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CAMUS OU SARTRE QUEL PHILOSOPHE POUR NOTRE ÉPOQUE ?

DOSSIER : JEAN COCTEAU

www.magazine-litteraire.com - Octobre 2013

Ses relations Dessins, romans,


avec Proust, films : un écrivain
Apollinaire, et artiste complet
Picasso,
Truffaut…
DOM/S 6,80 € - BEL 6,70 € - CH 12,00 FS - CAN 8,99 $ CAN - ALL 7,70 € - ITL 6,80 € - ESP 6,80 € - GB 5,30 £ - GR 6,80 € - PORT CONT 6,80 € - MAR 60 DHS - LUX 6,80 € - TUN 7,50 TND - TOM /S 950 CFP - TOM/A 1500 CFP - MAY 6,80 €

Cocteau
DOSSIER

L’ENFANT TERRIBLE
LE MAGAZINE LITTÉRAIRE - N° 536 - OCTOBRE 2013 - 6,20 €

Extraits inédits
« Démarche
d’un poète »

RENTRÉE LITTÉRAIRE ENTRETIEN J.-J. PAUVERT


Notre sélection « Soyons clairs,
des romans étrangers Sade n’est pas fou »
4, 5, 6
octobre 2013

HÔTEL SALOMON
DE ROTHSCHILD
11, rue Berryer - 75008 PARIS
ENTRÉE LIBRE

Les défis de l’écrit


débats / lectures
concerts / dédicaces
exposition
AVEC LA PARTICIPATION DE

FRANZ-OLIVIER GIESBERT / JACQUES WEBER / NATACHA POLONY / MALEK CHEBEL / ALDO NAOURI / JEAN-FRANÇOIS COLOSIMO
THIERRY GANDILLOT / OLIVIER WEBER / IRÈNE JACOB / MIKHAIL RUDY / HÉLÈNE CARRÈRE D’ENCAUSSE / CHRISTOPHE
ONO-DIT-BIOT / MICHEL FIELD / IRÈNE FRAIN / GUY GOFFETTE / LAURENT SEKSIK / ELSA ZYLBERSTEIN / PATRICE ZEHR
LUC FERRY / METIN ARDITI / JOSÉ RODRIGUES DOS SANTOS / DIDIER VAN CAUWELAERT / PATRICK TIMSIT / MAREK
HALTER / BRUCE TOUSSAINT / TRIO ECHNATON / AIMO PAGIN / MARC RIGLET / HENRY DE LUMLEY / JOSÉ FRÈCHES
LUIZ OOSTERBEEK / JEAN-MICHEL DJIAN / CHRISTOPHE BOURSEILLER / DOMINIQUE MARNY / DAVID GULLENTOPS / LUCIEN
CLERGUE / BERNARD LONJON / ANDRÉ DUSSOLLIER / PATRICK POIVRE D’ARVOR / FANNY COTTENÇON / MICHEL SERRES

Renseignements : Tél. : 01 56 88 60 10 • Métro : George V ou Ternes • www.manuscrits-journees-europeennes.com


3 Éditorial

Édité par Sophia Publications


74, avenue du Maine, 75014 Paris.
Du surfeur
et de l’océan
Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94
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Tarifs France 2011 : 1 an, 12 numéros, 62,50 €.
Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87

L
U. E. et autres pays, nous contacter.

Rédaction
Pour joindre directement par téléphone
orsque parut Sur le blabla et le pour lesquelles on écrit des
votre correspondant, composez chichi des philosophes, nombreux livres est d’essayer de com-
le 01 44 10, suivi des quatre chiffres
placés après son nom.
étaient les critiques qui considéraient prendre le monde en
Directeur de la rédaction
que Frédéric Schiffter, philosophe véli- dehors de sa propre vision
Joseph Macé-Scaron (13 85)
j.macescaron@yahoo.fr
planchiste, avait atteint là le sommet de des choses, et l’autre est
Rédacteur en chef la vague et allait disparaître dans un rouleau. Or voilà d’essayer d’expliquer au
Laurent Nunez (10 70)
lnunez@magazine-litteraire.com plus de dix ans que notre penseur continue de surfer monde sa propre vision des

capman/sipa
Rédacteur en chef adjoint
Hervé Aubron (13 87)
avec élégance. Ce fut Pensées d’un philosophe sous choses. » Et c’est pour ça
haubron@magazine-litteraire.com Prozac, puis Métaphysique du frimeur, Le Philosophe que Rushdie est grand.

E
Chef de rubrique « La vie des lettres »
Alexis Brocas (13 93) sans qualités, Le Bluff éthique… et non seulement n juin 1947, le
abrocas@magazine-litteraire.com
Schiffter ne tombait pas mais il parais- magazine Life
La joie est une taie
Directrice artistique
Blandine Scart Perrois (13 89) sait plus léger et plus profond. Il publia une série
sur l’œil du philosophe, de photos réunies sous
blandine@magazine-litteraire.com
Responsable photo publia Philosophie sentimentale puis
Michel Bénichou (13 90)
mbenichou@magazine-litteraire.com La Beauté, une éducation esthétique. elle envahit notre aorte le titre « Jeunes écrivains
Rédactrice
Enrica Sartori (13 95) Lui, le détaché, paraissait attachant. comme une mauvaise des USA ». Il y avait plu-
enrica@magazine-litteraire.com Progressivement, son nihilisme bal- graisse, elle nous rend sieurs clichés de Gore Vidal
insensibles aux
Correctrice
Valérie Cabridens (13 88) néaire le rapprochait du premier Clé- et un grand portrait de Tru-
malheurs du monde,
vcabridens@magazine-litteraire.com
Fabrication ment Rosset. Le Charme des penseurs man Capote. Je ne sais pas
Christophe Perrusson (13 78)
Directrice administrative et financière
tristes (1) va ravir ceux qui le suivent et et donc ignorants. si, comme le souligne Chris-
Dounia Ammor (13 73) enchanter ceux qui vont le découvrir. topher Bram dans son essai
Directrice commerciale et marketing
Virginie Marliac (54 49) L’opus tient dans la main comme souvent avec Schiff- sur les écrivains gays aux États-Unis (3), « la révolution
Marketing direct ter. Que nous dit-il ? Que la joie est une taie sur l’œil gay fut d’abord et avant tout une révolution litté-
Gestion : Isabelle Parez (13 60)
iparez@magazine-litteraire.com
du philosophe, qu’elle envahit notre aorte comme raire ». Pour être franc, ce présupposé a quelque
Promotion : Anne Alloueteau (54 50) une mauvaise graisse, qu’elle nous rend insensibles chose de gênant. Je crois, tout au contraire, que ce
Vente et promotion aux malheurs du monde, et donc ignorants. À travers fut une révolution menée par des militants, mais ce
Directrice : Évelyne Miont (13 80)
diffusion@magazine-litteraire.com une galerie de portraits, cet essai revisite les philo- qui est vrai, c’est que Bram fait revivre avec talent un
Ventes messageries VIP Diffusion Presse
Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74)
sophes moralistes qui se sont faits les hérauts de la pan de l’histoire littéraire américaine, tout en nous
Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31 mélancolie : Socrate, La Rochefoucauld, Mme du Def- conduisant dans les couloirs humides des saunas et
Publicité fand, Cioran, Roorda, Roland Jaccard et Albert Caraco, en nous faisant asseoir dans de profonds fauteuils en
Directrice commerciale
Publicité et Développement qui écrivait : « Leur amour de la vie me rappelle l’érec- cuir, dans des bars aux murs lambrissés de chêne.
Caroline Nourry (13 96)
tion de l’homme que l’on pend. » Cette anthologie n’est pas exhaustive. Un chapitre

Q
Publicité littéraire
Marie Amiel - directrice de clientèle (12 11)
mamiel@sophiapublications.fr
uel usage font les romanciers, ces appren- aurait pu être consacré à James Purdy, qu’Angelo
Publicité culturelle tis démiurges, de leur liberté immense ? Rinaldi tient, non sans raison, pour un « petit » maître.
Françoise Hullot - directrice de clientèle
(secteur culturel) (12 13) À partir de cette question qui nourrit, encore C’est un peu comme si on traitait de la littérature gay
fhullot@sophiapublications.fr
Responsable communication
aujourd’hui, son travail, Vincent Message (2) inter- en France de Cocteau à Yves Navarre, en passant à
Elodie Dantard (54 55) roge cette tradition littéraire qui, de Pétrone à Rabe- côté d’Augiéras. Mais ne boudons pas notre plaisir car
Service comptabilité
Sylvie Poirier (12 89)
lais, produit des œuvres hétérogènes, c’est-à-dire des ce livre se lit comme un grand article du New Yorker.
spoirier@sophiapublications.fr œuvres où chacun a droit à la parole. S’appuyant sur Et même si Bram ne cherche pas à écrire une thèse
Impression les romans de Robert Musil, Carlos Fuentes, Édouard sur la haine de soi ni sur les années sida ou les lois
Imprimerie G. Canale,
via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Glissant, Thomas Pynchon et Salman Rushdie discriminatoires, il fait vivre ces périodes tragiques
Commission paritaire
n° 0415 K 79505. ISSN- : 0024-9807
– autant d’auteurs qui expriment la « variété des aspi- avec toute la palette non pas d’un essayiste mais d’un
Les manuscrits non insérés rations humaines » –, il retrace ainsi la montée en véritable écrivain. Gays ou non, les écrivains cités ici
ne sont pas rendus.
Copyright © Magazine Littéraire puissance du pluralisme. Le personnage de roman sont allés rejoindre le « vaste océan fait de livres et de
Le Magazine Littéraire est
publié par Sophia Publications, est singulier parce que pluriel. Il se frotte à la diver- lecteurs ». j.macescaron@yahoo.fr
Société anonyme au capital de
7 615 531 euros. sité des cultures et des expériences. Comment le (1) Le Charme des penseurs tristes, Frédéric Schiffter,
Président-directeur général romancier va-t-il dépasser les bornes de son expé- (2) éd. Flammarion, 168 p., 17 €.
et directeur de la publication Romanciers pluralistes, Vincent Message,
Philippe Clerget rience « pour représenter la vie des autres comme s’il éd. du Seuil, 494 p., 26 €.
Dépôt légal : à parution
la connaissait de l’intérieur » ? Est-il sincère dans cette (3) Anges batailleurs. Les Écrivains gays en Amérique
de Tennessee Williams à Armistead Maupin,
démarche ? Message cite Rushdie, qui place exacte- Christopher Bram, traduit de l’anglais (États-Unis) par
ment le défi là où il doit être placé : « Une des raisons Cécile de La Rochère, éd. Grasset, 414 p., 24 €.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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5

Sommaire n° 536 Octobre 2013

8 Perspectives : Sartre ou Camus ?


48 Dossier : Jean Cocteau
88Entretien : Jean-Jacques Pauvert

Prix littéraires :
RITA MERCEDES POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE – AFP – JEAN-LUC BERTINI POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

3 L’éditorial de Joseph Macé-Scaron Le dossier


faites vos jeux
La course des prix 6 Contributeurs 48 La constellation Cocteau
littéraires est lancée : dossier coordonné par David Gullentops,
suivez sur notre site Perspectives
l’évolution des avec Juliette Einhorn
présélections, avant 8 Camus l’a-t-il vraiment 50 Avec Proust, par Claude Arnaud
que le grand prix de
l’Académie française « emporté » sur Sartre ? 51 Chronologie
n’ouvre le bal pages réalisées par Patrice Bollon 54 Avec Apollinaire, par Pierre Caizergues
le 24 octobre. 10 Quelle « révolution » pour aujourd’hui ? 56 Avec Mauriac, par Jean Touzot
Exposition 12 La double impasse du tiers-mondisme 58 Avec Genet, par Pierre-Marie Héron
Sur www.magazine-litteraire.com

Une cure de cubisme et de l’humanisme, par Yves Ansel 60 Avec Anouilh et Ionesco,
avec la grande 14 L’épineuse question du terrorisme par Éléonore Antzenberger
rétrospective consacrée
à Georges Braque, 62 Avec Picasso, par Serge Linarès
au Grand Palais. L’actualité 64 Avec Satie, par Malou Haine
Théâtre 18 La vie des lettres Édition, festivals, 66 Avec Poulenc, par Hervé Lacombe
Retour sur la rentrée spectacles… Les rendez-vous du mois 68 Avec Truffaut,
du dramaturge et 18 Vitalités de l’exténué, par Philippe Lefait par François Amy de la Bretèque
metteur en scène
Joël Pommerat, 30 Le feuilleton de Charles Dantzig 70 Le cinéma, sa seule cause,
avec Au monde et par Hervé Aubron
Les Marchands. Le cahier critique, spécial Étranger 71 Nouvelles parutions
Le cercle critique 32 J. M. Coetzee, Une enfance de Jésus 72 Le pygmalion qui libérait ses muses,
Chaque mois, 34 Junot Díaz, Guide du loser amoureux entretien avec Charles Dantzig
des critiques inédites
exclusivement 35 Dermot Bolger, Une illusion passagère 74 Un graphomane qui ne comptait pas,
accessibles en ligne. 36 Ken Kesey, par Emmanuelle Toulet
Ce numéro comporte 3 encarts : Et quelquefois j’ai comme une grande idée 76 Exposition à Paris : plongée dans
1 encart abonnement sur les
exemplaires kiosque, 1 encart 37 Nina Allan, Complications les papiers d’Orphée,
Edigroup sur les exemplaires
kiosque en Suisse et Belgique, 38 Walter Siti, Une douleur normale par Dominique Marny
1 encart L’Express sur une sélection
d’abonnés.
39 Joyce Carol Oates, Mudwoman 80 Exposition à Menton : un artiste mis
40 Mark Z. Danielewski, en lumière, par Sandrine Faraut-Ruelle
L’Épée des cinquante ans 84 Inédit : Démarche d’un poète,
41 Colum McCann, Transatlantic de Jean Cocteau
42 Jeet Thayil, Narcopolis
42 Jordi Soler, Le magazine des écrivains
Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres 88 Grand entretien avec Jean-Jacques Pauvert :
43 Peter Carey, La Chimie des larmes « Sade n’est récupérable par personne »,
MATSAS/OPALE

44 Sam Byers, Idiopathie propos recueillis par Alexandre Gefen


45 Hallgrimur Helgason, La Femme à 1000° 94 Visite privée
46 William S. Merwin et Michael Taylor, Roy Lichtenstein, par Gaëlle Obiégly
L’Appel du Causse 98 Le dernier mot, par Alain Rey

32 Cahier critique, spécial


En couverture : Jean Cocteau en 1949 (Philippe Halsman/Magnum
Photos). Vignette de couverture : portrait de Sade par Charles-Amédée-
Philippe van Loo (Adoc Photos).
© ADAGP-Paris 2013 pour les œuvres de ses membres reproduites
à l’intérieur de ce numéro. Prochain numéro en vente le 24 octobre
Étranger : J. M. Coetzee
Abonnez-vous page 93
Dossier : Diderot

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Contributeurs 6

Yves Ansel Pierre-Marie Héron

P rofesseur de littérature française à l’université de Nantes, il a


codirigé les Œuvres romanesques complètes de Stendhal dans
La Pléiade et a récemment publié Albert Camus, totem et tabou.
M aître de conférences en littérature française à l’université
Montpellier-III, il est notamment l’auteur de Cocteau. Entre
écriture et conversation (PUR, 2010). Il a coordonné en 2012 le
Politique de la postérité (PUR). DVD-ROM et le site web « Jean Cocteau unique et multiple »
(cocteau.biu-montpellier.fr/) et en 2013 le numéro Jean Cocteau.
Éléonore Antzenberger Pratiques du média radiophonique (Minard).

S pécialiste en littérature du xxe siècle, elle est l’auteur d’une thèse


sur le théâtre de Jean Cocteau. Chargée de cours en lettres Hervé Lacombe
modernes à l’université de Nîmes, elle enseigne aussi la philosophie
à Montpellier-III. P rofesseur de musicologie à l’université Rennes-II, il est l’auteur,
chez Fayard, des Voies de l’opéra français au xixe siècle (1997)
et d’une biographie de Bizet (2000), récompensées par divers prix.
Claude Arnaud Après un essai sur la mondialisation de l’opéra (Géographie de

C ritique littéraire et écrivain, il a dernièrement publié Qu’as-tu


fait de tes frères ? (Le Livre de poche) et Brèves saisons au
paradis (Grasset). Auteur d’une biographie de référence de Cocteau
l’opéra au xxe siècle, 2007), il vient de faire paraître une importante
biographie consacrée à Francis Poulenc. Il participe au numéro
Cocteau des Cahiers de l’Herne, à paraître à la fin de 2013.
(Gallimard, 2003), il vient de faire paraître Proust contre Cocteau
(Grasset). Serge Linarès

François Amy de la Bretèque P rofesseur de littérature française à l’université de Versailles-


Saint-Quentin, il a édité les romans de Cocteau dans La Pléiade

A grégé de lettres classiques, professeur émérite d’études ciné-


matographiques à l’université Montpellier-III, membre de la
Société des amis de Jean Cocteau, il travaille dans l’axe « Cocteau »
et a dirigé le Cahier de l’Herne consacré à Cocteau. Il vient de faire
paraître Picasso et les écrivains chez Citadelles & Mazenod.

du laboratoire Rirra21 depuis 1988. Avec Pierre Caizergues, il a Dominique Marny


publié Une encre de lumière, textes retrouvés et inédits de Jean
Cocteau (Montpellier, 1990). A uteur de nombreux romans, documents et albums illustrés, elle
a consacré à son grand-oncle Jean Cocteau plusieurs ouvrages,
dont Jean Cocteau, archéologue de sa nuit (Textuel, 2010) et Jean
Pierre Caizergues Cocteau, le roman d’un funambule (Le Rocher, 2013). Au musée

M embre de l’Institut universitaire de France, professeur émé-


rite à l’université Montpellier-III, il a coédité les Œuvres poé-
tiques complètes et le Théâtre complet de Jean Cocteau dans La
des Lettres et Manuscrits, elle est actuellement commissaire avec
Pascal Fulacher de l’exposition « Jean Cocteau, le magnifique. Les
miroirs d’un poète » et coauteur du catalogue (MLM-Gallimard).
Pléiade. Il a publié, avec Michel Décaudin, la Correspondance de
Jean Cocteau et de Guillaume Apollinaire (Jean-Michel Place, Gaëlle Obiégly
1991). Il a assuré l’édition des deux derniers volumes du journal de
Cocteau, Le Passé défini, chez Gallimard, où paraîtra en novembre
Secrets de beauté, texte retrouvé du poète, présenté par ses soins.
E lle a publié en 2000 son premier roman, Petite figurine en
biscuit qui tourne sur elle-même dans sa boîte à musique
(L’Arpenteur). Elle vient tout juste de faire paraître chez Verticales
Il est vice-président des Amis de Jean Cocteau et l’un des adminis- Mon prochain, après Le Musée des valeurs sentimentales chez le
trateurs du Comité Cocteau. même éditeur (2011).

Sandrine Faraut-Ruelle Emmanuelle Toulet

D iplômée de l’École du Louvre, elle est bibliothécaire territo-


riale au musée Jean-Cocteau, collection Séverin Wunderman,
à Menton. Elle est l’auteur de Sarah Bernhard et les « monstres
C onservatrice générale, elle est directrice de la Bibliothèque his-
torique de la ville de Paris (BHVP). Elle participe actuellement
à l’inventaire du fonds Cocteau de la BHVP.
sacrés » de Jean Cocteau, paru dans le catalogue du musée Jean-
Cocteau (« Séverin Wunderman », 2011). Elle travaille actuellement, Jean Touzot
pour les Cahiers Jean Cocteau, à l’édition de la correspondance
entre le poète et Irène Lagut. A grégé de lettres classiques, il est professeur émérite de littéra-
ture française à la Sorbonne. Il a publié de nombreux ouvrages
sur Mauriac et Cocteau, comme Jean Cocteau. Le Poète et ses doubles
David Gullentops (Bartillat, 2000). Après avoir édité de nombreux textes inédits de

P rofesseur à la Vrije Universiteit Brussel (Bruxelles), directeur


des Cahiers Jean Cocteau (Paris), il est coéditeur des Œuvres
poétiques complètes de Jean Cocteau dans La Pléiade (deuxième
Cocteau, il vient de faire paraître Cocteau à cœur ouvert. Les
Dernières Années (Bartillat).

édition, 2005). Il vient de réaliser, avec Ann Van Sevenant, un ouvrage


assorti d’un DVD, Les Mondes de Jean Cocteau. Poétique et esthé- Ont également collaboré à ce numéro :
tique (Non Lieu, 2012). Aliette Armel, Maialen Berasategui, Christophe Bident,
Patrice Bollon, Laure Buisson, Olivier Cariguel, Charles
Malou Haine Dantzig, Juliette Einhorn, Jeanne El Ayeb, Marie Fouquet,
Alexandre Gefen, Jean-Baptiste Harang, Jean Hurtin,
M usicologue, professeur à l’université libre de Bruxelles, elle
consacre ses recherches à la vie musicale en France et en Bel-
gique de 1750 à 1940. Elle a notamment codirigé avec David Gul-
Vincent Landel, Phlippe Lefait, Jean-Sébastien Létang,
Alexis Liebaert, Jean-Yves Masson, Pierre-Édouard
Peillon, Véronique Prest, Hubert Prolongeau, Bernard
lentops un catalogue des 600 textes de Cocteau mis en musique, Quiriny, Alain Rey, Josyane Savigneau, Thomas Stélandre.
Jean Cocteau : textes et musique (Mardaga, 2005).

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
Jean cocteau
& le cinématographe
À partir du 2 octobre

EXPOSITION
RéTROSPECTIVE
À l’occasion du
cinquantenaire de
sa mort, hommage à
l’auteur de La Belle
et la Bête…
Affiche La Belle et La Bête de Jean Cocteau, Jean-Denis Malclès © ADAGP, 2013

INFORMATIONS ET CONTENUS INÉDITS SUR cinematheque.fr


grands mécènes de la cinémathèque française mécène de l’exposition
Perspectives 8

Albert Camus l’a-t-il


« emporté » sur Jean-
A
Camus aurait eu cent ans le 7 novembre prochain. lors qu’on célèbre (le
Sa pensée est plus que jamais plébiscitée : 7 novembre prochain)
le centenaire de sa
antitotalitaire, il aurait anticipé les aveuglements naissance, la cote
de la radicalité idéologique, incarnés par Sartre. d’Albert Camus (1913-
Plutôt qu’ainsi schématiser cette éternelle rivalité, 1960) semble à son zénith : il aurait,
selon la rumeur, « tout anticipé de
peut-être vaudrait-il mieux tenter d’en sortir. notre présent », son seul tort étant
Par Patrice Bollon, illustrations Rita Mercedes pour Le Magazine Littéraire d’« avoir eu raison trop tôt ». Contre
Jean-Paul Sartre, qui, lui, se serait
« trompé sur tout ». Réalité ou image
d’Épinal que cette reconstitution ?
Un peu des deux. Pour légitime qu’il
soit, le triomphe de Camus ne sau-
rait faire oublier ses ambiguïtés et
ses flous. Quant à Sartre, nombre de

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
9

Jeanson contre Camus

Procès-verbal
d’une querelle
En mai 1952, Les Temps modernes, la revue fondée par
Sartre, publient une longue recension critique de L’Homme
révolté, le grand essai de philosophie politique de Camus,
paru six mois plus tôt, en octobre 1951. L’article, virulent, est
signé de Francis Jeanson, un jeune philosophe de 30 ans
alors inconnu, qui devait plus tard mettre sur pied le réseau
d’aide au FLN algérien dit des « porteurs de valises ». Le titre
du papier : « Albert Camus ou l’âme révoltée », en un sens,
dit tout. Il réfère à cette « belle âme » que dénonce Hegel
dans la Phénoménologie de l’esprit, s’emprisonnant elle-
même entre des postures qu’elle juge également inaccep-
tables moralement, justifiant ainsi son inactivité en s’attri-
buant le monopole du bien. C’est très exactement le procès
que Jeanson dresse à Camus. Rapprochant sa « morale de
saint-bernard » de son « refus de l’histoire », il lui reproche
de négliger le rôle de l’économie et du social dans l’émer-
gence des révolutions, ce qui le conduit à les interpréter
comme des « divinisations de l’homme », puis, du fait de leur
inévitable dégradation, à les rejeter toutes au nom d’un juge-
ment moral abstrait. Aux yeux de Jeanson, il s’agit là d’une
attitude idéaliste car détachée des luttes réelles. Sans
défendre le stalinisme, il soutient que c’est une erreur poli-
tique de s’attaquer, comme Camus, au système soviétique.
Celui-ci, même imparfait, restant l’espoir des ouvriers fran-
çais, en faire un épouvantail revient à les rejeter dans les bras
du capitalisme. La faiblesse fondamentale de Camus réside

vraiment
donc finalement, pour lui, dans son incapacité à « saisir la
dialectique de l’Histoire », au profit d’« un humanisme vague,
juste relevé de ce qu’il faut d’anarchisme ». Et Jeanson de
conclure que L’Homme révolté n’est que « la pseudo-
philosophie d’une pseudo-histoire des “révolutions”, […] un

Paul Sartre ?
grand livre manqué ». Ainsi s’enclencha une querelle qui
devait diviser durablement la gauche française et qui, loin
d’être ce simple « choc d’ego » décrit par certains, soulève
des questions qui, en partie, sont encore les nôtres. P. B.

ses conceptions et analyses restent, qualités supposées d’édification homme laid quoique attirant par sa
malgré tout, valides. Mais il est aussi morale et politique : d’un côté, un puissance intellectuelle, Jean-Paul
des questions auxquelles ni l’un ni grand et bel individu, au regard franc Sartre, le « bourgeois normalien à qui
l’autre ne répondent… Et si, pour mais sombre et à la bouche sensuelle, tout fut donné de naissance » – lui,
traiter de nos enjeux actuels, il nous Albert Camus, le « fils de la femme de c’est le « Philosophe », ou plutôt le
fallait tout à la fois penser avec et ménage illettrée d’Alger, sauvé par chef de bande idéologique, la Dialec-
contre eux deux ? l’École républicaine » et l’« Homme de tique incarnée aussi, capable, par ses
bonne volonté », défenseur solitaire raisonnements roués, de vous
Le Poète et le Philosophe de l’Humain face aux déviations pro- convaincre que ce mur blanc que vous
C’est une affiche idéale pour un de duites par la Raison abstraite, un voyez devant vous de vos propres
ces docudramas, mélanges d’images « poète » donc ; de l’autre, un petit yeux est noir et que tout ce que vous
d’archives et de scènes de fiction tenez pour faux, à l’inverse, est vrai.
interprétées par des comédiens, trai- Sous l’Occupation, un commun amour Sous l’Occupation, ils sont amis. Ils
tant d’un événement historico- des lettres, des femmes et de la Liberté ne pensent peut-être déjà pas pareil,
culturel, comme les affectionnent les majuscule les rapproche. mais les rapproche un commun
chaînes de télévision pour leurs amour des lettres (qu’ils servent

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Perspectives 10

par deux romans fulgurants qui Par la même premier par ses éditoriaux dans un URSS, l’un s’élève contre tous les
les rendent aussitôt célèbres), des illustratrice quotidien mythique, le second par totalitarismes, l’autre rejoint le
femmes et de la Liberté majuscule. Les Incrustacés, un épais traité de philosophie que marxisme. Puis vient la rupture, à
Car ce sont aussi des résistants – le Rita Mercedes, peu comprennent mais qui s’impose propos d’un essai politico-méta-
premier en homme d’action, le éd. L’Association, 168 p., comme la « bible » de la jeunesse. Et physique sur la révolte du premier. Et
second plus dans l’intention… 29 €. Fidèle collaboratrice ils font la « fiesta » ensemble dans les la guerre en Algérie achève de les
(Chargé, lors de la bataille de Paris, du Magazine Littéraire, caves de Saint-Germain-des-Prés, au déchirer. Y étant né, le premier y reste
l’illustratrice de ces pages
de monter la garde à la Comédie- vient de publier, en images point qu’on les rattache à un même attaché ; le second prend fait et cause
Française, ne s’endort-il pas dans et en textes, un beau conte mouvement, l’« existentialisme ». pour les rebelles algériens. Désor-
son fauteuil ?) maritime, à quelques Bientôt pourtant les événements les mais, le dialogue est rompu, morte
À la Libération, chacun devient, dans encablures de La Chasse éloignent. Face aux soupçons sur l’amitié. La mode de l’époque sacra-
au Snark de Lewis Carroll.
son genre, un maître à penser, le l’existence de camps politiques en lisant le second, le premier s’enferme

Le changement social selon et par-delà Camus


Quelle « révolution » pour aujourd’hui ?
S
ur le plan politique, nous dans l’après-68 par un activisme du pouvoir central et des modifi-
vivons aujourd’hui un para- frénétique, un « romantisme révolu- (1) Il faut mettre cations violentes venant bouleverser
doxe : face à cette crise sans fin tionnaire ». L’aura politique actuelle « marxiste » entre des positions acquises.
guillemets, car la
où s’abîment nos sociétés, nous com- de Camus se justifie donc eu égard à question de savoir
prenons bien que nous ne nous en l’indéniable prescience qu’il a eue de si Lénine poursuit ou Réformisme intransigeant
tirerons pas par une simple améliora- cette question ; mais la solution qu’il au contraire défigure Difficile d’objecter, sur le fond, aux
tion de la gestion du système, mais y apporte – ce qu’on a appelé son Marx d’un point de critiques que Camus tire de ce
vue politique est loin
par un bouleversement radical de nos « socialisme libertaire » – est-elle à la d’être résolue. constat. Mais un processus de trans-
modes de production, de consomma- hauteur ? Ce débat a fait couler formation politique et sociale peut-il
tion, de distribution du revenu et, au- Dans L’Homme révolté, sa critique du beaucoup d’encre, être décisif sans certaines modifi-
et ce n’est sans doute
delà, de pensée. En même temps, système soviétique mêle une analyse pas terminé. cations institutionnelles, telles que
nous ne disposons plus d’une théorie de philosophie politique à une autre, (2) L’Homme révolté, celles du régime de propriété, par
viable du changement social – de ce de « théorie politique ». La première IIIe partie, chap. iv. exemple ? À cet égard, Camus a évo-
qu’on appelait jadis la « révolution ». est classique : c’est la mise en cause (3) C’est très lué : à la Libération, il milite pour les
exactement là
Pis : l’idée même semble s’en être du danger que représente toute l’objection que fera nationalisations. Par la suite, opposé
proprement évanouie. Nous éprou- utopie « messianique » et donc aussi à Camus une partie à toute violence, il a cru pouvoir
vons là bien sûr les retombées de unitaire de la société – le thème, minoritaire du trouver la réponse dans l’adoption
l’histoire du xxe siècle, siècle des révo- désormais rebattu, du « totalita- mouvement dit d’un régime « fédéraliste » inspiré de
« libertaire » : celle,
lutions, mais aussi de leur discrédit. risme ». La seconde est plus neuve : anti-individualiste Proudhon, via l’instauration, « par en
« Parti de la liberté illimitée, j’aboutis Camus a en effet compris que quelque ou anarcho-marxiste, bas », de liens libres entre les pro-
au despotisme illimité » : cette sen- chose ne tournait plus rond dans qui, contrairement à la ducteurs eux-mêmes, et des mé-
Fédération anarchiste,
tence que Dostoïevski met dans la notre conception du changement soutiendra d’ailleurs thodes de contestation non violentes
bouche de son personnage de Chi- social et politique. La dégradation des plus tard reprises à Gandhi. Ce « réformisme
galev des Possédés continue à nous régimes révolutionnaires est aussi, et l’indépendance intransigeant », comme il l’appelait,
poursuivre. À quoi bon lutter pour peut-être d’abord, liée à leurs algérienne. Dans les anticipe incontestablement certaines
Écrits libertaires
une émancipation vouée à accoucher méthodes de prise du pouvoir. C’est (1948-1960) de Camus, formes d’action très contempo-
d’un système pire que celui avec le sens de la phrase qui ouvre son rassemblés et raines : il est celui desdits « indi-
lequel nous cherchons à rompre ? analyse du « terrorisme d’État » et de présentés par Lou gnés », qui cherchent à changer dès
Marin (Égrégores/
Même s’il ne fut ni le premier ni le sa terreur irrationnelle aussi bien que Indigène Éd., 2013), maintenant les choses, sans attendre
seul à s’y être employé, il faut re- « rationnelle » : « Toutes les révo- cette opposition, un hypothétique « grand soir » ré-
connaître à Camus le courage de lutions modernes ont abouti à un ren- pourtant décisive, dempteur. Le problème est que cette
s’être confronté sans détours à cette forcement de l’État (2). » Et comment n’est qu’à peine solution, on la connaît : elle n’est ja-
évoquée.
dégradation des régimes issus des pourrait-il en être autrement quand (4) De la révolution, mais que celle du mouvement co-
révolutions, sinon à leur retourne- elles ont toutes reposé, en particulier Hannah Arendt, opératif. Or, si ce dernier a apporté
ment en l’opposé même de leur pro- la léniniste, sur l’idée qu’un groupe éd. Folio, 2013. d’indéniables améliorations, elles
(5) Voir Hégémonie
jet initial. De ce point de vue, sa po- détenait la vérité du développement et stratégie socialiste,
sont restées locales et transitoires,
sition est infiniment plus pertinente de la société et devait la lui imposer Ernesto Laclau les coopératives réintégrant à la lon-
et moderne que celle de Sartre. – toute opposition ne pouvant dès et Chantal Mouffe, gue la société à laquelle elles étaient
Jusqu’au bout, ce dernier en est resté lors qu’être erreur ou folie ? Ayant traduit de l’anglais par censées fournir un modèle différent.
Julien Abriel, éd. Les
à une vision « marxiste » assez mé- à renverser un ordre ancien, ce Solitaires intempestifs, La banque française ayant le plus
canique des choses (1), contrebalancée processus passe donc par une prise 2009. participé à la spéculation sur les

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dans un silence que trouble à peine présent » : le reflux des révolutions


un prix Nobel de littérature qu’il est « mangeuses d’hommes », la
l’un des plus jeunes lauréats à avoir dénonciation des idéologies
obtenu ; deux ans plus tard, il dispa- et des religions « meur-
raît, à 46 ans, dans un dramatique trières », le rejet des
accident d’automobile. totalitarismes et des
Avec le temps, les choses s’inversent. terrorismes « aveugles », tout
L’histoire, qui avait « ostracisé » le pre- cela au nom de la Grande Solida-
mier, lui rend justice. Elle en fait notre rité des Hommes. Bref, c’était un
« contemporain capital ». Alors que pré-« indigné ». Son seul tort ? « Avoir
Sartre s’est toujours trompé, Camus, eu raison trop tôt ».
lui, a « tout anticipé de notre Le synopsis que nous venons d’es-
quisser a beau enfiler les clichés, il ne
fait que broder sur le sens commun
actuel, à la source plus ou moins de
produits financiers qui a provoqué la tout ce qui s’écrit aujourd’hui sur
crise de 2008 n’est-elle pas une an- Camus et Sartre – ce que montrent
cienne institution de cet ordre, le aussi bien l’essai biographique de Mi-
Crédit agricole ? Dans l’expression chel Onfray (1) que les unes des ma-
de « réformisme intransigeant », le gazines, de droite comme de gauche,
premier terme, plus fort, prend en qui lui ont été consacrées (2). Ce
résumé le pas sur le second. Cela n’est d’ailleurs pas que cette narra-
veut dire qu’il faut sans doute distin- tion soit totalement fausse. Comme
guer ici un socialisme d’un « com- tous les sens communs – de là leur
munisme libertaire (3) » : seul ce force –, elle s’appuie sur des faits
dernier, qui s’accompagne de réels, mais les schématise et les
modifications structurelles de la ploie de façon intéressée dans le
société, correspond à ce régime des sens des pseudo-réponses de
« conseils ouvriers » que Camus notre époque. de l’Histoire ».
louera en le référant à la Commune Sartre et Jeanson
de Paris, mais dont Hannah Arendt De la violence politique répondent à leur tour
aura une vue plus claire dans De la Autant qu’on puisse l’affirmer, – l’ensemble de ces textes
révolution (4). Camus ne s’attendait étant publié trois mois plus tard
Car, si ce régime met en œuvre une pas en 1952 à se voir dans la revue.
certaine violence, celle-ci se veut attaqué par les sar- Comme on le voit, Camus n’avait rien
« démocratique ». Comme la Com- triens sur ce qu’il considérait comme de cette fragile oie blanche humaniste
mune, elle procède d’un mouvement son « grand œuvre » de philosophie Après célébrée par ses zélés admirateurs.
collectif, à caractère insurrectionnel, politique, L’Homme révolté (3). Le avoir été C’était, lui aussi, un polémiste.
et non de l’application d’un plan livre, qu’il avait « porté » dix longues ostracisé, S’adresser à Sartre par-dessus
concocté à l’avance par une « avant- années, avait été bien accueilli à sa Camus Jeanson revenait à exprimer son
garde » politique autoproclamée. parution, en octobre 1951. Et Camus serait mépris pour ce dernier ; et sa réponse
Sous ce regard, tout changement pensait que son amitié avec Sartre devenu portait une provocation délibérée.
social conséquent requiert un nouvel lui assurerait sinon sa bienveillance, notre De son côté, l’article de Jeanson était
exercice du politique, allant dans le du moins les conditions d’un « dia- « contem- aussi dicté par des considérations
sens de cette lutte à la fois écono- logue loyal ». Les Temps modernes, porain contingentes de politique.
mique, idéologique et culturelle que la revue de celui-ci, n’en avaient-ils capital ». Jusqu’alors, Sartre, c’était en effet,
préconisait Gramsci, l’« hégé- pas au demeurant prépublié un des aux yeux des communistes, la « hyène
monie (5) », soit la formation de pro- chapitres ? C’est donc avec conster- dactylographe », un penseur bour-
jets alternatifs par agrégation et arti- nation – et rage – qu’il découvre geois car s’affichant à gauche mais
(1) L’Ordre libertaire.
culation des demandes populaires. dans le numéro de mai 1952 de la La Vie philosophique non marxiste. Or, en 1952, la guerre
Et si la clé d’une conception viable revue le compte rendu de lecture d’Albert Camus, de Corée monte d’un cran. L’affron-
de la révolution ou du changement qu’en fait un jeune sartrien de Michel Onfray, tement entre les deux blocs, de
social résidait dans l’ultra-démocra- 30 ans, Francis Jeanson. Et il est très éd. Flammarion, 2012. l’Ouest et de l’Est, se durcit, levant,
(2) Voir, par exemple,
tisme des institutions qui animent négatif, voire déplaisant (lire enca- « Camus, l’homme qui dans les discours officiels et les jour-
politiquement les sociétés, ce qui dré, p. 9). Révulsé, Camus envoie avait toujours raison » naux, une vague d’anticommunisme.
implique la mutation des actuels alors sa réponse à « Monsieur le (Le Point, janv. 2012), Parce qu’il faut alors « choisir son
et « Camus, le sacre »
partis en « mouvements », dont, s’il Directeur des Temps modernes », à (Le Nouvel camp », Sartre se rapproche du Parti
n’était pas si caricatural, celui dit Sartre donc, qu’il accuse, en mettant Observateur, communiste français. Bien qu’il se
« Cinq Étoiles » en Italie pourrait pas- insidieusement en cause la réalité de nov. 2009). revendique lui aussi de gauche, mais
(3) L’Homme révolté,
ser pour une préfiguration ? ses faits de résistance, de compter Albert Camus,
pour ne pas cautionner le stalinisme,
Patrice Bollon parmi « ces censeurs qui n’ont jamais éd. Gallimard, 1951, Camus entend, lui, se situer « au-
placé que leur fauteuil dans le sens repris en Folio, 1985. dessus du débat ».

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Perspectives 12

La double impasse du tiers


A
près 1945, Sartre accorde ne peut « moraliser le capita-
une place essentielle lisme » (lequel, reposant sur l’in-
dans ses écrits militants térêt, le profit et la concurrence,
à la lutte contre le colonialisme. est par définition amoral), on ne
La « Toussaint rouge », le saurait, ainsi que veulent le faire
1er novembre 1954, cette cam- croire les néo colonialistes,
pagne d’attentats du FLN « humaniser » un système fondé
contre les colons qui signe le sur l’exploitation, le racisme et la
début de la guerre d’Algérie, violence.
va le conduire à intervenir Au fur et à mesure que les « évé-
dans un conflit que la péri- nements d’Algérie » se révèlent
phrase assermentée, afin pour ce qu’ils sont : une guerre
d’éviter de prononcer le mot « sale », impitoyable, que la métro-
de guerre, nomme de façon pole entend par tous les moyens
sibylline les « événements ». remporter, Sartre se montrera de
En 1956, Les Temps modernes plus en plus intransigeant et
publieront le texte d’une de extrême. Lorsqu’il se pose en
ses interventions lors d’un mee- défenseur du Parti communiste
ting pour la paix en Algérie : « Le français, il sait exactement ce qui
colonialisme est un système ». se passe en Union soviétique,
Rigoureuse, étayée de bilans chif- mais il se tait pour ne pas faire le
frés, la thèse affirmée d’entrée jeu de la droite, ne pas obscurcir
(1) Les Damnés de la terre,
Frantz Fanon, éd. Maspéro, est qu’« il n’est pas vrai qu’il y ait « la lumière de l’Est », « ne pas
Au début du moins, avant qu’elle 1961, repris aux éd. La de bons colons et d’autres qui désespérer Billancourt ». Mais
ne se radicalise sous l’effet des pas- Découverte/Poche, 2002. soient méchants : il y a des quand il prend fait et cause pour
sions et du jeu entrecroisé des polé- (2) L’Ordre libertaire. La Vie colons, c’est tout ». Pour Sartre, l’indépendance de l’Algérie,
philosophie d’Albert Camus,
miques, leur querelle portait ainsi Michel Onfray, le colonialisme n’est pas une quand il lutte contre la torture ou
moins sur le fond des choses que sur éd. Flammarion, 2012. question de personnes, bonnes signe en 1960 le Manifeste des
la stratégie politique : dialectique (3) Portrait du colonisé, ou mauvaises ; c’est un système, 121, en soutien aux appelés
chez Sartre, intransigeante ou abso- précédé de Portrait du économique, politique et juri- insoumis, il n’a aucun mensonge
colonisateur, Albert Memmi,
lutiste chez Camus. Certains ont éd. Buchet-Chastel, 1957, dique, non amendable, non à couvrir. Il peut trancher dans le
d’ailleurs pu noter à quel point les rééd. Folio, 2002. réformable. Car, pas plus qu’on vif. Voilà pourquoi l’auteur des
premières pages de L’Homme révolté
prolongent certaines interrogations
de L’Être et le Néant. Mais ces enjeux ad nauseam, Sartre n’est pas devenu révolution », mais l’a-t-il définie de
de fond et de stratégie étant indisso- jusqu’en 1956 le « compagnon de façon suffisamment précise ? La
ciables, la faille qui surgit alors entre route » du PCF par fascination pour méthode utilisée pour opérer un
eux renvoie à une opposition plus Staline, mais parce qu’il entendait changement politique déterminant
profonde, et plus ancienne, sur la maintenir ainsi l’espoir d’un change- en grande part son contenu, la ques-
question de la violence politique et, ment, qui devait être, pour lui, non tion est bien en effet celle de la défi-
au-delà, du rôle de l’histoire. Pour stalinien – son engagement après 68 nition de l’idée même de révolution.
Camus, si certaines circonstances aux côtés des maoïstes le montrera. Celle-ci peut-elle être non violente,
peuvent justifier un recours momen- Pour sa part, Camus n’était pas non ainsi que Camus le rêvait parfois en
tané à la violence, celle-ci ne saurait plus, du moins à l’origine, ce critique évoquant Gandhi, si tant est qu’elle a
être institutionnalisée, légitimée par de toute révolution que les adeptes à détruire les positions acquises par
l’histoire ; pour Sartre, c’est le d’une fin de l’histoire néolibérale ten- certains au détriment d’autres ? Et
contraire. L’histoire a un sens, et on teront plus tard de faire servir à leur sous quelles conditions peut-on assu-
doit compter avec ce que la tradition propos. Rien à voir avec un François rer qu’elle ne se retournera pas dès
marxiste-léniniste appelle l’« état des Furet (4). Et jamais il n’aurait accepté lors en son inverse, en une entreprise
forces en présence » : la violence peut ce rôle de plat thuriféraire du sys- d’asser vissement généralisé des
bien être une solution dangereuse ; tème capitaliste, vécu, pour para- hommes ? Un débat qui prend une
elle reste préférable à l’inaction. phraser la phrase de Sartre sur le acuité nouvelle, alors que, face à une
Où l’on voit, par parenthèses, que le marxisme, comme l’« horizon indé-
récit que l’on fait en général de leur passable de notre siècle », que cher- Selon Albert Memmi, Camus
querelle trahit les positions de l’un chera à lui faire endosser Sarkozy en est resté toute sa vie un « colonisateur
autant que celles de l’autre. Contrai- proposant de transférer ses restes au de bonne volonté ».
rement à ce qui est ressassé parfois Panthéon. Camus voulait une « autre

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-mondisme et de l’humanisme
Mains sales se retrouvera exactions et les violences colo- inévitable. Il faudrait donc « amé- S’interroger sur la légitimité de la
pleinement en accord avec les niales – le journaliste « de liorer le statut indigène » pour violence est en effet une chose,
thèses radicales de Frantz Fanon gauche » ne rendra pas compte désarmer les revendications reconnaître sa nécessité dans
dans Les Damnés de la terre (1), des massacres de Sétif et de nationalistes. Jusqu’au bout, les certaines circonstances histo-
et signera une préface coup de Guelma, perpétrés par les colons « événements d’Algérie » seront riques, une autre. En Algérie,
poing à cette bible du tiers- et l’armée française en mai- pour lui le produit d’une trop colonie de peuplement où les
mondisme où, entre autres for- juin 1945 –, afin, lui, de ne pas grande injustice faite aux indi- colons n’étaient aucunement
mules bien frappées, figure cette désespérer Belcourt, le quartier gènes, non celui d’un système disposés à renoncer à leurs privi-
phrase propre à terrifier les bon- populaire des pieds-noirs d’Alger. injuste en soi, inacceptable. Pour lèges, la guerre a répondu à une
nes âmes : « Abattre un Euro- En dépit de ce que se plaît à reprendre l’expression de l’écri- violence antécédente, première.
péen, c’est faire d’une pierre répéter le discours officiel, et son vain franco-tunisien Albert Sur ce point, L’Étranger, où un
deux coups, supprimer en même porte-parole médiatique actuel, Memmi (3), il est au fond « un petit blanc assassine un « Arabe »,
temps un oppresseur et un Michel Onfray, qui n’hésite pas à colonisateur de bonne volonté », significativement sans nom ni
opprimé ; restent un homme écrire que « Camus fut un penseur qui « ne regrette rien » (la formule visage, pour une question de ter-
mort et un homme libre. » anticolonialiste dès ses jeunes caractéristique de Meursault, le ritoire, une place à l’ombre, et Le
années, et ce jusqu’à la fin de sa héros de L’Étranger), ne peut Premier Homme, qui conte à
Les silences de Camus vie (2) », l’auteur de « Misère de la remettre en question le colonia- quel point la colonisation fut un
Devant la question algérienne, Kabylie » (1939) en tiendra tou- lisme. Et après que la guerre eut régime de terreur, sont des fic-
Camus ne peut évidemment pas jours pour une politique « huma- éclaté, rendant chimérique l’idée tions qui mentent moins que les
partager le point de vue de Sartre, niste » d’assimilation. Pour lui, la d’une « fraternité » entre les papiers mystifiants du journa-
parce qu’il est foncièrement hos- colonisation française est un fait, colons et les colonisés, il se taira, liste. La position de l’auteur des
tile au meurtre (toute son œuvre et il faut faire avec. Jeune, il parce que sa parole ne peut plus Justes paraît, en résumé, faible,
témoigne d’un refus viscéral de défend avec ardeur le projet être audible à partir du moment irréaliste : injuste. Mais croire,
légitimer le crime), et surtout Blum-Viollette de 1936, qui envi- où les armes parlent plus fort que avec Sartre, qu’il suffit au colo-
trop profondément impliqué sageait d’accorder le droit de les mots. Ne lui reste alors plus, nisé d’abattre un colon pour
dans le conflit pour être en vote à une infime minorité de en reprenant un cliché d’époque, s’émanciper est tout aussi idéa-
mesure d’adopter une position musulmans. Le projet, quoique qu’à condamner d’un point de liste. Ce qu’ont montré toutes les
ferme et claire. Il ne peut pas dire timide, rejeté, Camus voit bien vue strictement humanitaire « le guerres d’indépendance, qui
ce qu’il sait puisqu’il n’envisage alors que le refus absolu de terrorisme aveugle ». n’ont pas réussi à créer du jour
pas une Algérie indépendante. concessions fait le jeu des Dans la « guerre sans nom », au lendemain – c’est un euphé-
Il doit louvoyer, mentir par partisans de la « séparation » et Sartre a été sans conteste plus misme – des hommes et des pays
omission, fermer les yeux sur les rend, à terme, le conflit armé lucide et honnête que Camus. « libres ». Yves Ansel

crise sans précédent, l’idée d’une certes équilibrée car reconnaissant (4) Cf. Le Passé d’une temps, que celle-ci avait un sens – le
alternative politique et sociale sem- l’existence d’une dissymétrie des illusion, François splendide essor de « l’Esprit de la
Furet, éd. Robert
ble s’être proprement évanouie (lire forces, mais qui ouvre la porte à Laffont/Calmann-Lévy, Liberté » de Hegel, empruntant des
encadré p. 10). toutes les dérives. Camus, lui, enten- 1995, repris en voies parfois obscures mais finale-
dait privilégier le respect humain sur Livre de poche, 2003. ment rationnelles –, on a en effet
« Crimes logiques » ? les nécessités de l’émancipation (5) On fait référence appris que cette « Ruse de la Raison »
bien sûr ici
Parce qu’il questionne la légitimité de – mais qu’advient-il si ce respect au pamphlet de pouvait égarer durablement les
la violence politique, le débat a aussi passe par cette émancipation ? Jean-Jacques Brochier, hommes, en transformant leurs
une dimension éthique. Faut-il juger D’une certaine façon, on en revient Camus, philosophe actions les plus arbitraires et les plus
comme toujours juste – et donc tou- ici à la question, qui n’est pas qu’un pour classes cruelles, selon la forte expression de
terminales (1970),
jours soutenir – l’action, même vio- sujet oiseux de dissertation pour éd. La Différence, Camus, en « crimes logiques ». Mais
lente, des opprimés contre l’oppres- classes terminales (5), des rapports 2001. si, à l’inverse, c’est une morale trans-
sion qu’ils subissent ? Ou bien toute entre politique et morale. Car, si c’est cendante qui doit dicter l’action poli-
violence, d’où qu’elle vienne, est-elle la politique qui détermine la morale, tique, la solution ne vaut guère
à proscrire ? Cette question connais- on entre dans l’arbitraire potentiel de mieux… Au niveau des principes, il
sant son acmé avec celle du terro- la raison d’État, ou, pour ce qui est faudrait en effet pouvoir assurer que
risme (lire encadré p. 14). À cela, de la révolution, de l’histoire. On cette morale humaine, à laquelle tout
Sartre répondait que toute lutte bascule dans son cynisme – ce que devrait être asservi, est neutre, indé-
émancipatrice justifie instantanément Camus appelait, à la suite de pendante de ses conditions d’exer-
les actes qu’elle rend nécessaires, et Nietzsche, le « nihilisme moderne ». cice. Or on voit bien que ce n’est pas
à la violence des opprimés il opposait Peut-on en effet confier au mouve- le cas : en figeant les positions de cha-
celle des institutions qui, antécédente, ment de l’histoire le soin de dégager cun, elle favorise ceux qui sont déjà
fonde la première – une position des valeurs morales ? Si l’on a cru, un favorisés, glissant ainsi vers le

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Perspectives 14

conservatisme, sinon l’amora- (6) N’oublions Là s’arrête, d’ordinaire, l’examen de Comme celle des marxistes, sa pensée
lisme. Tel est bien le problème que jamais que c’est ce la controverse entre Sartre et Camus. est en effet demeurée jusqu’au bout
discours de « progrès »
soulève le fameux – et, d’ailleurs, qui a légitimé Sur l’enjeu anticolonialiste, l’histoire dans l’orbite des Lumières du
pour cette raison, plus très évoqué – la colonisation et, étant, comme on dit, « passée par là », xviiie siècle et de leur potentiel ethno-
« devoir moral d’ingérence » : en particulier, même les critiques les plus violents centrisme (6). Sur cet enjeu, Camus
présenté par les French doctors au xixe siècle, celle de Sartre lui concèdent l’avantage sur et Sartre, c’est en bref un peu, comme
de « peuplement »
comme une solution miracle car de l’Algérie. Camus. Mais a-t-on vraiment fait le le disait Waldeck-Rochet, « bonnet
reposant sur d’« incontestables » exi- (7) « À propos tour de la question en disant cela ? blanc et blanc bonnet ». La vérité est
gences humanitaires, n’a-t-il pas des nouveaux Car si, comme l’a suggéré Albert que, quand bien même ils s’opposent
philosophes »,
servi, aux mains des néoconserva- Gilles Deleuze, Minuit, Memmi, Camus est resté toute sa vie sur la source de l’« Universel » – la
teurs américains, de récit justifica- supplément au n° 24, au fond de lui « un colonisateur de nature humaine pour Camus, l’idée
teur à l’expédition néocoloniale mai 1977. bonne volonté », cherchant à amé- de progrès chez Sartre –, tous deux
d’Irak ? Où l’on mesure la pertinence liorer le système colonial mais sans le partagent le même présupposé uni-
des questions posées par Camus, remettre en cause (lire encadré versaliste : nous sommes tous des
mais aussi le caractère probléma- p. 12), il n’est pas sûr que Sartre fasse frères, des égaux, et donc des sem-
tique des réponses qu’il esquisse. mieux avec son tiers-mondisme. blables. Or l’un des défis majeurs de

L’épineuse question du terrorisme


R
evenue depuis 2001 sur le Il faudrait aussi distinguer les actions position qui peut mener à acquiescer
devant de la scène, la ques- « individuelles » de celles qui visent à Camus à n’importe quelle action.
tion du « terrorisme » reste semer le trouble au sein d’une armée comme Il ne faudrait cependant pas schéma-
un trou noir de la réflexion politique. occupante ou dans une population Sartre tiser les positions de Camus et de
On n’ose s’y confronter tant elle sou- civile, afin de la détacher de l’occu- peinent à Sartre ni sous-estimer leurs contradic-
lève de passions. Elle ne fait pourtant pant. Parler dans tous ces cas de « ter- être tions. Dans L’Homme révolté, Camus
que prolonger celle de la violence rorisme aveugle » revient à amal- absolument célèbre ainsi « l’esprit de sacrifice »
révolutionnaire, en lui ajoutant toute- gamer, en les criminalisant, des actes cohérents des nihilistes russes de 1905. S’ils ne
fois deux éléments spécifiques. Tout aux finalités très différentes. Ajoutons sur la constituent pas une politique, les at-
acte terroriste se définit d’abord par que, s’il y a terrorisme, c’est qu’il y a question du tentats lui semblent défendables,
l’usage de modes d’action « non disproportion des forces en présence. terrorisme. voire « créateurs de valeur », quand
conventionnels » : les attentats ou On dit souvent que celui-ci est ceux qui les commettent sont prêts à
assimilés, ciblés, visant des repré- l’« arme des faibles », mais l’expres- (1) Voir la Théorie du payer leur action de leur vie, dans une
sentants de l’ordre attaqué, ou non sion ne doit pas s’entendre seule- partisan de Carl sorte de « donnant-donnant » hé-
Schmitt, traduit de
ciblés, participant d’une action « psy- ment comme un jugement sur la l’allemand par Marie- roïque. Quant à Sartre, s’il s’éleva
chologique ». À quoi l’on associe, « lâcheté » de ceux qui y ont recours Louise Steinhauser, éd. contre les conditions de détention
dans les conflits classiques, les actions et de leurs méthodes, mais aussi Champs-Flammarion, des membres de la Fraction armée
de « guérilla » et les « guerres de par- comme le constat d’une inégalité 1992 (publ. initiale : rouge allemande (RAF), il avait tenu,
1963 et 1972 pour la
tisans (1) ». Par définition, ces actes entre une violence d’État « systé- traduction française). avant de rencontrer Andreas Baader,
sont en outre le fait d’individus ou de mique » et une contre-violence (2) Cf. Terrorismes. son « chef », à donner un entretien à
groupes d’individus – ce qui pose la contestataire « antisystémique ». Histoire et droit, Der Spiegel où il émettait de vives
Camus, pour qui toute violence était Mireille Delmas-Marty réserves sur la représentativité et la
question de leur « représentativité » et Henry Laurens (dir.),
sociale et politique. une « mutilation » psychologique CNRS Éd., 2010. valeur politiques des actions de ce
Ces particularités font du phéno- autant que physique, rejetait tout (3) Cf. l’entretien groupe (3). Face au terrorisme, Sartre
mène terroriste une réalité ambiguë. acte terroriste comme dégradant de Sartre avec et Camus ont eu des attitudes bien
la féministe allemande
Parce qu’ils ne se battent pas « en humainement et menant forcément, Alice Schwarzer moins cohérentes qu’on ne le dit.
ligne » et en uniforme, mais qu’ils les en cas de « succès », à une oppres- dans Der Spiegel Certes, de quelque manière qu’on
harcèlent en se fondant dans la popu- sion. Il ne tenait donc aucun compte du 2 décembre 1974. tourne la question, on ne peut lui
lation, les guérilleros ne sont pas du caractère « asymétrique » des donner une assise théorique stable.
considérés par les armées régulières guerres modernes de libération Il n’y a pas un Terrorisme majuscule,
comme des militaires. Ce sont des nationale ou politique. Sartre pensait, comme cette entité abstraite du Mal
« terroristes », non redevables du lui, que l’histoire et ses nécessités jus- absolu rôdant sur le monde et à qui
droit de la guerre. En cas de capture, tifiaient certains actes dits terroristes. il faut faire une « guerre » implacable,
on les passe donc sans procès par les Il soutint ainsi le commando palesti- mais des hommes qui recourent,
armes, comme des bandits de grand nien des Jeux olympiques de Munich, dans des situations particulières et
chemin. C’est ainsi que l’armée alle- en 1972 : les athlètes israéliens pris pour des motifs divers, à des actions
mande jugeait les résistants fran- en otages étant des militaires, et l’ac- non conventionnelles. Sauf si l’on
çais (2). D’où la difficulté de s’en tenir tion entreprise visant à libérer des veut placer le statu quo hors de por-
à une dénonciation « humaniste » combattants palestiniens, c’était pour tée de toute critique, on ne peut donc
d’un « terrorisme » indifférencié. lui un simple « fait de guerre ». Une en juger qu’au cas par cas. P. B.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
15

notre millénaire, qu’illustrent les dif­ (8) C’est ici qu’il

Flammarion
ficultés actuelles de l’Occident à se faudrait prendre en
compte la critique de
repérer face aux événements de Maurice Merleau­Ponty
Tunisie ou d’Égypte, est bien celui de dans « Sartre et l’ultra­
savoir comment ordonner un univers bolchevisme » (repris
dans Les Aventures
dans lequel s’impose désormais l’idée de la dialectique,
qu’il existe des conceptions égales éd. Gallimard, 1955) :
mais aussi différentes, et peut-être à ce qui éloigne Sartre
jamais, du monde. du marxisme dont
il se recommande
À la question : qui, de Sartre ou de est, soutient
Camus, a « gagné » la bataille idéolo­ Merleau­Ponty, son
gique ? il semble donc qu’on ne puisse « volontarisme »,
répondre qu’en normand : ni l’un ni son romantisme
révolutionnaire,
l’autre. Le présent triomphe de on pourrait ajouter
Camus ramène certes sur le devant « petit­bourgeois » car
de la scène des questions capitales. finalement tourné vers
sa satisfaction propre,
On peut même soutenir qu’on n’a égotiste, en donnant
sans doute pas encore profité de aux « opprimés » qu’il

Photo : © Sylvain Grandadam/Hoa-Qui - Photo auteur : David Ignaszewski/Koboy © Flammarion


toutes ses interrogations, en particu­ est censé défendre
lier les critiques qu’il adresse au le rôle d’« objets ».
Tout autre serait
marxisme sur son caractère en fin de de les accompagner
compte « conservateur ». Mais cela ne dans leurs luttes, en y
saurait faire oublier ses ambiguïtés et participant soi­même.
ses flous propices à l’équivoque, (9) Camus and Sartre:
comme son recours à ce que Deleuze The Story of a
a pu appeler, à propos des « nouveaux Friendship and the
philosophes » des années 1970, les Quarrel That Ended
It, Ronald Aronson,
« gros concepts, aussi gros que des éd. University of
dents creuses (7)  », l’Absurde, la Chicago Press, 2004.
Liberté, la Révolte, etc., qui appa­ Voir aussi son article,
raissent souvent comme un moyen « Sartre contre Camus :
le conflit jamais
d’esquiver des questions concrètes résolu », dans Cités,
plus ardues. Quant à Sartre, à l’in­ n° 22, éd. Puf, 2005.
verse, si la chute du communisme (10) En 1948, Jean­Paul
d’État à la soviétique a porté un coup Sartre lancera
avec David Rousset
fatal à nombre de ses conceptions, le Rassemblement
elle ne disqualifie pas pour autant cer­ démocratique
taines de ses analyses, notamment
celles qui sont entées sur la nécessité,
révolutionnaire (RDR).
Ce mouvement, et non Reverdy excelle dans
issue d’une lecture attentive de Marx,
parti (on pouvait y
adhérer en restant ce portrait du Japon
contemporain.
d’un examen des conditions maté­ membre d’un autre),
rielles, concrètes, de tout acte poli­ rejetait à la fois la SFIO
et le PCF, pour prôner
tique. Et aucun des deux n’échappe un socialisme Michel Abescat, Télérama
à ses contradictions : Camus rêvait se voulant plus
d’une révolution différente, mais son révolutionnaire que
celui de la première
idée d’une « politique modeste »,
marquée par « l’esprit de midi »
et plus démocratique Quand la - bonne - littérature
que le communisme se met au service de l’histoire immédiate.
(d’équilibre), le porte finalement au du second. Mais, sans
base sociale, purement Marianne Payot, L’Express
réformisme ; et on ne voit pas com­
intellectuel, il devait
ment Sartre concilie son détermi­ disparaître moins d’un Un polar très singulier, qu’on dirait filmé au
nisme historique avec son existentia­ an après sa création. ralenti, avec un peu de yakuzas et beaucoup
lisme (8). Enfin, il y a les questions Camus s’y intéressera de poésie.
auxquelles ni l’un ni l’autre n’ap­ et, parce qu’il y voyait
la possible amorce Grégoire Leménager, Le Nouvel Observateur
portent de réponses. d’une « nouvelle
gauche », il soutiendra Un fascinant voyage au pays du Soleil-
Introuvable troisième voie également en 1955 Levant. Une splendeur littéraire.
l’éphémère Front
Cherchant à lever ces apories républicain de Pierre Nicolas Ungemuth, Le Figaro Magazine
gênantes, l’historien des idées amé­ Mendès­France, une
ricain Ronald Aronson soutient, en coalition électorale
conclusion de son récit­essai sur de centre gauche
qui éclata elle aussi
l’amitié entre Camus et Sartre (9), que au bout de
leur tort à tous deux fut de s’être quelques mois.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Perspectives 16

enferrés dans leurs propres demi- de notre prétention à l’universel,


vérités manichéennes, sans égard
pour celles de leur adversaire. Il s’agi-
rait donc aujourd’hui de rassembler
qui semblent en cause. Il nous faut
donc aujourd’hui tenter de leur en
substituer d’autres, pour, à partir
Bibliographie
ces demi-vérités pour en faire des d’eux, (re)bâtir une intelligence du
À lire Monatte) entre 1948 et 1960,
vérités entières et en tirer une sorte monde adaptée aux défis inédits de précédé par une étude de l’anar-
de « mouvement révolutionnaire doté notre nouveau millénaire. Si ce n’est chiste non violent allemand Lou
des scrupules et du sens des limites que ce qu’enseigne également cette Marin. Publié initialement en
d’un mouvement réformiste ». Mais querelle, c’est la difficulté d’élaborer 2009, ce livre est un peu la
on peut douter de la faisabilité d’une une pensée « définitive » devant des « matrice » de l’essai de Michel
telle solution « synthétique » : ne conflits qui engagent l’existence Onfray, L’Ordre libertaire. La Vie
rappelle-t-elle pas ces « troisièmes même, physique et morale, des philosophique de Camus
voies » que Camus et Sartre cher- hommes concrets. Quoi que l’on (réédition en J’ai lu, 2013). Le
chèrent à plusieurs reprises à fasse, il adviendra donc toujours de problème est que, dans les deux
cas, il n’y a aucune discussion
emprunter et qui se conclurent toutes ces occurrences où il nous faudra Albert Camus, Herbert
R. Lottman, traduit de l’anglais sur ce que signifie le mot « liber-
par des échecs (10) ? trancher, dans l’incertitude des taire » : anarchisme « individua-
Ce que la querelle Sartre-Camus conséquences de nos actes. Comme (États-Unis) par Marianne Véron,
éd. du Cherche midi, 1 060 p., 22 €. liste » ou anarcho-communisme
révèle en effet, c’est bien plutôt l’ab- la vie selon Shakespeare, l’histoire Réédition, précédée d’une et système des « conseils
sence dramatique d’une analyse est bien ce récit, « plein de bruit, de introduction inédite de l’auteur, ouvriers » ? Or c’est bien là que
résolument contemporaine de nos fureur, qu’un idiot raconte et qui n’a le journaliste et historien amé- se tient la question…
sociétés et le manque corrélatif pas de sens », dont, n’en déplaise à ricain Herbert R. Lottman, de À noter aussi, chez Indigène,
d’une théorie politique neuve Sartre (qui croyait au progrès) et à l’une des deux grandes bio- deux intéressantes brochures :
posant les bases d’une révolution Camus (qui voulait éviter de choisir), graphies de référence de Camus de Lou Marin, Camus et sa cri-
ou assimilée enfin « humaine ». Et nous ne pourrons sans doute jamais (avec celle d’Olivier Todd, Albert tique libertaire de la violence
entièrement – et heureusement en Camus, une vie, éd. Folio). (2011, 26 p., 3 €), et d’Yves K.,
peut-on envisager un « dépas-
Pourquoi Camus ? Sartre et la violence des oppri-
sement » de cette situation sans un un sens, car cela nous laisse une més (2011, 26 p., 3 €).
effort radical de pensée ? Car ce sont part d’imprévu et donc de création Eduardo Castillo (dir.),
éd. Philippe Rey, 340 p., 19 €.
bien certains de nos partis pris les dans la conduite de nos existences – Ouvrage collectif d’hommages,
plus fondamentaux, tels que celui nous émanciper. où l’on remarque les contribu-
tions de Daniel Lindenberg sur
« Camus politique » et d’Alexis
Rencontres Jenni, l’auteur de L’Art français

Camus vivant à Montauban de la guerre (Goncourt 2011),


sur ses ambiguïtés face à la
guerre d’Algérie. Une renaissance
Le festival des Lettres d’automne pas toucher à un absolu de vérité, Albert Camus, totem sartrienne, Annie Cohen-Solal,
change ses habitudes. Dédié à des mais demeure ouverte à l’actualité et tabou. Politique éd. Gallimard, 90 p., 9,50 €.
de la postérité, Yves Ansel, Par sa biographe (Sartre, 1905-
figures contemporaines (Jorge Sem- et accessible au plus grand nombre. éd. Presses universitaires de Rennes, 1980, éd. Folio), un bref essai
prún, Daniel Pennac) depuis 1996, il Des écrivains, des spécialistes et des 206 p., 15 €. sur l’actualité politique de Sartre
s’intéresse cette année à Albert artistes se réuniront lors de divers Confrontation impitoyable de la dans le monde entier, notam-
Camus. Comment se fait-il que son rendez-vous (tables rondes, lectures, « légende de Camus » avec ses ment aux États-Unis. La démons-
œuvre nous soit aujourd’hui si fami- débats), orchestrés en trois mouve- textes politiques sur l’Algérie et tration serait plus convaincante
lière, au point qu’il demeure presque ments : autour de l’œuvre et du par- ses romans (en particulier si l’auteur différenciait l’« atti-
toujours, plus de cinquante-trois ans cours de Camus ; autour de sa cor- L’Étranger) et leurs « discours tude » de Sartre, dont la généro-
après sa mort, comme un contem- respondance – Michel Vinaver d’escorte » – ces auto-interpré- sité à l’égard des opprimés est
tations assermentées masquant, sans doute très moderne, de ses
porain ? Ce sera l’interrogation prin- notamment témoignera de ses
selon Ansel, un propos non pas analyses, dont il faudrait établir
cipale de cette édition. Car, s’il ne échanges avec l’écrivain ; enfin, cinq anticolonialiste mais de réforme
s’agit pas, pour Maurice Petit, fon- écrivains contemporains (dont Alexis en quoi elles restent un « outil
« humaniste » du système colo- de référence pour déchiffrer
dateur du festival, de procéder à une Jenni et Sylvie Germain) intervien- nial. Au-delà de la polémique, [notre] époque » – ce dont on
béatification d’Albert Camus – « il dront pour rendre compte des une lecture indispensable pour peut douter.
n’en a pas besoin » –, il n’est pas non « empreintes et impressions » qu’ils une discussion sérieuse des
plus question de revenir une énième ont conservées des œuvres de positions de Camus. À lire également
fois sur la figure trinitaire de Camus. « Le maître, ce n’est pas Écrits libertaires D’Albert Camus
l’écrivain-philosophe-journaliste. Le moi, c’est vous », disait-il. Une (1948-1960), Albert Camus, L’Homme révolté,
festival tâchera plutôt de mettre en modestie qui lui vaut encore bien des rassemblés et présentés Actuelles. Écrits politiques
par Lou Marin, et Chroniques algériennes
évidence la cohérence d’un person- disciples. Marie Fouquet éd. Égrégores/Indigène, 342 p., 18 €. 1939-1958 (éd. Folio Essais).
nage « authentique, d’une honnêteté Choix d’articles donnés par De Jean-Paul Sartre
intellectuelle et littéraire » qui égale À suivre Camus à des revues libertaires Situations (éd. Gallimard).
« son indépendance politique et Lettres d’automne, ou anarcho-syndicalistes De Maurice Merleau-Ponty
idéologique » ; et le doute domine la du 18 novembre au 1er décembre, (comme la célèbre Révolution Les Aventures de la
pensée de Camus, qui ne prétend à Montauban (82). prolétarienne de Pier re dialectique (éd. Folio Essais).

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
Toulouse
31 oct. - 5 nov. 2013
L’un et l’autre
Hommage à J.-B. Pontalis
Rencontres / Lectures avec : Patrick AUTRÉAUX •
Berna rd C H A M B A Z • Marcel C O H E N •
V i n c e nt D E L E C R O I X • Marie D I D I E R •
Photographie © François Fontaine/ Agence VU’ de la série « Silenzio. Mémoires de cinéma », 2012 / Création graphique : t2Bis / Licences n° 2 – 105 2821 et n° 3 – 105 2822

Cole tte F E L L O U S • Fran çois G A N T H E R ET •


Sylvie GERMAIN • Edmundo GOMEZ MANGO •
Mi che l G R I B I N S K I • Lau ren ce K A H N •
Daniel PENNAC • Sophie PUJAS •

Entrez dans le rêve


Nuit Hervé Guibert
Tombés de la nuit
La science des rêves
www.lemarathondesmots.com
La vie des lettres 18
SeRgIo aquInDo PouR le magazine litteraire
CRÉDIT

parutionsVitalités de l’exténué
Trois romans de la rentrée excellent à restituer des intériorités
épuisées, effondrées, enragées, leurs égarements et leurs illuminations.
Par Philippe Lefait

L
À lire e vieux mara­ par vocation. « Lâche/faible/désarmé » – cette
L’Invention de nos vies, thonien que je manière d’écrire de Tuil –, il végète en banlieue et
Karine Tuil, suis connaît dans le social avant de devenir un écrivain à gros
éd. Grasset, 494 p., 20,90 €. bien les ris­ succès boursouflé d’illusions. L’autre amant de
Vertiges, ques de l’épui­ Nina croit tout gagner en se laissant passer pour
Lionel Duroy, sement. Ce sera le mot du juif. De naissance arabe et fils bâtard de femme de
éd. Julliard, 468 p., 21 €. mois. Trois romans de cette ménage tunisienne et de politicard français, il
La Dernière Séance, rentrée, bien épais, 494, 468 et 490 pages respec­ devient compulsivement et par dépit l’un des
Chahdortt Djavann, tivement, permettent d’explorer la quête identitaire avocats les plus brillants et les plus fortunés du
éd. Fayard, 490 p., 22 €.
et le chemin de soi. barreau de New York, « respecté/copié/envié »,
Karine Tuil réussit à faire de l’éreintement des sté­ épouse une héritière et meurt à bas bruit de men­
réotypes une vertu littéraire. L’Invention de nos songe et de béance. Il y a du DSK chez Samir/Sam,
vies est une version postmoderne du roman celui qui oublie par nécessité la terminaison de son
d’Henri­Pierre Roché Jules et Jim, adapté par prénom. Plus dure sera la chute au pays du tout
Truffaut, qu’auraient atomisé l’idéologie du marché tout de suite : femmes, argent, addictions, consi­
et son dégât collatéral, l’égoïsme forcené. Mais ici, dération sociale et souliers Berluti. Terrorisme et
dans la course à la vie ratée de trois amis d’univer­ victime expiatoire sont en prime ! Ces trois héros
sité, l’amour – supplanté par la génitalité, la prototypes aux relations toxiques s’emploient avec
dépression ou le mépris – n’interviendra jamais autant d’assiduité que d’acidité à l’illégitimité iden­
qu’en deuxième intention. Il arrive ainsi à Nina, à titaire et existentielle.
la plastique parfaite – « Tant de beauté, ça
encage » –, accessoirement mannequin de bottins Duroy, écrivain jusqu’à l’os
publicitaires pour la grande distribution, de se Lionel Duroy confirme avec Vertiges son inépui­
plaire « dans le rôle de la prédatrice qui saisit/broie/ sable qualité d’écrivain jusqu’à l’os. Il continue de
achève… pleinement consciente de ce qu’elle décortiquer le trauma fondateur dans l’enfance et
entreprend : mettre un terme à vingt ans d’alié­ les affects conséquents. Qu’Augustin (le double de
nation sentimentale ». C’est Samuel qu’elle quitte. l’auteur) soit en train de se figurer l’amant de sa
Enfant adopté par un couple d’intellectuels juifs femme – « Markus allant dans le ventre de Cécile,
laïques virant orthodoxes, il est looser et suicidaire puis jouissant en elle, avant de retomber sur le côté

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hypertextes
#dictionnaires
À l’heure de la rentrée
des classes et de l’achat
des dictionnaires 2014, avec
leurs mots nouveaux souvent
issus du monde numérique
(« viralité », « microblog »
pour Le Robert, « googliser »,
« hashtag » pour Le Larousse),
la guerre fait rage entre
les dictionnaires papier qui
tentent de ne pas être tués
par le numérique comme
le furent leurs grandes sœurs
encyclopédiques, les
dictionnaires pour tablettes
ou liseuses produits par les
éditeurs traditionnels, les outils
grammaticaux et lexicaux
proposés sous forme logicielle
(le ProLexis français ou
les dictionnaires d’Antidote,
canadien) et les grands
et de laisser traîner sa queue, sa queue trempée de Le mur mythique des trente premiers kilomètres dictionnaires en ligne,
historiques (le Littré et autres
sang qui m’avait paru d’une longueur exception- passé, nous attaquons, déjà sonnés mais résolus, « Dictionnaires d’autrefois »),
nelle » –, ou qu’il revisite à l’infini la haine de La Dernière Séance de Chahdortt Djavann. scientifiques (le formidable
Suzanne, cette mère qui traitait sa marmaille « Déluge + Inondation + Destruction + Mort + Trésor de la langue française,
« comme des chiens. Moins bien que des chiens… Placenta déchiré + Ruine de mon père + Naissance indispensable malgré son
Elle pourrait au moins dire merci de temps en = Moi » : une addition-addiction qui ne permet pas interface archaïque proposée
temps, cette conne, je me disais (jamais nous ne a priori de se pardonner d’être née, ne donne pas par l’Atilf, « laboratoire
l’appelions autrement entre nous, mes frères et droit au commerce humain, rend intelligente mais d’Analyse et traitement
informatique de la langue
moi, que cette conne, cette sale conne, cette grosse inapte à tout, et qui fait sonner chez le psychana- française »), ou académiques
conne) ». Recoller tant bien que mal les morceaux lyste. L’auteur d’origine iranienne, française (le très inutile Dictionnaire de
épars de sa personne, de son âme et de ses impuis- d’écriture et de cure analytique, achève le récit de l’Académie française, lui aussi
sances est son rocher d’auteur. « Il n’en a jamais l’aventure de Donya entamé avec Je ne suis pas accessible en ligne dans sa
fini. Inlassablement il fouille », dit Esther, cette celle que je suis. De l’Iran de Khomeiny au Paris neuvième édition), et enfin
femme, mère de ses filles, amoureuse mais sans de la solitude d’une réfugiée et d’une langue, le le projet de dictionnaire
collaboratif Wiktionary, qui
plus de désir, d’avec laquelle il se sépare. français, qui laisse plus « d’espace pour un esprit
ne connaît hélas pas le succès
Cécile, Esther, Ingrid, Violetta, Maria-Esperanza. libre » que le farsi, cette jeune femme a une mère, de son aîné Wikipédia. Aux
L’inconscient de Lionel Duroy, qui écrit comme on « la première à dire que j’étais une mauvaise graine, amoureux des mots et autres
appelle une ambulance, sait tout de l’endurance, une mauvaise herbe indestructible, et elle m’en a commentateurs de lexiques, on
de la cyclothymie, de la peur toujours voulu pour ça », un père ne saurait que recommander
d’elles, ses femmes, quand il fan- « Ne pas être aimé aimé, mais vieux opiomane et l’eXionnaire, « réseau des
tasme que certaines dupliquent rend féroce. » fou, un bel oncle pédophile et mots » avec son dictionnaire
commenté et noté par ses
la génitrice hystérique et castra- La Dernière Séance, incestueux. Elle fuit un pays des lecteurs, ses outils spécialisés
trice, une « araignée », « folle », Chahdortt Djavann mollahs où l’on enferme à 13 ans, (portail Scrabble ou
« terrifiante ». Et du risque de res- où le viol des contestataires est Anagramme) et son forum
sembler à Toto, père de famille si nombreuse, une routine de garde à vue. Ce roman à double – on y apprendra la mode du
excellent bricoleur du dimanche et béni-oui-oui entrée, la narration d’une fuite qui passe par la mot « belgitude », l’émergence
des caprices de son épouse. Quitte à aller là-bas, Turquie et le compte rendu de séances parisiennes du néologisme « verlaniser » et
en Colombie, en Yougoslavie – nous sommes en sur le divan, peut d’abord se lire comme un docu- de l’anglicisme « sexting », ou
encore la conjugaison du verbe
1991 –, et à écrire des biographies de dictateur mentaire dans lequel des tombereaux d’énergie « twister »… Alexandre Gefen
pour se faire descendre de manière réelle ou sym- destructrice permettent de sublimer un postulat
bolique. Quand il ne s’oublie pas dans des virées d’origine : « Ne pas être aimé rend féroce ». Sur le web
nocturnes sur ses vélos de compétition ou sur une Après la ligne d’arrivée, après trois romans remar-
moto sans plaque minéralogique à 260 km/h. Dans quables par leur densité et leur urgence, je me dis littre.reverso.net/dictionnaire-francais/
artfl.atilf.fr/dictionnaires/
sa soif d’écrire, Lionel Duroy explore au compte- que l’épuisement ne viendra jamais à bout de la www.academie-francaise.fr/
fils son album photos. Mais c’est lui qui peine à se nécessité du regard de l’autre. Ceci, par exemple, le-dictionnaire/la-9e-edition
compter comme fils. Et dire que le psychanalyste chez Lionel Duroy : « Quand tu cesses de me gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50614b.
Donald Winnicott a pu confier : « Il est parfois utile regarder, c’est comme si je m’éteignais, ou que je r=.langFR
de dire au patient que l’effondrement dont la redevenais celle que je n’aime pas, celle que je ne fr.wiktionary.org
www.exionnaire.com/
crainte mine la vie a déjà eu lieu. » veux plus être. »

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 20

parutions parution
Racontars, parutionAnthologie Cossery inédit
le retour
Un vieux chasseur de phoques
rejoint dans la mort sa dernière
du temps présent À l’approche du centenaire de
sa naissance (le 3 novembre),
Albert Cossery continue de

R
proie et accomplit ainsi son pourfendre la bêtise humaine
destin. Un ours affamé réagit ien n’est plus stérile que les discours abstraits sur l’état depuis le sommeil de pharaon
en mélomane aux trilles contemporain de la littérature française, souvent méjugée dans lequel il plongea en 2008.
d’un sifflet. Quelles difficultés et réduite à un formalisme et à un nombrilisme qui n’a plus Mendiants et orgueilleux,
attendent le novice qui se cours : il faut juger sur pièces. Après avoir proposé avec Bruno son chef-d’œuvre, reparaît
voudrait conducteur de dans une édition augmentée
Vercier un essai consacré à La Littérature française au présent, plu- d’un inédit, le début
traîneau… Aujourd’hui installé sieurs fois réédité et devenu le cadre de référence avec lequel nous
en Malaisie, l’écrivain danois d’Une époque de fils de chiens,
avons pu nous réapproprier, du secondaire à l’université, l’excep- son dernier roman inachevé.
Jørn Riel a vécu seize ans
au Groenland et en a rapporté tionnelle richesse quantitative et qualitative de l’histoire littéraire se On se réjouit de retrouver
des dizaines de racontars déroulant sous nos yeux, c’est une anthologie de plus de 140 textes ses personnages nonchalants,
sur le quotidien des Inuits. extraits d’œuvres appartenant à la littérature contemporaine de 1980 adeptes d’un détachement
Le premier tome a eu un succès absolu et lanceurs de formules
à nos jours et accompagnés de longues notices que Dominique Viart,
international ; les éditions Gaïa cinglantes. Son œuvre est
professeur à l’université Paris-X-Nanterre, propose. Puisque ces de salut public en ce qu’elle
viennent de faire paraître champs méritent leur propre anthologie, la francophonie, la littéra-
le deuxième, qui emmène provoque « le dynamitage
le lecteur à la rencontre des
ture de genre, la poésie ou le théâtre ne sont pas présents dans ce de la pensée universelle et
étendues de l’Arctique, mais gros volume. Toute la richesse des formes contemporaines de récits, ses relents nauséabonds
aussi dans les moiteurs des de la fantaisie au récit de voyage qui encombrent depuis des
bordels thaïlandais, un jour en passant par le témoignage siècles la faible cervelle des
de deuil. De la littérature miséreux ». Une époque de fils
autobiographique, se trouve de chien approfondit cette
de voyage non subventionnée… néanmoins représentée, comme opération. Dans ce bref inédit,
À lire les tendances esthétiques les un instituteur, frère en ironie de
Une vie de racontars (t. II), plus apparemment contradic- Gohar, l’ex-philosophe devenu
Jørn Riel, traduit du danois par Andréas toires, de Roubaud à Houelle- mendiant, héros de Mendiants
Saint Bonnet, éd. Gaïa, 160 p., 19 €. becq, de Michon à Chevillard. et orgueilleux, a déclaré à
L’unité du tout est pourtant son directeur d’école qu’il était
un âne et que ses élèves
étonnamment claire : c’est à une
Tolkien poète littérature irréductible à son ins-
gagneraient à être dirigés par
un vrai, « certainement plus
La Chute d’Arthur relève de ces trumentalisation politique et agréable à regarder ». Après
trésors incomplets contenus
S. LefevRe

idéologique et à ses fonctions de son renvoi immédiat, Mokhtar,


dans les vastes archives attablé à un café, contemplant
laissées par J. R. R. Tolkien. divertissement, mais qui cherche
à « capter les remous profonds le spectacle de la foule, lie
Jusqu’alors inédit en français, Dominique Viart. connaissance avec un esthète
ce poème allitératif, bâti de notre temps en offrant les
qui fume une cigarette
sur les canons anciens de la formes qui leur permettent d’apparaître », une littérature transitive, de haschich. Roger Grenier,
versification anglo-saxonne, rêvant d’agir sur la société et son lecteur, capable de dire ce que les préfacier de cette nouvelle
devait raconter le mouvement autres discours intellectuels ou médiatiques ne disent pas, que cette édition, a bien raison de définir
menant Arthur à sa la sagesse si particulière de
confrontation mortelle avec
anthologie est consacrée : des fondateurs de notre modernité réin-
terrogeant la langue et le sujet (Barthes, Beckett, Perec, Sarraute, Cossery comme un mélange
Mordret, son fils incestueux et de « scepticisme, de charme
félon, qui voulait lui voler Simon…) aux écrivains reconnus par l’institution du tournant des
et surtout de paresse ». La
et son royaume et son épouse. années 1980 pour avoir produit des récits lettrés ou cherché des sagesse inoxydable d’un dandy
Si le texte s’interrompt au terme formes novatrices d’interrogation de l’histoire et du réel (Bergou- magnifique doublé d’un « esprit
d’une magistrale bataille menée nioux, Bon, Cadiot, Carrère, Chamoiseau, Chevillard, Condé, Deville, frappeur ». Olivier Cariguel
par Gauvin pour son roi, Échenoz, Ernaux, Michon, Quignard, les frères Rolin…), jusqu’à la
c’est une lecture passionnante À lire
pour ceux qui voudraient vérifier
génération plus expérimentale de l’extrême contemporain (Aude-
sur pièces la filiation guy, Delaume, Énard, Jauffret, Kerangal, Riboulet…) qui serait carac- Mendiants et orgueilleux,
entre l’esthétique médiévisante térisée par un certain refus de l’esthétisme, Dominique Viart tente Albert Cossery, éd. Joëlle Losfeld,
du corpus tolkienien et de dresser un panorama exigeant mais ouvert, cohérent mais auda- « Arcanes », 250 p., 12, 50 €.
les anciennes épopées. D’autant cieux. Destinée à servir d’instrument pédagogique, à défendre et à
qu’il se prolonge d’études très illustrer la vitalité d’un champ, cette anthologie est autant florilège
précises de Christopher Tolkien, du présent que manifeste – quoi qu’on pense des choix faits, elle a
le fils de l’auteur.
la vertu paradoxale du genre : nous éblouir autant que nous frustrer
À lire en nous imposant de lire plus avant. Alexandre Gefen
La Chute d’Arthur,
J. R. R. Tolkien, À lire
MATSAS/OpALe

édition établie par Christopher Tolkien, Anthologie de la littérature contemporaine française. Romans et
traduit de l’anglais par Christine Laferrière, récits depuis 1980, Dominique Viart, éd. Armand Colin/Scéren CNDP, 320 p., 39 €.
éd. Christian Bourgois, 246 p., 17 €.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
manuscrits
Paris (8e) Le 6 novembre

Verlaine aux enchères


pauvre lélian, mais rentable pas la plus savoureuse/ De
Verlaine ! la maison christie’s mes femmes de l’autre hiver./
paris s’apprête à mettre Mais je t’adore tout de
aux enchères, le 6 novembre même !/ D’ailleurs ton corps

Éric Garault/pasco & co


prochain, un ensemble doux et bénin/ a tout, dans son
de manuscrits issus de calme suprême,/ De si
la collection rené Gimpel. grassement féminin »).
sa pièce maîtresse : l’ensemble est estimé entre
un ensemble de 17 poèmes 180 000 et 200 000 euros.
érotiques de Verlaine intitulé autres pièces marquantes
Yves Bonnefoy.
« D’auculnes » ; poèmes de cette vente : le manuscrit

essaiGraal de plaisir
chargés de nombreuses autographe complet de
retouches et rédigés entre L’Oblat, de J.-K. Huysmans
1888 et 1890 sur des feuillets (estimé entre 60 000 et

I
des registres généraux 80 000 euros), celui du
« l y a dans la poésie française moderne, écrivit jadis Yves Bon-
nefoy, un cortège du Graal qui passe. » Perceval serait-il le
de l’assistance publique (pris
à l’hôpital Broussais, où
Mannequin d’osier, d’anatole
France (estimé entre
premier des poètes ? Les surréalistes ont-ils su, contrai- Verlaine soignait son arthrite). 7 000 et 10 000 euros),
rement à l’impétueux jeune homme, poser les bonnes questions Huit de ces poèmes vinrent et quatre carnets de notes
augmenter le recueil Femmes, des frères Goncourt
au bon moment ? Dans ses deux nouveaux recueils d’articles, Por- parmi lesquels le célèbre (lot estimé entre 6 000 et
traits aux trois crayons et Le Graal sans la légende, Yves Bonne- (et que l’on peut citer sans 9 000 euros). Faut-il lire
foy, qui n’a rien perdu de sa verve, rend hommage à ses amis dis- scandale) « À celle que l’on dit ces chiffres comme la cruelle
parus et revient sur sa fascination pour la matière de Bretagne. froide » (« tu n’es pas la plus mesure de la postérité ?
Avec admiration et tendresse, Yves Bonnefoy se souvient des poètes amoureuse/ De celles qui Alexis Brocas
– Claude Esteban, Giuseppe Ungaretti –, et aussi des éditeurs, des m’ont pris ma chair ;/ tu n’es www.christies.com/
bibliophiles, des chercheurs qu’il a croisés sur sa route, et fait revivre
toute une génération d’intellectuels composée des derniers « grands
esprits encyclopédiques », mais aussi d’humanistes aux ambitions
prométhéennes et parfois presque naïves. Yves Bonnefoy raconte
ainsi comment, avec Christian Dotremont, il s’était mis en tête d’ex-
pliquer par le menu et pour son plus grand bien à un journaliste du
Figaro pourquoi il ne souhaitait pas répondre à ses questions. L’un
et l’autre ont fini caricaturés par un dessinateur de la rédaction.
Rien n’aura pu vaincre cet irrépressible désir d’aller au-delà de l’évi-
dence et d’offrir au lecteur de quoi porter un autre regard sur le d’après le roman de Thomas Bernhard
Krystian Lupa
mise en scène
réel. Avec Le Graal sans la légende, Yves Bonnefoy, parfait
du 27 septembre au 25 octobre 2013
connaisseur du cycle arthurien, ne se veut ni historien ni philologue.
C’est le poète qui parle, et sa quête l’entraîne sur les traces d’une
transcendance qui s’ignore, empêtrée dans les interprétations chré-
tiennes dont la société médiévale ne pouvait se départir. À sa
manière, l’ouvrage est une traduction et permet aux amateurs de
concepts que nous sommes devenus d’accéder à une dimension
poétique insoupçonnée. Avec Chrétien de Troyes et Thomas Malory,
semble nous dire Yves Bonnefoy, le fantastique, la subjectivité, mais
aussi la profonde simplicité du réel font leur entrée en littérature. www.colline.fr - 01 44 62 52 52
Ce sont ces gouttes de sang que Perceval aperçoit dans la neige, ce
cor qui retentit dans la forêt et donne au chevalier Balin la certitude
qu’il va mourir, cette femme à la laideur hybride et inconcevable…
Sans doute faut-il déjà connaître les textes qui ont tant passionné
Bonnefoy pour profiter pleinement de ses méditations, car il ne les
cite presque jamais. Mais, une fois la lecture terminée, on s’y replon-
gera avec plaisir, comme ces chevaliers qui retournent plusieurs fois
sur les lieux d’une quête inachevée. Maialen Berasategui un projet de Marie Rémond
autour de Barbara Loden
À lire
du 4 au 26 octobre 2013
Portraits aux trois crayons, Yves Bonnefoy, éd. Galilée, 128 p., 18 €.
Le Graal sans la légende, Yves Bonnefoy, éd. Galilée, 118 p., 18 €.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 22

parution
Tagore inédit : l’asphyxie d’une Bengali
Rabindranath Tagore, prix mœurs de son époque, mais
Nobel de littérature 1913, ses romans et ses nouvelles
a-t-il construit le parcours de sont marqués par la condition
son héroïne Kumidini scandaleuse des femmes

OlIvIeR ROlleR/dIveRgeNCeS
au regard du sien ? C’est ce dont le sort est soumis aux
qu’il apparaît à la lecture caprices des hommes,
de ce roman moraliste, traduit qui font d’elles, à leur gré, des
du bengali pour la première déesses ou des prostituées.
fois par France Bhattacharya. dans ce roman inédit,
Comme son personnage, Kumudini Chatterji, jeune
Tagore est né au xixe siècle femme de 19 ans, issue
dans une famille aristocrate d’une prestigieuse famille sur
du Bengale. Son frère aîné le déclin, épouse Madhusudan Georges-Arthur Goldschmidt.

parutionDe l’allemand
fut un sage, le deuxième fut ghoshal, l’héritier d’une
premier membre de l’Indian famille ruinée et humiliée.
Civil Service, le troisième l’homme tyrannique
s’intéressait à la poésie et grossier a passé sa vie à

C
sanscrite et faisait traduire créer son empire et parfait e n’est pas parce que l’on possède plusieurs cordes à son
des œuvres françaises, sa revanche en épousant
arc que l’on tire en tous sens. Écrivain (d’expression fran-
le cinquième fut un grand une Chatterji. l’innocente
compositeur, la quatrième de se retrouve au cœur d’une çaise et d’origine allemande), traducteur (de Handke),
ses sœurs, Svarnakumâri, fut vendetta sans armes, essayiste, Georges-Arthur Goldschmidt fait paraître La Joie du pas-
la première femme écrivain enjeu d’une lutte de classe où seur, somme de textes en apparence disparates mais qui creusent
bengali. Comme Kumudini, tout va se régler à coups les mêmes préoccupations. La langue, d’abord ; celle de Freud, si
il a grandi dans une vaste d’humiliation, de calomnies et simple en allemand et si difficile à porter en français, celle de Kleist
demeure de la région de de menaces. Mais l’homme ou de Kafka, qui dérobe la parole de leurs personnages, celle de
Calcutta où « chaque matin, ne parviendra pas
au réveil, la journée semblait à soumettre son épouse et,
Handke et son rapport à l’espace (lié, semble-t-il, aux particularités
m’être offerte comme tandis qu’il tombe peu à peu de l’allemand), l’allemand lui-même, « langue du matin », qui éclaire,
une lettre pleine d’heureuses sous son charme, il réfléchit quand le français, « langue du soir », ouvre les horizons du rêve. Le
nouvelles que j’allais « au moyen de vaincre la force totalitarisme est un enjeu connexe, puisqu’il a son langage (formi-
découvrir en ouvrant d’une faible femme ». dable réflexion sur Jünger), ses tenants honteux (Heidegger), ses
l’enveloppe aux bords dorés » dans ce roman qui alterne Cassandre conspuées (le Thomas Mann des Considérations d’un
(Souvenirs d’enfance). Mais le registre de la comédie apolitique)… L’ensemble se divise en trois parties, « Lire », « S’en-
cet enchantement s’éteignit et celui du drame, les liens de
au sortir de l’enfance, car, la société, qui ne sont pas faits gager », « Traduire », qui se complètent et se répondent, et montrent
à l’instar de Kumidini, il dut d’amour, mais d’argent, que ces trois activités procèdent d’une logique unique. Elle est celle
se soumettre au mariage ont pénétré jusque l’intimité de tous les écrivains sincères : la défense de la nuance, des vérités
arrangé et épouser à 22 ans de la famille et du couple. ténues, face aux grossières simplifications opérées sur la langue alle-
une petite fille d’une dizaine Pour les uns, la richesse est mande par le régime nazi ou aux omissions des thuriféraires de Hei-
d’années. On dit que le poète un tabouret glissant sous les degger qui escamotent ou minorent ses engagements nazis sans
ne se révolta pas contre les pieds, l’hypothèque serre son
voir que « le silence sur le génocide tel qu’il se manifeste dans toute
Rabindranath Tagore nœud coulant, la faillite n’est
jamais très loin ; les autres la pensée de Heidegger compromet certainement en profondeur
en 1915. toute la pensée de l’Occident contemporain dans la mesure où il se
ambitionnent de voir un de
leurs enfants devenir employé réclame de Heidegger ». Il ne s’agit pas d’opposer schématiquement
de bureau ; tandis que, usage artistique de la langue, défense de la vérité et totalitarisme :
dans les grandes demeures, Goldschmidt identifie ainsi les fondements théoriques du nazisme
les vieux serviteurs tremblent dans un roman, Le Travailleur de Jünger, qui « en formule la nature
de froid. les pauvres et les
femmes acceptent leur sort
de façon si précise qu’il le dépasse : le nazisme, en somme, trahit
car c’est la dure loi du Jünger car il reste en deçà de sa vision ». Brillant dans l’analyse enga-
dharma. « Il faut flotter dans gée et l’éreintement renseigné – même si ses attaques contre Hei-
l’océan du monde sans y degger tendent au systématisme –, Goldschmidt l’est aussi dans
compter et en s’accrochant l’étreinte, quand il embrasse ses auteurs adorés et l’acte de traduire
seulement au dharma. – qu’il découvrit de façon fortuite. Le texte conclusif pourrait servir
Si le dharma ne porte ni fruit de profession de foi à l’ensemble de la communauté des traducteurs.
savoureux ni fleur, qu’il soit
au moins du bois sec pour se « Bien sûr il ne peut traduire que les textes qui lui parlent, mais plus
tenir à flot. » Enrica Sartori leur voix est forte, plus elle retentit à son timbre dans sa langue : en
somme on demande au traducteur d’écrire Jean-Sébastien Bach en
À lire Marc-Antoine Charpentier. » Alexis Brocas
Kumudini,
adOC-PhOTOS

Rabindranath Tagore, traduit du bengali À lire


(Inde) par France Bhattacharya,
éd. Zulma, 380 p., 22 € La Joie du passeur, Georges-Arthur Goldschmidt, CNRS Éd., 190 p., 25 €.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
colloque

matsas/opale/littératures européennes, cognac


Paris (5e). Les 4 et 5 octobre

Kertész décortiqué
Massimo Carlotto, déporté à auschwitz, répudié
sélectionné pour par les communistes hongrois,
le prix des lecteurs. couronné du prix nobel
CognaC (16) Du 21 au 24 novembre à stockholm en 2002, imre
Kertész est l’auteur d’une

festivalCognac œuvre où la recherche formelle,


la réflexion éthique et l’humour

et grappa
procèdent d’un même
mouvement salvateur. cette

matsas/opale
œuvre complexe, qui mêle

A
journaux, essais et romans,
« près l’Ukraine, place à l’Italie. » Cette année, le festival Lit-
tératures européennes de Cognac emportera ses lecteurs
fait l’objet d’un colloque
international au collège de
au-delà des Alpes sans leur faire quitter la Charente. Il pré- France et à l’ens, les 4 Imre Kertész.
sentera un panorama varié de la littérature italienne, où des écri- et 5 octobre prochains.
la première matinée sera de péter szirák sur la notion de
vains comme Milena Agus côtoieront des auteurs d’un premier destin, centrale chez Kertész).
consacrée à son contexte
roman comme Davide Longo (L’Homme vertical, éd. Stock) ou politique et littéraire (avec le lendemain, les intervenants
des personnalités comme le juge antimafia Roberto Scarpinato. Ils notamment une conférence s’intéresseront en matinée aux
discuteront avec des écrivains français : Brigitte Giraud, qui explo- en anglais de sára molnár, questions liant éthique et forme,
rait le déracinement linguistique dans Une année étrangère, Sébas- « How to tell about identity, et analyseront, l’après-midi,
tien Berlendis, dont le roman nous entraîne notamment du côté freedom or happiness l’écriture de la vie. parmi les
in Auschwitz? Kertész’s “false participants : Florence noiville,
du lac de Côme, Dominique Manotti, dont L’Evasion suit le destin guillaume métayer, michel
notes” »). l’après-midi explorera
d’un jeune délinquant italien… les liens entre création littéraire deguy, Frédéric Worms…
« Notre but est d’établir des dialogues, explique Sophie Jullien, res- et connaissance philosophique www.fabula.org/actualites/imre-kertesz-
ponsable de l’événement. Mais nous voulions aussi montrer, à tra- (avec entre autres ethique-du-recit-et-forme-d-
vers nos invités, l’Italie d’aujourd’hui, avec des auteurs nés en Ita- une conférence en hongrois existence_58125.php
lie, ainsi que d’autres qui ont choisi d’écrire dans cette langue, tels

Wagner
Helena Janeczek (Les Hirondelles de Montecassino, éd. Actes Sud),
née à Munich, ou encore Amara Lakhous (Divorce à la musulmane
à viale Marconi, éd. Actes Sud). »
Rayonnant autour d’un thème central, l’identité, ces rencontres
traiteront de questions cruciales que la littérature éclaire : le rap-
port à l’histoire, l’immigration et l’émigration italiennes, les l’opéra
« petites Italie », les jeux de pouvoirs italiens… « S’y joindront une
programmation cinéma et une autre à destination d’un public plus
hors
jeune. » Par ailleurs, plusieurs rencontres organisées en amont de
auront permis au public de se familiariser avec des textes qu’il ne soi Fondation
connaît pas forcément. Enfin, notons le caractère récapitulatif de Martin
l’affiche dessinée par Leila Marzocchi : égrenant les symboles an- BodMer
tiques (la louve romaine), les personnages classiques (Arlequin)
dans un style rappelant De Chirico, elle résume joliment l’ambition 5 oct.
du festival, en envisageant l’Italie éternelle dans une perspective 2o13

moderne. Jean Hurtin
23 fév.
www.litteratures-europeennes.com/
2o14
Milena Agus.
Fondationbodmer.ch
t. + 41 22 707 44 33
SF — atelier blvdr
daniela Zedda

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 24

théâtre Toulouse (31) Du 9 au 19 octobre

Paris (20e) Du 27 septembre au 25 octobre

Bernhard heureusement perturbé


peut-être que l’écriture qu’ils projetteraient sur une
romanesque de Thomas figure romanesque, mais un
Bernhard importe davantage « motif d’utopie », suscité par
au théâtre que son théâtre la puissance imaginaire propre
même. ils sont nombreux à à une altérité pleinement vécue

Thierry de pagne
avoir déjà adapté pour la scène comme telle. Le moi, dit-il,
une prose pourtant difficile : n’est qu’un outil. de tous ces
récemment, Claude duparfait romanciers, Bernhard est
et Célie pauthe, Blandine probablement celui avec lequel
Masson et alain Françon, mais il rencontre le plus de
aussi denis Marleau ou
Joël Jouanneau. Le metteur en
complicité, soit celui avec lequel
il peut mettre en œuvre théâtreBrecht, charité
bien ordonnée
scène polonais Krystian Lupa, le processus de créativité le
70 ans cette année, est un plus dialectique : s’il s’approprie
orfèvre en la matière. dès 1992, Bernhard, comme il le dit,

D
il adaptait La Plâtrière; après cela signifie qu’il se laisse aller
être revenu à l’auteur autrichien entièrement, dans une ans « la capitale du Se-Tchouan, à demi européanisée »,
par Extinction, il présente cette transparence vertigineuse, à Wang, le porteur d’eau, attend les dieux. Il s’installe aux
fois en français (avec, entre l’écriture de l’autre, jusqu’à un portes de la ville pour être le premier à les rencontrer. Les
autres, Valérie dréville) l’un point de neutralité où l’écriture dieux se présentent. Ils sont trois. Ils arpentent le pays en quête
de ses tout premiers romans, n’appartient plus à personne. d’une bonne âme : une seule suffirait à sauver l’engeance terrestre.
Perturbation (1967, traduit en Le monologue (et Perturbation Wang se met en quête d’une chambre pour héberger ceux que
français en 1989). en comporte un, très long)
Krystian Lupa a déjà porté à la est notamment le lieu de cette
Brecht nomme aussi « les inspirés ». Wang est pauvre, très pauvre.
scène dostoïevski, rilke, Musil, transparence et de ce lâcher- Son seul moyen de survie est de tromper les gens : le gobelet qu’il
Broch, Boulgakov. adapter tout : « Une éruption, dit utilise pour servir l’eau possède un double fond. Les dieux s’en
un roman, pour lui, est tout sauf Krystian Lupa, qui a le pouvoir aperçoivent. Personne ne veut les héberger. Personne, sauf Shen
simplement le mettre en de radiographier le chaos Té, la prostituée. Shen Té sera donc élue comme la bonne âme, la
dialogues. dans ces écritures cérébral et qui crée un cosmos seule. Au petit matin, les dieux quittent la ville : pour remercier
souvent amples, travaillant plus subjectif. » dans ce roman, un Shen Té, ils lui laissent un peu plus de mille dollars.
ou moins directement, plus ou garçon de 21 ans accompagne
moins exclusivement, sur la la tournée quotidienne de son Ces dieux très matérialistes, parfois très burlesques, reviendront à
forme du monologue intérieur, père, médecin, dans les alpes plusieurs reprises scander le récit, le rendre étrange, contribuant à
c’est la succession et autrichiennes. Chaque foyer est lui donner un tour épique. Mais ce que l’épisode inaugural annonce,
l’interpolation des flux mentaux sujet à perturbation, mais, et donne comme une allégorie, c’est qu’aucune âme humaine ne
qui l’intéressent. Cela donne selon le metteur en scène, les peut survivre à la pauvreté sans double jeu, sans double fond. La
une esthétique théâtrale ténèbres de Bernhard laissent bonté d’âme de Shen Té ne tarde pas à faire ses preuves. Grâce à
marquée par un ralentissement vivre « une once de secours
l’argent des dieux, elle cesse de vendre son corps et s’achète une
du temps, une épaisseur de et le grain du salut ».
la durée, mais qui se focalise Christophe Bident conduite honorable. Elle reprend un débit de tabac, et cette allure
également sur les moments de de prospérité subite attire les mendiants et les parasites, à qui elle
crise évoqués par la narration. À voir n’hésite pas à donner du riz et à prêter son logis. Aussitôt endettée,
Krystian Lupa demande ainsi elle ne trouve d’autre moyen pour s’en sortir que d’inventer un per-
aux acteurs d’incarner non
Perturbation, d’après Thomas
Bernhard, mise en scène et adaptation sonnage. Dès qu’elle en a besoin, elle quitte la scène, revient avec
pas un personnage, mais une de Krystian Lupa, Théâtre de la Colline, un masque et un costume et se fait passer pour son cousin, l’in-
faculté d’imagination, et non 15, rue Malte-Brun, Paris (20e).
pas leur propre imagination,
flexible et redoutable Shui Ta, prêt à exploiter la misère humaine
pour permettre à Shen Té de continuer à exercer sa générosité.
Krystian Lupa (au centre) au travail avec ses acteurs. Cette once de marivaudage donne à la pièce sa véritable structure.
Dans la scène de révélation finale, Shen Té tombe le masque et s’en
prend aux dieux : « Il est difficile, votre monde ! Trop de misère !
Trop de désespoir !/ La main que tu tends au malheureux/ Il te l’ar-
rache aussitôt ! » Le portrait que donne Brecht de l’humanité exploi-
tée est en effet cruel. Aucun personnage ne saurait rattraper l’autre.
« Jette un seul morceau de barbaque à la poubelle et tous les chiens
galeux du quartier viendront se l’arracher dans ta cour. » La morale
brechtienne se résumerait presque à une seule phrase de Shen Té :
« Comment faire le bien quand tout est si cher ? » C. B.

À voir
La Bonne Âme du Se-Tchouan, de Bertolt Brecht, mise en scène de
Jean Bellorini, Théâtre national de Toulouse, 1, rue Pierre-Baudis, Toulouse (31).

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
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Ivry (94) Du 4 novembre au 1er décembre


invitations du Magazine
théâtreLa tragique Comédie-Française

acuité de Sénèque
Le 24 octobre, à 18 h 30

20 places pour
La seule certitude

U
n peu de mythologie. Vous épousez une femme guerrière que j’ai, c’est d’être
que vous tuez dès qu’elle vous a donné un fils. Une autre dans le doute
femme vous sauve la vie, mais vous l’abandonnez sur une de Pierre Desproges, mise
île pour épouser sa sœur. Vous vous appelez Thésée, vous êtes un en scène d’Alain Lenglet et
héros complexe qui produit sa propre infortune : votre femme n’a Marc Fayet, Studio-Théâtre,
99, rue de Rivoli, Paris 1er.
plus d’yeux que pour votre fils, son beau-fils, ce qui symboliquement

Thierry de pagne
vous tue. Vous descendez donc aux enfers et ne revenez de la mort ThéâTre des
que pour assister à celle, définitive, de ces deux êtres proches. QuarTiers-d’ivry
Un peu de politique. Vous êtes maintenant l’amant de la nièce de Le 16 novembre, à 20 h
l’empereur et devenez l’homme de confiance de sa sœur qui, deve-
nue impératrice, fait tuer son mari. Vous conseillez au fils de l’im- 20 places
pératrice et du défunt d’assassiner sa mère à son tour. Vous deve- pour Phèdre ThéâTre naTional
de Toulouse
nez le ministre du nouveau prince. Vous vous appelez Sénèque. de Sénèque, mise en scène
d’Élisabeth Chailloux, Le 10 octobre, à 19 h 30
Mais, vous aussi, vous produi-
À voir 69, av. Danielle-Casanova,
sez votre propre infortune : Ivry-sur-Seine (94). 10 places
Phèdre, de Sénèque, vous conspirez contre votre pour La Bonne Âme
mise en scène d’Élizabeth Chailloux,
Théâtre des Quartiers-d’Ivry, 69, av.
prince, vous échouez, vous Pour obtenir vos places, du Se-Tchouan,
vous suicidez. envoyez un courriel à
Danielle-Casanova, Ivry-sur-Seine (94). de Bertolt Brecht, mise en
Les Anciens s’y connaissaient en invitation@magazine-litteraire.com
scène de Jean Bellorini,
cruauté. Et quand Federico Fel- en mentionnant vos nom et vos
1, rue Pierre-Baudis,
coordonnées, ainsi que le titre
lini demande de penser au Toulouse (31). 14:49 Page1
etAnnonce
la date de Mag Li. 2013_Mise en page
la représentation. 1 30/08/13
monde antique en annulant
toute frontière entre rêve et
imagination, de manière à
« pouvoir l’explorer comme RÉSIDENCE
quelque chose qui serait à la fois
intact et méconnaissable », il D’ÉCRITURE
entre dans cet espace magnifi- 2015
que où les limites de la vie et de Située au cœur des Monts de
l’œuvre prennent d’autres Flandre (Nord), la Villa dé-
détours que dans la pensée du partementale Marguerite
biographisme ou de l’antibio- Yourcenar accueille de mars à
graphisme des siècles derniers. novembre des écrivains pour
« Seul un stoïcien dont l’école une résidence d’écriture de 1
dit et répète que tous les à 2 mois assortie d’une
hommes sont fous pouvait bourse du Conseil général du
inverser les rapports de la scène Nord. Les candidats sont sé-
tragique et de la cité, et voir lectionnés sur dossier par un
jury européen indépendant.
Élisabeth Chailloux met en
dans les héros furieux les figures
scène Phèdre de Sénèque.
des grands hommes de la cité et Candidatures ouvertes
dans la scène tragique l’image pour une résidence en 2015
de la Rome impériale », dit Florence Dupont de Sénèque, dont elle
Infos : + 33 (0)3 59 73 48 90
a intégralement retraduit les tragédies.
Élisabeth Chailloux, qui met en scène la Phèdre de l’auteur, brouille Dossier téléchargeable sur lenord.fr
à son tour les limites entre Rome et nous, et se souvient du film de [rubrique : Villa MargueriteYourcenar]
Fellini (Roma), où des excavatrices mettent au jour des fresques
Date limite de dépôt des candidatures :
dont les visages latins nous regardent. Elle ne situe les personnages 31 janvier 2014
dans une « étrangeté absolue » que pour s’intéresser à l’immanence
et à la proximité de leur désir, et c’est pourquoi elle apprécie la tra-
duction de Florence Dupont, qui ressuscite l’écriture tragique « par
sa clarté, sa simplicité et son lyrisme ». Une clarté qui est parfois
celle de l’énigme. Phèdre meurt en s’exclamant : « Ma poitrine s’est
ouverte sous les coups de la justice/ Ce repaire obscène. » C. B.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 26

livres audio Metz (57). Du 28 septembre au 24 février


exposition
Dans la durée Paris (13e).
Jusqu’au 10 novembre
Frédéric Worms, spécialiste
de Bergson, donne ici quatre
cours sur la pensée du
Aux jours de Jouve
« philosophe de la durée ». L’amitié révèle les êtres – ainsi
Dans un langage clair et avec de celle entre Pierre Jean Jouve
une méthode structurée, et le peintre Philippe Roman.

© 2013 hAnS RichtER EStAtE


d’où émergent le vocabulaire Écriture et peinture, lettres
imagé et les analogies avec et couleurs : souvent, leurs arts
la vie quotidienne propres se firent écho. Filleul de Jouve
au philosophe, il décide et fils de Philippe Roman,
d’expliquer la philosophie Emmanuel Roman a cédé à
bergsonienne à contrepied la BnF un important ensemble
de la méthode préconisée par de documents relatifs au poète,
Bergson lui-même – la lecture accompagnés d’œuvres
Hans Richter, Conjunction 2, 1967. Estate H. Richter, coll. privée. de son père. En harmonie avec
de ses textes dans l’ordre

expositionRichter,
chronologique; il prend le parti le style du peintre paysagiste,
d’expliquer sa pensée en l’exposition « Pierre Jean Jouve,
remontant du dernier ouvrage Philippe Roman. Au miroir

à géométrie variable
au premier. Des Deux Sources de l’amitié » prend les allures
de la morale et de la religion d’un tableau panoramique où
à L’Évolution créatrice en se dessinent les grandes étapes

J
passant par Matière et mémoire de l’itinéraire de l’auteur
amais comme au xxe siècle, l’histoire de l’art n’aura été aussi de Paulina 1880 : la rupture
et La Pensée et le Mouvant, sensible et perméable aux transformations politiques, écono-
Frédéric Worms amène à dans les années 1920 avec son
éclaircir le concept bergsonien
miques et sociales, comme en témoigne l’exposition du Centre milieu littéraire d’origine (les
de la durée et la distinction à Pompidou-Metz consacrée à Hans Richter. Embarqué dans la Pre- « unanimistes », Jules Romains,
établir entre espace et temps. mière Guerre mondiale, Richter, déclaré invalide à la suite de graves Romain Rolland, Gallimard);
Marie Fouquet blessures, rejoint Zurich à 28 ans. Il y rencontre Marcel Janco, Hugo la rencontre chez Zweig
de sa seconde épouse, Blanche
Henri Bergson, Ball, Jean Arp et sa femme, Sophie Taeuber-Arp, Richard Huelsen- Reverchon, et… de la
expliqué par Frédéric Worms, beck, Tristan Tzara. Ensemble ils protestent contre la guerre et psychanalyse; ses relations
éd. Frémeaux, env. 5 h, 30 €. décident de faire table rase des « vieilleries du passé », de remettre avec les figures féminines;
en cause les règles idéologiques, esthétiques et politiques établies : la guerre, qui le poussera à l’exil
Crise éco ainsi naît le premier foyer dada – « une île au milieu du feu, du fer en Suisse; sa réflexion sur
et crise d’ado et du sang ». À la même époque, Richter collabore à Die Aktion, la la musique. Un parcours éclairé
nancy huston livre une lecture revue du mouvement expressionniste, fraye avec la révolution spar- par des pièces remarquables
de son premier roman écrit – les manuscrits d’Ode et de
takiste à Munich, crée une publication, G, qui annonce le construc- Wozzeck ou le Nouvel Opéra –,
pour la jeunesse : Ultraviolet, tivisme soviétique. Après un séjour en URSS où il tente de tourner
ou le journal intime qu’entame enrichi d’exemples musicaux,
Lucy le jour de ses 13 ans.
un documentaire antinazi (Metal), il s’exile aux États-Unis, où il mul- des dactylographies originales,
Et sa vie n’est pas simple car, tiplie les expériences cinématographiques. des portraits signés Balthus et
en cet été 1936, l’ouest du Richter est un contestataire, l’art est son arme. Les arts plutôt. La des tableaux comme La Putain
canada subit crise économique peinture, d’abord, avec ses « Portraits visionnaires » et ses « Têtes de Barcelone, de Joseph Sima,
et sécheresse, et Lucy dada ». Montrer son opposition au pouvoir en cherchant la rapidité qui orna longtemps le bureau
s’interroge : sur Dieu dont parle de l’écrivain, auxquels
dans le geste et la simplification des formes est une de ses idées, s’ajoutent ceux, bien sûr,
son père, pasteur, mais aussi qu’il partage avec Viking Eggeling. Tous deux veulent représenter
sur son propre corps, qui de Philippe Roman. L. B.
change. L’installation chez elle
le mouvement, l’apparition et la disparition des formes, à travers www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/
d’un vagabond, le beau et des œuvres picturales, sur de grands rouleaux séquencés. De la anx_expositions/f.pierre_jean_jouve.html
brillant docteur Beauchemin, peinture, Richter passe à l’image animée. Avec Rhythmus 21 et Rhyth-
Pierre-Jean Jouve, portrait
brise la routine. Leur rencontre mus 23, il explore et exprime l’espace-temps, qu’il nomme « qua-
annonce-t-elle un scandale? gravé de Frans Masereel (1924).
trième dimension ». Après avoir vidé l’écran, il place et déplace en
La voix chaude et espiègle rythme des formes géométriques : trois minutes au cours desquelles
de nancy huston est des rectangles et des carrés naissent, s’évanouissent, surgissent, se
accompagnée par la
magnifique guitare de claude désagrègent et s’amalgament. Richter compose, avec des signes
Barthélemy. Ponctuée de visuels, une histoire. Celle d’un art dont il aura été un acteur ardent
chansons folk, cette lecture et un fin spectateur, depuis la création du mouvement dada jusqu’à
nous entraîne moins vers sa mise en récit et en images par lui-même, devenant ainsi historien
une Amérique rude et sauvage des avant-gardes et donc de sa propre existence. L’exposition « Hans
qu’à la découverte d’un Richter. La traversée du siècle » déroule ces cinquante ans de car-
nouveau monde : l’adolescence.
Jean-Sébastien Létang
rière polymorphe. Où l’on croise également Arp, Doesburg, Calder,
Duchamp, Ernst, Léger, Malevitch… dont les œuvres ont, elles aussi,
Ultraviolet, Nancy Huston,
raconté et chanté par Nancy Huston, façonné l’art du tragique xxe siècle. Laure Buisson
accompagnée par Claude Barthélemy, www.centrepompidou-metz.fr/hans-richter-la-traversee-du-siecle
BnF

éd. Thierry Magnier, 1 h 20, 13,50 €.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
27
bat mag litt goby_Mise en page 1 09/09/13 10:46 Page1

Paris (8e). Du 2 octobre au 20 janvier

© Sandra Cunningham/Arcangel images


expositionVallotton, Valentine

R
par mots et par vues
éputé pour son quant-à-soi, Félix Vallotton livre à son Jour-
nal l’une de ses sentences sarcastiques et sans appel :
« Qu’est-ce que l’homme a donc fait de si grave qu’il lui
Goby
faille subir cette terrifiante “associée” qu’est la femme ? » Que faire
de l’ennemie annoncée, sinon l’étudier sous toutes les coutures ?
Baigneuses, belles endormies, mises en scène dans des positions
incongrues (Femmes nues jouant aux dames…). Voyeur et sismo- VALENTINE GOBY
graphe, Vallotton enregistre les
À lire
Vallotton est inadmissible,
bouleversements sociaux, don-
nant une identité à la femme Kinderzimmer roman
Maryline Desbiolles, moderne. La Chambre rouge
éd. du Seuil, 48 p., 8 €. ouvre la voie à de nombreux
Félix Vallotton, les paysages tableaux intellectuels et à des fic-
de l’émotion, éd. du Seuil, tions sous tension. Les couples
« Beaux Livres », 192 p., 39 €. légitimes et adultères se lient et
se délient dans des intérieurs
dont l’assemblage participe au
montage de la scène, avec pour
quintessence la série Intimités.
coll. particulière/ photo Markus MülheiM/polith sa, suisse

Artiste et romancier, Vallotton


fait du grand écart son exercice
favori : de là l’intitulé de l’expo-
sition au Grand Palais, « Félix Val-
lotton. Le feu sous la glace ».
Cent dix peintures, soixante gra-
vures et son appareil photogra-
ACTES SUD
phique, pour mettre au jour la ACTES SUD

complexité d’un artiste pris


entre deux siècles, deux natio-
nalités (française et suisse), pour “Valentine Goby a écrit un grand roman sur
pointer la tension entre tradition l'innocence, une magistrale histoire d'éveil (…)
et modernité, irréalité et rêve, dans une langue chaotique, organique, pleine
pudeur et érotisme volcanique. d'effroi et d'espoir, atrocement belle.”
L’inclassable Vallotton, dont la
Félix Vallotton, La Grève période nabi n’est qu’une étape Marine Landrot, Télérama
blanche, Vasouy, 1913. (au vu des mille sept cents pein-
tures qui suivent), meurt en 1925, à 60 ans, persuadé d’être promis “On aime, parce qu'il fallait oser s'engager
à « une gloire posthume ». Pari gagné : on se dispute ses paysages dans cet univers insoutenable.
tardifs, jadis comparés à des photographies, aujourd’hui vision- Valentine Goby relève ce défi.”
naires. Il y a du Magritte, du Delvaux, du Balthus et du Hopper chez
Vallotton. Pour raconter des histoires, il renforce la figuration de Pierre Vavasseur, Le Parisien
façon autoritaire, avec des images immédiatement lisibles. Il les
sature pour retrouver l’équivalent du pouvoir évocateur des mots. “Vivre au présent, car l'avenir est
Car l’écriture l’a séduit très tôt, dès 12 ans. Mais aucun de ses trois inenvisageable, mais vivre quand même,
romans ne sera publié de son vivant. La Vie meurtrière, le plus auto- minute après minute, tenues par l'espoir.”
biographique, explore les obscurités d’un moi torturé. « Je suis souf-
frant, je vieillis, je voudrais bien laisser cette trace-là aussi. » Écrire, Clémentine Baron, Le Magazine Littéraire
c’est fouiller la description, sonder les sensations, contrer le sen-
timent d’horreur devant la dissolution de la forme. C’est aussi mani- “Bouleversant.”
puler l’ironie provocatrice, celle qu’on retrouve dans le tableau La Marie Chaudey, La Vie
Haine, vision caricaturale du rapport de l’homme et de la femme,
qui, en s’émancipant, est devenue menace. Véronique Prest
www.grandpalais.fr/ ACTES SUD

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 28

Emmanuelle Devos dans La Vie domestique.

cinémaFrench way of life


Un film transpose en banlieue parisienne dîner ou lorsqu’il écoute les trois voisines de
un roman de la Britannique Rachel Cusk. Devos (Julie Ferrier, Natacha Régnier, Helena
Noguerra) parler famine autour d’un Nes-
presso. Ces scènes, assez mal dosées, sont

Q
pourtant bien inspirées du livre, tout comme
uatre femmes s’ennuient dans La Vie domestique est un film français, qui certains dialogues en sont directement issus,
une banlieue résidentielle. For- francise, littéralement. Ainsi la Juliet de Cusk mais quelque chose qui résonnait entre les
midable tableau que celui qui, est-elle renommée Juliette (le personnage lignes paraît lourd à l’image. Arlington Park
ouvert sur la rue mais délimité d’Emmanuelle Devos synthétise deux femmes avait une ambition, celle, en creux, de dresser
comme un jardin, s’adapte à du roman), et la banlieue londonienne se le portrait de la femme au foyer occidentale,
tous les cadres, télévision, livre, film. Si les transforme en zone résidentielle de la région victime consentante. Sans trouver l’équilibre
Desperate Housewives américaines ne sont parisienne. Revendiquée, la transposition entre drame subtil et franche satire, le film
pas directement concernées ici, difficile de géographique est l’une des peine à faire écho.
taire leur empreinte sur la culture populaire bonnes idées de la cinéaste, Desperate Rachel Cusk est une
mondiale, au risque d’avoir le sentiment d’en qui filme un « grand Paris » Housewives n’a pas romancière attentive aux
voir une perpétuelle rediffusion. Lorsqu’Ar- tellement vert et étendu le monopole de saisons et aux accidents du
lington Park, le roman de la Britannique que la capitale paraît in- l’ennui féminin en quotidien. En lectrice, Isa-
Rachel Cusk, est traduit aux éditions de L’Oli- accessible, comme l’est zone résidentielle. belle Czajka travaille ses
vier, en 2007, la France se passionne depuis Londres dans Arlington ciels et ces petits riens qui,
deux ans pour le feuilleton créé par Marc Park (« “Tu vas à Londres À voir à bas bruit, indiquent que
Cherry et les ponts sont vite bâtis. La Grande- aujourd’hui ?” demanda- quelque chose cloche.
Bretagne se substitue aux États-Unis, le quar- t-elle. Il la regarda comme La Vie domestique, Outre la disparition d’un
un film d’Isabelle Czajka.
tier cossu d’Arlington Park à celui de Fair- si elle était folle. “À En salle le 2 octobre 2013. enfant en fil rouge, ses
view, et le quatuor de ménagères se porte Londres ?”, dit-il »). Juliette décadrages fonctionnent.
aussi mal, sinon plus. Pas une goutte de pluie cherche elle à se rendre à À lire En témoigne la conduc-
au cours des deux premières saisons de la Paris afin d’honorer un en- Arlington Park, Rachel Cusk, trice (dont on ne verra pas
série, contre cette première phrase en forme tretien qui pourrait lui per- traduit de l’anglais par Justine de Mazères, le visage) qui sort en
de sentence : « Toute la nuit la pluie tomba mettre de décrocher un éd. Points, 288 p., 7 €. trombe de sa place de par-
sur Arlington Park. » La suite est à l’avenant, travail dans l’édition, mais king et manque d’écraser
c’est sombre, nuageux, par comparaison vrai- il faut prendre un train et, avant cela, réussir un enfant devant l’école. Une mère crie, et
ment cruel. Et l’essentiel : c’est un très bon à faire garder les enfants. La baby-sitter ne de la voiture ne sortira qu’un doigt haut levé,
texte, l’auteur se réclamant de Virginia Woolf répond pas, son mari non plus, elle doit re- symptôme du malaise, derrière la façade. Ce
plutôt que d’un produit télégénique. Ainsi pousser le rendez-vous et, peut-être, renon- n’est pas l’American way of life tordue d’une
tout tient en vingt-quatre heures, en réfé- cer à ce qui se présente comme une ultime Laura Kasischke, c’est une French way of life
rence à Mrs Dalloway. Temporalité respec- chance, comme un possible retour à la vie évoquant publicités pour voitures break et
tée par l’adaptation d’Isabelle Czajka qui, du « active », par opposition à la vie « domes- magasins de meubles, où rien ne se passe et
reste, n’évoque qu’assez peu Arlington Park tique ». Titre sursignifiant, et le film l’est où, la journée finie, tout recommencera.
et pas du tout Desperate Housewives. quand il montre le racisme ordinaire lors d’un Thomas Stélandre

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Le Magazine Littéraire 519 Mai 2012
29
mag litt trouillot_Mise en page 1 09/09/13 10:47 Page1

cinémaÀ feuilleter Lyonel


sur les écrans
Trouillot

© Kyle Thompson
«
L
e vent se lève ! Il faut tenter de vivre ! » Il faudra attendre
le 15 janvier prochain pour entendre résonner, dans l’ul-
time film annoncé du mage de l’animation nippone,
Hayao Miyazaki, le vers de Paul Valéry qui lui donne son titre (Le
vent se lève). D’ici là, d’autres films feront convoler écrans et écrits.
À la veille du bicentenaire de la mort de Sade, les aventuriers de la Lyonel
libido seront à l’honneur : Leopold von Sacher-Masoch verra ainsi
sa Vénus à la fourrure visitée par Roman Polanski, avec Emmanuelle Trouillot
Seigner et Mathieu Amalric (en salle le 20 novembre), tandis que le
Catalan Albert Serra, dans Histoire de ma mort, imagine la rencontre Parabole
de Casanova et de Dracula (le 23 oct.). Deux anciens rénovateurs
du polar français se voient par ailleurs portés à l’écran : Daniel Pen-
du failli
roman

nac (Au bonheur des ogres, réalisé par Nicolas Bary, 16 oct.) et
Tonino Benacquista, dont le Malavita fonde le nouveau film de Luc
Besson, avec Robert DeNiro et Michele Pfeiffer (le 23 oct.). Martin
Provost retrace l’existence de Violette Leduc, l’auteur de La Bâtarde :
Emmanuelle Devos incarne le rôle-titre de Violette (6 nov.), face à
une convaincante Sandrine Kiberlain dans la peau de Simone de
Beauvoir – nous y reviendrons. L’acteur américain James Franco se
risque lui à réaliser une adaptation de Tandis que j’agonise, de
Faulkner (As I Lay Dying, 9 oct.). La bande dessinée sera enfin fort
mise à contribution : c’est bien sûr la très commentée Vie d’Adèle,
d’Abdellatif Kechiche, inspirée d’un album de Julie Maroh (6 oct.),
mais c’est aussi Bertrand Tavernier qui adapte (13 nov.) la BD de
Christophe Blain et Abel Lanzac, Quai d’Orsay, joyeuse peinture
du bouillant ministre des Affaires étrangères que fut Dominique de
Villepin — Thierry Lhermitte interprétant l’échalas empanaché. Plus
excitant : le virtuose sud-coréen Bong Joon-ho (The Host) porte à ACTES SUD

l’écran une BD française des années 1970, Le Transperceneige, de


Lob et Rochette, huis clos post-apocalyptique embarqué dans un “On retrouve dans Parabole du failli
convoi traversant un interminable désert de glace (le 30 oct.). le talent de Lyonel Trouillot à composer
Du côté de l’édition vidéo, deux coffrets à signaler en novembre :
une intégrale des films d’Alain Robbe-Grillet chez Carlotta (on en des personnages qui, par eux-mêmes, par
reparlera) et, chez Potemkine, l’œuvre d’Éric Rohmer rassemblée, leur histoire, soutiennent une narration.
trois ans après la disparition du cinéaste. L’auteur des « Contes Une force d'émotion éblouissante.”
moraux » fera d’ailleurs l’objet, en janvier, d’une grande biographie
Christophe Kantcheff, Politis
(signée par Antoine de Baecque et Noël Herpe, chez Stock), ainsi
que d’un recueil reprenant ses textes de jeunesse, lorsqu’il se des-
tinait encore à être écrivain. Jean Hurtin
“Une plume dont la lucidité
et la maîtrise impressionnent.”
Snowpiercer, le Transperceneige, de Bong Joon-ho.
Hubert Prolongeau, Le Magazine Littéraire

“Un roman à la beauté douloureuse.”


Thierry Guichard, Le Matricule des Anges

“Une nouvelle fois, Lyonel Trouillot explore les


failles de l'âme humaine. Et les vertus du seul
antidote au désespoir qui vaille : la poésie.”
Victoria Gairin, Lepoint.fr

ACTES SUD

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 30

le feuilleton
de Charles Dantzig

Fellini ! Fellini !
J
e pense souvent à Fellini. On publie retard, espérant, oubliant, et le film était là.
le scénario d’un film qu’il n’a Je me dis souvent, me rappelant le bonheur
jamais pu tourner, Le Voyage de que c’était : « J’ai vécu dans un monde où
G. Mastorna. Lui et quelques Fellini était vivant. » Ce n’était pas le même
autres, Théophile de Viau, Jules qu’un monde avec Fellini mort.
Laforgue, Jean-Michel Basquiat, sont des C’est très bien, les œuvres
artistes pour l’œuvre de qu’il nous laisse, c’est très
qui j’ai de l’amour, sans bien 8 ½, La dolce vita, le
parler de mon affection Satyricon, Toby Dammit, mais
pour leur personne. Je dois tant nous n’en aurons plus d’autres.
de moments d’enchantement à Fellini a si souvent parlé de ce
Fellini. Des moments qui m’ont Voyage de G. Mastorna que l’on
sauvé de la vie pratique, de la vie à finissait par se demander si c’était
pouvoir, de la vie quand elle méprise vrai. Toute la fin de sa vie, Truman
l’art. Longtemps, j’ai dansé avec 8 ½, Capote a annoncé qu’il était en train
le film, et les souvenirs que j’en avais. d’écrire sa Recherche du temps perdu,
Fellini est en moi au point que quand, gare à vous, chef-d’œuvre à venir ! et non
sur une plage, en Italie, j’entends le seulement il ne l’a pas écrite, mais à sa mort
bruit d’un hélicoptère, je pense on n’a rien trouvé dans ses papiers. Il est
à lui. (Cela vient de m’arriver ; si difficile de créer qu’il arrive que
c’est bien sûr le début de La l’on se vante d’être en train de le
dolce vita.) Je crois que ce n’est faire pour se donner du courage. Et
pas pour rien que le premier le dire supplée au faire. On parle au
chapitre d’Un film d’amour, lieu d’écrire, au lieu de filmer. Fellini
où une actrice n’avait pas menti. Je ne sais pas si son
de second scénario aurait
ordre fait donné un bon
un strip- film, mais il
tease au est très inté-
Colisée ressant à lire.
devant 50 000 Mastorna est
spectateurs en l’honneur de l’équipe en avion. Remous.
de football de Rome, s’intitule « Fellini ! Turbulences. Trous d’air. Atterrissage d’ur-
Fellini ! ». Fellini vivant, la vie n’était pas gence dans une ville inconnue où il va de
la même. Il y avait ses films. Ses films à lieu en lieu, un hôtel, une boîte de nuit,
venir. Le monde était un monde où un un bordel… Des choses bizarres lui ar-
grand artiste vivait qui nous offrirait de nou- rivent, grotesques, incompréhensibles, sans
velles créations. Il contenait une promesse logique. On se rend compte qu’il est mort. Il se
ILLUSTRATION PANCHO POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

d’art. J’attendais ces films avec une impa- retrouve dans une rue « bordée exclusivement
tience tenace, guettant des nouvelles d’églises, petites et gigantesques, anciennes et
dans les journaux, voulant savoir où modernes, églises chrétiennes, romanes,
Fellini en était, enrageant de le savoir en gothiques, baroques, mosquées, syna-

J
gogues, temples bouddhistes ; devant
les monuments religieux, d’immenses idoles sont
exposées et des groupes de prêtres officient sur des
e me dis souvent, me rappelant autels d’où s’échappent les vapeurs d’encens ». Des
fêtards se jettent de la terrasse d’une boîte de nuit,
le bonheur que c’était : « J’ai vécu dans « plongent dans le vide, dans des postures comiques,
et, avec des bruits sinistres, se fracassent en bas, pour
un monde où Fellini était vivant. » se relever en quelques secondes, indemnes et

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
31

heureux ». Un mort qui va d’étape en étape. Des églises.


Des suicidés en grappe qui ressuscitent. Est-ce que ce
ne serait pas L’Enfer de Dante ? Les étapes ne sont pas
expliquées par une faute ou une autre. Les suicidés re-
naissent. Est-ce que cela ne serait pas une critique du EXPOSITION CLAUDE SIMON
moralisme effréné de L’Enfer ? Le Voyage de G. Mas- OU L’INÉPUISABLE CHAOS DU MONDE
torna est la meilleure critique littéraire jamais écrite
sur Dante. Une contradiction en fiction. Fellini a tou-
jours été moquerie envers la religiosité. Dans La dolce
vita, la scène de fausse vision de la Vierge par de petits
paysans retors que filment toutes les télévisions, par
exemple. Le comique est que Fellini a fait la carrière
d’Alberto Sordi, très méprisé et cantonné à des rôles
vulgaires quand il l’a engagé dans Le Cheik blanc, et
que, à la fin de sa vie, Sordi était devenu un dévot miel-
leux qui n’avait que le mot pape à la bouche. L’intéres-
sant dans les livres de scénarios non réalisés (et celui-ci
est plus lisible qu’un scénario, il a été mis sous forme
de récit) est qu’ils nous placent presque dans une
situation d’auteur. Un scénario n’est qu’une indication.
Sachant que le film aurait dû être réalisé par Fellini,
nous lui ajoutons son style. Un lecteur de scénario
devient cinéaste.
À lire Les Mémoires d’actrices
Le Voyage de ont un charme fou que
G. Mastorna, nous leur apportons. Je
Federico Fellini, traduit ne crois pas en avoir
de l’italien par Françoise Pieri, jamais lu de bons. Ni ceux
CLAUDE SIMON

CLAUDE
éd. Sonatine, 206 p., 18 €.
de Lauren Bacall, ni ceux
The Secret de Sophia Loren, ni même
Conversations,
Ava Gardner et Peter Evans, ceux de Simone Signoret
éd. Simon & Schuster, (quand ils ont paru, nous
304 p., 20 £. avons été sommés de les
À lire aimer comme si c’était
de Charles Dantzig Beauvoir + Sans famille

SIMON
+ Soljenitsyne). Ce n’est
Il n’y a pas d’Indochine, pas parce qu’on a appris
éd. Grasset, 388 p., 20 €.
En vente le 9 octobre. La à dire qu’on sait écrire, ce
réédition d’un ouvrage de 1995, serait même assez contra-
augmenté d’une nouvelle préface. dictoire. Le dire est un art
de la séduction, l’écrire
un art de la pensée. Écrivant, les sirènes que sont les
actrices nous captivent encore. Même si elles ont passé
l’âge des seins nus et portent de grosses lunettes, nous
allons vers leurs livres comme nous courions vers leurs
films. En plus de nos souvenirs d’elles, ce sont nos sou-
Photographie : Claude Simon © Roland Allard. Avec l’aimable autorisation des éditions de Minuit

venirs avec elles que nous achetons. Ah, je me sou-


viens, la première fois que j’ai vu Bardot dans Et Dieu…
créa la femme, c’était… Vient de paraître un recueil
d’entretiens entre Ava Gardner et un journaliste qui
aurait dû donner lieu à des Mémoires (le livre ne s’est
pas fait). En voici les deux meilleures phrases. Sur Mic-
key Rooney, l’acteur et premier mari de Gardner : « Le
plus petit mari que j’aie jamais eu et la plus grande 2 OCTOBRE 2013 - 6 JANVIER 2014
erreur que j’aie jamais commise. » Sur Aristote Onas- BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE D’INFORMATION
sis : « C’était un primitif avec un yacht. Pour certaines CENTRE POMPIDOU
femmes, c’est une combinaison irrésistible. » Voilà une
façon d’avoir de l’esprit dont serait incapable telle
romancière bourgeoise qui se prend pour une rebelle PETITE_ENVELOPPE.pdf 21/01/08 14:37:42

et rappelle, plus qu’un personnage de Fellini, la très


comique présidente de jury littéraire jouée par Vittorio
Gassman dans le film de Dino Risi, Les Monstres.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 32

Coetzee,
un sibyllin messie
Une enfance de Jésus, J. M. Coetzee, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis,
éd. du Seuil, 376 p., 22 €

D
Par Hubert Prolongeau
ans cette fable mystérieuse qui brasse Gabriel ? Et ce Juan (nom espagnol de Jean, « celui que
plusieurs thèmes, J. M. Coetzee prend Jésus aimait » dans le Nouveau Testament) qui monte
un malin plaisir à jouer avec son à la fin dans la voiture de nos trois héros fuyant ne
lecteur et à le laisser livré à ses inter- peut-il être le premier disciple ? David d’ailleurs ne
rogations. On ne saura jamais ce qui bouleverse-t-il pas la vie des gens autour de lui, rien
s’est passé avant. Ou si peu. Ils ont fui, se sont trouvés que parce qu’il existe et est différent ? Mais la question
sur un bateau, se sont reconnus, tous les deux, strictement religieuse est absente du livre, qui ouvre
l’homme mûr et l’enfant. Simon et David (ce sont de au contraire sur celle du pourquoi et du comment
nouveaux noms, ceux qu’on leur a donnés à leur vivons-nous. David est à Jésus ce que Léopold Bloom
arrivée) ont débarqué un matin à Novilla, dans un est à Ulysse : une image projetée, un vague reflet, une
camp de réfugiés, pour tenter de s’y construire une allusion qui vit sa vie. On a tôt l’impression que ce côté
nouvelle vie. Lui porte son âge, mais est encore allégorique est une façade et que Coetzee nous le jette
capable de travailler et de faire l’amour, l’enfant a en pâture comme une explication facile et un trompe-
5 ans et a perdu ses parents… Coetzee ne nous en l’œil pour se resserrer sur des interrogations à la fois
dira pas plus sur le passé de ses héros, dont justement plus simples et concrètes : comment élever un enfant, J. M. Coetzee
l’une des raisons d’être ici est leur désir de l’oublier. comment se passer de sexe, comment réfléchir à son en 2010.
Ce flou des personnages, l’imprécision tant des travail et essayer d’en faire quel-
milieux que des événements, joue d’entrée comme que chose ? Le livre est à la fois in-
un multiplicateur de sens : Une enfance de Jésus, livre terrogation sur l’éducation, pein- Extrait
dont le mystère hante longtemps, ne saurait s’offrir à ture d’un monde où la courtoisie
une seule interprétation, et déroule jusqu’au bout un et la bonne volonté tuent le désir, E t de toute façon qu’est-ce qu’il
parcours surprenant dans lequel il est difficile de revendication d’un amour obstiné a en tête avec Elena, une femme
trouver de solides points de repère. et sensuel, exposé de la douleur qu’il connaît à peine, la mère du
Rapidement, Simon trouve à s’embaucher et se met de l’immigration. Il nous dit que nouvel ami de l’enfant ? Espère-
en tête de rechercher la mère de David. Il ne l’a jamais l’amour est à la base de tout, qu’il t-il la séduire parce que, dans des
vue, David lui-même en a perdu jusqu’au souvenir, faut se bâtir son propre système souvenirs qui ne sont pas tout à
mais Simon est convaincu qu’il la reconnaîtra s’il la de valeurs, ce que fait David en fait perdus pour lui, se séduire
croise. Et un jour, effectivement, en voyant une femme choquant ses professeurs par son mutuellement est quelque chose
jouant au tennis dans une résidence chic, il a la refus de la logique arithmétique, que font les hommes et les
conviction que c’est elle. Il propose alors de lui confier comme Jésus enfant avait su le femmes ?… Et pourquoi ne
l’enfant. D’abord réticente, la femme, prénommée faire en prônant un enseignement cesse-t-il de se poser des ques-
Inès, accepte. Elle s’installe chez Simon, qu’elle envoie différent de celui du temple. Mais tions, au lieu de simplement
vivre ailleurs, et entreprend d’élever David. Simon est faut-il vraiment prendre au sérieux vivre, comme tout le monde ?
peu à peu exclu de leur relation. Et David refuse de ces « mes sages » ? L’apparente
s’intégrer à son école et se met à interroger le monde neutralité de Coetzee cache aussi Une enfance de Jésus,
qui l’entoure… une pointe d’humour et l’envie de J. M. Coetzee
Une enfance de Jésus est bien sûr une fable. Mais, jouer avec le lecteur.
portée par la sobriété de style qui marque Coetzee, La même mystérieuse distance se retrouve dans la Vient de paraître
sans doute l’un des plus discrets des grands écrivains peinture du pays où survivent nos héros. Novilla est Ici et maintenant.
d’aujourd’hui, elle ne déroule jamais le fil apaisant une ville hispanophone où l’État semble avoir tout Correspondance de
d’une démonstration au sens très précis. Ainsi de cette pris en main. Les nouveaux venus y sont immédiate- Paul Auster et J. M. Coetzee
référence à Jésus dans le titre. Faut-il la prendre au ment orientés et fichés, on leur fournit un logement (2008-2011), traduit de l’anglais
sérieux ? Et où mène-t-elle ? En cherchant, on trouve et un travail. Simon est ainsi embauché sur les docks, par Céline Curiol et
Catherine Lauga du Plessis,
des rapports. David, qui prend en charge un enfant où il fait avec des gens extrêmement sympathiques éd. Actes Sud, 288 p., 22 €.
qu’il n’a guère demandé, ne pourrait-il jouer le rôle un travail plutôt inutile : il décharge du grain dans des En librairie le 9 octobre.
de Joseph ? Inès, qui est choisie pour assumer à son entrepôts envahis par les rats. Le soir, il va dans un
tour cette maternité tombée du ciel, n’est-elle pas « institut » apprendre une philosophie stérile ou
dans la position de Marie accueillant la visite de l’ange attendre son tour dans des bordels réglementés.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
33

Taxi Writer
Taxi Driver, Richard Elman, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro,
éd. Inculte, 172 p., 16,90 €
Par Bernard Quiriny

A
ttention, ce Taxi Driver n’est ni le roman qui a inspiré le
film réalisé par Martin Scorsese en 1976 ni la novélisation
de ce dernier. Sa genèse est une histoire curieuse, mal
connue d’ailleurs, qui mérite d’être rapportée. Comme on sait, le
scénario de Scorsese a été écrit par Paul Schrader ; les circonstances
exactes de son travail sont sujettes à caution (la légende raconte
qu’il l’a achevé en moins d’une semaine, d’autres parlent plutôt
d’un mois, etc.), mais il semble en tout cas qu’il a mis beaucoup de
sa propre vie dans le personnage de Travis, ayant lui-même connu
une période de déprime où il s’est gavé de porno et s’est passionné
pour les armes à feu. (Le passage sur l’attentat contre un candidat
à la présidentielle, en revanche, s’inspire plutôt des confessions
d’un certain Arthur Bremer, qui avait tenté quatre ans plus tôt d’as-
sassiner le démocrate George Wallace.) Or il se trouve que Schrader
était à l’époque assez proche de Richard Elman (1934-1997), poète,
romancier, journaliste, auteur d’une trilogie sur la Seconde Guerre
mondiale (The 28th Day of Elul), fervent opposant à la guerre du
Vietnam et futur reporter auprès de la guérilla sandiniste au Nica-
ragua. Richard Elman collabore ainsi à l’écriture du scénario, avant
de s’approprier carrément le personnage de Travis pour en faire un
bref roman qui paraîtra en librairie après le film, avec la photo de
PhiliPPe Matsas/oPale

Robert De Niro en couverture et la


mention « based on a original
screenplay by Paul Schrader ». Dif-
ficile de dire quelle a été sa contri-
bution exacte au script de Schrader
et au film de Scorsese, mais peu im-
Quand il essaie de convaincre ses amis de la nécessité porte : ce qui compte, c’est qu’il a
de changer cette vie où le progrès est refusé et la pro- tiré de cette histoire une superbe
ductivité absurde, il se heurte à leur contentement pièce de littérature, « viable » et
passif. Est-ce à dire que Coetzee condamne ce socia- valable pour elle-même, et qui est
lisme chaleureux ou qu’il en fait une discrète apolo- même un petit chef-d’œuvre à sa
gie ? Ni l’un ni l’autre. Il pose le décor et en tire façon, tout en violence et en ambi-
quelques leçons et contradictions, confrontant à ce guïté. Évidemment, on ne peut s’em-
mode de vie trop paisible la résurgence du désir chez pêcher de confronter sans cesse le livre au film et d’attendre la
son héros, qui demande l’amour et la passion quand fameuse réplique de Travis devant son miroir (« You talkin’to
on ne lui offre que la bonne volonté. Ce désir pour- me ? ») : en vain, puisqu’elle a été improvisée en plateau par De
tant qui, dans Disgrâce ou dans son autobiographie, Niro, et qu’elle ne figure pas dans le texte. Ce qu’on trouve en
apparaissait aussi comme un fléau qui transformait revanche dans ce dernier, c’est le mélange saisissant de haine et de
les hommes en pantins ou en clowns… naïveté qui sourd du personnage, son dégoût universel pour la ville
Tout le livre, placé sous le signe de Cervantès, claire- où il vit et son regard critique sur la saleté des rues où il traîne son
ment nommé, et de Kafka, à l’influence récurrente, taxi, avec leurs voyous, leurs putes et leurs drogués. (Significati-
chemine, de question en question, sans jamais apporter vement, la première chose qui lui plaît chez une fille, c’est toujours
de réponse claire, comme si les poser était déjà une qu’elle soit « propre ».) « Cette ville est un égout à ciel ouvert, dit-il
victoire. Chaque fois qu’il croit avoir trouvé une solu- ingénument au politicien Palantine. Y a des jours, quand je sors,
tion, Simon est confronté à un autre problème et l’odeur me donne des maux de tête qui durent et s’en vont pas. On
cherche à nouveau à le résoudre, jusqu’à cette évasion a besoin d’un Président pour nettoyer tout ce bordel. » Grotesque
finale dont on ne sait si elle est une ouverture vers et poignante, la scène où Travis entraîne gentiment Betsy dans un
autre chose ou le début d’une fuite en avant qui ciné porno produit un effet magistral ; ce passage aurait justifié à
n’aboutira qu’à tourner en rond. Coetzee se situe là lui seul que fût enfin traduit ce petit roman compact et intense,
dans ce registre de l’« angoisse comique féroce » avec confession brute de décoffrage d’un paumé dont la misère morale
laquelle il définissait l’art de ce maître revendiqué renvoie un drôle de miroir aux États-Unis. « Chaque nuit, je vois
qu’est pour lui Samuel Beckett. des trucs à côté desquels le Vietnam s’en sort plutôt pas mal. »

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 34

Journal
du dragueur
Guide du loser amoureux, Junot Díaz, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Stéphane Roques, éd. Plon, « Feux croisés », 208 p., 19 €
Par Thomas Stélandre

Frédéric stucin/Pasco & co


L’
écriture de Junot Díaz vous alpague Junot Diaz, Américain
et vous place là où personne n’aime d’origine dominicaine,
se trouver : au milieu d’une dispute s’est fait
de couple. La fille pleure et le mec est internationalement
de mauvaise foi – sans compter qu’il connaître avec
vous prend à partie. Parfois, c’est pire, l’emploi du « tu » La Brève et Merveilleuse méchant. Oui, a dit Rafa, en riant amèrement. Dieu bé-
te transforme en enfoiré qui trompe sa copine avec Vie d’Oscar Wao. nisse la Sécu. » L’un quitte l’enfance pendant que l’autre
tout ce qui frétille – mais te voilà tombeur et ça te fait meurt d’un cancer : « C’était l’été où tout ce que nous
marrer : « Toi, Yunior, tu as une petite amie qui s’appelle allions devenir planait au-dessus de nos têtes. »
Alma, elle a un long et tendre cou de jument et un gros Junot Díaz est né à Villa Juana, une banlieue de Saint-
cul de Dominicaine qui a l’air d’exister dans une qua- Domingue, en 1968. Il a grandi en République domi-
trième dimension au-delà de son jean. » D’autres fois, nicaine avec sa mère et ses grands-parents, avant de
le regard s’éloigne et les scènes racontées sont des retrouver son père aux États-Unis, à 6 ans. Premier
crève-cœurs l’air de rien. Dans chacune des neuf constat : « Le monde se transformait en glaçon. » Papi
histoires de ce Guide du loser fait visiter l’appartement, il paraît immense. « Il y a des
amoureux, le lecteur va et vient, gens bien qui vivent ici, et c’est comme ça qu’on va
ballotté par une langue qui mixe Extrait vivre. Vous êtes américains, maintenant. » L’homme est
anglais et espagnol comme mots un taciturne qui se contente de corriger ses gamins.
d’argot et mots des livres, une élo- D es années plus tard, tu te Yunior a les cheveux crépus. Malgré les crèmes appli-
quence contemporaine pour tra- demanderais : S’il n’y avait pas eu quées sur le crâne de l’enfant, rien à faire. « Il vaut
verser l’intemporel : l’amour, rayon ton frère, est-ce que tu l’aurais mieux tout raser, a dit Papi. » Les autres peuvent se
infidélité, option macho. fait ? Tu te souviens que tous les moquer, Papi trouve que c’est bien ainsi. Sur le chemin
Ce sont des nouvelles, ici rassem- autres mecs la détestaient, qu’elle du retour, il demande à son fils : « Tu aimes les negras ?
blées sans que l’on veuille pour était maigre, no culo, no nichons, Je me suis retourné pour regarder les femmes qu’on
autant parler de « recueil ». Il y a là como un palito, mais ton frère venait de croiser. En revenant vers lui, j’ai compris qu’il
un ordre et une unité thématique s’en foutait. Moi, je la baiserais attendait une réponse, qu’il voulait savoir, et malgré
dont témoignent, entre autres, les bien. Tu baiserais n’importe qui, mon envie de répondre que je n’aimais pas les filles,
titres des textes (un cortège de avait raillé quelqu’un. quelles qu’elles soient, j’ai dit : Oh oui, et il a souri. »
filles où « Nilda » rime avec « Alma », Ton frère l’avait fusillé du regard. Plus tard, il y aura de tout dans son lit, grassouillettes,
« Flaca » avec « Miss Lora »). Puis il À t’entendre, on dirait que c’est maigrichonnes, de « la première pendeja venue » à la
y a Yunior, déjà narrateur de pas une bonne chose. « prolo blanche des environs de Paterson ». Les femmes
Comment sortir une Latina, une prennent cher, mais le salaud c’est Yunior, non ? « Je
Black, une blonde ou une métisse Guide du loser amoureux, Junot Díaz suis pas un sale type. Je sais l’impression que ça donne,
(éd. Plon, 1998, publié en poche celle d’un mec sur la défensive et sans scrupules, mais
sous le titre Los Boys) et, onze ans plus tard, de La c’est vrai. Je suis comme tout le monde : faible, mais
Brève et Merveilleuse Vie d’Oscar Wao, roman qui a avec un bon fond. »
valu à Díaz le prix Pulitzer 2007 et une reconnaissance Yunior a un cœur, un cœur d’artichaut même, et il
mondiale. Yunior, personnage fétiche de l’auteur, tou- souffre. La dernière histoire s’étend sur cinq ans et
jours caribéen, frimeur et prêt à parler de ses proches. commence par : « Ta copine découvre que tu la
De son frère aîné en l’occurrence, Rafa, le caïd du quar- trompes. » S’ensuit une sévère dépression, quelques
tier, le « papi chulo » à chaîne en or, celui qui soulève rencontres et, à l’arrivée, un projet d’écriture salvateur.
de la fonte et amène les belles Dominicaines au sous- Le titre de la nouvelle, « Guide amoureux de l’amant
sol. Un jour, Yunior le trouve assis sur le canapé, main infidèle », a inspiré celui de l’édition française, lequel
dans la main avec Mami, « bien habillés, à regarder la ne rend pas grâce à l’ensemble – le livre s’intitule This
télé comme si de rien n’était ». Ils sortent de l’hosto. Is How You Lose Her en VO, « c’est comme ça que tu
Yunior vient aux nouvelles. « Rafa a haussé les épaules. la perds ». Seul regret, d’autant que la traduction de
Le toubib dit que je fais de l’anémie. L’anémie, c’est pas Stéphane Roques est remarquable.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
35

Masseuse et massue n’a, en fait, pas d’arrière-pensée


Une illusion passagère, Dermot Bolger, traduit de l’anglais (Irlande)
par Marie-Hélène Dumas, éd. Joëlle Losfeld, 136 p., 15,90 €
sexuelle. Juste l’envie de se détendre et
(pourquoi ne pas l’avouer) de sentir
Par Alexis Liebaert pour la première fois depuis deux ans

S’
les mains d’une femme sur son corps.
il est quasi inconnu en France, Dermot Bolger fait Pour le reste, comme le lui a un jour
figure, pour les jeunes auteurs irlandais, de chef de lancé son épouse, « l’infidélité n’est pas
file. À 54 ans, il est l’inspirateur d’une génération qui vraiment [son] truc ». Mais la chair est
compte des écrivains aussi importants que Joseph faible et la masseuse experte. Martin
O’Connor, Roddy Doyle, Colm Tóibín ou Anne finira par se laisser aller à accepter
Enright. Pour preuve, tous ces romanciers n’ont pas hésité, en 1999, quelques manipulations, qui se révéle-
à s’enfermer à sa demande dans le mythique Finbar’s Hotel de ront des plus frustrantes parce que trop
Dublin pour y écrire, ensemble, un recueil de nouvelles. Le voici visiblement mercenaires. Quelques
qui nous revient avec un nouveau livre des plus iconoclastes, Une caresses et ce qu’il s’efforçait de consi-
illusion passagère. dérer comme une relation, certes tarifée, entre deux adultes ayant
Il fallait oser comparer la chute de l’économie irlandaise et un tous les deux des enfants se résume à ce qu’elle est : une forme de
orgasme décevant, résultat des soins attentifs d’une masseuse prostitution où le ressortissant du riche Occident achète les faveurs
chinoise (évidemment) rétribuée. Dermot Bolger l’a fait, et le d’une pauvre Chinoise. Pathétique.
résultat est bluffant. Au fil des pages, le lecteur se laisse convaincre Quel rapport, direz-vous, entre ce fiasco et la situation d’une Irlande
que le parallèle entre l’excitation suscitée par les soins manuels de soumise à la loi d’airain du FMI après dix années d’abandon enthou-
la jeune femme et l’euphorie dublinoise des années 1990 n’a rien siaste à la dérégulation mondialiste ? Un même sentiment de gueule
d’artificiel. de bois : « Cette soirée lui en avait appris beaucoup sur ce qui dis-
Mais reprenons au début. Soit un diplomate – enfin, un haut fonc- tinguait l’illusion de la réalité. Peut-être en était-il de même avec la
tionnaire – corvéable à merci, l’un de ces seconds couteaux formant décennie étourdissante que l’Irlande venait de vivre. »
l’armature de toute bureaucratie qui se respecte. Il s’appelle Martin
et se retrouve, un soir, esseulé dans son hôtel cinq étoiles à Pékin.
Impossible de supporter l’idée de participer à ce cocktail dans une
ambassade, qu’il est supposé « honorer » de sa présence. Il n’en peut
plus de ces discussions vides de sens où chacun fait semblant d’être RENTRÉE LITTÉRAIRE
important en débitant des phrases creuses dont l’interlocuteur sait,
tout comme lui, qu’elles ne signifient rien. 2 013
Comment Martin s’est-il retrouvé là ? Rien de plus banal : il fait partie
de ces fidèles serviteurs de l’État auxquels l’on confie la démora-
LOUISE L. LAMBRICHS
lisante mission de donner l’illusion qu’ils sont des personnages
considérables à d’obscurs politiciens gratifiés d’un portefeuille parce le Rêve de Sonja
qu’ils peuvent (peut-être) rapporter quelques voix. Une vraie corvée roman
qui obéit à quelques règles essentielles : « prendre des notes, se rap-
peler avec précision certains détails et quelquefois les oublier, mani-
fester sa présence au début et à la fin de chaque réunion, et se
rendre invisible durant toute discussion se déroulant entre-temps ».
Pas vraiment exaltant.
Ce soir, il est donc libre. Son secrétaire d’État – en fait un sous-
secrétaire d’État, mais la première chose qu’a apprise Martin est JEAN-PAUL MICHALLET
d’oublier le « sous » – est parti à Shanghai, le laissant inoccupé. Entre nous
L’occasion de se replonger une fois encore dans l’histoire de son roman
couple, qui bat de l’aile. Il faut dire que Rachel, sa femme, ne faci-
lite pas les choses. Apparemment traumatisée par son départ à la
retraite anticipé, elle a changé du tout au tout. Disparue la com-
plice, la maîtresse. Oh, bien sûr, en public et devant leurs trois filles PATRICK LAUPIN
adolescentes, elle joue le jeu du couple solide. Mais, depuis ce
dîner au restaurant pour fêter leur anniversaire de mariage où elle
Ravins
récits
lui avait annoncé tout de go qu’ils avaient « choisi tous deux de ne
plus dormir ensemble car cette partie de leur mariage avait atteint
sa fin naturelle », il assiste impuissant au naufrage de son couple.
Dur à vivre quand on a à peine 55 ans et que cela vous condamne
à devenir « l’homme qui dort dans le grenier ». Étonnez-vous, alors, www.larumeurlibre.fr
qu’il se laisse tenter par une séance de massage dans sa chambre. Il

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 36

Volées de bois vert intime s’agrafe à la lutte collective dans une vision
Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, traduit de l’anglais
(États-Unis) par Antoine Cazé, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 800 p., 25 €
panoramique qui multiplie les points de vue : on passe
d’une situation à une autre grâce à la phrase d’un per-
Par Juliette Einhorn sonnage, dans un feuille-

J
tage infernal de vignettes
amais roman-fleuve ne l’aura plus été, char- entrecoupées, dialogues
riant dans ses courants la destinée du clan parallèles, télépathiques,
Stamper et ses ressacs. Henry, « vieux paon de monologues intérieurs
vaniteux », et son fils Hank, « Méphistophélès sourdant d’un espace
en godillots », vous attendent de pied ferme indéterminé. Le chapitre
dans leur maison, de l’autre côté de la rive : ici, le visi- n’est plus l’unité de
teur ne frappe pas à la porte comme tout le monde, mesure, et la narration
mais attend que ses hôtes daignent venir le chercher fait des bonds : passant
en canot : c’est la rivière qui décide, adaptant ses du il au je, d’un je à

Ted STreShinSky/CorbiS/éd. monSieur TouSSainT louverTure


caprices à ceux d’un État, l’Oregon, où on ne sait pas l’autre, elle empile les
mesurer le temps. Ces 800 pages survoltées remontent niveaux énonciatifs, les
les « méandres, bras morts, marécages et eaux dor- voix des divers person-
mantes » du fleuve, le Wakonda Auga, et ceux de cette nages, mais aussi plu-
tribu de pionniers à la conquête de frontières sauvages. sieurs voix étagées en
Même fixée dans une ville, cette « clique de durs à chacun d’eux.
cuire » n’échappe pas à la malédiction de l’errance, du Pour se venger de Hank,
moins de l’irréductibilité : ils ne lâchent jamais. « Cette dont il épiait, enfant, les
année-là, moi je vous le dis, à Wakonda, les choses, ça ébats avec sa mère à lui,
n’a rien à voir. » Ainsi se noue l’affaire Stamper. Lee débusque l’arme
Tout commence avec un bras – bien humain, qui pen- absolue : Viv, la femme de
douille à la fenêtre de cette maison du diable, sur la Hank, qu’il tentera de
berge, le majeur levé. Le ton est donné, et Draeger, séduire dans une parfaite
secrétaire général du syndicat des bûcherons du coin, inversion des situations,
ne s’y trompe pas : la guerre est – c’est Hank qui se retrou-
déclarée. Alors que les élingueurs, vera à espionner son frère. Si, dans cette écriture indi-
Extrait
gréeurs, toiseurs et autres ouvriers cielle au style flamboyant, on joue à deviner quel nar-
du bois sont en grève pour faire rateur se cache d’une réminiscence à l’autre, c’est que
pression sur leur entreprise, la Et c’est ainsi que mon frère et les identités, les rôles et les polarités s’intervertissent :
Wakonda Pacific, le bruit court que moi sommes finalement, totale- réel et illusion sont perméables, et Lee n’aurait presque
les Stamper ont passé contrat avec ment, éperdument tombés dans eu besoin que de faire croire qu’il a fait chavirer Viv
elle en douce pour livrer du bois, les bras l’un de l’autre pour notre pour révéler les « points de rouille » de Hank, de même
tuant dans l’œuf toute négociation. première, dernière, et si longue- que Drager fabriquera une rumeur (la vente de la scie-
Le bras de fer commence, et avec ment attendue danse de la haine rie des Stamper au syndicat, signe de reddition du clan)
lui une rhétorique retorse, hercu- et de la peine et de l’amour. […] pour faire ployer Hank. Ce dernier, face au sabotage
léenne, de la confrontation, de la Agrippés l’un à l’autre dans un de ses contradicteurs, redouble d’amabilité, tant la vic-
persuasion. À cette joute se greffe paroxysme de fureur trop long- toire peut n’être qu’une question de signes. La ven-
le retour au pays, après douze ans temps contenue, nous chalou- geance de Lee, en affaiblissant Hank, a surtout rendu
d’absence, de Lee, jeune demi- pions sur une chorégraphie fan- Hank plus fort. En révélant la capacité de nuisance de
frère de Hank, « drôle d’échalas » tastique, virevoltions au son Lee, elle l’a paradoxalement fragilisé.
qui ressemble à un « macchabée mélodieux du crincrin de la pluie Pour dire la part maudite en chacun, les scènes paroxys-
tout juste décongelé ». Sous l’em- à travers les sapins. (Il faut que je tiques sont vécues par des subjectivités emmêlées :
pire de la « voix tonitruante » de te tue à présent.) l’italique se fait typographie névrotique des consciences
son « conseil d’administration penchées (vers soi, pour endiguer ses propres crues,
mental », il commettra un « régi- Et quelquefois j’ai comme une mais aussi vers les autres, pour les prendre par le col).
cide ». Parce que son passé est une grande idée, Ken Kesey Les parenthèses, elles, crochètent les invectives, les
« mine antipersonnel », il lui faut intuitions de ces cœurs en suspens. Avec une cocasse-
muer sa faiblesse en force, à cette unique fin : l’abro- Un roman-fleuve de rie grave, une insolence désespérée, s’exhibe un
gation du souverain, en débarrassant « frère Hank de Ken Kesey (1935-2001), « musée des plus incroyables formes de vie terrestre »,
son emballage cadeau ». célèbre pour avoir écrit diffractant une morale insoumise. Moraliste psychédé-
Un an après Vol au-dessus d’un nid de coucou (1962), Vol au-dessus d’un nid lique, Ken Kesey fait pleuvoir au compte-gouttes une
Ken Kesey insufflait à ce roman avant-gardiste, specta- de coucou. vérité fleuve, oui, sibylline et torrentielle : « J’aimerais
culaire et inoubliable, une verve diabolique. Le combat mieux être un paratonnerre qu’un sismographe. »
Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
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La machine à arrêter le temps


contrariant l’écoulement du temps, il
Complications, Nina Allan, traduit de l’anglais par Bernard Sigaud,
éd. Tristram, 206 p., 19,50 €
n’y a qu’un pas, vite franchi dans ce
recueil de récits publiés d’abord iso-
Par Vincent Landel lément. La politique-fiction s’en mêle, et
voilà le gouvernement britannique

q ue se passerait-il si je retournais dans le passé et que je tuais


mon aïeul ? C’était l’énigme insoluble conçue par René Bar-
javel dans Le Voyageur imprudent, inspiré de La Machine à
explorer le temps de H. G. Wells. Pas de chrononaute assassin ni sui-
labourant un « champ de stases », un
entre-temps où des militaires tentent de
contrôler l’avenir du Moyen-Orient
avant qu’il advienne. « Ils ont entrevu un
cidaire dans The Silver Wind – lourdement traduit par Compli­ truc qui ne leur plaît pas dans l’un des
cations –, ni d’hommes-pelles ou d’hommes-ventres, mais des futurs parallèles et essaient d’en sup-
amants désunis par la mort qui cherchent à se retrouver dans une primer la possibilité. » D’où un lâcher de
autre dimension. Thème de SF ultra-classique du voyage dans le mutants et de cobayes papillonnant
temps, articulé ici autour de la perte et du deuil. Comment ressus- entre l’être et le néant, victimes d’expériences cruelles sur la « chro-
citer, pour un jeune Roméo britannique, sa sœur, qu’il aime de nostase », menées à partir d’un flux temporel parallèle au nôtre… Il
manière incestueuse, tragiquement décédée ? Où rejoindre sa y a aussi, last but not least, un nain génial, zigzaguant entre les siècles
Juliette, sinon dans le passé ? Nina Allan propose un rêve de petite en compagnie d’un chihuahua. Encombrée de stéréotypes, cette ver-
fille : et s’il suffisait de bloquer les aiguilles des horloges pour arrêter sion sentimentale et fantaisiste de la machine wellsienne se sauve du
le temps et empêcher les drames de s’abattre sur les êtres qui nous ridicule par des aperçus intéressants sur les chronosciences, d’où il
sont chers ? Les mécanismes s’ouvrent sur un merveilleux dont cette ressort que le temps ne serait pas un continuum ininterrompu, mais
écrivaine, proche de Christopher Priest, l’héritier de Philip K. Dick, une masse amorphe, « un fourre-tout à base d’histoire ». « La chro-
se veut l’Alice. À la base de ce sortilège : le « tourbillon » inventé par nostase vous donnerait peut-être accès au passé, mais vous ne seriez
l’horloger Breguet, ce mouvement perpétuel parfait qui met la gra- pas la même personne et votre femme non plus. » La réalité serait-elle
vité en échec. De là à transformer de vieilles Longines en « capsules comme la boîte du chat de Schrödinger, dont le contenu est incertain
transtemporelles » où logent des mécaniciens microscopiques tant qu’elle n’est pas ouverte ? Miaou.
Photo © Jean-Baptiste Millot, 2013

présente

Étienne de Montety
ÉTIENNE DE MONTETY La route du salut
LA ROUTE Bosnie, années 90. Deux jeunes hommes
DU SALUT venus de France se battent contre les Serbes.
roman
L’un est un fils de Bosniaques arrivés en France
après la mort de Tito, l’autre un fils d’immigrés
polonais qui a orienté sa vie vers l’islam.
Au cœur de la guerre, deux destinées
GALLIMARD
singulières se rencontrent.

« Étienne de Montety ne juge pas, il dit.


Sa plume sensible ne manque rien.
C’est fort, impressionnant, vertigineux. »
Marie Chaudey et Yves Viollier, La Vie
Critique 38

la joute des ajouts


est un délice de lecture, il fait partager
Une douleur normale, Walter Siti, traduit de l’italien l’intimité, à la fois innocente et coupable,
par Martine Segonds-Bauer, éd. Verdier, 324 p., 20 €
d’un homme trop intelligent pour croire
Par Jean-Baptiste Harang qu’un amour immense peut guérir de
l’égoïsme, de la solitude, du désenchan-

l
e narrateur d’Une douleur normale évite de se nommer, tement et de la conscience de classe.
mais il arrive qu’on l’interpelle, parfois en déformant son Walter Siti ne rechigne à aucun effet de
prénom en « Walker » et, une seule fois, par son nom : « Siti ». réel, tant dans l’addiction au sexe de ses
Cela ne suffit pas pour ranger le roman sous la rubrique désolante personnages, la peur du vieillissement,
de l’autofiction. Le dispositif romanesque mis en place pour Douleur l’admiration de la beauté, si possible bodybuildée, dans l’indulgence
normale est bien plus sophistiqué, original et malin : le livre que vous due à la laideur et à l’ignorance, que dans les charges contre les
avez entre les mains n’existe pas pour la simple et dramatique raison médias, l’intelligentsia et l’argent, ici illustrées par une troublante
qu’il a été refusé par l’éditeur. Il s’ouvre sur le chagrin de l’auteur qui, affaire de trafic d’organes. La lucidité est un antidote efficace contre
après un premier roman, comptait sur celui-ci pour sublimer l’amour le bonheur, et Walter Siti nous résigne avec sa malice pessimiste à
qu’il partage avec Mimmo. Mais, patatras, le texte lui revient doulou- cette Douleur normale, magnifiquement traduite.
reusement. Le narrateur décide alors de le reprendre pour un usage Peut-on juger la qualité d’une traduction sans connaître la langue ori-
privé : une adresse à Mimmo. Sauf que les petits arrangements litté- ginelle ? Non. On peut toutefois éprouver le sentiment qu’un livre est
raires avec la vraie vie, nécessaires à la construction romanesque, bien traduit lorsqu’on oublie qu’il vient d’une autre langue, quand le
vont être dénoncés, et l’histoire sera augmentée de nouveaux textes texte français proposé coule de la plume d’un écrivain et que cet écri-
en italique, cette écriture penchée comme une ombre sur le corps vain se confond avec l’auteur du texte. Martine Segonds-Bauer réussit
d’origine. Mais ces ajouts ne suffisent pas : cette adresse est un texte ce miracle de disparaître derrière sa propre et belle langue au nom
de rupture, qui doit éloigner Mimmo sans le lester de regrets ni de de celle de Walter Siti. Un miracle fragile, puisqu’il a fallu trouver des
remords ; aussi, le narrateur, d’une troisième plume, dans une police équivalences que le français ne connaît pas aux différents dialectes
d’écriture plus maigre, s’invente des fautes et des défauts pour noircir qui enrichissent l’italien, des tours de force pour garder ou non les
son autoportrait. Aux inventions que la littérature pardonne succèdent expressions en langue étrangère, et un poète (Martin Rueff) pour
les mensonges d’un grand amour perdu. Ce dispositif, lourd à décrire, mettre en français les vers sibyllins de l’écrivain.

Rester à Bucarest
d’errance, leurs tentatives de dissidence souvent avortées, leurs dra-
Les Cent Derniers Jours, Patrick McGuinness, mes sanglants, leurs traumatismes liés à la révélation de la collabora-
traduit de l’anglais par Karine Lalechère, éd. Grasset, 496 p., 22 €
tion avec la Securitate de proches présumés intègres.
Par Aliette Armel Léo, le trafiquant au marché noir, rêve de ressusciter un Bucarest que
les bulldozers du régime ont détruit. Trofim, le dignitaire historique

l
es œuvres des écrivains rou- du parti, mène une efficace action de subversion en rédigeant deux
mains sont traversées par les versions de ses Mémoires. Cilea, la fille d’un dirigeant corrompu du
thèmes de la survie pendant la régime, vit son existence sous surveillance comme une perpétuelle
dictature, de la décomposition d’une mise en spectacle. Ottilia, la jeune femme médecin, demeure intègre
société prise dans l’étau totalitaire et de dans la poursuite de son idéal de liberté. Le narrateur accompagne
la confusion qui a accompagné la révo- Léo, sert de secrétaire à Trofim, vit une histoire d’amour avec Cilea,
lution de décembre 1989. Le roman de puis avec Ottilia, tout en portant sur ces destins individuels et sur la
Patrick McGuinness apporte des clés de situation générale du pays un regard toujours capable d’étonnement.
compréhension nouvelles. Le narrateur Il passe au crible de l’analyse situations et événements dans lesquels
de ce récit des cent derniers jours du il s’implique mais qu’il narre sur le ton du constat, sans effet de dra-
régime de Ceauşescu est un jeune professeur britannique en poste matisation, et avec la pointe d’humour qui permet aux hommes et
à l’université de Bucarest à partir de septembre 1989. Patrick Mc- aux femmes enfermés dans le chaos et la paranoïa d’une dictature de
Guinness a vécu dans la Roumanie communiste. Cette expérience se sentir en vie. Dans ce pays où le sens moral a été détruit par les
imprègne son roman, renforce la crédibilité de son narrateur et des mensonges qui « nous grignotent jusqu’à ce qu’on ne croie plus en
événements qu’il relate. Cet « étudiant qui a choisi de faire du tou- rien, ne sente plus rien », où l’absence, le manque et le vide semblent
risme chez les sous-développés pendant son année sabbatique » ne avoir tout englouti, la poésie demeure un refuge et les poètes des
s’adapte pas seulement à une existence marquée par l’ennui, la sus- consciences. Patrick McGuinness fait apparaître dans son roman Liviu
picion et l’intrigue, il s’acculture jusqu’à refuser de rentrer à Londres Campanu, figure de référence pour la dissidence roumaine, dont il a
pendant ses congés. Il subvertit le rôle qui lui est assigné, en tant traduit et publié des œuvres en 2010, mais qu’il a, en fait, totalement
qu’étranger, dans ce « jeu de société géant dont le plateau s’étend à inventé : autre manière d’être lui-même et de faire retentir des voix
l’infini et dont les acteurs ne quittent jamais la table ». Il partage le échappées d’autres mondes, comme ce Bucarest des années com-
quotidien d’hommes et de femmes aux intérêts divers, leurs soirées munistes auquel le roman permet de nouveau d’exister.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
39

Oates, la boue
enterrée
Mudwoman, Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Claude Seban, éd. Philippe Rey, 570 p., 24 €
Par Josyane Savigneau
Bertolt Brecht

D
ans l’impressionnante production de Joyce Carol Oates,
chacun trouve son chemin, préférant tel sujet, telle forme
romanesque. Mais certains textes s’imposent à tous par
leur force, leur construction, leur complexité. Mudwoman est de
ceux-là, abordant, à travers le parcours d’une femme, de nom-
breuses questions : intellectuelles, politiques, féministes, universi-
taires. Et surtout une réflexion universelle : que se passe-t-il lorsque
la vie est une sorte de fuite en avant, rejetant toute interrogation sur
le passé ? Quelle est alors, pour chacun, la menace ? Avec Mud­
woman, Joyce Carol Oates, comme
souvent, a créé un personnage féminin
fascinant. Meredith Ruth Neukirchen,
qui préfère qu’on l’appelle M. R., doc-
teur en philosophie, est la première
femme présidente d’une université de
la côte est des États-Unis, pour laquelle
elle a « des idées radicales », dont le
souhait de « réformer sa structure “his-
torique” (c’est-à-dire blanche/patriar-
cale/hiérarchique) ». Elle-même est la
fille de parents aux revenus moyens
« qui n’auraient pas pu l’envoyer dans cette université prestigieuse
de l’Ivy League ». Ses parents, dont elle parle toujours avec respect
et admiration, Agatha et Konrad Neukirchen, sont quakers et vivent
à Carthage (Illinois), où elle a passé son enfance. Depuis qu’elle a
quitté la ville pour aller à l’université, elle ne va jamais les voir. Pour-
tant, ce jour de 2002 où elle doit présider un colloque à quelque 9 –19 Avec Théâtre national
Danielle Ajoret de Toulouse
cent cinquante kilomètres de Carthage, elle passe près d’une rivière octobre Michalis Boliakis Midi-Pyrénées
qui lui en rappelle une autre, elle demande à son chauffeur de s’ar- 2013 Jules Carrère tnt-cite.com
rêter, elle est troublée… Elle le sera tellement qu’elle louera une Création François Deblock
Karyll Elgrichi Direction
voiture pour ce qu’elle croit être une promenade dans cette région,
Claude Evrard Agathe Mélinand
mais aura un accident et ratera le moment de son discours inaugu- Traduction
Jules Garreau Laurent Pelly
Camille de
ral. Cette fêlure va ouvrir un abîme. Camille
la Guillonnière
Car, en 1965, une fillette, qui ne s’appelait pas Meredith, mais qu’on et Jean
de la Guillonnière
avait désignée comme « Mudgirl », la fille de la boue, avait été aban- Jacques Hadjaje
Bellorini
Med Hondo
donnée par sa mère dans un marais, où elle serait morte si un jeune Théo Lafont Trévisan
homme ne l’avait sauvée. Elle a été ensuite adoptée par les Neukir- Mise en scène
Blanche Leleu
Jean Bellorini
chen – qui détestent qu’on prononce le mot « adoption » –, elle a Clara Mayer
Artiste invité
fait de brillantes études, mais au lieu d’enseigner près de Carthage, du TNT
Teddy Melis
comme le souhaitaient ses parents, elle est partie et « elle n’avait plus Marie Perrin
Marc Plas
regardé en arrière ». Elle pensait sans doute avoir tué Mudgirl. Geoffroy Rondeau
Dans l’alternance des chapitres – de 1965 à 2003 –, on comprend Hugo Sablic
ce que cache sa « volonté farouche d’aller de l’avant » : l’abandon, Damien Zanoly
la famille d’accueil, puis l’adoption. Un nouveau foyer, un nouveau
nom. Et un jour, en suivant son père qui se rendait dans un cime-
tière, la découverte qu’elle avait remplacé Meredith Ruth Neukirchen
(1957-1961), dont la mort avait laissé les parents inconsolables.
Madame la présidente M. R., qu’on avait élue pour sa solidité, son
équilibre, vacille. Elle va comprendre que, lorsqu’on refuse de
s’occuper de son passé, un jour il revient, dans la douleur.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 40

Un conte coupé-cousu
L’Épée des cinquante ans, Mark Z. Danielewski,
traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié,
éd. Denoël, 288 p., 22 €
Par Alexis Brocas

C
eux qui hésiteraient devant la notion
de romancier conceptuel sont vive-
ment invités à lire l’Américain Mark Z.
Danielewski, parangon de l’espèce. En
2000, il publiait La Maison des feuilles,
qui pourrait se décrire comme un compte rendu
d’exploration fantastique : un photographe achète
une maison et découvre, derrière une porte qui
devrait donner sur le jardin, un labyrinthe infini qui
ne cesse de se reconfigurer. Le livre témoignait de ce
métamorphisme en usant de multiples artifices
visuels (calligrammes, textes se déroulant en paral-
lèle, inscrits en miroir) et par l’insertion de codes que

BRUNO CHAROY/PASCO & CO


les passionnés se sont épuisés à éclaircir. On pouvait
alors parler d’« avant-garde » sans craindre de donner
dans ce que Julien Gracq appelait la « critique de
gaillard d’avant » – où l’on crie nouveauté comme les
vigies d’antan criaient « terre ».
Après s’être fourvoyé dans le très hermétique O Ré-
volutions, Mark Z. Danielewski revient avec L’Épée
des cinquante ans, texte témoignant toujours de sa Mark Z. Danielewski, expliquant que le roman a été conçu à partir de cinq
fantaisie graphique, mais parfaitement intelligible. Il l’auteur du roman culte entretiens coupés et croisés – note qui justifie la
s’agit même d’un conte pour enfants, avec cinq La Maison des feuilles. forme générale du texte, tout en propositions dé-
orphelins, une épée magique, une crochées, et les guillemets de cinq
vallée de Sel, une montagne qui dé- couleurs qui les encadrent. Le lec-
multiplie ses grimpeurs, un armu- Extrait teur comprendra vite qu’il s’agit de
rier sans bras… Mais un conte cinq orphelins, mais qu’il n’est pas
pour enfants destiné aux lecteurs forcément utile de vouloir re-
de Danielewski, conceptuel donc, “‘“Je suppose. Une épée tuera constituer leurs cinq entretiens. Il y
et centré sur un art commun aux “‘“une a ensuite ces broderies illustratives
journalistes, aux chirurgiens et aux saison. Une épée tuera un pays.Celle que je (c’est un conte pour enfants) qui
spadassins : l’art de la coupe. fabrique maintenant joueront elles aussi un rôle dans la
Tout commence par une soirée de “‘“saura même tuer une idée.” narration – coudre, n’est-ce pas l’in-
Halloween. S’y retrouve Chintana, “‘“Une idée”, méditai-je. verse de couper ? Enfin, citons ces
couturière thaïlandaise, Belinda “‘“Mais elles sont trop chères pour toi.” mots-valises (ou plutôt mots téles-
Kite, « plus mauvaise langue de Et ses cils violets en parurent copés comme pour montrer les
Chicago East », qui lui a volé son “‘trembler coutures du texte), ces autres qui se
mari, une poignée d’orphelins et de délice. dissolvent, s’étalent, tombent au
leur assistante sociale. Apparaît un sol. Comme dans l’insondable Mai-
conteur dont l’ombre émerge direc- L’Épée des cinquante ans, son des feuilles, ce sont ces procé-
tement des ténèbres et peut se pro- Mark Z. Danielewski dés qui donnent à l’intrigue fantas-
jeter sans lumière. Aux enfants il va tique sa dimension abyssale. Celle-ci
conter l’histoire de « l’épée des cinquante ans » Vient de paraître ne peut se sonder que par une relecture. Alors cer-
– ainsi appelée car ses victimes doivent attendre leur La Maison des feuilles tains éléments anodins – ou disposés pour apparaître
cinquantième anniversaire pour tomber en petits (nouvelle édition), ainsi de prime abord – prennent une autre impor-
morceaux. Avant de se livrer à une terrible Mark Z. Danielewski, tance : le métier de Chintana, sa coupure au pouce,
démonstration. traduit de l’anglais (États-Unis) cette fenêtre qui s’ouvre sans explications… Qu’est-
Tout cela pourrait relever de la seule cruauté inno- par Claro, ce qu’un bon romancier conceptuel ? Un romancier
éd. Denoël, 704 p., 32 €.
cente propre aux contes – et s’y borner – si l’auteur qui envisage ses textes comme les plasticiens envi-
ne donnait, par des trouvailles de son cru, un tout sagent leurs installations, certes, mais après les avoir
autre relief à son histoire. D’abord cette note liminaire pensés comme des œuvres littéraires.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
41

McCann,
allers-retours
Transatlantic, Colum McCann, traduit de l’anglais (Irlande)
par Jean-Luc Piningre, éd. Belfond, 376 p., 22 €
Par Bernard Quiriny

N
é à Dublin et vivant à New York, Colum McCann devait for-
cément écrire un jour sur les rapports entre l’Irlande et les
États-Unis. C’est chose faite avec ce roman qui reprend
deux techniques récurrentes de son œuvre récente, la ronde de per-
sonnages et le recours à des personnalités historiques. La première
partie se compose ainsi de trois chapitres sans rapport entre eux,
consacrés chacun à un épisode des échanges irlando-américains : la
première traversée de l’Atlantique en avion par John Alcock et Arthur
Brown, en 1919, la tournée irlandaise de l’ancien esclave noir
Frederick Douglass, en 1845, et les voyages à Belfast du sénateur
américain George Mitchell pour promouvoir le processus de paix,
en 1998. Ces héros rencontrent dans leurs aventures des person-
nages de fiction qu’on retrouvera ensuite dans la deuxième partie,
elle-même bâtie en quatre chapitres : l’auteur y narre les vies de
quatre femmes d’une même dynastie, étalées sur un siècle et demi.
Cette multiplication des points de vue lui permet de balayer toute
l’histoire de l’Irlande moderne, des
famines du xixe siècle à la guerre civile
au xxe siècle, ainsi que de brosser un
portrait du pays à travers ses paysages,
son climat, ses mœurs et son incroyable
accent (ces « consonnes affûtées, nettes,
anguleuses » qui déconcertent le
sénateur Mitchell). La structure du livre,
enfin, est idéalement conçue pour tisser
ensemble la trajectoire de ses héros his-
toriques et celle d’anonymes, en mon-
trant comment les petites histoires ren-
contrent la grande. Tous les jeux d’échos
à travers le temps sont dès lors possibles, à l’image de cette lettre
confiée à Brown par une jeune femme en 1919, qu’on retrouvera
intacte, deux cents pages plus loin, dans les mains de sa descen-
dante… Bref, la maîtrise de Colum McCann est irréprochable, et
l’architecture du roman parfaite. D’où vient alors qu’on s’y ennuie
tant, et qu’on demeure si indifférent à ses péripéties ? À bien y
regarder, le choix de faire une collection d’épisodes indépendants
n’est peut-être pas si judicieux : l’auteur s’empêche en effet d’ac-
compagner ses personnages sur la durée, et saute tout de suite au
suivant en s’efforçant de provoquer entre eux des relations un peu
artificielles. Les différentes parties, qui ont le format d’une nouvelle
sans être pensées comme telles, échouent à trouver leur rythme et
sont encombrées de descriptions souvent fastidieuses. Quant aux readingmalopolska.com | krakowcityofliterature.com
effets, ils ne sont pas loin de faire sourire : « Les rues étaient drapées
d’octobre gris », « La pluie toussait des rafales »… Ce roman vir-
tuose et un peu vain a en somme des allures de chef-d’œuvre offi-
ciel, écrit sur commande pour une célébration solennelle : travail
admirable, consensuel, sans âme et édifiant, devant quoi il est de
rigueur de tirer son chapeau. On veut bien joindre nos applaudis- The project “Literacka Małopolska” is co-financed by the European Union as part of the
The Małopolska Regional Operational Programme 2007-2013 ERDF.
sements à ceux de la presse internationale, par politesse.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 42

Mangeurs d’opium à Bombay


New York, perd vite son discours à la première per-
Narcopolis, Jeet Thayil, traduit de l’anglais (Inde) sonne et ne le retrouvera qu’à la fin du livre. Il cède la
par Bernard Turle, éd. de L’Olivier, 304 p., 22 €
place à l’attachante Fossette, un eunuque castré à 8 ou
Par Jean-Baptiste Harang 9 ans, puis abandonné dans un bordel, devenu prosti-
tuée nonchalante et préparatrice subtile des pipes

C
e livre commence et finit par le même mot : d’opium. Et Rumi, un mari violent dont le marteau
« Bombay ». Et Bombay est de presque toutes défonce plus de crânes qu’il n’enfonce de clous. Mon-
les pages (excepté un long détour par la Chine sieur Lee, vieux sage chinois qui a fui le régime de Mao
de Mao), au point de rupture de deux forces contraires, dans une voiture de fonction volée. Rashid, le tenan-
l’une centrifuge qui voudrait nous éloigner de ce cœur cier du bordel-fumerie, habile commerçant voyou qui
malade, gonflé d’opium et de mort, l’autre centripète laissera son affaire à son fils converti à l’islam le plus
qui attire tel le vortex les noyés. Bombay fascine comme sévère et au trafic de l’héroïne. Tous sont embrumés
une bombe endormie dont on ne peut s’empêcher de caresser le d’opium et d’abandon de soi. Et même cette pipe précieuse venue
détonateur. L’auteur lui-même, dans ses habits de narrateur duplice, de Chine, à qui ne manque que la parole, aura son mot à dire.
cherche à vous en écarter par un prologue d’une seule et longue Jeet Thayil écrit son roman en poète, sa langue est son propre scé-
phrase de huit pages, mais c’est un hameçon, brillant comme la pre- nario, elle ne respecte ni la chronologie, ni la géographie, ni la parole
mière pipe d’opium offerte qui vous clouera pour vingt ans sur donnée à tel ou tel et reprise par cet autre dès le prochain paragraphe.
l’oreiller de bois d’une fumerie sordide où tous les cauchemars se Le texte avance par digressions successives, dans un voyage en spi-
prennent pour des rêves. rale, comme les volutes d’une fumée addictive. Les vivants sont
Jeet Thayil est né au Kerala en 1959, et Narcopolis est son premier hagards, silencieux, et les morts parfois, repentants, se montrent
roman, écrit à 50 ans, après s’être fait connaître comme poète et bavards. Mais cette construction onirique n’obère en rien l’effet de
musicien, et l’aveu d’avoir perdu deux décennies dans l’alcool et la réel du récit : il se révèle, comme le diable, dans les détails. La préci-
drogue. Il sait de quoi il parle, mais ce n’est pas lui qui parle, il pro- sion des lieux et des scènes trahit l’expérience d’un homme, dans les
pose la voix d’une ville, la polyphonie des bas-fonds, la parole de per- années 1970-1980, au cœur d’une ville grouillante, incontrôlable,
sonnages interlopes qu’il ne nous demande pas d’aimer. Dom, le Bombay. Aujourd’hui Jeet Thayil vit à Delhi, il se reconnaît volontiers
narrateur originel, jeté dans Bombay après s’être fait expulser de une addiction coupable au café, assez facile d’accès.

Traquer la canne d’Artaud


ne sait jamais totalement s’il s’agit d’une
Dis-leur qu’ils ne sont que cadavres, Jordi Soler, traduit relique authentique à vénérer ou d’une
de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu, éd. Belfond, 230 p., 18 €
babiole sans valeur. À la fois sacrée et
Par Pierre-Édouard Peillon dérisoire, cette canne n’est-elle pas
l’emblème qui sied le mieux aux ambi-

D
ans une trilogie (Les Exilés de la mémoire, La Dernière tions du romancier ? Sinon pourquoi
Heure du dernier jour et La Fête de l’ours) mêlant enquête raconter avec une telle fascination cette
minutieuse et tableaux carnavalesques peuplés de person- scène, aussi grotesque que sublime,
nages truculents, Jordi Soler faisait preuve d’une ruse semblable à dans laquelle un Antonin Artaud hirsute
celle des contrebandiers en important, sans les déclarer, les produits et dément, gavé de peyotl, s’agite vio-
de son imagination sur les terres de ses histoires familiales (l’Espagne lemment au milieu des Tarahumaras
de la guerre civile, les Pyrénées pendant la débâcle des républicains tout en se prenant pour le Christ ? Le
et la plantation de café fondée au Mexique par son grand-père). Dis- dédoublement du poète devient dès lors
leur qu’ils ne sont que cadavres prend peut-être ses distances avec l’état naturel de toute aspiration littéraire. Avec un goût évident pour
ces territoires en s’extrayant pour la première fois du cercle familial, les oxymores – dont le plus beau concerne « les poètes de la prairie
mais la méthode reste essentiellement la même : placer une personne asphaltée » –, Jordi Soler s’amuse à empiler les situations contradic-
bien réelle au centre du récit et offrir à sa vie une dimension quasi toires et les interprétations multiples – comme lorsque son narrateur
légendaire grâce à de nombreux éléments propres aux contes. se retrouve face aux motifs sur la canne « qui, si on les regardait avec
Passionné d’Antonin Artaud, le narrateur de ce nouveau roman s’as- un peu de bonne volonté, pouvaient être deux A, mais aussi un M,
socie à un collectionneur excentrique et à un vieux poète pour ou un W, ou même deux V, ou encore un serpent ou un éclair ». Ces
retrouver la canne de saint Patrick que l’écrivain français prétendait énigmes sans vraies réponses stimulent le suspense, mais ces ambi-
avoir eue en sa possession et qu’il aurait restituée au peuple irlan- guïtés représentent aussi un enjeu capital pour le romancier : si Jordi
dais en 1937 – sa dernière aventure avant d’être interné dans un Soler aime enjamber les frontières entre les genres et les registres
hôpital psychiatrique. Le bout de bois recherché a beau être un pour livrer des œuvres où s’accumulent les incertitudes, c’est peut-
élément narratif primordial, servant de bâton de relais entre les être aussi une manière d’imiter les délires grâce auxquels Antonin
époques et de point de mire pour l’ensemble des personnages, on Artaud était parvenu à éprouver « un contact solide avec la vie ».

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
43

Deux cœurs
d’horlogers
La Chimie des larmes, Peter Carey, traduit de l’anglais (Australie)
par Pierre Girard, éd. Actes Sud, 326 p., 22,80 €
Par Marie Fouquet

L’
« impossible est possible, neuf fois sur dix »… Telle cette
rencontre entre Catherine, jeune femme du xxie siècle, et
un quinquagénaire, Henry, né deux siècles plus tôt. Ce qui
les relie : la souffrance – l’absence d’un être aimé – et un intérêt mar-
qué pour la mécanique. Deux destins qui se croisent, s’appellent et
se répondent, après s’être rencontrés par le truchement d’un jour-
nal. Celui que tint le Britannique Henry Brandling, parti en Allemagne
à la recherche d’un artisan capable de reconstruire le fameux « canard
digérateur » de Vaucanson, reproduction mécanique du canard de
nos bassins. Dans ce texte, Brandling retrace les aléas de son aven-
ture extraordinaire. Catherine, restauratrice en horlogerie, retrouvera
ce texte un siècle et demi plus tard, aux
côtés de l’animal-machine. Que peut
représenter ce journal pour la narratrice
d’aujourd’hui, tout juste abandonnée
par son amant, directeur du musée où
elle travaille et seul compagnon de sa
vie ? Une issue hors de son monde de
rouages et d’amours déçus, d’abord :
Catherine s’enfuit dans le récit d’un
homme dont le dernier espoir est de
sauver un fils à l’aide de cet automate
aux propriétés « magiques ». Mais c’est
une fuite dans un miroir tant les deux
personnages se ressemblent, dans leurs
trajectoires comme dans leurs préoccu-
pations. Affectés par la perte d’un être,
tous deux vont découvrir, au fil des pages, leur absence à eux-mêmes :
à force de vouloir s’abstraire d’une réalité insupportable, ils se sont
égarés sur leur propre chemin, se laissant happer par la vie des autres,
celle que l’on peut fantasmer à souhait grâce à sa part d’ombre.
Cette capacité à fantasmer, à remplir les blancs, caractérise aussi l’Aus- watch movie
on youtube:
tralien Peter Carey, qui manifeste dans ce roman, le treizième, une
fascination pour la culture européenne. « Tout conservateur finit par
apprendre que l’important, ce sont les mystères », et ils sont nom-
breux dans ce récit qui relate comment un noble d’Angleterre par-
vient à réaliser son projet dans un pays et un milieu modeste qui ne
sont pas les siens, et retrace le parcours d’une femme trop seule, qui
s’investit démesurément dans ses recherches, comme si sa vie en readingmalopolska.com | krakowcityofliterature.com
dépendait. Tout l’art de Peter Carey tient dans ce rapprochement et
la leçon quasi existentielle qu’il en tire. Pourquoi, lorsque Henry par-
vient en Allemagne, est-il l’objet de tant de curiosité de la part des
autochtones ? Pourquoi semblent-ils en savoir autant sur sa vie ? De Reading Małopolska

même, pourquoi ce collègue de Catherine semble-t-il connaître son Co-financed by the Ministry of Culture and
secret ? Quelles incidences sur nos vies peuvent avoir les fantasmes National Heritage of the Republic of Poland
que nourrissent les autres à notre propos ? Sommes-nous, tel le
canard mécanique, dotés d’une clé que doivent actionner les autres
pour nous permettre d’agir ? Précis d’horlogerie humaine, La Chimie
des larmes explore le manque inhérent à toute existence, et com- The project ”Literacka Małopolska” is co-financed by the European Union as part of the
The Małopolska Regional Operational Programme 2007-2013 ERDF.
ment le combler : en donnant vie. À un livre. Ou à un enfant.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 44

Vaches savantes
difficulté d’élever un enfant dysfonc-
Idiopathie, Sam Byers, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, tionnel !) et la copine altermondialiste
éd. du Seuil, 350 p., 21,50 €
de Daniel, une bobo insupportable tota-
Par Bernard Quiriny lement dépourvue d’humour. En
arrière-plan, on apprend qu’une inquié-

À
33 ans, Sam Byers est l’un des jeunes espoirs du roman bri- tante épidémie de « transe idiopathique
tannique, repéré par le magazine Granta et bien placé dans bovine » frappe la Grande-Bretagne,
les Waterstones Eleven, une liste de jeunes écrivains établie écho de la crise de la vache folle, utilisé
chaque année par une grande chaîne de librairies. Il faut dire qu’avec à petite dose par Sam Byers pour révé-
son sémillant graphisme de couverture, son titre et son incroyable ler symboliquement le désarroi de ses héros… Le style et l’humour
sous-titre à rallonges (« Un roman d’amour, de narcissisme et de du jeune écrivain rappellent certains romans de jeunesse de Martin
vaches en souffrance »), Idiopathie ne passe pas inaperçu. Dès les Amis (Poupées crevées). Mais ils ont aussi les défauts de ces derniers,
premières lignes, on comprend du reste qu’on a affaire à un auteur notamment une absence complète d’empathie pour les personnages
talentueux, qui sait d’emblée trouver ce ton décalé propre aux écri- et cette espèce de virtuosité gratuite qui éblouit mais qui tourne à
vains d’Albion, plein d’ironie, d’élégance et de méchanceté à l’égard vide. Sam Byers écrit de formidables dialogues, il trouve toujours le
de ses personnages. Idiopathie est une satire des trentenaires des détail qui tue et le trait de caractère nécessaire pour crucifier ses
années 2000, avec trois personnages principaux : Katherine, une héros ; mais il abuse des tics d’écriture, s’égare en vannes convenues
chieuse célibataire et misanthrope qui traite tout ce qui lui arrive sur et, à force de tours de passe-passe, se condamne à rester superficiel.
un mode sarcastique ; Daniel, son ex, un golden boy pétulant qui Résultat : au bout de trois cents pages, le lecteur s’étonne d’en savoir
mène carrière dans l’industrie agroalimentaire ; et Nathan, leur ami très peu sur les protagonistes, alors que ceux-ci n’ont cessé de jacas-
commun, un brave type un peu paumé qui vient de faire un séjour ser depuis le début. Quelle est la faille qui a poussé Nathan à la folie ?
en hôpital psychiatrique. Précisément, c’est le retour de Nathan à la Pourquoi Katherine est-elle tellement inapte à aimer ? Daniel est-il si
vie civile qui donne aux trois jeunes gens l’occasion de se revoir et lisse qu’il y paraît ? On n’en saura rien : tout à ses rafales de répliques,
d’échapper du coup aux griffes des personnages secondaires qui les Sam Byers oublie de s’intéresser à eux. Reste tout de même un feu
encombrent : le boyfriend obsédé de Katherine, la mère possessive d’artifice spectaculaire, et la certitude d’avoir affaire à un écrivain
de Nathan (qui fait un tabac en librairie avec son essai sur… la plein d’avenir. Agaçant, comme tous les surdoués.

Le jeune père et la mer


sur son existence. Les relations avec sa femme,
En mer, Toine Heijmans, traduit du néerlandais
par Danielle Losman, éd. Christian Bourgois, 168 p., 15 €
d’abord, qui vont en se délitant. Rien de très mar-
quant, mais le sentiment que quelque chose se défait.
Par Alexis Liebaert Et puis la vie de bureau, cet étouffoir où s’est révélée
ce qu’il faut bien appeler sa médiocrité. Cette croisière
«
J
e n’avais pas vu les nuages » : une phrase, la pre- en solitaire, c’était l’occasion de proclamer aux yeux
mière du livre, et le lecteur a déjà compris que du monde, et surtout aux siens, qu’il n’est pas le raté
Donald, le principal personnage d’En mer, est qu’il semble être.
dans de mauvais draps. Sur les flots, mieux vaut anti- Mais revenons à nos nuées. Cette fois, ça y est, c’est la
ciper. Deux pages de plus et ledit lecteur a déjà une tempête, la vraie. Ça tangue, ça cogne, ça craque. Et
idée assez précise de la vraie nature de l’homme qui soudain Maria a disparu. Sa couchette est vide. Donald
s’inquiète. Non sans raison. Il est plus ou moins à la a beau fouiller, aucune trace d’elle ni de son doudou.
dérive sur la mer du Nord, quelque part entre le Dane- Affolement, excursion autour du voilier sur la fragile
mark et les Pays-Bas. Préoccupant, mais pas si grave, annexe en caoutchouc qui ne résiste pas longtemps
pourtant, dans cette zone frontalière où l’on est toujours à portée aux flots déchaînés, bain forcé et retour miraculeux à bord, où…
de voix (électronique) d’une station de sauvetage en mer. Certes, Nous n’en dirons pas plus, pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur.
mais Donald, même s’il boucle un périple marin de trois mois en ces Un plaisir empreint, il faut en convenir, d’une forte dose d’angoisse,
eaux froides, n’a rien d’un grand marin. Trop fragile pour affronter car Toine Heijmans excelle à distiller le stress à coups de détails appa-
d’un cœur impavide la solitude et les éléments. Surtout depuis qu’il remment insignifiants et d’informations inquiétantes (vraies ou fan-
est accompagné de Maria, sa petite fille de 7 ans, qui vient de monter tasmées) lâchées avec la plus totale équanimité. Il y a, surtout, l’écri-
à bord pour une étape finale avant le retour au foyer. ture, bluffante de maîtrise pour un premier roman, hypnotique, par
Il faut dire que Hagar, la compagne de Donald, n’avait accepté de moments hachée, avec des phrases se succédant au rythme des
lui confier leur fille qu’après moult discussions conclues par les pro- vagues d’une mer en colère. À l’arrivée, un roman marin que l’on
messes les plus rassurantes. Trois jours d’une balade sur les eaux et serait tenté de qualifier de thriller s’il n’était aussi littéraire, mais aussi
de paisible tête-à-tête : quelle meilleure manière de renouer avec sa une réflexion très actuelle sur ces sujets (relations au sein du couple,
fille pour un père en mer depuis des semaines ? Las ! il y a ces mau- de la famille, vacuité de la vie professionnelle) qui sont, bien souvent,
dits nuages, à l’image de ceux qui jettent une ombre insupportable au cœur de notre mal-être.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
45

L’Islandaise
du siècle
La Femme à 1 000°, Hallgrimur Helgason, traduit de l’islandais par
Jean-Christophe Salaün, éd. Presses de la Cité, 640 p., 23 €
Par Alexis Brocas

A
ttention, cette femme à mille degrés est aussi une femme aux
mille sarcasmes – lesquels pourraient bien consumer la ren-
trée littéraire. Ce qui rendrait justice à son monologue frag-
menté, tant il ressemble à une version féminine et islando-centrée
des Bienveillantes – jusque dans les scènes de chaos berlinois et
d’inceste apothéotique. Depuis son lit sis dans un garage de Reyk- administrateur général
javík, Herra, 80 ans (dont dix-huit à porter « sa progéniture au ventre, MuRieL Mayette
appelée Cancer »), attend la mort. Avec elle, une grenade allemande
et un ordinateur – accessoires qui lui permettent de se connecter
alternativement au présent et à son passé. Un métier à tisser diabo-

La Fleur à
lique qui entrecroise vite toutes les trames dont se tresse sa vie. L’his-
toire de l’Islande d’abord : petite-fille du
futur premier président de l’Islande indé-
pendante, fille du seul SS islandais, épouse
d’un pêcheur-poète alcoolique, Herra
incarne son pays jusque dans son effon-
drement terminal. L’histoire de l’Europe la bouche
Luigi Pirandello
ensuite : Herra a vécu la dernière guerre
exilée au Danemark, dans une pension de
Frise, dans les forêts polonaises, dans le Traduction Marie-Anne Comnène
Berlin en ruine. L’histoire de ses amours
Sur une proposition de Michel Favory
enfin : son premier émoi – devant un
parachutiste britannique –, sa première relation (avec un officier mise en scène et scénographie
nazi), ses plus jolis coups (dans l’Argentine de Perón, dans le Paris de Louis Arene
Sartre et de Beauvoir, à Hambourg, où elle séduisit Lennon…).
Ce foisonnement pourrait fournir à lui seul la matière de plusieurs
fresques historiques et érotiques. Mais ce roman se veut davantage :
une contre-histoire féminine d’un xxe siècle qui, d’un point de vue Michel Favory l’Homme à la fleur |
islandais, s’achève au milieu des années 2000 avec l’effondrement Louis arene le Client
financier du pays. À ses remembrances, Herra joint donc ses com-
mentaires sur le libéralisme (incarné par ses fils, financiers catastro- Pour la première fois à la Comédie-Française
phiques), l’informatique (dont elle use pour pourrir l’adultère d’une
Réalisation dominique Cailleau © Comédie-Française - Licence n° 1- 1035924 / Licence n° 2- 1035925 / Licence n° 3 1035926

de ses belles-filles), les hommes d’aujourd’hui (elle a séduit une


internationale de naïfs à coups de faux profils Facebook). Tous ces
éléments sembleraient disparates s’ils n’étaient englobés par la voix
de Herra, si singulière et capable de tant de trouvailles qu’il faut bien
l’appeler « style ». Don du sarcasme (« Il s’appelait Diego et avait une
tête d’œuf de Pâques : doucereuse, marron, et vide à l’intérieur »),
Studio-théâtre
génie de la description lapidaire (« Au premier jour, l’Amérique latine du 26 Septembre
m’apparut comme un anaconda à nœud papillon »), voire de l’apho- au 3 novembre 2013
risme (« L’amour se mesure en degrés, pas en minutes »). Mieux, l’hu-
mour féroce qui anime chacune de ses phrases n’est pas le symptôme
d’un matérialisme bas du front. Il prend souvent des accents mora- RéseRvation
listes et inclut bien des sentiments humains, et jusqu’au sentiment 01 44 58 98 58
national. « Grand-mère m’avait parlé un jour de Gudrun de Prest- www.comedie-francaise.fr
bakki, qui, après avoir subi de terrible abus, disait : “J’ai été souillée
en bas, mais en haut je demeure vierge.” Il faudrait coudre ces mots
sur le drapeau de l’Islande. » Ou les graver sur la tombe de Herra,
blessée par les viols, les tragédies, la guerre, mais qui gardera intact
son mauvais esprit, quintessence de son être.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Critique 46

Causse, toujours
L’Appel du Causse, William S. Merwin & Michael Taylor, traduit de
l’anglais (États-Unis) par Alain Gnaedig et Luc de Goustine, éd. Fanlac, 200 p., 20 €
Par Jean-Yves Masson

q
u’on ne s’y trompe pas : malgré les deux noms sur la cou-
verture, ce livre est bien de William S Merwin, l’un des
grands poètes américains de notre temps. L’œuvre de
W. S. Merwin, né à New York en 1927, deux fois lauréat
du prix Pulitzer, est très abondante (vingt-cinq livres de
vers et dix en prose) et reste encore largement à traduire, mais voici
une excellente introduction à son œuvre. On trouvera dans la riche

éd. Fanlac
préface du critique et traducteur américain Michael Taylor, également
responsable du choix des textes, de nombreux renseignements sur
la biographie de l’auteur, essentiels à la compréhension de son Le critique Michael Taylor et le poète William S. Merwin.
œuvre. Parce qu’il a lui-même été sen- ancien, mais il peut en témoigner :
sible à « l’appel du Causse », Michael Extrait qu’on lise l’admirable poème intitulé
Taylor a réuni les textes qui témoignent « Paysan », ou « Le maçon de pierres
du lien tissé depuis soixante ans par sèches » – et les autres Poèmes du
Merwin avec une région de France, le L
e froid avant le lever de la lune Causse (1960-1990). Merwin, qui a tra-
haut Quercy, où un petit héritage lui
permit d’acheter, au milieu des années C
’est trop simple de tendre l’oreille duit en anglais tant de nos classiques,
connaît-il assez notre littérature
1950, une maison. Pendant de longues Au givre qui remue à peine parmi ses contemporaine pour percevoir com-
années, avant d’aller vivre sous Étoiles comme un animal endormi bien certaines de ses pages entrent en
d’autres cieux, Merwin a restauré sa Dans la nuit d’hiver résonance, par exemple, avec les plus
maison de ses mains et cultivé avec Et dire que je suis né loin de chez moi beaux livres de Pierre Bergounioux ?
amour son verger quercynois. Il y S’il est un lieu dont c’est là le langage alors Ses propres proses (ici traduites par
revient encore régulièrement. Que ce soit ma patrie Alain Gnaedig), quand il parle de son
Le poète, issu de l’austère Amérique jardin ou de ce que signifie le fait de
L’Appel du Causse, William S. Merwin
protestante, s’est trouvé en étroite faire revivre une maison ancienne où
sympathie avec la vie paysanne du les générations se sont succédé, té-
Quercy, dont il a tout de suite compris que les formes immémoriales moignent du souci d’habiter le monde en poète. Et de préserver, là
allaient disparaître. Poète, il ne peut empêcher la mort de ce monde où c’est encore possible, les trésors d’humanité qu’il recèle.

Une grande voix argentine


Barque noire (éd. bilingue), Paulina Vinderman, traduit née en 1944, qui, en une douzaine de livres depuis 1978, est deve-
de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet, éd. Lettres vives, 84 p., 16 € nue une grande voix de son pays. Cette suite de trente-cinq poèmes
d’une intense mélancolie nous va droit au cœur par la justesse du
«
J’
ai rendez-vous avec la nuit », écrit Paulina Vinderman. Ou ton et du rythme, par l’extrême économie des images. Elle dit la
encore : « Il n’y a pas de frontières au pays de la mémoire. » solitude, le deuil, le poids du passé, mais aussi le désir obstiné de
Et plus loin : « Je voyagerai sur la page de la nuit sans s’accorder au présent. Paulina Vinderman atteint dans ses vers à
mentir. » Autant de « coups d’archet » qui captent l’attention à la une simplicité qui est le comble de l’art. J.-Y. M.
première lecture et insistent
ensuite dans notre mémoire.
Extrait
Jacques Ancet, poète et traduc-
teur qui a fait connaître en
France tant de voix importantes Le passé est un pays étranger, où je ne sais pas nommer
de la poésie hispanophone, a eu mon inadaptation au monde ni les arbres touffus
une nouvelle fois la main heu- sur les rives des fleuves secrets (secrets-fleuves)
reuse. Barque noire, dont l’ori- qui coulent vers cette éternité appelée mer.
ginal date de 2010, est le pre-
mier livre intégralement traduit Barque noire, Paulina Vinderman
chez nous de cette Argentine,

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
égalité hommes-femmes : le SyNdrome de l’eS
l’eScargot pp.. 56

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Dossier 48
49

Cinquante après sa mort


La constellation
Cocteau
L
Dossier coordonné par David Gullentops, avec Juliette Einhorn

La commémoration du cinquantenaire du l’existentialisme –, soit en tant que précur-


décès de Jean Cocteau suscite de nombreuses seur – le Nouveau Théâtre, la Nouvelle Vague,
initiatives : spectacles, expositions, journées l’intermédialité, sans oublier la littérature et
d’études, colloques, publications… Moment la création de type « gender ».
propice pour évaluer son impact sur l’évolu- Chercheurs et spécialistes n’ont pas encore
tion des arts du début du XXe siècle jusqu’à pu prendre toute la mesure de la constellation
notre époque. L’évaluation est d’autant plus Cocteau. Nombreuses sont encore les zones
complexe que Cocteau ne s’est pas cantonné d’ombre. D’innombrables documents conser-
à une discipline, mais est passé de l’une à vés dans les archives et les fonds de recherche,
Jean Cocteau, l’autre (littérature, arts plastiques, théâtre, comme la Bibliothèque historique de la ville Sommaire
Paris, 1929. cinéma) pour mieux s’exprimer ou pour trans- de Paris, le musée des Lettres et Manuscrits à 50 Cocteau
poser des outils et des techniques d’expres- Paris et le musée de Menton, demeurent inex- et les écrivains
sion. Dès les années 1920, il préconisait l’exis- ploités. La recherche des sources d’inspira- 62 Cocteau
tence d’un « genre nouveau » alimentant tous tion du poète – l’influence du postsymbo- et les arts
les genres et entretenait des relations avec des lisme, du premier cinéma américain ou de 74 Archives
personnalités de tous horizons. Dans les l’occultisme – mériterait une approche systé- et expositions
limites imparties à ce dossier, la constellation matique. L’analyse intermédiale de ses œuvres 84 Inédit
GERMAINE KRULL ESTATE, FOLKWANG MUSEUM, ESSEN/MUSÉE JEAN-COCTEAU/COLL. SÉVERIN WUNDERMAN

Cocteau que nous présentons se restreint – signalons l’application des techniques du


obligatoirement à un bref panorama. roman policier en poésie ou au cinéma – per-
mettrait de mieux circonscrire le caractère
De tous les débats artistiques innovateur de sa création. Enfin, le parcours
Parmi les nombreux artistes fréquentés par méthodique de ses correspondances et de
Cocteau sur le plan amical ou professionnel ses interventions dans les médias – articles
figurent ici des « maîtres » de la génération de presse et émissions de radio – nuancerait
précédente : Erik Satie, Guillaume Apollinaire, assurément la position de « pseudo-marginal »
Marcel Proust ; des contemporains : Pablo que le poète a occupée dans le champ litté-
Picasso, François Mauriac, Francis Poulenc ; raire et artistique de son époque. Sans oublier
enfin, des représentants des générations sui- enfin l’étude à mener des rapports avec des
vantes : Jean Genet, Eugène Ionesco, Jean artistes qui se sont inspirés de son œuvre, tels
Anouilh et François Truffaut. Ce panorama, que Maurice Béjart, Tennessee Williams, Yukio
moins éclectique qu’il ne paraît, rend compte Mishima, Pedro Almodóvar ou Philip Glass.
de l’ensemble du spectre créateur de Coc- On l’aura compris, ce dossier lance un appel
teau. Il retrace aussi de façon réaliste les à ceux qui désirent à la fois sortir des sentiers
moments heureux de collaboration autant battus et poursuivre indéfiniment la
que les difficultés survenues dans ces rela- recherche, appel que Cocteau lui-même
tions souvent complexes. Il fait apparaître sur- formulait dans son épitaphe du Requiem de
tout l’importance des débats artistiques qui la façon suivante :
ont animé le XXe siècle et auxquels Cocteau a Halte pèlerin mon voyage
participé soit en tant qu’acteur privilégié – le Allait de danger en danger
modernisme et l’avant-garde, le retour au clas- Il est juste qu’on m’envisage
sicisme, les questions religieuses et politiques, Après m’avoir dévisagé. D. G.
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Dossier Jean Cocteau 50

Cocteau Marcel Proust


L’homme
qui en savait trop
Dans La Recherche, Proust massacre presque tous ses proches,
témoins devenus gênants de son homosexualité. Cocteau, qui lui
ressemblait tant, est particulièrement peu gâté sous sa plume.
Par Claude Arnaud

I
l faut évidemment célébrer Proust, l’explora-
teur génial qui, le premier, cartographia
exhaustivement le territoire démesuré de sa
sensibilité. Qui éclaira les mystères de notre
inconscient, de nos deux mémoires, volon-
taire et involontaire, de l’être déroutant que
l’on fut enfant, mais aussi de la nature, de l’art,
des noms propres ou de lieux, de notre quête
inlassable de reconnaissance et de notre
absolu dénuement face à l’œuvre restant à
accomplir, de l’amour qui se dérobe, des mé-
tamorphoses que les années nous infligent…
Comment ne pas encenser aussi le saint qui
sacrifia sa fortune, sa santé, et pour finir toutes
ses relations au grand œuvre dont il mourut,
à 51 ans tout juste, aussi décrépi que s’il avait
Vient de paraître traversé siècles et océans, lui qui ne sortait
Proust plus de sa chambre ? Impossible d’ignorer le
contre Cocteau, héros qui, longtemps vu comme le plus en-

coll. ÉDouarD Dermit/ÉDitions mentha


Claude Arnaud, ragé des snobs et le moins fécond des rentiers
éd. Grasset, 208 p., 17 €. se piquant de peindre ou d’écrire, se dépassa
dans sa tentative, héritée de Saint-Simon, de
Balzac et de Rousseau à la fois, de dresser l’in-
ventaire d’une hyperconscience, prise dans
les rets d’une société…
Mais j’aimerais faire entendre un autre son de
cloche, dans l’admirable chœur proustien.
Réveiller le souvenir de celui qui, après avoir
aimé en vain hommes et femmes, ducs et
valets, comtesses et chauffeurs, se vengea de Proust à ressortir intacts de cette grande broyeuse
la plupart en les massacrant littérairement, vu par Cocteau. romanesque restant ces fleurs (lys, aubépine,
jusqu’à faire de La Recherche une vaste scène orchidée cattleya…), que Proust ne pouvait
de crime où beaucoup de ceux qui l’avaient plus sentir, mais qui excitaient toujours son
fasciné – Cocteau entre autres, je vais y reve- imaginaire sexuel d’asthmatique.
nir – se retrouvèrent criblés de flèches ou On célébrera encore l’homme qui eut le cou-
réduits à presque rien, les seuls objets d’amour rage d’éclairer la part d’ombre des homo-
sexualités, féminines et masculines. Mais
La distinction radicale qu’établit Proust pourquoi ne pas exhumer aussi celui qui se
entre narrateur et auteur doit sûrement dissimula, trois décennies durant, derrière
beaucoup à sa cachotterie suprême. une improbable « normalité », interdit à son
entourage toute allusion à ses « mœurs » et

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
51

Chronologie
5 juillet 1889. Naissance 1912. représentation
de Jean Cocteau à Maisons- du Dieu bleu, musique
laffitte, en région parisienne, de reynaldo hahn.
fils de georges Cocteau, 1914. Ambulancier en
avocat devenu rentier, Champagne, puis en Flandre.
et d’eugénie lecomte. 1915. rencontre Satie,
5 avril 1898. georges picasso, braque, Derain,
Cocteau se suicide Modigliani.
d’une balle dans la tête. 1916. participe à des
4 avril 1908. Matinée manifestations artistiques
poétique en l’honneur et poétiques avec Max Jacob,
de Cocteau, organisée au reverdy, Apollinaire,
théâtre Femina par Cendrars.
le tragédien Édouard de Max. 1917. Parade, « ballet
1909. entre en relation avec réaliste », musique de Satie.
proust et avec Diaghilev. 1918. Collabore aux
publie un premier recueil éditions de la Sirène, qui
poétique, La Lampe d’Aladin. viennent d’être créées.
1911. Fait la connaissance 1919. publie les poèmes
d’Anna de Noailles du Cap de Bonne-Espérance,
et de Stravinski. L’Ode à Picasso, Le Coq
et l’Arlequin, Le Potomak.
Chroniqueur à Paris-Midi.
rencontre
bhvp/roger-viollet

raymond radiguet.
1920. Crée Le Bœuf sur
MuSÉe JeAN-CoCteAu/Coll. SÉveriN WuNDerMAN, MeNtoN

le toit, « farce américaine »


(décors de raoul Dufy,
musique de Darius Milhaud).
En 1916.
Fonde avec radiguet
la revue Le Coq.
1921. Création du Gendarme des Six. Conférences « contraction » de la pièce
incompris, « critique bouffe », en Suisse, d’où sortira de Sophocle
en collaboration avec Le Secret professionnel. (musique de honegger,
radiguet, et des Mariés 1922. Année costumes de Chanel).
de la tour Eiffel avec le groupe particulièrement prolifique 1923. publie coup sur coup
tant en termes d’écriture Le Grand Écart, Plain-Chant,
Affiche dessinée que de production graphique ; Thomas l’Imposteur et l’album
par Cocteau pour les Ballets il publie Vocabulaire Dessins. radiguet décède
russes. et présente Antigone, brutalement le 12 décembre.

provoqua Jean Lorrain en duel après qu’il l’eut aucune plaisanterie à ce sujet. Est­ce un ha­ parviennent à se défaire de leur auteur pour
intégré, dans un article ironisant sur la précio­ sard si, au terme des milliers de pages de La acquérir une authentique autonomie, j’en
sité des Plaisirs et les Jours, à la confrérie des Recherche, le narrateur se révèle être le seul reste convaincu. Mais ce miracle me semble
« petits kioukious » fréquentant le salon de personnage ou presque à ne pas en être ? Je être plus l’exception que la règle. Il est l’apa­
Mme Lemaire. S’il y eut une personnalité ne le crois pas. Le distinguo radical établi par nage des livres conçus dans une forme de
« dans le placard », observant la vie par les Proust entre le narrateur et l’auteur d’un livre transe ou portés par une vraie grâce, et qui,
trous de serrure, ce fut bien la sienne. me semble même devoir beaucoup à cette souvent bien plus larges, grands et profonds
cachotterie suprême, qu’il étendit à son que nous, se révèlent même capables de nous
Avisé des virées de Marcel propre snobisme et imposa à tout son entou­ altérer en profondeur – c’est loin d’être le cas
Certes, le tout jeune Marcel avait été infini­ rage. Elle l’intimida si bien que Céleste Al­ de tous ceux que nous signons. Un ouvrage
ment plus audacieux, en harcelant de de­ baret pouvait encore nier en 1981, devant aussi proliférant que La Recherche, que Proust
mandes ses camarades de Condorcet. Mais la Angelo Rinaldi qui la questionnait, l’homo­ le premier qualifiait de « roman autobiogra­
« honteuse » qu’il était devenue, pour épar­ sexualité de son patron. phique », reste lui­même imprégné du véri­
gner sa mère et se garder d’un monde enclin Portés par une grande ambition, un surcroît table Marcel, de sa sensibilité envahissante,
à le juger « ridicule », ne supportait plus d’énergie et pas mal de chance, certains livres de ses théories sur l’art et la vie – bien

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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Dossier Jean Cocteau 52

bhvP/RogeR-vIoLLeT
Raymond Radiguet et Cocteau dans les années 1920.
1924. Cocteau commence Publication de l’album 1928. Il lance J’adore 1931. Il reste quarante jours
à consommer de l’opium, Maison de santé et de la Lettre de Jean Desbordes, à l’hôpital pour soigner
qui l’accompagnera à Jacques Maritain, son nouvel ami. Il fait publier une typhoïde.
jusqu’à la fin de sa vie, rencontré un an plus tôt. sans nom d’auteur 1933. Il engage Marcel Khill
en dépit de nombreuses 1927. Représentation ni d’éditeur Le Livre blanc. comme secrétaire.
cures de désintoxication. du Pauvre Matelot, 1928. Publication 1934. La Machine infernale
1925. Rencontre Ramuz. « complainte en trois actes », des Enfants terribles. est mise en scène
Publie L’Ange Heurtebise et d’Œdipus Rex, texte 1930. La Voix humaine par Louis Jouvet. Publie
et les autoportraits du de Cocteau traduit en latin est représentée Mythologie ainsi que
Mystère de Jean l’Oiseleur. par Jean Daniélou, sur au Théâtre-Français. des poèmes en allemand.
1926. La première d’Orphée une musique de Stravinski. Il réalise son premier film, 1935. Il fait publier
a lieu le 15 juin. Publication d’Opéra. Le Sang d’un poète. ses Portraits souvenir

plus que Madame Bovary ne l’est de hommes, qu’il eut l’intuition que son ami Nous sommes un siècle après le début de la
Flaubert ou Guerre et paix de Tolstoï. avait attribué au baron de Charlus une part parution de La Recherche. Plus aucun écri-
C’est parce que le jeune Cocteau, ayant de ses propres habitudes érotiques. Une vain ici ne cache son homosexualité, et les
connu Proust dès l’âge de 19 ans, savait l’es- association que Proust ne cessa de lui repro- proustiens les plus conservateurs eux-mêmes
sentiel de cette sensibilité et de ces théories cher, sous le nom de « charlisme », et qui les admettent à voix basse ses « penchants ».
qu’il peina à faire cette distinction radicale mena jusqu’à une sorte de rupture tacite, Pourquoi maintenir tel quel ce postulat, dès
que nous nous efforçons à maintenir, depuis puis à une rivalité teintée de haine. On verra lors ? Les autofictionneurs ne cessent-ils pas
que la Nouvelle Critique l’a érigée en dogme même – certains proustiens me l’accordent depuis vingt ans, à l’inverse, de jouer ouver-
dans les années 1960, après la sortie du déjà – que la peur de tout ce que Cocteau tement de la confusion entre l’auteur, le nar-
Contre Sainte-Beuve. C’est parce qu’il parta- pourrait révéler à ce sujet à la comtesse de rateur et le personnage principal de leurs
geait nombre de traits avec son aîné de vingt Chevigné, la vieille idole parisienne de Proust livres, en utilisant aussi toutes les ressources
ans – même sensibilité rhinoallergique, sem- devenue la voisine du tout jeune écrivain, fictives qu’offre le simple fait d’écrire « je » ?
blables capacités mimétiques, vraie drôlerie pesa lourd sur ce divorce, que précipita la Ce vieux dogme littéraire doit tant aux prude-
nourrie de snobisme –, qu’il connaissait ses conception divergente de la littérature ries de l’ère victorienne qu’il me semblait
équipées nocturnes dans les bordels pour qu’avaient ces faux jumeaux. temps de le revisiter, à travers le cas si éclairant

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
53

MuSÉE JEAN-COCTEAu/COLL. WuNDERMAN, MENTON


illustrés par lui-même. 1954. Cocteau est victime Simples sa propre chapelle
1936. Tour du monde en d’un infarctus du myocarde. mortuaire et à Londres
quatre-vingts jours avec Publication de Clair-obscur. la chapelle Notre-Dame-
Marcel Khill ; le reportage 1955. Élu en janvier de-France. Tournage
paraît dans Paris-Soir. à l’Académie royale du Testament d’Orphée.
1937. Représentation de Belgique et en mars 1961. Son frère Paul meurt.
d’Œdipe-Roi, avec Jean à l’Académie française. 1962. Multipliant ses
Marais, puis des Chevaliers 1956. Docteur honoris causa activités, il publie Le Requiem
de la Table ronde. Cocteau est à l’université, il prononce et Le Cordon ombilical,
élu à l’académie Mallarmé. son Discours d’Oxford. et enregistre un « Message
1938. Les Parents terribles 1958. Mort de sa sœur pour l’an 2000 ».
sont joués à Paris. Affiche du film Marthe. Publication 1963. Jean Cocteau meurt
1939. Cocteau est condamné Les Parents terribles (1948). de Paraprosodies. le 11 octobre.
à une lourde amende 1959. Met en scène l’opéra Chronologie établie
pour usage de stupéfiants. 1946. Création du ballet que Francis Poulenc a tiré d’après Jean Touzot dans
1940. Emménage avec Le Jeune Homme et la Mort de La Voix humaine. Il décore Jean Cocteau. Le Poète et ses
Jean Marais dans le quartier et de la pièce L’Aigle à Milly-Sainte-Blaise-les- Doubles, éd. Bartillat, 2000.
Port-Royal, à Paris. à deux têtes à Paris.
Publication de 1947. Achète à Milly-la-Forêt
La Fin du Potomak. la « Maison du Bailli » ; Le 20 octobre 1955, lors de sa réception à l’Académie française.
1941. Interdictions Édouard Dermit, son fils
successives adoptif, l’y rejoint en fin
des représentations d’année. Publication de
de La Machine à écrire La Difficulté d’être et du Foyer
et des Parents terribles. des artistes, recueil d’articles.
1942. Publie le « Salut à 1948. Sortie du film
Breker » dans Comœdia. Les Parents terribles.
1943. Sa mère meurt le 1949. Tournage avec Jean-
20 janvier, peu avant le Pierre Melville des Enfants
triomphe d’Antigone à l’Opéra terribles. Signe l’adaptation
de Paris. Rencontre de d’Un tramway nommé désir.
Jean Genet. Représentation 1950. Création du ballet
de Renaud et Armide Phèdre.
au Théâtre-Français. 1951. Renoue avec le journal
1944. Vaines tentatives intime (Le Passé défini).
pour sauver Max Jacob Représentation controversée
et Jean Desbordes. En fin de Bacchus à Paris.
d’année, il est lavé de toute 1952. Première exposition
accusation de collaboration. d’ensemble de l’œuvre
1945. Publication de Léone, graphique et peint à Munich.
poème décrivant 1953. Préside le jury du
le Palais-Royal sous Festival de Cannes.
l’Occupation, et tournage Création du ballet La Dame
de La Belle et la Bête. à la licorne à Munich.
AFP

de Proust. L’écrivain n’en était-il pas venu à se pour nourrir le personnage insignifiant digne des héros de Dostoïevski, l’une de ses
substituer au saint, dans notre pays, et l’État qu’est Octave – tout comme il se vengea de plus anciennes admirations littéraires. Il ne
républicain, en se séparant de l’Église, à presque tous les êtres qu’il avait aimés et tua certes que par la plume, mais l’on sait,
engendrer une sorte de religion littéraire idéalisés, couverts en vain de cadeaux et depuis les procès intentés par les victimes
– Proust avait juste 30 ans ? A-t-on encore de flatteries. déclarées des autofictionneurs, que l’encre
besoin de ce genre de masquage ? Universellement reconnu comme un saint, peut se révéler aussi blessante que le curare.
Reconstituer la relation d’amour-haine qui Proust m’apparaît au moins autant, au terme Après l’avoir mis plus haut que tout, Proust
unit Proust à Cocteau m’a conduit à retisser de cette exploration, comme un assassin ramena à presque rien Cocteau – le person-
[dans Proust contre Cocteau] certains des nage tout comme l’écrivain, lui-même peinant
liens qui unirent le Marcel qui aima sans Cocteau devient dans à faire la distinction qu’il exigeait si âprement
succès – mais avec quelle ardeur ! – le tout La Recherche l’insignifiant des autres ; le fan éperdu s’était changé en un
jeune Cocteau, l’un des premiers critiques à Octave : Proust transforme vampire insatiable ; le mondain trop facile-
voir dans son livre débutant un chef-d’œuvre, son fervent admirateur ment déprécié en génie partout célébré. De
et ce narrateur qui se vengea dix ans plus en vampire insatiable. cette vengeance, comme de cette transforma-
tard de lui en s’inspirant de son parcours tion, Cocteau ne se remit jamais.

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Dossier Jean Cocteau 54

Cocteau Apollinaire
Une étoile aînée
Cocteau a pu juger qu’Apollinaire ne le soutenait pas assez ;
il a même pu secrètement jalouser son aura. Mais il
ne cessera de rendre hommage, avec ferveur, à son génie.
Par Pierre Caizergues

À
la mort d’Apollinaire, le 9 novembre 1918, à l’endroit d’Apollinaire, devant le traitement
Jean Cocteau écrit au poète André Salmon : que lui réservent les contemporains (si peu
« Samedi minuit 9 novembre d’œuvres justifient-elles une pareille noto-
« Mon cher André riété ?), il ne manque jamais une occasion,
« Le pauvre Apollinaire est mort. Picasso lorsqu’on lui en fait la demande, de lui rendre
est trop triste pour écrire, il me demande hommage ou d’évoquer son souvenir, par le
de le faire et de m’occuper des notes des biais d’un article, d’un portrait dessiné, d’une
journaux. Je n’en ai aucune habitude. lecture de poème.
« Voulez-vous être assez bon pour vous en
charger ? L’herboriste de la Seine
« Apollinaire ne s’est pas vu mourir. Mon Dans La Difficulté d’être, Cocteau accorde à
docteur espérait le sauver, mais il avait les Apollinaire une place de choix, un chapitre
deux poumons atteints. C’est une grande élogieux de quatorze pages, alors que celui
tristesse. Il est parvenu à vivre par un qu’il consacre à Radiguet en couvre à peine
miracle d’énergie jusqu’à 5 h. le tiers et qu’aucun autre écrivain n’est pré-
(1) Cité d’après « Son visage est calme et tout jeune sent dans ce livre (3). Il le situe alors au plus
Apollinaire, « Je vous embrasse haut niveau, celui, exemplaire pour lui, de
Michel Décaudin, « Jean Cocteau (1) » François Villon : « Je ne connais que François
éd. Séguier/
Vagabondages, La tristesse de Cocteau est-elle moins grande Villon et Guillaume Apollinaire qui sachent se
1986, p. 174. que celle de Picasso ? On peut au moins poser maintenir sans chute dans cette boiterie dont
(2) Cf. Correspondance, la question. Il reste que cette disparition met la poésie est faite, et que ne soupçonnent
Jean Cocteau et
Guillaume Apollinaire, un terme à une relation brève et complexe. même pas ceux qui la pensent mettre en
publiée par Le premier échange de correspondance date œuvre parce qu’ils écrivent des vers. »
Pierre Caizergues de Noël 1916, le dernier, du 5 novembre Lorsque Cocteau évoque la figure d’Apolli-
et Michel Décaudin, 1918 (2). En quête du soutien de son presti- naire, l’image qui revient le plus souvent sous
éd. Jean-Michel Place,
1991. gieux aîné pour lequel il éprouve une vraie sa plume est celle du poète à la « tête étoilée »,
(3) La Difficulé d’être, admiration, Cocteau a songé à son patronage évoquant ainsi le beau poème, « Tristesse
Jean Cocteau (1947), pour le ballet Parade et a obtenu qu’Apolli- d’une étoile » de Calligrammes : « Une belle
éd. Le Livre de poche,
1993. naire publie un article dans le quotidien Excel­ Minerve est l’enfant de ma tête/ Une étoile de
(4) Coupure de presse, sior à cette occasion. Bien qu’il affirme n’avoir sang me couronne à jamais. » Pour marquer
Fonds Cocteau de jamais eu de « désaccord avec lui », Cocteau la permanence de l’admiration, voire de l’af- Portrait
l’université Paul-Valéry. eut plusieurs fois le pénible sentiment d’un fection, manifestées par Cocteau à l’endroit d’Apollinaire par
(5) Archives
de l’Association manque d’engagement d’Apollinaire, qui ne d’Apollinaire, on évoquera l’émission de radio Cocteau, 1958.
des amis de répondait pas toujours à ses appels. Néan- « Un poète, une voix » consacrée au poète
Guillaume Apollinaire, moins, Apollinaire le défend en mai 1917 dans d’Alcools sur France 4 Haute Fidélité, le 16 fé-
Stavelot, Belgique. une affaire de faux poème publié dans la vrier 1963. Cocteau dit douze poèmes d’Al­
(6) Opium,
Jean Cocteau, revue SIC. Et si, dans le secret du Passé défini, cools et deux de Calligrammes. Or il n’existe
éd. Stock, 1930, p. 220. Cocteau laisse parfois percer quelque jalousie aucune autre émission où le poète invité dise
autant de textes d’un autre poète. Un signe
« Je ne connais que François Villon sans doute de la filiation qu’il souhaite une
et Guillaume Apollinaire qui sachent dernière fois souligner, l’année même de sa
se maintenir sans chute dans cette boiterie propre mort, alors que Breton et Soupault
dont la poésie est faite […]. » continuent de dénigrer de toutes les manières
possibles le poète de Calligrammes.

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Belgique, où le poète a son musée. Nous


devons à l’obligeance de Joseph Tollet, pré-
sident honoraire de cette association, la
communication d’une lettre de Cocteau,
restée inédite, à ses amis belges, et nous
remercions Gérald Purnelle, actuel prési-
dent de cette association, de nous autoriser
à la publier :
« 2 avril 1962 36, rue de Montpensier
« Ce qui s’éloigne dans l’espace rapetisse
et ce qui, par contre, s’éloigne dans le
temps, grandit. C’est à peu près la seule
manière dont l’Espace Temps nous montre
son double visage. Guillaume Apollinaire,
avec peu d’œuvres, forme, au ciel des
lettres, une voie lactée mystérieuse qui le
traverse et enchante notre nuit. Je pense
à cette petite casemate du bd Saint­
Germain qui ressemblait à cette chambre
secrète des navires de guerre où un
homme, qui échappe aux règles, bricole
et invente les méthodes artisanales qui
facilitent les tâches de l’équipage. Enfermé
avec son oiseau du Bénin et les “Serres
chaudes” de Maeterlinck, Apollinaire lais­
sait son rêve couler du porte­plume et son
encre étoiler la page blanche. Grâce à lui
une époque égoïste et cruelle s’allège et
arrive à vaincre les sinistres lois de la
pesanteur. Apollinaire est un troubadour
qui chante de château en château et arrive
à vaincre l’Histoire par la légende.
« Votre président d’honneur vous salue.
« Jean Cocteau (5) »
S’il est faux de dire que la figure du « fopoîte »
Paponat, dans Le Poète assassiné, recouvre
collection édouard dermit/éditions mentha, 1991

celle de Cocteau, en revanche, il est avéré


que la présence diffuse d’Apollinaire affleure
à plusieurs reprises dans l’œuvre de Coc-
teau, qui a retenu notamment cette phrase,
« L’oiseau chante avec ses doigts », figurant
en tête d’une lettre que lui avait adressée
Apollinaire en 1918. On la retrouve dans le
volume Opium. Journal d’une désintoxica-
tion, en 1930 (6), et encore dans le film
Orphée, en 1950, où elle est répétée à satiété
sur les ondes radiophoniques par Cégeste,
le jeune poète au service de la mort. Cette
À l’inauguration du monument Apollinaire tête coupée d’Orphée, que sa blessure de phrase relie en fait trois grandes figures d’ar-
dans le square de Saint-Germain-des-Prés, en guerre préfigurait son astre, que le tistes du xxe siècle : celles d’Apollinaire, de
1959, Breton, Tzara et quelques autres sont 11 novembre la ville pavoiserait en son Cocteau et de Picasso. Apollinaire avait
venus perturber la cérémonie, mais Cocteau honneur et que les muses allaient d’abord adressé au peintre l’aquarelle d’un
poursuit son allocution devant les amis de amoureusement le choisir comme les Arlequin ainsi légendée : « Les oiseaux
Guillaume et la veuve du poète, Jacqueline mantes religieuses qui dévorent celui chantent avec les doigts », phrase à peine
Apollinaire. On a conservé ce texte rare : qu’elles épousent. Il allonge la liste de ensuite transformée pour l’offrir à Cocteau.
« Sa blessure préfigurait son astre. Guil­ cette race sainte et prestigieuse des poètes On sait l’admiration exercée par le Mala-
laume Apollinaire ne se donna jamais la qui cèdent vite la place à l’œuvre dont ils guène sur les deux poètes, et les reproches
peine active de régner au ciel des lettres. doivent être ensemble et le sous­sol que son peu d’empressement à servir leurs
Il préférait herboriser au bord de la Seine obscur et les archéologues (4). » œuvres suscitèrent. Mais on ne retiendra ici
et du Rhin. Il ne croyait pas à sa gloire et Jean Cocteau avait accepté d’être le prési- que la main tendue de Guillaume à Jean et,
mourut sans se rendre compte que son dent d’honneur de l’Association des amis par-delà la mort, l’amitié diligente et fidèle
visage ressemblerait entre les cierges à la d’Apollinaire, qui a son siège à Stavelot, en de Cocteau pour Apollinaire.

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Dossier Jean Cocteau 56

Cocteau François Mauriac


Une inimitié particulière
Charmé par le jeune Cocteau, Mauriac critique vite son modernisme
débridé et ses louvoiements politiques. Après l’élection du
cadet à l’Académie, l’animosité se mue en cordialité aigre-douce.
par Jean Touzot

E
n 1910, Mauriac fait la connaissance de Coc- Espérance, de Cocteau, fruit de l’expérience Lettre de
teau chez Mme Alphonse Daudet et se montre de l’aviation, vécue par le poète tandis qu’il Mauriac à Cocteau
aussitôt fasciné par son élégance et son pres- s’accrochait aux ailes de Roland Garros. Même (Noël 1962).
tige de poète mondain. Très vite, leurs voies désaccord sur les
et leurs choix esthétiques vont diverger : Coc- sujets proposés aux « Pauvre Mauriac. À sa mort
teau saute en marche dans le tramway nommé peintres. « Une Sainte il aura tout eu, sauf tout. »
art moderne, tandis que Mauriac, qui préfère Famille, avait tranché Cocteau, à l’annonce du prix Nobel
l’ordre à l’aventure, reste sur le quai. Jusqu’en Le Coq et l’Arlequin, remis à Mauriac
1952, leurs relations resteront relativement c’est aussi une pipe,
cordiales en dépit de leur différence de posi- un litre, un jeu de cartes (2). » En repoussant (1) Mauriac
tion sous l’Occupation. les mêmes accessoires, Mauriac déplore que avant Mauriac,
Tout en restant subjugué par ce surdoué de les cubistes aient créé « un poncif nou- textes présentés
par Jean Touzot,
la poésie, au point de s’inspirer de lui pour veau (3) ». Enfin, en musique, Cocteau avait éd. Flammarion, 1977,
certains de ses personnages romanesques jeté la suspicion sur celle qu’on écoute « la p. 110.
comme le danseur de ballet du Mal, un dro- figure dans les mains (4) ». Or Mauriac n’en a (2) Œuvres complètes,
Jean Cocteau, t. IX,
gué, ou le Bob de Destins, un mondain équi- jamais goûté d’autre, et il le revendique hau- éd. Marguerat,
voque, Mauriac ne craint pas de réfuter les tement. En 1920, surprenante palinodie : sous Lausanne, 1950, p. 27.
principes esthétiques de Cocteau dans ses l’influence de Radiguet, Cocteau brûle tout (3) Mauriac avant
chroniques du Gaulois. Au nom de l’héritage ce qu’il avait adoré mais Mauriac ne lui don- Mauriac,
op.cit., p. 111.
Mauriac, Joseph des siècles classiques et du « respect de la vie nera jamais acte de son Rappel à l’ordre. Au (4) Œuvres complètes,
Kessel et Cocteau intérieure », il critique le culte de la machine contraire, il y verra une preuve de versatilité, op. cit., t. IX, p. 39.
en 1962, lors de ainsi que « les onomatopées et la pauvre le poète lui évoquant « ces villes de civilisa- (5) Une amitié
contrariée, Claude
l’élection de Kessel langue télégraphique des poètes cubistes (1) », tions différentes que l’on trouve l’une sous Mauriac, éd. Grasset,
à l’Académie. exactement celles du Cap de Bonne- l’autre enfouies (5) » – il exhumera les vestiges 1970, p. 90.
des maîtres qui tour à tour l’auraient subju- (6) Bloc-notes, t. III,
gué : Apollinaire, Anna de Noailles, Rostand, éd. du Seuil, « Points »,
1993, p. 415.
Catulle Mendès. Dans sa volonté « d’être sec, (7) Cocteau, qui êtes-
net, de ne rien écrire qui ne soit vrai », il osera vous ? Jean Touzot,
même écrire à propos du défunt qui, depuis éd. La Manufacture,
1990, p. 293.
Les Mariés de la tour Eiffel, n’a cessé d’ouvrir (8) Ces deux textes
au théâtre des voies nouvelles : « Il était né ont été repris dans
inguérissablement du boulevard (6). » Cette Le Passé défini, t. I,
étrange oraison funèbre mettra le comble à éd. Gallimard,
1983, p. 103-111.
l’injustice sans craindre les contradictions. (9) Ibid., p. 109-110.
Pourquoi évoquer un « demi-siècle d’avant- (10) Ibid., p. 380.
garde obstinée » quand le poète de 1920 avait (11) Ibid., t. IV,
solennellement tourné le dos à l’avant-garde ? 2005, p. 152 et 286.
(12) Ibid., t. V,
Et cette volte-face, pourquoi l’attribuer à un 2006, p. 52.
mouvement de dépit amoureux inspiré par (13) Ibid., p. 116.
Dada et Breton, alors qu’il n’a jamais inspiré (14) Ibid., p. 590.
(15) Ibid., p. 29.
ni partagé l’amour des surréalistes ? Si la (16) Ibid., p. 792.
mêlée esthétique des années 1920 les oppose,
seront-ils fidèles aux rendez-vous que, dans
la décennie suivante, l’histoire assigne aux
afp

écrivains de leur génération ?

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marchande d’indulgences, étant représentée


par « un évêque bouffon et un cardinal poli-
tique ». La riposte de Cocteau s’articulait sur
dix-sept chefs d’accusation : frivolité, inatten-
tion volontaire, inculture, opportunisme…
Il accuse Mauriac, tout en étant « un bon
catholique, d’être un mauvais chrétien » et
aussi « un juge avec une tendresse secrète
pour les accusés (9) », allusion à l’attirance
que, jeune homme, Mauriac aurait éprouvée
pour Cocteau. L’accusateur ne tarda pas à
regretter son immixtion dans le secret d’une
vie intérieure, mais le mal était fait et, du
cœur de la victime ouvert par la flèche, conti-
nua de couler un sang mêlé de fiel.
Si Mauriac avait défiguré la pièce, Cocteau ne
cessa de caricaturer le journaliste-vedette du
Figaro, puis de L’Express. L’attribution du
prix Nobel lui inspira ce mot qui, selon lui,
eût pu servir d’épitaphe : « Pauvre Mauriac.
À sa mort il aura tout eu, sauf tout (10). » Coc-
teau faisait feu de tout bois en puisant dans
le « Bloc-notes », fût-ce un compliment jugé
trop discret. La cure de rajeunissement qu’à
« l’hebdomadaire de la Nouvelle Vague » le
septuagénaire savourait excitait sa raillerie. Il
le renvoyait au Molière du Misanthrope : « À
votre âge il sied mal de faire la jolie (11). » Sur-
tout, il méconnaissait le courage de son enga-
gement politique en le taxant d’opportu-
nisme. Après la droite, il aurait raflé la mise à
gauche : « Délices de Mauriac : grimper aux
BHVP/ROGER-VIOLLET

arbres assis dans un fauteuil. Jouer aux gen-


darmes et aux voleurs. Désobéir – un peu.
Être menacé de l’index par Rome (12). » En
même temps, il le félicite de sa vocation tar-
dive de « coq de combat (13) ». Leurs retrou-
En politique, les positions s’inversent. Tandis « Ma seule politique est l’amitié » sera sa vailles sur les bancs du quai Conti, où ils se
que, de l’affaire d’Abyssinie à la guerre d’Es- seule excuse. Elle lui servira encore quand livrent à des apartés moqueurs, vont favoriser
pagne, Mauriac prend tous les risques, Coc- Mauriac lui reprochera de collaborer aux leur réconciliation. Mauriac n’est-il pas avec
teau choisit la sécurité du non-engagement. Lettres françaises d’Aragon, en pleine guerre Pierre Benoit, au milieu de tant de vieillards
Il reconnaîtra d’ailleurs à son aîné un certain froide, sous prétexte que le poète l’avait tiré sclérosés, « la seule malice de l’Acadé-
goût de l’aventure, malgré son désintérêt d’affaire à la Libération. Une sorte de « paix mie (14) » ? Partageant son gaullisme après
pour les « explosifs de l’art moderne » : des braves » suivra, jusqu’à ce que Cocteau son mendésisme, Cocteau finit par rejoindre
« Comme il était trop tard pour te mêler de choisisse un sujet de pièce inspiré par les dans ses engagements le polémiste politique,
cette alchimie, tu as pensé que les audaces controverses de l’histoire religieuse. notamment sur la guerre d’Algérie. Lorsqu’à
politiques pouvaient remplacer les nôtres et, la radio il l’entend déclarer, au moment de
avec un rare courage, tu as abandonné l’encre Venimeuse « tendresse secrète » l’insurrection de janvier 1960 : « L’armée est
du roman pour celle de la polémique vers La « sortie » (à tous les sens du mot) du lea- à réinventer », il salue « une phrase excellente
quoi te portaient ton intelligence et une der du Figaro, lors de la générale de Bacchus, et rimbaldienne (15) ». Sur la philosophie de
audace de plume très supérieure au style des instaure entre les deux amis de jeunesse un la vie, le divorce restait toutefois flagrant.
spécialistes de l’actualité (7). » L’Occupation climat de belligérance, qui ne s’apaisera Une lettre « lugubre » de Mauriac, « où il joue
va accroître leur distance. Pourtant, dans un qu’après l’élection du cadet à l’Académie fran- le rôle du vieillard désabusé cherchant refuge
premier temps, Mauriac se solidarise avec çaise – encore que Mauriac l’ait saluée d’une dans la solitude et dans le Seigneur (16) »,
l’auteur boycotté de La Machine à écrire et chronique aigre-douce. La querelle qui suivit provoque une vive réaction de son destina-
il applaudit lorsque Jean Marais casse la figure Bacchus est partout relayée. Elle produit taire, qui, dans le secret de son journal pos-
au sinistre Alain Laubreaux, qui l’avait insulté deux morceaux de bravoure : à la « Lettre à thume, s’insurge contre un catholicisme fait
dans l’une de ses critiques. Mais, un an plus Jean Cocteau » répliqua un vigoureux « Je t’ac- de « haine de la terre » et de « dégoût des
tard, il enrage dès que s’étale à la une de cuse (8) ». Mauriac avait réagi en catholique hommes ». Survivant à Cocteau, Mauriac,
Comœdia le « Salut à Breker », hommage outragé, ne supportant pas la parodie du comme s’il se livrait à une liturgie expiatoire,
personnel de Cocteau au sculpteur favori de Pater, les plaisanteries sur l’eucharistie et sur ne cessa de faire amende honorable aux dons
Hitler, lors d’une exposition à l’Orangerie. la « femme tronc » – l’Église de la Renaissance, universels de son cadet.

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Dossier Jean Cocteau 58

Cocteau Jean Genet


Purs et durs
Cocteau est foudroyé par Notre-Dame-des-Fleurs et adoube
sa « pureté aveuglante et inadmissible ». Si le lien entre les deux
hommes ne se rompra pas totalement, ils seront impitoyables
l’un envers l’autre, Genet n’étant pas un disciple docile.
Par Pierre-Marie Héron

D
imanche 14 février 1943, Genet, gants d’un moi (3). » Dès lors, il va s’impliquer pendant Illustration
gris parfait et mise impeccable, se rend pour plusieurs années dans la défense, la promo- de Cocteau pour
la première fois rue de Montpensier. Il réalise tion et le rayonnement des œuvres du nou- le Querelle
enfin son vieux rêve de se voir reconnaître vel écrivain. Par l’intermédiaire de son secré- de Genet, 1947.
du génie par le poète qu’il aime et admire taire Paul Morihien, avec qui Genet passe
depuis dix ans : « Cocteau a voulu le voir plusieurs contrats, il collabore notamment à
seul. Il lui a demandé de le tutoyer, lui di- l’édition sous le manteau de Notre-Dame- (1) Nouvelles minutes
sant : “Tu es poète.” Il lui a pris la main et l’a des-Fleurs, de Pompes funèbres et de Que- d’un libertin
(1942-1943),
imposée sur son front (1) », rapporte Fran- relle de Brest, roman qu’il illustre aussi de François Sentein,
çois Sentein dans ses Nouvelles minutes vingt-neuf lithographies dans sa première éd. Le Promeneur,
d’un libertin. Scène capitale, qui a quelque édition clandestine (1947). 2000, p. 283.
chose d’un sacre, par laquelle Cocteau fait (2) Le 14 février 1943,
dans Journal, 1942-
son égal de ce « personnage d’entre deux « Amande amère et sensible » 1945, Jean Cocteau,
prisons, marqué par les prisons », après avoir Les années 1940 forment la « belle époque » éd. Gallimard, « NRF »,
lu son poème « Le condamné à mort » : « Élé- de leur amitié, mais d’une amitié pas facile, 1989, p. 269.
(3) Ibid., p. 269-270.
gance, équilibre, sagesse, voilà ce qui émane compliquée d’intérêts contradictoires et, du (4) Ibid., p. 614.
de ce maniaque prodigieux. Pour moi ses côté de Genet, d’un besoin de marcher sur (5) « Jean Cocteau »,
poèmes sont le seul grand événement de les voies de son aîné, du poème au théâtre, par Jean Genet, dans
l’époque (2). » Genet revient de loin : depuis du ballet au cinéma, et simultanément de le Empreintes, n°7-8, mai-
juillet 1950, repris dans
deux mois, il jouait les mauvaises cartes avec rejeter pour exister par lui-même. Ce besoin Fragments… et autres
Cocteau en cherchant à le conquérir par ses est manifeste dès la deuxième année de leur textes, Jean Genet,
pièces de théâtre (Pour la Belle notamment, rencontre : « J’ai oublié de dire que depuis éd. Gallimard, 1990,
qui deviendra Haute surveillance) et des 1945 je ne voyais plus Genet », note ainsi Coc- p. 61 et 63.
(6) Le Passé défini,
scénarios de films dont le poète ne voyait teau le 25 janvier de cette année dans son t. I, 5 août 1952, Jean
que le côté déjà vu (« Nous avons tous fait ça journal. « Il refuse de me voir. Je le dérange. Cocteau, éd. Gallimard,
à 18 ans »). Mais Cocteau n’est pas non plus Il m’élimine à la manière d’un organisme qui « NRF », 1983, p. 303.
(7) Ibid., t. III, p. 205.
au bout de ses surprises : quand deux jours sait se défendre (ou croit savoir se dé- (8) Ibid., t. V, p. 164.
plus tard, le 16 février, Genet lui apporte fendre) (4). » L’hommage publié en 1950 dans (9) Ibid., t. VI, p. 579.
Notre-Dame-des-Fleurs, il découvre un la revue belge Empreintes, sobrement intitulé (10) Ibid., t. VII, p. 60.
roman « plus étonnant encore que les « Jean Cocteau », sonne comme un adieu du (11) Ibid., t. VI, p. 440.
(12) Journal, 1942-
poèmes », « trois cents pages incroyables » cadet à l’aîné : centré sur le « classicisme hel- 1945, Jean Cocteau,
sur « la mythologie des “tantes” », dont la lénique » de son œuvre, sous lequel se dissi- op. cit., p. 270.
nouveauté le dérange d’abord et même le mule « un cœur extrêmement complexe et (13) Lettre de Jean
rebute avant qu’il y voie « l’exemple type de douloureux », une « amande amère et sen- Cocteau à Leo Garen,
publiée dans The New
la pureté aveuglante et inadmissible » : « Le sible (5) », il laisse résolument dans l’ombre York Herald Tribune,
scandale devait revenir. Le vrai scandale. Il la relation de maître à disciple et ne dit rien 5 octobre 1958.
éclate en silence et naturellement chez de l’influence évidente de Cocteau sur ses (14) Discours de
réception à l’Académie
propres œuvres ni de leurs collaborations française, Jean
« Ce terrible littérateur fait profession artistiques, par exemple pour Querelle de Cocteau, éd. Gallimard,
de mépriser et détester la littérature Brest ou Les Bonnes. Ce besoin d’émancipa- 1955, p. 13 et 61.
Cocteau a rétabli
dans laquelle il s’empêtre jusqu’au cou. » tion aboutit à la crise de l’été 1952 : par lettre le nom de Genet dans
Cocteau sur Genet, en 1959 puis face à face à Saint-Jean-Cap-Ferrat, Genet la version imprimée
propose à Cocteau « de rompre et de [lui] de son discours (p. 56).

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
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tourner le dos (6) ». Le passage à l’acte est en


réalité difficile, comme en témoignent, dans
les années suivant la crise de l’été 1952, plu-
sieurs lettres affectueuses de Genet à propos
du Chiffre sept, du Journal d’un inconnu,
d’une reprise de La Machine infernale. Une
lettre évoque même, en août 1954, « le besoin
d’avoir avec [Cocteau] de plus longs
échanges (7) ». Mais le processus d’éloigne-
ment fait petit à petit son œuvre et, après
1955, on a l’impression que rien ne va plus
entre Cocteau et l’auteur de Notre-Dame-des-
Fleurs, qui dans le secret du Passé défini se
voit traité de snob, de pédant, de penseur, de
mauvais littérateur… « Genet d’accusé qu’il
était devient juge (8) » (fin juin 1956) ; « Ce
terrible littérateur fait profession de mépriser
et détester la littérature dans laquelle il s’em-
pêtre jusqu’au cou (9) » (18 juillet 1959) ; « Je
viens de relire Les Nègres. C’est détestable et
lamentable et vide et prétentieux et pire
encore que Le Balcon, pièce prétentieuse
lamentable et détestable (10) » (20 mars 1960).
En somme, écrit Cocteau après ce dernier ver-
dict, « Genet s’imagine s’éloigner de moi alors
que c’est moi qui m’en éloigne ».
Comment qualifier la relation de Cocteau à
Genet dans les grandes années de leur ami-
tié ? Elle est d’abord celle d’un maître avec
son disciple, un disciple génial qu’il s’agit
d’encourager dans sa propre voie, en l’aidant
à se trouver. Cocteau, qui ne pouvait ignorer
l’empreinte de ses propres œuvres sur celles
de Genet dans tous les genres (poésie,
roman, théâtre, projets de films), n’avait au
fond pas une grande estime, à quelques
exceptions près (Le Condamné à mort, Les
BNF/réserve des livres rares

Bonnes), pour ses poèmes et son théâtre, ni


pour le cinéaste en puissance qu’il voulait
aussi devenir. Comme il le confiera bien plus
tard dans son journal, « Genet, grand poète,
comme Zola, dans Notre-Dame-des-Fleurs,
ne vaut rien dans ses poèmes (11) » (27 jan-
vier 1959). Genet est pour lui avant tout un
grand prosateur, et c’est au prosateur qu’il
va prioritairement apporter son appui édito- comme Maritain disait que le diable est pur, par le soleil noir de la poésie (13) ». En ce
rial et sa collaboration artistique. Les Bonnes, c’est-à-dire tout entier lui-même. Pur comme sens, la présence de Genet à l’Académie fran-
qu’il présente à Jouvet, font exception pour Cocteau l’écrivait de ses « enfants terribles » çaise pour la réception de Cocteau sous la
le théâtre. D’une manière générale, Cocteau dans le roman de 1929, c’est-à-dire instinctifs Coupole le 20 octobre 1955 (à la demande
aura plutôt découragé son disciple, sans et sans calcul, « frais jusqu’au crime, inca- insistante du poète) constitue une consécra-
toujours y arriver, d’imiter la posture d’ar- pables de discerner le bien et le mal », jusque tion symbolique de sa marginalité de race,
tiste multiple qu’il lui présente, aussi bien dans le désordre apparent de leurs vies. Pur aussi capitale que le fut pour Genet sa consé-
dans le domaine du ballet (‘adame Miroir comme Cocteau lui-même cherchait à l’être, cration comme poète en 1943 par celui qui
en 1947) que du cinéma (Un chant d’amour en parlant de son homosexualité ou de son symbolisait à ses yeux toute la poésie fran-
en 1950). opiomanie dans Le Livre blanc et Opium, au çaise vivante. Ce jour-là, un Cocteau « vaga-
tournant des années 1930. Genet apporte à bond », « sans cadre, sans papiers », à qui on
La caution du mauvais garçon cette posture de « mauvais sujet » la caution a interdit de prononcer dans son discours le
Tout cela n’affecte pas l’admiration éperdue morale d’un authentique « poète maudit », nom de Genet, prend lui-même rang résolu-
que Cocteau voue longtemps à Genet, l’im- maudit et donc inévitablement persécuté ment, avec « le poète canonisé par Jean-Paul
mense respect qu’il a pour lui en tant aussi, dans « la grande tradition française qui Sartre », « dans la postérité de François Vil-
qu’« exemple type de la pureté aveuglante et va de Villon à Rimbaud, Baudelaire inclus, lon » et « des sublimes mauvais sujets qui font
inadmissible (12) ». Genet, c’est le pur ; pur celle qui consacre les mauvais sujets, illuminés la France étonner le monde (14) ».

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Dossier Jean Cocteau 60

Cocteau Anouilh et Ionesco


Des pièces imbriquées
Les deux dramaturges ont salué le théâtre de Cocteau, qui
constitue une passerelle inattendue entre leurs univers, en
alliant classicisme et irréalité, épure et goût du simulacre exhibé.
Par Éléonore Antzenberger

A
crobate ; c’est ainsi que Ionesco et Anouilh Comme Anouilh mettant en scène Becket ou La Machine
ont salué Jean Cocteau (1). Ce don qu’ils lui l’Honneur de Dieu (4) (1959), Cocteau cède infernale de
reconnaissent n’est, du reste, pas pour à la tentation du théâtre d’idées – en vogue Jean Cocteau,
déplaire à ces deux saltimbanques œuvrant, dans les années 1950 – avec Bacchus (1952). avec Jean-Pierre
comme lui, dans le sens d’une révolte sans Bien qu’il ait excellé en 1946 dans un autre Aumont, mise
cesse alimentée par une réflexion sur l’art drame historique, L’Aigle à deux têtes, l’art de en scène par
dramatique. Cette révolte, c’est celle d’Anti- philosopher sur les planches n’est pas celui Louis Jouvet à
gone – la tragédie de Sophocle est adaptée qui lui ressemble le plus. Du reste, il ne s’y la Comédie des
en 1922 par Cocteau et par Anouilh en 1944 était pas trompé lorsque, en 1949, il avait Champs-Élysées,
–, répudiant haut et fort une vie qui serait comparé la scénographie d’une pièce maî- en avril 1934.
incompatible avec son exigence nostalgique tresse du théâtre engagé avec celle de Léoca-
de pureté. De même Orphée, que Cocteau a dia d’Anouilh, « une pièce éclairée par le cré-
exploré dès 1926 avant qu’Anouilh ne le réin- puscule. Huis clos, une pièce éclairée par le
terprète dans Eurydice (1942). Une affection néon (5) » ; Cocteau sera toujours plus à l’aise
commune pour la tragédie shakespearienne sous les soleils noirs de Dürer que sous (4) L’argument de
crée aussi des affinités entre les trois drama- l’éclairage électrique des bars de Saint- la pièce avait déjà été
turges ; Ionesco réinvente un Macbett (1972) Germain-des-Prés. exploité par T. S. Eliot
plus proche d’Ubu roi que de Macbeth, tan- dans Meurtre dans
la cathédrale, créé en
dis que les deux autres se tournent vers les Une tragédie dans un aquarium France le 18 juin 1945.
amants de Vérone : Cocteau monte Roméo et Avec Anouilh et Ionesco, Cocteau partage le (5) Maalesh. Journal
Juliette en 1924 et Anouilh Roméo et Jean- goût de mettre en scène des personnages han- d’une tournée de
théâtre, Jean Cocteau,
nette en 1946. Ces tés par un sentiment d’incompréhension ré- éd. Gallimard, « NRF »,
Ionesco loue les « fêtes nombreuses réactua- ciproque et d’incommunicabilité. Inaptitude 1989, p. 71.
ambulantes et précaires » lisations sondent à vivre heureux ici-bas, impossibilité à attein- (6) Journal, 1942-1945,
que sont les pièces une même impossi- dre un absolu, course vers une liberté dont la Jean Cocteau,
éd. Gallimard, « NRF »,
de Cocteau, leur « féerie bilité à détruire les réalité est en définitive de bien faible enver- 1989, p. 184.
de décors en carton ». marcescences lais- gure, incapacité à conserver une prise sur le (7) Maalesh, op. cit.,
sées par l’existence réel, autant de leitmotive multipliant les effets p. 71.
(1) Le premier salue (8) Cité dans Journal,
l’« acrobate » et et à assainir la conscience : « Tous mes per- d’échos entre ces auteurs dans un contexte 1942-1945,
le « funambulesque sonnages […] refusent la vie ou sont expul- particulièrement propice aux innovations op. cit., p. 297.
pascalien » dans sés par elle […], ces âmes trop naïves ne théâtrales. Au cours des années 1940 en effet, (9) Cahiers des saisons,
les Cahiers des saisons peuvent supporter nos microbes. Elles sem- l’effort de rénovation scénique épouse les exi- op. cit.
(n° 12, octobre 1957). ; (10) Milorad cite
le second fait référence blent chercher l’air pur de la mort, et si elles gences d’une révolution ancrée dans la signi- Jean Cocteau dans
à ses « acrobaties restent, malgré elles, dans la vie […], elles en fication même de l’œuvre dramatique. Dans son article « La Clé des
verbales » dans éprouvent une effrayante détresse (2). » le sillage du Théâtre et son double d’Artaud, mythes dans l’œuvre
Points et contrepoints, Ionesco avait été frappé par ce « mélange de la décennie suivante concède une primauté de Jean Cocteau »,
numéro spécial Cahiers Jean Cocteau
d’hommage à pureté et d’impureté (3) » caractéristique de inédite au physique et au plastique ; c’est le n° 2, éd. Gallimard,
Jean Cocteau, 1961. la théâtralité de Cocteau ; Les Chevaliers de cas de Ionesco qui brocarde le mensonge du « NRF », 1971, p. 101.
(2) Cocteau dans une la Table ronde associent ainsi la déchéance réalisme, considérant que celui-ci condamne (11) Cahiers
interview à L’Express, des saisons, op. cit.
n° 368, 3 juillet 1964, de Lancelot et Guenièvre et celle du château. le théâtre à la superficialité d’une psychologie (12) Ibid.
cité d’après Ce rapport n’étant pas étranger à Ionesco obsolète. Dès 1941, il semble que Cocteau ait (13) Ibid.
Jean Touzot, Cocteau, puisque, dans Le roi se meurt, Bérenger Ier fait cas de ces évolutions, poussant la har- (14) Ibid.
éd. La Manufacture, agonise au rythme de son royaume ; chez diesse jusqu’à appliquer ces théories dans une (15) Points et
1989, p. 364. contrepoints, op. cit.
(3) Cahiers des saisons, Cocteau cependant, la mort des amants fait tragédie classique : les comédiens de Renaud (16) Cahiers des
op. cit. revivre le château. et Armide se trouvent ainsi toujours « dans saisons, op. cit.

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Boris Lipnitzki/roger-vioLLet
une situation plastique » sans que cela les recours à des moyens d’investigation plus pé- « vocation du bonheur (13) » ce constat d’une
oblige « à certains gestes (6) ». Audace et mo- nétrants que la psychologie et ouvre la scène profondeur élémentaire, celui de notre mort
dernité sont les maîtres mots de Cocteau, qui à une représentation poétique de l’irrationnel prochaine. Rien d’étonnant dès lors à ce que
se faufile sans difficulté dans ce climat où fleu- chargée de symboles et à des personnages l’auteur de La Cantatrice chauve ne s’émeuve
rissent les théâtres-laboratoires de la rive gau- conçus comme une réalité esthétique. L’orien- de « la magnifique fausse ingénuité (14) » de
che. Il tend ainsi à une universalité classique, tation de La Machine infernale (1934) est la dramaturgie coctalienne. Le récit de la pre-
sous réserve que ce classicisme soit au-delà très ouvertement psychanalytique ; avant La mière lecture faite par Anouilh des Mariés de
de la nouveauté. C’est dans cette optique, Leçon (1951) de Ionesco, Cocteau travaille sur la tour Eiffel corrobore ce point de vue :
aussi, qu’il rejoint Anouilh et Ionesco. Avant des images oniriques exprimant une explora- « Dès les premières répliques, quelque chose
eux, il pressent l’émergence de nouvelles tion de la conscience résumée ainsi : « Je suis fondit en moi. Un bloc de glace transparent
formes de théâtralité, comme celle de Léoca- l’archéologue de ma nuit (10). » Parce qu’il se et infranchissable qui me barrait la route. Tout
dia qu’il découvre lors de sa tournée au positionne en faveur d’un théâtre synonyme se mit en ordre […]. Jean Cocteau venait de
Moyen-Orient. Cocteau, à son tour, fera bai- de spectacle total, Ionesco se montrera parti- me faire un cadeau somptueux et frivole : il
gner les deux héros éponymes de sa tragédie culièrement sensible aux « fêtes ambulantes venait de me donner la poésie de théâtre (15). »
en vers dans un « décor d’aquarium, dans une et précaires (11) » que sont les pièces de Coc- Sans doute est-ce aussi à cette poésie que
bulle de savon irisée (7) », ainsi que les per- teau qui, elles aussi, exploitent toutes les res- Ionesco fait référence quand il évoque les
sonnages des Chevaliers de la Table ronde, sources des techniques modernes afin de « confettis », « serpentins » et autres « sphinx
dont Genet notera le « réalisme dans l’ir- créer une « féerie de décors en carton (12) ». de baraque foraine (16) ». Parade, Le Bœuf
réel (8) ». Ionesco lui fait écho en exaltant la Le théâtre de Cocteau, comme celui d’Anouilh, sur le toit, bastringues de génie dont les
capacité de Cocteau à faire jaillir des vérités a été jugé léger pour avoir oublié de paraître échos n’en finissent pas de se perdre jusque
essentielles dans un décor « lunatique, ensor- profond. Tel n’est pas le point de vue de dans la bouche d’un sphinx bateleur dans La
celé (9) ». Comme ce dernier, Cocteau a Ionesco, selon qui Cocteau substitue à la Machine infernale…

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Dossier Jean Cocteau 62

JOSSE/LEEMAGE
Cocteau Pablo Picasso
Dompteurs de muses
L’écrivain a toujours été très soucieux du jugement du peintre,
dont il espère être l’alter ego. Les deux hommes, qui ont travaillé
ensemble au théâtre, aimaient mettre en scène leur amitié.
Par Serge Linarès

C’
est en décembre 1915 que Cocteau rencontre Dans Le Testament d’Orphée (1960), Cocteau (1) Picasso,
Picasso. D’abord sur la réserve, le peintre se donne au peintre le rôle de spectateur à ses Jean Cocteau,
éd. Stock, 1923.
laisse gagner par le brio et l’adulation de son funérailles factices, l’entraîne dans la fiction (2) Parade (1917),
cadet de huit ans, en mal de modernité. Col- de sa mort et de sa renaissance. dans Théâtre complet,
lectant, à la fin de sa vie, ses textes sur l’ar- S’il croit vivre en fausse teinte, c’est qu’il a Jean Cocteau,
tiste, Cocteau n’en intitule pas moins le acquis, enfant, l’expérience de la mort avec le Michel Décaudin (dir.),
éd. Gallimard,
Projet pour le recueil Picasso 1916-1961. Obsédé par la suicide de son géniteur. Dans cette configu- « Bibliothèque
rideau de scène du figure du cercle, qu’il associe au détermi- ration traumatique, Picasso acquiert volontiers de La Pléiade », 2003.
spectacle Parade, nisme, il permute les chiffres afin de sceller la stature fantasmée d’un père de substitution,
dessin de Pablo d’un cachet fatal sa relation avec Picasso. objet de crainte et de rivalité. Cocteau redoute
Picasso (1917). Cette façon de transcender les circonstances son œil noir, sollicite ses bonnes grâces, pré-
Musée Picasso, caractérise son amitié pour lui. Une visite à tend égaler son pouvoir de renouvellement.
Paris © Succession Picasso, en mars 1925, aurait précipité l’écri- En avril 1916, il se présente chez lui en cos-
Picasso, 2007. ture inspirée du poème « L’ange Heurtebise ». tume d’Arlequin pour l’inciter à le portraiturer.

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Le processus d’identification incite Cocteau à (1923), où l’hommage au peintre, cette fois


devenir l’autre fictif dans lequel se figure En 1916, Cocteau se présente versifié à l’ancienne, consomme un partage
volontiers « l’Arlequin de Port-Royal » dont chez Picasso en costume des destins artistiques. En écrivant sur
parle L’Ode à Picasso de 1919. d’Arlequin et lui demande Picasso, Cocteau met au défi ses formes poé-
Si le portrait n’est pas exécuté alors, Cocteau de faire son portrait. tiques sous l’effet de l’émulation. S’étant fait
parvient, le 1er mai 1916, à vaincre les réti- un péché du brio depuis Le Potomak, il
cences de Picasso, auquel il ôte provisoire- promotionnelle, il figure sa division intime trouve en Picasso un exemple de virtuosité
ment tout agacement ou moquerie à son entre un être profond, confronté dans l’indif- transcendée, qui l’incite à saturer de néces-
encontre, dans un portrait en costume mili- férence à ses propres abîmes depuis Le Poto- sité ses trouvailles verbales. Dans Clair-
taire, lourd d’une menace de mort au champ mak (1913-1914), et un personnage toujours obscur (1954), il le célèbre encore sous la
d’honneur. Tout autre est le dessin du salon exposé malgré son reniement. Quant à forme d’un spectacle taurin illustrant en qua-
d’Olga Picasso en 1919 : Cocteau y apparaît Picasso, auteur d’un rideau de scène classi- trains disloqués et saturés d’images la lutte à
affecté, confiné dans un bel ordre classiciste ciste reprenant l’iconographie de sa période mort qu’est à ses yeux la création.
que vient perturber le tracé du plancher, pré- rose, mais voué à dissoner avec le décor Si la prose de fiction quitte le ton de l’éloge
texte à des jeux géométriques d’inspiration cubiste, il entend donner à voir l’unité de son dans La Fin du Potomak (1940), où Picasso
cubiste. Picasso conteste par là le mode de vie œuvre polymorphe, par-delà le thème de la prend le visage de l’insensibilité artistique,
bourgeois imposé par sa femme, et suggère condition artistique à l’heure de la marchan- rien de tel dans la prose d’idées. Désavouant
la fin de sa jeunesse bohème. disation et de la médiatisation. l’exégèse savante, la monographie de 1923
Car Cocteau n’est pas étranger à l’embour- En 1924, il fait agrandir une détrempe intitu- use de formules brillantes qui valent pour
geoisement que connaît Picasso à l’issue des lée La Course (ou Deux femmes courant sur affirmation d’une légitimité de parole, fon-
années 1910. À un Picasso las de la fréquenta- la plage), en guise de rideau de scène pour dée sur la croyance dans les vertus révéla-
tion des rapins montparnos et du mythe de Le Train bleu, « opérette » dansée pour les trices de l’intuition et du langage. Ce faisant,
la malédiction artistique, il propose de colla- Ballets russes. Les géantes de Picasso, sous- Cocteau admire chez Picasso la capacité à
borer à Parade, que les Ballets russes créent traites à l’immobilité de leurs pareilles, parcourir « l’échelle de lisibilité », à balancer
au Théâtre du Châtelet le 18 mai 1917, avec paraissent célébrer leur liberté nouvelle de entre figuration et abstraction. Face à des
un succès de scandale. Cette collaboration mouvement. L’argument de Cocteau raille, œuvres qui repoussent les limites de la repré-
assure l’implantation mondaine de Picasso et quant à lui, les élégances douteuses des sentation, son attirance pour les réalités
favorise sa rencontre avec la danseuse Olga vacanciers à la plage. Le public constate, dès parallèles du songe et de l’opium entraîne
Kokhlova, qu’il épouse en 1918. Elle est suivie l’exposition, l’évolution déviante du sujet Cocteau à délaisser l’interprétation esthé-
d’autres partenariats : la pièce Antigone en que le rideau figure : « Course (sur place) tique au profit de la dimension visionnaire :
1922, le ballet Le Train bleu en 1924. Puis les après le bain des gigolos et exercices phy- les tableaux les moins mimétiques pren-
relations artistiques entre Picasso et Cocteau siques rapides pendant que les poules dissé- draient modèle sur la réalité du rêve.
déclinent en intensité, tandis que se dégrade minées en groupe prennent les poses gra- Les dessins « ingresques » de Picasso l’im-
le mariage avec Olga et que les surréalistes, cieuses des cartes postales en couleurs », pressionnent aussi. Ne coïncident-ils pas vo-
hostiles au poète, gagnent en faveur. Après indique le livret. lontiers avec la facture des siens ? Il en parle
guerre, Cocteau réintègre de plein droit le C’est encore grâce à l’entremise de Cocteau du reste en alter ego : « Ce n’est pas en pen-
cercle des intimes de Picasso, installé, comme que Picasso fait l’expérience artistique du sant à la vie de l’ensemble vers quoi s’orga-
lui, dans le Midi. Les arènes constituent alors théâtre parlé, en exécutant le décor d’Anti- nisent les lignes que le dessinateur fera
le lieu privilégié de leurs rencontres publiques, gone, pièce adaptée de Sophocle : une toile œuvre vivante, mais en sentant sa ligne en
comme si l’univers du spectacle avait voca- de jute bleu outremer surdimensionnée danger de mort d’un bout à l’autre du par-
tion à consacrer leur amitié. pour la scène du Théâtre de l’Atelier, et per- cours. » Le tracé du dessin, menacé d’extinc-
cée d’une triple ouverture et d’un trou en tion, devient une aventure existentielle, où
La scène comme hauteur d’où sort la voix du coryphée. L’ex- se jouent le destin de l’image et, par corol-
terrain de jeu commun pressivité plastique accuse le sentiment laire, la pérennité du dessinateur. L’enjeu
« Ce qui me regarde, c’est Picasso décorateur tragique. Le nombre des ouvertures et des profond de l’essai Picasso dépasse sur un
de théâtre. Je l’ai entraîné là (1). » Sa venue au colonnes inscrit dans l’espace la symbolique autre plan la question esthétique du « retour
théâtre en qualité de costumier et de décora- du chiffre trois, qui ressortit, pour Cocteau, à l’ordre » : il tient de la reconnaissance de
teur, Picasso la doit, en effet, à l’initiative de à la fatalité. La réduction du chœur à un filiation. En exaltant le peintre, Cocteau s’en
Cocteau pour Parade. Sans doute ce dernier assemblage de masques autour d’une reconnaît le fils spirituel et se refuse à l’ingra-
paie-t-il les frais de l’entente de Picasso avec bouche d’ombre met en scène la voix, titude des héritiers « décidant d’être des
Satie, dont il a sollicité le concours musical : laquelle « parle très haut et très vite » comme pères qui ne ressemblent pas aux leurs ». Par
son livret est finalement amputé des dia- une « machine infernale ». Picasso interposé, le coq revêt alors l’habit
logues. Mais il conseille au chorégraphe d’un Arlequin diurne, inverse du « coq de la
Massine d’adopter « les gestes de la vie […] Odes à Picasso nuit » fustigé dans Notes autour de la mu-
amplifiés et magnifiés jusqu’à la danse (2) », Deux ans après Parade, Cocteau publie sique pour sa versatilité et sa duplicité : « J’ad-
et persuade Satie d’introduire le cliquetis L’Ode à Picasso, où la louange accompagne mire les Arlequins de Cézanne et de Picasso
d’une machine à écrire dans la partition. Il une cure d’austérité verbale sous le régime mais je n’aime pas Arlequin. Il porte un loup
imagine surtout une intrigue montrant l’im- du blanc et du laconisme. L’œuvre relate, en et un costume de toutes les couleurs. Après
puissance des bateleurs à convaincre le public miroir du geste poétique, l’acte de création avoir renié au chant du coq, il se cache. C’est
d’assister au spectacle invisible donné dans du « dompteur de muses » Picasso, luttant un coq de la nuit. Par contre j’aime le vrai
une baraque foraine. En distinguant ainsi la contre le poids des règles et la fatalité de coq, profondément bariolé. Le coq dit Coc-
représentation authentique et l’exhibition l’inspiration. De même dans Plain-chant teau deux fois et habite sa ferme. »

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Dossier Jean Cocteau 64

Cocteau Erik Satie


Accords et mésentente
S’enthousiasmant pour le groupe que fédère le compositeur,
Cocteau en fait la promotion au point de se l’approprier et d’en
apparaître comme le maître à penser, ce qui exaspère Satie.
Par Malou Haine

L
a première rencontre entre Cocteau et Satie couverture à lui et agace son aîné (51 ans). Dessinés par
(1866-1925) date du 21 mars 1915, dans le Une note de Gide, à la reprise de Parade en le peintre Mikhaïl
salon de Cipa Godebski, demi-frère de Misia 1920, illustre cette attitude irritante : « Coc- Larionov,
Sert. Satie y chante ses Poèmes d’amour, teau sait que les décors et les costumes sont Serge Diaghilev
accompagné du pianiste Ricardo Viñès. Coc- de Picasso, que la musique est de Satie, mais (le fondateur
teau leur parle alors de son projet avec Varèse il doute si Picasso et Satie ne sont pas de des Ballets russes,
d’une représentation mêlant des éléments de lui (2). » Cette remarque va dans le même assis), Jean
cirque. Ce projet trotte dans la tête du poète sens que la caricature bien connue de Jean Cocteau (derrière
depuis deux ans, mais n’aboutira pas. Coc- Oberlé qui illustre « Cocteau présentant Satie le fauteuil),
teau tente de le replacer dans un ballet avec au Groupe des Six (3) ». Les relations entre les compositeurs
Stravinski, David, lui aussi inabouti. les deux artistes ne cesseront d’être tumul- Igor Stravinski
C’est dans Parade que seront utilisées ces tueuses et agitées jusqu’à la rupture de 1924, (à gauche) et
premières trouvailles. La création de ce « bal- provoquée par Satie, d’autant que ce dernier Erik Satie (à droite).
let réaliste », le 18 mai évolue en milieu communiste et que Coc-
« Cocteau doute si Picasso 1917, par les Ballets teau vire à droite en se rapprochant du phi-
et Satie ne sont pas de lui. » russes, provoque un losophe Jacques Maritain.
André Gide, à propos de Parade scandale aussi impor-
tant que Le Sacre du « Master of the Rigolo »
(1) « Parade et l’Esprit printemps. Les arts associés – musique, danse, Avant Parade, Satie n’était cependant pas un
nouveau », Guillaume arts plastiques et chorégraphie – en font le inconnu. Certes, ce n’est qu’à 45 ans, après
Apollinaire, dans premier « ballet cubiste » de l’histoire. L’argu- avoir composé pour le cabaret et la Rose-
Excelsior, 11 mai 1917.
(2) Journal, André ment de Cocteau mélange des éléments venus Croix, qu’il accède à la reconnaissance en
Gide, éd. Gallimard, du cirque, de la foire, du music-hall et du tant que précurseur de la musique moderne,
1951, 1er janvier 1921. cinéma muet. Le chorégraphe Léonide Mas- grâce à Ravel, qui joue publiquement ses
(3) Voir la reproduction
dans Satie/Cocteau.
sine introduit des mouvements décomposés, œuvres en 1911. Plusieurs articles lui sont
Les Malentendus d’une tandis que la musique de Satie prévoit des alors régulièrement consacrés, et ses œuvres
entente, Ornella Volta, bruits de la vie quotidienne (machines à trouvent place dans les programmes de
éd. Le Castor Astral, écrire, dynamo, sirènes de paquebot, bou- l’époque. Certes, Satie est un personnage
1993, p. 44.
(4) Lettre de Satie
teillophone, etc.). Enfin, les grandes scul- excentrique, non seulement par son appa-
à Valentine Hugo, ptures cubistes en carton de Picasso enfilées rence (costume noir étriqué, chapeau melon,
13 décembre 1920, par deux personnages forment tout autant le binocle, barbiche grisonnante et parapluie),
citée par Ornella Volta, décor mobile que leur costume. par ses déclarations à l’emporte-pièce (« Je
op. cit.
(5) Écrits sur la Apollinaire loue les idées modernistes des suis venu au monde très jeune dans un
musique, la chanson, protagonistes (mais prend soin d’ignorer monde très vieux » ; « Plus je connais les
la danse, le jazz Cocteau) qui annoncent « l’Esprit nou- hommes, plus j’admire les chiens »), par ses
et le music-hall (1910- veau (1) ». La presse se divise, mais le scan- colères homériques, mais aussi par les titres
1963), Jean Cocteau,
rassemblés et annotés dale de ce spectacle où les personnages ne loufoques de ses œuvres (Morceaux en
par David Gullentops parlent pas – un comble pour un écrivain ! – forme de poire ; Embryons desséchés ; Cho-
et Malou Haine, propulse Cocteau au rang des chefs de file ral inappétissant) et leurs successions d’ac-
à paraître.
(6) Lettre de Fernand de l’avant-garde parisienne. Picasso signe là cords si atypiques qui ne se rattachent à
Léger à André Maurois ses premiers décors et costumes de théâtre. aucune esthétique. Dans le titre d’un article
(1955), citée dans Pour Satie, c’est aussi, avec cette première de Vanity Fair de 1918, on le présente
le Catalogue de vente œuvre orchestrale pour la scène, la consé- comme « Master of the Rigolo. A French
de Thierry Bodin, Les
Autographes, n° 136, cration. La gloire de l’un rejaillit inévitable- Extremist in Modernist Music ». C’est dire si
été 2013, lot 170. ment sur l’autre. Or le poète (28 ans) tire la sa réputation dépasse les frontières.

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de agostini/leemage
Avec Satie, Cocteau découvre le milieu artis- Satie. Leur renommée dépasse les frontières. Deux ans plus tard, à la demande du comte
tique de Montparnasse, si différent des Lors d’un concert prévu à Bruxelles en Étienne de Beaumont, les deux hommes col-
salons mondains qu’il fréquente. Il se lie décembre 1919 pour illustrer Satie et les jeu- laborent à un bal masqué sur le thème « L’An-
d’amitié avec les « Nouveaux Jeunes » qui nes compositeurs, Cocteau est censé en faire tiquité sous Louis XIV ». Satie compose La Sta-
gravitent autour du « Bon Maître ». Durant la présentation, mais se désiste, provoquant tue retrouvée sur un scénario de Cocteau
cette foisonnante période d’échanges intel- la colère de Satie, obligé de le remplacer. Lors dont il n’apprécie pas l’intrigue ; il ne retient
lectuels, Cocteau s’imprègne de leurs idées de la publication de son texte, Satie se ven- que l’idée d’une statue animée. En cette
et formule une nouvelle esthétique dans Le gera en omettant de citer Cocteau. même année, le poète lui dédie son Picasso :
Coq et l’Arlequin. Notes autour de la « À Erik Satie, mon maître de sagesse », afin
musique, paru en janvier 1919. Ce recueil Serviette lancée à la tête d’apaiser les tensions. À l’inverse, le compo-
d’aphorismes élégants rejette le flou de l’im- Les incidents entre les deux hommes se mul- siteur ne dédiera aucune œuvre au poète,
pressionnisme de Debussy et les influences tiplient. À l’occasion de Socrate, drame sym- même si Satie compose une mélodie, Dan-
germano-slaves d’un Stravinski. Cocteau y phonique (1918), Cocteau souhaite réaliser seuse (1920), sur une poésie de son encom-
cite abondamment Satie (« Satie enseigne la la mise en scène et écrire le livret, mais le brant collaborateur. Dans ses nombreux écrits
plus grande audace à notre époque : être compositeur s’y oppose. Le poète réussit sur la musique (5), Cocteau cite souvent Satie,
simple ») et défend ses titres insolites, choi- toutefois à placer sa « préface » lors d’une y compris bien longtemps après la disparition
sis pour contrebalancer les titres précieux de audition à la librairie Monnier en 1920, mais de ce dernier, mais, lorsqu’il republie certains
Debussy (Cathédrales englouties…). c’est René Chalupt qui signe la préface de la textes, il gomme parfois des termes trop élo-
Cocteau diffuse cette esthétique dans la partition publiée. Pour La Belle Excentrique gieux. Enfin, Satie fera longtemps croire qu’il
rubrique « Carte blanche » de Paris-Midi en (1921), ballet commandé au compositeur travaille à mettre en musique Paul et Virginie,
1919. Son enthousiasme et ses termes flat- par la danseuse Caryathis (alias Élise Jouhan- un opéra comique écrit pour lui en 1920 par
teurs, réservés à Satie et aux jeunes compo- deau), Cocteau finit par s’imposer : il dessine Cocteau et Radiguet. Seul un Chœur des
siteurs, trouvent un écho favorable auprès du le costume et le masque, donne des direc- marins sera retrouvé après son décès. Une
critique de Comœdia : Henri Collet les bap- tives chorégraphiques et rédige le texte du anecdote rapportée par Fernand Léger
tise « Groupe des Six » en janvier 1920, avec programme. De nouveau offensé, Satie écrit confirme l’animosité persistante de Satie. Lors
le succès que l’on sait. Bien que Satie et Coc- avec ironie : « J’ai terminé La Belle Excen- du réveillon de Noël de 1923 chez Pierre Ber-
teau soient leurs maîtres à penser, le poète trique, danses et musiques de Jean Cocteau tin, Satie lance sa serviette à la tête de Coc-
se présentera souvent comme le septième Cocteau a aussi écrit de petites mélodies que teau : « Tu n’es que le reflet des belles choses,
des Six, ignorant volontairement le rôle de j’ai eu le toupet de signer (4). » et tu ne seras jamais que cela (6). »

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Dossier Jean Cocteau 66

Cocteau Francis Poulenc


La concorde cocardière
L’écrivain et le musicien désiraient tous deux exalter, perpétuer
et reformuler ce qu’ils considéraient comme le génie français,
particulièrement dans ses expressions les plus populaires.
Par Hervé Lacombe

F
rancis Poulenc (1899-1963) est né au bon en 1957, Cocteau reconnaîtra le rôle capital Autour
moment au bon endroit. Avoir 20 ans dans les de cette pièce à la fantaisie débridée, dont de Cocteau,
Années folles, connaître le Tout-Paris et fré- Poulenc a précisément fait un opéra bouffe : les compositeurs
quenter les peintres et les poètes, c’est un « Les Mamelles de Tirésias furent, avec Le du Groupe des Six.
rêve éveillé. Rencontrer à ce moment-là Coc- Bœuf sur le toit et Les Mariés de la tour Eif- De gauche à droite :
teau, c’est un bienfait divin. Son extraordi- fel, le premier spectacle volontairement anar- Darius Milhaud,
naire talent d’organisateur et de publiciste est chiste, j’allais dire le premier acte de libéra- Georges Auric,
une aubaine pour un jeune homme à peine tion d’un poète qui ne pouvait plus supporter Arthur Honegger,
sorti de l’adolescence. Si leur collaboration la sécheresse excluant la surprise (2). » Le Germaine
n’aboutit dans un premier temps qu’à un spectacle-concert d’une forme inédite ima- Tailleferre,
nombre très limité d’œuvres, l’influence, la giné par Cocteau, donné le 21 février 1920, Francis Poulenc
dynamique que Cocteau sait imprimer au comprenait notamment Le Bœuf sur le toit et Louis Durey.
groupe de jeunes musiciens gravitant autour
de lui est décisive pour Poulenc. Grâce à l’in-
vention du Groupe des Six, grâce à l’inces-
sante activité de Cocteau – qui organise
concerts, soirées et spectacles, règne dans les
salons, invente un bar à la mode, se fait édi-
teur –, Poulenc se voit propulsé sur le devant
de la scène. Par ailleurs, Cocteau lui permet
de se dégager du debussysme, en prônant
une esthétique musicale inspirée de l’exemple
de Satie et de Picasso où règne la ligne, oppo-
sée au flou et à la brume impressionniste.
L’homme-orchestre
« La mauvaise musique virevoltant entre tous
méprisée par les beaux les arts et dans tous
esprits est bien agréable. les milieux aide Pou-
Ce qui est désagréable, lenc à affirmer ses
c’est leur bonne musique. » goûts éclectiques et à
placer au sein de sa
production savante des éléments issus de
(1) Le Coq et
l’Arlequin, dans domaines ordinairement rejetés à la périphé-
Romans, poésies, rie. « La mauvaise musique méprisée par les
œuvres diverses, beaux esprits est bien agréable, lit-on dans Le
Jean Cocteau, présenté Coq et l’Arlequin. Ce qui est désagréable, c’est
par Bernard Benech,
éd. Le Livre de poche, leur bonne musique (1). » Chanson, music-
1995, p. 431. hall, cirque, bal populaire, musique de danse
(2) Article de Jean (java, tango, valse, boston…) nourrissent
Cocteau paru en 1957,
cité dans Apollinaire l’imagination de Poulenc et traversent les
et Les Mamelles de genres les plus élevés de la tradition.
Tirésias. La Revanche En 1917, Cocteau, Satie, Picasso, menés par
d’Éros, Peter Read, Diaghilev, font représenter le ballet Parade.
éd. Presses
universitaires de La même année, Apollinaire donne Les
Rennes, 2000, p. 215. Mamelles de Tirésias. Quarante ans plus tard,

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de Milhaud et les Cocardes de Poulenc sur Le mardi 24 mai 1921, le Théâtre Michel romantisme. Avec La Voix humaine, Poulenc
des textes du poète. Ces trois mélodies sont accueillait un spectacle composé de six petits engage et expose tout son être et sa sensibi­
beaucoup plus qu’une œuvre circonstan­ ouvrages dont Le Gendarme incompris, lité : « Tout ce que Jean avait fait par métier et
cielle. Poulenc y affirme son identité de « critique bouffe » en un acte de Cocteau et intelligence, je l’ai fait avec mes tripes et je
créateur dans la mouvance de Cocteau, qui Radiguet, avec une musique de scène de crois que cela ajoute beaucoup (8). »
défend une sorte de poétique nationaliste. Poulenc. L’esprit de dérision et de folle fan­ Peu d’années après, Poulenc lit une réédition
Sa vie durant, Poulenc se définira comme un taisie souffle cette fois sur l’une des autorités du Théâtre de poche de Cocteau. Il y dé­
musicien français, parisien même ; Bri­ intouchables du « grand art ». De quoi est­il couvre le monologue La Dame de Monte-
tanniques ou Américains verront dans sa mu­ question ? Un commissaire demande au Gen­ Carlo qui provoque bien des réminiscences :
sique l’expression accomplie de la francité. darme qui vient d’arrêter la marquise de « Tout à coup, un fantôme envahit ma mu­
Fausses chansons populaires, les Cocardes Montonson de s’expliquer sur ses agisse­ sique ! Monte­Carlo ! Monte­Carlo (9) ! »
sont écrites à partir de clichés et de sources ments. Le Gendarme s’exécute dans un lan­ Outre ce rappel de sa jeunesse heureuse, le
parisiennes populaires. La mélodie vocale est gage étrange, qui n’est autre que « L’ecclé­ texte aborde un personnage central dans
accompagnée par un petit ensemble instru­ siastique », poème en prose tiré des l’imaginaire du compositeur : la femme lé­
mental dont le but est de faire sonner, selon Divagations de Mallarmé ! gère. Tandis que La Voix humaine décrit une
les propres termes de Cocteau, « les timbres bourgeoise désespérée, abandonnée par son
et la poésie des charmants orchestres que Autoportrait en cocotte décatie amant, La Dame de Monte-Carlo présente
nous entendons le soir du 14 juillet (3) ». Dé­ Après le temps heureux des années 1920, les une cocotte de la Riviera revenue de tout et
voilant une part capitale de l’esthétique de chemins de Cocteau et de Poulenc se sé­ s’éclipsant par un ultime saut dans la mer.
Poulenc, l’auteur précise : « Le trombone, le parent pour plusieurs dizaines d’années. Le L’œuvre pour voix et orchestre, d’une durée
piston, la grosse caisse prêtent à rire, mais je compositeur, qui devient l’un des grands re­ de sept minutes, est créée en novembre 1961
les estime inséparables d’une certaine mé­ présentants de la mélodie française, ne fait dans la principauté monégasque par Denise
lancolie de chez nous (4). » Avec Les Mariés jamais appel aux poèmes de son ami. Apolli­ Duval. Poulenc inscrit dans un mouvement
de la tour Eiffel (18 juin 1921), ballet auquel naire, Max Jacob ou Éluard l’inspirent ; Coc­ continu une série d’évocations et de situa­
il associe Poulenc et la plupart des membres teau, non. C’est un ami éditeur de musique tions affectives contrastées, donnant une
du Groupe des Six, Cocteau montre que la qui, à l’issue d’une représentation lyrique, lui couleur différente à chaque strophe du
modernité peut se développer à partir d’un suggère de mettre en musique non pas un poème, enchaînant mélancolie, orgueil,
travail sur la notion de spectacle et sur les poème mais un texte dramatique, La Voix hu- lyrisme, violence et sarcasme, avant d’or­
lieux communs. maine, créée en 1930 à la Comédie­Française chestrer un léger « floc dans la mer » pour
par Berthe Bovy. Au lever de rideau, une conclure par un suicide tout en légèreté. La
femme, seule, attend l’ultime appel télé­ réussite de cet étrange monologue dépend
phonique de son amant qui la quitte pour en du sérieux avec lequel il est interprété. Pou­
épouser une autre. « Par un curieux mystère, lenc insistera : « Il faut chanter La Dame de
constate Poulenc, ce n’est qu’au bout de qua­ Monte-Carlo comme la Prière de la
rante ans d’amitié que j’ai collaboré avec Coc­ Tosca (10) ! » Un motif de trois accords, sym­
teau. Je pense qu’il me fallait beaucoup d’ex­ bole de l’envoûtement nostalgique et de la
périence pour respecter la parfaite tendresse érotisée, scande toute la partition.
construction de La Voix humaine qui doit Cette cocotte vieillissante qui se traîne chez
être, musicalement, le contraire d’une impro­ les vivants, qui tente de se divertir malgré
visation (5). » Composée dans le vertige du tout, de jouer le jeu, de faire illusion, qui se
doute, la tragédie lyrique du compositeur découvre ombre de soi­même, qui se sent
organise la détresse, libère l’angoisse et rejetée, qui sue d’angoisse, c’est une fois en­
construit par d’incessants retours théma­ core Poulenc. Cocteau lui a donné le moyen
tiques un espace obsessionnel saisissant. En de se dire sans détour. Lui a révélé l’énergie
découvrant l’œuvre de son ami, Cocteau, qui pathétique du dramaturge.
conçoit la mise en scène, est fortement im­ (3) Allocution de Jean Cocteau à la Comédie
pressionné. « Cela tient de la notation que Ra­ des Champs­Élysées le 21 février 1920, citée
cine établissait pour son actrice, écrit­il dans dans « Jean Cocteau, le cirque et le music­hall »,
son journal. Ni le récitatif, ni le chant, ni Cahiers Jean Cocteau, n° 2, Brigitte Borsaro,
éd. Passage du Marais, 2003, p. 40.
Schoenberg, ni Debussy. Une sorte de ma­ (4) Ibid.
nière décisive de jouer mon acte sans se per­ (5) Lettre de Francis Poulenc à Louis Aragon, Nice,
dre à droite et à gauche dans les larmes. 1er février 1959, dans Correspondance 1910-1963,
L’œuvre exige davantage qu’une chanteuse : F. Poulenc, réunie, choisie, présentée et annotée par
Myriam Chimènes, éd. Fayard (1994), 1998, p. 907.
une tragédienne (6). » Elle est créée à l’Opéra­ (6) Le Passé défini, Jean Cocteau, t. VI, 1958­1959,
Comique le 6 février 1959 par Denise Duval, texte établi par Pierre Caizergues, Francis Ramirez
studio lipitzki/roger-viollet

l’amie, la muse, le double féminin de Poulenc et Christian Rolot, éd. Gallimard, 2011, p. 241.
(7) Lettre de Francis Poulenc à Hervé Dugardin,
qui, par cette pièce, a voulu exprimer son Cannes, 30 mars 1958, dans
être le plus intime. « Blanche [dans les Dia- Correspondance 1910-1963, op. cit., p. 890.
logues des carmélites] c’était moi et elle c’est (8) Ibid.
(9) Journal de mes mélodies, Francis Poulenc,
encore moi (7) », confie­t­il. Cocteau, qui lui édition établie par Renaud Machart,
avait appris la poésie du cirque, lui dévoile éd. Cicero, 1993, p. 63.
le moyen de renouer avec une forme de (10) Ibid.

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Dossier Jean Cocteau 68

Cocteau François Truffaut


Pacte avec un jeune loup
Retrouvant chez Truffaut l’ardeur juvénile de Radiguet,
Cocteau le soutient avec affection. Tacticien efficace et vite
autonome, le cinéaste aidera en retour le mage désargenté.
Par François Amy de la Bretèque

T
out le monde a en mémoire le Festival de doit se contenter d’apercevoir son idole, (3) Voir Jean Cocteau,
Cannes 1959 et l’anecdote qui a transformé dont il déclare dans une lettre à son ami l’œil architecte, Francis
Ramirez et Christian
en icône cet événement : sur les marches du Robert Lachenay qu’« il ne gagne pas à être Rolot, Acr éd., 2000,
palais, le 4 mai 1959, Jean Cocteau protège approché (2) ». et, des mêmes auteurs,
paternellement le jeune François Truffaut, Au début, les deux hommes se rendent des « Jean Cocteau. Le
dont le film Les Quatre Cents Coups, retenu services. Cocteau défend le jeune-turc qui a cinéma et son monde »,
Cahiers Jean Cocteau,
in extremis par le comité du festival, bénéfi- failli se faire évincer de l’Association française n° 7, éd. Non Lieu,
cie d’une projection officielle qui lui vaut un de la critique de cinéma en octobre 1955 à la 2009. On peut lire seize
triomphe public (1). L’ancienne génération suite d’un article très polémique paru dans la références à Truffaut
parraine la jeune, encore fragile ; les avant- revue Arts. Ils ne se connaissent pourtant dans chacun de ces
ouvrages.
gardes se tendent la main par-dessus les guère. En mars déjà, Truffaut avait dit grand (4) Cité dans Jean
décennies en enjambant l’insignifiant bien de l’auteur d’Orphée dans la même Cocteau, l’œil
« cinéma de la qualité française ». Cette belle revue : il l’avait classé parmi les rares vrais architecte, op. cit.,
p. 203.
image d’Épinal contient une part de vérité, « auteurs » du cinéma français (il n’en comp- (5) Un article sur Le
comme toujours, mais les rapports entre tait que neuf), aux côtés notamment de Testament d’Orphée
Cocteau et Truffaut ne s’y réduisent pas. Ils Renoir, Bresson, Ophuls. Cette gentillesse dans le numéro 152 de
furent moins directs qu’on ne le raconte, et témoigne de l’admiration de Truffaut pour février 1964 (Spécial
Cocteau) et un texte
les relations entre leurs cinémas moins évi- l’œuvre déjà constituée de Cocteau, écrite en intitulé « Les Enfants
dentes qu’il n’y paraît. particulier. Le poète, à son tour, voudra se terribles en 1974 » à
faire une idée de la valeur de l’œuvre débu- propos d’une reprise
de la pièce, dans lequel
Au Festival du film maudit tante de son cadet : il assiste à la première du il parle du film de
Leurs rapports s’inscrivent sous le signe de court-métrage de Truffaut Les Mistons en Melville.
la fidélité, mais ils ont commencé sur un novembre 1957. (6) Godard et la société
registre doux-amer et par des rendez-vous Après la fameuse soirée de Cannes, les rap- française des années
1960, Jean-Pierre
manqués. Quand l’adolescent François Truf- ports entre les deux hommes sont devenus Esquenazi, éd. Armand
(1) François Truffaut, faut fonde en octobre 1948, à l’âge de 16 ans, plus personnels ; Cocteau tutoie Truffaut dans Colin, 2004.
Antoine de Baecque (7) Article paru dans
et Serge Toubiana, son « Cercle cinémane », il veut y program- ses lettres, celui-ci le vouvoie. Il le soutient à
mer le premier film de Cocteau, Le Sang diverses reprises, notamment au moment de Arts, 15 mai 1957.
éd. Gallimard, « NRF
Biographies », 1996. d’un poète (1930). La Cinémathèque fran- l’échec de Tirez sur le pianiste (3). On pour-
(2) Ibid., p. 72
(lettre du 2 août 1949).
çaise refuse de lui prêter la copie (pour des rait évidemment gloser sur le sentiment pro-
En mars 1951 encore, raisons de droit, semble-t-il). Mortifié, le tecteur, paternel de Cocteau, pour qui le
il juge Orphée « plat, jeune homme annonce la séance, et même jeune Truffaut est une sorte de réincarnation
froid et glacé […] c’est la présence du poète. Cocteau ne vint pas, de Radiguet, et symétriquement la recherche
Le Sang d’un poète vu
par Sam Wood ! » (cité bien sûr, et son film ne fut pas projeté. par celui-ci d’un père de substitution. Le père
dans Le Dictionnaire En juillet 1949 a lieu leur première rencontre, naturel de Truffaut avait disparu, il détestait
Truffaut, Antoine à l’occasion du fameux Festival du film mau- son beau-père ; celui de Cocteau s’était sui-
de Baecque dit de Biarritz, dont Cocteau est l’un des par- cidé : voilà du grain à moudre pour les freu-
et Arnaud Guigue,
éd. La Martinière, rains. Truffaut s’y rend en train, couche dans diens. Cocteau a pu voir aussi dans son cadet Au Festival de
2004 p. 103). le dortoir du lycée, voit beaucoup de films et la figure du révolté qu’il aurait aimé être, Cannes de 1959,
quand Truffaut, de son côté, admirait chez Cocteau encadré
« Je serai bigrement fier d’être le financier son aîné le non-conformisme qui avait su par Jean-Pierre
d’un savetier tel que vous » résister au temps. Ces analogies resteraient Léaud et François
François Truffaut, proposant à Cocteau de participer
anecdotiques si ces relations privées n’enga- Truffaut, venus
au financement de son ultime film, Le Testament d’Orphée geaient dans une certaine mesure l’histoire présenter Les
du cinéma français. Quatre Cents Coups.

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Il est plus intéressant de relever la combinai- pas la même. Il faut ici évoquer l’épisode seulement, certes importants, dont un dans
son sociale atypique que formaient les deux connu de la production du Testament d’Or- les Cahiers du cinéma, postérieur à son pas-
hommes. Entre l’enfant de la grande bour- phée. Cocteau, après plusieurs projets avor- sage en tant que rédacteur de la revue (5). On
geoisie du début du siècle qui jeta sa gourme tés, s’était arrêté à un projet de long métrage se serait attendu à davantage. En se compa-
mais continua à frayer avec la haute société et cherchait l’argent pour le produire. Au rant à Cocteau, mais avec mesure, Truffaut
et le fils de petits-bourgeois, l’écart semble cours de l’été 1959, Truffaut décide de l’aider suivait une certaine logique de légitimation
grand. Il est vrai que tous deux sont autodi- en investissant « quelques millions » résul- qui visait à lui permettre de trouver sa place
dactes. Cocteau fut un mauvais élève, et le tant des bénéfices de la vente des Quatre dans le « champ culturel », comme dit Jean-
jeune Truffaut était assoiffé de culture : leurs Cents Coups à l’étranger. « Je serai bigrement Pierre Esquenazi (6). Cocteau, tout en étant
trajectoires convergent en ce point. D’une fier d’être le financier d’un savetier tel que marginal, offre à ses yeux le paradigme de
certaine façon, on pourrait avancer que leurs vous », lui écrit le jeune cinéaste (4). La l’« auteur » complet de films.
parcours de cinéastes aussi sont à lire en légende dorée s’est emparée de cet épisode : Truffaut a jalonné ses films de citations qui
symétrie inverse. Truffaut est passé d’un on lit même ici ou là que Truffaut participa à sont autant d’hommages au maître. Un
cinéma relativement artisanal (petits bud- l’écriture du scénario, ce que ne confirme exemple suffira : le mannequin en cire que
gets, comédiens amateurs ou débutants) à aucune source et qui serait contraire aux fait faire le héros de La Chambre verte à
une intégration au système. Cocteau avait habitudes de Cocteau. l’image de sa femme morte a les yeux peints
commencé comme lui (Le Sang d’un poète), sur les paupières comme dans Le Sang d’un
mais finit également là où il avait commencé Intérêts stratégiques poète. Mais des citations ne démontrent pas
(Le Testament d’Orphée), le mitan de sa car- et vues communes forcément une filiation. La question serait de
rière correspondant à une intégration au La générosité de Truffaut ne fait pas de doute, savoir ce que le cinéma de Cocteau et celui
cinéma « commercial ». Truffaut s’est donné mais il ne faut pas négliger une autre consi- de Truffaut présentent comme parenté. Leur
très tôt les outils de son indépendance au dération : le jeune critique utilisa stratégique- dénominateur commun tient dans ce que
sein de l’industrie du film avec sa société, Les ment le cas Cocteau. Nous avons déjà évoqué Truffaut avait nommé en 1957 « le cinéma à
Films du carrosse. Cocteau n’eut jamais ces son article de 1955 dans Arts. Truffaut écrivit la première personne ». « Individuel et auto-
moyens ni cette ambition. Leur liberté n’est peu sur les films de Cocteau : deux textes biographique comme une confession ou
comme un journal intime […], le film de
demain ressemblera à celui qui l’a tourné (7). »
keystone france/gamma Cette formule s’applique aux films de Coc-
teau comme à ceux de Truffaut.
C’est l’inscription de cette première per-
sonne dans l’écriture cinématographique
elle-même qui rapproche le plus le cinéma
des deux réalisateurs. La présence de leur
voix, d’abord : l’un et l’autre ont une voix
très euphonique, et ils aiment à la faire
entendre, soit en jouant eux-mêmes un des
personnages, soit en disant le texte du com-
mentaire off. Les deux cinéastes ont raffolé
de ce procédé que Truffaut avait théorisé à
propos des films de Guitry. C’est cela qui
confère à leurs films leur vraie et pleine
dimension littéraire. Outre la bande sonore,
il y a l’inscription d’un regard, d’un point de
vue, assimilé à celui de la caméra, et qui ne
se confond pas avec celui d’un personnage.
On ne cherche pas à produire du pathos,
mais de la poésie.
Truffaut a dit en 1980 que Cocteau fut l’écri-
vain préféré de sa jeunesse en raison de « la
rapidité de ses phrases, leur sécheresse appa-
rente et la précision de ses images » : c’est
bien analysé, et cela s’érigeait en modèle à
suivre dans l’écriture cinématographique
aussi. Le cinéma, pour le jeune réalisateur,
est un « art indirect, inavoué, qui cache
autant qu’il montre ». Il y a enfin leur manière
de réaliser un film, de faire travailler le tour-
nage contre le scénario, le montage contre le
tournage, le mixage contre le montage, selon
la formule fameuse de Truffaut. La véritable
filiation des deux hommes tient à une
manière commune de penser le cinéma.

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Dossier Jean Cocteau 70

prépondérant que lui accordent la plupart des


réalisateurs français des années 1930-1950.
Bien sûr, il y a des mots d’esprit, mais ils ne
sont qu’une matière parmi d’autres, n’ont pas
la haute main sur le cap ou la structure des
films. Cocteau, d’emblée, est fasciné par la
machinerie et les mouvements d’appareil, af-
fiche une folle fringale de trucages. Son pre-
mier film est un défilé de visions, dans lequel
l’opiomane aguerri se lance sans le filet d’un
argument narratif ou théorique. Le film sera
perçu comme un film surréaliste (au grand
dam de Breton et de ses ouailles, qui ont
toujours ostracisé l’écrivain).
Par la suite, si Cocteau revient à la logique du
récit ordonné, c’est pour privilégier le registre
du conte. Il collabore en 1943 à deux films
portés sur les brumes d’un onirisme intem-
porel – Le Baron fantôme (Serge de Poligny)
et L’Éternel Retour (Jean Delannoy) –, il choi-
sit surtout, pour sa deuxième réalisation,
d’adapter La Belle et la Bête (1946). L’audace
du film (tout juste réédité dans une version

lucien clergue, 2013


restaurée) demeure inentamée : de nouveau
cette jubilation sauvage des trucages, et cette
géniale intuition de défigurer, sous un masque
de matou hirsute, Jean Marais (son idole et
celle d’un pays tout entier).

Le cinéma, Culte du trucage


Au sortir de l’Occupation, durant laquelle son
apolitisme a été perçu comme une insigne

sa seule cause
faiblesse, il revendique cet engagement-là : le
cinéma sera somme toute son unique cause
extralittéraire. Rien de comparable avec le des-
sin, qui demeure un prolongement de l’écri-
ture, ne nécessite pas l’énergie d’un tournage,
la confrontation avec des professionnels par-
Premier écrivain français à passer derrière fois interloqués, la confrontation aussi avec
l’économie matérielle et avec le peuple. Ce
la caméra, Cocteau restera un ardent artisan dernier enjeu est essentiel : passionné par les
du cinéma, jusqu’à lui réserver son Testament. genres populaires (le roman-feuilleton, la
Par Hervé Aubron chanson…), il aura toujours poursuivi cette
concorde, sublime à ses yeux, entre l’exception-
nel et le commun, concorde dont le cinéma

C’
lui apparaît comme le lieu privilégié.
est peut-être au cinéma que Cocteau aura été Sur le tournage Il se voue qui plus est à une veine que le
le plus heureux. Sur les plateaux, l’écrivain du Testament cinéma de son pays a négligée et néglige
faisait montre d’une hyperactivité enthou- d’Orphée (1960), encore – les rivages du merveilleux ou du fan-
siaste, galvanisé d’œuvrer en équipe. Surtout, où Cocteau tient tastique. Ce faisant, il endosse un legs encom-
ses films sont bien accueillis par la jeune garde le premier rôle. brant, mal-aimé : celui de Méliès, de la lan-
des Cahiers du cinéma puis de la Nouvelle Photographie terne magique. Du cinéma, il prend tout – les
Vague, quand ses textes et sa personne furent de Lucien Clergue. grandeurs et naïvetés, les clairvoyances et
si souvent moqués dans le champ littéraire. sidérations. Lui, l’inconstant, s’engage pour
Alors que la plupart des lettrés considèrent cette seule puissance, ce que marque sa capa-
encore le cinéma comme un passe-temps ava- cité à l’abnégation en ce domaine. En 1945, il
chissant, Cocteau est le premier écrivain fran- écrit les dialogues des Dames du bois de Bou-
çais, avant Pagnol ou Guitry, à passer derrière logne, de Robert Bresson : il livre en pâture
la caméra en 1930, avec Le Sang d’un poète. sa faconde à un cinéaste qui théorise déjà la
Son engagement dans le cinéma n’est pas seu- voix blanche, l’inexpressivité apparente. De
lement précoce, il est sans équivalent : écri- même, en 1950, après avoir tenté de mettre
vain, il ne donne pas au dialogue le rôle son grain de sel, Cocteau laisse une étonnante

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
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latitude à l’autoritaire Jean-Pierre Melville À voir

Vient de paraître
pour l’adaptation des Enfants terribles. « Jean Cocteau et
La même année, Cocteau tourne Orphée, fai- le cinématographe »,
sant la synthèse entre une mythologie stylisée Cinémathèque française,
et l’enregistrement des tocades contempo- Paris (12e).
raines, l’archive de l’éternel et du passager. Exposition du 2 octobre
au 9 février 2014. Cocteau à cœur ouvert, Paris suivi de
Orphée est un poète tout-puissant qui chute Rétrospective du 2 octobre Jean Touzot, éd. Bartillat, 206 p., 20 €. Notes sur l’amour,
en ne contrôlant pas son regard lorsqu’il se au 22 novembre. De 1951 à sa mort, en 1963, Cocteau Jean Cocteau,
retourne vers Eurydice. Tel est Cocteau face www.cinematheque.fr/ rédige son journal, Le Passé défini éd. Grasset, 74 p., 6 €.
au cinéma : téméraire et aux aguets – d’où La Belle et la Bête, – dont le huitième et dernier volume Voici une visite privée de la capitale
probablement cette allégorie de la traversée un film de Jean paraîtra en novembre 2013. C’est à française, à travers des textes
du miroir, transmué, grâce à un nouveau tru- Cocteau, éd. SNC/ cette période de la vie du poète que jusqu’alors perdus dans les archives
Cinémathèque française, de la presse littéraire. Ils sont
cage enfantin, en flaque d’eau dans laquelle 2 DVD, 20 € env., s’intéresse l’essai de Jean Touzot. En
on s’enfonce, sans savoir si on est initié ou s’appuyant sur ces écrits de Cocteau, recueillis dans cet ouvrage inédit,
Blu-Ray, 25 € env.
noyé ; d’où aussi cette devise en forme de Une version entièrement l’auteur nous plonge dans l’intimité qui mêle aux pérégrinations
restaurée, à l’occasion d’un artiste au crépuscule de sa vie. parisiennes de l’auteur quelques
manifeste : « Les miroirs feraient bien de réflé- « Notes sur l’amour » à la fois tou-
chir avant de renvoyer les images. » Le cinéma du cinquantenaire Cahier de coloriage,
de la mort de Cocteau. Jean Cocteau, éd. p’titGlénat, 56 p., 12 €. chantes et piquantes. Jean Cocteau,
réfléchit et ne réfléchit pas : bête redoutable, Scènes coupées et archives en Baudelaire du xxe siècle, dépeint
L’idée est originale : les éditions Glé-
impossible à raisonner, difficile à dresser. inédites en bonus. nat proposent un cahier de colo- Paris sous toutes ses coutures, et
Il y a là la marque des grands cinéastes – cette Le Mystère riage pour enfants réalisé à partir des surtout celle de l’ambiguïté, par-
conjonction consciente entre pouvoir et d’Oberwald, un film dessins du poète. Cocteau aimait tagé qu’il est entre amour inconsi-
impouvoir. Liberté et risque toujours encouru : de Michelangelo jouer les professeurs, sans doute déré et dégoût latent pour la
qu’est-ce là, sinon un engagement ? Cocteau Antonioni, éd. Carlotta, apprécierait-il que les enfants s’ini- capitale.
1 DVD, 17 € env.
le contresigne avec Le Testament d’Orphée Une curiosité tout juste tient à l’art par son entremise. Proust contre Cocteau,
(1960). Son mot de la fin sera donc un film. parue en DVD : un téléfilm Jean Cocteau le magnifique, Claude Arnaud,
Comme dans Le Sang d’un poète, il faut réalisé en 1980 par l’auteur Pascal Fulacher et Dominique Marny, éd. Grasset, 208 p., 17 €.
de L’Avventura et de éd. Gallimard/Musée des Lettres Le centenaire de Du côté de chez
consentir à lui donner la main et à jouer à la Swann coïncide avec le cinquante-
Blow up, adaptant la pièce et Manuscrits, 192 p., 29 €.
marelle de vision en vision (Ne me demandez de Cocteau, L’Aigle Ce beau livre est le catalogue de l’ex- naire de la disparition de Cocteau.
pas pourquoi ! est le sous-titre). Cocteau à deux têtes, inspirée par position « Jean Cocteau le magni- Claude Arnaud évoque dans cet
incarne lui-même, cette fois-ci, le poète, les figures de Louis II fique », présentée au musée des essai les relations qu’entretinrent
hagard, usé, cireux, mais aussi coquet et sou- de Bavière et Élisabeth Lettres et Manuscrits de Paris, d’oc- Proust et son jeune admirateur
cieux de séduire. Bricolé avec peu de moyens d’Autriche (pièce que tobre 2013 à janvier 2014. Le livre éperdu, qui sera maltraité dans La
le poète avait lui-même
et un casting de stars hétéroclite (Yul Brynner, portée à l’écran en 1948). contient des manuscrits, des des- Recherche, où il devient l’ennuyeux
Picasso, Aznavour…), le film assume une Expérimentant pour sins, ou encore des photos parmi les Octave (lire p. 50-53).
hybris du carton-pâte, un kitsch sépulcral. S’il la première fois la vidéo, cent cinquante documents de l’écri- Jean Cocteau ou le Roman
cabotine à l’écran, Cocteau expose également Antonioni s’autorise vain présentés au musée. d’un funambule,
sa fatigue, son corps, à cette « machine infer- de surprenantes « Les amis de Jean Cocteau », Dominique Marny,
extravagances, à la lisière Cahiers Jean Cocteau n° 10-11, éd. du Rocher, 210 p., 21 €.
nale » qui donna son nom à l’une de ses pièces de l’expressionnisme David Gullentops (dir.), Après avoir consacré trois ouvrages
et qu’est bien le cinéma. L’écrivain consent à (mouvements de caméra éd. Non Lieu, 224 p., 25 €. à Cocteau (Les Belles de Cocteau,
envisager que son personnage a fait écran à braques, stridences Les Cahiers Jean Cocteau proposent Jean Cocteau, livre collectif de la
ses textes, il joue avec la figurine Cocteau, sa chromatiques…). un numéro double ayant pour thème collection « Les écrivains vaga-
propre parodie, devenue une figure plus bur- les amis du poète. Riche de contri- bondent », et Jean Cocteau le
lesque qu’impériale. Il filme le cirque de sa butions universitaires, l’ouvrage fait magnifique. Les Miroirs d’un poète,
propre mégalomanie et de ses aveuglements, découvrir les rapports, passionnels avec Pascal Fulacher), Dominique
ce que condense cette figure, déjà présente ou orageux, qu’entretenait Jean Coc- Marny, petite-nièce de l’écrivain, fait
dans Le Sang d’un poète, des yeux factices teau avec ses proches. paraître une biographie découpée
peints sur les paupières fermées, dont on ne Dessins, Jean Cocteau, en douze périodes.
sait si elle sacre le prodige d’une voyance ou éd. Stock, 288 p., 24 €. Le Potomak,
sa simulation de bazar. Transpercé par un jave-
« Les poètes ne dessinent pas. Ils Jean Cocteau,
dénouent l’écriture et la renouent éd. Stock, 280 p., 19 €.
lot en papier alu, il s’écroule en feulant : ensuite autrement. » Dessins, initia- « Mon œuvre commence avec Le
« Quelle horreur… Quelle horreur… » lement paru en 1923, est un recueil Potomak ; c’est une sorte de pré-
Demeure le miracle des trucages, dont Le Tes- réalisé par Cocteau, sur les conseils face », n’hésitait pas à écrire Cocteau.
tament jouit et abuse sans frein, comme on de Picasso, qui réunit par thèmes la Pièce maîtresse de toute sa produc-
tirerait goulûment sur une pipe d’opium. Le perception poético-graphique tion, le livre mêle textes et dessins
procédé du film passé à l’envers devient ici qu’avait l’artiste de son entourage autour du mystérieux pensionnaire
une religion, faisant surgir un jeune homme (Picasso, Raymond Radiguet, Francis d’un aquarium parisien : « Nourri de
de l’eau, reconstituant une fleur mutilée ou Poulenc…), ses souvenirs (du Ballet mandragores et de montgolfières, le
une photo déchirée. Tout recommencer, reve- russe, de Toulon…), ses pensées et Potomak somnolait dans son bocal. »
ses représentations intellectuelles Ce livre hybride, initialement publié
nir en arrière ? Cocteau ne le peut plus lui- en 1919, réédité en 1924, est enfin
(la psychanalyse, l’expression-
même, mais il sait qu’un film en est capable : nisme…), non sans humour. de nouveau disponible.
comme un enfant possédé, il appuie ad aeter-
nam sur la touche Replay.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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Dossier Jean Cocteau 72

Le pygmalion
qui libérait ses muses
Entretien avec Charles Dantzig, qui revient sur la fusion,
chez Cocteau, entre inspiration et sentiment amoureux.
Envers ses compagnons, l’écrivain fut d’une générosité rare.
Propos recueillis par Arthur Chevallier

D
ans l’Encyclopédie capricieuse du tout et qui sonne à sa porte et réclame des contours. Jean Marais
du rien (1), vous écrivez : « On appelle beau Marcel Khill, Jean Desbordes, Raymond Radi- et Jean Cocteau
ce qui nous excite sexuellement. » Jean guet, Jean Marais, tous sont allés vers Cocteau, en 1938
Cocteau a-t-il « mythifié », pour reprendre pour son œuvre. Leur élan venait d’une pas- à Pramousquier,
son terme, des excitations sexuelles ? sion pour ses créations, et non d’une fascina- sur la côte varoise.
Charles Dantzig. Dans l’idée générale, les tion pour sa célébrité. Les muses, que l’on
muses sont des femmes. Les hommes, ayant croit séductrices, sont séduites. Elles de-
voulu le pouvoir, ont abdiqué des attributs mandent à être captées par les créateurs, qui
pour eux mineurs, comme la sensualité ou leur donneront une existence plus nette et
l’inspiration. Cela leur permettait de ne pas plus durable. Puisque nous évoquons des
avoir l’air de vouloir tout. Cocteau disait traits communs aux amours de Cocteau,
d’ailleurs : « Il n’y a pas d’inspiration, il n’y a j’aimerais revenir, disons latéralement, sur une
que de l’expiration. » C’est si juste que le mot idée reçue qui consiste à croire que les homo-
employé par les Grecs pour désigner l’inspi- sexuels ont été des collaborateurs parce qu’ils
ration était pneuma, c’est-à-dire le souffle, auraient été subjugués par la supposée beauté
l’expiration. Dans le Dialogue sur l’amour, des nazis. On a dit ça à propos de Cocteau à
Plutarque détermine cinq sortes d’enthou- cause de son amitié avec le sculpteur Arno
siasme ; deux me semblent intéressantes Breker ; ses amours prouvent le contraire. Mar-
relativement aux écrivains : l’enthousiasme cel Khill, mobilisé en 1939, a combattu avec
poétique, communiqué par les muses, et tant de bravoure qu’il a reçu la croix de guerre
l’enthousiasme amoureux, communiqué par avant d’être tué au front. Jean Marais a fameu-
Éros. Eh bien, à mon sens, les écrivains sement giflé le critique dramatique de Je suis
confondent l’enthousiasme poétique et l’en- partout puis s’est engagé dans la 2e DB. Jean
thousiasme amoureux. Un écrivain est amou- Desbordes, membre d’un réseau de résistance
reux de ses muses. C’était le cas de Cocteau. polonais, a été torturé pendant vingt-quatre
Pour chacun des hommes avec qui il a vécu, heures par la Gestapo qui lui a écrasé les
il y a eu cette fusion entre l’amour et l’inspi- couilles, et il n’a pas avoué. Je crois important
ration (ou l’expiration). Tennessee Williams de rappeler ces actes de résistance. Si la so-
ne disait pas autre chose : « Je ne peux pas ciété était moins homophobe, nous aurions
écrire tant que je ne suis pas amoureux de une rue Jean-Desbordes à Paris.
mon personnage » – et qu’on me permette Vous évoquiez Radiguet comme exemple
de le rejoindre. de l’attrait que Cocteau pouvait provoquer.
Tous les hommes ayant partagé la vie Faites-vous de lui un cas particulier ?
de Cocteau l’ont-ils inspiré pareillement ? Bien sûr, après sa mort déplorable et très
À voir Devenus des muses, les hommes dont il a été jeune, Cocteau l’a pleuré ; mais Radiguet
« Masculin/ amoureux se trouvent dans ses œuvres d’une n’est pas Rimbaud. Il ne faut pas exagérer
masculin. L’homme manière ou d’une autre. Marcel Khill est le son importance littéraire, ce n’est pas lui
nu dans l’art de 1800 Passepartout du Tour du monde en 80 jours, rendre service. Ce que leur relation montre,
à nos jours »,
exposition au musée par exemple. En étudiant la vie de Cocteau, c’est la générosité et la constance sans faille
d’Orsay, Paris 7e, jusqu’au on constate cette chose intéressante : les écri- de Cocteau.
2 janvier 2014. Catalogue vains ne vont pas vers les muses, ce sont les Quelle a été la part de Cocteau dans (1) Encyclopédie
coédité par Flammarion muses qui viennent à eux. Une muse n’est pas les œuvres d’art de ses muses ? capricieuse du tout et
et le musée d’Orsay, du rien, Charles
une sirène lointaine qui attire le poète en Sa générosité vient d’un amour qui engendre Dantzig, éd. Grasset,
304 p., 39,90 €.
jouant de la lyre, c’est une belle un peu floue un enthousiasme. Il met ses muses dans ses 2009, 790 p.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
73

archives jean marais/cliché patrick mesnier/gamma


pièces ou dans ses films. Jean Desbordes inter­ Vous concluez votre texte du catalogue toute sa vie, s’arrête en 1963, c’est­à­dire à la
prète un rôle dans Le Sang d’un poète ; comme de l’exposition « Masculin/Masculin », mort de Cocteau. La vie de Marais était Coc­
nous le savons, Cocteau a fait beaucoup jouer actuellement au musée d’Orsay, teau. La créature (je ne mets aucun jugement
Jean Marais ; Édouard Dermit est dans Orphée par la question : « Comment dit-on muse dans ce mot) ne vit que tant que vit son créa­
et dans Le Testament d’Orphée. C’était autant au masculin ? » Cocteau a-t-il donné teur. Au début du livre, Marais raconte que,
pour les servir que pour s’en servir. Plus une définition de la muse, ne serait-ce après avoir rencontré Cocteau, il a reçu un
encore que faire des choses avec eux, il les a qu’à propos des femmes ? mot de lui qui disait : « C’est une catastrophe,
aidés à faire des choses seuls. Outre les romans À ma connaissance, il n’en a jamais parlé. Avec je suis amoureux de vous. » Marais répond :
de Radiguet, il a publié le J’adore de Des­ les femmes, il avait un rapport d’admiration « Moi aussi je suis amoureux de vous. » Il com­
bordes. Cocteau était de l’espèce rare des écri­ plus que d’inspiration. Il a, sauf erreur, inventé mente : « Je mentais », puis reprend : « Je n’ai
vains qui veulent réussir dans un champ de pour elles l’expression « monstres sacrés ». Il pas joué longtemps cette comédie. Qui s’ap­
fleurs, et non dans un champ de ruines ; il évoque Sarah Bernhardt, Eleonora Duse ou prochait de Jean ne tardait pas à l’aimer. »
voulait que ses amours éclosent. Marlene Dietrich avec admiration, mais les Voilà une chose qui montre à la fois le grand
A-t-il fait de même avec Al Brown ? femmes ne lui donnaient pas l’enthousiasme cœur de Marais et cette commutativité de
Après avoir été champion du monde de boxe amoureux qu’il avait pour les hommes. l’amour entre un écrivain et ses muses. Le
des poids coqs, Al Brown travaillait dans un Jean Marais a-t-il été le plus grand amour comportement de Cocteau avec Marais,
cabaret où Cocteau l’a rencontré. Cocteau, de Cocteau ? comme avec ses autres muses, montre son
était lui­même un poids coq : maigre, sec, Radiguet avait l’ambition de devenir écrivain enthousiasme et une certaine forme de mala­
rapide. Il a convaincu Al Brown de revenir sur avant de rencontrer Cocteau ; Desbordes a dresse qui me rappelle celle de Sacha Guitry
le ring pour regagner son titre perdu. À Al sans doute eu l’idée de le devenir à son avec ses femmes. Il les faisait tourner dans ses
Brown comme à toutes ses muses, il a donné contact ; Al Brown, qui n’était pas écrivain films alors qu’elles n’étaient pas de si bonnes
une chose fondamentale : le courage. Quand mais une sorte d’artiste, avait déjà connu le actrices. De même, Cocteau, alors que, malgré
Al Brown est remonté sur le ring, le public succès avec son art avant de le connaître. Là toutes ses qualités, Marais n’était pas un si
hurlait : « Poète ! Danseuse ! » Ces injures ne où Cocteau est allé le plus loin dans la créa­ grand acteur ; et ne parlons pas de Desbordes.
doivent pas être oubliées, car elles rappellent tion avec un être, c’est avec Marais. Qui, d’une Au moins, les muses de Cocteau se sont mieux
les attaques dont Cocteau a été victime toute certaine façon, est devenu Cocteau. Rien ne tenues que celles de Guitry. Après sa mort,
sa vie. Après qu’Al Brown est redevenu cham­ le montre mieux que son autobiographie, His- Jacqueline Delubac, sa troisième femme et
pion du monde, Cocteau l’a convaincu de se toires de ma vie. Il y emploie le vocabulaire actrice dans une dizaine de ses films, donnait
retirer, pour qu’il termine par ce qu’on pour­ de Cocteau : « Josette Day, que j’aime et que des interviews pour dire qu’elle l’avait fait
rait littérairement appeler un chef­d’œuvre. j’admire »… Le raisonnement même de entrer dans la modernité ! Voilà une manière
On a qualifié Cocteau de pygmalion, mais Marais est celui de Cocteau, comme lorsqu’il de voir ce qu’était un écrivain : observer ses
Pygmalion est un égoïste qui cherche à se évoque sa rencontre avec lui : « Ma chance amours, ses amis et ses muses. Les muses de
satisfaire. Sa statue se transforme en un être était de ne pas connaître Jean Cocteau. » Cocteau étaient gentilles, enthousiastes et
humain qu’il épouse. Cocteau, lui, trans­ Construite sur un paradoxe, un négatif qui généreuses dans le plus fort sens du mot, Coc­
forme ses muses en statues. Pygmalion trans­ est, en réalité, une chose positive, cette phrase teau était gentil, enthousiaste et généreux
forme l’œuvre d’art en vie, Cocteau trans­ est un cocteauïsme. Le plus extraordinaire est dans le plus fort sens du mot. Nous sommes
forme la vie en œuvre d’art. que ce livre, paru en 1975 et censé raconter ce que sont nos muses.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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Dossier Jean Cocteau 74

Un graphomane
qui ne comptait pas
Une multitude de manuscrits, de lettres, de dessins…
Cocteau laisse des archives pléthoriques, comme en témoigne
le riche fonds de la Bibliothèque historique de la ville de Paris.
par Emmanuelle Toulet

I
ls ne sont pas si nombreux, ceux qui savent à partir de 1995, de confier à la Bibliothèque
que les hauts murs de l’hôtel de Lamoignon, historique une grande partie de son héritage
en plein cœur du Marais, abritent le plus bel littéraire. Ce fonds originel a été enrichi de
ensemble de manuscrits, de lettres, d’ar­ dons importants, en particulier de Pierre
chives et de livres de Jean Cocteau. La Biblio­ Bergé, et est régulièrement complété par des
thèque historique de la ville de Paris – BHVP achats, en ventes publiques, auprès de li­
pour les intimes –, en dépit de son appella­ braires ou de particuliers. « Mes objets, mes
tion restrictive, est en effet une des grandes lettres, tout cela se promène », déclarait Jean
bibliothèques littéraires de la capitale, où Cocteau à Roger Stéphane en 1963. Au­delà
voisinent, entre autres, Voltaire, George de l’épisode bien connu du vol de ses ma­
Sand, Gustave Flaubert, Guillaume Apol­ nuscrits par son secrétaire Maurice Sachs, on
Éventail offert linaire… et Jean Cocteau. ne peut qu’être frappé par l’abondance des
par Cocteau C’est d’ailleurs peu après l’achat par la ville manuscrits, lettres et dessins de Jean Coc­
à la pianiste Misia de Paris de la bibliothèque d’Apollinaire, teau aujourd’hui encore en circulation, en
Sert, surnommée, demeurée intacte dans son appartement du France comme à l’étranger, qui atteignent
au début du boulevard Saint­Germain jusqu’à la mort de toujours des prix importants, a contrario de
xxe siècle, la « Reine sa veuve, qu’Édouard Dermit, fils adoptif et la rareté qui leur fait défaut.
de Paris ». héritier de Jean Cocteau, décida à son tour,
De nombreux inédits
La Bibliothèque historique conserve la biblio­
thèque du poète qui se trouvait dans sa mai­
son de Milly­la­Forêt, composée des ouvrages
que lui ont adressés, souvent avec des envois,
ses amis proches comme des inconnus sou­
cieux d’attirer son attention. Si elle com­
prend plus de 5 000 livres, elle ne constitue
pas une véritable bibliothèque personnelle,
choisie, mais plutôt un ensemble hétérogène
de livres reçus, attestant la diversité de ses
centres d’intérêt et la place éminente occu­
pée par Cocteau dans la vie intellectuelle de
la seconde moitié du xxe siècle.
Le « fonds Cocteau » de la BHVP se compose
de milliers de feuillets autographes du poète,
permettant de retracer le processus de créa­
tion littéraire de ses œuvres, qu’elles soient
poétiques, théâtrales, cinématographiques
ou critiques. Pour qui les consulte, ces notes,
brouillons, états successifs, repentirs, copies
multiples, épreuves corrigées, dévoilent une
coll. bhvp, paris

œuvre en mouvement, en gestation lente ou


en fulgurance, en souffrance ou en redon­
dance, à rebours du texte figé par la publica­
tion. Fréquemment, des dessins ornent les

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
75

COLL. BHVP, PARIS


Morceau déchiré d’une nappe, de chaque côté duquel Cocteau et Sartre évoquent l’apport du premier aux Mains sales du second.

marges. L’ensemble des textes poétiques, plateau, de documents de production ou de L’amplitude de cette correspondance, qui
particulièrement riche, servit de base à l’édi- distribution, fait également découvrir bien comprend aussi d’innombrables lettres
tion de la poésie de Jean Cocteau dans la des contributions mineures, des projets ina- écrites par des inconnus ou des comités de
« Bibliothèque de La Pléiade » et comprend boutis. Elle permet d’appréhender la place si toutes sortes qui réclament son appui, per-
encore de nombreux inédits. Il faut signaler particulière occupée par Cocteau dans la met de prendre la mesure d’un Jean Cocteau
particulièrement les poèmes des Odes et du cinéphilie, oscillant entre cinéma « maudit » souvent ignoré, qui ne sait pas refuser les sol-
Cap de Bonne-Espérance, calligraphiés sur et présidences officielles. licitations, et, par voie de conséquence, tra-
de grandes feuilles de papier-calque, entre Les photographies de Sacha Mansour pour vailleur acharné. Préfaces, discours, articles
1915 et 1919, qui traduisent dans leur mise Le Sang d’un poète (1930) – les seuls tirages de journaux, textes de pochettes de disques,
en pages, mêlant mots et dessins, l’éclate- d’époque connus – émergent d’un ensemble émissions radiophoniques naissent souvent
ment du langage poétique. de plusieurs milliers de photographies, per- dans ces échanges épistolaires avant de
L’activité théâtrale de Cocteau est repré- sonnelles, artistiques et officielles, de l’en- nourrir de leurs ébauches comme de leurs
sentée par les manuscrits de ses pièces, des fance de Cocteau à ses dernières années. La réemplois le fonds des manuscrits.
notes de mise en scène, accompagnées de beauté des photographies de Man Ray, de À mi-chemin entre correspondance et jour-
croquis, de programmes et de photogra- Berenice Abbott, de Cecil Beaton, de Roger nal intime, figurent également dans ce fonds
phies, mais les archives permettent égale- Corbeau rivalise avec la spontanéité et la les 911 lettres que Jean Cocteau a adressées,
ment de découvrir des interventions plus véracité des photographies d’amateurs, du parfois quotidiennement voire plus fréquem-
marginales de Cocteau, comme la part qu’il a front de la guerre de 1914-1918 aux di- ment encore, à sa mère jusqu’à la mort de
prise dans la création des Mains sales, de manches entre amis dans le jardin de Milly. celle-ci en 1943, aujourd’hui intégralement
Jean-Paul Sartre, en avril 1948 au Théâtre publiées (éd. Gallimard, 1997-2007). Parmi
Antoine. Et c’est un échange complice de « Ah ! que j’aimerais être les journaux tenus par Cocteau à différents
reconnaissance mutuelle écrit recto verso sur un jour celui qui lira ces notes ! » moments de sa vie, se distinguent particu-
un morceau déchiré d’une nappe de papier, Également passionnante, la volumineuse lièrement le journal de la période 1942-1945
un peu délavé (reproduit ci-dessus), qui nous correspondance de Jean Cocteau révèle et plus encore les 99 grands cahiers à spirale
le fait découvrir : « Ô mon cher Cocteau, Je l’homme, ses inclinations et ses activités, du Passé défini, le journal qu’il tint de 1951
n’oublierai jamais que vous avez donné de la qu’elle permet de suivre sur plus d’un demi- à sa mort, fleurons du fonds de la Biblio-
pureté à mes Mains sales. JP Sartre », « Cher siècle. Essentiellement composée de lettres thèque historique. Cocteau insérait lui-même
Sartre, Je n’oublierai jamais que vous m’avez reçues par Jean Cocteau, elle décline un véri- dans ces cahiers, qu’il qualifiait de
permis de donner un coup de main aux table gotha littéraire, artistique, politique ou « phénixologiques » et dont la publication
vôtres. Jean Cocteau ». Ce faux dialogue mondain, à tel point qu’on y cherche plus les posthume est en voie d’achèvement, des
brillant, conservé par Cocteau, semble écrit absents que les présents. Plusieurs de ces lettres, des articles de presse, des dessins ou
pour la postérité, comme des initiales gra- correspondances croisées (avec Guillaume des photographies.
vées sur un monument. S’agissait-il de fabri- Apollinaire, Marcel Proust, Max Jacob, Darius « Ah ! que j’aimerais être un jour celui qui lira
quer une pièce d’archives, afin que l’avenir Milhaud, etc.) ont été publiées, puisées en ces notes ! », écrit Jean Cocteau dans son
garde trace de ce fugace moment d’entente grande partie dans le fonds de la BHVP. journal le 7 avril 1958. Il pose ainsi la règle
cordiale entre les deux écrivains ? du jeu de son fonds d’archives, à la fois maî-
La partie cinématographique, composée de « Mes objets, mes lettres, trisé et impudique, suffisamment touffu et
synopsis, de scénarios, de découpages, mais tout cela se promène. » aléatoire pour échapper à tout contrôle de
aussi de journaux de tournage – celui de La Cocteau à Roger Stéphane, en 1963 l’image comme de l’œuvre. Et qui est loin
Belle et la Bête –, de photographies de encore d’avoir révélé tous ses secrets.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
Dossier Jean Cocteau
COLL. MUSÉE DES LETTRES ET MANUSCRITS, PARIS.
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Exposition au musée des Lettres et Manuscrits, à Paris

Plongée dans les papiers


Durant quatre mois, le musée présente au public une
importante collection vouée à l’auteur : manuscrits,
correspondances, éditions originales… L’un des deux
commissaires de l’exposition nous la présente.
Par Dominique Marny

L’
acquisition en décembre 2005 du script est destinée aux dialogues. À la fin de la
autographe de La Belle et la Bête, enrichi de Seconde Guerre mondiale, Cocteau a pensé
huit dessins originaux, a resserré les liens que le cinéma pouvait offrir du rêve à une
entre l’œuvre du poète et le musée des population qui avait subi l’occupation alle-
Lettres et Manuscrits. Ayant appartenu à mande, les délations, les séparations et les
Marcel Bertrou, directeur de production deuils. Il s’est souvenu de son émerveille-
pour les Studios Gaumont, ce manuscrit ment quand, enfant, il a lu le conte de
(devenu Trésor national) est composé de 90 Mme Leprince de Beaumont. Pourquoi ne
pages in-folio, à l’encre bleue, divisées en 2 pas tourner ce « songe dormi debout » où
colonnes : celle de gauche renferme les les fées n’apparaissent pas ? Le pari l’inté-
indications de mise en scène, celle de droite resse d’autant plus que, grâce au succès de

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
77

COLL. MUSÉE DES LETTRES ET MANUSCRITS, PARIS.


À gauche :
Dessins de Cocteau

d’Orphée
en préambule
du script de La Belle
et la Bête (1946).
À droite :
Manuscrit du
script de La Belle
et la Bête : dans la
colonne de gauche,
À voir L’Éternel Retour, dont il a écrit le scénario, chauffage, chute de cheval de l’actrice Mila les indications
« Jean Cocteau, son compagnon Jean Marais est devenu le Parély – se sont ajoutés ses propres ennuis de mise en scène et
le magnifique. Les jeune premier que l’on s’arrache. Transfor- de santé. Il a fallu l’hospitaliser à l’hôpital dans celle de droite,
miroirs d’un poète », mer cette image en lui offrant le rôle de la Pasteur pour une grave furonculose. les dialogues.
du 10 octobre 2013 au Bête le tente suffisamment pour qu’il
23 février 2014, au musée recherche un producteur et lui donne à lire Poèmes reniés
des Lettres et Manuscrits,
222, bd Saint-Germain, un scénario presque abouti. Si les dialogues Au fil du temps, d’autres trésors ont enrichi
Paris 7e. de ce script sont proches de la version la collection du musée des Lettres et Manus-
www.museedeslettres.fr/ définitive, certaines indications de mise en crits. En particulier, les manuscrits des pre-
Catalogue coédité par scène n’existent pas encore (les bras- mières œuvres de Cocteau dont La Lampe
le musée des Lettres
et Manuscrits et Gallimard,
torchères et plusieurs objets magiques d’Aladin : un recueil de 88 poèmes rédigés
textes de Pascal Fulacher seront ajoutés ultérieurement). Le musée à l’encre violette ou noire et accompagnés
et Dominique Marny, possède également le manuscrit autographe de dessins. Publié à compte d’auteur en
192 p., 29 €. de La Belle et la Bête. Journal d’un film 1909, il sera plus tard renié par son auteur.
(1945-1946). Remplissant les 111 pages de Tout comme « Les Chansons du petit prince
deux cahiers, ce premier jet dévoile plus de en exil », manuscrit autographe complet
600 corrections et de nombreux passages
demeurés inédits dans lesquels Jean Coc- Fleuron de l’exposition : le manuscrit
teau raconte les péripéties d’un tournage du scénario de La Belle et la Bête, classé
héroïque. Aux difficultés matérielles – pelli- Trésor national.
cule rayée, pannes d’électricité, manque de

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Dossier Jean Cocteau
COLL. MUSÉE DES LETTRES ET MANUSCRITS, PARIS
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des 76 poèmes qui paraîtront en 1910 novateur. Raymond Radiguet n’a que 16 ans
au Mercure de France, sous le titre Le Prince lorsqu’il croise le chemin du poète. Précoce
frivole. À cette époque, Cocteau entretient et doué, il a déjà publié des textes dans plu-
une correspondance avec une jeune Russe sieurs journaux et sait parfaitement ce qu’il
qui règne sur le monde des lettres. Proche veut et ne veut pas. Sous son influence, Coc-
d’Anna de Noailles, d’Anatole France et de teau renoue avec le classicisme. Au cours de
COLL. MUSÉE DES LETTRES ET MANUSCRITS, PARIS

Marcel Proust, Marie Scheikévitch a conservé vacances dans le bassin d’Arcachon et au


les 57 missives, télégrammes et cartes pos- Lavandou, les deux hommes partagent une
tales de celui qui, par jeu, l’appelle « chère rare complicité littéraire qui donne nais-
fiancée », « chère Machinska », et signe Jean, sance à des romans fondateurs : Le Diable
ou Jean Coq, ou Coq… À la destinataire, qui au corps et Le Bal du comte d’Orgel pour
semble lui accorder moins d’intérêt qu’il ne Radiguet ; Le Grand Écart et Thomas l’im-
le souhaiterait, il avoue qu’elle est la per- posteur pour Cocteau.
sonne la plus importante après sa mère.
Avec la venue à Paris de l’éblouissante Face au miroir
troupe des Ballets russes et de Diaghilev, En 1923, la disparition tragique et préma-
Cocteau comprend qu’il doit rompre avec la turée de « Monsieur Bébé » – le surnom de
Belle Époque et s’ancrer dans la modernité. Radiguet – plonge Cocteau dans le déses-
Ce qu’il fait en créant un objet littéraire non poir. Il songe même à se suicider. Pour s’éloi- En haut à gauche : dédicace et dessin
identifiable, à mi-chemin entre le texte illus- gner de Paris et des souvenirs communs, il de Cocteau sur un exemplaire des Enfants
tré et la bande dessinée, Le Potomak (1912- se réfugie au bord de la Méditerranée, à terribles (édition originale, Grasset, 1929).
1913) ; la Grande Guerre en retarde la publi- Villefranche-sur-Mer. Dans sa chambre de En haut à droite : La Lampe d’Aladin,
cation. En 1917, Parade, un poème gestuel l’hôtel Welcome, il affronte son reflet dans manuscrit autographe du premier livre
dont il a écrit l’argument, le propulse à le miroir de l’armoire. Un homme au regard de Jean Cocteau.
l’avant-garde artistique. Un homme va noyé de tristesse et d’opium lui fait face. Dessin ouvrant le manuscrit du poème
cependant mettre un frein à cet élan Cocteau vient de nouer des liens puissants L’Ange Heurtebise (1925).

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une deuxième cure de désintoxication, il


publie deux ouvrages majeurs : Opium et
Les Enfants terribles, où il évoque ses sou-
venirs d’enfance, l’élève Dargelos, dont l’in-
solente beauté l’a ébloui au Petit Condorcet,
et les batailles de boules de neige entre
collégiens.
D’autres activités, néanmoins, l’appellent.
Depuis bientôt dix ans, il travaille pour le
théâtre avec le dessein de « retendre la
peau » des mythes grecs chers à sa jeunesse :
Antigone et Orphée. Le cinématographe le
tente, d’autant plus que les mécènes Charles
et Marie Laure de Noailles lui donnent carte
blanche en 1930 pour tourner un film qui
deviendra Le Sang d’un poète et marquera
le début d’une trilogie dont feront partie
Orphée et Le Testament d’Orphée. En 1937,
la rencontre d’un jeune comédien boule-
verse son existence. Pour garder Jean Marais
auprès de lui, il doit lui offrir des rôles qui le
rendront célèbre. Écrite à Montargis en une
semaine, la pièce Les Parents terribles est
montée une première fois en 1938. Un
manuscrit autographe révèle que Cocteau a
hésité quant au titre. Il a d’abord pensé à « La
Roulotte » pour définir le foyer où une
famille « lave son linge sale ». Un plan de l’ap-
partement a même été dessiné par l’auteur
sur l’une des premières pages. Jean Marais
triomphe sur scène jusqu’à la déclaration de
COLL. PRIVÉE

guerre. En septembre 1939, il est envoyé sur


le front, dans le nord de la France. Pendant
plusieurs mois, Cocteau lui expédie de bou-
leversantes lettres d’amour dont certaines
figurent dans l’exposition. Entre ses aveux,
il évoque Édith Piaf, pour laquelle il vient
d’écrire Le Bel Indifférent.

Archéologue et prestidigitateur
À ces pièces s’ajoutent des écrits plus tardifs,
tels les manuscrits autographes de La Diffi-
culté d’être ou de Bacchus, des courriers à
Pablo Picasso, Max Jacob, Dora Maar, Mar-
lène Dietrich, Jean Genet, Violette Leduc,
des portraits de Raymond Radiguet et
d’Apollinaire… Autant de documents per-
mettant d’approcher l’homme dans son inti-
mité, de comprendre qu’il n’a pas été que le
génial « touche-à-tout » qu’on a voulu en
faire, mais un être profond qui, par élégance
morale, s’est donné une apparence de légè-
reté. Poète avant tout – n’a-t-il pas dit qu’il
faisait de la poésie de dessin, de théâtre, de
et durables avec la « petite lampe ». D’une en 1925 chez l’éditeur Édouard Champion. cinématographe –, il n’en a pas fini de sur-
main qui ne tremble pas, il dessine – une La même année, au cours d’une crise de prendre les visiteurs qui, durant quatre mois,
écriture dénouée puis renouée différem- mysticisme, le poète « expulse » une créa- auront l’opportunité de découvrir ou de
ment – trente et un autoportraits (dont qua- ture ailée dont le nom lui a été inspiré par redécouvrir celui qui disait : « Ce doit être
torze coloriés) et les entoure des phrases la plaque de l’ascenseur qui le menait chez […] le passage de nos secrets à la lumière,
qui lui traversent l’esprit. Réunis sous le titre Picasso. L’ange Heurtebise, qui hantera son véritable travail d’archéologue, qui nous fait
Le Mystère de Jean l’Oiseleur, ces dessins œuvre, prend son envol dans un poème prendre pour des prestidigitateurs » (Le
qui portent chacun un numéro sont publiés qu’il adorne d’un dessin. En 1929, durant Journal d’un inconnu).

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Dossier Jean Cocteau 80

Exposition au musée Jean-Cocteau de menton

Un artiste
mis en lumière
Par Sandrine Faraut-Ruelle

L’œuvre plastique de Cocteau liens plus ou moins ténus entre ces trois Toutes les œuvres
est transfigurée par le soleil artistes ont permis la création d’œuvres
riches et majeures dans leur carrière,
reproduites dans
ces pages et les
méditerranéen, qu’il partage avec puisqu’ils ont séjourné une grande partie de deux suivantes
Matisse et Picasso, chers à son leur vie dans cette région. Chacun laisse un sont de Cocteau.
cœur et à son œil. Une exposition lieu sacré décoré par ses soins : Picasso et la
chapelle de Vallauris (1), Cocteau et la cha-
En haut à
gauche : Pêcheur
rassemble les trois visions. pelle Saint-Pierre à Villefranche-sur-Mer (2), de Villefranche,
Matisse et la chapelle de Vence. lithographie

L
Établir des relations entre eux n’est pas des en couleurs.
e musée Jean-Cocteau, collection Séverin plus aisé. Ce sont d’abord trois tempéra- En haut à droite :
Wunderman, célèbre le cinquantième anni- ments bien distincts : Cocteau, autodestruc- Les Poètes, 1958.
versaire de la mort de Jean Cocteau par une teur, et sa vision introspective ; Matisse et sa En bas : étude
exposition commémorative intitulée « Coc- vision résolument optimiste de la vie ; Picasso pour l’abside
teau, Matisse, Picasso, méditerranéens ». Le et sa fougue parfois dévastatrice. Il s’agit en de la chapelle
choix thématique de ce nouvel accrochage fait de montrer la création artistique de Saint-Pierre
est un regard croisé des trois artistes, durant chacun dans le Sud à travers des thèmes (Villefranche-
la même période (1950-1963), sur la Côte communs. sur-Mer), 1956.
d’Azur, à travers près de quatre cents pièces, On y reconnaît
selon un parcours muséographique : des ate- De la céramique au cinéma des motifs du
liers du Midi aux chapelles peintes, en pas- Jean Cocteau fait de nombreux voyages sur Pêcheur reproduit
sant par les grands mythes revisités. la Côte d’Azur à compter de 1911. Il vient sur au-dessus.
Cocteau et Chacun d’eux appréhende la Côte à sa trois périodes : d’abord de 1911 à 1921, de
Picasso à une manière. Mais, insatiable de travail, chacun y 1922 à 1935, puis il devient un résident plus
corrida à Vallauris, a laissé son empreinte personnelle. Se coutumier, de 1950 à 1962. Ses visites en- (1) Deux œuvres sont
en 1957. conseillant souvent, se disputant parfois. Les globent le périmètre géographique de Mar- d’abord peintes en
1952 et accrochées
seille à Menton. Picasso, quant à lui, séjourne dans la chapelle en
pour la première fois sur la Côte en 1919 en 1954. La troisième
compagnie de sa femme Olga, et il y revien- composition illustrant
dra fréquemment pour s’y installer définiti- les quatre parties du
monde est installée
vement à partir de 1955 (il acquiert la villa La après 1957.
Californie à Cannes avec Jacqueline). (2) Cocteau est
Jean Cocteau, qui se considère comme un également le
décorateur de la
Méditerranéen, touche à tous les modes d’ex- chapelle de Notre-
pression sur cette côte, et pour certains de Dame-de-Jérusalem,
manière tout à fait nouvelle ou même inno- à Fréjus. Il travaille au
rené Burri/magnum Photos

vante : le décor monumental avec la peinture projet avec le peintre


Raymond Moretti,
murale (lorsqu’il entreprend son premier mais l’œuvre restera
décor mural de grande envergure à la Villa inachevée à sa mort.
Santo Sospir, durant l’été 1950, il se rappelle Édouard Dermit
alors ce que lui avait dit Matisse : « Quand on décorera les murs
d’après les dessins
décore un mur, on décore les autres ») et la préparatoires
mosaïque de galets, la peinture sur toile de l’artiste.

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musée jean-cocteau/collection séverin Wunderman, menton/photographies serge causse
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Dossier Jean Cocteau 82

Ci-dessus : Faune, 1961. À droite : Madame Favini, 1953.

dans l’atelier qu’il installe à Santo Sospir, la première utilisation des papiers découpés
les céramiques qu’il façonne avec les potiers en 1937, puis systématiquement à partir de
Madeline-Jolly, mais aussi les vitraux, les gem- 1943, alors qu’il tombe gravement malade. En
maux, les résines, les tapisseries… et bien 1947, il fait paraître l’album Jazz. En 1948, il
sûr le cinéma, puisqu’il tourne aux studios entame ses premiers projets pour le chœur
de la Victorine à Nice L’Éternel Retour et Le et le mur sud de la chapelle du Rosaire à
Testament d’Orphée. Il crée alors un style Vence qui sera bénie en 1951 (3).
méditerranéen qui lui est propre – en réfé-
rence à la mythologie antique. Les séjours Influences croisées
successifs sur la Côte, à partir de 1950, per- Picasso est, de son côté, influencé par Matisse
mettent au poète de fréquenter de nouveau durant certaines périodes (4) : en 1954 notam-
plus régulièrement son ami Picasso qu’il avait ment, à la mort de Matisse, il fait le bilan et
perdu de vue. Ils sont voisins : Cocteau des- conclut : « À sa mort, il m’a légué ses oda-
cend à Saint-Jean-Cap-Ferrat, et Picasso réside lisques. » L’hommage qu’il lui rend à travers
à Cannes. Ses sentiments alors se dévoilent : ses créations est soit purement iconogra-
il déborde de louanges phique (ce sera le cas pour
dans ses écrits, malgré la Cocteau, qui se les Femmes d’Alger), soit
distance que ce dernier considère comme pictural, à travers des
conserve. Les deux artistes un Méditerranéen, thèmes qu’il revisite, dessinait à vif dans la couleur, il parvient à
se connaissent depuis expérimente sur comme l’atelier. Il parvient peindre en dessinant. Les deux artistes se sont
l’époque des Ballets russes la Côte d’Azur toutes à atteindre le dépouille- laissé porter par l’instinct. On constate que,
et leur création commune les techniques. ment matissien en 1957 régulièrement durant sa carrière, Picasso re-
pour Parade (1917). (époque des Ménines). En visite l’œuvre de Matisse et que les démarches
Quant à Matisse, c’est à 1959, il reprend La Joie de des deux maîtres sont parfois similaires.
À voir
Nice qu’il réalise une vivre de Matisse et en Cocteau reçoit des conseils des deux
grande partie de son « Cocteau, Matisse, Picasso, conserve l’atmosphère pas- peintres. Il est dans la mouvance du maître
œuvre, de 1917 jusqu’à sa méditerranéens », exposition torale et idyllique. Après espagnol, qui le conseille et le guide dans de
au musée Jean-Cocteau (collection
mort en 1954. Il trouve, sur Séverin Wunderman), Menton (06), 1963, Picasso prend un nouveaux domaines artistiques, à tel point
la Côte, la lumière qui lui du 11 octobre 2013 au 3 novembre 2014. tournant décisif dans son que ses œuvres durant cette période devien-
manquait tant. À partir de www.museecocteaumenton.fr/ œuvre : il traite la figure iso- nent très picassiennes. Outre le fait qu’il se
1921, il commence à lée. Nous ne sommes plus met à la couleur sous cette influence (utilisa-
peindre des odalisques. S’ensuivra la série dans le rapport du peintre et son modèle tion de nouvelles techniques : la peinture,
des Nus couchés. On trouve aussi dans sa comme le faisait Matisse, mais dans l’identifi- les crayons gras et initiation à la poterie), le
palette le traitement du thème mytholo- cation du modèle puisqu’il s’agit bien de Jac- trait devient parfois cubiste (Portrait cubiste ;
gique, notamment avec la parution de Pasi- queline qui est représentée. Dans l’œuvre in- Inspiration, la femme peintre ; Madame
phaé (1944), illustrant le texte d’Henry de titulée Les Deux Amies, la référence est de Favini et sa fille, Colombe eucharistique à la
Montherlant, ou les eaux-fortes et dessins nouveau matissienne. Picasso tend à une sim- chapelle des pêcheurs), et l’on ne peut que
pour Ulysse de James Joyce (1934), La plification à l’extrême dans ses dernières reconnaître alors la touche de son ami qu’il
Nymphe dans la forêt (1941). Il commence œuvres : comme Matisse, à la fin de sa vie, s’approprie et revisite selon son prisme.

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photos : musée jean-cocteau/coll. séverin WunDerman, menton/photos serge causse

En haut à droite : Portrait cubiste, 1961.


(3) Matisse,
de la couleur à Ci-contre : Innamorati, ou le Pêcheur
l’architecture, René endormi, 1961.
Percheron et Christian
Brouder, éd. Citadelles
& Mazenod, 2002. Avec Matisse, il a pratiqué quelques échanges
(4) Matisse lui fera épistolaires, notamment pour la tapisserie
connaître l’art africain. Judith et Holopherne qu’il fera tisser à l’ate-
(5) Cocteau dit dans lier Bouret à Aubusson (5). Cocteau sera
son film La Villa Santo
Sospir : « Matisse influencé par la démarche de Matisse, sa
m’avait mis en garde recherche vers la simplification de la ligne.
contre l’absence Ce que Matisse a atteint à la fin de sa car-
de modulation qui rière : des configurations épurées, dénuées
provient des teintes
plates de la tapisserie de tout détail anecdotique, ce sera égale-
moderne. » Dans une ment l’objectif de Cocteau. Le poète sera
lettre du 27 juin 1951, aussi charmé par les expérimentations chro-
Cocteau répond à
Matisse : « J’ai été à matiques de Matisse : chez Cocteau, toute-
Aubusson. Le travail fois, la couleur s’impose progressivement,
m’a stupéfait. tandis que, chez Matisse, la couleur devient
Ils modulent au point l’œuvre même (les gouaches découpées),
qu’on croirait possible
de souffler jusqu’à atteindre une dimension spatiale
sur le pastel. » dans la chapelle de Vence.

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Dossier Inédit 84

Jean Cocteau

Démarche d’un poète


p r é s e n tat i o n

En 1953, l’éditeur d’une édition qui d’Oxford (1956), et une version du texte Nombreux sont
munichois Bruckmann ne respecte pas tout à surtout en ouverture non seulement revue en effet les renvois
fait paraître Démarche fait l’orthographe, de Poésie critique II et corrigée, mais mutuels
d’un poète de la typographie (1960), où ils sont surtout complète. entre ces ouvrages
Jean Cocteau, dans et la disposition regroupés sous Le lecteur pourra ainsi qui nous renseignent
une version française du texte tel que le même titre découvrir l’importance sur l’évolution de
accompagnée d’une Cocteau l’a conçu, « Démarche d’un de Démarche d’un l’esthétique de Cocteau
traduction allemande. éléments litigieux que poète » – ont pendant poète qui constitue, dans les quinze
Depuis lors, l’ouvrage nous avons rectifiés des décennies été avec La Difficulté d’être dernières années
n’a plus été réédité et dans notre nouvelle tenues pour le volume (1947), Journal de son existence.
n’est consultable que édition. En outre, deux intégral. Notre édition d’un inconnu (1953) et Les extraits suivants
dans les fonds de reprises partielles remédie également La Corrida du 1er mai offrent un aperçu

‘‘
recherche spécialisés. de certains chapitres à ce problème (1957), une tétralogie des sujets abordés.
Il s’agit cependant – dans Le Discours en fournissant de « poésie critique ». David Gullentops

Sur Picasso Le vrai peintre sauve cette chance accordée en vrac au petit monde.
Le cubisme a été le classicisme s’opposant au romantisme des Il la prolonge avec sagesse et l’exaspère sous un contrôle qui la trans-
Fauves. En 1953, Picasso, dans Guerre et paix, a marié le lyrisme et cende sans rien lui enlever de sa fraîcheur primitive.
le calme, Le Bain turc d’Ingres et L’Entrée des croisés à Constanti- C’est pourquoi les gens mal exercés à voir prendront toujours les
nople de Delacroix. peintures les plus récentes pour des barbouillages enfantins et
Qu’a-t-il fait ce Picasso pour déranger les jeunes peintres ? Il s’est diront, d’un Picasso, d’un Matisse, d’un Braque, la phrase sacramen-
imposé comme un dogme que le bien fait dénoncerait une telle : « Ma petite fille pourrait en faire autant. » […]
recherche d’esthétique, une inélégance de l’esprit. Ainsi ouvre-t-il
une fausse porte aux paresseux qui ne le gênent pas et la ferme-t-il Diversité des publics
à ses contradicteurs qu’on prendra pour esthètes et retardataires. Il est de toute évidence que le public du monde actuel change de
Car il referme toutes les portes qu’il ouvre. Le suivre c’est se cogner. fond en comble. La vieille élite est morte. Et l’on aurait tort de
Peindre sur la porte c’est être accusé de platitude. prendre pour la jeunesse quelques groupes qui n’en fournissent
Une figure mal faite de Picasso résulte d’innombrables figures bien que l’aspect théâtral. Il m’a été donné de voir, pendant une vente de
faites qu’il efface, corrige, recouvre et qui ne lui servent que de livres au Vélodrome d’Hiver, une jeunesse pauvre qui achetait des
base. À l’encontre de toutes les écoles il semble achever son travail livres, alors que les riches se sont habitués à ce qu’on les leur offre
par une ébauche. Son entreprise destructive est constructive en ce et ne les lisent pas.
sens qu’on ne saurait construire du neuf sans détruire ce qui est. Il Le Théâtre national populaire nous a prouvé que le prix excessif des
donne espoir, s’il désespère. Il prouve que l’individualisme ne se places refoulait un public enthousiaste. En 1953, un gala élégant fusille
trouve pas en danger de mort et que nous ne marchons pas vers un une pièce ou un film, et ces œuvres ne trouvent une réponse que
avenir de termites. Bien des cornes le menacent, mais il leur oppose dans la vaste audience anonyme. C’est cette audience qu’atteignent
une prodigieuse agilité de torero. […] les entreprises que les critiques estiment ne s’adresser qu’à une élite
par un mépris détestable pour l’instinct du grand public. […]
L’enfance et l’art
Il est clair que les enfants ont tous le génie de dessiner et de peindre Au sujet de l’Allemagne
entre 5 et 9 ans. Ensuite, cela se gâte. Ce qui les emportait les L’Allemagne, avec son héritage philosophique, métaphysique et
déporte. La magnifique désorganisation des lignes s’organise, la métapsychique, se trouve apte à suivre les démarches d’un esprit
barbarie des couleurs s’embourgeoise. français fort peu sensible au cercle fermé des encyclopédistes. Un
Bref, le génie de l’enfant se change en À lire cercle entrouvert a toujours attiré les âmes d’un pays où le confort
talent contestable à moins qu’il ne s’éva- Démarche d’un poète, spirituel ne règne pas en maître, où la recherche n’est pas détruite
nouisse en souvenir d’enfance dont la Jean Cocteau, introduction, par la certitude paresseuse de tout savoir. C’est en Allemagne que
grande personne qu’il devient s’amuse, édition et notes par David j’ai rencontré ce contact comparable à celui des longueurs d’ondes,
dont elle rira comme elle rirait de n’im- Gullentops, éd. Grasset, 144 p.,
10 €. En vente le 2 octobre.
et c’est en Allemagne que j’ai osé exposer sans crainte quelques
porte quelle audace. secrets de mon cœur. […]

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L’art comme sexualité psychique


Le mécanisme qui nous pousse à ressentir la beauté d’un tableau ou,
pour être plus correct, la combinaison de lignes et de volumes ca­ Notre littérature moderne
pable de nous émouvoir, relève d’un phénomène analogue à celui
qui l’emporte sur l’intelligence lorsque la sexualité parle. Une ma­
ressemble à un homme
nière de sexualité psychique provoque une érection morale compa­
rable à l’érection sexuelle en cela qu’elle s’exerce sans notre contrôle
qui tombe, statufié dans un
et nous donne la preuve immédiate de l’efficacité des formes et des des mouvements de sa chute.
couleurs aptes à convaincre un point secret de notre organisme. Si
cette érection morale ne se produit pas, la jouissance provoquée par
une œuvre d’art ne résultera que d’un platonisme d’ordre intellec­ ordre, le déséquilibre son équilibre, et que notre littérature moderne
tuel et sans la moindre valeur élective. Elle ne sera que choix de ressemble à un homme qui tombe, statufié dans un des mouve­
dilettante, opinion insoumise à l’inévitable. Je suppose que la ments de sa chute. Je sais que le désordre engendre le désordre, et
conscience précise de ce qui se passe chez le spectateur lorsque que la chaîne de l’immédiat risque de rompre le fil de l’inactualité,
l’œuvre regardée le bouleverse ferait rougir de honte les personnes qui était jadis le meilleur placement de la fortune spirituelle.
qui cachent leurs secrets sexuels et ne les affichent que sous une On répète chaque jour à la jeunesse qu’elle ne connaîtra pas de len­
forme où l’aveu s’exprime par de l’enthousiasme. […] demain. C’est ce culte de l’immédiat qui pousse un jeune Italien à
tuer son professeur qui lui donne la note 4, un jeune Français à tuer
Les œuvres qui restent son père et sa mère qui le gênent. Ces criminels n’envisagent aucune
[…] malgré l’opinion courante que l’art est un luxe, il continue son suite à leur crime. L’immédiat les absorbe. Ils se ramassent dans la
sacerdoce et impose sa nécessité par l’entremise de ceux qui en minute. On les pousse au crime en leur supprimant l’espoir. […]
reçoivent le choc.
André Malraux, dans son livre du Musée imaginaire de la sculpture, D’un support à l’autre, d’un art à l’autre
groupe à travers les siècles les objets les plus aptes à provoquer ce Ce qui m’a poussé à faire cette tapisserie, c’est le problème que la
choc. Il prouve que les singularités plastiques propres à éveiller les tapisserie oppose à la peinture, une tapisserie d’après une peinture
sens de l’âme ne sont pas tellement soumises au choix individuel, n’étant qu’une peinture traduite dans une langue de laine et une
mais à cet extrême par où les civilisations s’affirment, par où leur vraie tapisserie exigeant d’être préparée afin de devenir ce qu’elle
vérité s’enfièvre et trouve son apothéose sans que l’esthétisme inter­ doit être, au lieu d’abandonner ses prérogatives en changeant
vienne ni le conformisme de la beauté. d’idiome. En quelque sorte, cela revient à écrire dans une langue,
Il faut un grand recul pour qu’un tel choix se fasse. Un grand en calculant ce que deviendra le texte dans une autre, en prévoyant
nombre des œuvres maîtresses d’un règne étaient invisibles, la force qu’il puisera dans cette transposition.
pareilles aux autres, par suite de la signification religieuse ou super­ Pour la tapisserie de Judith, j’ai usé de surfaces noires sur lesquelles
stitieuse qu’on y attachait. je dessinais et frottais avec des craies de couleur. Je ne perdais jamais
Il existe d’innombrables registres de figures semblables dont à la de vue que ce noir mat et grisâtre d’ardoise deviendrait un noir pro­
longue une seule se détache et saute du paquet anonyme comme la fond, ces pastels et ces craies, prétexte au passage subtil d’une teinte
carte d’un prestidigitateur. […] à une autre. Je ne me suis pas adressé aux ateliers où la technique
moderne des surfaces plates fait dédaigner celles des volumes et
En faveur de l’individualisme des nuances. Je me suis adressé à l’atelier Bouret d’Aubusson que je
J’ai, sans doute, à notre époque où l’homme se désindividualise au savais habile à reproduire les amours du xviie siècle et les guirlandes.
bénéfice de groupes, commis le péché d’individualisme. Ce péché C’est de la sorte que les ouvrières eurent un œil et une main neufs,
mortel, j’en ai sucé le lait chez mes maîtres. Picasso nous en donne et ne cherchèrent pas à simplifier le travail, mêlant des fils aux
l’exemple type et il pousse la méthode jusqu’à sanctifier ce qu’on a surfaces plates, et obtenant ainsi une matière d’une richesse
coutume de nommer des fautes, de telle sorte qu’il n’en peut jamais incomparable. […]
commettre une seule.
L’individualisme consiste, en effet, à s’écarter d’une norme (fort Sur le cinéma
mouvante elle­même), à couper la vague, à imposer aux habitudes Le cinématographe est encore une manière de graphisme. Par son
un perpétuel croc­en­jambe, à être vrai, coûte que coûte, d’un vrai entremise nous parvenons à écrire en images, à procurer à une idéo­
qui n’est pas celui des autres, et les incline à le prendre pour para­ logie qui nous est propre, puissance de fait. Nous montrons ce que
doxe et pour mensonge. d’autres racontent. Dans Orphée (par exemple), je ne raconte pas
L’individualisme s’acharne à désobéir jusqu’à ce qu’il entraîne à sa qu’on traverse les glaces, je le montre, et en quelque sorte, je le
suite assez d’électeurs pour que sa désobéissance devienne un prouve. Peu importe les moyens que j’emploie si mes personnages
dogme, et que ce dogme soit à son tour vaincu par un nouvel exécutent publiquement ce que je souhaiterais qu’ils exécutassent.
hérétique. C’est la grande force d’un film que d’être indiscutable dans la mesure
L’individualiste est hérétique en son essence. Il n’échappe au bûcher où il fixe des actes qui se produisent sous nos yeux. Il est normal que
que s’il est assez robuste pour que son hérésie fonde un culte. Il est, le témoin de l’acte le transforme à son usage, le perturbe et qu’il en
hélas, peu rare que l’individualiste succombe sous la haine d’une témoigne avec inexactitude. Mais l’acte s’est produit, et se produit
société qu’il dérange et qui l’expulse. […] autant de fois que l’appareil le ressuscite. Il lutte contre les témoi­
gnages inexacts et les faux rapports de police.
Contre le culte de l’immédiat C’est, en somme, une faculté de traduire la pensée en objets mobiles
Je sais à merveille à quoi s’expose un homme qui ne se range ni à qui m’a poussé à l’emploi d’un véhicule que son industrialisation
droite ni à gauche. On le traite d’opportuniste. Car les istes et les limite trop souvent au tourisme ou aux simples moyens de
ismes vont leur train. Je sais aussi que le désordre actuel a trouvé son transport. […] © Grasset

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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Le magazine des écrivains 88

Jean-Jacques Pauvert
Sade
n’est récupérable ‘‘
’’
par personne

Éditeur légendaire, il a été le premier à publier au


grand jour les écrits du divin marquis, en 1945 : il avait
alors 19 ans. Il lui a ensuite consacré une biographie
monumentale. Elle est aujourd’hui rééditée in extenso,
à la veille du bicentenaire de la mort de Sade.
Propos recueillis par Alexandre Gefen, photos Jean-Luc Bertini pour Le Magazine Littéraire

J
ean­Jacques Pauvert est une figure faussement marginale Dans quelles circonstances êtes-vous
de l’édition littéraire française du xxe siècle. Identifié à la devenu l’éditeur du divin marquis ?
maison qui porte son nom, il sera non seulement l’éditeur Jean-Jacques Pauvert. En 1945. Aupara­
mais aussi souvent l’ami de ses auteurs, de Bataille à Pierre vant, personne n’avait édité Sade avec un
Klossowski en passant par Guy Debord. Découvreur de nom d’éditeur. Au xixe siècle, si tout le
génie, féru d’indépendance, il publiera André Breton, René Crevel, monde avait lu Sade, c’était parce qu’il y
Topor, Raymond Roussel, Tristan Tzara, Boris Vian, Albert Camus, avait d’innombrables éditions clandestines.
Albertine Sarrazin, Jean Genet, mais aussi Emily Brontë et le Dic- Quand les surréalistes l’ont édité ensuite,
tionnaire de Littré, Françoise Sagan et l’Histoire de l’art d’Élie À lire c’était encore dans des éditions clandes­
Faure. Passionné par la littérature érotique, dont il produira d’extra­ Sade vivant, tines. Et puis tous les textes n’ont pas
ordinaires anthologies, il ferraillera vingt ans avant Mai 68 contre Jean-Jacques Pauvert, connu la même histoire : La Nouvelle Jus-
toute forme de censure. Objet entre 1947 et 1970 d’une vingtaine éd. Attila, 1 216 p., 41 €. tine et surtout Juliette ont été lus dès le
de procès (pour Sade, Histoire d’O, le Dictionnaire de sexologie, En librairie le 17 octobre xixe siècle – qui était très combatif, très
ou encore Les Larmes d’Éros de Bataille), attaqué par Mauriac qui aventureux en ce qui concernait Sade –,
en fait en 1960 « le Mal absolu », « le Mal qui est Esprit, le Mal qui est mais Les 120 Journées n’ont été publiées pour la première fois qu’en
Quelqu’un », il sera défendu par l’avocat Maurice Garçon et obtien­ 1933. Moi, je voulais tout publier, même si je ne pouvais pas le faire
dra le soutien d’André Breton, de Jean Paulhan, de Georges Bataille, d’un seul coup : je n’avais pas beaucoup de moyens, c’étaient mes
de Jean Cocteau, ou encore de Roland Barthes. Du divin marquis, débuts d’éditeur, pratiquement. Je venais d’avoir 19 ans et avais
Jean­Jacques Pauvert fera, toute sa vie durant, à la fois son cheval de publié d’autres choses auparavant, mais assez peu et sous le nom
bataille et l’objet de toutes ses interrogations : en publiant les des éditions du Palimugre – une analyse de Sartre sur L’Étranger de
quinze volumes de ses Œuvres complètes en collaboration avec Camus, des petits textes de Montherlant, d’autres choses un peu
Annie Le Brun, en signant lui­même une biographie de 1 200 pages, bizarres. Et puis, tout d’un coup, ça s’est fait comme ça. Je me suis
il cherchera à sonder le sens historique de la trajectoire d’une vie dit : après tout, je publie Sade, il faut mettre mon nom. C’était le
hors norme, sans jamais en réduire la radicalité. début des éditions Jean­Jacques Pauvert.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
89

Jean-Jacques Pauvert dans sa maison du Var en mai 2013.

Les polémiques sont arrivées comment ? Est-ce que ça ne les faisait pas rire parfois ?
J’ai été dénoncé par des libraires et j’ai eu droit à une première Si, si, à la fin. Au début, pas du tout. Mais, à la fin, ils avaient évolué.
visite de la brigade mondaine. Parce que personne n’avait publié En particulier, je parlais très souvent, non pas avec le commissaire,
Sade ouvertement et qu’il n’y avait eu que des éditions clandestines, mais avec des inspecteurs qui quelquefois me disaient : « Ah ! mais,
ils n’ont pas tout de suite cru que c’était une édition officielle, avec quand même, on en publie d’autres maintenant. » Il y avait le procès
une vraie adresse. Il faut dire que mes premiers bureaux étaient à Henry Miller déjà. Et je concluais : « Non, vous savez, il faut bien lire
Sceaux, dans le garage de mes parents. Ils ont débarqué en me Sade ; Sade, c’est plus fort que n’importe quoi. »
disant : Alors il paraît que vous publiez Sade ? J’ai dit : Oui, oui, oui. Mais l’affaire a pris une tournure publique et exemplaire…
Ils me disent : Mais c’est interdit ! Je leur réponds : Non, ça a été Ça a duré treize ans. Treize ans de procès, de perquisitions. J’ai été
interdit officiellement au xixe siècle, mais ça n’est pas interdit condamné une première fois, puis, en 1958, il s’est passé une chose
aujourd’hui. C’était le début de conversations assez obscures. assez extraordinaire, en 1957 exactement. J’avais fait venir un

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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Le magazine des écrivains Grand entretien 90

‘‘ I
mmédiatement, Sade est catalogué. Par la police. Par
les autres libertins qui ne le reconnaissent pas comme l’un des leurs.
Sade est tout seul. Sa principale caractéristique, c’est la solitude.
’’

certain nombre de témoins, comme Breton, Paulhan, Man­ la presse, en particulier Le Figaro, où il y avait d’autres gens très
diargues. Ils ont eu affaire à un juge de la 17e qui était effaré, qui leur bien en dehors de Mauriac, ne pouvait admettre Sade.
a dit : « Mais enfin, comment pouvez­vous défendre Sade ? J’ouvre Quels étaient les arguments de Mauriac, qui avait lui-même
un des volumes publiés par le sieur Pauvert, c’est effarant. » Finale­ une vie assez compliquée, on le sait maintenant ?
ment, et cela m’étonne encore aujourd’hui, nous avons gagné le Il se plaçait sur le plan de la morale, et sa vie ne jouait pas du tout.
procès avec mon avocat Maurice Garçon. On pouvait publier offi­ Vous savez, Mauriac, que j’ai assez bien connu, avait des pulsions,
ciellement Sade. des tendances légèrement, très légèrement et dans une discrétion
Pour en revenir au procès, il y a des gens aussi qui s’en sont absolue, homosexuelles, des fréquentations de jeunes gens avec qui
pris à vous dans le milieu littéraire, comme Mauriac… il prenait l’apéritif. Rien de plus. Par contre, pour le procès, mes
Bien sûr. Sade, c’est insupportable. Surtout à l’époque. Mauriac ne témoins ont été parfaits avec le président du tribunal, et notamment
pouvait pas… Il faut se reporter au courant de sensibilité d’alors : Paulhan : il a fait remarquer que Sade avait beaucoup de défenseurs,

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
91

en particulier lui, que beaucoup de gens parlaient de Sade mainte-


Repères
nant ; il citait des universitaires…
Tous les grands intellectuels de l’après-guerre
se sont mesurés à Sade. Michel Foucault… 1926. Naissance. L’Épervier de Maheux,
Oui, mais Foucault ne parle pas de Sade, il parle de quelqu’un 1945. Il fonde les éditions de Jean Carrière.
d’autre. du Palimugre, qui publient 1973. Les éditions
Roland Barthes… Sade et Montherlant. Jean-Jacques Pauvert sont
C’est du Barthes. Lui non plus n’a jamais parlé de Sade. 1947. Création des éditions absorbées par le groupe
Et Bataille ? Jean-Jacques Pauvert, Hachette.
Pareil. Annie Le Brun l’a très bien démontré il n’y a pas longtemps, à l’occasion de la publication 1976. Réédite Les Décombres
dans un texte qu’elle a publié. d’une édition intégrale de Lucien Rebatet dans
Donc vous n’étiez pas d’accord avec Bataille, de l’Histoire de Juliette une version expurgée, sous
avec qui vous discutiez pourtant beaucoup… du marquis de Sade. le titre Mémoires d’un fasciste.
Pas vraiment. Je me souviens d’un dîner chez moi et d’une discus- 1947. Premier procès 1994. Nouveaux (et moins
sion entre Bataille et Klossowski. Les deux donnaient des interpré- pour la publication des nouveaux) visages de
tations sensiblement différentes de Sade : tout d’un coup ils se sont 120 Journées de Sodome. la censure aux éditions
échauffés au point qu’à la fin ils se lançaient des citations latines. 1954. À la suggestion de Les Belles Lettres.
Qu’est-ce qui les opposait ? Jean Paulhan, publie Histoire 2004. La Traversée du livre,
Je ne pourrais pas très bien vous dire. De toute façon, ils étaient d’O de Pauline Réage. le premier tome de
tous les deux, à mon avis, dans leur tort. 1955. Condamnation pour ses Mémoires, paraît
Pourquoi reprendre votre biographie de Sade maintenant ? outrage aux bonnes mœurs. chez Viviane Hamy.
L’envie de conclure une histoire commencée il y a plus d’un demi- Les éditions Jean-Jacques 2011. Métamorphose
siècle. Et puis, c’est une opportunité d’édition. L’année prochaine Pauvert publient la revue du sentiment érotique, essai
correspondra au bicentenaire de sa mort. Pour le bicentenaire de sa Bizarre, créée par chez Jean-Claude Lattès ;
naissance, c’était en 1940, c’est plutôt mal tombé. Éric Losfeld. Mes lectures amoureuses
Vous vous en prenez à plusieurs mythes, à un Sade démoniaque 1961. Il édite Les Larmes à La Musardine.
mais aussi à un Sade angélique, à la critique purement d’Éros, le dernier livre 2013. Sade vivant (éd.
textualiste d’un Sade qui serait vidé de toute subversivité. de Georges Bataille. Robert Laffont, 1986-1990)
Vous évoquez beaucoup les « profondes galeries de mine » 1972. Prix Goncourt pour est réédité chez Attila.
que, selon la formule de Breton, Sade aurait explorées.
Oui, je me suis intéressé à l’homme. Il faut dire que j’avais un grand
avantage sur tous les gens qui en ont parlé : à partir de 15 ans, essayé de le démêler un peu. Il y a d’abord toute la période proven-
après avoir lu tout ce que les surréalistes écrivaient sur lui et qui çale, qui est à mon avis très intéressante…
m’avait beaucoup intéressé, je me suis consacré à Sade. Et n’ai Sa jeunesse, c’est une jeunesse criminelle,
jamais cessé depuis. et vous n’êtes pas du tout indulgent lorsque vous posez
Ainsi, vous ne livrez pas tellement de pistes psychanalytiques la question de savoir s’il a vraiment torturé et tué.
ou psychologiques, à part l’absence de tendresse de la mère, C’est ma conviction. Il faut se reporter toujours à l’époque, c’est ce
le père lui-même sans doute… que je fais sans arrêt dans ma biographie. Sade, au départ, c’est un
La mère semble avoir été une très belle garce, et son père était un petit jeune homme de bonne famille, très curieux. Dans sa première
joyeux libertin. Et tout d’un coup sort Sade, tout seul, qui va com- histoire, il rencontre une prostituée place des Victoires. Il a 20 ans,
mencer à naviguer là-dedans. il n’a pas beaucoup d’argent – son père lui mesure l’argent de
Tout seul ? poche. Il aborde cette fille qui fait la retape, manifestement, et il lui
Oui. Immédiatement, il est catalogué. Par la police. Par les autres dit : J’aimerais bien qu’on se voie un peu plus. Il l’embarque dans
libertins, qui apparemment ne le reconnaissent pas pour l’un des une petite maison crasseuse, minable qu’il a – à Arcueil, vous vous
leurs. Sade est tout seul. Sa principale caractéristique, c’est même la rendez compte ! alors que des gens comme le prince de Condé ont
solitude, pour moi en tout cas. des résidences secondaires somptueuses, des valets… Il l’emmène
Il n’y a donc pas de rapport entre l’écriture donc, tout seul avec un valet, à Arcueil, dans sa petite maison cras-
de la perversion et la pratique de la perversion ? seuse. Et là-dessus, naturellement… comme il est le jouet de cer-
Comment considérez-vous cela ? taines pulsions dont il ne se rend pas encore bien compte – il est,
Le fond de Sade, c’est une progression intellectuelle par rapport aux encore une fois, très jeune –, il commence à prendre un petit cou-
textes, son devenir d’écrivain. D’abord attiré dans sa jeunesse par le teau (un canif, dit-elle dans sa déposition), il lui fait des incisions,
théâtre, qui est fondamental pour lui, il est poussé par un phéno- pas très graves. Et puis, comme il est un peu embêté, il lui met des
mène de librairie vers un autre horizon, même si cela correspond pansements… On est là déjà dans une déviance, dans un compor-
forcément à quelque chose qu’il avait en lui très tôt. Il ne faut pas tement aberrant pour un noble de son rang et de son époque. La
oublier qu’il a écrit Les 120 Journées à la Bastille, dans la solitude. suite n’en sera qu’une confirmation.
Mais, bref, il sort de la Bastille et ce sont des libraires qui viennent le Sade est-il sadique ? Au début du xixe siècle,
voir, exploitant une réputation déjà sulfureuse. Il publie la première il a été soumis à tous les aliénistes de l’époque,
Justine en 1791. Immédiatement, il est assailli par des libraires qui qui ne savaient pas quoi en faire, à Charenton.
disent : sa Justine c’est amusant, ça ne se vend pas tellement, mais Soyons clairs : Sade n’est pas fou. À Charenton d’abord, puis dans les
on aimerait bien avoir autre chose. Donc il va être amené à écrire La différents asiles où il a été enfermé, on ne savait pas quoi en faire.
Nouvelle Justine et Juliette, à la fin, qui font quand même ensemble Il a toujours semé la zizanie un peu partout. Sade agit ; quelquefois
dix volumes. Qu’est-ce qu’il fait à côté ? Ça, c’est autre chose. J’ai il parle, d’une manière souvent très contradictoire, ça fait partie

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Le magazine des écrivains Grand entretien 92

Extrait

‘‘
Sade vivant
I
l y a longtemps que nous nous fréquentons. Il m’est arrivé
d’écrire, parlant de mes dix-huit ans (j’en ai quatre-vingt-
six), « en ce temps-là, Sade devint pour longtemps mon
compagnon de route ». Et bien sûr je pensais à l’aventure assez
marquante qu’avait pu être pour un jeune homme (vingt
ans !), tout de suite après 1945, la première édition officielle
au monde d’un auteur jusque-là interdit, pourchassé,
condamné depuis cent cinquante ans, dix ans de perquisi-
tions, procès (outrage aux mœurs), polémiques…
Mais je pensais aussi à l’étroit compagnonnage que l’on peut
vivre avec les œuvres d’un auteur maudit très tôt lu (vers
quinze, seize ans), beaucoup relu (parfois avec répugnance
– mais toujours avec fascination !), dont on a de surcroît cor-
rigé des milliers de pages pour les imprimeurs. Grande fami-
liarité, donc, avec des textes dont j’avais même été copier cer-
tains, introuvables autrement, à la Bibliothèque nationale de
France, pendant de longues après-midi.
Les mots texte, œuvre, sont au fond assez impropres pour
exprimer ce qui m’était parvenu de Sade. Ce qu’avait tracé sa
du personnage, mais cela n’a rien à voir avec la démence. plume, je l’avais perçu d’abord plutôt comme paroles. Sade
Si Sade n’est pas fou, est-il récupérable ? Vous ne faites pas me parlait, et il me parlait dans un discours où se mêlaient
forcément le pont entre la pensée de Sade et la philosophie d’une manière étrangement inséparable les déclarations de
des Lumières, mais vous autorisez le lecteur à interpréter… l’auteur (« Ô mon ami ! la prospérité du crime est comme la
Absolument. Pour autant, à mon avis, il n’est récupérable ni par le foudre »…), celles de ses personnages (« Tout le bonheur de
rationalisme, ni par les Lumières, ni par l’histoire de la sexualité, ni l’homme est dans son imagination », « C’est le cul le plus
par le libertinage moderne, ni par personne. Pour prendre un blanc, et l’âme la plus noire », « Mettons un peu d’ordre à tout
exemple : la Révolution a été son heure de gloire, mais ses positions ceci », « On déclame contre les passions, sans songer que c’est
ne sont pas claires du tout durant cette période – comme les posi- à leur flambeau que la philosophie allume le sien »…), et de
tions de personne, d’ailleurs – parce qu’il était resté quand même ses lettres intimes : « Je ne puis pas admettre que la demande
très aristocrate. Même aux moments où il a été le plus actif. Il s’en d’un gros étui par une petite femme puisse provoquer aucun
explique très bien dans sa correspondance. C’est évidemment un désordre dans la glande pinéale où nous autres philosophes
peu contradictoire avec tout ce qu’il a été ailleurs. En revanche, il y athées établissons le siège de la raison », « Nous sommes déci-
a quelque chose où aucune ambiguïté n’est possible et qu’il partage dés, par mille raisons, à voir très peu de monde cet hiver »,
avec les révolutionnaires : l’athéisme foncier… « L’aigle, Mademoiselle, est quelquefois obligé de quitter la
Il y a quand même des esquisses d’une philosophie matérialiste septième région de l’air », « Ce n’est pas ma façon de penser
du désir, de la liberté, de l’individualisme absolu, il y a quand qui a fait mon malheur, c’est celle des autres », et sur la fin :
même une psychologie sadienne que vous développez, même si, « Eh bien, je ne suis pas heureux, mais je me porte bien. C’est
comparé aux autres lecteurs, y compris Paulhan et même les tout ce que je peux répondre à l’amitié, qui, j’espère, m’inter-
surréalistes, vous n’en faites pas un système… roge encore », « et mon pauvre parc, y reconnaît-on encore
Oui, car je crois que Sade n’a jamais eu conscience de rien. Il a quelque chose de moi ? »… Jusqu’à l’énigmatique testament
reconnu simplement assez tôt qu’il dérangeait et a tracé, malgré cela, du 30 janvier 1808 qui prenait place tout naturellement et défi-
un chemin propre dont il se justifie en permanence mais que nul ne nitivement dans ma pensée entre le Français, encore un
pourra jamais définitivement comprendre, moi le dernier. Vous savez, effort, si vous voulez être républicain (du Dolmancé de La
il y a une formule de Breton qui a été reprise par Annie Le Brun à Philosophie dans le boudoir) et les exposés technico-érotiques
juste titre, qui dit tout de Sade : « l’infracassable noyau de nuit ». Sade de Juliette ou de l’ogre Minski : « La fosse une fois recouverte,
ne peut être d’accord avec personne. Il n’y a pas d’adjectif convenable il sera semé dessus des glands, afin que par la suite le terrain

‘‘
pour Sade. Il n’y a de consonance entre Sade et rien. de ladite fosse se trouvant regarni et le taillis se trouvant fourré

U
comme il l’était auparavant, les traces de ma tombe dispa-
raissent de dessus la surface de la terre »…
Rien de moins inconditionnel, de moins idolâtre que cette
ne formule de Breton, écoute. Il arrivait, je l’ai dit, comme à tout le monde, que la
reprise par Annie Le Brun, dit voix de Sade me déconcerte, me choque. Mais jamais sans que
s’interrompe une seconde la fascination, l’écoute, qui
tout de Sade : « l’infracassable m’avaient saisi un jour de ma jeunesse.

’’
noyau de nuit ».
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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
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Le magazine des écrivains Visite privée | 94

Roy Lichtenstein,
tous miroirs éteints
Le Centre Pompidou accueille une rétrospective consacrée
au peintre américain, disparu en 1997. Par étapes successives,
une romancière s’est laissé prendre dans ses trames.
Par Gaëlle Obiégly

U
n miroir dans lequel rien ne se formules de l’artiste inscrites sur les murs et des textes de commis-
reflète, c’est ça qui m’a harpon- saires. Des réductions et des développements, entre les œuvres.
née. Un miroir qui ne reflète Comme je l’ai dit, d’abord je me suis contrainte à ne voir que l’expo-
héLie/gaLLimard

pas, est-ce un miroir, quelle sition, pas les œuvres. Ne cherchant pas l’art, je me suis laissé prendre
question. On dit ce qu’on veut par lui à l’instar de Donald Duck qui dès la première salle s’écrie
quand on est dans l’art. Le miroir de Lichten- « Look Mickey, I’ve hooked a big one ». Le tableau montre Donald à
stein est sans usage, l’art quoi. la pêche, l’hameçon tire fortement la canne, grosse prise. Mais c’est
J’ai vu plusieurs fois l’exposition que consacre le Centre Pompidou à lui-même qu’il agrippe. Mickey voit bien ce qui se passe. Donald s’est
Roy Lichtenstein. On y entre comme dans un restaurant prisé, il faut pêché. Mickey semble épaté, sa main gantée dissimule sa bouche.
attendre que les places se libèrent. Pendant ce temps, on est invité à L’eau calme ne réfléchit pas la figure de Donald bien qu’il soit penché
parcourir la vie et la formation de au-dessus d’elle. Les miroirs de
l’artiste en regardant un mur plu- Roy Lichtenstein ne reflètent
estate of roy Lichtenstein new york/adagP, Paris 2013
tôt qu’en s’y adossant. Il y a des rien, ils ne saisissent qu’eux-
photos, Paris déjà capitale de l’art mêmes. Rien ne se reflète dans
en noir et blanc, New York la nou- les œuvres. L’autoportrait ne
velle, des femmes, des intérieurs, figure pas dans cette exposition,
et Lichtenstein dans tout ça. Je je l’ai en tête alors j’en parle ici
me suis surprise à ne pas aimer où je me remémore mes visites.
son visage. Pour patienter, avant Les œuvres sont présentées chro-
de pouvoir entrer dans le péri- nologiquement, ma mémoire est
mètre des œuvres (j’y viens) on autrement ordonnée. L’image
peut lire des colonnes de textes palindromique de Donald Duck
biographiques. Après les avoir qui s’autopêche me nettoie de
survolés, la seule information qui tout affect et renouvelle ma
me reste à l’esprit c’est que pas- vision de Lichtenstein. C’est, je
sant devant l’atelier de Picasso il crois, l’objet de sa peinture, cer-
avait hésité à lui rendre une visite de jeune admirateur et s’était ravisé À voir ner l’habituel, le déposer. La
pour ne pas le déranger. Lichtenstein est raisonnable, il ne ment pas, Roy Lichtenstein, fonction est ôtée au miroir, l’an-
il ne fanfaronne pas. Sa peinture est telle. Aucune démesure, pour- exposition jusqu’au 9 novembre neau n’est passé à aucun doigt,
tant les tableaux reposent sur des agrandissements. Yeux écarquillés, au Centre Pompidou, Paris (4e). sous la loupe rien à voir. Si ce
gros plans, loupe. Des choses banales sont prélevées dans la fiction À lire de Gaëlle Obiégly n’est la surface, matérialisée par
quotidienne, elles sont agrandies — grandies. L’art c’est l’amplifi- des points plus gros dans un
cation. Chez Lichtenstein, cela passe par la réduction. Il y a des Mon prochain, cercle magnifié par l’agrandis-

‘‘
éd. Verticales, 186 p., 16,90 €.

J
sement de ce qui l’occupe. Je ne
vois plus que ça, les palindromes.
Les palindromes visuels fascinent comme son reflet fascine Narcisse.
e déclare que Nous percevons — tout du moins, moi — l’autoérotisme des tableaux.
Lichtenstein est le grand Lichtenstein est le grand masturbateur par excellence. Et alors ?
Voilà j’écris une phrase « Lichtenstein est le grand masturbateur par
masturbateur par excellence, excellence » qui, si je la lisais formulée par un critique professionnel,
ce qui pourrait passer pour une me plongerait dans une exégèse n’aboutissant à aucune conclusion
(mais j’évite toujours les conclusions, parfois de justesse). Quelqu’un
influence dalinienne. d’autre que moi, la plupart des gens habilités à s’exprimer sur ce

’’
Je ne dis pas non. genre de sujet (la peinture, l’art, la publicité), aurait écrit :

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
95

esTaTe of Roy lIChTensTeIn new yoRk/aDagp, paRIs 2013


esTaTe of Roy lIChTensTeIn new yoRk/aDagp, paRIs 2013

esTaTe of Roy lIChTensTeIn new yoRk/aDagp, paRIs 2013

CRÉDIT

Page de gauche : Look Mickey (1961),


National Gallery of Art, Washington.
Ci-dessus : Still Life With Goldfish (1972),
coll. particulière.
Tout en haut : Crying Girl (1963),
bibliothèque Kandinsky, Centre Pompidou.
À droite : Roy Lichtenstein dans son atelier
de Southampton, photographié par Horst P. Horst.

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Octobre 2013 536 Le Magazine Littéraire
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Le magazine des écrivains Visite privée 96

estate of roy Lichtenstein new york/adagp, paris 2013


Whaam ! (1963), Tate Modern, Londres.

Lichtenstein est un grand masturbateur. Certains auraient ajouté : C’est comme un chat qui ne comprenant pas qu’il est devant un mi-
n’est-ce pas. D’autres : c’est clair. Je déclare que Lichtenstein est le roir, ignorant du miroir, s’illusionne sur la proximité d’un semblable.
grand masturbateur par excellence, ce qui pourrait passer pour une Les termes comprendre, ignorer, s’illusionner ne concernent pas les
influence dalinienne. Je ne dis pas non. animaux. Je parasite ces créatures de mon humanité. Je cherche à
À la place du visage de l’artiste qui s’autopeint il y a un miroir. Il ne m’y introduire avec ma pensée, c’est-à-dire le langage. Le chat est
réfléchit rien, le miroir, à part lui-même. Il n’a pas de fonction, il est possédé par le miroir qui le reflète, car pour le chat il n’y a pas de
réduit à sa forme. Le visage de l’artiste est figuré par un miroir privé double, de consolation, d’apparence, mais la réalité sensible. Sans la
de ses qualités. Est-ce pour autant en homme sans qualités que Lich- panique sécuritaire, le pauvre enfant se serait écrasé à la surface du
tenstein se représente ? tableau. La gardienne a bondi à temps. Non pas au secours du petit
humain mais à celui du tableau. Il s’appelle Whaam !, ce tableau.
On regarde jusqu’à l’aveuglement L’enfant ne respecte pas l’art, ne le recherche pas, ne le reconnaît
Ma salle préférée dans l’exposition rassemble quelques tableaux appe- pas, donc il peut en jouir. Vous comprenez Lichtenstein en observant
lés les Brushstrokes. Ce sont des coups de pinceau, agrandis, délimi- ce qu’il fait aux corps. Et le corps de l’enfant, qu’on entrave avec une
tés, composés. Après avoir imité des images, Lichtenstein traduit la sangle dans sa poussette parce qu’il n’a pas d’entraves intérieures,
peinture. À ce moment-là, il est lui-même la peinture. Il archive le active conjointement la société en présence du tableau et l’objet
geste de peindre en l’interprétant. La spécificité de cet art consiste à auquel l’artiste lui-même le réduit. L’enfant n’aurait pas pu entrer
pouvoir se représenter concrètement. dans l’image, car c’est une surface. Il
Dans une autre salle, la suivante, on a aurait été repoussé. On n’entre pas dans
accroché les reproductions d’œuvres les tableaux de Lichtenstein, on n’y rê-
que l’artiste a réalisées dans la seconde vasse pas, on est séduit et écarté.
estate of roy Lichtenstein new york/adagp, paris 2013

moitié des années 1970. Ce sont des C’est au cours de ma troisième visite que
copies dans lesquelles Lichtenstein cet art dont l’efficacité m’avait toujours
s’autocite. Les éléments de son système déplu s’est imposé à moi. Car je n’en
transforment les tableaux sources. Sur cherchais plus la clé. J’appréciais son
les cathédrales de Monet, le parasite pro- obstination, les combinaisons, sa clarté.
lifère. Et alors c’est, disons-le, sublime. Le vulgaire jubile dans cette extrava-
On regarde jusqu’à l’aveuglement. La gance mesurée. La foule des spectateurs
trame, ces milliers de points, qui re- se mire dans l’exposition dont les miroirs
couvre le tableau produit sa disparition sont éteints. Cette modernité fait hom-
et nous aveugle. Lors de ma deuxième mage à la prouesse visée par l’Antiquité,
visite je me suis aperçue que la peinture peindre des natures mortes qui possé-
de Lichtenstein produit un effet phy- deraient les animaux, des raisins attirant
sique sur celui qui se trouve en sa pré- les oiseaux, des enfants qui feraient peur
sence. Il engendre des gestes, des mou- Brushstrokes (1965), collection particulière. aux conservateurs de musée.
vements, des signes. J’ai plissé les yeux. Avant de visiter une exposition d’art
Un jeune couple s’est étreint devant la bague de fiançailles géante. j’éprouve souvent de l’anxiété. Cela vient sans doute de ce que cet
Il y a un enfant, tout petit, promené en poussette, qui en entrant dans acte exige une performance. La performance consiste à voir. Ce n’est
les lieux s’écrie : « Mickey ! » Il marche à peine, n’empêche il a déjà pas l’art que je recherche mais à voir. Lors d’un simple repérage, j’ai
des références. Pour lui, l’exposition ne diffère pas d’un parc d’at- traversé le périmètre au pas de course afin d’embrasser l’exposition.
tractions, pour nous non plus peut-être. Mais l’enfant s’extrait de sa Une autre fois, j’ai regardé les œuvres, jusqu’à la fermeture. Je suis
poussette et il s’élance, bras tendus, vers une inabordable explosion revenue tant que je n’avais pas réussi à voir. Du reste, dès le premier
datée de 1963, pour se plonger, jouer, dans le grand cri jaune et rouge. raid le contact s’était fait.

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Le Magazine Littéraire 536 Octobre 2013
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Le magazine des écrivains Le dernier mot 98

Arcanes des massacres


Par Alain Rey

L’
origine du verbe massacrer et de son dérivé mas- D’innombrables massacres ponctuent l’histoire, perpétrés par des
sacre n’est pas aussi atroce que leur sens actuel. Les vainqueurs célébrés, tels Alexandre le Grand ou Jules César. Leurs
dérivés populaires, en latin tardif, d’un mot qui méfaits de massacreurs sont oubliés, alors que le « massacre des
devait être matteucca, parlent d’un coup de mas- Innocents » de l’Évangile selon Matthieu a plongé dans l’opprobre
sue, sans préciser l’objet de cette agression. Masse, Hérode Ier, malgré le peu d’historicité de cette tuerie de nouveau-
massue, noms d’armes, qui auraient pu n’être que des outils, comme nés. Au Moyen Âge et à la Renaissance, le massacre prend un tour
le marteau. Mais l’agressivité des Gallo-Romains ou de certains ethnique et religieux. La Saint-Barthélemy de l’an 1572 n’est pas un
d’entre eux, car toutes les civilisations recèlent des âmes pacifiques, cas isolé ; les catholiques y ont fait beaucoup plus de victimes que
a fait que la massue a été employée pour assom- les révolutionnaires en septembre 1792 : c’est
mer. On espère qu’il s’agissait d’abord d’abattre Avant la violente pourtant de l’expression « massacres de Sep-
des animaux, par exemple pour la boucherie. Cet et inventive tembre » qu’on se souvient. Alors, le massacre
acte de violence socialisée, accepté par les cultures Renaissance, entre dans le rayon d’action de la violence aveugle,
qui apprécient la viande, est exprimé en italien par on ne « massacre » des guerres, des répressions, du racisme et de la
la famille du verbe macellare, qui ne parle que xénophobie ; le mot interfère avec celui de ter-
que les animaux.
d’abattoirs et de boucherie, non de guerre et de reur. La rage meurtrière de la formation SS Das
tuerie. Il semble d’ailleurs qu’en ancien français le Reich, à Oradour, est la menue monnaie du régime
verbe a plutôt la valeur d’« assommer ». Une idée de violence et de massacre qui a conduit à la Shoah. Massacre court vers le géno-
d’acharnement, cependant, sans nulle culpabilité, va au XVIe siècle cide, très loin du coup de massue des anciens abattoirs.
DANIEL MAJA POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

concerner la chasse à courre, où le massacre est synonyme de curée Même si l’horreur est dissoute par l’invention ludique du jeu de
et devient collectif. De là un sens aujourd’hui à demi oublié, qui massacre, même si un mauvais instrumentiste ou un piètre chan-
donne au mot la valeur de « tête de cerf ou de daim séparée du corps, teur peuvent « massacrer » Mozart sans vraiment l’atteindre, ce mot
après la curée », puis, au XVIIIe siècle, de « trophée formé de l’os fron- au départ simplement agressif a plongé dans le Mal absolu. Dans
tal et des bois d’un cerf ». Massacrer n’est alors plus « assommer », l’actualité, deux noms de lieux entraînent l’emploi du mot mas-
mais virtuellement « brandir le chef tranché d’un ennemi vaincu ». sacre : Oradour-sur-Glane, en mémoire ; la Syrie, dans la culpabilité
À cette même époque violente et inventive, la Renaissance, on ne se de la non-assistance à nation en danger. Et parfois, on se surprend à
contente plus de « massacrer » des animaux, on passe aux êtres penser, lorsque discussions, atermoiements et commentaires
humains. Et, en prime, on applique le traitement non plus à une tournent autour des grands meurtres collectifs, à l’horrible titre de
seule victime, mais à plusieurs, voire à une population entière. Céline : Bagatelles pour un massacre.

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finLumières Tome 1 LesÉcrire la guerre Écrire
I certitudes
des ls ont introduit le règne de la raison dans un monde
gouverné par les croyances, la tradition, les devoirs.
Face aux inégalités de naissance, aux privilèges L
Lumières
Tome 1 àCent
e xxe siècle a débuté avec la Grande Guerre, premier
exemple d’un conflit total et quasi industriel, sollicitant
des fins meurtrières les toutes dernières technologies.
la guerre
Les Lumières

Écrire la g uerre
La fin des certitudes

héréditaires, ils ont affirmé l’universalité de l’homme ans après que se sont ouvertes les tranchées,
et des valeurs. D’un savoir épars, ils ont tiré une ce recueil évoque la manière dont les écrivains ont mis
encyclopédie. Imprégnés de la pensée de la Renaissance, leur art et leur pensée à l’épreuve de cette expérience
ils ont inventé la modernité. Ils s’appelaient Voltaire, sidérante.
« On doit exiger de moi Autour de ce gouffre fondateur seront
« Inquiéter, tel est mon rôle » « Ah, vous voulez vraiment voir
Diderot, d’Alembert,
André Gide d’Holbach. Ils étaient les Lumières. que je chercheabordés
une vérité,
ici quelques autres corps à corps entre guerre comment on tue les gens ? »
non que je la trouve. »
et littérature, à travers l’histoire (de l’Antiquité grecque Un vieux capitaine
INCLUS : DEUX ENTRETIENS AVEC JEAN STAROBINSKI Denis Diderot dans L’Incursion, de Tolstoï
ET TZVETAN TODOROV. à la guerre froide, de Tolstoï à Faulkner ou à Guyotat).

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Marcel
Marg uerite Duras Marg
Stefanuerite
Zweig Stefan
Virginia Woolf Virginia
Virginia
Louis-Ferdinand Céline Louis
. T
Proust oute sa vie durant, Marguerite Duras se sera non seulement
battue avec les mots (dans tous les registres, du roman
à l’article de presse), mais elle se sera également aventurée À
Duras travers ses nouvelles, au travers de ses biographies,
Stefan Zweig sonda inlassablement le mystère de l¹âme
humaine. De la Vienne fin de siècle au Brésil de l’exil, L
Zweig ’auteur de Mrs Dalloway et des Vagues est une figure qui
hante la modernité : son destin douloureux a suscité une
mythologie prolifique et ses œuvres nourrissent toujours P
Woolf rovocateur et sulfureux, Louis-Ferdinand
Céline agace en même temps qu’il fascine.
Son antisémitisme virulent, ses palinodies,
Ferdinand
Céline
Marcel Proust

Stefan Zweig
Marg uerite Duras

Virginia Woolf

Louis-Ferdinand Céline

dans les théâtres et sur les plateaux de cinéma. voici l¹itinéraire exemplaire d’un écrivain dont l’œuvre la littérature contemporaine. Woolf fut certes fragile, sa lâcheté n’en finissent pas de déranger.
Des contributeurs venus de tous horizons tentent est aujourd’hui lue avec passion. mais aussi combattive, pleinement inscrite dans les Mais, par son génie du style et de la langue,
ici de circonscrire une œuvre et une écriture sans égale, tumultes de son temps. Sa force tient tout autant à ses ce messager de l’Apocalypse, en prise
uvre INCLUS : DEUX TEXTES DE STEFAN ZWEIG
« En réalité,souverainement nue. Il s’agit aussi d’explorer une « Il faut être plus fort « Même la inventions
plus pure formelles
vérité, qu’à sa capacité à remettre en cause surdevrait
« Rien ne l’horreur de son
avoir temps, demeure
un nom, « La langue, rien que la langue,
agnon mythologie
chaque lecteur est, entêtante : celle que dessinent ses textes, mais que l’écrit, plus fort que soi, quand onles formes,par
l’impose les idées et les discours dominants. de peurun des
que ceplus
nomgrands
mêmeauteurs du XXe siècle. voilà l’important.
quand il lit,aussi celle de sa propre vie et de son personnage public. pour aborder l’écriture. : Alexis Lacroix, Jacques Le Rider, Claude Mettra,
LES CONTRIBUTEURS la violence, devient un péché le transforme. » Le reste, tout ce qu’on peut dire
OTES le propre lecteur Tout le monde a peur.
Serge Niémetz, Jean-Michel Palmier, Lionel Richard, Colette Soler… INCLUS
contre l’esprit. » : UN TEXTE DE JORGE LUIS BORGES d’autre, ça traîne partout.
INCLUS : DEUX ENTRETIENS AVEC CÉLINE
GES PEREC de soi-même. » Moi, j’ai pas peur. » Dans les manuels de littérature,
LES CONTRIBUTEURS : Geneviève Brisac, Belinda Cannone,
INCLUS : UN ENTRETIEN AVEC MARGUERITE DURAS et puis lisez l’Encyclopédie. »
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S Camus, Louis-Ferdinand Céline, N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S
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N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S
N O U V E A U X R E G A R D S N O U V E A U X R E G A R D S

Albert Camus Albert Le plaisir Le


P enseur solaire, romancier métaphysique et lyrique, dramaturge
politique, journaliste engagé, Albert Camus a été de tous
les combats de son temps ; et le temps a souvent montré,
Camus «
P ersonne n’est l’ennemi des lucioles », écrit Fernando Pessoa
dans Le Gardeur de troupeaux. On pourrait en dire autant
du plaisir. Bien qu’une curieuse injonction nous conduise
plaisir
Albert Camus

Le plaisir

outre la valeur de ses œuvres, la justesse de ses positions. à le défendre, le plaisir par lui-même ne connaît pas d’ennemis.
De l’Algérie coloniale aux planches parisiennes, des premiers Par conséquent, la question qu’il pose à ceux qui le rencontrent
articles à la lutte contre les totalitarismes, voici l’histoire n’est pas celle du « pour ou contre », mais celle du « comment ».
d’un auteur qui sut, au milieu des tempêtes du xxe siècle, « … devant cette nuit chargée Les censeurs les plus austères le rejettent dans les béatitudes « Pourquoi, durant tant d’années,
garder son cap : celui d’un humanisme sans dieu. de signes et d’étoiles, je m’ouvrais de « l’après-vie », les jouisseurs les plus débridés l’absorbent ai-je écrit ce livre ?
pour la première fois à la tendre dans l’immédiateté du présent. Dans tous les cas, il s’agit Pour affronter ce mystère :
indifférence du monde. » c’est le plaisir qui est puritain. »
moins d’en poser les bornes que d’en définir les contours. Tâche
Pascal Quignard
LES CONTRIBUTEURS : Jacques Brenner, Alexis Brocas, François Ewald, naturellement délicieuse que l’histoire littéraire laisse à la fois
Michel Faucheux, Bernard Fauconnier, Max-Pol Fouchet, Roger Grenier,
inaboutie et chaque fois recommencée. (Maxime Rovere)
Laurent Nunez, Pascal Pia, Denis Salas…

INCLUS : DEUX ENTRETIENS AVEC MICHEL ONFRAY ET SLAVOJ ŽIŽEK

La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire


LES CONTRIBUTEURS : Marcel Conche, Nathalie Crom, Philippe Grimbert,
pose un œil neuf sur les grands auteurs de la littérature
Max Milner, Laurent Nunez, Jean Salem, Chantal Thomas...
française et étrangère. Elle rend compte de lectures
inédites, de critiques modernes, d’analyses imprévues ;
La collection « Nouveaux regards » du Magazine Littéraire
parce qu’une œuvre qui ne change pas de sens à chaque
pose un œil neuf sur les grands auteurs de la littérature
époque est une œuvre morte.
française et étrangère. Elle rend compte de lectures
inédites, de critiques modernes, d’analyses imprévues ;
Parus dans la même collection :
parce qu’une œuvre qui ne change pas de sens à chaque
Louis-Ferdinand Céline, Marguerite Duras,
époque est une œuvre morte.
Marcel Proust, Virginia Woolf, Stefan Zweig. 9,90 € ISBN 979-10-91530-05-7 9,90 € ISBN 979-10-91530-06-4
N O U V E A U X R E G A R D S Parus dans la même collection : N O U V E A U X R E G A R D S
Albert Camus, Louis-Ferdinand Céline,
Marguerite Duras, Marcel Proust,