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édito

Faire face à la haine


Par Nicolas Domenach

a guillotine est réapparue. À Alençon, Sens, Mais ensuite on a trop eu de complaisance envers
Pontarlier, Redon, Brive, Paris… La mort pro- toutes les colères qu’on a sanctifiées, les transfor-
mise, promenée en relique sacrée, applaudie par mant en ces « saintes haines » d’autrefois qui brû-
des gilets jaunes, et même par des enfants escor- lèrent tant de vies. Il n’est pas de saintes haines ou
tés de sourires. Nausée d’horreurs devant ce re- colères qui tiennent en démocratie, car elles de-
tour de barbarie, moins de quarante ans après viennent criminelles. La connivence envers les cas-
la suppression de la peine capitale. Et puis ces slo- seurs s’est faite complicité fatale. Les haineux ont
gans antisémites contre « Macron pute à juifs ». pris le dessus du pavé, en particulier contre toutes
L’académicien Alain Finkielkraut lapidé d’in- les élites si délégitimées qu’elles n’osent plus rallu-
sultes… L’hiver est à la haine. mer les Lumières et baissent l’abat-jour. Ainsi
Pour les Français que nous avons interrogés avec perd-on son âme à ne plus la risquer.
l’institut Ipsos, la pire des violences fut la profana- De même s’est-on habitué à cette fameuse
tion de l’Arc de Triomphe par des manifestants « culture du clash » que l’anonymat d’Internet fa-
émeutiers qui crevèrent l’œil de la République et vorise. La disqualification de l’autre a remplacé le
attaquèrent les policiers avant de se trouver eux- dialogue. Sur la Toile, les harceleurs de la nouvelle
mêmes nombreux blessés. Dans une escalade ver-
tigineuse d’agressions. On s’en inquiète, mais, Les démocraties ont des
hélas ! on s’en accommode, en particulier les extré- résiliences insoupçonnées.
mistes, si tolérants avec l’intolérance. Comme si la
République ne méritait pas d’être plus ardemment génération ont pris le masque du « Lol », de la pré-
défendue. Nous voilà du coup emportés par une tendue rigolade, pour mieux asservir le sexe dit faible
surenchère qu’on ne maîtriserait plus. Sauf à faire ou « efféminé ». Là, on ne rit plus. On sanctionne.
face. Sauf à comprendre d’abord, puis à réagir. À Le laisser-faire, c’est le laisser haïr, le laisser périr les
réanimer les anticorps. À trouver en nous les forces valeurs humanistes auxquelles nous tenons.
de stopper cette dérive suicidaire, même s’il arrive Heureusement, se produisent encore des réactions
à l’homme de préférer les facilités de l’affrontement salutaires. Les démocraties ont des résiliences in-
fratricide plutôt que l’effort du salut collectif. soupçonnées qui ne demandent qu’à être mobili-
On ne s’aimait plus, plus assez en France. On sées. On le voit dans le « grand débat » qui est aussi
se surprend à se haïr. Au lendemain d’une coupe un grand divan. La parole qui s’y libère. On ne met
du monde de foot qu’on pouvait être fier d’avoir pas la langue française dans sa poche. On voit à quel
remportée ! Mais les fractures étaient trop pro- point elle peut être riche de sursauts, d’échanges qui
fondes – sociales, géographiques, culturelles, édu- amorcent un approfondissement du bien commun.
catives – pour que les vieux démons n’en res- Ce n’est pas seulement de respect que ces citoyens
sortent pas en grimaçant, car les hommes d’en ont besoin. Le pouvoir devra aussi remplir le frigo,
bas, ou du milieu, ont été trop humiliés par ceux et répondre au sentiment d’injustice. Le même qui
d’en haut. Par le premier d’entre eux, comme par animait les cahiers de doléances avant la révolution
les précédents, qui ont failli à leur devoir de consi- de 1789. C’était ainsi particulièrement bien formulé :
dération. Et de justice, surtout. On ne pouvait « Sire, il n’y a qu’un monarque dans votre royaume,
avoir au début que de la sympathie pour ces dé- c’est le fisc. Il ôte l’or de la couronne, l’argent de la
tresses manifestes et ces fraternités de rond-point. crosse, le fer de l’épée et l’orgueil aux paysans. » L
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 3
Avec la participation exceptionnelle
du Musée Jean de La Fontaine –
Ville de Château-Thierry
sommaire Le Nouveau Magazine littéraire • N° 15 • Mars 2019

3 Édito par Nicolas Domenach nos livres


6 Bien commun
8 Sursauts 28 56 Penser l’écologie :
contre nature, tout contre
par Juliette et
les idées Pierre-Édouard Peillon
12 Pourquoi il faut démanteler
Google et Amazon fiction
par Christine Kerdellant 59 Bertrand Belin
18 « Le néolibéralisme est par Alain Dreyfus
à bout de souffle » entretien 60 L’horreur est humaine !
avec Barbara Stiegler par Alexis Brocas
20 Le point Zemmour 62 Michael Ondaatje
par Maurice Szafran par Camille-Élise Chuquet
et Guillaume Durand 64 Gérard Oberlé
par Bernard Quiriny
le portrait
28 Ben Rhodes par non-fiction
PETE SOUZA/WHITE HOUSE/SIPA - ILLUSTRATION DE BORIS SÉMÉNIAKO POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE - JEAN LUC BERTINI/PASCO - NORTH WIND PICTURES/LEEMAGE

Marie-Dominique Lelièvre 68 Allan Bloom, l’ami américain


par Alain Dreyfus
en couverture 70 Jean Rolin
Pourquoi tant de haines ? par Jean-Baptiste Harang
28 Sondage : les dessous 71 Valérie Zenatti
d’un volcan par Manon Houtart
par Anne Laffeter et

26
74 Maurice Nadeau
Aurélie Marcireau par Alexandre Gefen
32 Le fond de l’air effraie
par Marc Weitzmann le récit
36 Manifestations sous tension 76 « L’île Hood et l’ermite
par Marie Fouquet Oberlus » une nouvelle

74
d’Herman Melville
38 Fini le storytelling
par Christian Salmon dossier
40 Ligue du Lol : témoignage L’appel du large
par Léa Lejeune 84 La mer, toujours
41 Misogynie, recommentée
en venir aux mots par Alexis Brocas
par Marylin Maeso 85 Le Robinson cannibale
42 Haters et réseaux sociaux de Defoe par Guillaume
par Olivier Ertzscheid Pigeard de Gurbert
44 Les pulsions du pamphlet 88 Conrad, travailleur de la mer
par Cédric Passard par Alexis Brocas
46 Philosophie et psychanalyse, 91 L’île au trésor
regards croisés sur le bout de la langue
entretien avec Marc Crépon par Jean-Jacques Greif
et Hélène L’Heuillet 92 London, avec vue sur la mer
50 Antonin Artaud et Emily par Alexis Brocas
Brontë : transfigurations 96 Dans le ventre de la baleine

82
de la haine en littérature par Thierry Gillybœuf
par Lydie Salvayre
52 Géopolitique : Ont également collaboré à ce numéro :
nous courons vers l’abîme Meriem Alaoui, Fabrice d’Almeida, François Bazin, Simon
Bentolila, Eugénie Bourlet, Gérald Bronner, Jacques
par Bernard Guetta Braunstein, Giuliano da Empoli, Sylvain Giovagnoli, Hubert
Prolongeau, Patricia Reznikov, Maxime Rovere, Serge Sanchez,
Juliette Savard, Camille Thomine.

En couverture : serazetdinov/iStock/Getty Images –


Sammlung Rauch/Interfoto/akg-images

idées, débats,
© ADAGP-Paris 2019 pour les œuvres de ses membres
reproduites à l’intérieur de ce numéro.

récits...
Ce numéro comporte 4 encarts :
1 encart abonnement Le Nouveau Magazine Littéraire sur les
exemplaires kiosque France ; 1 encart abonnement Edigroup
sur les exemplaires kiosque Suisse et Belgique ; 1 encart
Webalix sur les exemplaires abonnés ; 1 encart First Voyages www.nouveau-magazine-litteraire.com
sur les exemplaires abonnés.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 5


bien commun

Les verts tricolores welcome


Réchauffement

e
L’histoire heurtée d’un mouvement qui a poussé comme économique
un arbre « sans trop connaître ses racines ».  L’ONG Carbon
Disclosure Project
évalue des entreprises
n 1979, Brice La- selon leurs efforts
écologiques. Elle leur
londe pense faire demande aussi
alliance avec les si le dérèglement
Radicaux de climatique pourra leur
DETTE gauche et ce qu’il reste du PSU faire gagner de
l’argent. Ce qui donne
DÉBATTUE pour les premières euro-
lieu à des réponses
Le Traité péennes. Ses amis écologistes inventives. Home

BERTRAND GUAY/AFP
d’économie hérétique refusent. Résultat : 4,39 % des Depot espère vendre
de Thomas Porcher voix… Leurs frais de cam- plus de climatiseurs.
sort en poche (Pluriel). Vinci imagine de juteux
L’agrégé d’économie
pagne ne sont pas remboursés,
et l’une des formations préhis- contrats pour protéger
y flingue la doxa les infrastructures
économique libérale. toriques des Verts (fondés en Duflot, Joly, Cohn-Bendit. françaises des
Ce livre est un 1984) est déjà en crise finan- potentielles
instrument jouissif pour cière. Une anecdote qui rap- contre Cohn-Bendit : c’est la catastrophes. Apple
nourrir les débats estime que l’iPhone
de fin de repas où les
pelle l’impossible rassemble- chronique d’une famille qui a
ment de la gauche et des toujours deux leaders qui s’af- est idéal « dans
lecteurs des Échos des situations où le
prennent le dessus. écologistes pour les prochaines frontent, deux lignes qui s’op- transport, le courant
Par exemple, européennes. Pour la première posent, deux stratégies qui ou autres services
ils nous assènent que fois un livre raconte l’histoire s’annulent. En l’occurrence, pourraient être
la dépense publique interrompus » ; il peut
représente 57 % du PIB
du mouvement en France, de les écolos français ont toujours
René Dumont à Nicolas privilégié la décroissance plu- servir de « lampe
de la France. Sous- de poche, de sirène, et
entendu : « Le secteur Hulot. Arthur Nazaret y tôt que le développement du- donner des instructions
public est majoritaire dresse le portrait de cet arbre rable – sauf quand ils se sont de premier secours ».
par rapport au secteur qui « a poussé sans trop retrouvés au gouvernement. Bref, tout va bien !
privé ». Faux ! « Si l’on
appliquait la même
connaître ses racines ». Un Jacques Braunstein
méthode de calcul drôle de parti qui a rassemblé
à la dépense privée jusqu’à 16,28 % des voix aux UNE HISTOIRE
des ménages et européennes de 2009 pour DE L’ÉCOLOGIE

BORIS HORVAT/AFP
des entreprises, cette dégringoler à 2,31 % à la pré- POLITIQUE,
dernière s’élèverait Arthur Nazaret,
à plus de 200 %
sidentielle suivante… La- éd. La Tengo,
du PIB ! »
londe contre Waechter, Voy- 352 p., 22 €.
net contre Mamère, Duflot

Cesarini, la jambe gauche de Macron ?


La République en marche est souvent a depuis quitté le parti macroniste. Jean-
accusée de trop s’appuyer sur sa jambe François Cesarini est-il appelé à devenir le
droite. La jambe gauche se muscle. Jean- leader du pilier social du groupe ? Peut-être
François Cesarini, avec 22 députés, a pro- bien car ce prof de philo et ancien socialiste
posé le 5 février dernier un nouvel ISF dé- a un parcours très « en même temps ». Avi-
ductible de 100 % si les contribuables qui gnonnais, il a fondé un incubateur de start-
y sont assujettis l’utilisent pour financer les up, et en même temps il a organisé une ré-
PME. Avec 50 autres LREM, Cesarini s’est union publique avec des gilets jaunes. Il s’est
JACQUES WITT/SIPA

abstenu sur la loi anticasseurs. Il s’était aussi produit sur scène au dernier Festival d’Avi-
opposé à la hausse de la CSG sur les retraites gnon, et en même temps il a rédigé un rap-
et avait signé une tribune sur l’énergie avec port pour le réformer. Un profil hybride
Mathieu Orphelin, un proche de Hulot qui qui pourrait être utile. J. B.

6 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


sursauts

Philippe réussirait-il l’ENA ?


Témoignage d’une journaliste, membre du jury du concours externe de l’ENA cet
automne. Quelles sont les qualités « managériales » attendues des futures élites ?
ABSOLUTPAEZ

Haro sur les « technos »


de Matignon ! Alors que les
CONDAMNÉ gilets jaunes ont contraint le
AUX FEMMES président à reculer, la ma-
Le très populaire cronie a trouvé son bouc
animateur radio émissaire : les énarques qui
argentin Baby entourent le Premier mi-
Etchecopar, qui se
veut politiquement
nistre, énarque lui-même.
incorrect, a été Comme si Emmanuel Ma-
condamné pour les cron ne sortait pas aussi de
FREDERICK FLORIN/AFP
propos sexistes qu’il la grande école vilipendée.
a tenus dans son Accusation à contretemps.
émission « L’ange
du milieu de la nuit ».
Au point qu’il est permis de
Une procureur a porté se demander si Édouard
plainte contre lui pour Philippe réussirait encore le
Le Premier ministre en visite à l’ENA, à Strasbourg, le 18 mai 2018.
violation de la loi concours d’entrée.
antidiscriminations. Aujourd’hui, la sélection des qualités personnelles » et rapport confidentiel. Cer-
L’animateur ayant
reconnu la gravité
des élèves vise moins à « la compréhension des tains ont déjà l’habitude
des faits, la juge l’a promouvoir des « crânes grands enjeux de l’action d’ouvrir le parapluie ;
astreint à recevoir d’œufs » que des « managers publique ». Empruntant aux d’autres mentent de manière
une féministe publics », futurs hauts fonc- méthodes du recrutement, flagrante : rédhibitoire ! À
différente chaque jour tionnaires. Psychorigides et « l’épreuve orale d’entre- l’inverse, des exemples de
pendant dix jours
dans son émission.
arrogants, s’abstenir ! Ces tien » fournit l’occasion de « management par le sens »
Une séquence de dix derniers peuvent l’emporter traquer l’empathie, le sens impressionnent le jury. « Il
minutes qu’il ne à l’écrit. Mais restent les pratique et l’éthique des can- n’y a pas de risque à prendre
pourra interrompre oraux, qui tentent de percer didats. Certaines « mises en des risques », martèle Patrick
ou commenter ensuite. la personnalité sous le for- situation » agissent comme Gérard, non-énarque direc-
Une version aussi
drôle que paradoxale
matage des prépas. Selon le des révélateurs chimiques. teur de l’ENA. Former des
de la liberté président des jurys du Tel cadre était supposé élites, certes, mais des élites
d’expression. J. B. concours 2018, l’objectif est mener l’enquête pour savoir capables de penser la com-
de distinguer « la diversité qui avait fait fuiter un plexité. Chantal Didier

Loi anticasseurs : un « fichage » inadmissible


La justice peut-elle résis- contrôler l’identité de toutes abus de pouvoir. Elle vient
ter à un pouvoir politique ? les personnes qui voudront de condamner la Russie
C’est la question posée par s’y rendre, dont les cartes na- pour atteinte au droit de ma-
l’avocat François Saint- tionales d’identité seront nifestation : c’est Alexeï Na-
SIMON GUILLEMIN/HANS LUCAS/VIA AFP

Pierre dans Le Droit contre scannées : un fichage géné- valny qui en avait été vic-
les démons de la politique. ral des manifestants ! time… Le gouvernement de
Que pensez-vous de la loi anti- Pourquoi les politiques ont-ils Philippe veut-il prendre ce
casseurs votée par les députés ?  des réserves à l’égard de la risque ? Ce serait une honte
Le plus grand mal. La po- Cour européenne des droits pour nous tous.
lice devra filtrer les indési- de l’homme ?  Propos recueillis par A. M.
rables aux abords des mani- Parce que la CEDH se Entretien à lire en intégralité sur le site
festations, et pour cela montre sévère avec leurs www.nouveau-magazine-litteraire.com

8 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


quelle histoire !
de Fabrice d’Almeida Édité par Le Nouveau Magazine pensées
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Président-directeur général et directeur


de publication : Claude Perdriel
Directeur général : Philippe Menat
Directeur éditorial : Maurice Szafran
Directeur éditorial adjoint : Guillaume Malaurie
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol
Conception graphique : Dominique Pasquet
’est une simple plaque le tort d’être volontaire pour couvrir RÉDACTION DU NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
Comité éditorial : Nicolas Domenach, Maurice
de rue qui a retenu l’attention sa section en fuite. Et le voici en train : Szafran, Guillaume Malaurie, Claude Perdriel
Directeur
de François-Guillaume direction Buchenwald. Après quelques Nicolas Domenach
Rédacteur en chef
Lorrain (1), une de celles que mois dans une mine de sel à Stassfurt, Hervé Aubron (1962)
haubron@magazine-litteraire.com
l’on croise sans s’y attarder. Et pourtant, il survit à une marche de la mort, en avril Rédacteur en chef adjoint
l’écrivain va prendre sa casquette 1945. Après cette guerre, il a encore fait Alexis Brocas (1964)
abrocas@magazine-litteraire.com
de journaliste et se lancer dans celles, coloniales, en Indochine et en Rédactrice en chef adjointe
Aurélie Marcireau (1961)
une enquête pour comprendre l’histoire Algérie. Lui aussi aurait pu passer sous amarcireau@magazine-litteraire.com
Directrice artistique 
cachée derrière les mots gravés sur le radar de l’histoire. Car notre monde Blandine Scart Perrois (1968)
bperrois@magazine-litteraire.com
la pierre : « Ici est tombé sous les balles est ainsi fait que l’on retient la masse, Responsable photo 
Janick Blanchard (1963)
allemandes Jean Kopitovitch, les résistants, les déportés, sans toujours jblanchard@magazine-litteraire.com
Secrétaire de rédaction-correctrice
patriote yougoslave, le 11 mars 1943 ». penser à ce que chacun d’eux avait de Valérie Cabridens (1965)
vcabridens@magazine-litteraire.com
Cette vie minuscule, chacun semble l’avoir singulier pour prendre le pari de sortir Rédactrice-secrétaire de rédaction
Marie Fouquet
oubliée. La mairie de Paris ignore tout du du rang et tenter de changer le cours Rédactrice-designer
Sandrine Samii
personnage. Et il faut fouiller les archives des événements. La fortune de l’écrit Assistante de rédaction 
Gabrielle Monrose (1906)
de la préfecture de police avant qu’une est ainsi de laisser des traces de ces Fabrication
grandeurs anonymes que nous pouvons Christophe Perrusson (1910)

La fortune de
Activités numériques
parfois retrouver au fil des rues ou des Bertrand Clare (1908)
Responsable administratif

l’écrit est de laisser pages. Voici une autre aventure obscure Nathalie Tréhin (1916)
Comptabilité : Teddy Merle (1915)
revenue au grand jour en 2007, en Russie.
la trace de grandeurs
Directeur des ventes et promotion
Valéry-Sébastien Sourieau (1911)
C’est Nikolaï Nikouline (3). À hauteur Ventes messageries : À juste titres -

anonymes. d’homme, sa guerre contre les nazis à l’est


Benjamin Boutonnet - Réassort disponible :
www.direct-editeurs.fr - 04 88 15 12 41.
Agrément postal Belgique n° P207231.
n’a rien d’héroïque. Il raconte les fausses Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31
Responsable marketing direct
première lueur se fasse. Kopitovitch n’est blessures, l’alcool, la crasse, l’épuisement, Linda Pain (1914).
Responsable de la gestion des abonnements
pas n’importe qui. Cet inconnu a choisi les maladie vénériennes… Un combat Isabelle Parez (1912).
iparez@sophiapublications.com
la France. Il fait partie d’un groupe qui échappe aux grandes valeurs et un Communication :
de lycéens serbes arrivé dans l’Hexagone quotidien mesquin où les forts profitent Marianne Boulat (06 30 37 35 64)
mboulat@sophiapublications.fr.
en 1916, et, comme beaucoup, est reparti des faibles, les hommes des femmes. RÉGIE PUBLICITAIRE :
Médiaobs
pour la fondation de la Yougoslavie en Personne ne connaissait ce soldat. Son 44, rue Notre-Dame-des-Victoires,
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

75002 Paris. Fax : 01 44 88 97 79.


1919. Mais il est revenu charmé par ce nom désormais a franchi les frontières. Directrice générale : Corinne Rougé
(01 44 88 93 70, crouge@mediaobs.com).
pays. Et, pendant la Seconde Guerre À son tour il devient un symbole, et Directeur commercial : Christian Stefani
(01 44 88 93 79, cstefani@mediaobs.com).
mondiale, il est entré dans la Résistance son étincelle, comme celles de Pierre Bur Publicité littéraire : Quentin Casier
(01 44 88 97 54, qcasier@mediaobs.com)
et a participé à des actions armées. C’est et de Jean Kopitovitch, nous laisse COMMISSION PARITAIRE
la dernière, un attentat à la grenade supposer qu’un vaste monde de grandeur n° 0420 K 79505. ISSN- : 2606-1368
La rédaction du Nouveau Magazine littéraire
contre des soldats allemands, qui lui a subsiste dans l’ombre du néant. L est responsable des titres, intertitres, textes
de présentation, illustrations et légendes.
coûté la vie. Un héros ordinaire se dessine Copyright © Nouveau Magazine Littéraire
Le Nouveau Magazine Littéraire est
que les historiens avaient oublié, comme (1) Vous êtes de la famille ?, François-Guillaume publié par Le Nouveau Magazine pensées
Lorrain, éd. Flammarion, 320 p. et littéraire, Société par actions simplifiée
s’il existait un niveau en dessous duquel au capital de 750 000 euros.
(2) Un képi malmené, Pierre Bur, éd. Selena, 268 p. Siret : 837 772 284 00019
le regard de la postérité ne daignait pas Dépôt légal : à parution
(3) Les Carnets de guerre, 1941-1945, Nikolaï Nikouline,
se baisser. On aurait pu aussi oublier Pierre traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs,
IMPRESSION
Elcograf Spa (Vérone - Italie), certifié PEFC
Bur (2). Je l’ai rencontré voici quelques éd. Les Arènes, 384 p.
Origine du papier : Autriche
Taux de fibres recyclées : 0%
années à une cérémonie en l’honneur des Eutrophisation : PTot = 0,008 kg/tonne
de papier
déportés-résistants. En juillet 1944, alors Professeur d’histoire contemporaine
à l’université Paris-II-Panthéon-Assas,
qu’il est dans le maquis, il est capturé par
Fabrice d’Almeida est l’auteur de nombreux
les SS de la division Das Reich, tout juste ouvrages dont un récent « Que sais-je ? »
passés à Oradour-sur-Glane. Il avait eu sur Nelson Mandela (PUF, 2018).

10 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


les idées Politique · Économie · Société

Pourquoi il faut
démanteler Google
et Amazon
Non seulement les Gafa exercent un totalitarisme économique,
écrasant les entreprises moins puissantes, mais ces géants du web représentent
aussi une menace pour la vie privée des internautes.
Par Christine Kerdellant

l
e Brexit et l’élection de des Gafa sur l’économie et les entre- Car ils exercent un véritable totalita-
Trump sont l’œuvre de Face- prises sont bien plus étendus – et risme économique en « désintermé-
book, au moins en partie. moins connus. Les libraires ont été les diant » les entreprises installées,
Avec le scandale Cambridge premiers à en souffrir il y a vingt ans, c’est-à-dire en leur confisquant le ILLUSTRATION FRASER HUDSON POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
Analytica, les citoyens ont suivis par les médias, puisque le duo- contact avec le client final.
découvert comment les pro- pole Google-Facebook domine outra-
fessionnels du marketing politique geusement la publicité en ligne : il AU COMMENCEMENT
pouvaient les manipuler en exploitant truste les trois quarts des investisse- FUT LE JOUET
leurs données personnelles. On sait ments des annonceurs dans le numé- L’affaire Toys’R Us est emblématique.
aujourd’hui que, si Trump, pendant rique, et même 90 % de la publicité Tout commence en 2000 : Amazon,
sa campagne, paraissait souvent se sur mobile. Mais ce n’était qu’une en- petit libraire en ligne, veut se lancer
contredire, c’est parce qu’il possédait trée en matière. Amazon et Google dans le jouet. Quand il manque de
une fine connaissance de ses cibles et prennent désormais, méthodique- stocks, il achète ses Pokemon et ses
servait à chaque communauté d’élec- ment, le contrôle de pans entiers de chiens Mattel sur le site de Toys’R Us,
teurs les arguments auxquels ils étaient l’économie. Leur hégémonie, bien su- lequel s’intéresse surtout à ses 1 600
le plus sensibles. périeure à celle d’IBM dans les années magasins physiques. Après avoir en-
L’impact néfaste des réseaux so- 1980 ou de Microsoft dans les années grangé 3 millions de clients, Amazon
ciaux sur la vie privée et la démocra- 1990, justifierait qu’ils tombent à leur propose à Toys’R Us de devenir son
tie est démontré, mais les dommages tour sous le coup de la loi antitrust. fournisseur officiel de jouets plutôt
12 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 13
les idées

que d’avoir à développer son l’absence de débat qui a accompagné


propre site en ligne. Toys’R Us accepte sa montée en puissance : des dizaines
et signe un contrat de dix ans avec Jeff d’entreprises ont déjà disparu. Au pe-

DAVE KOTINSKY/GETTY IMAGES FOR LIBERTY SCIENCE CENTER/AFP


Bezos, en échange d’un pourcentage tit jeu du gendarme et du voleur, sur
sur les ventes et de 50 millions de dol- fond de concurrence faussée et d’abus
lars par an. Las ! Amazon va en profi- de pouvoir, Google a toujours un
ter pour acquérir toute la « data », coup d’avance. Car, au lieu d’être un
toute la connaissance du secteur et des simple robinet branché sur le web,
clients, toutes ces données qui seront qui trie les pages des sites et les filtre,
autant d’armes pour terrasser son Google n’est pas neutre. Dans un
fournisseur. En parallèle, l’e-commer- grand nombre de secteurs, il propose
çant a fait entrer d’autres marchands ses prestations en même temps que
de jouets sur sa plateforme. Très vite, celles de ses concurrents. Il a été
Toys’R Us se rend compte qu’il s’est condamné plusieurs fois par la Com-
fait flouer ; il dénonce le contrat, at- mission européenne pour avoir favo-
taque en justice, accepte finalement risé indûment ses propres services. Il
une transaction à 51 millions de dol- Raymond Kurzweil, directeur de l’ingénierie a aussi écopé de condamnations en
lars et reprend sa liberté. Trop tard : de Google depuis 2012. France, quand les juges estimaient
Amazon vend deux fois plus de jouets qu’il s’inscrivait « à l’évidence dans
que lui. Et les magasins du père Noël racheté Whole Foods aux États-Unis, le cadre d’une stratégie générale
ont fait banqueroute. a signé des partenariats avec des dis- d’élimination ».
Car, dans le jouet comme ailleurs, tributeurs locaux – Monoprix en Le géant du numérique a notam-
plus de la moitié des produits vendus France – et commence à implanter ment laminé le secteur du voyage en
sur les sites d’Amazon proviennent de des Amazon Go, des magasins sans modifiant son algorithme de classe-
vendeurs tiers, des PME qui touchent caisse, où vos mouvements sont suivis ment. Dans la version ancienne de
ainsi un public qu’elles ne pourraient par des caméras et des capteurs, et vos Google, les adwords, les noms corres-
atteindre seules. Le revers de la mé- achats directement débités sur votre pondant à des publicités, coexistaient
daille ? Elles deviennent dépendantes compte. Aux États-Unis, les acteurs avec les noms de firmes qui étaient
du mastodonte, qui est « juge et par- de la grande distribution sont à plébiscitées par les internautes et donc
tie » sur ses marketplaces, puisqu’il est l’agonie. arrivaient en haut de page. Si vous ta-
à la fois l’organisateur du marché et, piez Paris-New York dans votre barre
souvent, un vendeur parmi d’autres. JUGE, PARTIE ET JOUEUR de recherche, vous obteniez à la fois
Des PME de maroquinerie, d’éclai- Google-Alphabet, le deuxième Gafa des publicités sur le côté droit et de
rage ou de mode se sont trouvées dé- le plus dangereux, est aussi un roi de vraies réponses « organiques » issues
référencées du jour au lendemain, la data, et un véritable rouleau com- des recherches (LastMinute, Expedia,
sans moyens de se défendre. presseur grâce à son moteur de re- Opodo…). Résultat, si 30 % du mar-
Amazon va maintenant devenir un cherche. Il est déjà trop tard pour dé- ché était capté par les offres publici-
leader du commerce physique. Il a plorer son hégémonie économique et taires, les sites performants se parta-
geaient les 70 % restants. On pouvait
vivre sans être client de Google. Mais,
en même temps qu’il a changé d’algo-
rithme, Google est devenu acteur du
marché du tourisme. La place qu’il a
laissée à LastMinute ou Expedia s’en
est réduite d’autant. Pour la même re-
quête Paris-New York, vous trouvez
toujours des offres adwords – placées
non plus sur le côté mais en tête de
liste –, puis viennent les offres corres-
ALEXANDER POHL/NURPHOTO/VIA AFP

pondant à des services de Google :


Google Flight, Google Finder, Google
Shopping, Google Maps, etc. Avec
Google Flight, par exemple, vous
pouvez choisir la compagnie que vous
voulez, mais elle devra rémunérer
Google pour le trafic apporté. En-
Google-Alphabet, roi de la data, est un véritable rouleau compresseur grâce à son moteur de recherche. suite, les anciens leaders du marché
14 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
n’ont plus que la portion congrue. Le
même phénomène a eu lieu avec les
comparateurs de prix, car, dès sa nais-
sance, Google Shopping a été placé en
tête, juste après les sites payants,
déclassant les comparateurs « or-
ganiques ». Le site français Acheter-
moins-cher.com, autrefois leader des
comparateurs, a été acculé à la faillite.
Même chose dans le tourisme avec
Google Travel, Frommer, Google
Places, Google Hotel Finder, Quick-

STEPHEN BRASHEAR/GETTY IMAGES/AFP


see, Ruba.com, Google City Tours,
Tour Tutorial et bien d’autres. Comme
un élève qui se noterait lui-même pre-
mier de la classe !
Google est devenu juge et partie,
joueur et sélectionneur, vendeur et
courtier. Il a diminué la visibilité de ses
rivaux et s’est libéré des intermédiaires,
sans apporter le moindre nouveau ser- Chez Amazon Go, magasin sans caisse, vos achats sont directement débités sur votre compte.
vice. C’en est fini de l’équité et de la
prime aux meilleurs : il fait arriver en Google a les moyens de mettre des terrain de jeu. Elles n’ont pas peur
tête ses clients et tue les autres. milliards de dollars pour racheter les qu’il fabrique à leur place, mais qu’il
À l’origine, Google était un facteur entreprises qui l’intéressent, face à des leur soit un jour impossible de se pas-
de disruption, c’est-à-dire de remise concurrents qui ne peuvent payer que ser de lui pour nouer une relation avec
en cause des situations acquises. Au- les prix du marché. Dans les secteurs leur client final. Et qu’il leur confisque
jourd’hui, il a lui-même atteint une où il s’installe, il instaure générale- l’essentiel de leur marge.
position critique qui lui permet d’em- ment la gratuité afin de récupérer les Au dernier Mondial de l’auto, Éric
pêcher l’entrée d’acteurs innovants. données des usagers. Qui se souvient Léandri, le patron de Qwant, moteur
C’est le phénomène du winner de recherche français garant
takes all de l’économie numé- du respect de la vie privée, est
rique, autrement dit le vain-
Au petit jeu du gendarme parti en claquant la porte
queur rafle tout et se renforce et du voleur, Google a toujours lorsque Renault, avec qui il
avec le temps. un coup d’avance. était en pourparlers, a an-
Il serait fastidieux de détail- noncé son partenariat avec
ler les mouvements de Google dans que les premiers GPS (TomTom…) Google. Contrairement aux construc-
tous les secteurs. La santé, la domo- n’étaient pas gratuits ? En Allemagne, teurs allemands, méfiants ou pru-
tique, les drones, la robotique, et plus par exemple, Google propose gra- dents, qui exploitent ensemble le sys-
globalement l’intelligence artificielle tuitement une estimation de l’écono- tème de cartographie Here racheté à
font partie des plus spectaculaires. mie que vous pouvez faire sur votre Nokia, l’Alliance Renault-Nissan-
Sans parler de son soutien au transhu- facture d’électricité si vous installez Mitsubishi a choisi Android pour
manisme : depuis 2012, le directeur des panneaux solaires sur votre toit. équiper ses voitures (Google Maps,
de l’ingénierie de Google est le cher- Comme il connaît votre position avec Google Music, contacts, mails…).
cheur Raymond Kurzweil, grande fi- Google Earth, il peut calculer la sur- Mais c’est une solution de facilité. Car
gure du transhumanisme de la Silicon face disponible pour les panneaux, le le constructeur livrera ses data à
Valley. Il est le cofondateur de la Sin- nombre d’heures d’ensoleillement, et Google. Les voitures de demain seront
gularity University, où se sont rendus transformer tout cela en kw/h. En- bourrées de capteurs capables de re-
en séminaire nombre de dirigeants suite, si vous êtes intéressé, il vous cueillir les données du conducteur. La
français, dont ceux de Vivendi. Ray- fournit gracieusement les noms des façon dont il conduit, s’il accélère au
mond Kurzweil est convaincu qu’en installateurs… avec, en tête de liste, feu orange, à quelle heure il va chez
2045 nous pourrons télécharger notre ceux qui ont payé pour y figurer. Ikea, quelle musique il écoute… Ex-
cerveau sur un disque dur et ainsi ploiter les données et les revendre est
changer d’enveloppe corporelle à loi- EXPLOITER ET REVENDRE le business model de Google. Le
sir… À 70 ans, il avale une centaine De plus en plus d’entreprises craignent conducteur sera ravi, en passant près
de pilules par jour dans l’espoir de te- ainsi de se faire « disrupter », si l’ogre d’un magasin Zara, de recevoir une
nir jusque-là. de la Silicon Valley s’aventure sur leur offre promotionnelle, mais il aura sur
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 15
les idées

Gaël Musquet afin d’optimiser


Tech for Good le système de communication de

L’ÉTHIQUE EST-ELLE TOC ? l’Aquarius. Les associations profitent


aussi de la tendance à la « générosité
embarquée », grâce à la start-up
Si grosses et petites entreprises numériques s’initient à la vertu, MicroDon, qui permet de faire
c’est aussi pour échapper aux régulations étatiques. un don en arrondissant ses paiements
(à la caisse, de son salaire).
Le digital est l’un des secteurs qui émet
pour des banques ou des sites de le plus de carbone (il se pourrait
rencontre. Depuis, le mouvement a pris même que ce secteur pollue autant que
de l’ampleur. Dans toute l’Europe, l’aviation en 2019, selon un rapport
de nombreuses start-up ont éclos. du WWF). Là encore, les Tech for Good
Lita.co milite ainsi pour une finance plus ont la solution. Les géants Gafa
éthique et permet d’« investir durable » ont leurs petits compétiteurs éthiques :
(en ligne évidemment). Le nombre Ecosia, « métamoteur de recherche
d’organisations européennes solidaire », qui reverse 80 % de
d’innovation sociale numérique a ses bénéfices dans des programmes
presque doublé depuis 2015 et de reforestation (43 000 arbres
CHARLES PLATIAU/POOL/AFP

se chiffre à près de 2 000. Sur le réseau plantés par jour), DeepL, logiciel de
FEST (France éco-sociale tech), traduction trois fois plus efficace que
on peut se faire une idée du panorama Google Translate et hébergé en Islande
des projets en France. Ils vont du très dans un data center alimenté en énergie
concret (« AlloVoisins est le premier renouvelable, ou encore une ribambelle
réseau social de location d’objets et de services de messageries éthiques
Macron reçoit les géants du numérique
à l’Élysée, lors du sommet Tech for Good. services entre particuliers ») au quasi
poétique (« Notre ambition est de
passer de l’eau connectée à l’eau
Fourmis
En mai 2018, Macron réunissait une intelligente »). Sous ce label fourre-tout coupeuses
soixantaine de patrons de l’économie se retrouvent les social tech, civic tech, de feuilles, tasses
numérique pour les convaincre de les clean, green ou handitech : rien de
s’engager en faveur du bien commun ce qui peut être amélioré ne semble
comestibles…
lors d’un sommet baptisé Tech for échapper aux nouvelles technologies et (respectueux de la planète et de la vie
Good. Résultat : quelques maigres à leurs outils magiques, intelligence privée, souvent payants mais sans
engagements (Uber annonçait offrir à artificielle, machine learning, blockchain. publicité, etc.). Les investissements dans
ses coursiers une assurance accidents, Les promesses sont immenses : cette les green tech montent en flèche.
Google promet 85 millions d’euros pour technologie (transparente, sécurisée et Le ministère de la Transition écologique
la formation) et un événement dénoncé fonctionnant sans organe central de accompagne une centaine de start-up :
comme une opération « ethic-washing » contrôle) pourrait être un outil puissant électricité verte et locale, appli
dans un contexte de défiance de lutte contre la corruption. de location de vélos électriques,
généralisée. Dans Libération, les « écosolution » aux fourmis
fondateurs de Social Good Week « GÉNÉROSITÉ EMBARQUÉE » coupeuses de feuilles, machine à laver
écrivaient : « Est-ce “for good” Democracy Earth planche ainsi sur « increvable », tasses à café
d’ubériser des secteurs entiers, des taxis une application de vote : aucune fraude comestibles, etc. Facebook, IBM, Apple,
aux libraires ? Non […]. Être “Tech for possible grâce au blockchain qui Amazon, Google et Microsoft ont lancé
Good”, c’est d’abord se préoccuper de empêche toute corruption des données. en 2016 « The Partnership on AI », pour
l’impact social de l’innovation. » Il pourrait également éradiquer « favoriser des applications socialement
La formule a été popularisée par les problèmes de corruption et de bienveillantes ». On pointe déjà le risque
Paul Miller, un Britannique aujourd’hui à détournement de fonds. De leur côté, que l’éthique ne serve d’échappatoire
la tête de Bethnal Green Ventures, les acteurs associatifs se sont petit à aux régulations gouvernementales.
une plateforme d’investissement dans petit emparés des nouvelles « La montée du débat éthique sur les
ces technologies vertueuses. technologies : Emmaüs a lancé Label technologies est proportionnelle
Au départ, il s’agissait de développeurs Emmaüs, sorte de Bon Coin solidaire. à la résistance croissante à toute
se réunissant pour trouver des solutions Singa a créé le projet Calm, réseau réglementation gouvernementale »,
digitales à des projets utiles à la société d’accueil de personnes réfugiées notait un observateur. Le monde
en mangeant des pizzas avant de chez des particuliers. SOS Méditerranée ne changera pas une start-up à la fois.
reprendre leur vie normale en codant s’est adjoint les services du hacker Valentine Faure

16 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


l’épaule un observateur de sa ma- millier de profils détaillés de terro-
nière de conduire ou de son respect ristes ou d’escrocs supposés. Et parce
des limitations de vitesse… De pré- que les autorités américaines voient
cieuses informations qui, revendues, loin : à l’inverse de la Commission eu-
permettront aux compagnies d’assu- ropéenne, qui s’est montrée réticente
rances de moduler sa prime. En atten- face à la fusion Alstom-Siemens de
dant que l’omniscient Google de- peur de voir se créer un acteur trop
vienne assureur ! puissant – notre seule chance, pour-
tant, face aux Chinois –, les Améri-
LOI ANTITRUST cains savent qu’ils ont, en face des
Il est un nouveau domaine où le tota- Gafa, trois acteurs chinois déjà plus
litarisme des Gafa commence à s’exer- puissants qu’eux dans le domaine de
cer : le cloud. Google et surtout Ama- l’intelligence artificielle : Alibaba,
zon ont investi des milliards de dollars
dans ce « nuage », c’est-à-dire les ser- Google donne
veurs qui permettent de stocker les
données des entreprises. Des investis- à la NSA des
sements colossaux, mais rentables : le profils détaillés
cloud est aujourd’hui la vache à lait de terroristes
d’Amazon. Bien qu’il existe un acteur
français du cloud, OVH, qui a misé ou d’escrocs
sur les valeurs européennes d’ou- supposés.
verture, de transparence et de respect
de la vie privée, la plupart des groupes Tencent et Baidu. Et pour cause : ils
du CAC 40 et même certaines admi- sont libres de collecter les données
nistrations françaises ont choisi de personnelles à l’infini, la vie privée
loger leur data dans les clouds améri- n’ayant jamais eu droit de cité en
cains. Au risque de perdre leur indé- Chine. Grâce à l’abondance des data
pendance. et aux investissements gigantesques de
Pourquoi la loi antitrust ne s’ap- l’État pour la recherche en IA, les ex-
plique-t-elle pas à ces machines de perts estiment que les Chinois auront,
guerre ? Sans doute parce que ces mo- dans cinq ans, doublé les Américains.
nopoles sont fort utiles au gouverne- C’est pourquoi le démantèlement
ment américain : Google accepte de d’Amazon ou de Google ne sera ja-
donner à la NSA, bon an mal an, un mais à l’ordre du jour. L
DREW ANGERER/GETTY IMAGES/AFP

Décembre 2016 : le nouveau président élu Donald Trump rencontre des dirigeants des Gafa.
les idées

Barbara Stiegler

« Le néolibéralisme
est à bout de souffle »
Pour la philosophe, le discours biologisant, né sous l’influence du
journaliste américain Walter Lippmann, a contaminé depuis des décennies
le champ politique. Et le citoyen est sommé de « s’adapter ».

l
es gilets jaunes soulignent comme le croit le darwinisme social.
l’articulation entre le néolibé- Si on laisse faire les choses, au
ralisme et une conception au- contraire, cette désadaptation va s’ag-
toritaire de l’exercice du pou- graver. Donc, il ne faut pas un retrait
voir. Dans son dernier essai, FRANCESCA MANTOVANI/GALLIMARD/OPALE VIA LEEMAGE
de l’État, mais une reprise en main.
la professeur de philosophie C’est le néolibéralisme comme retour
et épistémologue Barbara Stiegler livre de l’État qui doit éduquer les popula-
une analyse d’actualité sur la crise du tions, transformer leur psychisme et
néolibéralisme en remontant à ses ori- leurs affects. L’éducation, par
gines, et notamment à son appropria- exemple, change de sens pour cultiver
tion du lexique biologique de le goût de la mobilité, de la flexibilité,
l’évolution. de la polyvalence. Cela va inspirer les
réformes de l’éducation.
Pourquoi vous intéresser à la diffusion Vous insistez sur l’éducation,
du vocabulaire de la biologie mais aussi sur la santé…
dans le champ politique et social ? Il y a une mutation de la figure du
Barbara Stiegler. – Un discours biologi- Barbara Stiegler. patient aujourd’hui. Jusqu’à une date
sant domine le champ social et poli- récente, il était censé rester passif. En
tique depuis des décennies : « il faut Walter Lippmann analyse un décalage rupture avec ce « paternalisme médi-
s’adapter », « il faut évoluer »… Pour- entre l’environnement de l’homme cal », il doit être compétent et partici-
tant, en Europe, depuis 1945, on se re- et sa propre évolution. D’où cette idée per à l’optimisation du système de
fusait à mêler le biologique et le poli- de « retard ». Et ce qu’il en tire santé : c’est le « patient acteur ». La
tique. C’est cette contradiction qui a en termes d’enseignement sur la manière santé a été identifiée par Lippmann
motivé mon enquête. de gouverner fait frémir. comme un champ qui permet une
Enquête qui vous mène aux États-Unis… L’idée, c’est que l’homme a créé lui- transformation de l’espèce humaine
J’ai découvert que, dans l’œuvre de même un environnement auquel il pour qu’elle soit plus performante. On
Walter Lippmann, figurait le terme clé n’est pas adapté. Cet environnement, retrouve le même concept dans les
d’« adaptation ». Dans son ouvrage La qu’il appelle « la grande société », c’est domaines de l’écologie ou de l’éduca-
Cité libre (1937), j’ai trouvé cet arrière- le résultat de la mondialisation, un en- tion qui illustrent bien la différence
plan darwinien, mais en rupture com- vironnement industriel dans lequel entre le néolibéralisme et le libéra-
plète avec le darwinisme social. Aux prévaut une division mondialisée du lisme classique. L’idée n’est pas que
États-Unis, Walter Lippmann est une travail de plus en plus intense. l’État s’en tienne à ses fonctions réga-
figure emblématique pour le xxe siècle. L’homme n’est pas adapté pour sup- liennes mais qu’il ait un rôle d’éduca-
Il est le conseiller des présidents, un di- porter son propre environnement. Se- teur, qu’il soigne les populations, qu’il
plomate et un chroniqueur quotidien, lon lui, cette adaptation ne se fera pas les transforme. On comprend alors
lu dans tout le pays. naturellement, mécaniquement, pourquoi les réformes néolibérales
18 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
les plus intéressantes aujourd’hui pédagogie, entre le néolibéralisme et
touchent ces domaines. À LIRE une conception autoritaire, verticale de
On a le sentiment que les institutions l’exercice du pouvoir.
européennes sont un exemple parfait « IL FAUT S’ADAPTER ». La gauche se montre totalement
SMAÏN LAACHER

CROIRE À L’INCROYABLE
CROIRE À L’INCROYABLE
BARBARA STIEGLER
Un sociologue
à la Cour nationale du droit d’asile
T R A D U I T D E L’A N G L A I S ( É T A T S - U N I S )

SUR UN NOUVEL
du gouvernement des experts dont désarmée, non ?
PA R P I E R R E G U G L I E L M I N A
Un jour de mai 1999 le Haut-commissariat aux réfugiés proposait à
Smaïn Laacher, sociologue connu pour ses travaux sur l’immigration et
les déplacements de populations, d’être un de ses représentants auprès de
« Il faut s’adapter »
ce qui deviendrait la Cour nationale du droit d’asile. Il s’agit d’être un des

IMPÉRATIF POLITIQUE,
deux juges assesseurs qui avec le juge président constituent la « formation Sur un nouvel impératif politique
» chargée d’étudier l’ultime recours des requérants déboutés du droit d’asile

SMAÏN LAACHER
en première instance.

En partie, oui, et c’est un phéno-


Durant une quinzaine d’années Smaïn Laacher est au coeur de l’insti-

les populations se désintéressent car


tution qui applique la politique souveraine du droit d’asile. Une application
pragmatique, selon l’évaluation par les juges de la véracité du dossier mais

Barbara Stiegler,
qui souvent a conscience de sa fragilité : comment juger, c’est-à-dire décider
du destin d’une femme ou d’un homme qui le plus habituellement ne parle
pas le français, mais doit emporter l’intime conviction de la formation que
sa vie est en danger dans son pays d’origine ? Il faut aux juges se forger
une opinion alors que les faits supposés se sont déroulés à des milliers de

mène mondial. La généalogie que je


kilomètres, sans véritables témoins ni preuves, et dans un contexte de

on ne leur donne pas les moyens


spécificités religieuses, culturelles ou linguistiques que seuls des anthro-

éd. Gallimard,
pologues de terrain pourraient appréhender.
Comment savoir ce que furent réellement les épreuves subies par les
requérants quand les femmes tairont, en particulier, les violences dont
elles ont été les victimes ? Que les réfugiés racontent souvent un même récit
dont d’autres requérants leur ont dit que c’est celui-ci et pas un autre que
les juges attendent et entendent ? Qu’est-ce qu’une preuve lorsque le juge
doit se fonder sur la seule bonne foi du requérant ? GALLIMARD

de comprendre… 336 p., 22 €.  propose montre que cette crise dépasse
SmaÏn Laacher nous conduit dans les arcanes du droit d’asile. Mille et
une questions y assaillent les juges comme en témoigne ce document excep-
tionnel sur une justice qui est rendu en votre nom.
ou « Native American » — donne à ces objets d’échange une plus-value
estimable. Ainsi s’expose en permanence une concurrence des « races » qui
n’est jamais que la même qui présida aux commencements de l’histoire de
l’art.

9:HSMARC=\\^VZW:
Je tente de comprendre ce qui nous 15-XI G 01615 ISBN 978-2-07-277915-2 ??,?? €

largement les frontières de la France.


arrive en Europe, et en particulier La question n’est pas seulement le pou-
l’échec politique de la construction Dewey considère que Lippmann voir jacobin ou les dérives monar-
européenne. Je n’en parle pas explici- commet une erreur et trahit Darwin chiques de la Ve République, mais
tement, mais vous avez raison. L’une en pensant qu’il y a une fin de l’évo- quelque chose de plus fondamental lié
des sources d’inspiration politiques du lution, un but transcendant qui serait au néolibéralisme et à sa conception de
projet européen est l’ordo-libéralisme cette grande société industrielle. Alors la démocratie. Partout dans le monde,
allemand, qui s’est lui-même large- que Darwin nous a appris qu’il n’y les gauches dites progressistes ont mas-
ment inspiré de la version « lippman- avait pas une fin unique mais une sivement repris à leur propre compte ce
nienne » du néolibéralisme. Avec en multiplicité de fins qui se négociaient néolibéralisme. Et quand elles ont re-
filigrane cette idée selon laquelle les à chaque fois dans des environne- fusé de s’adapter à l’injonction néolibé-
experts et les dirigeants devraient ments multiples et locaux. À partir du rale, elles se sont bien souvent enfer-
confisquer la décision aux peuples, moment où vous pensez qu’il y a une mées dans une position défensive,
non équipés pour comprendre les exi- fin et que les meilleurs (les représen-
gences de la mondialisation. tants aidés des experts) connaissent L’obsession de
Lippmann s’est heurté à l’un des plus cette fin, il en découle une conception « maintenir le cap »,
grands philosophes américains, autoritaire de la démocratie dans la-
le pragmatiste, John Dewey. Sur quoi quelle il va s’agir de fabriquer le comme s’il y avait
se sont-ils affrontés ? consentement de la masse à s’adapter une fin qui n’était
Entre eux, il y a au moins trois à cette fin. Le libéralisme classique a pas discutable.
champs d’affrontement qui commu- toujours insisté sur les dangers de la
niquent : l’évolution de la vie et des vi- démocratie et la nécessité de représen- perdant l’initiative sur la vision de
vants, la démocratie et le libéralisme. tants élus qui canalisent le dèmos, l’avenir, de la réforme et de l’évolution,
tenu pour une plèbe incontrôlable et et même le monopole du terme de « ré-
ignorante. Avec ce nouveau libéra- volution ». Mais je ne voudrais pas que
lisme, il y a, en plus, l’idée qu’on cela soit mon dernier mot, car on as-
connaît la fin de l’histoire, ce qui ex- siste en même temps, un peu partout
plique cette obsession politique du dans le monde à un renouvellement du
cap. Il faut « maintenir le cap », débat public, avec une effervescence
comme s’il y avait une fin qui n’était nouvelle, autour des questions liées à la
pas discutable, ce qui contredit l’atta- santé, à l’éducation et à l’écologie. Ce
chement du libéralisme classique à la renouvellement est à mon avis le signe
neutralité axiologique de l’État, à que le néolibéralisme entre en crise. Il
l’idée d’un État neutre dans le champ y est entré au tournant des années
ALFRED EISENSTAEDT/THE LIFE PICTURE COLLECTION/GETTY IMAGES

des fins et des valeurs. 2000 avec la prise de conscience mon-


Comme analysez-vous la situation diale, y compris par les élites, de la crise
actuelle en France ? environnementale qui contredit le pro-
Je trouve le moment que nous vivons jet néolibéral. Le système s’est fissuré et
très intéressant parce qu’il fait appa- a rendu possible d’envisager un autre
raître le lien entre le néolibéralisme qui rapport à la vie, à l’évolution et à la dé-
pose un cap indiscutable (« nous de- cision démocratique autour de la vie et
vons nous adapter à la mondialisa- des vivants. Si la période que nous vi-
tion ») et cette obsession de la pédago- vons est extrêmement inquiétante, cela
gie de la réforme. Les populations la rend aussi beaucoup plus passion-
n’ayant pas compris les réformes, il faut nante que les longues décennies d’hé-
les éduquer et obtenir leur consente- gémonie sans partage du néolibéra-
ment. Or c’est cela que ce mouvement lisme, période dont nous sommes
social inédit rejette. Il met en lumière peut-être en train de sortir.
Le néolibéral Walter Lippmann (1889-1974). cette articulation entre le cap et la Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 19


les idées

Zemmour n’est pas Classique


L’affronter, bien sûr ! Collaborer avec lui à Radio Classique, pas question ! Lettre ouverte à Guillaume Durand.
Par Maurice Szafran

Mon cher Guillaume, prétendant martyr de la « dictature » Voilà ce qu’il en conclut dans les colonnes
Depuis quelques années déjà, médiatique, il possède son rond de L’Express : « Comment des
je participais avec un plaisir professionnel de serviette sur nombre de plateaux. démocrates peuvent-ils encenser, sans le
sans cesse renouvelé à la matinale Se livrer à une telle confrontation moindre recul critique, un ouvrage
que tu animes sur Radio Classique. Je ne relève pourtant pas de l’évidence. qui, d’un bout à l’autre, sans ambiguïté,
tentais, parmi d’autres « signatures » Aurais-je accepté il y a vingt ans encore rejette le libéralisme, la démocratie, la
toutes prestigieuses – notamment de deviser avec un polémiste raciste, République, la philosophie des Lumières,
Philippe Tesson et Jean-Louis xénophobe, antimusulman, sexiste et la laïcité, le gaullisme, et ne recule devant
Bourlanges, Luc Ferry et Guillaume homophobe ? Poser seulement aucune promotion des expériences
Tabard, sans aucun doute aujourd’hui la question, y répondre par l’affirmative, dictatoriales, fut-ce sous la forme de la
le plus brillant et pertinent des c’est déjà reconnaître la victoire monarchie absolue ? » Je n’ai pas choisi
éditorialistes « de droite » –, idéologique de Zemmour. Mais, pour le Kahn par hasard. Quand, ensemble,
de comprendre, d’analyser, de décrypter coup, cher Guillaume, tu passes au stade nous avons créé Marianne en 1997,
l’actualité politique. Ma présence quasi d’après : l’intégrer à notre collectivité nous avions offert une chronique à
hebdomadaire permettait aussi de éditoriale qui, jusque-là, était attachée à Zemmour, brillant disciple de Philippe
« gauchir » (un peu) les grilles de lecture défendre les valeurs du libéralisme, Séguin et de Jean-Pierre Chevènement.
et de compréhension avant tout libérales de la démocratie et de la République Qu’est-il devenu, ce Zemmour-là ?
tant du point de vue économique – qu’importe l’ordre retenu entre Un prêcheur de haine culturelle et de
que sociétal. Ma place m’apparaissait les trois. Valeurs non pas seulement violence idéologique. Au moment où
d’autant plus enviable que Radio étrangères à Zemmour, mais valeurs la société française est recuite de rages,
Classique, antenne délibérément « haut qu’il combat et dénonce avec violence, j’espérais en des médias qui, comme
de gamme », refusait les règles, travers, acharnement et révisionnisme historique Radio Classique, remplissent une
us et coutumes de l’information continue, – notamment en réhabilitant la politique fonction d’apaisement et d’explication.
et d’abord l’hystérisation permanente. antijuive de Pétain et du régime Je me suis trompé, cher Guillaume.
J’étais fier de participer à cette entreprise de Vichy. Pour s’en convaincre, il suffit Recevant Zemmour au siège
de salubrité journalistique, politique de lire son dernier livre, Destin français des Républicains, Laurent Wauquiez
et culturelle. Et voilà, cher Guillaume, (Albin Michel). Le journaliste et historien s’était exclamé : « Éric, tu es chez toi. »
que j’apprends votre choix (ton choix ?) Jean-François Kahn s’est prêté à Je regrette qu’il soit désormais « chez
de renforcer l’équipe des l’exercice de décryptage stylo à la main. lui » au micro de Radio Classique. L
commentateurs « permanents »
de Radio Classique avec… Éric Zemmour.
Je ne me permettrais pas de contester
votre liberté éditoriale, vous accueillez,
cela va de soi, qui vous semble bon,
Dans la tradition des polémistes
et cela ne me regarde pas. En revanche, « Même si tout nous oppose, je ne suis pas un auxiliaire de justice. »
je dispose d’une liberté : me retirer
d’une radio où Zemmour est appelé Par Guillaume Durand
à jouer un rôle majeur, ne serait-ce
qu’en raison de ses prochains
et inéluctables « dérapages ». Mon cher Maurice, Le mien, Philippe Tesson. Toute leur
En quelques mots, je vais tenter Accordons nos arrière-pensées, vie, ces grands patrons de presse ont
de m’en expliquer, de te l’expliquer. comme l’écrivait le général de cultivé l’excès. Même s’il y eut, chez
Qu’il faille débattre avec Éric Zemmour, Gaulle. Par ses excès, tu penses JFK, une période beaucoup plus
oui, et j’ai accepté de me prêter qu’Éric Zemmour est infréquentable, classique de grand reporter à
à l’exercice. Je ne le regrette pas et, raciste et homophobe. Moi, je le L’Express. Je ne suis pas à une
en réalité, nous n’avons d’alternative considère comme l’une des contradiction près car j’ai dévoré
puisqu’il exerce une incontestable incarnations de la tradition des Tesson tout en lisant religieusement
influence (mortifère selon moi) sur un polémistes français. Ton maître dans Le Nouvel Observateur de Claude
pan de la société française. Tout en se ce registre fut Jean-François Kahn. Perdriel et Jean Daniel. J’accueille
20 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
Zemmour car, apprenti nietzschéen, s’appeler Roger, ça confine à représente : c’est Zemmour, bien qu’il
je crois que nombre d’indignés sont l’absurde, presque au comique. ait toujours déclaré n’appartenir à
des menteurs patentés. Et Des gens sont blessés. Des rappeurs aucun parti. Beaucoup d’auditeurs
actuellement les professeurs de veulent le « fumer ». Mais sa grande ont ressenti un manque : celui du
morale pullulent, structurés par les gueule dans son petit corps n’est Tesson qui traitait Hollande de nul
réseaux sociaux. Récemment, jamais que l’expression moins et Sarkozy (qu’il adore !) de
confronté à Marlène Schiappa, Éric grandiose de ce que pensent et psychopathe. À la tête de la
n’abandonna pas ses convictions écrivent Alain Finkielkraut, Michel « Matinale », je ne suis plus
antiféministes mais dut reconnaître, Houellebecq et de nombreux l’éditorialiste que je peux être quand
face à l’argumentaire, que son point Français sur l’immigration. je t’écris ou quand je parle à
de vue sur Simone de Beauvoir était Le meilleur chez lui, c’est quand l’extérieur. Je me dois à un certain
plus que sommaire. Les idées il incarne avec brio le bretteur de la équilibre : Tesson et Bourlanges
s’effacent ou se modifient gloire disparue de la France. Le pire, pour Macron, Guillaume Tabard
si elles se confrontent. Et nous pour incarner un
sommes tous fabriqués par des Qu’y puis-je ? La France libéralisme de droite,
pulsions totalement contradictoires. est une foule sentimentale, Laurent Joffrin ou toi
Si j’accueille comme une mauvaise pour « gauchiser » la
nouvelle que tu nous quittes, en ce moment violente, conversation. Et Luc
je retiens que tu l’affronteras un jour où les idées et les goûts de Ferry, qui un jour
sur un sujet qui te passionne. Un Zemmour existent. soutient Wauquiez et
seul exemple : l’europhobe militant l’autre l’assassine quand
qu’il est a reconnu bien volontiers, c’est lorsqu’il fait semblant de ne pas il parle d’eugénisme à propos de la
dans une récente conversation avec comprendre que le monde a changé PMA. On nous écoute avec moins
ton serviteur, que, s’il n’y avait pas et qu’il prend le volant d’une deux- de 100 émetteurs, quand nos
l’euro, il y a longtemps que la France chevaux pour enclencher la marche concurrents en ont 500, parce que
aurait dévalué dans le désordre actuel. arrière contre toutes les Tesla d’Elon nous tentons d’être cultivés et libres.
Zemmour a été condamné, je le sais. Musk. Il déplore que le pays de C’est, ô combien nécessaire, car je
Zemmour, s’il devient Alain Soral, Bonaparte ne soit plus que le reconnais de moins en moins mon
n’aura plus le droit de cité chez nous. réceptacle du tourisme mondial. pays, la Diane française chantée par
Mais, même si tout nous oppose, Il ne doit pas aimer Jamel Debbouze Aragon, qui se vautre dans la
je ne suis pas un auxiliaire mais adorer Delon. Qu’y puis-je ? violence alors que, depuis l’Algérie, il
de justice. Je déteste l’opprobre La France est une foule sentimentale, a échappé à toutes les guerres ! Ce
qui accompagne les gens condamnés en ce moment violente, où ces idées qui gêne chez Zemmour, c’est son
pour leurs idées. Dans ma large et ces goûts existent. Les combattre incroyable succès d’édition. Dans
famille, dont une partie a planqué ne signifie pas, bien au contraire, notre pays, tous les visibles sont visés.
des Juifs pendant la guerre et l’autre qu’il faille renoncer à les entendre Mais les historiens ont bien raison de
a vécu en Algérie, les sentiments sont et à les affronter. Je préfère le contester sur des sujets cruciaux.
partagés. Les uns ont détesté qu’il les journalistes sulfureux que ceux Sa puissance de feu vient du
puisse relativiser le crime de Pétain, qui croulent sous les légions politiquement correct qui nous
les autres se reconnaissent chez d’honneur. Je préfère que s’expriment envahit, de l’effondrement d’une
le Zemmour qui serait un personnage à découvert des phobies que certains certaine classe politique qui met
de La Vérité si je mens. Un Garcia, petits marquis de la presse branchée le centre et les extrêmes face à face.
un Anconina ou un Gilbert Melki qui cultivaient en harcelant femmes et Maintenant, je n’empêcherai jamais
aurait tenté d’intégrer deux fois homosexuels sur les réseaux sociaux. certains de tes lecteurs de considérer
l’ENA. Et à qui la République, Revenons à Radio Classique. que Zemmour est un Maurras
méprisante, aurait répondu : « Va te Après l’élection d’Emmanuel ou un Brasillach qui s’ignore. Je n’y
faire foutre, l’inspection des finances Macron, nombre d’auditeurs n’ont crois pas une seule seconde. La vérité
n’est pas faite pour les petits gars nés pas compris que Philippe Tesson, si je mens, disais-je. Mon explication
à Montreuil ! » On voit bien que chez qui était leur héros de droite, passe n’est pas que caricaturale puisque
lui l’enfance est un destin, comme l’a avec armes et bagages du côté de son idole de départ fut le Falstaff
écrit Rainer Maria Rilke. Il idolâtre l’Élysée, professant même une grande pied-noir Philippe Seguin.
les femmes mais déteste les féministes, violence à l’égard des Républicains Cette obsession de l’assimilation est
car il déteste ce xxie siècle américain de Laurent Wauquiez. Si l’on regarde nécessaire si nous voulons endiguer
qui nous écrase de sa technologie les sondages : Républicains + le terrorisme. Mais, pour moi,
et de son pouvoir financier. Rassemblement national avoisinent l’éternel sourire ricaneur de
Quand il suggère que tous les Zidane les 40 %. Il est tout à fait normal Zemmour porte un nom
de France changent de prénom pour et démocratique qu’une voix les et un sentiment : l’inquiétude. L
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 21
le portrait
Ben Rhodes

Obama Song
Plume de l’ancien président américain, Ben Rhodes était aussi
son confident et son conseiller diplomatique. Rencontre à Paris
autour de ses Mémoires sur dix ans de compagnonnage.

Par Marie-Dominique Lelièvre

j
« ’avais 29 ans et Obama par-
lait le langage de la morale
devant la presse. Quand Obama re-
nonce aux frappes aériennes contre le
a vécu à Paris durant ses études à NYU,
« mais j’ai commis l’erreur de ne pas
et de la sincérité. Je cher- régime de Bachar el-Assad, Rhodes est vivre dans une famille française ». Et
chais un héros. Un type ca- son avocat. Il joue un rôle déterminant de choisir une girlfriend américaine.
pable de comprendre les dans la défense de l’accord nucléaire « C’est très stupide », dit-il en français.
enjeux et de sauver la situa- entre Obama et l’Iran au Congrès ou Après l’entretien, il ira dîner avec des
tion. » Ben Rhodes cherchait son Bat- dans la normalisation des relations avec copains au Bon Georges, rue Saint-
man, il trouva Obama. « Et puis je vou- la Birmanie, dirige les négociations vi- Georges, ardoise bistro, carreaux de ci-
lais écrire des discours, et lui est un sant à réconcilier son pays avec Cuba. ment et banquette. Il est à Paris pour
excellent orateur. » Depuis, il a modi- C’est aujourd’hui un quadragénaire présenter ses Mémoires, publiés aux
fié ses attentes et probablement le scé- à la barbe de trois jours et au visage éditions Saint-Simon. Si Obama confi-
JEAN-LUC BERTINI POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

nario qu’il pensait écrire. rond, guetté par une calvitie, qui dentiel est une excellente lecture, c’est
Ben Rhodes a été le rédacteur des conserve un sourire post-adolescent. Il qu’il est plus qu’un banal livre de sou-
discours d’Obama, son conseiller en venirs. « Chaque mandat présidentiel
matière de politique étrangère et son est un roman centré autour d’un seul
confident pendant huit ans à la Mai- À LIRE personnage », écrit-il. Son Obama confi-
son Blanche. Quand, au Caire, le pré- dentiel comporte deux personnages
sident américain annonce une nouvelle OBAMA CONFIDENTIEL. principaux, le héros Obama et le nar-
DIX ANS DANS L’OMBRE
ère de dialogue avec le monde musul- DU PRÉSIDENT, rateur Ben Rhodes, un jeune idéaliste
man, quand il célèbre la démocratie à Ben Rhodes, traduit auquel on s’identifie sans peine.
Athènes, quand il reçoit le prix Nobel de l’anglais (États-Unis) Sylvain Fort, l’ex-plume du président
par Étienne Menanteau,
à Oslo, Ben Rhodes écrit ou coécrit ses éd. Saint-Simon, 388 p., 22,90 €.
Macron, a lu le livre de son homologue
allocutions. Il est aussi son porte-parole obamesque avec curiosité, y trouvant
22 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
Ben Rhodes, à Paris, le 11 février 2019.

l’écho de sa propre expérience. « Le rôle êtes comptable. Lorsque le discours tra- devoir d’ingérence. Au fil des pages,
du discours et de la plume est rarement verse l’opinion, on vit un vrai sentiment l’épaisseur du monde rattrape l’enfant
relaté. Il y a des invariants. Rhodes ra- d’accomplissement. » idéaliste, qui parfois s’enfile des
conte très bien ce travail d’atelier qu’est Aux prises avec la politique étran- whiskys bien tassés pour digérer
l’élaboration d’une allocution. Puis le gère d’un grand pays, Ben Rhodes le ça. Lorsqu’il rejoint Obama, il n’a ré-
discours que vous avez écrit. Vous y novice rêve de paix dans le monde et digé que quelques rapports et discours
avez beaucoup travaillé, vous y avez mis se méfie de l’aventurisme militaire pour un think-tank démocrate (le
beaucoup de vous-même, et là, ça ap- américain. Rendre la vie meilleure, Wilson Center, dirigé par le sénateur
partient au président. C’est toujours plutôt que la détruire. Armé des plus Lee Hamilton). « La plupart des
une émotion. On sent la façon dont il bonnes intentions du monde, comme conseillers se demandent comment
capte l’audience… Vous ne pouvez plus Samantha Power, spécialiste indignée glisser leurs propositions dans le dis-
rien faire. À la fin, que vous soyez ou des droits de l’homme et des génocides cours du président. Moi, je me deman-
non l’auteur intégral du texte, vous en dans l’équipe Obama, il croit au dais seulement : que veut-il dire ? »
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 23
le portrait

Que feriez-vous si soudain le


président des États-Unis vous disait :
« Empare-toi de deux ou trois dossiers
qui te bottent et fais-les avancer ? » C’est

PETE SOUZA/THE WHITE HOUSE/SIPA


ce qui lui est arrivé. D’accord, il s’est re-
mis à fumer. Mais, comme Obama, il
est un excellent conteur. La force
d’Obama confidentiel est d’ouvrir les
coulisses des crises de politique étran-
gère, les hésitations, les désaccords au
sein de l’équipe Obama, en un mot le
making of de décisions qu’on com-
Barack Obama avec Ben Rhodes (à gauche) et Terry Szuplat (directeur de communication).
mente encore aujourd’hui. « Même
l’homme le plus puissant du monde se Européens conféraient dans leur coin. guerres, est hanté par les fantômes du
heurte à des limites, dit Ben Rhodes. Pour la première fois, nous nous ren- Laos, du Vietnam. Mais aussi l’Afgha-
Obama a été le premier président amé- dions compte que les États-Unis de- nistan, l’Irak, la Libye – « la pire déci-
ricain depuis la guerre froide à affirmer vaient désormais négocier avec trois ou sion de ma présidence », avouera
que l’ingérence pouvait envenimer les quatre blocs. » Le monde bipolaire a Obama en 2016. Les Syriens ont passé
choses. “On ne peut empêcher des gens cédé la place à une multitude d’acteurs, la ligne rouge définie par le président
de s’entretuer”, disait-il. Peut-être parce de rivalités et de rapports de force. Ce en bombardant des civils à l’arme
qu’il a grandi en Indonésie à l’époque sommet décevant, que Ben Rhodes ne chimique. Rhodes le presse d’interve-
du génocide ou parce que son père est raconte pas dans son livre, débouchera nir. « Qu’est-ce que tu proposes ? », fi-
kenyan, Obama s’y connaît en clivages six ans plus tard sur la signature des ac- nit par lui demander Obama. Rhodes
tribaux. » Il a lu Un Américain bien tran- cords de Paris. « La modernité, c’est la suggère de bombarder les aéroports sy-
quille, le roman de Graham Greene, complexité, qui rebat les cartes à chaque riens. « Et qu’est-ce que tu feras quand
l’histoire d’un type qui rêvait de sauver instant, note Sylvain Fort. Jusqu’au der- les Russes, les Iraniens et l’armée sy-
le monde. Il découvre aussi l’œuvre de nier moment toutes les options sont ou- rienne les auront reconstruits ? »
John le Carré. Et pour Six ans plus tard, Ben
mieux comprendre la Le président ne peut pas Rhodes décapsule une
Birmanie, The River of bouteille de Perrier avec
Lost Footsteps, du Bir- tout résoudre : même l’homme le plus des doigts de concer-
man Thant Myint-U. Il puissant du monde a des limites. tiste, modelés par le
vient de terminer The pianotage sur un clavier
Buried, le livre de Peter Hessler sur la vertes. » Tirant la leçon du gâchis da- de BlackBerry. « On peut avoir des pro-
révolution égyptienne, qui paraît aux nois, Obama aura entre-temps évoqué jets, mais le monde ne cesse d’interfé-
États-Unis en mai. « S’il y a une chose le réchauffement climatique avec rer. » Il avale une rasade d’eau gazeuse.
dont je voulais convaincre avec ce livre, chaque chef d’État invité à la Maison Dans son livre, le mot « Cuba » revient
c’est que le président des États-Unis ne Blanche ou rencontré à l’étranger. plus d’une centaine de fois, contre vingt
peut tout résoudre. C’est juste un hu- « Jusqu’à la fin de ma vie, je m’inter- fois le mot « Europe ». « Leur solitude
main. Juste une personne. » rogerai sur les choix que nous avons limite le périmètre d’intervention des
faits en Syrie », dit Ben Rhodes. Fal- américains », dit Sylvain Fort. Quant
LE MONDE BIPOLAIRE A CÉDÉ lait-il envoyer des troupes, comme au seul président français dont le nom
La vie a souvent plus d’imagination que François Hollande pressait les Améri- soit prononcé, il offre surtout l’occasion
la fiction, mais elle impose ses cains de le faire en 2013 ? Lors d’un dî- d’un exercice de style talentueux et
contraintes. « Le point de bascule, pour ner parisien organisé par son éditrice, cruel : « Sarkozy était un petit bon-
moi, a été le sommet de Copenhague Hubert Védrine l’a longuement cuisiné homme bien habillé qui n’arrêtait pas
en décembre 2009. Le temps qu’on at- sur la question. « Si nous étions inter- de gigoter et de faire des grimaces. »
terrisse au Danemark, il était clair venus, vous me demanderiez aujour-
qu’on n’arriverait à aucun accord. Sur d’hui ce que nous sommes allés faire « J’ÉTAIS SI JEUNE »
place, Obama cherchait à rencontrer le en Syrie… La situation ne serait-elle pas Pendant huit années, Ben Rhodes a oc-
Premier ministre chinois, qui se déro- plus chaotique encore que ce qu’elle est cupé une cave sans fenêtres dans l’aile
bait. Nous avons découvert que les di- aujourd’hui ? » Comme Samantha ouest de la Maison Blanche. Devant sa
rigeants indiens, brésiliens, chinois Power, Ben Rhodes est intervention- table de travail, un mur aveugle flan-
et sud-africains tenaient une réunion niste, il rêve de débarrasser la Syrie qué d’une photo de Barack Obama of-
secrète. Pour entrer dans la salle, d’Assad et de protéger les populations frant une fleur à Ella Rhodes, et sur les
Obama a fait le forcing, j’ai été frappé civiles. Obama, qui s’est fait élire en étagères une collection de mugs kitsch
par un vigile… Pendant ce temps, les promettant de mettre fin à deux à l’effigie de l’Oncle Sam. Quelques
24 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
livres, romans de Don DeLillo, essais images du 11 Septembre se superpose- consomme tant d’écriture. Des mots
sur Cuba et la Birmanie, les sujets que ront dans son esprit à la couverture deviennent des symboles. Des mots
Ben Rhodes traite à l’époque, ou les d’Underworld, le roman de Don De- d’ordre mobilisent un imaginaire. »
discours de Lincoln, dont Obama re- Lillo publié en 1998 : deux tours en Un des discours favoris d’Obama est
commande la lecture à ses conseillers. arrière-plan survolées par un avion (ou celui qu’il prononça lors des obsèques
Athlète du ciboulot, le conseiller car- un oiseau). Jusqu’alors, en deuxième de Nelson Mandela, rédigé en grande
bure au Gatorade, la boisson énergé- année à NYU, il écrit des nouvelles mi- partie par le président lui-même. Un
tique, et fume comme un pompier. nimalistes, en attendant de publier un discours à peine évoqué dans la presse
Dans The Final Year, le documentaire premier roman avant 30 ans. L’événe- américaine, qui lui préférera une frivo-
de Greg Barker sur la dernière année ment modifie ses plans : désormais, il lité, la photo d’Obama faisant un sel-
de l’équipe chargée de la politique veut écrire sur les relations internatio- fie avec la blonde Première ministre da-
étrangère d’Obama, on aperçoit un ca- nales. « Ben Rhodes ressemble moins à noise. L’un des discours favoris de Ben
fard de la taille d’un réacteur d’Air un personnage de séries comme The Rhodes ? « Celui qu’il a prononcé à
Force One échoué au pied de son bu- West Wing ou House of Cards qu’aux Oslo pour le Nobel de la paix. » Tout
reau. Pourquoi cet enfant de la super- scénaristes de celles-ci », a écrit un jour- en comprenant qu’il y aura toujours des
puissance militaire américaine a-t-il naliste de The New York Times Maga- guerres, nous pouvons rechercher la
choisi de vivre comme Natascha Kam- zine avec ironie. « Bien expliquer ce que paix… Mais celui son chouchou ab-
pusch ? Il sourit. « Peut-être un peu par nous sommes, c’est notre travail, rétor- solu, c’est celui prononcé lors de la ré-
masochisme, au début. J’étais si jeune. quera Obama, qui lit alors Sapiens, le conciliation avec Cuba, ce pays sur le-
Une manière d’excuser mon inexpé- livre de Yuval Noah Harari. C’est ce quel le président Kennedy, cinquante
rience : occuper un bureau moche, tra- qui nous distingue des animaux. » Syl- ans plus tôt, a bien failli balancer une
vailler jusqu’au milieu de la nuit… » vain Fort est plus précis encore : « La bombe atomique : Somos todos ameri-
Conseiller adjoint en matière de sé- politique appartient autant au réel canos, Nous sommes tous américains.
curité nationale, Ben Rhodes rédige les qu’au symbolique. C’est pourquoi elle Dans The Final Year, la caméra filme
discours, planifie l’agenda étranger et Ben Rhodes juste après l’élection de
gère la stratégie de communication à la Trump : sous le choc, il cherche ses
Maison Blanche, organisant le point mots puis reste sans voix. L’entourage
presse quand survient un drame dans d’Obama n’a rien vu venir. C’est peut-
le monde. Il peut revendiquer un bu- REPÈRES être sa grande faute.
reau plus hospitalier. Il réfléchit. « Votre
influence réelle n’est pas liée à la taille L’INSPIRATION OBAMA
d’un bureau. C’est même le contraire. Il aura appris à voir le monde et Obama
Un petit bureau mochard suggère que tels qu’ils sont. L’ancien président est-il
vous êtes au-dessus de ça. En affichant toujours son héros ? « Adolescent, mon
PETE SOUZA/NEWSCOM/SIPA

votre indifférence face à ce genre de idole était John Kennedy, comme mes
symbole, vous communiquez une parents. Je connaissais ses discours.
grande confiance en votre position. » Mais je savais peu de choses de son bi-
Un renard très fin, ce quadragénaire. lan. Pourtant, ce qu’il a incarné a ins-
Enfant des classes moyennes, Ben piré la vie de pas mal de gens. Peu de
Rhodes est le fils d’un avocat texan personnages frappent l’imagination.
épiscopalien et d’une mère juive new- 1977. Naissance le 14 novembre Pour Obama, ce sera la même chose.
yorkaise, qui lisait The New York Times à New York. Son bilan importe moins que ce qu’il
et John Updike. Il s’est toujours senti 2002-2007. Assistant de l’ancien incarne. Il est cette incroyable et unique
un juif chrétien… ou un chrétien juif. représentant démocrate Lee Hamilton, figure historique très inspirante. Il reste,
Après avoir fréquenté la Collegiate membre de la commission d’enquête oui, oui, mon héros. »
School de New York, la plus ancienne sur les attentats du 11 Septembre, Tout en travaillant pour la Fondation
école des États-Unis, il a étudié les puis du groupe d’étude sur l’Irak. Obama, Ben Rhodes garde un œil sur
sciences politiques et la littérature an- 2007. Rejoint l’équipe de campagne les disciples de celui-ci au sein du Parti
glaise à l’université Rice de Houston, de Barack Obama, dont il rédige démocrate. Les noms de Kamala Devi
dont il est sorti en 2000. Enfin, il a ob- les discours (photo). Harris, la sénatrice de Californie, du
tenu un diplôme de creative writing à 2009-2017. Conseiller et plume Texan Beto O’Rourke ou d’Alexandria
New York University. Il se prépare donc du président Obama durant les deux Ocasio-Cortez, reviennent dans sa
à devenir romancier lorsque, le 11 sep- mandats. conversation. Se voit-il un jour à la
tembre 2001, depuis le front de mer à Depuis 2017. Devenu commentateur Maison Blanche avec l’un d’entre eux ?
Brooklyn, il voit des avions percuter politique, il copréside National Security « Pourquoi pas ? »
une tour, puis la seconde, et la première Action, un organisme militant pour une Au fait, Obama dort en T-shirt et pan-
s’effondrer… Il a 24 ans. Plus tard, les autre politique étrangère américaine. talon de survêtement. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 25


en couverture

POURQUOI
TANT DE HAINES ?
Des violences qui polluent les manifestations, l’antisémitisme
à visage découvert, la mise au jour d’une ligue de harceleurs,
des agressions en hausse contre les femmes et les LGBT…
Sondage exclusif à l’appui, nous avons voulu interroger
ces haines qui empoisonnent notre démocratie.
Par Anne Laffeter et Aurélie Marcireau
ILLUSTRATION DE BORIS SÉMÉNIAKO POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

26 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 27
en couverture

Sondage exclusif
Au bord de l’éruption :
les dessous d’un volcan
La brutalisation croissante de la société fait peur à une majorité de Français, mais 54 %
d’entre eux trouvent les violences compréhensibles, sinon justifiées. L’enquête Ipsos,
consultable en intégralité sur notre site, révèle un pays en surchauffe.
Par Anne Laffeter et Aurélie Marcireau

d
MOINS PLUS
1% 91%

es messages haineux en Y A-T-IL PLUS OU MOINS éclairantes, car ce sont les CSP - qui
cascade à l’encontre du D’AGRESSIVITÉ, DE TENSIONS ET mettent d’abord en cause la décon-
chanteur Bilal Has- DE VIOLENCES QU’IL Y A DIX ANS ? nexion des élites alors que les CSP +
sani, représentant de la pointent en priorité les difficultés so-
France à l’Eurovision, ciales. « Cela montre à quel point la
des dessins de Simone profondeur de cette déconnexion est
Veil défigurés par des croix gammées, ressentie », explique-t-il.
une première dame que l’on veut voir
« à poil sur un tas de palettes », des 8% LE POULS D’UN PAYS
tombereaux de lettres d’insultes en- Les résultats des questions sur la légi-
voyées au journal Le Monde à la suite 20 % Beaucoup plus
timation de la violence sont également
d’un article sur les difficultés d’un particulièrement intéressants. Si 79 %
71 %
Un peu plus
ménage modeste. Une digue a sauté : Ni plus ni moins
des Français trouvent qu’il n’est pas
on peut haïr aujourd’hui à visage dé- Un peu moins normal d’user de la violence pour dé-
couvert, sans aucune honte. fendre ses intérêts, les 21 % restants
Depuis peu, les démocraties mo- s’interrogent. « Ce n’est pas anodin
dernes assistent médusées et impuis- qu’un Français sur cinq légitime le re-
santes à un basculement inquiétant : cours à la violence, analyse Brice Tein-
le grand retour de la haine dans le dé- turier. Il ne faut pas être naïf : cela
bat public. À la haine folle et meur- montre qu’ils remettent en question
trière des fanatiques religieux, au poi- estiment qu’il y a aujourd’hui plus de l’idée d’une société de la négociation,
son diffusé depuis longtemps par les violence et de tension dans la société du compromis. »
nationalistes et les marchands de française qu’auparavant. Cette aug- Si les plus âgés rejettent en grande
peur, s’ajoute aujourd’hui la haine or- mentation tétanise :13 %fait peur à
elle majorité l’usage de la violence (90 %),
dinaire, corruptrice du langage et fai- 97 % des personnes interrogées. Se- le refus est moins important chez les
seuse de violence. Ce qui était tu, ta- lon le sondage, la montée des tensions moins de 35 ans (70 %). Les proches
bou, s’exprime dans une surenchère s’explique d’abord par les difficultés
Justifiées des partis de gouvernement rejettent
furieuse sur les réseaux, dans la rue et 46 %
sociales de Pas justifiées,
plus en plusmais
compréhensibles
importantes plus massivement l’usage de la violence
la bouche de certains politiques. Cette d’une partie de la population,
Inacceptables puis par que ceux du Rassemblement national
libération de la haine, cette agressi- le sentiment que les élites sont 41décon-
% (65 %), et chez La France insoumise
vité, nous avons voulu la mesurer via nectées de la réalité des Français. Pour une courte majorité, 53 %, la rejette.
un sondage. Selon l’étude Ipsos Sopra Brice Teinturier, directeur général dé- Cette étude réalisée en janvier prend le
Steria réalisée pour Le Nouveau Ma- légué de l’institut de sondages Ipsos, pouls d’un pays qui vit depuis trois
gazine littéraire, 91 % des Français ces réponses sont particulièrement mois au rythme des tensions et des

28 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


JACQUES DEMARTHON/AFP
Boîtes aux lettres devant la mairie du 13e arrondissement de Paris, 11 février 2019.

violences des samedis de manifesta- désignent des « foules haineuses » ré- inacceptables les violences commises
tions des gilets jaunes. « Pour la pre- pondent les visages meurtris de mani- lors du mouvement des gilets jaunes.
mière fois depuis des décennies, la festants mutilés. Le bilan humain (un Pour 41 % d’entre eux, si elles ne sont
haine domine l’opinion. Le clan Le nombre inédit de manifestants et de pas justifiées, elles restent compréhen-
Pen a inoculé la haine politique dans policiers blessés) de ces semaines de sibles. Les moins de 35 Les
ans raisons
sont lesde
plus
la monté des t
l’esprit des Français », écrivait Alain rage sociale est lourd ; l’impact psycho- tolérants avec ces violences : seulement violence
Duhamel dans Libération en janvier. logique, tout autant. Pourtant, seule- 31 % les trouvent inacceptables. Les
Au président et aux ministres qui ment 46 % des Français estiment plus compréhensifs se retrouvent une

Les raisons de la monté des tensions


Les difficultés sociales de plus en plus
etpartiesdes
grandes d’une de la Français 28 %
violence Le sentiment que les élites parisiennes
LES RAISONS DE LA MONTÉE DES TENSIONS ET DE(politique,
LA VIOLENCEéconomiques, médiatiques...)
sont déconnectées de la réalité des Français
21 %
L’affaiblissement des normes sociales
(ce qui se fait ou ne se fait pas), de l’éducation. 14 %
LesLes
difficultés
grandes partie
en plus grandes d’une
sociales
difficultés sociales deenplus
de plus
d’une partiesdes
plus
Français
des Français 28 %
La banalisation de la violence sur les réseaux
sociaux (Facebook, Twitter...) 15 % 46 %
Le sentiment que les élites parisiennes
1140
%%
La diversité croissante du pays (en termes
Le sentiment que les élites parisiennes
médiatiques…) sont déconnectées
(politiques,
(politique,
de la réalité
sont déconnectées
économiques,
économiques, médiatiques...)
desdes
de la réalité Français
Français
21 % sociaux, d’origine, de religion, etc.)

30 %
L’affaiblissement des normessociales
sociales La banalisation de la violence dans les médias
L’affaiblissement
(ceou
(ce qui se fait quine
se fait
seoufait
des normes
ne se fait pas),
pas), de de l’éducation.
l’éducation 14 % (films, reportages, émissions de débat...) 9%
La banalisation de la violence
desur
lales réseaux
La banalisation
sur les réseaux sociaux sociaux
violence
(Facebook, Twitter...)
(Facebook, Twitter…) 15 % 29 %
Le recul de la culture du compromis
6%
La
Ladiversité croissante du pays (en
dutermes
diversité croissante
sociaux, d’origine,
(en termes sociaux, d’origine,
pays
de religion, etc.)
de religion, etc.) 11 % 25 %
La banalisation de la violence dans
leslesmédias
médias
La banalisation de la violence dans
(films, reportages, émissions de débat...)
(films, reportages, émissions de débat…) 9% 22 %
CITÉ EN PREMIER

Le reculLede
recul
la de la culture
culture duducompromis
compromis
6% AU TOTAL

CITÉ EN PREMIER Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 29


AU TOTAL
en couverture Justification des violences commises
lors du mouvement des gilets jaunes
Justification des violences commises
lors du selon la proximité
mouvement politique
des gilets jaunes
selon la proximité politique
Rajouter logos partis sous Indesign personnes interrogées trouvent inac-
JUSTIFICATION DES VIOLENCES COMMISES
Rajouter LORS
logos partis DUIndesign
sous MOUVEMENT
DES GILETS JAUNES SELON LA PROXIMITÉ POLITIQUE ceptables les intrusions au domicile
des députés de la majorité ou les me-
naces sur les réseaux sociaux. On
entre vite dans des zones de compré-
33 % 48 % 19 %
33 % 48 % 19 % hension ou de justification de la vio-
lence », note Brice Teinturier. Sonnés,
12 % 42 % 46 % les Français sont surtout inquiets. En
12 % 42 % 46 %
effet, ils sont 64 % à penser que nous
22%%
22
77 %
77 %
pourrions prendre le chemin d’une so-
ciété dominée par la haine. Conclu-
sion du patron d’Ipsos : « Le refus de
88%% 3232
%% 60 %
60 % la violence est massif mais, en y regar-
dant de plus près, des logiques de re-
24%%
24 4646
%% 30 %30 % lativisation et de justification sont
indéniables. »
JUSTIFIÉES
JUSTIFIÉES PASPAS JUSTIFIÉES,
JUSTIFIÉES, MAISMAIS COMPRÉHENSIBLES
COMPRÉHENSIBLES INACCEPTABLES
INACCEPTABLES

AMICALE DES ANIMOSITÉS


Paris dévastées ; le ressentiment féroce
nouvelle fois chez les proches deMOINS PLUSL’atmosphère qui règne sur les réseaux
La France insoumise (33 % les trouvent 1%contre Emmanuel Macron, allant91% sociaux n’y est sans doute pas pour
justifiées) suivis des proches du Ras- jusqu’à des cris de mort et des simu- rien. Les discours haineux sont sur-
semblement national (24 %). lacres de guillotine ; les menaces exposés par la mécanique de Facebook
« Les deux partis à la périphérie du contre les députés ; les violences contre et de Google. Leurs algorithmes
système sont les formations qui les journalistes ; des injures antisé- abreuvent les communautés de com-
condamnent le moins la violence, mites et homophobes. La haine s’est bustibles à futures explosions en enfer-
analyse Brice Teinturier. La culture déployée au sein même du mouve- mant les groupes d’amis dans des
politique autour de l’insurrection, du ment contre les plus modérés. À cela cercles d’animosité.
peuple contre les élites, de la symbo- répond un bilan de violences poli- L’affaire de la Ligue du Lol, cette
lique révolutionnaire qui a permis cières très lourd qui crée la polémique. bande de caïds de Twitter, journalistes
D’après notre8 sondage,
% le plus inac- dits progressistes, rois du pétrole du
Refus massif de ceptable pour les Français est sans far-west numérique, qui ont harcelé
la violence mais 20 %
conteste le saccage de l’Arc de des jeunes femmes et hommes qui
Triomphe (87Beaucoup
%), puis plusl’incendie de n’étaient pas de leur caste, voire ont
71 %
Un peu plus
aussi des logiques la préfecture de la Haute-Loire.
Ni plus ni moins
« Il est brisé des carrières, illustre bien ces mé-
de relativisation et frappant que Unseulement
peu moins 65 % des canismes de haine en ligne qui ne sont
corrélés ni au niveau d’études ni à une
de justification. tendance politique. Lever l’anonymat ?
LES VIOLENCES LORS DU L’idée est débattue au plus haut niveau
d’obtenir des conquêtes sociales, ex- MOUVEMENT DES GILETS JAUNES de l’État, mais pour autant ne consti-
plique ce résultat chez les sympathi- SONT-ELLES… tue pas la solution pour chasser les dis-
sants de La France insoumise. » Par cours haineux des réseaux.
ailleurs, les Insoumis comptent beau- Si la haine ne se contentait que
coup de jeunes, et les deux variables d’être une « passion triste », comme la
sont corrélées. Au Rassemblement na- qualifiait Spinoza, nous serions une
tional, c’est le discours rebattu depuis 13 % nation en dépression. Malheureuse-
trente ans sur les élites responsables du ment, en plus de s’attaquer aux cœurs
déclin du pays qui agit. « L’extrême et aux esprits, elle corrompt aussi les
droite a activé l’idée qu’elles ont failli Justifiées fondements de la démocratie. La haine
et, s’il y a un tel décalage entre le 46 % Pas justifiées, mais
compréhensibles
produit deux effets dévastateurs : elle
peuple et les élites, une forme de vio- Inacceptables ruine la confiance que nous avons en
lence peut être acceptable. » 41 % nous-mêmes et dans le monde com-
La liste des points de bascule dans mun, socle qui permet de vivre sans
le mouvement des gilets jaunes est méfiance excessive ; elle exclut la raison
vertigineuse : les avenues de Toulouse, de l’espace public. Les citoyens égarés
Bordeaux, Saint-Étienne, Quimper et finissent par avancer dans le noir

30 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


ÉDOUARD RICHARD/HANS LUCAS/VIA AFP
13%
Quenelles durant l’acte IX du mouvement des gilets jaunes, Paris, 12 janvier 2019.

guidés par la voix de ceux qui réfutent Allemagne, 6 000 en Slovaquie notam-
Justifiées langage, en effet, qu’il constitue un re-
les Lumières, par ces milliers de fake 46% », précisent
ment Pas justifiées, mais
compréhensiblesses initiateurs sur cours », écrit le philosophe.
news et de vérités alternatives qui Facebook.Inacceptables
Et la littérature ? Peut-être Le dialogue, et surtout l’écoute pour
rongent nos démocraties. Une spirale doit-elle avant tout 41% nous permettre, finalement retrouver ce que nous
déjà décrite par Averroès : « L’igno- comme l’écrit Marc Crépon dans avons de commun. Nous ne pouvons
rance mène à la peur, la peur mène à L’Épreuve de la haine. Essai sur le refus nous satisfaire de ne partager que de
la haine, et la haine conduit à la vio- de la violence, « d’échapper au nihilisme la peur. Dans le sondage se niche d’ail-
lence. Voilà l’équation. » Il est donc ur- de notre temps », à savoir la proliféra- leurs un élément prometteur. Le recul
gent de casser cet engrenage mortifère tion d’un consentement à la haine. de la culture du compromis est la der-
qui touche les réseaux comme le réel. « S’il est vrai que la violence revient tou- nière raison évoquée pour expliquer la
Un rapport remis à l’automne au Pre- jours à suspendre le discours, à l’inter- montée des tensions. Si la base de
BASCULE T-ON DANS UNE SOCIETÉ DE LA HAINE ?
mier ministre pour « lutter contre la rompre ou à retourner l’échange verbal RESULTAT notreD’ENSEMBLE
contrat social est encore solide,
haine » sur les réseaux préconisait de en arme destructrice, on attend du tout est possible. L
responsabiliser davantage les plate-
formes et d’augmenter les amendes.
Celles-ci ont leurs responsabilités, tout BASCULE-T-ON DANS UNE SOCIÉTÉ DE LA HAINE ?
comme les politiques, acculés, qui
doivent retisser le lien social. Des
groupes de citoyens eux aussi réagissent
et s’organisent pour mettre fin à l’ex- C’est excessif, mais elle en
pansion des discours haineux comme
C’est excessif, mais la société
prend le chemin
en prend le chemin
64 %
avec #Jesuislà, une initiative mondiale C’est une réalité de

de civisme en ligne. « Nous sommes


C’est une réalité
la société de
actuelle
la société actuelle 24 %
C’est faux, il y a toujours eu
déjà présents dans plusieurs pays, nous C’est de fortes
faux, il ytensions dans la société
a toujours eu de SONDAGE IPSOS SOPRA STERIA POUR LE NML RÉALISÉ LES 11 ET

sommes 74 000 en Suède, 45 000 en fortes tensions dans la société 12 % 12 JANVIER 2019 AUPRÈS DE 1 005 PERSONNES CONSTITUANT UN
ÉCHANTILLON NATIONAL REPRÉSENTATIF DE LA POPULATION
FRANÇAISE ÂGÉE DE 18 ANS ET PLUS.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 31


en couverture

Symptôme De samedi en samedi, on peut lire et


entendre, au hasard des cortèges :

En France, le fond
« Macron pute à juifs », accroché sur
un pont d’autoroute ; « Fumiers vous
travaillez pour les juifs », lancé aux
journalistes par un manifestant ;

de l’air effraie
« Vous nous gazez comme des putains
de juifs », crié aux CRS par un autre ;
« Macron vendu à Rothschild et aux
banques mondiales » dans presque
toutes les manifs ; etc. L’absence de lien
direct entre ces évènements n’empêche
Agressions physiques, appels au meurtre, multiplication pas leur cohérence narrative. L’actua-
des tags antisémites, tweets immondes... Y a-t-il lité avait d’ailleurs offert une cohé-
quelque chose de pourri en république de France ? rence de ce genre le 11 décembre
Par Marc Weitzmann dernier, lors de l’attentat terroriste du

v
marché de Noël de Strasbourg : la
veille, à 15 kilomètres de Strasbourg,
des croix gammées et des tags antisé-
mites attribuant le fameux pacte de
oici où en sont les choses, apprend à cette occasion que les inci- Marrakech aux « juifs mondialistes »
au mardi 12 février. Sa- dents antisémites dans le pays sont en avaient été retrouvés dans le cimetière
medi, on apprend qu’un hausse de 74 % en 2018, après deux juif de la petite ville de Herrlisheim.
incendie criminel a dé- ans de baisse à la suite du massacre du L’attentat était clairement islamiste, et
truit la porte de la maison de cam- 13 novembre 2015. on peut supposer que les tags venaient
pagne du président de l’Assemblée Le même week-end, Libération plutôt de l’extrême droite ; aucun lien
nationale ; en début d’après-midi, révèle l’affaire de la Ligue du Lol : ne pouvait donc être fait entre les
à Lyon, affrontements entre gilets entre 2009 et 2012, une trentaine de deux. Certains gilets jaunes le firent et
jaunes d’extrêmes droite et gauche ; journalistes masculins ont harcelé et attribuèrent l’attentat à un « complot »
à Paris, heurts devant l’Assemblée du gouvernement visant à détourner
nationale entre police et gilets jaunes « Micron [sic] l’attention de leur mouvement, tout en
qui tentent d’attaquer le bâtiment, réclamant l’abolition du pacte de
l’un des manifestants a quatre doigts
Rothschild, putain Marrakech. Selon une enquête pu-
arrachés. de la youtrerie bliée à la mi-janvier par la Fondation
Dimanche, le cofondateur de la universelle. » Jean-Jaurès et le site Conspiracy
chaîne Bagelstein annonce avoir dé- Watch, 23 % de gilets jaunes revendi-
posé plainte après la découverte du tag humilié sur les réseaux sociaux une qués estiment que cet attentat est une
« juden » sur la vitrine de l’un de ses série de victimes dont la majorité était « manipulation du gouvernement » ;
restaurants. Lundi 11, le tag « Micron des femmes. Les journalistes impli- 44 % d’entre eux se disent par ailleurs
[sic] Rothschild parce qu’il se vend qués viennent tous de la presse de d’accord avec l’idée qu’il existe un
bien. La putain de la youtrerie univer- gauche – Libération, Les Inrocks, complot sioniste mondial.
selle » est découvert sur la façade du Slate, le Huffington Post… –, la plu-
Monde ; des croix gammées recouvrent part y occupent des postes à respon-  UN MANDAT D’ARRÊT POUR 
le visage de Simone Veil peint sur sabilité, écrivent souvent sur le fémi- « HAUTE TRAHISON ».
deux boîtes aux lettres de la mairie du nisme ou le racisme. Dans un Tout serait « la faute à Macron ».
13e, toute proche. À Sainte-Gene- apparent paradoxe, leurs tweets hai- Après avoir suscité un moment d’en-
viève-des-Bois, ce même lundi, qua- neux, parfois pornographiques, thousiasme initial, le président attise-
rante-huit heures avant la cérémonie concernaient les opinions féministes rait maintenant toutes les fureurs. Son
en hommage au jeune juif Ilan Ha- de leurs victimes, leur intelligence, seul nom enflammerait les manifes-
limi enlevé, torturé puis tué par le leur physique et leurs origines, et s’ac- tants. En décembre, Le Monde avait
gang des barbares voici treize ans, les compagnaient d’attaques racistes ou publié un reportage glaçant montrant
arbres plantés à sa mémoire sont re- homophobes. Un cas d’antisémitisme le président injurié lors de sa visite au
trouvés abattus. Christophe Castaner est avéré. Aucun rapport de cause à Puy : « Enculé ! », « Salope, j’espère
se rend sur place pour prononcer les effet entre ces incidents – mais que tu vas crever sur la route ! » Ce
ronf lantes formules d’usage. On n’est-ce pas cela le plus inquiétant ? même mois, Priscillia Ludosky et Éric

32 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


VALENTINA CAMU/HANS LUCAS/VIA AFP
Marche blanche des gilets jaunes, Paris, le 2 février 2019.

Drouet, deux figures des gilets jaunes, avant son élection, ce n’est pas en rai- en pleine campagne électorale, de
affichaient un « mandat d’arrêt pour son de sa politique depuis. Mais, à Macron au Mémorial de la Shoah.
haute trahison » sur Facebook, tandis cela, Ruffin répond par avance, dans Dans ce climat, la lettre de Ruffin
que d’autres sympathisants mena- cette même lettre qu’il est intéressant pose, dès ce moment-là, les termes de
çaient de le pendre et que des vidéos de relire aujourd’hui. Face aux regrets ce qui va travailler l’actuel climat
simulant son exécution étaient pos- d’émeute : face aux « ouvriers », par-
tées sur les réseaux sociaux, dont au ler d’antisémitisme – parler des juifs –
moins une était calquée sur les vidéos Le nouveau est élitiste.
gore de l’État islamique (les coïnci- monde de Macron On retrouvera cette accusation en
dences continuent). La raison de cette a débouché sur décembre 2018 sous la plume du
fureur ? Le nouveau monde qu’Em- chroniqueur de gauche Claude Asko-
manuel Macron laissait espérer n’a dé- plus de privilèges lovitch dans sa défense des gilets
bouché que sur plus de privilèges pour pour les riches. jaunes, soutenu par l’essayiste antisé-
les riches, plus de précarité pour les mite Houria Bouteldja. Cette rhéto-
autres. Suite logique, prévisible, an- d’une auditrice de France Inter rique mise en place dès la campagne
noncée par François Ruffin dès le 4 concernant le « discours indigent » du va se développer lors des premières
mai 2017, en pleine campagne, dans futur président, son « dîner à la Ro- manifestations. Macron assimilé aux
une lettre ouverte au candidat Macron tonde », son manque d’« aise avec les « riches » et aux « élites » est associé
publiée par Le Monde : « Vous êtes ouvriers », le porte-parole du candidat aux juifs. Parce qu’il a travaillé chez
haï, vous êtes haï, vous êtes haï. » répond « Shoah, négationnistes, Rothschild, bien sûr – dans l’imagi-
Comme toute explication circu- zyklon B, Auschwitz, maréchal Pé- naire français, Rothschild est le nom
laire, son évidence n’a d’égale que son tain », écrit Ruffin en substance. Une de code de « la juiverie mondiale » de-
incohérence. Si Macron était haï dès référence à la visite cinq jours plus tôt, puis le début du xxe siècle –, mais pas

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 33


en couverture

seulement. Dans les cortèges, des


mannequins le montrent nez et ongles
crochus, dans la tradition antisémite
des années 1930, tandis que des pan-
cartes le rebaptisent « Mac Aaron »
sans que nul ne s’en émeuve chez les
organisateurs. Jusqu’à l’été 2018, tout
cela reste relativement marginal.
Pourquoi tout change-t-il ensuite ?

L’ORIGINE DE LA VIOLENCE
Dans la version optimiste, Emma-
nuel Macron et les gilets jaunes sont
issus d’une même énergie nationale.

LOIC DEQUIER/PHOTOPQR/SUD OUEST/MAX PPP


Un désir collectif d’en finir avec « le
vieux monde » s’est fait jour aux der-
nières élections, et c’est parce qu’il a
trahi ce désir que le président est au-
jourd’hui confronté à une révolte
« populaire ». La version pessimiste :
la présidentielle de 2017 a vu le sys-
tème politique exploser. Les deux
partis qui gouvernaient le pays sont
en miettes ou subclaquant ; l’ex-FN Simulacre de décapitation de Macron, à Angoulême, le 22 décembre 2018.
reste marqué par sa défaite, et La
France insoumise ne parvient pas à et Dieudonné qui agitait la France de- un selfie de quenelle dans les ruines
structurer l’opposition, pour la bonne puis novembre. Cet hiver-là, une note d’Oradour-sur-Glane, et un militant
raison qu’il n’y a, politiquement, rien secrète remise à l’Élysée indiquait d’extrême droite le fit aux portes de
à quoi s’opposer : LREM est inexis- qu’une seule vidéo de Dieudonné sur l’école Ozar-Hatorah à Toulouse,
tante. Cela laissait Macron seul face son site réunissait plus de spectateurs frappée par Mohamed Merah deux
à une colère que son élection désar- que n’importe quelle intervention du ans plus tôt. Le 4 mai, une nouvelle
çonna un temps mais qui n’attendait chef de l’État. Comprendre l’Empire, manif fut organisée par Dieudonné et
qu’une occasion pour s’enflammer. d’Alain Soral, qui attribue tout ce qui Soral, cette fois à Bruxelles, et, vingt
D’où venait cette colère ? cloche dans le monde aux juifs, figu- jours plus tard, une attaque au Musée
En janvier 2014, un collectif iden- rait en première place des essais poli- juif se solda par quatre morts. Jugé à
titaire issu des luttes contre le mariage tiques avec 100 000 exemplaires ven- Bruxelles tandis que j’écris ces lignes,
pour tous et baptisé le le coupable présumé de cet attentat, le
Printemps français or-
ganisa une manifesta- Une épidémie de quenelles Français Mehdi Nemmouche,
membre de l’État islamique, est dé-
tion fourre-tout contre infiltra le JT et les émissions fendu par les avocats Henri Laquay,
le gouvernement Hol- de divertissement. membre de Belgique et chrétienté
lande intitulée Jour de (groupe spécialisé dans la lutte anti-
colère. Sa principale organisa- dus. Les pro-Dieudonné investirent le gay fondu depuis dans Civitas, l’une
trice, Béatrice Bourges, disait avoir eu cortège, et le slogan « Juif ! La France des formations organisatrices du Jour
« l’intuition divine » que les théories n’est pas à toi ! » résonna pour la pre- de colère), et Sébastien Courtoy, un
du genre allaient « détruire la civilisa- mière fois depuis les années 1930 à Pa- défenseur attitré des djihadistes
tion occidentale » et elle annonça en- ris lors d’une manifestation d’extrême belges, ce qui ne l’empêche pas de ci-
tamer un « jeûne spirituel » jusqu’à la droite organisée contre le mariage gay. ter Maurras dans la conversation.
démission de Hollande. Elle reçut le Dans les semaines qui suivirent, Fin décembre 2014 – une semaine
soutien de Marine Le Pen, de Thierry tandis que les incidents antisémites avant l’attaque contre Charlie
Mariani, ainsi que de plusieurs per- montaient en flèche dans les cités, une Hebdo –, le nombre d’incidents anti-
sonnalités et organisations parmi les- épidémie de quenelles ravagea le pays. sémites en France atteignait le chiffre
quelles un site chiite pro-Iran, al- Des anonymes inf iltrèrent les hallucinant de 800 pour l’année, soit
imane.com. Jour de colère faisait suite émissions de divertissement pour faire plus de deux par jour en moyenne,
au psychodrame entre Manuel Valls le geste en direct ; deux gosses firent pour une population juive totale de

34 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


500 000 personnes. Et tout avait com- du système politique supposait des homosexuel », « une prostituée déli-
mencé par une manif contre le ma- gestes forts empruntés à la monarchie. rante ». L’Humanité pour sa part voit
riage gay. Les attentats sont venus Selon la célèbre thèse d’Ernst Kanto- en lui « la grande coquette ». C’est
ajouter leur dose de violence explicite rowicz (1957), le roi possède deux dans ces années-là, aussi, que résonne
à ce climat étouffant. Un climat que corps, l’un physique et périssable, pour la première fois dans les rues de
l’effet de surprise provoqué par la vic- l’autre sacré et symbolique, celui de sa Paris le slogan repris par Jour de co-
toire de Macron a un temps relative- fonction. C’est ce corps sacré de lère : « Juif, la France n’est pas à toi ».
ment apaisé – jusqu’à l’été 2018. Que Macron que l’affaire Benalla et, plus Certains imaginaires ont la peau
s’est-il passé alors ? encore, les photos avec les rappeurs dure. En Algérie, dans les années
ont fait choir dans le caniveau. 1990, les militants islamistes, qui
UNE LIESSE QUI NOUS HAIT Les dates sont parlantes. La photo viendront en France lancer la révolu-
Alimentées par la personnalité insai- est rendue publique le 1er octobre, le tion salafiste, avaient pour slogan la
sissable et lisse du candidat, les ru- scandale est immédiat. C’est la ruée lutte contre « la démocratie des homo-
meurs sur son homosexualité cou- sur les pages Facebook de Priscillia sexuels » introduite dans l’islam, se-
raient depuis la campagne. Mais le Ludosky et Éric Drouet – le mouve- lon eux, par les juifs. Comme Zem-
tournant s’est sans doute produit à la ment est lancé. Très vite, Macron va mour, comme Soral, leur but était le
fin de l’été : entre l’affaire Benalla et devenir « une pédale », « une pute » combat contre « la féminisation de la
les photos d’un président hilare, enla- vendue à la finance, aux Rothschild, société ». Nos amis de gauche de la
çant deux rappeurs antillais dont l’un, c’est-à-dire aux juifs. Ligue du Lol se réunissaient entre
torse nu, fait un doigt d’honneur à Selon Delphine Horvilleur dans Ré- hommes pour rire ensemble des
l’objectif. Deux temps d’une même flexions sur la question antisémite, femmes, des « pédés », des hommes
séquence où celui qui voulait rendre à le lien entre homosexualité et judéité qui n’en étaient pas de vrais – et, dans
sa fonction son aura monarchique est un classique et l’un des principaux un cas au moins, des juifs. Ceux qui
s’est vu déconsidéré. ressorts de la haine. Ainsi, Léon rient de Macron « pute à juif » font la
Macron avait senti dès sa victoire Blum, dans les années 1930, est, même chose, avec le sourire d’une fra-
que fonder son pouvoir sur les ruines pour l’Action française, « un parfait ternité retrouvée. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 35


en couverture

CANAL+/COFINERGIE 6/COLLECTION CHRISTOPHEL


La Haine (1995), de Mathieu Kassovitz. Hubert (à gauche) et un policier se pointent mutuellement un pistolet sur le visage, après que le policier a tué Vince.

Manifestations sous tension flambée d’indignation et la création du


collectif Justice pour Adama. Celui-ci
a participé à l’acte XII des gilets jaunes

« Allô Beauvau ? »
– qui défilaient pour dénoncer les vio-
lences policières. C’est tout un sym-
bole : jusqu’alors assimilées dans les es-
prits aux banlieues et à certaines franges
de la gauche radicale, la dénonciation
Yeux crevés, mains arrachées… Malgré la violence des violences policières et la haine des
des manifestations, l’arsenal policier pose question, forces de l’ordre ne se cantonnent plus,
jusqu’au sein des forces de l’ordre. avec les gilets jaunes, à ces seules caté-
gories de la population. On est loin du

u
Par Marie Fouquet « J’ai embrassé un flic » de Renaud, des
attentats de janvier 2015.

PAR-DELÀ LES CLIVAGES HABITUELS


n homme isolé vu de dos, 18e arrondissement de Paris. La Haine À cet égard, la France paraît partagée.
face aux CRS : « Vous ti- scella dans les esprits une détestation La cagnotte lancée au profit des forces
rez hein ? C’est facile, réciproque entre la police et la jeunesse de l’ordre, récoltant quelque 1,5 million
hein ? Nous on n’a pas de banlieue : dix ans après, les cités pre- d’euros, a certes manifesté un soutien
d’armes on n’a que des cailloux ! » La naient feu après le décès de Zyed Benna important, 61 % des personnes inter-
Haine s’ouvrait sur cette image docu- et Bouna Traoré, alors qu’ils étaient rogées dans le sondage du Nouveau
mentaire. Le film culte avait à l’époque poursuivis par des policiers à Clichy- Magazine littéraire jugeant « inaccep-
été inspiré par l’affaire Makomé sous-Bois. En 2016, la mort d’Adama tables » les violences dont faisaient l’ob-
M’Bowolé, un jeune homme de 17 ans Traoré dans une gendarmerie du Val- jet les policiers. Mais, dans le même
tué d’une balle dans la tête par un po- d’Oise, dans des conditions encore temps, 50 % jugent « inacceptables »
licier lors de sa garde à vue dans le troubles, a suscité une nouvelle les violences contre les manifestants.

36 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Ces dernières semaines, la dénonciation violences deviennent de moins en judiciaire employée comme indicateur
des « violences policières » et la remise moins « invisibilisables » : « Elles sont d’efficacité politique […], multiplie les
en cause des « armes intermédiaires » trop nombreuses, trop massives, trop confrontations […] susceptibles de pro-
de la police (le LBD 40, dont l’ancêtre graves. » La politologue évoque la duire […] le retournement de la foule
est le flash-ball, et la GLI-F4, qui « prise de conscience d’un traitement et sa solidarisation avec les éléments les
contient de l’explosif) se sont imposées des manifestations qui précédemment plus radicaux », écrivent les chercheurs
dans la sphère publique par-delà les cli- minorait les violences policières ». Ar- Fabien Jobard et Jérémie Gauthier dans
vages habituels. Le criminologue Alain naud-Dominique Houte, historien de Police : questions sensibles (PUF, 2018).
Bauer – notamment ancien conseiller la gendarmerie, des polices et de la sé-
sécurité de Nicolas Sarkozy et de Ma- curité à la Sorbonne, interroge leur dé- ET LES VOISINS EUROPÉENS ?
nuel Valls – émet ainsi de fortes réserves mesure : « Ce n’est pas parce que nous La France, selon eux, est particulière-
à ce propos, en particulier sur les sommes dans un État de droit, ce que ment répressive au regard de ses voisins
GLI-F4, qu’il considère comme « la je ne remets pas en question, que la po- européens (Allemagne, Suède, Grande-
plus dangereuse et la plus rare des lice serait miraculeusement exempte de Bretagne, Pays-Bas, Suisse), qui pré-
armes disponibles dans les arsenaux po- tout reproche. Au contraire : l’exigence fèrent la « désescalade » de la violence
liciers de maintien de l’ordre pour la démocratique, c’est de faire la lumière et n’utilisent pas les armes décriées
“gestion démocratique des foules” », sur ces problèmes. » Il ajoute : « Il fau- dans notre pays. Les policiers ne se
avant d’ajouter : « Elle n’a rien à [y] drait interroger l’effet pervers de la do- voient pourtant pas travailler sans ces
faire. » L’écho médiatique donné à ce armes intermédiaires. Eddy Sid, repré-
débat fait suite au référencement mé- On assiste sentant du syndicat Unité SGP, qui par
thodique du journaliste et documenta- à une radicalisation ailleurs rappelle que les policiers font
riste David Dufresne, publié sur Me- eux-mêmes partie des catégories so-
diapart, sous le titre « Allô place conjointe. ciales représentées par les gilets jaunes
Beauvau ». Il recense sur Twitter, de- tation en armes non létales (flash-balls et insiste sur la violence qu’ils subissent
puis le début du mouvement, les bles- puis LBD aujourd’hui), qui ont l’avan- en manifestation (1 000 blessés depuis
sures chez les manifestants, en indi- tage de ne pas tuer mais qui peuvent le début du mouvement, selon le mi-
quant à chaque fois toutes les mutiler et blesser. Leur banalisation re- nistère de l’Intérieur), est ferme : « Si
informations à disposition : date, lieu, lative pose question et mérite débat. » nous ne les avions pas, on se retrouve-
type d’incident, type d’arme, source, Ces « blessures de guerre », ainsi qua- rait avec des scènes de lynchage des po-
photos ou vidéos, etc. Sur 428 signale- lifiées par certains médecins, ne datent liciers. » La formation des policiers est
ments au 15 février, il décompte 1 dé- pas des gilets jaunes : c’est une grenade aussi mise en cause : elle serait moindre
cès, 20 éborgnements, 5 mains arra- offensive qui a tué Rémi Fraisse au bar- au regard de nos voisins européens (un
chées et 189 blessures à la tête. rage de Sivens en 2014, c’est un flash- an en moyenne en France, deux en Al-
« Ce qui est nouveau, observe Alain ball qui a éborgné l’étudiant Jean- lemagne). De plus, leur suivi psycholo-
Bauer, c’est l’ampleur des blessures François Martin alors qu’il manifestait gique n’est pas systématique alors qu’on
graves pour des citoyens qui ne sont contre la loi Travail à Rennes en 2016. exige d’eux un parfait sang-froid, y
pas préjugés criminels ou délinquants, « En France, la technique employée compris face aux déferlements de
et qui rentrent dans la catégorie de la aux fins de multiplier interpellations et haine : les forces de l’ordre connaissent
majorité traditionnellement rurale et défèrements, dynamique de répression un taux de suicide supérieur à la
silencieuse. » En effet, les « novices » moyenne nationale, selon un rapport
des manifestations, ne connaissant pas du Sénat en 2018.
les armes de la police, s’en défendent L’adage selon lequel « la haine attire
moins bien que d’autres : d’où certains la haine » ne fait pas exception lors des
cas de mains arrachées par des gre- manifestations, selon Vanessa Codac-
nades que les manifestants ramassent cioni : « On assiste à une radicalisation
avant qu’elles n’explosent. Pas un mot conjointe : des manifestants, sous l’ef-
côté Beauveau ou Élysée. Christophe fet des agissements des forces de l’ordre,
JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN/AFP

Castaner se refuse à remettre en cause peuvent devenir de plus en plus en


ces armes, alors que des vidéos rage ; en retour la police devient de plus
montrent sur le web de clairs dérapages en plus brutale et violente. » Dernière
(coups de poings ou de pieds répétés phrase de La Haine : « C’est l’histoire
sur des hommes immobilisés). Selon d’une société qui tombe et qui, au fur
Vanessa Codaccioni, maître de confé- et à mesure de sa chute, se répète sans
rences à Paris-VIII, spécialiste de la jus- « Non à la benallisation des violences policières »,
cesse pour se rassurer “jusqu’ici tout
tice pénale et de la répression, « ces Nancy, 2 février 2019. va bien, jusqu’ici tout va bien”. » L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 37


en couverture

ILLUSTRATION BORIS SÉMÉNIAKO POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


Fini le storytelling multiplication des pratiques de brouil-
lage, de désinformation, de propa-

Les tacles font


gande. Mais la chute de la confiance
dans le langage ne tient plus seulement
à̀ des effets stratégiques de manipula-
tion, mais à l’instauration d’un nou-

le spectacle
veau régime de véridiction (qu’on a
appelé postvérité) selon lequel la dis-
tinction entre le vrai et le faux (la
réalité et la fiction) n’existe plus.
« L’économie gouvernée par la publi-
cité en ligne, écrit le chercheur Evgeny
Pour celui qui a popularisé en France le concept Morozov, a produit sa propre théorie
de « storytelling », celui-ci appartient à un âge révolu. de la vérité : la vérité, c’est ce qui attire
Par Christian Salmon le plus de paires d’yeux. »

l
UNE NOUVELLE ÈRE DU SOUPÇON
L’heure est à la surprise, à l’irruption,
e mouvement des gilets jaunes ans, le dernier grand récit politique du à la transgression. D’où le succès des
est à la fois le symptôme et le ré- xxe siècle ; il a été adopté par les classes discours de haine qui provoquent non
vélateur d’une crise qui couve de- dirigeantes occidentales et a inspiré les pas l’empathie mais l’antipathie, non
puis 2008. La crise des subprimes politiques appliquées pendant ces dé- pas l’appartenance mais le clivage, non
a porté un coup fatal au grand récit cennies en Europe et aux États-Unis. pas la continuité mais la rupture. La
néolibéral sur lequel reposaient tous les Depuis la crise de 2008, le décro- linéarité narrative, la séquence, l’in-
discours des gouvernants depuis trente chage de la parole publique par rapport trigue, le suspense sont submergés par
à̀ l’expérience concrète des citoyens a des séries intemporelles de chocs in-
ruiné la crédibilité de tous les narra- cohérents qui polarisent et accroissent
Écrivain et chercheur au CNRS, Christian
Salmon a publié en 2008 Storytelling,
teurs officiels. L’éclosion des réseaux encore la volatilité des échanges : in-
la machine à fabriquer des histoires sociaux a amplifié ce discrédit de la pa- sultes, tacles, fake, hoax… Il s’agit de
et à formater les esprits (La Découverte). role publique. Le web 2.0 a favorisé la créer l’impulsion primitive qui va

38 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


déclencher une réaction en chaîne, « auteurs » – qu’ils soient politiques, influence. Le récit, qui exige une cer-
mettre en mouvement une accumula- journalistes, scientifiques ou religieux – taine continuité pour dérouler les tours
tion de Like ou de RT (retweets), avant sont discrédités. L’intrigue est éventée, et détours d’une intrigue, cède peu à
que Google ne les remarque et les re- le lecteur est averti, le narrateur est dé- peu la place dans les échanges sur In-
prenne, créant alors un véritable vor- crédibilisé. Nous sommes entrés dans ternet aux clashs viraux. Désormais, on
tex médiatique capable d’attirer et une nouvelle ère du soupçon. le constate chaque jour, viralité et riva-
d’engloutir les attentions de centaines lité vont de pair, virulence et violence,
de milliers d’internautes. UNE LOGIQUE DE RUPTURE clash et guerre des récits. Lorsque la pa-
Et sur cette scène où se règlent les Dans une tribune du magazine Forbes, role publique a perdu toute crédibilité,
échanges, ce sont les rumeurs les plus John Winsor, un conseiller marketing la seule manière d’« exister » dans les
folles qui sont assurées de voyager le auprès des start-up, ne craignait pas médias, c’est d’enchaîner les provoca-
plus vite, à la vitesse d’une épidémie, d’affirmer : « Le marketing a besoin tions et les transgressions. Dans le
comme le démontre une étude du d’une autre philosophie que celle du brouhaha des réseaux, place au « buzz-
MIT, une manière de spéculer à la storytelling. […] Il y a trop d’informa- maker » plutôt qu’au « mythmaker ».
baisse sur le discrédit général et para- tions pour que les histoires soient aussi Le storytelling, qui a tant fasciné les
doxalement d’asseoir la crédibilité de efficaces qu’elles ne l’étaient aupara- communicants au cours des dix der-
son discours sur le discrédit du « sys- vant. » De fait, on constate une baisse nières années, ne peut plus rendre
tème ». La fausse monnaie des men- tendancielle de la force des récits, une compte de ce qu’est devenue notre vie
songes et des rumeurs ne cesse de se perte d’efficacité des histoires face à̀ la médiatique quotidienne. L’actualité ne
répandre. Les producteurs de récits puissance et à la précision des data dans se laisse plus lire en séquences ou en
spéculent sur une monnaie peu fiable. la masse informationnelle. feuilletons, elle est moins rythmée par
Les fraudeurs et les spéculateurs, les Eric Schmidt, alors président exécu- l’intrigue que par le choc. Elle obéit à
trolls, les haters, prospèrent sur le mar- tif d’Alphabet, la société mère de une logique de rupture qui relève plu-
ché noir des fake news. Google, indiquait en 2013 : « Les tôt d’une sismographie politique que de
À l’accumulation primitive du capi- nombres qui donnent le plus à réfléchir la catégorie du « storytelling ». On est
talisme industriel se substitue l’agita- sont ceux-ci : il faudrait une capacité passé de la story au clash, de l’intrigue
tion primitive du capitalisme financier. mémoire de 5 exabytes (soit 5 milliards à la transgression, du suspense à la
Il en est de même dans l’économie des de milliards de bytes) pour enregistrer panique, de la séquence à une suite de
discours où la volatilité des énoncés chocs incohérents. Tout ce qui a été re-
prime sur leur validité. La production foulé depuis trente ans par le récit néo-
des énoncés n’a pas pour but de pro- La volatilité libéral resurgit sous une forme chao-
duire ou de partager des connaissances des énoncés prime tique, sauvage mais déterminée. Une
nouvelles mais d’accélérer la vitesse des société du tacle plutôt que du spectacle.
échanges, d’intensifier leur circulation. sur leur validité. Ainsi s’esquisse une double tendance :
Précession du code sur le contenu, de d’un côté, la tentative d’instaurer, voire
la spéculation sur la transmission, des tous les mots qui ont été prononcés par d’imposer un certain ordre narratif, ce-
fake news sur les faits. Le « clash » est les êtres humains, depuis l’origine lui des gouvernants ; de l’autre, la défer-
à la guérilla ce que le récit est à la guerre jusqu’à 2003. En 2011, il était généré lante des événements qui bouscule cet
conventionnelle, une agonistique fon- 5 exabytes de contenu tous les deux ordre narratif. D’un côté, une logique
dée sur la provocation, la transgression, jours. Aujourd’hui, on estime que cette narrative qui jette son filet de récits sur
la surenchère. « La vie s’est transformée quantité d’information est produite l’atomisation des expériences ; de
en une suite intemporelle de chocs », toutes les deux ou trois heures. » « In- l’autre, une logique de rupture, aveugle
écrivait Adorno à propos de ses ternet, analyse John Winsor, a fait des à elle-même, une contre-puissance obs-
contemporains pendant la Seconde consommateurs, par principe passifs, cure, celle du monde qui résiste aveu-
Guerre mondiale. des producteurs d’histoires voraces, qui glément à sa mise en récit. L
Alors même que le storytelling entrent en compétition avec votre
connaît une forme de consécration en marque. Et pour contribuer à rendre les
entrant dans Le Petit Robert, la possibi- choses pires encore, sous l’ère Trump, À LIRE
lité de raconter des histoires subit de les stories sont moins crédibles. Un
plein fouet le discrédit qui frappe toute tournant qui devrait nous conduire à L’ÈRE DU CLASH,
parole publique. De même que l’infla- abandonner la vieille perspective du Christian Salmon,
tion monétaire ruine la confiance dans pouvoir des stories et du storytelling. » éd. Fayard,
380 p., 20,90 €.
la monnaie, celle des récits érode la Le storytelling a-t-il épuisé ses possi-
confiance dans la narration. Toutes les bilités historiques ? Rien n’est écrit, mais
sources d’énonciation sont viciées, les il a sans aucun doute perdu de son

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 39


en couverture

les rédactions. Je propose donc ici


Témoignage les pistes auxquelles je crois à titre

UN EXEMPLE DE LA
personnel. Pour soutenir les victimes,
les rédactions devraient considérer que
le cyberharcèlement est un « accident

TOXICITÉ DES MÉDIAS du travail » comme un autre, les aider


à se déconnecter pour ne pas alimenter
le stress, leur permettre de prendre
Victime de la Ligue du Lol, Léa Lejeune, journaliste leur après-midi… Casser le mécanisme
à Challenges, se confie sur les conséquences du harcèlement des boys’ club sera long, tant il est
qu’elle a subi sur son parcours et sur ses engagements. ancré dans notre société. Mais nous
pouvons d’ores et déjà agir pour limiter
Je suis une des vingt principales encore, seulement 34 % des directeurs la cooptation et le bouche à oreille
victimes de la Ligue du Lol, et cela a eu de rédaction sont des femmes, sur le marché de l’emploi en rendant
un impact sur ma carrière de journaliste le plafond de verre persiste dans publiques toutes les offres d’emploi
débutante. Cette bande de trente l’encadrement intermédiaire ou disponibles. À charge ensuite aux RH
journalistes, communicants et pubards les postes de grand reporter, et 53 % de prêter une attention particulière
parisiens ont cyberharcelé, entre 2009 des pigistes – donc les plus précaires – aux candidatures de femmes et aux
et 2013, des professionnels de la presse sont des femmes, selon la Commission personnes issues des minorités visibles
et des blogueurs, femmes, LGBT ou de la carte d’identité des journalistes dans les équipes qui manquent
personnes issues des minorités visibles. de mixité. Côté salaires et promotions,
À l’époque, j’étais identifiée comme Des blagues les rédactions devraient appliquer la loi
une journaliste féministe. Dans mon sur l’égalité professionnelle, renforcée
témoignage sur Slate, je raconte
en 140 caractères, dès le 1er mars 2019 par un décret
comment le cyberharcèlement des remarques Pénicaud. Enfin, sur une proposition
se répétait : il passait par des blagues sur ma sexualité. choc de Lauren Bastide, hôte du
en 140 caractères, des commentaires podcast féministe La Poudre, une partie
injurieux, des remarques sur professionnels. Dès 2014, je me suis des aides à la presse – un bonus –
ma sexualité, que ce soit sur Twitter ou engagée avec Claire Alet, rédactrice en devrait être accordée aux rédactions
sur mon blog. J’ai connu les terribles chef adjointe à Alternatives qui respectent la parité en leur sein,
« raids », au cours desquels leurs économiques, dans un collectif de à l’image de ce qui a été fait dans
followers se rameutaient pour critiquer femmes journalistes alors balbutiant, le cinéma. L’argent est un des moyens
ce que j’étais ou faisais. Cela pousse à Prenons la une, qui se bat pour de convaincre quand les arguments
la faute et influe sur la confiance en soi. une juste représentation des femmes ne suffisent pas.
dans les médias et l’égalité dans Léa Lejeune
POUR UNE JUSTE
REPRÉSENTATION DES FEMMES
L’équipe de la Ligue du Lol fonctionnait
en boys’ club fermé : ils avaient des jobs
intéressants, étaient amis avec des
personnes à des postes de direction
à Slate, à Libération, aux Inrocks et
dans la presse people. La Ligue du Lol
n’est qu’un exemple de la toxicité que
l’on retrouve dans certaines entreprises
de médias. Celles qui ne sont pas
concernées directement sont tout de
même impactées par l’entre-soi, la
JAAP ARRIENS/NURPHOTO/AFP

cooptation entre pairs, les stéréotypes


sexistes dans les contenus, le manque
de représentation des expertes femmes.
Elles ne sont que 34 % dans les médias
français, selon le Global Media
Monitoring Project (GMMP) de 2015,
la dernière étude mondiale. Aujourd’hui La Ligue du Lol s’organisait en « raids » sur Twitter.

40 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Misogynie l’Occupation (« pendant la guerre,
#dénoncetonjuif, ça aurait été par-

En venir aux mots


fait ») et Alain Finkielkraut craindre
que #balancetonporc (qu’il soup-
çonne d’être une « campagne » or-
chestrée notamment pour « noyer le
poisson de l’islam », comme si des
milliers de femmes s’étaient coordon-
Assimiler la libération de la parole des femmes nées pour partager leur détresse afin
à de la délation permanente est indécent et révoltant. de faire diversion – quand le complo-
Par Marylin Maeso tisme le dispute à l’indécence) ne tue
la séduction à la française, on pour-
rait croire que les victimes sont les
bourreaux. Même battues, violées, as-
sassinées, les femmes doivent encore
rendre des comptes.

FABRIQUE DE MONSTRES
On peut se demander s’il est juste de
parler d’une « libération de la parole »,
quand la parole de celles qui té-
moignent est assimilée à l’instaura-
tion de la délation permanente contre
l’État de droit. Peut-il y avoir libéra-
tion si tant s’évertuent à s’enfermer
dans une surdité complice ?
La haine grandit sur le terreau de
l’ignorance. Il n’y aura pas de répit
pour les victimes tant qu’on préférera
fabriquer des monstres au lieu de se
STR/AFP

q
demander pourquoi les femmes sont
Manifestation à Paris contre les violences faites aux femmes, le 6 octobre 2018. contraintes de crier pour se faire en-
tendre. Tant qu’on ne reliera pas les
uand les hommes ont peur, Même battues, insuffisances judiciaires en matière de
c’est pour eux-mêmes. Mais prise en charge des victimes d’agres-
leur haine est pour les violées, les femmes sions sexuelles et la tentation d’aller
autres. » Comment ne pas doivent rendre chercher sur les réseaux sociaux une
songer aux paroles de la Peste dans des comptes. justice qu’on désespère de trouver au
L’État de siège, de Camus, en consta- commissariat et au tribunal. Tant
tant que, plus d’un an après #balance- inacceptables dont on s’indigne tou- qu’on s’obstinera à déplorer les effets
tonporc, les femmes ne cessent d’être jours trop tard. Romancer la violence sans agir pour enrayer les causes et à
ce qu’elles ont toujours été : un cata- en substituant « drame passionnel » à juger à l’emporte-pièce là où il ne
lyseur de haine. Une haine qui peut « homicide conjugal », ou en propo- faudrait, selon la maxime de Spinoza,
toujours compter sur l’inertie frileuse sant des titres comme « Il frappe sa ni rire, ni pleurer, ni s’indigner, mais
des habitudes séculaires dans les- femme car il n’aime pas la soupe » qui comprendre. L
quelles elle incube. Le traitement ré- mettent en scène une causalité absurde
servé aux violences faites aux femmes, pour occulter la seule valable (une mi-
épinglé par la journaliste Sophie Gou- sogynie viscérale), c’est l’euphémiser À LIRE
rion et mis en lumière par Sophia et, déjà, l’excuser.
Aram dans son dernier spectacle, té- Cette haine criminelle semble ANTIFÉMINISMES ET
moigne de cette banalisation d’actes pourtant moins inquiéter certains MASCULINISMES D’HIER
que la révolte de celles qui la su- ET D’AUJOURD’HUI,
Christine Bard, Mélissa Blais
Agrégée de philosophie, enseignante,
bissent. À entendre Éric Zemmour et Francis Dupuis-Déri (dir.),
Marylin Maeso a publié La Conspiration du comparer les victimes témoignant via éd. PUF, 508 p., 24 €.
silence aux éditions de l’Observatoire. #balancetonporc aux délateurs de

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 41


en couverture

Haters
Twitter, Facebook
et l’algorithme infernal
On ne peut pas dissocier la multiplication des discours de haine sur Internet
des réseaux sociaux : ces plateformes surexposent et encouragent la démesure
et la violence au détriment du sens.
Par Olivier Ertzscheid

m enaces de mort
contre Zineb El
Rhazoui, ancienne
journaliste de Char-
lie Hebdo. Raid numérique contre la
journaliste Nadia Daam depuis le fo-
rum Jeuxvideo.com. Homosexuel tra-
qué sur ses comptes Facebook et Ins-
tagram. Anonymes ou personnalités,
hommes ou femmes, jeunes ou vieux,
personne n’est à l’abri du harcèlement
en ligne. Certains estiment que l’ano-
nymat faciliterait et laisserait impunis
ces discours de haine. C’est oublier que,
pour s’exprimer sur Twitter et Face-
book notamment, le compte doit être que ce sont leurs victimes qui peuvent La haine et le harcèlement sont des
créé sous son nom et associé à son nu- avoir besoin d’anonymat pour s’en pro- formes spéculatives de discours dont
méro de téléphone. Oublier aussi que téger ou les dénoncer. Oublier enfin nous sommes les otages attention-
les rageux les plus immondes sont sou- que, dans l’histoire du web, avant l’ex- nels : si nous les trouvons légitimes,
vent des personnalités publiques (Alain plosion des réseaux sociaux, l’essentiel nous allons interagir, et si nous vou-
Soral, Dieudonné) et politiques (leaders des interactions se faisait de manière lons les combattre, nous allons…
de groupuscules identitaires) qui s’ex- anonyme et que la question de la haine interagir. On ne peut pas dissocier
priment sous leur vrai nom parce que était insignifiante. Alors pourquoi
la haine est leur garantie de notoriété. semble-t-elle si présente aujourd’hui ?
Oublier comme vient de le rappeler la Lorsque les discours haineux cir- Les anonymes ne
« ligue du Lol » que les harceleurs culent dans un espace public comme le sont plus, tels les
BRANDON LAUFENBERG/GETTY IMAGES

peuvent être parfaitement connus et le web, ils sont naturellement étouf- ligueurs du Lol.
fés, contrôlés et restent marginaux.
Maître de conférences à l’université de En revanche, dans l’espace privé de la multiplication de ces discours de la
Nantes en sciences de l’information l’architecture toxique de promiscuité nature des espaces numériques dans
et de la communication, Olivier Ertzscheid des grandes plateformes, ces discours lesquels ils se propagent. La méca-
tient le blog Affordance.info. Il est
l’auteur de L’Appétit des géants. Pouvoir
sont surexposés car ils font surréagir. nique algorithmique est au service de
des algorithmes, ambitions des plateformes Toute forme d’interaction est bonne toute forme d’interaction permettant
(C&F éd., 2017). à prendre pour collecter nos données. de nous maintenir captifs. Elle va

42 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


polariser des antagonismes jusqu’à at-
teindre des formes d’emballement
Anonymat
quasi impossibles à stopper.
Le hater vit quotidiennement un POUR NUIRE HEUREUX,
NUISONS CACHÉS
double effet qui perturbe sa commu-
nication. D’abord celui des « au-
diences invisibles », comme les nomme
la chercheuse américaine danah boyd : L’idée a été relancée par Emmanuel Macron, reprise par des
on ne sait pas à qui l’on parle au mo- députés, discutée sur Twitter : il faudrait limiter le « pseudonymat »
ment où l’on parle. Ensuite celui des sur les réseaux. Analyse et proposition par un juriste.
« audiences (dis)qualifiées » : avoir
100 000 followers et tenter d’articuler
une pensée structurée sur le racisme Selon une opinion répandue, les réseaux
ou le féminisme, c’est comme tenter sociaux associeraient à la liberté
d’organiser un café philo dans un d’expression la possibilité de s’exprimer
stade de foot à la mi-temps d’OM- sous un pseudonyme. Le propos
PSG. Enfin, l’absence d’éléments surprend. Le droit de s’exprimer nous
contextuels constitue souvent l’effet apparaît naturel. Mais le droit de

GU/CULTURA/PHOTONONSTOP
d’opportunité sur lequel va se greffer s’exprimer masqué ? Agir masqué est
la majorité des discours de haine. souvent érigé par nos textes pénaux
en circonstance aggravante. Car,
DÉMESURE POUR ÊTRE VU en faisant cela, on ajoute une difficulté
Les haters ont en commun un dés- pour la victime. Elle est frappée,
œuvrement pulsionnel et attention- mais elle ne sait qui a porté le coup.
nel. Hormis les monomaniaques qui Courage et responsabilité l’entreprise gérant le réseau social,
ciblent un seul type de personnalité Défendre un droit à agir masqué et de la police ou des juges en cas de
ou de sujet, les haters sont souvent in- surprend. Ce sont le courage, poursuite. Mais vouloir tout judiciariser
capables de disposer d’un cadre atten- la responsabilité et même la notion est-ce la meilleure solution pour gérer
tionnel stable. C’est parce qu’ils ne d’identité qui sont remis en cause des échanges instantanés, souvent
« savent pas » à quoi porter attention par ce droit. Les propos que je tiens éphémères, mais qui parfois provoquent
qu’ils se contentent de répondre au sous une identité fictive sont-ils encore des dommages importants chez les
stimulus le plus puissant ou le plus les miens ? Écrire sur les réseaux individus ? Si je suis injurié ou diffamé
présent dans les sujets d’actualité mis sociaux sous pseudonyme interdirait sur Internet, je veux voir disparaître
en avant par les plateformes. Or, au de se rattacher à son identité réelle. le propos. La justice passera peut-être,
sein de ces plateformes, ce contexte at- Nous serions par conséquent tous mais les tweets auront défilé,
tentionnel est structurellement débarrassés de nos identités, de nos avant qu’un juge ne prenne le temps
schizophrénique. opinions et de nos écrits passés, de s’en saisir. Il faut trouver un moyen
Nous savons intuitivement que les et nous commencerions une nouvelle de combattre les abus sans remettre
discours sur le registre de la démesure existence numérique. Dans la défense en cause la liberté d’expression si l’on
sont les plus à même d’amener l’atten- du pseudonymat, il y a aussi l’idée que considère que le pseudonymat en fait
tion sur nos prises de parole. Mais la liberté d’expression serait importante partie. Si les idées sont si importantes
nous savons aussi que, à l’échelle de la en ce qu’elle permet la diffusion qu’il faille consacrer un droit à
volumétrie des interactions, notre pa- d’idées. L’individu s’effacerait devant les exprimer sous pseudonyme, alors
role et notre discours, noyés dans la le message, en somme. acceptons la possibilité d’un droit
masse, sont la plupart du temps inau- Combattre les abus tout en préservant de supprimer les messages qui nous
dibles, ce qui est difficile à accepter. la liberté d’expression visent. Ce droit ne pourra bénéficier
Nous franchissons souvent le pas de Ceux qui défendent le pseudonymat qu’à ceux qui, personnes physiques ou
l’outrance, premier pas vers un dis- en appellent au droit : communiquer morales, sont eux-mêmes identifiés.
cours stigmatisant ou haineux, pour sous pseudonyme ne serait pas une Cela n’empêchera pas de continuer,
avoir l’impression d’être vu, lu et en- protection, car l’identité de l’auteur lorsqu’on l’estimera opportun, à mettre
tendu, oubliant l’ambition d’être de propos injurieux ou diffamatoires en branle l’arsenal juridique et judiciaire
compris. Seule compte la visibilité de pourrait toujours être connue de pour combattre ces abus, comme
notre colère. Et la haine, dans ces la multiplication des messages
plateformes, en est, hélas ! la garantie Bruno Dondero est professeur à l’École de dénigrant une personne et le
la plus efficace. L droit de la Sorbonne (université Paris-I). harcèlement en ligne. Bruno Dondero

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 43


en couverture

Pamphlets
Petite histoire de
la fureur de nuire
Coïncidant avec les périodes de fièvre sociale, charges
et libelles désacralisent les pouvoirs, prouvent que les mots
peuvent tuer, mais aussi, a contrario, canaliser la violence.
Par Cédric Passard

u n écrit tout plein de poi-


son ». C’est ainsi que
Paul-Louis Courier qua-
lifie le pamphlet, dans
son fameux Pamphlet des pamphlets
(1824). Le terme, encore récent, reste
alors mal défini : d’abord synonyme de
guerres de Religion. L’époque révolu-
tionnaire est un de ces moments d’ef-
fervescence pamphlétaire ; les libelles
moquent alors l’impuissance du « roi
cochon » ou représentent Marie-Antoi-
nette en reine dépravée et lubrique.
Sans être nécessairement révolution-
brochure, il n’a acquis que progressive- naires, ces libelles, en désacralisant les Marie-Antoinette,
ment le sens de texte, au ton véhément, symboles monarchiques, en minant « poule d’Autriche », 1791.
attaquant quelqu’un ou quelque chose. l’image des souverains, en tournant en
Si, à l’époque, le mot est encore peu dérision les rituels royaux, ont pu du pamphlet, le dernier tiers du
usité, la réalité qu’il désigne semble concourir à la destruction de l’Ancien xix e siècle constitue, à cet égard, une
pourtant bien ancienne. Courier en voit Régime. L’interprétation peut toutefois configuration tout à fait originale.
d’ailleurs les origines dans les modèles être renversée : n’est-ce pas parce que L’installation de la République, avec
rhétoriques des Anciens, à la manière l’autorité symbolique de la royauté était notamment la loi sur la presse de 1881,
des Philippiques de Démosthène ou de déjà entamée que ces pamphlets ont ouvre la voie à une liberté d’expression
la canina eloquentia de Cicéron. connu un fort engouement ? inédite, tandis que la diffusion de l’im-
Même si le pamphlet demeure long- primé et la massification du lectorat oc-
temps une « arme sans nom » (La Fu- « INVENTIONS DE LA MESDISANCE » troient à ces textes un écho sans précé-
reur de nuire, Olivier Ferret, 2007), Depuis la Fronde jusqu’à l’affaire dent. Le pamphlet devient alors un
l’histoire est ponctuée d’épisodes de dé- Dreyfus au moins, les tumultes pam- genre littéraro-journalistique avec ses
ferlement pamphlétaire. En effet, bien phlétaires coïncident en tout cas avec propres spécialistes tels Henri Roche-
MUSÉE CARNAVALET PARIS/GIANNI DAGLI ORTI/AURIMAGES

que certains auteurs endossent la pos- les épisodes de fièvre sociale ou poli- fort, Édouard Drumont, Laurent Tail-
ture pamphlétaire de manière relative- tique dont ils constitueraient un bon hade, Georges Darien, Léo Taxil ou en-
ment isolée, à l’instar du poète Rute- baromètre s’ils ne contribuaient à en core Octave Mirbeau. Ils revendiquent
beuf qui pourfend les ordres mendiants faire monter la température. Mais, s’il une liberté de tout dire, quitte à blesser
dès le xiiie siècle, l’activité pamphlétaire y a bien un air de famille entre ces « in- et à faire mal. Dans le premier numéro
se développe plutôt au rythme des ventions de mesdisance » (Maurice de de son pamphlet hebdomadaire, Le
crises sociales et politiques, comme les La Porte) que sont les mazarinades du Pal (mars 1885), Léon Bloy déclare
xviie siècle, les libelles du xviiie siècle et ainsi son « irrévocable volonté de man-
les pamphlets du xixe siècle, les enjeux quer de modération, d’être toujours
Maître de conférences à l’Institut d’études
politiques de Lille, Cédric Passard
de leur production, de leurs usages et imprudent et de remplacer toute me-
est l’auteur de L’Âge d’or du pamphlet significations évoluent évidemment en sure par un perpétuel débordement ».
politique, 1868-1898 (CNRS Éd., 2015). fonction des époques. Nouvel âge d’or Puisant volontiers dans un imaginaire

44 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


conspirateur et recourant à une rhéto-
rique outrancière, leurs écrits laissent
place à un déchaînement langagier : dé-
rision, injure, calomnie, voire obscénité
forment les ingrédients les plus com-
muns de leur prose. La haine est par-
fois exaltée comme valeur rédemptrice,
notamment par les antisémites qui font
de la « belle haine » contre les ennemis
de l’intérieur la condition du retour de
la « France aux Français ».

ESTHÉTIQUE DE LA HAINE
Si les pamphlets engagent ainsi une
lutte symbolique sans limites contre
leurs adversaires qu’ils cherchent par-
fois à tuer, au moins métaphorique-
ment, toute la question est de savoir si

KENZO TRIBOUILLARD/AFP
ce verbe assassin se traduit effective-
ment dans l’action, dans un « au-delà
du langage ». Dans le contexte de la fin
du xixe siècle, marquée par la mise en
place de la démocratie élective et par la
progressive forclusion des passions ré- 18 mars 2012, rassemblement du Front de gauche pour la VIe République, à un mois de la présidentielle.
volutionnaires, le pamphlet a pu sans
doute constituer un moyen de gestion anti-juive et préparera le terrain aux lois dans l’ensemble, remplacé les hommes
de la haine, favorisant paradoxalement, de Vichy. Héritiers d’Édouard Dru- de lettres qui faisaient d’abord du pam-
par le passage des armes aux mots, l’ap- mont, Robert Brasillach, Louis-Ferdi- phlet une affaire de style. Surtout,
prentissage des nouvelles règles d’un jeu nand Céline, Thierry Maulnier ou en- l’évolution des sensibilités sociales, qui
politique pacifié. Il ne s’agit pas d’affir- core Lucien Rebatet laissent alors libre se traduit dans des dispositifs légaux, a
mer que la prose pamphlétaire joue tou- cours à leur « esthétique de la haine » conduit à pacifier le discours, du moins
jours le rôle d’exutoire. Ainsi, si, à la fin (Sandrine Sanos) qui accompagne, dans l’espace public. Les processus de
du xixe siècle, l’antisémitisme demeure cette fois, l’agonie de la République. pénalisation de l’insulte et de la diffa-
surtout au stade des invectives (en dé- mation, en particu-
pit de violences effectives contre les Une volonté de manquer lier raciste, sexiste et
Juifs exercées dans l’Algérie coloniale
ou lors de l’affaire Dreyfus), c’est
de modération, d’être toujours homophobe, privent
donc certaines tradi-
d’abord parce que la brutalité antisé- imprudent et de remplacer tions pamphlétaires
mite s’est généralement heurtée à une toute mesure par un perpétuel de certaines res-
résistance des autorités déterminées à débordement. Léon Bloy, 1885
sources idéologiques
défendre, sinon les Juifs, du moins et rhétoriques. Mal-
l’ordre public. Il en sera tout autrement gré tout, ces nou-
quelques décennies plus tard lorsque le Si notre époque ne méconnaît pas le velles contraintes juridiques offrent de
pamphlet, devenu surtout l’arme de pamphlet, elle ne le conçoit plus nouveaux motifs d’indignation à cer-
l’extrême droite, alimentera la haine comme un milieu autonome, bien tains pamphlétaires prompts à fusti-
identifiable par ses acteurs, ses lieux et ger la « bien-pensance » ou le « politi-
ses interactions. Certes, les médias quement correct » et à se présenter
À LIRE restent friands de prises de position po- comme les vaillants porte-voix de ce
lémiques, voire provocatrices, permet- que le peuple penserait tout bas sans
tant d’assurer le spectacle de l’affronte- pouvoir l’énoncer publiquement. Elles
L’ÂGE D’OR ment verbal et manichéen, mais les conduisent également à déplacer les
DU PAMPHLET,
Cédric Passard,
polémistes télévisuels et de nouvelles fi- paroles haineuses vers des supports
CNRS Éd. , gures d’artistes engagés (rappeurs, ci- moins exposés comme Internet, où
360 p., 25 €. néastes ou documentaristes…) ou de fleurissent désormais de nombreux
« média-activistes » sur le web ont, pamphlétaires anonymes. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 45


en couverture

Quand les haines ne sont plus refoulées


« Une sédimentation
de l’inacceptable »
Sur fond d’inégalités criantes, l’appauvrissement du langage
et l’accoutumance à la violence libèrent les pulsions de mort. État
des lieux à deux voix avec un philosophe et une psychanalyste.
Propos recueillis par Anne Laffeter

MARC CRÉPON HÉLÈNE L’HEUILLET


Philosophe, Marc Crépon Psychanalyste, Hélène L’Heuillet
est professeur à l’École est maître de conférences
normale supérieure. en philosophie à la Sorbonne.

L’ÉPREUVE DE TU HAÏRAS
LA HAINE. TON PROCHAIN
ESSAI SUR LE REFUS COMME TOI-MÊME
DE LA VIOLENCE éd. Albin Michel,
BALTEL/SIPA

éd. Odile Jacob, 144 p., 13 €.


270 p., 23,90 €.
DR

Nous avons assisté à de nombreuses racistes, antisémites, qui profèrent des contestation politique était canalisée
manifestations de violence depuis insultes, et des références à la Révo- par les partis et les syndicats. Ceux-ci
le début du mouvement des gilets jaunes. lution française, aux cahiers de do- filtraient la colère et le ressentiment.
Les garde-fous régulant léances, à la souveraineté popu- Ces corps intermédiaires ont fait fail-
les pulsions haineuses ont-ils sauté ? laire, etc. Les deux aspects peuvent lite. La contestation contre les réformes
Hélène L’Heuillet. – La levée du refoule- prendre une forme haineuse, à ceci près de la SNCF et du Code du travail a pris
ment de la haine ne date pas de ce que la haine des anti-Lumières est pro- la forme de grèves ou de manifesta-
mouvement. Tous les discours qui cir- fonde et non provisoire, à la différence tions. Le pouvoir en place, assuré de sa
culent actuellement favorisent son ex- de la haine révolutionnaire. légitimité, a opposé une fin de non-
pression. Elle est considérée comme Pourquoi la haine s’exprime-t-elle recevoir à ces voies classiques de la
bienvenue, comme accompagnant dans ce mouvement et non dans contestation. Il était inévitable que
l’intelligence, elle dicte un certain ton les précédentes contestations sociales ? celle des gilets jaunes soit incontrôlable
sarcastique actuellement apprécié. En Marc Crépon. – Les inégalités se sont ac- et désordonnée. On peut avoir des ré-
revanche, la coalition, au sein du mou- crues, une partie de la société se sent serves sur l’identité politique plurielle
vement, entre la France des Lumières délaissée. La démocratie se pervertit de ce mouvement, dont une partie est
et celle des anti-Lumières – la France lorsque trop de citoyens ont le senti- indexée aux franges les plus haineuses
contre-révolutionnaire de la haine – ment de ne pas exister et que, quoi de la société, mais les manifestations
me semble inédite. Chez les gilets qu’ils fassent, le pouvoir les renverra à de solidarité sur les ronds-points le
jaunes, il y a à la fois des leaders leur inexistence. Auparavant, la sauvent de sa face haineuse.

46 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


autre relation entre gouvernants et
gouvernés. Cette contradiction entre
promesse de démocratie moderne et
figure jupitérienne aura créé un ter-
rible malentendu.
Pourquoi les gilets jaunes rejettent-ils
les partis, les syndicats et la presse en
utilisant les réseaux sociaux, sur lesquels
s’exprime une haine décomplexée ?
M. C. – Les partis, les syndicats et la
presse organisaient l’horizontalité
contre le pouvoir vertical. Aujourd’hui,
même ces corps intermédiaires ne sont
plus acceptés. Dans ce mouvement,
l’horizontalité existe par les réseaux so-
ciaux, qui ont un pouvoir accru de mo-

LAURE BOYER/HANS LUCAS/VIA AFP


bilisation et d’amplification de la
haine. C’est inquiétant. Une horizon-
talité anomique née des réseaux so-
ciaux produit toujours comme alterna-
tive à la tête du pouvoir un leader venu
de nulle part, étranger à ce qui police
l’expression et le langage politique.
Manifestation des gilets jaunes, Paris, acte IX, 12 janvier 2019. H. L’H. – Le clivage gauche-droite est
une protection contre la haine, car il
H. L’H.– La haine est le produit de la M. C. – Il y a une autre raison. Partons canalise les oppositions. Quand ce sys-
déliaison sociale. Dès qu’une parole est du modèle des régimes non démocra- tème est brouillé, cela laisse présager du
de nouveau possible, du lien est recréé. tiques avec le postulat qu’Emmanuel pire. Les réseaux sociaux, la culture de
La haine, à mon avis, ne s’oppose pas Macron n’est ni un tyran ni un dicta- l’immédiateté et de l’accélération favo-
tant à l’amour qu’au langage, qu’elle teur. Le tyran est toujours en demande risent l’expression de la haine. Les ré-
pervertit et détruit. Aujourd’hui, on d’amour des citoyens car il redoute seaux diffusent des fausses nouvelles,
entend des phrases que l’on pensait dis- d’être détesté. Dans une tyrannie, il des mensonges, mais ils en dénoncent
parues, comme « Tous les Noirs se res- n’y a pas d’intermédiaires entre aussi. Tout est brouillé. Les discours
semblent » ou le mot « populace ». l’amour et la haine. Dans un régime des gilets jaunes s’opposent au discours
La figure d’Emmanuel Macron cristallise démocratique, ce n’est d’ordinaire pas de l’ordre porté par le pouvoir. Nous
la haine. On a vu des simulacres le cas, sauf quand il bascule dans le sommes conscients qu’un leader popu-
de décapitation. Comment est-on passé
de l’amour à la haine en si peu de temps ? HÉLÈNE L’HEUILLET
H. L’H. – La colère s’accumule. On ne
revient pas à la case départ à chaque Macron a été élu sur le dépassement du
élection. Emmanuel Macron a publié clivage gauche-droite. Que voit-on contre lui ?
un livre intitulé Révolution. Il a joué
avec le feu en pensant qu’il allait être Un mouvement de gauche et de droite.
maître du jeu. Il a lui-même trahi
l’homme qui l’avait porté aux plus populisme. Emmanuel Macron n’est liste peut surgir de ce mouvement,
hautes responsabilités. Cette accusa- évidemment pas un leader populiste, mais est-ce une raison pour user mas-
tion lui est renvoyée aujourd’hui. Le mais sa pratique « jupitérienne » du sivement des flash-balls, interdits dans
pouvoir en place explique avoir été élu pouvoir a prêté à confusion. Tout pou- de nombreux pays d’Europe ?
sur un projet mais oublie les cir- voir vertical est une figure paternelle. M. C. – Le risque majeur est que les
constances de cette élection – pour Du fait de sa jeunesse, il lui fallait l’in- forces de l’ordre paraissent défendre
large partie un vote négatif. Du côté carner. Le risque était alors d’enfermer l’ordre lui-même, parce que c’est
du vote positif, Macron a été élu sur le la relation avec les citoyens dans une l’ordre, et non assurer la sécurité des ci-
dépassement du clivage gauche-droite. alternative amour-haine. Sans doute toyens. La tentation du pouvoir est
Que voit-on contre lui ? Un mouve- aussi s’est-il fait détester parce qu’il a toujours de prétendre qu’une telle dé-
ment de gauche et de droite. laissé croire qu’il instaurerait une rive est justifiée, lorsqu’il est confronté

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 47


en couverture

à une contestation qu’il ne sait


contrôler autrement. Cela s’inscrit
dans un cadre général inquiétant : la
légitimation accrue de la violence.
De quand la datez-vous ? Des attentats
du 11 septembre 2001 ?
M. C. – Oui. Depuis lors, la fascination
pour la violence et les passions néga-
tives qui l’alimentent n’a pas cessé de
croître. On vit dans un contexte saturé
d’images et de discours de plus en plus
haineux. Il en résulte une accoutu-
mance, sinon une sorte de résignation,
comme s’il était acquis et inévitable que
l’on doive vivre dans une société
gangrenée par la violence.
H. L’H. – Les façons dont nous expri-
mons nos idées, nos émotions, nos sen-
timents, ont changé. Tous les ensei-
gnants soulignent l’appauvrissement du
FREDERIC SCHEIBER/SIPA

vocabulaire de leurs élèves. Cela a des


conséquences politiques majeures.
Quand le langage est pauvre, il ne peut
plus remplir sa fonction de « symboli-
sation ». Les mots sont des symboles
qui nous servent à prendre de la dis- Paris, acte IV, 8 décembre 2018.
tance avec nos pulsions. Pendant un
temps, la violence coexistait avec le re- plutôt comme une réification de la pas haïr, on est traître à celle-ci. Le
foulement de la haine : « Tu aimeras jouissance féminine, elle considère les fantasme identitaire s’appuie sur la
ton prochain comme toi-même. » Bien femmes comme des jouets. La haine culture de l’ennemi.
sûr, il y a eu des levées de refoulement, implique qu’on ne trouve pas très grave H. L’H. – L’identité est un piège exis-
l’histoire est ponctuée de massacres – si de casser le jouet ou de l’endommager… tentiel qui ouvre sur la haine de soi et
je ne reconnais pas un prochain en Quels sont les ressorts contemporains le malheur. Mais il y a une différence
l’autre, la haine contre lui est en quelque de l’expression de la haine ? entre la haine et la jouissance de la
sorte « justifiée ». Le temps du refoule- M. C. – L’obsession de l’identité est
un haine. La haine fait partie du psy-
ment est révolu. Par exemple, le mou- facteur considérable d’accroissement chisme humain. On ne peut pas gran-
vement MeToo révèle que les conditions des manifestations de haines homo- dir sans en faire l’expérience. Respec-
ter l’altérité, c’est aussi respecter la
MARC CRÉPON haine en soi, car on n’est pas transpa-
rent à soi-même, et il y a toujours en
La démocratie se pervertit lorsque trop nous de l’altérité. Nous ne pouvons
de citoyens ont le sentiment de ne pas exister pas avoir de nous-mêmes une vision
angélique, faite de bonté et d’amour.
et que, quoi qu’ils fassent, le pouvoir les Cela n’est pas si grave, car, par
renverra à leur condition d’inexistence. exemple, dans une analyse, la re-
connaissance de la haine désamorce
de la misogynie ont changé. La phobe, misogyne, antisémite et ra- le passage à l’acte. Le vrai danger
misog ynie patriarca le est un ciste. Je le résume par ces formules : commence quand on se met à jouir de
refoulement du féminin ; les femmes, « Dis-moi qui tu es, je te dirai qui tu la haine, c’est-à-dire quand celle-ci
dans une société patriarcale, sont hais », et réciproquement. Ou encore : s’empare de notre psychisme et nous
marquées du sceau du négatif (elles sont « Je te dirai qui tu dois haïr pour être conduit à des actes de destruction de
des « non-hommes »). C’est une forme celui que tu dois être. » Cette équation l’autre, voire d’autodestruction. Or
de symbolisation de l’existence, d’où le terrible propage l’idée qu’on ne peut l’obsession identitaire nourrit la jouis-
fait que certaines femmes y adhéraient. affirmer son identité que dans la dé- sance de la haine. Dans nos sociétés
Aujourd’hui, la misogynie se présente testation de l’autre et que, si on ne sait spéculaires et narcissiques, je sais qui

48 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


je suis en jouissant de la haine, en me En ce moment, nous sommes noyés mots. Sinon, nous sommes emportés.
construisant un ennemi que je suis par des flots d’expressions d’où surnagent Quand ces mots manquent ou se dé-
prêt à tuer. les plus haineuses… gradent (parce qu’on parle « trop » et
Les leaders populistes jouent-ils avec M. C. – Nous sommes saturés de dis- « trop vite », qu’on « communique » à
la jouissance de la haine ? cours et d’images. Aussi a-t-on besoin toute vitesse sur les téléphones ou les
H. L’H. – Absolument, mais ils ne se d’inventer les voies d’une certaine dé- réseaux sociaux), ce n’est pas la pulsion
rendent pas compte à quel point c’est saturation, de créer des espaces pour érotique qui gagne, mais la pulsion de
dangereux… même pour eux ! La instaurer un nouveau rapport au lan- haine, parce qu’elle détruit le langage
jouissance de la haine est sans limite. gage et à l’image. La responsabilité des et procure des satisfactions mortifères
La passion pour un leader populiste intellectuels et des artistes est de contri- potentiellement infinies.
n’est pas de l’amour, c’est une focalisa- buer à cette expérimentation, afin de Comment nos démocraties mal en point
tion par identification. Cette personne dissiper l’illusion que nous avons de peuvent-elles combattre cette pulsion
en qui on se reconnaît car elle exprime connaître ce qu’en réalité nous ne sa- de mort sur laquelle prospèrent
la haine qu’on porte en soi peut être vons pas voir, comme la vie des mi- de nombreux idéologues ?
abandonnée aussi vite qu’elle a été adu- grants ou la grande précarité. Cette M. C. – Il faut apprendre à faire du par-
lée, car précisément c’est le mouvement tage de la parole la ressource. Nous
de la haine qui la portait. HÉLÈNE L’HEUILLET n’avons pas d’autre choix. Je ne sais pas
M. C. – La jouissance de la haine est un ce que vont donner le grand débat ci-
calcul cynique à la merci de tout poli- L’obsession toyen et les cahiers de doléances, mais,
tique. Mais, une fois déclenchée, la identitaire nourrit si fragile soit la démarche, nous devons
haine devient incontrôlable. Dans tout y reconnaître un effort pour remettre
conflit, la culture de l’ennemi s’appuie la jouissance de la discussion au cœur de la démocra-
sur une culture de la haine qui finit la haine. tie afin d’éviter que les pulsions mor-
toujours par échapper à tout contrôle. tifères et l’affrontement sans média-
Voilà pourquoi il n’y a pas de guerre tion triomphent.
sans atrocités. H. L’H. – Le social est une chaîne. Tout
Des leaders populistes gagnent ce qu’on fait à un effet, il ne faut pas
actuellement les élections désespérer de nos actions. Il existe un
aux quatre coins du monde. N’y a-t-il tissu associatif formidable. Toutes les
donc plus que la haine qui paie ? petites victoires du social sont des ré-
M. C. – On est en train de payer très sistances. Il y a aussi un humanisme
cher la délégitimation depuis des dé- scolaire à redécouvrir.
cennies du discours des Lumières et M. C. – Les défis majeurs sont démo-
SÉBASTIEN BOZON/AFP

de la raison. Je fais partie d’une géné- cratique, éducatif et médiatique. Le


ration où celui-ci structurait l’engage- modèle de démocratie représentative
ment politique. On assiste aujourd’hui actuel est en voie d’épuisement. Toutes
à l’éclipse de cet héritage dans l’ho- les institutions doivent être repensées
rizon de la pensée et des idéaux des Tombes juives profanées le 10 décembre 2018 à l’aune de ces nouveaux défis et des
à Herrlisheim, en Alsace.
nouvelles générations. nouvelles menaces. Ainsi l’école
H. L’H. – La société actuelle, il est vrai, saturation est redoutable parce qu’elle devrait-elle être moins une institution
est cynique. La raison a été remplacée augmente notre tolérance à la haine. de programme et privilégier davantage
par l’intérêt rationnel, qui favorise la Elle banalise, accoutume, au risque l’invention de soi. On n’arrêtera pas
jouissance de la haine, l’autre n’étant d’une sédimentation de l’inacceptable du jour au lendemain le flot de
dans cette perspective que quelqu’un dans les cœurs et les esprits. Aussi est-il contre-vérités véhiculées sur la Toile,
à manipuler. Il n’est plus nécessaire de à craindre qu’aujourd’hui les condi- mais il est nécessaire de développer
tenir parole ni de dire vrai. Pourtant, tions sociales, politiques, économiques une éducation et des outils critiques
nous sommes des êtres pour lesquels et culturelles de l’existence contribuent pour donner à tous les moyens de se
parler et savoir parler est vital. Notre à rendre plus probable le triomphe de défendre. C’est un pari difficile à te-
rapport à l’autre, et donc aussi à nous- la pulsion de mort. nir, mais c’est notre dernière chance.
mêmes, passe par la parole. Mentir, H. L’H. – Le langage nous ouvre à une C’est aussi ce qui définit la place du
se mentir, trahir, manquer ses rendez- altérité qui n’est pas spéculaire. Quand journaliste et de l’intellectuel, et qui
vous, c’est propager le malheur dans il perd ses droits, comme aujourd’hui, devrait définir celle de l’enseignant. La
la condition humaine. Nous devons nous ne savons plus quoi faire de nos société dispose de contre-pouvoirs, qui
redécouvrir les lois de la parole et pulsions. Pour vivre avec ses pulsions, doivent s’ériger contre le pouvoir crois-
du langage. si bizarre que cela paraisse, il faut des sant de la contre-vérité. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 49


en couverture

Antonin Artaud et Emily Brontë

Grands écrits
dans la nuit
L’énergie noire de la haine atteint des sommets chez le poète
interné et le héros destructeur des Hauts de Hurlevent.
Par Lydie Salvayre

l
Autoportrait
d’Antonin Artaud.

a psychiatrie ? Un réduit de été hospitalisé dans des services psy- comme un mort à côté d’un vivant qui
gorilles. Les psychiatres ? Des chiatriques de 1937 à 1946, qu’il a été n’est plus lui, qui exige sa venue et chez
faiseurs patentés, des hautes interné par la contrainte, immobilisé qui il ne peut entrer ». La haine féroce
crapules, des ignobles salauds dans une camisole, isolé dans une cel- et inépuisable qu’Artaud voue aux psy-
dont les méfaits ne tombent lule nue, puis transféré dans différents chiatres est à la mesure exacte de la
pas sous le coup de la loi, bien asiles d’aliénés dont le plus connu est souffrance scandaleuse, atterrante, in-
qu’ils s’emploient à triturer les celui de Rodez. nommable que ces derniers lui ont fait
consciences d’un scalpel merdeux, à les Il a souffert atrocement de la faim, subir, et ce, sans que nul n’y trouve à
garrotter, à les étouffer, à les mettre au les hôpitaux psychiatriques ayant pâti redire. Afin de prétendument le préser-
pas et à les détruire. Le docteur Gachet ? pendant la guerre de la pire des restric- ver du « mal de penser », les psychiatres
Un sanieux et purulent cerbère qui tions alimentaires. Il a souffert atroce- l’ont martyrisé dans son âme et son
exècre Van Gogh corps (une séance
comme peintre mais
par-dessus tout comme La haine féroce qu’Artaud d’électrochoc lui a
fracturé une vertèbre),
génie, et qui saque à sa voue aux psychiatres est ont tenté de « redres-
base l’élan de rébellion à la mesure de la souffrance ser sa poésie », comme
revendicatrice qui est il se l’est entendu dire
précisément à l’origine innommable que ces un jour par un méde-
de son génie. Les hôpi- derniers lui ont fait subir. cin humaniste, ont
taux psychiatriques ? lésé à jamais son
D’infâmes dépotoirs qui débarrassent ment de sa solitude et de son enferme- pauvre esprit et lui ont donné tous les
la société de ceux qui ont refusé de se ment. Mais il a souffert surtout d’avoir matins l’envie de se pendre. Mais cette BRIDGEMANIMAGES/LEEMAGE - ARNOLD JEROCKI/DIVERGENCE

rendre complices de certaines hautes subi, contre son gré, la violence inouïe haine qu’Artaud jette à la face des psy-
saletés, de ceux que la société ne veut d’une série d’électrochocs, technique chiatres et qui est la seule réponse qu’il
pas entendre, de ceux qu’elle empêche importée par des médecins allemands trouve à une situation insupportable, il
d’émettre d’insupportables vérités… pendant l’Occupation et d’abord expé- va, pour sortir de l’enfer, la transfigu-
Ces mots terribles sont ceux qu’An- rimentée sur des lapins et sur des porcs. rer en écriture et produire le texte le
tonin Artaud écrit dans Van Gogh ou Torture affreuse, écrit Artaud, où l’on plus généreux, sensible, ardent, jamais
le Suicidé de la société. Pour com- se sent tomber dans un gouffre d’où écrit sur un peintre. La haine est-elle
prendre ce qu’ils portent de désespoir notre pensée ne revient pas. Torture qui toujours une réponse à un contexte in-
et de révolte, il faut savoir qu’Artaud a enlève la mémoire, engourdit la pensée supportable ? A-t-elle quelques chances
et le cœur, et vous dépossède de votre de se convertir ? Et peut-on aider à sa
Dans Tout homme est une nuit (Seuil, 2017)
être, faisant de vous « un absent qui se conversion en interrogeant lucidement
Lydie Salvayre, prix Goncourt 2014, décrit connaît absent et se voit pendant des et avec le souci du « dire-vrai » les rai-
un village gagné par la haine d’un étranger. semaines à la poursuite de son être, sons qui l’ont engendrée ?

50 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Dans Les Hauts de Hurlevent, Emily
Brontë explore la logique qui est à
l’œuvre dans la fureur haineuse de
celui qu’elle nomme Heathcliff.
Heathcliff est un enfant trouvé dans
une rue de Liverpool, un enfant sans
nom et sans lignage que le bon
Mr. Earnshaw a recueilli et protégé.
Mais, à la mort de ce dernier, Heathcliff
va être maltraité, méprisé, humilié,
rabaissé, ravalé au rang de valet de
ferme, et surtout dédaigné par Cathy,
sa presque sœur et son sublime amour,
laquelle va lui préférer un fade et fari-
neux jeune homme issu, lui, d’une ex-
cellente famille.

UN « POSSIBLE DE PUANTEUR »
Heathcliff va condenser à lui seul toutes
les causes intérieures et extérieures qui
sont censées fabriquer de la haine : mé-
pris de classe d’une brutalité sauvage,
jalousie fratricide, déception amou-
reuse et conviction d’être trahi par celle
qu’on aime à la folie, deuil impossible
et tristesse infinie (« la haine n’est autre
chose que la tristesse qu’accompagne
l’idée d’une cause extérieure », dit
Spinoza), sentiment d’impuissance,
ressentiment tenace et désir effréné de
vengeance, conviction de n’avoir plus

JEAN BERNARD/LEEMAGE
aucune raison de vivre… Il faudrait
ajouter à cette liste la peur, peur de
l’autre, peur de la différence, peur de
l’impureté, peur de la pensée, peur de
la culture… peurs si difficiles à ques-
tionner car elles viennent masquer des La Révolte des anges sortis des limbes, Antonin Artaud, 1946.
questions que certains pouvoirs, profi-
teurs de ces peurs, préfèrent laisser dans Haine à ras bord, Heathcliff va s’en- comme en chacun de nous, un « pos-
l’ombre (voir l’essai remarquable de Ca- foncer dans sa passion morbide, jusqu’à sible de puanteur et d’irrémédiable fu-
rolin Emcke, Contre la haine). perdre toute pitié humaine, jusqu’à rie », un puits de ténèbres, un goût de
perdre toute compassion, jusqu’à détruire et de se détruire qui pouvait à
perdre toute espérance, jusqu’à devenir tout moment faire irruption et briser
SAMUEL GOLDWYN COMPANY/COLLECTION CHRISTOPHEL

monstrueux envers tous indistincte- l’harmonie fallacieuse, mieux valait en


ment, jusqu’à susciter l’effroi et l’hor- être prévenu.
reur de tous, jusqu’à transgresser toutes Dans nos temps bousculés, ce sont
les lois morales de ce que les hommes ces deux visages de la haine qu’il nous
appellent le bien. faut avoir plus que jamais à l’esprit.
Le talent d’Emily Brontë est d’avoir Ignorer les causes de la haine, sociales,
perçu que les racines de la haine dans politiques, économiques, et leur possi-
le personnage de Heathcliff puisaient bilité de se subvertir serait une folie.
autant dans la douleur et la difficulté Ignorer la pulsion de mort qui les en-
de vivre que dans ce que Freud appel- tretient, les cultive et de surcroît confère
lera la pulsion de mort. Emily Brontë a de la jouissance et produit du spectacle,
Les Hauts de Hurlevent de William Wyler (1939). pressenti qu’il y avait en Heathcliff, serait une folie tout aussi folle. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 51


en couverture

Géopolitique
Nous courons
vers l’abîme
La démocratie est en déclin et le chaos devient
planétaire. Pour pallier le désastre, il faudrait
que l’Europe, bunker des libertés attaqué y compris
de l’intérieur, défende vraiment ses idéaux.
Par Bernard Guetta

p as de quoi paniquer, pour-


rait-on se dire, puisque
rien n’a changé. Les démo-
craties sont minoritaires,
mais elles l’ont toujours été. Totale-
ment bloquée, l’ONU ne fonctionne
D’ores et déjà l’une des trois pre-
mières économies du monde, avec
celles des États-Unis et de l’Union
européenne, la Chine monte en puis-
sance militaire et influence diploma-
tique, car elle a mis sa richesse au ser-
pas, mais quand a-t-elle assuré la paix ? vice de son affirmation internationale ;
Les guerres massacrent et affament, parallèlement, des pays aussi peu dé-
mais elles n’avaient jamais cessé de le mocratiques que la Turquie, l’Iran,
faire. Les dictatures emprisonnent, as- l’Arabie Saoudite, l’Égypte, les Phi- Luigi Di Maio et Matteo Salvini. Fresque murale
sassinent et torturent, mais il n’y a là lippines de M. Duterte, le Brésil de
aucune nouveauté. Alors non, c’est M. Bolsonaro et, bien évidemment, personne ne contestait l’universalité
vrai, rien ne s’est vraiment aggravé la Russie de M. Poutine se sont réso- des valeurs de liberté, de démocratie,
dans le monde, mais il y a pourtant lus à rejouer leurs cartes à l’échelle ré- de respect des minorités et des droits
trois raisons de craindre que nous ne gionale ou planétaire. Si l’on ajoute de l’individu. Ces valeurs étaient loin
courions vers l’abîme. les trous noirs que constituent les d’être universellement respectées. Les
La première est que, si minoritaires États faillis ou déchirés comme la Li- plus grandes des démocraties elles-
qu’elles aient été, les démocraties do- bye, le Soudan, le Venezuela ou le Ni- mêmes les bafouaient allègrement
minaient le monde jusqu’à la fin du geria, le monde est entré dans une pé- dans l’arrière-cour latino-américaine
xxe siècle. Elles ne sont pas moins nom- riode d’anarchie, d’absence de vrai des États-Unis, les plantations des
breuses mais sont autrement moins pouvoir planétaire, telle qu’il n’en États sudistes ou les empires coloniaux
puissantes car le poids des dictatures avait pas connu depuis ce début de la de la France et de la Grande-Bretagne,
s’est, lui, considérablement accru. Il y prééminence occidentale qu’avait été mais, temps bénis d’un idéal politique
a bien sûr la Chine, qui ne comptait à la Renaissance européenne. presque indiscuté, on ne pouvait plus
peu près pas il y a moins de vingt ans ouvertement répudier la Déclaration
et pas du tout jusqu’à ce que Deng ÉTATS ET VIOLENCE DE MASSE des droits de l’homme depuis l’indé-
Xiaoping la réinitie à l’économie de La deuxième raison de craindre le dé- pendance américaine, la prise de la
marché il y a moins de quarante ans. veloppement d’un chaos mondial, puis Bastille et, plus encore, la défaite na-
le retour des grandes guerres, est que zie. Ce n’est plus vrai.
nous pourrions bien être en train de Les temps où l’URSS devait se van-
Journaliste spécialiste de géopolitique
internationale, Bernard Guetta, prix Albert sortir de l’époque longue ouverte par ter d’avoir « la Constitution la plus dé-
Londres 1981, a dirigé L’Expansion le xviie siècle. Depuis les Lumières et mocratique du monde » sont révolus
et Le Nouvel Observateur. les révolutions française et américaine, puisque les dictatures hésitent

52 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


libéralisme politique et la Déclaration dit dans sa dernière apparition inter-
universelle des droits de l’homme. nationale qu’il était la guerre.
Répudiation du Siècle des lumières, Cette crainte, enfin, est d’autant
la réaction a acquis droit de cité plus forte qu’il n’y a plus de grandes
jusqu’aux États-Unis, dont le pré- familles politiques à même de rassu-
sident s’attaque à l’indépendance de rer en canalisant les changements en
la justice et à la liberté de la presse. Et cours ou en tentant de le faire. Démo-
ce tournant mondial pourrait bien crate-chrétienne et social-démocrate
inaugurer un temps long. en Europe, républicaine et démocrate
Le monde paraît aujourd’hui chan- aux États-Unis, les droites et les
ger de base, car chacun a peur de gauches qui donnaient le la depuis la
l’autre. L’élection de Donald Trump fin du xixe siècle sont toutes et partout
en est le signe, les États-Unis craignent en recul parce qu’elles ne parviennent
d’être dépassés par la Chine et même pas à définir l’horizon de ce nouveau
par l’Union européenne. La Chine siècle et n’ont plus les moyens, surtout,
craint que les Américains ne stoppent d’imposer de règles à un argent qui se
son élan en entravant ses exportations. rit des lois nationales maintenant qu’il
Les Européens craignent que leurs ni- ne connaît plus de frontières.
veaux inégalés de redistribution et de
protection sociale ne soient remis en PORTE OUVERTE AUX FANTASMES
question par l’afflux de main-d’œuvre À l’incertitude des rapports de force
immigrée, le libre-échange et les dé- s’ajoute un vide politique que ne
localisations industrielles. Les petits comblent ni la renaissance des ex-
États de l’Union européenne trêmes droites, ni la quête de synthèse
ALBERTO PEZZALI/NURPHOTO/AFP

craignent la puissance de la France et au centre, ni l’irruption de mouve-


de l’Allemagne et la perte des avan- ments tels les gilets jaunes ou 5 Étoiles,
tages concurrentiels qu’induirait une ni l’effet, fédérateur pourtant, de la
harmonisation fiscale et sociale des croissance des dangers pesant sur la
économies de l’Union. Les voisins planète. Alors quoi ? Marcher à l’abîme
asiatiques de la Chine craignent d’être avec le sentiment de l’inexorable ?
les premières victimes de la réémer- Faire déjà son deuil des libertés et de
de l’artiste italien Tvboy, à Milan, décembre 2018. gence de l’empire du Milieu. Les pays la démocratie ? Ça s’est vu dans l’his-
arabes craignent une résurrection de toire. Cela peut d’autant plus facile-
toujours moins à s’assumer comme la puissance perse à travers la consti- ment se revoir que la décrédibilisation
telles, que des États en paix comme la tution d’un arc chiite autour de l’Iran. de la presse, des intellectuels et des
Chine ou la Birmanie ne craignent Chacun craint, en un mot, la vio- partis traditionnels ouvre la porte aux
pas d’exercer des violences de masse lence par laquelle passera forcément la fantasmes, et aux discours de haine.
contre leurs minorités ouïgours et définition des nouveaux rapports de Mais il nous reste, à nous, européens,
rohingyas, que des organisations ar- force internationaux. Nous craignons un idéal à défendre, cette unité de
mées comme l’État islamique ou tous, car c’est à craindre, que le monde l’Europe qui peut être l’instrument
d’une stabilisation internationale.
Les droites et les gauches, qui Bunker des libertés, de la protection
sociale et de la démocratie, l’Europe
donnaient le la depuis la fin du xixe siècle, unie peut bâtir un codéveloppement
sont toutes et partout en recul. avec l’autre rive de la Méditerranée, se
stabiliser dans un accord de coopéra-
Boko Haram justifient les massacres ne devienne ce champ de bataille per- tion et de sécurité avec la Fédération de
de civils, que les régimes autoritaires manent qu’avait été l’Europe des Russie et, d’Helsinki à Johannesburg,
sont de plus en plus nombreux à s’at- luttes d’influence jusqu’à la fin de la de Brest à Vladivostok, de Tanger à Té-
taquer ouvertement et par la loi aux Seconde Guerre mondiale, et toutes héran, opposer au chaos montant une
organisations de défense des libertés ces peurs, et bien d’autres encore, volonté d’organisation de ce siècle par
et des prisonniers politiques et qu’il y conduisent à la nostalgie des fron- le dialogue et la négociation. Ce n’est
a de plus en plus de gouvernements, tières, à l’envie de murs et à une épi- pas un rêve. Unie, l’Europe le peut, à
d’intellectuels et de mouvements po- démie de nationalismes – ce nationa- la seule condition de se souvenir que,
litiques qui dénoncent et rejettent le lisme dont François Mitterrand avait lorsqu’on veut, on peut. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 53


sursauts
Peter Sloterdijk
théâtre
Orgasmogenèse Vive Anaïs
 « Je ne pouvais
vivre dans aucun des

a
Le philosophe de Karlsruhe s’essaie au roman et en profite pour se pencher mondes qui m’étaient
proposés. » Ce n’est
sous forme épistolaire sur les mystères du sexe féminin. pas faute d’avoir
essayé, tant le
parcours d’Anaïs Nin,
mateur de di- depuis l’Homo sapiens Américaine qui
gressions et vir- jusqu’à la femme moderne, débarque à Paris
tuose de la mé- permettrait de résoudre au mitan des années
taphore, Peter bien des énigmes. « Ne se 1930, bouscule les
conventions. Écrit
Sloterdijk écrit comme un pourrait-il pas que l’avant- et mis en scène par
pianiste de jazz joue. Lire le garde de l’évolution de l’es- l’Australienne Wendy
philosophe allemand offre prit se fixe dans les extrémi- Beckett, basé sur
le spectacle d’une pensée en tés nerveuses des organes le Journal de la jeune
plein jam : libre et dense, féminins ? » L’affaire se veut femme, le spectacle
Anaïs Nin, une de
BASSO CANNARSA/OPALE/LEEMAGE

travaillant un thème jusqu’à on ne peut plus sérieuse, ses vies se fixe sur ces
l’épuisement. Sa grande mais les mails tissent aussi années cruciales
œuvre en trois tomes, une satire du monde uni- pour celle qui va
Sphères, en est l’illustration : versitaire. Malicieux, Le devenir une icône du
deux mille pages foison- Projet Schelling joue avec le féminisme. On y croise
Henry Miller, avec qui
nantes faites d’embardées roman comme avec la phi- elle vécut un amour
(de nombreuses « Digres- losophie. Se raconter des tumultueux, encore
sions » entre deux chapitres) Peter Sloterdijk. histoires, ne serait-ce pas compliqué par
et creusant une idée proche toujours philosopher un la présence de son
d’une ritournelle obsédante voilà qui revient non avec peu ? Et vice-versa ? épouse, June.
Ce spectacle, joué
(l’homme serait l’animal un essai mais un roman, Pierre-Édouard Peillon pour la première fois
qui produit des bulles ma- pour l’essentiel épistolaire, en France, a déjà été
térielles et symboliques dans lequel cinq universi- LE PROJET monté à New York
pour se protéger du chaos taires échangent autour de SCHELLING, en 2006 et
de l’existence). la sexualité féminine. La Peter Sloterdijk, à Tokyo en 2015.
trad. de l’allemand À voir au Théâtre de
Également cycliste ama- question serait fondamen- par Olivier Mannoni, l’Athénée-Louis-Jouvet
teur, Peter Sloterdijk aime tale : retracer une histoire éd. Piranha, (Paris 9e). Du 13 au
changer de braquet. Le de « l’orgasmogenèse », 236 p., 18 €. 30 mars 2019. A. D.

Meryem Alaoui
Que lisez-vous à vos enfants ?
S’il vous plaît, dessine- vingtaine de fois. Peut-être le Petit Prince aime tant.
moi un mouton. » Combien même plus. J’ai 4 ans et les Elle est méchante et lui si
de fois ai-je entendu la voix pieds dans un tapis haute doux. […] Je veux être son
du Petit Prince suivie par laine, 33 tours en marche, amie, qu’il me rende visite
celle – ahurie – de Gérard mes doigts dans le relief des tous les jours à la même
BENOIT SOUALLE/OPALE/VIA LEEMAGE

Philipe interprétant un avia- spirales, des lunes et des heure, et j’aimerais lui dessi-
teur en panne dans le désert, étoiles de la couverture du ner des moutons pour le
à mille milles de toute terre conte. Je ne sais pas encore rendre heureux.
habitée : « Hein ? » Une lire et je ne sais pas non plus J’ai 4 ans et c’est l’âge qu’a
que ce livre me suivra long- mon fils aujourd’hui. Il
Née au maroc et vivant à New
York, Meryem Alaoui a publié
temps encore. est temps, je crois, que je
La vérité sort de la bouche du J’ai 4 ans et je n’apprécie lui présente mon premier
cheval (Gallimard, 2018). pas vraiment cette rose que amour.
54 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
Edgar Hilsenrath la chronique
cinéma
Last Exit to Berlin d’Hervé Aubron
L’écrivain entretient

Q
Disparu le 30 décembre dernier, l’auteur de Fuck America
imagine dans sa ville natale la fin d’une existence. u’est-ce qu’un acteur ? Un feu
follet ou un scaphandrier ?
Une chimère sans consistance
s’il y a un sujet sur lequel on ou un corps lesté par les
est sûr de ne pas se tromper (même personnalités qu’il endosse ? Xavier Dolan
si, tous comptes faits, on y croit vo- remet l’éternelle question sur l’établi,
lontiers pour les autres et beaucoup mais c’est avant tout par l’écrit que son
moins pour soi), c’est sur sa propre scénario se déploie : de nos jours,
fin. L’ultime roman d’Edgar un jeune acteur en vue rencontre une
Hilsenrath, Terminus Berlin, journaliste pour promouvoir un livre
s’achève par la mort de son héros, qu’il publie – le recueil des lettres que lui
qui, comme à l’ordinaire, lui res- envoya dans les années 1990 John F.
semble comme deux gouttes de Donovan, son idole de jeunesse, avec qui
schnaps. L’auteur du Nazi et le Bar- il avait noué une correspondance secrète
bier et de Fuck America, né en 1926 alors qu’il rêvait lui-même de devenir

ÉD. DU TRIPODE
à Leipzig, est mort le 30 décembre un enfant star. Donovan, étoile fugace
dernier à Berlin. Cet ultime épi- à la faveur d’une série fantastique pour
sode de sa saga, devenue mondia- adolescents, a été emporté par une
lement reconnue lorsque son au- Edgar Hilsenrath (1926-2018). overdose. Le film, dès lors, va et vient
teur avait déjà atteint un âge entre l’interview et les vies croisées du
canonique, vient de paraître sous succès, et sa vie sentimentale n’est jeune fan et de Donovan (incarné par Kit
la jaquette aussi claquante qu’hor- pas des plus épanouies. « Ça fait Harington, soit Jon Snow dans Game
rifique des éditions du Tripode des années, se dit-il, que tu te ba- of Thrones). Autant dire des rails casse-
(têtes de mort, SS, femmes toutes lades tous les soirs sur Broadway et gueule tant ils peuvent aboutir à un
retournées, fauteuil roulant, flin- que tu te fais un cinéma cochon en simple effet de surlignage, tant aussi
gues, etc.). reluquant tous les petits culs Xavier Dolan, lui-même enfant prodige,
chauds. De temps en temps tu vas pourrait tourner en rond. Cette fois-ci
Tu te balades te branler dans une entrée d’im- encore, il n’y va pas avec le dos de la
meuble. Tu parles d’une vie. » cuillère – nous aurons notre dose
sur Broadway et Certes. Que faire ? de sirop d’érable glamour et de pathos
tu te fais un Cet écrivain de langue allemande monté en cream cheese. Cela dit,
cinéma cochon. sera-t-il enfin prophète en son pays, il demeure là un aplomb exceptionnel,
où ses livres, pourtant écrits dans qui tient à la mélancolie d’être
Ce dernier épisode ne décevra pas son idiome natal, ont été tardive- directement passé de l’enfance à la
les amateurs de ce réjouissant scan- ment publiés ? Hilsenrath n’est pas gloire. Et il y a un tour de force : parvenir
daleux, version yiddish du Bu- un ravi de la crèche. De la Buco- à conjuguer l’excès d’expressivité et
kowski du Journal d’un vieux dé- vine roumaine, où sa famille trouve un réel mystère. On ne voit quasi jamais
gueulasse. Car, si Hilsenrath ne refuge après la Nuit de cristal et où Donovan jouer dans sa série crapoteuse,
ménage ni les institutions ni son les antisémites en remontrent aux de même que le contenu de ses lettres
lecteur, il ne se ménage pas non nazis, de la France à Israël et à New reste pour l’essentiel inconnu. Donovan
plus. Son héros, Lesche, vient de York, il ne parvient nulle part à était-il un bon acteur ou une baudruche,
quitter New York, las de vivre une faire son trou. On s’en doute : Ber- un être hypersensible ou un con à la
existence frustrante. Il crèche dans lin, où il arrive avant la chute du dérive ? Peut-être les deux. De même que
un gourbi, ses livres n’ont aucun mur, ne sera pas non plus sa tasse l’impossible Dolan s’impose toujours. L
de thé. Si le mur s’écroule en sa pré-
sence, c’est pour laisser place au MA VIE AVEC
TERMINUS BERLIN, consumérisme à tout crin, tout en JOHN F. DONOVAN,
Edgar Hilsenrath, laissant libre cours à un nazisme un film de Xavier Dolan, avec
traduit de l’allemand par Kit Harington, Natalie Portman,
Chantal Philippe, rampant, dont son héros fera, avec Susan Sarandon, Kathy Bates…
éd. Le Tripode, 222 p., 19 €. la drôlerie grinçante qu’on lui En salle le 13 mars.
connaît, les frais. Alain Dreyfus

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 55


nos livres Le cahier critique du NML : fiction et non-fiction

Penser l’écologie

Contre nature, tout contre


Longtemps monopole des politiques et des sciences exactes, l’environnement est enfin
massivement investi par les sciences humaines : l’écologie est tout autant affaire
d’indicateurs que de symboles et de pratiques. L’un des débats les plus vifs consiste
à savoir si la notion de nature est périmée ou si elle est toujours nécessaire.
Par Juliette et Pierre-Édouard Peillon

l
es débats qui animent encore un peu plus l’idée de nature.
l’écologie philosophique Car, si l’humanité s’insère dans un À LIRE
prennent parfois des airs de continuum d’êtres et que, par ailleurs,
séances de spiritisme : Esprit elle déteint sur tout ce qu’elle n’est pas, LA PENSÉE
ÉCOLOGIQUE,
de la nature, es-tu là ? Certes, peut-on encore envisager une entité Timothy Morton,
la table tremble, mais les ca- « nature » distincte de nos existences ? traduit de l’anglais
taclysmes sont-ils encore les manifes- Et vice-versa ? L’avènement même de par Cécile Wajsbrot,
tations d’une force toute-puissante la discipline scientifique de l’écologie éd. Zulma,
272 p. 20 €.
qui nous dépasserait ? Le consensus à la fin du xixe siècle rendait poreuse
scientifique affirme depuis près de la traditionnelle frontière entre nature
LA PART SAUVAGE
soixante-dix ans que ce n’est plus et culture. Faisant suite, notamment, DU MONDE,
« déesse Nature » qui fait tourbillon- aux propositions du zoologiste et bio- Virginie Maris,
ner les cyclones, s’embraser les forêts logiste allemand Ernst Haeckel, l’éco- éd. du Seuil, « Anthropocène »,
ou s’éteindre les espèces, mais nous. logie appréhende le monde physique 264 p., 19 €.
Cette faute – cette responsabilité du comme une unité en réseau, scellant
moins – porte un nom de plus en plus l’idée d’une interdépendance entre or-
scandé : l’anthropocène, soit l’ère géo- ganismes et milieux. Chaque partie encore inédit en France de Timothy
logique dans laquelle nous vivrions n’apparaît plus comme molletonnée Morton. Le philosophe anglais rap-
désormais et où les activités hu- dans la singularité de son existence pelle ainsi combien la chose ne va pas
maines, par leur intensité, seraient de- mais comme un agent influençant et toujours de soi, combien il faut la ré-
venues le premier facteur de change- influencé par un ensemble plus vaste. affirmer. Prolongeant sa réflexion sur
ment atmosphérique. Conjuguée à ce qu’il considère comme un encom-
l’héritage des théories évolutionnistes NATURES MORTES brant et discriminant héritage, il es-
qui firent tomber le rideau de fer entre On comprend bien dès lors un titre tel time ainsi, dans La Pensée écologique :
l’humain et le reste des vivants, l’hy- qu’Ecology Without Nature (« L’Écolo- « C’est le penser, y compris le penser
pothèse de l’anthropocène fragilise gie sans nature ») donné à l’essai écologique, qui a édifié la “Nature”
56 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
ILLUSTRATION CLÉMENT VUILLIER POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
en une chose réifiée au loin, sous la
surface, de l’autre côté, là où l’herbe
est toujours plus verte, de préférence CRITIQUES DE LA MAISON PURE
dans les montagnes, dans un paysage
sauvage. » Dans cet ouvrage, enfin Le verbe « habiter » est trop souvent conçu
traduit en français dix ans après sa comme un état de fait : quels que soient
nos choix et nos moyens, on habite le
première publication aux États-Unis,
monde, et voilà tout. À l’heure où la Terre
Timothy Morton démonte la notion sort de ses gonds, le mot perd toute évi-
de nature, la dénonce comme une dence, et cela peut être une chance. « Vivre
« addiction », un doudou en lam- dans un monde abîmé » : tel est le titre du
beaux auquel l’humanité continuerait dernier numéro de la revue Critique (Mi-
LOIC VENANCE/AFP

de s’accrocher. Il n’y aurait d’ailleurs nuit), avec des contributions de Frédérique


rien de plus artificiel que le naturel Aït-Touati, Flora Katz, Baptiste Morizot ou
même : la « Nature est devenue une Marielle Macé – qui publie par ailleurs chez
contrefaçon en plastique de la chose Verdier, entre littérature, politique et éco-
réelle ». Il n’y a pas de nature, juste Une cabane à Notre-Dame-des-Landes. logie, Nos cabanes, ces fragiles abris que
des natures mortes. nous avons toujours fabriqués autour de
La proposition présente un certain nous mais dont nous avons parfois oublié la dimension vitale. Pour cela, il faut plus que
jamais de l’art. L’esthétique n’est pas originellement la science de l’art ou du beau, mais
nombre d’avantages, en commençant
celle des sensations. Et que percevons-nous donc, si ce n’est ce qui nous entoure ? Es-
par celui d’affranchir l’humanité d’un thétique et écologie sont siamoises, et de plus en plus de livres se lovent entre elles.
dangereux bovarysme à l’heure de Dernièrement, Paul Ardenne a recensé des travaux contemporains témoignant d’Un
bouleversements environnementaux art écologique (Le Bord de l’eau). De son côté, Guillaume Logé plaide pour une Renais-
bien réels. Cependant, elle crée égale- sance sauvage en art (PUF, en vente le 3 avril) – avec de justes intuitions mais aussi une
ment une pente glissante vers les pires dommageable inclination pour le prêche. L’imaginaire du « sauvage » est d’ailleurs une
dérives : s’il n’y a plus de nature, il n’y grande préoccupation éditoriale du moment. Dernier exemple en date : le collectif
a plus rien à protéger, et l’humanité a L’Homme sauvage dans les lettres et les arts (Presses universitaires de Rennes). H. A.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 57


nos livres

Bernadette Bensaude-Vincent Annoncer la « fin de la Nature » re-


et Sacha Loeve vient pour la philosophe de l’environ-
nement à « la triste répétition d’un
Tout en carbone vieux fantasme de toute-puissance ».
C’est notamment le météorologue
Entre histoire, Paul Josef Crutzen, célèbre pour avoir
sciences et philosophie,
voici un livre qui pense non
introduit le terme « anthropocène » en
« sur » l’écologie, mais 2000 avec le biologiste américain
écologiquement. Non un Eugene F. Stoermer, perpétuant
essai sur le carbone, mais quelques réflexes prométhéens. Virgi-
sa « biographie » sur le nie Maris le cite lorsqu’il affirme en
 temps long, dans tous ses 2011 une curieuse prétention omnipo-
états et usages – d’une
folle plasticité. Le carbone est en effet à la tente en annonçant que, « dans cette
fois partout autour de nous, souvent nouvelle ère, la Nature, c’est nous ».
devenu nocif (plastiques, énergies Mais, en envisageant l’anthropocène
fossiles…), tout autant qu’il nous traverse comme une éventuelle « période idéo-
et nous constitue intimement (en tant
qu’élément fondamental du vivant).
logique » plutôt que « géologique », Vi-
Il est en notre cœur, en nos fantasmes riginie Maris ne biaiserait-elle pas le
débat en en faisant moins un constat
JPDN/SIPA

(le diamant), et en nos mains aussi.


Par les diverses techniques qu’il fonde, scientifiquement étayé qu’un « projet »
notre espèce s’est projetée hors d’elle ou une version 2.0 d’un rapport vam-
La nature est devenue une contrefaçon de
– à commencer par le noir de fumée
qui fut le premier vecteur
la chose réelle. (La Tower Flower à Paris.) pirique à la nature ?
de nos dessins et écritures. H. A.
CARBONE. SES VIES, SES ŒUVRES, le champ libre pour mener à la « ÉTRANGE ÉTRANGETÉ »
Bernadette Bensaude-Vincent baguette de son intelligence un Timothy Morton préfère penser que
et Sacha Loeve, éd. du Seuil, monde qui lui appartiendrait. C’est la catastrophe a déjà eu lieu et que, dès
« Sciences ouvertes », 350 p., 24 €. pour cette raison que la philosophe lors, un frein ne nous serait d’aucune
française Virginie Maris propose de utilité. C’est le fondement de ce qu’il
Donna Haraway « penser la nature dans l’anthropo- nomme une « écologie sombre » : « La
cène », ainsi que l’annonce le sous- nature en tant que telle nous apparaît
Noms d’un chien ! titre de son essai La Part sauvage du lorsque nous la perdons, et nous est
monde. Penser qu’une part sauvage du connue en tant que perte. » La dispa-
En 1985, Donna
Haraway, philosophe et
monde persiste offre, selon elle, cer- rition de la nature ne conduit toute-
primatologue américaine, tains garde-fous bienvenus : « Penser fois pas nécessairement selon lui à
a renouvelé le féminisme l’extériorité de la nature, c’est accep- l’abolition de toute altérité. Rejoi-
radical avec son Manifeste ter de se donner des limites, de borner gnant ainsi Virginie Maris, le philo-
cyborg. Dans cet essai-ci, notre empire. Il convient pour cela de sophe propose d’envisager le grand
depuis longtemps
introuvable, elle mélange
repenser la frontière entre nature et « maillage » des êtres vivants et des en-
 le journal intime à une tités non vivantes comme la source
réflexion sur la relation des Peut-on encore d’une paradoxale « étrange étran-
hommes et des chiens – et plus largement geté ». En pensant l’interconnexion
des espèces compagnes coévoluant avec envisager une entité des organismes et de tout ce qui les en-
la nôtre. Darwinienne insolente,
Donna Haraway est à la fois profondément
« nature » distincte vironne, Timothy Morton dissout la
drôle et instructive, tentant de convaincre de nos existences ? notion de personne et peut ainsi affir-
ses lecteurs « des raisons pour lesquelles mer : « Puisqu’il n’y a pas de moi (so-
[elle] considère l’écriture canine comme culture, non plus comme une dicho- lide, durable, indépendant, singulier),
une branche de la théorie féministe, tomie mais comme une dialectique : nous sommes l’étrange étranger. »
ou inversement. » On pourra aussi
se reporter à Homo canis. Une histoire
un espace d’échange, de dialogue, de C’est tout l’intérêt d’une lecture
des chiens et de l’humanité, de réflexivité. » Rappelant que, en ex- croisée de La Part sauvage du monde
Laurent Testot (Payot), qui retrace cluant l’Antarctique et les Grands et de La Pensée écologique : l’un comme
la manière dont les espèces humaines Lacs, « il n’existerait que 23,2 % de l’autre déplacent sur le plan d’une éco-
et canines, dans le temps long, terre peu impactée par les activités hu- logie de la pensée le débat qui anime
se sont réciproquement modelées.
maines, après une perte catastro- l’écologie pragmatique et sépare d’un
Eugénie Bourlet
phique de presque 10 % entre 1990 et côté les préservationnistes, défenseurs
MANIFESTE DES ESPÈCES
COMPAGNES, Donna Haraway, traduit
2016 », Virginie Maris nous invite à de zones naturelles, et les conserva-
de l’anglais (États-Unis) par Jérôme Hansen, ne pas congédier trop rapidement une tionnistes, militant pour un maintien
éd. Flammarion, 168 p., 17 €. notion pouvant encore servir de frein. globale de la biodiversité. L

58 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


fiction
    Chef-d’œuvre     Grand livre     Bon livre     À voir     Dispensable

Bertrand Belin

la chronique Nos ennemies les bêtes


littérature
d’Alexis Brocas Les animaux du cirque se sont échappés,

l
la population, menacée, tremble et disserte.
’Académie des pas neufs.
Une fable incroyable à dévorer crue.
L’Ehpad Académie. Au rayon
des mythologies nationales,
l’Académie française occupe une Il avait pourtant
place à part. Côté face, il est de bon ton tout bien fait comme il
de se moquer du caractère cacochyme faut, le gardien du
de l’institution. Côté pile, que dirions- cirque : « Ce n’est pas
nous si l’on nous retirait cette Académie possible que j’aie oublié
qui pèse chaque mot qu’elle accueille de refermer, j’ai fait
dans son dictionnaire, réfléchit aux     l’eau, la paille, un coup
questions posées par la modernité de râteau sur la merde,
– pour en général lui répondre non, ou un coup sur le bas des planches, j’ai
non mais ? L’Académie française charrie regardé ce qu’il y avait qui traînait
la mémoire de Richelieu, de la querelle comme os, j’ai fermé et je suis rentré
Scudéry-Corneille ou du discours de manger ma soupe. » Bernique ! Les
Senghor… Son passé suffit à l’inscrire lions sont lâchés, ils rôdent dans la
dans le présent. Et son présent a encore ville, tout comme les tigres et autres
à dire. Ainsi Andreï Makine, récent fauves de grand appétit. Tel est le

HÉLÈNE BAMBERGER/ÉD. P.O.L


académicien, fait paraître un roman : motif de Grands carnivores de
Au-delà des frontières. Dedans, deux Bertrand Belin, compositeur et
écrivains, doubles de l’auteur, tentent chanteur de son état, romancier
de sauver la mère d’un jeune Hussard aussi, puisqu’on lui doit déjà Requin
d’extrême droite, lequel s’est suicidé (2015) et Littoral (2016), deux brefs
après avoir rédigé un manuscrit récits soliloqués d’une acuité trem-
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

impubliable sur le « grand pée dans l’humour à froid. Bertrand Belin, chanteur et romancier.
déplacement ». Ce n’est pas vraiment La ville menacée d’être bouffée
un livre typique d’académicien. Plutôt toute crue est aussi indécise que dé- tour, s’agglutine à de vieux débris de
le genre de mécanique qui, au moindre plaisante. Y règne sur une foule de moralité pour ressurgir en de vagues
défaut, saute à la figure de son prolétaires harassés un « asservisseur considérations dont le refrain
inventeur. Makine nous explique que la patenté » secondé par un « récem- consiste […] en une condamnation
vérité se saisit dans des scènes fugaces, ment promu » qui mène avec vice systématique des autres, autres de
loin des grandes questions dont nous une usine de boulons, rongé qu’il est toute façon possible pas comme lui,
faisons nos passions tristes. Son par la haine qu’il voue à son frère ar- pas d’ici, pas du quartier, pas pa-
précédent roman nous y amenait via tiste. On s’inquiète. Qui s’en éton- reils. » Seuls ceux qui dévoreront
la Russie soviétique. Cette fois, nerait ? On philosophe au comptoir cette fable caustique en sauront
Andreï Makine passe par la France, et de la brasserie centrale où le patron l’épilogue. Les autres, tant pis pour
ramasse ces matériaux politiquement s’instruit en essuyant les verres : « La eux, ignoreront à quelle sauce ils se-
radioactifs dont les autres se gardent rumeur urbaine, le brouet de l’ac- ront mangés. Alain Dreyfus
pour réussir une percée au-delà tualité, les restes d’opinions, les dé- GRANDS CARNIVORES,
de nos frontières mentales. bris de déplorations, […] tout ça lui Bertrand Belin,
Pas mal pour un académicien ! L entre dans la tête sans peine, fait un éd. P.O.L, 172 p., 16 €.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 59


fiction

ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


Blake Butler, Stephen King, Nick Cutter King, roi du genre, écrit un faux polar
qui commence comme du Michael

L’horreur est Connelly pour s’achever en défense et


illustration du fantastique. Le jeune
Blake Butler publie 300 millions, ro-

humaine !
man d’horreur expérimental profondé-
ment perturbant. Et un certain Nick
Cutter – pseudonyme de Craig David-
son – nous mène à la rencontre d’une
communauté religieuse dévoyée et han-
Trois romans d’épouvante venus d’Amérique du Nord tée dans Little Heaven, paradis des pon-
viennent nous prouver l’efficacité redoutable du genre. cifs du genre, à visiter tout de même.
Une exploration du mal entre polar, fantastique et effroi. Trois textes qui reposent sur une même
pensée : le mal n’habite pas seulement
Par Alexis Brocas le cœur de l’homme, il s’incarne en des
créatures inimaginables qui hantent les
lisières de nos consciences.
On la relègue dans les marges, on propres à remonter le moral des mé-
la croit réservée aux lecteurs bas du nages, cette littérature issue des contes L’APOCALYPSE POUR TOUS
front, pourtant la littérature d’épou- effrayants d’autrefois approchât de son Commençons par le meilleur, c’est-à-
vante est plus exigeante que la simple extinction ou mutât en épouvante dire le plus épouvantable, ce 300 mil-
fiction : elle ne demande pas seulement réaliste et policière, avec tueur en série lions de Blake Butler. Le roman com-
au lecteur de suspendre son incrédulité hyperbolique en guise de monstre. mence par les textes trouvés dans la
pour croire en ce qu’on lui raconte, elle C’est ce qui se passe en France. Mais, maison d’un psychopathe nommé
lui demande de croire en ce qu’il sait ne en Amérique du Nord, il n’en est rien. Gretch Gravey. Extrait : « D’autres au-
pas exister et d’y mettre assez d’inten- Trois livres d’épouvante nous ar- tour de moi à l’intérieur de la maison
sité pour en avoir peur. La logique vou- rivent de là-bas, avec leur l’attirail de pas dans le téléphone criaient aussi le
drait que, en ces temps qui consacrent démons, d’enfants ensorcelés et de bruit du cri qui me parvenait dans le
le témoignage ou les fictions rosâtres chasseurs lancés sur leur piste. Stephen téléphone, mais ces corps se criaient
60 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
dessus, balançaient leurs membres et leur environnement réaliste pour que
enfonçaient leurs doigts dans des cavi- le lecteur les admette. Son dernier titre, SATAN QUI PASSE
tés. » Rien n’est plus hermétique que la L’Outsider, montre combien les choses La modernité est-elle
parole d’un fou… Pourtant, le lecteur ont changé. Le roman commence sur satanique ? En tout cas, elle
opiniâtre y verra percer une histoire une énigme policière impossible : dans réussit aux démons. Dans
terrifiante. Celle de Gravey, un vieux une petite ville, on trouve le corps d’un Le Chant de la mutilation,
hippy qui ouvrait sa maison à tous les enfant sauvagement mutilé et couvert du Canadien Jason Hrivnak,
adolescents en quête d’un lieu pour se de traces d’ADN incriminant l’entraî- nous écoutons les leçons
droguer. Un hippy persuadé d’être le neur de base-ball local. Problème : le d’un membre des enfers à
réceptacle d’une créature quasi divine, jour du crime, celui-ci se trouvait dans son disciple humain en voie de désociali-
Darrel, qui cherche à unir l’hu- une autre ville, et des images vi- sation. « La condition humaine est une
BLAKE BUTLER souillure qui en soi fournit une justification
manité dans la mort et en son 300 MILLIONS déo le prouvent… La clé du pa-
suffisante à qui veut tourmenter et détruire
« Butler nous livre un roman d’horreur
fantasmagorique d’une exceptionnelle
brutalité. 300 Millions choque, stupéfie

esprit. En bas des chapitres, les radoxe est bien sûr surnaturelle,
et dérange. »
Los Angeles Times

© Blake Butler
Dans la « maison noire », Gretch Gravey recrute
de jeunes disciples pour l’aider à accomplir son

celui qui l’exhibe. » Le livre est glaçant – il


grand dessein : l’anéantissement de toute la popu-
lation américaine et l’avènement de Darrel, la
voix qui parle dans et à travers lui. Après l’arres- Blake Butler est né aux États-Unis en 1979.
tation de Gravey, on retrouve des malles pleines Il est l’auteur de sept livres remarqués par
de cassettes vidéo.

notations d’un policier com- et comme elle vient tard dans le


la critique, qui a salué un auteur « infiniment
Leur visionnage « contamine » les policiers qui
surprenant et subversif » (Publishers Weekly).
mettent fin à leurs jours ou rentrent chez eux et
300 Millions est son premier roman traduit en
tuent leur famille avant de se suicider. Flood, le
français. Blake Butler publie également une
policier en charge de l’enquête, perd peu à peu

pointe l’existence du mal dans les moindres


chronique régulière dans le magazine Vice.
pied lui aussi. Réalité et folie hallucinatoire se
chevauchent puis se confondent tout à fait. Le
monde est-il arrivé à sa fin ? Darrel est-il advenu ?
L’apocalypse sans cesse renouvelée est-elle le seul
destin possible de l’humanité ?

plètent l’histoire. On y apprend roman, il serait indélicat de vous


Blake Butler signe un thriller métaphysique ver-
tigineux et dément, étourdissant et virtuose. Il
Couverture : Rémi Pépin - 2018 - Photo : D. R.

convoque une Amérique avalée par ses propres


pulsions morbides, pays tout-puissant dont la

aspects de nos vies – et traduit par Claro


seule vocation, le seul désir, est la disparition.
300 Millions est un choc esthétique autant qu’une 24,90€
parabole visionnaire.

Traduit de l’anglais par Charles Recoursé


www.inculte.fr

que les monologues de Gravey la livrer. Sachez seulement que, (aux éditions de L’Ogre).
ont fini par contaminer les ado-     dans ce texte, Stephen King livre
Butler-Exe.indd 1,5 22/11/2018 18:17

Dans un style différent, l’Écossais Graham


lescents et que ceux-ci ont com- à travers ses personnages – tou- Masterton fait paraître (aux éditions Livr’S)
mis des massacres. La suite voit jours impeccablement caractéri- Ghost Virus, un roman de série B étonnant
le lecteur, sidéré, assister à sés – de vibrants plaidoyers en par l’association de son intrigue violente
l’anéantissement de l’Amérique faveur du surnaturel. Ceux-ci – une épidémie surnaturelle de crimes et
raconté dans la langue hermé- nous rappellent que, si l’univers de suicides – et l’humour potache de ses
tique des disciples de Gravey, est infini, alors tout est littérale- inspecteurs. Le livre atteint – volontaire-
ment ? – une dimension surréaliste lorsque
tandis qu’un policier qui explore ment possible – Borges n’aurait
ses protagonistes se retrouvent aux prises
la maison où tout a commencé     pas dit non. Ils martèlent aussi avec des hordes de vêtements animés d’in-
se retrouve coincé sur la bande que nous vivons dans un monde tentions meurtrières. Le diable en rit en-
d’une cassette vidéo… Le encore plein de mystères – la core – et les lecteurs aussi. A. B.
monde selon Charles Manson ? mort de Kennedy ou la dispari-
À la folie de l’histoire corres- tion de Jimmy Hoffa ne dé-
pond une folie de la langue : fient-elles pas la raison ?
comme elle reproduit la parole Nick Cutter, lui, traite l’épou- d’un orphelinat harcelé par les puis-
de locuteurs perturbés, voire     vante selon l’ancienne manière sances locales, descente dans l’antre du
possédés, l’écriture de Blake – celle qu’on retrouve dans des monstre… Ces motifs, pour éculés
Butler frôle en permanence l’incom- films de série B, où tout apparaît de qu’ils soient, paraissent agir comme
préhensible. Le prix à payer pour don- plain-pied. Son roman envoie une des interrupteurs sur le cerveau hu-
ner à cette prose une tonalité profon- bande de pistoléros cinégéniques (un main : dès qu’ils apparaissent, les té-
dément étrangère. Mais le bénéfice est noir homosexuel nèbres tombent. Et
grand : l’agencement contre nature des avec l’accent British, Si l’univers est c’est en cela que la
mots devient la métonymie de Darrel, un borgne terrifiant infini, alors tout littérature d’épou-
la preuve de l’existence de cette créa- mais f iable, une vante est non pas
ture venue apporter l’apocalypse pour femme vengeresse) est littéralement marginale mais fon-
tous et des révélations pour chacun. da ns une com- possible. damentale : elle
« En ma tête j’ai alors vu une plus munauté religieuse nou s renvoie à
grande tête s’assembler à partir de ce tenue par un escroc, et surtout isolée des automatismes aussi anciens que la
qu’elle n’était pas : une tête semblable dans des bois hantés par des créatures peur du noir, enracinés dans la part de
au souvenir que j’avais de mon reflet, étranges – et elles aussi sorties d’une notre cerveau qui ignore la raison.
mais affinée dans toutes ses dimen- série B. À mesure qu’on avance dans Comme l’établissait Maupassant dans
sions, aux traits plus nets et plus larges, le roman, on se dit que Nick Cutter a « La peur », on n’est jamais mieux ter-
et qui parlait le feu de l’autel. » La bien choisi son pseudonyme : non rifié que par ce qui nous échappe. L
langue inventée par Butler est une content d’écrire au cutter, il ne recule 300 MILLIONS, Blake Butler,
arme de conviction massive. devant aucun poncif. Pourtant, sa lec- traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles
Convaincre est aussi le problème de ture n’est pas sans effroi. Parce que ces Recoursé, éd. Inculte, 552 p., 24, 90 €.
Stephen King, quarante-trois ans clichés fonctionnent. Visions d’un en- L’OUTSIDER, Stephen King,
après Carrie et son entrée en littéra- fant plus mort que vif au corps truffé traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch,
éd. Albin Michel, 576 p., 24,90 €.
ture d’épouvante. À l’époque, il lui d’insectes, notes de flûtes ensorcelées LITTLE HEAVEN, Nick Cutter,
suffisait de raconter ses évènements venues d’une forêt ombreuse, décou- traduit de l’anglais (Canada) par Éric Fontaine,
fantastiques avec le même talent que verte du journal de l’ancien directeur éd. Denoël, 584 p., 24 €.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 61


fiction

intrigue se dévoile au fil du chemine-


ment intellectuel de Nathaniel. Pour
ce faire, Michael Ondaatje emploie
un procédé ingénieux qui consiste à
avancer des réalités historiques, fruits
de ses recherches, tout en déconstrui-
sant la narration. Progressivement, la
vie de Rose se dévoile, dépassant les
soupçons des enfants : leur mère est
entrée dans les renseignements britan-
niques et a dû prendre des disposi-
tions pour les protéger.
Malgré cette mise en lumière, tout de-
meure incertain dans ces rues « par-

Tout demeure
KARL SCHOENDORFER/REX/SHUTTERSTOCK/SIPA

incertain dans ces


rues « partiellement
ensevelies sous
les décombres ».
tiellement ensevelies sous les dé-
combres », parcourues par des enfants
« solitaires », « aussi apathiques que
L’écrivain canado-srilankais Michael Ondaatje. des petits fantômes ». Les répressions
officieuses des miliciens et des parti-
sans continuent à émailler l’Europe,
Michael Ondaatje dans des conflits qui prolongent la

Quai des brumes


guerre. Reste alors le schwer, souvent
mentionné par Papillon de nuit. Cette
indication de pesanteur et de diffi-
culté sur les partitions de Mahler ca-
Dans l’après-Seconde Guerre, deux enfants confiés à ractérise ici un monde trouble où
d’étranges tuteurs survivent et découvrent l’histoire de leur « plus rien n’est sûr ». Il faut dire que
chacun contribue à brouiller les pistes.
mère. Un roman sublime, par l’auteur du Patient anglais. Adolescent, Nathaniel choisit le risque
et la clandestinité, passeur de lévriers
qui connaît l’amour dans des maisons
Au lendemain de la l’importation illégale de lévriers pour inhabitées. Plus tard, il rejoint les ren-
Seconde Guerre mon- les courses et les paris. Dans ce « rêve seignements chargés de la censure…
diale, Rose Williams confus », Nathaniel cherche à saisir Michael Ondaatje préconstruit peu
confie la garde de ses en- son histoire « à la lumière de récits ses romans, ce qui donne une déli-
fants à d’étranges tu- évanescents ». Tel Marlow dans Au cieuse impression de fluidité dans
teurs avant de dispa- cœur des ténèbres, le jeune garçon en- l’égarement et le miroitement des véri-
    raître. Contraints de tretient un rapport onirique à la vie, tés. Les événements et les identités
mener une vie dissolue et remontant la Tamise de nuit, sur des semblent ontologiquement connectés.
marginale, Nathaniel et Rachel voient barges remplies de chiens. Qui aurait cru que la prolifération des
de mystérieux personnages se succé- En partant de souvenirs obscurs, mines puisse protéger les littoraux ? La
der dans leur maison, sous l’impulsion Nathaniel fait l’exégèse d’une enfance Seconde Guerre mondiale aura au
du surnommé « Papillon de nuit ». douteuse, avant de nous fournir les in- moins permis la survie des pois de mer.
Soupçonné de détourner des denrées formations découvertes des années Camille-Élise Chuquet
alimentaires, cet individu taciturne plus tard, dans la maison de sa mère
administre le travail des employés im- et les archives du Foreign Office. Ro-
OMBRES SUR LA TAMISE,
migrés de l’hôtel Criterion. À ses cô- man « archéologique » selon les termes Michael Ondaatje, traduit de l’anglais (Canada)
tés, le « Dard de Pimlico », boxeur de l’auteur, Ombres sur la Tamise re- par Lori Saint-Martin et Paul Gagné,
anarchiste féru de chimie, participe à pose sur des ellipses décousues, et son éd. de l’Olivier, 348 p., 22 €.

62 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Hyam Zaytoun la chronique littérature
Corps à cœur de Marc Weitzmann
L’écrivain entretient

Un monologue pour maintenir


l’autre en vie et le sortir du coma.
Une écriture intime et amoureuse.

Q
Vigile s’ouvre sur un uand j’étais jeune, je Bataille, Rimbaud, Melville, Mozart,
souffle rompu, et on en- trouvais Sollers agaçant. Rimbaud, Freud, Lacan et les autres.
trevoit rapidement la sil- Ce n’était pas tant ses livres, Mais, en ces temps de haine heureuse
houette d’une jeune c’était son attitude. Il était et de Ligue du Lol, l’intérêt du livre
femme qui appuie de toujours joyeux, jamais désespéré. est ailleurs : dans le précipité de
toutes ses forces sur la Même le nom qu’il s’était choisi, Sollers philosophie amoureuse qui émerge de
    poitrine de son mari.
Tous deux sont comé-
– concocté à partir de deux locutions
latines, sollus, subtil, ingénieux, et ars,
ce dialogue. Sollers est probablement
le seul écrivain à maintenir intacte une
diens, mais ils ne jouent là aucune art, soit quelque chose comme l’artiste éthique de l’amour et du sexe qui soit
scène de théâtre. Infarctus, massage ingénieux, sous-entendu, à qui tout adulte et libre : c’est ici que l’impératif
cardiaque, et la sensation terrible réussit –, ce nom traduisait un de joie prend son sens. Ce que Sollers
d’avoir la vie de l’autre au creux des volontarisme solaire, snob qui plus est. montre, c’est que la liberté en amour
mains : c’est cela, ni plus ni moins, qui Un coup de blues ? Allez, hop : deux libère de tout, à commencer par la
installe une atmosphère qui, jusqu’au lignes de Rimbaud, un shoot de morbidité politique. Le chapitre sur la
bout, se nourrira d’attente, de crainte, Mozart, et ça repart ! Quoi de plus fidélité, en particulier, mériterait d’être
d’espoir et de lutte. Le récit, lui, ne crispant que cette permanente enseigné dans toutes les écoles en lieu
commence véritablement que quelques exubérance – et quoi de plus faux ? et place des pudibondes théories
pages plus loin, à la vue du corps Comment peut-on décider d’être sur le genre. Citons : « La fidélité,
inerte, plongé dans un coma artificiel. joyeux ? Bien sûr, la question est je pense que c’est une notion
Pourquoi et comment expliquer ce retournable. Ouvrez un journal ou extraordinairement religieuse, qui a
drame ? Et s’il ne se réveillait pas ? connectez-vous sur n’importe quel fil pour but […] de protéger l’imaginaire
« Tant que je parle, rien n’est fini. » d’actualité : comment être joyeux si féminin. […] La notion d’emprise est
Une phrase centrale qui formule un vous ne le décidez pas ? L’existence est liée à un vaste magma religieux. C’est
« mouvement maniaque de préserva- tragédie, et comment la vivre si vous la possessivité, le contrôle. Tout ce qui
tion » et précise la capacité, qui fut ne faites pas de la joie – je ne dis pas intéresse beaucoup trop de femmes.
longtemps celle de la narratrice, du bonheur – à la fois un combat et – Et d’hommes. – Oui, qui se
« d’échafauder, en peu de temps, le une arme ? « Ce qu’on ne veut pas comportent comme des femmes. […]
plan de survie d’un drame non encore savoir, c’est que la vie est courte et L’écrivain qui a le plus rendu compte
advenu ». C’est peut-être cet aspect si qu’elle est faite d’instants. » C’est ce de la jalousie, c’est Proust. Proust
personnel et si conscient qui instille que dit Sollers au début d’Une démontre que la jalousie masculine est
l’émotion et la force dans ce texte conversation infinie, le livre toujours d’essence homosexuelle.
autofictionnel. Hyam Zaytoun y pré- d’entretiens avec Josyane Savigneau. Un homme jaloux, qui se croit
ILLUSTRATION ANTOINE MOREAU-DUSAULT POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

cise tous les gestes, tous les souvenirs Josyiane Savigneau a dirigé le hétérosexuel et qui persécute les
convoqués, les attentions portées, tout « Monde des livres » entre 1991 et femmes pour leur infidélité supposée,
ce qui fut fait durant plusieurs jours, 2005, elle y a fait écrire Sollers ; ne fait que cacher son homosexualité,
pour s’éviter l’angoisse, mais surtout entre-temps, elle a aussi écrit plusieurs qu’il ferait mieux d’assumer. […]
pour ramener l’être aimé enfoncé dans livres. Depuis son départ du Monde en C’est Proust qui a le mieux compris
l’obscurité. Sans fioritures, son écriture 2005 on peut les voir, elle et Sollers, la France, on ne le répétera jamais
s’offre intime, les pensées transformées discuter presque tous les soirs devant assez. Et il est, comme par hasard,
en mots, notes d’une musique adres- des whiskys à La Closerie. Le livre, une juif et homosexuel, que les Français
sée à un cœur qui oublie de donner le prolongation de leur dialogue, couvre s’arrangent avec ça. » L
rythme. Le pourquoi de l’existence de l’essentiel de la thématique
ce texte se dévoile à la fin : il permet sollersienne : l’amour, Dieu, la fidélité,
de comprendre que l’on vient aussi, le diable, la vieillesse et la mort, la UNE CONVERSATION
spectateur dans le noir, d’écouter un Chine et, bien sûr, l’art et la littérature. INFINIE,
Philippe Sollers,
beau monologue amoureux. Sollers fait preuve de quelque chose Josyane Savigneau,
Juliette Savard qui tient moins de l’érudition que éd. Bayard,
VIGILE, Hyam Zaytoun, du lieu mental singulier depuis lequel il 142 p., 17,90 €
éd. du Tripode, 128 p., 13 €. s’exprime et qui fait cohabiter Goethe, 
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 63
fiction

Aurore Guitry Gérard Oberlé


Épreuve d’artiste Il est fier d’être
Décembre 1792, Goya, malade, est
réfugié dans un village aragonais.
Reconstitution picturale.
bourguignon
Dans le petit village Enraciné dans les campagnes du Morvan, l’écrivain
haut perché des Mallos, retrouve son fidèle Chassignet pour de nouveaux
en Aragon, Rosario racontars aussi savoureux qu’érudits et badins.
soigne les étrangers et
garde les morts. Enca-
puchonnée, accompa- Où l’on retrouve le
    gnée de sa chatte Loca, petit monde de Gérard
cette gardienne aux al- Oberlé, l’équivalent du
lures de sorcière fait boire aux malades château de Moulinsart
des remèdes douteux et les nourrit de pour Hergé, avec sa ga-
viande de grive crue. L’homme blessé lerie de personnages
et encrassé qu’elle vient de recueillir un     – son double Chas-
jour de décembre 1792 n’est autre que signet, libraire-enquê-
Francisco de Goya, le peintre du roi. teur retiré des affaires, Mireille, la
En proie à des accès de fièvre agitée, le gouvernante-cuisinière, etc. – et ses
« barbouilleur » – comme le désigne décors, en l’espèce les campagnes
Rosario – voit apparaître dans ses dé- rustiques du Morvan. Ce recueil de
lires des vieillards aux « gueules de bes- récits, qui constitue la suite des
tiaires », des figures grotesques aux vi- Bonnes nouvelles de Chassignet
sages de dindon, d’âne et de singe, des (2016), s’appuie sur une structure re-
pantins, des courtisanes. Perclus de prise de l’Heptaméron de Margue-
dettes, Goya est aussi un personnage rite de Navarre : sept histoires, une
hanté : par Bayeu, ce gredin, son maître par jour, inspirées d’événements lo-
et beau-frère qu’il maudit, par la belle caux et d’anecdotes recueillies par
et envoûtante Maria Cayatena, la du- les protagonistes. La première donne
chesse d’Albe qui fut sa maîtresse… le ton : à Saint-Honoré-les-Bains, un Gérard Oberlé en son manoir.
Grâce à l’écriture picturale d’Aurore vieux prof inonde de commentaires
Guitry, le lecteur est immergé dans un les sites d’actualité tout en jouant, Roulot ou le riesling heissenberg
décor brumeux de tavernes, de ruelles chez lui, au président d’une Répu- d’Ostertag, sans compter les cock-
lugubres, d’ateliers d’artistes et de blique fictive. Est-ce un aimable re- tails et eaux-de-vie. La gouaille anar-
scènes de carnaval, où l’accent est mis traité farfelu ou un fou dangereux chisante et joviale de Gérard Oberlé,
sur les couleurs et les clairs-obscurs. antipathique ? qui sait patiner son style et connaît
Les souvenirs réels du peintre se di- Personnages idiosyncrasiques, ses classiques, fait merveille, tout
luent dans ses songes cauchemar- vieilles maisons décaties du fin fond comme ses coups de griffes et fulmi-
desques, presque fantastiques, et nous de la Bourgogne, érudition joyeuse nations roboratives, qu’elles soient lit-
font rencontrer les fameuses « faces de et badinerie conviviale : Gérard téraires ou gastronomiques.
gargouilles » de ses Caprichos (c’est en Oberlé possède comme personne la Qui rouspète mieux de nos jours
effet à la suite d’hallucinations que recette de ces historiettes bizarres et contre « la cuisine technico-concep-
Goya a peint cette série d’estampes sa- énigmatiques, dont plusieurs té- tuelle, siphonnée, azotée, moléculaire
tiriques). À partir d’une tranche bio- moignent d’un goût prononcé pour et autres pitreries espumantes et gé-
graphique savamment choisie, l’auteur les contes folkloriques et les légendes latineuses » ? Dans son petit bistrot
explore les angoisses et obsessions du rurales. Les récits-cadres, où appa- personnel, la cuisine est généreuse et
peintre et réinvente l’ekphrasis (l’art de raissent en vedette le narrateur et son fine, et les racontars sont captivants.
transposer un tableau en mots) en cher Chassignet, fournissent le pré- Cet Heptaméron fait partie de ces
FREDERIC STUCIN/PASCO

floutant les contours entre l’œuvre ar- texte idéal pour l’un des péchés mi- livres qu’on se repasse en douce à la
tistique, les données historiques et l’ex- gnons de l’auteur, la description mi- façon d’une bonne adresse, tel un se-
travagance romanesque. Manon Houtart nutieuse et gourmande de repas cret pour initiés. Bernard Quiriny
LE SONGE DE GOYA, Aurore Guitry, plantureux, toujours arrosés de bons HEPTAMÉRON AVEC CHARDONNAY,
éd. Belfond, 144 p., 17 €. vins – le meursault-charmes de chez Gérard Oberlé, éd. Grasset, 208 p., 18 €.

64 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


BRUNO
Leïla Bahsaïn Louis Guilloux BIROLLI
Zazie s’exile Beaux indésirables
SHANGHAI 1930
Une jeune marocaine, rebelle Un roman inédit
qui se joue des tabous, se confronte de Louis Guilloux, qui
à ses rêves de liberté et d’ailleurs. annonce Le Sang noir. LA CHINE
DES CRIMES
Sur un ton tendre- Aucun doute, il est
ment insolent, l’héroïne, urgent de relire Louis ET DES MYSTERES
jeune femme rebelle Guilloux. Dans ce ro-
étouffant dans une pe- man inédit, qu’il écrivit
tite ville côtière du Ma- au début des a n-
roc, dévoile ses courses nées 1920, à 24 ans seu-
    effrénées à moto avec     lement, résonnent déjà
son amie Kenza, ses pas les thèmes qui feront le
de danse dans la rue, les baisers volés succès du Sang noir (1935) – le récit
à Garçon Caméléon qui lui font l’ef- d’une journée en 1917 de la vie de Cri-
fet d’un poisson nageant dans sa poi- pure, professeur de philosophie mo-
trine… Pleines de fraîcheur, les méta- qué par tous. De même qu’on y trouve
phores de Leïla Bahsaïn produisent exprimées des inquiétudes qui rongent
une poésie jamais pompeuse, sertie encore la société d’aujourd’hui.
dans une écriture qui parvient à dire L’histoire se déroule en 1914 dans
la profondeur et l’intimité sans jamais un camp de concentration proche de
perdre sa belle légèreté. À l’image de Belzec, à l’arrière du front. On y par-
cette adolescente assoiffée de liberté, que les étrangers indésirables, autre-
qui se joue des convenances et tabous ment dit les réfugiés que la guerre a
qui pèsent sur la société traditionnelle chassés de leurs terres natales, des
marocaine et déplore le consumé- Tchèques, des Espagnols, et même des
risme ambiant. Français. « On leur en voulait à ces
Dans le Maroc moderne, tout se hommes et à ces femmes d’être encore
paie. Il y a les bons travailleurs et les vivants malgré leur misère et leur
travailleurs médiocres, ceux qui souffrance », écrit Louis Guilloux.
peuvent remplir leur caddie et ceux Comme les migrants du xxie siècle,
qui sont réduits à « promener [leurs] les exilés de la Grande Guerre, vic-
rêves entre les rayons ». Tout se paie et times des violences de l’histoire,
tout s’achète, « même le droit à la tra- souffrent plus encore de l’absence de
versée de la petite mer », pour re- compassion de leurs semblables, voire
joindre l’Europe, le « beau nombril du des tortures qu’ils leur infligent.
monde ». Mais la France est-elle une M. Lanzer, professeur d’allemand et
pure terre de liberté ? Y échappe-t-on interprète du camp, est un homme
à l’obscurantisme, aux regards ma- droit, un cœur tendre. Mais ce bain
chistes et au sentiment d’oppression ? social nauséabond fait bientôt remon-
Les livres, la solitude, les rêves d’absolu ter en pleine lumière ses pulsions sa-
qu’on s’autorise : là se trouvent sans diques. Confronté à ses démons inté-
doute les seules issues… Dans ce pre- rieurs, déstabilisé, ne sachant plus s’il
mier roman, on retrouve la soif d’ail- est bourreau ou victime, il devient à
leurs et le mirage européen explorés son tour un paria, un indésirable. Et
par Tahar Ben Jelloun dans Partir. c’est là évidemment la grande leçon de
Mais c’est aussi à Zazie dans le métro ce roman admirable. Les orages de
que l’on pense lorsque la narratrice dé- l’histoire nous ont appris que nul n’est
clare : « Je suis loin de tout ce qui
m’entrave et je suis heureuse. […] Pa-
à l’abri du renoncement aux plus
simples valeurs d’humanité. De tels ACTUELLEMENT
ris, je t’aime. » Mais l’amour ne dure
qu’un temps. Manon Houtart
livres peuvent cependant nous éviter
la chute. Serge Sanchez
EN LIBRAIRIE
LE CIEL SOUS NOS PAS, Leïla Bahsaïn, L’INDÉSIRABLE, Louis Guilloux,
éd. Albin Michel, 250 p., 17 €. éd. Gallimard, 179 p. 19 €.
fiction

James Carlos Blake Gilles Sebhan Claudine Galea


Robin des banques Bunker des bois Bleu, blanc, noir
Harry est un criminel, mais Harry Un roman noir, tout en Une famille se déchire, entre
a une morale. Histoire romancée variations sur le traumatisme, par Marseille et Algérie perdue. Trois
du banditisme américain. un ex-punk, poète et essayiste. voix s’entrecroisent, trois visions.
C’est par l’éclairage Gilles Sebhan a le En juin 1944 débute
indirect qu’on y voit goût du mauvais genre. la libération de la France.
souvent le mieux. Ce Après avoir consacré En 1950, un cargo dispa-
Handsome Harry, c’est deux essais à Tony Du- raît en Méditerranée. En
Harry Pierpont, l’un des vert, raconté ses pul- 1962, l’Algérie acquiert
principaux complices sions de jeune punk son indépendance. Les
    du fameux John Dillin-     dans London WC2, dé-     faits et les dates com-
ger, ennemi public nu- peint les coulisses d’un posent une réalité indé-
méro un qui finit abattu par la police sexe-shop dans Salamandre ou les dé- niable qui réduit à une seule version les
à la sortie d’un cinéma et sut mettre viances d’un tueur en série dans Fête impressions multiples de ceux qu’elle
en scène son image de façon suffisam- des pères, il s’avançait début 2018 dans éprouve. Or « les choses comme elles
ment habile pour acquérir, avant les eaux troubles du roman noir, mê- sont ne disent pas tout ». S’ils char-
Al Capone et Jacques Mesrine, un sta- lant disparitions d’enfants et massacre pentent l’intrigue, les évènements his-
tut ambigu d’empereur du crime, à la d’animaux de cirque. Si La Folie Tris- toriques mentionnés se racontent aussi
fois attirant et repoussant. tan peut très bien se lire indépendam- autrement. La narration, avec la cité
Pierpont n’a pas eu l’ambition mé- ment de cette première incursion, elle phocéenne en toile de fond, effectue
diatique de Dillinger, ce qui lui a valu en constitue le prolongement, comme des allers-retours d’une voix à l’autre :
d’être plus anonyme, mais il a comme un surgeon coriace et venimeux. On celle d’une enfant qui grandit et ob-
lui une morale très personnelle à la- y retrouve le lieutenant Dapper et son serve de moins en moins naïvement son
quelle il est fidèle : on peut tuer ses en- fils Théo, revenu miraculé de son en- environnement, et celle de chacun de
nemis, mais on ne tape pas sa femme lèvement ; l’étrange ado Ilyas au re- ses parents, tous deux pieds-noirs, qui
et on ne trahit pas ses amis. De plus, gard prophétique, et bien sûr le sulfu- se déchirent jusqu’à la haine. Exit
ses complices et lui s’en prennent aux reux docteur Tristan, obsédé par un l’ineffable, tout se dit à coups d’inven-
banquiers, à une époque, la grande rêve de « grand remplacement » où ses tions de la langue en autant de formules
dépression, où (à l’inverse de la nôtre, petits patients « insensés » reconquer- martelées et patchworks de mots, pour
bien évidemment…) on pouvait raient leur juste place. composer ce récit de la déliquescence
considérer qu’ils étaient au moins Dans des paysages de bunkers et de d’une famille au fond zolien.
aussi voleurs que les bandits qui les forêts opaques, Gilles Sebhan propose On lit ici le goût de la forme théâtrale
dépouillaient. une variation sur le traumatisme où chez une auteur qui, en maniant la
James Carlos Blake, dont l’écono- s’agrègent quelques-unes de ses forme du texte (italique des propos dits
mie du style fait souvent penser à El- propres obsessions : potentiels de la à haute voix, police différente pour le
more Leonard, s’amuse de ces para- folie, faces cachées de nos existences, passé familial…), entremêle les discours
doxes et, sans tomber dans l’angélisme, relations père-fils, mystères de la gé- intérieurs ou confrontés à l’autre pour
fait de ses héros des Robin des Bois à nération et de la dégénérescence. Mê- faire éclater le contraste des expériences
mitraillettes, injectant dans cette épo- lant références à l’occultisme, aux co- autour d’une réalité pivot. Trois expres-
pée criminelle une belle histoire mics et à la tragédie grecque, le roman sions, trois ressentis. Trois couleurs
d’amour et tressant quelques beaux impressionne par sa construction en aussi. Blanc de la tenue de la petite fille
portraits de femmes. Livre après livre tangram où les pièces les plus dispa- qui pleure lorsque l’immaculé disparaît
(L’Homme aux pistolets, Les Amis de rates finissent par composer des de sa robe. Noir du « trou noir » qui a
Pancho Villa, Crépuscule sanglant…), formes aussi inattendues que réver- aspiré les émotions de sa mère lors-
il compose une histoire romancée du sibles. Mais il charme aussi par cette qu’elle a perdu son propre père. Bleu du
banditisme américain dont l’ampleur « vibration » de l’air, à laquelle Gilles ciel de son pays perdu peint par le père
finit par lui donner des allures de Sebhan ne cesse, en poète, de prêter de la petite dans un couloir de la villa
fresque. Harry « Belle-Gueule » en l’oreille : ce faisceau d’infralangages où ils logent. Couleurs qui, en défini-
restera une des belles figures. irrationnels et pourtant visionnaires tive, pourraient résumer avec davantage
Hubert Prolongeau que forment les paroles du vent, des de justesse la palette d’émotions qui
HANDSOME HARRY, James Carlos Blake,
fous et des enfants. Camille Thomine nous est contée. Eugénie Bourlet
traduit de l’anglais (États-Unis) par LA FOLIE TRISTAN, Gilles Sebhan, LES CHOSES COMME ELLES SONT,
Emmanuel Pailler, éd. Gallmeister, 316 p., 22,60 €. éd. du Rouergue noir, 172 p., 17,80 €. Claudine Galea, éd. Verticales, 248 p., 19,50 €.

66 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


poches
Marie Benedict Weber, qui d’emblée lui laisse en-
L’ AMOUR PHYSIQUE tendre son peu d’estime pour ses ori-
gines austro-hongroises. Les étu-
La contribution de Mileva Einstein à la théorie de la relativité diants semblent gênés par l’arrivée
reste méconnue. Biographie d’une scientifique empêchée. de cette femme boiteuse. Tous, sauf
un, qui lui fait des yeux doux : un
certain Albert Einstein. Il devra faire

L
preuve de persévérance, car elle ne
’effet Ma- travaux du prix Nobel sur la théorie compte pas laisser ce « privilégié »
thilda décrit de la relativité, difficile de détermi- perturber sa trajectoire – une méta-
le déni ou ner à quel point elle y contribua, au phore de la loi de Newton sera plus
la minimi- regard des documents rassemblés. tard dressée.
sation de l’apport des Autour du couple Einstein, nom- La psychologie fonctionne plutôt
femmes en sciences au breuses sont les zones d’ombre. bien, malgré quelques traits mascu-
profit de savants mas- L’histoire de Mileva est en tout cas lins caricaturaux. Mais l’auteur ex-
culins. L’astronome Jocelyn Bell et celle d’un destin brisé. De quoi ins- plique en épilogue : le but est bien
la biologiste Rosalind Franklin en pirer un roman biographique de « raconter l’histoire d’une femme
sont d’illustres exemples, comme sombre, le premier de l’Américaine brillante éclipsée par l’ombre écra-
l’épouse du plus célèbre physicien Marie Benedict. sante de cet homme ». Pari réussi.
du xx e siècle, Mileva Einstein, née L’incipit est éloquent. Un matin Simon Bentolila
Marić, elle aussi physicienne. Si les d’octobre 1896, Mileva débarque à MADAME EINSTEIN, Marie Benedict,
biographes s’accordent à lui re- l’Institut polytechnique de Zurich, traduit de l’anglais (États-Unis) par
connaître une implication dans les au premier cours du professeur Valérie Bourgeois, éd. 10/18, 384 p., 8,10 €.

Mahir Guven P. G. Wodehouse Ludovic Roubaudi


Argot des quartiers Humour British Amours troubles
« Métro, hosto, Pour sortir Bertie Sur le pas de la
mosquée », tel fut le Wooster d’« embrouil- porte de sa voisine es-
quotidien de Petit laminis », Jeeves, son pagnole, à qui il rend
frère, infirmier, avant f idèle majordome, quelques services, Ca-
de s’engager pour une n’est jamais à court mille a le coup de
mission humanitaire d’idées. Le duo insé- foudre pour Merveille.
en Syrie. Grand frère, parable de P. G. Wo- Mais la vieille dame
« bicraveur » de shit reconverti en dehouse se retrouve à nie catégoriquement la
chauffeur VTC, est sans nouvelle de Steeple Bumpleigh, où doit les re- connaître, comme cet immigré slave
lui depuis trois ans. joindre le richissime oncle Percy. du rez-de-chaussée, propriétaire de
Le pire est à craindre, dans cette Florence, sa fille, intellectuelle un l’appartement de Camille. Qui est
France post-Charlie où la fracture peu trop sérieuse, est persuadée cette jeune femme magnétique et in-
s’accroît entre Paris et sa banlieue. d’un amour partagé avec Bertie, at- quiétante, et quel lien entretient-elle
Explorant de nombreux thèmes ac- tirant ainsi la jalousie d’un flic stu- avec ses deux voisins acariâtres ? Les
tuels, ces deux narrateurs bien sin- pide. De dialogues absurdes en ac- premières impressions sont trom-
guliers rappellent que l’argot des tions hilarantes, l’écrivain reste une peuses, l’intrigue fonctionne plutôt
quartiers fait parfois de l’excellente référence imputrescible en matière bien. D’une écriture ferme et sen-
littérature. S. B. d’humour British. S. B. sible, Ludovic Roubaudi fait tourner
l’eau de rose au vinaigre et plonge,
JEEVES, AU SECOURS!, sur fond d’enquête, le lecteur dans
GRAND FRÈRE, P. G. Wodehouse,
Mahir Guven, traduit de l’anglais par Denyse
un romantisme trouble. S. B.
éd. du Livre de poche, et Benoît de Fonscolombe, CAMILLE ET MERVEILLE,
320 p., 7,90 €. éd. 10/18, 312 p., 7,50 €. Ludovic Roubaudi, éd. Folio, 288 p., 7,65 €.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 67


non-fiction
    Chef-d’œuvre     Grand livre     Bon livre     À voir     Dispensable

RITA MERCEDES POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


ESSAI soit un génie du mal, un esprit retors,
Allan Bloom un sophiste-killer de paradigmes. Le
problème, selon l’expression consacrée

L’ami américain lorsque l’on est à court d’arguments,


est « plus compliqué que ça ». Mais, au
fait, qui était Allan Bloom ?
Un universitaire à l’ancienne. Né en
Portrait de l’extravagant qui servit de modèle au 1930 à Indianapolis. Il fut l’élève de
Leo Strauss, austère apôtre du droit
Ravelstein de Saul Bellow, enseignant charismatique naturel dans la ville des gangsters et
érudit et généreux, élitiste, voire réactionnaire. des abattoirs. Il suivit ensuite à Paris,
Par Alain Dreyfus à l’École pratique des hautes études,
les cours du redécouvreur de Hegel,
Alexandre Kojève, maître à penser de
S’en prendre à ceux qu’on adore On fait moins le malin lorsqu’on s’at- Georges Bataille, Raymond Queneau
détester est toujours délectable. Les vic- taque à ceux que l’on déteste adorer. Il et Jacques Lacan, puis revint dans son
times y mettent du leur : leurs ridi- s’agit alors d’une autre affaire, mettant pays natal pour enseigner la littérature
cules, leurs saillies et leur bêtise ouvrent à l’épreuve les certitudes et les idées que et la philosophie politique à Chicago,
les vannes de notre acuité, nous per- l’on croyait les mieux fondées, nous puis à Yale, à Cornell, et au Canada,
mettent de mettre en valeur la perti- autres défenseurs du beau et du juste, à Toronto, avant de déserter définiti-
nence de nos analyses, tout en nous dépositaires des valeurs de liberté et de vement l’Université. Pourquoi cette
donnant à peu de frais le loisir d’exer- tolérance, garants du progrès et des désaffection ? Par profond désaccord
cer nos beaux esprits à leurs dépens. forces du bien. Non qu’Allan Bloom avec l’emprise du modèle d’éducation
68 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
libérale, en progression exponentielle mener grand train. À Paris, sa ville de sentiments sont au cœur de sa pensée
depuis la fin de la Seconde Guerre prédilection, il troqua le bouiboui de et de son érudition. Le premier cha-
mondiale aux États-Unis. Par son la rue du Dragon où il avait ses habi- pitre, « La chute d’Éros », reste dans
manque de goût, aussi, pour la tudes contre une suite au Crillon, qu’il une veine polémique. Allan Bloom, qui
« culture de masse », en contradiction partagea avec son fidèle amant singa- considère que l’air du temps « a réduit
avec les idéaux élitistes de ce fin tra- pourien, qui passait ses nuits devant le désir de l’autre au besoin individuel
ducteur de Platon et de Rousseau. des films de kung-fu. Une passion à et privé d’une satisfaction sans dan-
L’histoire d’un professeur old school peine altérée par le boucan en prove- ger », allonge au passage d’un uppercut
désenchanté aurait pu s’arrêter là, sans nance de l’étage en dessous, squatté le père de la psychanalyse : « Freud resta
un petit miracle, né dans la tête toute sa vie le docile prisonnier
de son collègue et ami, l’écri- Flambeur aux goûts de la conception de la nature
vain et futur prix Nobel Saul propre aux sciences naturelles,
Bellow, avec qui il animait des de luxe criblé de dettes, il put conception frigide. » Le reste de
cours de littérature. L’auteur de enfin mener grand train. l’ouvrage est en revanche une
Herzog l’incita à mettre noir sur visite sans pareil de l’amour au
blanc les idées qu’il professait devant par Michael Jackson et sa cour qui y travers des grands textes de la littéra-
des auditoires d’étudiants éblouis par avaient pris leurs quartiers. L’auteur ture mondiale, en commençant par
son éloquence, son brio et son anti- de « Thriller » a d’ailleurs fait tiquer Émile ou De l’éducation de Rousseau,
conformisme. Des idées pourtant peu les toques du palace parisien : il avait en donnant une lecture subtile et dé-
dans l’air du temps, qui sonnaient fait venir pour préparer sa pitance son taillée de cet ouvrage fondateur du ro-
même comme des combats d’arrière- chef particulier, débarqué en urgence mantisme et d’un idéal amoureux.
garde. Sous sa plume trempée dans du ranch de Neverland par jet privé… Idéal, comme le prouvent les études sui-
l’humour et l’ironie, avec ce qu’il faut Cette anecdote est racontée par Saul vantes sur Le Rouge et le Noir, Anna Ka-
de mauvaise foi, les vaches sacrées de Below, dans l’un de ses plus beaux et rénine, Orgueil et préjugés, Madame Bo-
l’époque en prirent pour leur grade : de ses plus drôles romans, Ravelstein, vary, qui débouche sur de somptueux
l’égalitarisme et le relativisme devenus une fiction biographique (où ou de moins reluisants échecs ou
les doxas des campus, l’amour rem- tout est vrai, seuls les noms ont autres compromis.
placé par des « relations sexuelles » sans été changés) consacrée aux der- L’amitié aurait-elle meilleure
engagement profond, la vogue qu’il ju- nières années de son ami, em- grâce à ses yeux ? Possible, chez
geait nihiliste de la French theory, por- porté par le sida en 1992. Y sur- ce platonicien rêvant de ces
tée par Deleuze, Foucault et Derrida, git, comme un diable de sa conversations sans fin, ces ban-
les excès du proto-féminisme ou encore boîte, un personnage extrava- quets d’Athéniens dont il donne
– n’en jetez plus – le remplacement au gant, excessif, extraordinaire-     une lecture aussi merveilleuse
Panthéon de la pensée de la statue de ment attachant, généreux, qu’émerveillée. Possible aussi,
Socrate par celle de Mick Jagger. bienveillant aussi, avide de lorsqu’il revient sur la perfection
transmettre et doué de qualités fusionnelle de Montaigne et La
NEVERLAND de pédagogue hors pair, comme Boétie : « Aussi rare que soit
Ce brûlot roboratif, ouvrage savant en témoigne le culte que lui cette expérience, elle prouve que
dont la portée ne devait pas dépasser voueront ses anciens étudiants l’unité naturelle entre deux êtres
le cercle restreint du monde acadé- jusqu’à ses derniers jours. humains est possible, cette unité
mique qu’il pourfendait avec une ré- Ses deux livres clés viennent de     qu’Éros désire sans jamais l’at-
jouissante sauvagerie, devint l’excep- reparaître. Son best-seller, tout teindre vraiment par suite de
tion qui infirme la règle en matière d’abord, L’Âme désarmée, cette fois édi- l’égoïsme naturel de l’individu. […]
d’édition d’ouvrages de sciences hu- tée dans sa version intégrale, puisqu’une Elle nous fournit la lumière pour […]
maines. Paru en 1987, The Closing of première traduction avait été curieuse- réinterpréter certaines de nos expé-
The American Mind (« La Fermeture ment amputée d’un bon tiers, à savoir riences moins relevées. Le badinage
de l’esprit américain », très librement les chapitres consacrés à Tocqueville et de deux copains a déjà quelque chose
traduit en français par L’Âme désar- à l’Amérique des années 1960. Si l’on de la quête philosophique d’une vi-
mée) atteignit très vite le million est séduit par le wit prodigieux de l’au- sion partagée. » L
d’exemplaires vendus et devint au pas- teur, on peut aussi à bon droit être exas-
sage la bible des néocons (pour néo- péré par nombre de jugements à l’em- L’ÂME DÉSARMÉE. ESSAI SUR LE
conservateurs) qui hantaient les cou- porte-pièce et quelques approximations, DÉCLIN DE LA CULTURE GÉNÉRALE,
loirs de la Maison Blanche. même s’il évite les travers de l’affirma- Allan Bloom, traduit de l’anglais
par Paul Alexandre et Pascale Haas,
Allan Bloom n’était pas du genre à tion péremptoire et ouvre la voie aux éd. Les Belles Lettres, 500 p., 19 €.
s’économiser. Flambeur aux goûts de contradictions. Pour aborder son L’AMOUR ET L’AMITIÉ, Allan Bloom,
luxe, collectionneur frénétique tou- œuvre, il est préférable de commencer traduit de l’anglais par Pierre Manent,
jours criblé de dettes, il put dès lors par L’Amour et l’Amitié, tant ces deux éd. Les Belles Lettres, 650 p., 19 €.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 69


non-fiction

Rolin a bien trois fois l’âge que Law-


rence avait lorsqu’il les découvrit.
Le livre s’ouvre par ces lignes qui im-
portent assez pour être reprises sur la
couverture : « Entre Lawrence et moi,
il y a au moins ceci de commun que, à
un peu plus d’un demi-siècle de dis-
tance, nous avons passé l’un et l’autre
une partie de notre enfance à Dinard. »
Suivent dix ou douze pages délicieuses
de drôlerie à la modeste gloire de Di-
nard, où Jean Rolin prête à Lawrence
les prémisses de son goût pour la
langue française, la bicyclette, l’esca-
MANUEL COHEN/AURIMAGES

lade et l’eau gazeuse, et cette appétence


partagée : les bains de mer. Il est vrai
que tous deux vécurent quelques an-
nées à Dinard, vers l’âge de 4 ans. Cela
crée, semble-t-il, d’immarcescibles
liens (1). Mais il faut bien vite quitter
Crak des chevaliers en Syrie. Le château a été construit en 1031 pour l’émir d’Alep.
Dinard, qui ne figure pas sur la carte
du Moyen-Orient de la page 7.
VOYAGE
LE FRISSON DU MONDE
Jean Rolin À 20 ans, Lawrence déteste monter à

Lawrence de Syrie cheval, une phobie qu’il surmontera


bien plus tard au point « qu’on ne
l’imagine plus autrement que sous les
traits de Peter O’Toole chevauchant
Un demi-siècle les sépare, mais une ville les rassemble. un dromadaire », c’est donc principa-
L’écrivain met ses pas dans ceux de Lawrence pour lement à pied qu’il entreprend son
une tournée des forteresses et de l’histoire des croisades. voyage d’étude, donnant des nou-
velles de ses chaussettes et de ses
chaussures, il voyage léger avec une
Il n’est pas nécessaire tournée de ces lieux qu’il décrivit dans arme de poing (qui servit) et un appa-
de porter des lunettes à « L’influence des croisades sur l’archi- reil photographique (qu’on lui vola).
triple foyer pour lire tecture militaire européenne à la fin Jean Rolin, qui ne conduit pas, le suit
Crac. Le texte requiert du xiie siècle », son mémoire universi- dans des digressions automobiles co-
cependant trois focales taire écrit à Oxford, il avait 20 ans, casses. Il décrit chaque étape avec la
pour en apprécier la sa- thèse qui lui vaudra à l’automne 1910 minutie goguenarde qu’on lui connaît
    veur. Tout d’abord une d’être reçu à ses examens d’histoire et confronte son regard critique à l’en-
longue distance d’envi- avec des « honneurs de première thousiasme juvénile de son aîné. Mais
ron un millénaire qui nous sépare des classe ». Enfin, la focale plus courte, aujourd’hui la Syrie est en guerre,
croisades lorsque les chrétiens d’Occi- celle de l’histoire immédiate, pour ac- l’écho du bruit des armes résonne
dent partirent à l’assaut du Moyen- compagner Jean Rolin qui, en 2017, entre les ruines, et l’ironie généreuse
Orient et y construisirent maints châ- mit ses pas dans ceux de Lawrence de Jean Rolin, son impertinence dé-
teaux forts pour y conforter leurs pour refaire la tournée des forteresses, sabusée, disent du monde le frisson.
positions, avant que Saladin ne les en presque toutes situées de nos jours dans L’écrivain a passé l’âge des peaux
chasse. Le Crac (en Syrie) reste l’une la Syrie en guerre. d’âne, mais gageons qu’à Oxford son
des plus grandes de ces constructions Jean Rolin a lu le travail universitaire Crac recevrait « les honneurs de pre-
médiévales, aujourd’hui plus ou moins de Lawrence ainsi que tous les courriers mière classe ». Un vrai crack.
ruinées, et donne au livre son titre. Une disponibles que le jeune homme expé- Jean-Baptiste Harang
focale moyenne, ensuite, d’un siècle, dia, principalement à sa mère sévère. CRAC, Jean Rolin, éd. P.O.L, 192 p., 18 €.
un peu plus, afin de se souvenir de l’an- Ces textes lui servent à la fois de guide
(1) Jean Rolin publia Dinard, en 2012, à La Table
née 1909, lorsque Thomas Edward et de prétexte pour parcourir ces lieux ronde, un « essai d’autobiographie immobilière »,
Lawrence, pas encore Lawrence d’Ara- qui l’attirent et qu’il connaît par l’étude avec des photographies, subtiles natures mortes,
bie, entreprit, entre risques et périls, la autant que par la bourlingue. Jean de Kate Barry.

70 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


RÉCIT PORTRAITS
Valérie Zenatti Denis Grozdanovitch
Spectre familier Label excentrique
Un récit intime et lent Promenade érudite
dans lequel une traductrice part dans une galerie de portraits sur
en quête de son auteur disparu. les grands dandys de l’ histoire.
« Dans la chaleur de « J’ai toujours aimé
sa présence. » C’est ainsi les êtres bizarres, disait
que Valérie Zenatti écrit Léautaud, ils sont pour
son épitaphe à Aharon moi le charme de la vie. »
Appelfeld, « alors que les Denis Grozdanovitch re-
ondes de sa voix [la] tra- prend la phrase à son
    versent toujours », et     compte et ajoute que les
nous emmène dans le sil- originaux sont peut-être
lage du grand écrivain, dont elle a été les seuls à résister à l’uniformisation des
la traductrice française. À l’annonce de styles de vie issue de la mondialisation.
sa mort, elle décide de se rendre à Tel- C’est pourquoi, après s’être penché sur
Aviv pour se réimprégner des lieux où la bêtise (Le Génie de la bêtise), il explore
ils sont allés ensemble. Elle poursuit son aujourd’hui deux figures de l’origina-
pèlerinage à Czernowitcz, où l’homme lité, le dandysme et l’excentricité, en
a passé son enfance avant la Shoah. Elle puisant son matériau dans ses fameux
arpente la ville jusqu’à ce que celle-ci petits carnets. Le résultat est un puzzle
lui semble aussi familière qu’à lui, et où se mêlent réflexion, galerie de por-
croit reconnaître, au détour des ruelles, traits et souvenirs.
certains personnages des romans. Les notes sur les dandys célèbres sont
Cela donne naissance à un récit pro- intéressantes mais parfois convenues,
fondément intime, qui invite à une lec- encore que la définition large du dan-
ture lente, contemplative. Le texte tra- dysme adoptée par l’auteur lui permet
duit le « tremblement intérieur » qui de dériver vers des noms inattendus
habite son auteur et est constellé des comme Albert Cossery, Colette ou
paroles de l’écrivain, remémorées en Gabrielle Roy. Les portraits de quelques
éveil ou en rêve, réécoutées dans les vi- énergumènes qu’il a croisés dans sa vie,
déos de ses interviews ou happées dans en revanche, sont excellents : qu’il
ses livres. Les voix de Zenatti et d’Ap- s’agisse d’un champion d’échecs para-
pelfeld se trouvent ainsi, comme dans noïaque, d’un tennisman perfection-
les traductions des romans, superpo- niste ou d’une vieille dame scandaleuse,
sées, entremêlées. Place est également ces inconnus deviennent sous sa plume
faite au silence, à ces silences qu’obser- de véritables héros de roman, atta-
vait l’écrivain pour trouver les mots chants et grandioses. L’un d’eux, caché
justes, au silence dont Zenatti a besoin derrière ses initiales, n’est pas inconnu :
pour se recueillir, et qu’elle voit comme Serge Bard, le cinéaste d’avant-garde.
un « don de celui qui se retire ». La sa- Denis Grozdanovitch l’a fréquenté
gesse d’Appelfeld et quelques bribes de dans les années 1960, quand il côtoyait
sa pensée littéraire sont ainsi précieu- Cohn-Bendit à Nanterre et suivait à
sement transmises au travers de cet Normale les séminaires de Lacan.
hommage poignant. Une littérature « L’un des orateurs les plus amphigou-
concentrationnaire est-elle possible ? riques qu’il m’eût été donné d’en-
Comment vivre, aimer après la Shoah ? tendre », précise-t-il, en tennisman qui
Aharon Appelfeld n’avait pas de ré- lâche ses coups. Pointe de poivre bien-
ponses toutes faites, mais il était pris venue, qui épice comme il faut cette
dans un élan de vie, refusant de rester promenade érudite. Bernard Quiriny
« pétrifié dans le passé ». Manon Houtart DANDYS ET EXCENTRIQUES.
DANS LE FAISCEAU DES VIVANTS, LES VERTIGES DE LA SINGULARITÉ,
Valérie Zenatti, éd. de l’Olivier, 160 p., 16,50 €. Denis Grozdanovitch, éd. Grasset, 384 p., 22 €.
non-fiction

POLITIQUE POÉSIE
Pierre Martin Guido Ceronetti
La fin d’un monde Naître ou ne pas naître,
La démocratie représentative
connaîtrait une crise mondiale
laissant place à trois pôles partisans.
voilà la question
Disparu il y a quelques mois, Guido Ceronetti,
Voilà plus de vingt journaliste, romancier, poète, partageait avec Cioran
ans que Pierre Martin se une noirceur et un pessimisme outranciers.
consacre, à l’écart des
grands circuits média-
tiques, à l’étude des sys- Qui a écrit : « L’er-
tèmes électoraux et à l’or- reur mentale la plus fu-
    ganisation du système neste, c’est de s’obstiner
partisan dans les démo- à ne pas vouloir penser
craties occidentales. Son dernier livre la vie comme le mal ab-
s’inscrit dans la continuité d’une œuvre solu » ? On dirait Cio-
déjà fournie en y ajoutant quelque     ran, c’est Guido Cero-
chose de plus abouti. C’est ce qui fait netti, son ami, qu’il fit
l’intérêt d’un travail austère, respec- connaître en faisant traduire Le Si-

LEONARDO CENDAMO/LEEMAGE
tueux des canons de la recherche uni- lence du corps et en louant ses textes
versitaire, mais dont l’actualité saute dans Exercices d’admiration. Une
aux yeux à chaque page. Tout cela ne douzaine de livres sont aujourd’hui
se lit pas comme un roman, mais il disponibles en français, mais l’écri-
n’empêche que l’histoire telle qu’elle est vain italien reste peu connu chez
ainsi décortiquée est bien celle qu’on a nous, au point que sa disparition l’au-
vue se dérouler sans toujours la com- tomne dernier est passée inaperçue. Guido Ceronetti, en 2003.
prendre à travers le Brexit, l’élection de Né en 1927, il fut l’auteur d’une
Trump, la percée des populistes en Eu- œuvre éclectique : journalisme, ro- compassionnel, de réduire drasti-
rope ou l’aventure Macron. mans, chroniques, pièces de théâtre, quement le nombre des naissances
Quand il se penche sur son sujet, poésie, mais aussi traductions de pour raréfier l’homme, « créature
Pierre Martin voit deux choses qui L’Ecclésiaste, des Psaumes et du constitutionnellement crimi-
constituent la trame de sa démonstra- Cantiques des cantiques, ou encore nelle »… Sa noirceur, qui lui vaut
tion et qu’exprime le titre même de son de Nostradamus, Catulle ou So- une place parmi les « penseurs
livre : une « crise » de dimension « mon- phocle. Il fut célèbre aussi dans les tristes » chers à Frédéric Schiffter,
diale ». Le nouvel âge de l’histoire des années 1970 pour son Teatro dei cohabite avec des réflexions souvent
démocraties représentatives, depuis Sensibili, un spectacle de marion- profondes et toujours évocatoires
1945, c’est partout la même déstructu- nettes créé à domicile chez des spec- sur la vérité, la religion, la vieillesse
ration d’un système autrefois dominé tateurs triés sur le volet comme ses ou la tragédie, assises sur une vaste
par des partis de gouvernement forts, amis Montale, Buñuel et Fellini. érudition et une connaissance in-
une participation électorale en crois- time des classiques. L’ensemble
sance régulière et une volatilité électo- LE CLUB DES PENSEURS TRISTES donne un livre fort attachant,
rale en déclin. C’est, en contrecoup, Mais c’est avec l’auteur de De l’in- jusque dans cette misanthropie
l’apparition de trois pôles partisans convénient d’être né qu’il avait sans dont on devine qu’elle est souvent
dont l’emboîtement incertain empêche doute le plus d’affinités, ainsi qu’on surjouée… Parlant de lui, Cioran
– mais jusqu’à quand ? – l’apparition le vérifie dans Insectes sans frontières, concluait que, « de tous les êtres, les
d’un système de substitution autour des recueil de fragments traduit et an- moins insupportables sont ceux qui
« conservateurs identitaires », des « li- noté aujourd’hui par Samuel Brus- haïssent les hommes ». B. Q.
béraux mondialisateurs » et des « dé- sell. On y découvre un virulent
mocrates éco-socialistes ». Un jour, on contempteur de la société de masse, INSECTES SANS FRONTIÈRES,
Guido Ceronetti, traduit de l’italien
dira que, mine de rien, Pierre Martin a de l’égalitarisme et de la vie urbaine, par Samuel Brussell, éd. du Cerf, 200 p., 15 €.
écrit un classique. François Bazin mais surtout un observateur cruel
À lire aussi
CRISE MONDIALE ET SYSTÈMES
de la condition humaine. Guido POUR NE PAS OUBLIER LA MÉMOIRE,
PARTISANS, Pierre Martin, Ceronetti recommande ainsi, dans Guido Ceronetti, traduit de l’italien
éd. Presses de Sciences po, 320 p., 24 €. une sorte de malthusianisme par Béatrice Vierne, éd. du Cerf, 110 p., 12 €.

72 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Vous ne
POLITIQUE PHILOSOPHIE devinerez
James C. Scott Nuccio Ordine
jamais
États seconds Savoir, vivre
Un maître livre conteste l’ idée Pour l’ humaniste italien,
avec qui
selon laquelle la constitution d’États
centralisés était une fatalité.
l’érudition n’est pas synonyme de
tour d’ivoire mais de bien commun.
vous
Vous pensiez que la « Nul homme n’est allez
dome s t ic a t ion d e s une île, complète en elle-
plantes et des animaux
avait entraîné la fin du
même ; chaque homme
est un morceau du conti-
déjeuner
nomadisme ? C’est l’in-
verse ; la sédentarité a
nent, une pa r t de
l’océan. » Projetée sur
aujourd’hui.
    précédé la domestica-     notre présent, la citation
tion. Que les centres ur- de John Donne dans ses
bains avaient engendré l’organisation Méditations en temps de crise de 1624
étatique ? Plusieurs millénaires se sont illustre ce qui est, selon Nuccio Ordine,
écoulés entre la naissance des uns et la puissance des classiques : nous rap-
celle de l’autre. Que l’agriculture a été peler aux impératifs fondamentaux de
un grand pas en avant pour l’huma- l’humanisme, aux règles de l’hospita-
nité́ en termes de bien-être, de nutri- lité à l’heure où les frontières s’abaissent
tion et de temps libre ? Dans les pre- sur nos pays et sur nos mers. Éditeur
miers temps, ce fut le contraire. N’en
jetez plus : en se plongeant dans les
de Giordano Bruno, fin connaisseur de
la Renaissance, Nuccio Ordine prend LA GRANDE
découvertes les plus récentes des pré-
historiens, James C. Scott, immense
la suite d’Umberto Eco pour nous rap-
peler les vertus de l’érudition et la
TABLE.
politologue, formule les conclusions mettre au service du bien commun.
qui s’imposent : le Grand Récit sem- Suivre les légendes qui accom- Olivia
piternellement ressassé sur la nécessité pagnent dans la médecine de la Renais-
et les bienfaits de l’organisation des sance la récolte de la sève du baumier Gesbert
humains en États centralisés est tout et l’observation de ses vertus thérapeu-
simplement erroné. tiques jusqu’à leur interprétation chez
« L’existence en dehors de la sphère Bacon comme allégorie de la bonté DU LUNDI
de l’État – l’existence “barbare” – a n’est donc pas un vain détour, mais une AU VENDREDI
sans doute été souvent plus facile, plus manière de nous rappeler que nous
libre et plus saine que celle des sommes citoyens et héritiers du monde 12H-13H30
membres des sociétés civilisées – du entier. À l’heure où la philosophie an-
moins de ceux qui ne faisaient pas par- tique devient une leçon de sagesse et la En
partenariat
tie de l’élite. » En somme, c’est la no- littérature une morale par provision, avec
tion même de « civilisation » que ce revivifier nos valeurs et les rattacher de
livre aide à repenser, non seulement la philologie à des propositions an-
parce qu’il met en valeur le rôle des cé- ciennes (« J’estime tous les hommes
réales ou l’impact des épidémies, mais mes compatriotes », disait Montaigne)
principalement parce qu’il permet de ou à des positions plus modernes
penser autrement les formes des col- comme celles de Virginia Woolf (« Je
lectivités humaines. « Une histoire im- ne crois pas à la valeur des existences
partiale de notre espèce devrait accor- séparées ») serait, pour Nuccio Ordine,
der à l’État un rôle beaucoup plus l’exemple même de ce qui devrait être
modeste que celui qu’on lui attribue la tâche des intellectuels : nous aider à
normalement. » Maxime Rovere vivre, à nous supporter nous-mêmes,
mais aussi à faire communauté.
© Radio France / Ch. Abramowitz

HOMO DOMESTICUS. UNE HISTOIRE Alexandre Gefen


PROFONDE DES PREMIERS ÉTATS,
James C. Scott, traduit de l’anglais (États-Unis)
par Marc Saint-Upéry,
LES HOMMES NE SONT PAS DES ÎLES,
Nuccio Ordine, traduit de l’italien par Luc Hersant,
L’esprit
éd. La Découverte, 300 p., 23 €. éd. Les Belles Lettres, 340 p., 13,90 €. d’ouver-
ture.
non-fiction

malaimée, de la littérature française :


le lecteur y méditera à profit sur le des-
tin d’auteurs vite oubliés mais com-
prendra aussi mieux l’émergence des
deux courants qui travaillent l’époque
et que Maurice Nadeau défend tour à
tour. « Je suis ainsi porté à deux atti-
tudes qui ne se concilient guère : l’une
qui m’incline à aimer une certaine lit-
térature secrète qui confine parfois à
la gratuité du jeu, l’autre au contraire,
qui me porte à admirer les esprits ca-
pables d’incarner et d’exprimer les in-
terrogations informulées, les angoisses
et les espoirs d’un milieu, d’une classe,
d’une époque. »
Pour Maurice Nadeau, la critique se
définit non comme un mouvement
d’humeur, une volonté pédagogique
ou l’enregistrement du goût d’une
époque, mais repose « sur la respon-
sabilité et l’engagement personnels »,
valeurs déterminantes pour un
homme dont l’éducation intellectuelle
JEAN-LUC BERTINI/PASCO

est profondément liée à l’expérience


de la résistance au nazisme et à l’en-
gagement trotskiste. D’où l’immense
modestie de celui qui sait « les limites
d’un métier qui, au regard de la créa-
Le fondateur de La Quinzaine littéraire est mort en 2013 à l’âge de 102 ans. tion véritable, est le plus humble de
tous ». Face aux velléités de la critique,
CRITIQUE l’œuvre est définie comme un projet
Recueil qui résiste à toute simplification : à
l’interprète, l’œuvre oppose des « dé-
Le nez de Nadeau mentis », qui résistent « narquoisement
à toutes les tentatives d’enveloppement
et de développement ». L’écrivain pro-
duit un « aveu chiffré » qu’il ne fau-
Les chroniques littéraires d’un des plus grands éditeurs drait surtout pas décrypter. « Un dan-
du xxe siècle peuvent se lire au présent : premier tome ger guette le critique : récrire l’œuvre
(sur trois) de son intégrale critique. en clair et, d’un organisme vivant, ex-
poser le cadavre. » Ces critères sont
ceux de l’œuvre moderne, « ouverte »,
Ami d’André Bre- littérature française et étrangère. La disait Umberto Eco : par une telle po-
ton comme de Jean- publication du premier (468 articles, sition et par la constitution d’un ca-
Paul Sartre, historien du 1 472 pages…) des trois volumes de non original (« ceux que j’aime [et qui]
surréalisme, éditeur de son œuvre critique est un véritable tré- se nomment Sade, Lautréamont, Rim-
Sade, d’Edmond Jabès, sor : entre 1945 et 1951, chaque se- baud, Dostoïevski, Stendhal, Joyce,
de Roland Barthes ou maine dans Combat, Maurice Nadeau Conrad, Kafka »), loin d’en être le
    encore d’Yves Bonnefoy, consacre une des quatre pages du simple témoin, Maurice Nadeau a
de Thomas Bernhard et journal de Pascal Pia et d’Albert contribué à construire la modernité
de Malcom Lowry, fondateur des Camus à la littérature, commentant littéraire. Alexandre Gefen
Lettres nouvelles puis de La Quinzaine nouveautés, trouvailles ou redécou-
littéraire, Maurice Nadeau (1911- vertes. Chaque papier peut se lire au SOIXANTE ANS DE JOURNALISME
LITTÉRAIRE. LES ANNÉES “COMBAT”
2013) est autant un génial éditeur présent et avec d’autant plus de bon- (1945-1951), Maurice Nadeau,
qu’un formidable critique, dont les heur que l’immédiat après-guerre est préface de Tiphaine Samoyault, éd. Maurice Nadeau,
chroniques couvrent six décennies de une époque mal connue, si ce n’est tome I, 1 472 p., 39 €.

74 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


le récit Nouvelles · Témoignages · Reportages

Herman
Melville
« L’île Hood et
l’ermite Oberlus »
L’auteur de Moby Dick a écrit dix nouvelles ou « esquisses » sur les Galápagos :
Les Encantadas. Nous vous proposons de découvrir la neuvième,

a
traduite par Christian Garcin et Thierry Gillybœuf, qui préparent un volume
des Nouvelles complètes à paraître aux éditions Finitude en 2020.

u sud-est de l’île
Crossman s’étend
« Dans cet obscur vallon où ils ont pénétré l’île Hood, ou île
Ils voient ce malheureux assis là sur le sol, Ennuagée de Mc-
Cain, sur la côte
Roulant sombres pensées dans son esprit morose ; sud de laquelle se
Ses cheveux répugnants pendaient longs et défaits trouve une anse vitreuse bordée d’une
Recouvrant ses épaules en désordre emmêlé grande plage de lave noire émiettée
Et cachaient son visage où perçait un œil creux qu’on appelle plage Noire, ou débar-
cadère d’Oberlus. On aurait tout
Jetant un regard fixe, égaré de stupeur ; aussi bien pu l’appeler débarcadère de
Ses joues qu’avaient creusées privations et douleurs Charon (2).
Semblaient collées à l’os tant il ne mangeait plus. Son nom provient d’un sauvage in-
Il n’avait pour habits que haillons et lambeaux, dividu, un Blanc qui passa plusieurs
Attachés l’un à l’autre avec rudes épines, années dans l’île, à savoir un Euro-
péen qui introduisit dans cette région
Dans quoi il recouvrait part de sa nudité (1). » reculée des caractéristiques plus dia-
boliques encore que celles que l’on
trouve chez les cannibales alentour.
76 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
Il y a environ un demi-siècle, Oberlus malfaisante. Il semblait avoir bu à la Tout rapiécé et recroquevillé lorsqu’il
déserta sur l’île susnommée, qui était, coupe de Circé : pareil à une bête ; trop dormait dans son solitaire antre de lave
comme aujourd’hui, désertique. Il se peu de haillons pour couvrir sa nudité ; au milieu des montagnes, il ressemblait,
construisit un repère de lave et de sco- sa peau tavelée couverte de cloques du dit-on, à un tas de feuilles sèches arra-
ries à environ un kilomètre et demi du fait de son exposition permanente au chées aux arbres d’automne et aban-
ILLUSTRATION NICOLAS VIAL POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

débarcadère qui par la suite porta son soleil ; le nez aplati ; le visage crispé, données ainsi dans quelque recoin obs-
nom, dans un vallon, ou un large ra- lourd, terreux ; barbe et cheveux en cur par l’arrêt soudain d’un tourbillon
vin, qui contenait ici et là, parmi les ro- de vents nocturnes et violents qui eût
chers, environ un hectare de terre pro- Il y a environ un ensuite repris sa course sans merci, ré-
pice à une grossière culture – le seul pétant ailleurs ses mouvements capri-
endroit de l’île qui ne fût pas trop brûlé
demi-siècle, Oberlus cieux. On dit aussi que c’était un bien
pour cela. Il réussit à y faire pousser des déserta sur l’île qui étrange spectacle que de voir ce même
sortes de pommes de terre et de ci- était désertique. Oberlus, dissimulé sous son affreux
trouilles dégénérées, qu’il échangeait de vieux chapeau en toile goudronnée, bi-
temps en temps contre de l’alcool ou broussaille, abondants, d’un roux ar- ner par un matin suffocant et nuageux
des dollars à des baleiniers à court de dent. Sa vue frappait les étrangers ses patates dans la lave. Son étrange sil-
vivres qui passaient par là. comme s’il était une créature vol- houette était si déformée et tordue que
Son aspect, à ce qu’on en dit, était ce- canique projetée là par la même érup- le manche même de sa houe semblait
lui d’une victime de quelque sorcière tion qui avait donné naissance à l’île. avoir peu à peu rétréci et vrillé dans sa
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 77
le récit

main jusqu’à devenir un pauvre Hormis les visiteurs occasionnels ve- faire naître en lui une haute idée de sa
bâton courbé, coudé comme la faucille nus de la mer, les seuls compagnons propre importance, en même temps
de guerre des sauvages plutôt que d’Oberlus furent pendant longtemps qu’une sorte de mépris purement ani-
comme un manche de houe civilisé. Il les rampantes tortues, et il semblait en- mal à l’égard du reste de l’univers.
avait la mystérieuse habitude, lorsqu’il core plus avili qu’elles, n’ayant pendant […]
rencontrait un étranger pour la pre- un temps aucun désir qui surpassât les
mière fois, de lui présenter son dos,
peut-être parce qu’il s’agissait de son
côté le moins révélateur, donc le plus
leurs, sauf celui de la torpeur que pro-
voquait l’ivrognerie. Mais, aussi dé-
gradé qu’il parût, demeurait toujours
U n jour il épia sur la plage une cha-
loupe près de laquelle se tenait un
homme, un Nègre. À quelque distance
agréable à la vue. S’il se trouvait que la en lui, n’attendant qu’une occasion de là se trouvait un navire, et Oberlus
rencontre avait lieu dans son jardin, pour se manifester, une tendance à des- comprit immédiatement de quoi il re-
comme c’était parfois le cas – les étran- cendre encore plus bas. En vérité, la tournait : le vaisseau avait fait halte
gers fraîchement débarqués se rendant seule supériorité d’Oberlus sur les tor- pour s’approvisionner en bois, et les
directement, pour trouver l’étrange tues était sa plus grande capacité de dé- hommes de la chaloupe étaient allés en
maraîcher, du rivage à la gorge où ils gradation, associée à une sorte de dé- chercher dans les fourrés. Depuis un
avaient été avertis qu’il tenait com- sir conscient d’y parvenir. De plus, ce endroit adapté il observait le bateau,
merce –, Oberlus continuait à biner qui est sur le point d’être révélé mon- jusqu’à ce qu’apparaisse un groupe dé-
pendant un moment, ignorant toute sa- trera peut-être que l’ambition égoïste, sordonné d’hommes chargés de
lutation, qu’elle fût morne ou joviale ; ou le désir de ne prendre en compte bûches. Après les avoir jetées sur la
et tandis que l’étranger curieux chan- que son propre intérêt, loin d’être une plage, ils s’en retournèrent vers les four-
geait de position pour lui faire face, le déficience propre aux esprits les plus rés, pendant que le Nègre commençait
reclus, la houe à la main, se détournait nobles, est partagée par des êtres qui à charger le navire.
de lui dans le même mouvement, pen- n’ont pas d’esprit du tout. Aucune créa- Oberlus se hâte alors d’aborder le
ché en avant, tournant d’un air maus- ture n’est si égoïste et tyrannique que Nègre qui, stupéfait de voir un être vi-
sade autour de son tas de patates. Voilà le sont certains rustres, ainsi que l’aura vant, surtout aussi horrible, habiter une
lorsqu’il binait. Lorsqu’il plantait, tout remarqué quiconque a observé des gar- telle solitude, cède immédiatement à
son aspect, tous ses gestes, avaient l’air diens de pâturages. la panique, aucunement adoucie par la
si malveillant et gratuitement sinistre – Cette île est à moi par Sycorax ma suavité ursine d’Oberlus, qui implore
et secret qu’il semblait plutôt jeter du mère (3), se disait Oberlus, contemplant la faveur de pouvoir l’aider dans son
poison dans un puits que planter des sévèrement la sauvage solitude autour travail. Le Nègre, qui porte plusieurs
patates dans la terre. Mais, parmi ses de lui. Par un moyen quelconque, troc bûches à l’épaule, était sur le point d’en
plus bénignes et inoffensives bizarre- ou vol – car à cette époque des navires charger d’autres. Oberlus, à l’aide
ries, il y avait l’idée que ses visiteurs ve- accostaient encore parfois à son débar- d’une petite corde qu’il tenait dissimu-
naient autant pour contempler le puis- cadère –, il se procura un vieux mous- lée sous son habit, se met avec amabi-
sant ermite Oberlus dans sa royale quet, avec quelques charges de poudre lité à les soulever et à les ranger. Ce fai-
solitude que pour obtenir simplement sant, il reste tout le temps derrière le
des patates, ou pour trouver n’importe II signale Nègre qui, se méfiant à bon droit de ce
quelle compagnie qui se puisse rencon- manège, tente en vain de se placer en
trer sur une île par ailleurs stérile. Il triomphalement face d’Oberlus – mais Oberlus esquive
semble incroyable qu’un tel être ait pu au Nègre que de même, jusqu’à ce que, finalement
être aussi vaniteux, un misanthrope désormais il devra lassé de l’insuccès de ses manœuvres
aussi imbu de lui-même ; mais il le pen- traîtresses, ou craignant d’être surpris
sait vraiment, et, fort de cette convic- travailler pour lui, par le reste de la troupe, il rejoigne en
tion, il se donnait souvent en spectacle être son esclave. courant un buisson tout près de là et,
devant les capitaines. Après tout, ce y saisissant son tromblon, commande
n’est jamais qu’un exemple des excentri- et des balles. Possesseur d’une arme, il brutalement au Nègre de cesser son
cités bien connues de certains prison- se trouva poussé à l’action, comme un travail et de le suivre. Celui-ci refuse.
niers, fiers de la crapulerie même qui tigre qui sent ses griffes pour la pre- Sur quoi Oberlus le met en joue, et tire.
fait leur notoriété. À d’autres moments, mière fois. La longue habitude d’une Heureusement le coup ne part pas,
saisi d’une autre inexplicable lubie, il domination exclusive sur tous les objets mais après une seconde autoritaire
esquivait longtemps l’approche des qui l’entouraient, sa solitude presque sommation, le Nègre, terrifié, laisse
étrangers en contournant les coins en inentamée, le fait qu’il ne rencontrait tomber ses bûches et le suit. Par un
scories de sa hutte ; parfois aussi, jamais d’être humain, si ce n’est sous le étroit défilé dont il est familier, Ober-
comme un ours furtif, il se faufilait à signe de l’indépendance misanthro- lus disparaît rapidement loin de la mer.
travers les buissons desséchés et grim- pique ou de la roublardise mercantile, Pendant qu’ils grimpent la colline, il
pait sur la montagne, refusant de voir et du reste de telles rencontres étaient signale triomphalement au Nègre que
un visage humain. assez rares – tout cela dut peu à peu désormais il devra travailler pour lui,
78 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
être son esclave, et que la façon dont il présente à eux sur un ton de désinvolte comme un homme, ou plutôt un dé-
sera traité dépendra entièrement de sa camaraderie, les invite à venir dans sa mon, très habile à faire en sorte que, par
conduite à venir. Mais Oberlus, trompé hutte, et avec toute l’affabilité que sa la douceur ou par la contrainte, les
par la couardise initiale du Noir, re- rousse et terrible laideur est en mesure autres acquiescent à ses desseins ulté-
lâche malheureusement pour lui sa vi- d’assumer, leur propose de boire sa li- rieurs, quelque répugnants qu’ils aient
gilance. Alors qu’ils passaient par une queur et de prendre du bon temps. Ses pu leur paraître de prime abord. Mais
voie étroite, le Nègre, qui est un solide hôtes, qui n’ont guère besoin d’y être en vérité, habitués à supporter presque
gaillard, s’aperçoit que son guide n’est encouragés, se retrouvent bientôt in- n’importe quelle horreur par un passé
plus sur ses gardes, le saisit soudain conscients, pieds et mains liés, posés là sans foi ni loi de sortes de cow-boys des
entre ses bras, le jette à terre, lui arrache au milieu des scories jusqu’au départ du mers qui a détruit en eux toute vertu
son mousquet, lui attache les mains navire. Lorsqu’ils découvrent qu’ils sont morale, ils acceptent à présent de se lais-
avec sa propre corde, charge le monstre entièrement à la merci d’Oberlus, alar- ser couler dans le premier moule d’ab-
sur ses épaules, et retourne avec lui au més par son changement d’attitude, ses jection qu’on leur présente. Déchus de
bateau. Lorsque le reste leur virilité du fait du
de la compagnie arrive, pourrissement de leur
Oberlus est hissé à bord condition désespérée sur
du navire. Celui-ci se l’île, habitués à ramper en
trouve appartenir à un toutes circonstances de-
contrebandier anglais, et vant leur maître, lui-
son équipage n’est pas du même le dernier des es-
genre à se montrer exagé- claves, ces malheureux se
rément charitable. Ober- pervertissent totalement
lus est durement fouetté, entre ses mains. Il les uti-
ramené sur le rivage, et lise comme des créatures
sommé de faire connaître d’une race inférieure ;
son habitation et de mon- bref, il équipe ses quatre
trer ses biens. Ses patates, animaux et en fait des
ses citrouilles, ses tortues, meurtriers, remplaçant
ainsi qu’un tas de dollars des poltrons par des
qu’il avait amassés pen- tueurs à gages.
dant ses opérations mer- Or, dague ou épée, les
cantiles, sont saisis sur-le- armes humaines ne sont
champ. Mais, alors que jamais que griffes ou
les contrebandiers, par crocs artificiels attachés
trop vindicatifs, étaient occupés à dé- menaces sauvages et surtout son im- à chacun comme de faux ergots sur
truire sa hutte et son jardin, Oberlus pressionnant tromblon, ils acceptent de des coqs de combat. Donc, nous le ré-
parvient à s’échapper dans les mon- s’enrôler sous ses ordres, devenant ainsi pétons, Oberlus, tsar de l’île, équipe
tagnes et se réfugie, jusqu’au départ du ses humbles esclaves, et Oberlus le plus ses quatre sujets ; c’est-à-dire que, dans
navire, dans d’impénétrables recoins implacable des tyrans. À tel point que un dessein glorieux, il leur met quatre
connus de lui seul. Puis il se hasarde à deux ou trois d’entre eux périssent lors sabres rouillés entre les mains. Comme
sortir et, à l’aide d’une vieille lime qu’il de leur processus d’initiation. Il force n’importe quel autocrate, il dispose
fiche dans un arbre, réussit à se libérer les autres – au nombre de quatre – à bri- maintenant d’une noble armée.
de ses menottes. ser le sol calciné, à transporter sur leur On pourrait penser qu’une révolte al-
ILLUSTRATION NICOLAS VIAL POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

dos des blocs de terre limoneuse ramas- lait s’ensuivre. Des armes dans les

R uminant au milieu des ruines de sa


hutte, des scories désolées et des
volcans éteints de cette île abandonnée,
sée dans les crevasses humides des mon-
tagnes ; il les nourrit de la façon la plus
grossière, les menace de son arme au
mains d’esclaves opprimés ? Quelle im-
prudence de la part de l’empereur
Oberlus ! Mais non, ils n’avaient que des
le misanthrope offensé médite à présent moindre signe de contestation, à tous sabres – plutôt de pauvres vieilles fau-
une revanche éclatante sur l’humanité, égards les convertit en reptiles à ses cilles –, et lui un tromblon, qui pouvait
mais dissimule ses intentions. Des na- pieds – les couleuvres plébéiennes du projeter aveuglément toute sorte de
vires accostent encore parfois au débar- Seigneur Anaconda. cailloux, scories et autres projectiles ca-
cadère, et Oberlus parvient bientôt à Oberlus parvient finalement à doter pables d’abattre d’un seul coup les
leur fournir quelques légumes. son arsenal de quatre sabres rouillés et quatre mutins comme autant de pi-
Échaudé par l’échec de sa première d’une quantité supplémentaire de geons. En outre, il ne dormait pas, au
tentative de capture d’un étranger, il poudre et de balles pour son tromblon. début, dans sa hutte habituelle ; pen-
suit à présent une tout autre méthode. Réduisant pour une bonne partie le tra- dant un temps on avait pu le voir, dans
Un jour que des marins accostent, il se vail de ses esclaves, il se révèle alors la sinistre lueur du couchant, se diriger
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 79
le récit

vers les montagnes déchiquetées


où il se dissimulait jusqu’à l’aube dans
quelque fosse sulfureuse, impénétrable
à sa troupe. Mais, finissant par trouver
cela trop incommode, il décida de lier
chaque soir les mains et les pieds de ses
esclaves, de les jeter dans ses baraque-
ments, de cacher les sabres, de fermer
la porte, de s’allonger devant elle sous
un grossier hangar qu’il venait de
construire et d’y passer la nuit, le
tromblon à la main.

O n suppose que, non content de


parader quotidiennement dans
une solitude cendreuse à la tête de sa
belle armée, Oberlus préparait à présent
son méfait le plus spectaculaire, son pro-
bable dessein étant de surprendre
quelque navire de passage qui accoste-
rait sur ses terres, d’en massacrer l’équi- travers les montagnes et les scories, prouvent qu’Oberlus n’était pas un
page et de s’enfuir à son bord vers des quelques-uns des marins parviennent simple rustre, mais à tout le moins un
rivages inconnus. Tandis que ces plans à rejoindre le côté de l’île où se trouvent écrivain accompli – et, de plus, capable
mijotaient dans sa tête, deux navires les navires, et de nouveaux canots sont de la plus sincère éloquence.
abordèrent ensemble à l’île, sur la rive envoyés pour secourir le reste de la mal-
opposée, si bien que ses projets chan- heureuse expédition. « Monsieur, je suis le plus infortuné
gèrent soudain de cap. Bien que stupéfaits par la traîtrise et le plus maltraité de tous
Les navires ont besoin de légumes, d’Oberlus, les deux capitaines, crai- les gentilshommes. Je suis un patriote,
qu’Oberlus promet de leur fournir en gnant de nouvelles et encore plus mys- exilé de mon pays
abondance pourvu qu’ils envoient leurs térieuses atrocités – imputant d’ailleurs par la main cruelle de la tyrannie.
chaloupes à son débarcadère, de façon à demi de si étranges événements aux Banni sur ces îles Enchantées,
à ce que l’équipage puisse emporter les enchantements associés à ces îles – ne j’ai supplié à maintes reprises
légumes de son jardin. Au passage, il voient de sécurité que dans un départ les capitaines de navires de me vendre
informe les deux capitaines que ses vau- im médiat, et laissent Oberlus et son un canot, mais ils ont toujours refusé,
riens – esclaves et armée en posses- bien que j’en offrisse le meilleur prix
soldats – étaient de- Dans la plupart sion de la chaloupe en dollars mexicains. Finalement,
venus si abomina- des villes volée. une occasion s’est présentée à moi
blement paresseux La veille du dé- de m’en procurer un,
et bons à rien qu’il sud-américaines, part, pour informer et je ne l’ai pas laissée s’échapper.
ne pouvait pas les les prisons sont des l’océan Pacifique de Je me suis longuement efforcé, au prix
faire travailler par plus insalubres. l’affaire, ils écrivent d’un dur labeur et de nombreuses
les moyens de pres- une lettre et l’enfer- souffrances solitaires, d’accumuler
sion habituels, et qu’il n’avait pas le ment dans un baril qu’ils amarrent quelques biens afin de pouvoir passer
ILLUSTRATION NICOLAS VIAL POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

cœur d’être trop sévère avec eux. dans la baie. Quelque temps après, un une vieillesse confortable et vertueuse,
L’arrangement accepté, les canots autre capitaine, qui s’était risqué à jeter quoique malheureuse ; mais
furent envoyés et hissés jusqu’à la grève. l’ancre à cet endroit, ouvrit le baril j’ai été à de nombreuses reprises volé
Les deux équipages se rendirent jusqu’à – mais après avoir envoyé un canot de et brutalisé par des hommes
la hutte de lave, mais à leur grande sur- l’autre côté de l’île, vers le débarcadère qui se prétendaient chrétiens.
prise ils n’y trouvèrent personne. Après d’Oberlus. Comme on peut aisément Aujourd’hui je quitte l’archipel
avoir attendu jusqu’à ce que leur pa- l’imaginer, il ne cessa d’éprouver une Enchanté pour les îles Fidji,
tience fût épuisée, ils retournèrent au vive inquiétude jusqu’au retour du ca- à bord du bon canot Charité.
rivage où, surprise, un étranger – cer- not, lorsqu’on lui tendit une autre lettre, L’ORPHELIN OBERLUS.
tainement pas le bon Samaritain – sem- qui donnait la version d’Oberlus. Ce P.-S. : Derrière les scories, près du
blait être venu tout récemment : trois précieux document avait été trouvé four, vous trouverez une vieille
des quatre chaloupes étaient brisées en épinglé, à moitié moisi, au mur de sco- volaille. Ne la tuez pas ; soyez patient ;
mille morceaux, et la quatrième man- ries de la hutte sulfureuse et abandon- je l’ai laissée à couver ; s’il y a
quait. Grimpant avec difficultés à née. Il est rédigé en ces termes, qui des poussins, je vous les lègue par

80 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


Ecoutez
entre
la présente lettre, qui que vous soyez. et d’assassins, une créature qu’il est
Mais ne comptez pas vos poussins conforme à la religion de détester,
avant que les œufs aient éclos (4). » puisqu’il est conforme à la philanthro-
pie de haïr un misanthrope.
La volaille s’avéra être un vieux coq fa-
mélique, réduit à une posture d’inani-
tion par totale débilité.
Note. – Ceux qui seraient amenés à se po-
ser la question de la vraisemblance du per-
les
Oberlus déclarait qu’il était en route
pour les îles Fidji, mais ce n’était que
pour lancer ses poursuivants sur une
sonnage décrit ci-dessus peuvent consulter
le premier volume du Voyage dans le Paci-
fique, de Porter (5), où ils reconnaîtront
lignes.
fausse piste. Car, longtemps après, il ar- plusieurs phrases reproduites et incorpo-
riva, seul dans son bateau ouvert, à rées ici verbatim. La différence principale
Guayaquil. Comme on ne vit jamais – hormis quelques réflexions passagères –
plus ses mécréants sur l’île Hood, on entre les deux récits étant que le présent
suppose, soit qu’ils ont péri de soif pen- écrivain a ajouté à celui de Porter quelques
dant la traversée jusqu’à Guayaquil, faits annexes recueillis dans le Pacifique au-
soit, ce qui est plus probable, qu’ils ont près de sources sûres et que, là où les faits
été jetés par-dessus bord par Oberlus se contredisaient, il a naturellement préféré
lorsqu’il s’est rendu compte que l’eau sa propre autorité que celle de Porter. C’est LA COMPAGNIE
potable se raréfiait. ainsi, par exemple, qu’il a placé Oberlus sur
De Guayaquil, Oberlus se rendit à l’île Hood ; Porter, sur l’île Charles. La DES AUTEURS.
Païta, et là, par une sorcellerie sans nom lettre trouvée dans la hutte est aussi quelque
propre à quelques animaux parmi les
plus affreux, il s’attira les bonnes grâces
peu différente, car, lorsqu’il se trouvait aux
Encantadas, il a été informé que, non seu-
Matthieu
d’une demoiselle basanée, la persua- lement cette lettre témoignait d’une cer- Garrigou-
dant de l’accompagner jusqu’aux îles taine prédisposition à l’écriture, mais aussi
Enchantées, qu’il lui avait sans doute qu’elle était remplie d’une surprenante ef-
Lagrange
dépeintes comme un paradis de fleurs fronterie satirique qui n’apparaissait pas
et non comme un tartare de scories.
Mais, malheureusement pour la co-
dans la version de Porter. Je l’ai donc trans-
formée pour la faire correspondre au carac-
DU LUNDI
lonisation de l’île Hood par une variété tère général de son auteur (6). AU JEUDI
choisie d’êtres vivants, l’aspect extraor- Traduit de l’anglais (États-Unis)
dinaire et démoniaque d’Oberlus l’avait par Christian Garcin et Thierry Gillybœuf 15H-16H
fait considérer, à Païta, comme un per-
sonnage hautement suspect. Si bien (1) La Reine des fées, Edmund Spenser (1552-1599).
(2) Pilote de la barque des Enfers dans
qu’ayant été trouvé une nuit, caché avec la mythologie grecque.
En
partenariat
des allumettes dans sa poche, sous la (3) Phrase par laquelle Caliban, présenté comme avec
coque d’un petit vaisseau prêt à prendre un « esclave et difforme » dans la liste
la mer, il fut saisi et jeté en prison. des personnages de La Tempête de Shakespeare,
revendique devant Prospero (II, i) la propriété
Dans la plupart des villes sud- de l’île où ils se trouvent.
américaines, les prisons sont générale- (4) Proverbe équivalant, en français, à : « Il ne faut
ment des plus insalubres. Bâties avec pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. »
d’énormes pains de briques cuites, (5) David Porter, officier de la marine de guerre
américaine (1780-1843) qui, à bord de la frégate
contenant une seule salle sans fenêtre USS Essex, participa activement à la
ni cour, et une seule porte lourdement « quasi-guerre » entre la France et les États-Unis
grillagée de gros barreaux de bois, elles (1798-1800), à la guerre de Tripoli (1801-1805),
présentent, aussi bien à l’intérieur qu’à puis à la guerre anglo-américaine de 1812.
Melville y fait aussi allusion dans Taïpi.
l’extérieur, l’aspect le plus lugubre. En (6) Outre Porter, deux autres sources dont ne
tant qu’édifices publics, elles se dressent parle pas Melville mentionnent cet ermite irlandais
ostensiblement sur la chaude et pous- aux cheveux roux, dont le nom véritable
était Patrick Watkins, exilé sur l’île Floreana
siéreuse Plaza, offrant à la vue de tous,
(à l’époque île Charles) de 1807 à 1809, et qui
à travers les treillis de bois, leurs in-
© Radio France / Ch. Abramowitz

s’enfuit à Guayaquil après avoir volé un canot : une


fâmes et indécrottables occupants, longue évocation dans Adventures in the Pacific,
croupissant dans de sordides conditions du Dr John Coulter (Dublin, 1845), et une plus L’esprit
brève dans Narrative of Voyages and Travels
de misère absolue. Et c’est là que, pen-
dant longtemps, on put voir Oberlus,
(Boston, 1817), du capitaine Delano (1763-1823), d’ouver-
qui servit de modèle au Amasa Delano
figure centrale d’une bande de bâtards de la nouvelle « Benito Cereno ». ture.
dossier

L’APPEL
DU RGE

Voguer vers l’inconnu, puis revenir pour raconter ou réinventer…


Comme le Rimbaud du « Bateau ivre », les écrivains de ce dossier se
sont baignés dans « le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent ».
Puis ils sont rentrés au port, chargés de visions, d’histoires, de sagesses
marquées par le sceau de l’ailleurs. Ils s’appelaient Conrad, Stevenson,
Melville ou London et vivaient à une époque où les voyages en mer
étaient encore des aventures. Le vent qui souffle à travers leurs pages
est susceptible d’emporter tout lecteur vers des méridiens ignorés.

Dossier coordonné par Alexis Brocas


HERITAGE IMAGES/LEEMAGE

82 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


littérature

DEAGOSTINI/LEEMAGE

Détail d’une marine signée par Oskar Conrad Kleineh en 1883.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 83


dossier l'appel du large

La mer, toujours
recommentée
De Stevenson à Melville, de Conrad à London,
la mer est une source d’inspiration illimitée, suscitant
toujours de nouvelles réécritures et explorations.

n
Par Alexis Brocas

ous habitons un quelques siècles de distance, sup­


monde entière­ plantent tous les autres. Parce qu’ils se
ment carto­ parent des ors de l’aventure…
graphié et cerné Ces aventures se retrouvent dans
de satellites aux leurs récits, transformées, objectivées Robinson Crusoé avec ses animaux, dans une édition de
regards per­ par l’écriture et la pensée. La mer est
çants. Et pourtant, la mer apparaît en­ une quête – celle du baleinier Pequod contes de dialogues en bêche­de­mer,
core en notre esprit comme elle appa­ lancé aux trousses du Moby Dick de ce parler polyglotte des marins d’autre­
raissait à Ulysse et ses compagnons : Melville. Elle est un combat – celui fois. Ou encore Herman Melville dé­
une métaphore de l’infini, perpétuelle­ mené par le capitaine Mac Whirr taillant avec une exigence encyclo­
ment changeante, où chaque île, contre le typhon que Conrad a placé pédique les actions des matelots du
chaque rivage, est l’occasion d’une sur la trajectoire de son vapeur. Elle est Pequod et le matériel dont ils se servent.
aventure. C’est que les rêves humains aussi le lieu où les lois s’abolissent, à la Associée au thème métaphysique du ro­
ignorent les frontières et la géographie, grande joie des pirates de L’Ile au trésor man, l’exhaustivité baleinière de Moby
même si la raison les connaît par cœur. de Stevenson, dont une superbe nou­ Dick produit un effet vertigineux.
Pourtant, notre regard sur la mer a velle traduction nous restitue le langage La métaphysique est, au regard des
évolué au cours du temps. Qui pour­ critiques intransigeants – ceux pour
rait comprendre, sans explication, L’invitation au qui le plaisir de lecture n’est pas la pre­
que, si le Platon du Critias et du Ti- voyage que la mer mière mesure –, ce qui sauve ces ro­
mée imagine son Atlantide comme manciers du statut de purs narrateurs
une île envahie d’océan, c’est pour nous tend, elle, d’aventures. La pensée de Defoe
montrer à ses contemporains que ce tient toujours. concentre en une île toute la question
royaume était celui de l’impureté et de l’aménagement du territoire. Celle
de la démesure ? Mais l’invitation au coloré. Le lieu où l’Occident dévoile sa de Conrad lui permet d’approcher la
voyage que la mer nous tend, elle, tient part sombre sous le soleil des mers du mégalomanie et la noirceur de l’âme
toujours. Les quatre des cinq auteurs Sud racontées par Jack London. Et elle humaine, qui s’incarnera dans le per­
dont parle ce dossier y ont répondu au abrite des terres vierges où la civilisa­ sonnage de Kurtz dans Au cœur des té-
sens propre : Jack London a pillé des tion peut se réinventer – comme l’île nèbres. La pensée contestataire de Lon­
bancs d’huîtres avant de voguer sur le du Robinson de Daniel Defoe, qui n’a don lui permet d’écrire contre la fièvre
Snark ; Melville a consacré une part pas navigué mais s’est assez renseigné coloniale de son temps, et contre les
de sa jeunesse à chasser la baleine ; pour rendre son aventure admissible. idées de Kipling, largement diffusées.
Stevenson, enfant malade, a navigué Mais la mer n’a pas seulement inspiré Et c’est la métaphysique de Nietzsche
jusqu’aux Samoa, où il est devenu Tu­ ces écrivains. Parfois, elle leur a donné qui rend Loup Larsen, le capitaine du
sitala, « le conteur d’histoires », pour une esthétique. Voyez les commentaires Loup des mers de London, si extra­
les Polynésiens ; Conrad fut steward à émus de Joseph Conrad sur la prose des ordinairement dangereux, en donnant
17 ans avant de finir capitaine. Mer­ manuels de navigation, et comparez­les une justification théorique à sa féro­
veilleux destins, souvent pleins de dé­ avec la prose éprise d’exactitude de l’au­ cité. Stevenson, lui, ne se préoccupe
sastres et de déceptions, mais qui, à teur. Voyez Jack London truffant ses de métaphysique qu’à distance dans
84 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
Le Robinson
cannibale de Defoe
Ce qui distingue le Robinson de Defoe, c’est son
rapport aux « sauvages », qu’il qualifie d’aussi humains
que ceux qu’il a « rencontrés dans le monde ».
Par Guillaume Pigeard de Gurbert

l
’île où Robinson fait naufrage de compagnie. Le colonialisme repose
est inhabitée, débarrassée par la sur le fantasme de la table rase. Ro-
SCIENCE SOURCE/AKG-IMAGES

fiction de toute présence étran- binson n’accueille pas l’étrange, il


gère et offerte à sa conquête. cherche à « régler toutes choses par la
Notre héros ne tardera d’ailleurs pas raison », à ranger l’inconnu au carré
à se déclarer « roi et seigneur de ce (« squaring every thing by reason »). À
pays ». Les vestiges du navire échoué force de travail, l’intérieur des terres
1874 illustrée par l’atelier Currier & Ives (New York).
lui offrent les germes de l’ancien se change en jardin à ciel ouvert et la
monde qui serviront à sa reconstruc- côte en embarcadère potentiel.
L’Ile au trésor, mais il a d’autres ri- tion. À bord de l’épave, il récupère de
chesses – stylistiques, dialogiques, l’encre et se fabrique en premier une HIÉRARCHIE DES RACES
structurelles – à faire valoir. table et une chaise pour écrire, l’écri- La conquête de l’île a pour pendant
Faut-il s’étonner si beaucoup de ces ture étant, comme on sait, l’attribut silencieux le rejet de tout ce qui ne
romans ont connu une grande pos- mythique de la civilisation. Des grains viendrait pas de lui. Avec sa pirogue
térité ? Robinson a enfanté une infi- d’orge, de riz et même de blé, sauvés bricolée, il se trouve « mieux équipé
nité de robinsonnades îliennes, spa- providentiellement, métamorphose- qu’aucun Nègre ou Indien », ce qui
tiales, postapocalyptiques. Au cœur ront bientôt la flore équatoriale en confirme à ses yeux sa supériorité
des ténèbres de Conrad a été réinventé ferme britannique. Certes, il y a sur technologique. Supériorité pour le
par Kubrick dans le film Apocalypse l’île de l’aloès et quelques cannes à moins paradoxale si l’on songe que les
Now, ou par le romancier de sucre sauvages, mais, contre toute cannibales ne cessent de naviguer de
science-fiction Robert Silverberg vraisemblance et par la grâce ethno- leur île à la sienne cependant qu’il y
dans Les Profondeurs de la Terre. centrique de la fiction, pas de manioc. reste prisonnier vingt-huit ans…
Stevenson a développé des techniques Robinson n’aura donc pas à manger Robinson enseigne l’anglais à Ven-
de narration, de récit dans le récit, de la cassave comme un Indien et dredi, mais en retour il ne se soucie
qui caractérisent le roman d’au- pourra cuire son pain. Defoe épargne pas d’apprendre le moindre mot de
jourd’hui. Et Moby Dick a vécu mille ainsi à son héros la réalité des colons Vendredi, dont la langue restera pour
déplacements, notamment dans l’es- qui basculeront « de la civilisation du lui un barbarisme. Barricadé dans
pace, où Ray Bradbury l’a envoyée, pain et du vin à celle de la cassave et son intérieur, Robinson ne rencontre
reconfigurée en Léviathan 99. du ouicou », selon le mot de l’histo- pas Vendredi, il l’assimile. Encore ce-
Pas de hasard si ces réécritures rien Jacques Petitjean Roget. La van- lui-ci n’est-il assimilable au monde de
concernent souvent la science-fiction. nerie que Robinson réalise est elle- Robinson qu’à proportion de sa
Face au ciel, nous sommes comme les même copiée d’Angleterre, d’après un proximité avec son « maître », ou plus
hommes du paléolithique essayant lointain souvenir d’enfance, comme exactement de sa différence d’avec les
leurs premières pirogues à balanciers si lors de son séjour récent au Brésil il purs étrangers que sont les « Nègres » !
et posant le pied sur des rivages in- n’avait vu aucun panier amérindien… Le portrait détaillé que Robinson fait
connus. Un nouvel infini nous attend, Si Robinson capture un perroquet, le de Vendredi trahit son européocen-
plein de découvertes et de voyages chien et le chat restent ses animaux trisme grossier : en dépit de « quelque
sans limites. Nous manque la techno- chose de très viril dans le visage, il
Docteur en philosophie et enseignant,
logie. Mais nous avons déjà l’imagi- Guillaume Pigeard de Gurbert
avait néanmoins toute la gentillesse
naire pour prolonger les rêves marins a notamment publié Essai sur l’objet et la douceur d’un Européen ». L’hu-
d’autrefois en rêves d’espace. L du possible chez Actes Sud en 2001. main est européen. Vendredi est
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 85
dossier l'appel du large

aussi européen par ses cheveux : justifiant leur expropriation, et au be- À la suite d’une maladie qui le cloue
bien qu’il soit amérindien, ses cheveux soin leur extermination. L’île de Robin- au lit plusieurs jours, Robinson
ne sont pas « crépus comme de la son est entourée de ces mangeurs constate une fois guéri qu’il manque
laine ». Sa peau enfin n’est « pas tout à d’hommes sans visage. Si Vendredi au moins un jour à son calendrier. Il
fait noire », juste fortement hâlée, sans échappe grâce à lui au banquet que ses faut prendre au sérieux ce trou dans
rien de commun avec le teint « jau- semblables comptaient faire à ses dé- son décompte autrement pointilleux
nâtre » et « écœurant » des autres In- pens, il appartient lui aussi à ces tribus du temps. On peut y voir l’indice dis-
diens d’Amérique. Le portrait de Ven- de sauvages qui se délectent de chair cret d’une lézarde par où quelque
dredi par Robinson ne serait pas humaine. Le monde que reproduit Ro- chose de l’étrangeté du Nouveau
complet sans ces derniers éléments qui binson n’est que remparts et fortifica- Monde l’aura à son insu affecté.
donnent une justification ontologique tions : « Rien ne pouvait me venir du
à l’admission de ce sauvage dans sa dehors », résume-t-il, satisfait, dans son TROP HUMAINS ?
compagnie : « un petit nez, non aplati journal à la date du 16 avril 1659. Defoe a publié, un an après son Robin-
comme celui des Nègres », des « lèvres Mais comment ne pas parler du son, des Réflexions sérieuses faites par son
fines » et, enfin, ce laissez-passer de cannibalisme – symbolique, intellec- héros sur son propre séjour sur son île,
l’humanisme libéral européen : des tuel et matériel – du Robinson de De- une fois revenu en Angleterre. Robin-
dents « blanches comme de l’ivoire ». foe ? Car il y a cannibale et canni- son y précise, concernant la pratique
La hiérarchie chromatique des races bale : il y a la pratique de manger la cannibale, qu’il ne s’agit pas pour ces
culmine naturellement dans son éter- chair de l’ennemi vaincu pour ingé- sauvages de se nourrir de chair hu-
nel sommet blanc comme neige et rer sa puissance et devenir lui, et il y maine comme les Européens se nour-
chute dans sa base noire. Quand il ar- a le cannibalisme colonial qui assi- rissent de viande ou de poisson, mais
rive au Brésil, avant son naufrage, Ro- mile l’autre pour anéantir son altérité de manger la chair de l’ennemi vaincu
binson s’achète un « esclave nègre », et ne rien recevoir de lui en lui impo- pour s’enrichir de sa force. Il affirme
mais un « serviteur européen ». sant, dans sa chair et dans son âme, trouver « peu de différence entre cela et
Le cannibale, cette figure exacerbée la loi du même. Robinson affronte la façon dont nous agissons sans quar-
de l’autre, a très tôt fonctionné dans l’adversité du climat et combat l’hos- tier dans la guerre » (chap. ii). Pour le
l’imaginaire européen comme métony- tilité de la faune, mais que veut-il sa- reste, poursuit Robinson, « ces sauvages
mie des peuples du Nouveau Monde, voir de l’altérité de l’autre ? sont aussi humains, gentils et civilisés
que les hommes que j’ai rencontrés
dans le monde ». Vendredi raconte à
Robinson que ceux de sa tribu ont
sauvé des hommes blancs qui avaient
fait naufrage, lesquels vivent depuis en
ALEXANDRE SELKIRK (1676-1721) paix parmi eux. Defoe fait parler Ven-
dredi « petit nègre » pour parler la
Les aventures de Robinson Crusoé s’inspirent de l’his- langue de l’humanité. Si les premiers
toire vraie d’Alexandre Selkirk, un Écossais ayant mots de Vendredi, alors qu’ils n’ont
passé plus de quatre ans (de 1704 à 1709) seul sur pour lui qu’une signification impéné-
l’île de Más a Tierra, à six cents kilomètres au large
trable, sont foncièrement « plaisants à
du Chili. À la suite d’une querelle avec le capitaine du
navire sur lequel il s’était embarqué, Selkirk exigea
entendre », c’est bien que Robinson re-
qu’on le dépose sur cette île déserte. Son séjour prit çoit leur sens humain et qu’ils sont sans
fin en 1709 lorsqu’un navire accosta sur l’île et le ra- comparaison avec les récitations de son
perroquet. Les discussions entre Robin-
M. VIARD/HORIZONFEATURES/LEEMAGE

mena en Angleterre. Son histoire fit aussitôt l’objet


de plusieurs récits, avant même que Defoe s’en em- son et Vendredi sur leur religion respec-
pare pour en faire un mythe. Richard Steele, qui eut tive amorcent la révolution coperni-
« le plaisir de converser avec l’homme après son ar- cienne des Lettre persanes.
rivée en Angleterre », publia en 1713 un article tiré de Ne faut-il donc pas nuancer le verdict
ces entretiens : Selkirk y apparaît passant « des nuits de Joyce qui a vu dans Robinson « le
paisibles et des jours joyeux ». prototype du colonialiste britan-
Preuve toutefois que le mythe a plus de poids que le
nique » ? Que penser de ce parasol fait
fait divers, l’île de Más a Tierra s’appelle aujourd’hui
Plaque commémorative de Selkirk sur
l’île de Robinson-Crusoé, comme si la fiction avait ef-
à l’imitation de ceux qu’il a vus au Bré-
l’archipel de Juan-Fernández au Chili.
facé la trace de Selkirk, exauçant ainsi le vœu de ce
sil (parapluie créolisé) ? Qui se souvient
dernier de retrouver « la tranquillité de sa solitude », comme le rapporte Richard Steele. que « Robinson » vient du nom anglais
Michel Tournier rappelle dans Le Vent Paraclet qu’un Indien Mosquito avait séjourné avant de sa mère et que son patronyme est ce-
Selkirk sur la même île de 1680 à 1684 : « En somme Vendredi avait précédé Robinson de lui de son père allemand ? Sous Robin-
plus de vingt ans, manquant ainsi un rendez-vous mémorable. Il faudra le génie de Daniel son Crusoé se cache Robinson Kreutz-
Defoe, conclut l’écrivain, pour réparer cette erreur du destin. » G. P. d. B. naer, un cannibale complexe. L

86 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


De Tournier à Chamoiseau du temps : les empires coloniaux se
UNE ÎLE PAS SI DÉSERTE sont rendus maîtres d’un temps de
l’échange à sens unique, selon la lo-
gique du « moi d’abord ». Chez Tour-
L’œuvre de Defoe a inspiré une multitude d’écrivains, nier, Vendredi ne vient pas après Ro-
binson : « stupides et bornés Robinson
de Jules Verne à William Golding, en passant par que nous sommes tous », lance-t-il
Patrick Chamoiseau et Michel Tournier. dans Le Vent Paraclet, avant de dire
que son livre est dédié « à la masse

R
énorme et silencieuse des travailleurs
obinson Crusoé se dis- immigrés de France, tous ces Ven-
tingue dans l’histoire de dredi dépêchés vers nous par le
la littérature par la quan- tiers-monde ».
tité de réécritures qu’il a
suscitées et qui ont fait que « Robin- RECOLONISER ROBINSON
son a très vite cessé d’être un héros de L’originalité de Patrick Chamoiseau
roman pour devenir un personnage consiste d’abord à recoloniser Robin-
mythologique », comme le remarque son, en faisant remonter son passé es-
Michel Tournier. La première réécri- clavagiste : le voyage au cours duquel
ture est due à Defoe lui-même, qui il fait naufrage n’avait-il pas pour but
publie un an après son Robinson, les d’acheter des « Nègres » en Guinée
Réflexions sérieuses de ce dernier sur pour alimenter sa plantation et celles
ses propres aventures, soulignant leur de ses voisins au Brésil ? Le roman-
sens religieux et leur portée ethnogra- tisme de la robinsonnade avait effacé
phique. Citons, pour le meilleur, L’Ile la réalité de la Traite. L’écrivain re-
mystérieuse de Jules Verne et son Ro- conduit ensuite à son existence indé-
binson ingénieur débarrassé des affres cise l’empreinte de pied que Robinson
de la solitude par les bienfaits de découvre un jour sur la plage. Chez
l’électricité et du télégraphe, Sa Ma- Defoe elle avait le sens de l’horreur
jesté des mouches de William Golding, qu’inspire l’étranger : Robinson y
Suzanne et le Pacifique de Jean Girau- mettait son pied pour vérifier, terrifié,
doux, Histoires brisées de Paul Valéry. Première édition chez Folio Junior, en 1977. qu’il n’était « pas si large » et que
Ne faut-il pas compter au nombre des c’était incontestablement celle d’un
réécritures géniales Le Petit Prince de autre Robinson » basané. Le Robin- autre. Tournier reprend l’épisode cru-
Saint-Exupéry, véritable Vendredi son de Defoe restaure l’ancien monde, cial de l’empreinte, non plus pour en
tombé du ciel au milieu de cette autre celui de Tournier s’ouvre à l’inconnu. faire une question de sécurité mais de
île qu’est le désert où aurait échoué un « L’invention du personnage de Ven- temporalité : l’empreinte est bel et bien
Robinson aviateur ? dredi », qui est absent de l’histoire de celle de son propre pied, mais fossili-
Et puis il y a Vendredi ou les Limbes Selkirk, constitue « l’apport le plus gé- sée. Chez Chamoiseau, l’empreinte ne
du Pacifique de Michel Tournier et nial de Daniel Defoe », dit Tournier, confronte pas Robinson à l’épreuve du
qui reprend Vendredi là où Defoe l’a temps mais au choc de l’impensable.
Le Robinson laissé. Aussi donne-t-il Vendredi pour Elle n’est plus celle de l’autre ni celle
de Defoe restaure titre à son Robinson, prolongeant la de soi, son identité se mettant à flot-
leçon de l’ethnologie : « Lorsque le mi- ter. L’empreinte à Crusoé (héritée des
l’ancien monde, celui roir ne nous renvoie pas notre image, Images à Crusoé de Saint-John Perse)
de Tournier s’ouvre cela ne prouve pas qu’il n’y ait rien à est-elle l’empreinte de Robinson ?
à l’inconnu. regarder » (Pierre Clastres). Son Ven- Chamoiseau dissout l’identité de l’em-
dredi invalide le fantasme colonial du preinte en un flux de perceptions pos-
L’Empreinte à Crusoé de Patrick Cha- Nouveau Monde, qui suppose un pri- sibles et impossibles qui la laissent
moiseau. En les rapatriant des Ca- vilège de l’ancien, autorisé à baptiser multiple et indécidable. Créole ? Le
raïbes vers le Pacifique, le premier dé- l’autre monde « nouveau », occultant Robinson de Defoe baptisait le Nou-
colonise Robinson et rend Vendredi à le fait qu’ils sont contemporains. La veau Monde, celui de Tournier le
sa richesse d’avant sa cannibalisation conquête européenne de l’espace a rebaptise, celui de Chamoiseau le
par Defoe, chez qui il n’était qu’« un fonctionné comme une colonisation débaptise. Guillaume Pigeard de Gurbert

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 87


dossier l'appel du large

Conrad, travailleur
de la mer
L’auteur de Typhon ne goûte pas les métaphores
marines et trouve à l’inverse de la grandeur aux
capitaines sans imagination mais épris de précision.

n
Par Alexis Brocas

on, l’homme n’est pas Mac Whirr va sidérer ses employeurs


impuissant face aux élé- puis son équipage par son esprit
ments déchaînés. Il peut concret. Quand la Compagnie change
leur opposer sa probité, le pavillon anglais du bateau pour un
son goût de l’exactitude, son sens du pavillon siamois, Juke, le second, est
concret et des priorités, et si la chance pris d’une aversion patriotique. Mac
ou les faveurs de Dieu s’y ajoutent, il en Whirr, lui, se demande quel est le pro-
sortira vivant. C’est une des leçons que blème. Le drapeau a pourtant été ac-
l’on peut tirer de l’extraordinaire croché dans le bon sens ! « En dehors Un équipage aux prises avec la tempête du siècle, dans
Typhon. Un roman réaliste où Joseph de la routine du service, il n’a pas l’air
Conrad, après une vie en mer, s’attache de comprendre la moitié de ce qu’on les circonstances révèlent à lui-même,
à régler leur compte à quelques vieux lui dit », note Juke, stupéfait. ne fait pas montre de « forces insoup-
clichés romantiques sur les matelots et Mais ce n’est pas l’aptitude à la pen- çonnées ». Au contraire, il se comporte
leurs capitaines. Et où il crée un per- sée abstraite qui fait les grands hommes. avec la même méticulosité que d’habi-
sonnage d’autant plus extraordinaire Ce sont les faits, qui, selon Conrad, tude. Si la tempête « révèle » quelque
qu’il paraît d’abord le plus étriqué des « parlent d’eux-mêmes avec une insur- chose, c’est la pertinence de vertus qui
hommes : le capitaine Mac Whirr. passable précision ». Certes, le capitaine ont d’abord fait passer Mac Whirr pour
Le roman commence quand deux ar- Mac Whirr est incapable de com- un esprit étroit aux yeux de ses hommes
mateurs cherchent un capitaine pour prendre une plaisanterie. Certes, il comme à ceux du lecteur.
conduire le vapeur Nan-Shan en mer s’exaspère quand Juke utilise une mé- Alors que la tempête fait rage, que les
de Siam. On leur conseille Mac Whirr. taphore pour décrire une chaleur « à marins se terrent dans une coursive, et
Qui est tout le contraire d’un « capi- que les coolies chinois qui constituent
taine de roman ». D’abord par le cos- À quoi bon la cargaison du Nan-Shan se battent
tume : loin du marin folklorique, pipe pour l’argent jailli de leurs bagages
à la lippe, boucle à l’oreille et perroquet la rhétorique, le éventrés par la tempête – deux méta-
à l’épaule, Mac Whirr arbore en toute romantisme, au cœur phores de l’humanité en période de ca-
circonstance un complet brunâtre, un d’un typhon ? tastrophe –, Mac Whirr tient le cap. Au
chapeau melon et des bottes noires. sens propre d’abord, lorsqu’il refuse de
Conrad ajoute que « jamais il ne quit- faire jurer un saint » (et Conrad note dévier son navire à cause de la tempête.
tait son navire pour aller à terre sans que le capitaine proteste « contre l’em- Au sens figuré ensuite, puisque jamais
serrer dans son poing puissant et velu ploi de figures dans le discours »). son sens du concret et sa morale ne font
un élégant parapluie de toute première Certes, il écrit toujours à peu près la défaut. Ainsi, au plus fort de la tempête,
qualité ». C’est aussi, précise d’emblée même lettre à sa femme. Mais à quoi envoie-t-il quelques hommes mettre fin
l’auteur, un homme dépourvu d’ima- bon la rhétorique, l’imagination, le ro- à la bagarre des Chinois. Au moins, le
gination. Mais est-ce bien un défaut ? mantisme au milieu d’un typhon ? Nan-Shan « ne coulerait pas avec des
Comme l’explique Conrad : « C’est C’est là où Conrad touche au génie. gens en train de s’entre-déchirer. Cela,
l’imagination qui nous rend suscep- Il nous dit que Mac Whirr a connu des c’était proprement inadmissible ».
tibles, arrogants et difficiles à conten- tempêtes, mais pas ce que l’écrivain ap- Ce capitaine n’est pas un surhomme,
ter ; tout navire commandé par le capi- pelle le « courroux de l’océan ». Et et Conrad, qui connaît bien la naviga-
taine Mac Whirr devenait le flottant quand celui-ci survient, Mac Whirr ne tion, ne laisse jamais entendre qu’il a
asile de l’harmonie et de la paix. » devient pas un de ces personnages que sauvé le Nan-Shan – même si Mac
88 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
ÉCRIVAIN MALGRÉ LUI
Orphelin à 11 ans, Joseph Conrad est tombé dans l’écriture grâce
à ses rêves de marin et à ses voyages autour du monde.

C
ertaines vocations ne Józef Teodor Konrad Korzeniowski
tiennent à rien. Si l’on se naît en 1857 à Berditchev, dans un
fie à ses Souvenirs person- foyer de la noblesse polonaise, et dans
nels, Conrad ne s’est ja- la Pologne occupée et démembrée par
mais voulu écrivain. Dès ses 13 ans, l’État Russe. Son père, Apollo, était
et avant même d’avoir vu la mer, il écrivain et traducteur : ainsi lui
s’est voulu marin, au grand désespoir avait-il fait lire à haute voix Les Tra-
de son oncle et tuteur éclairé Tadeusz vailleurs de la mer de Victor Hugo.
Bobrowski et de son précepteur, qui Apollo était aussi membre de la résis-
PROD DB/ALLPIX/AURIMAGES

tentèrent de le convaincre avant de ca- tance polonaise, ce qui lui valut exils
pituler. « Tu es un incorrigible don et séjours en prison. Les parents de
Quichotte, voilà ce que tu es », lui dé- Conrad moururent de la tuberculose.
clara ce précepteur admiré. « Je Orphelin à 11 ans, il fut confié à
n’avais que 15 ans, et je ne son oncle, bienveillant mais
le film de Wolfgang Petersen (En pleine tempête, 2000). compris pas exactement ce perplexe devant ce neveu
qu’il voulait dire. Mais doué mais peu enclin
Whirr a pris de bonnes décisions, le na- je me sentis vague- aux études.
vire doit d’abord son salut à la chance ment f latté d’en- À 16 ans, Conrad
et à la solidité de sa coque. En revanche, tendre citer le nom accomplit enfin son
Mac Whirr tient son rôle de capitaine du chevalier immor- rêve : il dé barque à
et demeure sur le pont quels que soient tel à propos de ma Marseille, où il
les paquets de mer qui lui tombent sur propre folie. » cherche une place
la figure. Si on veut lui trouver de l’hé- Conrad raconte sur un bateau. Deux
roïsme, il est dans cette capacité à res- comment le désir mois plus tard, il em-
ter lui-même dans des circonstances où d’écrire lui est tombé barque comme passa-
les autres se réduisent à leur peur. « Juke dessus, un matin de 1880, ger pour les Caraïbes. Au
était content […] de sentir à côté de lui à Londres, pendant un long retour, il fait semble-t-il par-
son capitaine. Cela le soulageait, tout séjour à terre. Alors qu’il projetait de tie de l’équipage. Ses premiers en-
comme si cet homme, simplement, en lire dans la pension où il séjournait, il gagements sont modestes : il est
s’amenant sur le pont, avait pris le plus se mit à rédiger les premiers feuillets d’abord simple steward. Mais, en
lourd de la tempête sur ses épaules. » de La Folie Almayer. « Ce n’était pas 1877, il lui est interdit de servir dans
le fruit d’une nécessité – la fameuse la marine française sans accord du
SENS DU CONCRET nécessité de s’exprimer, qu’imaginent consul. Il passe donc dans la marine
Il ne faut pas confondre un auteur et les artistes en quête de motifs. La né- anglaise, où il apprend ce qui devien-
ses personnages : Conrad et Mac cessité qui me poussait était secrète, dra sa langue d’écriture, et dont il
Whirr sont profondément différents obscure, c’était un phénomène mas- grimpe les échelons, en exagérant par-
– l’un abonde en imagination, l’autre qué, totalement inexplicable. » L’écri- fois son expérience maritime pour
n’en a aucune et s’en félicite. Mais le vain mettra quatorze ans à terminer être admis à concourir. Ses voyages
goût de Conrad pour les esprits prag- ce livre, auquel il pensera tous les l’emmènent en Australie, à Bangkok,
matiques et leur expression rigoureuse jours. Il lui aura été inspiré par une sur les côtes de Sumatra, à Singapour,
fait partie de ses obsessions et caracté- rencontre avec Charles Olmejer, sorte à Bornéo, au Congo… Au total, il
rise son esthétique. Dans un texte mé- de clochard mégalomane devenu une aura passé huit ans sur les mers. Il re-
connu, En dehors de la littérature, il célébrité négative de Bornéo. nonce en 1894, après un an de capi-
vante d’ailleurs les charmes des Instruc- Plonger dans les origines de la vo- tanat. Un an plus tard, La Folie Al-
ROGER-VIOLLET

tions nautiques et de la prose absolu- cation littéraire de Conrad, c’est aussi mayer paraît. Dès lors Conrad ne
ment concrète qu’il a dû potasser pour plonger dans l’histoire de sa famille. naviguera plus qu’en littérature. A. B.
devenir capitaine. Et il est significatif
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 89
dossier l'appel du large

de porte… De la même manière,


Conrad s’étonne que le Titanic ait été
déclaré insubmersible avant d’avoir été
mis à l’épreuve, et surtout contre une
évidence que tous les marins approu-
veraient : « Il est impossible, quoi qu’en
disent les constructeurs, qu’un navire
de cette dimension puisse être aussi so-
lide, en proportion, qu’un bâtiment
plus petit. Les chocs que nos vieux ba-
leiniers devaient encaisser dans les eaux
parsemées de glace de la baie de Baffin
étaient stupéfiants, sans parler de l’ha-
bileté qu’exigeait leur pilotage, et ces
THE BRITISH LIBRARY BOARD/LEEMAGE

navires ont pourtant duré des années.


Or le Titanic, s’il en croit les derniers
rapports, n’a jamais fait qu’effleurer un
morceau de glace. » Il faut lire ce texte
où Conrad s’emporte avec humour
contre ce « Ritz aquatique » et contre
les bêtises qu’il inspira aux commenta-
teurs. Et il faut lire la suite, « Aspects
Joseph Conrad sur le pont du Tuscania, entouré du capitaine Bone et de son frère Muirhead Bone.
admirables de l’enquête sur le naufrage
du Titanic », où Conrad donne des re-
que le Marlow d’Au cœur des té- cet administrateur colonial qui, dans commandations sur sur l’inutilité de
nèbres, en s’enfonçant dans la jungle Au cœur des ténèbres, finit par se faire bâtir des cloisons étanches, qui ne
africaine, trouve, dans une hutte de ro- adorer par des tribus sauvages, qui lui montent pas jusqu’au pont supérieur.
seau, un exemplaire d’un autre manuel sacrifient des hommes. Kurtz s’est tant Là encore, le pragmatisme de l’expert
de marine intitulé Enquête sur quelques voulu Dieu qu’il est devenu monstre, annihile les rêves des constructeurs.
points de l’art de la navigation : « […] et à travers lui Conrad entrevoit le pire Pour autant, Conrad n’est pas un pur
on voyait au premier coup d’œil qu’il du xxe siècle. Il est assez remarquable réaliste. Son indignation contre la ten-
y avait là une probité d’intention, une que cet écrivain du concret et de la me- dance au gigantisme en vogue chez les
honnête préoccupation de la meilleure sure soit parvenu à brosser, à travers ce armateurs de paquebots de son temps
façon de s’y prendre, qui donnait à ces personnage, le portrait de l’un des plus trahit bien une forme d’idéal – Conrad
humbles pages, méditées tant d’années grands mégalomanes de la littérature. a commencé par naviguer à voiles, et la
auparavant, un éclat tout autre que les modernité de la navigation à moteur
lumières du métier. » PRAGMATISME CONTRE GIGANTISME lui déplaît. L’éthique simple mais in-
Il apparaît évident que Conrad re- Conrad nous apparaît comme un écri- flexible de son capitaine Mac Whirr lui
vendique cette honnêteté de l’auteur- vain voué au pragmatisme par ses an- ressemble. Conrad paraît avoir adhéré
marin comme sienne. C’est d’ailleurs nées dans la marine. Cela éclate no- à la morale victorienne de son Angle-
en termes proches qu’il décrit les va- tamment dans Le Naufrage du Titanic, terre d’adoption quand, dans son texte
leurs de la noblesse polonaise dont il est où il s’intéresse en spécialiste à la cé- sur le Titanic, il raconte en contrepoint
issu dans ses Souvenirs personnels. Pour lèbre catastrophe. Son attitude rappelle le naufrage du Douro, dont l’équipage
lui, ce sens du concret s’oppose au ro- celle de son capi- a sauvé tous les
mantisme qui caractérise les person- taine Mac Whirr : L’idéalisme, passagers, à une
nages d’Almayer (perdu par ses rêves quand on lui pré- exception, avant
de fortune dans La Folie Almayer) ou sente le Nan-Shan les grandes idées, de sombrer avec le
encore Lord Jim, qui s’est rêvé héros, a comme « le plus mènent à un divorce navire. Et il s’at-
abandonné des passagers en mer, en a docile navire de ce d’avec le réel. tarde sur le mo-
conçu d’immenses remords et ne put tonnage qu’on ment où l’of ficier
résoudre son dilemme personnel que puisse voir sur les côtes de Chine », dirigeant l’évacuation, sentant le navire
par un acte certes héroïque, mais gra- exagération romantique, Mac Whirr couler, demanda au dernier canot de se
tuit et suicidaire, autant dire idiot. Le demeure sans réponse, car « devant les mettre à l’abri. « Le bosco me dit que
romantisme, l’idéalisme, les grandes éventualités lointaines il demeurait l’homme leur avait parlé de sa voix or-
idées mènent à un divorce d’avec le réel, aussi indifférent qu’un touriste myope dinaire, et ce fut le dernier son qu’ils
donc à des comportements irrationnels. devant la beauté d’un paysage ». Puis il entendirent avant que le bateau fût en-
Poussés à l’extrême, ils mènent à Kurtz, s’irrite d’une malfaçon sur une poignée glouti. Tout le reste est silence. » L

90 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


L’île au trésor sur trop difficiles. Je me suis dit que j’al-
lais commencer par tenter de traduire
Treasure Island. Je trouvais dommage

le bout de la langue
de perdre l’effort que Stevenson a ac-
compli pour faire parler ses pirates.
Dans une traduction que lisaient mes
enfants, Billy Bones demande : « Com-
ment allez-vous m’appeler ? Vous pour-
L’auteur de la nouvelle traduction de L’Ile au trésor riez m’appeler capitaine. » Dans ma
évoque la nature des pirates et leur parler particulier. traduction : « Comment vous faudriez

s
m’appeler ? » Voici un autre passage de
Par Jean-Jacques Greif ma traduction, dans lequel le pirate
Israel Hands, blessé dans une bagarre
avec un collègue qu’il vient de tuer,
tevenson est devenu mon s’adresse à Jim Hawkins, le jeune nar-
bon copain entre Le Mo- À LIRE rateur, qui s’est emparé du navire :
nastier-sur-Gazeille et « Cet homme, O’Brien srait son nom,
Saint-Jean-du-Gard. Douze L’ILE AU TRÉSOR, un Irlandien pourri – cet homme et
jours de marche en sa compagnie ! Ce Robert Louis Stevenson, moi qu’on a mis la toile, pour de rame-
traduit de l’anglais
n’est pas le bonhomme en personne qui par Jean-Jacques Greif,
ner l’navire au mouillage. Alors l’est
me montrait le chemin, mais son livre, éd. Tristam, mort maintenant, c’est sûr – aussi mort
Voyage avec un âne dans les Cévennes. 302 p., 19,90 €. que l’eau de fond de cale ; et qui va bar-
On n’a pas tous les jours l’occasion de rer c’te goilette, j’vois pas. Si que j’te re-
se balader ainsi avec un bon écrivain. file pas des tuyaux, t’es pas l’homme
Stevenson est un guide bavard et dis- géographique de ses personnages, et pour, j’dirais. Alors écoute, tu m’donnes
trayant, qui passe autant de temps à ra- même parfois leur caractère. Balzac fait à boire et à manger, et un vieux fou-
conter ses démêlés avec Modestine, de même dans Illusions perdues : « On lard ou mochoir pour embander ma
l’ânesse, qu’à décrire les tours et détours m’ovrirait pien tes millions, queu cheu coupure, tu fais ça ; et moi, j’te dis
du chemin. Arrivé à Saint-Jean-du- ne tirais bas une motte ! Est-ce que che comment la barrer. »
Gard, je n’avais qu’une envie : relire L’Ile nei gonnais boind la gonzigne mili-
au trésor. J’en ai lu une traduction sans daire ? », déclare Kolb l’Alsacien. UN CINÉPHILE AVANT LE CINÉMA
doute simplifiée il y a bien soixante ans J’ai toujours rêvé de traduire Dickens, Les éditions Tristram venaient de pu-
à Mimizan-Plage, face à l’Océan, sur mais je crois que c’est au-dessus de mes blier une nouvelle traduction de
lequel je pouvais imaginer l’île et son forces. Ses romans sont trop longs et Huckleberry Finn (roman paru en 1884,
trésor. un an après L’Ile au trésor), plus proche
Depuis, j’ai appris l’anglais. Ce qui que les précédentes du texte de Mark
m’a frappé en lisant Treasure Island, Twain – qui déclare dans une note pré-
c’est le langage que Stevenson a inventé liminaire qu’il s’est donné beaucoup de
pour ses pirates. Par exemple, le pirate mal pour rendre fidèlement « le dialecte
Billy Bones se présente ainsi quand il des Nègres du Missouri ». J’ai envoyé
arrive dans l’auberge de l’Amiral-Ben- mon texte à Tristram, qui l’a publié.
bow au début du livre : « What you Tristram s’est bien occupé de moi, et il
mought call me ? You mought call me cap- y avait sans doute une envie d’Ile au tré-
tain. » Il fabrique le mot mought en sor dans l’air : j’ai été assailli de de-
combinant might (« pourriez ») et ought mandes de journalistes. C’est là que,
(« devriez »). Tous les pirates parlent craignant de dire des bêtises, je me suis
mal. C’est ce qui les distingue des gent- mis à étudier sérieusement Stevenson.
lemans. Leur anglais corrompu dévoile Je suis allé dans une librairie anglaise
à la fois leur manque d’éducation, leur et j’ai acheté tout ce que je trouvais. J’ai
méchanceté, et la virtuosité de Steven- cherché le reste sur Internet.
son. Il n’a rien inventé : Dickens triture Dans un article écrit pour un ma-
ARCHIVES-ZEPHYR/LEEMAGE

et transforme le langage constamment gazine, intitulé « A Gossip on Ro-


pour indiquer l’origine sociale ou mance » (« À bâtons rompus sur le ro-
man »), Stevenson vante le roman
Journaliste et écrivain, Jean-Jacques Greif
populaire ou d’aventures – romance,
a traduit la dernière version de L’Ile au par opposition à novel. Il dit le plus
trésor de Stevenson chez Tristam en 2018. Robert L. Stevenson, autour de 1900. grand bien de Daniel Defoe et
Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 91
dossier l'appel du large

d’Alexandre Dumas. Il remarque


que certaines scènes des grands ro-
mans, par exemple Robinson décou-
vrant une trace de pas sur la plage, se

WARNER BROS / THE KOBAL COLLECTION / AURIMAGES


gravent dans notre cerveau de ma-
nière définitive. « Nous pouvons ou-

MGM / THE KOBAL COLLECTION / AURIMAGES


blier les mots, écrit-il, même s’ils sont
beaux ; nous pouvons oublier les com-
mentaires de l’auteur, même s’ils sont
ingénieux ; mais ces scènes frappantes,
qui impriment un sceau de vérité sur
une histoire et satisfont d’un seul
coup notre envie de plaisir, nous les
adoptons si profondément dans notre
esprit que le temps ne peut les effacer
ni en réduire l’impression. » Wallace Beery dans la version de L’Ile au trésor
de Victor Fleming (1935) ; Charlton Heston
TOWERS OF LONDON / THE KOBAL COLLECTION / AURIMAGES

L’Ile au trésor contient en ef- et Christian Bale (Fraser Clarke Heston, 1990) ;
fet de nombreuses scènes et Orson Welles (John Hough, 1972).
mémorables, comme un bon
film. Stevenson n’est jamais à dos, un autre sur le bivouac. « Il n’est
allé au cinéma, mais il réus- pas une meilleure pipe que celle que
sit le tour de force d’écrire l’on fume après une bonne journée de
comme un cinéphile. Les marche, et si vous lisez un livre, les
studios ont adapté Treasure mots prennent un nouveau sens… » Il
Island dès 1920. Long John faut un livre que l’on puisse déguster à
Silver est joué en 1934 par petites gorgées, pendant une halte à
Wallace Beery (truculent), l’ombre d’un arbre et avant de se cou-
en 1972 par Orson Welles cher. Il recommande Tristram Shandy,
(passable), en 1990 par de Laurence Sterne, le livre qui a donné
Charlton Heston (très convaincant mauvais côté de la Force, Silver l’as- son nom à mon éditeur. Stevenson y a
face à un Jim idéal : Christian Bale, sassine sauvagement. Cela n’empêche appris que l’écrivain est libre d’écrire
âgé alors de 16 ans). pas Jim d’être fasciné et attiré par Sil- tout ce qui lui passe par la tête.
ver, qui remplace un peu son père, au- Stevenson ne cesse de rechercher la
ÉTERNELLE QUÊTE DE LIBERTÉ bergiste lui aussi, mort au début du ro- liberté. Il rencontre Dr Jekyll et
Même si toutes les œuvres de Steven- man. On explique en général cette Mr. Hyde dans un rêve, après avoir
son méritent d’être lues, deux sont étrange relation, ainsi que ces person- jeté au feu une version sans Hyde qui
vraiment célèbres aujourd’hui : L’Ile nages placés face à un choix moral, par ne plaisait pas à Fanny, son épouse. Il
au trésor, un roman d’aventures abso- l’éducation de Stevenson dans une imagine Jim, Long John Silver et
lument parfait, et L’Étrange Cas du Écosse calviniste dont il s’est évadé l’équipage de pirates en voyant la
Dr Jekyll et de Mr. Hyde, un récit ban- sans jamais parvenir à l’oublier. carte d’une île que Lloyd Osbourne,
cal et inquiétant, souvent porté à Dans un article de magazine intitulé le fils de Fanny, a dessinée. Il invente
l’écran lui aussi. Le thème du dédou- « Walking Tours », Stevenson affirme un Robinson, Ben Gunn, abandonné
blement est présent dans presque tous qu’un voyage à pied doit se faire seul, jadis sur une île par ses camarades pi-
ses romans. Dans Le Maître de Bal- condition de la liberté. On peut s’arrê- rates. Ce n’est pas un plagiat, mais un
lantrae, il y a deux frères, l’un bon et ter et repartir, aller ici et là, laisser ses hommage. Il change de narrateur au
l’autre abominable. Dans L’Ile au tré- pensées prendre la couleur de ce que milieu du livre. Dans L’Ile au trésor,
sor, Long John Silver se présente l’on voit. Il écrit un beau texte sur le sac cela se justifie assez bien, mais, dans
comme un brave aubergiste, qui se Jekyll et Hyde et Le Maître de Bal-
transforme au moment propice en un lantrae, cela augmente le malaise que
affreux pirate, puis redevient – presque provoque la lecture du texte. En Po-
– un brave homme à la fin du livre. Au
À LIRE lynésie, il écrit des récits qui exa-
cours d’une scène essentielle du livre, LES JOYEUX COMPÈRES, minent les liens complexes entre
il convainc un jeune mousse innocent Robert Louis Stevenson, « blancs » et « indigènes », ainsi que le
traduit de l’anglais
de devenir pirate, c’est-à-dire d’aller par Patrick Reumaux,
fera Joseph Conrad. En tout cas,
chercher au fond de lui-même le Hyde éd. Vagabonde, chaque année, il acquiert de nouveaux
qui sommeille en chacun de nous. Un 128 p., 7,90 €. amis entre Le Monastier-sur-Gazeille
autre marin ayant refusé de choisir le et Saint-Jean-du-Gard. L

92 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


vagabondages de son fils et se réjouit

À PIED, EN ÂNE qu’il ait épousé une femme de bon


sens. La santé de Stevenson reste fra-

ET EN BATEAU gile. Il commence à cracher du sang.


Il repart en Amérique. Il découvre
que Dr Jekyll et Mr. Hyde connaît un
énorme succès sans lui rapporter le
Il adorait les voyages et les explorateurs : Stevenson a traversé moindre dollar, faute d’accords inter-
l’Atlantique et les États-Unis, les Cévennes et les îles Samoa. nationaux sur les droits d’auteur,
Par Jean-Jacques Greif mais que sa célébrité lui permet de
gagner sa vie en écrivant des articles
pour les magazines.

L
Il s’embarque à San Francisco à la
es Stevenson bâtissent, ré- pas les Indiens, les Noirs et les Chinois recherche d’une île au climat sec et
parent, inspectent des comme des êtres humains, et que ces chaud. Il finit par s’installer à Samoa.
phares en Écosse depuis pauvres gens occupent un wagon sé- Il écrit de nombreux textes d’inspira-
toujours ou presque. Le paré dans le train. tion locale. Tout le monde le connaît
jeune Robert Lewis Stevenson est un Osbourne accepte de divorcer, sous le nom de Tusitala, « celui qui
enfant fragile, asthmatique, souvent Stevenson épouse Fanny. Il part en raconte des histoires ». Il se mêle de
trop malade pour aller à l’école. Il voyage de noces avec Fanny et Lloyd politique. Il est proche des habitants
passe son temps à lire des romans dans le nord de la Californie et et très critique des Britanniques,
d’aventures dans son lit, mais ne re- campe dans une mine désaffectée Américains et Allemands qui ex-
fuse jamais d’accompagner son père (The Silverado Squatters – Les Squat- ploitent – et, à l’occasion, mas-
sur un îlot rocheux où se dresse un ters de Silverado). C’est là que Lloyd sacrent – ses amis. Il va les voir quand
phare en construction. Il entreprend dessine une île au trésor. La famille ils sont en prison et envoie des articles
des études d’ingénieur par obligation revient en Europe et passe trois ans à féroces au Times de Londres. Il craint
familiale. Quelle barbe ! Il essaie plu- Bournemouth dans une maison of- d’être arrêté par les Allemands. Il
tôt le droit, profession depuis toujours ferte à Fanny par le père de Steven- meurt d’une hémorragie cérébrale en
des Balfour, la famille de sa mère. En- son, qui a enf in accepté les 1894, à 44 ans. L
core pire ! Il veut devenir vagabond. Il
explore son pays à pied et en canoë. Il
écrit des poèmes et des récits fantas-
tiques. Son père n’est pas content.

ROBERT ET FANNY
Il pagaie sur rivières et canaux
d’Anvers à Pontoise. Le récit de son
aventure, An Inland Voyage (Croisière
à l’intérieu r des terres), est son premier
livre. Il s’installe dans la forêt de Fon-
tainebleau, à Barbizon, puis à Grez-
sur-Loing. Il fréquente des peintres,
des écrivains. Il change Lewis en
Louis. Il achète une péniche. Il tombe
amoureux de Fanny Osbourne, une
Américaine qui a dix ans de plus que
lui et deux enfants, Isobel et Lloyd.
Mr. Osbourne exige le retour de
Fanny et de ses enfants. Elle part en
Amérique. Stevenson se console en
marchant dans les Cévennes, puis il
traverse l’océan Atlantique (en bateau)
ADOC-PHOTOS

et les États-Unis (en train) pour re-


joindre Fanny à San Francisco. Il re-
marque que les Américains ne traitent Robert L. Stevenson avec sa famille et des villageois dans sa résidence de Vailima (Samoa), vers 1890.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 93


dossier l'appel du large

London, avec
narrateur. Au lieu de cela, il n’a été
qu’un Lucifer marin poussant sa rage
incandescente sur les océans du globe
et dans les esprits des lecteurs.

vue sur la mer TÊTES RÉDUITES


Publiés sept ans plus tard, les huit
Contes des mers du Sud sont d’un genre
L’auteur de Martin Eden a aussi écrit bien différent. Même si l’on y retrouve
l’inventivité de London, on sent que
de palpitantes aventures marines où les Blancs celui-ci travaille un matériau nourri de
et les habitants des îles rivalisent de cruauté. récits oraux, d’expériences personnelles
Par Alexis Brocas – notamment son amitié avec le Poly-
nésien Tehei –, d’histoires de naviga-

l
tions et de dialogues en bêche-de-mer,
ce jargon polyglotte parlé par les ma-
’œuvre de l’Américain Jack Lon- Appelé Loup Larsen, c’est une force rins d’alors… Et ces contes viennent
don ne se limite pas à de bril- de la nature, au sens propre : il joue souvent servir des réflexions longue-
lantes fictions animalières et au avec les vies de son équipage comme ment muries, et très en avance, sur les
chef-d’œuvre autobiographique si elles n’avaient pas de valeur, ne dé- rapports entre Blancs et îliens.
Martin Eden. Parmi les mille métiers daigne pas un brin d’amusement sa- London n’idéalise pas les îliens : il les
que l’écrivain a exercés – et qui ont dique – les deux plus braves marins de a vus de trop près pour cela. Leur ha-
nourri son œuvre –, beaucoup l’ont em- son équipage en feront les frais – et bitude de faire bonne figure devant les
mené en mer. Quoi de plus naturel distribue faveurs et châtiments de ma- navigateurs blancs accostant sur leurs
pour un enfant des classes populaires nière imprévisible. Ce capitaine est grèves tout en improvisant des plans
de San Francisco ? Il a été pilleur aussi un homme instruit, lecteur de pour les massacrer afin de s’emparer de
d’huîtres, membre de la patrouille de Nietzsche et de Darwin, qui ont leur cargaison et de leurs têtes – qu’ils
pêche de Californie, il a chassé le donné à sa férocité un substrat théo- aiment réduire – revient dans plusieurs
phoque au Groenland… Une fois riche rique qui le rend plus dangereux en- nouvelles. Mais leur bravoure, leur fi-
et couvert de succès, il s’est offert un core. Avec son charisme, son caractère, délité, leur incroyable ténacité forcent
bateau, le Snark, avec lequel il a fait le son intelligence, il aurait pu devenir l’admiration de l’auteur. Le premier des
tour du monde. La mer fit partie de sa un autre Napoléon, observe un jour le contes, « La maison de Mapouhi »,
vie, et elle se retrouve dans son œuvre.
Ce sont d’abord des romans d’aven-
tures, tel l’étonnant Loup des mers, qui
fit un triomphe dès sa publication, en
1904. Un critique littéraire de San
Francisco assez content de lui prend le
ferry pour traverser la baie par temps
de brouillard. Là, le ferry se fait épe-
ronner et envoyer par le fond. Notre
dandy voit sa dernière heure arrivée,
mais il est sauvé et se retrouve sur le
pont de la goélette Le Fantôme, qui part
faire la chasse aux phoques au Groen-
land. Ce Fantôme est commandé par
un capitaine brutal, qui, au lieu de dé-
barquer son passager de fortune, trouve
amusant de l’entraîner dans l’expédi-
tion pour en faire un homme.
Le Loup des mers est un récit d’aven-
tures d’autrefois : le romanesque l’em-
RDA/RUE DES ARCHIVES

porte sur la crédibilité – le vaisseau ré-


cupérera une autre naufragée, une
poète égarée, dont, heureux hasard, le
narrateur avait défendu les œuvres.
Mais le capitaine vaut le détour. Jack London, en 1916.

94 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


parle ainsi d’une île dévastée par un ou- entre les Blancs et les îliens sur la va- armée dépêchée pour cela. Les Anglais
ragan, d’indigènes qui se perchent dans leur que ceux-ci accordent aux ser- ne se contentent pas d’en tuer les trois
les cocotiers que le vent arrache les uns ments et à la vie qu’ils engagent. Otoo quarts, de brûler les huttes et d’empoi-
après les autres, et d’une Polynésienne était païen, sans nul doute, mais la sonner les puits. Ils rendent aux survi-
de 60 ans expédiée sur une autre île qui plume de l’écrivain, athée, lui confère vants trois captifs infectés du virus de
parviendra à retrouver les siens à la les attributs d’un saint. la rougeole. L’épidémie qui s’ensuivra
nage, après une confrontation avec un les matera pour toujours.
requin. Cette femme, Naouri, trouve YAH ! YAH ! YAH ! Dans ces conditions, on peut se de-
son équivalent masculin trois contes Le Blanc, « l’homme blanc fatidique » mander comment fonctionnaient les
plus loin : Maouki, le vaillant Mélané- comme l’appelle London… Si la mer équipages où les officiers étaient blancs
sien aux dents noires et héros éponyme et ses îles apportent aux navigateurs et les matelots noirs ou indiens. La ré-
du conte. Maouki a été forcé de travail- et aux aventuriers un aperçu d’une ponse est donnée dans « Le fatidique
ler pour une tribu de broussards qui l’a autre humanité, elle leur tend aussi homme blanc » : les Noirs travaillent
vendu aux Blancs, auxquels il doit plu- un miroir qui reflète parfois leurs pour les Blancs en attendant l’occasion
sieurs années de travail. Dès lors, à pires travers. London les a vus, et il de leur tirer dessus, les Blancs le savent
chaque occasion, il tente de s’évader. À en témoigne. « L’homme blanc qui se et se gardent de leur tourner le dos. La
chaque fois, par malchance, il se fait veut fatidique ne doit pas se contenter nouvelle « Les terribilissimes îles Salo-
de mépriser les engeances inférieures mon » complète le propos : elle parle de
Les îliens sont et avoir une haute opinion de lui- la fréquence des noyades dans les eaux
capables de sacrifier même, il devra s’abstenir, dans ses rap- des Salomon ; en fait, il s’agit d’assassi-
ports avec ses frères jaunes, ses frères nats que l’on cache pour éviter les com-
un missionnaire bruns et ses frères noirs, de s’amuser à plications judiciaires (quand un Blanc
pour en faire une couper les cheveux en quatre, de se tue un Noir) ou la mauvaise publicité
paire de bottes. creuser la cervelle à tenter de com- (quand un Noir tue un Blanc).
prendre instincts, coutumes et menta- London, malgré la révolte palpable
rattraper, et des années de travail lui lités : ce n’est pas de cette manière que que lui inspire l’attitude conquérante
sont ajoutées. Maouki en vient à conce- la race blanche s’est frayé autour du de colons souvent obtus, se garde de
voir l’idée que les Blancs tiennent tou- monde une route royale » (« Les terri- tout manichéisme – ce serait reprendre,
jours parole… Jusqu’à ce qu’il tombe bilissimes îles Salomon »). en les inversant, les scandaleuses géné-
sur un maître absolument injuste. Un L’auteur ne donne pas dans le mythe ralisations de ses personnages, émules
Blanc qui s’est fabriqué un gant dans la inverse du « bon sauvage » : chez lui, les de Kipling persuadés de porter le far-
peau râpeuse des raies avec lequel il îliens sont capables de sacrifier la vie deau de l’homme blanc. Dans « Le legs
aime corriger ces esclaves. Maouki re- d’un brave missionnaire pour une paire de McCoy », il nous montre qu’il n’est
tournera cette arme contre lui… de bottes (« La dent de cachalot »). Mais pas d’hérédité fatale.
Mais le plus beau personnage d’îlien cela ne justifie pas les épouvantables Cela commence par une situation
est le Canaque Otoo du conte « Le massacres décrits dans la nouvelle inédite et crédible : un bateau dé-
païen ». Sauvé par le narrateur lors « Yah ! Yah ! Yah ! ». Celle-ci raconte barque sur l’île de Pitcairn, son pont
d’un naufrage, Otoo mènera avec ce comment, après avoir tenté de prendre est brûlant ; depuis quinze jours, un
blanc un compagnonnage de dix-sept un navire venu sur leurs côtes, les îliens incendie fait rage dans ses cales. Les
années, l’aidera dans ses affaires, le dé- de l’atoll d’Oulong se sont fait chasser matelots ont tout calfeutré. Mais le ba-
fendra lors de tractations avec des in- comme des animaux par une petite teau peut exploser d’une minute à
digènes, deviendra son associé, et don- l’autre. Sur Pitcairn, le capitaine et
nera sans regret sa vie pour sauver son l’équipage rencontrent McCoy, un
ami. Cette nouvelle pourrait être le À LIRE descendant de l’un des plus violents
conte édifiant d’un bon serviteur dé- CONTES DES MERS mutinés du Bounty. Et McCoy va ac-
voué à son maître jusqu’à la mort. La DU SUD, cepter de guider le navire vers une île
grande habileté de Jack London est Jack London, où il trouvera un mouillage digne de
traduit de l’anglais (États-Unis)
d’en faire à la fois une histoire d’ami- par Paul Gruyer et al.,
ce nom. Cela dans une mer aux cou-
tié et une histoire d’incompréhension. éd. Libretto, rants changeants, où les îles semblent
Le narrateur blanc est sidéré par la fi- 224 p., 8,70 €. sans cesse se dérober… Et il va se mon-
délité de cet îlien – auquel il n’a rien trer d’une honnêteté qui fait de lui
demandé – infiniment plus compétent LE LOUP DES MERS, l’antithèse de son diabolique ancêtre.
que lui en bien des domaines, y com- Jack London, Socialiste, Jack London croit surtout
traduit de l’anglais (États-Unis)
pris celui des affaires. Sidéré aussi par Paul Gryer et al.,
en la liberté de l’homme, à sa capacité
parce qu’Otoo ne semble rien attendre éd. Libretto, à échapper à ses déterminismes et à se
en retour. Et il effleure là, sans la théo- 388 p., 10,80 €. réinventer – et sa vie et son œuvre en
riser, une différence fondamentale sont une parfaite illustration. L

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 95


dossier l'appel du large

Dans le ventre
l’expérience personnelle de l’auteur
comme harponneur, pendant deux
années et demie. » Entendons-nous.
Melville s’est bien enrôlé sur trois ba-

de la baleine leiniers, l’Acushnet de New Bedford


pendant dix-huit mois, qu’il a déserté
sur l’île de Nuku Hiva ; le baleinier
australien Lucy Ann pendant un mois,
La genèse de Moby Dick passe par l’expérience propre le temps d’être débarqué et incarcéré
à Tahiti ; le Charles & Henry de Nan-
de Melville ainsi que par une collecte d’emprunts et des tucket pendant six mois, jusqu’à
récits véridiques. Anatomie d’un mythe de la littérature. Hawaï. Mais il semble qu’il n’ait été
Par Thierry Gillybœuf qu’un simple marin, de ceux qui ra-

a
ment comme des forçats dans les ba-
leinières et jamais un de ces harpon-
neurs qui allient force et adresse.
Au départ, Moby Dick
u commencement était la n’aurait dû être qu’un
baleine. Quand Herman simple récit d’aventures.
Melville naît à New York Melville avait rencontré le
le 1er août 1819, les États- succès avec le récit de ses
Unis et l’Europe s’éclairent à l’huile de péripéties polynésiennes,
baleine. Et cette première moitié du mais sitôt qu’il s’était ha-
xixe siècle voit l’apogée de la chasse à sardé dans la pure veine ro-
la baleine, où la flotte américaine oc- manesque, avec ce récit
cupe le premier rang mondial, sillon- swiftien dans les mers du
nant les océans pendant des cam- Sud qu’est Mardi, la cri-
pagnes qui duraient en moyenne trois tique et le public s’étaient
ans. Il y a bien des marins dans la fa- détournés de lui. Il avait
mille Melville (paternelle) ou Ganse- donc renoué avec la trans-
voort (maternelle), mais ce sont des position littéraire de sa vie
militaires plutôt que des harponneurs de marin, à bord d’un na-
ou des capitaines au long cours. Pour- vire marchand et d’une fré-
tant, l’enfance et l’imaginaire du gate de la Navy. C’est sur
jeune Melville sont bercés par les les conseils de Richard
voyages pour affaires de son père, Al- Henry Dana, l’auteur de
DEAGOSTINI/LEEMAGE

lan, et les ouvrages illustrés où figu- Deux années sur le gaillard


raient baleines et monstres marins d’avant, qu’il va se lancer
qu’il lui rapportait, ainsi que par les dans le récit de la seule de
récits du capitaine Frederick Marryat, ses expériences maritimes
véritable pionnier de la littérature Herman Melville, par Joseph Oriel Eaton (1870). qu’il n’ait pas encore ex-
américaine. Mais il serait erroné de ploitée : la chasse à la baleine. Dans
parler chez Melville d’une vocation de désertion, séjour parmi une tribu de un compte rendu des Tableaux d’une
marin ou d’un appel impérieux de la sauvages prétendument cannibales chasse à la baleine de J. Ross Browne,
mer. Celle-ci n’aura été qu’un pis- sur une île des Marquises, incarcéra- paru en 1847, Melville avait affirmé
aller, peut-être éperonné par l’intui- tion dans la prison française de Tahiti, que l’océan était « le théâtre privilégié
tion d’une liberté impossible à em- et chasse à la baleine. À 25 ans, il dis- du romantisme et du merveilleux ».
brasser sur le continent et d’une pose de suffisamment de matière pre-
libération nourrie du goût de l’ailleurs mière pour en tirer plusieurs récits. Ce UN LÉVIATHAN FUNESTE
plus encore que de l’exotisme. qui ne l’empêchera pas d’embellir sa Il y a comme une prédestination de
La carrière de marin de Melville fut légende quand il s’agira de « vendre » Melville à cette tâche. La baleine ne
brève, cinq ans et demi, et jalonnée de à son éditeur anglais son projet de l’a jamais quitté. Elle le précède et le
péripéties multiples : mutinerie, livre sur la chasse à la baleine, qu’il lui poursuit. Toute son existence est écu-
présente ainsi : « Un roman d’aven- mée par ce Léviathan qui ne cesse de
Écrivain, Thierry Gillybœuf a traduit entre
tures, fondé sur certaines légendes qui croiser sa route, dans un incroyable
autres Italo Svevo, Henry David Thoreau, ont cours dans les pêcheries de ba- tissu de coïncidences. Ainsi, dix jours
Edgar Poe et William Carlos Williams. leines dans le Sud, et illustré par après la naissance de Melville, un
96 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019
baleinier quitte Nantucket sous le
commandement du capitaine George
Pollard Jr. Au mois de novembre
1820, l’Essex est coulé par un cacha-
lot, au large des Galápagos. L’équi-
page, réparti dans trois barques, va er-
rer en mer pendant trois mois et sera
réduit à l’anthropophagie. Huit
membres seulement survivront sur
les vingt. L’histoire, terrifiante, est
connue de tous. Et Melville pourra la
lire, grâce à l’exemplaire du récit
d’Owen Chase, le second de l’Essex,
que lui prête le fils de ce dernier qu’il
croise en mer alors qu’il est à bord de
l’Acushnet : « La lecture de cette pro-
digieuse histoire en pleine mer, loin
de tout rivage, eut sur moi un effet
étonnant. » Avec Pollard, le capitaine
de l’Essex, que ses collègues marins,
après son second naufrage, affuble-
ront du surnom de « Jonah », qui dé-
signe les navigateurs frappés du mau-
vais œil, Melville tient la figure du
capitaine Achab. Il ira lui rendre vi-
site à l’été 1852, un an après la paru-
tion de Moby Dick, à Nantucket, où Gravure inspirée du naufrage véridique de l’Essex en 1820.
Melville mettra le pied pour la pre-
mière fois, lui qui aura contribué à Quand il se lance dans la rédaction de abîmer les yeux et à sortir de chaque
l’immortaliser. Une plaque commé- Moby Dick, Melville s’est installé avec séance d’écriture hébété, hagard. Il
morative sur la maison à bardeaux sa femme et son fils aîné dans une fait de son texte originel, comme il est
face à la jetée célèbre cette rencontre. ferme des Berkshires, qu’il baptise dit dans La Lettre écarlate, « une his-
Le second protagoniste, ce Lévia- Arrowhead. De sa fenêtre, il aperçoit toire brûlée du feu d’enfer », en don-
than à la blancheur funeste – car le le mont Greylock, le point culminant nant libre cours au primitivisme as-
blanc est la couleur de la fatalité dans du Massachusetts, dont les formes ar- sumé d’Ismaël et à la folie faustienne
l’imaginaire melvillien, à l’instar de rondies lui évoquent la physionomie d’Achab. Récit du combat contre la
cette « vareuse blanche (1) » qui a été d’une baleine : « Une bosse comme destinée, Moby Dick est également le
sa tunique de Nessus – creuset des instincts et des
doit autant au cachalot Il y a une prédestination. puissances infernales que
doté d’« une colère et un les dieux ont mis en
esprit de vengeance décu- Le cachalot ne l’a jamais quitté, l’homme, éternel Promé-
plés » qui a coulé l’Essex il le précède et le poursuit. thée victime de l’idéa-
qu’au récit Mocha Dick ou lisme. Le Léviathan mel-
la Baleine blanche du Pacifique publié une colline blanche ! C’est Moby villien est à la fois cosmique et
par Jeremiah Reynolds dans The Dick ! », écrira-t-il. Surtout, il a pour mystique aux dimensions d’un
Knickerbocker en mai 1839. Ce der- voisin Nathaniel Hawthorne, à qui monde-baleine. Mais, comme l’écrira
nier, dont les théories sur la terre sera dédié Moby Dick. Après leur pre- D. H. Lawrence, l’un des tout pre-
creuse inspireront à Edgar Allan Poe mière rencontre au cours d’un pique- miers à avoir reconnu le génie melvil-
les Aventures d’Arthur Gordon Pym de nique, Melville rédige d’une traite et lien : « La baleine blanche, c’est bien
Nantucket, y raconte la chasse et la publie anonymement un compte sûr un symbole. Mais de quoi ? je
NORTH WIND PICTURES/LEEMAGE

capture imaginaires d’un cachalot rendu des Mousses d’un vieux presby- doute que Melville l’ait vraiment su.
blanc, qui a bel et bien existé et aurait tère. Tout ce qu’il y dit de la noirceur Et c’est ce qu’il y a de mieux. » L
été tué au large du Brésil ou, presque mélancolique de Hawthorne vaut
centenaire, en 1902, au large des pour lui-même. Sous l’influence di-
1) La Vareuse blanche est un roman
Açores, par un Indien Wampanoag. recte de ce dernier, il reprend entière- autobiographique de Melville relatant la vie à
Toujours est-il que Melville tient ment sa Baleine blanche, enfermé dans bord de la frégate de guerre américaine United
désormais sa créature. une pièce douze heures durant, à s’en States, de 1843 à 1844.

Mars 2019 • N° 15 • Le Nouveau Magazine Littéraire 97


démonologies
de Gérald Bronner

Rallumez les Lumières !


La rationalité défendue par les philosophes du xviiie siècle

q
est mise à mal dans le débat public au point d’apparaître, pour
les extrémistes de toutes obédiences, comme la figure du mal.

ue la rationalité pût selon tous ces auteurs, à l’idée d’un une autre façon d’imposer la domi-
représenter une des être humain désincarné – déraciné, nation aux peuples opprimés.
f ig u re s du ma l aurait dit Maurice Barrès –, la plaie Au-delà des métamorphoses du dis-
contemporain, voilà du temps présent, si l’on en croit les cours anti-Lumières, la rationalité a
qui aurait déconcerté déclarations d’un Éric Zemmour qui encore à essuyer les attaques de ceux
Diderot, Buffon ou s’inscrit dans cette tradition de pensée qui considèrent que le fait d’utiliser les
Condorcet, pour lesquels son usage et pour qui « l’universalisme totalitaire moyens adéquats à la poursuite de
méthodique était le plus sûr moyen sacrifie les peuples européens sur l’au- fins, selon la vieille définition de la ra-
d’ouvrir un chemin vers le progrès. tel du métissage généralisé ». Mais tionalité d’Aristote, a enfanté un
Seulement voilà, la philosophie des cette pensée qui constitue la rationa- monde d’ingénierie détestable où
Lumières, qui a beaucoup nourri lité en figure du mal vient aussi d’une l’homme a marqué son environne-
l’imaginaire scientifique et politique, ment de son empreinte. Ceux-là
fut dès l’origine combattue par une Il y aurait mêmes qui profitent des bienfaits de
forme de pensée réactionnaire qui tire quelque chose dans notre modernité n’ont pas de mots as-
son eau de la détestation du temps sez durs pour stigmatiser cette re-
présent et de son avenir possible. Et cette idée qui cherche d’optimisation que permet
comme nos contemporains ne re- dessèche la vie. l’usage de la rationalité dans l’agri-
gardent plus l’avenir qu’avec la peur culture ou l’industrie. Ils trouvent
au ventre et sont parfois persuadés que certaine gauche, notamment depuis qu’il y a quelque chose dans l’idée de
le présent est une sorte d’enfer sur que les animateurs de l’école de Franc- rationalité qui dessèche la vie et nous
Terre, la détestation de la rationalité fort se sont attaqués à l’idée de progrès fait prendre le risque de révéler que
s’exprime avec force dans le débat pu- et de technologie. C’est d’une certaine nous ne sommes que des machines or-
blic, portée aussi bien par des acteurs gauche aussi – qui se dit décoloniale – ganiques. Romantiques, ils n’aiment
de la droite réactionnaire que par ceux qu’est tirée la flèche du Parthe au- guère la puissance de dévoilement de
d’une gauche qui ne l’est pas moins. jourd’hui qui considère que cet espace cette rationalité. Une lumière qui ré-
Nous avons en tête l’aversion d’un politique commun fondé sur l’univer- vèle par exemple que le père Noël
Edmund Burke ou d’un Joseph de salisme de la raison humaine est en n’existe pas, et cela, certains ne pour-
Maistre pour les Lumières, pour qui fait une représentation ethnocentrée ront jamais le lui pardonner. L
le fait de constituer la raison comme du monde. L’égalité revendiquée par
AJIPEBRIANA/FREEPIK

élément de légitimité sociale nous fe- le camp progressiste en s’adossant à Sociologue, Gérald Bronner est membre
de l’Académie des technologies et
rait oublier l’histoire et la tradition l’idée d’une commune raison ne se- de l’Académie nationale de médecine. Il est
dont nous sommes faits. Cet univer- rait rien d’autre que l’expression de l’auteur de nombreux ouvrages, dont le
salisme de l’homme de raison aboutit, normes morales nées en Occident, récent Cabinet de curiosités sociales (PUF).

98 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 15 • Mars 2019


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