la viande que les hommes ont inventé les sacrifices. Or il était loisible, à qui voulait, d'en prendre même autrement, sans une pareille idolâtrie. 7 Car les sacrifices de la Loi symbolisent notre piété, comme la tourterelle et la colombe offertes pour le péché33 signifient la purification, agréable à Dieu, de la partie

irrationnelle de l'âme. Et si un juste ne charge pas son âme en mangeant de la viande, il obéit à un motif intelligent, non à celui de Pythagore et de ses disciples quand ils rêvaient de métempsycose. 9 Xénocrate aussi, dans un traité particulier Sur l'alimentation animale3*, comme Polémon, dans les Préceptes de la vie selon la nature, paraissent dire clairement que le régime carné n'est pas profitable : à peine digéré, il nous rend semblables aux animaux sans raison 33, 1 C'est pourquoi surtout les Juifs s'abstiennent de la viande de porc ; pour eux cette bête est impure, car plus que les autres elle retourne et détruit les récoltes. Et si l'on dit que les animaux ont été donnés aux hommes, nous en convenons nous aussi, sauf qu'ils ne l'ont pas été pour être mangés totalement, ni non plus tous, mais seulement ceux qui ne travaillent pas. 2 Donc n'est-ce pas à tort que le comique Platon dit dans sa pièce Les Fêtes : « Des quadrupèdes nous ne devrions tuer désormais aucun, à l'exception des porcs. Car leur chair est délicieuse, et rien ne vient d'eux que des soies, de la boue et un grognement »35. 3 Aussi Ésope n'a-t-il pas tort de dire que les porcs crient le plus quand on les entraîne : c'est qu'ils ont conscience de n'être bons

à rien d'autre qu'au sacrifice. Voilà pourquoi, d'après Cléanthe, l'âme leur sert de sel, pour que

leur chair ne pourrisse pas36. 4 Les uns, donc, mangent le porc comme inutile ; les autres, comme désastreux pour les récoltes ; d'autres encore, parce qu'il est porté sur la copulation, ne le mangent pas. De cette manière, la loi ne sacrifie pas non plus le bouc, si ce n'est seulement pour se défaire du mal37, parce que plaisir engendre perversité. Ajoutez que, dit-on, manger de la viande de bouc expose à l'épilepsie. 5 On prétend que la digestion la plus facile est celle de la viande de porc ; aussi est-elle indiquée pour qui exerce son corps ; mais pour qui se préoccupe de développer son âme, vu la lourdeur qui suit l'ingestion de viande, elle ne l'est pas. 6 Peut- être quelqu'un des gnostiques s'abstiendrait-il de viande soit pour s'exercer, soit pour ne pas laisser sa chair se gonfler de désir. 7 Car « le vin, dit Androcyde, et l'excès de viande donnent sans doute de la vigueur au corps, mais ils rendent l'âme plus somnolente »38. Aussi un pareil régime est-il inadapté à la précision de l'intelligence. C'est pourquoi les

aucune assimilation de ce genre, si toutefois ils raisonnaient bien : tout ce qui respire remorque

32. Cf. Porphyre, Ad Marcellam, 19, éd. des Places, 1982, avec les « sentences » parallèles de l'apparat.
33.

34. Xénocrate, fr. 100 Heinze, 267 Isnardi Parente.

35. Platon le comique, Έορταί, fr. 28 Kode.

36. Cléanthe, fr. 36 Arnim ; cf. Chrysippe ap. Cic. de nat. d., Π 160 et

Cf. Lev. 12, 6 al.

Porphyre, De abst., ΙΠ 20, 1, avec la note 4

les symboles pythagoriciens ;

de M. Patillon (CUF, 1979, p. 245).

Cf. Lev. 16, 10. Androcyde, pythagoricien de la fin du IVe siècle a. C, aurait écrit un traité Sur

cf. D.-K., I, p. 465, n. à 1. 24 ; A. Le Boulluec, commentaire de Str. V 45,2 (S. C. 280, p. 174-175).

37.

38.

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Égyptiens, dans leurs rites de purification, n'autorisent pas les prêtres à se nourrir de viande ; ils mangent la chair des oiseaux comme la plus légère et ne touchent pas aux poissons, en raison de certaines légendes mais surtout parce que cette nourriture amollit le corps. 34,1 En outre les animaux terrestres et la gent ailée vivent en inspirant le même air que nos âmes, parce qu'ils ont une âme apparentée à l'air ; quant aux poissons, ils n'inspirent pas, dit- on, cet air, mais celui qui s'est mêlé à l'eau dès leur première naissance, comme aux autres éléments ; ce qui prouve aussi qu'un souffle traverse la matière. 2 II faut donc « offrir au dieu non des sacrifices coûteux mais ceux qui lui plaisent »39, et l'encens composite dont parle la loi, c'est celui que forme la multiplicité des langues et des voix dans la prière, ou plutôt celui que constitue, à partir de nations et de natures diverses, le don manifesté dans les deux Testaments « pour l'unité de la foi »** et que rassemblent dans nos hymnes la pureté de l'intellect, la justice et la rectitude de la conduite, à partir d'oeuvres pies et d'une prière juste ; 3 car « lequel des hommes est assez fou, selon la gracieuse poésie, ou laisse assez libre cours à sa crédulité pour espérer que les dieux, devant des os décharnés et de la bile recuite, nourriture dont ne voudraient pas même des chiens affamés, éprouvent tous du plaisir, que c'est bien l'hommage qui leur est dû, et qu'ils paient de retour les sacrificateurs »41, seraient-ce des pirates, des brigands ou des tyrans ? 4 Nous prétendons, nous, que le feu purifie non les viandes mais les âmes pécheresses ; car ce n'est pas pour nous le feu dévorant et vulgaire, mais le feu intelligent qui traverse l'âme si elle passe par lui42.

Les trois chapitres du livre VII que nous avons traduits font surtout appel aux comiques grecs, le quatrième contre la superstition, le sixième contre les sacrifices où les dieux sont réduits à la portion congrue ; le cinquième ne contient que deux emprunts aux Lois de Platon, et encore la première citation, très courte, est-elle seule littérale. Dans le sixième, on peut trouver un peu longs les développements sur le porc et sur l'encens43.

39. 40. Épître aux Ephésiens, 4, 13.

41.

Porph., De abst., Π 19, 4.

Citation d'un tragique (Adesp. 118 N2) ou d'un comique (Adesp. 1205 Kock) ; les cinq premiers vers ap.

Porphyre, De abst., II 58, 4 (J'emprunte la trad. J. Bouffartigue, 1979).

Cf. Is. 43, 2 ; Ép. aux Hébreux, 4, 12. Sur les sources de Clément dans ces chapitres 4-6, voici le résumé des conférences d'A. L. BOULLUEC : Annuaire

de l'École pratique des Hautes-Études, Ve section, Se. religieuses, 92 (1983-1984), p. 369-370. (Patristique et hist, des

dogmes, A. Le Boulluec). Étude du S, trornate VII de Cl. d'Alexandrie. « Nous avons recherché à quelles sources Clément avait puisé les réflexions grecques qu'il utilise. L'effort de rationalisation mené par Théophraste imprime sa marque en plusieurs endroits. Π est aisé par exemple de relever les

développements où Cl. raisonne sur les sacrifices et les offrandes en mentionnant les trois motifs repérés par l'auteur du

Ces contacts n'autorisent pas cependant à

traité De la piété : honneur rendu à la divinité, gratitude, besoin des biens

conclure que Cl. aurait exploité directement l'ouvrage du disciple d'Aristote. Ces thèmes généraux s'étaient largement

diffusés

42.

43.

L'enquête menée sur le dossier des textes de poètes et de philosophes réuni pour critiquer les

anthropomorphismes, les traits superstitieux et la pratique traditionnelle des sacrifices n'a pas permis de déceler des sources précises. Le plus souvent, en effet, Cl. est le seul citateur connu (ou le témoin dont les autres dépendent). Les rares rencontres se font avec la documentation de Plutarque {De la supertition) et avec celle de Porphyre. L'influence du

livre des Lois de Platon au contraire est patente. Elle est plus étendue que ne l'a indiqué Stählin et le parti que Cl. en tire

Quant à la critique radicale de la localisation cultuelle de

Dieu dans des temples, elle développe en 5, 28-29 une argumentation subtile qui joue sur les concepts philosophiques d'existence, d'être et de position. Enfin l'explication du ch. 7 (35-49), qui constitue le premier exposé systématique sur la prière chrétienne et qui annonce le traité d'Origène, a insisté sur l'interprétation symbolique des textes scripturaires et des gestes rituels et sur l'image du "gnostique" qui en résulte ».

est plus judicieux et cohérent que ne l'a estimé F. Solmsen