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Le trav. sociol. de Bourdieu:Le trav. sociol.

de Bourdieu 11/05/11 17:01 Page 1

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Bernard Lahire

Le travail sociologique
de Pierre Bourdieu
Dettes et critiques

Édition revue et augmentée


Le trav. sociol. de Bourdieu:Le trav. sociol. de Bourdieu 11/05/11 17:01 Page 2

Ouvrage initialement paru en 1999 dans la collection « Textes à l’appui ».

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Catalogage Électre-Bibliographie
Le travail sociologique de Pierre Bourdieu : dettes et critiques / éd. sous la dir. de
Bernard LAHIRE. – Éd. rev. et augmentée. – Paris : La Découverte, 2001 (La
Découverte/Poche ; 110. Sciences humaines et sociales)
ISBN 2-7071-3493-7
Rameau : Bourdieu, Pierre (1930-2002) : critique et interprétation
Dewey : 301.3 : Sociologie. Généralités. Méthodes.
Histoire de la sociologie. Écoles. Sociologies historiques.
Public concerné : 1er et 2e cycles

En application des articles L 122-10 à L 122-12 du Code de la propriété intellectuelle,


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© Éditions La Découverte & Syros, Paris, 1999, 2001.


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Présentation

Pour une sociologie à l’état vif


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par Bernard Lahire

« On fait de la science – et surtout de la socio-


logie – contre sa formation autant qu’avec sa forma-
tion » (Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon).
« Ainsi, pour moi, la “crise” dont on parle
aujourd’hui est la crise d’une orthodoxie, et la prolifé-
ration des hérésies est à mon avis un progrès vers la
scientificité. » (Pierre Bourdieu, Choses dites).

Pour maintenir une pensée scientifique vivante, il faut régu-


lièrement accepter de la soumettre à discussion, à révision par-
tielle. Un tel travail critique est un exercice rarement réalisé
dans le métier de sociologue. Que la réalité des pratiques puisse
relever bien davantage de la logique de la coterie ou du rassem-
blement clanique devrait d’ailleurs constituer un point d’indi-
gnation scientifique unanimement partagé par tous ceux qui
croient plus que jamais en l’importance des sciences du monde
social.
Si l’univers des sciences sociales était un lieu où la Raison
progresse sous l’effet de l’argumentation et de la contre-argu-
mentation, chacun forçant les autres (et étant forcé, en retour,
par les autres) à s’améliorer, à progresser, alors la critique
n’aurait rien de scandaleux ou de soupçonnable. Si la vie scien-
tifique était saine, on ne pourrait aussi facilement réduire la
critique au statut de « coup » stratégique. Constituant l’idéal
proclamé de nos métiers scientifiques, la discussion critique n’a
en définitive guère de place dans les pratiques effectives.

5
Si, par conséquent, Pierre Bourdieu ne voit que des
« ennemis » qui l’« attaquent » et peu d’« adversaires » véri-
tables qui effectueraient le travail nécessaire pour lui opposer
une « réfutation », c’est que, comme une grande partie des cher-
cheurs en sciences sociales, il se refuse à reconnaître les adver-

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saires et reste sourd à toute réfutation. Hormis le fait qu’au
cours de sa carrière, le sociologue a pu être renforcé par cer-
taines critiques très poussives dans l’idée que les autres cher-
cheurs n’étaient décidément pas à sa hauteur (e.g. ce qui a été
dit, à la fois naïvement et sur le mode de l’insulte académique,
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de sa version hyper-socialisée de l’acteur, de son hyper-déter-


minisme, de son néo-marxisme, etc.), l’impossibilité d’un véri-
table dialogue scientifique avec Pierre Bourdieu n’a pas pour
origine – restons fidèles au principe relationnel de toute socio-
logie – sa « personne », mais n’est au fond que le symptôme
d’un fonctionnement collectif déficient. Qu’est-ce qui peut
forcer à la vertu scientifique une personnalité qui possède sa
revue 1, sa collection 2 (moyens objectifs de n’avoir de compte
scientifique à rendre à personne), son centre de recherche, qui
s’est vu attribuer la médaille d’or du CNRS en 1993 et qui, pour
couronner le tout, est le seul représentant de sa discipline au
Collège de France depuis 1981 ? On serait arrogant à moins. Il
est seulement un peu décevant de constater que celui qui a tou-
jours proclamé publiquement les vertus de la Raison, de la dis-
cussion rationnelle, de la science ne s’est guère avéré, dans sa
pratique, très différent des autres. Mais on ne peut impuné-
ment évoquer la Raison et l’honnêteté du dialogue scienti-
fique ou intellectuel ; on finit, un jour ou l’autre, par être jugé à
l’aune de ses propres propos. Comme il aime parfois à l’écrire :
« L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu 3. »

1. Une revue – Actes de la recherche en sciences sociales – qui a vécu plus de vingt ans sans
comité de rédaction constitué, qui fonctionne sans rapports écrits scientifiquement motivés concer-
nant le refus des articles envoyés et qui laisse les auteurs dans l’incertitude complète quant à la
publication de leurs papiers jusqu’à la dernière minute, et ce du fait de la décision d’un seul homme,
directeur de la revue. On pourrait – avec un brin de mauvaise foi – répliquer que l’existence d’un
comité formellement composé et l’envoi de rapports écrits sérieux aux auteurs peuvent cacher un
terrorisme intellectuel bien plus grand encore. Cela est certain. Cependant, comme l’a montré Pierre
Bourdieu lui-même, l’absence d’institutions et de mécanismes de sélections un tant soit peu objec-
tivés peut avoir son charme (la souplesse des relations interpersonnelles) mais protège bien mal les
plus « faibles » (notamment les plus jeunes qui ont un besoin vital de publications pour entrer en
métier et en vivre matériellement) contre l’arbitraire (intellectuel) des plus « forts ».
2. Tout d’abord « Le sens commun », aux Éditions de Minuit (pendant environ trente ans), puis,
plus récemment, « Liber » aux Éditions du Seuil.
3. Je pourrais paraphraser certains de ses propos en disant qu’une politique de la vertu scientifique
doit s’efforcer « de prendre les officiels à leur propre jeu, c’est-à-dire au piège de la définition offi-

6
La tâche se complique cependant encore un peu plus lorsque
la critique est formulée à propos d’une œuvre non seulement
reconnue scientifiquement, mais aussi connue bien au-delà des
seuls cercles de spécialistes. Une façon de disqualifier le tra-
vail critique consistera alors à évoquer le classique argument

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du « se faire un nom à travers la polémique contre un auteur
célèbre »… Lorsque, de plus, on risque à coup sûr d’être traité
(au mieux ?) de « malvoyant » ou (au pire ?) de « malveillant »
[Bourdieu, 1997, p. 16], la critique n’est pas aisée.
Tout d’abord, plutôt que de classer, d’exclure ou de stigma-
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tiser avant même de lire, on aimerait suggérer à ceux qui


seraient tentés par l’« argument » de l’« intérêt à polémiquer »
de s’en tenir aux résultats de l’entreprise. Un tel argument tout-
terrain est inefficace en tant que tel. Qui voudrait nier qu’il
faut avoir quelque « intérêt à polémiquer » pour polémiquer ?
Sommes-nous plus avancés une fois que nous avons dit de
quelqu’un qu’il a polémiqué « par intérêt » ? A-t-on déjà vu cri-
tique scientifique adressée à un auteur qui ait été émise dans
d’autres conditions ? Et que dire alors des textes qui ne susci-
tent aucun « intérêt » ni ne déclenchent aucun effort critique à
leur sujet ? Plutôt que d’entrer dans un commentaire sans fin
des « motivations » qui peuvent être au principe de l’écriture
d’un tel ouvrage, on ose espérer que seuls les propos qu’il
contient seront considérés et, à leur tour, soumis à critique.
Ensuite, auteur connu ou non, célébrité ou non, on voudrait
répondre par anticipation au reproche de l’« agrandissement de
soi » par la bataille avec les « grands » ce que Jacques Bouve-
resse affirmait avec force et justesse à propos de la philoso-
phie : « C’est aux auteurs que je lis, quelles que puissent être
leur célébrité et leur influence, de faire le nécessaire pour me
convaincre, si cela les intéresse, et non à moi de leur faire
plaisir en affectant d’être convaincu ou en évitant de faire savoir
que je ne le suis pas. Si le dépérissement de la tradition critique
n’était pas devenu à ce point dramatique dans les milieux philo-
sophiques français, on n’aurait évidemment pas à rappeler ce
genre de banalité. » [1984, p. 17].
C’est avec des raisonnements de type politique, à bannir
dans le champ scientifique, qu’une partie de la critique est

cielle de leurs fonctions officielles », mais aussi et surtout « travailler sans cesse à élever le coût de
l’effort de dissimulation nécessaire pour masquer l’écart entre l’officiel et l’officieux, l’avant-scène
et les coulisses de la vie scientifique » [Bourdieu, 1994, p. 243-244].

7
généralement mise sous cap. Ces raisonnements politiques
prennent deux formes distinctes selon que l’on se situe dans le
cadre des sciences sociales stricto sensu ou bien dans l’ordre
politico-idéologique dans son ensemble. Dans le premier cas
de figure, c’est le souci du rapport de force entre courants ou

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traditions qui est implicitement invoqué. Est-il stratégiquement
bien raisonnable, entend-on dire ou murmurer, de critiquer sa
propre tradition sociologique 4, alors que celle-ci est déjà atta-
quée « de l’extérieur » 5 ? Dans le second cas de figure, c’est
l’ordre politique et social et le rapport de force entre courants
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et traditions idéologiques qui sont mis en avant pour souli-


gner l’inopportunité conjoncturelle de la critique. Critiquer
aujourd’hui le travail de Pierre Bourdieu, alors que celui-ci s’en
prend à la « pensée unique », n’est-ce pas au fond faire le jeu de
ses adversaires politiques ? Le contexte serait alors trop malsain
et il faudrait préférer taire la critique que de prendre le risque
de renforcer le « camp adverse ».
Qui peut sérieusement adhérer aux attaques massives, et
parfois insultantes, que constituent les divers dossiers parus
dans la presse ou, plus récemment, l’ouvrage de Jeannine
Verdès-Leroux, Le Savant et la politique. Essai sur le terro-
risme sociologique de Pierre Bourdieu [1998] ? Le plus sou-
vent, des chercheurs, des journalistes ou des essayistes profitent
de la polémique politique pour critiquer naïvement et sans ver-
gogne l’ensemble de la sociologie de l’auteur. Plutôt que de
s’en réjouir, pour des raisons de luttes scientifiques internes,
les sociologues devraient unanimement condamner de telles
attaques qui, soyons-en sûrs, visent autant le projet sociolo-
gique dans son ambition de rendre raison du monde social que
la sociologie d’un auteur particulier. Il est évident que c’est
l’engagement politique de Pierre Bourdieu qui a déclenché la
vague de critiques auxquelles nous avons assisté, des plus
nuancées aux plus caricaturales. Mais est-ce une raison pour
taire les critiques sérieusement argumentées ? Faut-il se garder
de toute intervention sous prétexte que le combat politique de
l’homme peut être jugé politiquement juste ? Est-on tenu de

4. Il va de soi que ce propos (« sa propre tradition ») n’engage que l’auteur de ces lignes et pas
nécessairement l’ensemble des participants à l’ouvrage.
5. On agitera alors le spectre menaçant des sociologies du consensus, de l’individualisme métho-
dologique, de l’action rationnelle, de l’imaginaire…, qui pourraient sortir victorieuses de ces « que-
relles intestines ».

8
garder le silence du fait de l’odieuse cabale qui est injustement
menée contre lui ?
Ces mauvaises raisons de taire la critique ont un air de déjà
entendu. Se taire au nom de la « cause politique » (« il va politi-
quement dans le bon sens… »), se taire au nom de la « raison

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stratégique » (« il y a tellement pire scientifiquement… »), c’est
s’enfermer soi-même dans l’opposition entre « la ligne du
parti » et les « ennemis de classe ». La logique sociale et poli-
tique de l’opposition nous/eux, amis/ennemis, équipiers/adver-
saires est en tout point opposée à celle qui devrait régir un
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ordre spécifiquement scientifique. Dans l’ordre scientifique, le


véritable ennemi vient en fait paradoxalement toujours de
l’intérieur : le renforcement non discuté et non discutable des
convictions et modes de pensée, des manières de dire et de faire
est certes utile, temporairement, à la coopération scientifique,
mais constitue à la longue un puissant et redoutable obstacle
à l’avancée de la réflexion. Par ailleurs, penser de cette manière
stratégico-politique (où est l’urgence de l’effort critique ? où
sont les fronts principaux et secondaires d’exercice de la cri-
tique ?) repose sur un postulat non discuté et fondamentalement
erroné : la critique affaiblit nécessairement celui qui en est la
cible. On confond alors critique et déclassement, dispute scien-
tifiquement réglée et entreprise systématique de destruction ou
de dénigrement. Et l’on pourrait, une fois encore, dire pour les
sciences sociales ce que Jacques Bouveresse formulait à propos
de la philosophie : « Tant que la critique réelle ne sera pas
considérée comme une chose absolument normale et indispen-
sable et le désaccord des adversaires de bonne foi comme plus
intéressant et plus productif que le consentement des dévots, il
n’y aura pas de salut pour notre philosophie » [1984, p. 45].
La règle ascétique que devrait suivre tout chercheur en
sciences sociales peut s’énoncer de la manière suivante : la cri-
tique scientifique peut et doit s’exercer si, et seulement si, il y
a arguments (logiques ou empiriques) pour critiquer. Le souci
(d’éviter) de toucher à « droite » ou de blesser à « gauche »
ne devrait en aucun cas intervenir dans l’échange réglé de la cri-
tique rationnelle et tout chercheur en sciences sociales devrait,
dans l’exercice de son métier, assumer sereinement cette rela-
tive irresponsabilité politique (au sens large du terme). Si la
critique est retenue pour d’autres raisons que la faiblesse de
l’argumentation, ou si, au contraire, elle est portée par calcul

9
politique, malgré la faiblesse des arguments, alors on peut dire
adieu à la vie scientifique.

Un trésor sociologique commun

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Se confronter à la pensée de Pierre Bourdieu, ce n’est cepen-
dant pas à mon sens discuter une théorie tout à fait comme les
autres. En effet, contrairement à ce que peut nous laisser penser
une certaine forme de démocratie interprétative, tout ne se vaut
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pas dans l’univers des interprétations en sciences sociales


[cf. Lahire, 1996a, p. 61-87]. Pierre Bourdieu me semble pro-
poser l’une des orientations théoriques les plus stimulantes et
les plus complexes en sciences sociales. L’une de celles qui
intègrent le plus de subtilités théoriques et méthodologiques
(ayant su notamment faire travailler sociologiquement une mul-
titude de problèmes philosophiques) dans le grand courant des
sociologies critiques sensibles à l’analyse des formes d’exercice
du pouvoir et des rapports de domination et prônant la rupture
avec les idéologies (spontanées ou consciemment élaborées).
L’œuvre de Pierre Bourdieu est parfois détestée et souvent
ignorée par une partie des chercheurs en sciences sociales et
des intellectuels français. Les réfutations radicales sont malheu-
reusement souvent l’expression d’une triste mauvaise foi ou
d’une grande méconnaissance. Mais le rejet en bloc de ce que
l’on appelle parfois « la sociologie de Pierre Bourdieu » serait
un véritable suicide collectif. En effet, contrairement à ce
qu’une version dogmatisée porte à croire, au fond « la socio-
logie de Pierre Bourdieu » n’existe pas. Il s’agit d’un mythe
bien commode pour faire correspondre un corpus de textes,
étalés sur quarante ans, et un nom d’auteur qui serait censé
garantir la cohérence et l’unité de l’ensemble [cf. Foucault,
1969, p. 73-104]. Dans le travail de Pierre Bourdieu (résultat,
le plus souvent, d’un énorme investissement collectif), véritable
trésor sociologique commun, on trouve des schèmes interpré-
tatifs multiples qui ont été puisés dans l’ensemble du patri-
moine international des œuvres de sciences sociales et
humaines. Pour penser tel fait, tel mécanisme, tel processus,
l’auteur met toujours en œuvre beaucoup plus que les simples
et répétitifs concepts de champ, habitus, capital, domination,
etc., auxquels on le réduit trop souvent. Non seulement sa
réflexion et ses études sur les champs, les capitaux (et plus

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particulièrement sur le capital culturel), l’habitus et le sens pra-
tique, les modes de domination, la légitimité, la violence sym-
bolique, les phénomènes de délégation ou de représentation, les
rites d’institution, la reproduction sociale par le système sco-
laire ou le marché des biens symboliques ne se résument pas à

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quelques formules simplifiées (incapables de saisir les points de
contradiction ou les points de rupture qui peuvent être au prin-
cipe de nouvelles réflexions [cf. Lahire, 1995 ; 1998]), mais son
raisonnement sociologique déborde largement, et heureusement,
l’usage des concepts les plus récurrents.
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C’est donc à une sociologie riche que nous avons affaire. En


excommuniant d’un seul coup d’un seul toute l’œuvre, on jet-
terait alors, sans s’en rendre compte, des schèmes interpré-
tatifs, des manières de penser ou des habitudes intellectuelles
qu’il a diversement puisés dans des œuvres aussi multiples que
celles 6 de J. Austin, G. Bachelard, M. Bakhtine, É. Benve-
niste, P. Berger et T. Luckmann, H. Bergson, B. Bernstein,
J. Bouveresse, G. Canguilhem, E. Cassirer, N. Chomsky,
G. Deleuze, R. Descartes, G. Duby, É. Durkheim, N. Elias,
S. Freud, E. Goffman, J. Goody, M. Heidegger, E. Husserl,
E. Kant, E. Kantorowicz, W. Labov, G. W. Leibniz, C. Lévi-
Strauss, M. Mauss, K. Marx, M. Merleau-Ponty, F. Nietzsche,
E. Panofsky, B. Pascal, J. Piaget, J.-P. Sartre, F. de Saussure,
P. Veyne, M. Weber, L. Wittgenstein, T. Veblen…, sans
compter une grande partie de ses contemporains, moins célèbres
que ceux que je viens d’évoquer.

Éthique, politique et écriture scientifique

L’intérêt que suscite le travail de Pierre Bourdieu réside aussi


dans sa manière de rendre compte des résultats de la recherche.
Le mélange des langages (les descriptions, les formulations
théoriques, les extraits d’entretien, les tableaux statistiques, les
schémas synoptiques, les photographies, etc.), que l’on peut
évidemment soumettre aussi à critique [Lahire, 1996a,
p. 78-85], ainsi que le style engagé d’écriture ne sont pas pour
rien dans le succès de l’œuvre. Le second point mériterait une
étude à lui seul tant l’écriture est révélatrice du rapport aux
valeurs, du rapport au monde social (et en particulier au monde

6. Par ordre alphabétique et sans souci d’exhaustivité.

11
académique et intellectuel) de l’auteur. On y sent notamment
un anti-académisme certain, ainsi qu’une oscillation constante
entre la fascination pour la culture légitime (qu’il défendra peu
à peu en la désignant sous le terme sociologiquement problé-
matique d’« universel » 7) de celui qui doit son statut et sa

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reconnaissance sociale à la culture lettrée (au sens large du
terme) et la critique sociale et politique de la domination
symbolique.
L’origine sociale et géographique (incertaine, mais assez lar-
gement située à distance des univers – parisiens – les plus légi-
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times de la culture) se perçoit dans le rapport (déclaré) pratique


à la théorie (lorsqu’il invite à penser à Kant en lisant des sta-
tistiques concernant des pyjamas [Bourdieu, 1980, p. 40] ou
lorsqu’il fustige, sévèrement mais justement, ces « matéria-
listes sans matériel » ou l’« arrogance du théoricien qui refuse
de se salir les mains dans la cuisine de l’empirie » [1979,
p. 596-598]), dans l’évocation de l’ascèse du travail scienti-
fique, dans l’appel au sérieux et à la rigueur (distincte de la
pseudo-rigueur purement scolastique que détecte son anti-aca-
démisme) du travail de construction de l’objet et de l’enquête
ou dans le conseil donné, il y a quelques années de cela, aux
chercheurs de limiter le temps et l’énergie consacrés au show
business en vue d’améliorer leur « rendement technique »
[1987, « Field in philosophy », p. 41]. Rapport pratique à l’abs-
trait, au conceptuel (par où se révèlent l’anti-académisme ainsi
qu’une pointe d’anti-intellectualisme), ascèse, rigueur, sérieux,
austérité parfois même, voilà des dispositions sociales-morales
que ne manquent pas de percevoir et d’apprécier tous les

7. Depuis plusieurs années maintenant, Pierre Bourdieu développe un discours un peu étrange
(d’un strict point de vue sociologique) sur ce qu’il appelle l’« universel » et qui correspond essentiel-
lement à la haute culture artistique et scientifique, ainsi qu’à l’État et à l’École comme institutions
de service public. Ce qu’il aurait appelé antérieurement cultures ou institutions « légitimes » (en
rappelant l’arbitrarité historique de cette légitimité fondée sur la méconnaissance d’un rapport de
force entre groupes ou classes de la formation sociale) est rebaptisé « universel » pour pouvoir
dénoncer le « monopole de l’universel » que se seraient octroyé certains groupes sociaux, tout en
évitant de laisser penser que la critique sociologique serait fondée sur l’idée d’une équivalence géné-
ralisée entre tous les produits culturels. À un autre niveau, le sociologue vient donc au secours de
la légitimité culturelle en assumant un point de vue normatif (positif) qui devrait être absent de
l’analyse sociologique. Il va même jusqu’à fonder en objectivité (et justifier historiquement) la supé-
riorité des « peintures d’avant-garde » sur ce qu’il appelle les « chromos des marchés de banlieue »
[Bourdieu, Wacquant, 1992, p. 64] rejoignant, par une autre voie, historique et sociologique, les
propos classiques les plus légitimistes qu’il a lui-même contribué à critiquer : « Il est donc vain,
écrivait Danièle Sallenave à la suite d’une citation de La Distinction, d’opérer une distinction entre
les grands livres et les autres, entre les bons films et les nanars, entre un Cremonini et les Poulbots
de la Butte (…). » [1991, p. 86]. Danièle Sallenave peut se rassurer : Pierre Bourdieu est sans doute
beaucoup plus proche désormais de sa propre conception qu’elle ne le croit.

12
lecteurs qui, pour des raisons semblables ou partiellement
homologues, sont sensibles à cet iconoclasme anti-académique
reposant à la fois sur l’appropriation des produits techniques,
cognitifs de l’école et sur le rejet des poses d’importance et
des usages purement prétentieux et ostentatoires des compé-

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tences scolaires-culturelles. C’est toute une famille intellec-
tuelle que l’on pourrait ainsi recomposer : Robert Musil, Karl
Kraus, Ludwig Wittgenstein, Jacques Bouveresse, Pierre Bour-
dieu… Autant que par le contenu même de sa sociologie,
l’auteur attire ou repousse par l’éthique de classe que l’on res-
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sent ou pressent dans son écriture.


Pierre Bourdieu insiste souvent sur les résistances que ren-
contre sa sociologie dans le monde social, mais ne s’interroge
guère sur le fait qu’il est sans nul doute l’un des sociologues
les plus lus aujourd’hui en France et peut-être même dans le
monde. On pourrait poser à propos de sa sociologie le même
type de questions que celles que Wittgenstein adressait à la psy-
chanalyse : « au lieu de dramatiser comme Freud les “résis-
tances” qu’elle provoque, Wittgenstein met l’accent sur la
séduction qu’elle exerce ». Et l’on pourrait alors se demander
si les hypothèses formulées par Wittgenstein sur les raisons
d’une telle séduction ne valent pas, mutatis mutandis, pour
celles qu’exercent les interprétations sociologiques de Pierre
Bourdieu : « Séduction, il est vrai, paradoxale puisque c’est jus-
tement, entre autres raisons, le caractère “repoussant” du pan-
sexualisme de Freud qui rend sa doctrine attirante ; ainsi
d’ailleurs que l’impression donnée par Freud de “détruire un
préjugé”. Or, si l’on en croit Wittgenstein, la volonté de
dénoncer un préjugé, de renverser une idole, ou de détruire un
mythe exerce un attrait irrésistible relevant même parfois de
la mythologie » [Chauviré, in Wittgenstein, 1992, p. XX].
À suivre Wittgenstein, la capacité de séduction (pour les uns)
d’une interprétation serait justement liée à ce qu’elle peut avoir
de « repoussant » (pour les uns comme pour les autres). C’est
parce que Freud parlait de sexualité, affrontant ainsi un tabou
culturel, que la psychanalyse était indissociablement attirante
et repoussante, et c’est peut-être bien aussi parce qu’il parle
de domination en paraissant ainsi, comme il le dit lui-même,
« mettre au jour le caché » ou « dévoiler les secrets de la magie
sociale qui se cache dans les opérations les plus ordinaires de
l’existence quotidienne » [1989, 4e de couverture], que Pierre
Bourdieu rencontre tous ceux qui sont, de par leur passé et leur

13
situation sociale, socialement enclins à apprécier l’iconoclasme
policé et la dénonciation lettrée des rapports de domination.
La verve polémique que j’ai évoquée amène, malheureuse-
ment, l’auteur à traiter avec mépris une grande partie de ses
collègues sociologues, et même ceux des autres disciplines.

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Combien de fois n’a-t-il pas exprimé, comme pour mieux se
sentir justifié d’exister en tant que sociologue, le fait qu’il
n’aurait pas aimé être comme le philosophe, chaque jour placé
devant une page blanche à « écrire sa copie », ou bien comme
l’historien « pointant à la BN » 8 (magnifiant alors le passion-
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nant travail d’enquête en sciences sociales) ? On connaît, de


même, les propos tout aussi dédaigneux tenus à propos de la
génétique textuelle : « Je pourrais aussi, au risque d’être injuste,
invoquer la disproportion entre l’immensité du travail d’érudi-
tion et l’exiguïté des résultats obtenus… » [1992, p. 277].
S’arrogeant le droit de dire la vérité des projets des uns et des
autres, décidant du sens du travail des chercheurs quelles que
soient leurs disciplines, le sociologue se convertit alors inuti-
lement en juge suprême. Doit-il s’étonner dès lors de voir ses
appels aux rapprochements disciplinaires peu suivis par des
chercheurs d’autres disciplines qui n’ont qu’un sens faiblement
développé du masochisme volontairement consenti ?
Sans affirmer que « tout était en germe dès le début », ce qui
n’aurait aucun sens, les prises de position publiques récentes
de l’auteur ne sont cependant pas totalement surprenantes pour
ceux qui, habitués de longue date à lire les textes de Pierre
Bourdieu, pouvaient déceler depuis fort longtemps, dans la
manière d’écrire, la présence de dispositions sociales à la polé-
mique, à la critique sociale et politique. Ces dispositions res-
taient cependant maîtrisées, presque inhibées ou étouffées, et
demeuraient dans les limites d’une écriture sociologique. Dans
un autre contexte, qui correspond notamment à une fin de car-
rière académique, le sociologue a « choisi » de libérer (ou en
tout cas de ne plus contenir) publiquement ses dispositions
politiques jusque-là mises en veille 9. Mises en veille volon-
tairement à tel point qu’elles étaient contrecarrées par des
mises à distance radicales et explicites de la politique et de

8. Comme antidote à cette triste manière de concevoir le métier d’historien, on pourra lire Le Goût
de l’archive d’Arlette Farge [1989].
9. On trouvera dans « Le pouvoir négatif du contexte : inhibition et mise en attente » [Lahire,
1998, p. 69-73], l’explicitation du modèle de mécanisme de type : « mise en œuvre/mise en veille »
des dispositions sociales.

14
l’engagement politique, et dont on peut imaginer qu’elles ser-
vaient intellectuellement (et psychologiquement) de soutien à
l’ascétisme scientifique en lutte contre de telles pulsions. Ainsi,
au moment d’entrer au Collège de France, Pierre Bourdieu écri-
vait-il : « On n’entre pas en sociologie sans déchirer les adhé-

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rences et les adhésions par lesquelles on tient d’ordinaire à des
groupes, sans abjurer les croyances qui sont constitutives de
l’appartenance et renier tout lien d’affiliation ou de filiation »
[1982, p. 8-9]. Les dispositions politiques alors sommeillaient
ou trouvaient une échappatoire dans une écriture scientifique
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combative et des thèmes de recherches souvent chargés de sens


politique (l’Algérie en voie de décolonisation, l’école et la
reproduction sociale, les inégalités d’accès aux biens culturels,
les goûts de classe…).
Aussi radical avant qu’après, Pierre Bourdieu a choisi de jus-
tifier ses fréquentes interventions sur la scène publique depuis
1995 en stigmatisant son attitude réservée passée (ce qu’il
désigne désormais par l’expression « escapism de la Wertfrei-
heit » [1998a, « L’État, l’économie et le sport »]. Il déclarait
dans un journal suisse : « Moi-même, j’ai été victime de ce
moralisme de la neutralité, de la non-implication du scienti-
fique. Je m’interdisais alors, et à tort, de tirer certaines consé-
quences évidentes de mon travail d’enquête. Avec l’assurance
que donne l’âge, avec la reconnaissance aussi, et sous la pres-
sion de ce que je considère comme une vraie urgence politique,
j’ai été amené à intervenir sur le terrain dit de la politique.
Comme si on pouvait parler du monde social sans faire de la
politique ! On pourrait dire qu’un sociologue fait d’autant plus
de politique qu’il croit ne pas en faire » [1998b]. Terminées
donc les mises à distance de la sphère politique, fini le temps
des mises en garde prudentes quant à la manière contestable
dont certains sociologues tentaient de continuer à faire de la
politique à travers leur métier, faisons table rase du passé… Un
passé dédié à l’autonomie du champ et du travail sociolo-
gique qui a pourtant – faut-il le rappeler ? – rendu possible la
construction scientifique de l’œuvre que l’on connaît 10 .

10. Et qui n’a pas toujours été dans le programmatisme permanent, comme c’est le cas depuis une
dizaine d’années. En effet, nombreux sont les aveux du travail inachevé, qui révèle une hâte de la
publication et, peut-être aussi, de la reconnaissance publique. Par exemple, on trouve dans Les
Règles de l’art des formules répétées du type : « Il faudrait, pour être parfaitement convaincant,
soumettre ici à un examen détaillé… » [op. cit., p. 394] ou « cette esquisse rapide et à peine pro-
grammatique de ce que pourrait être une histoire sociale de la disposition esthétique en matière de
peinture… » [op. cit., p. 404].

15
Comment, après tant d’années de vigilance et de critique
des confusions politique et scientifique d’une partie de ses
collègues, peut-on faire passer des pamphlets, des essais
polémiques ou des semi-objectivations sociologiques (aux-
quels chacun est libre de trouver de l’intérêt) sur la télévision,

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le monde du journalisme, le « décembre (1995) des intellec-
tuels » ou le néo-libéralisme pour « l’état le plus avancé de
la recherche sur des problèmes politiques et sociaux
d’actualité » 11 ?
Par ailleurs, son expérience de dominé en ascension sociale
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par la consécration scolaire, universitaire puis intellectuelle,


contrairement à l’idée selon laquelle sa sociologie ne serait que
la projection de ressentiments ou de haines de classe, a sans nul
doute permis à Pierre Bourdieu de voir dans le monde social ce
que d’autres chercheurs s’acharnent à ne pas voir. Comme le
rappelait Max Weber en défendant la candidature d’un anar-
chiste à une chaire de droit : « Le point archimédéen, pour ainsi
dire, où il se trouve placé en vertu de sa conviction objective
[…] et situé en dehors des conventions et des présuppositions
qui paraissent si évidentes à nous autres, peut lui donner l’occa-
sion de découvrir dans les intuitions fondamentales de la théorie
courante du droit une problématique qui échappe à tous ceux
pour lesquels elles sont par trop évidentes » [Weber, 1992,
p. 375-376]. La vision sociologique de Pierre Bourdieu n’appa-
raît violente et guerrière, donc excessive, qu’à ceux qui n’ont
jamais été durablement victimes des formes de domination les
plus brutales auxquelles sont soumis ordinairement les membres
des classes dominées (d’abord économiquement, puis culturel-
lement) de nos sociétés. Inversement, contre une certaine ten-
dance chez Pierre Bourdieu à absolutiser son point de vue et
à dénier tout intérêt aux autres, il faut rappeler, toujours avec
Weber, que ce n’est pas tout le réel qui est ainsi épuisé par ce
regard lucide. La lucidité est toujours spécifique (ou relative),
elle in-forme un certain œil porté sur le monde, mais ne permet
nullement la saisie de la totalité du réel ou la conquête de la
vérité entière sur le monde social. L’insistance obsessionnelle
sur la domination culturelle peut même tourner à l’aveuglement

11. C’est comme cela que se présente la collection « Raisons d’agir » : « Liber-Raisons d’agir
présente l’état le plus avancé de la recherche sur des problèmes politiques et sociaux d’actualité.
Conçus et réalisés par des chercheurs en sciences sociales, sociologues, historiens, économistes,
mais aussi, à l’occasion, par des écrivains et des artistes, tous animés par la volonté militante de
diffuser le savoir indispensable à la réflexion et à l’action politiques dans une démocratie… ».

16
légitimiste lorsqu’elle amène à réduire toutes les situations
sociales à des situations de domination où les dominés ont
nécessairement, et par avance, partie perdue [cf. Grignon et Pas-
seron, 1989 ; Lahire, « Variations autour des effets de légitimité
dans les enquêtes sociologiques », 1996b, p. 93-101].

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Les mauvais coups des épigones et le gel du sens

La détestation absolue ou le rejet brutal n’ont guère d’intérêt.


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Mais l’adoration ou la vénération ne conviennent pas davan-


tage à la vie scientifique. En effet, on ne peut trouver plus sain
de voir, à l’opposé des polémiques stériles, se développer des
manifestations d’adhésion, de soutien ou d’éloge, tout aussi sté-
riles, de disciples béatement admiratifs : ici, un article où
l’auteur encadre littéralement son propos en citant le « maître »
pour introduire et pour conclure (encadrement symbolique) ; là,
un chercheur qui « s’autorise », de manière surprenante, à citer
plusieurs fois Les Pensées de Pascal en notes de bas de page
de son article quelques semaines après la publication des Médi-
tations pascaliennes ; ici, le commentaire « exégétique » des
textes du maître comme le maître (à quelques différences sty-
listiques près, et encore…) aurait pu l’écrire lui-même s’il en
avait eu le temps ; là, un dialogue avec le maître composé de
questions aussi gênantes et incitatrices au dépassement scienti-
fique que : « Mais la notion d’habitus n’a-t-elle pas aussi pour
fonction d’échapper à l’alternative de l’individu et de la société,
de l’individualisme dit méthodologique et du “collectivisme”
ou de l’“holisme” ? » ou que : « Vous ne pouvez pas nier
cependant qu’il y a une théorie dans votre œuvre ou, pour être
plus précis, un ensemble d’“instruments de pensée”, pour uti-
liser une notion de Wittgenstein, d’applicabilité très géné-
rale ? ». Seuls ceux qui vivent dans l’enchantement ne veulent
pas voir le mélange de complaisance, de servilité et d’identifi-
cation naïve qui sont au principe de nombreuses productions
dites scientifiques d’apparents adultes qui se comportent, en
définitive, comme de petits enfants, l’innocence en moins.
Si ces grands connaisseurs-répétiteurs de l’œuvre de Pierre
Bourdieu savaient au moins lire quelques passages de l’auteur
qui décrivent, avec précision, ce qui arrive aux avant-gardes
consacrées, ils pourraient peut-être, augmentant ainsi leur
conscience et donc leur part de liberté, infléchir le funeste

17
destin collectif qui sociologiquement les attend et vers lequel
ils se précipitent : « L’action subversive de l’avant-garde, qui
discrédite les conventions en vigueur, c’est-à-dire les normes
de production et d’évaluation de l’orthodoxie esthétique, faisant
apparaître comme dépassés, démodés, les produits réalisés selon

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ces normes, trouve un soutien objectif dans l’usure de l’effet
des œuvres consacrées. Cette usure n’a rien de mécanique. Elle
résulte d’abord de la routinisation de la production, sous l’effet
de l’action des épigones et de l’académisme, auquel les mou-
vements d’avant-garde eux-mêmes n’échappent pas, et qui naît
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de la mise en œuvre répétée et répétitive de procédés éprouvés,


de l’utilisation sans invention d’un art d’inventer déjà inventé »
[Bourdieu, 1992, p. 352].
Le vrai respect scientifique d’une œuvre (et de son auteur)
réside dans la discussion et l’évaluation rigoureuses et non dans
la répétition sans fin des concepts, tics de langage, style d’écri-
ture, raisonnements pré-établis, etc. Il faut savoir réveiller cer-
tains usages ensommeillés de ces concepts, il faut oser poser
certaines questions, s’autoriser à contredire, réfuter, compléter,
nuancer la pensée d’un auteur. Ni rejet brutal, ni psittacisme
d’épigone, mais dettes et critiques, voilà le double mouvement
qui a animé le projet de cet ouvrage collectif. Nous voudrions
ainsi que ce livre soit lu comme un échantillon, forcément
incomplet, de ce que pourrait être un véritable débat autour du
travail sociologique de Pierre Bourdieu. Tous les contribu-
teurs n’ont pas la même sensibilité théorique, le même rapport
à l’œuvre ou à l’auteur, mais tous ont le désir de discuter ration-
nellement. Ils ne sont sans doute pas tous d’accord entre eux
mais acceptent tous, par cette publication, d’être soumis, à leur
tour, à la discussion critique.
Si c’est à partir de cette tradition sociologique-là que j’ai
personnellement appris l’essentiel de mon métier de socio-
logue, cette même tradition doit cependant être réexaminée,
sans bruit ni fureur, au moment où elle se gèle, en grande partie
sous l’effet de la consécration scientifique et sociale. À trop se
préoccuper de la gestion de son patrimoine conceptuel, de son
héritage et de sa fructification, on n’est jamais très loin d’une
tentation de la défense dogmatique et hypostasiante de concepts
sociologiques qui, par nature (scientifique), ne peuvent qu’être
amenés à révisions.
Être fidèle au mode de pensée de Pierre Bourdieu, à ce qu’il
y a de plus précieux dans ce qu’il nous a appris, c’est refuser le

18
prêt-à-porter conceptuel qu’avec parfois la complicité de cer-
tains jeunes épigones en désir de fast success il nous propose
parfois aujourd’hui. Dans son propre parcours intellectuel, à
l’âge de ses plus jeunes disciples actuels, le sociologue évitait
justement le rapport maître/disciple et la répétition sans fin de

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la pensée structuraliste. Rompre en partie avec les routines du
mode de pensée dominant de l’époque (alors que certains res-
taient immobilisés dans les impasses d’un structuralisme qui, à
force de vouloir tout penser, ne pensait plus rien), se moquer
de certaines frontières disciplinaires, ne pas craindre d’être anti-
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académique, refuser les dogmatismes théoriques et méthodolo-


giques, développer son imagination sociologique, avoir le souci
de l’autonomie des sciences sociales…, voilà différentes
manières d’être bien plus respectueux du travail de Pierre Bour-
dieu que celles qui consistent à appliquer et réappliquer inlassa-
blement le produit conceptuel et méthodologique gelé des
recherches passées. Nous devons aujourd’hui résolument garder
et mettre en œuvre notre esprit critique au moment même où la
mort semble vouloir saisir, et pétrifier, le vif.

Bibliographie

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1

Champ, hors-champ, contrechamp


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par Bernard Lahire*

Les bons concepts sociologiques sont ceux qui augmentent


l’imagination scientifique et qui obligent, du même coup, à des
tâches empiriques inédites, des actes de recherche que le socio-
logue n’aurait jamais été amené à réaliser sans eux. Considéré à
partir d’une telle définition, le concept de champ est indénia-
blement un concept utile à la recherche sociologique. Cepen-
dant, on peut juger pertinente une partie des propriétés qui,
selon Pierre Bourdieu, caractérisent les champs (autonomie
relative, intérêt, libido, illusio, etc.) et s’accorder sur une partie
des exigences théoriques requises pour construire ces micro-
cosmes sociaux (mode de pensée relationnel ou structural), sans
être pour autant totalement convaincu que ces propriétés et ces
exigences ne sont propres qu’aux configurations historiques que
désigne un tel concept, et que la théorie des champs épuise la
réalité de la différenciation sociale.
Mon propos consistera donc, tout d’abord, à montrer que la
théorie des champs n’est qu’une solution – parmi d’autres pos-
sibles – élaborée à partir des diverses traditions théoriques
préexistantes. Comme tout chercheur en sciences sociales,
Pierre Bourdieu a astucieusement bricolé son concept de champ
en associant de multiples schèmes théoriques appartenant à des
univers théoriques différents. Ce que je souhaite faire émerger,
c’est l’idée selon laquelle des chercheurs peuvent parfaite-
ment construire, à partir d’une partie des mêmes éléments ou

* Professeur de sociologie et membre de l’Institut universitaire de France (université Lumière-


Lyon 2).

23
composants de base, des concepts différents de celui de
« champ » pour appréhender notre monde social différencié. En
déliant des propriétés qui semblent toutes se tenir et faire bloc
dans cette « théorie des champs », on peut (faire) gagner de la
liberté d’action conceptuelle et contribuer à libérer l’imagina-

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tion sociologique dans l’étude de la pluralité des mondes
sociaux. Car, pour véritablement progresser par rapport à ce
que nous dit Pierre Bourdieu, il faut, au lieu d’ignorer ce qu’il
nous dit, se demander ce que spécifiquement il nous dit (et qu’il
présente souvent comme étant universellement pertinent), et ce
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dont, forcément, il ne nous parle pas, et que nous désirons


parfois – contrairement à lui – étudier 1. Une autre partie de ma
réflexion pointera ainsi certaines lacunes de cette théorie, c’est-
à-dire ce qui, après son passage, est laissé encore en friche.
Enfin, la théorie des champs, et notamment de leur autonomie
relative donne lieu, chez Pierre Bourdieu, à des réflexions plus
normatives sur la « bonne » et sur la « mauvaise » autonomie
des champs qui suscitent une série d’interrogations.

Un champ de batailles

Il est à la fois aisé et malaisé de résumer en peu de mots


les propriétés essentielles du champ. En effet, si la tâche est
facilitée par Pierre Bourdieu lui-même qui est revenu déjà à
plusieurs reprises sur un concept occupant désormais une place
centrale dans sa sociologie 2, elle est aussi rendue difficile par
les minuscules et quasi imperceptibles inflexions qu’il subit à
l’occasion de chaque utilisation particulière.
Les éléments fondamentaux et relativement invariants de la
définition du champ que l’on peut extraire des différents
ouvrages et articles de l’auteur sur la question sont les suivants :
— Un champ est un microcosme dans le macrocosme que
constitue l’espace social (national) global.
— Chaque champ possède des règles du jeu et des enjeux
spécifiques, irréductibles aux règles du jeu et enjeux des autres
champs (ce qui fait « courir » un mathématicien – et la manière
dont il « court » – n’a rien à voir avec ce qui fait « courir » – et

1. Sur cette conception du débat scientifique, voir B. Lahire, « Scène II : Champs de pertinence »
[1998, p. 241-254].
2. Notamment dans « Quelques propriétés des champs » [Bourdieu, 1980] et dans « Le champ
littéraire » [1991].

24
la manière dont « court » – un patron de l’industrie ou un grand
couturier).
— Un champ est un « système » ou un « espace » structuré
de positions.
— Cet espace est un espace de luttes entre les différents

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agents occupant les diverses positions.
— Les luttes ont pour enjeu l’appropriation d’un capital spé-
cifique au champ (le monopole du capital spécifique légitime)
et/ou la redéfinition de ce capital.
— Le capital est inégalement distribué au sein du champ ; il
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existe donc des dominants et des dominés.


— La distribution inégale du capital détermine la structure
du champ, qui est donc définie par l’état d’un rapport de force
historique entre les forces (agents, institutions) en présence dans
le champ.
— Les stratégies des agents se comprennent si on les rap-
porte à leurs positions dans le champ.
— Parmi les stratégies invariantes, on peut noter l’opposi-
tion entre les stratégies de conservation et les stratégies de sub-
version (de l’état du rapport de force existant). Les premières
sont plus souvent celles des dominants et les secondes celles
des dominés (et, parmi eux, plus particulièrement des « nou-
veaux entrants »). Cette opposition peut prendre la forme d’un
conflit entre « anciens » et « modernes », « orthodoxes » et
« hétérodoxes ».
— En lutte les uns contre les autres, les agents d’un champ
ont au moins intérêt à ce que le champ existe, et entretiennent
donc une « complicité objective » par-delà les luttes qui les
opposent.
— Les intérêts sociaux sont donc toujours spécifiques à
chaque champ et ne se réduisent pas à l’intérêt de type
économique.
— À chaque champ correspond un habitus (système de dis-
positions incorporées) propre au champ (e.g. l’habitus philolo-
gique ou l’habitus pugilistique). Seuls ceux ayant incorporé
l’habitus propre au champ sont en situation de jouer le jeu et de
croire en (l’importance de) ce jeu.
— Chaque agent du champ est caractérisé par sa trajectoire
sociale, son habitus et sa position dans le champ.
— Un champ possède une autonomie relative : les luttes qui
s’y déroulent ont une logique interne, mais le résultat des luttes

25
(économiques, sociales, politiques…) externes au champ pèse
fortement sur l’issue des rapports de force internes.

La différenciation sociale des fonctions :

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une tradition sociologique

La théorie des champs est dans la continuité d’une longue


tradition de réflexions sociologiques et anthropologiques sur la
différenciation historique des activités ou des fonctions sociales
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et sur la division sociale du travail. De Spencer à Elias en pas-


sant par Marx, Durkheim et Weber, ce thème ne cesse, en effet,
d’apparaître sous la plume des théoriciens du monde social.
Pierre Bourdieu s’inscrit lui-même explicitement dans cette
longue chaîne théorique : « L’émergence d’un champ du pou-
voir est solidaire de l’émergence d’une pluralité de champs rela-
tivement autonomes, donc d’une différenciation du monde
social (qu’il faut se garder de confondre avec un processus de
stratification, bien qu’il conduise à l’instauration de hiérar-
chies sociales). Ce processus a déjà été analysé par Durkheim,
qui, prolongeant Spencer, pour qui l’univers va “de l’homogène
vers l’hétérogène”, oppose au “vitalisme unitariste” de Bergson
l’évolution qui conduit de l’“état primitif d’indivision” où les
“fonctions diverses” sont déjà présentes mais “à l’état de confu-
sion” (la vie religieuse, par exemple, mêlant le rite, la morale, le
droit, l’art et même une science commençante) à la “sépara-
tion progressive de toutes ces fonctions diverses et pourtant pri-
mitivement confondues” : “la pensée laïque et scientifique s’est
séparée de la pensée mythique et religieuse ; l’art s’est séparé du
culte ; la morale et le droit se sont séparés du rite” (cf. notam-
ment Durkheim, 1955, p. 191-193). Durkheim voit dans cette
confusion des différentes formes d’activité un obstacle à la
pleine réalisation de chacune d’elles : “Primitivement, toutes les
formes d’activité, toutes les fonctions sociales sont rassemblées,
comme prisonnières les unes des autres : elles sont des obs-
tacles les unes pour les autres ; chacune empêche l’autre de
réaliser complètement sa nature.” Si Weber évoque à peine
l’avancée hors de l’indifférenciation primitive, il montre, au
moins dans le cas de l’économie, que l’apparition de domaines
séparés s’accompagne de l’institution d’une légalité spécifique,
manifestée par un en tant que (als) constituant (l’économie en
tant qu’économie, etc.) » [Bourdieu, 1989a, p. 376, note 2].

26
Durkheim et la théorie implicite des champs

C’est sans doute dans la réflexion durkheimienne sur la divi-


sion du travail social que Pierre Bourdieu a puisé une grande
partie des schèmes interprétatifs pour formuler sa théorie des

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champs. Tout d’abord, Durkheim souligne le fait qu’un tel pro-
cessus est observable dans l’ensemble des « régions » du monde
social et non exclusivement dans le monde de la production
économique (avec ses branches professionnelles, industrielles
notamment, de plus en plus ramifiées). Même les domaines
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politique, culturel, administratif, juridique ou scientifique vivent


la même « fragmentation » [Durkheim, 1991, p. 2].
Un tel processus d’évolution continue nous sépare des
sociétés traditionnelles caractérisées par leur « état d’indistinc-
tion et d’homogénéité » originel, et notamment par l’omnipré-
sence englobante du religieux. Dans ces sociétés « tout le
monde […] admet et pratique, sans la discuter, la même reli-
gion ; les sectes et les dissidences sont inconnues : elles ne
seraient pas tolérées. Or, à ce moment, la religion comprend
tout, s’étend à tout. Elle renferme dans un état de mélange
confus, outre les croyances proprement religieuses, la morale,
le droit, les principes de l’organisation politique et jusqu’à la
science, ou du moins ce qui en tient lieu. Elle réglemente même
les détails de la vie privée » [Durkheim, 1991, p. 105].
Cette relative indistinction originelle de l’économique, du
politique, du religieux, du cognitif, etc., pose d’ailleurs un pro-
blème majeur à l’analyste, dans la mesure où l’ensemble des
catégories dont il dispose pour parler du monde social (« éco-
nomie », « politique », « religion », « éthique », « culture »,
« représentation », « système », etc.) est le produit de l’autono-
misation-différenciation des champs de pratiques sociales.
L’usage incontrôlé de telles catégories amène notamment à
toutes les dérives qu’elles soient économistes, politistes, etc. Par
exemple, appréhender la réalité mythico-rituelle des sociétés
traditionnelles à partir de la notion de « religion » peut conduire
à une série de malentendus. Cela peut laisser penser qu’on a
affaire à une pratique sociale particulière, spécifique, distincte
d’autres pratiques, et notamment à des discours relativement
autonomes. Or, comme le note Jack Goody à propos des
sociétés africaines, on ne trouve « dans les langues africaines
aucun équivalent du terme occidental de religion (ni même de
rituel) et, ce qui est plus important encore, les acteurs ne

27
semblent pas considérer croyances et pratiques religieuses de la
même façon que nous autres, musulmans, juifs, hindous, boudd-
histes, chrétiens ou athées, c’est-à-dire comme un ensemble dis-
tinct » [Goody, 1986, p. 16]. Si l’on veut continuer à parler
de religion, il faut préciser qu’il s’agit d’une religion totale, qui

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organise et donne sens à toutes les pratiques et non d’une vision
du monde toute relative (c’est-à-dire une vision du monde
parmi d’autres) à laquelle on pourrait choisir d’adhérer ou de
ne pas adhérer. Comme le dit fort bien Serge Gruzinski, l’« ido-
lâtrie » des indiens du Mexique « est indissociable d’une trame
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sociale et […] loin d’occuper une sphère extérieure, elle


constitue une façon d’exprimer, d’informer et de jouer les rap-
ports sociaux » [Gruzinski, 1988, p. 217]. Elle n’a ainsi « rien
d’un supplément qui viendrait prolonger ou amplifier le réel ou
ajouter sa caution rituelle aux manifestations les plus diverses
de l’activité humaine » [ibid., p. 221]. Elle n’est pas un système
de définition de la réalité parmi d’autres systèmes de définition
de la réalité concurrents, qui pourraient permettre aux acteurs de
dire : « ceci est religieux et cela ne l’est pas », « ceci est dû à
l’action des hommes, cela à celle des dieux ».
Mais qu’est-ce qui, dans le monde social, pousse dans le sens
de cette différenciation ? Durkheim apporte une réponse qui
paraît, au premier abord, un peu formelle et mécaniste : « La
division du travail, écrit-il, varie en raison directe du volume
et de la densité des sociétés, et si elle progresse d’une manière
continue au cours du développement social, c’est que les
sociétés deviennent régulièrement plus denses et très générale-
ment plus volumineuses » [Durkheim, 1991, p. 244]. Question
de pure morphologie donc. En fait, le sociologue met en place,
en lien avec les caractéristiques de densité et de volume, un
schéma interprétatif plus complexe. Pour condenser le propos
durkheimien, on pourrait dire que densité et volume croissants
posent un problème de place sociale et symbolique aux diffé-
rents individus composant la formation sociale. Si tout le
monde « courait » après un petit nombre d’objectifs communs,
alors la grande majorité des « coureurs » ne pourrait y trouver
son compte. En revanche, si s’organisent des concurrences spé-
cifiques, différenciées, alors chacun peut courir avec une chance
de ne pas être trop mal classé. La différenciation sociale des
fonctions est donc une manière de baisser le taux général de
frustration, en multipliant les possibilités d’être reconnu socia-
lement : « La division du travail est donc un résultat de la lutte

28
pour la vie : mais elle en est un dénouement adouci. Grâce à
elle, en effet, les rivaux ne sont pas obligés de s’éliminer
mutuellement, mais peuvent coexister les uns à côté des autres »
[p. 253]. Pierre Bourdieu ne dit pas autre chose lorsque,
appuyant son propos sur les travaux d’un historien du droit (à

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propos de l’Italie du Moyen Âge), il écrit : « Gershenkron
montre que, dès que les juristes ont eu conquis leur autonomie
par rapport aux princes, chacun a commencé à diviser la spé-
cialité de manière à être le premier en son village plutôt que
d’être le deuxième à Rome » [Bourdieu, 1987, p. 53]. Créer un
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sous-univers est une manière de faire diminuer les tensions qui


tenaient en grande partie au fait que l’on partageait une défini-
tion différente de l’activité originelle.
De plus, chaque univers possède ses enjeux propres et son
prestige spécifique, ce qui explique que le soldat peut recher-
cher la gloire militaire et rester indifférent à la renommée scien-
tifique (et inversement pour le savant) ; qu’on ne peut donc
pas « faire courir un philosophe avec des enjeux de géo-
graphes » [Bourdieu, 1980, p. 114] : « Le soldat recherche la
gloire militaire, le prêtre l’autorité morale, l’homme d’État le
pouvoir, l’industriel la richesse, le savant la renommée scienti-
fique ; chacun d’eux peut donc atteindre son but sans empê-
cher les autres d’atteindre le leur. Il en est encore ainsi même
quand les fonctions sont moins éloignées les unes des autres. Le
médecin oculiste ne fait pas concurrence à celui qui soigne les
maladies mentales, ni le cordonnier au chapelier, ni le maçon à
l’ébéniste, ni le physicien au chimiste, etc. » [Durkheim, 1991,
p. 249].
Lorsque Durkheim évoque un premier type de luttes ou de
concurrences (les deux termes sont employés) entre des fonc-
tions relativement proches, et notamment entre « le brasseur et
le vigneron, le drapier et le fabricant de soieries ou le poète
et le musicien » qui « s’efforcent souvent de se supplanter
mutuellement », il désigne des luttes analogues à celles obser-
vables aujourd’hui entre les prétendants au statut d’« intellec-
tuel » : engagés dans des univers relativement autonomes,
philosophes et sociologues, entre autres, n’en sont pas moins,
parfois, en concurrence pour l’accès au statut de « grand pen-
seur public » : « Comme, dans ce cas, elles [ces fonctions] satis-
font par des moyens différents des besoins semblables, il est
inévitable qu’elles cherchent plus ou moins à empiéter les unes
sur les autres » [ibid., p. 249]. On a donc là des phénomènes

29
proches de ceux décrits en termes de concurrences inter-champs
et de rapports (de force et de domination) entre champs.
Le second cas de luttes mentionné par Durkheim correspond
bien aux luttes internes à chaque champ, qui peuvent engen-
drer de nouvelles subdivisions. Plus l’on est proche et plus la

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concurrence est vive, plus on se sent loin et plus l’indiffé-
rence relative diminue les tensions : « Quant à ceux qui
s’acquittent exactement de la même fonction, ils ne peuvent
prospérer qu’au détriment les uns des autres. Si donc on se
représente ces différentes fonctions sous la forme d’un fais-
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ceau ramifié, issu d’une souche commune, la lutte est à son


minimum entre les points extrêmes, tandis qu’elle augmente
régulièrement à mesure qu’on se rapproche du centre » [p. 249].

Max Weber et les sphères d’activité


Dans sa présentation de la Sociologie des religions de Max
Weber, Jean-Pierre Grossein rappelle que le sociologue s’est
« opposé à toute forme de réductionnisme » en ne cessant
« d’affirmer l’autonomie des différents registres de l’action
sociale », qui « suivent chacun leurs propres lois » : « C’est
cette idée qui est condensée dans le concept de Eigengesetzlich-
keit, littéralement : “légalité propre”. Il s’applique à toutes les
sphères, comme l’indique clairement la “Considération intermé-
diaire” et il renvoie à des logiques “internes” ou “imma-
nentes” » [Grossein in Weber, 1996, p. 122].
L’approche webérienne des religions aborde, en effet, claire-
ment la question de l’autonomie relative des différentes
manières de vivre religieusement et des différentes concep-
tions religieuses, manières et conceptions qui ne sont jamais
les simples reflets des intérêts matériels ou symboliques d’une
classe ou d’un groupe. Les influences externes doivent, en
quelque sorte, trouver leur traduction dans le langage et les
actions spécifiquement religieux [Weber, 1996, p. 335]. Et c’est
la différenciation des registres d’action qui conduit à la prise de
conscience progressive de logiques ou de « légalités » propres à
chacun d’entre eux : « En effet, la rationalisation et la sublima-
tion consciente des relations de l’homme avec les différentes
sphères de biens, externes et internes, religieux et profanes, ont
conduit alors à rendre conscientes les logiques intrinsèques […]
des différentes sphères, dans leurs cohérences internes, et par là
à faire apparaître entre elles des tensions qui étaient ignorées

30
dans les temps primitifs, tant que régnaient des rapports ingénus
avec le monde extérieur » [ibid., p. 417]. Voilà donc le schème
interprétatif de la « logique interne », « propre », « immanente »
utilisé par Pierre Bourdieu pour définir les champs. En s’auto-
nomisant et en se différenciant (manière, dans la comparaison,

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de conquérir une identité propre), chaque sphère découvre, ou
plutôt produit sa propre loi : le « business is business » de la
logique économique (qui veut qu’il n’y ait « pas de morale en
affaires ») ou le « la loi, c’est la loi » de l’ordre juridique se
distinguent alors de l’« éthique religieuse de la fraternité ».
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Mais quelles réalités sociales Max Weber a-t-il à l’esprit


lorsqu’il parle de « registres de l’action sociale » ou de
« sphères d’activité » ? Plus précisément, pense-t-il unique-
ment à des univers qui ressemblent à ceux que Pierre Bour-
dieu désigne sous le terme de champ ? La lecture des textes
montre qu’il serait abusif de réduire l’appréhension webé-
rienne des processus de différenciation et d’autonomisation à de
telles réalités sociales. Certaines sphères d’activité ressem-
blent, apparemment, à ce que pourraient être des champs
(sphères d’activités économique, politique, religieuse, esthé-
tique, intellectuelle), mais d’autres s’en distinguent assez nette-
ment (vie domestique, activités érotiques-sexuelles, dimension
éthique des activités…). Mais souvent, même les premiers peu-
vent être considérés plutôt comme des registres d’action ou
comme des dimensions de la vie sociale, que comme des acti-
vités inscrites dans des espaces-temps relativement autono-
misés. D’ailleurs, Max Weber parle autant de « liens sociaux et
mentaux de la famille, de la possession, des intérêts poli-
tiques, économiques, artistiques, érotiques » [p. 194] que de
« sphères ». Cette dernière notion renvoie à un espace à trois
dimensions, clos sur lui-même, alors qu’il existe des dimen-
sions érotique, éthique, esthétique, économique, etc., dans des
pratiques qui ne sont pas forcément tournées vers de telles
fonctions spécialisées. De même, un univers comme celui
de la famille est un lieu où se déploient des fonctions très dif-
férentes (parentale, érotique, éthique, esthétique, économique,
politique, etc.).
Tout cela devrait conduire à se demander si l’idée de diffé-
renciation et d’autonomisation des champs ne produit pas
parfois l’illusion de la séparation tranchée des différentes acti-
vités, alors que cette séparation, clairement observable à un cer-
tain niveau d’analyse, peut être moins nette à d’autres niveaux.

31
S’il paraît clair, par exemple, que, du point de vue de leurs
enjeux respectifs, les champs économiques, juridiques, philoso-
phiques ou sportifs font généralement « courir » des agents
sociaux différents, dans des espaces-temps différents et paral-
lèles, l’affaire se complique si on regarde les choses d’un autre

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point de vue. Ainsi, l’univers économique n’est pas, dans nos
sociétés contemporaines, un univers véritablement distinct des
autres univers. En effet, il n’y a guère d’activités qui échappent
aujourd’hui à la logique de l’attribution de valeurs économiques
à leurs produits, services, etc., et à celle de la vente. Le marché
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économique est donc très largement transversal par rapport à


l’ensemble des champs d’activité et la logique économique (le
raisonnement économique) est omniprésente à un degré ou à un
autre : même lorsqu’un univers cultive son autonomie au plus
haut degré (e.g. univers scolaire ou littéraire), il rencontre tou-
jours, à un moment ou à un autre, cette logique économique (les
formations scolaires les plus « pures » trouvent toujours une tra-
duction – même si défavorable – sur le marché de l’emploi,
les auteurs les plus « purs » essaient toujours de vendre leurs
œuvres à un public). Il en va de même pour les champs poli-
tique ou juridique qui peuvent, par nature, pénétrer ou couvrir
l’ensemble des domaines de la vie sociale (de la vie privée aux
activités publiques, professionnelles, ludiques, etc.). Logiques,
fonctions ou dimensions de la vie sociale, plus qu’univers ou
sphères véritablement séparés ? La variété du vocabulaire uti-
lisé est le signe à la fois d’une difficulté analytique et de l’exis-
tence d’une multiplicité de cas de figures dans le réel. En tout
état de cause, la réduction de tous les contextes sociaux à des
champs relativement autonomes constituerait une généralisation
abusive.

Tout contexte pertinent d’activité n’est pas un champ

Nous vivons dans des sociétés fortement différenciées, des


« sociétés étatiques urbanisées et différenciées » comme l’écri-
vait Norbert Elias [1991, p. 119], et il est, par conséquent,
important de saisir les phénomènes de différenciation sociale,
en vue notamment de saisir des déterminations sociales plus
spécifiques et plus fines que celles liées à l’appartenance à des
groupes ou à des classes. Mais que sont ces contextes sociaux
différenciés ? On pense assez spontanément à ces sphères

32
d’activité, univers sociaux ou institutions autour desquels la
sociologie a organisé une grande partie de ses domaines
d’études : la famille, l’école, l’univers professionnel, l’église,
l’association, le club sportif, le monde de l’art, de la politique,
etc. Mais ces différents univers sociaux ne sont pas équivalents.

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Par exemple, alors que le cadre familial (sous toutes ses
formes observables) fait partie, dans nos sociétés, des matrices
socialisatrices les plus universellement répandues, l’église
(désormais) ou le club sportif constituent non seulement des
univers sociaux fréquentés par une fraction seulement de la
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population, mais sont des lieux où certains acteurs exercent leur


activité sociale principale (le prêtre, l’animateur sportif, le
sportif professionnel), alors que d’autres ne sont là que pour
un temps limité et n’y consacrent qu’une faible partie de leur
énergie. Certains univers sociaux sont donc tels qu’ils divi-
sent les acteurs en « producteurs », « professionnels », « perma-
nents » et en « consommateurs-spectateurs » ou « amateurs ».
Mais une telle distinction n’a pas de sens pour ce qui est, par
exemple, de l’univers familial : on ne fréquente pas l’univers
familial à titre de loisir personnel, on ne « pratique » pas l’acti-
vité de père, de mère, de conjoint, de fils ou de fille en « ama-
teur », alors que d’autres la pratiqueraient en « professionnels »,
on ne donne pas à voir un « spectacle familial » à des
« spectateurs ».
On constate, sur la seule considération de ces exemples, que
l’on peut être investi de l’illusio propre à un univers social sans
que cet univers combine l’ensemble des propriétés qui permet-
traient de le définir comme un champ 3. La famille fait partie
de ceux-là, se distinguant assez nettement des univers tels que
ceux formés par les écrivains (le champ littéraire), les philo-
sophes (le champ philosophique) ou les hommes politiques (le
champ politique). Inversement, il est possible de vivre dans un

3. On peut parfois confondre la théorie des champs avec le schème pascalien du divertissement
(de l’illusio), alors qu’un tel schème ne conduit pas forcément à la théorie des champs. La nécessité
d’un minimum d’investissement dans des activités sociales et d’une croyance minimale en l’impor-
tance de telles activités peut être, en effet, tirée de certaines réflexions pascaliennes, telles que :
« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires,
sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa
dépendance, son impuissance, son vide. » L’homme a besoin de se « prendre au jeu » écrit encore
Pascal : « Il faut qu’il s’y échauffe, et qu’il se pipe lui-même en s’imaginant qu’il serait heureux de
gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer… » Mais ces investis-
sements, qui l’empêchent de penser à sa misérable condition, ne se réduisent pas forcément aux
investissements dans des champs. Pascal précise que « la moindre chose comme un billard et une
balle qu’il pousse, suffisent pour le divertir ».

33
univers sans être possédé totalement par cet univers, par
l’illusio spécifique à cet univers, c’est-à-dire sans entrer dans
la concurrence, sans déployer des stratégies de conquête du
capital spécifique à cet univers. On peut, en effet, participer à
un univers en tant que pratiquant amateur (vs pratiquant profes-

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sionnel), à titre de simple consommateur (vs producteur) ou
encore en tant que simple participant à l’organisation matérielle
de cet univers, sans participation directe au jeu qui s’y joue.
Par exemple, un individu peut s’entraîner dans un club de tennis
une fois par semaine à titre de détente personnelle, sans être
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classé, et n’est donc pas hanté par les enjeux de concurrence


existants entre tennismen professionnels. Il peut aussi être
« consommateur » de matchs de tennis sans pratiquer lui-même
le tennis. Enfin, il peut presque être plongé matériellement au
cœur du jeu sans que pèsent sur lui les enjeux de lutte et de
concurrence de ce jeu, parce qu’il s’occupe de la préparation du
gazon à Wimbledon ou bien qu’il fait partie de l’équipe de net-
toyage des vestiaires de Roland Garros. Dans ces trois cas de
figure, les forces qui s’impriment si puissamment sur les ten-
nismen (professionnels, acteurs des spectacles auxquels on peut
assister) n’agissent pas sur lui.
On pourrait penser alors que j’ai utilisé ici de mauvais
exemples en cadrant mal les activités des uns et des autres. La
bonne démarche consisterait, en fait, à trouver le champ social
pertinent dans lequel s’inscrivent ces différents acteurs sociaux,
champ qui exerce une force sur eux. Mais même en s’orientant
dans cette légitime direction (consistant à chercher le champ
adéquat), on ne peut que remarquer que certaines activités ne
s’inscrivent pas (ou moins bien, cela peut être une question de
degré) dans des champs.
Une grande partie des individus de nos sociétés (les classes
populaires, qui sont exclues d’emblée des champs de pouvoir)
s’avèrent hors-champ, noyés dans un grand « espace social »
qui n’a plus comme axe de structuration que le volume et la
structure du capital possédé (capital culturel et capital écono-
mique). Pierre Bourdieu en fait lui-même l’aveu indirect
lorsqu’il explique que la compréhension de l’œuvre d’un auteur
célèbre pose des problèmes particuliers par rapport à la compré-
hension d’un entretien avec un « profane », et ce « du fait
notamment de l’appartenance de son auteur à un champ »
[Bourdieu, 1992, p. 418, note 25]. La théorie des champs
consacre beaucoup d’énergie à éclairer les grandes scènes où se

34
jouent des enjeux de pouvoir, mais peu pour comprendre ceux
qui montent les scènes, mettent en place les décors ou en fabri-
quent les éléments, balayent les planches et les coulisses, photo-
copient des documents ou tapent les lettres, etc.
De même, l’ensemble des activités dans lesquelles nous nous

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inscrivons uniquement de manière temporaire (la pratique du
football en amateur, les rencontres et les discussions occasion-
nelles avec des amis dans un bar ou dans la rue, par exemple)
ne sont pas assignables à des champs sociaux particuliers, parce
que ces activités ne sont pas systématiquement organisées sous
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la forme d’espaces de positions et de luttes entre les différents


agents occupant ces positions. La théorie des champs montre
donc peu d’intérêt pour la vie hors-scène ou hors-champ des
agents luttant au sein d’un champ.
Contrairement, donc, à ce que les formules les plus géné-
rales peuvent laisser penser, tout individu, pratique, institution,
situation, interaction ne peut donc être affecté à un champ. En
fait, les champs correspondent assez bien 1) aux domaines des
activités professionnelles (et/ou publiques) en mettant hors jeu
les populations sans activité professionnelle (et parmi elles, une
majorité de femmes) ; et, plus précisément encore, 2) aux acti-
vités professionnelles et/ou publiques comportant un minimum
(voire un maximum) de prestige (capital symbolique) et pou-
vant s’organiser, de ce fait, en espaces de concurrences et de
luttes pour la conquête de ce prestige spécifique (vs les profes-
sions ou activités n’étant pas particulièrement engagées dans les
luttes à l’intérieur de ces champs : « petits » personnels admi-
nistratifs, personnels de service, ouvriers…).
Que l’on prenne le champ politique (luttes entre partis poli-
tiques, hommes politiques), le champ journalistique (luttes entre
journaux, journalistes), le champ de l’édition (luttes entre
maisons d’édition), le champ littéraire (luttes entre écrivains),
le champ théâtral (luttes entre auteurs de pièces, metteurs en
scènes, théâtres…), le champ de la haute couture (luttes entre
maisons de couture, grands couturiers…), le champ philoso-
phique (luttes entre philosophes), le champ des grandes écoles
(luttes entre les différents types d’école), on s’aperçoit que l’on
a affaire à la fois à des acteurs aux activités professionnelles
prestigieuses, et à l’observation de ces acteurs à partir de leurs
seules activités professionnelles, alors qu’ils s’inscrivent dans
bien d’autres cadres sociaux, privés ou publics, durables ou
éphémères.

35
Il est de ce point de vue tout à fait révélateur, étant donné
cette double exclusion des « temps hors-champ » et des
« acteurs hors-champ » que cette sociologie non seulement
s’intéresse à la situation de ceux qui sont quasiment « nés dans
le champ » ou « nés dans le jeu » (fils d’acteur devenu

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acteur…), mais qu’elle généralise parfois abusivement ce
modèle de situation : « L’illusio c’est une espèce de connais-
sance qui est fondée sur le fait d’être né dans le jeu, d’appar-
tenir au jeu par la naissance : dire que je connais le jeu de cette
manière, ça veut dire que je l’ai dans la peau, dans le corps,
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qu’il joue en moi sans moi ; comme lorsque mon corps répond
à un contre-pied avant même que je l’aie perçu en tant que tel. »
[Bourdieu, 1989b, p. 44]. Ou encore : « Pourquoi est-il impor-
tant de penser le champ comme un lieu dans lequel on est né et
non pas comme un jeu arbitrairement institué ? » [ibid., p. 49].
Un autre théoricien intéressé par la pluralité des mondes,
Anselm L. Strauss [1993, p. 212-215], n’a pas éludé la
complexité que doit nécessairement affronter tout analyste en
raison de la variété des types de monde dans nos formations
sociales. Selon Strauss, un monde social est défini à la fois par
une activité, des lieux, une technologie, des organisations et une
division interne du travail. Il souligne, comme Pierre Bourdieu,
le fait que si les frontières des mondes sont floues, c’est du fait
de l’existence de perpétuelles disputes internes pour fixer les
limites du monde social. Il évoque ainsi les luttes au sein du
monde de l’art ou du monde médical pour déterminer qui est (et
qui n’est pas) un artiste « authentique », quels sont les repré-
sentants légitimes de la médecine et qui sont les « char-
latans »… Ces mondes sociaux varient selon leur fonction, leur
taille, leur durée de vie, leur origine, leur trajectoire historique,
leur rapport au pouvoir d’État, leur composition sociale, leur
étendue géographique (certains n’ont d’existence que locale,
d’autres ont une dimension nationale ou internationale), leur
degré interne de hiérarchisation, le degré d’intensité de l’enga-
gement qu’ils exigent, etc. Plus empiriste que Pierre Bourdieu,
Strauss rend néanmoins possible l’investigation des mondes qui
ne sont pas des champs et permet de découvrir, à propos des
univers étudiables en termes de champ, des aspects auxquels la
théorie des champs ne s’intéresse pas.
La théorie des champs constitue, par conséquent, une
manière de répondre à une série de problèmes scientifiques,
mais peut constituer à son tour un obstacle à la connaissance du

36
monde social (surtout, comme on va le voir, lorsque le champ
devient l’alpha et l’oméga de toute contextualisation des pra-
tiques) dans la mesure, tout d’abord, où elle ignore les inces-
sants passages opérés par les agents appartenant à un champ
entre le champ au sein duquel ils sont producteurs, les champs

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dans lesquels ils sont de simples consommateurs-spectateurs et
les multiples situations qui ne sont pas référables à un champ,
réduisant l’acteur à son être-comme-membre-d’un-champ. Dans
la mesure, ensuite, où elle néglige la situation de ceux qui se
définissent socialement (et se constituent mentalement) hors de
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toute activité dans un champ déterminé (c’est le cas encore de


nombreuses femmes au foyer, sans activité professionnelle ni
publique 4). Dans la mesure, enfin, où elle nous laisse particu-
lièrement démunis pour comprendre les hors-champs, les sans-
grade. Pour toutes ces raisons, la théorie des champs (il faudrait
d’ailleurs toujours parler de la théorie des champs du pouvoir)
ne peut pas constituer une théorie générale et universelle, mais
représente – et c’est déjà bien – une théorie régionale du monde
social.

Une théorie régionale à prétention universelle

De nombreux chercheurs en sciences sociales s’accorde-


raient pour dire que les pratiques ne peuvent se comprendre
qu’au point de jonction d’un passé incorporé (qu’on le désigne
par les termes de culture, de représentations, de dispositions…)
et du contexte social présent dans lequel la pratique s’observe.
Mais, pour Pierre Bourdieu, tout contexte est nécessairement
un champ et c’est pour cette raison qu’il peut proposer l’équa-
tion sociologique suivante : « [(habitus) (capital)] + champ =
pratique » [Bourdieu, 1979, p. 112]. De même, il insiste sou-
vent sur la dépendance conceptuelle des termes d’« habitus »
et de « champ » : « Habitus ne vaut qu’en relation avec champ,
capital ne vaut qu’en relation avec champ… » [1989b] ou
encore : « Pour comprendre les pratiques humaines dans des
sociétés différenciées, il faut connaître les champs et, d’autre

4. Leslie McCall [1992] note que chez Pierre Bourdieu « la structure sociale […] est définie par
les professions et les capitaux qui leur sont associés » et que l’habitus revêt une dimension « en
grande partie publique ». Par conséquent, les pratiques sociales des femmes, qui sont davantage
présentes dans les sphères privées, contribuent peu à la définition – professionnelle et publique – de
l’espace social.

37
part il faut prendre en compte ce que j’appelle des habitus »
[ibid.]. Pourtant, si l’on garde à l’esprit les réflexions précé-
dentes sur les champs, on ne peut qu’être étonné d’un tel cou-
plage obligatoire, qui interdirait, si on l’appliquait strictement,
de penser une multitude de pratiques.

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Pierre Bourdieu situe clairement son programme de
recherches et son concept de champ entre les (trop) larges
étendues de l’histoire de longue durée (refuge, selon lui, de
toutes les philosophies sociales) et les contextes de l’histoire
événementielle : « Sous peine d’abandonner à l’aléa ou au mys-
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tère tout l’univers réel des pratiques, il faut en effet chercher


dans une histoire structurale des espaces sociaux où s’engen-
drent et s’effectuent les dispositions qui font les “grands
hommes”, champ du pouvoir, champ artistique, champ intellec-
tuel ou champ scientifique, le moyen de combler l’abîme entre
les lents mouvements insensibles de l’infrastructure écono-
mique ou démographique et l’agitation de surface qu’enregis-
trent les chroniques au jour le jour de l’histoire politique,
littéraire ou artistique » [Bourdieu, 1982a, p. 37, souligné par
moi]. À partir d’une telle perspective (ni histoire de longue
durée ni micro-contextes de l’histoire événementielle ou, ail-
leurs, de la micro-sociologie), on comprend que les objets de
la micro-sociologie puissent lui apparaître comme infimes et
insignifiants. En effet, que pèse l’étude de l’interaction entre un
client et une caissière de cinéma [Goffman, 1987, p. 246] à
côté de celle des stratégies sociales de conservation ou de sub-
version, de luttes pour le pouvoir d’État ou le pouvoir scienti-
fique ? Et pourtant, l’exemple d’une telle interaction montre
bien que tout ne peut se comprendre à partir de la théorie des
champs : certaines activités humaines (à quel champ fau-
drait-il rapporter une telle interaction commerciale ?) et cer-
taines dimensions des activités humaines (ici les phénomènes
de présupposition ou d’appréhension des procédés interprétatifs
mis en œuvre par les membres d’une communauté) échappent à
un tel regard.
À partir du moment où l’on est persuadé que le seul contexte
pertinent (ni trop « macro », ni trop « micro ») est celui de
« champ », d’autres constructions théoriques peuvent être
rejetées du côté de l’« erreur », de la « moindre complexité »
ou de la « régression » scientifiques. Pierre Bourdieu juge ainsi
que la notion d’art world utilisée aux États-Unis « marque une
régression par rapport à la théorie du champ » [Bourdieu, 1992,

38
p. 288]. Il peut déclarer, de même, sans ambiguïté, que « la
notion de champ du pouvoir est un immense progrès » et que
nombre de chercheurs « font d’énormes erreurs, même empi-
riques, parce qu’ils n’ont pas cette notion » [Bourdieu, 1995,
p. 8]. Pierre Bourdieu reconnaîtrait facilement que la théorie des

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champs est perfectible, mais nul doute qu’elle constitue à ses
yeux la théorie scientifique historiquement la plus achevée.

Du champ historique à la métaphore du champ de forces


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Faut-il conserver le caractère historique du champ ou en faire


un concept d’applicabilité universelle ? Autrement dit, faut-il
réserver le terme de « champ » pour désigner ces sous-univers
relativement autonomes, historiquement constitués au cours du
processus de différenciation sociale des fonctions et de division
sociale du travail, ou bien se donne-t-on le droit d’utiliser le
concept pour parler de n’importe quel type de situations histo-
riques et sociales ? Si c’est la première option que l’on choisit,
alors on admettra que, de même que les classes sociales ou que
le marché économique n’ont pas existé de tout temps, de même
tout n’est pas « champ » : il a existé des réalités sociales avant
les champs et il peut exister aujourd’hui des contextes sociaux
qui ne sont pas susceptibles d’être analysés en termes de champ.
On aura compris que c’est cette seconde option qui me paraît
scientifiquement la plus féconde, celle qui évite de geler les
concepts en mots-de-passe universels.
En parlant de la famille comme d’un « champ », Pierre Bour-
dieu semble autoriser l’usage un peu métaphorique du terme,
qui ne désignerait plus que des configurations au sein des-
quelles se joueraient des rapports de force entre agents aux pro-
priétés objectives et aux intérêts, stratégies, etc., différenciés. Il
écrit : « […] la famille, si elle doit, pour exister et subsister,
fonctionner comme corps, tend toujours à fonctionner comme
un champ, avec ses rapports de force physique, économique et
surtout symbolique (liés par exemple au volume et à la structure
des capitaux possédés par les différents membres), ses luttes
pour la conservation ou la transformation de ces rapports de
forces […] » [Bourdieu, 1993a, p. 34].
Or, ce n’est pas parce que la famille (comme d’autres univers
ou d’autres situations sociales moins autonomisées) doit,
comme n’importe quelle autre réalité sociale, être étudiée à

39
partir d’un mode de pensée relationnel (la notion de configura-
tion de relations d’interdépendance chez Norbert Elias est aussi
le produit d’une telle démarche scientifique [Lahire, 1995 et
1999b]) et peut être aussi vue, partiellement, comme le lieu de
rapports de force entre individus porteurs de propriétés sociales

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différenciées, qu’elle peut être utilement considérée comme un
champ. Voilà donc une instance de socialisation durable, relati-
vement autonome, et qui, pourtant, n’est pas un champ.
Univers relativement autonome, qui possède sa logique
propre de fonctionnement, la famille est une configuration de
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relations d’interdépendance entre des êtres jamais totalement


interchangeables (à la différence d’une entreprise, par exemple,
qui peut conserver ses postes, mais modifier régulièrement
l’état de son personnel) et qui est relativement stable dans le
temps. À la différence du champ – et même si les adultes de cet
univers appartiennent à des champs – la famille est, le plus
souvent, le cadre dans lequel on naît et découvre le monde
social, le cadre qui imprime sur l’individu une grande force
socialisatrice parce qu’il ne spécialise pas son « influence ».
C’est pour cette raison qu’Émile Durkheim pouvait établir une
nette différence entre la famille et la corporation : « Sans doute,
il y aura toujours entre eux cette différence que les membres de
la famille mettent en commun la totalité de leur existence, les
membres de la corporation leurs seules préoccupations profes-
sionnelles. La famille est une sorte de société complète dont
l’action s’étend aussi bien sur notre activité économique que sur
notre activité religieuse, politique, scientifique, etc. Tout ce que
nous faisons d’un peu important même en dehors de la maison,
y fait écho et y provoque des réactions appropriées. La sphère
d’influence de la corporation est, en ce sens, plus restreinte. 5 »

Un champ décharné

Même si cela peut paraître surprenant, la théorie des champs,


attachée à étudier les luttes qui se jouent entre les agents appar-
tenant au même univers, ou à celles qui s’instaurent entre des
agents issus de champs différenciés, ne permet pas de saisir la

5. Par ailleurs, sur le fait que l’« influence » du « métier » est très relative, dans la mesure où ce
n’est pas le seul univers fréquenté, et que chaque individu a conscience, dans une société diffé-
renciée, de la non-universalité des règles propres à son activité professionnelle, voir Durkheim 1991,
p. 289-290.

40
nature et la spécificité des activités qui se déroulent dans les dif-
férents univers considérés. Les recherches sur les champs litté-
raire, juridique, scientifique, scolaire…, ne permettent jamais de
répondre à des questions du type : Qu’est-ce que la littérature ?
Qu’est-ce que le droit ? Qu’est-ce que la science ? Qu’est-ce

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que l’école ? Questions trop anthropologiques (au sens philo-
sophique du terme) ? Interrogations typiquement essentialistes
ou substantialistes et donc illégitimes pour la sociologie ? Cer-
tainement pas. De la même façon, la théorie des champs ne
permet pas de penser la spécificité de telle production littéraire,
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de telle forme de droit, de telle pratique scientifique ou de telle


variante de la forme scolaire et de ses pratiques.
Pourtant, Pierre Bourdieu n’ignore pas que l’autonomisation
progressive de fonctions sociales (du « religieux », du « poli-
tique », du « littéraire », du « médical », du « mathématique »,
etc.), est indissociablement liée au processus de constitution de
traditions spécifiques sans cesse re-prises, trans-formées, ré-éla-
borées, de génération en génération, et qui forment une base
pour l’élaboration de modes de raisonnements, d’objets, de
styles d’énonciations toujours plus spécifiques. Comme
l’explique Jack Goody : « tout au long de l’histoire, la spécia-
lisation des scribes se combine à la relative autonomie de la
tradition écrite pour promouvoir l’autonomie structurelle des
“grandes organisations”. Celles-ci ont ainsi tendance à déve-
lopper leur propre corpus littéraire, leurs propres ensembles de
connaissances spécialisées » [Goody, 1986, p. 172] 6.
Le champ apparaît donc relativement squelettique et ne nous
fait bien voir – ce qui n’est déjà pas si mal – que des espaces
de positions, des stratégies d’agents en luttes, des rapports de
force et de domination, des structures inégales de distribution
des capitaux spécifiques 7. Comment éviter le partage entre une
approche formelle des produits culturels et une sociologie non
moins formelle des producteurs, de leurs rapports de force et
de leurs stratégies ? Faut-il penser que Pierre Bourdieu ne peut

6. Comme exemple classique de re-travail sur un corpus, une tradition préexistante, on peut men-
tionner le cas des mythes qui, une fois mis par écrit, deviennent la base d’un savoir théologique sur
la fonction des différents dieux et le rapport entre les dieux.
7. On peut aussi remarquer qu’obnubilé par la question du pouvoir, des stratégies de conquête de
capitaux, de reproduction ou de reconversion de son capital, Pierre Bourdieu réduit la sociabilité,
les relations interpersonnelles (dont les relations amicales) à du « capital social » potentiellement
mobilisable. Dans un tel cas de figure, c’est la nature des liens sociaux qui est ignorée. Or, la fan-
tastique réduction qu’opère la notion de « capital social » apparaît, par contraste, lorsqu’on lit le
magnifique travail de Claire Bidart [1997].

41
correctement étudier que la dimension polémologique des
univers considérés, tout en croyant (illusoirement) pouvoir faire
progresser la connaissance (celle des pratiques, des activités,
des savoirs, de leur nature et de leurs formes spécifiques, en
même temps que celle des luttes, des stratégies, des rapports de

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domination…) sur tous les tableaux ou bien faut-il imaginer
que le programme scientifique est, en l’état actuel des choses,
seulement partiellement réalisé, mais ne demande qu’à être
complété ? Selon que l’on apprécie ou que l’on déteste l’œuvre,
on verra dans les manques la preuve d’une insuffisance princi-
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pielle ou, au contraire, un appel à l’enrichissement du pro-


gramme de recherche. Dans tous les cas, la lucidité scientifique
doit amener à ne pas faire comme si la théorie des champs, en
l’état actuel des travaux de recherche qu’elle a su informer, était
une théorie globale et intégrale.

Un champ littéraire sans littérature


Une sociologie de la littérature qui néglige les textes litté-
raires pour privilégier la production symbolique de la valeur
des œuvres, la construction sociale des trajectoires d’écri-
vains, les stratégies littéraires, la structuration de l’espace des
positions littéraires ou l’histoire des institutions littéraires, ne
manque pas d’intérêt, mais laisse échapper, de toute évidence,
une dimension centrale de son objet. Même si Pierre Bour-
dieu affirme avoir dépassé la « mortelle » dichotomie lecture
externe/lecture interne 8, aucune recherche empirique ne vient
attester ce dépassement en acte, et on ne peut qu’émettre le
constat qu’il demeure, comme nombre de sociologues de la lit-
térature, exilé hors du territoire proprement textuel, délaissant
l’étude des thèmes, et plus encore du style, en cédant (sans le
dire) le terrain aux analyses littéraires, esthétiques, formelles.
Comment articuler déterminations externes (et lesquelles ? La
classe sociale d’origine de l’écrivain ? Son appartenance géné-
rationnelle ? Son sexe ? Son origine géographique ? Son appar-
tenance religieuse ? Sa formation littéraire ? Sa position dans
le champ littéraire ?) et caractéristiques spécifiquement litté-
raires des textes ? C’est sur ce genre de questions que butent,

8. « La notion de champ permet de dépasser l’opposition entre lecture interne et analyse externe
sans rien perdre des acquis et des exigences de ces deux approches, traditionnellement perçues
comme inconciliables. » [Bourdieu, 1992, p. 288].

42
très généralement, les sociologues de la littérature, et Pierre
Bourdieu n’échappe pas à la règle.
La sociologie du champ littéraire de Pierre Bourdieu est
essentiellement une sociologie des producteurs plutôt que des
productions, et aucune analyse existante n’est vraiment par-

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venue à convaincre que cette sociologie des producteurs per-
mettait de saisir, dans sa spécificité, l’ordre des productions.
Ceci s’explique en grande partie par le fait que la spécificité
du champ (le caractère littéraire des « produits ») concerne
l’ensemble des agents du champ et transcende, en partie, les dif-
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férences et les luttes internes au champ. Or, rivé essentiellement


sur la saisie des différences de positions des producteurs, sur
leurs luttes et leurs stratégies pour accroître leur capital littéraire
ou changer la définition légitime de la littérature, le sociologue
n’est pas en position de répondre à la question que se posent
rituellement écrivains, critiques, théoriciens de la littérature ou
philosophes : « Qu’est-ce que la littérature ? ».
Présupposant ce partage ou cet intérêt commun, rarement
remis en question en tant que tel (étant donnée, comme dit
Pierre Bourdieu, la « complicité objective » qui existe entre les
divers adversaires appartenant au même champ), la manière de
cadrer les phénomènes propres à la théorie des champs explique
qu’elle soit mal située pour s’interroger sur la nature (la « litté-
rarité », la construction littéraire du réel) du « point commun ».
Une sociologie historique comparée des différents univers
sociaux, qui rechercherait en quoi la vision littéraire du monde
se distingue des visions scientifique, juridique, philosophique,
etc., du monde, et qui ouvrirait, par conséquent, plus largement
la focale de son objectif, permettrait de répondre à la question :
« Qu’est-ce que la littérature ? ». Une telle approche renoue-
rait avec les conceptions webériennes et durkheimiennes de la
religion ou de la science et permettrait de ne pas désincarner
les champs de force et de luttes, c’est-à-dire de ne pas oublier
la spécificité des pratiques, des conduites et des orientations
de vie qui s’y déploient. Quelle spécificité ont les produits
esthétiques ? La réponse consistant à dire qu’est littérature
ce que des institutions littéraires considèrent comme telle,
qu’est (en partie) art ce qui est exposé dans un musée, qu’est
science ce qui est publié dans une revue scientifique est évi-
demment insuffisante. Si cette quasi-tautologie est utile pour
rappeler l’institutionnalisation par le monde social du sens des
actes ou des produits de ces actes, elle ne répond pas à la

43
question de ce qui caractérise ces différentes constructions du
réel. On ne répondrait pas davantage à la question en évoquant
les fonctions sociales (de distinction culturelle : le profit de dis-
tinction qu’il y a à se démarquer du « vulgaire ») de l’art ou de
la science.

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Dans la mesure où l’on tient compte du problème de focale
et de la priorité donnée aux comparaisons intra-champ 9, on
comprend bien que de telles préoccupations soient davantage
présentes chez les historiens et les anthropologues que chez les
sociologues. Lorsque l’anthropologue ou l’historien étudie
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l’affrontement entre la pensée mythique et la pensée reli-


gieuse ou entre la pensée mythique et la pensée rationnelle, phi-
losophique ou scientifique ; lorsqu’ils étudient l’invention de la
pensée rationnelle, de la science expérimentale, de la philoso-
phie, de la littérature, etc. 10, ils sont en position de répondre
– d’une manière tout à fait sérieuse scientifiquement – à des
questions que certains sociologues peuvent pourtant juger trop
« philosophiques » ou « métaphysiques ».
C’est en fait à l’occasion de réflexions épistémologiques,
lorsqu’ils ont à se situer à l’égard d’autres savoirs et savoir-
faire intellectuels, que les sociologues comme les historiens
s’interrogent sur la spécificité de leur construction du monde,
sur la spécificité de leur regard sur le réel. Qu’est-ce qui fait
que le récit historique, bien que récit, n’est pas réductible à
cela et qu’il se distingue, du même coup, d’un récit litté-
raire ? Qu’est-ce qui fait que les sciences sociales ne sont pas
totalement comparables aux sciences physico-chimiques, aux
sciences de la vie ou aux sciences logico-formelles ? Qu’est-ce
qui fait que la vision sociologique du monde n’est pas la vision
philosophique ?
Si l’on pensait que Pierre Bourdieu répond bien, dans son
travail sur Flaubert, à l’objection selon laquelle la sociologie du
champ littéraire serait davantage concernée par les producteurs
que par les produits, on éluderait totalement le principe de la
critique adressée à cette approche du fait littéraire par le champ.
En effet, ce que fait Pierre Bourdieu en montrant que L’Édu-
cation sentimentale contient une sociologie implicite du monde

9. Lorsque les comparaisons inter-champs sont évoquées, c’est essentiellement pour souligner les
rapports de force entre ces différents champs ou les luttes de concurrence entre les agents apparte-
nant à ces différents champs.
10. Voir, parmi bien d’autres productions, Dupont, 1994 ; Vernant, 1969 et 1981 ; Détienne, 1981
et 1988 ; Gruzinski, 1988 ; Havelock, 1963 ; Goody, 1980 ; Yates, 1975 ; Lévi-Strauss, 1962.

44
social (comme on peut le faire apparaître chez des auteurs tels
que Proust [Belloï, 1993 ; Bidou-Zachariasen, 1997 ; Dubois,
1997 ; Lahire, 1998, p. 43-46] ou Pirandello [Lahire, à
paraître]) et en comparant « la » (en fait « sa ») sociologie et
la littérature (version flaubertienne) 11, ce n’est, en aucun cas,

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rendre raison de la production sociale d’une écriture (genre,
thèmes, style) littéraire 12. Voir ce qu’il y a de théorie sociolo-
gique implicite dans les œuvres littéraires est une bonne
manière d’augmenter son imagination sociologique, mais ne
réalise pas le programme d’une sociologie de la production
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d’une écriture littéraire.

Des agents sans discours


Chaque champ social est caractérisé à la fois par la structure
des positions et par la structure des prises de position qui lui
correspond. Selon les cas, le second terme recouvre des œuvres
(littéraires, picturales…), des pratiques ou des discours (poli-
tiques, scientifiques, juridiques, religieux…). Mais dans tous les
cas, la théorie des champs ne donne aucun outil pour s’intro-
duire ni dans les œuvres, ni dans les pratiques, ni dans les dis-
cours, privilégiant la mise en correspondance (statistiquement
fondée) d’indicateurs des positions objectives dans le champ et
d’indicateurs des prises de position (types de production, types
de discours, appartenances religieuse et politique, goûts, opi-
nions, pratiques de toute nature).
Avant même que ne soit systématiquement utilisée l’ana-
lyse en termes de champs sociaux, la tendance à privilégier
l’étude des structures inégalitaires, des rapports de domina-
tion, des écarts entre groupes sociaux, etc., était forte dans les
travaux de sociologie de l’éducation et de la culture. Pour ne
prendre que le cas de l’école, le constat de l’absence d’une
analyse de la spécificité des savoirs et des pratiques est tout
aussi patent [Lahire, 1999a]. Le sociologue de l’éducation
anglais Basil Bernstein pouvait ainsi écrire au début des
années 90 que « les théories générales de la reproduction cultu-
relle semblent davantage concernées par l’analyse de ce qui est
reproduit dans, et par l’éducation, que par l’analyse interne de

11. Mais des psychanalystes, entre autres, montreraient tout aussi bien qu’il existe une psycha-
nalyse implicite chez Flaubert ou chez Proust.
12. Une tentative intéressante de sociologie de l’œuvre littéraire peut se lire dans le récent travail
de Clara Lévy sur les écrivains juifs contemporains de langue française [1998].

45
l’instrument et du support de la reproduction : la nature parti-
culière d’un discours spécialisé. Tout se passe comme si le dis-
cours pédagogique n’était en lui-même rien de plus qu’un relais
pour des relations de pouvoir qui lui sont extérieures, un relais
dont la forme serait sans conséquence pour ce qu’il relaie. […]

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Ils (Pierre Bourdieu et J.-C. Passeron) s’intéressent moins aux
relations à l’intérieur de la communication pédagogique qu’à
la relation à la communication pédagogique, c’est-à-dire aux
dispositions différentielles des récepteurs (elles-mêmes fonction
de leur positionnement social) à l’égard de la communication
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pédagogique légitime, et aux différentes perceptions qu’ils ont


de celle-ci » [Bernstein, 1992, p. 20-21].
Rapportant les phénomènes d’inégalité scolaire à la structure
inégale de la distribution du capital culturel et aux phénomènes
d’héritages culturels, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron
aboutissaient à des visions sociologiques anhistoriques [Pas-
seron, 1991, p. 89-109] et un peu formelles du monde social,
ne saisissant plus que structures inégalitaires, écarts, proximités
différentielles, etc., et nous laissant dépourvus face à ce qui fait
la spécificité de l’école, à savoir les contenus (variables histo-
riquement) des activités qui s’y trament et des savoirs qui y cir-
culent, les gestes d’étude qui s’y transmettent, les dispositions
qui, incessamment, s’y constituent et reconstituent, les formes
de relations pédagogiques (qui sont aussi relations de pou-
voir) qui s’y nouent, etc. La focalisation plus générale des socio-
logues de l’éducation sur l’effet de certification de l’école (lié en
partie à l’idée d’« inflation des diplômes ») amènera, de même,
à négliger ce qui relèverait d’une « sociologie des pratiques
pédagogiques qui prend pour objet le contenu et l’organisation
des enseignements, les critères ou les mécanismes de sélection »
[Passeron, 1982, p. 553]. Du même coup, la notion de « capital
culturel », qui aurait pu fonctionner à la fois comme outil de
compréhension des phénomènes de reproduction sociale, de
domination culturelle (le capital étant inégalement distribué) et
comme moyen de désigner des contenus culturels, des pratiques,
des savoirs, des gestes, des rapports au savoir, au langage, etc.,
a, en fin de compte, davantage tourné au profit de la première
perspective (sociologie de la domination et du pouvoir) que de
la seconde (sociologie de la connaissance).
Plus généralement, lorsque les agents du champ produisent
des discours (oraux ou écrits), tout se passe comme si ceux-ci
étaient transparents et sans forme, et qu’ils pouvaient se

46
résumer à quelques propriétés fondamentales facilement énon-
çables par l’analyste. Cette négligence des discours s’explique
en partie par le fait que le sociologue entend prendre le contre-
pied de ceux qui croient que le pouvoir réside dans les mots.
Autour de cette question classique du « pouvoir et des mots »,

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Pierre Bourdieu a insisté sur la légitimité sociale du porte-
parole, sur l’autorité qui lui est conférée non par le discours,
mais par ce qui est tenu pour extérieur à celui-ci, à savoir l’ins-
titution qu’il représente (l’État, le Gouvernement, l’Administra-
tion, l’Église, le Parti, le Syndicat, le Corps médical, la Science,
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l’Université…). Il affirme donc que l’on peut faire assez faci-


lement tomber « la question naïve du pouvoir des mots »
[1982b, p. 103] et la conception consistant « à chercher le pou-
voir des mots dans les mots, c’est-à-dire là où il n’est pas »
[ibid., p. 103] : l’« autorité advient au langage du dehors » et
l’on ne peut donc « découvrir dans le discours même […] le
principe de l’efficacité de la parole ». L’affaire semble entendue
et le discours est bien un aspect très secondaire des choses par
rapport à l’autorité du porte-parole : « Cette autorité, le lan-
gage tout au plus la représente, il la manifeste, il la symbolise. »
[p. 105].
Les mêmes chercheurs qui seraient scandalisés par la réduc-
tion du destin des énoncés scientifiques à la force et à la posi-
tion sociales des savants, n’hésitent pas à négliger les discours
des autres dans la crainte d’être pris en flagrant délit de lin-
guistic ou de rhetoric turn [Lahire, 1998, p. 191-202]. Crai-
gnant d’entrer dans les discours, ils ne se privent pas pour
autant de les lire (et comment feraient-ils autrement pour carac-
tériser les « points de vue » des agents sociaux qu’ils entendent
objectiver en les rapportant aux positions qu’ils occupent ?),
sans aucune méthode particulière, mais avec le sentiment de
l’évidence de la compréhension qu’ils ont de ces textes. Para-
doxalement, ceux qui insistent sur la nécessité de se doter
d’outillages conceptuels et méthodologiques dès lors qu’il s’agit
d’objectiver des positions, des structures sociales ou des insti-
tutions, partent souvent dans la lecture des discours avec leur
seul bon sens de lecteur professionnel pour tout bagage.
Lorsque chaque « prise de position » ou « point de vue » aura
été réduit à ce qui apparaît aux yeux de l’analyste comme un
condensé, un résumé, une formule génératrice de la pensée d’un
auteur ou d’un courant de pensée plus large, alors il n’aura
plus qu’à manipuler dans l’argumentation ces petits résumés,

47
ces petites sténographies, pour se concentrer sur ce qui rend
possibles de tels points de vue (on parlera de « catholicisme
social », d’« élitisme de la compétence », de « populisme pas-
toral », d’« humanisme économique »… [Bourdieu et Bol-
tanski, 1976]). Après avoir tenté de situer le champ en question

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au sein du champ du pouvoir, puis d’analyser la structure
interne du champ ainsi que les trajectoires sociales et les posi-
tions occupées par les agents à l’intérieur du champ, le cher-
cheur ne peut d’ailleurs que parvenir épuisé aux portes du palais
discursif et se contenter d’en décrire à gros traits le style
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architectural.
C’est à partir de cette importante lacune de la théorie des
champs que l’on peut comprendre les critiques récurrentes
adressées par Pierre Bourdieu à Michel Foucault à propos de
sa (prétendue) proximité à l’égard « des sémiologues et des
usages qu’ils ont pu faire, avec Trier par exemple, d’une notion
comme celle de “champ sémantique” » parce qu’il refuserait
« de chercher ailleurs que dans l’ordre du discours le principe
de l’élucidation de chacun des discours qui s’y trouvent
insérés » [Bourdieu, 1994, p. 64]. La critique est d’autant plus
vive qu’elle permet d’éviter de poser la question de l’analyse
« frontale » des discours (de leurs invariants et de leurs varia-
tions, de leurs thèmes, de leurs styles, des pratiques et institu-
tions auxquelles ils sont articulés et qu’ils articulent). Plutôt que
de survoler l’ordre discursif, il serait utile, selon l’expression de
Michel Foucault, de l’étudier « dans le jeu de son instance »
[1969, p. 37] et non comme reflet d’un réel, effet d’une cause
ou produit d’un ordre sous-jacent, bref, d’entrer dans le vif de
la chair discursive.

Une homologie problématique

La sociologie des champs de production culturelle de Pierre


Bourdieu est donc fondamentalement une sociologie des pro-
ducteurs en lutte pour l’appropriation du capital spécifique au
champ, pris dans des stratégies de conservation ou de subver-
sion, et les œuvres sont ainsi marquées par la position et les
stratégies de leurs producteurs. Mais si les « consommateurs »
ou les « récepteurs » des œuvres ne sont manifestement pas le
centre d’intérêt de cette sociologie, quelle place leur est tout de
même accordée ? Appartenant aux champs du pouvoir ou non,

48
dominants ou dominés, les individus de nos formations sociales
assistent, plus ou moins fréquemment, à des spectacles ou
consomment, avec plus ou moins d’assiduité, les produits des
agents des différents champs : ils lisent des romans, des essais
philosophiques, des ouvrages de sciences sociales, des bandes

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dessinées, des journaux…, vont au cinéma, au théâtre ou au
musée, regardent et écoutent les hommes politiques à la télévi-
sion… Mais qu’en est-il de l’expérience de ces multiples
« récepteurs » de spectacles, de textes, d’images et de sons ?
La première façon dont la sociologie des champs intègre le
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« consommateur » consiste à se demander si celui-ci maîtrise ou


ne maîtrise pas le code culturel censé être inscrit dans l’œuvre :
« L’œuvre d’art ne prend un sens et ne revêt un intérêt que
pour celui qui est pourvu de la culture, ou de la compétence
culturelle, c’est-à-dire du code selon lequel elle est codée. »
[Bourdieu, 1996]. Pour une telle sociologie de la consommation
culturelle, l’œuvre d’art possède, comme enkysté en elle-
même, le code que le « consommateur » doit posséder pour la
« déchiffrer ». Les modalités de la réception restent toujours
très simples. Le raisonnement est tantôt binaire (« posséder le
code » vs « ne pas posséder le code » [Bourdieu et Darbel,
1966]), tantôt ternaire, de manière à pouvoir intégrer le rap-
port de trois grands groupes sociaux (la bourgeoisie culturelle
se caractérise par sa « maîtrise du code », les classes populaires
par leur « non-maîtrise du code » et la petite-bourgeoisie cultu-
relle par sa « prétention à maîtriser le code » ou sa « maîtrise
partielle du code » [Bourdieu, 1979]).
En procédant ainsi, Pierre Bourdieu ignore superbement
l’ensemble des travaux de sociologie, et surtout d’histoire, de
la réception (ou de l’appropriation) culturelle [Passeron, 1991,
p. 257-288 ; Chartier, 1985 et 1987 ; Ang, 1985]. Pour ces
approches, le sens de l’œuvre n’est pas inscrit dans l’œuvre,
comme attendant d’être dévoilé ou déchiffré, mais se produit
dans la rencontre entre l’œuvre et les « récepteurs » de l’œuvre
(qui sont donc producteurs actifs du sens de l’œuvre). Il n’y a
donc pas « un sens », mais des sens produits à chacune des ren-
contres entre des publics et des œuvres.
S’intéresser aux modes d’appropriation multiples a pour effet
d’éviter les pièges du légitimisme culturel. Au lieu de faire
comme si les effets idéologiques, symboliques, culturels, reli-
gieux ou politiques visés par les diverses institutions de pou-
voir équivalaient aux effets réellement produits, au lieu de

49
surévaluer les capacités des « dominants » à acculturer les
populations les plus « dominées », cette conception est sen-
sible aux résistances bruyantes ou silencieuses qui s’opèrent à
travers les actes ordinaires d’appropriation. Les commentaires
esthétiques, savants ou érudits, sur l’œuvre ne sont pas les seuls

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possibles, même s’ils prétendent dire « le code », « le sens »
véritable de l’œuvre et l’on prend conscience du légitimisme
qui hante la sociologie de la consommation culturelle, impuis-
sante à décrire et à analyser les expériences avec les œuvres qui
sont hors normes et hors codes. En effet, ceux qui ne possè-
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dent pas les « codes » sont définis par (et réduits à) leur « pau-
vreté culturelle », sans que puissent être décrits et analysés leurs
pratiques, leurs goûts, leurs expériences [Grignon et Passeron,
1989 ; Lahire, 1993]. La sociologie (et l’histoire) de la récep-
tion des œuvres s’intéresse à toutes les formes d’expérience ou
d’appropriation, des plus légitimes aux plus bizarres, incon-
grues, non conformes… Elle s’attache aux réceptions réelles,
telles qu’elles se font. Mais la sociologie de la consommation
culturelle est aussi trop légitimiste en ce qu’elle prête souvent
aux « récepteurs » les plus cultivés la maîtrise du « code », alors
que ceux-ci ne sont évidemment jamais de petits historiens de
l’art ou critiques littéraires en puissance.
Il n’est pas nécessaire d’insister sur le bénéfice que les ana-
lystes du temps présent gagneraient à adopter de telles perspec-
tives interprétatives. Aujourd’hui où, bien davantage encore que
dans les sociétés d’Ancien Régime, une grande partie des pro-
duits culturels sont présents dans tous milieux sociaux, sous la
forme, entre autres, de l’émission télévisée ou radiophonique, il
est important, si l’on veut résister aux discours pessimistes et
scientifiquement faibles sur l’uniformisation, la standardisation,
et, finalement, le nivellement des goûts, d’étudier comment les
mêmes produits, les mêmes œuvres font l’objet d’appropria-
tions différenciées.
Une autre façon de penser le rapport des producteurs (ou
des produits) aux consommateurs-récepteurs des œuvres
dans le cadre de la théorie des champs réside dans l’idée d’une
« homologie entre l’espace des producteurs et l’espace des
consommateurs » [Bourdieu, 1992, p. 347]. Existerait ainsi une
correspondance entre des types de publics et des types d’œuvres
(et de producteurs). Face à ceux qui pensent que la sensibilité
culturelle, esthétique est chose innée, cette sociologie entend
montrer qu’il existe une correspondance statistique forte entre,

50
d’une part, la hiérarchie des arts (des plus légitimes aux moins
légitimes) et, à l’intérieur de chaque art, la hiérarchie des
genres, et, d’autre part, la hiérarchie sociale des consomma-
teurs (publics).
Une telle homologie paraît claire à l’auteur, lorsqu’elle

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concerne, par exemple, le champ littéraire (producteurs) et le
champ du pouvoir (consommateurs) : « L’homologie entre
l’espace des producteurs et l’espace des consommateurs, c’est-
à-dire entre le champ littéraire (etc.) et le champ du pouvoir,
fonde l’ajustement non voulu entre l’offre et la demande (avec,
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au pôle temporellement dominé et symboliquement dominant


du champ, les écrivains qui produisent pour leurs pairs, c’est-
à-dire pour le champ lui-même ou même pour la fraction la plus
autonome de ce champ, et, à l’autre extrême, ceux qui produi-
sent pour les régions dominantes du champ du pouvoir […]) »
[Bourdieu, 1992, p. 347]. Le couplage lui paraît, en revanche,
beaucoup plus flou lorsqu’on dépasse les limites des domi-
nants pour se perdre dans l’espace social global, moins facile-
ment structurable : « L’homologie entre les positions dans le
champ littéraire (etc.) et les positions dans le champ social
global n’est jamais aussi parfaite que celle qui s’établit entre le
champ littéraire et le champ du pouvoir où se recrute, la plupart
du temps, l’essentiel de sa clientèle » [ibid., p. 349].
Non seulement, on peut se demander quelle puissance heu-
ristique on peut attribuer à ce modèle de la correspondance
homologique entre espace des producteurs et espace des
consommateurs, si sa pertinence se limite essentiellement à la
« communication » entre les différentes catégories de « domi-
nants » (le monde social est singulièrement réduit à ses pôles les
plus légitimes, à ses espaces de pouvoir), mais, de façon plus
générale, cette manière de penser les consommateurs interdit de
saisir les appropriations plurielles des mêmes œuvres. En sup-
posant l’existence d’un « contrat de lecture entre l’émetteur et
le récepteur » établi « sur la base des présupposés qui leur sont
communs » [ibid., p. 329], Pierre Bourdieu donne une image
grossière – et peu informée des travaux historiques et sociolo-
giques sur la réception ou l’appropriation culturelle – de ce en
quoi peut consister une expérience de lecture [Lahire, 1998,
« De l’expérience littéraire : lecture, rêverie et actes manqués »,
p. 107-118].

51
De la bonne et de la mauvaise autonomie du champ

Pierre Bourdieu pourrait se contenter, en simple analyste, de


mener l’étude de la genèse et de l’évolution des champs, et
de faire le froid constat du degré d’autonomie atteint par chacun

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d’eux, des gains et des pertes d’autonomie observables en fonc-
tion des époques, des conjonctures économiques et politiques,
etc. Mais le sociologue, assumant explicitement une position
normative [Bourdieu, « Post-scriptum : pour un corporatisme
de l’universel », 1992, p. 459-472], affecte à l’autonomie des
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champs de production culturelle un signe positif. Parlant d’une


« conquête » de l’autonomie, s’inquiétant des « menaces » 13 qui
pèsent sur celle-ci, Pierre Bourdieu énonce clairement la valeur
positive qu’il attribue à cette dernière.
Mais, parallèlement, l’autonomie de certains autres champs
(et tout particulièrement du champ politique) est sévèrement
critiquée et l’on peut donc s’interroger sur les raisons de la
variation du jugement (très positif ou très négatif) sur l’auto-
nomie, selon que l’on a affaire à la culture (au sens large du
terme) ou à la politique 14.
Ainsi, le champ politique est-il vigoureusement critiqué en
raison de sa clôture qui amènerait les hommes politiques à ne
plus s’intéresser qu’aux enjeux politiciens (la « politique poli-
ticienne ») en passant par-dessus la tête des citoyens ordinaires,
dont ils sont pourtant les représentants. Pierre Bourdieu écrit :
« Le monde politique s’est fermé peu à peu sur soi, sur ses riva-
lités internes, ses problèmes et ses enjeux propres. Comme les
grands tribuns, les hommes politiques capables de comprendre
et d’exprimer les attentes et les revendications de leurs électeurs
se font de plus en plus rares, et ils sont loin d’être au premier
plan dans leurs formations » [Bourdieu, 1993b, p. 941].
C’est cette autonomie du microcosme politique qui rendrait
raison en partie de la désaffection des Français pour les affaires
publiques, et la proximité avec le champ artistique est alors
notée, sans que l’interrogation quant à la variation du jugement
ne soit relevée : « L’apolitisme primaire, qui actuellement est de
plus en plus fort dans la conscience politique française parce

13. « Les menaces sur l’autonomie résultent de l’interpénétration de plus en plus grande entre le
monde de l’art et le monde de l’argent. » [Bourdieu, 1992, p. 468].
14. Je précise ici que cette interrogation est celle d’un chercheur qui partage le même jugement
positif sur l’autonomie des champs de production culturelle, et plus particulièrement du champ
scientifique.

52
que le champ politique tend de plus en plus à se fermer sur
lui-même et à fonctionner comme un champ autonome, indé-
pendant de la clientèle (c’est-à-dire, au fond, comme un champ
artistique), repose sur une sorte de conscience confuse de cette
complicité profonde entre les adversaires insérés dans le même

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champ : ils se battent, mais ils sont d’accord au moins sur le ter-
rain de désaccord. C’est une sorte de complicité qui se voit
en particulier dans les moments de crise, c’est-à-dire quand
l’existence même du champ est mise en question. » [Bourdieu,
1989b].
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Il suffit d’appliquer le raisonnement développé à propos du


monde politique au cas du champ littéraire pour tomber sur une
attitude, classique en littérature, critique de l’avant-garde litté-
raire et de toute recherche formelle du type de celle prônant
« l’art pour l’art ». Cela conduirait à la formulation suivante :
« Le monde littéraire s’est fermé peu à peu sur soi, sur ses
rivalités internes, ses problèmes et ses enjeux propres. Comme
les grands artistes, les écrivains capables de comprendre et
d’exprimer les attentes et les revendications de leurs lecteurs se
font de plus en plus rares. » On voit bien qu’on aboutirait alors
à une critique de l’art pour l’art, à une vision négative de la
littérature « la plus pure », de l’avant-garde littéraire qui, exclu-
sivement préoccupée par ses intérêts propres (stylistiques,
formels, etc. 15), se couperait avec mépris des goûts littéraires de
la grande majorité de la population.
Les passages des correspondances de Flaubert où celui-ci
évoque ses batailles incessantes avec les phrases, les virgules
et les points-virgules, ceux où il écrit que ce qui lui semble
« beau », et ce à quoi il aspire le plus, c’est de faire « un livre
sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-
même par la force interne de son style » car, du point de vue
de l’« Art pur », il n’y a « ni beaux ni vilains sujets » [Flau-
bert, 1980, lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852], pourraient
être interprétés comme des marques de dédain et d’indifférence
absolus à l’égard des goûts réels des lecteurs. Et ce serait alors
les auteurs de best-sellers ou, en tout cas, de romans rencontrant

15. « En tant qu’elle manifeste la rupture avec les demandes externes et la volonté d’exclure les
artistes suspects de leur obéir, l’affirmation du primat de la forme sur la fonction, du mode de repré-
sentation sur l’objet de la représentation est l’expression la plus spécifique de la revendication de
l’autonomie du champ et de sa prétention à produire et à imposer les principes d’une légitimité
spécifique tant dans l’ordre de la production que dans l’ordre de la réception de l’œuvre d’art. »
[Bourdieu, 1992, p. 412].

53
un large public, qui seraient loués pour leur capacité d’écoute
et d’anticipation vis-à-vis des attentes du public.
D’autres traditions intellectuelles, pragmatistes notamment 16,
développent à cet égard un discours critique, très différent de
celui de Pierre Bourdieu, sur l’autonomisation de l’art et sur

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l’esthétique coupée des gens ordinaires. La philosophie prag-
matique marque son profond désaccord par rapport aux théories
et aux pratiques (soutenues par des institutions) qui isolent l’art
et son appréciation en les détachant des autres modes de l’expé-
rience. On sait que Dewey déplorait cette tradition, jugée éli-
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tiste, qui fait de l’art un « art de musée » et stigmatisait ce


dernier comme « refuge dont on ne jouirait que dans les pauses
de la vie réelle ». L’art devient « le salon de beauté de notre
civilisation ». La critique de Kant, puis de la philosophie ana-
lytique de l’art, est donc pour la philosophie pragmatique indis-
sociable d’une critique socio-politique des tendances sociales
à distinguer l’art de la vie quotidienne en le plaçant dans les
musées, les théâtres ou les salles de concerts, c’est-à-dire en le
cantonnant dans des lieux et moments spécifiques de l’activité
sociale. Les théories esthétiques qui font de l’art un objet auto-
nome sont historiquement liées aux conditions économiques et
institutionnelles qui engendrent une division entre l’art et la vie
[Shusterman, 1991, p. 47]. Les défenseurs de la conception de
« l’art pour l’art » crieraient, sans doute, au populisme déma-
gogique face aux prises de position de ces philosophes pragma-
tistes, mais force est de constater qu’il existe, au sein même
de la culture philosophique, des manières de contester, sur des
bases plutôt anti-élitistes, le processus d’autonomisation du
champ de l’art.
Inversement, que dirait une vision positive de la fermeture
sur soi de l’univers politique, du monde économique ou de
l’activité guerrière ? « L’art pour l’art », l’insistance sur la
forme plutôt que sur la fonction, sur le mode de représentation
plutôt que sur l’objet représenté, etc., aurait son équivalent dans
une sorte « d’art de la politique pour la politique » (et celle-ci
deviendrait une fin en soi plutôt qu’un moyen), dans un « art du
profit économique pour le profit économique » (la recherche
de l’intérêt économique pour l’intérêt économique, business is
business, time is money…), dans un « art de la guerre pour la

16. Le livre de référence de ce courant, Art as experience, 1re édition publiée en 1934, de John
Dewey, n’est, à ce jour, toujours pas traduit en français.

54
guerre », etc. Or, la politique politicienne, le cynisme écono-
mique, l’art de la guerre – autant de dérives jugées négative-
ment (et pas seulement par le sociologue) – comme l’« art pour
l’art » de la science, des lettres, de la peinture, de la sculp-
ture… – défendu et apprécié par l’auteur, comme par une partie

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des agents des champs de production culturelle – ne sont que
des expressions et manifestations différentes d’une même
logique sociale d’ensemble, à savoir la progressive différencia-
tion-autonomisation de sphères d’activité qui fonctionnent de
plus en plus en circuit fermé, deviennent opaques et se coupent
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du même coup des profanes, l’invention et le développement


d’une logique interne à chacune de ces sphères, c’est-à-dire de
règles du jeu et d’enjeux spécifiques…
Sommes-nous placés devant une contradiction ? Sans doute
pas. Mais c’est au moins une interrogation forte à laquelle les
chercheurs sont confrontés, et qui devrait logiquement les
conduire à opérer des différences entre des types de champs,
selon leurs fonctions sociales, selon le rapport qu’ils entretien-
nent avec leurs « publics », selon leurs tailles, etc. Ici comme
ailleurs, la résolution d’un problème pratique – indissociable-
ment politique et éthique – peut donner l’occasion de clarifi-
cations théoriques utiles.

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2

À propos du champ littéraire :


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histoire, géographie, histoire littéraire


par Denis Saint-Jacques* et Alain Viala**

Les quelques réflexions qui suivent sont faites à partir du


livre de Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art. Genèse et struc-
ture du champ littéraire [1992] 1. À partir de : en cela, elles
répondent sans doute à l’un des vœux de l’ouvrage qui, dans ses
énoncés volontiers programmatiques, tend à susciter des prolon-
gements. À partir de et non pas sur : on ne traitera donc pas
ici de son analyse de L’Éducation sentimentale et des débats
qu’elle a, à juste titre, provoqués. Ni de ceux qu’a enclenché le
ton polémique exhibé par intervalles dans ce livre 2. Ni de tout
cela, que l’on peut désormais tenir pour querelles passées sinon
dépassées, ni de bien d’autres choses encore 3, dont pourtant
nos exemplaires respectifs de l’ouvrage, étoilés de crayonnages
qui furent ensuite entre nous interloqués, disent qu’il y aurait à

* Professeur à l’université Laval, Québec.


** Professeur à l’université de Paris III et à l’université d’Oxford.
1. Ce texte a été publié dans les Annales HSS [1994].
2. Sans doute dans l’intention de « tordre le bâton dans l’autre sens », comme il dit dans l’excuse
qu’il en fait p. 260.
3. Sur plusieurs points, le livre de Pierre Bourdieu appelle des discussions qui, au-delà des polé-
miques susdites, sont d’importance à la fois pour préciser son apport en matière d’analyse du litté-
raire et marquer l’évolution de celle-ci [voir Saint-Jacques, 1993]. Pour lever toute ambiguïté, on
précisera que ces points, qui n’entrent pas dans l’espace et le champ du présent article, relèvent à
nos yeux non de la polémique en pro et contra, mais bien d’un débat scientifique de fond et qu’il
s’agit notamment de l’opposition qu’il marque entre la « croyance » et l’attitude scientifique en
matière littéraire – question qui touche bien en effet un point crucial –, de la place accrue – qui
semble justifiée – par rapport à ses écrits précédents sur le sujet, faite ici à l’illusion, enfin de son
usage des concepts de vision du monde et d’homologie structurale, y compris en tenant compte des
distances déclarées qu’il prend envers Goldmann – qui, en revanche, nous paraissent devoir être
réinterrogés pour une analyse textuelle efficace.

59
débattre… Mais de quelques questions d’histoire 4 et, comme
cela en est indissociable, de géographie aussi.
Pour le dire autrement, nous nous proposons ici de réflé-
chir à partir du sens du « sous » ou « vrai » titre de ce livre,
Genèse et structure du champ littéraire. Genèse suppose une

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histoire ; « structure du champ littéraire », l’expression suppose
ou bien qu’il y a un champ généralement observable, ou bien
qu’est sous-entendu l’adjectif « français » : auquel cas, il faut
se demander si, et si oui comment, le même type d’analyse
s’appliquerait ailleurs qu’en ce pays-là. L’une et l’autre ques-
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tions sont d’importance puisque la seconde partie de l’ouvrage


propose les « fondements d’une science des œuvres », ce qui
implique que les propositions en soient généralisables. Et au
fond, ce sont sans doute là des questions que Pierre Bourdieu
attendait, autant que les débats ci-dessus et leur tapage. Ques-
tions qui naissent pour nous, comme pour d’autres sans doute,
de ce texte lu en fonction de nos propres travaux, disons, d’his-
toire et de critique littéraires : sur le XVIIe siècle français notam-
ment pour l’un, sur la littérature québécoise, notamment pour
l’autre ; et cela, non pour discuter ce qu’il dit ou passe sous
silence de tels travaux, mais parce que nous y avons fait usage
de concepts ici exposés, celui de « champ » en particulier.
Histoire du champ littéraire donc ; en pratique : la question
de l’histoire littéraire ; ou pour le dire encore autrement, celle
de l’extension historique de la pertinence du concept de
« champ ». Disons d’emblée que nous estimons ne pas devoir
remettre en débat la définition que Pierre Bourdieu en a donnée,
et qu’il a affinée au long d’un quart de siècle de travaux
[1966] 5, et que, de même, il a raison de s’élever contre les
emplois qui galvaudent le terme et lui enlèvent son efficacité
heuristique [1992, p. 254]. Pour sa part, il voit l’histoire géné-
tique du champ littéraire dans le XIXe siècle, et plus particuliè-
rement dans sa seconde moitié, autour, notamment, des
positions prises par Flaubert et Baudelaire. Surgit évidemment,
en termes d’histoire, la question « et avant » ?
À cet égard, un petit travail sur la genèse et la structure de
son livre, suivant la voie que Pierre Bourdieu lui-même pro-
pose, n’est pas inutile. Ce livre composite est né, on le sait – et

4. D’autant que dans la tradition de la recherche en France, l’histoire littéraire, modèle dominant
des études littéraires sur la durée du siècle écoulé, et la sociologie ont, d’origine – depuis un siècle
justement – partie liée. [Pour un historique, voir Viala, 1985a].
5. Son article « Champ intellectuel et projet créateur » inaugure cette réflexion.

60
ses notes l’indiquent – de textes rédigés dans les décennies
antérieures, repris et retravaillés. Or, par un effet peut-être de ce
re-travail, la première partie et la seconde ne sonnent pas tout à
fait de même sur l’histoire du champ. Il est affirmé dans 1’une
et l’autre que le champ est le produit de son histoire, et qu’il

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n’est de science des œuvres possible qu’en les historicisant, et
même en une double historicisation, celle de la tradition et celle
des applications de la tradition [ibid., p. 426-427]. On sous-
crit. Mais à diverses reprises dans la première partie, sans que la
question en soit traitée en elle-même, des remarques, des incises
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récusent l’idée que l’on puisse faire remonter cette histoire au-
delà du XIXe siècle. Ainsi par exemple, la mention [ibid., p. 86]
des antécédents de la bohème littéraire au XVIIIe siècle, tels que
Robert Darnton les a étudiés, est aussitôt assortie de l’estima-
tion que ce qui se passe au XIXe siècle est « sans précédent ».
De même à propos du processus d’institutionnalisation et
d’émergence [ibid., p. 191-192, p. 166 et sq.] où, si sont bien
exprimées des nuances, c’est l’assignation des limites qui est le
principal énoncé. En revanche, dans la seconde partie, nourrie
pour une part de textes plus anciens, on lit à divers moments des
ouvertures sur une histoire plus longue du processus de consti-
tution du champ. Ainsi notamment à propos du champ artistique
du baroque italien [ibid., p. 358-359], ou encore à propos de
Bayle décrivant la « République des lettres » en des termes qui
dessinent l’image d’un champ [ibid., p. 287]. Bref, il y a à la
fois une affirmation forte, et une hésitation sur les implica-
tions. Affirmation forte : il ne peut être question de champ que
lorsque se constitue une revendication nette par les écrivains
(ailleurs les artistes) de l’autonomie de leur pratique ; soit, selon
Pierre Bourdieu, en France avec Flaubert et Baudelaire. Hési-
tation sur les implications : cela s’inscrit sans doute dans un
processus qui remonte plus loin dans le temps, mais hormis
quelques aperçus, tantôt concédant tantôt récusant, l’auteur
n’estime pas à propos ici d’engager cette histoire de plus longue
durée.
Ce l’est en revanche, à l’évidence, pour les historiens et pour
les « littéraires » (pour parler en termes commodes sans les
revendiquer comme catégories absolues). Et pour le préciser,
plutôt que d’en débattre en théorie, mieux vaut travailler à partir
de cas, comme Pierre Bourdieu le préfère avec raison. On peut
considérer avec lui que le point de départ du processus d’auto-
nomisation qui génère le champ littéraire pourrait bien être sans

61
cesse remis plus en amont : toute pratique, la littéraire et l’artis-
tique en particulier, s’assortit d’un discours d’escorte destiné
à la nantir de marques de légitimité. L’enjeu est donc non de
chercher l’origine, mythique, mais les grandes configurations
qui jalonnent historiquement le processus. Et pour cela, un

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ensemble de facteurs fondamentaux sont à prendre en compte,
tels que ceux employés dans ces Règles. Comme exemple, on
les appliquera, en retour critique sur des travaux antérieurs, au
XVIIe siècle [Viala, 1985b ; 1985c].
Et d’abord les facteurs extérieurs, « morphologiques », qui ne
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décident pas mais créent les conditions de possibilité : les modi-


fications qui surviennent au fil de l’histoire dans les populations
concernées par de telles pratiques retentissent sur les logiques
de la pratique elle-même. On a pu ainsi relever au XVIIe siècle
un accroissement massif et rapide (de l’ordre du triplement)
de la population « cultivée », qui a bouleversé les conditions
de l’offre et de la demande en matière de pratiques culturelles
notamment de pratiques lettrées. Et qui n’a pas seulement induit
un changement quantitatif, mais qui a aussi suscité une subdi-
vision nouvelle du marché culturel, par différenciation entre des
« publics », et entre des « viviers » d’auteurs, selon les seuils
de maîtrise mondaine et savante des nouveaux entrants dans
l’espace des lettres. En même temps, l’entrée en jeu de ces caté-
gories redistribuait les types de pratiques : à coté de l’aristo-
cratie et des clercs, alimentés pour ainsi dire par leur position
même dans l’espace social en données culturelles « cultivées »,
une fraction de noblesse moyenne et de bourgeoisie aisée, qui
ne bénéficiait ni des spectacles de cour ni des lettres savantes, a
dû se procurer sur le marché du livre et du théâtre les biens
symboliques qui lui permettaient d’affirmer sa position sociale.
Et parmi ce public élargi, les plus récents parvenus furent aussi
ceux qui manifestèrent, avec le zèle né de leur besoin de rat-
traper le décalage de distinction qu’ils subissaient, le plus
d’appétit littéraire [Viala, 1988 ; 1994]. Ainsi cette fraction
sociale, quoique minime en nombre représentait une clientèle
acheteuse par laquelle, à côté des subsides venus des patrons
et des mécènes, à coté des prébendes cléricales, les revenus de
plume liés à la librairie, l’édition et la représentation devinrent
des facteurs non négligeables de possibilité de subsistance. De
plus, des nantis, rentiers, tout en se dissimulant à demi, vinrent
à la pratique littéraire non par appât du gain, mais pour le pres-
tige que cela procurait : La Rochefoucauld n’écrit ses Maximes

62
ni par besoin d’argent, ni par besoin de justifier sa politique,
mais dans la logique du prestige et du plaisir qu’il trouve à
exceller aux choses d’esprit. C’est là une attitude « désinté-
ressée » dans la pratique de la littérature ; et doublement désin-
téressée puisqu’elle n’est pas non plus un exercice du débat

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entre savants. Et l’on pourrait méditer de même la figure que
compose La Bruyère en laissant ses droits d’auteur pour doter
la fille de son éditeur.
Si l’on prend le facteur, interne cette fois, de la formation
d’un ensemble d’institutions ayant pour effet de célébrer, légi-
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timer et conserver les valeurs littéraires, le même temps en offre


un ensemble assez abondant. Mais on mettra particulièrement
en avant un aspect par nous-mêmes assez peu étudié et que
des travaux en cours permettent de mieux évaluer [Mortgat,
1993] : la naissance de l’histoire littéraire française dont les
premiers linéaments apparaissent au XVI e siècle, mais qui
connaît au siècle suivant une inflexion sensible, avec notam-
ment sa constitution en genre littéraire, en particulier via la
rédaction des premières biographies de « poètes » (par G. Col-
letet). Opération de panthéonisation assortie de la tentation
hagiographique correspondante, les deux réunies opérant bien
comme des outils d’un processus par lequel se construit une
affirmation nouvelle de la valeur littéraire.
De la sorte, si bien sûr on ne peut parler de « champ » qu’à
la condition que des données structurales d’autonomisation
figurent à la fois dans les pratiques, dans les esprits et dans
les institutions, il semble légitime de le faire dès lors que ces
séries de facteurs deviennent repérables historiquement, et
littérairement efficients. Leur efficience se révèle dans les effets
de prisme (ou de « réfraction », terme qu’emploie Pierre Bour-
dieu) de l’écriture, indice que la médiation du champ régit les
productions qui en relèvent. À cet égard, peuvent être tenus
comme significatifs les textes où la littérature fait retour sur
elle-même, devient son propre objet et la fin de son propos. Or,
tel fut le cas, par exemple, autant de l’article de Bayle relevé
par Pierre Bourdieu que, une bonne génération plus tôt, de la
vogue des « songes » qui hante la littérature au lendemain de la
Fronde, et des textes qui s’élaborent en interaction avec ceux-là.
Il s’agit de ce genre particulier d’écrits qui adoptent la fiction
d’un songe pour se livrer à une entreprise de critique et théori-
sation du littéraire : tels furent la Lettre à Fouquet de Pellisson
et plus encore les « songes » de Guéret (Guerre des auteurs,

63
Parnasse réformé) qui préludent à la Querelle des Anciens et
des Modernes, mais aussi le Songe de Vaux de La Fontaine
qui, on l’oublie trop, s’organise autour d’un concours des arts
où s’affine la prééminence du littéraire dans le champ culturel.
Et ces textes font système avec d’autres, de haute réflexivité,

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comme La Nouvelle allégorique de Furetière, et le Roman bour-
geois du même. Autre forme de réflexivité, celle des person-
nages de fiction faisant référence à d’autres personnages de
fiction. Exemples : on l’a montré ailleurs [Viala, 1990],
lorsqu’au début de Britannicus, Néron est comparé à Auguste,
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ce n’est pas tant l’histoire qui est convoquée que la référence


à Cinna, et Britannicus se lit d’abord comme un « contre-
Cinna » ; auparavant même, L’Autre Monde de Cyrano, outre
une évocation de Tristan L’Hermite comme figure du poète
libre – et donc malheureux – et d’un monde rêvé où les poèmes
nourrissent leur homme et sont la seule « valeur » du commerce
social, inclut une référence par le personnage du voyageur au
personnage d’Hortensius dans le Francion de Sorel (lequel Hor-
tensius lui-même avait été construit par Sorel à partir d’échos
des débats et des querelles sur les lettres de Guez de Balzac…).
Et si, certes, la revendication de la littérature comme valeur en
soi, et la revendication de l’indépendance de 1’écrivain auront
une autre tonalité sous la plume de Flaubert et de Baudelaire,
comment ne pas voir une revendication de la littérature comme
valeur spécifique dans, par exemple, l’Excuse à Ariste de Cor-
neille, et le rêve de l’indépendance de l’écrivain dans les Lettres
de Tristan ?
Pour autant, il ne s’agit en rien d’effacer ou même
d’estomper les différences entre la situation du littéraire autour
de 1850 et dans les deux siècles antérieurs. Les positions rele-
vant de l’art pour l’art, de la littérature regardée comme fin en
soi, ne se manifestent pas avant que des facteurs morpholo-
giques et mentaux rendent possibles ces inventions de positions
neuves par Flaubert et Baudelaire. Mais est-ce que l’autonomie
relative, critère crucial pour raisonner en termes de champ, ne
réside que dans le fait que tel ou tel déclare qu’il se veut un
écrivain indépendant de toute autre considération que l’art de
l’écriture conçu comme une fin en soi ? Si la logique du champ
est bien le produit cumulé de son histoire spécifique, alors cette
revendication maximaliste apparaît comme un processus lui-
même inscrit dans un processus plus vaste, de plus longue
durée, où Tristan et Cyrano précèdent Flaubert, mais les uns sur

64
le mode amer d’une autonomie rêvée comme un but quasi inac-
cessible, l’autre sur le mode fier de la revendication plus
assurée. Longue durée à laquelle il ne s’agit donc pas d’assi-
gner un début absolu, mais dont il s’agit bien de donner la des-
cription historique des phases et configurations par lesquelles le

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processus s’est produit, ou a été produit 6.
Et en cela, il y aurait quelque risque [cf., par exemple,
Merlin, 1994] à privilégier les déclarations d’intention des écri-
vains, car on peut toujours se demander si ces déclarations se
trouvent conformes à la facture effective des textes ; et elles ne
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le sont pas toujours, pas si souvent [Delègue, 1991]. L’autre


risque, plus grave peut-être, est que les images de la création lit-
téraire comme une conquête difficile en face des contraintes
externes sont fort anciennes chez les écrivains, et qu’on peut
aboutir, si l’on dissocie les facteurs relevant de la structure
sociale et ceux qui relèvent de la structure mentale, à des
conclusions diamétralement opposées : ainsi, là où Pierre Bour-
dieu ne voit pas d’écrivain vivant (douloureusement) l’auto-
nomie du littéraire avant Flaubert et Baudelaire, Y. Delègue
de son côté peut, en ne prenant que des images textuelles, argu-
menter qu’elle est bel et bien (en riant mais avec douleur) vécue
dans l’entreprise de Rabelais… ; et le débat alors peut être
infini, et non « cumulatif ».
Or le débat en de tels points a pour enjeu l’histoire litté-
raire (ailleurs, l’histoire de l’art : on pense par exemple au livre
de N. Heinich sur les peintres et artistes [1993] ou, pour le
XVIII e siècle, à celui de Becq [1984]). Les propositions
contenues dans Les Règles de l’art permettent de construire une
histoire littéraire qui puisse revendiquer sa dimension scienti-
fique. Faire l’hypothèse 7 d’une configuration où la littérature
est principalement soumise à l’hétéronomie (ainsi des lettres
médiévales par rapport à l’Église), d’une autre où hétéro-
nomie (la puissance politique par exemple) et autonomie
(l’existence d’une institution et d’un marché) sont en lutte non
seulement dans les idées de la littérature mais en même temps,
les deux étant inexorablement liés, dans le statut de celle-ci

6. On ajouterait volontiers ici – mais il y faudrait encore bien des pages – les analyses touchant
aux relations contradictoires entre le champ littéraire et celui du pouvoir au XVIIe siècle ; entre autres
ceci : en rendant impossible l’exercice de 1’éloquence dans l’espace du politique, l’absolutisme
monarchique a suscité un déplacement du centre de gravité de la poétique vers les arts de la forme
et de la fiction, l’hétéronomie marquée d’un côté induisant une autonomisation accrue de l’autre.
7. Voir la périodisation de l’histoire littéraire en termes de constitution ou non du champ et de ses
configurations historiques [Contat, 1991].

65
(l’« âge classique » au sens foucaldien de l’expression), d’une
troisième où l’autonomie s’affirme dans l’étroite sphère des
positions dominantes en valeur symbolique (moment retenu par
Pierre Bourdieu), c’est pouvoir réorganiser l’histoire littéraire
dans une perspective d’histoire du champ, de sa préhistoire à

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son émergence et à son affirmation maximale, comme histoire
d’un procès qui fait varier les valeurs accordées à la littéra-
ture en même temps que par elle construites (valeurs qui, il
faudra aussi un jour en évaluer toutes les implications, se jouent
à réception – au sens plein, et pas seulement selon le « lecteur
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implicite » envisagé par W. Iser).

Les réflexions ci-dessus se cantonnent à l’histoire littéraire


de la France. Mais à l’évidence la question est aussi celle du
« et ailleurs ? », en mettant en jeu les frontières nationales.
Enjeu qui retentit sur des problématiques de plusieurs plans :
entre autres, celle des zones culturelles et linguistiques à exten-
sion supranationale (la francophonie par exemple), celle de la
possibilité d’une littérature comparée efficace. Enjeu qui, aussi,
dans une phase de l’histoire où la question des nationalités
divise d’anciens États, ne peut être minimisée…
Ainsi, par exemple, si l’on a pu discerner très tôt les lignes
de force d’un champ artistique dans le Quattrocento, le champ
littéraire italien et le français ne présentent pas même structure
ni même histoire, pour en rester au cas de deux pays unifiés par
la langue (quoique différemment) et par la politique (mais dans
des durées inégales, et avec des forces de division très inégales
aussi) 8.
Mais même en se cantonnant dans l’espace francophone, il
reste à démêler si l’on s’y trouve en présence d’un champ lit-
téraire unifié autour du pôle hexagonal (et parisien) avec des
périphéries s’étendant jusqu’en Belgique, Québec, Suisse
romande, Afrique, Liban… Ou bien s’il y a là plusieurs champs
distincts [Saint-Jacques, 1991]. Partant là aussi d’un exemple,
on se référera aux choix qui se sont imposés à ce sujet aux cher-
cheurs québécois entreprenant une histoire littéraire du Québec
[Lemire, Saint-Jacques, 1990 ; 1991].
Plutôt que de recenser et situer par rapport à des « mouve-
ments » un ensemble plus ou moins ancien de textes institués
d’office en « littérature québécoise », cette étude de la vie

8. Pierre Bourdieu note la question en passant, à propos de l’Angleterre [1992, p. 306].

66
littéraire s’est astreinte à des questions souvent négligées dans
les visées usuelles de l’histoire littéraire et pourtant fondamen-
tales : quelles sont les conditions pour que des pratiques de
l’écriture publique émergent dans une société donnée ?
Comment certaines de ces pratiques en viennent-elles à acquérir

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un caractère « littéraire » et en quel sens de cette idée ?
Comment celles-ci se créent-elles un espace propre (un
champ) ? Comment les rapports de subordination et d’émanci-
pation entre métropole et colonies se règlent-ils en ce domaine ?
Plus simplement dit : comment se fait-il que quelque chose qui
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a nom « littérature québécoise » (ailleurs belge, mais aussi bien


encore russe, ou française, ou ce qu’on voudra) soit advenu et
qu’est-ce à dire ?
La situation coloniale de la Nouvelle-France, puis du Canada
sous régime britannique, et la forte dépendance politique et
économique du Québec contemporain à l’endroit respective-
ment du Canada anglophone et du marché nord-américain
fournissent des conditions générales suffisamment originales
pour y supposer une histoire et une configuration qui ne
soient pas duplications de l’exemple français. Et en ce qui
concerne les facteurs morphologiques, l’appartenance à l’aire
linguistique francophone et la faiblesse numérique de la
population font que deux caractéristiques (langue, extension
du marché) propices à l’autonomisation d’un champ littéraire
sont en situation ambivalente. Pourtant, une autonomisation s’y
est engagée à cet égard, selon un processus qui se repère à peu
près concurremment de celui qui retient l’attention de Pierre
Bourdieu pour la France, vers le milieu du XIXe siècle : mais il
ne faudra pourtant pas s’étonner que la configuration n’en soit
pas identique ; ce qui implique que le concept de champ puisse
être interrogé dans sa pertinence heuristique, en se demandant
s’il conserve son efficacité analytique pour une configuration
différente.
L’histoire n’en étant pas supposée connue, il est sans doute
utile d’en baliser ici le parcours (quitte à en espacer les
repères). La colonisation française y servira de point de
départ. Paradoxe apparent, puisque hormis de rares poèmes de
circonstances 9, dont pour la plupart les traces se sont perdues,
hormis d’encore plus rares représentations théâtrales, il n’est
point alors de vie littéraire appréciable en Nouvelle-France

9. Par exemple Les Muses de la Nouvelle-France de Marc Lescarbot.

67
(l’absence de masse critique de population, due à la dispersion
démographique, autant que la relative pauvreté matérielle de
la colonie suffisent à l’expliquer). Certes, des correspondances,
des journaux personnels, mais surtout les Relations des Jésuites
et autres récits de voyage comme (à l’opposé idéologique) celui

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de Lahontan, attestent de pratiques d’écriture : leur destination
publique française les rattache au discours naissant de l’opi-
nion dans une monarchie où les entreprises capitalistes et mis-
sionnaires de colonisation nécessitent la recherche d’appuis
privés pour prolonger ceux de l’État. Ces pratiques inscrivent
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la préhistoire littéraire québécoise dans un espace entièrement


français, d’autant que la colonie n’a même pas droit que s’y ins-
talle une imprimerie qui permettrait matériellement une produc-
tion identifiable comme locale. De cette configuration, les
choses vont passer par un basculement complet avec la
conquête britannique au milieu du XVIIIe siècle. Le nouveau gou-
vernement autorise immédiatement presses et journaux dans la
colonie : le discours public obtient ainsi une prise directe sur la
collectivité locale, et l’on passe d’une situation où l’apparte-
nance politique au domaine français empêchait toute produc-
tion propre à une situation où l’inclusion dans le domaine
anglais rend possible celle-ci. La mise en place d’une Chambre
d’assemblée en 1791 complète au Québec cette configuration
nouvelle, dans le champ du pouvoir cette fois : l’opinion
publique canadienne française se mobilise dès lors autour de la
question nationale.
La littérature au sens moderne du terme n’y a pas encore
grand-place. Peu de fiction, de théâtre, de poésie lyrique ou
d’essais, sauf pour les occasionnelles contributions d’immigrés
français ou suisses agissant conformément aux habitus litté-
raires acquis dans leur formation première. Mais déjà des lettres
publiques, où les interventions de ces immigrés font surgir la
question que l’un d’entre eux, Napoléon Aubin, formule expli-
citement : ne faut-il pas dans ce domaine général du discours
public fonder une « littérature nationale » ? « Revendication
nette » déjà d’une autonomisation, mais suivant un principe
géopolitique.
L’échec de la rébellion de 1837-1838 et, plus encore, l’Union
des deux Canadas en 1840, qui place les francophones en situa-
tion de minorité linguistique, enclenchent un nouveau pro-
cessus : la crainte de disparaître sans avoir laissé de trace,
l’impasse politique et économique dans laquelle ils se trouvent,

68
conduisent les « Canadiens » à s’inventer un espace idéolo-
gique de repli, à la fois histoire et littérature. La grande œuvre
fondatrice est celle de François-Xavier Garneau, qui donne
par le même coup une épopée à sa fragile nation. Récusant à
la fois l’insondable sujet-Providence de l’Histoire et descrip-

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tion générale de la Nouvelle-France de Charlevoix et celui,
obscurantiste clérico-monarchiste, de l’Histoire des deux Indes
de l’abbé Raynal, il fait du peuple francophone en Amérique,
à travers ses tribulations diverses, le héros d’une geste dont la
prégnance l’impose d’emblée comme mythe de référence à sa
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collectivité. Sa reconnaissance comme « historien national », la


floraison de poèmes, romans, pièces de théâtre, anthologies
même, qui accompagnent et prolongent cette œuvre, l’appari-
tion d’une critique qui propose une forme consensuelle à
l’esthétique marquent l’émergence d’une configuration nou-
velle : elle se caractérise par la réception favorable qu’y ren-
contrent un « poète national », Octave Crémazie, et un roman
fondateur Les Anciens Canadiens. L’hégémonie naissante d’un
discours de l’imaginaire mémoriel et utopique fait apparaître
le projet d’étudier comme tel « le mouvement littéraire en
Canada » (Casgrain, 1866) [Beaudet, Saint-Jacques, 1999].
À partir de là, un ensemble d’instances s’édifie progressive-
ment qui apportent des lieux de production, légitimation, auto-
nomisation : revues, prix littéraires, maisons d’éditions, théâtres
enfin ; les facteurs institutionnels désignant un champ litté-
raire s’instaurent à l’échelon québécois (en se séparant des insti-
tutions du champ littéraire français), et non à l’échelon
« canadien ».
Autonomisation différente, donc, et relativement plus jeune
que celle qui s’est jouée en France ; mais les structures fonda-
mentales de la spécification du littéraire sont alors en place,
et la revendication d’autonomie s’affirme. Reste que, par suite
de sa généalogie singulière, dans le champ littéraire québécois
le débat sur la littérature et celui sur la politique et l’identité
« nationales » sont d’abord liés, et l’autonomie du littéraire se
fait d’abord avec l’autonomie politique, et non contre le poli-
tique ; et les réceptions ou rejets de modèles venus d’Europe
comme la recherche de modèles propres se médiatisent par
cela : ainsi les débats sur les modèles romantiques, symbo-
listes, ou encore l’« art pour l’art », contrebattus par une ten-
dance « provincialiste » qui bénéficie, bien plus qu’en France
où le régionalisme occupe alors une position faible dans la

69
hiérarchie des légitimités, d’une forte audience liée a l’inter-
rogation identitaire. Mais dans sa lutte contre deux sources
d’influences hétéronomes (l’espace anglophone englobant, et
l’espace français débouché marchand nécessaire aux réussites
financières), ce champ, qu’on ne peut pour cette raison même

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ramener à un sous-champ de l’un ou de l’autre, construit son
autonomie pour une bonne part en jouant une hétéronomie
contre l’autre : se revendiquer comme nord-américains permet
aux littérateurs québécois de s’émanciper des schémas français,
se revendiquer francophones les isole dans l’espace nord-amé-
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ricain. Dès lors, la « valeur propre » du littéraire prend au


Québec des formes spécifiques. Des noms d’écrivains
(Gabrielle Roy, Hubert Aquin) donnés à des édifices publics
attestent de la reconnaissance collective de la valeur litté-
raire ; de même, la création de départements et filières propres
d’études en littérature québécoise ; de même encore, sur le der-
nier demi-siècle, dans la sphère restreinte, une densité de
maisons d’édition et surtout de revues littéraires qui proportion-
nellement à la population concernée, est sensiblement plus
élevée qu’en France ; de même, enfin, l’entreprise de grandes
éditions complètes, prestigieuses, monumentales et éminem-
ment consacrantes (exemples : celle de Lahontan dirigée par
R. Ouellet pour les origines historiques, celle d’H. Aquin par
B. Beugnot pour les œuvres du champ autonomisé). Mais en
même temps, alors que « l’intérêt désintéressé » pour la litté-
rature est manifeste (la grande majorité des écrivains de quelque
renom écrivent pour le prestige qu’a la littérature, et non dans
des formes propices aux gains financiers), la prégnance de
l’interrogation identitaire fait que celle-ci est regardée comme
une valeur résultant de l’exploration spécifique que le travail
sur le langage permet pour une collectivité dont l’identité
repose sur la communauté de langue : ainsi de l’utilisation des
spécificités linguistiques dans des œuvres qui proposent par ail-
leurs des figures au-delà de la simple figuration identitaire
(théâtre de Tremblay) ; ou encore, autre exemple en un autre
sens, jeu, dans une langue qui respecte les normes du français
mais dans des formes et genres intérieurs en scintillements
variés, sur l’identité ambiguë, dans une réponse du référent
antique le plus largement occidental (Hypathie ou la fin des
Dieux). L’interrogation identitaire liée à l’histoire propre de la
littérature québécoise y persiste de la sorte sous des formes

70
dérivées, là même où cette littérature ne se propose pas pour fin
la revendication nationale.
Face à quoi, il convient soit de renoncer, pour écrire cette his-
toire sur le siècle écoulé, à utiliser la notion de champ s’agissant
d’un espace tel que le québécois – par quoi alors la remplacer,

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puisqu’il serait historiquement faux d’inclure cet espace de pra-
tiques dans le champ littéraire français, ou même francophone ?
Par la notion d’institution ? mais celle-ci ne rend compte que
d’une partie des questions concernées ; soit d’admettre que la
définition du concept doit être retenue en ses données premières
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(un espace social fondé sur une pratique ayant ses spécifica-
tions identifiables et ses réseaux de valeurs autonomes, et un
ensemble structuré de systèmes de différences) sans exiger,
pour le tenir comme pertinent, que le modèle post-romantique
français (de la littérature comme fin en soi en tant que seule
valeur légitime) y soit dupliqué.

Ainsi, au sein de l’ère francophone dans le cas présent, entre


aires culturelles différentes ailleurs, l’interrogation en termes
de champs engage à la fois la manière d’écrire l’histoire de
chacun de ces espaces et les enjeux d’un comparatisme bien
tempéré (c’est-à-dire considérant les relations, influence et cor-
respondances d’une aire à l’autre en comparant les conditions
de production et réception des textes par lesquels se font ces
interactions : sans cela, le risque est grand, et bien connu, d’une
littérature comparée s’abandonnant aux commodités d’un thé-
matisme flou). Et la possibilité de construire une histoire géné-
rale des littératures suppose que l’on s’interroge sur les
conditions de communication et de traductibilité même des
données d’un espace dans celles d’un autre espace (la ques-
tion de la traductibilité se pose avec une acuité particulière
quand, lorsque des écrivains écrivent pour leurs pairs et sem-
blables dans leur champ, leurs œuvres se trouvent recevoir ou
exercer des influences sur d’autres situés dans d’autres espaces,
structurés en champ ou à l’état d’hétéronomie forte). Suivre le
devenir d’un thème, ou d’un genre, d’une attitude, d’une forma
mentis, d’un de ces espaces à un autre suppose bien qu’on uti-
lise pour l’un et l’autre les mêmes modèles conceptuels d’ana-
lyse, et des modèles à la fois assez forts et assez souples pour
qu’ils rendent compte des éléments qu’ils ont à prendre en
charge dans les différences mêmes de ces éléments. Sans quoi
l’histoire littéraire se trouvera renvoyée vers des inventaires de

71
sources ou d’intertextualités dont elle ne pourra penser les
systèmes de différences, et donc vouée à se borner à des séries
d’histoires littéraires nationales, au mieux, et jamais à des
saisies à un échelon plus élevé. Situation que les chercheurs
français vivent peut-être assez confortablement, installés qu’ils

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sont sur les acquis de trois siècles de domination des modèles
français non seulement sur la francophonie, mais bien, durant
de longues phases (tel l’« âge classique » en Europe) sur des
aires culturelles relevant d’autres langues et nations. Mais
situation dont ils sentent aussi la précarité intellectuelle, et
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que le franco-centrisme tenté par les distributions de prix


une année à un Antillais, une autre a un écrivain libanais (la
Québécoise ayant eu son tour auparavant : Pélagie la Char-
rette) ne masqueront pas longtemps. Reste que pour engager
ces histoires littéraires-là, les outils tels que le concept de
champ doivent être impliqués dans la description de configu-
rations contrastées.
À la lumière de ces (trop brefs) exemples, il nous paraît donc
utile de trancher dans les hésitations qui, par petites touches,
jalonnent les Règles de l’art, en prenant position – en assu-
mant nos positions – pour un usage pleinement historique de la
notion de champ, mettant en jeu toute la genèse de ce dernier,
avec les configurations successives qui s’y sont présentées (et
qui n’ont pas toujours et partout été linéairement orientées vers
un progrès d’autonomie, soit dit en passant). À moins qu’on
ne suppose qu’au fil de variations de la conception de ce que
nous appelons aujourd’hui « littérature », il faille faire varier la
démarche d’analyse dans ses concepts structurants eux-mêmes,
c’est la condition pour que, entre histoire, science sociale et
recherche littéraire se tissent des interlocutions qui permettent
une histoire littéraire, et même une histoire littéraire générale ou
comparée, échappant au déterminisme ou au subjectivisme. Et
Pierre Bourdieu nous pardonnera d’avoir, pour poser la ques-
tion du processus dans l’ensemble de ses cheminements, pré-
féré, suivant son exemple, retravailler – dans la logique
cumulative – le concept de champ pour en étendre l’extension
sans en perdre la compréhension efficace, plutôt que de cher-
cher, en substituant un terme à un autre (institutionnalisation
par exemple), un concept relais qui n’eût sans doute été qu’un
simulacre.
Resterait, ensuite, à revenir sur l’efficacité – considérable, si
l’on s’y emploie – de cet outil en matière d’analyse des textes.

72
Mais c’est une autre histoire. Non, pardon : c’est une autre
facette de la même histoire, avec des questions là aussi à
affiner, mais nous renverrons seulement à ce sujet puisqu’il faut
se borner, à l’exemple d’un des absents de son champ, Daudet
et à sa petite chèvre de M. Seguin [Ponton, 1991] 10.

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Bibliographie
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champ littéraire québécois avant 1914 », à paraître dans Texte, Toronto.


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LEMIRE M. (sous la dir. de), SAINT-JACQUES D. et al. (1991), La Vie littéraire
au Québec, vol. II, 1806-1839 : Le Projet national des Canadiens, PUL,
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10. Et, sur la lecture d’un conte de Daudet en termes de champ, voir Viala [1992].

73
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VIALA A. (1988), L’Esthétique galante, SLC, Toulouse.
VIALA A. (1990), Racine. La stratégie du caméléon, Seghers, Paris.
VIALA A. (1992), « Ah ! qu’elle était jolie… », Politix, nº 17, p. 125-141.
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nº 182, numéro spécial Voies de la création littéraire au XVIIe siècle.
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3

Les règles du champ


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par Jean-Louis Fabiani*

La notion de champ 1, articulée avec celle d’habitus et de


capital, exerce une fonction centrale dans le système explicatif
développé par Pierre Bourdieu. Il vaut la peine de revenir briè-
vement sur la genèse et les usages de la « théorie générale des
champs », laquelle, bien qu’elle n’ait pas fait l’objet d’une pré-
sentation en forme, constitue l’une des clés pour l’analyse de
l’œuvre. Le concept de champ doit ses propriétés au fait qu’il
est désindexé par rapport aux contextes historiques sur les-
quels il s’applique, et se trouve ainsi affecté d’une validité uni-
verselle. En partant d’une des expositions les plus claires de
la notion, il est possible de s’interroger sur les conditions de
la validité de l’usage analogique de l’espace positionnel, qui
constitue le cœur du dispositif d’interprétation.
Dans les Règles de l’art, Pierre Bourdieu formule ses ana-
lyses du monde littéraire français de la deuxième moitié du
XIXe siècle dans le langage de la « théorie générale des champs »
[1992, p. 257] dont la théorie du champ littéraire n’est qu’un
cas particulier. Deux affirmations limitent notre savoir sur la
forme générale de cette théorie :
1) L’auteur renvoie à une publication ultérieure un travail en
cours sur « les propriétés générales des champs, en portant les

* Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, SHADYC-CNRS.


1. Les remarques qui suivent reprennent une partie des idées développées dans deux articles
publiés respectivement dans Genèses [1993a] et la Revue européenne des sciences sociales [1994].
Je remercie les responsables de ces deux revues pour m’avoir autorisé une reproduction partielle de
ces textes. Pour des points de vue complémentaires sur l’intérêt et les limites du recours à la notion
d’espace positionnel, je me permets de renvoyer à deux autres articles parus dans la Revue de méta-
physique et de morale [1993b] et Enquête [1997].

75
différentes analyses réalisées à un niveau supérieur de formali-
sation » (mais il n’est pas sûr qu’il s’agisse à proprement parler
d’une « formalisation » de la théorie des champs, au sens où
celle-ci supposerait une rupture avec la langue naturelle).
2) Il fait état d’un projet théorique plus vaste : « Comme

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j’espère un jour pouvoir en faire la démonstration, tout permet
de supposer que, loin d’être le modèle fondateur, la théorie du
champ économique est sans doute un cas particulier de la
théorie générale des champs qui se construit peu à peu, par
une sorte d’induction théorique empiriquement validée, et qui,
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tout en permettant de comprendre la fécondité et les limites de


validité de transferts tels que celui qu’opère Weber, contraint à
repenser les présupposés de la théorie économique, à la lumière
notamment des acquis dégagés des champs de l’analyse de pro-
duction culturelle. » À ce degré de généralisation, le « champ »
semble un concept historiquement amorphe : la théorie géné-
rale implique apparemment que tout se passe partout comme
ici (champ de la maison individuelle, champ de l’enseigne-
ment supérieur, champ des Grandes Écoles). La diversité des
objets sur lesquels s’applique le concept montre qu’il sub-
sume des situations historiquement très diverses et des modes
de construction qui n’ont rien de commun : mais la référence à
la théorie générale, même lorsqu’elle apparaît sous une forme
simplement programmatique, implique que tous les objets his-
toriques et tous les objets sociaux peuvent être analysés dans
les mêmes termes, bien que les terrains que Pierre Bourdieu a
sélectionnés pour en faire des éléments de validation de la
théorie générale soient le plus souvent pris dans l’Occident
contemporain. Mais ce n’est en aucun cas une limitation. La cri-
tique de la raison théorique de l’anthropologie qui est menée
dans le Sens pratique s’appuie sur la notion de logique des
champs en vue d’en finir avec l’opposition artificielle, mais
centrale dans les sciences sociales, entre subjectivisme et objec-
tivisme. La notion de champ intervient en effet pour rendre
compte de la nature des logiques pratiques qui ne se laissent pas
réduire à la rationalité de l’économisme, lequel définit la pra-
tique à partir de la rencontre entre des intentions de rationa-
lité qui trouvent leur expression dans le calcul et des contraintes
externes. L’économie générale des pratiques évacue le calcul,
mais garde l’intérêt redéfini comme investissement dans un jeu,
illusio, commitment. C’est cet espace où peuvent s’investir les
joueurs qui donne sa première configuration à la logique du

76
champ. Les différents univers économiques sont autant de
champs de luttes qui se distinguent aussi bien par « les enjeux
et les raretés qui s’y engendrent que par les espèces de capital
qui s’y engagent ». Les premières définitions du champ dans la
réflexion anthropologique tournent toutes autour de la notion de

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jeu. L’analogie avec le jeu véritable est limitée par le fait que,
dans le cas des « champs sociaux », « on n’entre pas dans le jeu
par un acte conscient, on naît dans le jeu ».
La deuxième définition du champ, dont on retrouve les pre-
mières formulations dans les textes consacrés au marché des
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biens symboliques, est à chercher du côté de l’espace posi-


tionnel (un système de positions qui organise un espace des
coups possibles, une structure qui détermine la forme des inter-
actions). La meilleure formulation de cette notion se trouve
dans la relecture structuraliste que fait Pierre Bourdieu de la
sociologie religieuse de Max Weber : le champ religieux est
défini comme une structure de relations objectives et non plus
à partir d’une typologie réaliste [Bourdieu, 1971]. Dans cette
définition, le « champ est un réseau de relations objectives (de
domination ou de subordination, de complémentarité ou d’anta-
gonisme, etc.) entre des positions – par exemple, celle qui cor-
respond à un genre comme le roman ou à une sous-catégorie
telle que le roman mondain, ou, d’un autre point de vue, celle
que repère une revue, un salon ou un cénacle comme lieu de ral-
liement d’un groupe de producteurs. Chaque position est objec-
tivement définie par sa relation objective aux autres positions,
ou, en d’autres termes, par le système des propriétés perti-
nentes, c’est-à-dire efficientes, qui permettent de la situer par
rapport à toutes les autres dans la structure de la distribution
globale des propriétés » [Bourdieu, 1992, p. 321].
Enfin, le concept de champ est l’objet d’une tension entre les
conséquences de la mise en place d’un « système de ques-
tions générales » destiné à mettre au jour les lois invariantes
de la structure (quels que soient les objets considérés) et la
recherche des propriétés spécifiques de chaque champ. Si l’ana-
lyse doit conduire par inductions successives à un haut degré de
formalisation d’une théorie générale des champs, il n’en reste
pas moins que chaque champ présente des formes spécifiques :
l’homologie peut être décrite comme une ressemblance dans
la différence [Bourdieu, 1987, p. 167]. Mais il présente aussi
le point de vue inverse : « du fait des particularités de ses fonc-
tions et de son fonctionnement (ou simplement, des sources

77
d’information le concernant), chaque champ livre de manière
plus ou moins claire des propriétés qu’il a en commun avec
tous les autres » [Bourdieu, 1992, p. 257]. Certains champs en
apparence très particuliers, où le niveau de censure est moins
fort, révèlent des propriétés générales. Pierre Bourdieu déve-

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loppe une problématique de la propension différentielle des
champs à l’objectivation : « Le champ de la haute couture m’a
introduit plus directement qu’aucun autre univers à l’une des
propriétés les plus fondamentales de tous les champs de pro-
duction culturelle, la logique proprement magique de la produc-
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tion du producteur et du produit comme fétiches » [ibid.,


p. 287]. Cette intéressante remarque vient brouiller la ques-
tion de la multiplicité relative des modes de structuration des
champs : poussée à son terme, la théorie générale des champs
pourrait devenir une théorie générale du champ. Tous les
champs, quelles que soient les configurations historiques singu-
lières qui les caractérisent (tradition nationale, degré de déve-
loppement, etc.), sont justiciables de la même grille
conceptuelle, celle qui était déjà mise en place lors de l’élabo-
ration du concept dans sa dimension anthropologique : à ce
titre, cette notion présente bien un caractère transhistorique.
Le livre de Pierre Bourdieu 2 peut permettre de construire un
point de vue global sur la sociologie des œuvres, dans la mesure
où son travail se présente comme l’entreprise la plus puissante
à ce jour dans le domaine, par son ambition scientifique, par
le caractère systématique de sa visée et par le recours à une
conceptualisation unitaire qui la rend théoriquement applicable
à tout secteur de la production symbolique. L’intérêt de l’auteur
pour la littérature n’est pas récent : c’est même à propos de la
production littéraire qu’il a présenté une des premières formu-
lations du concept de champ, plusieurs fois remaniée depuis.

2. Bien que l’auteur nous invite à une lecture active de son essai – « comprendre vraiment (les
textes scientifiques) c’est faire fonctionner à propos d’un objet différent le mode de pensée qui s’y
exprime, la réactiver dans un nouvel acte de production, aussi inventif et original que l’acte initial,
et en tout opposé au commentaire déréalisant du lector, métadiscours impuissant et stérilisant »
[Bourdieu, 1992, p. 254] –, on ne peut manquer de ressentir de l’appréhension au moment de dis-
cuter son travail, tant il est constitué de dispositifs qui permettent de disqualifier par avance toutes
les objections ou simplement les demandes d’élucidation, considérées comme réductrices ou des-
tructrices de l’originalité et de la nouveauté radicale de la démarche. Un malheureux (heureusement
destiné à rester anonyme) se trouve ainsi proprement sulfaté dans la note 5 de la page 252 pour avoir
osé esquisser une généalogie du concept d’habitus. Pour éviter toute discussion de son analyse plutôt
rapide des différentes tendances de la théorie littéraire, P. Bourdieu affirme que les « théories, en
particulier celles des sémiologues français, ne pèchent pas par un excès de cohérence et de logique,
en sorte qu’on pourra toujours y trouver, en cherchant bien, quelque chose que l’on peut
m’opposer » [ibid., p. 272].

78
Plus généralement, il faut aussi évoquer le caractère organisa-
teur de la préoccupation pour les formes symboliques, qui se
manifeste à travers la lecture originale qu’il fait de Cassirer et
de Panofsky. La sociologie de la littérature n’est en aucune
manière une récréation que s’offre le maître, une fois ses grands

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desseins théoriques accomplis : elle est au cœur même de son
projet. On pourrait peut-être reconnaître aussi dans cette insis-
tance le souci du sociologue, jamais reconnu comme tel,
puisque au contraire Pierre Bourdieu ne cesse de se réclamer
de la science – et ordinairement dans les termes d’une épisté-
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mologie franchement naturaliste –, de se mesurer avec les


grands écrivains. La belle analyse qu’il consacre à Sartre
comme figure de l’intellectuel total vise en premier lieu à en
finir avec « l’illusion d’une toute-puissance de la pensée » :
mais il n’est pas interdit de la lire comme un hommage. Le
rapprochement du grand sociologue et du grand créateur est à
mon sens une des clés pour la pleine compréhension de ce livre.
Évoquant sa propre stratégie de recherche, Pierre Bourdieu
n’hésite pas à évoquer une proximité avec l’innovation litté-
raire : « Demander la solution de tel ou tel problème canonique
à des études de cas (comme la haute couture pour comprendre
le fétichisme), c’est infliger à la hiérarchie tacite des genres
et des objets une transformation qui n’est pas sans rapport avec
celle qu’ont opérée, selon Erich Auerbach, les inventeurs du
roman moderne, Virginia Woolf notamment » [1992, p. 250].
Parallèlement, Flaubert est considéré comme un quasi-socio-
logue, puisqu’il constitue les conditions d’une véritable expéri-
mentation (Frédéric est lancé dans un espace, comme une
particule dans un champ de forces ; l’auteur « construit » un
groupe d’adolescents). Que manque-t-il à l’écrivain pour être
un grand sociologue ? Mais la « science » flaubertienne ne se
démasque qu’à la lecture qu’en donne le sociologue : ce der-
nier est à proprement parler le premier vrai lecteur de l’œuvre,
bien qu’il ait été précédé par d’innombrables lecteurs et des
générations de commentateurs professionnels qui sont tous
passés à côté de sa véritable signification (« cette œuvre mille
fois commentée et sans doute jamais lue vraiment » [ibid.,
p. 19]). Par un paradoxe apparent, l’Éducation sentimentale
« fournit tous les instruments nécessaires à sa propre analyse
sociologique », mais ce fait « a échappé aux interprètes les plus
attentifs ». En levant les opacités qui sont l’effet du dispositif
de dénégation du monde social sur lequel il considère qu’est

79
fondée la littérature, le sociologue, qui crée pour la première
fois les conditions d’une lecture complète de l’œuvre, se situe
de plain-pied avec le grand écrivain. Ceci le dispense
d’accorder de l’attention à l’histoire pourtant riche des lectures
de l’Éducation sentimentale.

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L’analyse sociologique des œuvres littéraires suppose une
rupture avec les formes établies de la critique, mais n’implique
ni destruction de l’œuvre ni suppression de la jouissance esthé-
tique. Pour se prémunir des critiques ambiantes qui assimilent
l’interrogation sur la genèse sociale des valeurs esthétiques avec
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le relativisme (et qui attribuent à la sociologie une part active


dans le développement de la « crise de la culture »), Pierre
Bourdieu reprend en le radicalisant un thème développé par
d’autres auteurs, Norbert Elias en particulier, celui de la science
des œuvres comme condition du plaisir esthétique. On se sou-
vient qu’Elias [1991] affirmait à propos de Mozart que « la
compréhension de la performance d’un artiste et la joie que
procurent ses œuvres ne se trouvent pas compromises, mais au
contraire plutôt renforcées et approfondies par l’effort pour
saisir le lien entre ses œuvres et sa vie dans la société des
hommes ». Il ne s’agit ici à proprement parler que d’un adju-
vant optionnel au plaisir de la musique, sans qu’il soit besoin
de se convertir à une forme supérieure d’accès aux œuvres.
Pierre Bourdieu pousse ce point de vue à la limite, en faisant
de la science des œuvres une condition du plaisir qu’on peut y
prendre : « C’est pourquoi l’analyse scientifique, lorsqu’elle est
capable de porter au jour ce qui rend l’œuvre d’art nécessaire,
c’est-à-dire la formule informatrice, le principe générateur, la
raison d’être, fournit à l’expérience artistique, et au plaisir qui
l’accompagne, sa meilleure justification, son plus riche ali-
ment. À travers elle, l’amour sensible de l’œuvre peut s’accom-
plir dans une sorte d’amor intellectualis rei, assimilation de
l’objet au sujet et immersion du sujet dans l’objet, soumission
active à la nécessité singulière de l’objet littéraire » [Bourdieu,
1992, p. 14]. On pourrait dire qu’il y a un prix à payer pour
continuer à jouir de l’art, qui consiste à renoncer à la forme
ordinaire, sensible, du plaisir esthétique, dont le principe est la
méconnaissance des sources du plaisir, comme fondement de la
croyance collective qui est au principe de l’ordre artistique et de
l’ordre intellectuel, et dont la constitution d’un rapport savant
à l’œuvre exige la suspension. Ce renoncement au plaisir ordi-
naire est la condition d’accès à une forme de satisfaction

80
supérieure fondée sur la reconnaissance, garantie par une
conversion préalable à la science, de la genèse sociale d’une
illusion. Accroître sa science (des œuvres), ce n’est donc pas
accroître ses douleurs, mais accroître son plaisir. On voit quelle
ambition esthétique le sociologue assigne à sa discipline.

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Doit-on considérer que la position de l’auteur des Règles de
l’art s’inscrit dans une tradition ascétique qui abaisserait la
jouissance pure et simple de l’œuvre ? On sait qu’Adorno dis-
sociait très fortement l’expérience artistique de la jouissance,
dans laquelle il voyait la marque du philistin 3. Dans son apo-
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logie de l’expérience esthétique, Hans-Robert Jauss [1978], étu-


diant le processus de dégradation de la notion de jouissance au
cours de l’histoire de l’art, s’efforce au contraire d’en res-
taurer les droits. On pourrait penser que Pierre Bourdieu se situe
du côté de l’ascétisme. Mais la radicalité de son point de vue
pourrait être relativisée si l’on considère qu’il ne fait que tra-
duire dans le langage de la nécessité le processus de transfor-
mation historique de la jouissance esthétique (au moins celle
qui concerne les œuvres légitimes) qui semble caractérisée par
l’incorporation progressive de la réflexivité dans le point de vue
que le spectateur prend sur les œuvres, qui tendent à intégrer
dans leur définition même leurs modes de constitution, leur ins-
cription dans une histoire et leur propre commentaire.
La sociologie se doit de définir son territoire par rapport aux
autres disciplines qui traitent des œuvres. Pour Pierre Bourdieu,
la science des œuvres doit se constituer en opposition radicale
avec le socle de l’analyse littéraire, qui prend comme point de
départ non questionné l’unicité et la singularité de l’œuvre cris-
tallisées dans la notion de projet créateur. C’est chez Sartre que
l’auteur des Règles de l’art voit l’accomplissement (en même
temps qu’il en permet le dévoilement) de ce discours de fonda-
tion mythique qui lit les développements successifs de l’œuvre
comme l’inscription historique d’un projet originel. En pous-
sant à la limite la position anti-réductionniste qui fait du créa-
teur artistique un auto-créateur, Sartre permet de mettre au jour
l’implicite de toutes les méthodologies d’analyse littéraire qui
s’appuient sur la mise en relation entre la biographie et l’œuvre
ou qui se fondent sur la singularité textuelle (c’est le cas de tous

3. « Celui qui jouit concrètement des œuvres d’art est un béotien. Des expressions comme « régal
pour l’oreille » le trahissent. En réalité, plus on y comprend quelque chose, moins on jouit des
œuvres » [Adorno, 1989, p. 30].

81
les formalismes). Pareil point de vue est assurément simplifi-
cateur, puisqu’il met dans le même sac toutes les espèces d’ana-
lyse littéraire, alors qu’elles ont des histoires différentes, des
techniques et des objets souvent contradictoires, et qu’elles pré-
sentent pour l’entreprise sociologique des capacités de sollici-

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tation ou de mobilisation très diversifiées. La référence aux
études littéraires n’existe que pour faire valoir l’originalité et
la puissance théorique de la sociologie de l’auteur : pour ne
prendre que deux exemples parmi d’autres, on ne voit pas
comment Paul Bénichou ou Hans-Robert Jauss – dont les noms
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n’apparaissent pas dans le livre – peuvent entrer dans la défi-


nition proposée. Le premier a pourtant puissamment contribué
à l’histoire de la constitution de l’écrivain en France [Bénichou,
1973]. Le second a renouvelé radicalement l’histoire de la litté-
rature, en renvoyant dos-à-dos le formalisme et la théorie du
reflet. C’est pourquoi l’histoire de la critique qui est esquissée
dans les Règles de l’art est franchement réductrice : l’auteur
peut sans sourciller traiter de la même façon le New Criti-
cism, l’herméneutique et le déconstructionnisme, pures mani-
festations de la doxa littéraire, entendue comme expression
routinisée de l’enseignement de la littérature dans l’institution
scolaire. Les différences entre courants sont à rapporter aux tra-
ditions nationales qui caractérisent les systèmes d’enseigne-
ment. Toutes les lectures formalistes peuvent être ramenées au
principe unique de l’absolutisation du texte, qui enveloppe un
rituel immuable de célébration. Il suffit de deux pages à l’auteur
pour exécuter tous les courants internalistes, et il disqualifie
d’un même allant toute forme de critique génétique, dont on
aurait pu penser au contraire qu’elle fût en mesure de devenir
une science auxiliaire fort convenable pour la sociologie.
Le travail de Michel Foucault, très rapidement évoqué, est
considéré comme une expression parfaite de la critique interna-
liste. Si l’auteur de l’Archéologie du savoir est crédité pour
avoir introduit la pensée relationnelle dans l’analyse des
œuvres, dans la mesure où aucune œuvre culturelle n’existe par
elle-même, en dehors des analyses d’interdépendance qui
l’unissent à d’autres œuvres, il n’en reste pas moins qu’il n’a
fait selon Pierre Bourdieu que déplacer le territoire de l’absolu-
tisation, du texte singulier vers les systèmes de relations inter-
textuels. Le « champ de possibilités stratégiques » n’est en
aucun cas un champ de forces sociologiques, puisqu’il est entiè-
rement défini par le déploiement de jeux conceptuels. Il y a du

82
jeu chez Foucault comme chez Pierre Bourdieu, mais il est clair
qu’on ne joue pas à la même chose. Pour instruire le procès de
« l’analyse structurale » qu’il prête à Foucault, Pierre Bourdieu
se limite à une seule référence, la réponse au cercle d’épisté-
mologie de l’École normale supérieure [Foucault, 1968], sans

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prendre en compte les remaniements successifs de la position
de Foucault par rapport à l’histoire des textes. Il paraît pour le
moins simpliste, même si l’on prend en compte les obscurités
et les contradictions de la notion d’épistémè, d’ailleurs aban-
donnée au cours du développement de l’œuvre, d’en faire une
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sorte d’analogue de l’esprit du temps ou du vouloir artistique, et


d’ouvrir ainsi la voie à une interprétation platement culturaliste
de Foucault. En rapprochant de manière paradoxale deux tradi-
tions intellectuelles, l’histoire des Annales, particulièrement
celle de Braudel, et l’épistémologie à la française de Bache-
lard et de Canguilhem, qui s’est constituée sous la forme d’une
histoire des sciences, Foucault s’est efforcé de penser conjoin-
tement la longue durée et le surgissement des discontinuités :
le rapprochement de séries très différentes rend impossible la
représentation d’une « chronologie continue de la raison » et
ouvre la voie à « une théorie générale de la discontinuité, des
séries, des limites, des unités, des ordres spécifiques, des auto-
nomies et des dépendances différenciées ». Foucault a très clai-
rement distingué les analyses en termes d’épistémè, telles
qu’elles étaient mises en œuvre dans Les Mots et les choses,
d’une problématique de la totalité culturelle : l’épistémè n’est
autre que l’ensemble des relations entre les sciences telles
qu’elles apparaissent à l’examen de leurs régularités discur-
sives. L’idée selon laquelle il existerait un monde séparé pour
les stratégies conceptuelles semble d’ailleurs étrangère à
l’œuvre de Foucault, quel que soit le moment de son travail
qu’on choisisse de privilégier : le rapport entre pratiques dis-
cursives et pratiques non discursives reste largement en dehors
de l’investigation. Aussi la critique de son œuvre qui lui
reproche essentiellement de rapatrier les stratégies dans le ciel
des idées et de méconnaître les conditions sociales de la pro-
duction intellectuelle passe-t-elle tout simplement à côté des
préoccupations foucaldiennes.
Ce qui différencie Foucault de Pierre Bourdieu, ce n’est pas
l’orientation culturaliste ou matérialiste de l’un ou de l’autre,
c’est le mode de construction de l’objet : si Foucault s’inté-
resse principalement à des « documents » (par opposition aux

83
« monuments » de l’histoire traditionnelle) qu’il entreprend de
« travailler de l’intérieur » et dont l’agencement donne lieu à
des configurations intertextuelles dans un espace logique, Pierre
Bourdieu accorde un primat absolu à la mise au jour des sys-
tèmes de relations entre les auteurs : en effet les oppositions

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significatives s’enracinent dans les rapports qui se constituent
entre les producteurs. Le champ littéraire, comme d’ailleurs
tous les champs sociaux, n’est pas autre chose qu’un système de
relations entre agents. C’est ce qui explique le fait que la socio-
logie de la production soit privilégiée par rapport à la socio-
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logie de la réception. Au sein de la sociologie de la production,


l’espace de l’explication est encore réduit par le fait que seule
est considérée une catégorie d’agents : les auteurs. La socio-
logie des œuvres est une sociologie des auteurs. Ainsi la ques-
tion de l’intertextualité, que Pierre Bourdieu définit, en
référence à Brunetière, comme « action des œuvres sur les
œuvres », ne s’exerce jamais que « par l’intermédiaire des
auteurs dont les stratégies doivent aussi leur orientation aux
intérêts associés à leur position dans la structure du champ »
[Bourdieu, 1992, p. 280]. Le champ littéraire, ce n’est jamais
que le champ des auteurs.
Ce primat accordé à la production est contesté par Jean-
Claude Passeron. Présentant les intentions théoriques d’un vaste
programme d’enquête dont on trouvera une partie des résultats
dans le Temps donné aux tableaux, il soutient que « si les
méthodes d’investigation et de traitement particulières à la
sociologie nous paraissent plus adaptées au processus de récep-
tion des œuvres qu’au processus de leur création, c’est parce
qu’elles permettent, en s’appliquant à un public diversifié, de
référer à des œuvres singulières un volume de comportements et
une variation sociale des actes et des situations d’interpréta-
tion suffisamment amples pour satisfaire aux contraintes de
l’analyse comparative » [Passeron, 1991, p. 262]. On pourra
voir dans ce projet une autolimitation non vraiment fondée des
ambitions explicatives de la sociologie, même si l’on peut sans
peine faire le constat de la faiblesse de l’analyse empirique de
la création : rien n’interdit en effet de considérer que la
construction d’un espace d’enquête concernant une population
de producteurs diversifiés et articulé à un principe de variation
sociale des actes et des situations de création ne puisse satisfaire
aux exigences de la démarche comparative qui est au cœur de
tout projet sociologique.

84
Il reste donc une place pour l’analyse du contenu des œuvres
indépendamment de celles des conditions de leur réception. On
trouvera une bonne illustration de ce point de vue dans la seule
analyse d’œuvre que développe véritablement Pierre Bourdieu
dans son livre, celle qu’il consacre, avec tous les traits caracté-

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ristiques du morceau de bravoure, à l’Éducation sentimentale
de Flaubert. La structure de l’œuvre, définie comme l’espace
social dans lequel se déroulent les aventures de Frédéric, se
trouve être aussi la structure de l’espace social dans lequel Flau-
bert était situé. Frédéric est un « être indéterminé » 4 qui défie
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« la loi fondamentale du champ du pouvoir », alors que les


autres personnages sont définis quasi sociologiquement par une
sorte de « formule génératrice », véritable talon d’identification
(telle la barbe taillée en collier de Martinon) qui annonce toutes
leurs conduites ultérieures.
L’histoire des œuvres a pour seul principe explicatif la
logique du champ, entendu comme espace des luttes de concur-
rence entre les producteurs définis à partir d’un réseau de rela-
tions objectives. Chaque position reçoit sa définition de sa
relation aux autres positions. La structuration du champ est tou-
jours commandée par la distribution des différentes espèces de
« capital ». Il n’y a pas au sens strict d’autre histoire possible,
même si d’autres facteurs peuvent être pris en compte à travers
la médiation qu’exerce le champ. Ce qui permet l’explication
en termes d’effets de champ, c’est l’existence d’un mode
d’actualisation des formes symboliques qui est uniquement
fonction des stratégies des agents. Le sens des œuvres s’épuise
dans l’expression des conflits d’intérêt dont la forme spéci-
fique est le produit de la structure du champ. En effet, le nerf
de l’argumentation tient tout entier dans la postulation d’une
homologie entre l’espace des œuvres et l’espace de la popula-
tion des producteurs. On peut toujours dire qu’à un certain type
d’œuvres correspond un certain type de producteurs. Exemple :
« Le vers libre se définit contre l’alexandrin et tout ce qu’il
implique esthétiquement, mais aussi socialement et même poli-
tiquement » [Bourdieu, 1992, p. 289]. Ainsi les différents
genres, formes, manières, sont les uns aux autres ce que sont
entre eux les auteurs correspondants. L’homologie des deux

4. Le même thème de l’indétermination de Frédéric sert de point de départ à une analyse inspirée
de Lukacs et de Goldmann qui fait de la « marginalité, de la distance du personnage central à
l’univers du roman » l’élément central du processus de vieillissement et de dégradation qui constitue
selon Béatrice Slama le principe de structuration de l’Éducation sentimentale [Slama, 1971].

85
structures est la condition nécessaire et suffisante de la science
des œuvres, mais c’est au prix de la réduction de l’œuvre au
statut de support expressif de la position d’un auteur. Le travail
du sociologue consiste à pratiquer des allers et retours entre
ces deux espaces au sein desquels des « informations identiques

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sont proposées sous des espèces différentes » [ibid., p. 325]. On
ne saurait mieux dire : on peut toujours déduire l’œuvre des
propriétés de l’auteur en tant qu’il est pris dans une configu-
ration entendue comme un espace de luttes, puisqu’elle exprime
la même chose en termes différents. Cette affirmation n’est pas
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soumise à une véritable épreuve empirique. On peut redouter la


pauvreté de ce schème explicatif dans la mesure où, en dépit
de son raffinement apparent, il se contente de mettre en rap-
port une forme symbolique avec un ensemble de caractéris-
tiques sociales (même si celles-ci ne sont pas définies à partir de
la structure sociale mais à partir de la position dans le champ).
Dans cette perspective, l’histoire littéraire est simple comme
tout : c’est toujours et partout celle de la lutte de concurrence
entre les entrants et les installés, les tenants du titre et les chal-
lengers, les established et les outsiders, les orthodoxes et les
hérétiques, etc. Tout changement dans la structure doit être ren-
voyé à un processus unique, celui du jeu qui s’instaure entre la
routinisation et la déroutinisation. On voit à ce propos à quel
point la réinterprétation des concepts weberiens dans le lan-
gage structuraliste, que Pierre Bourdieu avait proposée en 1971
dans un article fondamental, reste le moteur de cette
conceptualisation.
C’est la simplicité de ce modèle qui peut donner lieu sans dif-
ficulté à la mise au jour des propriétés générales des champs de
production culturelle. Le fait que ces champs occupent une
position dominée dans le champ du pouvoir (c’est aussi un
thème récurrent dans l’œuvre de Pierre Bourdieu, qui fait des
intellectuels et des artistes une « fraction dominée de la classe
dominante ») permet de les penser comme traversés en perma-
nence par une série de déterminations économiques et poli-
tiques. L’effet de cette domination s’exerce principalement à
travers la tension qui s’instaure entre un principe d’hétéro-
nomie (c’est la logique économique ou politique qui s’exprime
à travers le triomphe de « l’art bourgeois ») et un principe
d’autonomie (qui trouve sa meilleure expression dans la logique
de l’art pour l’art). La métaphore de la réfraction supplante celle
du reflet, sans pour autant être franchement plus opératoire, en

86
vue de rendre compte des formes spécifiques que prend la retra-
duction dans le champ de l’ensemble des contraintes externes.
Comment mesurer le degré d’autonomie d’un champ ? Il est
exprimé par le rapport de forces symbolique qui s’instaure entre
l’interne et l’externe. Celui-ci est fonction du volume de capital

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symbolique accumulé au cours du temps par l’action des géné-
rations successives. À ce point, on pourrait penser que Pierre
Bourdieu décrit dans son propre lexique, celui du champ, de
l’habitus et des espèces de capital, un processus de longue durée
caractéristique de l’histoire de l’Occident au cours duquel
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émerge progressivement la figure de l’artiste, par opposition à


celle de l’artisan, sous l’effet de la mise à distance progressive
de la contrainte externe. N. Elias, parmi d’autres, a esquissé
une analyse de ce processus, qui n’exclut pas évidemment les
discontinuités et les régressions temporaires. En fait, Pierre
Bourdieu prend très nettement ses distances avec ce type
d’explication. Il refuse un modèle unilinéaire de développement
du champ littéraire. Trois affirmations permettent de préciser sa
position :
— La deuxième moitié du XIXe siècle est définie comme le
« moment où le champ littéraire parvient à un degré d’auto-
nomie qu’il n’a jamais dépassé depuis » [Bourdieu, 1992,
p. 304]. Mais rien ne permet de savoir précisément de quel
processus historique (qu’on pourrait théoriquement mesurer par
la quantité de travail accumulé par les générations successives
d’écrivains) cet apogée est le résultat. On ne peut pas savoir
non plus si ce degré d’autonomie est indépassable, s’il constitue
une limite objective, ou si le mouvement a été interrompu sous
l’effet d’un certain type de facteur qu’il s’agirait de mettre au
jour.
— Le degré d’autonomie du champ varie considérablement
selon les époques et les traditions nationales. La référence à des
spécificités nationales est une manière fort commode de penser
la diversité des logiques de fonctionnement des mondes de l’art
dans des contextes comparables sous le rapport du développe-
ment économique ou du niveau global d’instruction.
— Le processus d’autonomisation est toujours réversible
(bien que l’auteur ne précise pas très clairement les conditions
ou les circonstances de la réversibilité). Les choses peuvent tou-
jours se retourner brutalement. En revanche, Pierre Bourdieu
remarque que « l’histoire du champ est réellement irréver-
sible ; et les produits de cette histoire relativement autonome

87
présentent une forme de cumulativité » [ibid., p. 337]. La fin
du XXe siècle présente sous ce rapport un aspect paradoxal :
alors que toute la production artistique légitime (ce que l’auteur
appelle « le champ de production restreinte ») est placée sous le
signe de la réflexivité maximale (l’art est constitué de part en

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part par l’auto-commentaire), les menaces sur l’autonomie du
champ n’ont jamais été aussi fortes. Une contradiction est per-
ceptible entre la lenteur du processus d’accumulation des res-
sources esthétiques, qui opère le plus souvent par une série de
coups de force ou de détournements aux dépens des détenteurs
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du pouvoir économique et politique, et la rapidité de la régres-


sion vers l’hétéronomie. Il n’est pas sûr que l’auteur soit sen-
sible à cette contradiction. Il n’apporte d’ailleurs aucun élément
d’explication aux dangers qui menacent les intellectuels et les
artistes en cette fin de siècle, sinon qu’il existe de nouveaux
mécanismes corrupteurs, à travers les transformations des
media et du mécénat. En fait, la conquête paradoxale d’un
univers de liberté, qui se joue des déterminations écono-
miques et politiques, est toujours à reconquérir, dans la mesure
où l’indépendance ne peut se maintenir que si les agents occu-
pant la position de l’artiste pur en ont bien les propriétés dis-
tinctives. Un principe de non-cumulativité est esquissé ici.
L’inscription de la logique des champs dans l’histoire
constitue assurément un des points faibles de l’argumentation
de Pierre Bourdieu. C’est un lieu commun de la critique du
structuralisme, mais on n’hésitera pas à l’utiliser ici, tant la
question est esquivée. On s’en convaincra facilement en prê-
tant attention à la manière dont est pensé le changement des
formes littéraires. Celui-ci est d’abord rapporté à de simples
effets de structure : c’est le produit de la lutte sans fin que se
livrent dominants et dominés, vieux et jeunes, orthodoxes et
hérétiques, etc. Le changement est de fait le plus souvent la
conséquence de l’initiative des nouveaux entrants qui doivent
se faire reconnaître par un coup de force ou par un coup d’éclat.
Au fil du temps, et comme un résultat du processus d’autono-
misation qui implique que les œuvres doivent de plus en plus
leurs propriétés formelles à l’histoire même du champ, le chan-
gement dans la production littéraire est de moins en moins
déductible du changement global dans la société. Mais il n’en
reste pas moins que le changement maximal, qui se traduit par
exemple par une révolution esthétique, ne peut avoir lieu que
si deux processus, interne et externe au champ, et relativement

88
indépendants l’un de l’autre, s’additionnent. Comment penser
l’efficace spécifique des facteurs externes ? Les nouveaux
entrants dans le champ littéraire ne peuvent compter faire
reconnaître leur point de vue qu’en tirant parti, au titre de res-
sources additionnelles, de changements externes : c’est par

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exemple le cas des crises révolutionnaires ou de l’apparition de
nouvelles catégories de consommateurs. J’ai évoqué précédem-
ment l’abaissement que Pierre Bourdieu faisait subir à une pro-
blématique de la réception par rapport à une logique pure de
production. Dans ce modèle du changement, les consommateurs
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sont réintroduits in extremis, mais dans une fonction pure-


ment subalterne, celle de ressource temporairement mobilisable
par une catégorie d’agents engagés dans les luttes du champ de
production. Ainsi, les révolutions littéraires dans la France du
XIXe siècle ne sont possibles que lorsqu’elles prennent appui sur
des changements externes, principalement l’extension du public
potentiel à la faveur de l’augmentation de la scolarisation : mais
ce macro-facteur est tellement difficile à mettre en rapport avec
les micro-processus que constituent les affrontements d’écoles
littéraires qu’il semble difficile de lui faire jouer véritablement
un rôle explicatif.
Il y a quelque chose qui s’apparente au mystère dans le pro-
cessus de constitution du champ littéraire. Ainsi, à propos de la
phase critique d’émergence du champ, c’est-à-dire de la consti-
tution de l’espace social à partir duquel s’est formée la vision
du monde de Flaubert, Pierre Bourdieu affirme que « les voies
de l’autonomie sont complexes, sinon impénétrables ». Curieux
aveu d’impuissance pour une science d’ordinaire si sûre d’elle-
même. C’est pourtant à ce tournant qu’on attendrait le socio-
logue, car c’est bien sur le processus par lequel les artistes
arrachent des ressources au pouvoir qu’il importerait d’avoir
des explications. À ce propos, la fonction du salon de la prin-
cesse Mathilde est un bon exemple du caractère largement
contre-intuitif de ce processus, puisque c’est de la lutte, interne
au champ du pouvoir, entre Mathilde et Eugénie, que les écri-
vains tirent les moyens d’une indépendance accrue, en obtenant
de la protection des puissants les moyens matériels et institu-
tionnels que le marché ne peut leur offrir. Une lecture attentive
des Règles de l’art permet de mettre au jour trois facteurs des
progrès de l’autonomisation :
— C’est une disposition inhérente à toute production intel-
lectuelle, qui se constitue dans une opposition virtuelle au

89
pouvoir. Ceci explique qu’il soit vain de chercher à toute force
un point de départ historiquement datable pour le commence-
ment de cette tendance. Pierre Bourdieu affirme à plusieurs
reprises que le processus d’autonomisation « parvient à son
accomplissement » à la fin du XIXe siècle [ibid., p. 357, note 6],

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mais il est trompeur de lui assigner un commencement histo-
rique. En confondant le concept de champ tel que Pierre Bour-
dieu l’utilise et une réalité historique (le « champ littéraire
français », tel qu’il se constitue à l’âge classique), Alain Viala
supprime, sans doute pour en créer d’autres, les difficultés que
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suscite la position de Pierre Bourdieu. Il distingue en effet deux


états structurellement distincts du champ, le premier champ lit-
téraire (1630-1830) et le champ littéraire moderne (de 1830 à
nos jours), et divise l’ensemble en sept phases. Mais à la dif-
férence de Viala, Pierre Bourdieu fait un usage plus restrictif
de la notion en distinguant très nettement entre l’apparition
d’instances de consécration, caractéristique de l’âge classique,
et la véritable apparition de l’écrivain autonome, qui est beau-
coup plus tardive, dans la mesure où les appareils de consécra-
tion institutionnalisent la dépendance de l’écrivain par rapport
au pouvoir du commanditaire, ce qui est évidemment contraire
au principe d’émergence du champ.
— C’est un effet de changements morphologiques de la
population : ainsi les progrès de la scolarisation conduisent au
rassemblement d’une population très nombreuse de jeunes gens
aspirant à vivre de l’art.
— C’est la conséquence du geste fondateur d’un individu.
Il arrive en effet que le champ soit créé par un auteur. Ainsi
« Baudelaire institue pour la première fois la coupure entre édi-
tion commerciale et édition d’avant-garde, contribuant ainsi à
faire surgir un champ des éditeurs homologue à celui des écri-
vains et, du même coup, la liaison structurale entre l’éditeur et
l’écrivain de combat. »
Pierre Bourdieu ne nous donne pas les moyens de hiérar-
chiser ces différents facteurs, pas plus que de préciser le mode
d’articulation qui peut exister entre eux. En outre, il existe une
oscillation permanente entre les ambitions explicatives de la
« théorie générale des champs », dont la théorie du champ lit-
téraire ne semble être qu’un cas particulier, et qui implique que
toutes les formes sociales apparues dans l’histoire sont justi-
ciables du même type d’analyse, et l’usage plutôt restrictif que
fait Pierre Bourdieu de cette notion lorsqu’il l’applique au

90
champ littéraire (le seul moment historique qui corresponde
exactement à la définition est la deuxième moitié du XIXe siècle
en France) : un tel usage est d’ailleurs de nature à disqualifier
les tentatives que font bien des disciples de l’auteur lorsqu’ils
appliquent à des situations historiques très variées ce type de

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conceptualisation.

Bibliographie
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Le collectif au défi du singulier :


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en partant de l’habitus
par Philippe Corcuff*

La sociologie de Pierre Bourdieu a souvent la réputation de


s’intéresser avant tout au « collectif », aux « structures
sociales » et à leur « reproduction ». Pour ses critiques « indi-
vidualistes », elle serait donc « holiste », en faisant prédominer
le tout sur les parties, la société sur les individus. Si l’on suit
ces préjugés, elle serait bien incapable de saisir ce qui ferait
la singularité des individus et de leurs actions. Pourtant, une
lecture moins partielle et partiale des travaux de Pierre Bour-
dieu est susceptible de mettre en évidence un certain traite-
ment du singulier dans ses rapports avec le collectif. C’est en ce
sens que cette sociologie nous aidera à penser un problème aux
acceptions sans doute diverses : celui de la singularité, qu’il
faudra prendre garde à ne pas trop unifier par avance. Cet usage
des ressources de la sociologie de Pierre Bourdieu doit être
conquis contre les lectures les plus courantes de ses travaux,
qu’elles soient favorables ou défavorables d’ailleurs. Ces lec-
tures participent du sens que l’œuvre a pris peu à peu et recou-
vrent ce qu’elle a de plus original, en la tirant presque
exclusivement du côté du collectif et des « régularités objec-
tives » opposés à la singularité. Cela constitue, certes, un des
fils présents chez Pierre Bourdieu, mais seulement un de ces
fils.
Si l’on prend au sérieux le constat selon lequel « on ne doit
pas attendre de la pensée des limites qu’elle donne accès à la
pensée sans limites » [Bourdieu, 1982, p. 23], on ne peut en

* Maître de conférences de science politique à l’Institut d’Études Politiques de Lyon.

95
rester là, même dans le cas où l’on intègre bien la contribu-
tion positive de Pierre Bourdieu à une sociologie de la singu-
larité. Car une œuvre n’est pas seulement utile par ce qu’elle
fait voir, mais aussi par ses zones d’ombre et ses insuffisances 1.
Il est donc possible, dans le travail intellectuel, de transformer

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les obstacles en ressources et de prendre appui sur les limites
d’une approche pour ouvrir de nouvelles pistes. Les bornes du
champ de vision offert par la sociologie de l’habitus sur la sin-
gularité nous invitent, ce faisant, à recourir à d’autres types de
problématisations. C’est aussi à travers les tensions, les hésita-
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tions et les aspérités d’une œuvre, et donc également grâce aux


limites qu’elle rencontre, que l’on peut essayer de la faire tra-
vailler sociologiquement. C’est ce type de lecture, déjà amorcé
ailleurs [Corcuff, 1993, 1996a ; 1996b et 1998], que l’on vou-
drait prolonger ici. Il s’inscrit dans une famille de travaux, tant
sociologiques [notamment Cicourel, 1993 ; Lahire, 1993 et
1998] que philosophiques [Bouveresse, 1995, et Taylor, 1995],
qui tentent de s’émanciper du débat stérile « pour ou contre
Pierre Bourdieu ». Dans ce mouvement, on a bien affaire à un
processus de recherche, où l’exploration suppose du non encore
trouvé, et donc des tâtonnements, des chemins de traverse, avec
le risque de s’engager dans des impasses.
On avancera, dans cette perspective, une reproblématisation
progressive de la question de la singularité dans son rapport
avec les analyses de Pierre Bourdieu. On s’appuiera tout
d’abord sur la littérature philosophique contemporaine pour
identifier trois figures assez distinctes de ce que l’on peut
appeler singularité. Puis, on s’arrêtera sur des lectures clas-
siques du travail de Pierre Bourdieu et sur leur cécité relative
quant à cette question, pour ensuite tenter de redécouvrir, tant
sur le plan théorique (dans Le Sens pratique) qu’empirique
(dans L’Ontologie politique de Martin Heidegger), les apports
originaux de Pierre Bourdieu. Il nous faudra alors identifier une
série de limites, eu égard aux trois figures de la singularité que
nous aurons distinguées. On esquissera enfin ce que, dans le
non-voir de la sociologie de Pierre Bourdieu, le voir de la socio-
logie de l’expérience proposée par François Dubet [1994]

1. On s’inspire ici de la posture développée par Jean-Claude Passeron à propos de l’usage de


l’analogie en sociologie : « On voudrait montrer qu’une analogie conceptuelle, comme celle qui
transpose la notion d’inflation à des réalités non monétaires, produit des hypothèses ou, plus modes-
tement, procure des cadres et des tâches d’analyse autant par son adéquation que par son inadé-
quation aux phénomènes qu’elle tente de catégoriser. » [Passeron, 1982, p. 554].

96
comme le voir de la sociologie des régimes d’action initiée par
Luc Boltanski et Laurent Thévenot [Boltanski et Thévenot,
1991 ; Boltanski, 1990 ; Thévenot, 1998] pourraient produire
sur le cas Heidegger. Ce sont deux pistes non exclusives, qui
explorent des voies pour une part différentes et pour une part

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convergentes vis-à-vis de celles suivies récemment par Jean-
Claude Kaufmann [1994 et 1997] dans le cadre d’une socio-
logie de l’identité, et Bernard Lahire [1998] dans celui d’une
sociologie psychologique ; tous les deux s’essayant à une
réélaboration de la notion de « dispositions », qu’il s’agisse des
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modalités de leur incorporation par les individus ou de leur acti-


vation sélective au sein des différentes situations de la vie
quotidienne.

Trois facettes de la singularité

Le singulier renvoie couramment à ce qui se présente comme


unique, ce qui ne peut être copié, ce qui apparaît irréductible à
un autre visage ou à un autre événement. Une des définitions
proposées par Le Petit Robert [1973, p. 1653] est : « qui excite
l’étonnement, est digne d’être remarqué (en bien ou en mal),
par des traits peu communs ». Le singulier serait donc opposé
au commun. Ce singulier n’est-il pas alors antinomique avec
une pensée du collectif, dont la tradition durkheimienne en
sociologie s’est voulue un fer de lance ? Faut-il nécessaire-
ment choisir : le singulier ou le collectif ? La sociologie a-t-elle
quelque chose à nous dire sur la singularité ou peut-elle sim-
plement désenchanter nos prétentions à une telle irréductibi-
lité ? Doit-on évacuer un tel problème de l’espace de nos
questionnements sociologiques, en le laissant à la philosophie,
à la psychologie ou à l’art, ou même combattre la possibilité de
l’existence d’un tel niveau de la réalité, parce qu’illusoire ?
Pour répondre à ces questions peut-être faut-il davantage pré-
ciser ce qu’on appelle singularité et, au lieu de rabattre par
avance la réflexion sur une seule dimension, envisager une plu-
ralité de figures de la singularité. Les débats philosophiques
nous offrent ici des outils utiles. Dans le champ contemporain
des analyses philosophiques, les singularités ont ainsi à voir
avec l’identité personnelle mais aussi avec ce qui la déborde.
On y traite aussi bien de la singularité de telle ou telle per-
sonne, en ce qu’elle peut être référée à une identité, que de la

97
singularité d’actions individuelles, en ce qu’elles échappent au
présupposé d’unité et de stabilité d’une personne.

L’identité-mêmeté et l’identité-ipséité

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Mais qu’en est-il en premier lieu des relations entre singu-
larité et identité de la personne ? Paul Ricœur [1990] distingue
deux pôles de l’identité : la mêmeté et l’ipséité ; ces deux moda-
lités appelant chacune à leur manière une unicité et une perma-
nence dans le temps de la personne.
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La mêmeté, c’est la permanence du « quoi » du « qui » nous


dit Ricœur ; elle répond alors à la question « que suis-je ? »
[p. 147]. Elle vise la continuité de propriétés de la personne ;
ce que résume Ricœur avec la notion de « caractère », entendu
comme « l’ensemble des dispositions durables à quoi on recon-
naît une personne » [p. 146]. Composée de traits objectivables
de la personne, la mêmeté apparaît d’une certaine manière
comme la part objective de l’identité personnelle. C’est un
domaine familier de la sociologie, en particulier avec la notion
d’habitus définie par Pierre Bourdieu comme un « système de
dispositions durables et transposables » incorporé par l’indi-
vidu au cours de son existence [1980, p. 88 et p. 101].
L’ipséité se rattache, quant à elle, « à la question du qui ?
en tant qu’irréductible à toute question quoi ? » [p. 143]. C’est
donc exclusivement la question « qui suis-je ? » [p. 147] qui
l’oriente, débouchant sur la figure du « maintien de soi »
[p. 148]. L’ipséité constituerait en quelque sorte la part subjec-
tive de l’identité personnelle. L’ipséité, en tant qu’être-soi-
même pour soi, a donc à voir avec un sens de sa propre unité et
de sa propre continuité. Elle se manifeste « comme une fonc-
tion d’unité, comme l’assignation à soi d’une identité », note
Jocelyn Benoist [1995, p. 545]. La sociologie a également fait
des incursions dans ce domaine. La notion de « distance au
rôle » chère à Erving Goffman [notamment 1968] et, dans son
sillage, le thème, chez François Dubet [1994], de la sédimen-
tation d’un quant à soi personnel se représentant comme irré-
ductible aux rôles sociaux incarnés, en constituent des essais de
problématisation.
Mais la singularité dont serait porteur un individu s’épuise-
t-elle dans ces deux dimensions identitaires (mêmeté et
ipséité) ? Non, répond Jocelyn Benoist.

98
Des moments de subjectivation

Il y aurait aussi ce que Benoist appelle des moments de sub-


jectivation. Dans cette modalité de l’expérience, la présence du
sujet serait « d’abord celle d’un écart et d’un défaut d’iden-

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tité » [Benoist, 1995, p. 546]. En quel sens ? « Écart par rap-
port à autrui bien sûr […] mais aussi par rapport à moi-même,
dans l’affirmation d’une particularité irrécupérable qui est déni
d’identité. » [p. 546]. C’est pourquoi cette subjectivité marque-
rait, tant par rapport aux autres que par rapport à soi, « une
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variabilité » et « une indétermination », et s’exprimerait alors


par des « hésitations », un « flottement », un « bougé »
[p. 547-550]. Dans cette figure, le je ne manifeste pas une iden-
tité à soi, mais l’expression d’une irréductibilité, d’une singu-
larité dans la ponctualité d’un moment, d’une action. Ces
moments de subjectivation ne sont pas pour autant a-sociaux,
puisqu’ils interviennent à l’intérieur du commerce quotidien
avec les autres humains et avec les non-humains, donc dans ce
que la sociologie appelle au sens large des « relations sociales »
ou des « jeux sociaux ». Et si c’est un domaine moins fami-
lier pour la sociologie, elle a toutefois commencé à en dire des
choses. La sociologie des états d’agapè [Boltanski, 1990],
entendus comme des moments d’insouciance engageant dans
un amour singulier débarrassé de tout recours au calcul, ouvre
à une telle dimension. Le traitement des « rêveries », telles
qu’elles s’insinuent dans le cours des activités ménagères
(lavage, repassage, etc.) chez Jean-Claude Kaufmann [1997,
p. 98-100 et p. 199-200] ou telles qu’elles travaillent la singu-
larité de l’expérience littéraire chez Bernard Lahire [1998,
p. 107-118], en constitue un autre angle d’approche.

De la philosophie à la sociologie

Selon ces conceptualisations philosophiques, la singularité de


l’individu et de ses actions s’inscrirait donc dans au moins trois
dimensions : l’identité-mêmeté, l’identité-ipséité et des
moments de subjectivation. « Pensée spéculative typiquement
philosophique ? », demandera le sociologue pressé. Certes, les
ressources philosophiques, travaillées dans le cadre d’un certain
registre intellectuel, avec ses traditions et ses usages, ne peuvent
être transférées telles quelles dans le « jeu de connaissance »

99
sociologique 2, pour lequel les dimensions théoriques ont à être
indexées sur des épreuves empiriques. Dans une libre inspira-
tion wittgensteinienne, on pourrait dire que la traduction d’un
« jeu de langage » dans un autre (de la philosophie dans les
sciences sociales) appelle des déplacements d’usages et donc

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de sens. Mais moyennant ces précautions, les interrogations
dont on a fait état peuvent tout à fait rencontrer des analyses
sociologiques, des programmes d’enquête et des préoccupa-
tions empiriques, comme on a commencé à le signaler. Les trois
figures philosophiques de la singularité identifiées nous servi-
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ront alors de repères pour réévaluer les apports et les limites


de problématisations sociologiques, et en premier lieu celle de
l’habitus. Mais cela suppose d’abord de s’émanciper des lec-
tures les plus courantes qu’elle a suscitées.

L’habitus ou le défi du singulier collectif

Les commentaires les plus usuels de la notion d’habitus chez


Pierre Bourdieu nous laissent rarement entrevoir ce en quoi elle
peut s’avérer utile pour appréhender les liens entre le singulier
et le collectif. Ils constituent alors une pellicule qui a fortement
contribué à obscurcir notre lecture des analyses de Pierre Bour-
dieu, en n’en sollicitant qu’une des dimensions, celle qui ignore
et même combat le thème de la singularité. Il nous faudra alors,
après un détour critique par ces commentaires, retourner aux
formulations théoriques les plus ambitieuses comme celles du
Sens pratique [Bourdieu, 1980] ou à leurs mises au travail
empirique, comme dans l’analyse de la double figure philoso-
phique et politique de Martin Heidegger [1988].

Un habitus appauvri
Les excès, par les effets de grossissement, rendent mieux
visibles certains pièges. Le trajet de Jeannine Verdès-Leroux,
de l’utilisation positive de la notion d’habitus, dans Le Travail
social [1978], au pamphlet négatif, dans Le Savant et la poli-
tique [1998], est de ce point de vue intéressant. Dans le premier
ouvrage, la notion d’habitus sert exclusivement à penser la pré-
gnance du collectif, des structures objectives et des régularités

2. Pour recourir à une notion dérivée de celle de « jeu de langage » chez Ludwig Wittgenstein.

100
qu’elles produisent dans les comportements individuels. Elle
écrit ainsi : « Pour rendre compte du sens unitaire des pra-
tiques qui sont objectivement accordées aux fonctions glo-
bales de l’institution, on demande la raison d’être des conduites
aux façons de procéder des agents, c’est-à-dire qu’on utilise

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la notion d’habitus, comme système durable et transposable de
schèmes de perception, d’appréhension et d’action. […] Par
exemple, la fréquence du militantisme catholique est une carac-
téristique de l’habitus des assistantes sociales. Cette notion
permet de rendre compte de la régularité des réactions
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communes à différentes catégories de travailleurs sociaux, et de


l’accord qui semble exister spontanément entre ces réactions et
les intérêts généraux des instances mandatrices » [p. 10]. Mais
le passage du statut d’utilisatrice à celui de critique féroce ne l’a
pas rendue plus sensible au traitement du singulier par Pierre
Bourdieu. Pour elle, vingt ans après encore, « la sociologie de
Pierre Bourdieu a passé son temps à raboter les singularités, et
à les ignorer » [1998, p. 100]. Simplement ce qui était avant
positif s’est transformé en négatif.
Si l’on envisage des écrits moins manichéens que ce second
pamphlet, la question des relations entre le singulier et le col-
lectif ne s’éclaircit pas beaucoup plus. Ainsi, du côté des par-
tisans de Pierre Bourdieu, la récente synthèse proposée par
Louis Pinto [1998] délaisse la question. C’est alors par défaut
qu’émerge une position : les notions de « structures objec-
tives » et de « régularités objectives » [p. 46], de « mécanismes
impersonnels » permettant de « se détourner de l’idéologie du
créateur unique » [p. 50], de « conditionnement par la posi-
tion occupée dans l’espace social » [p. 51], d’« intériorisation
des déterminations externes » [p. 60] ou d’« objectivité imper-
sonnelle des structures objectives et des classements sociaux »
[p. 148] tendent à remplir la notion d’habitus, alors que les
quelques allusions au « singulier » ne participent pas d’une
construction systématique. Dans le cas de ce que Nathalie Hei-
nich [1998] revendique comme une « nouvelle sociologie », en
rupture notamment avec celle de Pierre Bourdieu, on trouve
des préjugés assez comparables. « La lecture sociologique, ou
plutôt sociologiste » prendrait appui sur « le privilège de prin-
cipe accordé aux phénomènes collectifs » et déboucherait sur
une « critique du singulier » [p. 15].
Ce que disent Verdès-Leroux, Pinto et Heinich, dans la
défense ou dans la critique, n’est pas totalement faux. C’est une

101
des pentes des écrits de Pierre Bourdieu. Pourtant, Pierre Bour-
dieu a également tenté de prendre en compte la question de la
singularité. C’est cette dimension qu’il nous faut redécouvrir.

Un défi théorique

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Dans une postface de 1967 – une des premières introduc-
tions systématiques de la notion d’habitus – à Architecture
gothique et pensée scolastique de l’historien de l’art Erwin
Panofsky, Pierre Bourdieu posait déjà les ambitions mais aussi
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les tensions s’attachant à cette notion : « Opposer l’individualité


et la collectivité pour mieux sauvegarder les droits de l’indivi-
dualité créatrice et les mystères de la création singulière, c’est
se priver de découvrir la collectivité au cœur même de l’indivi-
dualité sous la forme de la culture […] ou, pour parler le lan-
gage qu’emploie M. Erwin Panofsky, de l’habitus par lequel
le créateur participe de sa collectivité et de son époque et qui
oriente et qui dirige, à son insu, ses actes de création les plus
uniques en apparence. » [p. 142]. On remarque bien ici une
hésitation entre deux voies : 1º) celle suivie par la plupart de
ses commentateurs et qui prend le parti du collectif contre un
singulier illusoire, et 2º) l’appel à une nouvelle alliance entre
l’individualité et le collectif.
Cette nouvelle alliance trouvera une de ses explicitations les
plus intéressantes dans l’œuvre majeure de Pierre Bourdieu que
constitue vraisemblablement Le Sens pratique [1980]. Certes,
ce texte n’élimine pas les torsions de l’analyse, et donc la pré-
sence d’une critique de l’unique au nom du collectif ; par
exemple, lorsqu’il caractérise la sociologie dans la préface
comme « forçant à découvrir l’extériorité au cœur de l’intério-
rité, la banalité dans l’illusion de la rareté, le commun dans la
recherche de l’unique » [p. 40-41]. Mais les différences éta-
blies entre les habitus de classe et les habitus individuels nous
ouvrent d’autres perspectives. Il y a des habitus de classe, car
il y a des « classe(s) de conditions d’existence et de condition-
nements identiques ou semblables » [p. 100]. Mais habitus de
classe et habitus individuel ne sont pas synonymes chez Pierre
Bourdieu, car l’analyse doit prendre en compte deux pôles :
d’une part, « il est certain que tout membre de la même classe
a des chances plus grandes que n’importe quel membre d’une
autre classe de s’être trouvé affronté aux situations les plus fré-
quentes pour les membres de cette classe : les structures

102
objectives que la science appréhende sous la forme de proba-
bilités d’accès à des biens, des services et des pouvoirs », mais,
d’autre part, « il est exclu que tous les membres de la même
classe (ou même deux d’entre eux) aient fait les mêmes expé-
riences et dans le même ordre » [p. 100]. C’est pourquoi « le

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principe des différences entre les habitus individuels réside dans
la singularité des trajectoires sociales, auxquelles correspon-
dent des séries de déterminations chronologiquement ordonnées
et irréductibles les unes aux autres : l’habitus qui, à chaque
moment, structure en fonction des structures produites par les
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expériences antérieures les expériences nouvelles qui affectent


ces structures dans les limites définies par leur pouvoir de sélec-
tion, réalise une intégration unique, dominée par les premières
expériences, des expériences statistiquement communes aux
membres d’une même classe » [p. 101-102].
Singularité, irréductibilité, unicité : l’habitus n’est donc pas
seulement le bulldozer du collectif contre le singulier, même si
la nouveauté de la problématisation est encadrée par des préci-
sions qui en brident un peu la portée. Ainsi, quand Pierre Bour-
dieu écrit que « chaque système de dispositions individuel est
une variante structurale des autres » ou que « le style per-
sonnel » ne constitue « qu’un écart par rapport au style propre
à une époque ou à une classe » [p. 101]. Si, au-delà de ces hési-
tations face à une interrogation positive sur la singularité (ce à
quoi elle renverrait) et non plus seulement négative (la critique
des illusions qui lui seraient associées), on centre son atten-
tion sur la force paradoxale du chemin ainsi esquissé, l’habitus
devient porteur d’un formidable défi : penser le collectif et le
singulier, le collectif dans le singulier, à travers un véritable
singulier collectif. Chacun de nous renverrait, si l’on suit cette