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Romantisme

Diffusion d'une langue nationale et résistance des patois en


France au XIXe siècle
Philippe Vigier

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Vigier Philippe. Diffusion d'une langue nationale et résistance des patois en France au XIXe siècle. In: Romantisme,
1979, n°25-26. Conscience de la langue. pp. 191-208;

doi : https://doi.org/10.3406/roman.1979.5281

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1979_num_9_25_5281

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Philippe VIGIER

Diffusion d'une langue nationale


et résistance des patois, en France, au xix* siècle

Quelques réflexions sur l'état présent


de la recherche historique à ce propos

« Les progrès de l'usage du français et le recul simultané des


langues régionales constituent sans aucun doute un des traits majeurs
de l'histoire culturelle de notre pays au xix* siècle. Pourtant, cette
question n'a guère retenu jusqu'ici l'attention des historiens, comme
si la conception lavisséenne d'une unité française préétablie, incréée,
s'imposait plus ou moins consciemment à eux... ». Ainsi s'exprimait en
1974 André Armengaud, professeur d'Histoire contemporaine à
l'Université de Toulouse-le Mirai!, lors du Colloque organisé à Strasbourg
sur le thème: Régons et régionalisme en France du XVIII9 siècle à
nos jours l.
Depuis lors, la situation ne s'est guère améliorée. On peut tout
au plus dire que les orientations actuelles de la recherche historique,
privilégiant l'étude des mentalités, ou soulignant l'importance des
disparités régionales et de la province dans une histoire qui a cessé
d'être purement parisienne et jacobine, permettent de poser quelques
jalons, amorçant le long chemin qu'il reste à parcourir...2

Y a-t-il eu, en France, de 1789 à 1914, une politique consciente de


diffusion de la langue nationale, quelle forme a-t-elle revêtue, quels
en furent les agents, à l'échelon national comme sur le plan local ?
Quel rôle l'enseignement et ses dispensateurs, les instituteurs tout
particulièrement, ont-ils joué en cette affaire ?
Il s'agit là, bien évidemment, de questions essentielles à la
compréhension du comportement des Français au siècle dernier. Et l'on ne
peut que s'étonner, avec A. Armengaud, en constatant qu'elles ne sont
même pas posées — et encore moins résolues ! — dans la plupart,
sinon la totalité, des Histoires culturelles ou Histoires de
l'enseignement actuellement éditées.
On n'en apprécie que davantage le développement que l'historien
oxonien Theodor Zeldin consacre au problème de la langue dans le
192 Philippe Vigier

chapitre de son Histoire des passions françaises, intitulé : L'identité


nationale. « Nulle part ailleurs qu'en France », note-t-il, « la langue
n'a été portée en aussi haute estime, jusqu'au rang de symbole du
génie national » ; et il évoque également, non sans malice, «
l'indéracinable superstition selon laquelle parler français signifiait exprimer
les valeurs que la France admirait [...] le langage était censé refléter
le bon sens et la clarté d'esprit que tous les Français auraient hérité
de Descartes » 3. Mais Zeldin reste très discret sur les conséquences
pratiques de cette véritable « sacralisation de la langue française »
que dénoncent également nos régionalistes actuels4.
Il est vrai que la seule période de notre histoire contemporaine
où une éventuelle « politique de la langue » ait été vraiment étudiée
se situe en dehors du champ historique (1848-1945) couvert par l'ouvrage
de l'historien britannique. Il s'agit, bien sûr, de l'époque de la
Révolution française. Avant 1789, l'Etat d'Ancien Régime s'était montré
peu soucieux (surtout sur sa fin) de parfaire l'effort d'unification
linguistique qu'il avait commencé, au xvi* siècle, en imposant l'usage
du français dans les actes officiels. A de rares exception près, il n'a
pas tenté de mener de politique scolaire visant à « franciser des classes
populaires qui continuent massivement, surtout dans les campagnes,
à parler patois », ou, si l'on préfère, à utiliser les langues régionales
ou nationales autres que le français. Aussi les divers travaux d'A. Brun
concernant l'introduction du français dans le Midi concluent-ils à
« l'inconsistance de la monarchie absolue en matière de politique
linguistique » 5. Il serait important de connaître aussi le comportement,
dans ce domaine, des communautés villageoises, dont des travaux
historiques récents ont montré quel rôle essentiel elles ont joué, sous
l'Ancien Régime, dans l'alphabétisation des Français6.
Très vite, au contraire, les révolutionnaires de 1789 se
convainquent du fait que la réussite de leur oeuvre, qui nécessite l'adhésion
populaire et l'unification nationale, est contrecarrée par l'existence,
dans une grande partie du pays, de populations qui ignorent la langue
nationale. Dès août 1790, le célèbre abbé Grégoire, en envoyant à ses
correspondants provinciaux « une série de questions relatives aux
patois et aux mœurs des gens de la campagne », est « visiblement
convaincu qu'il n'y a de Constitution et d'Eglise véritables que là où
le citoyen et le fidèle peuvent tout comprendre, tout examiner, tout
pratiquer des lois civiles comme des lois religieuses, en pleine
intelligence, en pleine lumière, et non à travers les ténèbres d'un idiome
étranger ». Ainsi s'exprimait en 1927 Ferdinand Brunot, dans le volume
consacré à la Révolution et l'Empire de son Histoire de la langue
française qui est toujours une mine inappréciable de renseignements
pour le chercheur7.
C'est, en tout cas, à une conclusion identique que sont arrivés, en
1975, Michel de Certeau, Dominique Julia et Jacques Revel, après avoir
analysé le contenu et les réponses apportées à cette enquête de 1790
dans un ouvrage essentiel pour notre propos présent : Une politique
de la langue. La Révolution française et les patois*. De la façon même
dont ont été posées certaines questions de l'enquête ( « 29 - Quelle
serait l'importance religieuse et politique de détruire entièrement
ce patois? — 30 - Quels en seraient les moyens?»), comme des
Diffusion dune langue nationale 193

réponses adressées à l'abbé Grégoire par la majorité de ses


correspondants, deux idées-forces se dégagent, suivant les auteurs d'Une
politique de la langue, deux idées qui sont essentielles à connaître,
car elles marqueront durablement la mentalité du Français jacobin.
La France des patois, tout d'abord, est « une France sauvage »,
essentiellement rurale, et « le savoir qui circule dans les campagnes
se voit [ainsi] disqualifié de manière implicite » ; « le patois exprime
et entretient les conditions d'un morcellement et d'un enclavement
culturel néfaste ; il s'oppose à l'unification au sein des lumières » 9.
Dans ces conditions, et c'est la seconde idée-force, étroitement liée
à la première, il faut employer tous les moyens, en particulier « des
routes et des maîtres d'école », pour supprimer cette France des
patois, aussi inquiétante que dangereuse pour la nouvelle Nation, et
faire du français la langue nationale parlée par tous... 10
Barrère — un « Occitan », cependant — et Grégoire lui-même
ne diront pas autre chose quatre ans plus tard, lorsqu'ils auront à la
fois les moyens et l'occasion de traduire dans les faites cette politique
de la langue définie dès 1790. Au nom du Comité de Salut Public
institué pour combattre la coalition monarchiste européenne, Barère
affirme, le 2 pluviôse — 27 janvier 1794 : « la langue d'un peuple
libre doit être une, et la même pour tous [...]. Il vaut mieux instruire
que faire traduire, comme si c'était à nous de maintenir ces jargons
barbares et ces idiomes grossiers qui ne peuvent plus servir que les
fanatiques et les contre-révolutionnaires -[...]. La monarchie avait des
raisons de ressembler à la tour de Babel ; dans la démocratie, laisser
les citoyens ignorants de la langue nationale, incapables de contrôler
le pouvoir, c'est trahir la patrie [...]. Le français deviendra la langue
universelle, étant la langue du peuple [...]. En attendant, il doit devenir
la langue
qu' « il sera
de établi
tous les
dans
Français
les dix »jours
n. Pour
un ce
instituteur
faire, la de
Convention
langue française
décrète
dans chaque commune des campagnes des départements » de la
Bretagne bretonnante ( « le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton »,
suivant la formule, appelée à devenir célèbre, de Barère), d'Alsace-
Lorraine ( « l'émigration et la haine de la République parlent
allemand »), de la Corse et des Alpes-Maritimes ( « la contre-révolution
parle italien»), des Basses-Pyrénées («le fanatisme parle basque»);
ceci dans la partie, du moins, de ces départements « dont les habitants
parlent un idiome étranger ».
Lors de la discussion du rapport Barère, et de ce projet de décret,
l'abbé Grégoire avait cependant fait remarquer le caractère limitatif
des mesures ainsi prises contre « les idiomes étrangers » : elles visent
toutes les langues non-romanes parlées en France, mais laissent
totalement de côté la grande masse des « patois » romans, en particulier
l'occitan 12. Aussi, est-ce l'ensemble des « patois » — et plus seulement
les « idiomes étrangers » — qui sont visés, quelques mois plus tard,
dans le Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois
et d'universaliser l'usage de la langue française, présenté par Grégoire
à la Convention en sa séance du 16 prairial an II (28 mai 1794) 13.
Utilisant les renseignements obtenus lors de son Enquête de 1790, et
« dévoilant » une politique de la langue déjà sous-jacente dans cette
même enquête, Grégoire affirme, comme Barère, que « l'unité d'idiome
194 Philippe Vigiër

est une partie intégrante de la révolution », et que «pour extirper


tous les préjugés, développer toutes les vérités, tous les talents, fondre
tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et
faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage».
Sensible aux arguments présentés en 1790 par quelques-uns de ses
correspondants, défenseur des patois, Grégoire reconnaît, certes, qu'il
ne faut pas tout mépriser dans ces parlers régionaux; l'historien, le
linguiste ou le philosophe peuvent utilement les étudiers, voire leur
faire des emprunts : « il faut chercher des perles jusque dans le
fumier d'Ennius » ! Il n'empêche que la condamnation est sans appel :
« Que dès ce moment, l'idiome de la liberté soit à l'ordre du jour, et
que le zèle des citoyens proscrive à jamais les jargons, qui sont les
derniers vestiges de la féodalité détruite ».
L'on n'en est que davantage étonné, avec F. Brunot, en constatant
le caractère « assez anodin » des mesures proposées par Grégoire, et
adoptées par la Convention. Celle-ci charge simplement son Comité
d'Instruction publique de présenter « un rapport sur les moyens
d'exécution pour une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau
de la langue française » — ceci correspondant à la partie du Rapport
de Grégoire qui concerne une idée chère à l'ecclésiastique patriote :
la nécessité de « révolutionner notre langue », davantage digne, dès
lors, d'assumer sa vocation ď « idiome de la liberté ». Quant à la
destruction des patois, elle est confiée au zèle patriotique des «
autorités constituées, des sociétés populaires et de toutes les communes
de la République », auxquelles la Convention décide d'envoyer le
Rapport Grégoire 14.
Ajoutons que le 9 thermidor, deux mois plus tard, casse tous
les ressorts du gouvernement révolutionnaire, et renvoie sine die
l'application effective du décret du 16 prairial comme de celui du
2 pluviôse- Et l'on comprend qu'Auguste Brun, dans son ouvrage,
Parlers régionaux. France dialectale et unité française, qui, quoique
publié en 1946, et très rapide, reste l'une des rares mises au point
intéressant notre sujet, ait pu conclure son étude de la lutte menée
par la Révolution contre les patois en affirmant que « ceux-ci sortent
indemnes de la tourmente » 15.
Il est vrai qu'il rectifie aussitôt : « Pas tout à fait, cependant.
Quelque chose demeure, le principe d'une politique linguistique 16, qui
assimile l'usage du patois au fédéralisme, à une atteinte à l'unité
française ». Et, ajouterai-je, qui confie par priorité à l'école le soin
de diffuser ce «français national» dont l'usage généralisé répond aux
vœux comme aux intérêts des révolutionnaires bourgeois 17.
Aussi le 9 thermidor n'a-t-il rien changé sur le plan des principes.
C'est le 17 novembre 1794 (27 brumaire an III), en pleine réaction
thermidorienne, qu'est pris le décret stipulant : « l'enseignement sera
fait en langue française ; l'idiome du pays ne pourra être employé que
comme un moyen auxiliaire » 18. Dorénavant, c'est autour de l'école
que va, en bonne partie, se dérouler l'affrontement linguistique, et
ceci, jusqu'à nos jours : «Mais pourquoi, pourquoi, ne m'a-t-on pas
appris à l'école la langue de mon pays ? » s'exclame le chanteur
occitan Claude Marti — et A. Armengaud place cette interrogation
en tête de son article 19.
Diffusion d'une langue nationale 195

Au cours du xix" siècle, les étapes de la diffusion du français et


du recul des patois sont généralement reliées, par les quelques auteurs
qui ont osé aborder la question, à l'évolution de notre politique
scolaire. La loi Guizot de 1833, la loi Falloux de 1850, et, surtout, les
lois Ferry des années 80, dans la mesure où elles sont autant de
manifestations de l'intérêt porté par l'Etat national à la formation des
jeunes — et, en particulier, des enfants des milieux populaires des
campagnes, restés les plus fidèles aux patois — sont regardées comme
accélérant, chaque fois, le processus de francisation et de lutte contre
les langues régionales. Dans son Histoire linguistique d'Alsace et
Lorraine, Paul Lévy estime qu'après une « période de lassitude et de
réaction (1814-1833)» qui suit elle-même la brève époque de «terreur
linguistique » qu'a connue l'Alsace en 1793-1794, la loi de 1833 a accéléré
le mouvement de propagation du français. Mais ce mouvement n'arrive
à son apogée qu'après la loi de 1850, qui inaugure une période de
«propagation intense et méthodique du français (1850-1870) w20.
Devenue allemande après 1871, et soumise alors à une vaste politique de
germanisation, l'Alsace-Lorraine a, certes, ignoré les effets des lois
Ferry.
Mais en Occitanie, Robert Lafont et Ch. Anatole estiment, dans
leur Nouvelle histoire de la littérature occitane, que, si « rien ne
change dans l'usage populaire de l'occitan » sous la Révolution et
l'Empire, et si « rien d'essentiel ne change non plus entre 1815 et
1870, les progrès de l'école n'étant pas tels qu'ils puissent bouleverser
l'usage linguistique des Occitans », « tout va changer entre 1870 et
1914 » — parce que la langue occitane « subit une offensive renforcée
avec l'organisation de l'Instruction Publique. Désormais, tous les
Français sont éduqués suivant les mythes du nationalisme historique, et
la chasse aux « patois » est minutieusement organisée » 21.
C'est, en effet, aux « hussards de la République », aux instituteurs
de la IIP, que l'on fait porter, en général, la responsabilité d'une
politique de francisation qu'aucune des nombreux régimes qui se sont
succédés en France au xix# siècle n'a pourtant remise en question.
Même pas cette Restauration ultra que toute son idéologie,
décentralisatrice et réactionnaire, aurait dû incliner à protéger les langues
régionales ! Ni non plus, avant elle, un régime napoléonien qui se
souciait fort peu d'éducation populaire, et qui s'est davantage préoccupé
d'enseigner le latin que le français aux futures classes dirigeantes du
pays — objet quasi unique de sa politique scolaire22.
Pour expliquer cette constance des politiques gouvernementales
françaises au xixe siècle dans le domaine linguistique, F. Brunot
invoque, en particulier, le fait que « la tradition républicaine » demeure
forte chez nos administrateurs, volontiers méprisants à l'égard des
« patoisants ». Et de citer, parmi bien d'autres textes révélateurs du
« mépris » et de la « répulsion » qu'éprouvaient tant les préfets de
Napoléon que ceux de Louis-Philippe « pour les idiomes », un rapport
rédigé en 1802 par le préfet de la Haute-Vienne, Tixier Olivier : en
Limousin, dit-il, comme dans les Basses-Alpes qu'il administrait
précédemment, « la différence du langage écrit avec le langage parlé » fait
que « l'exécution des lois est beaucoup plus lente et bien plus difficile »
que dans la France du Nord. Aussi, ajoute-t-il, « il serait bien à désirer
1 96 Philippe Vigier

que la langue française devînt le moyen général de communication


entre l'Administration et ses administrés » 23.
A ces exemples, nous pouvons maintenant ajouter celui du
département du Var, grâce à l'œuvre monumentale de M. Agulhon. Etudiant
Société et vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la
Révolution française, celui-ci insiste sur les difficultés que pose aux préfets
napoléoniens — comme à leurs successeurs — l'existence en Provence
d'un double langage, générateur, ici comme dans toute la « France
des patois », de bien des équivoques et des quiproquos. Un exemple,
parmi bien d'autres : les mots rente, rentiers n'ont pas le même sens
en français, langue des administrateurs venus du Nord, et en provençal,
seule langue pratiquée par la grande masse des Provençaux pendant
encore une bonne partie du xixe siècle ; quelle créance attribuer, dès
lors, au chiffre indiquant le nombre des rentiers dans les Statistiques
provençales 24 ? On s'explique l'exaspération d'administrateurs «
parisiens », amoureux de statistiques et de gestion rationnelle !
Faut-il, pour autant, invoquer avec F. Brunot « la tradition
républicaine » ? En fait, dans l'esprit de cet enseignant radical des années
1900, républicanisme est inséparable de centralisme jacobin25. Pour
expliquer l'attitude de l'Administration française au xix" siècle, il serait,
à mes yeux, plus juste de parler de « tradition jacobine », ce qui
replace la politique scolaire de francisation dans le contexte plus
vaste d'une politique de centralisation, aussi bien culturelle et
économique que politique, pratiquée par la quasi totalité des gouvernements
du xixe, quelle que soit leur étiquette politique et idéologique 26.
Malgré tout, c'est dans le domaine scolaire que cette constance
étatique apparaît la plus nette. Le fait a été bien mis en lumière par
A. Armengaud, pour la période qui précède celle que l'on considérait
jusqu'ici comme la plus hostile aux patois : la période qui va de la
Monarchie de Juillet jusqu'aux débuts de la IIP République, avant
donc les lois Ferry, et l'apostolat francisant des hussards de la
République. Or, dès 1838, le ministre de l'Instruction publique Salvandy
prescrit aux instituteurs de « vérifier si les lectures instructives ou
morales que font leurs élèves sont bien comprises par eux [...] en
même temps que veiller à purger la prononciation et le langage de
tout ce qui rappelle les temps où la même instruction et la même
langue n'étaient pas communes à tous les Français » (sic). Quinze ans
plus tard — sous la Seconde République, cette fois — , le règlement
du 17 août 1851 stipule : « le français sera seul en usage à l'école. Le
maître s'efforcera, par des prescriptions, par de fréquentes explications,
et surtout par son exemple, de former les élèves à l'usage habituel de
cette langue » 27.
Reste à savoir de quelle façon ces instructions furent appliquées
et, plus précisément, si les instituteurs, et leurs supérieurs, les
inspecteurs primaires, ont mis autant de zèle à pourchasser les langues
régionales, à empêcher leurs élèves de parler la langue de leurs
parents, que le veut la « vulgate régionaliste ». Les punitions, l'usage
du « signal », de la « vache », ou du « symbole » (objet que se passent
de main en main les élèves surpris à parler patois à l'école), les
brimades de toutes sortes sont-elles d'usage aussi général en pays
occitan ou en Bretagne que l'écrivent R. Lafont ou P.-J. Hélias ? 28
Diffusion aune langue nationale 197

A. Armengaud a eu l'heureuse idée de dépouiller, aux Archives


Nationales, une collection de rapports d'inspecteurs primaires en
fonction, au milieu du siècle dernier, dans le Sud-Ouest toulousain,
c'est-à-dire en pleine France occitane. Or, de la lecture de ces documents,
il ressort, d'abord qu' « un demi-siècle après la Révolution, le problème
restait entier dans la région. L'usage de l'occitan y était général, même
dans les villes». Mais il appert également que chez «les responsables
locaux de l'instruction publique [...] l'accord est unanime : il faut
propager le français quelles que soient les conséquences pour la langue
locale » — une langue qu'un inspecteur traite de « patois grossier »,
et un autre ď « idiome barbare ».
Armengaud reconnaît, cependant, qu'il y a quelques dissonnances
dans ce concert favorable à l'anéantissement des patois. Ainsi,
l'inspecteur primaire de l'arrondissement de Moissac « ne se montre pas
favorable à une interdiction absolue du patois à l'école, car cette
interdiction aurait pour résultat de détruire une langue qui a ses
poètes, son dictionnaire, sa grammaire » et qui « avait de profondes
racines dans la population » 29.
D'une façon plus générale, certains historiens actuels, en se fondant
sur leurs études régionales, ou sur les recherches de leurs disciples,
affirment que le comportement réel des instituteurs à l'égard des
patois, et de leurs élèves patoisants, est plus nuancé que ne le veut
la « vulgate régionaliste ». Dans la Haute-Loire étudiée par Rivet, maints
instituteurs de la IIP République manifestent un grand intérêt pour
la culture et la langue régionale 3°. Et il en est de même dans l'Hérault,
et dans le Midi languedocien en général, où Gérard Cholvy conclut
de la façon suivante, en 1978, un article de la revue Lengas ( « Des
instituteurs du Languedoc-Roussillon parlent du patois en 1860 ») :
« une analyse plus fine de l'attitude des instituteurs face à ces
problèmes [ceux de la lutte contre les patois et les cultures régionales]
s'impose » 31.
En attendant qu'elle soit faite, je verserai encore au dossier du
débat les remarques présentées par François Furet et Jacques Ozouf
dans leur remarquable Lire et écrire. L'alphabétisation des Français
de Calvin à Jules Ferry. Deux mythologies antagonistes — républicaine
et monarchiste — ont, chez nous, valorisé de façon excessive le rôle
de l'école dans l'alphabétisation, et, plus généralement, la formation
culturelle des Français. Elles ont sous-estimé le poids, dans cette
affaire, de l'environnement sociologique, du tissu social et économique :
l'attitude de la famille et des communautés d'habitants, l'évolution
des relations villes-campagnes, dans un pays qui s'ouvre à l'économie
de marché, que sais-je encore ! 32 Surtout si l'on y ajoute les effets,
encore mal connus à ce point de vue (mais indiscutables), du service
militaire et des gueres33, voilà qui a sans doute davantage pesé que
le comportement de tel ou tel instituteur ou de tel autre fonctionnaire
sur le processus de diffusion de la langue nationale !
Aussi serai-je tenté, pour conclure — provisoirement — sur ce point,
d'admirer la clairvoyance et la modestie de l'inspecteur primaire du
département du Tarn, qui achève ainsi l'un de ses rapports : « II
faut espérer que les habitants de la campagne, très avides d'argent
et jaloux de se mettre en relation avec les étrangers qui, conduits
198 Philippe Vigier

par les chemins de fer, viendront dans le département [...] pour


acheter leurs denrées [...] chercheront à établir avec ces derniers des
relations faciles, et renonceront à leur patois pour se faire comprendre.
Mais c'est là l'œuvre du temps » M

Diffusion du français et résistance des patois voués à la disparition


sont en effet indissociables. Dans notre France jacobine et hostile
aux « différences » tout au moins.
A. Armengaud cite à bon droit, en déplorant cette « manie unifor-
misatrice » (aspect essentiel de ce que d'aucuns ont appelé « le Mal
français »), un fort beau texte de Jaurès, favorable à un certain
bilinguisme, texte publié en 1911 dans la Dépêche de Toulouse:
« Pourquoi ne pas profiter de ce que les enfants de nos écoles
connaissent et parlent encore ce que l'on appelle d'un nom grossier « le
patois»? Ce ne serait pas négliger le français, ce serait le mieux
apprendre, au contraire, que de le comparer familièrement, dans son
vocabulaire, sa syntaxe, ses moyens d'expressions, avec le languedocien
et le provençal » 3S.
Mais ne rêvons pas davantage, et envisageons maintenant, en
contrepoint donc des questions posées par la diffusion du français
national celles qui sont liées à la résistance des patois ainsi agressés.
Je ne pourrais, une fois encore, que poser quelques jalons, grâce à
un certain nombre de travaux récents... et à d'autres qui le sont moins,
mais qui n'ont pas encore été remplacés.
Quels sont, tout d'abord, les facteurs et les agents de résistance
des langues régionales ? Ici se pose, d'entrée de jeu, le problème du
rôle exact joué en cette affaire par le clergé catholique. N'est-il pas,
tout au long du siècle, maintes fois dénoncé, par les partisans d'une
« vulgate jacobine » de plus en plus anticléricale, comme le principal
agent de résistance à la pénétration du français dans des masses
populaires qu'il continuerait à prêcher et à catéchiser en patois ? ^
N'y a-t-il pas là une illustration exemplaire de la lutte menée par les
agents des Ténèbres, de l'Obscurantisme, contre ceux des Lumières ? 37
Encore faut-il que les Lumières n'aient pas aussi pénétré le clergé !
Sans parler de l'abbé Grégoire et des ecclésiastiques patriotes de la
première Révolution, l'influence des Lumières continue, au moins
jusqu'en 1830, à faire de la plupart des évêques nommés par Napoléon
et la Restauration, ainsi que bon nombre de leurs prêtres, « des agents
plus ou moins actifs de la centralisation ». Dans ce domaine aussi,
G. Cholvy va à rencontre des idées reçues : dans la communication
qu'il a consacrée à Régionalisme et clergé catholique au XIX* siècle
lors du Colloque de Strasbourg de 1974, il déclare que « ces
collaborateurs du pouvoir central » ont, dans l'ensemble, montré une « relative,
sinon complète, indifférence vis-à-vis de la prédication et de
l'enseignement du catéchisme en langue maternelle ». Dans certains
séminaires, comme celui de Montpellier en 1807, le règlement intérieur
n'interdit-il même pas formellement « l'usage du patois » ? 38
C'est, toujours d'après G. Cholvy, à partir des années 1830 que
les choses commencent à changer. Jusque-là, « la langue vernaculaire
Diffusion d'une langue nationale 199

n'était considérée que comme un outil, indispensable, le cas échéant,


pour se faire comprendre » 39. A partir de la Monarchie de Juillet, et,
surtout, à partir de 1870, avec l'essor, dans l'Eglise, des thèses
traditionalistes, décentralisatrices et antimodernistes, grandit le nombre
des prélats, et des simples desservants, lecteurs de l'Univers de Veuillot,
qui se font les défenseurs de l'ancien temps. Et d'abord du «patois »
qui, note Gabriel Le Bras dans ses Etudes de sociologie religieuse,
« fait partie d'une culture traditionnelle dont la religion est le centre,
et qui s'alimente à l'église. Il contrarie l'invasion des idées
modernes»40. Cela étant, parmi les évêques qui, comme Mgr de Cabrières,
à Montpellier (1874-1921), se font les défenseurs résolus des langues
régionales, comme surtout parmi les curés bretons ou basques qui
emploient usuellement le patois dans leurs relattions avec leurs fidèles,
« combien ont vu dans la langue l'élément fondamental du patrimoine
culturel d'un peuple ? » 41
On peut poser la même question à propos de l'autre grand agent
de résistance à la francisation : ces notables laïcs qui, dans les
Académies de province, les « Sociétés archéologiques, scientifiques et
littéraires », un peu plus tard dans les mouvements de renaissance littéraire
régionale (en tête desquels il faut placer, bien sûr, le Félibrige), «
découvrent les cultures et les traditions populaires, romantisme et intérêt
politique aidant » 42. On connaît le rôle joué, au sein de ce mouvement
régionaliste, par les grands propriétaires légitimistes et une «
bourgeoisie d'ancien type », rentière et oisive. Tous rejettent globalement
le monde moderne et la France nouvelle née de la Révolution. N'est-ce
pas dans le quotidien légitimiste d'Avignon, La commune, que Rou-
manille, le véritable fondateur du Félibrige — mais aussi, suivant
l'heureuse formule de R. Lafont, « le Veuillot d'Avignon » — publie
sous la Seconde République ses premiers poèmes en provençal, qui
sont des pamphlets violemment antirépublicains : Li Clube (Les Clubs),
La Ferigoulo (Le thym, emblème républicain), etc.?43
Quoi qu'il en soit, le but premier de ces notables, et des
mouvements régionalistes qu'ils animent, est bien la défense, voire la
restauration de la langue régionale, face au français national. Ainsi, la tâche
essentielle du Félibrige, selon ses statuts de 1876, est-elle de « grouper
et encourager tous ceux qui par leurs œuvres conservent la langue du
pays d'Oc ». Dans quelle mesure est-il parvenu à ses fins, et a-t-il
contribué à freiner le mouvement de déclin de la langue d'oc, voire
à amorcer un mouvement de reprise ? Les recherches les plus récentes
aboutissent, généralement, à un constat d'échec, ou, à tout le moins,
de semi-échec. Le renouveau félibréen, et les œuvres en occitan qu'il
a suscitées sont parvenus certes, grâce au génie poétique de Mistral
et à son habileté tactique, à «baliser les grandes régions dialectales
d'oc ». Mais, à la fin du siècle, suivant Victor Nguyen, la « conscience
d'oc » n'est que la « mauvaise conscience » d'une petite élite incapable
ď « incarner des réalités historiques ou ethniques concrètes » 44.
Cet échec relatif des Félibres a en bonne partie, d'ailleurs, des
motifs linguistiques. En choisissant de restaurer et de promouvoir
à la dignité de langue littéraire moderne le provençal-rhodanien tel
que l'avaient jadis parlé les troubadours (du moins l'affirment-ils...),
Roumanille et Mistral s'exposent d'abord aux protestations possibles
200 Philippe Vigier

de ceux des régionalistes occitans qui entendent placer au même rang


le gascon, le limousin ou l'auvergnat. Tout comme l'effort entrepris
par les linguistes bretons pour épurer et unifier la langue de leur
pays se heurte aux querelles qui opposent les partisans du dialecte
du Léon à ceux qui considèrent que c'est, au contraire, en Cornouailles,
ou dans le Vannetais que l'on parle le meilleur breton45.
Surtout, cette volonté, bien compréhensible, des Félibres ou des
linguistes bretons d'épurer et unifier des langues auxquelles on entend
rendre la beauté et la dignité qu'elles avaient jadis, et que l'agression
du français leur a fait perdre46, les amène à pratiquer une langue
largement artificielle, qui n'est pas, ou mal comprise, des masses
populaires patoisantes. C'est le sens de l'opposition résolue de
l'étonnant Victor Gélu à Mistral et au Félibrige : dans le Marseille du milieu
du siècle, celui-ci écrit ses chansons et ses poèmes à succès en se
servant de l'occitan parlé par le petit peuple du Vieux-Port, et compris
par lui47 !
Cette dichotomie est d'autant plus grave que c'est le peuple, en
particulier celui des campagnes, qui, tout compte fait, reste l'agent
le plus efficace de résistance des patois. Nous retrouvons, une fois
encore, le poids du milieu. Celui-ci est maintes fois signalé, par les
inspecteurs primaires du Second Empire, comme le principal obstacle
à la propagation du français. Dans l'arrondissement de Moissac, par
exemple, « le patoit [...] est la langue maternelle ; l'enfant le parle
naturellement ; il résonne sans cesse à son oreille. Le français est
pour ainsi dire proscrit dans les relations de famille, et c'est avec
peine souvent que l'homme du Nord peut arriver à se faire entendre ».
Même son de cloche en Haute-Garonne : « pour la plupart des enfants,
surtout dans les communes rurales, le français est comme une langue
étrangère aussi intelligible que le latin de leur psautier ». Et A.
Armengaud de conclure que le principal agent de résistance des langues
régionales est bien « la nature même des choses : les enfants vivaient
dans un milieu linguistique au sein duquel l'école francophone
apparaissait comme une institution étrangère » 48.
Le poids persistant d'un milieu patoisant explique qu'à maintes
reprises hommes politiques et fonctionnaires partisans de la
francisation aient dû surmonter leur défiance à l'égard des patois... pour
diffuser leur message idéologique, ou faire comprendre leurs décisions.
Ainsi en est-il, tout particulièrement, à deux moments où, de façon
privilégiée, « le Peuple a eu la parole ». Je veux dire 1789-1794 et
1848-1851.
Le fait a été étudié, pour la première période, par les auteurs
de la Révolution française et les patois. L'importance de l'entreprise
Dugas, de traduction en patois méridionaux des décrets de
l'Assemblée Nationale, prouve bien « qu'elle répondait à une demande effective
de la province patoisante » 49.
La question est moins connue en ce qui concerne 1848 et la Seconde
République. Et pourtant, la proclamation, et l'application dans les
faits d'un suffrage universel qui donne la réalité du pouvoir politique
au peuple des campagnes, est pour beaucoup dans Г « explosion
d'expression occitane autour de 1848 » que signalent R. Lafont et C. Anatole ;
« alors se multiplient les feuilles volantes, les publications en fascicules
Diffusion d'une langue nationale 201

plus ou moins périodiques qui utilisent l'occitan » 50. Tous les historiens,
en effet, qui ont étudié des régions patoisantes sous la Seconde
République — qu'il s'agisse de l'Alsace, du Var, de la région alpine ou du
Limousin — ont été frappés des efforts accomplis par les partis en
présence pour traduire en patois les chansons, les poèmes, les
journaux, les almanachs, qui véhiculent les mots d'ordre nationaux ou
les revendications locales. Tandis que La commune d'Avignon publie
les poèmes provençaux de Roumanille, Le Démocrate du Rhin, comme
Le Démocrate du Var — tous deux farouches partisans, pourtant, de
la « vulgate jacobine » — offrent à leurs lecteurs, en 1849-1850, des
chroniques, ou des suppléments dominicaux, rédigés en alsacien ou
en provençal51.

Une recension, aussi complète que possible, de ces écrits de


circonstances, ainsi que des publications en langue régionale s'étendant
sur une plus longue durée, devrait nous permettre d'y voir un peu
plus clair dans la réponse à donner à une question qu'il nous faut
nécessairement poser à la fin de cet exposé. Même si elle n'appelle,
dans l'état actuel de la recherche, aucune réponse chiffrée certaine.
Quel est le résultat de cette résistance des patois, quel est le
nombre, en France, des patoisants — étant entendu que résistance
et recul des langues régionales varient nécessairement suivant les
périodes et suivant les lieux ?
Une constatation s'impose, tout d'abord. Elle concerne le très
petit nombre d'indications chiffrées que nous possédons sur le nombre
des patoisants complets ou partiels52. A cela, il est, d'ailleurs, une
raison essentielle : le refus persistant de l'administration centrale et
locale, toute nourrie de la « tradition jacobine », de prendre en compte,
dans ses recensements, cette fâcheuse survivance de temps révolus,
survivance dont la seule évocation statistique pourrait être dangereuse
pour la sacro-sainte unité nationale ! Ainsi, suivant Paul Lévy, « au
Congrès International de Statistiqued Londres, en 1865, la demande
de plusieurs savants de procéder à une statistique générale des langues
échoua devant la résistance du délégué français Legoyt, directeur du
Bureau de Statistique de Paris. C'était visiblement la situation en
Alsace-Lorraine qui lui dictait son attitude ; selon lui, le patois alsacien
n'était qu'un patois entre les nombreux patois français, et non pas
une langue étrangère ». 53
Fait curieux, cette fin de non-recevoir survient au moment même
où, en exécution de directives données par Victor Duruy en mai 1864,
est menée la seule enquête linguistique qui, à ma connaissance, nous
fournisse des renseignements précis et quantifiés sur les patois parlés,
et sur ceux qui en faisaient usage dans l'ensemble du territoire
national**. Aussi ai-je dépouillé les réponses données à cette enquête.
C'est en partant de celles-ci que je présenterai une brève esquisse de
la France des patois, et de son évolution au cours du siècle dernier55.
Comme on pouvait s'y attendre, on trouve, en 1864, un pourcentage
élevé de « communes dans lesquelles la langue française n'est pas
202 Philippe Vigier

encore parlée » et ď « enfants de 7 à 13 ans, fréquentant ou ne


fréquentant pas les écoles, ne sachant ni parler ni écrire le français », ceci
dans les deux principales régions françaises où existent des dialectes
non-romans & : V'Alsace-Lorraine et la Bretagne bretonnante. Dans les
deux; cas, pourtant, on est frappé de voir combien, dès la fin du Second
Empire, les dialectes germanique ou breton ont dû céder de terrain
au français.
• Geci est particulièrement net en Alsace-Lorraine — si l'on en croit,
dû moins, les réponses données à l'enquête de 1864. Dans le Bas comme
dans le Haut-Rhin, le nombre d'Alsaciens habitant des communes dans
lesquelles la langue française n'est pas encore parlée (290.565 et
258.456, respectivement), ne dépasse alors que de peu celui de ceux
qui relèvent de communes « dans lesquelles la langue française est
d'usage général » : 287.009 et 257.346. Par ailleurs, il n'y a, dans le
Bas-Rhin, que 45 écoles où « le maître donne l'enseignement en idiome
ou patois exclusivement ». Et aucun établissement de ce type n'est
recensé dans le Haut-Rhin où, il est vrai, 685 écoles (sur 901 que
compte le département) voient le maître enseigner à la fois en idiome
et en français (contre 513 sur 1.172 dans le Bas-Rhin)57.
En dépit du caractère trop simpliste des divisions retenues, voilà
qui semble confirmer l'importance (et les résultats) du mouvement de
diffusion du français mené dans le pays sous le Second Empire58. Ce
mouvement aboutit, en tout cas, dans les années précédant la guerre
de 1870 à une vive polémique locale qui oppose (suivant le schéma
traditionnel) l'inspecteur primaire Wirth, apôtre de la francisation,
à l'abbé Cazeaux, curé de Saint- Jean de Strasbourg, défenseur d'une
langue germanique agressée..., et qui prendra sa revanche après 1870 59 !
Nous sommes moins bien renseignés sur la situation linguistique
vécue en Bretagne au même moment. Et pourtant, ici aussi, seul le
Finistère apparaît en 1864 comme une citadelle quasi inentamée de la
France patoisante : les 4/5es des habitants de ce département (507.000
sur 627.000) relèvent de communes où le français n'est pas encore
parlé. Dans les Côtes-du-Nord et le Morbihan (les deux seuls autres
départements bretons où soit signalé un pourcentage d'habitants ne
parlant français supérieur à 8 %), la situation apparaît semblable à
celle constatée en Alsace : les deux populations, patoisantes et
francisantes (pour faire court ! ), s'équivalent, avec même un léger avantage
pour les francisants*
II est vrai qu'en Bretagne, ce n'est qu'à la fin du xix*, et même au
début du xx* siècle, qu'on voit se développer un mouvement régionaliste
digne de ce nom, avec l'Union régionaliste bretonne, et, surtout, des
publications périodiques en langue bretonne. Etudiant l'une de ces
dernières, Ar Bobî, Brigitte Matron souligne que l'une des tâches
essentielles que se sont assignées Jaffrenou et Taldir, ses principaux
rédacteurs, est de démontrer aux Bretons qu'ils n'ont pas à être honteux
de leur langue — sentiment que l'on s'efforce, pourtant, de leur
inculquer depuis des décennies60. Avec quelque succès, de l'avis général :
les parents bretonnants ne sont-ils pas les premiers à approuver
l'instituteur lorsqu'il donne à leur enfant l'infamant «symbole»61?
Aussi est-ce, finalement, dans la partie de la France des patois
qù l'on parle les dialectes romans-provençaux, ou, si l'on préfère, en
Diffusion d'une langue nationale 205

Occitanie, que l'on trouve en 1864 — si l'on en croit, du moins, les


résultats de l'enquête V. Duruy — la plus forte proportion de Français
ignorant la langue nationale. Avec 21 départements qui comptent plus
de 40 % de patoisants, et des pourcentages impressionnants dans cinq
départements au moins : plus des 9/ 10e' des habitants y sont
considérés comme ne parlant pas français !
Il est vrai que le pourcentage, qui est de 91 °/o dans l'Ariège, serait
même de 100% dans TAveyron, la Corse, le Gers et le Var, ce qui
est manifestement exagéré, dans ce dernier département surtout! Il
faut, décidément, utiliser avec prudence une enquête qui, par ailleurs,
ignore les innombrables situations intermédiaires existant entre les
« purs patoisants » et les « francisants complets ».
Il n'empêche que les pourcentages élevés de patoisants dénombrés
en 1864 dans 10 département du Bassin aquitain sont corroborés par
le témoignagne des inspecteurs primaires du Second Empire. Ceux-ci
déplorent le fait que, par exemple, dans le Tarn « pour les enfants
habitués à parler l'idiome du pays, le français est comme une langue
étrangère, dont ils bégaient les premiers mots à l'école », et que dans
le Tarn-et-Garonne, pour les mêmes écoliers, « il semble que le français
soit du chinois » 62.
L'enquête de 1864 confirme par ailleurs, en la soulignant peut-être
un peu trop, la différence qui existe, dans ce domaine, entre les trois
départements limousins. La Haute-Vienne et la Corrèze, d'une part,
apparaissent comme des régions à la fois patoisantes (60 et 71 %
d'habitants ne parlent pas français) et faiblement alphabétiques. A la
différence du département de la Creuse, où la pratique des migrations
saisonnières vers Paris et (à un moindre titre) vers Lyon gonfle
fortement — surtout durant le Second Empire, période faste pour les
maçons creusois — le nombre des alphabétisés et des francisants a ;
les réponses à l'enquête de 1864 affirment même, cette fois, que dans
toutes les communes creusoises l'usage de la langue française est
général... M
Si nous considérons, maintenant, le cas des départements
méditerranéens, les 66 % de patoisants indiqués en 1864 pour le tout
récent département des Alpes-Maritimes sont crédibles dans cet ancien
comté et dans cette ville même de Nice dont nous savons, par Paul
Gonnet, que le maire Borriglione règne sur la cité, de 1876 à 1890,
grâce aux militants du « parti du riz », qui tiennent la Vieille Ville,
et ne parlent que le nissart65. Et les choses ne changeront, après lui,
que bien lentement !
Quant à la situation linguistique à Montpellier, dans l'Hérault
et, plus généralement, dans le Languedoc-Roussillon, elle est étudiée,
depuis quelques années, par le groupe de recherche sur la Diglossie
franco-occitane qui fonctionne dans le cadre du Centre d'Etudes
occitanes de l'Université Paul Valéry de Montpellier, et publie depuis
1977 Lengas - Revue de socio-linguistique. L'une des orientations du
groupe est de « faire l'histoire du processus linguistique en pays
occitan », en insistant sur le phénomène de « diglossie », de « conflit
des langues en un même espace ». Voulant, surtout, étudier « la réalité
des forces de résistance et des facteur d'évolution à l'œuvre dans le
conflit linguistique », Gaston Bazalgues ou Philippe Gardy partent de
204 Philippe Vigier

l'analyse de textes occitans du xix# siècle peu élaborés littérairement


(affiches et tracts électoraux, ou répertoire du théâtre populaire...) —
textes qu'ils redécouvrent et étudient pour tenter de saisir la véritable
situation socio-linguistique en pays d'oc66.
De ces intéressantes recherches, une conclusion déjà se dégage :
si « à la fin du xixe siècle, l'occitan demeurant à Montpellier une
langue comprise de tous et très certainement parlée, de façon plus
ou moins régulière, par la majorité », son usage lors de la campagne
électorale de 1893 est largement une « fausse fenêtre », un « phéno-
mèe de compensation » pour reprendre les expressions de Ph. Gardy 67.
Une fausse fenêtre qui cache mal un recul occitan, dans les faits —
ceci au moment même où le Félibrige brille de tous ses feux ! Et de
l'avis général, c'est ici après l'enquête V. Duruy, « sous la IIIe
République », que s'effectue « l'avancée du processus de francisation »,
laquelle, remarque par ailleurs Victor Nguyen, « apparaît concomitante
d'une entrée massive des Méridionaux dans la littérature française et
d'une méditerranéisation de celle-ci » 68.
Peu à peu diminue, en tout cas, le nombre de ceux qui ignorent
la langue nationale — et le Midi se rapproche ainsi d'une situation qui
est, dès 1864, celle de la France d'où : dans 55 départements, la langue
française est alors d'usage général dans toutes les communes. Mais
cela ne veut pas dire que les paysans de l'Indre ne continuent pas
à parler entre eux le berrichon cher à George Sand. Ni ceux de l'Eure
le normand utilisé, dans ses écrits, par un Barbey d'Aurevilly qui
« saupoudre ses textes tantôt de patois, tantôt de français dialectal » ®.
Plus au Nord, le carnaval de Lille s'accompagne nécessairement,
sous le Second Empire, des chansons en patois étudiées par P. Pier-
rard70. Tandis qu'encore au début de ce siècle, à Etelfay, en Picardie,
si « toute la population était déjà bilingue, l'usage du patois, dans
la vie quotidienne des paysans, était encore très général » 71.
Il n'est pas jusqu'à Paris, cette juxtaposition de provinces et de
provinciaux, où le français national n'ait eu à se mesurer, au xix* siècle,
avec la France des patois, patois facilement transformés, il est vrai,
en « charabias » par les peintres du Paris populaire. 72 Ici encore,
nous manquons de renseignements précis sur l'usage qu'auraient
éventuellement fait les nouveaux Parisiens des patois provinciaux, à
l'exception des quelques indications données par F. Raison-Jourde dans sa
remarquable étude des Auvergnats de Paris73. Faut-il se satisfaire
de brèves notations sur l'influence et l'apport de mots patois au langage
parisien populaire ? 74
C'est, on le voit, sur un dernier point d'interrogation que je
terminerai cet article, en souhaitant qu'il concourre à susciter un
élargissement et un approfondissement de la recherche, dans un domaine
où le travail conjoint des « littéraires » et des « historiens » peut, me
semble-t-il, être particulièrement fructueux.

(Université de Paris X - Nanterre.)


Diffusion d'une langue nationale 205

NOTES

1. Actes publiés par Christian Gras et Georges Livet, aux P.U.F., 1977, 594 p.
La communication d'A. Armengaud, intitulée « Enseignement et langues régionales
au xixe siècle. L'exemple du Sud-Ouest toulousain », figure dans ce recueil, de la
page 265 à la page 272. D'une façon plus générale, on verra que les communications
faites et les discussions tenues à ce Colloque strasbourgeois constituent l'une
des sources principales de cet article (source mentionnée dorénavant sous le titre :
Régions et régionalisme en France).
2. Je tiens à remercie M. Agulhon, A. Corbin, A. Faure, P. et F. Gerbod, J.
Gaillard, P. Guiral, B. Matron, M. Perrot, et, surtout, P. Sauzet, qui ont bien
voulu s'intéresser, de diverses façons, à ce travail.
3. Histoire des passions françaises, 1848-1945, tome II (Ed. française,
Recherches, 1978), pp. 22-23.
4. Robert Lafont et Ch. Anatole, dans leur Nouvelle histoire de la littérature
occitane (P.U.F., 1970, 2 volumes), parlent d'une « surestimation délirante de la
culture française ».
5. L'Introduction de la langue française en Béarn et en Roussillon (Paris,
1923), p. 60. Voir, également, la thèse principale du même A. Brun : Recherches
historiques sur l'introduction du français dans les provinces du Midi (Paris, 1923).
6. Voir F. Furet et J. Ozouf, Lire et écrire. L'alphabétisation des Français
de Calvin à Jules Ferry (Les éditions de minuit, 1977), t. I, pp. 69 à 96.
7. C'est, en tout cas, l'avis de R. Balibar et D. Laporte (Le français national.
Politique et pratique de la langue nationale sous la Révolution française, Hachette,
1974), lesquels sont loin, pourtnt, d'adhérer à « la problématique de Brunot, qui
relève du radicalisme politique de la petite bourgeoisie républicaine [...] et qui
représente une variante extrême, progressiste, de l'idéologie dominante » (op. cit.,
p. 18).
8. Editions Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1975, 317 p. (nous
désignerons dorénavant cet ouvrage sous le titre : La Révolution française et les patois).
9. La Révolution française et les patois, pp. 136 à 154.
10. Ibid., pp. 155 à 169 : « le patois au féminin » et « politique et folklore ».
11. F. Brunot, Histoire de la langue française, t. IX, p. 181 ; André Armengaud,
article cité, note I, pp. 266-267. Le texte intégral du rapport sur les idiomes présenté
à la Convention par Barère au nom du Comité de Salut Public figure en Annexe de
la Révolution française et les patois, pp. 291 à 299.
12. A ceux qui, sous l'impulsion de l'abbé Grégoire, demandaient, lors de la
discussion à l'Assemblée du rapport Barère, que le projet de décret soit renvoyé
au Comité de Salut Public, « afin de le généraliser pour toutes les communes qui
en ont l'indispensable besoin », Barère répondit que « la mesure généralisée exige
un temps et une masse d'homme si considérables que nous ne pourrions, aussitôt
que nous le désirons, remplir l'objet que nous nous proposons ». (op. cit., p. 299).
13. Le texte intégral de ce Rapport figure aussi en annexe de La Révolution
française et les patois, pp. 300 à 317.
14. Le décret de la Convention figure en annexe au Rapport reproduit, nous
le savons, dans La Révolution française et les patois, p. 317. Voir, également, F.
Brunot, ouvr. cit., pp. 207-208.
15. Auguste Brun, Parlers régionaux, France dialectale et unité française (Paris,
Didier, 1946), p. 110. Ceci ne veut pas dire, cependant, que les représentants en
mission n'aient pas, ici et là, dans les régions frontières, fait régner pendant
quelques mois une véritable « Terreur linguistique » : nous en verrons bientôt un
exemple dans le cas de l'Alsace.
16. C'est moi qui souligne.
17. Voir, à ce propos, l'ensemble de l'ouvrage de René Balibar et D. Laporte,
ouvr. cit., note 7.
18. A. Armengaud, ouvr. cit., p. 267.
19. Ouvr. cit., p. 265.
20. Paul Lévy, Histoire linguistique d'Alsace et de Lorraine (Paris, Belles
Lettres, 1929, 2 vol.), tome II : De la Révolution française à 1918.
21. Robert Lafont et Ch. Anatole, Nouvelle histoire de la littérature occitane
(P.U.F., Pubications de l'Tnstitut d'Etudes occitanes, 1970, 2 volumes), t. II, pp. 495
à 498.
22. Voir F. Brunot, ouvr. cit., pp. 430 à 450.
23. F. Brunot, ouvr. cit., p. 450. Le préfet de la Haute-Vienne ajoute que la
situation est pire en Limousin que dans les Basses-Alpes, car « la Révolution a
dans quelques départements, surtout dans ceux qui sont frontières » comme les
206 Philippe V igier

Basses-Alpes,
de la langue ».« et où les armées ont séjourné, hâté la généralisation de l'emploi
24. Société et vie sociale en Provence intérieure au lendemain de la Révolution
française, Paris, Clavreuil, 1970.
25. Voir les remarques présentées par Serge Berstein, dans « le Parti radical
et les problèmes du centralisme (1870-1939) » dans Régions et régionalisme en France,
pp. 225 à 240.
26. Je me permets de renvoyer, ici, au rapport de synthèse que j'ai consacré
à « Régions et régionalisme en France au xix" siècle » et qui est inséré dans le
recueil Régions et régionalisme, pp. 161 à 175.
27. Ces textes sont empruntés à la communication, déjà citée, d'A. Armengaud,
qui conclut ainsi ce développement : « la politique du pouvoir central est
parfaitement claire » (p. 268).
28. R. Lafont et Ch. Anatole, ouvr. cit., II, p. 498; P.-J. Hélias, Le cheval
d'orgueil (Laffont, 1977), pp. 203 à 215.
29. A. Armengaud, ouvr. cit., pp. 268 à 270.
30. Rivet, Histoire politique de la Haute-Loire de 1815 à 1978 (Le Puy, 1979.
31. Mon attention a été attirée sur cet article par P. Sauzet.
32. On consultera, en particulier, la Conclusion de l'ouvrage, déjà cité, de
Furet et Ozouf, t. I, pp. 349 à 369.
33. Voir le rapport du préfet de la Haute- Vienne cité supra, note 23. Dans
son Histoire de la langue française, t. IX. déjà cité, F. Brunot remarque que
diverses Statistiques départementales publiées sous le Premier Empire signalent
les progrès récemment réalisés par le français dans les campagnes, et les attribuent
surtout à la conscription et aux guerres (p. 420).
34. Rapport cité par A. Armengaud, qui conclut ainsi son article : « il semble,
à en juger par cet exemple » [le Sud-Ouest aquitain] « que l'entreprise de diffusion
de la langue française, conçue initialement comme essentiellement politique, comme
un moyen de lutte contre les forces du passé, n'ait finalement abouti que parce
qu'elle servait les mérites et correspondait aux nécessités de la société industrielle
et capitaliste » (art. cité, p. 272).
35. « Enseignement et langues régionales au xixe siècle », p. 272.
36. Deux exemples, parmi bien d'autres. En 1802, dans un rapport que nous
avons déjà utilisé, le préfet de la Haute-Vienne se plaint du fait que « les
ecclésiastiques de la Haute-Vienne ont depuis longtemps l'habitude de ne parler, dans
leurs instructions que le patois... », ce qui lui paraît l'un des principaux obstacles
à la disparition des « différents idiomes qui déshonorent notre langue » (F. Brunot,
ouvr. cit., p. 492). Un demi-siècle plus tard, suivant A. Armengaud, les inspecteurs
primaires du Sud-Ouest toulousain «sont unanimes à incriminer le clergé. Non
seulement celui-ci [prêchait] souvent en langue d'oc, mais surtout utilisait cette
langue pour faire le catéchisme [...]. Quelques prêtres allaient plus loin et
ridiculisaient l'emploi du français » (art. cité, p. 270).
37. Ce qui ne va pas sans poser problème aux « régionalistes de gauche».
Evoquons simplement le témoignage de P.-J. Hélias qui, dans Le Cheval d'orgueil,
résume bien l'étonnement des jeunes Bretons des années 1900 appartenant, comme
lui, à une famille rouge : « l'école, qui est à la République, parle français, tandis
que l'Eglise, qui est blanche, parle breton [...]. J'attendrai d'aller à l'école pour
faire connaissance avec la République rouge. Dommage qu'elle parle français... »
(ouvr. cit., p. 205).
38. Actes cités, note I, p. 189. La communication de G. Cholvy occupe les
pages 187 à 201.
39. Article cité, p. 191. Ainsi s'expliquent, suivant Cholvy, les nombreux cas,
signalés ici ou là, d'usage du patois par le clergé ; il n'est pas nécessaire, suivant
lui, d'invoquer dès cette date une volonté délibérée de « lutter contre l'impiété
française ». \
40. Etudes de sociologie religieuse, t. I, p. 370. Texte reproduit par G. Cholvy,
art. cité, p. 200.
41. Question posée, de façon pertinente, par G. Cholvy, qui cite, à ce propos,
le jugement suivant d'Y. Le Gallo (dans « Aux sources de l'anticléricalisme en
basse Bretagne: un recteur sous la III* République», Société archéologique du
Finistère, t. XCIX, 1972-2) : « Clergé bas-breton dans son ensemble (vers 1900) et
gouvernement au pouvoir se retrouvaient sur le même niveau de médiocrité dans
l'inspiration. Pour celui-ci, la langue bretonne était celle de l'obscurantisme; pour
celui-là, elle constituait la plus efficace des prophylaxies à l'égard des innovations
et des influences délétères issues du monde extérieur ».
42. G. Cholvy, art. cité, p. 192.
Diffusion d'une langue nationale 207

43. Voir Lafont et Anatole, ouvr. cit., pp. 571-572. J'ai personnellement décrit
la petite élite cultivée que constituent la noblesse et la haute bourgeoisie légitimiste
d'Avignon, alors ville blanche, dans La Seconde République dans la région alpine,
t. II, pp. 159 à 163. Sur le problème, plus large, des relations entre les Félibres
et la politique, les querelles et les scissions qu'il a suscitées dans le mouvement,
je renverrai seulement à un article; très pertinent, de Cl. Mesliand («Le Félibrigê,
la République, et l'idée de décentralisation (1870-1892)» dans le recueil La
Décentralisation, Aix, 1964), et à un ouvrage récent de J.-M. Carbasse, consacré à Louisr
Xavier de Ricard, F élibre rouge (Paris, Ed. Mireille Lacave, 1977 ; Préface de Cl.
Goyard).
44. Nous utilisons essentiellement, dans ce développement, la communication
que Victor Nguyen a présentée, à Strasbourg, sous le titre : « Aperçus sur la
conscience d'oç autour des années 1900 (vers 1890-vers 1914) », publiée dans les
Actes, pp. 241-255.
45. Voir les remarques présentées, à ce propos, par Brigitte Matron, dans sa
Contribution à l'étude du mouvement breton..., citée plus loin, note 60.
46. Typique, à cet égard, est une remarque de l'abbé Rousselot, en 1887 :
« Les patois ne sont plus pour la science ce que l'on a lu et cru trop longtemps,
des jargons informes et grossiers, fruit de l'ignorance et du caprice, des «tares
du français», dignes tout au plus d'un intérêt de curiosité». Cette citation est
extraite (p. 14) de l'ouvrage de Sever Pop, La Dialectologie, aperçu historique et
méthodes d'enquêtes linguistiques (Louvain, 1950), lequel donne de très précieuses
indications sur les principales étapes au cours du siècle dernier, du renouveau
d'intérêt pour les langues» régionales.
47. Dans leur Nouvelle histoire de la littérature occitane, R. Lafont et Ch.
Anatole consacrent, à bon droit, un long développement à Victor Gélu, dont le
Journal a été publié, avec d'intéressants commentaires, par Pierre Guiral, Jorgi
Reboul et Lucien Gaillard, sous le titre : Marseille au XIX* siècle (Pion, 1971).
48. Article cité, pp. 270-271.
49. La Révolution française et les patois, pp. 10 et 287-288.
50. Nouvelle histoire de la littérature occitane, p. 497.
51. Ph. Viney, Le Démocrate du Rhin et l'Alsace rouge sous la Seconde
République (mémoire de maîtrise soutenu en 1979 à Paris X-Nanterre, sous ma
direction) ; M. Agulhon, « La diffusion d'un journal montagnard. Le Démocrate du
Var sous la Deuxième République» (Provence historique, t. X, 1960, pp. 11 à 27).
52. L'incertitude persiste encore actuellement, si l'on en croit la lettre que
M. P. Choffrut, secrétaire général de l'Institut d'Etudes occitanes, a récemment
adressée au Monde, qui l'a reproduite dans son numéro du 28 août 1979 sous le
titre: «Qui a peur de l'Occitanie?» L'auteur proteste contre le chiffre de deux
millions d'occitanophones donné par un lecteur du journal, et l'oppose à celui
de sept ou huit millions avancé en 1968 par l'Encyclopédie de la Pléiade... Mais
que faut-il entendre par « occitanophones » ?
53. Paul Lévy, Histoire linguistique d'Alsace et de Lorraine, t. II, p. 207.
54. Je rappelle que le livre de Sever Pop (cité supra, note 46) fournit un très
précieux inventaire des diverses enquêtes linguistiques menées en Franc au xixe
siècle, depuis l'enquête Coquebert de Montbret de 1807 jusqu'au grand Atlas
linguistique de la France publié par Gilliéron de 1902 à 1910. Mais toutes ces
publications intéressent bien davantage le linguiste que l'historien.
55. Mon attention a été attirée sur cette enquête de 1864 par les auteurs de
La Révolution et les patois. En annexe à leur ouvrage (pp. 270 à 272), ils donnent
le texte de la partie du questionnaire relatif à la statistique de l'instruction primaire
qui concerne «les idiomes et patois en usage», ainsi que deux cartes, «établies
à partir des tableaux globaux tirés des réponses au questionnaire ». Faute d'avoir
pur trouver aux Archives Nationales, les réponses détaillées au questionnaire,
nous avons également utilisé le registre y figurant sous la cote F17 * 3160, et qui,
sous le titre « Statistique. Etats divers ». donne, par département, le résumé des
réponses données à cette enquête de 1864. '••.-. . ■
.

56. Espérant échapper ainsi aux innombrables querelles et contestations que


suscite quasi automatiquement chez certains un emploi inconsidéré des mots
patois, dialectes, idiomes, langues, etc., j'ai choisi d'employer la terminologie qui
me semble la plus neutre, celle utilisée par Sever Pop, dans La Dialectologie, ouvr.
cit. supra.
57. Les indications stastiques données dans tout ce développement sont
empruntées, rappelons-le, au registre F17* 3160 des Archives Nationales.
58. Voir supra, p. 6, et note 20.
59. Outre les nombreuses publications de Wirth, et, surtout, de l'abbé Cazeaux
(j'ai lu, en particulier, l'Essai sur la conservation de la langue allemande en
208 Philippe Vigier

Alsace,le àrecueil
consacrée
dans laà Bibliothèque
« L'enseignement
: L'Alsace Nationale
en 1870-1871
primaire
X 34J38),
(Publications
en Alsace
voir laà de
contribution
la lafinFaculté
du Second
dedesF. Lettres
L'Huillier,
Empirede »,
Strasbourg, Gap, 1971), pp. 44 à 55.
60. B. Matron, Contribution à l'étude du mouvement breton avant la guerre
de 1914. Deux journaux régionalistes bretons en 1911, « Ar Bobi » et « Le pays
breton » (mémoire de maîtrise soutenu, sous ma direction, en 1979, à Paris X -
Nanterre).
61. P.J. Hélias, Le Cheval d'orgueil, pp. 210-211. Sur la répression du breton
à l'école, voir également A. Burguière, Bretons de Plozevet (Flammarion 1975), et
Elegoet, Mémoires d'un paysan au Léon, Rennes, 1978. Sur le mouvement régiona-
liste breton, enfin, on peut, en attendant mieux, lire Paul Serant, La Bretagne et
la France (Paris, 1970 ; avec, p. 205, une intéressante statistique de 1927 concernant
l'usage de la langue bretonne à l'église), ou Tanguy, Aux origines du nationalisme
breton (Coll. 10/18, 1977).
62. Rapports cités dans l'article d'A. Armengaud d'où j'ai extrait, également
d'autres témoignages qui sont mentionnés ci-dessus, pp. 9 et 13.
63. F. Furet et J. Ozouf déclarent, cependant, après une longue et passionnante
analyse des correspondances qui peuvent exister ici et là, entre zones
non-francophones et régions tardivement alphabétisées, qu'ils sont « beaucoup moins sûrs
que l'usage du français à l'école avec des élèves non francophones soit une
entrave décisive au progrès de l'alphabétisation » (Lire et écrire, ouvr. cit., I, pp. 324
à 348 : « Lire et écrire en français »).
64. L'opposition entre la Haute-Vienne et la Corrèze, d'une part, la Creuse
d'autre part, ainsi que, plus généralement, les problèmes liés à l'usage du patois
et a l'alphabétisation sont bien étudiés par A. Corbin dans sa thèse : Archaïsme
et modernité en Limousin au XIXe siècle, 1845-1880 (Marcel Rivière, 1975), tome I,
pp. 320 à 362.
65. Voir « Particularisme et patronage politique dans le Comté de Nice depuis
1870 », par Paul Gonnet, dans Regions et régionalisme en France, pp. 273 à 286.
66. Le programme de travail du Groupe figure sur la page de couverture
de la revue Lengas, dont j'ai dépouillé les 5 numéros parus à ce jour. Je signalerai
parmi les articles qui intéressent particulièrement notre propos : G. Bazalgues,
« Note : l'occitan dans la vie publique ; Affiches et tracts électoraux » (n° 2, 1977)
et Ph. Gardy, « Contribution à l'étude des représentations de la langue occitane
dans la vie publique ; les élections législatives d'août 1893 à Montpellier » (n° 5,
67. Article cité, pp. 19 à 24.
68. Victor Nguyen, art. cité dans Régions et régionalisme en France, p. 242,
note I.
69. F. Brunot, Histoire de la langue française, tome XIII, L'époque réaliste
(1852-1885), par Ch. Bruneau, II (Colin, 1972), pp. 190 à 192. Pour George Sand, on
consultera le tome précédent, XII, L'époque romantique (1815-1852), du même Ch.
Bruneau, pp. 420 à 450 ( « la langue rustique ».
70. Pierre Pierrard, Les Chansons en patois de Lille sous le Second Empire
(Arras, 1966), pp. 40 à 43, tout particulièrement : « le patois était réellement le
langage propre, naturel, des gens du petit peuple lillois. Il peut légitimement
être regardé, et quels que soient ses défauts, comme le véhicule d'une mentalité,
d'une pensée originales. »
71. Jacqueline Picoche : Un vocabulaire picard d'autrefois : le parler d'Etolfay
(Sommé)presque
comme (Arras, partout,
Publications
« la cause
de lalaSociété
plus brutale
de dialectologie
de la rupture
picarde,
avec 1969).
la langue
Ici,
du passé a été la guerre de 1914 » (p. IX).
72. Voir les remarques présentées, à propos de Balzac, par F. Brunot, ouvr.
cit., t. XII, p. 418 (« les charabias »).
73. Françoise Raison-Jourde, La colonie auvergnate de Paris au XIX* siècle
(Publications de la Sous-Commission de recherches d'histoire municipale
contemporaine, Paris, 1976), pp. 13, 19, 313-314.
74. Renseignements fournis par A. Faure.