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édito

Gare au backlash
Par Nicolas Domenach

e bleu est passé au rose ! Merveilleux en- autrement le philosophe de la nostalgie Alain Fin-
gouement populaire pour le foot féminin kielkraut lorsqu’il s’agaçait des revendications des
qui a enfin conquis les prime times, les unes « mauvaises joueuses », qui ont accès à tous les mé-
des journaux, et même celle de L’Équipe, dont tiers mais persistent à se plaindre… Sans parler des
98 % des pages consacrées au ballon rond en violences et des viols, des inégalités salariales ou des
2017 étaient… masculines. La percée est no- métiers inaccessibles, l’académicien très myope de-
table, célébrée en fanfare de compliments vrait regarder autour de lui : il n’y a que 5 sièges oc-
hyperboliques – indexés aux recettes publicitaires cupés par des femmes à l’Académie française (sur
en hausse. Une semblable ferveur a déjà soulevé 35 actuellement).
l’opinion à la fin du xix e siècle, puis pendant la Pis encore, après la déferlante #MeToo, qui a per-
guerre de 1914-1918 et un peu après, quand les mis une salutaire libération de la parole, on voit re-
premières joueuses disputèrent des matchs enthou- venir en force la contre-offensive, qu’on pourrait
siasmants. Jusqu’à ce que ces messieurs prissent ainsi résumer : les prétendus progrès des femmes fe-
ombrage de cette concurrence déloyale : les méde- raient leur malheur, celui de leurs enfants, de leurs
cins découvrirent subitement que « la fertilité pou- amants, et même de la civilisation qui n’aurait rien
vait en être affectée » ! Fini la plaisanterie : les com- à voir avec la domination d’un sexe sur l’autre. À pré-
pétitions féminines étaient supprimées. Priorité à tendre combattre une soumission « fantasme », les
la natalité : les femmes devaient rester à la maison. féministes en viendraient à détruire la « galanterie
Ainsi se produisit ce qu’on appellerait aujourd’hui française et la famille », à déviriliser une société qui
un « backlash », phénomène dont nous avons tenu a besoin de chasseurs, de guerriers, de modèles mas-
à vous parler plus longuement (lire p. 18-23) car
les avancées féministes sont menacées par ces re- Des années de luttes
tours en arrière dont nous sommes loin d’avoir pris se trouvent balayées.
vive conscience.
L’alarme vient des États-Unis. Alabama, Géorgie, culins pour se perpétuer. Ainsi irait à vau-l’eau, et
Kentucky, Louisiane, Missouri, Tennessee… Tous donc au naufrage, un vivre-ensemble fondé sur un
reviennent sur le droit à l’avortement, avec le sou- partage des rôles immuable dont la remise en cause
tien de Trump, des républicains et des mouvements produirait l’infertilité, les maladies et la délinquance
religieux « pro-life ». Et l’on y punirait plus lourde- infantile, voire l’alcoolisme et le cancer généralisé !
ment les médecins avorteurs que les violeurs. Au Le disciple de Raymond Aron, Nicolas Baverez,
nom de « la défense de la vie », des années de lutte peut bien écrire, chiffres à l’appui, que « la femme
des femmes se trouvent balayées à la joie des obscu- est l’avenir de la croissance et que son investissement
rantistes de tous bords qui veulent maintenir l’autre dans l’entreprise garantit les profits de tous », ce qui
sexe en soumission. monte, si l’on n’y prend garde, c’est : « L’égalité, ça
Certains diront que tout cela ne nous concerne suffit, la bataille du féminisme a été gagnée et ces-
pas. Sauf qu’en Europe de nombreux pays sont at- sons de gommer les différences entre sexes ! » Re-
teints de fièvre anti-avortement et, au-delà, anti- frains repris par des femmes, telles les journalistes
égalitaire, comme en Pologne et en Italie. On en- lucioles de l’ancien monde, Eugénie Bastié ou Éli-
tend chez nous monter la même musique : halte au sabeth Lévy. Les maîtres ont toujours trouvé des es-
« terrorisme féministe », comme le titrait récem- claves pour les défendre, lesquelles s’octroient le ver-
ment Valeurs actuelles, après Causeur. Ce que disait nis de l’affranchie. L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 3


sommaire Le Nouveau Magazine littéraire • N° 19-20 • Juillet-août 2019

les idées nos livres


10 Le nouveau marché amoureux 74 Nietzsche poète
par Valentine Faure par Dorian Astor
16 La fin des Temps modernes fiction
par Olivier Cariguel 77 Dalie Farah
18 Féminisme : le retour de bâton par Camille-Élise Chuquet
par Rebecca Amsellem,
Nancy Fraser, Titiou Lecoq 78 Robert Littell
par Alexis Brocas
24 La révolution électro
par Marie Fouquet 80 Gabi Martínez
VENTURA/ALOTPRESS/ANDIA – ILLUSTRATION GIANPAOLO PAGNI POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE – NICHOLAS KAMM/AFP - ILLUSTRATION EMRE ORHUN POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

par Fabrice Colin


le portrait 85 Joseph Ponthus

10
28 Chantal Thomas par Marie Fouquet
par Marie-Dominique Lelièvre 88 Spécial poches
en couverture non-fiction
Rencontres et destins croisés 92 Lydie Salvayre par Alexis
34 Les Shelley et lord Byron Brocas et Aurélie Marcireau
par Christine Montalbetti 94 La raison du diable
37 Melville et Hawthorne par Maxime Rovere
par Christian Garcin 98 Hélène Cixous et
39 Maupassant et Swinburne Jean-Claude Grumberg
par Patrice Pluyette par Alain Dreyfus
41 Flaubert et Maupassant 100 Au fil du Danube
par Camille Brunel par Eugénie Bourlet
42 Lou Andreas-Salomé et Rilke le récit
par Dorian Astor
102 Du côté de chez Trump

32
44 Hitler et Wittgenstein par Dave Eggers
par Xavier Mauméjean
46 Gide et Marinetti dossier
par Thomas Clerc Les maîtres de l’épouvante
48 Marie Laurencin et Apollinaire 116 Plaidoyer pour le droit à
par Julia Deck l’horreur par Alexis Brocas
50 Breton, Vaché et Gracq 118 Dracula, vampire aux dents
par Robert Kopp longues par Alain Pozzuoli
52 Proust et Joyce 121 Lovecraft, un opéra
par Philippe Forest cosmique par Alexis Brocas
54 Kafka et Max Brod 124 King size par Fabrice Colin
par Arnaud Viviant 126 Le cinéma souffle le show
56 Kafka et Gustav Janouch et l’effroi par Hervé Aubron
par Geneviève Brisac
129 Huit terreurs
58 Arendt et Heidegger

102
du roman moderne
par Alain Dreyfus
60 Yourcenar et Grace Frick
par Bruno Blanckeman idées, débats, récits...
62 Yourcenar et Bardot www.nouveau-magazine-litteraire.com
par Marie-Dominique Lelièvre
64 Dominique Aury et Jean Illustrations de couverture. Marilyn Monroe et Arthur Miller :
Paulhan par Gabriela Trujillo Mondadori Portfolio via Getty Images – Jean-Paul Sartre
et Simone de Beauvoir : RDA/Rue des Archives – Stephen
66 Unica Zürn et Henri Michaux King : Francois Sechet/Leemage.
© ADAGP-Paris 2019 pour les œuvres de ses membres
par Éric Pessan reproduites à l’intérieur de ce numéro.

67 Marilyn Monroe et Arthur Ce numéro comporte 4 encarts :


1 encart abonnement Le Magazine Littéraire sur les
Miller par Philippe Labro exemplaires kiosque France, 1 encart abonnement Edigroup
sur les exemplaires kiosque Suisse et Belgique, 1 encart
68 Beauvoir et Sartre Sophia Boutique sur les exemplaires abonnés, 1 message
abonnement Sciences & Avenir sur les exemplaires abonnés.
par Alain Dreyfus
Ont également collaboré à ce numéro :
70 Marguerite Duras et Yann Fabrice d’Almeida, Simon Bentolila, Mélissa Blais,

114
Andréa par Philippe Vilain Gérald Bronner, Francis Dupuis-Déri, Jeanne El Ayeb,
Alexandre Gefen, Franz-Olivier Giesbert, Sylvain Giovagnoli,
72 D. F. Wallace, Franzen et Ellis Manon Houtart, Bernard Quiriny, Marylin Maeso,
Pierre-Édouard Peillon, Hubert Prolongeau,
par Aurélien Bellanger Patricia Reznikov, Maxime Rovere, Juliette Savard.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 5


bien commun
L'avis des
animaux

o
de Franz-Olivier Giesbert

n ne célébrera jamais assez

ALAIN GUILHOT/DIVERGENCE
la poule. C’est l’une des
bêtes les plus intelligentes
de la ferme, l’une des plus
sentimentales aussi. Quand j’étais
enfant et que j’entrais dans le poulailler
des parents, en Normandie,
Les quais de Bordeaux, avril 2010.
je m’accroupissais, j’ouvrais les bras,
et elles accouraient pour me faire des
câlins. Le cerveau de la poule n’est
certes pas bien volumineux, la taille
d’une noisette. Mais elle a un cœur
Une chambre en ville
Pour Robin Rivaton, il est indispensable de faire baisser les prix
grand comme ça, avec une émotivité
à fleur de peau. Elle a la même passion dans les grandes cités et d’y bâtir des logements sociaux.

d
que les chats pour les caresses et, sous
vos effleurements, ferme les yeux ans les années 1970, les dramatique des prix de l’immobilier.
de contentement avant d’aller chercher centres des grandes conur- De là le sentiment de relégation des
son bonheur sous vos aisselles. bations, en Europe et aux habitants les moins riches, contraints
J’ai eu beaucoup d’amies poules. États-Unis, perçus comme à déménager, et ces manifestations
La grande différence avec le chat est sales et bruyants, furent désertés. Les hebdomadaires, à Berlin, Dublin,
qu’on les mange. Grâce aux vidéos de classes moyennes et supérieures leur Barcelone, San Francisco, etc., au cri
L214, nous savons maintenant comment préférèrent les banlieues résidentielles de : « Nous voulons garder notre
est traitée la volaille dans les élevages aérées. Ce temps est révolu : depuis ville ! » Face à cette situation, Robin
de la marque Duc, plus bas que terre, 1990, la ville dense fait retour. Dans Rivaton préconise de séparer la pro-
ramassée à la moissonneuse comme La Ville pour tous. Repenser la pro- priété du foncier pour faire baisser le
des céréales ou des haricots. Gageons priété privée (L’Observatoire) Robin prix du mètre carré dans les capitales
que ça ne se passe pas mieux ailleurs. Rivaton montre que ce phénomène et d’y multiplier les logements so-
N’est-il pas temps, pour réparer tout le de « métropolisation » est lié aux nou- ciaux. Un contre-emploi idéologique
mal que nous lui avons fait depuis que velles technologies. On trouve plus qui montre à quel point la ville est
nous l’avons domestiquée, d’élever la facilement des ingénieurs de haut ni- devenue un enjeu politique central
poule au rang d’animal de compagnie ? veau dans les fortes concentrations de – ce qu’aucun des candidats à la mai-
La science nous a appris récemment population, mais ce changement a eu rie de Paris ne semble avoir intégré
que la poule éprouve des émotions et aussi pour conséquence l’envolée dans sa précampagne. Patrice Bollon
dispose de 24 vocalises pour s’exprimer.
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

Les chercheurs assurent aussi qu’elle


peut compter jusqu’à cinq, faire des
additions, des soustractions, raisonner
par déduction, anticiper les Bibliothèque verte
événements, avoir des comportements
stratégiques, voire machiavéliques. Un jeune éditeur, Baptiste Lanaspèze, s’est aperçu que les
C’est pourquoi on peut la comparer Américains qui pensaient l’écologie dans son ensemble n’étaient
à d’autres animaux réputés sociaux pas traduits en France. Les éditions Wildproject fêtent leurs dix
et intelligents comme les primates, qui ans. Elles ont publié Printemps silencieux, de Rachel Carson
ont deux fois moins de neurones qu’elle. (1950), qui a entraîné l’interdiction du DDT aux États-Unis,
Si la poule ne parle pas, contrairement des philosophes de l’écologie comme John Baird Callicott, et
au perroquet gris du Gabon, elle n’a pas aussi Hugh Raffles, dont Insectopédie a été élu « meilleur livre de
fini de nous étonner, maintenant que l’année » par The New York Times. À l’occasion de son anniversaire, la maison
la science s’intéresse enfin à sa cervelle sort Un sol commun. Lutter, habiter, penser, un ensemble d’entretiens, signé
qui, selon la stupide expression Marin Schaffner, parti à la rencontre des penseurs de l’écologie comme Bruno
consacrée, n’est pas, vous l’avez Latour, Philippe Descola ou le journaliste Hervé Kempf (Reporterre). L
compris, d’oiseau. L UN SOL EN COMMUN, Marin Schaffner, éd. Wildproject, 180 p., 15 €.

6 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20


17 • Mai
• Juillet-Août
2019 2019
quelle histoire ! Édité par Le Nouveau Magazine pensées

de Fabrice d’Almeida et littéraire


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l
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’une après l’autre, les utopies sur la Lune, en 1969, comment oublier Rédacteur en chef
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politiques se sont effondrées. Où que chaque pas de la conquête spatiale haubron@magazine-litteraire.com
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que porte notre regard se dessine a été accompli au nom de l’humanité ? Alexis Brocas (1964)
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moins de profondeur de temps. L’avenir le monopole de la représentation des Blandine Scart Perrois (1968)
bperrois@magazine-litteraire.com
meilleur des libéraux s’est dégradé humains dans l’espace. Mais ils Responsable photo 
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en un réalisme désolant, sans autre prétendaient toujours travailler pour jblanchard@magazine-litteraire.com
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L’utopie sociale-démocrate supposait première femme, sans distinction de vcabridens@magazine-litteraire.com
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la fin des inégalités, aujourd’hui noyée race, de classe, de nation. La science Marie Fouquet
Rédactrice-designer
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Celle des communistes a sombré camps les piliers de cette sagesse. Gabrielle Monrose (1906)
Fabrication
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Activités numériques
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Les immortels ne internationaux. Leur action est placée Directeur des ventes et promotion
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sont pas parfaits. sous le signe de l’intérêt général. Même Ventes messageries : À juste titres -
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lisent le passé plutôt que l’avenir. Seules humaniste. Malgré la militarisation Responsable de la gestion des abonnements
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les grandes dystopies se dressent de fait de l’espace, l’émergence iparez@sophiapublications.com
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encore dans le paysage désolant des de marchés pour les entreprises, Marianne Boulat (06 30 37 35 64)
mboulat@sophiapublications.fr.
faillites idéologiques. Ces utopies la dynamique utopiste survit. Elle croise RÉGIE PUBLICITAIRE :
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négatives stimulent encore les partis un autre fantasme, celui de la vie
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Les dystopies soutiennent aussi bien littérature nous en a donné tant de fois (01 44 88 97 54, qcasier@mediaobs.com)
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Taux de fibres recyclées : 0 %
politique et nos votes. Pourtant, l’utopie, mais une puissante énergie Eutrophisation : PTot = 0,008 kg/tonne
de papier
une utopie positive a survécu à ces pour nous mobiliser aujourd’hui.
effondrements en cascade : le rêve Une force telle que la jeunesse mondiale
spatial. Alors que l’on célèbre le 21 juillet
Certifié PEFC
se l’approprie et dit avec assurance : Ce produit est issu

le souvenir du premier pas des hommes Demain nous appartient. L


de forêts gérées
durablement et
de sources contrôlées
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PEFC/18-31-330

8 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


sursauts

NOYEUR DE
DONNÉES
Au nom du filtre chicanerie
Les chercheurs Des journalistes en herbe ont créé sur Facebook des
Finn Brunton et Helen profils politisés. Le filtrage fonctionne parfaitement…
Nissenbaum proposent

DOMINIQUE FAGET/AFP
dans Obfuscation
(éd. C & F) de répondre
à l’exploitation de nos
données personnelles
par la désobéissance
civile. Leur proposition :
produire plus de Tirons l’échelle
données, pas moins.  Comme il ne suffit
L’« obfuscation » est pas de peigner la
l’arme de ceux qui, ne girafe, quelques

JAAP ARRIENS/NURPHOTO/AFP
pouvant refuser les fonctionnaires de
règles du jeu, décident l’inspection du travail
d’en exacerber les se sont attaqués
défauts. Les deux aux échelles en bois
chercheurs ont créé de châtaignier de
TrackMeNot, la librairie Delamain,

c
extension qui envoie la plus vieille de Paris,
automatiquement de Vue de profil.
en exigeant que leur
fausses requêtes aux soient substitués des
moteurs de recherche équipements en métal.
comme Google. Sans
’est une expérience l’incendie de Notre­Dame, Depuis 1906 on n’avait
rendre confidentielles qui dit beaucoup par exemple : « Pendant que eu à déplorer aucun
les vraies recherches, sur l’évolution de sur le profil Les Républicains accident au cours des
elle les noie au milieu l’opinion. Spicee. on pleure le drame des chré­ ascensions vers les
de requêtes fantômes. sommets livresques.
com, site de reportages sur tiens, sur les profils Insoumis, Mais justement… Tirons
Rendant les données
collectées moins
abonnement, a demandé à six on critique les sommes récol­ l’échelle, accrochons-
précises, TrackMeNot élèves d’une école de journa­ tées pour la cathédrale. Sur le nous au pinceau de ce
réduit leur valeur lisme de Science po de se créer profil gilets jaunes, c’est un monde qui devient fou,
marchande. ex nihilo un profil politisé sur complot du gouvernement et et imaginons la suite :
Sandrine Samii l’interdiction des livres
Facebook, trois mois avant les sur celui de La République en dangereux pour la
élections européennes. Affi­ marche, c’est un coup des gi­ santé mentale, le retrait
chant explicitement leur cou­ lets jaunes… » Une démons­ des couteaux coupants
leur via un filtre « je vote… » tration implacable de la déli­ dans les cuisines ou
HILDENBRAND/AFP

RN, LREM, LFI, etc., les étu­ quescence d’une certaine idée la suppression des
marches de l’escalier
diants ont pu constater à quel de l’espace public indispen­
KARL-JOSEF

des Folies-Bergère !
point les posts qu’ils recevaient sable à la démocratie. Nicolas Domenach
étaient différents. Lors de Jacques Braunstein

À gauche au fond de l’espace


Michel Winock a di­ que fonctionnent les programmé pour devenir le
rigé Les Figures de proue de grandes démocraties. Ce futur grand parti de la
la gauche depuis 1789 (Per­ sont les valeurs portées par droite, du centre droit ; la
rin). Constatant l’absence la gauche issues de la Révo­ gauche, y compris les éco­
de personnalités compa­ lution qui sont menacées logistes, devrait y trouver
rables à Jaurès, Mendès par les extrémismes, les po­ un espace où renaître. En­
DR/ED. PLACE DES ÉDITEURS

France ou Mitterrand, il ne pulismes. » Optimiste, il core faudrait­il qu’elle


pense pas pour autant que ajoute : « La gauche a la chasse ses vieux démons. »
la gauche disparaisse. « Je mission de restaurer un es­ Aurélie Marcireau
crois nécessaire de re­ prit démocratique répu­
Retrouvez l’interview intégrale
construise la polarité blicain. Le centrisme de avec Michel Winock sur
gauche­droite. C’est ainsi Macron me pa ra ît www.nouveau-magazine-litteraire.com/

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 9


les idées Politique · Économie · Société

On a marché
sur l’amour
Les amoureux transis sont depuis belle lurette morts de froid. Pour
François De Smet, philosophe des enjeux contemporains, sauf miracle,
toute idylle relève à présent d’une logique marchande inégale,
cruelle et à sens unique. État des lieux.
Par Valentine Faure

a u moment où nous
rencontrons Fran-
çois De Smet, l’au-
teur d’Éros capital,
Yann Moix vient
d’avoir une sortie
malheureuse sur son absence de désir
pour les femmes de 50 ans, « invi-
sibles » à ses yeux. Dans Libération, il
se défendait, face au tollé : « Mes mots,
comme mes goûts, n’ont pas valeur de
beaux mots de liberté d’aimer se
cache un marché qui ne dit pas son
nom, et qui recèle par nature des iné-
galités, des cruautés, des absences de
réciprocité. »
Comment se choisit-on ? Cela nous
semble parfois évident : ainsi, on de-
vine – on se trompe peut-être – ce
qu’échangent Melania et Donald
Trump. Ça l’est parfois moins :
l’amour, on l’a vu, n’a pas suffi à apai-
François De Smet, nous aveugle en
nous autorisant « à penser que
quelque chose échappe à l’argent, au
calcul, à la marchandisation […].
L’être humain a investi dans une re-
ligion de l’amour qui lui permet, en
des temps sécularisés, de ne pas se
laisser envahir par un matérialisme
absolu ». Or il n’en est rien : il y au-
rait toujours échange. « Tout couple
consiste en une opération de dons et
ILLUSTRATION DIGLEE POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

modèle universel. Ces goûts, ces incli- ser l’incrédulité face au couple prési- de contre-dons. L’idée de l’amour
nations, ces penchants, qui sont dentiel français. « Instinctivement, sans contrepartie, aussi romantique
miens, je n’ai pas à en répondre », écri- l’œil qui croise un couple désassorti soit elle, ne correspond pas au couple
vait-il, semblant ne pas voir que ses recherche invariablement le sens du moderne ni à l’écrasante majorité des
goûts « personnels » (pour les femmes marché », écrit encore François De couples passés. »
jeunes donc, et de préférence asia- Smet. Cela vaut bien sûr pour les L’indignation que suscite la prosti-
tiques) collaient étrangement au sens autres : pour soi-même, comme le tution serait symptomatique du déni
du marché. Teaser rêvé pour François montre le cas Yann Moix, on aime- que l’Occident entretient à cet égard,
De Smet, qui écrit : « Derrière les rait envers et contre tout. L’amour, dit en voulant séparer la sphère des affects
10 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
Juillet-Août 2019 • N° 19 • Le Nouveau Magazine Littéraire 11
les idées

de celle de l’argent. François De protecteurs quand les hommes demi de plus que sa conjointe. Seuls
Smet convoque l’anthropologue Paola cherchent à maximiser leurs chances 8 % des couples ont plus de dix ans de
Tabet, théoricienne féministe dans les de se reproduire. Le modèle sugar différence. Et si les inégalités de reve-
années 1980 de « l’échange économi- daddy-sugar baby constitue-t-il vrai- nus persistent, notons qu’elles ne pré-
co-sexuel ». Loin d’être une pratique ment la « photographie » du couple cèdent pas forcément l’union, mais se
déviante, la prostitution, disait-elle, moderne ? On sait, depuis la première creusent avec le temps, avec les en-
constituerait le mo- grande enquête de fants, au désavantage des femmes.
dèle explicatif des Tous les l’Ined sur le choix Comment situer ce couple (presque)
relations hommes- couples sont des du conjoint en égalitaire sur le continuum ? « Si ce qui
femmes : il y aurait 1964, que la foudre fait échange n’est plus le revenu, je
un continuum entre CDD qui ne disent ne tombe pas au ha- crois que l’échange se fixe sur le par-
prostitution et ma- pas leur nom. sard, mais plutôt tage des émotions, répond François
riage. En s’appro- très près de soi. Si De Smet. Cela met une pression ter-
priant le travail de la femme, l’homme l’endogamie recule lentement, les tra- rible sur le contenu relationnel. On
la contraint à n’avoir plus à échanger vaux empiriques indiquent que nous parle d’investissement – l’économie
que ses services sexuels. Or, selon avons tendance à choisir des parte- du couple devient un échange de
ILLUSTRATION DIGLEE POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

François De Smet, « l’égalité crois- naires d’éducation, de patrimoine, de marques d’attention, de présence. »
sante de droits entre hommes et revenus et d’âge proches. En moyenne, Loin de l’échange économico-sexuel.
femmes n’a pas suffi à détruire le en France, un homme a deux ans et « Le problème, poursuit-il, c’est qu’il y
continuum ». Libérées, les femmes a les autres, tout le temps. Nous
sont aussi libres de reproduire les codes sommes dans la tentation d’évaluer en
de « l’échange économico-sexuel ». On À LIRE permanence. Tous les couples ont l’air
ne se débarrasse pas ainsi de stratégies d’être des CDD qui ne disent pas leur
reproductives millénaires, dit l’auteur, nom. On est dans une génération où
qui, contre l’air du temps, veut re- ÉROS CAPITAL. l’on se consomme les uns les autres. »
LES LOIS DU MARCHÉ
mettre « un peu » d’essentialisme dans AMOUREUX,
Dans son essai Pourquoi l’amour fait
le débat en allant chercher du côté de François De Smet, mal (2012), la sociologue Eva Illouz
la psychologie évolutionniste, qui vou- éd. Climats, 400 p., 21 €. analysait les effets de la dérégulation
drait que les femmes cherchent des du couple, ignorant la psychologie
12 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
évolutionniste pour traiter de l’amour laissé·e·s pour compte de la sexualité. rebattre les cartes du désir sans en pas-
comme Marx des marchandises, et « C’est un vrai sujet, et même un sujet ser par la charité ? Comment modifier
montrer « que l’amour circule sur un politique. Mais la sexualité, les senti- la hiérarchie des préférences ?
marché fait d’acteurs en situation de ments, ne s’imposent jamais comme Dans un article paru dans la Lon-
concurrence, et inégaux ». Elle y pré- sujet politique », dit justement Fran- don Review of Books sur la question (1),
sentait déjà l’union moderne comme çois De Smet. la philosophe Amia Srinivasan rele-
imprégnée des conditions du libre Décrivant son utopie du phalanstère, vait qu’« une partie de l’injustice du
marché (compétition, incertitude). Un le socialiste Charles Fourier proposait patriarcat, quelque chose qui passe
lieu d’évaluation, où chacun examine un « minimum sexuel » garanti, sem- inaperçu aux yeux des incels et autres
en permanence la réalité de ses senti- “activistes masculinistes”, est la façon
ments, où l’on compte ce que l’on La foudre dont il rend attirantes même des ca-
donne et ce que l’on reçoit, tout en tégories d’hommes prétendument peu
gardant un œil sur l’offre. Dans ce ne tombe pas au attirantes : geeks, nerds, les hommes
marché dérégulé, sans intermédiaires, hasard, mais plutôt efféminés, les vieux, les hommes avec
fondé sur le seul consentement, l’offre très près de soi. un dad bod [corps bedonnant de
et la demande déterminent la valeur père]. Et, pendant ce temps, il y a des
de chacun. Libéralisme cruel puisque blable à un revenu de base, pour chaque lycéennes sexy et des profs sexy, et des
« certaines personnes disposent d’une homme et chaque femme, quels que milfs, mais elles sont toutes minces et
plus grande capacité à définir les soient son âge, son apparence ou son canon, des variantes mineures d’un
conditions dans lesquelles elles sont ai- infirmité. Ce n’est qu’en éliminant la même paradigme normatif. (Peut-on
mées que d’autres ». privation sexuelle, pensait-il, que les re- imaginer un article dans GQ célébrant
lations amoureuses pourraient être vé- le mom bod ? [corps bedonnant de
« NULLE PART L’AMOUR N’EXISTE » ritablement libres. Ce service fonction- mère]) ». Le psychologue américain
Nous connaissions les exclus du mar- nerait sur la base du volontariat, Roy Baumeister a étudié ce phéno-
ché, leur version morne et désabusée, quoique les enrôlés pourraient aussi mène, qu’il a baptisé « plasticité éro-
grâce à Houellebecq. Les « absents du être condamnés à des actes de « philan- tique » des femmes, quand le désir
sexe libéré », « Tous ceux qu’on n’a ja- thropie sexuelle ». Mais peut-on sexuel des hommes serait beaucoup
mais aimés,/ Qui n’ont jamais su
plaire », à qui il s’adressait dans le
poème « L’amour, l’amour » : « Ne
craignez rien, amis, votre perte est mi-
nime :/ Nu l le pa r t l ’a mou r CAPITAL AFFECTIF
n’existe./ C’est juste un jeu cruel dont Avec l’idée de « marchandises émotionnelles » (emodities),
vous êtes les victimes ;/ Un jeu de spé- Eva Illouz signale notre entrée dans une nouvelle ère : celle où
cialistes. » Ils existent en version ultra- les humains non seulement vendent et achètent des produits
violente : les incels, ces « célibataires in- affectifs (c’est le cas, par exemple, des vacances au ClubMed,
volontaires » regroupés sur des dont la destination n’importe plus) mais où les individus se fa-
chatroom sur Internet où ils enragent çonnent eux-mêmes et façonnent leurs propres émotions dans
contre ces femmes qui se refusent à des termes qui correspondent à des produits destinés à un
eux ; quatre auteurs de tueries de masse marché (notamment au marché de la séduction) – fermement
en sont issus. Sur un groupe Reddit, secondés dans leurs efforts par les services « psy » et par l’in-
aujourd’hui fermé, on pouvait lire un dustrie pharmaceutique. Dans le contexte de ce nouveau « ca-
pitalisme affectif », la différence entre production et consom-
résumé de leur vision : « Aucun
mation se trouble : tout devient de l’ordre de l’« expérience », et ce que l’on ressent
homme affamé ne devrait aller en pri- de plus intime n’est plus détaché de pratiques consuméristes.
son pour avoir volé de la nourriture, et Pour l’illustrer, Eva Illouz a rassemblé une équipe de sociologues qui explorent
aucun homme privé de sexe ne devrait cette étrange dimension émotionnelle – une zone grise qui n’est ni tout à fait inté-
aller en prison pour viol. » La « misère rieure ni seulement objective, puisqu’elle engage ensemble la marchandisation et
sexuelle » était aussi invoquée pour ex- la subjectivation. Leurs études, qui brassent des objets aussi variés que les mu-
pliquer les assauts des « frotteurs » siques d’ambiance, la fête des Mères ou les livres de « développement personnel »,
dans la malheureuse tribune sur la li- débusquent les mille et une manières dont notre vie affective finit par se fondre
berté d’importuner. L’idée d’indi- dans le moule de l’économie au moyen de divers scénarios culturels. Et l’authenti-
gence sexuelle est ainsi devenue syno- cité, direz-vous ? « L’authenticité, définit Eva Illouz, est précisément produite par
nyme d’un droit d’accès au corps des la consommation d’emodities. » Manière de dire qu’aucun sujet n’échappe à sa
femmes, confisquant au passage la culture – sinon par la critique. V. F.

question hautement politique de la LES MARCHANDISES ÉMOTIONNELLES, Eva Illouz (dir.),


formation des désirs, de la dynamique traduit de l’anglais par Frédéric Joly, éd. Premier Parallèle, 424 p., 24 €.
de l’offre de la demande, et des
Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 13
les idées

plus inflexible. Dit autrement par clientes de prostitués. Or les femmes, 70 % sont non mariées), ou les
le personnage de Robert Rediger dans bien plus que les incels, sont bien les hommes asiatiques, qu’un professeur
Soumission : « L’homme, lui, est rigou- grandes perdantes de ce marché. En de Stanford, Ralph Richard Banks, a
reusement inéducable. Fût-il un phi- 2008, la dernière enquête sur la vie même recommandé d’unir…
losophe du langage, un mathémati- sexuelle des Français rapportait que Autre exemple : il est établi que les
cien ou un compositeur de musique 6,6 % des hommes n’avaient pas eu de taux de mariage et d’activité sexuelle
sérielle, il opérera toujours, inexora- rapport sexuel dans l’année, les des personnes handicapées sont très
blement, ses choix reproductifs sur femmes étaient 10,8 % dans la même inférieurs à ceux des non-handicapés.
des critères purement physiques, et situation, et 22,3 % Mais la situation est
des critères inchangés depuis des des plus de 50 ans. Les femmes pire pour les
millénaires. » Ces différences face femmes : une étude
Pour pallier ces inégalités, François au marché sont ren- sont les grandes de 1988 (2) rappor-
De Smet semble pencher pour une ac- dues flagrantes par perdantes tait que le seul
ceptation de la prostitution. La légali- les sites de rencontre de ce marché. groupe d’adultes
sation des assistants sexuels est d’ail- (lire encadrés). Aux handicapés dans le-
leurs une demande des associations de États-Unis, l’étude du marché matri- quel les femmes étaient plus suscep-
handicapés. Mais la prostitution re- monial montre les dynamiques inter- tibles que les hommes d’être mariées
conduit l’inégalité des ressources (fi- sectionnelles à l’œuvre, faisant appa- est celui des femmes étiquetées « ar-
nancières). Et le philosophe relève par raître des sous-groupes clairement riérées ». Une anomalie expliquée par
ailleurs le stigmate lié aux femmes discriminés : les femmes noires (dont la concordance entre l’arriération
mentale et les stéréotypes de genre :
« Une femme souffrant d’un retard
mental peut trop bien répondre aux
critères de la “bonne épouse” : docile,
passive, loyale et dépendante, peu en-
INDICE DE DÉSIRABILITÉ cline à humilier son mari. »
C’est une enquête para-
doxale que mène la journa- TUEUR DE MASSE
liste Judith Duportail dans Les discriminations amoureuses
L’Amour sous algorithme. peuvent-elles seulement être réparées ?
Elle cherche son « score de Si personne n’imagine que ni les incels
désirabilité » sur Tinder. Un ni personne ne puissent avoir le
chiffre gardé secret qui dé- moindre « droit au sexe » comme on a
terminerait ses échanges le droit de manger à sa faim, comment
virtuels sur le site de ren- penser la marginalisation sexuelle ?
contres en ligne. Ce score Comme le notait encore Amia Srini-
TESSON/ANDIA.FR

(qui n’existe plus depuis),


vasan, « il est frappant, quoique guère
elle l’obtient, difficilement,
tant la société garde ses re-
surprenant, que, tandis que les
cettes secrètes. Elle dé- hommes répondent à la marginalisa-
Deux milliards de matchs par jour sur Tinder… tion sexuelle par la revendication d’un
couvre également le brevet
déposé par la firme et comprend qu’utiliser cette application revient à pratiquer droit sur le corps de la femme, les
un jeu sans en connaître les règles. « Les possibilités que se réserve l’application femmes répondent en général non pas
au travers de son brevet Matching Process System and Method font froid dans le avec un discours d’entitlement [de
dos. » Ces règles reflètent un fonctionnement patriarcal. Elles favorisent les ren- droit] mais d’empowerment [d’autono-
contres entre même niveau de notation. « Chaque jour, se produisent 2 milliards misation] ». On repense au tueur de
de matchs sur Tinder. L’application présente dans plus de 190 pays revendique être masse Elliot Rodger, obsédé par les
à la base d’un million de dates par semaine. » Cette industrie à 800 millions de dol- filles « alpha » blondes et sexy, les-
lars possède aujourd’hui un pouvoir incroyable sur la manière dont se rencontrent
quelles, en l’ignorant, le condam-
les gens au xxie siècle. Mais, au-delà de la quête de son indice de désirabilité, Judith
Duportail interroge son propre rapport à l’application. « Tinder nous tient par notre
naient visiblement au célibat. Aux ap-
besoin viscéral de validation », écrit-elle. Et de shoot de « narcissisme » en tournis
pels au viol des incels répondent les
de rencontres, le sentiment de surpuissance se transforme souvent en déprime, et mots d’ordre tel Black is beautiful ou
les montagnes russes émotionnelles finissent en blessures d’orgueil. La journaliste le mouvement « body positive » qui
cherche sa valeur sur le marché amoureux, sur ce site comme elle le faisait au col- proposent de réévaluer nos critères de
lège. Une interrogation personnelle utile sur un outil devenu si quotidien. définition de la beauté.
Aurélie Marcireau L’État a, par le passé, imposé des dis-
L’AMOUR SOUS ALGORITHME, Judith Duportail, éd. Goutte d’Or, 232 p., 17 €. criminations, interdisant par exemple
des unions de personnes d’origines ou
14 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
de confessions différentes, ou plus ré-
cemment celles des homosexuel·le·s. Réseaux sociaux
Pourrait-il corriger les discriminations
intimes sans punir ou contraindre ? La
politique, après tout, influence qui l’on
CLICS ET CLAQUES
rencontre, elle peut inclure ou exclure, Choix par défaut, mais relations libres et consenties. Entretien
faciliter la vie quotidienne d’un han- avec un essayiste qui a exploré les sites de rencontre.
dicapé, elle peut encourager ou non la
mobilité sociale, autrement dit, agir de
sorte que les discriminations ne se su- petits calculateurs. En réalité, cette
perposent pas Et il y a ce que ni l’État, métaphore n’est pas explicative, elle
ni les sites de rencontre, ni la sociolo- est prescriptive. Elle sert à justifier et
gie ne peuvent prédire : l’accident, ce- à encourager certains comportements.
lui qui court-circuite les logiques de Le logo d’AdopteUnMec.com
marché, qui suspend la domination, – un homme tombant dans un
les rapports de pouvoir. François De Caddie – sert à désinhiber
Smet n’y croit pas. « La thèse princi- les utilisatrices qui seraient réticentes
pale du livre c’est ça : on a besoin d’in- à manifester leur désir sexuel. Le
vestir dans l’amour comme quelque consumérisme est la version puritaine
THOMAS GOGNY/DIVERGENCE

chose d’insondable, de mystérieux, qui de ce désir. La métaphore du marché


nous échappe, écrit-il. L’idée, qui est à laisse croire qu’il peut être unilatéral,
mon avis la réalité, que tout est, d’une sans passer par l’établissement
manière ou d’une autre, intérêt, que d’une confiance, la manifestation
tout est comptable, est tellement in- d’un consentement. Le jambon
supportable qu’on veut un refuge. On du supermarché ne nous choisit pas,
veut croire que, quand on rentre chez Richard Mèmeteau. mais l’utilisateur de l’application de
soi, en couple, il y a un truc qui rencontres doit nous choisir en retour.
échappe à ça. » Dans la conclusion de Quels sont les effets pervers de Que représente le sex friend ?
La Domination masculine, Bourdieu la tentative de provoquer le « match » Auparavant, deux figures
parlait, à rebours de son déterminisme parfait par les sites de rencontre ? se répondaient : celle du séducteur
radical, de « l’amour pur » comme Richard Mèmeteau. – Votre choix n’est invétéré et celle de l’amoureux transi.
d’un îlot enchanté. Un amour indé- optimal que si vous avez accès à une Le sex friend est une troisième voie :
pendant du marché, échappant aux large base de données, dans laquelle ni un chasseur qui compterait
constats désespérants de la sociologie. vous pouvez procéder à toutes sortes ses conquêtes et leur distribuerait une
En 2008, il déclarait à Télérama : « La de filtrages, mais celle-ci ne valeur prétendument objective,
sociologie est très proche de ce qu’on se constitue qu’à condition que vous ni un monogame vertueux qui aurait
appelle la sagesse. Elle apprend à se soyez nombreux à attendre échappé à la débauche. Il ne croit pas à
méfier des mystifications. Je préfère qu’elle rassemble tous les utilisateurs la rhétorique naïve de l’engagement
me débarrasser des faux enchante- possibles. Mais plus vous attendez, plus romantique, où le sexe s’inscrit aussitôt
ments pour pouvoir m’émerveiller des vous perdez d’occasions. Vous êtes dans l’horizon de l’amour et du couple.
vrais “miracles”. En sachant qu’ils sont condamné à faire un choix par défaut. Cette situation produit de nouveaux
précieux parce qu’ils sont fragiles. » L Notre volonté de maximisation est équilibres, de nouvelles formes de
condamnée à l’échec, ce qui est à la fois beauté. On n’écrirait plus aujourd’hui
(1) « Does Anyone Have the Right to Sex ? », Amia
comique et très juste. d’opéra tragique à propos d’amoureux
Srinivasan, London Review of Books, 22 mars 2018. Pourquoi critiquez-vous l’utilisation éconduits qui meurent de chagrin,
(2) Women With Disabilities, Adrienne Asch et de la rhétorique du marché pour parler mais on a sans doute de meilleures
Michelle Fine (dir.), éd. Temple University Press, 1988.
de rencontres amoureuses ? comédies romantiques.
C’est une mauvaise métaphore dont Propos recueillis par Sandrine Samii
l’usage systématique dit plus sur nous
Lire l’intégralité de l’entretien sur
À LIRE AUSSI que sur le monde de la drague.
www.nouveau-magazine-litteraire.com/
Le propre de ces rencontres est qu’elles
LES NOUVELLES LOIS ne sont pas tarifées. Elles procurent du
DE L’AMOUR. plaisir car elles sont libres. C’est plutôt SEX FRIENDS. COMMENT
SEXUALITÉ, COUPLE ET dans le choix du partenaire matrimonial (BIEN) RATER SA VIE
RENCONTRES AU TEMPS AMOUREUSE
que le facteur économique pèse
DU NUMÉRIQUE, À L’ÈRE NUMÉRIQUE,
Marie Bergström, le plus lourd. C’est la norme bourgeoise Richard Mèmeteau,
éd. La Découverte, 228 p., 20 €. du mariage qui réveille nos instincts de éd. Zones, 192 p., 17 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 15


les idées

Histoire littéraire

Temps morts
Gallimard a décidé de suspendre la parution de la revue Les Temps
modernes. La fin d’une publication emblématique du xxe siècle.
Par Olivier Cariguel

d
ans la France qui se li- titres avaient été envisagés : « La Condi- parrainée par François Mauriac, a dis-
bère en 1944-1945, tion humaine », « La Réalité humaine », paru, de même que le Mercure de
l’heure est à la refonda- « Terre des hommes », « Significa- France. Malgré trois changements
tion générale. Les Temps tions ». Michel Leiris avait poussé « un d’éditeur, Les Temps modernes ont bé-
modernes sont créés par nom fracassant » : « Le Grabuge ». Clin néficié d’une grande stabilité directo-
Jean-Paul Sartre dans d’œil au film de Charlie Chaplin, le riale (Sartre, Simone de Beauvoir,
cette atmosphère. La presse tourne la titre Les Temps modernes est choisi. Pi- puis, en 1986, Claude Lanzmann).
page de la clandestinité : les journaux casso donne un coup de main en créant Retour sur quatre tournants ou des
vont pulluler à l’air libre. Mais le papier la maquette de couverture. numéros qui ont fait date pour « dire
reste contingenté, attribué par le minis- Les premiers numéros sont tirés à le vrai sur le monde et sur nos vies »,
tère de l’Information, qui octroie aussi 10 000 exemplaires. Le retentissement ainsi que le résumait Simone de Beau-
les autorisations de paraître après récep- est d’emblée important. Il s’agit, ainsi voir lors du cinquantenaire.
tion d’un questionnaire sur l’attitude que l’indique la présentation du n° 1,
des rédacteurs sous l’Occupation. Côté d’« infuser un sang nouveau à la litté- 1946-1947 LE CAS HEIDEGGER
revues, il y a deux absentes, interdites, rature ». Les « TM » vont imposer un Dès le n° 4 de janvier 1946, coup
La NRF, fleuron d’une littérature pure, nouveau modèle de revue littéraire, fer double. La revue publie deux ren-
et l’académique Revue des Deux Mondes. de lance d’« une littérature plus actuelle, contres inédites avec Heidegger, qu’elle
Écrivains, intellectuels et éditeurs plus profondément engagée dans notre parvient à localiser à Fribourg. Le phi-
cherchent à reconstituer des groupes et époque, plus soucieuse d’exprimer cette losophe Maurice de Gandillac publie
à créer de nouvelles tribunes. Dès sep- époque avec ses problèmes, ses passions, ainsi son « Entretien avec Martin
tembre 1944, Georges Bataille, Albert ses rêves et autant que possible l’expli- Heidegger » assorti d’une drôle de
Camus, André Malraux, blague sur sa moustache, et
Brice Parain avaient été ap- La conception de la rébellion un jeune inconnu, Frédéric
prochés ou avaient assisté à et l’adhésion au communisme de Towarnicki, livre son récit
des réunions d’un comité de de visite en Forêt-Noire. « Un
rédaction embryonnaire au- opposaient Sartre et Camus. plaidoyer de Heidegger plu-
tour de Sartre. « L’existentialisme est quer ». Si la place de la littérature s’es- tôt que pour Heidegger », de l’avis d’un
sur toutes les bouches », note Simone tompera au fil des numéros, elle est spécialiste ultérieur. Cette exclusivité
de Beauvoir à l’automne 1945. Le d’abord représentée par des signatures sera prolongée en novembre 1946 par
1er octobre paraît le premier numéro des prestigieuses : William Faulkner, Fran- l’ouverture d’un débat, encore d’actua-
Temps modernes. La revue réunit Sartre, cis Ponge, Jean Cayrol, Violette Leduc, lité, sur la part du national-socialisme
Raymond Aron, ancien condisciple de Jean Genet ou encore Boris Vian. dans la pensée du philosophe : Karl
l’École normale de la rue d’Ulm arrivé Des revues lancées à la même Löwith, attaquant les « implications
de Londres où il avait animé la revue époque, il ne subsiste plus aujourd’hui politiques de la philosophie de l’exis-
La France libre, Simone de Beauvoir, le qu’Esprit, réapparue à la fin de 1944, tence chez Heidegger », présente une
phénoménologue Maurice Merleau- et Critique, de Georges Bataille, créée partie des pièces de l’accusation. En
Ponty, Jean Paulhan, Michel Leiris et aux éditions du Chêne en juin 1946. juillet 1947, Alphonse de Waelhens,
Albert Ollivier, proche de Camus, ac- À droite de l’échiquier politico-litté- qui cherche à savoir si « sa philo-
caparé par le journal Combat. Plusieurs raire, La Table ronde, née en 1948 et sophie est intrinsèquement liée au
16 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
d’Algérie ». Sous l’égide du ministère
des Armées, la censure frappe le n° 166
(décembre 1959), saisi après parution.
Il contient un commentaire sur l’af-
faire et la mort de Maurice Audin (les
éléments étaient pourtant dans le do-
maine public), et surtout un article de
l’avocat Jacques Vergès, « La Mort en
Kabylie ». Perte sèche pour l’éditeur.
Pas de répit de la censure. Le n° 173-
174 (août-septembre 1960) est un « nu-
méro spécial après saisie » à cause de la
publication prévue de la « Déclaration
sur le droit à l’insoumission dans la
guerre d’Algérie », signée par 149 per-
sonnalités, dont la presse et la radio
s’étaient pourtant fait l’écho. Au lieu
du texte annoncé, les pages 194 et 195
du numéro sont blanches, suivies de la
liste des signataires, et 82 pages ont été
censurées. Si la direction de la revue as-
sumait le risque, la pression trop forte
dissuada l’imprimeur de le courir.

1967 LE CONFLIT ISRAÉLO-ARABE


Deux années de préparation, plusieurs
voyages exploratoires, un « dossier » de
presque 1 000 pages sur « le conflit
KEYSTONE-FRANCE

israélo-arabe » paru à l’été 1967. « Une


entreprise sans précédent », selon son
maître d’œuvre, Claude Lanzmann.
Deux grandes parties à la suite : les
Claude Lanzmann, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, piliers des Temps modernes (Égypte, 1967). points de vue arabes, puis israéliens, au
fil de ce numéro 253 bis exceptionnel
national-socialisme ou si elle y conduit un grand livre manqué », concluait destiné à informer les Occidentaux,
logiquement », lui répond. Sartre, oc- Jeanson. Trois numéros plus tard, une « qui seront en majorité ses lecteurs ».
cupé à diffuser son existentialisme, a lettre de Camus adressée au directeur Sartre avait retenu de son séjour près
donné très tôt des éléments de compré- des TM portait la réplique signalant les de Gaza « la mort lente des réfugiés pa-
hension, ouvrant une discussion omissions, le travestissement du livre lestiniens, les enfants blêmes » et, de
historico-biographique non éteinte. et la fabrication par Jeanson d’une l’autre côté, « dans les kibboutzim
« imaginaire biographie ». Après un frontaliers, les hommes aux champs
1952 LA RUPTURE SARTRE-CAMUS texte de Sartre s’interrogeant sur « l’in- travaillant sous la menace perpé-
La teneur des échanges publics entre compétence philosophique de tuelle et les abris creusés partout entre
Camus, Jeanson et Sartre donne la me- Camus », Jeanson enfonçait le clou par les maisons ». Le principe rédactionnel
sure de la vivacité de la querelle idéo- un second article, « Pour tout vous initial fut respecté : le choix des sujets
logique de 1952, à l’issue de laquelle dire… ». La polémique divisa les re- appartenait, en toute souveraineté, à
Sartre s’arrimera au PCF. Téléguidé vues. Le mot de la fin revient à Georges chacune des deux parties. Une ga-
par Sartre, le philosophe Francis Jean- Bataille, défenseur de Camus dans un geure. Quarante-cinq articles au total.
son déclencha la rupture entre Sartre article de Critique : « L’intérêt suscité Deux Européens, juifs français,
et Camus par un article au vitriol : par la controverse Sartre-Camus fait Maxime Rodinson et Robert Misrahi,
« Albert Camus ou l’âme révoltée » songer aux passants qu’amuse dans la « le premier pro-arabe, le second pro-
(n° 79, mai 1952). La conception de la rue la moindre bagarre. » israélien pour parler vite », précise
rébellion et l’adhésion au commu- Claude Lanzmann, confrontent leurs
nisme les opposaient. Camus se voyait 1959-1960 LA GUERRE D’ALGÉRIE positions au fil de ce numéro de réfé-
reprocher d’utiliser des lectures de se- Pouvoirs publics contre militantisme rence pour que les lecteurs « cherchent
conde main pour critiquer Hegel et anticolonial. L’engagement se paie au patiemment, dans sa complexité et ses
Marx. « L’Homme révolté, c’est d’abord prix fort pendant « les événements contradictions, la vérité ». L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 17


les idées

Retour de bâton pour le féminisme

L’emprise
contre-attaque
Quand des journaux jugent bon d’afficher en une l’expression
« terreur féministe » ou que le droit à l’IVG est remis en cause aux États-Unis,
le « backlash » semble d’une furieuse actualité.
Par Rebecca Amsellem

p uand j’ai vu qu’un


journal d’extrême
droite avait consa-
cré sa couverture à
« la nouvelle terreur
féministe » en s’ap-
propriant le personnage de « Rosie la
Riveteuse », j’ai ri. Quand j’ai lu que le
sous-titre mentionnait « parité » et
contre-offensive pour annihiler les
droits des femmes », « une tentative dé-
libérée de reprendre la maigre poignée
d’acquis que le mouvement féministe a
obtenus de haute lutte ». Dans l’essai
devenu une référence pour le mouve-
ment féministe, Susan Faludi décrit la
revanche des néoconservateurs dans le
milieu politique, le monde de l’entre-
égalitaire mais qui oublient leurs pro-
messes au lendemain de leur victoire.
Ce sont tous ceux – et toutes celles –
qui travaillent activement contre l’avè-
nement de cette société. Même quand
cela ressemble à un signe d’encoura-
gement. La tape sur l’épaule est le
nouveau retour de bâton.
Prenons l’exemple des politiques.
« écriture inclusive » comme armes de prise ou encore la culture populaire François-Xavier Bellamy, candidat du
cette « terreur », j’ai ri encore plus fort. dans les États-Unis des années 1980. parti Les Républicains aux élections
L’absurdité d’un potentiel lien entre européennes, déclarait ainsi ce 20 mai
« écriture inclusive » et une « terreur » TROP GROS POUR ÊTRE VRAI dans la matinale de France Inter être
n’était que trop ridicule : « Cher·e·s lec- « C’est dans ta tête ! » Eh bien non. Le opposé, à titre personnel, à l’avorte-
t·eur·rice·s, bouh ! » Quand j’ai compris retour de bâton que vivent les femmes ment. Ça tombe bien puisqu’à ma
que des collègues activistes et journa- en France aujourd’hui permet de dé- connaissance il n’a pas d’utérus, il ne
listes et moi-même étions citées à plu- crire tout haut ce qu’on nous interdit sera donc jamais amené, à titre person-
sieurs reprises, j’ai eu peur. Le retour de de penser. Car ce retour de bâton est nel, à avorter. Là où cela devient pro-
bâton est de retour. Un mouvement plus insidieux. Les acteurs les plus blématique c’est lorsqu’il fait du droit
existe bel et bien pour empêcher notre dangereux sont ceux (et celles) qui ne des femmes un argument électoral
progression vers une société égalitaire. veulent pas atteindre l’égalité. Ce sont pour être élu. Alors qu’il élude la ques-
Un retour de bâton implique une vic- les hommes qui se disent progressistes tion d’une internaute, – « Que pen-
toire écrasante. Si au moins c’était cela ! – voire féministes – mais qui trouvent sez-vous de la loi anti-avortement pas-
Pas pour les femmes. « La revanche se que, l’écriture inclusive, « ça va trop sée en Alabama ? » –, il prononce cette
manifeste au moment précis où les loin », puis qui font preuve d’un pa- phrase significative : « La vraie ques-
femmes en quête d’égalité semblent ternalisme bienveillant ; ce sont les tion est de savoir comment est-ce
près d’atteindre leurs objectifs », écrit femmes blanches qui achètent des qu’on va lutter contre tout ce qui me-
la journaliste américaine Susan Faludi places pour les concerts de Beyoncé nace concrètement ces droits au-
dans Backlash. La Guerre froide contre mais qui votent pour Donald Trump ; jourd’hui, dans nos villes, dans nos
les femmes (1991). Ce « retour de bâ- ce sont les politiques qui brandissent quartiers, contre, c’est vrai malheureu-
ton » se traduit par une « puissante l’étiquette féministe au moment des sement, la montée de cet islamisme ra-
campagnes électorales pour séduire dical… » C’est presque trop gros pour
Rebecca Amsellem est la fondatrice un électorat de femmes désireuses de être vrai. Celui qui est alors candidat
de la newsletter féministe Les Glorieuses. vivre l’avènement d’une société refuse de commenter l’interdiction de
18 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
DENIS MEYER/HANS LUCAS/VIA AFP

À l’appel du collectif #NousToutes, des milliers de personnes se réunissent place de l’Opéra, en novembre 2018, pour marcher contre les violences sexistes.

l’avortement dans un État américain, femmes au cours du xx e siècle ne Macron, alors candidat à l’élection, au
sous prétexte que l’Alabama n’est pas montre pas son vrai visage. Women’s Forum en 2016. Et pourtant,
en Europe. Il utilise l’argument « fé- Nous pouvons également citer Emma- la légalisation de la PMA qui signifie-
ministe » (malheureusement l’option nuel Macron qui, sans être aussi « ra- rait une – réelle – avancée pour la cause
« mille guillemets » n’existe pas) en- dical » que Bellamy, repousse depuis le de l’égalité, est constamment repous-
core pour pointer du doigt son argu- début de son mandat la légalisation de sée. « On ne veut pas refaire une Ma-
ment électoral numéro un, et ainsi dé- la procréation médicalement assistée nif pour tous. Avec ce genre de texte,
tourner le sujet et continuer à créer (PMA) pour les femmes lesbiennes on peut vite devenir impopulaire.
une peur parmi son électorat. Il ne [débat maintenant annonçé pour sep- Est-ce qu’on ne prend pas un risque
s’agit donc pas d’un homme politique tembre]. J’entends déjà : « Quoi ? avec ça avant les municipales ? », a ainsi
qui répète que la place d’une femme Macron, un ennemi de l’égalité ? Dif- récemment déclaré un « collaborateur
est dans son foyer à s’occuper de son ficile à croire. » C’est à s’y méprendre. gouvernemental » au Parisien (1er juin).
mari et de ses enfants. Ce mouvement Simone Veil, grande figure féministe, La conservation du pouvoir passe
néoconservateur, qui veut remettre en est brandie par les membres de la ma- avant l’égalité, donc.
cause le droit à l’avortement et les jorité. Le mot « féministe » également. Ces retours de bâton expliquent
maigres victoires arrachées par les « I am a feminist », avait déclaré pourquoi aujourd’hui, malgré une
Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 19
les idées

popularité croissante de la cause


de l’égalité, nous n’y parvenons pas. Hégémonie du mâle
C’est pour cela qu’aujourd’hui il n’y a
pas de légalisation de la PMA pour
toutes, ni de parité dans les cercles de
pouvoir, de mise à disposition gratuite
Tant qu’il y
des produits hygiéniques bio dans les
écoles et universités, de droit à l’avor­
tement sans clause de conscience ins­
crit dans la Constitution, de traite­
aura des zobs
ment égal des douleurs ressenties par
les femmes (1), et j’en passe. Il existe différentes stratégies pour taxer
Ces retours de bâton ne peuvent le féminisme d’excès et de dérives.
néanmoins rien contre le changement Par Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri

n
des mentalités opéré – en partie – grâce
au mouvement #MeToo. Car les fémi­
nistes peuvent se targuer d’une victoire,
imperceptible à la vue de tous, mais pas ous serions face à une
de toutes. Les femmes aujourd’hui ont « nouvelle terreur fémi­
développé un langage commun porté niste », selon la une de
sur la sororité. Elles font attention les Valeurs actuelles de mai
unes aux autres. Ce nouveau langage dernier. En 2015, Causeur proposait
est transmis par Marie Dasylva et ses aussi un dossier sur « La terreur fémi­
ateliers de Nkali Works destinés aux niste », illustré par l’image d’une
femmes pour lutter contre le racisme blondinette brandissant une scie à
en entreprise, par l’essayiste Mona chaîne, référence peu subtile au film
Massacre à la tronçonneuse. Or qui ter­
La revanche rorise qui, en vérité ?
se manifeste Depuis quelques années, sur le web,
des milliers de femmes ont
au moment où les rapporté avoir été agres­
femmes sont près sées sexuellement. Au lieu
d’atteindre leurs d’entamer une réflexion
sur le consentement
objectifs. sexuel, des milliers de
Chollet et son essai bestseller Sorcières, « célibataires involon­
la puissance invaincue des femmes taires » (incels) repro­ cet antiféminisme re­
(Zones, 2018), par les journalistes Lé­ chent aux femmes de les vanchard, d’autres ex­
naïg Bredoux et Marine Turchi et leurs priver de sexualité. Au pressions tentent de
enquêtes pour Mediapart. Ce langage moins trois meurtres décrédibiliser le fémi­
pourrait se traduire par une solidarité ont été commis au nom nisme de manière plus
comme point de départ d’une interac­ de cette « cause ». Sans subtile et pernicieuse,
tion entre femmes : c’est un regard, une compter les centaines comme l’a révélé une
remarque, un compliment. Il corres­ de femmes tuées par enquête auprès de plu­
pond à la légitimation de la parole de leur conjoint ou ex­ sieurs dizaines de fémi­
ses interlocutrices : les femmes croient conjoint. Pendant ce temps, des fémi­ nistes. La « rhétorique du retourne­
les femmes. Ce nouveau langage per­ nistes mènent leurs actions sans bles­ ment », par exemple, consiste à
met de remettre en cause le mythe ser personne. prétendre que nous vivons dans des
d’une jalousie inhérente aux femmes Il est donc ridicule d’associer le fé­ sociétés matriarcales plutôt que pa­
entre elles, que la culture populaire leur minisme à « la terreur » et au totali­ triarcales et que les hommes oppri­
a fait croire. Et c’est ce nouveau langage tarisme génocidaire en lui apposant més souffriraient d’une « crise de la
qui aujourd’hui est notre meilleure l’étiquette « féminazies ». Au­delà de masculinité ». Cette thèse constitue
arme pour arriver à l’égalité entre les un fonds de commerce pour l’édition
femmes et les hommes, au grand dam Sociologue, Mélissa Blais a écrit « J’haïs en France, qui publie régulièrement
les féministes ! » (Remue-ménage, 2009).
de tous les porteurs de bâton. L
Politologue, Francis Dupuis-Déri est
des essais comme Le Premier Sexe
l’auteur de La Crise de la masculinité d’Éric Zemmour (2006). Les médias
(1) https://lesglorieuses.fr/nouvelle-hysterie/ (Remue-ménage, 2018). y voient des idées originales et
20 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
rafraîchissantes, même s’il s’agit tou-
jours des mêmes clichés conserva- Cyberharcèlement
TORRENT D’INJURES
teurs et réactionnaires. La « rhéto-
rique du diviser pour mieux régner »
permet quant à elle de distinguer les
« bonnes » des « mauvaises » fémi- Les harceleurs attaquent isolément les féministes en
nistes. Les premières sont bien peu emplissant leurs réseaux de milliers d’insultes et d’obscénités.
nombreuses et le plus souvent antifé-
ministes, lorsqu’on y regarde de plus
près. Les secondes importeraient un Le backlash prend parfois la forme
féminisme puritain – largement fan- d’opérations quasi militaires. Il s’agirait
tasmé – des États-Unis en contradic- de débattre, les féministes pourraient
tion avec les mœurs et coutumes facilement faire face. Elles ont les
d’une France supposément amou- arguments pour expliquer, analyser,
reuse de « la » femme, sauf si celle-ci décortiquer. Mais, depuis quelques
a le mauvais goût de balancer son années, leurs détracteurs ne se

DADO RUVIC/REUTERS
porc, d’être afro-féministe, féministe contentent pas de discussion, ils ont
décoloniale ou musulmane (avec un une arme efficace pour les réduire au
foulard). En ce sens, cette rhétorique silence : le harcèlement. L’intimidation
antiféministe est souvent imbriquée comme manœuvre politique.
L’intimidation sur le web est devenue une arme.
à l’anti-américanisme primaire (dans
le cas de la France) et au racisme, sur- L’ISOLEMENT AFFAIBLIT
tout en cette époque de crispation Ce harcèlement a lieu sur les réseaux attaquants. Le harcèlement évite en
contre la minorité musulmane. sociaux. Il suffit que certains milieux outre de se casser la tête à trouver des
vous identifient comme féministe pour arguments. Une bonne flopée d’insultes
PROTÉGER SES PRIVILÈGES faire de vous leur victime. Ensuite, et de menaces suffit. Or comment
Dans un autre registre, la « rhéto- le processus est simple. On déverse sur répondre à cela ? C’est impossible.
rique de la rationalité » consiste à la cible des torrents d’insultes,
discréditer les études féministes en des menaces, toutes les pensées TOUT DÉBRANCHER
suggérant qu’elles seraient purement les plus immondes qu’un cerveau puisse De nombreuses féministes ont quitté
idéologiques et militantes, contrai- concevoir. Ce qui compte, c’est les réseaux sociaux après des vagues
rement aux thèses antiféministes qui l’ampleur de l’attaque. Se faire traiter d’attaques. Elles ont ainsi été privées
s’appuient sur le sens commun pour de « salope » plus d’un millier de fois n’a d’un espace de parole. Les autres
affirmer que la « nature » détermine évidemment pas le même impact hurlaient dès qu’elles ouvraient la
les comportements des hommes et qu’une dizaine de fois. Pour parvenir bouche, ce qui les rendaient inaudibles.
des femmes. Les féministes ont à un harcèlement de grande ampleur, Parmi ces victimes, certaines avaient
pourtant produit d’importants dé- certains attaquants se créent plusieurs besoin de ces réseaux pour leur travail.
veloppements théoriques, concep- comptes sur les réseaux sociaux. Face à ce genre de déferlement, c’est
tuels, méthodologiques et même À partir de ces comptes, ils s’acharnent le conseil de base : tout débrancher.
éthiques des deux dernières généra- sur la victime. Puis ils « like » les insultes Le second, c’est de confier ses mots
tions. Il est toujours plus facile de ri- proférées par les autres. La caisse de passe à un ami pour qu’il surveille
diculiser les femmes et les féministes de résonance est parfaite et sans fin. à votre place les messages les plus
que de les écouter sérieusement. Le but est de faire croire à la victime menaçants. Ce genre de harcèlement
Cela permet surtout de protéger ses que la moitié du pays la vomit – alors est devenu tellement commun
privilèges et ses pouvoirs, y compris que le nombre d’agresseurs est qu’il existe un protocole d’urgence
dans les milieux médiatiques, litté- beaucoup plus faible. Internet empêche à appliquer que les militantes se
raires et universitaires. L d’avoir une vision claire des adversaires. transmettent… Certaines sont revenues
Le harcèlement présente d’autres après cette pause, d’autres non.
avantages. D’abord, choisir une victime Certaines sont revenues, mais,
À LIRE individuelle et ainsi de diviser le harcèlement reprenant, elles sont
les milieux féministes. L’isolement de reparties. Priver quelqu’un de parole,
ANTIFÉMINISMES ET la victime l’affaiblit. C’est pourquoi c’est toujours d’une immense violence.
MASCULINISMES D’HIER il faut toujours envoyer un message de Mais ça l’est plus encore pour
À AUJOURD’HUI,
soutien quand on voit quelqu’un se faire les femmes, qui ont été privées
Christine Bard, Mélissa Blais
et Francis Dupuis-Déri (dir.), harceler. C’est une manière de rompre d’expression pendant des siècles
éd. PUF, 512 p., 24 €. sa solitude, de lui redonner du courage et ont cru trouver sur Internet
et de relativiser le nombre réel de ses un lieu où s’exprimer. Titiou Lecoq

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 21


les idées

Nancy Fraser
Rendez vos tabliers !
Pour la philosophe américaine, les féministes ne devraient pas se fixer
sur l’unique question de l’avortement, mais élargir tous azimuts leurs revendications

a
et appeler à une grève des activités non rémunérées.

lors que les attaques un mode d’action associé aux


antiféministes classes ouvrières ?
s’enchaînent (comme Ce n’est pas nous qui l’avons proposée,
aux États-Unis, c’est arrivé un peu spontanément dans
contre l’avortement, plusieurs pays. Au début, ces mouve-
et en France, contre ments n’étaient pas concertés. Il y a eu
une « terreur féministe »), que peuvent des grèves contre l’interdiction de
faire les mouvements féministes ? l’avortement en Pologne, en Irlande,
Nancy Fraser. – La situation est compli- contre les violences faites aux femmes
quée : alors même qu’émergent des et les féminicides en Argentine, au Bré-
JEAN-LUC BERTINI/PASCO

forces militantes féministes dans plu- sil. Puis ces mouvements se sont coor-
sieurs parties du monde, lesquelles s’in- donnés et ont appelé à une journée de
téressent à toutes les questions fémi- grève le 8 Mars, journée internationale
nistes traditionnelles mais pas du droit des femmes. Cette fête nous
uniquement, des mouvements popu- vient des années 1920. Le 8 Mars était
listes de droite ouvertement antifémi- Nancy Fraser, philosophe et féministe. une fête ouvrière, socialiste. Avec le
nistes surgissent de partout, comme temps, c’est devenu une sorte d’autre
avec l’élection de Bolsonaro au Brésil. l’occurrence l’avortement. Si on nous fête des Mères, c’est-à-dire une fête sen-
Il y a aussi des antiféministes dans la voit comme des fanatiques d’une timentale, dépolitisée, où l’on donne
droite traditionnelle, des nostalgiques, unique question, nous perdons la pos- une boîte de chocolats à sa secrétaire.
mais quand ils sont au pouvoir, leur an- sibilité d’engager le grand public sur Depuis plusieurs années, des mouve-
tiféminisme n’est pas toujours au centre d’autres causes sur lesquelles il est im- ments féministes ont repolitisé cette
de leur politique. Évidemment, il faut portant d’avoir un point de vue fémi- journée, notamment en déclarant une
quand même lutter contre eux ! Aux niste. Il faut trouver le moyen d’inté- grève non seulement du travail rému-
États-Unis, par exemple, la campagne grer la lutte pour néré, mais aussi
contre l’avortement dure depuis qua- la justice repro- des activités non
rante ans. Les anti-avortements ont ductive avec les Il faut intégrer les rémunérées : le
toujours réussi à faire des ajustements luttes pour les ser- luttes féministes aux nettoyage, le soin,
dans chaque État ; ils obligent les fémi- vices publics, pour questions actuelles, les courses, toutes
nistes à s’engager contre eux séparé- l’augmentation des ces choses sans les-
ment, dans chaque État, c’est épuisant. salaires, pour une comme la lutte quelles l’économie
Ça fait partie de leur stratégie : nous politique sociale, contre l’austérité. officielle ne peut
épuiser. Jusqu’à présent, ils n’ont pas toutes les choses fonctionner mais
réussi à changer la loi au niveau natio- qui concernent la plupart des femmes qui ne sont ni reconnues, ni rémuné-
nal, mais il est possible que cela arrive et l’humanité en général. Le féminisme rées, ni valorisées. Ce nouveau type de
avec la désignation par Trump de deux pour les 99 % [par opposition au 1 % grève a pris de l’ampleur et a réuni des
nouveaux juges de droite à la Cour su- des plus riches] ne laisse pas tomber les millions de personnes dans certains
prême. On ne sait pas… questions traditionnelles mais les in- pays, y compris des hommes, en parti-
Je ferais malgré tout une mise en tègre dans une perspective plus large, culier dans le sud de l’Europe (en Es-
garde. On tend un piège aux fémi- pour aborder les sujets brûlants et les pagne, au Portugal, en Grèce) et en
nistes : faire de nous un single-issue mo- dangers actuels. Amérique latine. Il y a également eu
vement, qui n’a qu’une cause, qu’une re- Est-ce pour cela que vous proposez des manifestations assez impression-
vendication, la justice reproductive, en la grève comme mode d’action féministe, nantes en Turquie et en Indonésie. Très
22 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
peu en France malheureusement, peu
aussi aux États-Unis. L’activisme qui a
émergé avec ce mouvement est explici- L’UNIVERSALITÉ PAR LE BAS
tement anticapitaliste, antiraciste, an- Nancy Fraser est professeur de philosophie et de politique à la New School for Social
ti-impérialiste, antimilitariste et écolo- Research de New York. Elle a coécrit Féminisme pour les 99 % avec Cinzia Arruzza et
gique. Il incarne ce que propose le Tithi Bhattacharya, elles-mêmes professeurs et activistes. « Notre manifeste rejette à
livre : qu’il faut intégrer les luttes fémi- la fois l’approche réductrice de gauche, qui conçoit la classe ouvrière comme une abs-
nistes aux questions actuelles, comme traction homogène et vide, et celle du néolibéralisme “progressiste” qui célèbre la di-
la lutte contre l’austérité. versité comme s’il s’agissait d’une fin en soi. En lieu et place, nous proposons un uni-
Que pensez-vous des appels versalisme façonné par la multiplicité des luttes venant d’en bas. » L

à plus de « sororité » pour supporter


les attaques antiféministes ? qualifiés de féministes. Comme je l’en- économique. La crise écologique se
Si cela veut dire que je dois marcher tends – c’est peut-être différent en croise avec la crise financière, la crise
bras dessus bras dessous avec Chris- France –, sisterhood est un terme un de la reproduction sociale (1), la crise
tine Lagarde, c’est non. Il y a des peu daté, et je ne suis pas sûre qu’il politique. La crédibilité des élites s’est
femmes qui soutiennent voire qui di- vaille la peine de le réhabiliter. Je pré- effondrée, les acteurs traditionnels
rigent des forces très destructrices fère des mots comme « solidarité », sont désarmés. On ne peut plus faire
contre la grande majorité des femmes « alliance ». Parler de « mouvement la politique habituelle, on ne peut plus
et des hommes. Et je devrais faire pour les 99 % » est une façon de par- faire le travail intellectuel comme si de
preuve de sororité avec elles ? Non. Par ler de sororité et de solidarité, c’est très rien n’était, la philosophie comme si
ailleurs, le terme « sororité » évoque inclusif. Il s’agit d’être inclusif sans ef- de rien n’était. Il faut faire des propo-
toutes les femmes, mais que les facer des différences importantes dans sitions. Il faut prendre position.
femmes. Notre situation demande les oppressions et dans les revendica- Une partie de cette crise générale est
qu’on travaille, quand c’est possible, tions. La sororité ne doit pas servir également une crise du féminisme li-
avec des hommes qui partagent les qu’à recouvrir les divisions. béral, qui était devenu le courant hé-
mêmes visions émancipatrices, qui Pourquoi, après des années dans gémonique de notre mouvement. Hil-
sont eux-mêmes des féministes, c’est- le champ universitaire, avez-vous décidé lary Clinton en était la représentation
à-dire qui croient que l’injustice gen- d’écrire un texte si politique ? parfaite. Sa défaite nous pousse à tour-
rée existe et qu’il faut changer les Le présent appelle des gestes poli- ner la page. Je suis ravie qu’aux États-
choses. S’ils croient en nos valeurs et tiques. Nous sommes dans un mo- Unis, en ce moment, même si nous
agissent avec nous, ils méritent d’être ment de crise générale, pas seulement n’avons pas une grande grève du
8 Mars, nous avons des forces impor-
tantes à gauche qui s’immiscent dans
la brèche pour organiser un projet qui
pourrait réussir à bloquer Trump.
C’est un temps de désorientation, mais
le champ est ouvert. Ce livre est l’un
de ces gestes politiques. J’espère qu’il
y en aura plein d’autres, ce n’est pas le
dernier mot.
Propos recueillis par Sandrine Samii

(1) Cette notion désigne ici les besoins


fondamentaux des travailleurs, sans lesquels ils
ne pourraient participer à la production de biens :
accès aux soins, à une alimentation et un
environnement sains, à une éducation de qualité,
à des logements décents, etc.
JOAQUIN GOMEZ SASTRE/NURPHOTO/VIA AFP

À LIRE

FÉMINISME POUR
LES 99 %. UN MANIFESTE,
Cinzia Arruzza, Tithi
Bhattacharya et Nancy Fraser,
éd. La Découverte, 128 p., 12 €.
Manifestation féministe du 8 mars 2019, à Santander, en Espagne.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 23


les idées

VICTOR MAÎTRE
La Station, une ancienne gare à charbon porte d’Aubervilliers, à Paris, gérée par le collectif Mu (2017).

Musique électronique

Courants alternatifs
Électro et techno sont devenues l’emblème d’une culture marquée par la contestation,
aujourd’hui exposée à la Philharmonie de Paris.
Par Marie Fouquet

e n théorie, ce fut un
hasard. La chute du
mur survint au mo-
ment où naissait une
nouvelle musique
machinique, ru-
gueuse, fantastique. À Berlin-Est, l’ad-
ministration s’écroula et l’ancienne ca-
pitale de l’Allemagne de l’Est fut
transformée en une “zone d’autonomie
temporaire”. » Ainsi Felix Denk et Sven
raveurs et de clubbers autour de la
techno berlinoise après la chute du mur,
Der Klang der Familie.
Dans son livre TAZ, zone autonome
temporaire (1991), le poète américain
Hakim Bey fait de la musique « le prin-
cipe d’organisation » de la « zone auto-
nome temporaire » et l’envisage comme
un « facteur social révolutionnaire ».
Ce manifeste est devenu l’emblème
d’une culture contestataire qui se forme
électronique ». Car la TAZ est au car-
refour de la culture et de la politique,
elle se décline à la fois en utopies pirates
et en fêtes éphémères. Hakim Bey puise
dans l’histoire de la piraterie des xviie et
xviiie siècles, rappelant le caractère
ultra-démocratique de l’organisation
pirate, qui a ses règles, son système de
vote et de distribution égalitaire, et son
fonctionnement par « réseau d’infor-
mation » : « [Le globe] était constellé
von Thülen introduisent-ils leur riche avec les arts et la musique, et en parti- d’îles et de caches lointaines où les ba-
anthologie chronologique, qui ras- culier avec les différentes branches ré- teaux pouvaient s’approvisionner en eau
semble de nombreux témoignages de unies autour de la catégorie « musique et nourriture et échanger leur butin
24 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
contre des produits de luxe ou de pre- en réaction à ces politiques autori-
mière nécessité. Certaines de ces îles À LIRE taires. Comme à Tbilissi, où l’une des
abritaient des “communautés inten- actions répressives les plus marquantes
tionnelles”, des microsociétés vivant dé- des dernières années a été la descente
libérément hors la loi et bien détermi- ÉLECTRO, policière au Bassiani (l’équivalent du
nées à le rester, ne fût-ce que pour une Jean-Yves Leloup, Berghain berlinois) en 2017.
vie brève, mais joyeuse », écrit-il dans éd. Textuel, 256 p., 45 €.

le premier chapitre. Il définit la TAZ UNE IMMENSE FÊTE


quelques lignes plus loin comme une La scénographie de l’exposition « Élec-
« machine de guerre nomade ». DER KLANG DER FAMILIE, tro », actuellement à la Philharmonie
Felix Denk et
« Les idéaux d’après guerre d’une Sven von Thülen,
de Paris, a été pensée comme un es-
bonne part des compositeurs de mu- traduit de l’allemand par pace de fête. Plusieurs parcours y sont
sique savante en vue de l’élaboration Guillaume Ollendorff, possibles jusqu’aux néons qui dessinent
d’un nouveau langage musical se sont éd. Allia, 400 p., 25 €. la conclusion : « La fête est finie ». Il
éteints (après leur échec) au profit d’un n’y a pas d’ordre à suivre, on avance,
plaisir immédiat plutôt que d’un plai- on passe des étapes, on revient sur ses
sir basé sur une musique purement in- répression, une zone idéalement déser- pas, découvrant au dernier moment un
tellectuelle », explique Guillaume Kos- tée à se réapproprier. Ainsi la techno de espace jusqu’alors ignoré. Le collectif
micki dans Musiques électroniques. Des Detroit est-elle apparue après que la po- 1024 Architecture a imaginé une
avant-gardes aux dancefloors (Le Mot et pulation blanche eut quitté la ville à la structure à partir des échafaudages de
le reste, 2016). Le musicologue, qui a suite d’émeutes meurtrières, laissant scènes de concerts. Plongée dans le
par ailleurs écrit la superbe somme Free des quartiers entièrement déserts. À noir, cette immense fête, organisée au-
Party. Une histoire, des histoires tour de pièces thématiques
(2010, rééditée en 2018 toujours Sans oublier sa culture constituées par des cubes dont les
chez Le Mot et le reste), situe ce Do it yourself ouvertures sont surplombées de
« nouveau langage musical » avec titres-néons, forme un labyrinthe
l’arrivée de l’enregistrement, et
et sa dimension nomade. fluorescent où se perdre est l’oc-
notamment lorsque le compositeur Berlin, « la techno [était] devenue la casion de traverser les périodes et les
Pierre Schaeffer, en 1948, « réalise pour bande-son de l’état d’urgence post- hauts lieux de l’histoire de la musique
la première fois une œuvre entièrement chute […]. C’était le son de la fin de la électronique. Sans oublier sa culture
dépendante du disque, de sa réalisation hiérarchie » (Der Klang der Familie). DIY (Do it yourself) et sa dimension
à sa diffusion ». Une infinité de pos- Mais il arrive aussi que la répression nomade, que l’on retrouve chez les tra-
sibles s’ouvre alors à la musique, tant du des soirées électro soit violente, ce qui vellers anglais, ces raveurs aux sys-
point de vue de sa création que de sa ré- ne les empêche pas de se développer tèmes-sons itinérants, exilés en France
ception. Cinquante ans plus tard, ce
sont les outils informatiques, le web,
puis l’intelligence artificielle qui révo-
lutionnent notre rapport à la musique
et à sa diffusion. EN PREMIER FUT LE SON
« Au commencement était le Verbe, c’est-à-dire la voix de Dieu,
BANDE-SON DE L’ÉTAT D’URGENCE autrement dit un son. » Laurent de Wilde est un pianiste d’ori-
L’enregistrement et le sample de- gine américaine installé en France en 1964, reparti aux États-
viennent les armes fatales de la révolu- Unis, à New York, où il mène une carrière de jazzman qu’il pour-
tion électronique. D’abord avec la suit aussi à Paris. Il s’intéresse d’abord au jazz contemporain,
techno de Detroit (avec Juan Atkins, qui, selon lui, a été redéfini par une « révolution électronique »
Jeff Mills et le label Underground Re- à laquelle lui-même a contribué comme musicien.
sistance), puis la house de Chicago Dans Les Fous du son, parus aux éditions Grasset en 2016, il dé-
(Frankie Knuckles), avant que la techno cortique l’histoire des instruments électroniques et celle des « in-
berlinoise n’attire toute l’attention. À venteurs de claviers », ces hommes et ces femmes (assez rares dans ce livre), pas-
Paris, la French touch a aussi connu son sionnés de machines, à la croisée entre la musique et l’ingénierie : Thomas Edison
et son télégraphe, Thaddeus Cahill et son Telharmonium, Robert Moog, Max
heure de gloire dans les années 1990
Mathews... Tous ceux qui ont anticipé l’infinité de possibles qui s’offre aux musi-
(Laurent Garnier, les Daft Punk). Le ciens aujourd’hui avec l’ordinateur et les logiciels. « C’est dans l’espace que va se
point commun entre ces zones géogra- jouer la prochaine révolution. […] Ce même espace que [Leon] Theremin apprivoi-
phiques où sont nées et se sont dévelop- sait avec une ferveur si prophétique, plongeant dans la stupéfaction les specta-
pées les musiques électroniques ? Le teurs de ce miracle » : faire voler du son ! M. F.
contexte politique et social, l’occupa- LES FOUS DU SON, D’EDISON À NOS JOURS, Laurent de Wilde, éd. Folio, 672 p., 11,40 €.
tion de zones libérées après une violente
Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 25
les idées

dans les années 1990 pour fuir la


politique autoritaire et répressive de
Margaret Thatcher.

STUDIO IMAGINAIRE
Parmi les installations, des sculptures
de vedettes de la musique électronique
(Brian Eno !) par Xavier Veilhan, une
playlist composée par Laurent Garnier
qui défile tout au long de l’exposition,
mais aussi une installation signée Daft
Punk reprenant le célèbre titre « Tech-
JACOB KHRIST
nologic », ou encore une reconstitution
du studio imaginaire de Jean-Michel
Jarre, qui dévoile les machines ayant Festival Name (Nord Art Musique Électronique), à Roubaix, 2017.
accompagné ce pionnier de l’électro,
« cinquante ans de lutherie électro- seulement, et c’est assez dommage – imaginaire, ses innovations, ses my-
nique », où l’on peut notamment voir l’analyse sociologique notamment sur thologies, […] ses correspondances
la harpe laser, inventée par l’artiste et le caractère fédérateur de la musique avec les autres disciplines », ex-
compositeur Bernard Szajner en 1980. électro et son développement dans des plique-t-il en introduction du cata-
Du trautonium des années 1930 aux communautés marginalisées (comme logue Électro.
synthétiseurs qui évoluent des années les LGBT+), l’approche de Jean-Yves Des casques sont distribués au dé-
1960 à notre décen- Leloup, commissaire de but du parcours, à brancher aux prises
nie, les machines l’exposition et au- disponibles selon les dispositifs audio-
sont au cœur de teur de nombreux visuels. Si bien que les visiteurs se ba-
l’univers électro. liv re s su r la ladent devant les écrans et les installa-
Celui-ci a gagné en techno et l’élec- tions, casques aux oreilles et jack à la
popularité lorsque tro, se concentre main, le branchant par-ci par-là, n’hé-
les instruments ont su r l ’« e xpé- sitant bientôt plus à se balancer, entre
été accessibles, au rience ». Il s’agit le désir d’entrer dans le jeu et la rete-
cours des années « de faire vivre cette nue attendue d’une visite d’exposition.
1980. Si le propos em- Le Gmebaphone 2, musique à travers l’ex- Très géométrique, la scénographie rap-
conçu par Christian
brasse – en partie Clozier (1975). ploration de son pelle à la fois l’esthétique des jaquettes
de disques des années 1970-1980,
jouant avec les illusions d’optique et
un psychédélisme néo-hippie plus
proche de l’esthétique de la transe, et
BIBLE GRAPHIQUE DE L’ÉLECTRO avec le rituel mathématique, qui n’est
pas sans rappeler l’influence de la Beat
L’expression « French touch » – avant d’être récupérée par les
industries françaises – est née du rayonnement international Generation (lire ci-contre).
qu’a connu la musique électronique française dans les années Le pari était difficile de traduire dans
1990. Dans son film Éden (2014), Mia Hansen-Løve a exploré un espace muséal un tel univers issu
ces années d’effervescence musicale à Paris, mettant en avant de contrecultures, convergentes mais
une série de lieux et de personnages qui ont fait cette histoire bien distinctes, sans en faire un objet
de la génération French touch. Deux autres figures, moins po- de spectacle-épouvantail et flirter avec
pulaires, y apparaissent, qui ont aussi participé à la populari-
JEAN-MARC ANGLÈS /COLLECTION MUSÉE DE LA MUSIQUE

des illusions fantasmées, en s’éloignant


sation de l’électro en France : David Blot (interprété par Vincent du purisme et de la radicalité de la mu-
Macaigne) et Mathias Cousin (Roman Kalinka), les auteurs de sique électronique et de la fête… Mais
la bande dessinée culte Le Chant de la machine. Sublime composition graphique, cet l’illusion n’est-elle pas une arme « ré-
ouvrage est une bible de la house. À la fois historique, esthétique et didactique – la
volutionnaire » (William Burroughs
playlist qui accompagne chaque chapitre, la richesse typographique, le rythme des
apparitions et du propos –, il parcourt le début des années 1970 new-yorkaises avec
dans Révolution électronique) ? L

la disco, les raves de la fin des années 1980, la période de « l’eXtase » des années
1990 en Europe (Berlin, Paris), en passant par Detroit, Chicago, Manchester… Sans
oublier, en prologue, l’influence des sound systems jamaïcains, dans la forme libre À VOIR
que peuvent prendre les fêtes et le dancefloor de la housemusic. M. F. ÉLECTRO. DE KRAFTWERK
LE CHANT DE LA MACHINE, David Blot et Mathias Cousin, éd. Allia, 224 p., 20 €. À DAFT PUNK, à la Philharmonie de Paris,
221, av. Jean-Jaurès (19e), jusqu’au 11 août.

26 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


la chronique philo !
de Marylin Maeso

BEAT ET FIXES
C’est une technique littéraire qui per-
met de qualifier l’œuvre de William
Burroughs mais aussi un mode de vie.
Le « cut-up », inventé et expérimenté
avec le poète Brion Gysin dans un pe-
tit hôtel parisien, est un procédé for-
mel lié à l’« échantillonnage » sonore.
Le touriste mendiant
Il s’agissait de découper des bandes
et de les recomposer dans un ordre
différent et selon des ruptures qui
créent de nouveaux rythmes. Dans Le
Cut-up de William S. Burroughs, his-
toire d’une révolution du langage (Les
Presses du réel, 2014), Clémentine

ANNE VAN DER STEGEN/DIVERGENCE


Hougue déploie l’influence de ce der-
nier sur la « musique industrielle des
années 1980 », rappelant notamment
les travaux de Laurie Anderson : « La
“révolution électronique” de Bur-
roughs prend corps dans l’emploi de
moyens technologiques nouveaux :
synthétiseurs et tables de mixage per-
mettent à la fois des déformations de « Un temps où les bienheureux singent les déshérités. »
sons préalablement enregistrés et des

l
collages sonores en grand nombre. » e printemps s’achève, mais la fulgurance de cette union improbable
De même peut-on associer les dis- la perpétuelle floraison de entre un geste désespéré – demander
positifs stroboscopiques qui para-
la langue laisse dans son sillage l’aumône – et un plaisir insouciant
chèvent le paysage esthétique de la
un bouquet de néologismes en – celui du touriste qui part à l’aventure.
scène électronique à la « Dreama-
chine » de Brion Gysin et du scienti-
« -ing », comme autant de spécimens Le « mendiant en sac à dos »
fique Ian Sommerville. Ce cylindre ro- biscornus. Nous aimons nous moquer n’est pas un mendiant : il joue.
de ces anglicismes inutiles qui poussent Il emprunte, le temps d’une joyeuse
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE - FRANÇOIS LAGARDE/OPALE/LEEMAGE

tatif pourvu de fentes et d’ampoule a


été inventé pour plonger l’utilisateur tels des champignons sur les pages des escapade, l’apparence de celui
en transe : il imitait les hallucinations magazines : de « souping » qui joue sa survie, là où la pauvreté
visuelles découlant de la prise de en « juicing », de « co-walking » en contraint de très nombreuses
drogues psychédéliques. Or ces « fooding », les Français semblent avoir personnes à faire appel à la charité
drogues sont très présentes dans les l’art de conférer un air d’exotisme de leurs concitoyens plus chanceux. Le
fêtes électro, et constituent même la à leurs pratiques quotidiennes les plus touriste emporte la mendicité dans sa
cause principale invoquée par les au- banales. Mais, au milieu de ces besace, entre sa casquette et sa crème
torités pour interdire ou réprimer les
emprunts superflus, un mot-valise tire solaire, avant de l’oublier, le périple fini,
rave parties. M. F.
son épingle du jeu : « begpacking ». au fond d’un placard, avec le reste de
William Burroughs (à g.), Lawrence Contraction du verbe to beg ses accessoires. Le mendiant la porte
Lacina et Brion Gysin (à d.) devant (« mendier ») et de backpack (sac à comme une croix. Il la charrie comme
la Dreamachine (1974).
dos), il désigne une étrange pratique, son ombre. Comme l’oxygène qu’il
typiquement occidentale, consistant craint d’épuiser. Il vit dans l’angoisse
à faire la manche dans des pays permanente du manque pendant que
d’Asie du Sud-Est pour financer son l’autre s’abandonne à l’insouciance de
voyage. Ne vous fiez pas à son suffixe la bohème. « Begpacker » est l’oxymore
familier : ce mot-là énonce avec qui conte le scandaleux travestissement
une incroyable justesse le paradoxe du loisir en habit de misère.
spectaculaire qu’abrite cette mode Il nomme le symptôme d’une époque
qui ne passe pas. Nul sourcil ne où l’indifférence à la tragédie
se fronce, nulle indignation ne point à de l’autre génère une triste farce.
l’évocation d’un « couch surfer » ou Un temps où les bienheureux singent
d’un « co-worker ». Alors, qu’est-ce qui, les déshérités, et où la main
chez le « begpacker », suscite tendue, jadis fraternelle, scelle la victoire
un tel malaise ? Tout est dit dans du nombrilisme cynique. L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 27


le portrait
Chantal Thomas

Versailles-
sur-Manhattan
Dix-huitièmiste et romancière, cette élève sadienne de Barthes mène
sa barque comme elle l’entend, des deux côtés de l’Altantique.
Par Marie-Dominique Lelièvre

b
lanche, ceinturée d’une avec une amie d’enfance, un double, entrelace des photos de son ami Allen
rayure verte, la barque une jumelle. En arrivant sur la plage, S. Weiss et de ses souvenirs de l’East
de Chantal Thomas os- on se dessinait sur le sable notre en- Village et de la Beat Generation. Elle
cille allègre dans l’at- clos. On vivait à l’intérieur de ce n’est jamais là où on l’attend, l’insai-
mosphère du café Ne- monde. Depuis, il y a le vaste monde sissable Chantal Thomas.
mours. Neuve, en bois, et ce dessin sur le sable qui se refer- En 1976, la spécialiste de la littéra-
pourvue d’une paire de rames. Quel ment sur moi. » Sa conversation chan- ture du xviiie siècle, qui publie dans la
âge a-t-elle lorsqu’elle reçoit ce cadeau tante est comme une lente promenade revue Tel quel, vient de rendre à Bar-
de son père ? 12 ans, peut-être. Elle en barque sur l’eau calme du bassin thes sa thèse sur Sade. Sans attendre
donne ses rendez-vous dans son jugement, elle tourne le
l’agréable café de la place
Colette : sensuelle, intelli-
La violence du militantisme, dos à la carrière universitaire
et choisit l’école buisson-
gente et malicieuse, Colette comme touteforme de violence, nière. Un monde nous sépare
est une de ses auteurs favo- lui fait horreur. de cette civilisation englou-
ris. « Quel cadeau extraordi- tie où de jeunes gens confiant
naire, n’est-ce pas ? », dit-elle, son- d’Arcachon : elle réfléchit en parlant. en l’avenir rêvaient d’aventure plutôt
geant à son esquif en bois. Sur le trottoir d’en face, sur une des que de CDI. Nul n’aurait osé avouer
L’encourageant à mener sa barque, son tables nappées de livres de la librairie qu’il s’apprêtait à devenir un petit
père Armand l’armait pour la vie. Delamain, on découvre son dernier rouage de la machine économique.
« J’ai grandi dans une sorte de bulle ouvrage, East Village Blues, qui New York est alors une ville plus
28 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
MATHIEU ZAZO POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
Chantal Thomas, à Paris, le 7 juin 2019.

dangereuse qu’aujourd’hui, mais militant et vertueux » qui en fut une De ses deux mains parallèles, elle des-
Chantal Thomas l’aborde sans inquié- caractéristique. « J’approuvais l’élan, le sine une boîte à chaussures dans l’air
tude. Grandir à la plage, c’est ap- refus de l’ennui, mais j’étais aussi très du café. « Un jardin suspendu », dit
prendre la désinvolture, le rapport sensible au côté dominateur, langue de Barthes. Ou une île flottante faite
heureux au corps, à la sensualité. bois, d’orateurs qui semblaient autant pour Chantal. S’éloignant du struc-
Toute la trajectoire de Chantal Tho- de sergents recruteurs. » La violence du turalisme et assumant sa subjectivité,
mas, voyages, romans, essais ou récits, militantisme, comme toute forme de Barthes vient de publier Le Plaisir du
porte la grâce de ce départ bénéfique. violence, lui fait horreur. texte (1973). « Un moment parfait. »
Quittant Arcachon pour un internat Tout est atypique, élégant et policé,
à Bordeaux, elle en avait été exclue : BARTHES EN CHAMBRE  ritualisé dans ses cours. Le choix des
elle prenait le large quand ça lui chan- C’est au 6, rue de Tournon, où se dé- sujets et leur variété enchantent
tait et lisait Sade au dortoir. En maî- roule le séminaire de Roland Barthes l’élève : « l’avoir », « le discours d’au-
trise de philo, sujet « Art et nature, à l’École des hautes études, que se des- torité », « le silence de l’énonciation ».
Rousseau et Le Corbusier », elle s’en- sine pour elle une nouvelle bulle ma- « Des sujets très très jolis. Barthes uti-
volait au Pendjab voir Chandigarh, la gique. À l’heure de la contestation lisait des fiches très préparées avec des
capitale conçue par l’architecte. Puis, permanente dans de grands amphi- lignes de fuite laissant de l’espace aux
oubliant l’agrégation, elle débarqua à théâtres, Barthes enseigne en interventions extérieures ou aux idées
Paris en août 1968. chambre. « Nous étions une dizaine qui lui venaient. » Son enseignement
Elle a aimé l’ardeur de ce moment dans une pièce de la taille d’une tient du haïku ou de la calligraphie
printanier, pas « le langage rabat-joie chambre de bonne au dernier étage. » chinoise, où le blanc compte autant
Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 29
le portrait

que le tracé. « Sa parole se distin- enseigne le français à des hommes Casanova enchante Chantal Thomas.
guait en faisant entendre la qualité du d’affaires grâce à la méthode Silent « Ce que j’aime, chez lui, c’est cette in-
silence… » Un protocole presque zen Way, la « voie silencieuse », trimbal- telligence instantanée et souple qui se
régit les rapports : ton de voix en har- lant dans son sac des réglettes en guise fond avec le monde. » Elle apprécie la
monie avec l’élocution lente de Bar- d’outil pédagogique. Stupéfaite, elle richesse du récit, le foisonnement des
thes, absence de déclaration agressive reçoit un jour son livre publié chez récits secondaires. La voilà lancée
ou d’éclat hystérique. « On pouvait Payot sous le titre Sade, l’œil de la dans une aventure nouvelle. « Une
dire sa singularité, pas la sorte de hasard, qui ren-
proclamer. » contrait le plaisir. » Cela
Tout un art de vivre
Les rapports de cause à effet pourrait être le pro-
Ancien Régime qui que l’historien trace sont pulvérisés. gramme de sa vie en-
convient parfaitement à Il n’y a que l’inconnu de l’avenir. tière : « Je suis parti avec
la rêveuse adolescente la joie dans l’âme sans
aux yeux bleus qu’est toujours Chan- lettre : à son insu, un ami a donné son rien regretter », dit l’Italien. Elle en
tal Thomas. « C’était très original, texte à un éditeur. La presse est favo- rapportera un livre, Casanova, un
comme son écriture. Dans La rable, elle est surprise. La vie de Chan- voyage libertin, publié en 1985 chez
Chambre claire, par exemple : une tal Thomas, c’est comme dans La Denoël.
clarté, une proximité, une inventivité Ronde, le film de Max Ophuls, une Un soir, à la radio, on lui demanda
intellectuelle rare et, en même temps, succession de rencontres, le hasard, le de choisir une chanson, elle voulut « Il
une émotivité à fleur de peau. » Une plaisir. Un ami, encore un, lui propose patinait merveilleusement », le poème
bulle en somme, comme la plage de participer à un colloque « Langage chanté par Léo Ferré. Un sortilège
d’Arcachon. Elle s’y plaît tant qu’elle et sexe » à l’hôtel Plaza, à New York, délicat. Du poste de radio sortit la sil-
y reste cinq ans. « Ça m’a décidée à et lui commande une conférence sur houette féerique du patineur sur la
écrire. » Barthes est le destinataire Casanova. Armando Verdiglione, le glace, fin comme une grande jeune
privé de son premier texte, consacré à célèbre psychanalyste italien – plus fille, brillant, vif et fort, telle une ai-
Sade. En guise de conseils, il lui tard condamné pour escroquerie –, en guille, la souplesse, l’élan d’une an-
adresse « des cartes postales adorables, est la vedette avec Alain Robbe-Gril- guille. Un peu elle, en somme.
qui rendaient étonnamment heu- let et William S. Burroughs dans les « Ce contraste entre ce visage très
reux ». Elle a conservé l’une d’entre seconds rôles. La découverte de doux, cette silhouette presque frêle, et
elles : un pin des Landes dégoulinant son intérêt pour Sade, pour Casanova,
de résine. « J’admirais l’élégance de pour les pamphlets contre Marie-
son comportement et de son écriture Antoinette, et plus tard Thomas
et, s’il est lu aujourd’hui, c’est à cause Bernhard, appelle l’attention », dit
de cela. » l’écrivain Bernard Comment, son ami

HASARD ET PLAISIR
DATES CLÉS et éditeur au Seuil. Barthes les a rap-
prochés il y a trente ans, tous deux ont
Sa thèse sur Sade achevée, Chantal été ses élèves. « Chantal est capable
Thomas l’adresse à Barthes sans un d’aller vers des choses très dures, très
mot, puis elle prend le large vers New violentes, sans avoir l’air d’y toucher. »
CORENTIN FOHLEN/DIVERGENCE

York. Tournant le dos à la carrière Ensemble, ils ont donné un cours à


universitaire qui l’attend, Chantal l’École polytechnique de Zurich, sur
Thomas débarque à Manhattan avec le thème… du vent dans la littérature.
une valise contenant sa documenta- On aurait aimé y être.
tion sur Sade et une adresse. L’absence
de moyens, l’inconfort, le danger LE ROMAN HISTORIQUE RÉINVENTÉ
même, n’ont pas prise sur elle. « J’ha- L’année de ses 40 ans, elle s’installe à
bitais une zone dans laquelle les élé- 1945. Naissance à Lyon. Enfance Paris et entre au CNRS pour diriger
ments négatifs pouvaient difficile- à Arcachon. Elle vit sur la plage. le centre de recherches du xviiie siècle,
ment m’atteindre. » S’immergeant Son père lui offre une barque. spécialisé dans les journaux. Aujour-
dans la sensation âpre, elle accueille 1972-1976. Elle suit le séminaire d’hui encore, elle parle avec émerveil-
les expériences, présente et hors d’at- de Roland Barthes. Thèse sur Sade. lement de l’extraordinaire découverte
teinte, comme autrefois dans son 1976-1984. Vit à New York, fréquente de ce matériau rare où la vie palpite
monde de sable à Arcachon. « Tout en la Factory et la Beat Generation. encore. Elle pénètre dans le tissu vi-
observant passionnément, j’ai tou- 2002. Les Adieux à la reine, au Seuil, vant de la révolution de 1789, avant
jours eu ma plage, mais je suis dans lui valent le prix Femina.  son invention par les historiens. « Les
un truc un peu parallèle. » Au 67e 2019. Prix Vaudeville pour rapports de cause à effet que l’histo-
étage du World Trade Center, elle East Village Blues (Seuil). rien trace sont pulvérisés. Il n’y a que
30 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
splendeur des paysages de neige.
J’avais même une énergie décuplée et
ressentais comme le terrain le plus sûr
les modulations de la vitesse sous mes
skis. Je skiais exactement comme
j’avais l’habitude de le faire en com-
pagnie de mon père, avec cette seule
différence que je pleurais. »

« MAGNIFIQUEMENT SEULE »
Elle avait pour parents un couple d’en-
fants qui s’étaient aimés à 15 ans. Un
été d’avant-guerre, longtemps avant
que le chikungunya touristique n’in-
feste le moindre bosquet de Versailles,
sa mère de 16 ans entra en maillot de
bain dans le Grand Canal et, d’un
« crawl admirablement scandé », com-

MARTIN BUREAU/AFP
mença ses longueurs. Elle était née rue
Sainte-Adélaïde, derrière le bassin de
Neptune. Que sa fille soit tombée plus
tard sous le charme de Versailles n’a
Anne F. Garréta et Chantal Thomas, colauréates du prix Femina, en 2002. rien de surprenant. Plongeant sa plume
dans l’eau noire fendue par l’élan scan-
le jour le jour, et l’inconnu de l’avenir. que son statut de roi lui interdisait le daleux de la nageuse, Chantal Tho-
C’est chavirant. » Dans ces gazettes port de lunettes, quel bonheur ! », dit- mas en a fait surgir les gondoles véni-
de petit format, elle lit les pamphlets elle, le visage lumineux. Pull, écharpe, tiennes de Louis XIV, les jouets d’or
et libelles révolutionnaires écrits regard, tout est bleu chez elle. Ces de Louis XVI et les chocolatières de
contre l’aristocratie, dont une quan- faits anodins sont des pépites, elles Marie-Antoinette. Peut-être lui doit-
tité stupéfiante attaque Marie- transmettent au elle aussi son goût
Antoinette, incarnation des forces du personnage le Le contraste de la liberté.
Mal. « Quasi infernale et, à la fin, in- souffle de la vie. « Chantal a la vio-
cestueuse, elle était coupable de tout. On rel it au- entre son visage très lence intérieure
Une découverte palpitante et ter- jou rd ’ hu i Les doux et son intérêt des gens très
rible. » Ces écrits d’une exceptionnelle Adieux à la reine pour Sade. libres », dit Ber-
violence ne se réfèrent à aucune avec le même nard Comment.
réalité, mais élaborent un mythe uni- plaisir qu’à leur sortie. « Sans en avoir Libre, qu’est-ce que cela signifie ? « Elle
ficateur. Chantal Thomas en tirera un l’air, son roman est extrêmement mo- sait jouer avec les codes sans jamais en
essai plein d’intuitions sur la violence derne », note Bernard Comment. Un être dupe. » Elle sait aussi être seule,
destructrice du mouvement révolu- geste élégant, délicat, à la Roland Bar- « magnifiquement seule » (Rilke), car
tionnaire, La Reine scélérate, puis son thes, sans pose. Elle, elle est déjà ail- la solitude et la liberté vont de pair.
premier roman, Les Adieux à la reine, leurs. À Princeton, où elle enseigne. Dans Comment supporter sa liberté,
prix Femina 2002. « Chantal, vous ouvrez une porte, elle bréviaire magnifique où elle célèbre la
Un coup de maître silencieux. Sans s’en va. Elle ne tire pas bénéfice de ce solitude, Chantal Thomas rapporte un
bruit, Chantal Thomas réinvente le qu’elle vient d’obtenir. » dialogue succulent. Un homme dans
roman historique. Non seulement elle Déjà, elle était à Princeton. On at- un café lui demande : « Vous êtes libre
en renouvelle subtilement les codes, tendait un autre roman historique, ce ce soir ? – Oui, mais permettez-moi de
mais, approchant ses personnages fut un bel essai autobiographique, le rester. » L
avec empathie, elle les ressuscite. Si ses Souffrir. Elle y parle de son père, des-
romans sont délectables, c’est que les sinateur industriel à la Cellulose du
personnages historiques y prennent Pin, mort à 43 ans. Chantal en avait À LIRE
chair. « Caressez le détail… le divin 17. « Au premier séjour à la montagne
détail » : le conseil de Nabokov, Chan- que j’ai fait, quelques mois après la
tal Thomas en connaît le sel. « Quand mort de mon père, j’étais écrasée par EAST VILLAGE BLUES,
Chantal Thomas,
j’ai découvert que Louis XVI dépri- une impression quasi cosmique de ca- éd. du Seuil, 128 p., 21 €.
mait ses auditoires aussitôt qu’il pre- lamité. Ce qui ne m’empêchait pas de
nait la parole, ou qu’il était myope et skier ni de voir comme jamais la
Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 31
32 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
en couverture

COUPLES
LITTÉRAIRES
et destins croisés

À la veille de l’été, Le NML s’improvise club de rencontres.


L’amour, l’amitié, l’intérêt, la jalousie, le hasard… Les écrivains ont mille
ILLUSTRATION GIANPAOLO PAGNI POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

façons de se croiser, pour le meilleur, le pire et parfois l’improbable.


De Nietzsche et Lou Andreas-Salomé en passant par Breton et Gracq,
Sartre et Beauvoir, Joyce et Proust, ou encore Marguerite Yourcenar et
Brigitte Bardot, florilège de rencontres, parfois incongrues, mais
souvent fécondes, du début du xixe siècle à nos jours.
Dossier coordonné par Hervé Aubron

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 33


en couverture

Mary & Percy Shelley


Lord Byron

Il y a le feu au lac !
S’il avait fait beau sur les bords du Léman, les époux Shelley et Byron auraient parcouru
les montagnes, et Mary n’aurait pas, entre la pluie et les éclairs, inventé Frankenstein.
Par Christine Montalbetti

c
AISA/LEEMAGE - FINE ART IMAGES/HERITAGE IMAGES/ COLL. CHRISTOPHEL -THE STAPLETON COLLECTION/BRIDGEMANIMAGES
’est une histoire de trompe pas, en 1816, c’est le mois de nouée, et les autres à table avec eux, qui
pluie et de com- mai. Imaginez des vignes, au loin des assistent à la scène. Deux poètes qui se
ment elle les oblige neiges éternelles, des crêtes, le mont rencontrent, et qui deviennent amis,
à rester à l’intérieur, Blanc. Et puis là, un hôtel. Shelley pré- formidable, voyons-nous, et de là à
cet été-là qu’on au- nom Percy et Mary future Shelley y louer ensemble, non, quand même pas,
rait voulu clément, sont descendus. Byron y arrive, il est mais tout près, oui, on se verra le plus
qui aurait dû être fait de sorties col- accompagné de Polidori. Là où ils se que l’on pourra, it’s a deal. La promesse
lectives, de longues promenades épui- rencontrent exactement, eh bien dans s’élève de la table du repas, flotte
santes qui vous laissent le corps si au-dessus d’eux, et
gourd que l’esprit n’est plus bon à C’est au bord du lac, c’est bientôt se matérialise.
rien, qu’on somnole, qu’on reporte le Shelley et Mary
travail à plus tard. Mais, au lieu de mimi, très tranquille, des logent à Montalègre,
ça, au lieu des corps exultant dans vignes poussent, ça descend dans une maison qu’on
l’effort, au lieu du bon air et de la dé- doucement vers l’eau. appelle la Maison Cha-
couverte des paysages, ils tournent en puis. C’est au bord du
rond. Avant ça, bien sûr, des ren- la cour de l’hôtel, par exemple. Ou lac, c’est assez mimi, très tranquille,
contres en cascades. Car rien de tout bien sur le ponton, c’est possible, juste des vignes poussent, ça descend dou-
cela ne serait arrivé si… devant l’hôtel. Byron, qui débarque, cement vers l’eau. Si ça vous dit de
Je rembobine un peu. On est dans et Shelley et Mary, qui sont là, à regar- vous faire votre petit pèlerinage et de
le canton de Genève. Si je ne me der l’eau. Polidori en tout cas croit se louer par Internet une chambre dans
souvenir de ça. Et on raconte qu’ils ont la région, attention ! ne confondez pas
Ancienne élève de l’ENS, maître dîné ensemble, Byron et Shelley pré- avec Montalegre au Portugal, non, ce
de conférences en littérature française
à l’université Paris-VIII et romancière,
nom Percy, habillés comme on peut serait dommage (enfin je veux dire, ça
Christine Montalbetti publie fin août l’être en mai, sans le tralala des jabots, a l’air très bien, le Montalegre portu-
Mon ancêtre Poisson (P.O.L). plutôt le col ouvert, ou la petite cravate gais, mais vous vous retrouveriez

34 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


ILLUSTRATION ANDRÉ SANCHEZ POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
gros-jean comme devant). Byron, lui, Britanniques, en jetant un œil son- après on se les lit ? Banco. Chacun se
loue une villa qui appartient à une fa- geur à travers leurs vitres respectives met à son affaire. On est en juin, le
mille italienne, les Diodati, au bord du sur le dehors tout fouetté et flou à 18, si j’ai bien compris, les premiers
lac, la villa Belle Rive, un nom simple, force que tous ces chats et ces chiens mots de l’histoire de Frankenstein
explicite, et gentiment laudatif. y tombent en rangs serrés. s’écrivent, sous la plume tenue par la
La part énorme du hasard, dans Alors quand même on sort pour se main de Mary future Shelley.
tout ça, sa part principale, celle des voir, mais on se voit bien au chaud, les
rencontres, mais rebelote avec la mé- uns chez les autres, on se lamente de LE PAYSAGE DEVIENT DÉCOR
téo, la part du temps qu’il fait, petit ne pas pouvoir se promener, on se fait Et ces deux-là, Mary et Percy, comment
hasard de bric et de broc, on pourrait la lecture, on converse, on se demande est-ce qu’ils s’étaient rencontrés ? On a
croire, mais décisif aussi. Parce que se ce qu’on va bien pouvoir faire de tout la réponse. Percy serait venu voir le père
retrouver, partir en promenade, on ce temps sédentaire. de Mary, William Godwin. On en dit
avait dit, sauf que. Sauf que la pluie, Eh bien, écrire, non ? Je crois que un mot si vous voulez, de son père, un
donc. Et pas des petites pluies, non, c’est Byron qui a l’idée. On n’arrête philosophe qui se coltine les institutions
la pluie à verse, la pluie catastro- pas de parler des revenants, remarque- politiques et nous concocte quelques
phique, qui ravine les terres, détruit t-il. Et c’est vrai, ils n’arrêtent pas d’en romans en passant, un homme qui
les récoltes, des tempêtes en veux-tu parler, on dirait que Shelley y croit un avait écrit la bio de sa femme, la mère
en voilà, de furieux orages. Une pluie peu. Byron, non, pas plus que ça, mais de Mary, féministe, et morte déjà, on
qui n’y va pas avec le dos de la cuiller, ça n’est pas tellement croire ou ne pas y reviendra. Percy, donc, en visite, et
une pluie qui y aura mis du sien et qui croire dont il s’agit, c’est plus com- puis la fille était là, les yeux clairs, les
en sera drôlement récompensée. Pas pliqué que ça, plus trouble. En tout cheveux pâles, et aux dires de son pa-
possible de mettre le nez dehors, on le cas, écrire une histoire fantastique, ça ternel, fort intelligente, ça ne gâte rien.
constate, un temps de fête à la gre- vous dirait pas ? On est à Londres, elle a 16 ans, ou 17,
nouille. Il pleut des hallebardes, It’s Il propose, Byron, ça ne mange pas selon les versions, elle le voit dans son
raining cats and dogs, se disent nos de pain. Chacun la sienne, et puis propre salon, dans ce décor familier,

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 35


en couverture

dans cette maison dont elle sait ravins et des silhouettes hérissées des
par cœur l’ameublement, et cette sil- sapins, fait pression, devient décor. Et
houette-là qui s’y découpe, nouvelle, et dans tout ça la créature terrifiante, qui
intense sûrement. Cette présence, ce n’y peut rien, qui pleure sur son mal-
regard, cette aura de poète, le frisson. heur. Or ce malheur, ce n’est pas seu-
Lui, plus sûr de lui, lui, déjà assez au lement son corps affreux, tout couturé,
fait de comment faire, déjà un joli ta- cet assemblage de lambeaux de chair
bleau de chasse à son actif, et de fil en qu’il est, fait de la matière des morts,

SELVA/LEEMAGE
aiguille, le père pas trop d’accord, les bouts de cadavres comme on sait, ni
amants qui partent du côté du lac Lé- seulement la répugnance qu’il pro-
man, merci papa, parce que si tu avais voque, malgré lui au début (car ses
été d’accord, si on était restés, foin de crimes, ce sera pour se venger de toute Juliette Récamier, par Firmin Massot (1807).

ce roman inoubliable, Frankenstein. cette solitude), ce malheur, c’est d’abord


Alors la pluie, toujours, derrière les d’avoir été abandonné par son créateur
carreaux, la pluie qui oblige à écrire. à sa naissance, écrit Mary, la petite Juliette Récamier
Tout ce dehors inaccessible renaît sous
la plume de Mary, les paysages poussent
Mary assise à sa table derrière la fenêtre
battue par la pluie. Et s’aperçoit-elle François-René
sur la page, se déploient dans un récit
horrifique, cette nature montagneuse
seulement, quand elle pose ces mots-là
sur la page, que c’est d’elle-même
de Chateaubriand
faite d’abîmes et de précipices, de qu’elle parle, que c’est son propre trau- En 1817, Juliette Récamier est devenue
matisme qu’elle prête à la créature, elle une célébrité, à la tête du plus couru
dont la mère, d’une certaine façon, in- salon littéraire de Paris. Chateau­
volontaire mais radicale, l’a abandon- briand, qui l’a croisée chez Mme de
Staël il y a douze ans, se retrouve assis
née à la naissance, sa mère morte des
à côté d’elle lors du dîner offert par la
suites de l’accouchement. Mary qui des même Mme de Staël, à l’article de la
années plus tard retravaille son chagrin mort et voulant ainsi saluer tous ses
sans même le savoir, ou bien le re- amis. « Je ne la regardais point, elle
connaissant, qui sait, s’en apercevant ne me regardait pas ; nous n’échan­
en se relisant, et puis voilà, c’est là, c’est gions pas une parole, se souvient­il
elle, c’est sa souffrance. Pas seulement dans Mémoires d’outre-tombe.
l’exercice de style, pas seulement une Lorsque, vers la fin du dîner, elle
réponse à la contrainte lancée par jeu, m’adressa timidement quelques pa­
pas uniquement le pastiche, le récit de roles sur la maladie de Mme de Staël,
BRIDGEMANIMAGES/LEEMAGE

genre, la parodie, mais le cœur même je tournai un peu la tête et je levai les
de ce qui la fait. Et c’est sans doute yeux. Je craindrais de profaner au­
jourd’hui par la bouche de mes an­
pourquoi les lettres de la créature à son
nées, un sentiment qui conserve dans
créateur sont si émouvantes, si déchi- ma mémoire toute sa jeunesse, et
rantes, sans doute pourquoi, dans ces dont le charme s’accroît à mesure que
Alice Liddell, photographiée par Lewis Carroll.
moments-là, on épouse sa cause, on ma vie se retire. J’écarte mes vieux
compatit à son drame, d’une manière jours pour découvrir […] des appari­
Alice Liddell qui nous surprend nous-mêmes.
Et Polidori, qui a sa part dans tout
tions célestes, pour entendre du bas
de l’abîme les harmonies d’une région
Lewis Carroll ça, Polidori préoccupé de somnam- plus heureuse. » Il a 48 ans, elle 40.
Se noue là une passion qui ne s’effilo­
bules, ce jeune homme très brun, au
«  Un jour à marquer d’une pierre chapitre des rencontres, je veux dire, chera pas. Trente ans plus tard, Victor
blanche », note un certain Charles Dod­ comment ça s’est fait, avec Byron ? Il Hugo décrit dans Choses vues ce lien
gson dans son journal, le 25 avril 1856. était médecin, Polidori, il était devenu indéfectible : « M. de Chateaubriand,
Il vient de rencontrer les trois fillettes le médecin de Byron, ce qu’on dit. Ce au commencement de 1847, était pa­
d’une famille nouvellement arrivée à ralytique ; Mme  Récamier était
Oxford : Lorina, Édith et Alice. Six ans
qu’on peut lire ici ou là. Comment ça aveugle. Tous les jours, à trois heures,
plus tard, durant une promenade en
s’était passé ? Je n’y étais pas. Je n’en sais on portait M. de Chateaubriand près
barque, la petite Alice lui demande rien. Je sais juste que cette histoire me du lit de Mme Récamier. Cela était
d’imaginer une histoire pour la distraire. fait rêver. Souvent. Que j’y pense, à ces touchant et triste. La femme qui ne
En 1865, Dodgson publie sous le pseu­ journées au bord du lac, à ces écrivains voyait plus cherchait l’homme qui ne
donyme de Lewis Carroll Les Aventures en résidence sauvage, à la pluie derrière sentait plus ; leurs deux mains se ren­
d’Alice au pays des merveilles. H. A. les vitres, et au récit qui naît. L contraient. » H. A.

36 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


vieux presbytère. Une semaine plus
tard, il remit à Duyckinck un essai in-
titulé Hawthorne et ses mousses afin
qu’il le publie dans The Literary
World. Hawthorne, y écrivait-il, était
un génie méconnu possédé par « le
puissant pouvoir de la noirceur ». Sous
la surface plaisante et anodine de ses
nouvelles se dissimulaient des vérités
Herman Melville si profondes, si sombres et si déran-
geantes qu’elles les hissaient au niveau
Nathaniel Hawthorne de n’importe quelle autre œuvre litté-
raire de langue anglaise. Il les rappro-

Le phare
chait même de celle de Shakespeare,
qu’il n’avait découverte que quelques
mois plus tôt. « [Ce] sont ces choses si
enfouies au-dedans de lui-même, écri-

de la baleine
vait-il, ces jaillissements ponctuels de
la vérité intuitive en lui, ces explora-
tions brèves et rapides de l’axe même
de la réalité ce sont ces choses-là qui
font que Shakespeare est Shakes-
Si l’auteur de Moby Dick n’avait pas rencontré et peare. » Il en allait de même, selon lui,
dans l’œuvre de Hawthorne. Les
admiré celui de La Lettre écarlate, son chef-d’œuvre « sombres personnages » de l’un
aurait manqué d’ampleur, de tragique et de noirceur. comme de l’autre suggéraient « ces
Par Christian Garcin choses que nous sentons si terrible-
ment vraies qu’il serait presque fou

a
que tout honnête homme puisse les
énoncer, ou même les suggérer en son
nom propre ! » « Croyez-m’en, mes
u tout début du mois Quelques jours plus tard, le 5 août, amis, des hommes qui ne sont pas très
d’août 1850, invité à pas- Melville rencontra l’écrivain Natha- inférieurs à Shakespeare sont en train
ser quelques jours chez niel Hawthorne lors d’un pique-nique de naître en ce jour sur les rives mêmes
Herman Melville à Pitts- au sommet de Monument Mountain. de l’Ohio. »
field, Massachusetts, l’éditeur Evert Hawthorne, âgé de 46 ans, venait Pendant l’automne 1850, Melville
Duyckinck écrivit à sa femme que son d’écrire La Lettre écarlate et travaillait et Hawthorne se rencontrèrent sou-
hôte en avait « presque fini » avec « une à présent sur La Maison aux sept pi- vent. Hawthorne était d’un tempéra-
évocation romantique, fantasque et gnons dans une ferme qu’il avait louée ment distant, même dans l’amitié ;
authentique et tout à fait plaisante de à Lenox, dans le comté de Berkshire, Melville en revanche était énergique,
la pêche à la baleine ». Âgé de 31 ans, et plutôt pressant. Il avait « la vie au
J’ai écrit un livre
DEAGOSTINI/LEEMAGE-SUDDEUTSCHE ZEITUNG/RUE DES ARCHIVES

Melville était déjà l’auteur de cinq ro- bout des doigts », écrivit Sophia Haw-
mans (Typee, Omoo, Mardi, Redburn thorne à sa mère, indiquant même que
et La Vareuse blanche) qui, à une ex-
atroce, et je me son « cher et timide » mari, avant de
ception près (Mardi) avaient été assez sens aussi pur qu’un le rencontrer à Monument Mountain,
bien accueillis par la critique. Au mo- agneau. avait d’abord demandé à ne pas être
ment où Duyckinck était son invité, présenté au jeune et (probablement
il mettait en effet la dernière touche à où il vivait avec sa femme, Sophia, et trop, de son point de vue) enthousiaste
un sixième livre : un récit baleinier ‒ leurs deux enfants, Julian et Una. Il écrivain – bien qu’il lui ait proposé en-
qui, semble-t-il, ne contenait pas la avait la réputation d’être un homme suite de venir passer quelques jours
moindre trace d’un quelconque capi- timide, affable et doux, écrivant chez lui, à Lenox. « Rien ne me plaît
taine nommé Achab. d’agréables histoires sur le passé colo- davantage, écrivit aussi Sophia, que de
nial de la Nouvelle-Angleterre. Peu m’asseoir et d’entendre cet homme ex-
Écrivain, Christian Garcin a publié Les après le pique-nique, Melville lut son pansif laisser déferler les vagues tumul-
Oiseaux morts de l’Amérique (Actes Sud). recueil de nouvelles Mousses d’un tueuses de ses pensées sur les silences

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 37


en couverture

profonds, affables et compréhen- noirceur de l’âme humaine (cette « fo- et tromperie stupide ». Si la vie est ab-
sifs de M. Hawthorne. » rêt indisciplinée où hurle le loup et ja- surde et se limite à une course vers la
Avant de rencontrer Hawthorne, casse l’obscène oiseau de la nuit », ainsi mort, comment lui donner un sens ?
Melville avait écrit ses cinq premiers ro- que l’écrira Henry James, un demi- Y plonger la tête la première, comme
mans en moins de quatre ans (Redburn siècle plus tard. Ainsi naquit le person- Henry Fleming, le personnage de The
et La Vareuse blanche entre juin et sep- nage d’Achab, et le récit baleinier re- Red Badge of Courage, roman de Ste-
tembre 1849), si bien que son éditeur lativement anodin qu’avait presque phen Crane écrit quarante ans plus
anglais lui avait demandé de ralentir. terminé Melville devint le puissant ro- tard,‒ Fleming qui, submergé de ter-
Sous l’influence de Hawthorne, il re- man métaphysique et sombre que cha- reur, se lance inconsciemment vers les
prit le récit sur la chasse à la baleine qu’il cun connaît sous le rangs ennemis, y
était en train de terminer et reconsidéra titre de Moby Dick. Impossible sème la déroute et de-
l’histoire à la lumière de la noirceur À travers Achab, vient ainsi un héros ?
qu’il percevait, implacable, dans les Melville trouva un de vivre dès lors Ou alors, comme
nouvelles de son aîné. Il se remit au tra- moyen d’exprimer qu’on n’est pas Achab, poursuivre
vail et plongea à nouveau dans son ma- ce qu’il appelle, dans « ivre de vie ». un cachalot à travers
tériau baleinier, créant cette fois le chef- son article sur Haw- les océans, se précipi-
d’œuvre que l’on sait. thorne, « la lucide folie de la vérité ul- tant ainsi vers une mort certaine et en-
time ». L’un comme l’autre auraient pu traînant avec lui ceux qui le suivent,
SEMER LA DÉROUTE signer la phrase de Tolstoï, selon la- quitte à passer pour un monstre, ou
La lecture de Shakespeare en 1849, quelle il est impossible de vivre dès lors un fou. « Ce que j’ai osé, je l’ai voulu ;
puis la rencontre de Hawthorne en qu’on n’est pas « ivre de vie », car « à et ce que j’ai voulu, je le ferai ! Ils me
août 1850 vinrent raviver la prise en peine dégrisé on ne peut pas ne pas croient fou […]. Mais je suis démo-
compte de la folie du monde et de la voir que tout cela n’est que tromperie, niaque, je suis la folie elle-même ren-
due folle ! » (Moby Dick, chap. xxxvii).
En décembre 1850, Melville écrivit
à Duyckinck et évoqua les difficultés
qu’il avait à transcrire sur la page ce
qu’il avait en tête : « Tirer un livre de
son cerveau est comme la dangereuse
et délicate affaire qui consisterait à dé-
tacher une vieille peinture de son
cadre – il vous faut gratter tout le cer-
veau pour y parvenir en toute sécu-
rité – et même alors, la peinture n’en
vaut peut-être pas la peine. » Le fait
d’avoir créé Achab, d’avoir révélé à
travers lui les aspects les plus sombres
de l’âme humaine et plongé ainsi au
cœur de ténèbres jusque-là insoup-
çonnées, d’avoir canalisé ce qu’il ap-
pellera plus tard son « art démo-
ILLUSTRATION NICOLAS VIAL POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

niaque », fut pour Melville une


expérience à la fois fondatrice et pro-
fondément déstabilisante, prix à payer
pour écrire un chef-d’œuvre. « J’ai
écrit un livre atroce, et je me sens aussi
pur qu’un agneau », écrivit-il à Haw-
thorne, à qui il dédia ce roman qui
sans lui serait probablement resté un
récit de bonne facture certes, mais ou-
bliable, et peut-être oublié, dans le-
quel aucun Achab n’aurait jamais
franchi le dur noyau de nuit intérieure
de Melville pour émerger, claudi-
quant, sur le pont du Pequod. L

38 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


accrochés au mur. L’un d’eux, se sou-
vient Maupassant dans une chronique
qu’il écrit quatorze ans plus tard dans
le journal Le Gaulois et intitulée
« L’Anglais d’Étretat », représentait
« une tête de mort naviguant dans une
coquille rose, sur un océan sans li-
mites, sous une lune à figure hu-
maine ». Mais ce qui le marque sur-
Guy de Maupassant tout c’est une main coupée, écorchée,

Algernon Charles Swinburne


de toute évidence celle d’un criminel
supplicié, posée sur un meuble en
guise de presse papier. Une main,

Sa main à couper
décrit-il, « qui gardait sa peau séchée,
ses muscles noirs mis à nu, et sur l’os,
blanc comme de la neige, des traces de
sang ancien ». De cette pièce d’anato-
mie fantastique, Maupassant en fera
Après avoir sauvé un poète anglais fou à lier, l’auteur une nouvelle, « La main d’écorché »,
sa première, imprimée dans une obs-
du Horla hérite de son goût pour la luxure horrifique. cure brochure provinciale de 1875
Par Patrice Pluyette (L’Almanach lorrain de Pont-à-
Mousson), sous le pseudonyme de Jo-

u
seph Prunier. Flaubert, père littéraire
de l’auteur, n’appréciera pas le texte,
jugé trop « romantique », mais invi-
n matin de septembre pêcheurs qui l’ont hissée sur leur em- tera Maupassant à poursuivre ses ef-
1868, vers 10 heures, Guy barcation et ramenée à terre. Il s’agit du forts. Certains éléments de cette nou-
de Maupassant, alors âgé poète britannique Algernon Charles velle seront repris dans un texte
de 18 ans, vient de quitter Swinburne, adepte de Victor Hugo, in- postérieur de 1883 : « La main ».
la villa des Verguies dans le centre venteur de la forme dérivée du rondeau,
d’Étretat, où il réside avec sa mère. Il se dite roundel, plusieurs fois nommé MACABRE ET TORTURÉ
promène sur le sentier qui longe la plage pour le prix Nobel de littérature. Âgé La personnalité, le comportement de
de galets et monte vers la falaise sur- de 31 ans et qualifié d’« ivre mort » par ses hôtes et jusqu’à leur apparence phy-
plombant l’arcade naturelle, quand son Maupassant ce matin-là, il aurait visi- sique (Powell est petit et gros, Swin-
attention est attirée : en contrebas une blement tenté de se suicider en se burne maigre avec une tête énorme)
forme s’agite dans les vagues et des cris noyant, au terme d’une nuit de beuve- éveillent en lui, encore adolescent, des
s’élèvent. Un nageur, pris dans les cou- rie. Venant de publier en 1866 ses dispositions au vice, à l’excès, au surna-
rants autour des récifs, est en train de Poèmes & ballades dénoncés comme turel, au macabre, au torturé qui s’ex-
se noyer. Le futur écrivain, qui se rêve immoraux dans son pays, il s’est réfu- primeront pleinement dans son œuvre
à cette époque davantage poète que ro- gié en France sur les hauteurs d’Étre- à venir et tout au long de son existence.
COLLECTION SIROT-ANGEL/LEEMAGE - W. & D. DOWNEY/GETTY IMAGES

mancier et n’a encore rien publié, dé- tat, où il séjourne actuellement avec son Il décrit Swinburne comme quelqu’un
vale la pente en sens inverse, se préci- compagnon George Powell. Pour re- de fou, de démoniaque : « Une trépida-
pite sur la plage et se jette à l’eau. Sa mercier le jeune garçon de lui avoir tion nerveuse agitait cet être singulier
robuste constitution et son habitude porté secours, l’Anglais l’invite à déjeu- qui marchait, remuait, agissait par sac-
des activités nautiques (natation, avi- ner le lendemain dans sa maison. C’est cades, comme aux secousses d’un res-
ron, navigation de plaisance) lui font alors pour Maupassant le début d’une sort détraqué. »
venir à bout des courants qui l’em- série de trois déjeuners qui le marque- Lors du premier déjeuner, les deux
portent à son tour et des déferlantes ront à jamais. Anglais abreuvent le jeune homme de
puissantes. Mais la personne en diffi- L’habitation de plain-pied, en silex, liqueur forte, lui font manger du
culté a été entre-temps sauvée par des construite au milieu de grands arbres, singe rôti, en masturbent un autre vi-
est le lieu d’un culte maléfique qui en- vant qui saute sur la table et frappe la
Romancier, Patrice Pluyette est notamment voûte Maupassant dès son arrivée : bi- tête de Maupassant quand celui-ci
l’auteur, au Seuil, de La Traversée du
Mozambique par temps calme (2009) belots hétéroclites, ossements ornent porte son verre à ses lèvres, sortent
et de La Vallée des Dix Mille Fumées (2018). les consoles, des tableaux étranges sont d’un portefeuille des photographies

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 39


en couverture

pornographiques homosexuelles
prises en Allemagne, toutes de sujet
masculin, notamment celle d’un sol-
dat anglais en train de se masturber
sur une vitre. Ils souhaitent en secret
séduire leur invité et le faire succom-
ber à leurs avances. Swinburne, forte-
ment alcoolisé, suce les doigts de la
main d’écorché. Mais Maupassant, un
peu effrayé par ces mœurs, s’enfuit.
Faciné par l’extravagance des deux
artistes, leur audace, il accepte une
deuxième invitation, lors de laquelle il
apprend que le singe a été pendu à un
arbre par le serviteur jaloux des soins
que ses propriétaires lui prodiguaient.
Le couple fait venir d’Angleterre tous devant un crime », résume-t-il à Ed- toute sa vie, faisant preuve lui-même
les trois mois de jeunes serviteurs de mont de Goncourt, lequel le rapporte d’un mépris hautain quoique ambi-
14 ou 15 ans « d’une netteté et d’une dans son Journal du 28 février 1875. valent pour le monde, ses conventions,
fraîcheur extraordinaire », raconte ses préjugés, sa morale, partagé entre
Maupassant, dont ils se satisfont sexuel- ATTIRANCE POUR LA FOLIE une aspiration au sublime, au poétique
lement. Celui-ci renonce alors à les re- Maupassant non plus ne reculera pas le plus fin, et la violence du mal, l’at-
voir mais se laisse tenter une dernière devant un crime puisqu’il participera tirance pour la folie – lui-même,
fois par un troisième déjeuner, où il re- au bizutage d’un de ses collègues du comme son frère Hervé, finissant par
marque au-dessus de la porte d’entrée ministère de la Marine, jugé trop bête, sombrer dans la démence. En souve-
une inscription qui confirme ses im- à qui l’on enfonça une règle de trente nir de cette rencontre, il achètera la
pressions : « Chaumière de Dol- centimètres dans le rectum. La vic- main d’écorché deux ans plus tard,
mancé ». La référence à Sade ne l’étonne time décéda quelque temps plus tard. alors qu’il découvre la maison déser-
guère. « C’étaient de vrais héros du Tout compte fait, Maupassant suivra tée avec ses meubles en vente, et écrira
Vieux [Sade] qui n’auraient pas reculé l’exemple de Swinburne et Powell une pièce pornographique qu’il joue,
affublé d’un sexe postiche énorme,
dans un appartement parisien devant
Zola mutique et Flaubert hilare : À la
feuille de rose, maison turque. De nom-
breux textes érotiques jalonneront son
œuvre, et on connaît son rapport bes-
COLLECTION SIROT-ANGEL/LEEMAGE

tial à la sexualité féminine.


COLLECTION KHARBINE-TAPABOR

Maupassant considère aussi Swin-


burn comme un génie littéraire : « Ce
poète reste un des premiers de son

ILLUSTRATION RITA MERCEDES POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


temps par l’originalité de son invention
et la prodigieuse habileté de sa forme.
C’est un lyrique exalté, un lyrique
forcené qui […] s’évertue à fixer des
songes, des pensées subtiles, tantôt in-
Gustave Flaubert et George Sand génieusement grandioses, tantôt sim-
plement enflées, parfois aussi magni-
« Dans George Sand, on sent les fleurs blanches, cela suinte, et l’idée coule entre les fiques. » Il préfacera une traduction des
mots comme entre des cuisses sans muscles », écrivait Gustave Flaubert à Louise Co-
let en 1852. Le maître du réalisme a d’abord jugé sévèrement les pages romantiques
Poèmes et ballades de celui qu’il com-
de la dame de Nohant, dont il était le cadet de seize ans. Leur rencontre aux dîners de
pare à « un Poe idéaliste et sensuel ». Il
Magny en 1866 donne le coup d’envoi d’une amitié et d’une correspondance célèbres. conclut par ces mots son épisode de jeu-
Si leur vie et leur œuvre continuent de s’opposer, on les écoute discuter littérature avec nesse pour le moins déterminant : « La
une affection définitive. Lorsque Sand disparaît dix ans plus tard, Flaubert confie : « Il terre serait beaucoup plus agréable si on
fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin rencontrait plus souvent des ménages
dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. » E. B. comme celui-là. » L

40 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


encore, mais, si 1848 marque, dans
Gustave Flaubert L’Éducation sentimentale, une année
aussi funeste pour les idéaux du héros,
Guy de Maupassant c’est que cette année-là rappelle à
Flaubert un deuil d’une ampleur par-
ticulière aussi.

Sperme et fils Le 23 février 1873, onze ans plus


tard, Guy a 23 ans et incarne aux yeux
de Gustave, qui vient de perdre sa
mère, le fantôme de sa jeunesse : « Ma
Le solitaire de Croisset considérait l’auteur de Bel-Ami chère Laure, […] je voulais t’écrire
comme son fils spirituel et son héritier en littérature. pour te faire une déclaration de ten-
dresse à l’endroit de ton fils. Tu ne sau-
Par Camille Brunel rais croire comme je le trouve char-
mant, intelligent, bon enfant, sensé &
spirituel, bref (pour employer un mot
à la mode) sympathique ! […] je le re-
garde comme “un ami”, il me rappelle
e 6 septembre 1877, Gustave après n’est toutefois qu’une coïnci- tant mon pauvre Alfred ! » La suite est

l Flaubert écrit à Ivan Tourgue-


niev : « J’ai vu le jeune De Mau-
passant retour de Suisse qu’il a
souillé par des Horreurs ! » La tour-
nure est laconique, il manque d’ail-
dence parfaite. La mère, Laure Le
Poittevin, est la plus âgée du tableau,
née en septembre 1821. Petite bour-
geoisie rouennaise oblige, les familles
Maupassant, Le Poittevin et Flaubert
un délice, on y retrouve un Flaubert
prophète déprimé : « Mon époque et
l’existence me pèsent sur les épaules,
horriblement. Je suis si dégoûté de
tout […]. Malgré cela, il faut encou-
leurs des mots. Faut-il s’en faire pour se connaissent bien, se marient entre rager ton fils dans le goût qu’il a pour
ce De Maupassant qui, à 27 ans, n’a elles : avant d’être le précepteur sym- les vers, parce que c’est une noble pas-
encore produit aucun texte remarqué ? sion, parce que les lettres
La réponse est oui : cela fait alors des Il est en train de devenir consolent de bien des in-
mois que l’auteur d’Une vie à venir se un gaillard ! Son conte fortunes et parce qu’il
sait atteint de la syphilis. L’ayant ren- aura peut-être du talent :
contré en janvier 1877, Tourgueniev en prose, intitulé Boule de qui sait ? Il n’a pas jusqu’à
lui-même s’est inquiété. On peut donc Suif, est une merveille. présent assez produit pour
ajouter au sien un souci légitime pour que je me permette de ti-
les prostituées des Alpes suisses, d’au- bolique de Guy, l’auteur de Madame rer son horoscope poétique ; et puis à
tant que la maladie n’ôta rien à l’hu- Bovary est déjà le filleul du grand-père qui est-il permis de décider de l’avenir
meur folâtre du jeune homme : « Il de celui-ci. d’un homme ? Je crois notre jeune gar-
m’a écrit récemment qu’en trois jours De toutes ces relations on ne garde çon un peu flâneur et médiocrement
il avait tiré dix-neuf coups ! C’est pas grande trace, si ce n’est une série âpre au travail. »
beau ! Mais j’ai peur qu’il ne finisse de lettres entre Gustave et Laure. Guy Le temps passe ; Laure vit à Étretat,
par s’en aller en sperme », écrivait a tout juste 12 ans lorsque Flaubert ré- Gustave à Croisset. Guy gagne sa vie
Flaubert un peu plus tôt la même an- pond à un courrier de sa mère pour comme commis ; Flaubert le présente
née à Tourgueniev déjà. évoquer le souvenir de son grand à Tourgueniev : « Ton fils “fait les dé-
Ce souci viril pour la semence du frère, Alfred Le Poittevin, surnommé lices” de notre petit groupe. Tourgue-
petit Guy confine à la tendresse pater- « le Garçon », mort à 31 ans quand neff est bien drôle avec lui. Guy
nelle par procuration. Flaubert est de eux en avaient 27 : « Ta bonne lettre l’éblouit complètement », écrit-il à la
décembre 1821, Maupassant d’août m’a bien touché ma chère Laure ; elle fin de janvier 1878. Jusqu’à cette der-
1850. Pour le premier, qui n’aura ja- a remué en moi des vieux sentiments nière lettre du 11 février 1880, : « Ma
mais d’enfants, c’est ce qu’il y aura eu toujours jeunes. Elle m’a apporté […] chère Laure, j’éprouve le besoin de te
dans sa vie de plus semblable à l’édu- la senteur de ma jeunesse où notre dire que mon Disciple […] est en train
cation sentimentale de quelqu’un pauvre Alfred a tenu une si grande de devenir un gaillard ! Il a, mainte-
– qu’il porte le prénom du père de place ! Ce souvenir-là ne me quitte nant, beaucoup, mais beaucoup de
Maupassant et soit né quinze jours pas. Il n’est point de jour, et j’ose dire talent. Son conte en prose intitulé
presque point d’heure où je ne songe Boule de Suif est une merveille. » Le
Écrivain, Camille Brunel est l’auteur à lui. » À l’époque, Salammbô vient de flambeau est passé. Gustave s’éteint
de La Guérilla des animaux (Alma). sortir. Frédéric Moreau n’existe pas trois mois plus tard. L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 41


en couverture

HERVÉ LEWANDOWSKI/RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D’ORSAY)


Lou Andreas-Salomé
Rainer Maria Rilke
Détail d’Un coin de table d’Henri Fantin-Latour.

Paul Verlaine
Avis de
Arthur Rimbaud
C’est un amour scandaleux dont la mé-
moire collective n’a gardé qu’un épi-
sode : les coups de revolver que Verlaine
dépression
Le poète n’a pas su dompter son angoisse. Son idylle
tira sur Rimbaud, le 10 juillet 1873. « Re-
viens, reviens, cher ami, reviens  », avec l’aimée de Nietzsche prit les couleurs de l’amitié.
écrivait-il quatre jours plus tôt. Leur re- Par Dorian Astor
lation débute en septembre 1871, quand
Verlaine invite chez lui, à Paris, ce jeune
homme de Charleville qui lui a envoyé ses
poèmes. « Venez, chère grande âme, on
vous attend. » Les deux hommes de-
viennent inséparables, et Mathilde, u printemps 1897, Lou Ses lettres ne cesseront de le répéter :
épouse de Verlaine, supporte bien des
avanies : le 30 octobre, lorsqu’elle ac-
couche de son fils, Verlaine est absent, il
est avec Rimbaud. Dès lors, il ne cessera
d’osciller entre la pieuse Mathilde et son
« époux infernal ». 1872 : Verlaine et Rim-
baud vont à Bruxelles (pour rencontrer
a Andreas-Salomé reçoit à
Munich plusieurs poèmes
anonymes d’un admira-
teur qui ne s’identifiera que quelques
semaines après leur envoi : René Ma-
ria Rilke, un jeune poète praguois de
Lou est pour lui une consécration et
une bénédiction, il l’aime avec une
sorte d’effroi mystique. Son récit
Ewald Tragy formulera ce qu’il atten-
dait d’elle : « Il est encore temps, je
suis encore malléable, je peux être
21 ans. Lou, d’origine russe, a 36 ans comme de la cire entre tes mains.

FINE ART IMAGES/HERITAGE IMAGES/COLL. CHRISTOPHEL – IMAGNO/LA COLLECTION


des exilés de la Commune). Mathilde, qui
a découvert les lettres des amants, file
et s’est fait connaître par un essai pro- Prends-moi, donne-moi une forme,
en Belgique récupérer son mari. Qui fond sur Nietzsche (elle avait eu en achève-moi… » Il devient bientôt son
monte dans le train mais lui fausse com- 1882 une amitié tumultueuse avec le amant, elle le rebaptise : René, le pré-
pagnie en gare de Quiévrain afin de re- philosophe, qui voulait en faire sa dis- nom de l’enfance, devient Rainer
joindre son amant. Ils iront à Londres, ciple et l’épouser), le roman Ruth, (dans lequel on entend rein, « pur »),
puis Verlaine fuira à Bruxelles, scène des mais aussi des critiques littéraires, des comme une injonction à se réappro-
« reviens » puis des coups de feu qui lui poèmes et des nouvelles. Rilke, après prier cette langue allemande dont il
vaudront six mois de prison (et un exa- quatre années traumatisantes d’école sera l’un des plus grands poètes. Pen-
men médical qui relèvera des « traces militaire (1891-1895), s’est établi à dant l’été, ils louent une petite mai-
d’habitudes de pédérastie active et pas- Munich, où il espère trouver un peu son de campagne près de Munich,
sive »). Verlaine, séparé de sa femme, se
de reconnaissance. Il a déjà publié puis Lou retrouve Berlin et le domi-
tourne vers la foi. En février 1875, il rend
visite à Rimbaud à Stuttgart. « Verlaine
plusieurs recueils mais se débat alors cile conjugal de Schmargendorf…
est arrivé ici, l’autre jour, un chapelet aux violemment avec lui-même. Sa ren- car elle est depuis 1887 l’épouse de
pinces… Trois heures après, on avait renié contre avec Lou est décisive. l’orientaliste Friedrich Carl Andreas.
son dieu […]. » Verlaine se gardera de la Mais elle a imposé une loi d’airain :
tentation en refusant de fournir son Le philosophe Dorian Astor est spécialiste ce mariage est une union purement
adresse londonienne à Rimbaud. A. B. de Nietzsche et de Lou Andreas-Salomé. spirituelle, qui ne sera jamais

42 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


consommée charnellement. Rilke et demie de silence suivront cette rup- l’heure la plus difficile, je pourrai ve-
s’établit dans leur voisinage. Les deux ture. Rilke s’est marié avec la sculptrice nir. » Cet échange renoue le contact et
amants vivent sous les yeux d’Andreas Clara Westhoff, rencontrée à inaugure une amitié qui durera jusqu’à
un amour non dissimulé. Worpswede, ils ont eu une petite fille, la mort de Rilke, en 1926.
Déjà Lou s’inquiète. Tout trahit en Ruth, prénommée d’après le titre du ro- Les trop rares occasions de se voir
Rilke une dépression, qui le livre à des man de Lou. Depuis août 1902, le n’altéreront jamais cette amitié : « Mal-
comportements infantiles. Au prin- poète réside à Paris, où il fréquente gré les aléas des événements extérieurs,
temps 1898, il se résout à passer un mois l’atelier de Rodin. Mais la capitale fran- se souvient Lou, nous nous retrouvions
seul à Florence, convaincu par Lou d’ac- çaise est une expérience angoissante, toujours sur un terrain commun, et
cepter un face-à-face chaque rencontre était une occasion de
avec lui-même. Dans « Cette amitié ne fut guère fêter cette entente qui transformait sou-
le Journal florentin le fruit d’un choix, mais cis et tristesse en un sentiment de joie
qu’il tient à son inten- débordante. » Elle a découvert la psy-
tion, Rilke décrit sa de noces clandestines. » chanalyse en 1911 et conquis l’amitié
maîtresse tantôt comme la mère pro- qui s’exprimera dans Les Carnets de de Freud l’année suivante. En août
tectrice d’un enfant apeuré, tantôt Malte Laurids Brigge. Le 23 juin 1903, 1913, elle lui présente Rilke. Les deux
comme la déesse dont le poète est le il envoie un court billet à Lou : « De- hommes s’apprécient, mais le poète
prophète. Révolté par sa propre soumis- puis des semaines, je veux écrire et je reste réfractaire : « La psychanalyse est
sion, il conclut : « Je t’ai haïe comme ne l’ose pas, de crainte que ce ne soit une aide trop radicale pour moi, elle
quelque chose de trop grand. » beaucoup trop tôt ; mais qui sait si, à aide une fois pour toutes, elle fait le
L’année suivante, les amants dé-
couvrent la Russie. Ce pays natal quitté Lou Andreas-Salomé et Rainer Maria Rilke rendent visite au poète russe Spiridon Drozhzhin, en 1900.
en 1880, Lou le connaît mal car elle a
vécu confinée dans le milieu de la
grande bourgeoisie germanophone de
Saint-Pétersbourg. Les deux voyages
russes (avec Andreas en avril-juin 1899
et sans lui en mai-juillet 1900) seront
une véritable expérience spirituelle,
mais aveugle aux réalités du pays. Ils
rencontrent le vieux Tolstoï, qui tra-
vaille alors à Résurrection, et lui parlent
avec émotion du caractère mystique
des Russes. Sa réponse est cinglante :
superstition ! Leur amie Sofia Schill,
écrivaine engagée qui enseigne la litté-
rature aux ouvriers moscovites,
constate : « Ils ne recherchèrent et ne
virent en notre pays qu’une idylle, alors
que s’amoncelaient les nuages annon-
ciateurs de l’orage. »

JE T’AIME MOI NON PLUS


FINE ART IMAGES/HERITAGE IMAGES/ COLL. CHRISTOPHEL

Rilke est toujours plus dépressif.


Le 27 juillet 1900, Lou l’abandonne
brutalement à Saint-Pétersbourg
pour rejoindre son frère en Finlande.
Rilke rentre seul. Après un séjour à
Worpswede, qui abrite une colonie
d’artistes d’inspiration expressionniste,
il retourne à Schmargendorf pour l’hi-
ver. Mais Lou lui échappe. Le 26 fé-
vrier 1901, elle lui écrit un « Dernier
appel » : seule une séparation pourra ai-
der Rilke à s’affranchir. Deux années

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 43


en couverture

ménage à fond, et me retrouver


un jour ainsi nettoyé me laisserait
peut-être encore moins de perspec-
tives que mon désordre. » De Lou, il
accepte de longues analyses car il a
confiance en sa vitalité nietzschéenne :
« Je n’ai connu personne, écrit-il à une
amie, qui ait toujours eu la vie de son
côté avec autant d’assurance, qui soit
capable de discerner dans les choses
les plus douces comme les plus
Adolf Hitler
terribles la puissance unique qui se
dissimule, mais qui, lorsqu’elle tue,
Ludwig Wittgenstein
veut encore donner… »

« TOI SEULE EST RÉELLE »


Tout au long des années 1920, Lou
exerce la psychanalyse, chez elle, à
Les enfants
Göttingen, mais aussi à Berlin et à
Munich. En 1921, Rilke s’est installé
au château de Muzot, dans le Valais,
séjour fructueux qui donnera nais-
du siècle
sance à des chefs-d’œuvre : Les Élé- En 1903 et 1904, Adolf Hitler et Ludwig Wittgenstein sont
gies de Duino et Les Sonnets à Orphée.
Mais, durant les dernières années, élèves à la Realschule de Linz. Deux figures en tout point
l’effondrement physique et psychique opposées, qui vont radicalement marquer le XXe siècle.
menace ; Rilke appelle à l’aide son Par Xavier Mauméjean
amie, qui le rappelle à sa vocation de
poète. La dernière lettre que lui
adresse Rilke, tracée au crayon d’une
main faible, se termine sur ces mots
en russe : « Prochtchaï, dorogaïa u début de l’année sco- techniques ? Aloïs Hitler y a placé son
moïa » (« Adieu, ma chérie »). Il meurt
le 29 décembre 1926.
Avec la même gratitude qui avait
présidé à la monographie de
Nietzsche après son effondrement,
Lou publie en 1928 un Rainer Ma-
a laire 1903, la Realschule
de Linz accueille un en-
fant d’exception. Né le 26
avril 1889, six jours après Adolf Hit-
ler, Ludwig Josef Johann est le fils de
Karl Wittgenstein, chevalier d’indus-
fils afin de lui ôter ses lubies : depuis
l’âge de 12 ans, Adolf rêve de deve-
nir peintre. Ludwig ne manifeste au-
cune prédisposition pour les arts,
contrairement à ses frères Hans et
Paul, remarquables musiciens. Mais
ria Rilke. Au printemps 1934, elle lui trie, à la tête d’une immense fortune. il aime le travail manuel. À 10 ans,

SAMMLUNG ARCHIV FÜR KUNST UND GESCHICHTE./AKG-IMAGES - LEEMAGE.COM


consacre encore un magnifique texte Il est passionné d’arts, comme son Ludwig a construit une machine à
de souvenirs : « J’aurais pu te dire épouse Leopoldine ; le couple compte coudre qui fonctionne. Son père est
mot pour mot ce que tu m’as dit en dans son entourage Felix Mendels- ravi de voir enfin, parmi ses cinq gar-
m’avouant ton amour : “Toi seule es sohn, Johannes Brahms, Gustav çons, un possible repreneur de l’en-
réelle.” C’est ainsi que nous sommes Mahler, et il est le mécène de Gustav treprise familiale. Hans et Rudolf se
devenus mari et femme avant même Klimt. L’aura des Wittgenstein en fait suicideront à la perspective de tra-
de devenir des amis, et cette amitié l’une des familles juives les plus en vue vailler pour le cartel.
ne fut guère le fruit d’un choix, mais de la Vienne des Habsbourg. Ludwig se retrouve à la Realschule
de noces clandestines. Ce n’étaient Le personnel enseignant a dû s’in- par choix, Adolf Hitler y est inscrit
pas deux moitiés qui se cherchaient terroger : pourquoi priver Ludwig de sous la contrainte. Il a redoublé deux
en nous : notre unité surprise se re- ses précepteurs pour l’inscrire dans fois et pose des problèmes de disci-
connaissait, tremblante, dans une une école qui forme aux professions pline. Ludwig respecte ses profes-
unité insondable. Ainsi, nous étions seurs. Il vouvoie ses camarades, ce
Romancier, essayiste et professeur
frère et sœur – mais comme dans un de philosophie, Xavier Mauméjean
qui ne le rend pas populaire. Dans
passé lointain, avant que l’inceste de- a publié La Société des faux visages, Mein Kampf, Hitler déclare : « À la
vînt sacrilège. » L aux éditions Alma, en 2017. Realschule je fis bien la connaissance

44 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


AKG-IMAGES
Photo de classe de la Realschule de Linz, en 1904. En haut, à l’extrême doite, Adolf Hitler. En dessous, troisième en partant de la droite, Ludwig Wittgenstein.

d’un jeune Juif avec lequel nous nous Berlin. L’année 1908 est détermi- autrichienne. Le jeune ingénieur est
tenions tous sur nos gardes, simple- nante pour les deux. Hitler est recalé d’abord versé dans une usine d’artille-
ment parce que différents incidents au concours des Beaux-Arts, Ludwig rie à l’arrière. Il multiplie les demandes
nous avaient amenés à n’avoir dans sa se rend à l’université de Manchester d’affectation au combat jusqu’à être
discrétion qu’une confiance très limi- où il découvrira les Principia Mathe- muté en 1916 à l’Est, près de la fron-
tée. » Rien ne dit cependant qu’il matica de Bertrand Russell et Alfred tière roumaine. Il se porte volontaire
évoque Ludwig Wittgenstein. Whitehead. Il sera philosophe, Hit- pour le poste d’observateur, particuliè-
ler ne deviendra jamais peintre. rement exposé. Au cours de l’offensive
GRIÈVEMENT BLESSÉ En 1913, Ludwig hérite d’une for- Broussilov, il est recommandé pour une
Le 3 janvier 1903, Aloïs Hitler meurt tune dont il ne veut pas, tandis que Hit- décoration et recevra la médaille
d’une crise cardiaque ; dix ans plus ler espère toucher les 819 couronnes lé- d’argent du courage. Incorporé dans
tard, le 20 janvier, Karl Wittgenstein guées par son père. L’année suivante, il l’infanterie, Hitler participe aux san-
succombe à un cancer. En 1904, leurs glants affrontements
fils apparaissent sur une même photo- Adolf rêve de devenir d’Ypres. Désigné comme
graphie. Adolf se tient les bras croisés, estafette, sil se fait remar-
regard fixé sur l’objectif ; un rang au-
peintre, Ludwig n’a aucune quer par son courage et
dessous (troisième en partant de la prédisposition pour les arts, est décoré deux fois de la
droite), Ludwig affiche son beau vi- il aime le travail manuel. croix de fer.
sage au regard rêveur. Chacun semble Au terme du conflit, la fa-
être le Doppelgänger (double) de l’autre. se trouve à Munich sans avoir satisfait mille Wittgenstein a payé un lourd tri-
Hitler est renvoyé de l’école et sub- à ses obligations militaires et risque l’in- but. Lors de l’offensive sur la Pologne,
siste en peignant des cartes postales. culpation pour désertion. Paul, le pianiste, est amputé du bras
Ludwig quitte la Realschule en 1906 La guerre éclate, Wittgenstein et droit. En novembre 1918, apprenant la
et entame des études d’ingénieur à Hitler s’engagent dans l’armée défaite, son frère Kurt se tire une balle

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 45


en couverture

dans la tête. Ludwig est fait pri-


sonnier par l’armée italienne. André Gide
Durant les années 1920, deux ou-
vrages bouleversent les esprits. Le
Tractatus logico-philosophicus révolu-
Filippo Tommaso Marinetti
tionne la logique, Mein Kampf fait
de la déraison une idéologie poli-
tique. En décembre 1937, Ludwig
retourne à Vienne pour les fêtes en
famille. Dans ses Mémoires, sa sœur
La carpe
Hermine écrit : « Cela avait été le
plus beau des Noëls et nous parlions
déjà du Noël de l’année prochaine. »
L’année suivante, Hitler annexe
l’Autriche. Paul gagne la Suisse,
et le lapin
Hermine et Helene refusent de par- Entre le fondateur de La NRF et le théoricien du
tir, achètent leur sécurité au prix futurisme, l’incompréhension atteignit la perfection.
fort, en transférant une partie de la Par Thomas Clerc
fortune familiale à la Reichsbank.
Hitler devient boursier de son an-
cien condisciple.

AU CŒUR DU BLITZ
Ayant décroché en 1939 la chaire de l était une fois trois rois lut- et très fat, qui n’a jamais su
philosophie de Cambridge, Ludwig
ne supporte plus d’enseigner alors que
la Luftwaffe pilonne Londres. En
1941, il quitte son poste et devient
garçon de salle au Guy’s Hospital. À
i tant pour le royaume des
Lettres : le roi Candaule, le
roi Bombance et le roi Pau-
sole. Le roi Candaule est joué par
André Gide, le roi Bombance par
se réduire au silence.
Note :Les jugements contenus dans
le passionnant Journal du roi Can-
daule sont édifiants : ni Proust, ni
Dada, ni Bergson, ni Picasso ne
52 ans, pour un salaire de 28 shillings Filippo Tommaso Marinetti, le roi trouvent grâce à ses yeux. Le fonda-
par semaine, il est au cœur du Blitz. Pausole par Pierre Louÿs. teur du futurisme est moins impor-
Entre deux services harassants, il Mais, comme les triumvirats fi- tant que… Jean Schlumberger !
prend le temps d’affiner le diagnostic nissent mal (l’histoire l’a abondam- Carnets (imaginaires) de Marinetti
de « choc traumatique » et invente un ment prouvé), nous avons ici fait dis- 9 mai 1905
appareil pour mesurer le pouls. L’an- paraître le roi Pausole pour nous Ce matin, paresse énorme,
née suivante, le 20 janvier 1942, au focaliser sur l’affrontement entre vrombissante, effet de cette ville
cours de la conférence de Wannsee, Candaule et Bombance. Nos com- aérostatique. À 2 heures, j’avais
qui réunit une quinzaine de digni- mentaires sont contestables, mais ils rendez-vous avec le génial André
taires nazis ,Hitler élève en principe ont le mérite, espérons-nous, d’éclai- Gide, l’auteur des Nourritures
le meurtre de masse. rer une partie à deux, qui se joue en terrestres, de L’Immoraliste, de
Là cessent les analogies. Dans ses réalité à trois. L’action se situe au dé- Paludes, des Cahiers d’André Walter,
Recherches philosophiques, Witt- but du XXe siècle. un des hommes que j’admire le plus
genstein avance que les choses sont Journal de Gide au monde. Il m’a reçu comme le
comme elles sont, qu’il nous incombe Mardi 9 mai 1905 pape reçoit dans son appartement
de trouver une comparaison révéla- Ce matin, travail – ou essai du boulevard Raspail, ce boulevard
trice afin de comprendre comment de travail. À 2 heures, visite d’un Raspail où par un hasard jupitérien
elles sont. La Realschule de Linz ap- Marinetti, directeur d’une revue habite ma chère maîtresse. Gide
paraît comme cette image qui fasci- de camelote artistique du nom m’a dit qu’il se faisait construire
nait le philosophe, pouvant être per- de Poesia. C’est un sot très riche actuellement une maison à Auteuil,
çue comme un canard ou un lapin. vers la villa Mont-mort-en-si ou
Ce n’est pas le dessin qui change, mais Maître de conférences en littérature quelque chose dans ce genre.
notre représentation. Selon le point de à l’université de Paris-Nanterre, Comme il faisait trop sombre chez
Thomas Clerc a notamment publié aux
vue, la Realschule a ainsi formé le pire éditions L’Arbalète/Gallimard L’Homme
lui, je lui ai fait remarquer qu’il
et le meilleur. L’école prépare à l’ave- qui tua Roland Barthes et autres nouvelles fallait désormais vivre dans de
nir, mais elle ne dit pas lequel. L (2010) et Poeasy (2017). grands immeubles baignés de

46 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


de Scapin, à lui seul tout le bruit
d’une émeute après qu’il a mis
quelques benêts lecteurs dans le sac :
Par l’enfer ! Par le ventre !
(Et voici le Roi Bombance !)
Il tape du pied ; il fait voler la
poussière ; il jure, sacre et massacre ;
il organise des contradictions,
des oppositions, des cabales pour
ressortir de là triomphant.
Note : Pour Gide, moins on a de talent,
plus on a de culot. Le côté specta-
culaire de Marinetti, ce qu’on appel-
lerait aujourd’hui la dimension mé-
diatique de l’écrivain, est un trait des
avant-gardes auxquelles il est resté

ILLUSTRATION ANDRÉ SANCHEZ POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


sourd (il ne voyait en elles qu’une
blague, le malheureux). Il ajoute ceci,
néanmoins :
Au demeurant, [Marinetti]
est l’homme le plus charmant
du monde si j’en excepte
D’Annunzio ; verbeux à la manière
italienne qui prend souvent
la verbosité pour l’éloquence,
le faste pour la richesse,
l’agitation pour le mouvement,
la fébrilité pour le transport divin.
Note : Gide avait d’ailleurs publié une
« Lettre à Marinetti » dans la fameuse
revue Poesia. Mais c’était pour lui dire
qu’il n’avait pas l’in-
lumière et de soleil et abandonner les Mardi 9 mai 1905 tention d’y publier
trous à rats de la vieille société
Ce matin, travail – ou essai de quoi que ce soit ! Il
occidentale pourrie. Je suis arrivé à faut dire que Mari-
14 h 20. Il ne m’a rien proposé à travail. À 2 heures, visite d’un netti avait lancé une
boire mais je lui ai donné sept Marinetti, directeur d’une enquête sur le rôle
exemplaires de Poesia. Mes théories revue de camelote artistique de la femme ita-
sur la poésie moderne, qui doit lienne comme ins-
ressembler à un moteur de voiture du nom de Poesia. C’est un sot piratrice… Or Gide
de course, ont paru l’intéresser mais très riche et très fat. ajoute ceci :
il me fixait avec un regard Si je l’avais revu, c’en
d’effarement cosmique et ovipare. de lui-même, histrion désireux d’épa- était fait de moi ; j’allais lui trouver
Nous sommes tombés d’accord sur ter le maître. Peut-on imaginer deux du génie.
une phrase : « Le roman doit tempéraments plus opposés que l’aus- In fine, voici notre hypothèse : Gide
mourir. » Il m’a lu des passages du tère protestant homosexuel et l’Italien ne pouvait pas s’intéresser à Marinetti,
Roi Candaule ; je lui ai déclamé des déchaîné ? Toutefois, la deuxième (et trop avant-gardiste, trop comédien,
tirades du Roi Bombance. dernière) mention de Marinetti dans trop tapageur. Le roi Bombance a pu
Note : Entre le « roi Candaule » et le le Journal de Gide, quelques années courtiser le roi Candaule par opportu-
« roi Bombance » (titres respectifs de plus tard, témoigne d’une évolution : nisme, mais celui-ci lui a préféré son
deux pièces de théâtre de Gide et de Journal de Gide compatriote, l’obscur poète symbolyste
Marinetti, qui furent d’ailleurs deux (Feuillets d’automne) 1911 Sinadino, qu’il a soutenu littérairement
fours retentissants), le courant passe Marinetti jouit d’une absence et financièrement. Il ne l’évoque pour-
mal. À jardin, Gide, plein de réserve de talent qui lui permet toutes tant jamais dans son Journal. La vie lit-
et d’attention ; à cour, Marinetti, plein les audaces. Il fait, à la manière téraire est pleine de malentendus. L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 47


en couverture

André Gide
Joseph Conrad
Rarement on aura vu écrivains plus dis-
semblables : d’un côté, le marin anglais
à fort accent polonais, auteur de puis-
sants romans d’aventures métaphy-
siques ; de l’autre, le fort en thème aux
Marie Laurencin
mœurs et aux écrits raffinés. Et pourtant,
André Gide révérait l’œuvre de Joseph
Guillaume Apollinaire
Conrad, dont Claudel lui avait conseillé
la lecture. Il le découvrit en 1910 avec Le
Nègre du Narcisse, alors qu’il connaît mal
l’anglais. Huit ans plus tard, il fit paraître
sa traduction du Typhon de Conrad.
Entretemps, les deux hommes avaient
Du rififi dans
échangé des lettres et s’étaient envoyé
leurs livres. Gide se rendit plusieurs fois
chez Conrad, en Angleterre, et voyagea
au Congo sur ses traces.
Leur amitié connut des orages. Ainsi,
l’aquarelle
lorsque Conrad découvrit que Gide avait Le poète et la peintre portée sur la bouteille eurent des
confié à une autre le soin de traduire La
Flèche d’or – que l’auteur avait promis à amours agitées. En tout cas si l’on en croit celle qui
Jean-Aubry –, il écrit : « Vous me jetez prétend être Alice Toklas, compagne de Gertrude Stein.
aux femmes », dans une lettre où il insis- Coup d’œil en douce sur son Journal, un jour de 1908.
tait sur le caractère viril de sa prose
– pique à peine dissimulée sur l’homo- Par Julia Deck
sexualité de Gide. L’affaire s’apaisa. Reste
la question de la traduction de Typhon.
Dans ses lettres, Conrad a exprimé de
graves réserves sur la version de Gide ;
les lecteurs français peuvent néanmoins her Journal, livré, si bien que, toutes les deux, on
attester qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre.
Mais est-il de la seule plume de Gide ? Il
est souvent avancé que celui-ci aurait tra-
vaillé sur le brouillon d’une traductrice
de Conrad, Isabelle Rivière. A. B.
c Hier soir on a dîné chez
Picasso. Il y avait Rous-
seau, bien sûr, et Braque,
Apollinaire, Jacob, Salmon, plus un
tas de filles pour faire joli. Je serais
bien restée à la maison, mais
a couru la butte Montmartre pour
trouver de quoi rassasier ces mes-
sieurs – et Gertrude, c’est fou ce que
Gertrude peut manger.
Je ne te raconterai pas la soirée par
le menu. Gertrude prévoit de le faire
Gertrude avait envie de sortir. Elle dans l’autobiographie qu’elle va me
adore traîner avec les artistes. Ils lui consacrer – de temps en temps, elle
disent : « Mlle Stein, vous avez tant me dit : « Alice, personne ne sait
de goût », et elle se rengorge sans voir vraiment qui tu es, un jour j’écrirai
que c’est pour qu’elle continue à ton autobiographie, ça s’appellera
acheter leurs tableaux. L’Autobiographie d’Alice B. Toklas et
ARCHIVES CHARMET/BRIDGEMAN IMAGES

On a pourtant failli ne rien man- ça parlera surtout de moi. » Non, je


ADOC-PHOTOS - PVDE/RUE DES ARCHIVES

ger. Fernande s’était emmêlé les pin- ne vais pas doubler Gertrude ni les
ceaux quand elle a passé la com- historiens de l’art, parce que, si tu
mande chez Félix Potin. À moins m’en crois, dans un siècle on parlera
cinq, le magasin n’avait toujours rien encore du banquet que Picasso a
donné hier soir en l’honneur du
Écrivaine, Julia Deck publie en septembre
Douanier Rousseau.
son quatrième roman aux éditions de Je vais plutôt t’entretenir d’un truc
André Gide (debout) et Joseph Conrad (à g.). Minuit, Propriété privée. qui me chiffonne, c’est la petite

48 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


ces jeunes artistes, flairait le guet-
apens. Bref, on a continué à boire pour
patienter, et Marie, qui n’était déjà pas
très calme ainsi que je l’ai dit, voyant
paraître Apollinaire, s’est mise à pous-
ser des hauts cris. Guillaume était mort
de honte. Il a fini par l’entraîner au rez-
de-chaussée, d’où ils sont remontés
après un bon quart d’heure, Marie cal-
mée dieu sait comment.
C’est la passion, a dit Gertrude sur
le chemin du retour, ils s’aiment, ils se
haïssent, ils se chamaillent, ils se ré-
concilient – Gertrude donne toujours
raison aux artistes. Mais Marie avait
quand même l’air un peu sonnée, une
claque ou deux au moins. C’est la vie,
temporisait Gertrude, c’est pour ça
que, toi et moi, les hommes, on les re-
garde, sans plus.
Ça m’a irritée, ce fatalisme. Un jour
viendrait, me suis-je insurgée en des-
cendant la butte, où les femmes au-
raient le droit de se soûler autant que
les hommes. Tu as vu Salmon, ai-je
JEAN VIGNE/KHARBINE-TAPABOR

argumenté, il s’est conduit comme un


cochon, et tout le monde a trouvé ça
très amusant. Oui, un jour viendrait,
ai-je insisté, où les femmes pourraient
boire et même peindre tant qu’elles
voudraient, personne ne les accuserait
Portrait de Guillaume Apollinaire par Marie Laurencin (1908). de n’être pas assez viriles.
Gertrude m’a répondu que je ne
Marie Laurencin. On s’est disputées à tableau renaissant. Elle m’a fait la plus comprenais rien à rien. J’ai stoppé à
son sujet en rentrant à pas d’heure avec grande impression malgré toutes les mi-hauteur de la butte pour lui lancer
Gertrude. Marie sort avec Apollinaire horreurs que j’avais entendues sur son mon regard polaire. Elle a battu en re-
depuis plusieurs mois. Tout le monde compte. Picasso ne la supporte pas. traite. Elle sait comment ça se passe
adore Guillaume même si c’est le type quand je me mets en
le plus radin qu’on n’ait jamais connu. rogne. Fini les bons petits
Mais quel physique, quel panache, sans Marie était un peu plats, la maison bien te-
parler de sa poésie, bien sûr. saoule, d’accord. Ivre morte, nue, le secrétariat. Et
Marie était un peu soûle, d’accord. si tu veux. Fernande j’a imera is l ’y voir,
Ivre morte, si tu veux. Fernande la Gertrude, à bâtir son
houspillait sans ménagement, elle avait
la houspillait. Elle me tape grand œuvre sans moi
peur que Marie lui gâche son dîner sur les nerfs, Fernande, derrière pour assurer.
mondain. Elle me tape sur les nerfs, avec ses chapeaux. On s’est couchées ré-
Fernande, avec ses chapeaux, ses par- conciliées. Après tout, je
fums, les fourrures qu’elle s’achètera Sa voix l’énerve, dit Gertrude, qui est l’aime bien, Guillaume. Et si tu m’en
quand par miracle elle deviendra riche. toujours d’accord avec Picasso, et sa crois, Journal, c’est lui qui va souffrir.
Au moins, Marie a des sujets de conver- peinture serait mièvre, assurent-ils, Je leur donne quoi, trois ou quatre ans
sation plus élevés. Et sa peinture, ils ont parce qu’elle peint des femmes et de passion et d’orages. Elle fera son por-
beau dire, je trouve qu’elle a du chien. des animaux. trait, il lui écrira des poèmes, puis elle
Donc Marie était là, tombant à la Rousseau et Apollinaire se faisaient s’en ira au bras d’un baron. Ou d’une
renverse dans les bras des uns et des attendre – le vieux Rousseau n’était pas baronne, va savoir, il m’a semblé qu’elle
autres, silhouette d’oiseau et visage de chaud pour venir, il se méfiait de tous me jetait des petits coups d’œil. L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 49


en couverture

André Breton
Jacques Vaché
Julien Gracq

Épaules magnétiques
L’itinéraire du maître du surréalisme est strié de querelles et de ruptures, mais aussi
marqué par des amitiés profondes pour deux génies de la poésie et du roman.
Par Robert Kopp

à ses débuts, Breton ne cesse


de chercher des appuis,
comme pour se rassurer :
Mallarmé, de qui il ren-
mollet, qui affranchira Breton de ses
velléités poétiques.
« Donc nous n’aimons ni l’ART ni
les artistes (à bas Apollinaire) ET
Vaché a aidé Breton à prendre ses dis-
tances et avec les absurdités de la
guerre et avec les réactions inappro-
priées devant l’événement. « Sans lui

FINE ART IMAGES/HERITAGE IMAGES/ COLL. CHRISTOPHEL - DR/ED. GALLIMARD - HENRI MARTINIE/ROGER-VIOLLET
contre la fille à Nantes, Valéry, à qui comme TOGARTH A RAISON D’ASSASSI- j’aurais peut-être été un poète ; il a dé-
il envoie ses premiers poèmes, Apolli- NER LE POÈTE ! […] Modernité aussi joué en moi ce complot de forces obs-
naire, rencontré au lendemain de la donc constante, et tuée chaque nuit cures qui mène à se croire quelque
trépanation de celui-ci, Marie Lau- – Nous ignorons MALLARMÉ, sans chose d’aussi absurde qu’une vocation.
rencin, avec qui il entretient une cor- haine – mais il est mort – Nous ne Je me félicite, à mon tour, de ne pas
respondance platonique sans l’avoir connaissons plus Apollinaire, ni Coc- être étranger au fait qu’aujourd’hui
jamais vue, Pierre Reverdy, qui publie teau – CAR – nous les soupçonnons plusieurs jeunes écrivains ne se
ses premiers vers. Il cherche du côté connaissent pas la
de Rimbaud, de Jarry, de Lautréa- De tous les passants qui moindre ambition
mont, se demande si le cinéma ne se- On publie
rait pas un art nouveau. « Hanté de ont glissé sur moi, le plus beau littéraire. pour chercher des
découvrir le sens moderne, il le m’a laissé en disparaissant hommes, et rien de
cherche, parmi ceux qui vivent, par- cette touffe de cheveux […]. plus. Des hommes, je
fois même en lui », note, non sans iro- suis de jour en jour
nie, son ami Théodore Fraenckel dans de faire de l’art trop sciemment, de plus curieux d’en découvrir (2). » En
ses Carnets. Or c’est Jacques Vaché, rafistoler du romantisme avec du fil mai 1916, Vaché retourne au front
rencontré à la fin février ou début téléphonique, et de ne pas savoir les comme interprète auprès de troupes
mars 1916 à l’hôpital de Nantes où il dynamos. LES A STRES encore décro- britanniques ; Breton ne le reverra
était soigné pour une blessure au chés ! – c’est ennuyeux – et puis par- plus que deux ou trois fois, à Paris, à
fois ne parlent-ils pas sérieusement ! – l’occasion de la première de Mamelles
Professeur de littérature à l’université
Un homme qui croit est curieux. de Tirésias, par exemple, ou pour pré-
de Bâle, Robert Kopp est notamment MAIS PUISQUE QUELQUES-UNS SONT parer une conférence sur « L’Umour »
spécialiste du surréalisme. NÉS CABOTINS……… (1) » au Vieux-Colombier.

50 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Le 6 janvier 1919, Jacques Vaché et Seules exceptions : Benjamin Péret,
Paul Bonnet succombent à une trop rencontré en 1920, avec qui il ne se À LIRE
forte dose d’opium dans un hôtel de brouillera jamais, et Julien Gracq, son
Nantes. Le 13, Breton, ignorant en- cadet d’une quinzaine d’années, avec LETTRES DE GUERRE,
core l’événement, envoie à Vaché pour qui il sera affectueux jusqu’à la fin. Si 1914-1918,
Jacques Vaché,
la dernière fois une grande lettre- les lettres reçues par Breton sont en- éd. Gallimard, 480 p., 24 €.
collage, la seule qui subsiste de toutes trées à la bibliothèque littéraire
celles qu’il lui a écrites (3). Il n’appren- Jacques-Doucet dès 1966, celles qu’il
dra la mort de son ami que le 19, par a écrites à Gracq n’ont été préemptées
un télégramme du médecin-chef de qu’au moment de la vente Gracq, en
l’hôpital. Cette disparition entourée 2008. On en attend la publication, à une expédition punitive contre
de mystère transforme pour Breton car elles illustrent non seulement Georges Hugnet, accusé de propos
Jacques Vaché, le dandy, le mystifica- l’amitié de deux écrivains faits pour se malveillants à l’égard de Péret dans le
teur, l’ironiste, en une figure my- comprendre, mais encore l’idée même journal Arts. Mais il partage avec Bre-
thique qui hante de nombreux textes. que Breton se fait de l’amitié. La ton une inquiétude profonde quant à
Son oraison funèbre se lit dans Les proximité n’excluant pas la distance. la place de la littérature dans la société
Champs magnétiques : « De tous les Gracq n’a jamais voulu se joindre au de l’après-guerre. Y aura-t-il possibi-
passants qui ont glissé sur moi, le plus groupe des surréalistes. Ainsi, il refuse lité pour autre chose qu’une « littéra-
beau m’a laissé en disparaissant cette de témoigner en faveur des surréalistes ture à l’estomac » ?
touffe de cheveux, ces giroflées sans qui se sont livrés, en novembre 1962,
quoi je serais perdu pour « AU CŒUR DE MES DÉSIRS »
Jacques Vaché, 9 octobre 1914.
vous. […] Je le pleure. Ceux C’est sans le connaître que
qui m’aiment trouvent à cela Gracq adresse à Breton, en
des excuses fuyantes. » mai 1939, Au château d’Argol,
Le 22 janvier 1919, Breton dans lequel Breton se re-
envoie sa première lettre à connaît aussitôt. Le livre,
Tristan Tzara, qui, depuis écrit-il à l’auteur le 13 mai
trois ans, poursuit ses activi- 1939, l’a laissé « sous l’im-
tés dadaïstes à Zurich, mais pression d’une communica-
dont la petite équipe a com- tion d’un ordre absolument
mencé à se disloquer avant essentiel » : « Il a pour moi
même la fin du conflit. Ses tous les caractères d’un évé-
publications avaient trouvé nement indéfiniment attendu
des lecteurs à Paris, grâce à et depuis mon premier
Adrienne Monnier, et il avait contact avec lui je n’ai cessé
demandé des textes à Apolli- de lui découvrir des prolon-
naire, à Reverdy, à Pierre Al- gements bouleversants dans
bert-Birot pour sa revue. « Je la sphère de mon émotion, de
me préparais à vous écrire réagir à travers lui comme à
quand un chagrin m’en dis- travers une façon de sentir, de
suada. Ce que j’aimais le plus penser bien plus riche que
au monde vient de dispa- celle dont je disposais. Il m’a
raître : mon ami Jacques Va- placé pour la première fois au
ché est mort. Ce m’était une cœur de mes propres préoc-
joie dernièrement de penser cupations, de mes propres dé-
combien vous vous seriez plu ; sirs : c’est comme si vous fai-
il aurait reconnu votre esprit siez tout à coup resplendir ce
pour frère du sien et d’un que j’aspirais à éclairer d’une
commun accord nous aurions faible lueur, et encore à des
pu faire de grandes choses. Il moments si rares. Vous dis-
ARCHIVES SNARK/PHOTO12

avait vingt-trois ans, la guerre posez, me semble-t-il, de


allait nous le rendre (4). » grands secrets qui ne sont pas
Breton se fâchera avec seulement ceux de la poésie et
Tzara comme avec tous les c’est ce qui me fait balancer
autres (Aragon, Éluard…). entre l’envie de vous connaître

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 51


en couverture

et l’espoir d’accéder par vous à


un tout autre palier que celui qui est
actuellement le mien et la tentation
de respecter cet anonymat duquel,
m’a-t-on dit, vous refusez à peu près
de vous départir. »
La rencontre aura lieu, à Nantes,
et le contact ne s’interrompra plus.
Dès 1948, Gracq consacrera à Bre-
ton un livre d’une rare empathie
(André Breton, quelques aspects de
Marcel Proust
l’écrivain), et Breton sera un lecteur
enthousiaste des textes de Gracq,
James Joyce
même des moins publics, comme Le
Roi pêcheur : « Il y a [dans cette pièce]
tout ce qu’il faut pour qu’elle crève
les nues de l’incompréhension et de
l’indifférence et marque la cime de
Une soirée
la philosophie poétique de ce temps »
(28 avril 1948). C’est au nom de
cette « philosophie poétique » que
Breton aussi bien que Gracq récusent
au Majestic
l’existentialisme de Sartre comme les Lors de leur unique rencontre, les deux géants
engagements communistes d’Ara-
gon et d’Éluard. La dernière carte de littéraires du XXe siècle ont échangé des banalités
Breton à Gracq le 6 mai 1966, de avant de partager un taxi pour rentrer chez eux.
Quimper, souligne une nouvelle fois Par Philippe Forest
leur communion : « Bien plus sou-
vent qu’il n’y paraît nous vous asso-
cions à nous sans peut-être que vous
le sachiez assez… mais vous êtes de
ceux qui SAVENT (les capitales sont de a scène se situe au cours de la que sous la forme de ce formidable
Jacques Vaché) ». Ainsi, le premier
de ses amis se trouve à jamais asso-
cié au dernier. L l soirée du 18 mai 1922, dans
l’un des salons de l’hôtel Ma-
jestic à Paris. Afin de célébrer
le nouveau ballet russe Nijinska, le
romancier britannique Stephen Hud-
fouillis qui sera publié après lui. À 50
ans, il est semblable à une sorte de La-
zare revenant périodiquement don-
ner de ses nouvelles aux vivants.
Proust n’a pas renoncé à toute vie
(1) Lettre à Breton, 18 août 1917, publiée avec
les autres « Lettres de guerre » dans les n° 5 à 7
son et son épouse organisent, au sor- mondaine : il dîne au Ritz, fréquente
de la revue Littérature en 1919, avant d’être tir de l’Opéra, une réception à la- Le Bœuf sur le toit, répond à quelques
repris en août de la même année aux éditions quelle sont notamment conviés, invitations. La légende veut que la
Au sans pareil, avec une préface de Breton. parmi beaucoup d’autres, Diaghilev, dernière page ajoutée bientôt par lui
L’ensemble des Lettres de guerre de Jacques
Vaché à ses amis et à sa famille, plus de
Stravinski et Picasso. Proust vient à son proliférant manuscrit soit celle
cent cinquante dont une vingtaine inédites, juste de poser – ou est sur le point de dans laquelle, juste avant de dispa-
vient d’être publié par Patrice Allain et Thomas le faire – le mot « fin » au bas du mo- raître le 18 novembre suivant, il évo-
Guillemin (Gallimard, 2018). nument dont seuls les premiers vo- quera « la frivolité des mourants ».
PVDE/RUE DES ARCHIVES - BIANCHETTI/LEEMAGE

(2) « La confession dédaigneuse », dans Les Pas


perdus, André Breton, dans Œuvres complètes,
lumes ont paru et dont tout le reste, Joyce est là, lui aussi. Son long exil
« Bibliothèque de La Pléiade », t. I, 1988, p. 194. interminablement retravaillé, n’existe loin de son Irlande natale, après
(3) Publication dans L’Imprononçable Jour Trieste et Zurich, l’a reconduit vers
de sa mort, Jacques Vaché, janvier 1919, Georges
Auteur notamment de Beaucoup de jours,
Paris où, autrefois, tout jeune homme,
Sebbag, avec en fac-similé la lettre-collage
d’André Breton, éd. Jean-Michel Place, 1989. d’après Ulysse de James Joyce (Cécile il a vaguement étudié la médecine et
(4) Première publication dans Dada à Paris, Defaut, 2011), Philippe Forest a codirigé où, deux ans plus tôt, il s’est établi. Le
Michel Sanouillet, éd. Jean-Jacques Pauvert, le numéro spécial de La NRF (mars 2013) 2 février 1922, jour de son quaran-
1965, p. 440. Henri Béhar a republié l’ensemble consacré aux cent ans de
de ces lettres : Correspondance avec Tristan Du côté de chez Swann. Son nouveau
tième anniversaire, Ulysse y a été pu-
Tzara et Francis Picabia, André Breton, roman, Je reste roi de mes chagrins, blié par Sylvia Beach, chez Shakes-
éd. Gallimard, 2017. paraît en août chez Gallimard. peare and Company, librairie alors

52 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


de ne pas exprimer ses réserves, préfé-
rant se comporter comme s’il ignorait
tout de l’œuvre de son confrère.
Aucun des biographes de Proust ou
de Joyce (George D. Painter et Jean-
Yves Tadié dans le cas du premier, Ri-
chard Ellmann pour le second) ne
manque de rapporter la rencontre des
deux romanciers, compilant les souve-
nirs de la scène. Selon les récits, les dé-
tails varient. Proust et Joyce se seraient
plaints l’un à l’autre de leurs problèmes

ILLUSTRATION RITA MERCEDES POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


Je ne lui trouve
aucun talent spécial,
mais je suis
mauvais critique.
de santé : le premier souffre de l’esto-
mac, le second des yeux. Ils apprécient
les truffes qu’on leur sert mais ils se
montrent surtout pressés de prendre
congé aussi poliment que possible. Ils
partagent, pour rentrer chez eux, le
même taxi – dont Joyce a la malen-
contreuse idée de vouloir ouvrir la fe-
nêtre au risque de faire prendre froid à
Proust. Tout oppose les deux hommes.
Jusqu’à leur apparence : Proust, chic et
parisien, épate comme un acteur de ci-
située au 12, rue de l’Odéon. Une par- veut l’entendre qu’Ulysse ne serait, au néma dans la pelisse qu’il porte, tandis
tie de l’ouvrage a déjà été portée à la fond, qu’un « faux chef-d’œuvre ». On que Joyce, ne possède même pas la te-
connaissance des lecteurs en revue, en commence à comparer les deux écri- nue de soirée de mise en de telles cir-
Grande-Bretagne ou aux États-Unis. vains. Joyce dès 1920, dans un cour- constances ; s’il envie quelque chose à
Cela a suffi à faire de lui une figure lé- rier qu’il adresse à un ami, signale « de son interlocuteur, c’est l’aisance maté-
gendaire de ce Paris littéraire des An- furtives tentatives pour opposer un rielle dont jouit visiblement celui-ci.
nées folles où il passe déjà, grâce à certain M. Marcel Proust, d’ici, au si- Il n’est jamais question de littérature
Pound, Eliot ou Larbaud, pour l’un des gnataire de cette lettre ». entre Proust et Joyce. Quand les deux
plus grands écrivains de son temps. plus grands romanciers du XXe siècle
Alors même que leurs œuvres respec- TOUT LES OPPOSE sont présentés l’un à l’autre, il apparaît
tives n’ont pas encore pu être lues Proust n’a rien lu de Joyce. Pour y par- très clairement qu’ils n’ont rien à se dire
comme il le faudrait, Proust et Joyce venir, il aurait fallu au traducteur de et qu’ils ne trouvent à échanger que des
partagent le même sort d’écrivains fa- John Ruskin mieux maîtriser la langue banalités d’usage. À une pareille fable,
natiquement admirés par les uns au- anglaise. La version française d’Ulysse chacun conférera la morale qui lui va.
tant qu’hystériquement décriés par les ne verra le jour qu’en 1929 et les À commencer par Joyce qui confie :
autres. À l’ombre des jeunes filles en quelques extraits qu’en a donnés Valery « Proust ne parlait que de duchesses ;
fleurs – comme le raconte Thierry La- Larbaud paraissent avoir échappé au moi, leurs femmes de chambre m’inté-
get dans un essai récent – a obtenu le romancier de La Recherche. Le peu que ressaient davantage. »
prix Goncourt en 1919 tout en susci- Joyce connaît de Proust semble avoir Six mois plus tard, Proust meurt.
tant, à l’égard de son auteur, des réac- produit une faible impression sur lui : Joyce note alors : « À Paris les gens ne
tions d’une grande animosité. Ulysse « Je ne lui trouve aucun talent spécial, semblent pas surpris de sa mort mais
choque, déroute. André Gide – à qui mais je suis mauvais critique », déclare- lorsque je l’ai vu en mai dernier il n’avait
on attribue le refus par La NRF de Du t-il. Quand il se retrouve en sa pré- pas l’air malade. En fait, il paraissait
côté de chez Swann – insinue pour qui sence, l’auteur d’Ulysse a la courtoisie avoir dix ans de moins que son âge. »

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 53


en couverture

L’auteur d’Ulysse est sur le point que Joyce lui aurait exprimé le regret
de s’engager dans l’excessif work in de n’avoir pas eu l’occasion d’une vraie
progress qui, quinze ans plus tard, conversation avec Proust. Patrick Roe-
aboutira à son Finnegans Wake, roman giers fait semblant de croire que Joyce
hors norme où chaque mot a la valeur et Proust auront été amis, fût-ce le
d’une énigme offerte à l’interminable temps d’une soirée. Proust a souvent
interprétation du lecteur. Est-ce à l’au- dit le peu de cas qu’il faisait de l’ami-
teur d’À la recherche du temps perdu tié. À en juger par ses romans, Joyce ne
que pense celui de Finnegans Wake lui accordait pas beaucoup de prix non
lorsqu’il parle quelque part, avec l’ir- plus, affirmant qu’on l’oublie aussi fa-

EVERETT/RUE DES ARCHIVES


révérence rabelaisienne et la verve sca- cilement qu’un parapluie. Beckett l’a
tologique dont il est coutumier, des bien compris. « L’amitié, explique-t-il,
« prouts qui inventeront une écriture » est un artifice social, comme le capi-
qu’il semble comparer à la sienne et tonnage d’un fauteuil ou la distribu-
tandis qu’il déclare à propos de pareils tion des poubelles ; elle n’a aucune si-
poètes : « Il est guéri par la foi celui gnification spirituelle. »
que la fatalité rend malade » (« He is Seuls, il est vrai que les grands artistes
cured by faith who is sick of fate ») ? le sont. Ils voient mal le monde qui les
C’est possible. Personne n’en sait entoure et au sein duquel il leur faut cô- Zelda et Francis
rien. Le dialogue qui n’eut pas lieu toyer leurs semblables ; munis de leur
entre Proust et Joyce, il appartient à télescope personnel, ils s’absorbent dans Scott Fitzgerald
leurs lecteurs de l’imaginer. On ne s’en la contemplation du ciel nocturne où
« ZELDA. – Qu’est-ce que notre mariage,
est pas privé parfois. Henri Raczymow ils déchiffrent le message que les étoiles à tout prendre ? Du plus loin que je me
a mis en scène deux de leurs princi- leur adressent. Du moins, telle est la souvienne, il n’a été rien d’autre qu’une
paux personnages dans son Bloom & conclusion (« Poor visibility for starga- longue bataille. FITZGERALD. – Ça je n’en
Bloch (Gallimard, zers ») que tire Frank sais rien. Vers 1921, nous étions parmi
1993) – même s’il Budgen du récit les couples les plus enviés d’Amérique.
les a dépeints à la « L’amitié est qu’il livre, avec beau- ZELDA .  – Oui, nous étions rudement
manière de Flau- un artifice social. » coup d’autres, de la bons comédiens ! FITZGERALD. – Nous
bert dans son Bou- (Beckett) légendaire et insigni- étions rudement heureux. » Scott et
vard et Pécuchet. fiante rencontre. Zelda Fitzgerald ont formé l’un des
Patrick Roegiers, de son côté, a consa- Ils l’ignoraient pareillement mais, dans couples littéraires les plus mythiques
cré un très beau livre (La Nuit du du XXe siècle. Icônes de l’entre-deux-
Le Temps retrouvé comme dans Finne-
guerres, rock and roll avant l’heure, une
monde, Seuil, 2010) à la soirée du gans Wake, les deux romanciers com- belle histoire d’amour liera à vie la belle
18 mai 1922, romançant outrageuse- parent l’œuvre à laquelle ils se Zelda, qui obsessionnellement se vou-
ment la réalité afin de lui prêter la dé- consacrent à de modernes Mille et Une dra danseuse et écrivaine, et le magné-
lirante valeur d’une fable. Nuits : un interminable récit, produit tique Scott, qui sombre dans l’alcoo-
dans les profondeurs de la nuit et, à la lisme au gré de leurs virées de Riviera
DISTRIBUTION DES POUBELLES faveur duquel, celui qui raconte, obte- en fêtes new-yorkaises. Mais, entre
Pour que deux écrivains puissent se nant de la mort un provisoire sursis, cette fille du Sud qui finit à l’asile et
parler – même après leur mort ou en prolonge sa vie et diffère ainsi la dispa- l’écrivain de la désinvolture se dissimule
leur absence –, peut-être en faut-il tou- rition à laquelle il est promis. Une une guerre d’auteurs. Fitzgerald quali-
jours un troisième. Samuel Beckett « scherzarade », écrit Joyce – mot in- fiant sa femme d’« écrivain de troisième
rencontre Joyce en 1928 et lui consacre venté dans lequel il faut entendre en ordre  », voulant relire les écrits de
celle-ci avant édition de peur qu’elle
son premier texte, un petit essai por- même temps « charade », « scherzo »,
n’épuise la primauté de son expérience
tant sur le Finnegans Wake en cours « Shéhérazade », et sans doute bien de la maladie : Zelda était l’indispen-
d’élaboration (« Dante… Bruno. d’autres choses encore –, où ne tombe sable matériau des livres de son mari.
Vico.. Joyce »). Deux ans plus tard, il jamais le mot de la fin, qui est aussi une Mais ses écrits n’ont pas rencontré le
signe une étude très personnelle visant épée (« that sword of certainty ») et qui, succès de Tendre est la nuit ou de
à présenter Proust aux lecteurs anglais. donnant un sens à l’existence, tuant le Gatsby le magnifique. Le couple reste
Son œuvre débute ainsi sous le double texte en lui imposant une interpréta- l’incarnation d’un duo talentueux qui
signe de l’auteur d’Ulysse et de celui de tion forcément fallacieuse, ôterait au ro- s’est perdu à force de s’étourdir. A. M.
La Recherche entre lesquels elle jette un man la faculté infinie de retentir inter- SCOTT ET ZELDA FITZGERALD,
pont et établit un lien. En 1954, minablement comme il le fait dans la Stéphane Maltère,
Beckett rapportera à Richard Ellmann nuit illuminée de nos vies. L éd. Folio biographies, 352 p., 9,50 €.

54 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


d’une volonté tournée vers la vie me
donna le courage de tenir pour nulle sa
défense de publier ses écrits après sa
mort, défense qu’il avait d’ailleurs rédi-
gée bien auparavant. »
Le courage ! Ce mot sera beaucoup
discuté et décortiqué durant le procès.
Dans l’édition des œuvres de Kafka en
Pléiade, Claude David écrit de son
Franz Kafka côté : « Une impiété incontestable,
même si on a cessé de la mettre aujour-
Max Brod d’hui en question, a livré à la postérité
tous ces textes voués à l’oubli. Qu’eût
pensé, à plus forte raison, Franz Kafka,

Le procès s’il avait pu savoir que non seulement


ses œuvres d’imagination, mais aussi
les documents sur sa vie les plus secrets
et les plus indiscrets seraient un jour

de Max Brod connus du très grand nombre ? Il n’avait


qu’une seule fois laissé lire son journal,
par Milena Jesenská, et ç’avait été une
singulière marque d’amitié ; même
Le meilleur et le plus fidèle ami de l’auteur de Max Brod, à ce qu’il semble, n’en avait
pris connaissance qu’après la mort de
La Métamorphose a-t-il emporté sa trahison au paradis ? Kafka. Celui-ci aurait peut-être senti
Par Arnaud Viviant sa pudeur blessée, ou bien il serait
étonné qu’on prêtât tant d’attention à
une existence à laquelle il tenait si peu
et qu’il estimait manquée. » C’est cette
impiété incontestable qui va être jugée
ous sommes le 20 dé- dans les starting-blocks. Il se raconte sous nos yeux.

n cembre 1968 à Tel-Aviv.


Il fait beau mais c’est
sa ns impor ta nce
puisque nous n’y restons que pour voir
Max Brod expirer son dernier souffle.
Il a alors 84 ans. C’est un écrivain cé-
que le pauvre K attend cela depuis une
éternité. La trahison de son ami ne
doit pas rester impunie. Un verdict
doit tomber. Bref rappel des faits :
dans une lettre du 20 novembre 1922,
croyant sa dernière heure venue, Franz
JUGEMENT SUR LE FOND
Les événements étant finalement rares
dans l’au-delà, on se presse à l’audience.
Présence de grands écrivains : Flaubert,
Walser, Musil, Gombrowicz, Sartre,
lèbre, moins pour les livres qu’il a pu- demande à Max de brûler tous ses Rilke, Woolf, etc. On chuchote que
bliés que pour l’amitié qui l’aura lié à écrits. Quant aux textes parus de son Shakespeare lui-même serait là, mais
Kafka jusqu’à la mort de celui-ci en vivant, parmi lesquels La Métamor- comme personne ne sait trop à quoi il
1924, à l’âge de 40 ans. Le 25 juin phose, ils ne doivent pas être réédités. ressemble… C’est qu’il ne s’agit pas
FINE ART IMAGES/HERITAGE IMAGES/ COLL. CHRISTOPHEL - AKG-IMAGES

1984, Michel Foucault s’éteignait à son Lorsqu’en 1939 Brod émigre vers la d’un simple procès en parjure amical
tour. À ses proches il avait dit : « Ne me Palestine mandataire, il emporte les mais d’un jugement sur le fond, de
faites pas le coup de Max Brod. » Tout manuscrits de Kafka. Il fera publier l’idée même de littérature. À quoi sert-
le monde comprenait ce que ça voulait non seulement les trois grands romans elle ? Quand l’âme brumeuse de K
dire : pas de publication posthume. On inachevés et reniés que sont Le Procès, s’avance jusqu’à la barre, le silence se
remarquera qu’on le lui a quand même Le Château et L’Amérique, mais aussi fait. Il dit avec un fort accent praguois :
fait, puisqu’en 2018 a été publié le qua- les écrits intimes, correspondance et « J’ai été trahi. Du fait de ces publica-
trième volume, inachevé, de son His- pages de journal. Dans le livre qu’il pu- tions posthumes, on m’a peint en juif
toire de la sexualité. « Ô mes amis… » blie au sujet de son ami en 1945, Franz névrosé, religieux, mystique ou bien en
L’arrivée de l’âme de Brod dans l’au- Kafka. Souvenirs et documents, il liquide juif de la haine de soi, en crypto-chré-
delà fait grand bruit. Son procès est sa trahison en deux lignes. Constatant tien voire en gnostique, en porte-parole
Écrivain et chroniqueur, Arnaud Viviant
que, dans les derniers jours de son exis- d’une tendance antipatriarcale de la
a publié Mamihlapintapai. Études et tence, Kafka travaillait encore à ses psychanalyse freudienne, en marxiste !
critiques littéraires (François Bourin, 2014). textes, il écrit : « La considération […] On a fait de mon œuvre la quintessence

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 55


en couverture

de l’existentialisme, une prophé-


tie du totalitarisme ou de l’Holocauste.
Je suis devenu une icône de l’avant-
garde, la figure culturelle la plus protéi-
forme du XXe siècle. De mon nom, on
a même fait un adjectif qui me blesse,
qu’on utilise à tort à travers pour des
choses sans importance. C’est comme
si la honte dût me survivre. »
Dans le box des accusés, Brod s’in-
surge : « Si tu voulais que ton œuvre
soit brûlée, tu n’avais qu’à le faire toi-
même ! Pourquoi me le demander à
moi ? On discute ici de mon courage,
mais jamais du tien ! » L’accusé semble
marquer un point. Mais Kafka lui ré-

COSTA/LEEMAGE
pond d’une voix douce de cantatrice
sans importance : « Ma vie et mon
œuvre étaient marquées du sceau de
l’inachèvement. En me publiant, tu Prague, place Wenzel en 1904. L’immeuble des assurances générales où travaillait Franz Kafka.
m’as achevé, moi qui n’étais que frag-
ments épars. J’ai toujours dit que l’écri-
ture était un salaire pour le diable, mais
ce n’était certainement pas à toi de le Franz Kafka
verser en petite monnaie. Qui plus est,
en me censurant comme cela t’arran-
Gustav Janouch
geait. » On entend des applaudisse-
ments dans la salle que le président Sa-
lomon fait immédiatement cesser.
Michel Foucault se penche à l’oreille de
Sartre et murmure : « Exactement ce
que tu disais. Je te cite : “Au fond on ne
La facture
paie pas l’écrivain : on le nourrit, bien
ou mal selon les époques. Il ne peut en
aller différemment, car son activité est
inutile ; il n’est pas du tout utile, il est
d’électricité
parfois nuisible que la société prenne Comment un jeune homme conquit l’affection d’un
conscience d’elle-même.” » collègue de bureau de son père, écrivain à ses heures.
Aujourd’hui, les lecteurs de Kafka le
confondent avec Orwell. C’est l’in- Par Geneviève Brisac
verse. Kafka ne rêve que de discipline,
de masochisme et d’homosexualité
latente. Cet hétéroplouc de Brod qui va
léguer les manuscrits de son ami à sa
secrétaire et maîtresse, dont celui du ars 1920. Un jeune aussitôt dans son bureau de l’Office
Procès qu’elle vendra négligemment,
tandis que l’État d’Israël réclame son
dû ; ce Brod qui, pendant que Kafka
souffre d’impuissance, répand partout
son foutre littéraire, qui publie livres et
articles à jets continus, cet ami ne veut
m Praguois de 17 ans
s’essaie à la poésie.
Il se nomme Gus-
tav Janouch. Va donc voir un de mes
collègues, lui dit son père, inquiet.
Gustav râle mais se soumet. Le col-
des assurances ouvrières contre les ac-
cidents. Il lui serre la main : Inutile
d’être gêné, j’ai moi aussi une grosse
facture d’électricité. Et il se met à rire.
C’est l’inconvénient d’écrire la nuit.
Du coup, Gustav perd toute timidité
pas voir que Franz l’aime. Alors oui, lègue, un certain Kafka, le reçoit et, pendant des mois, il va venir au
dit-il, condamnons Max Brod à nous bureau, bavarder avec l’ami de son
prouver que la machine paternaliste Écrivaine, Geneviève Brisac a récemment père, lui raconter sa vie, et écouter ses
fonctionne toujours. » L publié Le Chagrin d’aimer (Grasset, 2018). merveilleuses histoires.

56 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


La beauté de cette rencontre tient à sa secrètes camouflées en club de mando-
banalité, un bureau, un jeune homme line. Puis je suis revenu aux côtés de À LIRE
pataud et de bonne volonté, et Franz Max Brod et Oskar Baum. Tous les
CONVERSATIONS
Kafka, fraternel, sincère, et pourtant Juifs sont comme moi, des ravachols, AVEC KAFKA,
secret, discret et généreux. Ils vont se des exclus, je sens encore les coups que Gustav Janouch,
balader dans les rues de Prague. Ils me donnaient les voyous à l’époque où traduit de l’allemand par
Bernard Lortholary,
parlent de Kleist et de Whitman, de je traînais dans les rues. éd. Maurice Nadeau,
Flaubert. Ils parlent des mauvais poètes. Au fil des promenades le long de la 280 p., 18,25 €.
Un poète, dit Kafka, est le plus souvent Vltava, Kafka parle de la violence mo-
derne. Redoutons les in-
L’amas de détritus que sultes, dit-il. Tout le mal vient
sont les mots hors d’usage de là. Toute insulte déman-
tèle la plus grande invention
Kafka meurt en 1924. Son collègue,
le père de Gustav, se suicide vingt et
est plus solide que le plus des hommes, la langue. Il un jours plus tard. Et Janouch note :
épais des blindages. parle de sa peur des choses Moi j’avais juste 21 ans. Il comprend
factices, et du danger qu’il y quelle perte est la sienne : ce père qu’il
un être fermé. Vous voulez dire bou- a à agacer les gens. Des erreurs que l’on méprisait un peu avant de faire la ren-
ché, s’exclame Janouch, enthousiaste. fait en sous-estimant les autres, leurs contre du docteur Kafka. Kafka,
Je n’ai pas dit cela, j’ai dit fermé, la ré- peurs, leur vulnérabilité. l’éternel fils, savait être père aussi. L
alité ne peut pénétrer en lui, il est par-
faitement imperméable. Janouch est si-
déré. Pourquoi, donc, dit-il.
L’amas de détritus que sont les mots
et les idées hors d’usage est plus solide Virginia Woolf
que le plus épais des blindages. Franz
n’y va pas avec le dos de la cuillère, et Vita Sackville-West
Gustav est estomaqué par son audace. « En tout être humain survient une vacil-
Franz précise sa pensée. Les poètes lation d’un sexe à l’autre et, souvent, seuls
sont beaucoup plus petits et faibles que les vêtements maintiennent l’apparence
le reste de la société. C’est pourquoi ils masculine ou féminine, tandis qu’en pro-
éprouvent plus durement que les fondeur le sexe contredit totalement ce
autres la pesanteur terrestre. Les ar- qui se laisse voir en surface », lit-on dans
tistes sont des oiseaux prisonniers de Orlando. Dans ce roman – le premier au
leur cage. Gustav, ça le fait rire. Quel personnage principal transgenre –, Virgi-
nia Woolf traduit la vie d’un aristocrate
genre d’oiseau, êtes-vous ? Un oiseau
qui, à 30 ans, devient femme. La roman-
tout à fait impossible, dit le docteur cière s’est nourrie d’une figure bien réelle,
Kafka. Un choucas. Un chapardeur, celle de Vita Sackville-West, avec laquelle
sautillant parmi les hommes, suscitant elle a noué une liaison intense, doulou-
leur méfiance, bien que je n’aie aucune reuse et éphémère mais une amitié du-
attirance pour les choses qui brillent. rable. Leur relation fait l’objet d’un film,
Et les voici parlant d’animaux. Les avec Gemma Aterton et Elizabeth Debicki,
HULTON-DEUTSCH COLLECTION/CORBIS/CORBIS VIA GETTY IMAGES

animaux nous rappellent que nous qui sortira début juillet. En 1924, Vita pu-
sommes en train de perdre notre hu- blie, chez Hoghart Press – maison d’édi-
manité, explique Franz à Gustav tion dirigée par Woolf et son mari –, Se-
éberlué. ducers in Ecuador (paru en français sous
le titre Séducteurs en Équateur). Virginia
Woolf commente  : «  C’est le genre de L’écrivaine Vita Sackville-West (v. 1925).
ET J’AI LU BAKOUNINE
choses que j’aimerais écrire moi-même. »
Éberlué aussi de découvrir en son men- De leur première rencontre à 1941, année où Virginia Woolf se suicide par noyade, elles
tor un anarchiste. Les anarchistes sont ne cesseront de converser par lettres. Dans l’une d’elles, Virginia Woolf se confiera
en général des personnes si gentilles et superbement sur son écriture : « Je crois que l’essentiel lorsqu’on commence un ro-
si aimables qu’on a envie de les croire, man est d’avoir l’impression, non pas que l’on est capable de l’écrire, mais qu’il est là,
dit Kafka en souriant. Vous avez étu- qu’il existe de l’autre côté d’un gouffre, que les mots sont impuissants à franchir : qu’on
dié la vie de Ravachol, demande Gus- ne pourra en venir à bout qu’au prix d’une angoisse à perdre haleine. » E. B.
tav. Oui, et j’ai lu Bakounine, Kro- VITA & VIRGINIA, un film de Chanya Button,
potkine, Stirner, j’ai été à des réunions avec Gemma Aterton, Elizabeth Debicki… Durée : 1 h 50. En salle le 10 juillet.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 57


en couverture

philosophe ou ses héritiers n’ont


conservé de celles de Hannah que les
plus « tenues », et en tout petit nombre.
Par ailleurs, ce recueil, qui débute en
1925 et s’achève en 1975, quelques
mois avant la mort de Hannah Arendt
et un an avant celle de Heidegger, est
troué de vingt ans de silence : rien entre
1933 et 1950, année où les anciens
Hannah Arendt amants renouent, incluant dans leurs
échanges et leurs rencontres l’épouse
Martin Heidegger de Martin, Elfride, ex-membre du
parti nazi, le NSDAP, qui n’a jamais
renié ses positions antijuives.

L’amour trouble RETENUE D’UN AUTRE TEMPS


On ne trouvera pas dans la première
partie (1925-1933) pléthore de détails
sur leur vie amoureuse. C’est sans
Une déconcertante idylle entre la penseuse juive
doute, comme le note Ursula Ludz
antitotalitaire et le philosophe entaché de nazisme. dans la postface, qu’ils se présentent
Par Alain Dreyfus comme des « témoignages d’une
culture de l’intimité d’un autre temps,
se réglant sur des modèles de retenue
qui pourront paraître étranges aux gé-
nérations grandies avec la révolution
lle venait d’avoir 18 ans. réciproque, comment cette relation a- sexuelle ». En revanche, à l’hiver 1933,

e Le philosophe Hans-
Georg Gadamer se sou-
vient d’« une jeune fille en
robe verte qu’on ne pouvait pas man-
quer de remarquer ». En novembre
1924, Hannah Arendt assiste à l’uni-
t-elle résisté et s’est-elle même confor-
tée malgré le point aveugle de la Solu-
tion finale que l’auteur d’Être et temps
n’a jamais voulu prendre en considéra-
tion ? Leur correspondance fournit un
début d’éclairage, mais souffre d’un
alors que Hannah a déjà fui l’Alle-
magne pour la France, Heidegger lui
répond sur les accusations d’antisémi-
tisme dont elle a eu vent par une déné-
gation argumentée, étayée d’exemples
d’universitaires juifs protégés par ses
versité de Marbourg au séminaire de déséquilibre. D’abord parce que les soins. Ce qui ne l’a pas empêché d’ad-
Martin Heidegger sur Le Sophiste de lettres de Heidegger sont de très loin hérer au parti, ni de jurer allégeance à
Platon. C’est le coup de foudre entre les plus nombreuses. Apparemment, le Hitler pour obtenir la même année le
le professeur, étoile montante de la
philosophie allemande, et la belle
jeune femme à l’intelligence excep-
tionnelle, au charme étrange aussi,
fruit d’un mélange de fougue et de ti-
midité. Marié, le double de son âge, THE IMAGE WORKS/ROGER-VIOLLET - RUE DES ARCHIVES/PVDE
le futur recteur de Fribourg lui
écrit dans l’une des missives enflam-
mées, souvent ponctuées de poèmes,
réunies dans le recueil de leur corres-
pondance (1) : « Tout à coup, l’Être
nous est fulgurance/ Aux aguets, ré-
vérons – Entrons dans la danse. »
ULLSTEIN BILD/ROGER-VIOLLET

Cet amour entre une princesse juive


de la pensée contemporaine, archéo-
logue des totalitarismes, et un philo-
sophe d’une immense amplitude, mais
compromis avec le régime nazi, pose
question. Car, au-delà d’une attirance Heidegger (souligné d’une croix) afficha son soutien à Hitler lors du plébiscite du 12 novembre 1933.

58 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


poste de recteur de l’université de Fri-
bourg (1933-1934), ni d’interdire, à la
suite des lois antisémites, les portes de
la bibliothèque des lieux à celui qui
fut son maître, le phénoménologue
Edmund Husserl.
Heidegger, dont l’aura n’a cessé de
croître après guerre, a dû chez lui su-
bir très tôt des campagnes mettant en
cause ses dérives national-socialistes.
Hannah n’aura cessé, sa vie durant, de
prendre sa défense, contribuant ainsi
à la respectabilité de l’œuvre de celui
qui, disait-elle, « m’a appris à penser ».
Jusqu’où allait le soutien de Hannah ?
Pour le chercheur Emmanuel Faye,
très loin. Il analyse dans Extermination
nazie et destruction de la pensée (2) le
texte le plus célèbre de Hannah
Arendt, Eichmann à Jérusalem, où,
pour étayer sa théorie de la « banalité
du mal », elle fait le portrait de l’ordon-
Anaïs Nin et Henry Miller
Paris, 1931. Anaïs Nin dans son Journal : De cette passion, on connaît peu le
nateur en chef de la Shoah en petit
« J’ai rencontré Henry Miller. Dès qu’il est conflit autour du texte que Henry Miller
fonctionnaire sans envergure. Emma- publie à compte d’auteur en 1937, à pro-
sorti de la voiture, j’ai vu un homme que
nuel Faye s’inscrit en faux contre cette pos duquel Anaïs Nin écrit : c’est « le
j’aimais. Dans ses écrits, il est flam-
vision restrictive du haut dignitaire boyant, viril, animal, magnifique. Voilà un plus beau cas de vol intellectuel que
nazi et accuse Hannah Arendt, en rai- homme que la vie rend ivre, ai-je pensé. j’aie jamais vu. Et je ne dis rien. Dès le
son de sa critique féroce des Judenräte Il est comme moi. » Quelques mois après, début, je n’ai rien dit ». Alors qu’il tra-
(conseils juifs) lors de la mise en œuvre Henry Miller : « Finissons-en avec la rai- vaille sur Tropique du Capricorne, Henry
de la Solution finale, de mettre sur le son. Avec moi tu es devenue femme. J’en Miller fait paraître chez The Obelisk
même plan les victimes et les bour- fus presque terrifié. » Press un livret intitulé Scenario, « (un
reaux en les renvoyant dos à dos, dé- L’histoire de leur liaison est connue sous film avec son) directement inspiré d’une
douanant du même coup Heidegger le signe d’une célèbre correspondance. fiction intitulée La Maison de l’inceste
de toute culpabilité. Il va même beau- La dimension mystique et écrite par Anaïs
coup plus loin en décelant, dans le cor- affolante de la fougue dont Sa langue Nin ». Il la prie de si-
témoignent leurs échanges gner de son nom,
pus des écrits de Hannah Arendt,
les place parmi les plus cé-
suit les clairs- comme un don qu’il
toutes les traces de contamination de lèbres amants écrivains. obscurs du désir lui ferait. Dans son
son mentor, dont elle aurait été, écrit-il, Journal, elle écrit :
« celle qui aura le plus contribué à sa
On y retrouve la révélation
érotique de leurs étreintes,
insatiable. « Je déteste Scena-
diffusion planétaire ». Outre qu’il les déchirements et les triangulations à rio mais je n’ai jamais eu le courage de
oblige à reconsidérer à ce prisme l’égard des conjoints respectifs. Mais les le dire à Henry. » Elle revient sur le ma-
l’œuvre encore très influente de Han- lettres font aussi état de leur inépuisable laise de voir les idées de sa première
nah Arendt, cet ouvrage manifeste- complicité intellectuelle. Rêvant d’encou- fiction dénaturées par son amant. La
ment à charge inviterait-il par ricochets rager le génie de Henry Miller, Anaïs Nin Maison de l’inceste est sa volonté de
à remettre en cause tous ceux qui ont finance la publication de Tropique du quitter la saison en enfer d’une femme,
puisé leur inspiration dans l’œuvre du Cancer en 1934. Envoûtée, elle écrit dans une série d’évocations poétiques et oni-
philosophe en culotte de peau, qui ont son Journal qu’elle aime l’attendre, lui riques que Henry Miller retravaille pour
faire la cuisine, le recevoir en elle, le voir en faire un scénario sur le modèle des
pour noms, entre autres, Levinas, Der-
partir. « Henry a le pouvoir de baiser, de surréalistes après le succès des pre-
rida Lacan et Foucault ? L
dériver, de blasphémer, d’élargir le miers films de Buñuel et de Man Ray, à
BRIDGEMANIMAGES.COM X 2

monde, de communiquer la vie, de dé- la fin des années 1920. Scénario est re-
(1) Lettres et autres documents 1925-1975, Hannah truire et de faire souffrir. C’est le démon pris dans le recueil de Henry Miller Max
Arendt, Martin Heidegger, traduit de l’allemand
que j’admire en lui. » Le style lucide et et les Phagocytes en 1938. « Son dernier
par Pascal David, éd. Gallimard, 2001.
(2) Arendt et Heidegger. Extermination nazie
halluciné de son écriture intime prend acte d’égoïsme », écrit encore Anaïs
et destruction de la pensée, Emmanuel Faye, une dimension sensuelle : sa langue suit Nin, au sujet de ce texte.
éd. Albin-Michel, 2016. les clairs-obscurs du désir insatiable. Gabriela Trujillo

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 59


en couverture

Marguerite Yourcenar
Grace Frick

La possibilité
d’une œuvre
Sans celle qui fut son amoureuse et mentor, l’autrice
de L’Œuvre au noir n’aurait pas connu la gloire.
Par Bruno Blanckeman

a postérité est facétieuse. Elle fige Elle aime les bras des femmes. De cer-

l ses proies dans des images-


postures souvent éloignées du
tour que prit leur vie. Marguerite
Yourcenar, par exemple. Première aca-
démicienne française, aristo écolo pé-
tains hommes, aussi, s’ils sont gays.
L’un de ses plus beaux ouvrages, Feux,
publié quelques mois plus tôt, célèbre
la douleur de ces amours difficiles. En
ce mois de février, elle revient d’Angle-
Marguerite

trissant d’une main experte ses livres et terre où Virginia Woolf, dont elle tra- égal. Éprise de la cause animale, la
son pain, érudite férue de culture an- duit The Waves (Les Vagues), a accepté jeune romancière honora l’invitation.
tique s’exprimant dans une langue aussi de la recevoir. Elle prend le thé avec un Elles voyagèrent ensemble pendant six
précise qu’un Gaffiot… Sans doute ami parisien, Emmanuel Boudot-La- mois en Europe, puis Marguerite se
fut-elle tout cela, en mieux. Mais Mar- motte, à l’hôtel Wagram, où elle loge. rendit aux États-Unis à l’invitation de
guerite Yourcenar est aussi un coup de Une ou deux tables plus loin, une jeune Grace et, en 1939, fuyant la guerre, l’y
foudre. C’est une rencontre amoureuse femme observe et écoute leur conver- rejoignit. Pendant plus de quarante ans,
qui décide en grande partie du tracé de l’une et l’autre vivront l’une avec
sa vie, de femme et d’écrivain. C’est une rencontre l’autre et l’une, Grace Frick, pour
Début 1937. Âgée de 33 ans, elle est l’autre, Marguerite Yourcenar.
une jeune autrice éclectique qui s’essaie, amoureuse qui décide En parallèle de leur couple, c’est
en permanence. Elle s’est fait connaître du tracé de sa vie, de leur duo qui constitue la condi-
en 1929 avec un roman à succès d’au- femme et d’écrivain. tion de possibilité d’une œuvre.
dace, Alexis ou le Traité du vain combat, Elles développent cette figure
lettre ouverte d’un jeune pianiste à son sation. Tout prédateur est une proie po- hors norme, Marguerite Yourcenar, que
épouse qu’il quitte pour vivre pleine- tentielle. Marguerite Yourcenar s’en fit- la France et l’Europe découvrent à par-
ment son amour des hommes. Ce ro- elle la réflexion quand la jeune femme tir des années 1950 lorsque paraît Mé-
man d’un coming-out avant la lettre, s’invita sans façon dans la discussion, moires d’Hadrien, dédié à « GF ». Au-
aux empreintes rilkéennes, suffit à la puis à la table du duo amical ? Grace trice de son œuvre, elle n’est en un sens
faire connaître dans le cénacle parisien. Frick, descendue dans le même hôtel, que la coautrice d’elle-même, en par-
Mais la jeune femme est une nomade, venait de débarquer dans sa vie. Elle tage avec GF. La volumineuse corres-
qui vit d’un pays et d’un cœur à l’autre. ne la quittera plus. La légende dorée pondance de l’écrivaine – plusieurs
veut que, le lendemain matin, Grace milliers de lettres en cours d’édition –
Professeur de littérature française à Frick fît parvenir à Marguerite Your- l’atteste. Peu enclines à la confidence,
l’université Paris-III–Sorbonne-Nouvelle,
Bruno Blanckeman a notamment dirigé
cenar un message lui proposant d’ad- ces lettres accompagnent la fabrique des
le Dictionnaire Marguerite Yourcenar paru mirer le ballet des oiseaux, sur lequel livres. Les mentions faites de Grace
aux éditions Honoré Champion (2017). sa chambre offrait un point de vue sans Frick, référée sous l’appellation de

60 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


prévaut alors à l’international. Les deux
femmes s’en sortent victorieuses.
Qui est Miss Frick ? Ni Missy ni Mis-
tinguett : une jeune intellectuelle amé-
ricaine de bonne famille, doctorante à
Yale lors de sa rencontre avec Margue-
rite Yourcenar puis universitaire à
Hartford. C’est elle qui fait bouillir la
marmite pendant que sa compagne mi-
jote un best-seller international, com-
mencé dès la fin des années 1920, Mé-
moires d’Hadrien. Yourcenar est à
l’écritoire et aux fourneaux, Frick à l’in-
tendance et aux échanges. Elle est
l’oreille pensante, l’écho intelligent qui
ne se contente pas de répéter mais dis-
cute, conteste, enrichit, exaspère, aime.
Elle est le scribe, la confidente, l’aide de
camp de l’impératrice en campagne ou
sa geôlière malgré elle quand, atteinte
d’un cancer, elle ne peut plus voyager.
Marguerite Yourcenar reste auprès
d’elle, s’inquiète, doute, se morfond,
écrit. Mais Grace fut aussi une initia-
trice, qui sensibilise sa compagne aux
DR combats contre les persécutions dont
Yourcenar et Grace Frick sur l’île des Monts-Déserts. les Noirs américains sont les victimes
et l’initie au combat écologique dont
Grâce ou sous celle moins glamour de Elle invente ainsi au quotidien le mythe l’écrivaine devient dès les années 1960
« Miss Frick », sont nombreuses. Yourcenar, tout en l’écornant légère- une ardente prosélyte. Ultime rôle : le
Grace Frick est la première lectrice des ment. L’écrivaine lui délègue cette lente cerbère. Quand, à partir des années
lettres avant leur envoi, leur destina- construction d’une figure d’autrice en 1970, Marguerite devient une figure
taire implicite aussi, pour le meilleur, prise constante avec l’acte de création. médiatique, Grace résiste aux sollicita-
quand l’écrivaine évoque telle situa- Cet acte, elle-même l’assume avec séré- tions intrusives des journalistes pour
tion plaisante vécue à deux, ou pour nité, composant sans la moindre diffi- préserver l’illustre Yourcenar. Laquelle
le pire quand, sous couvert de ré- culté n’importe où et n’importe quand se montre débonnaire en la matière, re-
flexion générale, elle fait d’une lettre pour peu qu’on ne l’oblige pas à écrire çoit volontiers, ne dédaigne pas cette
à un tiers le lieu d’un règlement de n’importe quoi et à publier chez n’im- consécration à retardement qui fait
comptes à l’oblique. porte qui. Gallimard et Plon l’ap- d’elle un écrivain nouveau alors même
prennent à leurs dépens. Elle quitte le que les maîtres à penser de sa géné-
ELLE EST L’OREILLE PENSANTE premier pour le second avant la publi- ration, les Mauriac, Sartre, Aragon,
Très tôt, Grace Frick, traductrice des cation de Mémoires d’Hadrien (1951) Barthes, tombent comme des mouches.
œuvres de sa compagne en anglais, parce qu’il n’avait pas encore réédité ses Méthodique autant que passionnée,
s’érige en archiviste et gardienne du ouvrages de l’entre-deux-guerres, puis Grace Frick disparaît en 1979, non sans
temple, même si celui-ci accueille alors le second pour le premier avant celle de avoir présenté à sa compagne un jeune
peu de fidèles. Dès 1949, alors que L’Œuvre au noir (1968) parce qu’elle photographe américain gay, Jerry Wil-
Marguerite Yourcenar est oubliée en s’insurge contre le virage consumériste son. Celui-ci devient le compagnon de
France et inconnue aux États-Unis, de la maison d’édition, publiant du l’ultime Yourcenar, qui renoue à ses cô-
Grace recopie ou duplique et annote le bouquin plutôt que des œuvres. Grace tés avec les voyages, la découverte du
double conservé de chaque lettre écrite Frick soutient au quotidien ce combat monde, les éclats de bonheur et de dé-
par l’écrivaine. En parallèle, elle recense apparemment démesuré entre une tresse nourrissant toute passion impos-
dans des agendas les éléments de leur femme de lettres vivant au milieu de sible. Lorsqu’il disparaît, emporté par
vie quotidienne. Elle y dresse le portrait nulle part – une île au nord de la côte le sida, c’est un peu Grace Frick, la
d’une compagne attentive aux autres, est américaine, Monts-Déserts – et le femme d’une vie, que Marguerite Your-
hommes et bêtes, mais hypocondriaque. monde de l’édition parisienne qui cenar enterre une seconde fois. L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 61


en couverture

Harper Lee
Truman Capote
Cette amitié littéraire s’enracine dans la
prime enfance. En 1929, à la suite du di-
vorce de ses parents, le petit Truman
Streckfus Persons, 5 ans, s’installe chez
sa tante à Monroeville, en Alabama. Il se
lie avec la jeune Nelle Harper Lee, fille
Marguerite Yourcenar
d’un avocat local. Les deux ont en com-
mun une passion pour la lecture et
Brigitte Bardot
écrivent des histoires ensemble. Harper
Lee est plus jeune, mais plus dégourdie :
elle protège Truman des brutes locales.
Leur amitié survivra au départ de Truman
pour New York. Dans le premier roman
Et Dieu créa
le phoque
de celui-ci, Les Domaines hantés, paru en
1948, Lee apparait sous les traits d’Idabel,
figure de garçon manqué. Et quand, à la
fin de 1959, il commence à s’intéresser au
meurtre de la famille Clutter et part en-
quêter pour The New Yorker, il emmène
son amie comme assistante. Celle-ci
L’actrice et l’écrivaine luttèrent activement ensemble
vient de terminer Ne tirez pas sur l’oiseau contre le massacre des bébés phoques au Canada.
moqueur, où Capote apparaît sous les
traits de Dill, le camarade de l’héroïne, Par Marie-Dominique Lelièvre
Scout. Il est publié en 1960, et c’est un
triomphe. Harper Lee obtient le prix Pu-
litzer et le National Book Award et se re-
trouve riche et célèbre. Capote ne le sup-
llongée sur la glace, Bri- Avant l’image, il y eut une lettre. Celle
porte pas. « J’étais sa plus vieille amie,
et j’ai fait quelque chose qu’il ne pouvait
me pardonner : j’ai écrit un roman et il
s’est bien vendu », témoignera plus tard
Harper Lee. Elle continue à assister Ca-
pote dans ses recherches, mais, quand
De sang-froid parut en 1965, son nom ne
figurait que dans les remerciements, à
a gitte Bardot abrite avec
son corps le bébé phoque,
peluche oblongue au mu-
seau troué de deux billes insondables.
Dans l’immensité polaire, le regard
fondant qu’elle pose sur l’objectif a
de Marguerite Yourcenar qui a ouvert
les yeux de Brigitte Bardot sur la
condition des blanchons. Le 24 février
1968, elle adresse à l’actrice une lettre
du Maine pour l’alerter sur le mas-
sacre des phoques dans les eaux cana-
quelque chose de poignant. Elle s’est diennes. Elle lui suggère d’écrire au
côté de celui de l’amant de Capote. Dès
levée à l’aube et dans un baraquement Premier ministre canadien ou d’appe-
lors, le romancier mènera une vie mon-
daine à New York, et Harper Lee une vie
de trappeur à Blanc-Sablon, dans le ler au boycott de la fourrure de
Grand Nord québécois, s’est fardée à phoques. « Je suis persuadée que vous
DONALD UHRBROCK/THE LIFE IMAGES COLLECTION VIA GETTY IMAGES
recluse à Monroeville. A. B.
la hâte. Regard au kohol, pommettes pouvez plus que quiconque persuader
hautes, bouche beige rosé, Brigitte a le public féminin de boycotter les vê-
recomposé Bardot. Son équipe dis- tements obtenus au prix de tant de
pose de sept minutes pour prendre douleur et d’agonie, et, ce qui est peut-
l’image. Il est 8 h 30, le samedi être aussi grave, au prix de tant de bru-
19 mars 1977, lorsque l’hélicoptère Jet talité et de sauvage cruauté de la part
Ranger de Greenpeace dépose la de l’homme. » Dans un style soigné,
jeune femme sur le fragile puzzle de une Yourcenar bouleversée dépeint la
la banquise côtière. Les mouvements mise à mort des blanchons dans le
de l’eau peuvent rompre la glace. Elle golfe du Saint-Laurent sans lésiner sur
est si peu épaisse qu’en descendant de les détails crus. Consciente des cri-
l’appareil, sa botte s’est enfoncée dans tiques que ne manqueront pas de pro-
une fissure, lui congelant la jambe. La voquer les défenseurs de la cause ani-
L’autrice de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. photo fera le tour du monde. male, accusés de préférer l’animal à

62 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


l’homme, Yourcenar les désarme. sa mise à mort, à l’exception de l’abat- une périphrase de Victor Hugo. De-
« L’homme coupable de férocité, ou, ce tage rituel. Cette victoire a frappé les vant un bouquet de fleurs au corsage
qui est peut-être encore pis, de grossière esprits. « Il est merveilleux que la d’une femme, il appela cet accessoire
indifférence envers la torture infligée beauté et la grâce soient en même « un bouquet d’agonies ».
aux bêtes, est aussi plus capable qu’un temps la bonté », lui écrit Yourcenar. Le 1er avril 1976, Brigitte annonce
autre de torturer les hommes. Il s’est Les archives ne gardent pas trace de la la création de la fondation Bardot et
pour ainsi dire fait la main. » réponse de Brigitte à Yourcenar. Mais le lendemain participe à une manifes-
ses actes parlent pour elle. C’est à la tation contre la chasse aux blanchons
« UN BOUQUET D’AGONIE » source réaliste et percutante du style devant l’ambassade de Norvège. Elle
Le 17 mai 1964, Radio-Canada a dif- de Yourcenar que Bardot va puiser en a abandonné le cinéma depuis deux
fusé un sobre documentaire de vingt 1977 lorsqu’elle entame son combat ans et cherche une nouvelle direction
minutes dénonçant la violence d’une pour les bébés phoques. « Comme le à sa vie. Elle envisage alors de partici-
chasse démultipliée par la per à la première cam-
technologie : avions, héli- pagne de Greenpeace
coptères, chaloupes. Afin dans le Grand Nord mais
de protéger le jeune renonce par peur panique
phoque du Groenland, d’un vol en avion qu’elle
l’IFAW (Fonds internatio- entreprendra pourtant
nal pour la protection des l’année suivante, et d’où
animaux) est créé. Adhé- sortira la célèbre photo.
rente de l’ONG, Yource- Juste après son élection
nar n’a pas choisi Bardot à l’Académie Française,
par hasard. Elle la sait sen- l’écrivaine rendra visite à
sible aux souffrances des Brigitte Bardot à la Ma-
bêtes. Le 5 janvier 1962, drague. « J’ai été très im-
dans le cadre de l’émis- pressionnée quand je l’ai
sion « Cinq Colonnes à la rencontrée, bien entendu
Une » présentée par Pierre par son charme, comme
Desgraupes, l’actrice a tout le monde, mais aussi
participé à un sujet inti- par le fait que sa table
tulé « Avocats d’un soir » était couverte de rapports,
où elle défend la cause des qu’elle était très rensei-
animaux de boucherie. gnée », dira-t-elle. « Cer-
Yourcenar l’a regardée tains problèmes sont per-
avec grand respect. çus plus tôt par des esprits
Jamais les bêtes n’ont plus rapides ou des cœurs
bénéficié d’un si gracieux plus profonds que les
avocat. Rangeant son ou- nôtres, déclara aussi l’écri-
tillage de sex symbol sous vain. En France, je pense
un bandeau bien sage et à une femme dont on
un maquillage soft, Bar- parle moins souvent et
dot fixe la caméra avec un dont l’exemple me paraît
calme franc et droit. Couverture de Paris Match, le 1er avril 1977. très important : Brigitte
Dans la position d’attente Bardot. Brigitte Bardot, si
inquiète d’un jeune daim, elle expose disait Marguerite Yourcenar, je ne belle, ayant parfaitement réussi ses
la situation avec clarté. Lorsqu’elle se veux pas digérer l’agonie », a-t-elle films de femme-enfant, de femme-ob-
tourne vers les deux tueurs des abat- coutume de déclarer. Dans L’Œuvre jet, qui aurait pu se contenter et même
toirs de La Villette, ses cheveux rele- au Noir, à propos d’un personnage vé- se satisfaire d’être une éternelle jolie
vés en choucroute, pareille au bonnet gétarien, Marguerite Yourcenar écrit : femme, et qui, à la place de tout ça,
phrygien, dessinent un profil républi- « La viande, le sang, les entrailles, tout est devenue la défenderesse des ani-
cain. C’est la première fois en France ce qui a palpité et vécu lui répugnaient maux, a pris aussi part à la défense de
qu’on s’intéresse au bien-être des ani- à cette époque de son existence, car la la nature d’une façon excessivement
PARIS MATCH

maux de boucherie. Elle obtient gain bête meurt à douleur, et il lui déplai- active, excessivement courageuse, et
de cause puisque à partir de 1964, un sait de digérer des agonies ». Yource- ce d’autant plus qu’elle a trop souvent
décret oblige à étourdir l’animal avant nar, pense ses exégètes, avait retenu recueilli elle aussi les ironies. » L

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 63


en couverture

écrivains pendant cette période, précé-


dant de quelques mois les nombreuses
scissions qui déchirent le milieu intel-
lectuel dans l’après-guerre. La patrie se
fait tous les jours s’ouvre sur une préci-
sion : « Dominique Aury a recueilli,
Jean Paulhan a préfacé, ou Jean Paul-
han a recueilli et Dominique Aury a
surveillé. L’on ne saura jamais rien. »
Dominique Aury Celle-ci devient secrétaire de La NRF,
intègre le comité de lecture de Galli-
Jean Paulhan mard. Elle travaille aux côtés de Paul-
han pendant des années, et leur liaison
devient enfin un secret de Polichinelle.

Soumission Elle écrira plus tard que les livres étaient


« leur seule entière liberté, leur com-
mune patrie […] ; ils habitaient en-
semble les livres qu’ils aimaient, comme

secrète d’autres une demeure de famille ».

LE CŒUR BATTANT DE SA NUIT


Histoire d’O est centré sur une photo-
Le pape et la nonne de La NRF étaient graphe de mode, O, que son amant,
René, livre à des libertins dans un châ-
secrètement très attachés : les livres étaient leur teau à Roissy. Enchaînée, fouettée, elle
patrie, et Histoire d’O leur sulfureuse alcôve. y subit les assauts de plusieurs hommes.
Par Gabriela Trujillo « Mais si elle l’aimait, écrit Pauline
Réage, elle n’était libre de rien. » Il la
donne ensuite à un autre homme, sir
Stephen, qui la marque au fer de ses ini-
tiales et dont la logique sera, bien qu’ex-
e premier lecteur d’Histoire d’O préfacé par son destinataire. Il obtient clusive, encore plus tyrannique que

l (1954) est Jean Paulhan. « C’est


pour lui que je l’ai écrit », pré-
cise en 1988 son autrice, Domi-
nique Aury, alias Pauline Réage, née
Anne Desclos, lors d’un entretien resté
le prix des Deux Magots l’année sui-
vante. Suivent l’interdiction de sa dif-
fusion et un procès retentissant pour
indécence. En toute discrétion et sans
que son nom ne soit cité, la romancière
celle de René. « Dans la mesure même
où son amour pour elle, et son désir
d’elle, allaient croissant, il était avec elle
plus longuement, plus lentement, plus
minutieusement exigeant », lit-on, alors
inédit jusqu’après sa mort (Vocation : joue de ses amitiés pour faire cesser les que l’héroïne (antihéroïne, selon les
clandestine, Gallimard, 1999). Elle y poursuites contre son éditeur. censeurs) consent de tout son corps au
dévoile, pour la première fois, son La rencontre entre Jean Paulhan et désir fatal de sir Stephen. Comment la

PAUL FACCHETTI/OPALE/LEEMAGE - LÈON HERSCHTRITT/ LA COLLECTION


identité – la révélation publique se fera celle qu’on appelle la « nonne des discrète Dominique Aury devient-elle
dans le New Yorker, en 1994, plus de lettres » a lieu dans les années 1940. la conteuse licencieuse qui allie le style
quarante ans après la première publi- Leur complicité littéraire commence le plus élégant aux sentiments les plus
cation de ce roman. Elle signe Pauline, bien avant le scandale d’Histoire d’O. vifs – et aux pires sévices infligés à un
comme deux dévergondées – Borghèse En 1947, ils publient aux éditions de corps de femme ?
et Roland ; Réage, comme un lieu-dit Minuit (enfin sorties de la clandesti- En 1968, au chevet de Jean Paulhan,
repéré sur un cadastre. Dominique nité) la monumentale anthologie La qui meurt quelques jours après, Pau-
Aury y relate la genèse d’un des plus patrie se fait tous les jours, regroupant line Réage rédige Une fille amoureuse,
grands scandales littéraires du des écrits inédits, par des auteurs fran- bouleversante mise au clair de son in-
XX e siècle, Histoire d’O – O comme çais, au cours de la Seconde Guerre tention première : « Une fille amou-
outrage aux mœurs –, un roman der- mondiale. Témoignage de la résistance reuse dit un jour à l’homme qu’elle ai-
rière lequel se dissimule une longue intellectuelle, le livre apparaît comme mait : “Moi aussi je pourrais écrire de
liaison amoureuse. une urgence pour la reconstruction de ces histoires qui vous plaisent…” » Cet
Le livre est publié par Jean-Jacques l’imaginaire d’un pays meurtri. Il est homme, le célèbre auteur et éditeur
Pauvert au milieu des années 1950 et surtout un éloge de l’élan créateur des que l’on sait, collectionne les ouvrages

64 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


érotiques et vit avec sa femme, lié à elle sa bouche était belle puisque son amant son personnage frôle, dans l’abandon,
par « une autre manière d’inexpiable daignait s’y enfoncer, puisqu’il daignait la dimension mystique des poètes
amour ». Alors, seule dans son lit, elle en donner les caresses en spectacle, qu’elle a étudiés de près. Cette femme,
écrit comme on parle dans le noir à ce- puisqu’il daignait enfin s’y répandre. » traversée par le désir des hommes,
lui qu’on aime. Le désir est probable- Plus loin : « Quoi, je t’aime, et c’est aussi trouve-t-elle de l’inconnu ? Il existe
ment le cœur battant de sa nuit. Elle ce que je veux. » Il y a de la majesté dans deux fins à Histoire d’O – elle disparaît
écrit ce livre, qui donne la part inver- la soumission d’O. Sa parole rappelle dans les deux cas. Dominique Aury
sée de la femme que Domi- écrit aussi une suite : Retour à Roissy,
nique Aury incarne le jour. où O a le choix de quitter le château
Le style classique, élégant, Aury travaille aux des libertins ou d’y demeurer. Le livre
est garant de la férocité et de côtés de Paulhan pendant est, par son mode d’écriture, un im-
l’irrémédiabilité du désir des années, et leur liaison mense défi jeté à la mélancolie de son
qu’elle met en scène. On ac- autrice. On a surtout retenu l’affront
cepte de devenir le théâtre de devient un secret aux apparences de l’époque.
l’imaginaire masculin. Son de Polichinelle. Rompue à la discipline de la clandes-
amour ferme lui donne l’as- tinité (par sa liaison avec Paulhan, mais
surance folle de la position qu’elle doit celle, sans destin, de la religieuse por- aussi par ses activités sous l’Occupation),
occuper. Pour elle, l’esprit ne perd ja- tugaise, à laquelle on l’a souvent asso- Dominique Aury se tait pendant des
mais le droit de jouer avec le cœur ciée. Il y a du Crébillon, mais aussi du années. Elle meurt en 1998. Elle a sur-
– dût-elle en perdre la vie. Dominique Fénelon, dans Histoire d’O. Dominique vécu à l’amour pendant trente ans. De
Aury dévoile le fondement obscur Aury avait publié en 1943 une impor- Jean Paulhan, elle soulignait « un don
d’une soumission amoureuse qui se tante Anthologie de la poésie religieuse du bonheur, un don d’être là ». Assu-
cache sous le langage. « O sentait que française, et il n’est pas étonnant que rément, une fille amoureuse. L

Les Amants, René Magritte (1928).


LUISA RICCIARINI/LEEMAGE

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 65


en couverture

Hans Bellmer à Berlin, elle a 37 ans et


elle a déjà vécu bien des vies : jeunesse
dorée, scénariste puis autrice de films
publicitaires, mariée, mère de deux en-
fants dont elle perdra la garde puisque
– lassée des infidélités de son époux –
c’est elle qui demandera et obtiendra le
divorce, autrice de nouvelles et de fic-
tions radiophoniques, elle dessine éga-
Unica Zürn lement à ses heures perdues. Si Unica
Zürn rayonne, elle lutte en permanence
Henri Michaux pour contenir ses fantômes : les enfants
qu’elle ne voit plus, l’adolescence parmi
les dignitaires nazis après que sa mère

« Une inquiétante (divorcée elle-même) s’est remariée à un


ministre du président Hindenburg qui
deviendra un haut cadre du IIIe Reich.

blancheur » FASCINANTES INITIALES


Autre trait de sa personnalité : elle a
toujours aimé jouer avec les mots, a
composé toute sa vie des anagrammes,
La plasticienne et écrivaine s’est prise d’une folle et elle est fascinée par les initiales. Ar-
rivée en France, Bellmer la présente au
passion pour l’auteur de Connaissance par les gouffres. groupe surréaliste. Ils vivent mal, avec
Par Éric Pessan peu. À l’hôtel Minerva, elle a l’un de
ses fréquents éblouissements : les ini-
tiales de l’hôtel, HM, sont celles de son
auteur fétiche : Herman Melville. Elle
retrace dans L’Homme-Jasmin une autre
eut-on toute sa vie être l’Homme Blanc : « […] comment de ces coïncidences qu’elle interprète

p cloué par un simple re-


gard ? Il faut imaginer ce
que cela signifie : tout ce
que l’on a vécu, tout ce que l’on vivra
est incendié par le moment où l’on
pourrait-elle l’appeler autrement, lui
qui émet les insoutenables rayons de
l’inquiétante blancheur ? » Cette ren-
contre quasi fortuite, deviendra l’un des
indénouables nœuds de la vie d’Unica
comme un signe (mais n’était-ce pas là
l’un des traits de la pensée surréaliste ?) :
« Puis on l’emmène plus loin dans une
petite galerie d’art. Devant la porte se
trouve une enseigne sur laquelle elle lit
croise ce regard. L’avenir en portera les Zürn. Un pieu indéracinable. Michaux, les deux majuscules : H. M. »
conséquences, mais le passé n’a été vécu elle l’avait lu, elle avait été très impres- Tout était en place pour que la ren-
que dans cette attente. Cet instant, ce- contre avec H(enri) M(ichaux) soit un
lui de la rencontre, n’est plus une simple séisme. « Mais avec l’apparition de
épiphanie mais bel et bien un ravisse- La fascination l’Homme Blanc en chair et en os […]
ment. Ce regard, cet éblouissement, se pour l’Homme Blanc avec son apparition la folie a com-
produit en 1957, lors de l’une des très est érotique. mencé », écrit-elle toujours dans
nombreuses soirées organisées par le L’Homme-Jasmin. Et, effectivement,
groupe surréaliste, Unica Zürn voit sionnée par Connaissance par les gouffres, c’est en cette même année 1957 que ses
Henri Michaux. Et elle bascule, comme sans doute était-elle intimidée à l’idée névroses vont commencer à la consu-
une crise d’épilepsie sans les spasmes, de le rencontrer. L’homme était on ne mer. Lors d’une crise schizophrénique,
elle est littéralement éblouie. Plus tard, peut plus discret : grand, osseux, haut elle fait une première tentative de sui-
DR-TALLANDIER/RUE DES ARCHIVES

dans son roman L’Homme-Jasmin, front dégarni ; les rares photographies cide. À partir de là, elle sera internée ré-
sous-titré Impressions d’une malade prises de lui témoignent de son austère gulièrement : à Paris, à Neuilly-sur-
mentale, elle reviendra sur le surnom froideur. En étudiant attentivement la Marne, à La Rochelle. Et le 19 octobre
qu’elle invente pour évoquer le poète, biographie d’Unica Zürn, on com- 1970, alors qu’une autorisation de sor-
prend qu’elle attend depuis toujours tie lui sera accordée, elle se rendra chez
Écrivain, Éric Pessan a publié Quichotte, cette rencontre. Lorsqu’en 1953 elle Bellmer et, plus fragile et légère que ja-
autoportrait chevaleresque (Fayard, 2018). tombe amoureuse de l’artiste surréaliste mais, se jettera par la fenêtre.

66 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Et Michaux ? Qu’en est-il de cette ren- avec moi. Cependant, j’ai un secret : l’emprisonner de leurs désirs amoureux
contre pour lui ? On sait qu’il visitera lorsque vous travailliez à m’anéantir en tentaculaires n’était pas charnel : lui qui
régulièrement Unica Zürn lors de ses vous et à m’éliminer de vous, vous avez a attendu toute sa vie de mourir tôt en
internements, qu’il lui offrira de quoi trouvé bon de dormir, étendu, toute raison de sa malformation cardiaque,
dessiner ainsi qu’un carnet orné d’un une nuit à l’intérieur de mon corps, lui qui n’a cessé d’être attiré et repoussé
poème manuscrit (« Cahier de blanches pendant que, moi aussi, je dormais. Je par la psychanalyse et qui a fait de son
étendues intouchées/ Lacs où les déses- dirais que ce fut votre réconciliation existence un objet d’étude, ne cher-
pérés, mieux que les autres/ Peuvent na- avec moi. Ce qui m’a fait du bien c’est chait-il pas simplement à jeter un re-
ger en silence/ S’étendre à l’écart et re- le manque de lubricité dans votre effort gard dans les gouffres d’où il espérait
vivre »). On sait qu’il est également d’anéantissement. » L’attirance érotique saisir une connaissance ? Pour l’heure,
celui pour lequel L’Homme-Jasmin a été conduit à une destruction qui jamais nous sommes en 1957, Unica croise le
écrit : « C’est lui qui l’encouragea à ter- ne s’incarne. C’est sans doute en cela regard d’Henri, et quelque chose vacille
miner son manuscrit. » On sait que ja- que Michaux fascinait : ce qu’il cher- qui appartient dorénavant à l’histoire
mais elle ne cessa de penser à lui. chait auprès des femmes prêtes à de l’art et à celle de la littérature. L
Dans la monumentale biographie
qu’il a consacrée à Henri Michaux,
Jean-Pierre Martin évoque la fascina-
tion du poète pour les esprits fragiles et
perturbés. Il se trouve que ces esprits
Marilyn Monroe
soumis aux « états torturants » ne Arthur Miller
manquent pas, et qu’ils sont en grande
majorité féminins. Que l’on juge : au Il avait été sidéré par sa beauté, ébahi par
fil du temps, Michaux prendra soin de sa sensualité, attiré par la magnitude de
Greta Masui (la femme de Jacques Ma- sa « starité », mais avait-il imaginé qu’ils
formaient « un couple littéraire » ? Bien
sui, directeur de la revue Hermès), de
sûr, Arthur et Marilyn ne seront jamais
May (l’épouse du peintre Zao Wou-Ki), Sartre et Beauvoir. L’énormité de l’œuvre
de Bona de Pisis, et d’Unica Zürn bien du romancier (Miller était le plus célèbre
entendu. Le point commun entre écrivain américain de son époque) l’em-
toutes ces femmes ? Leur internement pêchait d’envisager que Marilyn devînt,
pour raison psychiatrique. C’est Jean- avec la postérité, une compagne d’écri-
Pierre Martin qui parle à leur propos ture. Il y avait, chez elle, une attraction
de « femmes lianes », empruntant l’ex- pour les mots, les idées, un besoin de
pression à l’unique texte où Michaux s’exprimer. Était-ce une pose ? Il lui plai-
évoquera le décès de son épouse, qua- sait d’être vue en état de lecture. Pour le
lifiant son amour de liane. magazine Esquire, Eve Arnold la saisit
La psychanalyse ,qui se penchera sur penchée sur Ulysse, de Joyce. Dans leur
maison de Long Island, elle déjeune avec
l’œuvre et la vie d’Unica Zürn, profi-
RUE DES ARCHIVES/EVERETT

Carson McCullers, se lie avec Truman Ca-


tera du divorce de sa mère pour voir pote et Saul Bellow. Au cours d’un dîner
chez elle une recherche névrotique du à Chicago, le même Bellow n’en revenait
père. Et si l’on considère que HM = pas d’être face à cette « bombe de sexe ».
H(enri) M(ichaux) = l’H(omme) À la fin du repas, il ne retenait plus que
B(lanc) = HB = H(ans) B(ellmer), on a son intelligence, sa soif de comprendre
de quoi jouer. D’autant plus que le re- ce qui meut un écrivain. Marilyn Monroe et Arthur Miller en 1956.
gard sera obsessionnellement présent Tout cela a été révélé entre 2008 et 2010
dans les dessins d’Unica Zürn (qui se- lorsque Fragments a vu le jour aux États- rêve atroce au cours duquel on l’opère,
ront étrangement qualifiés d’art brut, Unis et que The New Yorker en a abon- on « l’ouvre en deux ». Elle écrit : « Il n’y
sans doute parce que le surréalisme est damment parlé. Le livre est traduit au avait rien, absolument rien à l’intérieur. »
Seuil par Tiphaine Samoyault. Les notes, Ces « fragments » nous font pénétrer
une affaire sérieuse de messieurs). Lais-
les poèmes, la correspondance, les dans l’âme de la «  légende de Hol-
sons la psychanalyse de côté, la fascina- aveux, la recherche d’amour – tout est là. lywood » : il y a les cicatrices, les abus
tion pour l’Homme Blanc est puissam- La douleur d’être, aussi : « J’ai regardé sexuels, les infidélités de tous les
ment érotique. Unica Zürn écrit des les bosquets embrouillés d’une herbe dé- hommes qu’elle aima, et qui, tous, l’aban-
récits autobiographiques à la troisième sordonnée – ces branches nues et déso- donnèrent. Voilà pourquoi, avec le
personne ; dans les Lettres imaginaires, lées annoncent la promesse d’un prin- temps, quand bien même Arthur Miller
une dame parle à un monsieur : « Je ne temps, et peut-être la promesse n’y ait jamais cru, j’ose dire qu’ils forment
crois pas du tout à votre désir d’être d’espoir. » Plus loin, elle reconstitue un un « couple littéraire ». Philippe Labro

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en couverture

Elsa Triolet Simone de Beauvoir


Louis Aragon Jean-Paul Sartre

Le nécessaire
«  Une seule chose me hérissait, et je
n’étais pas le seul : le mythe d’Elsa », rap-
pelle Jean-Jacques Brochier en introduc-
tion d’une rencontre avec Aragon (Le Ma-

et le contingent
gazine littéraire n° 10, septembre 1967).
C’est ainsi que le couple d’écrivains tra-
verse l’intelligentsia du XXe siècle, fasci-
nant et agaçant. La première femme à
avoir obtenu le prix Goncourt rencontra
le poète national de l’après-guerre à La
Coupole, à Montparnasse, en 1928. Leur amour à amplitude variable fut insubmersible,
Dans Elsa la rose, documentaire réalisé quitte à en laisser quelques-uns sur le carreau.
par la jeune Agnès Varda et sorti en 1966,
Michel Piccoli récite le souvenir d’Ara- Par Alain Dreyfus
gon : « Elle est entrée au café par cette
petite porte battante, et nous ne nous
sommes plus quittés de toute notre vie. »
Elsa Triolet devient la muse du poète,
qu’elle épouse en 1939. Un amour impos- i Sartre ni le Castor appel de la famille, qui refuse de don-
sible enfin révélé, sublimé, dans Le Fou
d’Elsa. Leurs engagements révolution-
naires, pendant la guerre civile espa-
gnole puis en faveur du communisme,
s’enrichirent mutuellement. Mais leur
idylle connaît des crises qu’Aragon conte
dans Aurélien, roman autobiographique,
n n’ont jamais fait mys-
tère de leur vie amou-
reuse. Antithèse du
mariage bourgeois, leur relation fut
durable : entamée en 1929, elle ne fut
interrompue que par la mort du phi-
ner sa fille à un foutriquet qui vient
d’échouer à l’agrégation. De son côté,
Simone de Beauvoir hésite à s’unir avec
son cousin Jacques, surtout depuis
qu’elle a rencontré un certain Jean-
Paul à la Sorbonne. L’année suivante,
ou dans le poème « Il n’y a pas d’amour losophe, en avril 1980. Tant dans Simone est classée seconde à l’agréga-
heureux », plus tard chanté par Georges leurs œuvres que dans leur abondante tion de philo, juste derrière le fameux
Brassens. À Jean-Jacques Brochier, qui correspondance à présent disponible, Jean-Paul. La jeune fille rangée ne
tentait d’éviter le sujet, Aragon confiera on trouve une infinité tarde pas à perdre sa
qu’Elsa est pour lui « la source de toute de notations souvent
pensée ». E. B.
Chaleureux, virginité dans les bras
précises et circonstan- de celui qu’elle consi-
ciées sur leurs conquêtes vivant en tout, dère comme un génie.
Elsa Triolet et Louis Aragon, vers 1940.
respectives ou com- sauf au lit. Elle ad hère à ses
munes. S’ajoutent à ce concepts : leur idylle se
corpus consistant les témoignages de jouera sous forme de bail de deux ans,
nombre de ceux qui ont partagé, sou- renouvelable. L’amour à deux est « né-
vent à leurs dépens, leur intimité. cessaire », mais n’interdit en rien les
Mais, au-delà de la rubrique people, il aventures « contingentes », à la condi-
faut garder en tête que ce couple tion de ne jamais se mentir ni dissi-
iconique servit de modèle à un nou- muler quoi que ce soit. N’est-ce pas la
veau bréviaire amoureux. Au point quintessence d’un nouvel idéal que de
qu’il devint un idéal de vie pour les s’unir « sans institution, sans mariage,
générations suivantes, tout comme il dans une liberté mutuelle et dans le
fut un étendard de la liberté sexuelle, souci de translucidité » ?
du droit à l’avortement et de la confu- Si Sartre n’a pas à proprement parler
sion des genres. un physique de jeune premier, son in-
Tout avait plutôt mal commencé. telligence étincelante fascine cette jeune
En 1928, Sartre envoie ses parents en fille qui alliait si bien la grâce et l’intel-
délégation officielle quérir la main lect. Rien de leurs premiers ébats, par
d’une jeune Lyonnaise, cousine d’un ailleurs assez peu brillants, n’est passé
AFP

camarade de Normale sup. Niet sans sous silence. Beauvoir, dans une lettre
Les amours de Beauvoir sont moins
primesautières. Au rang de ceux qui ont
compté, on peut citer Jacques-Laurent
Bost, ami du couple depuis 1938, Nel-
son Algren, « l’amant transatlantique »
rencontré en 1947 avec qui elle parta-
gea quinze ans durant une relation pas-
sionnée, comme en témoigne leur cor-
respondance (2), et enfin, depuis 1952,
Jacques Lanzmann, futur auteur de
Shoah et pilier des Temps modernes,
dont il prendra la direction à la mort
de sa maîtresse, en 1986.

LIAISONS DANGEREUSES
Si l’amour implique le partage, le
couple se sera parfaitement plié à cette
injonction. Lorsque la jeune et fan-
tasque russe Olga, ancienne élève et
maîtresse de Beauvoir rencontrée dans
les années 1930, se refuse aux avances
de Sartre, il devient presque fou et fi-
nit par soigner son ego meurtri avec la
sœur d’Olga, Wanda. Une autre ten-
tative de trio, encore avec une ancienne
élève de Beauvoir, Bianca Bienenfeld,
s’annonce sous de meilleurs augures.
Elle accède au désir des deux, mais le
couple, après quelques péripéties et ja-
lousies, s’entend pour la limoger.
ARCHIVIO ARICI/LEEMAGE

Il y a quelque chose de malaisant


dans leur complicité, comme si leur
déficit érotique se comblait sur le dos
des autres. Et on trouve une bonne
dose de cynisme dans la façon dont
Sartre et Beauvoir à Venise, en 1976.
Sartre s’étend auprès de Beauvoir,
dans les Lettres au Castor (3), sur les
à l’écrivain Nelson Algren, son bel sexuels avec les femmes, c’était obligé, particularités physiques de l’une de ses
amant américain, se souvient d’un parce que les rapports classiques impli- jeunes maîtresses, assorties d’une
amour « qui se rapprocherait plutôt quaient ces rapports-là à un moment longue description de sa défloration.
d’une fraternité absolue – sexuellement, donné. Mais je n’y attachais pas une On pense immanquablement au ro-
ce ne fut pas une parfaite réussite, es- telle importance. […] Comme j’étais man épistolaire de Choderlos de
sentiellement à cause de lui, il n’est pas convenablement sexué, je bandais rapi- Laclos, Les Liaisons dangereuses, où
passionné par la sexualité ». Et d’ajou- dement, facilement, je faisais l’amour Valmont et Merteuil manipulent sans
ter : « C’est un homme chaleureux, vi- souvent, mais sans un très grand plai- vergogne leurs conquêtes. Mais on
vant en tout, sauf au lit. J’en eus vite sir. » Cette appétence minimale se dou- doit en convenir : nul ne doit ignorer
l’intuition, malgré mon manque d’ex- blait chez Sartre d’un besoin de séduc- qu’il y a danger à vouloir emprunter
périence, et peu à peu, ça nous parut tion dévorant. Ses aventures avec de les chemins de la liberté. L
inutile voire indécent de continuer à jeunes personnes abondent sa vie du- (1) La Cérémonie des adieux,
coucher ensemble. Nous abandon- rant, et jusqu’à ses derniers jours. Telle suivi d’Entretiens avec Jean-Paul Sartre,
nâmes au bout d’à peu près huit ou dix cette étudiante grecque, Melina, qui Simone de Beauvoir (1981), éd. Folio.
ans peu couronnés de succès dans ce apparaît dans La Cérémonie des adieux, (2) Lettres à Nelson Algren (1947-1964),
Simone de Beauvoir (1997), éd. Folio.
domaine. » Sartre ne dit pas autre chose où Beauvoir décrit avec une précision (3) Lettres au Castor et à quelques autres,
dans les Entretiens (1) avec Simone de clinique et glaçante la déchéance phy- I. 1926-1939, II. 1940-1963,
Beauvoir, en 1974 : « Les rapports sique et l’agonie du grand homme. Jean-Paul Sartre (1983), éd. Gallimard.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 69


en couverture

français fut un temps remise en cause,


la flambée du pétrodollar koweïtien,
l’enterrement du shah d’Iran et le re-
tour au pouvoir des islamistes de l’aya-
tollah Khomeiny, l’attentat meurtrier
de Bologne, attribué aux Brigades
rouges, la famine en Ouganda et la
grève des chantiers navals de Gdansk.
Rien n’arrive d’autre cet été-là que ces
événements. Rien que la solitude.

L’AMOUR PAR POLITESSE


À une cinquantaine de kilomètres de
là, il y a Caen, où habite un jeune
homme, Yann Lemée, dit Yann An-

FREDERIC REGLAIN/GAMMA
dréa, agrégatif de philosophie, un ad-
mirateur rencontré quelques années
plus tôt, en 1975, lors d’une projection
d’India Song dans un cinéma d’art et
d’essai de Caen, et qui, presque chaque
jour, pendant deux ans, écrit des lettres
à Duras, des lettres d’amour, de soli-
tude et de détresse, des lettres dans les-
Marguerite Duras quelles il dit aussi la fascination qu’il a
Yann Andréa pour elle et pour son œuvre, que sa lec-
ture des Petits Chevaux de Tarquinia l’a
marqué au point qu’il s’est mis à boire

Le fantôme des
des Campari comme le héros. Il est
tombé amoureux de ses livres avant de
tomber amoureux d’elle. Pendant près
de cinq années, Duras ne lui répond

Roches noires pas mais elle finit par lui envoyer un


texte, L’Homme assis dans le couloir, que
Yann Andréa n’aime pas. C’est alors
qu’il cesse de lui écrire. Cette dispari-
tion soudaine inquiète Duras. Il y a un
Les amours impossibles et pourtant bien réelles vide de mots, d’écriture dans son quo-
entre la romancière et un jeune homme fasciné. tidien. Alors elle finit par écrire à cet
inconnu une lettre dans laquelle elle ra-
Par Philippe Vilain conte la solitude, l’alcool, l’hôpital, les
cures de désintoxication. Un jour de
septembre, Yann Andréa lui téléphone
pour lui dire qu’il la rejoint. Cette nou-
velle la surprend et la terrifie tout à la
n cet été 1980, Marguerite journal Libération, à la demande de fois, parce que la réalité est toujours

e Duras, 66 ans, n’attend


plus rien de l’amour, elle l’a
déjà trop souffert, écrit
dans des livres et sublimé parfois. Elle
vit seule dans l’appartement des Roches
noires à Trouville. Elle boit, beaucoup.
Serge July. Cet été-là est pluvieux. Il
pleut sur la mer, sur la ville, et il ne se
passe rien, mais l’histoire du monde
passe dans ses chroniques, les événe-
ments qui font l’histoire : la fin du sep-
tennat de Valéry Giscard d’Estaing,
plus forte que les mots. Elle a le senti-
ment d’avoir été trop loin, elle hésite.
Elle lui demande : « Pourquoi venir ?
– Pour se connaître. Pour parler des
livres aussi », répond Yann Andréa.
« Je vous connais depuis toujours »,
Et elle écrit, des chroniques pour le les affaires du Parti communiste de dit-elle quand elle ouvre la porte au
Auteur d’un essai sur Duras, Dans le séjour
Georges Marchais, l’inauguration par jeune homme de 27 ans, aux cheveux
des corps, Philippe Vilain a dernièrement Brejnev des Jeux olympiques de Mos- mi-longs, qui, avec sa moustache fine,
publié le roman Un matin d’hiver (Grasset). cou, où la participation des sportifs sa maigreur et son allure dégingandée,

70 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


a de faux airs de Peter Handke. « Puis portes, y compris, […] ces trois derniers Comme si, entremêlant le style de son
Yann est arrivé. Il a remplacé les lettres, mois, celles de l’écrit. » modèle au sien, cela avait été sa façon
écrira Duras dans La Vie matérielle. Il Mais ils ne se quitteront plus, et leur sublimée de faire l’amour avec cette
est impossible de rester sans amour au- amour tourmenté deviendra littérature. femme intouchable. « Il a vécu dans sa
cun, même s’il n’y a plus que les mots, Il défiera les préjugés et les moqueries permanente réverbération, ce qui était
ça se vit toujours. La pire chose, c’est de que ne manque évidemment pas de sus- très beau mais dangereux. Le risque
ne pas aimer, je crois que ça n’existe citer leur relation – l’avidité supposée était de ne plus s’appartenir, de voir le
pas. » Alors elle l’embrasse, sans savoir de ce gigolo dominé par une cougar al- monde et d’écrire comme elle, de som-
si c’est un baiser d’amour coolique et démente. En brer dans le mimétisme », dira Alain
ou de tendresse. Ce n’est Elle boit, 1983, Yann Andréa ra- Vircondelet (LePoint.fr, 8 mai 2014),
que le lendemain qu’il beaucoup. Et conte, dans M. D., la cure l’un des plus grands spécialistes de
deviendra son amant, de désintoxication subie l’œuvre durassienne, auteur de la pre-
l’amant d’une seule nuit, elle écrit. par Duras, les hallucina- mière biographie
car il ne la désirera plus tions et les crises de En 1992, Duras, écrivant Yann An-
par la suite, si jamais il l’a désirée la manque. Si ce texte est si troublant, ce dréa Steiner, fait entrer le jeune homme,
première nuit, si jamais il n’a pas fait n’est pas seulement en raison de l’inti- en le judaïsant, dans le panthéon des
l’amour avec elle par politesse en mité qu’il révèle, mais aussi de sa ma- personnages durassiens. À la fin de sa
quelque sorte, pour avoir une expé- nière d’écrire, qui se donne comme un vie, c’est Yann Andréa qui la protège. Il
rience hétérosexuelle. En effet, la nuit, pastiche de Duras. Il emprunte sa sera pour elle, jusqu’à sa mort, son
Yann Andréa préfère séduire les bar- technique et ses célèbres tics d’écriture : scribe, son secrétaire et son homme de
men saisonniers des établissements de simplicité du lexique, syncope de la syn- compagnie, un de ses personnages, son
la station, tandis que Duras fulmine et taxe, dialogue du je avec un vous indé- dernier amant et son héritier littéraire.
se tourmente, à force de l’attendre dans fini. « Vous êtes absente, écrit Yann An- Il a 43 ans quand Duras meurt, en
l’appartement vide, comme si, au fond, dréa. Je vous connais depuis toujours, 1996, et restera enfermé pendant deux
même partagé, l’amour condamnait je reconnais ce regard qui ne regarde ans dans le studio qu’elle lui a légué en
toujours à la solitude. rien en apparence, cette fixité est le face de son appartement, avant de se
mouvement qui fait apparaître le mot. » mettre à écrire Cet amour-là (1999) et
DÉTESTER LE CORPS Comme si Yann Andréa avait voulu Ainsi (2000), et d’y être retrouvé mort
« Elle enrage de ne pas être aimée char- disparaître sous les mots de Duras. en 2014, à 61 ans. L
nellement par cet homme que son
corps rebute. Mais elle sait aussi que la
force de leur amour tient à son impos-
sibilité même. Qu’il s’en nourrit. Et elle Mario Vargas Llosa
le célèbre pour ce qu’il est, arrêté pour
toujours “dans cette douleur-là, dans Gabriel García
ce désir-là, dans ce tourment invivable
de ce désir-là, même si cela devait por- Márquez
ter à se donner la mort” », explique Fré- Leur amitié avait si bien commencé… En
UNIVERSITÉ DU TEXAS

dérique Lebelley dans sa biographie 1967, le Péruvien Mario Vargas Llosa ren-
Duras ou le Poids d’une plume (Gras- contre le Colombien Gabriel García Már-
set, 1994). En 1986, Duras écrira, dans quez à l’aéroport de Caracas, où tous deux
la présentation des Yeux bleus cheveux sont invités à un salon littéraire. Leur enga-
noirs, qu’il s’agit de « l’histoire d’un Gabriel García Márquez, en 1976. gement politique – très à gauche –, leur
amour, le plus grand et plus terrifiant passion pour William Faulkner, leur goût de
qu’il m’a été donné d’écrire », l’amour la France, tout les rassemble, et ils nourrissent pour leurs œuvres respectives une
d’une femme et d’un homosexuel. commune admiration. Au point que Vargas Llosa écrira une thèse sur Cent ans de so-
« La passion passait par là, par la dé- litude, qui débouchera sur un essai publié, Gabriel García Márquez. Histoire d’un
testation du corps de la femme, ex- déicide. Mais, en 1976, à Mexico, lors de la première du film L’Odyssée des Andes
– dont Vargas Llosa avait signé le scénario –, celui-ci envoie son poing droit dans la
plique Duras dans un entretien pour figure de García Marquez. On suspectera d’abord des origines politiques à leur que-
Le Matin. C’était haïssable et, à me dé- relle, le Péruvien ayant renoncé à soutenir le régime castriste toujours défendu par
tester le corps, il devenait, lui, haïssable. le Colombien. En fait, la raison se trouverait plutôt du côté de Patricia, la femme de
[…] C’est par le manque et par le désir, Vargas Llosa : son mari l’aurait délaissée pour une accorte journaliste suédoise, et
pas du tout par la possession, l’accom- García Márquez aurait consolé l’épouse éplorée d’un peu trop près. Les deux prix No-
plissement du désir, que l’amour a été bel resteront fâchés jusqu’à la mort de Marquez – et Vargas Llosa a interdit jusqu’ici
vécu ici. Le désir a forcé toutes les les rééditions de son Histoire d’un déicide. A. B.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 71


en couverture

Houellebecq et BHL
En juin 2008, on apprend qu’un mysté-
rieux ouvrage rédigé par deux vedettes
des lettres françaises, dont les noms
sont gardés secrets, doit paraître à la
rentrée chez Flammarion. Grâce à une
indiscrétion, Le Magazine littéraire lève
partiellement le voile : l’un des deux se-
rait Michel Houellebecq. L’autre nom ap-
David Foster Wallace
paraît : Bernard-Henri Lévy. Sidération :
le « nouveau philosophe », défenseur
Bret Easton Ellis
des droits de l’homme à l’échelle inter-
nationale, et l’écrivain sardonique et
Jonathan Franzen

Entre zéro
conservateur se seraient-ils trouvé un
terrain d’entente ? Oui, car ils sont tous
deux « ennemis publics », selon le titre
du livre qui contient leur correspon-
dance électronique. « Cher Michel,/ Ce
qui nous rapproche : l’animosité que
nous inspirons, c’est vrai. »
Houellebecq affectionne les rencontres
à rebrousse-poil. Un dialogue avec Em-
manuel Macron, dans Les Inrockuptibles,
et l’infini
durant la campagne présidentielle, scelle
une curieuse complicité et une Légion Des trois stars (dont l’une défunte) de la littérature
d’honneur. Le 21 août sortira un film avec américaine et des démêlés de leurs sentiments mêlés.
pour têtes d’affiche Houellebecq et Gé-
rard Depardieu (Thalasso, de Guillaume Par Aurélien Bellanger
Nicloux). Mais la rencontre la plus intense
de l’écrivain fut peut-être avec son chien
Clément. Au cimetière pour animaux

BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGE - CELINE NIESZAWER/LEEXTRA VIA LEEMAGE - PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE


d’Asnières, Houellebecq fait inscrire cette
épitaphe sur sa tombe : « Le 25 mars 2011
au milieu de la nuit/ Ton cœur s’est arrêté
de battre/ Et le monde est devenu plus
terne/ Dors, mon petit bonhomme/ Que
de belles escapades/Que d’amour/ Merci
petit Clément. » A.  B.
j e n’ai pas d’amis écrivains, c’est
arrivé comme ça, ce n’était pas
prémédité, mais j’imagine que
ça doit répondre à une sorte de
narcissisme primaire – je suis certain
Balzac de La Chartreuse de Parme. Les
inimitiés, cependant, m’attirent irrésis-
tiblement, des Poisons de Sainte-Beuve
à l’embarras de Flaubert devant Les Mi-
sérables. Mais j’ai découvert, récem-
d’être le meilleur écrivain que je ment, un merveilleux trio d’amour et
connaisse – et d’empathie bizarre – au de haine, œuvrant qui plus est de façon
moins, je ne fais d’ombre à personne, contemporaine, et à travers la littéra-
je ne flétris aucun ego. C’est peut-être ture la plus puissante du moment, la
pour cela que les histoires d’amitié entre littérature américaine.
écrivains m’intéressent : j’ai tellement Je savais que Jonathan Franzen et
du mal à croire que la chose existe que David Foster Wallace avaient été amis,
j’y vois presque la branche la plus in- je savais que Foster Wallace et Bret
vraisemblable de la littérature fantas- Easton Ellis se détestaient, mais je
tique. Rien ne me semble plus beau, viens de découvrir qu’Ellis aimait
plus prodigieux, plus essentiellement beaucoup Franzen – il tient en tout cas
généreux, dans toute notre histoire lit- Les Corrections, de celui-ci, pour l’un
téraire, que la critique positive que fit des rares livres qu’il aurait aimé écrire.
NIKOLAS KOMINIS/AFP

J’avoue que c’est un livre impression-


Après avoir publié, sous le titre La France, nant. Rarement livre m’a fait l’effet, à
un recueil de ses chroniques sur France
Culture, Aurélien Bellanger signe en cette
le lire, d’être aussi réussi, et proche de
rentrée son quatrième roman, Le Continent la perfection romanesque – sentiment
de la douceur (Gallimard). dont je me méfie d’ailleurs en général,
l’art ayant au fond peu à voir avec et si narcissique, d’écrivain d’université sans pitié – on parlerait en France d’es-
l’idée de perfection. Ce qui est parfait, – être un professeur star entouré prit Canal – à ses lettres, tardives, à ses
c’est ce qui sonne bien, qui fait le job, d’élèves fans – à celle d’universitaire au- parents et à sa sœur, lettres d’excuses et
qui sonne idéalement contemporain. thentique, qui se confronterait vraiment de contritions qui nous ramènent au
Les publicités sont parfaites, comme aux duretés de la science, plutôt qu’aux pire de cette mythologie du rachat par
les films à gros budget, c’est une his- appétissantes douceurs de ses élèves. Il la gratitude, la contrition et l’amour,
toire de contemporanéité poussée à son y avait quelque chose de déplaisant chez qui lui vint sans doute de sa fréquenta-
paroxysme, une histoire de bon goût, Wallace, quelque chose que son suicide tion addictive des Alcooliques ano-
de direction artistique plutôt que d’art a occulté, mais qu’Ellis, cruellement, se nymes, mais qui, vue de France, res-
véritable, qui tient plutôt de la disso- plaît à raconter encore, plus de dix ans semble définitivement à une mauvaise
nance, du déséquilibre, du rift soudain après sa mort : les écrivains sont très ja- parodie du christianisme – une paro-
apparu dans l’esthé- loux de leur gloire die de parodie, l’hérésie terminale de
tique du temps. Les Un merveilleux posthume. l’hérésie calviniste.
grands romans qui Et bizarrement son Je comprenais tout à fait que cela ait
sont irréprochables trio d’amour portrait de Wallace pu agacer ce cocaïnomane buveur de
sont rares, il y a La et de haine. en prétentieux im- Martini d’Ellis. Et c’était lui, étonnam-
Mort d’Ivan Ilitch de posteur, en écrivain ment, personnage pour le moins gla-
Tolstoï, mais c’est très court, et La Re- jaloux, en ringard arrogant du Mid- çant, et probablement antipathique,
cherche du temps perdu – mais cela west, me l’a à nouveau rendu sympa- qui témoignait soudain d’une certaine
tient plutôt ici à sa longueur extrême thique. Car j’avais été terriblement empathie à l’égard de son confrère dis-
qui semble excéder même celle de la gêné, à la fin d’une excellente biogra- paru : Wallace aurait été plus heureux,
IIIe République et faire des esthétiques phie de Wallace, par ce penchant ma- et il aurait même été un meilleur écri-
combinées de celle-ci un sous-produit ladif de l’écrivain pour la gentillesse, de vain, concluait Ellis, s’il avait laissé
du roman : le rift, ce n’est plus ici le ses pamphlets anti-Letterman de la fin tomber sa fausse gentillesse pour assu-
roman, c’est la période historique elle- des années 1980, assimilé à un ironiste mer vraiment le connard qu’il était. L
même, c’est l’affaire Dreyfus ou la
Première Guerre mondiale devenue
un sous-événement de la vie de Swann
ou de Charlus.
BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGE

Reste que Les Corrections impres-


sionnent à juste titre. C’est un livre qui
sent le travail, au bon sens du terme, et

FAYOLLE PASCAL/SIPA
qui possède d’ailleurs sa propre mytho-
logie laborieuse : à peine fini Franzen
aurait tout détruit et pris trois années
nouvelles pour tout remonter, tout ré-
écrire. À bon escient sans doute, même
si cela est un peu trop théâtral à mon
goût, je préfère son œuvre suivante, Emmanuel Carrère et Jean-Claude Romand
Freedom, moins exubérante et plus En 1993, la France sidérée découvre l’affaire Jean-Claude Romand – du nom de cet
russe, je préfère une certaine monoto- homme qui, pendant dix-huit ans, s’est fait passer pour un médecin émargeant à l’OMS
nie du bonheur aux éclats de bravoure. et qui, menacé de se voir démasqué, a tué ses parents, son épouse et ses enfants, a
Morceaux de bravoure qui s’enchaînent tenté d’assassiner sa maîtresse et a échoué à se suicider. Emmanuel Carrère, que les
néanmoins avec facilité, sans que cela questions d’identité passionnent, s’empare du sujet, s’intéresse aux errances de Ro-
tourne, comme chez Wallace, à l’exer- mand… Il entame aussi une correspondance avec lui, le rencontre trois fois, compulse
cice de style universitaire, à l’orgueil so- son dossier, assiste à son procès et tente d’écrire le roman vrai de l’affaire. Mais com-
litaire du génie. Je n’ai ainsi jamais pu ment ? Doit-il dire « je » à la place de Romand ? Doit-il au contraire le tenir à distance
par une écriture détachée – au risque d’évacuer les résonances que cette affaire suscite
finir L’Infinie Comédie, quand bien
en lui ? Carrère cherche une formule pendant six ans sans succès. Ses recherches lui
même les rares scènes que j’en ai lues inspireront un autre livre de pure fiction : La Classe de neige, une autre histoire de tueur
m’ont marqué pour toujours, quand caché derrière le visage d’un homme ordinaire. Puis, au moment d’abandonner, il dé-
bien même j’ai adoré son très exigeant cide de rédiger un mémo à usage personnel sur ses années Romand, où il emploie le
essai sur l’infini mathématique – il je, met en scène ses propres hésitations et trouve ainsi la voix qu’il cherchait en vain.
s’agit d’un autre livre, et d’une tenta- Le récit L’Adversaire sera un immense succès de librairie et marquera un tournant dans
tive, pour le coup vraiment héroïque, l’œuvre de l’écrivain, qui se consacrera désormais à l’écriture de textes de non-fiction
de passer de la posture, si américaine dont il sera le narrateur (D’autres vies que la mienne, Limonov, Le Royaume). A. B.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 73


nos livres Le cahier critique du NML : fiction et non-fiction

Friedrich Nietzsche

« Il faut apprendre à
danser dans les chaînes »
Pour la première fois, une édition complète rend leur juste place aux poèmes de l’auteur
de Zarathoustra, telle une basse continue qui scande toute son œuvre philosophique.
Par Dorian Astor

i, comme Nietzsche c’était sans compter sur l’opiniâtreté et

s aimait à le répéter, les


poètes mentent, les
éditeurs aussi, par-
fois. Avant cette ex-
ceptionnelle édition
bilingue des Poèmes complets, projet iné-
dit que l’on doit à l’impeccable probité
des Belles Lettres, la poésie de Nietzsche
souffrait, en allemand comme en tra-
duction, d’éditions lacunaires, arbi-
le talent de Guillaume Métayer, traduc-
teur de l’allemand et du hongrois, spé-
cialiste des Lumières et de leur héritage,
et – soulignons-le trois fois – poète lui-
même. Il fallait une telle stature pour
engager un projet éditorial, une prépa-
ration philologique et une traduction
d’une telle ampleur.

PUISSANCE FALSIFICATRICE
À LIRE


POÈMES COMPLETS,
Friedrich Nietzsche,
traduit de l’allemand et édité
par Guillaume Métayer,
éd. Les Belles Lettres,
920 p., 45 €.

traires, voire mensongères : la poésie Le résultat est magnifique. Enfin dans sa précieuse introduction, la
complète n’était pas complète, certains s’ouvre à nous le continent poétique contrainte formelle du poème est inex-
poèmes n’étaient pas des poèmes, cer- nietzschéen – et je ne parle pas de la tricablement liée à la liberté de la pen-
tains poèmes de Nietzsche n’étaient pas dimension poétique de la philosophie sée créatrice, à cette puissance à la fois
de Nietzsche ! Même la grande édition de Nietzsche, du style prodigieux de métaphorique et falsificatrice du lan-
de référence Colli-Montinari, en fran- sa prose : il s’agit bien du genre poé- gage, expression privilégiée de la vo-
çais chez Gallimard, n’a pas su rendre tique, vers rimés, distiques et qua- lonté de puissance qui, en s’emparant
justice à l’œuvre poétique. Pour un trains, chansons, élégies, poèmes his- de la réalité, toujours l’interprète. Il
philosophe qui a suscité et suscite toriques, épiques ou lyriques, sonnets, faut apprendre à « danser dans les
toujours une politique éditoriale hype- épigrammes et dithyrambes. Car, chaînes », écrit Nietzsche dans Le
ractive, le constat était affligeant. Mais comme le rappelle Guillaume Métayer Voyageur et son ombre (§ 140) : toute
74 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
POÈMES (EXTRAIT)
« AIMER LES MÉCHANTS »
Vous me craignez ?
Vous craignez l’arc bandé ?
Gare, quelqu’un pourrait y mettre
sa flèche !
Hélas, mes amis ?
Où est parti ce que l’on jugeait bon !
Où sont partis tous les « bons » !
Où donc, où est partie l’innocence
de tous ces mensonges !
Qui jadis virent l’Homme
aussi dieu que bouc
Le poète, qui sait mentir
le sachant, le voulant
lui seul peut dire la vérité
« L’Homme est méchant »
ainsi parlaient encore les plus sages –
pour ma consolation.
Sain comme le péché et beau
comme des carnassiers mouchetés
de couleurs
qui comme chats et femmes
est chez lui dans la jungle
et saute par les fenêtres
ce qui fait taire, fixe, réfrigère, aplatit
ce qui fait statue et colonne,
ce que l’on érige devant les temples
donne en spectacle
– Vertu – ?
(Époque de Zarathoustra, 1884)

Portrait du philosophe allemand « DANS LE SUD »


Friedrich Nietzsche.
Perché sur un courbe rameau,
Me balançant, tant je suis las,
puissance a besoin de contraintes et de cherchant à « déphilosophiser » une Me voici l’hôte d’un oiseau,
résistances pour s’intensifier, et dans réception avide de trouver dans la poé- C’est un nid, j’y prends du repos.
le langage au premier chef. C’est pour- sie la simple illustration d’une philo- Où suis-je donc ? Loin ! Loin, hélas !
quoi Nietzsche a pratiqué le genre poé- sophie – c’est pourquoi il fallait un
La mer somnole, blanche, étale ;
tique toute sa vie, comme une ascèse traducteur qui fût poète. Purpurine, s’y dresse une voile.
lui apprenant à la fois à contraindre la La distribution des poèmes com- Rochers, figuiers, havre, beffroi,
pensée et à l’affranchir. plets en cinq sections éclaire l’évo- Idylles alentour, moutons mêlant
Et c’est pourquoi le traducteur a lution de Nietzsche poète. Les leurs voix, – Sud innocent,
refusé de se faciliter « poèmes publiés ou accueille-moi !
la tâche et a res- Des nombreux prévus pour la pu-
Mais aller pas à pas –
pecté, autant qu’il blication » ouvrent
était possible, les poèmes de le volume : eu égard
ce n’est pas une vie,
Pied à pied, cela rend germanique
marques formelles jeunesse ressort au soin extrême que et lourdaud.
des poèmes de une forte influence Nietzsche a accordé
Nietzsche : l’imita- à sa stratégie édi- J’ai demandé au vent de
tion servile eût été romantique. toriale, ce choix m’élever bien haut,
J’ai appris à voguer aux côtés
préjudiciable au permet de décou-
des oiseaux, –
sens, mais la traduction, en respectant vrir quel poète il entendait être ; de Vers le Sud, sur la mer,
souplement les marques formelles, nombreux poèmes sertissent les ou-
COSTA/LEEMAGE

j’ai volé, moi aussi.


rend avec bonheur l’inextricable arti- vrages publiés, en particulier Le Gai (« Chants du prince Aiglefin »,
culation de la forme et du fond, de la Savoir, ou parsèment le Zarathoustra, dans Le Gai Savoir, 2e édition, 1887)
musicalité et de la littéralité, tout en poésie dionysiaque dont on trouve un
Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 75
nos livres

écho bouleversant dans les ul- Stéphane Mallarmé

L’esprit et la lettre
times Dithyrambes de Dionysos, prêts
à la publication lorsque Nietzsche s’ef-
fondra au début de 1889. On retrouve
ensuite l’ordre chronologique et la
masse des vers issus des Fragments pos- La correspondance complète du poète révèle un
thumes, des « poèmes de jeunesse homme généreux, dépouillé de tout hermétisme.
1854-1870 » aux « derniers poèmes et
fragments poétiques 1885-1888 ».

LE CYCLE DES SAISONS « J’ai environ vingt


Des nombreux poèmes de jeunesse lettres à écrire par mois,
ressort une forte influence roman- ou trente. Je les remets
tique : poèmes historiques, épiques et chaque jour ; ce sont des
gothiques, des chansons marquées par plaies qu’il faut rou-
l’enracinement régional, des vers tein- vrir », écrit Mallarmé à
tés d’une religiosité ambiguë, entre  son ami Henri Cazalis,
protestantisme et paganisme ; et, déjà, en 1864. Se souvient-on
un goût pour les sentiments solitaires, de l’époque des lettres, de leur rituel
nostalgiques, une émotion devant les social, de leur astreinte ? Que ferait
paysages, le cycle des saisons, la mer l’histoire littéraire privée de tels té-
et les tempêtes. Autour de son premier moignages ? Reprenant en un volume
ouvrage, La Naissance de la tragédie d ’environ deux mille pages,
(1872), s’impose soudain un silence 3 331 lettres, les onze de l’ancienne
poétique presque complet : sans doute édition, en y ajoutant nombre d’iné-

ADOC-PHOTOS
la découverte du dionysiaque passe-t- dits, la correspondance de Mallarmé
donnée par Bertrand Marchal est un
trésor. De la première lettre d’un Sté-
La vérité phane âgé de 12 ans écrivant à son « Stéphane Mallarmé (1842-1898).
elle-même naît de cher papa » jusqu’à une lettre écrite à
métaphores. la veille de sa mort (« Brûlez [mes « Cela me frappe à quel point vous
notes] : il n’y a pas là d’héritage litté- avez espacé et groupé d’un doigté
elle par le primat du flux du devenir raire, mes pauvres enfants »), Mal- presque invisible la symphonie ac-
qu’incarne la musique, reléguant la larmé se dévoile dans des écrits tou- tuelle si compréhensive et aiguë de
poésie, traduction symbolique parmi jours limpides, qui tranchent avec votre neuf esprit ») ; au cœur d’un
d’autres, à un rang secondaire ; même l’hermétisme des poèmes. milieu littéraire, Mallarmé s’y dé-
du point de vue apollinien, la plas- Du biographème à une lettre bou- voile empathique, généreux, d’une
tique est supérieure à la poésie. À par- leversante de tendresse à son fils prose éblouissante mais de plain-pied
tir de la période d’Humain, trop hu- Anatole, qui mourra à 8 ans, en pas- avec les « mots de la tribu ».
main, l’activité poétique peut sant par les billets à sa maîtresse de Bertrand Marchal distingue quatre
reprendre toute sa place : les philo- cœur Méry Laurent, le poète se fait raisons de s’intéresser à cette corres-
sophes étant eux-mêmes démasqués un prosateur d’une attention à au- pondance : un intérêt sociologique,
comme des poètes, métaphorisant et trui et d’une sensibilité extrêmes, comme document sur les réseaux lit-
falsifiant la réalité par le langage (la qu’il s’agisse d’écrire à Manet, à téraires de la fin du XIXe siècle ; un in-
vérité elle-même naît de métaphores), Schwob, à Coppée ou à Redon, à térêt biographique évident ; un inté-
les poètes peuvent bien philosopher… Gide ou à Claudel – comme à tel ou rêt esthétique, car la correspondance
Enfin, la poésie de la maturité, adop- tel ami laissé dans l’ombre de l’his- éclaire la philosophie mallarméenne ;
tant le vers libre et un symbolisme toire littéraire. un intérêt génétique enfin, car elle
naissant, devient « le lieu par excel- On y voit naître la doctrine sym- nous permet d’entrer dans l’atelier
lence du surgissement critique d’une boliste (« cette donnée exacte, qu’il des chefs-d’œuvre. On pourrait ajou-
vraie musique originelle – celle des va- faut, si l’on fait de la littérature, par- ter : un témoignage d’une langue fer-
leurs ». Ainsi, chez Nietzsche, l’œuvre ler autrement que les journaux »), on vente et d’une humanité qui ne l’est
poétique et la philosophie se livrent « y croise Rimbaud (« le premier anar- pas moins. Alexandre Gefen
une incessante guerre courtoise » (Le chiste »), on y dit adieu aux vieux
CORRESPONDANCE (1854-1898),
Gai Savoir, § 92) et, à la lecture de cet maîtres (« Je t’écris à côté de Villiers, Stéphane Mallarmé,
indispensable volume, on se dit que la on vient de le mettre en bière »), on édité par Bertrand Marchal,
poésie n’en est pas sortie vaincue. L y salue les nouveaux (à Paul Valéry : éd. Gallimard, 1 968 p., 65 €.

76 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


fiction
    Chef-d’œuvre     Grand livre     Bon livre     À voir     Dispensable

Dalie Farah
la chronique
littérature Haïr d’amour
d’Alexis Brocas
Loin de son Algérie natale, Vendredi élève sa fille
impasse Verlaine, dans une HLM auvergnate,
’est la dernière rumeur

c apocalyptique en vogue
dans le milieu littéraire :
pressés par leurs
dirigeants, les éditeurs ne
chercheraient plus de nouveaux
auteurs mais de nouveaux sujets. En
où racines et parenté jouent des drames ataviques.

Le vent dans les


cheveux, « la petite che-
vrière » court dans l’Au-
somme, fini le temps où la qualité d’un rès camusiens où « le so-
style, d’un univers entraînait forcément leil se lève et se couche
une publication et où il était établi que indifférent à la sueur
peu importait le thème pourvu que l’on     des peaux brunes ». Pré-
trouve un authentique écrivain cipitée hors de son
derrière. Désormais le livre doit parler Éden par la colère de sa mère, Ven-
de quelque chose dont parleront les dredi est mariée de force à un cousin,
PHILIPPE MATSAS/ED. GRASSET

médias quand ils n’en parlent pas déjà. après s’être enfuie, « le voile en éten-
Vous avez lu les anciens, étudié leur dard », pour apprendre à lire. Arrivée
prose et forgé votre style entre en France, elle donne naissance à une
imitation des maîtres et quête enfant non désirée. Cette terrible en-
tâtonnante d’une voix intérieure ? trée dans le monde constitue le début
Devenez enseignant si vous ne l’êtes d’une relation faite de violence et de
pas déjà, et gardez vos velléités complicité. Comme le Brasse-Bouil- La primo-romancière enseigne en classe prépa.
littéraires pour les kermesses et vos lon inventé par Hervé Bazin dans Vi-
besoins d’expression pour le divan. père au poing, la fille pense qu’elle peut en renouant avec ses origines, « par
Vous êtes issu d’une minorité, d’un « haïr d’amour » cette mère admirée l’Algérie », que la narratrice deviendra
recoin inexploré de la société, vous malgré les coups. « la fille de [sa] mère ».
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

racontez sans pathos la terrible affaire Ironiquement divisées par leurs si- Agrégée de lettres, Dalie Farah est
dont vous avez été témoin ou militudes, mère et fille entretiennent née en Auvergne de parents algériens.
protagoniste, qui éclaire sous un jour un rapport contrarié à leur identité. Impasse Verlaine est un premier ro-
nouveau les débats qui déchirent Trop jeune pour être mère, Vendredi man taillé à la serpe, d’où jaillissent
la France ? Écrivez et faites monter est solaire avant d’être sexuée. Elle se des pensées intimes qui sonnent
les enchères. Pourtant, nos premiers fera retirer l’utérus. Malgré son amour comme des maximes. Enfant, la fille
coups de sonde dans la rentrée pour les femmes, sa fille maudit ses de Vendredi aimait la botanique, se
de septembre ne confirment pas ces formes naissantes, qui la renvoient à reconnaissant dans les greffes auda-
craintes. On y assiste même à un la féminité de Vendredi. Radicale, cieuses et les roses transformées du
étonnant retour de l’imaginaire en schizophrène, la fille méprise les « sou- jardinier. « D’une certaine façon,
littérature, utilisé pour commenter le rires colonisés » et les « regards colo- nous sommes tous des monstres ré-
monde contemporain par la bande. Et nisateurs » du peuple qui a tué son sultant de mutations culturelles et so-
si on se fiait aux écrivains pour pointer grand-père, trop berbère pour être ciales ; des personnalités composites,
les saillances de l’époque ou de celle français. Mais face aux tourments, les diffractées, en quête d’une place entre
à venir ? D’Orwell à Houellebecq en deux femmes brandissent leur ailleurs terre et mère. Camille-Élise Chuquet
passant par Asimov, ils ne semblent poétique, fait de mythes pour la mère IMPASSE VERLAINE,
pas avoir tant démérité. L et de littérature pour la fille. Et c’est Dalie Farah, éd. Grasset, 224 p., 18 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 77


fiction

Robert Littell l’intégrer dans un texte littéraire, c’est


lui. Mais pourquoi un conte plutôt

Le petit père qu’un roman réaliste, comme les pré-


cédents ouvrages ?
Le texte commence au début de

dépeuple
l’année 1953 avec l’histoire du jeune
Léon, 10 ans, fils d’un grand physicien
soviétique – mort en tentant de mettre
au point une réaction nucléaire sans le
matériel adéquat – et d’une cardio-
Grand connaisseur de l’URSS, l’écrivain américain logue réputée. Autrement dit, Léon est
écrit une fable cruelle dans laquelle Staline joue le rôle un enfant de la Nomenklatura – il ha-
d’un ogre. Une splendide réussite. bite d’ailleurs un appartement à l’in-
térieur des murs du Kremlin. C’est
Par Alexis Brocas aussi, comme on le comprend vite, un
petit surdoué, à qui ses parents scien-
tifiques ont transmis bien des connais-
Un conte dont Sta- romancer le destin du poète Mandel- sances pas de son âge. Et c’est avec ce
line serait le protago- stam et l’affront versifié qu’il fit à Sta- regard, à la fois enfantin et éveillé qu’il
niste. L’idée a de quoi line. Robert Littell s’est par ailleurs in- voit la terreur stalinienne s’abattre sur
glacer le sang. Mais le téressé à l’espion Kim Philby, au poète son entourage et emporter sa mère.
livre qui tente ce saut Maïakovski – évoqué dans Vladi- Dès lors, Léon mène une existence
très périlleux porte la si- mir M. à travers les regards croisés des souterraine, en compagnie d’autres en-
    gnature de l’Américain femmes de sa vie. Ajoutons qu’il a été fants de nomenklaturistes déportés.
Robert Littell. L’homme l’un des rares journalistes américains Un jour, au cours de ses pérégrinations
qui a raconté toute l’histoire de la à avoir circulé en URSS dans les an- dans les tunnels du Kremlin, il tombe
CIA en un roman magistral (La Com- nées 1960. Bref, s’il existe un écrivain sur une entrée parallèle qui le mène à
pagnie). Celui, aussi, qui a su capable de ressusciter Staline pour une pièce bien gardée, puis à un per-
sonnage nommé le Vieux, ou Koba.
Le roman devient conte. D’abord
parce que, contrairement au lecteur,
le petit Léon ne reconnaît pas Staline
dans ce Vieux qui se présente comme
une sorte de conseiller avalisant toutes
les décisions importantes du pouvoir
soviétique. Ensuite, parce que Staline
se prend d’une sorte d’affection pour
ce petit Léon : lui au moins semble
n’avoir aucune faveur, aucune grâce à
quémander. Une bonne glace à la va-
nille suffit à le contenter.

LE MONSTRE PARANOÏAQUE
Ce Staline paternaliste et capable de
bienveillance – qui plaisante avec
Léon sur les femmes et ce qu’elles
cachent sous leurs jupons, qui se rap-
pelle ses poèmes et cultive la nostalgie
de ses années de banditisme – a bien
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA RAPHO

existé. Il cohabite avec le monstre pa-


ranoïaque pour qui « personne n’est
innocent », et l’habileté de Robert Lit-
tell lui permet de montrer, au cours
de conversations apparemment ano-
dines, les multiples facettes de son ter-
rifiant personnage. Cette ambiguïté,
Staline soignait son image paternaliste en s’entourant d’enfants (ici en Ouzbékistan, v. 1950). sans être systématique, s’étend aux
78 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
descriptions. Quand Staline sou- la manière d’un journaliste, nous Julian Semenov
riait, « ses yeux étaient durs et furi- avons droit à un sidérant exposé po-
bonds, comme s’il s’imaginait cou- litique, doublé de leçons de machia- Un Russe au Carré
ché dans un cercueil, alors que sa vélisme. Staline y expose son attitude
bouche était gaie et détendue, caressante et menaçante envers les Premier tome d’une longue série
comme s’il était, pour le temps de ce membres du Politburo (qu’il appelle d’un maître soviétique du roman
sourire, content de se sentir en vie. ses chatons). d’espionnage, digne de le Carré.
Lequel était le vrai Koba, les yeux ou
la bouche » ? Les deux, peut ré- UNE ÉROTIQUE JUVÉNILE Bien avant que Ro-
pondre le lecteur adulte à la question Avec un cynisme consommé, il bert Littell ne vienne ré-
enfantine. maintient que la répression, les dé- veiller les mânes de Sta-
Autre ambiguïté : celle qui porte portations par milliers sont le fait line, l’écrivain russe
sur la réalité de ces rencontres. Car des organes de sécurité, qui tra- Julian Semenov ressus-
Léon a une amie, Isabeau, qui joue vaillent en toute indépendance. citait toute la clique hit-
les narratrices auxiliaires dans des Mais la question de la terreur ne lui  lérienne dans des ro-
passages en italique et pense que ces pose aucun problème : pour lui, les mans d ’espionnage
dialogues avec le Vieux se déroulent pères de la Révolution, de Lénine à publiés en Russie dans les années
surtout dans l’imaginaire de son ca- Trotski, étaient de simples débat- 1960-1970, romans qui lui valent au-
marade. Cette ouverture est une pré- teurs de café, et il fallait une person- jourd’hui d’être qualifié de « John le
caution : elle permet à l’auteur de se nalité comme la sienne, pragma- Carré russe ». La Taupe rouge est le
protéger des reproches que pourrait tique, directe et peu encline à premier d’une série de quatorze ro-
lui faire un lecteur à cheval sur la cré- s’embarrasser de sentiments, pour mans publiés en français, et son in-
dibilité. Mais c’est plutôt le talent de serrer les boulons de la locomotive trigue est d’une complexité digne du
composition de Robert Littell qui soviétique. Comme Léon finit par le Carré période guerre froide. L’ac-
nous convainc. D’abord par les dé- s’en rendre compte, Staline n’a pas tion commence au début de 1945,
tails dont il truffe de conscience. dans une Allemagne nazie à l’agonie.
son récit : les lec- Staline fut un Tout cela peut Implanté dans le commandement hit-
teurs des biogra- fou d’autant plus sembler lourd et lérien, Maxime Issaiev, dit Stierlitz,
phies de Staline y didactique. Pour- s’intéresse aux manœuvres fomentées
retrouveront l’ha- dangereux qu’il tant, Koba se lit par les puissants du régime pour
leine proverbiale- sut rationnaliser sa à toute vitesse, conclure, à l’insu de Hitler, une paix
ment putride du folie pour en faire comme un thriller. avec l’Ouest. Et tout le monde y
Petit Père des Et c’est là que le passe : Göring et sa fatuité légendaire,
peuples, les souve-
une arme. parti pris du conte Goebbels et son goût pour les actrices,
nirs de sa jeunesse martyre et de son trouve sa pleine justification. Au Bormann et son caractère taciturne.
père cordonnier alcoolique, nombre fond Robert Littell nous raconte une La façon dont l’auteur joue de ces
de citations retravaillées pour four- histoire vieille comme la narration : personnages comme de pions sur un
nir des répliques, et jusqu’à l’estrade la confrontation d’un enfant et d’un échiquier rappelle bien le maître du
chauffée par en dessous depuis la- ogre, et c’est le suspense d’une dévo- roman d’espionnage britannique.
quelle Staline regardait les défilés ration autant que le style, largement Tout comme son usage des docu-
hivernaux. dialogique, qui nous maintiennent ments officiels, comptes rendus ou ex-
Ces détails biographiques servent vissés à son ouvrage. Mais ce conte- traits de dossiers de la Gestapo. Mais
aussi un portrait psychologique, qui fable, au lieu de se nourrir d’élé- le Carré est aussi un styliste aux
recoupe celui que Robert Littell avait ments génériques du merveilleux phrases empreintes d’humour et
esquissé dans L’Hirondelle avant – châteaux, princesses et fées –, se d’élégance, quand Julian Semenov est
l’orage (2009). En quelques mots, fonde sur les éléments réels et docu- plus direct – mais non moins habile.
Staline fut un fou d’autant plus dan- mentés. On peut violer l’histoire si Qui veut comprendre la Russie et son
gereux qu’il sut rationnaliser sa folie c’est pour lui faire de beaux enfants, président-chef Vladimir Poutine doit
pour en faire une arme et, de là, pou- disait Alexandre Dumas. Robert Lit- lire Julian Semenov. Son héros, qui
vait justifier tous les crimes commis tell ne viole pas l’histoire : il lui ap- fut à la Russie ce que James Bond fut
en son nom, y compris l’assassinat plique un traitement inédit, la sou- à la Grande-Bretagne, porte les va-
d’innocents, vus comme des vic- met à une érotique juvénile. Non leurs du « rêve russe ». Et suscita sans
times collatérales de la construction seulement son enfant est beau, mais doute, par son immense popularité,
du paradis communiste. Mais ce fou il ne ressemble à aucun autre. L bien des vocations guébistes. A. B.
était aussi capable d’offrir des glaces KOBA, Robert Littell, LA TAUPE ROUGE, Julian Semenov,
aux enfants. Comme Léon, sur traduit de l’anglais (États-Unis) par Martine traduit du russe par Monique Slodzian,
l’invitation de Staline, l’interroge à Leroy-Battistelli, éd. BakerStreet, 272 p., 21 €. éd. du Canoë, 482 p., 23 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 79


fiction

insondable »). Un diagnostic a été posé


sur sa condition, mais il est certain que
ses collègues se trompent et que son
mal est organique. Se lavant les dents,
il dévisage, dans le miroir, un type
« aux joues ravaudées, au regard imper-
sonnel ». Et ne le reconnaît pas.
Sa mère lui rend visite. « Elle veut
que je comprenne quelque chose », su-
bodore Camilo. Il lui demande de ne
pas prier pour lui, il a oublié qu’elle ne
croyait plus en Dieu. « Le problème,
c’est que je ne sais pas très bien qui ou
combien je suis. » Désarroi d’un être à
qui la raison échappe, tel du sable entre
les doigts… On lui parle de son passé.
De la façon dont il a foutu son exis-
tence en l’air. Épouse quittée – avec
trois filles –, boulot saccagé, Ar-
MATHIEU BOURGOIS/ED. CHRISTIAN BOURGOIS

mageddon en vue. « Ton cas est bi-


zarre », lui souffle-t-on. Sans blague !
Le patient se berce de rêveries pria-
piques, s’inflige un documentaire sur
les manchots, « la réalité est si vis-
queuse que je n’arrive pas à l’articuler ».
Puis, par lentes reptations, il revient sur
sa jeunesse, comment il a rencontré sa
femme, pourquoi il a voulu devenir
L’Espagnol Gabi Martínez, prolifique journaliste et écrivain. neurologue, de quelle façon il a gravi
les échelons. Nous est alors livrée la
Gabi Martínez chronique d’un système de santé espa-

Docteur maboul
gnole à bout de souffle, un théâtre de
manigances égotistes gangréné par
d’accablants intérêts économiques.
S’efforçant de patauger en ce navrant
Épouse quittée, boulot saccagé. marigot, le bon docteur fait face à un
Quand un médecin vrillé par un burn-out XXL devient stress insupportable. Don Quichotte
parfois avisé, à d’autres moments déli-
dingue, les limites dépassent les bornes. rant, il s’abandonne à l’autodestruc-
tion. À cet instant, c’est le portrait d’un
homme en crise, en burn-out XXL,
Accroche-toi au pin- « pour des raisons inconnues », devient qui semble se dessiner. Mais autre
ceau… « Tout semble psy- fou. À cela près, nous prévient-on en chose se joue, un combat hoffmannien
chiatrique… mais sans préambule, que « certains détails mené contre un ennemi invisible : lui-
correspondre à rien. » Toi élèvent cette aventure jusqu’à des som- même. Hallucinations, délire organisé,
qui entres ici, abandonne mets insolites, formidables ». Pre- comportements désinhibés… Camilo
les apprêts de la raison. Les nez Face aux ténèbres de William Sty- coche toutes les cases. De quoi ? Au lec-
 Défenses suivent les aven- ron, injectez-lui trois doses d’Alice au teur de le découvrir et de se noyer,
tures hautement déran- pays des Merveilles, et bienvenue chez poissé d’une délectable terreur, au
geantes et vraies, même si en partie re- les dingues. Nous sommes à Barcelone, cœur de ce thriller existentiel hors
maniées, du neurologue Domingo dans les années 2000. La confusion norme – une histoire qui, selon un mé-
Escudero (Camilo Escobedo dans le règne. « Respire et mange, s’exhorte decin, n’avait qu’une chance « sur trois
livre), qui a laissé l’auteur Gabi Camilo. Pour tenir un jour de plus. » milliards » de se produire.
Martínez leur insuffler, comme s’il les Interné en « centre de repos », notre Fabrice Colin
avait lui-même vécues, un allant roma- bon docteur obtient à ses tests de santé LES DÉFENSES, Gabi Martínez,
nesque d’une vigueur extraordinaire. mentale des résultats pitoyables (« je traduit de l’espagnol par André Gabastou, 
C’est l’histoire d’un médecin qui, f lotte dans une bulle d’idiotie éd. Christian Bourgois, 672 p., 25 €.

80 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Margaret Atwood devant des émissaires des hautes sphères
de l’État (l’équipe du ministère de la
Avis de tempête Justice, dont font désormais partie les
deux traîtres de son passé).
L’autrice de La Servante écarlate a transposé dans le monde Pas évident de convaincre les escrocs
pénitencière la pièce la plus folle de Shakespeare. et autres fraudeurs en rémission, bien
attachés aux codes machistes et peu en-
clins à jouer les rôles d’une comédie
Graine de sorcière, mauvais coups fonctionnent souvent dans laquelle se déploient des person-
c’est La Tempête de mieux quand la victime est fragilisée, nages beaucoup moins guerriers que
Shakespeare revisitée par les deux hommes ont parfait leur scé- dans les pièces de Shakespeare aux-
l’imagination faussement nario alors que Felix venait de perdre quelles les avait habitués Felix :
na ïve de Ma rg a ret sa fille Miranda, quelques années seu- Henry V, Richard III… Pourtant Fe-
Atwood. Celle qui a fait lement après la mort de sa femme. lix met tout son art dans la mise en
 de sa Servante écarlate Cet homme désormais seul, ex- scène, au point qu’il parvient non seu-
(1985) un roman culte de homme de théâtre, ex-père et ex-époux, lement à faire de sa pièce un succès re-
la littérature féministe, adapté en série s’exile hors de la ville, dans une petite marquable et à briser les préjugés qui
en 2017, s’attaque ici à la dernière pièce maison, loin de la scène et au plus près collent à l’ultime œuvre théâtrale de
de théâtre composée par le plus grand de ses marasmes. Il partage son exis- Shakespeare, mais aussi à l’univers pé-
dramaturge de l’histoire de l’Angleterre tence avec le fantôme de sa fille, auquel nitencier. Surtout, il rééquilibre ce qui
et du monde – dans une mise en abyme il parle quotidiennement, avec l’idée dans le passé l’a accablé au plus haut
plus proche de L’Illusion comique de grandissante de sa future vengeance. point – l’injustice et les abus d’institu-
Corneille. Felix Phillips, metteur en Douze ans plus tard, il accepte un poste tions voraces – par le moyen d’une su-
scène de renom au sommet de sa car- de metteur en scène au sein d’une com- blime catharsis. Marie Fouquet
rière, se retrouve piégé par ses collabo- pagnie improvisée dans un centre pé- GRAINE DE SORCIÈRE, Margaret Atwood,
rateurs, qui parviennent à l’évincer nitentiaire et propose aux détenus de traduit de l’anglais (Canada) par Michèle
pour prendre sa place. Comme les jouer La Tempête, qui sera représentée Albaret-Maatsch, éd. Robert Laffont, 350 p., 21 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 81


fiction

Vendela Vida Sergueï Dovlatov


Identité en pièces Le congrès
Un thriller sur l’ imposture
avec une héroïne contrainte
de devenir une autre.
de Los Angeles
Les Habits du plon- Des dissidents réunis en Californie s’empoignent
geur sont le quatrième ro- sur l’avenir de la Russie, sous l’œil goguenard de l’alter
man de Vendela Vida, ego d’un exilé, interdit en URSS et mort en 1990.
personnalité bien connue
sur la scène américaine
puisqu’elle dirige la revue À en croire Ser-
    The Believer et fait partie gueï Dovlatov, « une
de l’écurie McSweeney’s, part d’absurdité est
la maison fondée par son mari, Dave nécessaire en toute
Eggers. Derrière son titre emprunté au chose » en ce monde.
poète persan Rûmî se cache une belle Dès lors, il appartient
variation sur le thème de l’identité, ha-     à chacun, « quelle que
billée en thriller psychologique à la fa- soit la situation », de
çon de Patricia Highsmith. L’héroïne lui opposer une part d’absurdité
débarque à Casablanca pour des va- égale. Interdit de publication par le
cances en solo ; sitôt arrivée, elle se fait régime soviétique jusqu’à sa mort,
voler le sac contenant ses papiers et son en 1990, mais édité aux États-Unis,

DR/ED. LA BACONNIÈRE
argent. Au commissariat, un policier l’écrivain russe eut plus d’une fois
lui rend un sac qui n’est pas le sien, avec l’occasion d’attester de l’ingéniosité
le passeport d’une compatriote in- de cette réaction. Dans La Filiale,
connue ; il lui fait comprendre qu’elle récit autofictionnel où l’on décèle le
a plutôt intérêt à s’en contenter. Vulné- regard distancé, ironique et désabusé Sergueï Dovlatov, ici en 1980.
rable, dépaysée, paranoïaque, elle ac- qui nourrissait son humour et sa sin-
cepte cette nouvelle identité et glisse sur gularité, Sergueï Dovlatov cède sa anecdotiques qui confèrent au récit
la pente du mensonge… place à un alter ego. son rythme entraînant, nous, lec-
Vendela Vida amplifie ses effets en Dalmatov, émigré installé à New teurs, nous rions beaucoup.
optant pour une narration à la York, écrivain et journaliste dans Notre impassible journaliste,
deuxième personne, procédé souvent une radio russophone, est envoyé en quant à lui, impatient de rentrer
pesant qui génère ici une intense sen- reportage à Los Angeles pour cou- chez lui, tente de se préserver d’une
sation de claustration. Les scènes de vrir la tenue d’un congrès sur l’ave- ambiance électrique où l’absurdité
comédie à base de quiproquos linguis- nir de la Russie. Là, alors que se fait reine. Mais l’absurde aime
tiques allègent un peu l’ambiance, tan- l’URSS de Gorbatchev s’enlise dans s’allier au hasard, et Dalmatov va se
dis que l’incursion dans le monde des la perestroïka, des dissidents russes, le voir imposer en la personne de
tournages de films, qui occupe la se- politiques, religieux et intellectuels, son ex-femme, Tassia, débarquée de
conde moitié du livre, nous ramène au nationalistes et libéraux, se re- nulle part, une échappatoire dont il
sujet central du livre, l’imposture, trouvent pour participer à plusieurs se serait bien passé. Un autre récit
l’usurpation, le sentiment à la fois gri- tables rondes et débats avant l’élec- commence alors, qui déroule, dans
sant et humiliant d’être un prête-nom, tion, au terme du symposium, du un poétique va-et-vient entre passé
une doublure. Le dénouement confère président de la Russie future. Rapi- et présent, les souvenirs touchants
au récit un troublant surcroît d’actua- dement les voix des uns et des autres d’une relation destructrice avec
lité en introduisant le thème de la ges- s’élèvent au gré d’échanges virulents une femme capricieuse, frivole,
tation pour autrui. Avec, rassu- pour interrompre, contredire, sou- égocentrique mais charmante.
rez-vous, la finesse et l’habileté propres tenir un point de vue extravagant Sergueï Dovlatov, génie de la raille-
à la romancière, qui n’usurpe pas sa ré- ou exprimer une rancœur. Tous font rie et de l’autodérision, savait aussi
putation. Bernard Quiriny preuve de puérilité, et pourtant les écrire sa sensibilité et ses vulnéra-
thèmes abordés – censure, antisémi- bilités. Juliette Savard
LES HABITS DU PLONGEUR
ABANDONNÉS SUR LE RIVAGE,
tisme, crise agricole – ne sont pas de LA FILIALE, Sergueï Dovlatov,
Vendela Vida, traduit de l’anglais (États-Unis) moindre importance. Surpris et traduit du russe par Christine Zeytounian-
par Adèle Carasso, éd. Albin Michel, 244 p., 21,50 €. amusés par ces discours, pastilles Beloüs, éd. La Baconnière, 136 p., 18 €.

82 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Morten Ramsland la chronique littérature
L’œuf du cochon de Marc Weitzmann
L’écrivain entretient

Tout est possible au pays des trolls,


où les femmes malades se
conduisent comme des sangliers.

l
Où l’histoire d’un ’Américaine Danzy Senna est, à
homme condamné à 49 ans, l’auteur de cinq livres
habiter un tonneau en – tous remarquables. Parmi eux,
compagnie d’un co- Caucasia, son premier roman,
chon croise les mésa- et surtout Où as-tu passé la nuit ?, récit
ventures d’un curé autobiographique qui atteint au

PERCIVAL EVERETT/ÉD. ACTES SUD


    ensorcelé par sa gouver- chef-d’œuvre. Danzy Senna y explore
nante édentée, qui fait, son enfance entre un père poète noir
des poissons qu’elle lui sert, un usage et une mère blanche, fille de
pornographique… Ajoutons que ces l’aristocratie bostonienne et traîtresse
récits se télescopent avec celui d’une à sa classe. À la fin des années 1960,
mère persuadée que son fils est l’en- ce couple a été l’un des symboles
fant d’un troll, que ces histoires sont de la contre-culture. Mais le père a fini
reliées par un œuf d’or et des person- alcoolique, menteur patenté, L’écrivaine Danzy Senna vit à Los Angeles.
nages récurrents, et vous aurez une occasionnellement violent, et la mère,
idée du monde magique et comique déclassée, a vécu d’aides sociales. sur ce malentendu. Quand le roman
du Danois Morten Ramsland. Les enfants mixtes de cette génération commence, Khalil fait son chemin
Nous savions qu’il existait, dans la des années 1960 sont-ils bénis dans le monde des start-up, tandis
littérature scandinave, une veine où des dieux ou héritent-ils d’une que Maria travaille à sa thèse
les mythes et légendes fusionnaient malédiction ? Avec un sens implacable sur le suicide collectif de la secte du
avec un humour noir et farcesque bien de l’ironie, Danzy Senna pousse Temple du Peuple, à Jonestown.
contemporain. Cette veine donne des à incandescence ce type de Sur ce couple – et sur ce milieu de
livres détonants – tel L’Homme qui sa- questionnement. Nouveaux visages se bobos « multiculturel » – pèse l’ombre
vait la langue des serpents de l’Islandais situe dans le Brooklyn des années de la génération sacrifiée. Gloria,
Andrus Kiviräkh – où cohabitent un 1990, qui voit émerger une nouvelle la mère adoptive de Maria, à la peau
irréalisme délirant et un réalisme âpre. middle class d’intellectuels noirs bien plus noire que celle de sa fille,
Ainsi, cet Œuf nous ouvre le monde américains. Ses membres sont nés a sombré de la certitude militante au
des paysans misérables et confits en dans la tourmente des luttes pour les désespoir social avant de mourir
superstitions du Danemark médiéval, droits civiques. Eux cherchent à du cancer. Un soir, Khalil et Maria font
décimés par les pestes et dévastés par se définir, artistes, chercheurs. Maria la connaissance d’un poète dont
les famines, où on adresse des of- forme avec son mari Khalil un couple la couleur de peau rappelle à Maria
frandes aux pierres, où les femmes en apparence idéal. Noirs à la peau celle de sa mère. Obsédée par le corps
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

malheureuses se comportent comme claire, ils sont les « nouveaux visages » de cet homme, Maria le suit, s’introduit
des sangliers et où on est convaincu du titre, brouillant les frontières dans son immeuble, cherche à entrer
que l’enfer se trouve sous nos pieds… à l’approche du millénium. La satire chez lui. Lors d’une scène pivot
Mais la farce n’est pas gratuite : guette : à la fac, Khalil a été qui fait basculer le livre dans le thriller,
comme l’explique le grand-père qui la conscience noire du campus. la voisine du poète, une Blanche
raconte ces contes à dormir debout, Un soir qu’elle avait un peu trop bu, assommée d’anxiolytiques,
les histoires représentent à la fois une Maria a laissé sur son répondeur prenant Maria pour la nounou de sa
forme d’éternité pour leurs person- un faux message de menaces d’un fille, la fait entrer chez elle. Maria
nages et un fardeau pour leurs des- groupe suprémaciste blanc. Khalil, accepte la méprise, et les événements
cendants, forcés d’assumer leur héri- très sérieux, a rendu le message s’enchaînent… À l’heure des débats sur
tage narratif – symbolisés par cet œuf public, une manifestation de soutien l’identité, il faut lire cette fable courte
d’or qui passe de conte en conte. Pour a été organisée, il est devenu et cruelle qui nous fait explorer
le reste, « les possibilités sont aussi un héros local. Soudain pétri de son l’incandescente complexité de notre
nombreuses que les asticots dans un importance, il a demandé à Maria labyrinthe contemporain. L
cochon mort ». Alexis Brocas de l’épouser, ce qu’elle a accepté pour
NOUVEAUX VISAGES,
L’ŒUF, Morten Ramsland, traduit du danois ne pas lui avouer être l’auteur du Danzy Senna, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Alain Gnaedig, éd. Gallimard, 252 p., 19,50 €. message, et leur couple s’est construit par Yoann Gentric, éd. Actes Sud, 224 p., 22 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 83


fiction

Franz-Olivier Giesbert complexes » ne saurait accéder au pou-


voir. Cette bourgeoisie industrieuse,
« On ne se méfie jamais qui dîne avec le diable et fait des af-
faires avec lui, le sous-estime et se sures-

assez des imbéciles » time. Elle sombre dans le déni du mal


qui emportera beaucoup de ceux qui
leur étaient chers. Complice d’une for-
faiture assassine de leurs valeurs chré-
Deux familles, l’une juive, l’autre pas, subissent sidérées tiennes, un de ces résignés finit par re-
puis déchirées l’irrésistible ascension de Hitler. connaître : « D’abord j’ai pensé qu’il
était trop bête pour arriver au pouvoir.
Ensuite que son programme était trop
Franz-Olivier Gies- s’imposer au pays de Bach, de Goethe bête pour l’appliquer. On ne se méfie
bert aime les hommes, et de Marx ? Et, interrogation subsi- jamais assez des imbéciles. » Et l’on ne
c’est pour cela qu’il s’en diaire, pourquoi tant de Juifs persécu- sacralise pas la prétendue « intelligence
méf ie. Ses romans tés ne choisirent-ils pas de fuir devant du peuple, car, quand les peuples sont
peuvent être nimbés « la bête immonde » ? Il ne s’agit certes malheureux, il leur faut du sang ».
d’amitié à la vie à la pas d’un essai, et, pour explorer les Les boucs émissaires de toujours, les
    mort, illuminés d’amour coins et recoins les plus sordides, mais Juifs, harcelés, battus, torturés, se ré-
toujours, éclairés de aussi les plus lumineux des acteurs de solvent mal à quitter l’Allemagne,
coups de foudre comme baignés dans cette époque, il fallait une plume « leur pays ». Pas seulement parce
la haine et le sang, l’excrément, la puan- Sergent-Major, un talent de romancier qu’ils perdront leurs biens, mais
teur, la chair et l’âme en décomposi- qui tourne autour de ses obsessions et quelque chose de plus précieux : une
tion. Avec ce dernier opus sur la mon- de ses personnages comme un chien patrie, leurs proches, une culture.
tée du nazisme, le lecteur est servi. non pas autour de sa queue mais d’un Leurs amis en culotte de peau les ras-
Comment le peuple allemand, si raf- os à ronger plein de chair et de moelle. surent : « Les Juifs sont des Allemands
finé, put-il creuser sous lui ce charnier Giesbert veut comprendre et ne lâche comme les autres, il ne peut rien leur
antisémite dont on craignit qu’il en- pas ses proies, deux familles amies, arriver. » Il est vrai qu’on les aime,
gloutît la civilisation ? Comment Hit- l’une juive, l’autre non. Pour cette der- qu’on achète leur pain, leurs gâteaux,
ler, autrement dit, selon le titre du livre, nière, incarnation de la vieille Alle- leurs livres… On rit à leurs blagues :
« le schmock », c’est-à-dire en yiddish magne fière de ses traditions, « le bouf- « Sais-tu ce qu’est un génie ? Un type
« le con, le salaud, le pénis », comment fon, le foutraque, le croquemitaine de moyen en tout mais qui a une mère
cet « orateur de brasserie » a-t-il pu salon de coiffure, inculte et perclus de juive. » Et puis, comme veut le croire
un de ces soldats « enjuivés » qui se
Boycott d’un magasin juif (Berlin, 1933).
distingua dans les tranchées de 1914-
1918, « je suis un Juif, donc je m’adapte
à tout ». Sauf à la Shoah, qui les em-
portera si nombreux. On souffre, aime
et meurt avec eux.
Giesbert a ce don de vie et de mort.
Au point qu’on aimerait qu’il nous
console avec d’autres histoires comme
l’aventure vraie du « commando X »
qui s’illustra lors du débarquement.
Plus d’une quarantaine de Juifs alle-
mands, autrichiens, hongrois, à l’as-
saut des nazis ; l’antithèse des « mou-
tons qu’on va égorger ». En attendant,
on s’arrête sur cette devinette finale du
héros juif : « Je suis ce que je ne suis
pas, car, si j’étais ce que je suis, je ne
serais pas qui je suis. Qui suis-je ? […]
Eh bien, je suis en train de suivre un
KEYSTONE FRANCE

corbillard, voyons ! » Et celui-là avance


d’un train d’enfer ! Nicolas Domenach
LE SCHMOCK, Franz-Olivier Giesbert,
éd. Gallimard, 416 p., 21,50 €.

84 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Joseph Ponthus Sigolène Vinson Sylvie Germain
Et voilà le travail Requin à deux têtes Le noyé ressuscité
Les tribulations L’agonie d’une communauté de Un récit initiatique et vibrant
d’un prolétaire lucide en proie pêcheurs, victimes de la pollution où virevoltent de concert
à la toute-puissance patronale. sur les bords de l’ étang de Berre. les morts et les vivants.
Il n’y a pas de point « Les poissons, les Il est des livres ré-
final dans À la ligne. Pas congres principalement, fractaires à l’analyse, si
de ponctuation à ces se mangent tous les uns dense est leur vibration
lignes-là qui retracent le les autres ; il faut excepter poétique. Ce nouveau
quotidien d’un ancien le muge », décrit Aristote roman de Sylvie Ger-
éducateur spécialisé, di- dans son Histoire des ani- main est de ceux-ci.
    plômé en littérature     maux, par un détour     Rencontre entre un
après une prépa et re- mystérieux entre les enfant-chimère et un
converti en ouvrier. Joseph Ponthus plantes et l’espèce la plus noble, homme-ibis, clochard céleste qui
raconte son histoire dans un style au l’homme. Le poisson dont la poche souff le sons et mots dans son
rythme et aux évocations poétiques pleine d’œufs précieux est à l’origine de « poémophone » afin de transcender
(Apollinaire, Perec, La Bruyère…), la poutargue, un plat méditerranéen, les atrocités du XX e siècle du côté de
rapprochant l’usine du divan, multi- inspire aussi Sigolène Vinson. Avec la Roumanie, cet « Est névrotique »
pliant les références à la psychanalyse. Maritima, elle ne compose pas une re- dont parle Imre Kertész.
Il a rejoint sa compagne dans une vue des animaux aquatiques, mais le Dansent et virevoltent un enfant
zone où l’emploi se fait rare et s’est ré- récit d’un essoufflement, celui de la der- coupable et inconsolé, sa mère cruci-
solu à travailler entre des heures où le nière génération d’une famille de pê- fiée par l’incompréhensible surgis-
soleil se repose de l’autre côté du globe. cheurs au calen. Ses membres, tannés sement du vivant, un garçon à moitié
« Je ne connais que quelques types de par le soleil, le sel et le mistral, luttent tsigane arraché aux siens et élevé par
lieux qui me fassent ce genre d’effets/ désormais sans espoir contre la pollu- un aïeul, un roi des aulnes qui lui
Absolu existentiel radical/ Les sanc- tion des usines environnantes – de la donne le goût des Psaumes, une che-
tuaires grecs/ La prison/ Les îles/ Et raffinerie Total du plateau de la Mède vauchée à moto pour hurler du Rim-
l’usine ». Il expose le détail de ses à l’usine ArcelorMittal de Fos-sur-Mer. baud, des bouquets de fleurs vengeurs,
postes : l’essorage de tofu, le tri des « Vache d’industrie qui fait pousser des déportations en Transnistrie, une
fruits de mer, et enfin, le plus hard, deux têtes aux requins bleus et empêche assistante sociale amoureuse des
l’abattoir, les bœufs. Des carcasses sus- les muges de grossir. » autres, un ressuscité noyé dans la
pendues à des crochets, des carcasses Appartenant à ce temps révolu où le Seine, le tout formant le journal mer-
que l’on brise, séparées pour être mieux lien à la terre, mal-aimé, parfois haï, re- veilleux et d’une tristesse infinie des
travaillées, découpées, triées dans des levait d’une fidélité à toute épreuve, au- vivants et des morts.
barquettes sous cellophane. cun n’envisage de quitter l’étang de Le paradoxe essentiel de ce récit,
Derrière le morne tableau du cadre Berre et ses environs, au nord de Mar- dont la prodigieuse richesse des mots
des collègues zombifiés, celui d’une seille (qui déverse d’ailleurs ses ordures est tout le miel, est qu’il nous offre un
gestion des employés par des RH qui citadines non loin de là). À la manière univers prismatique au plus profond
appellent au dernier moment pour un de Zola, Sigolène Vinson décrit l’ata- de l’humain. Virtuose, la poésie s’ef-
besoin de main-d’œuvre, mettant le visme de cette population, victime des face alors pour nous offrir la chair
désordre dans « l’organisation prolé- usines installées au début du XXe siècle, même de la vie. Voici l’éducation
taire » déployée pour faire face au qui depuis se focalise sur le commu- d’un gamin mort-né par un mage
manque de moyens. Joseph Ponthus nisme et les mathématiques. Pour ceux poète, saint joyeux diplômé d’écoles
traduit avec force et sublimation notre à qui ça ne parle pas, reste l’ennui et la aléatoires. Voici une giboulée de per-
époque et témoigne de la triste dexté- survie, qui reviennent d’ailleurs à peu sonnages réunis pour une pyro-
rité de cette génération à s’adapter à « la près au même. Les habitants de ce coin technie, un festin. Que faire de la
toute-puissance patronale ». A-t-on maudit ne ripostent pas, ils s’échappent souffrance, du deuil ? Les poètes
seulement le choix ? Lui aurait pour- en pensée : rendue magistralement par ont-ils encore leur place en ce monde ?
tant bien voulu faire grève, comme les la plume de l’autrice, par ailleurs jour- Une envoûtante polyphonie, la grâce
titulaires… « Il faut que la production naliste, celle-ci constitue la forteresse même semée dans le vent.
continue/ Rêvant d’Ithaque/ Nonobs- de ceux dont le corps est si menacé. Patricia Reznikov
tant la merde ». Marie Fouquet Eugénie Bourlet
LE VENT REPREND SES TOURS,
À LA LIGNE, Joseph Ponthus, MARITIMA, Sigolène Vinson, Sylvie Germain,
éd. La Table ronde, 266 p., 18 €. éd. L’Observatoire, 304 p., 20 €. éd. Albin Michel, 224 p., 19 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 85


fiction

Wojciech Chmielarz Edogawa Ranpo


Rififi à Varsovie Contes de la
Une exploration des bas-fonds
polonais, entre drogue et corruption
avec escale en Colombie.
lune sanglante
La relève du polar Le maître nippon du polar, disciple d’Edgar Poe,
scandinave viendra-t-elle manie avec humour et délectation des thèmes
de l’Est ? Après le succès d’une immense noirceur.
des romans de Zygmunt
Miloszewski, voici le
troisième volet des en- Le roman policier
    quêtes de Jakub Mortka japonais ne serait pas
(le Kub). Pyromane et La ce qu’il est sans Edo-
Ferme aux poupées nous avaient fami- gawa Ranpo, nom de
liarisés avec ce flic de Varsovie. Ce nou- plume de Hirai Taro
vel opus le trimbale entre la Pologne et (1894-1965). Fana-
la Colombie dans une affaire qui mêle     tique de littérature po-
trafic de drogue, blanchiment d’argent licière occidentale,
et corruption. Plus précisément, elle ré- l’écrivain a largement contribué à

THE ASAHI SHIMBUN VIA GETTY IMAGES


unit un homme d’affaires retrouvé populariser le genre dans son pays
pendu et éventré sous le pont de au cours des années 1920 et 1930,
Gdansk et un groupe de publicitaires avec des nouvelles et romans inspi-
polonais laissés en rade à Santa Marta rés de Conan Doyle, Maurice Le-
et contraints de servir de « mules ». blanc et Edgar Poe, son idole
S’il ne renouvelle pas le genre, Woj- – « Edogawa Ranpo » est la trans-
ciech Chmielarz joue parfaitement avec cription phonétique du nom de l’au-
ses figures. Il scrute avec une rigueur teur de La Lettre volée. Son in- Edogawa Ranpo, au Japon, en 1962.
toute journalistique les bas-fonds de la fluence reste sensible aujourd’hui,
société polonaise (violences conjugales notamment à travers l’association comme s’il était tiraillé entre sa fas-
et errances policières dans Pyromane, des écrivains de policiers (Mystery cination pour la monstruosité et son
trafics en milieu minier, pédophilie et Writers of Japan), qu’il a fondée en goût pour la comédie. Les scénarios
racisme anti-Roms dans La Ferme aux 1947 et qui décerne chaque année ingénieux de ses récits policiers
poupées, pouvoir de l’argent et faiblesse un prix de littérature policière à son stricto sensu raviront les amateurs,
des forces de police ici) et la fusion entre nom. Comme ses modèles, il s’est d’autant qu’il aime à y glisser des
les restes du communisme et les avan- inventé un héros récurrent, le détec- apartés théoriques sur les règles de
cées du capitalisme sauvage, dressant tive Kogoro Akechi, lointain cou- la littérature policière (Qu’est-ce
un constat social glaçant et désabusé. sin de Sherlock Holmes ; mais son qu’un crime parfait ? Quelle est la
Mais la vraie réussite de la série est son œuvre dépasse la veine du « récit de différence entre polar de détection
héros, personnage ambivalent, loin du détection » pour puiser aussi dans et polar « de jambes » ? Le person-
ripou à la Don Winslow comme du la tradition du fantastique, des nage du tueur doit-il être supérieu-
chevalier blanc à la Henning Mankell. contes macabres et de l’érotisme. rement intelligent ? etc.). Mais c’est
Obstiné plus que doué, pas toujours En témoignent les six nouvelles ras- dans ses histoires plus intimes d’ho-
très honnête et protégeant parfois ceux semblées dans Un amour inhumain, micides conjugaux que s’illustre le
qui ne le méritent guère, le Kub se ré- où l’on retrouve le magasin d’acces- mieux son talent, avec des sujets
vèle plus clairvoyant dans ses enquêtes soires habituel du récit morbide comme l’amour déçu, l’adultère et
que dans le privé, où son aveuglement (spectres, poupées, prothèses, corps les perversions. Cet Amour inhu-
est constant. Petit frère de Harry Bosch abîmés, etc.), ainsi que toutes sortes main offre une introduction idéale
(le flic de Michael Connelly) et de de procédés narratifs propres au à une œuvre longtemps méconnue
Harry Hole (celui de Jo Nesbo), ce hé- genre fantastique (récit-cadre, récits en France, mais de mieux en mieux
ros de l’Est a sans doute de longs jours emboîtés, etc.). servie par les traductions ces der-
devant lui. Hubert Prolongeau L’originalité de l’auteur tient dans nières années. Bernard Quiriny

LA COLOMBIENNE,
sa façon d’explorer des thèmes d’une UN AMOUR INHUMAIN,
Wojciech Chmielarz, traduit du polonais immense noirceur sans se départir Edogawa Ranpo, traduit du japonais par
par Erik Veaux, éd. Agullo, 404 p., 22 €. d’un ton débonnaire et facétieux, Miyako Slocombe, éd. Wombat, 184 p., 20 €.

86 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Leopoldo Lugones Taiyô Fujii Nicolás Giacobone
C’est fantastique Envoyé spatial Vieilli en cave
Un Argentin admiré par Borges Une fiction scientifique et nippone Sequestré depuis cinq ans dans un
dont l’œuvre avait été occultée par hyperdocumentée avec en prime le sous-sol, un scénariste n’a plus qu’ à
ses sulfureuses positions politiques. spectre de la Corée du nord. . réfléchir sur l’art et la création.
Écrits entre 1897 et Kazumi Kimura a Aujourd’hui auteur
1906, les textes des Forces un don singulier. En d’un très bon premier ro-
étranges de Leopoldo Lu- utilisant sa main ou son man, Nicolás Giacobone
gones (1874-1938) sont bras comme échelle, il est l’un des scénaristes
des classiques de la litté- est capable de se repré- du cinéaste Alejandro G.
rature d’anticipation ar- senter mentalement Iñárritu. Si son nom
    gentine. Borges en avait     notre planète et, à l’aide     n’apparaît pas en haut de
retenu plusieurs pour sa de quelques coordon- l’affiche, on s’en rappelle
« Bibliothèque de Babel », collection de nées, de calculer avec précision les dé- tout de même lorsqu’il s’agit de re-
littérature fantastique créée pour l’édi- placements d’objets en orbite. Aux mettre le prix du meilleur scénario. Ce
teur italien Franco Maria Ricci, en États-Unis ou en Chine, il serait un qui n’est pas du tout le cas de Pablo,
1977 ; un choix qui n’allait pas de soi ingénieur respecté. Au Japon, où les son double littéraire, scénariste in-
car les errements politiques de Leo- programmes aérospatiaux sont moins connu et séquestré dans une cave de-
poldo Lugones, ex-socialiste devenu ambitieux, il anime Meteor News, un puis cinq ans. Lorsque s’ouvre le ro-
partisan de Mussolini puis maître à site Internet qui anticipe les retom- man, on le découvre tout occupé par
penser de la dictature d’Uriburu, en ont bées de débris spatiaux dans l’atmo- l’écriture d’un film qui doit « changer
fait un pestiféré dans son pays. N’a-t-il sphère terrestre pour observer des l’histoire du cinéma mondial ». Telle
pas malgré tout, plaidait Borges, le étoiles filantes. Il est assisté par Akari est l’exigence du mégalomaniaque, et
« droit posthume d’être jugé d’après son Numata, une développeuse brillante, néanmoins « plus grand réalisateur la-
œuvre la plus haute » ? Les Français, de mais aux capacités tout aussi tino-américain de tous les temps »,
leur côté, ont attendu plus d’un siècle sous-exploitées. Santiago Salvatierra, au faîte de son
pour lire cette œuvre pionnière, à cause Nuage orbital est l’histoire de ces succès grâce aux deux précédents scé-
de l’échec des traductions de la « Biblio- ingénieurs du reste du monde en narios écrits par son prisonnier.
thèque de Babel » chez Retz dans les 2020, pour la plupart résignés devant Le récit se développe à mesure que
années 1970 puis chez Panama dans les le monopole de quelques nations sur Pablo nourrit un fichier Word protégé,
années 2000. Ce n’est qu’en 2016 que l’exploration spatiale. Nos deux héros enregistré sur l’ordinateur portable qu’il
les six nouvelles choisies par Borges sont se retrouvent entraînés dans le plan a en sa possession. Il y raconte les mé-
enfin publiées par Allia, et qu’au- d’espions nord-coréens déterminés à diocres séances de travail avec Santiago,
jourd’hui qu’on découvre le volume inverser le rapport de force. Ils croi- son quotidien encavé et ses craintes
dans son ensemble. seront un ingénieur somalien devenu lorsqu’il ne parvient plus à poursuivre
Imprégnées, à l’instar des « romans l’assistant d’un milliardaire améri- l’écriture du scénario et que le revolver
scientifiques » français de la même cain – dont le hobby implique l’utili- sur sa tempe se fait moins patient…
époque, de l’esprit scientiste du tour- sation d’un radar militaire que peu de Carnets clandestins n’est pas qu’un par-
nant du siècle, les nouvelles de l’écri- gouvernements pourraient s’offrir –, fait thriller. C’est aussi le noyau d’une
vain argentin mettent en scène des sa- ou encore le chercheur iranien Jam- leçon d’écriture et d’une réflexion sur
vants géniaux aux prises avec les shed Jahanshah, qui pourrait reven- l’art et la création, où germe ce qu’il faut
mystères de la matière. Le son se trans- diquer la paternité d’une des plus d’insolence et de frénésie – celle de Pa-
forme en puissance mécanique, les grandes inventions astronautiques de blo qui tire le récit toujours plus loin –
singes parlent, il pleut des particules de l’histoire si le régime lui laissait accé- pour que l’on s’amuse de son dispositif
cuivre… L’ombre de Poe plane sur ces der à Internet. Ici Taiyô Fujii nous réflexif et assertif. Pour bien écrire, « il
pages au charme inaltéré, y compris livre un très bon roman de hard faut en baver. Il faut se taper la tête
quand l’auteur s’abandonne aux divaga- science, à la fois inventif et crédible, contre les murs. […] Il faut chercher en
tions métaphysiques les plus étranges, où l’épaisseur qui manque parfois à soi ce 0,1 % qui vaut le coup ». Sûr que
comme l’« Essai de cosmogonie en dix ses personnages est tout entière ver- Nicolás Giacobone l’a trouvé.
leçons » qui clôt le volume. B. Q. sée dans l’intrigue. Sandrine Samii Juliette Savard

LES FORCES ÉTRANGES, NUAGE ORBITAL, CARNETS CLANDESTINS,


Leopoldo Lugones, traduit de l’espagnol Taiyô Fujii, traduit du japonais Nicolás Giacobone,
(Argentine) par Antonio Werli, par Dominique et Frank Sylvain, traduit de l’espagnol (Argentine) par
éd. Quidam, 212 p., 20 €. éd. Atelier Akatombo, 512 p., 18 €. Vanessa Capieu, éd. Sonatine, 288 p., 20 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 87


fiction

poches
Joy Sorman Linn Ullmann
MANQUE DE PEAU Bien fait pour lui
Une fille, écorchée vive au sens propre, fait la fierté de sa mère. Un
conte cruel et grinçant, riche en greffes et en substances collantes. Johan a beau ap-
prendre qu’il va bientôt
mourir d’un cancer, on
ssue d’une lignée bien son monde. L’autrice de La peine à compatir. Lâche,

I de femmes aux
gènes malades de-
puis le XVIe siècle,
Ninon court de cabinets
de médecins en théra-
Peau de l’ours – fable racontant les
tristes aventures d’un demi-ursidé –
cherche plutôt à explorer les fron-
tières entre l’homme et l’animal.
Terrée dans sa chambre, ne tolérant
malhonnête, indigne, ce
critique littéraire retraité
– enfin, poussé à la porte
pour plagiat –, après la mort de sa
première femme qu’il martyrisa, se
peutes fantaisistes pour que les rares visites de sa mère, réfugie dans les bras d’une jeune doc-
tenter de soigner son mal mystérieux Ninon s’identifie au héros de La Mé- toresse. Parviendront-ils à faire de la
survenu à l’adolescence. Pour elle, ça tamorphose de Kafka : « Comme le mort de celui-ci un premier instant
sera une « allodynie tactile dyna- bout des pattes de Gregor sécrète de dignité ? Bien souvent, le plumitif
mique », extension imaginaire d’une une substance collante, la peau de apparaît si pathétique qu’on croirait
maladie rendant la peau hyper- Ninon exsude un poison mystérieux lire entre les lignes un règlement de
sensible, se traduisant par la sensa- et invisible. » Joy Sorman, comme compte d’auteur à critique. Effet co-
tion d’être écorchée vive au niveau un félin jouant avec sa proie, torture mique recherché ? S. B.
des bras. En apprenant le mal de sa son personnage, et c’est souvent
MISÉRICORDE, Linn Ullmann,
fille, sa mère, elle-même atteinte jouissif. Ninon est virée de l’hôpital, traduit du norvégien par Hélène Hervieu,
d’une affection des yeux, oscille Ninon va chez les marabouts, Ninon éd. Babel, 176 p., 6,90 €.
entre inquiétude et fierté : Ninon se voit proposer une greffe de peau
entre dans le récit familial, et ce n’est de porc… En parallèle, l’autrice
pas trop tôt ! prend la voix d’une conteuse pour
Si le titre sonne comme un ma- dérouler l’étrange récit familial, à la Anne Tyler
nuel scolaire, le thème présageant un lisière du fantastique. Simon Bentolila
tire-larmes au parfum de gel hy- SCIENCES DE LA VIE, Joy Sorman, La belle et le labo
droalcoolique, Joy Sorman trompe éd. Points, 240 p., 7 €.
Pour garder son as-
sistant Pyotr, dont le
Milena Agus visa est sur le point d’ex-
pirer, le Dr Battista
L’odeur du pecorino n’hésitera pas à organi-
ser un mariage blanc
Terres promises est une danse. Milena Agus nous entraîne vers avec sa fille aînée, Kate.
ses terres sardes, puis à Gênes, à Milan, et plus loin encore. Elle Ce n’est pas gagné… Sur le chemin
nous fait virevolter entre les personnages de cette saga familiale qui le conduit au laboratoire, Pyotr
où, sur trois générations, se rejoue une même quête de la terre pro- tente une première approche, plutôt
mise. Parfois, celle-ci se trouve à une heure du village pour une malvenue. Comme lui, elle est assis-
vieille sarde dure et acariâtre. Pour un autre, ce sera un club de tante – auprès d’une institutrice –,
jazz à New York : les terres promises sont multiples, à chacun la mais c’est à peu près tout ce qu’ils
sienne. Ester veut absolument quitter la Sardaigne, pour au bout du compte y ont en commun. Cette Tanguy à
revenir. Raffaele cherchera toute sa vie un jazzman américain, qu’il trouvera l’américaine, décrite par les parents
enfin dans sa propre famille. Et si les terres promises étaient des rencontres im- d’élèves comme « désinvolte et irres-
probables, comme celle qui réunit une anorexique revêche et un pianiste contra- pectueuse », nous devient vite atta-
rié… Au cœur de ce court roman irradie le personnage de Felicita. Commu- chante. Une comédie décalée et tré-
niste, boulotte, généreuse, elle prouve que les « béats gentils » ne sont pidante, où le politiquement correct
pas forcément voués à l’échec. L’odeur du pecorino et les notes de jazz im- est souvent mis à mal. S. B.
prègnent ce beau roman optimiste et joyeux. Aurélie Marcireau
VINEGAR GIRL, Anne Tyler, traduit de
TERRES PROMISES, Milena Agus, l’anglais (États-Unis) par Cyrielle Ayakatsikas,
traduit de l’italien par Marianne Faurobert, éd. Liana Levi Piccolo, 176 p., 9 €. éd. 10/18, 240 p., 7,10 €.

88 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


Alfred Hayes
BOULEVARD DU CRÉPUSCULE
Dans un Hollywood rongé par la débauche, une starlette est sauvée du suicide
par un scénariste. Un roman noir, poétique et désabusé.

’était ainsi anonyme. Elle le rappelle le jour elle reste évasive. Issue de la middle

C qu’ils procé-
daient pour
choisir leurs
stars, au terme d’une sé-
lec t ion pa r m i le s
d’après pour le remercier et s’excu-
ser. Le coup de téléphone est gê-
nant, mais le cinéaste désabusé ne
reste pourtant pas insensible au
charme trouble de sa voix.
class de San Diego, elle poursuit sa
carrière de castings foireux en pro-
positions déplacées de prétendus
producteurs providentiels… Plus de
cinquante ans avant l’affaire Weins-
grandes foules an- C’est « une fille jolie comme ça » tein, l’idylle sera de courte durée.
xieuses […]. » Scénariste à succès, qu’il retrouve le lendemain, bien D’une écriture captivante et formi-
Alfred Hayes connaissait bien l’in- plus attirante que dans son souve- dablement cadencée, ce roman poé-
dustrie hollywoodienne, cette forte- nir, belle mais sans personnalité, si tique, noir mais sans intrigue, nous
resse aimantant pléthore de jeunes ce n’est que son désespoir n’est pas plonge au milieu du panier de
gens aux dents longues et à l’avenir dépourvu de charme. Pourtant sa crabes qu’était et que reste
incertain. Ainsi la starlette anonyme noirceur le rebute, et surtout ses La Mecque du cinéma mondial.
de ce roman paru en 1958, sauvée rêves éméchés de gloire n’en- S. B.
du suicide lors d’une fête hollywoo- gendrent chez lui que du mépris. UNE JOLIE FILLE COMME ÇA,
dienne par l’avatar de l’auteur, scé- Voulait-elle réellement mettre fin à Alfred Hayes, traduit de l’anglais (États-Unis)
nariste en vogue – également ses jours ? Il a beau la questionner, par Agnès Desarthe, éd. Folio, 192 p., 6,80 €.

Richard Wagamese Clara Magnani Voltaire


En file indienne La fouilleuse Protoféminisme
Richard Wagamese En fouillant dans Ne vous fiez pas au
fut l’une des voix ma- les affaires de son dé- titre ! Écrite sous forme
jeures de la littérature funt père, Gigi, Elvira d’un dialogue, cette
amérindienne cana- découvre par hasard charge ironique de Vol-
dienne. Dans ce roman l’existence d’un dernier taire contre la religion
émouvant paru deux amour, la jeune Clara. est une préfiguration
ans avant sa mort en Elle plonge dans le du féminisme. Après avoir lu Mon-
2017, il raconte avec sobriété et poé- journal où ce cinéaste italien – fils taigne et Racine, Mme la maréchale
sie l’histoire d’une famille indienne. d’un communiste assassiné durant de Grancey fustige la misogynie de
À l’âge de 16 ans, Franklin re- la Seconde Guerre mondiale –, au l’épître de saint Paul « Femmes, soyez
trouve son père mourant, lequel lui crépuscule de sa vie, raconte un soumises à vos maris » et demande au
demande de l’accompagner au som- amour de maturité qu’Elvira trouve très libertin abbé de Châteauneuf :
met d’une montagne où l’on enterre « infiniment plus précieux » que « le « Sommes-nous des esclaves ? » La su-
les guerriers. Une occasion en or sentiment et le ressentiment jeunes, périorité des hommes repose sur leur
pour un périple steinbeckien dans la jalousie jeune, la détestation force physique, explique-t-elle.
l’arrière-pays sauvage de la Colom- jeune ». Sous le nom de Clara Ma- « Deux cents ans avant Simone de
bie-Britannique, doublé d’une ré- gnani se cacherait-il un faux pre- Beauvoir, la maréchale de Grancey
flexion féconde sur la transmission. mier roman ? Le doute est permis, révèle la loi intime et le tragique de la
S. B. tant l’autrice, sous pseudonyme, se condition que la nature fait aux
fait discrète et l’écriture maîtrisée. femmes », écrit le préfacier. S. B.
LES ÉTOILES S’ÉTEIGNENT À L’AUBE, S. B.
Richard Wagamese, traduit de l’anglais FEMMES, SOYEZ SOUMISES
(Canada) par Christine Raguet, JOIE, Clara Magnani, À VOS MARIS, Voltaire,
éd. 10/18, 312 p., 8,90 €. éd. Points, 144 p., 6 €. éd. Marcel, 32 p., 4,50 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 89


sursauts
Redécouverte Poésie
L’île d’Une-Oreille Fulgurances
On croyait tout savoir
des Cahiers de Valéry,
Troisième roman d’une inconnue, destiné aux ados et adoré des adultes, où l’écrivain fit
ce drame est un condensé de drôlerie et d’élégance. quotidiennement
cohabiter notations,
réflexions et
inspirations,
maginez un roman

i aux allures de trésor


perdu évoquant à la
fois Hansel et Gretel,
Frankenstein et le Moonrise
Kingdom de Wes Anderson.
quotidiennes. D’où
l’émoi provoqué par ce
cahier Août 1933,
inconnu jusqu’à son
acquisition par la BNF,
et que publie
aujourd’hui les éditions
Publié au Canada en 1963, Gallimard. Un ouvrage

MARY EVANS/AURIMAGES
adapté au cinéma en 1966, pour spécialistes, mais
Et c’est comme ça qu’on a dé- où l’on retrouve des
cidé de tuer mon oncle est le fulgurances accessibles
à tous lecteurs. Telle
troisième roman d’une au- cette métaphore aussi
trice énigmatique, June subtiles qu’arachnèenne
O’Grady, qui écrivait sous Adapation cinématographique du livre, réalisée par William Castle en 1966. sur le double langage
pseudonyme. Oubliée puis de l’écrivain : « Comme
redécouverte il y a dix ans, au grand dam du sergent ce roman s’offre comme un l’araignée (selon ceux
qui la connaissent) file
cette histoire – destinée à un Coulter et du « cougar hors- condensé de drame, de drô- auprès du filet gluant
public adolescent, mais que la-loi », Une-Oreille. Mais lerie et d’élégance et nous où les mouches se
notre âge avancé ne nous a une menace pèse sur Bar- prête le courage et la force prendront, un fil non
pas empêchée d’apprécier – naby, orphelin héritier nécessaires pour affronter visqueux pour
est aujourd’hui éditée en d’une grande fortune : son tous les malheurs du monde. elle-même y courir
librement, ainsi
français. Elle retrace les oncle mystérieux et diabo- Juliette Savard
(l’écrivain) use d’un
aventures de Barnaby et lique entend malignement langage tout familier
Christie, deux enfants tur- l’assassiner pour toucher ET C’EST COMME ÇA dans son esprit et court
bulents débarqués sur une l’argent. Les enfants n’ont QU’ON A DÉCIDÉ DE TUER sur lui autour de sa
MON ONCLE, Rohan O’Grady, pensée apprêtée et de
île pour les vacances d’été et pas le choix, ils vont devoir traduit de l’anglais (Canada) par sa phrase définitive ».
qui vont faire de l’endroit attaquer en premier. Impré- Morgane Saysana, éd. Monsieur A.B.
leur immense terrain de jeu, gné de satire et de suspense, Toussaint Louverture, 304 p., 17,50 €.

Lola Gruber
Que lisiez-vous enfant ?
Petite, j’adorais les nou- Queneau), un livre plein de Sherlock Holmes aussi. J’ai-
velles de Poe. Je me souviens cochonneries pour vieux mais l’idée que quelqu’un
du Cœur révélateur : c’était messieurs, mais ça me pas- pouvait tout voir de vous
la première fois que je dé- sait au-dessus. Toujours au d’un coup d’œil. Cela susci-
PHILIPPE MATSAS/OPALE VIA LEEMAGE

couvrais qu’un livre pouvait chapitre des cochonneries tait chez moi le rêve d’être
donner des frissons. J’avais qui m’échappaient, j’avais percée à jour, et ça me faisait
aussi adoré Le Journal intime beaucoup aimé Claudine à plutôt peur… Petite, je finis-
de Sally Mara (de Raymond l’école : j’étais fascinée par sais tous les livres, j’avais
l’aisance de cette enfant re- l’impression que c’était mal
Écrivaine, Lola Gruber a publié
Trois concerts (Phébus), prix
belle, qui déjouait à peu près de ne pas les finir.
littérature-monde du festival toutes les perversités des Propos recueillis par
Étonnants Voyageurs. adultes. Je lisais beaucoup Manon Houtart

90 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019


la chronique
cinéma
d’Hervé Aubron
L’écrivain entretient

uisque ce numéro du NML

p est, entre autres, un train


fantôme (lire plus loin notre
dossier sur les récits

JULIEN REYNAUD/APS-MEDIAS
d’épouvante), ajoutons-y un wagon et
rendons grâce au vétéran du genre en
Europe, Dario Argento. À presque
80 ans, dont cinquante voués au
cinéma, l’homme fait l’objet d’une
rétrospective au Festival de La Rochelle
L’auteur-compositeur-interpète de « Belle-Île-en-Mer » en concert (octobre 2018). (du 28 juin au 7 juillet), tandis que
sortent en salle (le 3 juillet) les copies
Inspiration restaurées de ses films Quatre mouches
de velours gris et Ténèbres, ainsi qu’un

Laurent voulzy portrait de son œuvre, Soupirs dans un


corridor lointain, signé par le critique
Jean-Baptiste Thoret. Été faste pour les
Le mélodiste nous fait part de ses lectures et amateurs de sanglantes baroqueries
de sa passion pour Victor Hugo. Entretien. transalpines, puisque ressortent aussi
en juillet quatre films de Lucio Fulci
(L’Emmurée vivante, Le Venin de la
Quels sont les écrivains qui ont avoir été transporté par la musique peur…) et Six femmes pour l’assassin de
compté dans votre éducation des mots. Ensuite, j’ai découvert les Mario Bava. Ce sera donc un été giallo
littéraire ? récits de La Quête du saint Graal – « jaune » en italien, la couleur de
Laurent Voulzy. – Le socle de mon avec le roi Arthur, et surtout Lan- l’équivalent de la Série noire dans la
éducation littéraire, ça reste Quatre- celot du Lac, personnage chevale- Péninsule, puis par extension ce genre si
vingt-treize de Victor Hugo. Dans resque des Romans de la Table ronde singulier qu’elle inventa au cinéma, à la
cette œuvre colossale, qui est son qui m’a beaucoup marqué. Par ail- croisée du thriller, de l’horreur et de
dernier roman, il y a une densité leurs, je lis peu de poésie, hormis l’érotisme. Mais aussi entre série Z et art
du texte qui vous transporte. La Hildegarde de Bingen, une reli- expérimental, baraque de foire grand-
description faite par l’auteur de gieuse compositrice et femme de guignol et bijouterie de luxe (splendeur
l’âpreté des combats est à la fois ter- lettres du XIIe siècle. de la chromie, bouquet final de la
rible et bouleversante. Il y a aussi Vous tournez tout l’été dans des chimie argentique, leur donnant un
cette puissance d’évocation que églises et des cathédrales de France. aspect de vitrail souillé). Au cœur
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

l’on ressent chez Hugo, et cela dès Quels sont les romanciers qui en d’intrigues ésotériques, seul se détache
les premières pages. Lire et relire parlent le mieux ? le raffinement sadique de meurtres à
Quatrevingt-treize, c’est comme Notre-Dame de Paris de Victor l’arme blanche. Les tueurs excités du
une forme d’exaltation dont je ne Hugo est magistral. Je suis en train couteau représentent ici le terminus
me lasse toujours pas. de lire La Cathédrale, de Huysmans. d’un art moderne ne sachant plus où
Depuis longtemps, vous vous On y trouve aussi une forme de pro- dépenser sa sophistication. À tel point
passionnez pour la période du Moyen fondeur, de spiritualité, de mysti- que c’était Argento lui-même qui, dans
Âge. Quelles ont été vos sources cisme qui me passionnent. ses plans rapprochés, prêtait ses mains
de lecture concernant cette époque Propos recueillis par Philippe Lenglest gantées aux maniaques. Manière
de l’histoire ? radicale d’apposer sa griffe – allez donc
Quand j’avais 15 ans, je lisais Le lui serrer la pince à La Rochelle. L
Roman de la rose. Dans cet ouvrage À ÉCOUTER
médiéval de référence, il y a deux DARIO ARGENTO.
versions. L’une de Guillaume de BELEM,
SOUPIRS DANS UN
CORRIDOR LOINTAIN,
Lorris, à peu près lisible, et l’autre, Laurent Voulzy, un documentaire
dans un français ancien assez abrupt, Columbia/Sony Music, 7 €. de Jean-Baptiste Thoret.
par Jean de Meung. Je me souviens Durée : 1 h 37. En salle le 3 juillet.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 91


non-fiction
    Chef-d’œuvre     Grand livre     Bon livre     À voir     Dispensable
GILLES BASSIGNAC/DIVERGENCE

L’Homme qui marche de Giacometti (1960), exposé aux côtés des autoportraits d’Helene Schjerfbeck, à la Fondation Louis-Vuitton, en 2015.

ARTS marbre, et Lydie Salvayre a la bonté


de ne pas s’inventer un syndrome de
Lydie Salvayre Stendhal. Le lit de camp manque de

Éloge du ratage
confort. Et puis, dans le fond, les mu-
sées la dégoûtent, avec leur façon de
présenter un art domestiqué, débar-
rassé du contexte et des passions qui
président à la naissance des œuvres.
Recluse une nuit au musée, l’autrice reste de marbre Mais l’écrivaine n’est pas dupe de ses
devant les œuvres, qui lui inspirent néanmoins un texte propres emportements et les désa-
sublime sur la noblesse de l’échec. morce avec une élégante dérision.
Par Alexis Brocas et Aurélie Marcireau CHEMINS INATTENDUS
À ce stade, le lecteur se dit qu’il va as-
sister à un exercice de haute voltige ac-
Se laisser enfermer son amie Alina lui a proposé cette ex- compli par l’une de nos meilleurs au-
une nuit au musée Pi- périence, la romancière Lydie Salvayre teurs au-dessus du vide d’un
casso, à Paris, alors qu’il était pour le moins dubitative. Sur les rendez-vous manqué ; une expérience
abrite une exposition conseils d’une autre amie et par goût littéraire intéressante, mais somme
faisant dialoguer le tau- pour L’Homme qui marche, de Giaco- toute secondaire au regard du reste son
reau tutélaire et Giaco- metti, elle finit par accepter. La voilà œuvre. Le lecteur se trompe. La pen-
metti, et voir quel texte au musée, où ses craintes se confir- sée de Lydie Salvayre emprunte des
    en sortira… Lorsque ment. Les œuvres la laissent de chemins inattendus, dont la belle
92 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 19-20 • Juillet-Août 2019
écriture rend les détours naturels. élégance et tendresse, ses figures de REPORTAGE
Surgit soudain un passage fulgurant ratés. Des « ratés ratés » aux « ratés Miguel Prenz
sur son père, que les lecteurs de Pas magnifiques », parmi lesquels figure
pleurer ont appris à connaître, « mon
père, qui tue notre chat d’un coup de
« son très adoré Baudelaire ». L’échec
est-il la condition de la création,
Il y a un os
bâton sur la tête parce qu’il a dérobé comme semble aussi le montrer le cas La découverte d’un fossile de
une miette de viande, c’est mon plus Virginia Woolf ? Et si l’important dinosaure sème la zizanie dans
ancien souvenir, je dois avoir trois était d’avoir l’échec grandiose dans une petite ville argentine.
ans ». Puis un autre souvenir, celui un monde qui ne tolère que la réus-
du rire terrible d’un jeune assassin, site ? Et si l’avenir du monde était à Quand on parle de
entendu quand elle était médecin. l’échec ? Ces faux paradoxes cachent tomber sur un os, on
Des réflexions personnelles sur une belle éthique. Ils vont de pair ne prévoit pas que l’ex-
l’art – et les engouements que l’on aussi avec une rage, avivée par ces pression puisse être
feint, et les discours que l’on tient à longues heures de malaise au musée, prise au propre comme
son propos pour se distinguer – s’en- contre une société qu’elle méprise et au figuré. Pourtant,
chaînent avec des scènes fondatrices. contre la maladie, dont elle parle par     c’est le cas de Rubén
Sur sa famille d’immigrés espagnols petites touches. Carolini, garagiste
et la honte que sa pauvreté, financière dans l’ouest de l’Argentine, qui dé-
et langagière, lui inspirait autrefois. UN MANTEAU D’ARLEQUIN couvrit en 1993 le fossile du plus
Sur ce « Elle est bien modeste », dit Cherchant à comprendre sa froideur grand carnivore recensé à ce jour. La
à son propos lors d’un dîner puant, face aux œuvres, Lydie Salvayre se trouvaille apporta à l’homme une
qui lui inspira une rage durable dont livre à une introspection touchante postérité coûteuse : dénigré par les
elle se moque joliment. Suivent sans aucune complaisance : « La pe- scientifiques en raison de certaines
d’autres beaux passages, sur la mala- tite fille de huit ans qui se promenait de ses hypothèses farfelues, il se
die, sur la mort et avec sa mère le trouve au centre de toutes les jalou-
sur cet Homme Et si l’important dimanche dans sies, le fossile représentant une
qui marche vers sa le quartier des manne financière inespérée dans
fin en portant sur était d’avoir villas d’Auterive une région sinistrée.
son dos le poids l’échec grandiose et la femme de La Guerre des dinosaures, captivant
du monde. Sur la dans un monde trente ans qui reportage, vaut pour ce truculent
possible sainteté avait été qualifiée personnage : à force de cultiver un
d’un Giacometti qui ne tolère que de bien modeste art de mélanger la fiction et la réalité,
i nd i f férent à la réussite ? lors d’un dîner il en devient vertigineux. Le voilà ex-
l’argent, jugeant voulaient absolu- pliquant ses théories en vers à la to-
ses sculptures toujours ratées ; quand ment tirer au clair les raisons qui nalité proche des poèmes gauchos et
il y a pléthore d’écrivains fascinés par l’avaient rendue, cette nuit-là, sèche intitulé, en toute simplicité, Rubén
les figures du mal, Lydie Salvayre et raide comme la loi. » La réponse Carolini, chercheur du temps. Ou en-
compte parmi les rares que fascinent tient en un mot, mais il fallait bien core exposant au musée de sa ville les
les figures du bien. ce livre pour y parvenir. Et il fallait objets avec lesquels il « chassait » le
Cette matière de toutes origines cette nuit au musée, et cet Homme dinosaure, dont une réplique cheap
– biographique, artistique, philoso- qui marche et qui agit comme un ré- du chapeau d’Indiana Jones. Miguel
phique – aurait pu donner un essai vélateur tardif… Prenz parvient à restituer l’histoire
touffu et obscur. Il est au contraire Comment classer ce livre ? On par- d’un petit patelin tout en jouant sur
limpide et lumineux, cela grâce à une lerait volontiers d’une mosaïque mê- différentes échelles. La guéguerre lo-
écriture qui se donne immédiate- lant l’essai à l’autobiographie, à l’au- cale renvoie aux tribulations natio-
ment, comme la sculpture de Giaco- tofiction même. Mais ses pièces sont nales, mais le plus important reste la
metti, et porte néanmoins des nota- si bien serties par l’écriture qu’elles manière dont un os de plus de
tions profondes. Ainsi, sa façon de forment, plutôt qu’un manteau d’Ar- 97 millions d’années sème la zizanie
louer une certaine forme de modes- lequin, un tissu uni – un tissu de vé- dans une petite ville, réduisant les
tie et de célébrer l’échec à travers rités, peut-être. Ainsi, Marcher atermoiements et gesticulations de
l’exemple du sculpteur. « Giacometti jusqu’au soir, qui devait être un pas de notre espèce à une drôle de manière
voyait peut-être dans ses échecs une côté, devient un ouvrage central dans d’occuper nos vies pourtant infini-
forme d’élégance aristocratique dans l’œuvre de Lydie Salvayre, et l’un des ment minuscules à l’échelle du
un monde où la gagne la plus vul- plus beaux textes sans fiction de ces temps. Pierre-Édouard Peillon
gaire commençait déjà à prévaloir sur dix dernières années. L
LA GUERRE DES DINOSAURES,
tout le reste. » Partant de la figure de MARCHER JUSQU’AU SOIR, Miguel Prenz, traduit de l’espagnol (Argentine)
Giacometti, elle raconte, avec Lydie Salvayre, éd. Stock, 212 p., 18 €. par Cyril Gay, éd. Marchialy, 220 p., 19 €.

Juillet-Août 2019 • N° 19-20 • Le Nouveau Magazine Littéraire 93


non-fiction

populaires qu’aux controverses théo-


logiques, est si omniprésente – et,
contrairement à Dieu, on peut l’ob-
server dans l’histoire. Alimentant sans
cesse le rejet sceptique (des médecins
arabes et des philosophes naturalistes)
et donc une élaboration théologique
toujours plus subtile (jusqu’à ce qu’il