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édito

« Il est grand temps


de rallumer les étoiles »
Par Nicolas Domenach

«
n ne peut plus attendre, il faut se Il ne s’agit pas seulement de se bouger, ou même
mouiller ! » On peut rendre ce mérite de prendre tout ce qu’il y a de bon à prendre
à Daniel Cohn-Bendit de nous avoir dans ce gouvernement ou dans le suivant. Toutes
sortis de la déprime qui accompagnait les réformes de progrès que l’on pourra arracher
le renoncement de Nicolas Hulot à pour- seront les bienvenues. Car c’est reculer que d’être
suivre ses fonctions de ministre de la Transition stationnaire. Mais « il est grand temps de rallu-
écologique et solidaire. L’émotion face à un mer les étoiles », ainsi que l’écrit encore Apolli-
échec personnel, qui était aussi le nôtre, tour- naire. Autrement dit, il ne suffit pas de se
nait au culte de la démission asthénique et de « mouiller » les doigts de pied au bord du Ru-
l’immobilisme aigre jusqu’au soir du Grand bicon. Car nous n’avons plus un poil de sec.
Soir. Les professionnels de la profession révolu- L’échec auquel nous devons faire face est celui
tionnaire nous promettaient une nouvelle fois
le paradis – vert cette fois – pour les lendemains Apollinaire, ce donneur
du renversement du système capitaliste. Sans
voir même l’once d’une contradiction entre la
de songes, peut nous servir
proclamation d’un état d’urgence pour la nature de guide, d’éclaireur.
et l’injonction à l’immobilisme puisqu’il n’y au-
rait rien à faire. Rien, sauf se bouger ! de l’écologie, mais aussi celui du système capi-
Car il y avait cela de positif dans « le testa- taliste qui se révèle incapable de maîtriser sa fi-
ment » de Nicolas Hulot : l’appel à une mobili- nanciarisation et ses « dingues du pognon ».
sation générale qui lui avait tant fait défaut. À Ces excès devenus la norme engendrent iné-
commencer par celle des écologistes, premiers galités et populisme. Ils annoncent – nos contri-
responsables de l’impuissance de l’animateur buteurs ne sont pas tous de dangereux anticapi-
triste qu’ils ont fait battre autrefois. Alors même talistes – une crise qu’il faut anticiper d’urgence.
que leurs thèses se révélaient justes pour beau- Sans prophétiser l’apocalypse. C’est un des
coup, leur sectarisme les a conduits à un isole- risques, car la peur qui prend les pays au ventre
ment dramatique. Des Verts solitaires quand mange aussi les cervelles. Notre imaginaire est
leurs thèses devenaient majoritaires. Un tel gâ- toujours plus envahi par le spectre de la fin du
chis ne peut inciter à un repli supplémentaire. monde qui nous pousse au repli, alors qu’il fau-
Le temps est venu de se « mouiller » donc, de drait balayer les miasmes de l’angoisse pour re-
marcher ainsi que l’ont fait spontanément des trouver le sens du possible et de l’inventivité.
dizaines de milliers de personnes dans toute la C’est le chacun pour soi qui s’impose, alors qu’il
France. Des premiers pas, et chaque avancée faudrait penser le collectif, le sauvetage de l’éco-
compte. Car il n’est plus question d’aller logie et de l’économie. La bataille, en toile de
« comme s’en vont les écrevisses, à reculons, à fond, est celle de l’esprit contre l’irrationnel. Les
reculons ». Ces mots sont ceux de Guillaume réformistes du quotidien ne sauraient oublier ce
Apollinaire, à qui nous consacrons un dossier que l’essayiste Daniel Cohen appelle joliment
enchanté car il n’est pas de politique concrète « la critique artistique qui permet à chacun de
sans poétique. Ce donneur de songes peut nous conserver une conscience rebelle de ses besoins
servir de guide. D’éclaireur. véritables ». Voilà qui nous convient. L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 3


sommaire Le Nouveau Magazine littéraire • N° 10 • Octobre 2018

3 Édito notre bibliothèque


par Nicolas Domenach
6 Courrier Fiction
8 Le bien commun 54 Dans les ombres des sixties :
Christophe Boltanski
les idées et Bertrand Schefer
10 Qui veut la peau par Alain Dreyfus
du pape François ? 56 Christophe Donner
par Henri Tincq 58 David Diop
14 Les caves du Vatican 60 Dan Chaon
par Julien Théry
16 Un temps pour haïr
de Marc Weitzmann
par Fabrice Colin
10 62
63
64
Julian Barnes
Nicole Krauss
Jón Kalman Stefánsson
20 Benalla : en faire non-fiction
tout un Monde ?
par Michel Azaïs 66 La ballade des imbéciles
22 François-Xavier Bellamy, heureux
le directeur de conscience par Maxime Rovere
par Marie-Dominique Lelièvre 69 Pierre Rosanvallon
26 Maurice Audin, 70 Jean Paulhan
souvenirs d'en France 72 Michaël Ferrier
par Nicolas Domenach
les arts
en couverture 74 Olivier Cadiot traduit
Le capitalisme ne répond plus La Nuit des rois
30 Y a-t-il un pilote par Alain Dreyfus
77 Les mille coups de Minuit :
dans l'avion ?
par Christine Kerdellant
28 la bibliothèque des Lindon
ILLUSTRATIONS DE RITA MERCEDES, SYLVIE SERPRIX, SYLVIE BELLO ET FRÉDÉRIC PAJAK POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

34 Une croissance numérique par Marie Fouquet


en trompe-l'œil dossier Apollinaire
par Daniel Cohen
82 Extase du cœur éconduit
37 Les Gafa campent par Frédéric Pajak
sur leur pactole
par Gilles Fontaine
86 Orphée ce qu'il te plaît
par Laurence Campa
38 « Faire des salariés
des actionnaires » 89 À chacun son Guillaume
entretien avec Alain Minc par Agnès Desarthe,
Stéphane Audeguy,
40 « La prochaine crise
David Diop, Geneviève Brisac,
sera plus grave »
Philippe Forest
entretien avec François Lenglet
42 Christophe Guilluy, un 94 Un voyant sans œillères
diagnostic plus que moyen
par François Bazin
43 Se ressaisir ou disparaître
66 par Marie Fouquet
95 Et l'épris d'art
échoua au violon
par Paul Jorion par Alexis Brocas
45 « Le XXIe siècle sera celui le roman d'un livre
de la Chine » 98 Fahrenheit 2018
entretien avec Claude Meyer par Delphine Minoui
46 L'Occident peut-il
s'efondrer ? Ont également collaboré à ce numéro :
par Patrice Bollon Simon Bentolila, Maialen Berasategui, Eugénie Bourlet,
Jacques Braunstein, Pauline Feuillâtre, Alexandre Gefen,
50 Ces Lumières qui vacillent Jean-Baptiste Harang, Manon Houtart, Jean Hurtin,
Félicie de Karst, Pierre-Édouard Peillon, Bernard Quiriny,
par Patrice Bollon Maxime Rovere, Camille Thomine.

En couverture :
Richard Kolker/Getty images – Adoc-photos
© ADAGP-Paris 2018 pour les œuvres de ses membres
reproduites à l’intérieur de ce numéro.
idées, débats,
récits...
Ce numéro comporte 2 encarts :
1 encart abonnement Le Magazine Littéraire sur les
exemplaires kiosque France. 1 encart abonnement Edigroup
sur les exemplaires kiosque Suisse et Belgique.
80 www.nouveau-magazine-litteraire.com

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 5


courrier

Après le départ de Glucksmann


Vos réactions au changement de direction du Nouveau Magazine littéraire. Et notre réponse.

réfléchir sur une autre voie, celle fait de renoncements et de fa- (Mai 68) ? […] Alors, avec un
du bien commun, dont le terme talité. Chaque numéro a ainsi peu de mélancolie et d’ironie,
même semble disparu des dic- apporté des éléments de débat j’ai envie de vous dire : encore
tionnaires de ceux qui nous et, timidement, de nouveaux re- un efort, et vous pourrez car-
gouvernent. M. F. Marinari gards, tout en conservant une rément enlever le mot « litté-
précieuse « bibliothèque ». raire » de votre couverture… Il
J’avais renoncé au Nouvel Aussi, j’attendais avec impa- n’est pas écrit assez petit. On ne
Obs, en raison de mon désac- tience que le magazine de sep- sait jamais, cela pourrait faire
cord sur une ligne éditoriale tembre confirme et accentue fuir encore certains lecteurs… 
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devenue sourde aux injustices, l’orientation amorcée.  Quelle Philippe Stima
3’:HIKRTF=WUZ^U^:?a@a@k@j@q"; et embourgeoisée. La main déception à la lecture de l’édito
posée par M. Perdriel sur la de Nicolas Domenach dont la Je ne suis pas malheureux
ligne  du Nouveau Magazine démarche, pour louable soit- d’apprendre (comme je l’espé-
annonce ma prochaine défec- elle, s’inscrit dans une fausse al- rais depuis le début de l’année)
tion. C’est lui le patron, et ce ternative : Macron vs le popu- que les difficultés pointent à
!"#$%&'()'*"$+!'$ mot implique que je ne saurais lisme. […] Non, Monsieur Claude l’horizon de ce que je me refuse
,--,.,/)$,!)*.'),'.# accepter ses actions modéra- Perdriel, votre magazine n’est à appeler Magazine littéraire.
Je me suis abonnée tout ré- trices, ni partager les valeurs pas indispensable. Revenez svp à l’ancienne for-
cemment quand j’ai découvert, «  démocratiques et républi- Daniel Davoust mule. […] Je veux de la critique
un peu trop tard d’ailleurs, la caines » dont il s’estime dépo- littéraire […] (vous y consacrez
qualité et la richesse des articles sitaire. La lutte contre le popu- J’ai cru trouver dans Le 8 pages !!!!). Jules Lestinacq
de la revue menée par Raphaël lisme et les extrêmes (au nom NML un magazine libre de l’in-
Glucksmann. Des dossiers pas- de quoi se permet-on de qua- fluence des financiers action- J’avoue que j’avais très en-
sionnants, des sujets éclec- lifier d’extrêmes les positions naires qui étouffent douce- vie de résilier cet abonnement
tiques, des thèmes sociétaux, des insoumis ?) est sa priorité ment mais sûrement toute libre après avoir subi pendant six
des sciences humaines, un ton de nanti, comme le soutien à pensée. L’actionnaire du NML mois les hautes pensées de Ra-
vif et acéré (est-ce si gênant que M. Macron, qui pour moi est ex- fait partie de cette « gauche » phaël Glucksmann ! Ce qui me
cela ?).  Maite Ceberio Esteban trêmement libéral. Faites-vous qui a sacrifié mes idéaux sur déplaisait, ce n’était pas tant ses
plaisir, usez de vos droits à mé- l’autel du business, des lobbys critiques à l’égard du pouvoir
Je proteste contre la rup- priser la gauche égalitaire et et de la révérence au pouvoir que sa propension à se mettre
ture de contrat que constitue fraternelle, mais ce sera sans en place. Ce pouvoir dont l’at- en scène dans de pseudos-
le débarquement de M. Gluks- mon aide. Bon appétit, mes- titude face au peuple nous interviews croisées dans les-
mann ! «  Cher  » actionnaire sieurs de la gauche hors-sol. amène tout droit vers l’ex- quelles la complaisance et
principal, il vous a déplu, la Michel Charbonnel trême droite. Christian Beral l’entre-soi remplaçaient toute
belle affaire ! À moi lecteur analyse ou dépassement des
votre action me déplaît… Je Je lis Le Magazine littéraire 0#2$"*2),06'+!#2$3#$ sujets… Critiquer un pouvoir
pensais soutenir une presse depuis de longues années, peut être salutaire, mais afr-
07,"('#"$4,6,8'"#
libre ! Je ne me suis pas abonné certes de manière épisodique, mer une position depuis une
à la Pravda. Alain Marmion mais sans rater les numéros Ah ! nostalgie en relisant un bastille qu’on rend inaccessible
consacrés à la rentrée littéraire numéro de 1994 avec un su- à toute autre expression ne me
0#$.#1!2$3#$$ et ceux dont le dossier est dé- perbe dossier Rilke, et chagrin semblait pas propice à l’éléva-
dié à un auteur que j’affec- de confirmer ce que ma mé- tion d’esprit. Jean-François Drut
0,$2#!0#$,0)#.",)'&#$ tionne. Le n° 1 du Nouveau Ma- moire me disait à propos de
4,(.*"5-*-!0'24# gazine littéraire a suscité ma votre nouvelle formule  : à Surprise, le numéro de ren-
Les critiques très conte- curiosité et provoqué ma sur- l’époque le mot «  littéraire  » trée traite de la rentrée litté-
nues sur Emmanuel Macron prise, le débat d’idées semblant était écrit aussi gros que « Ma- raire ! Je souhaite vous faire
étaient salutaires, donnant un prendre le pas sur la littérature. gazine »… Actuellement, ce mot part de mon espérance que Le
peu d’espoir, a contrario de Mais pourquoi pas, d’autant que fait-il aussi peur, en termes de Nouveau Magazine littéraire
tous les thuriféraires qui vire- Raphaël Glucksmann invitait à lectorat et d’économie ou que continue de parler de littéra-
voltent d’un plateau à l’autre essayer de trouver ensemble les sais-je, pour qu’il figure de ma- ture, ce pas de côté qui permet
pour donner leur avis d’« ex- mots, les idées, les images ca- nière quasi subliminale sur la de penser les sujets d’aujour-
perts  » laudateurs ! Ces cri- pables de changer le monde, couverture ? Cela ne suft pas d’hui en les resituant dans une
tiques, loin de favoriser les idées promesse d’une musique rom- que le dossier annoncé sur la dimension universelle.
populistes, nous donnaient à pant avec le consensus ambiant une soit loin d’être littéraire Marie-France Laplace

6 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


Édité par Le Nouveau Magazine pensées
et littéraire
8, rue d’Aboukir, 75002 Paris
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Internet : www.nouveau-magazine-litteraire.com
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j
Président-directeur général et directeur
de publication : Claude Perdriel
Pravda », écrit non sans hu- et des actionnaires. Nous nous sommes Directeur général : Philippe Menat
Directeur éditorial : Maurice Szafran
mour Alain Marmion pour sans cesse référés à un principe : un jour- Directeur éditorial adjoint :
nous faire savoir à quel point le nal appartient d’abord à ses lecteurs et Guillaume Malaurie
Directeur délégué : Jean-Claude Rossignol
départ de Raphaël Glucksmann le aux journalistes qui l’écrivent – Le NML Conception graphique : Dominique Pasquet
RÉDACTION DU NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE
contrarie. Nous ne reviendrons pas sur répond lui aussi à cette règle intangible. Comité éditorial : Nicolas Domenach, Maurice
Szafran, Guillaume Malaurie, Claude Perdriel
les détails de cette séparation puisque Nous avons toujours refusé toute révé- Directeur
Nicolas Domenach
chacun, y compris Raphaël, s’est expli- rence envers quelque pouvoir que ce Rédacteur en chef adjoint (magazine)
Hervé Aubron (1962)
qué dans le précédent numéro. Nous soit, et nous en avons fourni de mul- haubron@magazine-litteraire.com
pourrions rétorquer à notre ami lecteur tiples preuves. Il va de soi que nous ap- Rédactrice en chef adjointe (digital)
Aurélie Marcireau
qu’il lui suffira de lire cette nouvelle li- pliquerons les mêmes méthodes de tra- amarcireau@magazine-litteraire.com
Chef de rubrique
vraison du Nouveau Magazine littéraire vail et une identique déontologie envers Alexis Brocas (1964)
abrocas@magazine-litteraire.com
pour constater… l’inverse : sous la di- celui d’Emmanuel Macron. Mais il se- Rédacteurs
Marie Fouquet, Sandrine Samii
rection de Nicolas Domenach, nous rait nécessaire de méditer cette réflexion Directrice artistique 
Blandine Scart Perrois (1968)
entendons plus que jamais respecter d’un de nos lecteurs, Jean-François bperrois@magazine-litteraire.com
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scrupuleusement notre ligne éditoriale, Drut : « Critiquer un pouvoir peut être Janick Blanchard (1963)
jblanchard@magazine-litteraire.com
celle d’un journal qui porte et enrichit salutaire. Affirmer une position depuis Secrétaire de rédaction-correctrice
Valérie Cabridens (1965)
chaque mois le débat d’idées, les ré- une bastille qu’on rend inaccessible à vcabridens@magazine-litteraire.com
Assistante de rédaction 
flexions sur l’état du monde et de la so- toute autre expression ne me semblait Gabrielle Monrose (1906)
ciété française en particulier. La justice pas propice à l’élévation d’esprit. » Fabrication
Christophe Perrusson (1910)
sociale, les migrations, la PMA, le fé- Activités numériques
Bertrand Clare (1908)
minisme, les solidarités, le renforce- Autre sujet de préoccupation – ma- Responsable administratif
Nathalie Tréhin (1916)
ment du modèle républicain… Autant jeure – de nombreux lecteurs : la place Comptabilité : Teddy Merle (1915)
Directeur des ventes et promotion
de sujets où nous ferons vivre les pro- de la littérature dans Le Nouveau Maga- Valéry-Sébastien Sourieau (1911)
Ventes messageries : À juste titres -
positions, les réflexions, les contradic- zine. « Ce journal est devenu trop acces- Benjamin Boutonnet - Réassort disponible :
www.direct-editeurs.fr - 04 88 15 12 41.
tions et les oppositions. soirement littéraire », proteste Frédé- Agrément postal Belgique n° P207231.
Difusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31
rique Bué. « Je veux de la critique Responsable marketing direct
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Un autre lecteur, Christian Beral, nous littéraire », renchérit Jules Lestinacq. Responsable de la gestion des abonnements
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reproche d’appartenir à « cette gauche Continuez « de parler de littérature, iparez@sophiapublications.com
qui a sacrifié ses idéaux sur l’autel du nous exhorte Marie-France Laplace, ce Communication :
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mette de lui dire qu’il nous fait un une dimension universelle ». Qu’ils 75002 Paris. Fax : 01 44 88 97 79.
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particulier un scrupuleux respect de l’in- même accroisse son rôle de découvreur. COMMISSION PARITAIRE
n° 0420 K 79505. ISSN- : 2606-1368
dépendance. Les journaux que nous Car, par-dessus tout, nous aimons les La rédaction du Nouveau Magazine littéraire
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Je dois dire que la nouvelle informée le plus largement pos- littéraire. […] Il y a peut-être un G. Canale & C. (Italie), certifié PEFC
formule du Magazine littéraire sible de la production littéraire espoir que je redevienne une via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie.
Origine du papier : Italie
ne répond plus du tout à mes du mois, afin d’y trouver avant heureuse lectrice de votre ma- Taux de fibres recyclées : 0%
Eutrophisation : PTot = 0,009 kg/tonne
attentes de lectrice, qui ne tout le plaisir de la lecture et de gazine. J’espère que mes pro- de papier
cherche pas, dans un magazine quoi construire ma propre pen- chaines heures, en partie consa-
dit « littéraire », de quoi penser sée à travers cette confronta- crées à sa lecture, sauront me le Certifié PEFC

(d’autres journaux s’y em- tion. Ce Nouveau Magazine est confirmer. Littérairement vôtre, Ce produit est issu
de forêts gérées
durablement et
ploient largement), mais à être devenu trop accessoirement Frédérique Bué de sources contrôlées
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les idées Politique · Économie · Société

Qui veut la peau


du pape François ?
Apprécié du grand public pour son ouverture sur les sujets de société,
le pape François est aujourd’hui empêtré dans des scandales
de pédophilie instrumentalisés par ses adversaires ultraconservateurs.
S’il leur cédait, on peut craindre un successeur fort rétrograde.
Par Henri Tincq

n peine à se rappe- qui avortent) étaient autant de rup- démissionner en bloc par un pape

o ler pareille fronde


dans l’Église contre
un pape élu il y a
cinq ans et empêtré
dans de sordides
affaires de pédophilie. L’origine latino
du pape François, son choix de vivre
en dehors de ses appartements prin-
ciers, ses promesses de réforme d’une
curie sclérosée, sa vision d’une Église
tures bienvenues avec le christianisme
légaliste et la morale obsessionnelle de
ses prédécesseurs, Jean-Paul II et Be-
noît XVI. Le voici rattrapé par des
scandales qui ne touchent plus seule-
ment d’obscurs prêtres isolés, mais des
évêques, des cardinaux, dont certains
encore en fonction, incapables de
prendre la mesure du séisme, couvrant
contre tout bon sens des crimes com-
longtemps abusé sur la situation lo-
cale et opérant une brutale volte-face ;
un cardinal américain parmi les plus
puissants, Theodore McCarrick,
obligé de prendre la porte du Collège
des cardinaux, ce qui ne s’était jamais
vu depuis le renvoi par Pie XI du jé-
suite français Louis Billot, qui avait
rejeté la condamnation par le pape de
l’Action française en 1926 ; des révé-
ILLUSTRATION RITA MERCEDES POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

qui accueille avant de condamner (les mis sur des enfants, croyant protéger lations stupéfiantes de la justice amé-
homosexuels, les divorcés, les femmes une institution pourtant rongée jusqu’à ricaine de Pennsylvanie mettant en
l’os, déprimée, dévastée. cause plus de trois cents prêtres ayant
Journaliste vaticaniste, Henri Tincq a Le Vatican est pétrifié par la cascade abusé d’un millier d’enfants.
travaillé pour Le Monde et La Croix. Il écrit
aujourd’hui pour Slate.fr. Son dernier livre,
d’événements survenus depuis le dé- Des cardinaux proches du pape
La Grande Peur des catholiques de France, but de cet été meurtrier : un épisco- comme Donald Wuerl à Washington
est paru en mars 2018 chez Grasset. pat, celui du Chili, contraint de – pris à partie dans sa cathédrale aux
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cris de « Honte à vous » – ou Sean le prélat américain continuait de fré- prêt, sinon à abandonner, du moins à
O’Malley à Boston sont sommés de quenter Rome comme si de rien cesser de défendre des principes ou des
rendre des comptes. Comme l’est de- n’était. Viganò veut aussi faire croire disciplines de plus en plus mal com-
vant la justice chilienne le cardinal Er- que McCarrick était l’homme de prises de la société.
rázuriz, qui lui a caché la vérité. Ou le confiance du pape aux États-Unis, à
cardinal hondurien Maradiaga, son l’origine des nominations de Blase LE SPECTRE D’UN « LOBBY GAY »
homme de confiance le plus absolu, le Cupich, actuel archevêque de Chi- Viganò ne s’arrête pas là. Selon lui, le
pilote du « C9 » des cardinaux, dont cago, et Joseph Tobin, de Newark. scandale qui porte le nom de l’ex-
l’évêque auxiliaire vient aussi d’être Mais la ficelle conservatrice est ici très cardinal McCarrick serait symptoma-
limogé pour agression sexuelle. Ajou- grosse. On sait que ces nouveaux tique de pratiques homosexuelles en
tons le procès en cours à Melbourne hommes forts du pape François aux expansion dans le clergé. Son raison-
du cardinal australien George Pell ou États-Unis sont détestés par les catho- nement ne craint pas les amalgames :
le futur procès Barbarin en janvier liques électeurs de Trump et les mi- la pédophilie s’expliquerait par une
prochain en France… Le filet se res- lieux d’affaires de leur pays. sexualité désordonnée et une règle du
serre autour du pape. Des épiscopats Le nonce Viganò était l’homme des célibat qui ne serait plus tenable ni res-
entiers sont accusés d’avoir caché des conservateurs américains : il a encou- pectée. Lisons à ce sujet le vaticaniste
faits criminels, d’avoir refusé de défé- ragé la « guerre culturelle » des évêques Sandro Magister de L’Espresso (un anti-
rer des prêtres devant la justice civile contre Barack Obama. Après l’élection François) dans son fameux blog Set-
au nom d’une culture cléricale faite de de François (à 75 ans, âge de la re- timo Cielo : « Si on continue de clas-
privilèges, de codes, de défense d’in- traite), il était revenu à Rome aigri, ser les scandales sous l’étiquette d’abus
térêts corporatistes. cynique et privé de ses appartements sexuels sur mineurs, il faut surtout
de fonction. Son réquisitoire contre le questionner aujourd’hui la présence ré-
LES ENNEMIS À L’OFFENSIVE pape est donc à prendre aujourd’hui pandue, dans le clergé et parmi les
Dans ce contexte, le rapport Viganò, avec beaucoup de pincettes. Mais la évêques, d’homosexuels qui violent
rendu public le 25 août dernier, agit à question reste posée. Les ultraconser- l’engagement public à la chasteté qu’ils
Rome comme un poison mortel. vateurs finiront-ils par avoir la peau de ont pris à leur ordination, mais qui en
Carlo Maria Viganò est le nom de cet François ? Sa gestion catastrophique outre autojustifient leurs actions et se
ancien nonce à Washington qui af- des affaires de pédophilie s’ajoute à la soutiennent entre eux, s’entraidant et
firme avoir alerté le pape François sur désillusion provoquée par ses réformes se promouvant les uns les autres. »
les mœurs du cardinal McCarrick dès inabouties et à la colère de cardinaux Benoît XVI avait déjà suggéré l’exis-
juin 2013 et qui réclame aujourd’hui tence d’un « lobby gay » à la curie. Mais
sa démission. Son texte est un brûlot Des épiscopats les journaux et les milieux tradis en font
de onze pages qui doit être compris désormais une autre machine de guerre
comme l’offensive ultime des ultra- entiers sont accusés contre le pape et ceux qui préconisent
conservateurs de la curie qui cherchent d’avoir caché des une attitude d’ouverture et d’accueil de
à abattre un pape déjà très affaibli. Et faits criminels. l’Église à l’égard des homosexuels. Ils
comme le début d’un procès à venir rappellent l’affaire Battista Ricca, du
explosif sur l’influence des réseaux ulcérés par ses attaques contre une nom de ce diplomate homosexuel du
homosexuels au sommet de l’Église curie « mondaine », « hypocrite », at- Vatican nommé par le pape directeur
dont Viganò dénonce la place et l’in- teinte d’« alzheimer spirituel » ! de la maison Sainte-Marthe, puis de la
fluence croissantes. De hauts prélats débarqués ou pla- banque du Vatican. Ils s’insurgent
On retrouve dans ce rapport la cardisés (Gerhard Müller, Raymond contre la nomination à la curie de l’Ir-
trame des stéréotypes brandis contre Burke), d’autres qui ont rendu publics landais Kevin Farrell, venu du diocèse
le pape jésuite et latino : il savait tout leurs « doutes » (dubia), le cardinal de Washington où il aurait partagé le
des affaires de pédophilie et n’a rien africain Robert Sarah, qui garde son lit du… cardinal McCarrick ! Ou
fait. Benoît XVI était autrement plus poste à la curie mais arpente tous les contre James Martin, un jésuite amé-
actif pour traquer les prêtres crimi- fiefs « tradis », alimentent un procès ricain qui « monte » à la curie, qu’ils ac-
nels. L’Église est envahie par des ré- en illégitimité contre un pape qui cusent d’être un militant LGBT, au-
seaux homosexuels à qui ce pape libé- écornerait l’image de la papauté, ses teur d’un plaidoyer en faveur d’un
ral serait en train de céder ce que la entorses présumées à la doctrine ca- meilleur accueil des homosexuels.
doctrine catholique a de plus cher… tholique sur des sujets cruciaux Dans l’avion qui le ramenait d’Ir-
Qu’en est-il en réalité ? Le nonce Vi- comme la famille, le sexe, le statut des lande le 26 août dernier, le pape a pris
ganò assure que Benoît XVI avait eu divorcés remariés, la place des femmes les journalistes à témoin de sa per-
le premier le courage de « sanction- ou la situation des homosexuels. Au- plexité devant le rapport Viganò. Et
ner » McCarrick en 2012. Mais les en- cune rupture avec la doctrine n’a été sé- il a promis de se réfugier dans le si-
quêtes menées depuis montrent que rieusement démontrée, mais le soup- lence et la prière. Mais combien de
cette sanction était de pure forme, que çon se répand que ce pape libéral serait temps pourra-t-il tenir ? L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 13


n’interdit plus systématiquement l’ac- asiatiques dont l’intransigeance tradi- sur sa gauche – il a dû excommunier
cès à la communion, lors de la messe, tionaliste est en complet décalage avec Martha Heizer, la présidente autri-
aux homosexuels non abstinents, aux leurs ouailles. chienne du mouvement réformiste
couples en union libre et aux divorcés Au rythme actuel, on peut situer Wir sind Kirche (« Nous sommes
remariés, comme l’a préconisé en 2016 vers 2040 le point d’impact, c’est-à- l’Église »), favorable à un plus grand
François dans l’exhortation aposto- dire la réduction du groupe des catho- rôle sacerdotal des laïcs, pour avoir or-
lique La Joie de l’amour, malgré les ré- liques de l’hémisphère nord à une mi- ganisé des messes sans prêtres.
ticences persistantes du synode épis- norité dont les effectifs ne dépasseront À propos des assouplissements prô-
copal sur la famille. plus ceux d’une secte – un comble nés par François, le cardinal américain
Il y a là une révolution symbolique, Raymond Burke a déclaré : « Je résiste-
dont le but est de mettre fin à la « guerre Le catholicisme rai. Je ne peux pas accepter que l’on
culturelle » contre la modernité, que donne la communion à des couples non
l’Église est en train de perdre. Après un peut-il encore être mariés devant l’Église. C’est de l’adul-
premier effondrement de la pratique ca- « universel », tère. » « Eux, a dit de son côté François
tholique dans les pays riches au milieu le même sur tous les en se référant aux “ultraconservateurs”,
des années 1960, un seuil de décro- ils disent non à tout. Je continue mon
chage a en effet été franchi vers la fin continents ? chemin sans regarder de côté. » Il de-
des années 2000. Depuis, c’est la chute meure que le camp du refus ultra-
libre : en France, par exemple, moins pour « la » religion « universelle » ! conservateur domine parmi la hié-
de 4 % de participation à la messe do- Comment concilier les attentes des fi- rarchie, et que nombre de ses chefs de
minicale, à peine 30 % de nouveau-nés dèles européens et ceux des autres file sont issus de la catholicité du Sud,
baptisés (contre plus de 90 % dans les continents, où la concurrence avec les tel le cardinal guinéen Robert Sarah.
années 1960), et une quasi-extinction autres confessions – et en premier lieu Ce dernier fait partie des « papables »
de l’encadrement sacerdotal (moins de les Églises évangéliques – encourage qui, s’ils accédaient au trône de Pierre,
100 ordinations quand plus de 1 000 une surenchère dans le dogmatisme et feraient machine arrière. Dans cette
prêtres disparaissent chaque année), la rigidité. François est dès lors à la fois guerre vaticane se joue peut-être, rien
mal compensée par « l’importation » débordé sur sa droite (y compris en de moins, l’unité fondatrice de l’Église
de prêtres africains, sud-américains ou Europe, par exemple en Pologne) et catholique. L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 15


les idées

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Généalogie d’une rage


Du procès du gang des barbares aux attentats de Charlie Hebdo
et du Bataclan, Marc Weitzmann tente de saisir, dans son nouveau livre,
les singularités de l’islamisme français.
Par Fabrice Colin

l faut attendre les derniers très kafkaïenne (c’est-à-dire paisible, réalisé – une permanence plastique,

i chapitres d’Un temps pour


haïr pour que son véritable
sens – une catastrophe iné-
luctable, quelque chose
d’une tristesse sans fond –
éclose fugacement, comme en réponse
aux fleurs autrement délétères d’un
certain Baudelaire (la référence n’est
pas fortuite : l’intelligibilité de ce
obstinée), d’un sujet qui paraissait
s’éloigner au même rythme : la haine
des Juifs. Et si cette haine, suggère
l’auteur en dernier ressort, tenait au

L’infra-langage
est au cœur de
la problématique
écrit-il encore, « qui mine d’avance
toute consolation d’éternité » ? En
d’autres termes, à supposer qu’on
puisse réduire cette somme farami-
neuse à quelque proposition termi-
nale, et si « les Juifs » incarnaient une
modernité éternelle, insupportable
parce que condamnée à décevoir et à
déranger sans cesse ?
monde, semble nous souffler l’auteur, de Weitzmann. L’hypothèse n’est pas entièrement
n’est plus accessible qu’aux poètes et nouvelle. Là où Un temps pour haïr se
aux fous). « Rien n’est vrai, tout est caractère « instable » du peuple élu, à démarque, c’est en posant sans amba-
permis. » Jusqu’alors, le livre de Marc son souci chronique de réinvention de ges la question du creuset – « ces cuves
Weitzmann, procédant par reptation, soi, empêchant la paix et la stabilité du vice où la cité fermente », pour en
s’approchait, avec une hargne parfois au nom d’un récit jamais pleinement revenir au poète –, la question de la
16 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
Quatre ans d’enquête

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ILLUSTRATION ANDRÉ SANCHEZ POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRARIE


Un essai, bien sûr. Pour comprendre
comment le djihadisme et l’islamisme
minent la société française de
l’intérieur, faisant ainsi ressurgir
un antisémitisme parfois meurtrier.
Une enquête, cela va de soi, qui prend
exemple sur celles des grands auteurs
et des meilleurs journalistes américains.
Tant de « personnages » rencontrés,
interrogés, disséqués, tant de
documents consultés, analysés,
contextualisés, quatre années de labeur
pour rappeler qu’écrire pour penser,
c’est aussi, c’est d’abord, travailler.
Ce n’est pas un hasard si le « grand »
France, donc, patrie souillée par le po- mélenchoniste d’extrême droite, un Philip Roth est à l’origine de ce texte.
pulisme et les attentats à répétition, théoricien russe préfacé par Soral, un Il avait compris et théorisé que
première pourvoyeuse de djihadistes médiateur « arabe fier d’être chrétien » l’écriture relève de l’artisanat. Le livre
au cours des années 2010, un pays où et fan de Dieudonné, un survivant du de notre contributeur Marc Weitzmann,
certains esprits perdus nient la réalité Bataclan hautement compatissant (« je Un temps pour haïr, est un événement
d’Auschwitz, mais souhaitent ardem- n’en voudrai jamais à un pauvre gosse important. Sur le plan politique ; sur le
ment aux Juifs d’y retourner. De là à palestinien qui souffre depuis qu’il est terrain idéologique ; dans la description
établir un lien de causalité direct entre né de se faire péter la gueule et de me culturelle de la France, de ses béances,
islam et antisémitisme, il n’y a qu’un faire péter avec ») et, bien évidemment, de ses enfants perdus. Sur un sujet
pas, que l’auteur se garde bien de fran- une tripotée de djihadistes, complo- à ce point incandescent, Weitzmann
chir – ce qui ne l’empêche ni de s’in- tistes et autres tortionnaires paumés, ne dérape et ne déraille jamais.
terroger sur la nature du danger qu’il plus ou moins experts dans l’art de la Pas un mot de trop, pas un adjectif
y aurait à le faire, ni de pointer des rage et de l’autodissimulation. Ainsi la déplacé, mal placé. Certains des
correspondances plus générales. « Ce « stase morose du monde » comme il intellectuels « organiques » tombés
livre raconte l’expérience française va se voit-elle hérissée d’accidents sta- dans l’ultra-droite et aux accents
d’une haine antimoderne globale, tistiques aussi vagues que sursigni- parfois complotistes feraient bien
dont la France a été le berceau, et dont fiants, révélant un idiome ancien, ex- de s’en inspirer. Si Marc Weitzmann
ce que l’on nomme l’islamisme n’ap- humant une « terreur secrète ». Histoire est si « juste » dans l’écriture, dans
paraît au fond que comme le visage le souterraine, contre-narration occulte : le ton de ce livre, c’est parce qu’il est
plus saillant. » l’infra-langage est bien au cœur de la non seulement bon journaliste, mais
problématique de Weitzmann. de surcroît excellent écrivain, que ces
« RESTONS CALME » « Restons calme » : tels sont les mots pages relèvent d’abord d’une littérature
Les silhouettes défilent : on rencontre, de Philippe Bilger, avocat général du ambitieuse qui a aussi, et peut-être
notamment, une mère de djihadiste procès Ilan Halimi, opposés à la dé- avant tout, pour mission d’expliquer
ruminant « une colère sans fin » (contre tresse d’une mère juive qui, « incapable le monde et ses dérèglements.
qui ?) ; on découvre un Jean Genet éna- de contenir son émotion […], affirma L’islamisme est un cancer idéologique ;
mouré en prophète des fake news que le meurtre de son fils était le signe le djihadisme, une machine à tuer
(l’inaptitude des Palestiniens à distin- que la Shoah revenait ». Restons calme : des innocents d’abord musulmans.
guer le vrai du faux est, à ses yeux, ce il faut savoir gré à Marc Weitzmann, C’est cette mécanique de la terreur
qui les rend si authentiques) ; on malgré la difficulté de la tâche (comme que Marc Weitzmann démonte pièce
s’écarte sur le passage d’une « petite il le rappelle lui-même : « Nul ne peut après pièce. Cette « mission » d’écriture
troupe d’hommes […] ressentimen- prouver l’inexistence du diable puisqu’il l’aura happé quatre années. Il n’a
teux » (Houellebecq, Zemmour, Mu- n’existe pas »), et dans un contexte si pas perdu son temps. Maurice Szafran
ray, Onfray et consorts) ; on croise un particulier qu’il le renvoie in fine aux
Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 17
les idées

années 1930 où, à la sortie du lycée affection –, quitte à mettre en relation


Janson-de-Sailly, des militants de l’Ac- cette « compréhension filiale et celle !"#$%&
tion française scandaient « Mort aux dont Bilger fit preuve dans son réqui-
Juifs » à la face de son père, il faut lui sitoire contre le gang des barbares » ? UN TEMPS POUR HAÏR,
Marc Weitzmann,
savoir gré, disions-nous, de ne jamais L’ouvrage de Marc Wietzmann, en éd. Grasset,
asséner, de ne jamais démontrer, et de tout cas, tisse sa toile : de liens trou- 512 p ., 22 €. 
ne se laisser aller qu’en de rares occa- blants, d’inexcusables coïncidences, de
sions à des extrapolations inutilement contradictions, surtout, parfois diffi-
audacieuses (le lien entre homophobie cilement déchiffrables. Un passage
et antisémitisme, tout juste esquissé, parmi d’autres illustre l’état d’extrême
mériterait, pour reprendre ses termes, confusion dans lequel baignent
« une étude serrée »). certains protagonistes, et auquel c’est d’apprentis djihadistes ayant séjourné
l’un des grands mérites de ce livre que en HP), le livre de Marc Weitzmann
DES SCÈNES DINGUES de s’acharner à trouver un sens. Na- en recèle un grand nombre : c’est bien
Revenons au procès du « gang des bar- seyra A., amie de Hasna Aït Boulahcen à une redoutable psychopathologie de
bares », l’une des pierres d’angle d’Un (cette jeune femme qui viendra en aide l’islam radical qu’il procède ici, islam
temps pour haïr. Assez vite, l’horreur à son cousin Abdelhamid Abaaoud, qui – les faits sont têtus – se trouve,
brute du drame – un jeune garçon logisticien des massacres du 13 no- fût-ce à son corps défendant, à l’ori-
poignardé après trois semaines de vembre 2015), la raccompagne un soir gine d’une écrasante majorité d’exac-
tortures ininterrompues – est reléguée chez elle. Hasna qui, à 15 ans, a épousé tions antisémites.
au second plan. Francis Szpiner, l’avo- un Turc trois fois plus âgé qu’elle avant
cat de la mère (celui de Chirac, sur- L’AMBIVALENCE FRANÇAISE
de « s’en libérer » et de sombrer dans
tout, qui, deux ans plus tôt, avait Le « fait juif » exacerbant la folie an-
l’alcoolisme, a récemment refusé de
« servi de porte-voix à la grande mos- nihilatrice des Fofana et consorts n’est
travailler dans le bistro de Naseyra,
quée de Paris contre Charlie »), se voit évoqué, on l’a vu, que dans les derniers
comme cette dernière le lui proposait :
reprocher, par nombre d’observateurs, chapitres. La question de sa nature,
à la réflexion, dit-elle, elle préfère « se
de s’être tiré une balle dans le pied en maintes fois abordée (dernier effort en
marier et vivre au foyer en bonne mu-
invoquant la lutte nécessaire contre sulmane ». Quand Naseyra arrive chez
date : l’ouvrage collectif Le Nouvel Anti-
« une culture antisémite de la ban- elle, ce soir-là, Mina – la mère de
sémitisme en France, rédigé dans la fou-
lieue » – d’avoir versé, en définitive, lée d’un texte de pétition « péniblement
Hasna – lui offre un verre d’eau, que la
dans le fameux « amalgame ». approximatif », à en croire
Par un vicieux retournement C’est bien à une redoutable Weitzmann – là où l’historien
de sens, explique Marc Weitz- du FN Nicolas Lebourg parle
mann, l’atroce sauvagerie de psychopathologie de l’islam d’une approche complotiste et
l’acte l’isole et lui ôte son sens, radical qu’il procède ici. d’un déni de réalité), se révèle
en vertu du principe selon moins centrale que celle des
lequel tout ce qui est excessif est jeune fille décide de ne pas boire parce conditions dans lesquelles la folie en
insignifiant. qu’elle n’a « pas confiance ». Après quoi question trouve à s’épanouir. Pourquoi
C’est ignorer qu’il ne manquait à « elle assista au spectacle de Mina or- la France, et pourquoi l’islam ? L’auteur
Fofana, le « cerveau » de l’opération, donnant à sa fille d’aller prier dans sa se penche longuement sur notre histoire
qu’une étincelle pour s’embraser : le chambre, car c’était l’heure […]. Tan- coloniale, dont l’Algérie reste le sym-
contact, écrit l’auteur, entre sa pulsion dis qu’elle lui faisait visiter les lieux, bole – le symptôme – le plus parlant.
antisémite et « les offres idéologiques Hasna lui confia qu’une de ses sœurs, La loi sur « l’état des personnes et la na-
présentes en France ». Isabelle Cou- devenue escort girl et prostituée, en- turalisation en Algérie », en particulier,
tant-Peyre, sa première avocate (et voyait la majeure partie de ce qu’elle « semble avoir été conçue pour se nier
celle de Dieudonné), convertie à l’is- gagnait à sa mère, que Mina était par- elle-même, et faire dire aux mots le
lam afin d’épouser le terroriste Carlos faitement au courant de la provenance contraire de ce qu’ils disent » : d’un
en prison, n’est sans doute pas étran- de l’argent et que ça ne la dérangeait côté, elle reconnaissait aux « indi-
gère à l’affaire. Fallait-il ensuite, au pas ». Sur quoi l’un des frères de Hasna gènes » une « qualité de Français » ; de
risque d’opacifier un tableau déjà bien fait son entrée et reproche à sa mère l’autre, elle les dotait d’un statut per-
chargé, mentionner le livre publié par d’accueillir chez elle « une femme à sonnel lié à leur religion « qui leur dé-
Philippe Bilger au moment de l’ouver- demi dévêtue ». La discussion dégéné- niait l’octroi de droits politiques et so-
ture du procès – livre dans lequel il rant, Naseyra finit par quitter les lieux ciaux normalement attachés à cette
évoque un père présidant, sous l’Oc- avec, pour seul réconfort, les excuses qualité ». Le responsable ? Un certain
cupation, « l’équivalent du parti apeurées de la mère et de la fille. Des Thomas Ismaïl Urbain, musulman
nazi en Lorraine », et pour qui il avait scènes de cet acabit, fleurant « la din- converti, grandi dans le Paris de la Res-
manifestement gardé une certaine guerie » (on ne compte plus le nombre tauration où, rappelle l’auteur, l’on
18 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
Photo auteur : © Géraldine Aresteanu
verse une larme sur « le sang pur des
vieilles lignées chevaleresques », où,
surtout, chacun se voit « comme un
symbole de décadence » et « devient
son propre ennemi ». Porté par des
idéaux d’amour et de mépris refoulé,
empêtré dans ses inextricables contra-
dictions, Urbain se défie de l’assimila-
tion pure qui, à ses yeux, ferait des mu-
sulmans des Français, des vrais. Le
statut qui en découle, s’il les prive « de
droits politiques », permet « aux classes
musulmanes supérieures de maintenir

!"#$#%&'#
leurs pratiques – et aux oulémas de
conserver leur pouvoir sur la vie sociale
par le biais de la charia ». Par la suite,
et sous l’impulsion des colons, le mot *

(&!)&'
même en vient « à prendre un sens non
seulement religieux mais ethnique ».
Hors du droit, mais attachés aux tra-
ditions séculaires : tels sont désormais
les musulmans d’Algérie. Imaginons
ce que cela donnerait plus tard sur le
territoire français, avance Marc Weitz-

*Palmarès Les meilleures ventes de livres en France / essais-documents / L’Express du 12 au 18.09.18


mann, implacable.
La question de l’islam est plus brû-
lante encore : la notion de taqiya – sti-
pulant qu’en certaines conditions ex-
trêmes le croyant sincère est autorisé à
mentir sur sa foi, voire à la renier pu-
bliquement – se révèle centrale. « Nul
besoin d’insister, déclare Weitzmann,
sur le profit que des personnalités à ten-
dances sociopathes sont susceptibles de
tirer de cette possibilité légale d’être à
la fois une chose et son contraire. » Car,
de cette « légalité », Dieu est seul juge.
« Et voici que l’apparente sanctification
par Dieu du mensonge et de la dupli-
cité, poursuit l’auteur, semblait dési-
gner tous les musulmans comme au-
tant de cellules dormantes. Ce n’était
pas seulement horrifiant en soi ; ça
semblait confirmer tout ce qu’Éric
Zemmour avait écrit. » Mais Weitz-
mann, qui ne s’est lancé en ces terres
mouvantes que sur les conseils de Phi-
lip Roth, n’est pas Zemmour. Avec sé-
rieux et opiniâtreté, il a travaillé quatre
ans durant à ce livre, ne s’arrêtant, au
moment de la double attaque à Char-
lie Hebdo et à l’Hyper Casher de « Patiemment Daniel Cohen a démonté les rouages de notre
Vincennes, que le temps de reprendre société, défini les contours de notre ère postindustrielle,
son souffle, avant de repartir, ventre à fouillé dans les tréfonds de la psychologie humaine. »
terre, derrière un sujet aussi fou et in-
saisissable que ces terroristes 2.0 ne sa- Philippe Escande, Le Monde
chant plus pourquoi ils tuent. L

Albin Michel
les idées

!"#$%&'()&(*&%)$+%,-,*%&-".+$%+/(,

Benalla : en faire
tout un Monde ?
C’est le quotidien du soir qui a révélé l’abus de pouvoir policier
du chargé de mission à l’Élysée. Sur ces faits indéfendables, le quotidien
en aurait-il trop fait ? Retour sur ses 183 articles qui traduisent, pour
certains lecteurs, le virage antimacronien du journal.
Par Michel Azaïs

e 20 juillet dernier, Le Monde en une machine de guerre contre le D’abord Jean-Guy Guiraud, un lecteur

l publ ia it u ne enquête
d’Ariane Chemin, journa-
liste de grande réputation,
sous le titre suivant : « Un
proche de Macron mis en
cause pour violences ». Dans le lan-
gage codé de la presse, cela s’appelle
un scoop, et c’est ainsi qu’est née l’af-
faire Benalla. Consécutivement à ce
pouvoir en place – ce qui, a priori, ne
relève ni de sa définition selon son fon-
dateur, Hubert Beuve-Méry, ni de sa
fonction journalistique ?
Cette polémique est devenue à ce
point aiguë que le « médiateur » du
Monde, Franck Nouchi, a estimé in-
dispensable d’y consacrer une pleine
page le 9 septembre dernier. En don-
de Haute-Garonne : « Le Monde a ac-
cordé une place démesurée à l’affaire
Benalla […]. Dès lors, on peut légiti-
mement s’interroger sur les motivations
de votre rédaction : sont-elles de nature
commerciale, c’est-à-dire visant à aug-
menter le lectorat du Monde ? Sont-elles
de nature politique, c’est-à-dire visant
à porter atteinte à l’image du président ?
« scoop » et durant quelque trois se- nant, cela va de soi, une place priori- Probablement les deux – la seconde
maines, jusqu’à la mise en veilleuse es- taire à l’expression des « contesta- étant de loin la plus problématique,
tivale des deux commissions d’enquête taires ». Citons trois d’entre eux qui, s’apparentant à un positionnement
parlementaires, le média français dit avec acuité, mettent en cause les mé- politique délibéré et partisan de votre
de « référence », Le Monde donc, allait thodes du quotidien, et d’éventuelles
publier dans son journal papier et sur arrière-pensées politiques.
ses éditions numériques 183 articles
(enquêtes, analyses, récits, commen-
taires et éditoriaux) et 6 titres de
une, les fameuses « manchettes ». DI 23 JUI
8
LLEOT 20169

Un véritable déferlement ! 22 - LUN74E ANNÉE–


N 228
DIMANCHE POLITAINE
E

NCE MÉTROONDE.FR ―
LE MOND

2,60 € – FRA WWW.LEMBEU

d’Etat
VE-MÉRY
: HUBERT E FENOGLIO

Il est évident que, sans le travail


EUR
FONDATECTEUR : JÉR ÔM

aire
DIR

une aff
devient
de nos confrères, sans les révélations
d’Ariane Chemin, les Français n’au-
aire Benalla mé un

ff
sée a allu ténuer

Pourquoi l’a
▶ «L’Ely
u pour at
raient sans doute jamais rien su des nale, ion d’enq
commiss blée a tourné
la
llation de uête
▶ L’insta
contre-fe sabilités »,
on
ses resp responsable
blée natio la e un
dérapages d’Alexandre Benalla, mais m inist re de l’int
érieur,
▶ L’Assem
it examin
er
, par l’A
ssem
qui deva nstitutionnelle au fiasco: la m ditions
ajorité LR
M estimical policier
synd
ET ÉD ITO
RIA L PA
GE 27
▶ Le b, est rme co depuis la e les au PA GE S 6-8
aussi de quelques dysfonctionnements ▶ L’ond
e de choc de s
ffaire
Gé rard Co llo
t m
m
is
égalemen ire est
en cause.

es
fo
t paralysée
jour de ce
s
refu se
soient
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pu blique s
ns sur l’a
Planète
mise au nnements
en effet préoccupants à l’Élysée – ce révélatio ovoque une
Benalla pr ique : l’attitude
fa
«Cette af du Watergate », dysfonctio
Incendies se
po lit er mai du niveau. Mélenchon
qui est plus important encore. Pour- crise
e depuis
le
de l’Elysé ent critiquée
1
estime M
et sécheres
est vivem
tant, de nombreux lecteurs ont en Suède
UVELLE
éprouvé un malaise : « leur » journal, , LE RISQU E D’UNE NO AMAS e, qui n’a
vait

À GAZA ET LE H
Le royaum u une telle

TRE ISRAËL contre des ciblegas in


nn
jamais co étéorologique,
auquel ils sont si attachés, n’en aurait-il
GUERRE EN nché des frappes ue
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situation aleurs record,
ch
avec des t
re clairemen
apparaît é
pas trop fait ? Ne se serait-il pas trans- ▶ L’arm
, créant un
ée a décle vement islamiq ien
palestin
sous-équip
s du mou PA GE 5
militaire dans le territoire
formé, profitant de l’affaire Benalla, tens ion
Géopolitique:
de
PA GE 2

20 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018 Cyberespace diale


la guerre mon
des données ,
ande
ge, propag
rédaction. » Ensuite, le courroux de Voilà pourquoi nous nous sommes as- appelée à exploser ; puis que le macro-
Denis Morineau, un lecteur nantais : treints à lire et à relire les 183 « pre- nisme était « dépourvu de pro-
« La fabrication d’un scandale d’État, miers » articles consacrés à l’affaire Be- gramme » ; puis que le macronisme se-
de toutes pièces par le journal Le nalla. De cette lecture attentive, rait incapable de « s’assurer une majorité
Monde, s’avère un modèle du genre. minutieuse, stylo à la main, se dégage à l’Assemblée nationale », etc. Tout cela
[…] dans une logique qui semble faire trois conclusions principales. s’est révélé dépourvu de pertinence,
peu de doutes : tenter de déstabiliser le mais qu’importe. Cela installait une
pouvoir en place. » Enfin, la remarque
de Michel Foucher, un abonné de
Lyon : « Ce que nous attendons de
1.  LA QUALITÉ
DES ENQUÊTES
Sous la plume d’Ariane Chemin et
partie du journal dans une posture
anti-Macron.
Dans ce contexte, l’affaire Benalla a
vous, c’est de prendre de la hauteur, de de quelques autres journalistes, les en- offert de nouvelles cartouches au ser-
garder une distance critique face à la quêtes publiées ont été de très bonne vice politique du quotidien pour cogner
tyrannie des fameux réseaux sociaux qualité, rédigées sans esbroufe ni fiori- fort et très fort. Mais, plus surprenant,
qui font le lit des populismes. » ture. Parfois quelques excès de vocabu- le retour des oppositions – celles de La
La direction du Monde, notamment laire quand, par exemple dans l’enquête France insoumise, de LR et parfois
le numéro un de la rédaction, Luc titrée « Le couple de la Contrescarpe même du Rassemblement national – a
Bronner, a rejeté en bloc ces reproches n’a pas menti à la police » et publiée le été salué, car elles avaient enfin trouvé
et s’est défendu de toute intention, de 7 août dernier, il est expliqué qu’à l’ar- un angle d’attaque pour dénoncer le
tout coup politique : « Il faut refaire le rivée de Benalla « les coups pleuvent sur pouvoir. Les pages politiques du Monde
film de cette affaire pour mesurer le jeune homme ». Ce n’est pas exact : s’en félicitaient. Et les lecteurs ?
l’onde de choc qu’elle a représentée dans il l’a molesté – ce qui est déjà suffisam-
la vie politique. […] À quoi sert un
journal, sinon à mettre au jour ce que
les pouvoirs entendent dissimu-
ment grave pour mériter sanction. Pour
le reste, les enquêtes sont rigoureuses,
d’une précision clinique, évitant tout
3.  LA RESPONSABILITÉ
DE LA DIRECTION
Le 22 juillet, Le Monde rédigeait son
ler […] ? » Nulle dérive donc dans le tra- jugement politico-idéologique. titre principal de la façon suivante :
vail du Monde, et le directeur du quo- Avant de publier sa première « Pourquoi l’affaire Benalla devient une
tidien, Jérôme Fenoglio, a lui aussi enquête-révélation, Ariane Chemin a affaire d’État ». Rien d’interrogatif,
évidemment pris contact avec une affirmation en bonne et due forme
Le journal se Alexandre Benalla, éprouvant bien des appuyée par l’éditorial du journal :
difficultés à trouver son numéro de « Cette affaire revêt toutes les caracté-
serait-il transformé portable. Celui-ci s’est refusé à toute ristiques d’une affaire d’État. Nous
[…] en une machine explication, renvoyant la journaliste sommes en présence d’un pouvoir qui
de guerre ? sur le service de presse de l’Élysée. a visiblement choisi de protéger un in-
Quelques heures après ce refus, Le dividu en raison de son appartenance
confirmé que le journal qu’il dirige Monde publiait cette première enquête au premier cercle de la Macronie, au
n’a rien, strictement rien, à se repro- qui allait faire trembler l’Élysée sur ses mépris du respect de la loi et des règles.
cher : « À ma connaissance, aucun des bases (que l’on croyait solides). […] C’est aussi une affaire d’État parce
faits que nous avons mis au jour ne s’est qu’elle affaiblit durablement le pouvoir
révélé faux ou n’a été démenti. […]
C’est notre rôle de journalistes, et nous
n’en sommes pas sortis. »
2.   LE DÉCHAÎNEMENT
DU SERVICE POLITIQUE
Depuis les premiers jours de l’aven-
et sa capacité à agir. » Une condamna-
tion du pouvoir sans la moindre cir-
constance atténuante ; une condam-
L’affaire Benalla, personne n’en doute ture (politique) Macron, le service (po- nation qui ne prend guère en compte
sérieusement, est importante tant au litique) du Monde n’a jamais dissimulé les arguments, les explications, les jus-
plan politique qu’éthique. Mais les in- ses réticences – et le mot est faible – en- tifications de l’Élysée – bons ou mau-
terrogations sur les méthodes et les vers l’actuel chef de l’État. Tandis que vais. C’est curieux et renforcé, consi-
éventuelles intentions du Monde ne les éditorialistes (politiques) de réfé- dérablement d’ailleurs, par le sous-titre
sont pas non plus dénuées d’intérêt, rence, Françoise Fressoz et Gérard suivant : « Cette affaire est du niveau
voire de fondement. Car, à l’heure de Courtois, essayaient avec une grande du Watergate », estime M. Mélen-
la déferlante d’extrême droite, en Eu- honnêteté intellectuelle de comprendre, chon. Une assertion certes ridicule,
rope comme aux États-Unis, jamais la de décrypter, d’anticiper l’émergence mais crédibilisée par cette présence à
fonction de la presse démocratique n’a Macron, le service politique flinguait à la une du Monde. La preuve surtout
été aussi cruciale. Dans ce contexte vue, relayant jour après jour les cri- que le service politique n’est pas isolé
historique, Le Monde, en France, se re- tiques (certaines fondées) et les carica- au sein du journal dans sa lutte an-
trouve au cœur du dispositif média- tures visant à faire exploser en vol le ti-Macron. Il est soutenu par la direc-
tique. Le quotidien donne fréquem- macronisme. Ainsi le service (politique) tion du prestigieux quotidien qui,
ment le ton, le la, et ses responsabilités reprendra-t-il tour à tour l’idée que le dans l’affaire Benalla, s’est livré au jeu
en sont d’autant plus importantes. macronisme se réduisait à une « bulle » de la surenchère. Pourquoi ? L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 21


les idées

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Le directeur
de conscience
Normalien, prof de philo, catho, il est devenu la référence intellectuelle
de la droite conservatrice. Maire adjoint de Versailles, candidat malheureux
aux législatives, il rechigne à totalement s’engager sous une étiquette.
Par Marie-Dominique Lelièvre

p ropre et lisse comme


une figurine sous
blister, François-
Xavier Bellamy est
un trentenaire
comme on en
croise chez Gaulupeau, le salon de thé
de la rue de la Paroisse, à Versailles,
partageant une salade quinoa détox
mais dans un café de la place du Mar-
ché, où des commerçants indiens dé-
ballent des fripes pour bobos. Il habite
à deux pas, rue des Réservoirs, dans le
quartier chic bordant le château. « Ver-
sailles, grand nom rouillé et doux,
royal cimetière de feuillages, de vastes
eaux et de marbres », écrit Proust, an-
cien habitant de la rue, au n° 7-9, hô-
est une sorte de Finkielkraut moder-
niste et facétieux, dit Enthoven. Il
possède une pensée de droite, mais
moins que celle de Natacha Polony ou
celle de Marcel Gauchet. » Dans son
essai, Bellamy fait l’éloge d’Ulysse,
non pas l’homme de ruse et de ven-
geance, mais celui qui rentre chez lui.
« Contrairement au joggeur en
avec sa mère. La veste est marine, la tel des Réservoirs, un ancien garde- marche [suivez mon regard] vers nulle
chemise coupe classique d’un blanc meuble royal où Charles de Gaulle part, Ulysse bouge tout le temps, mais
immaculé, les richelieus feuille morte, rencontra son Yvonne. il sait où il va », résume l’éditeur. « Il
les joues roses à la Marie-Antoinette nous faut retrouver notre Ithaque »,
par Vigée Le Brun. Rien de bling- RETROUVER SON ITHAQUE écrit Bellamy. Exaspéré par Sylvain
bling, montre Breitling. Des choix Professeur de philo au lycée Blomet, Fort, la plume d’Emmanuel Macron,
sans risque. Le prince Charles d’au- à Paris, Bellamy est maire adjoint de qui a fait un tabac avec son Saint-
trefois en cliché Cyrillus ou, plus flat- la ville des Yvelines. Ses amis, ses Exupéry Paraclet aux éditions
teur, un jeune Jacques Perrin dans les élèves, ses collaborateurs le surnom- Pierre-Guillaume de Roux, il a placé
films de Schoendoerffer. ment F-X. Ce mois-ci, il publie un sa Demeure sous le parrainage conso-
« Je vais encore me retrouver carica- nouvel essai, Demeure, dans lequel il lateur du postier volant. Page 175, cet
turé en parfait Versaillais », dit en sou- fait l’éloge de la transmission. Sauver exergue déclamatoire de Saint-Exu-
pirant François-Xavier Bellamy, regard les meubles, ou ce qu’il en reste. Le péry : « Je hais mon époque de toutes
bleu vif, tout en avalant mes forces. L’homme y
un café noyé. Avec naï- Sous son discours BCBG, Bellamy meurt de soif. » Auteur
veté, il avoue ainsi sa et éditeur se sont oppo-
crainte obsessionnelle : est un vrai représentant du catho sés sur le titre. L’éditeur
se voir étiqueté. Antici- power en voie d’émergence. préférait « Le Voyage
pant une description d’Ulysse », Bellamy n’a
ironique, le « it-boy » de la conserva- livre est parrainé par Jean-Paul En- pas cédé. Enthoven lui a présenté des
tion catholique n’a pas donné ren- thoven chez Grasset, efficace nurserie journalistes comme Anna Cabana,
dez-vous dans son bureau à l’hôtel de de célébrités philosopheuses pour qui en a fait un des décrypteurs de son
ville au décorum suranné, avec vue talk-shows, de BHL à Luc Ferry, en talk-show quotidien sur i24news, la
(lointaine) sur le château du Roi-Soleil, passant par Michel Onfray. « Bellamy chaîne israélienne d’info en continu,
22 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
les idées

catholique, a donné des conseils il est responsable national du scou- en est à la saison 5. Au Théâtre Saint-
de lecture pour la jeunesse sur Radio tisme marin. « Un engagement mar- Georges, les soirées sont maintenant
Courtoisie, la radio d’extrême droite. quant pour moi. Nous voulions dé- organisées par une association dédiée,
Le Disneyland de la famille, c’est le fendre les bonnes pratiques. » Philia. Le succès ne se dément pas.
Puy du Fou de Philippe de Villiers. Ses diplômes en poche, il com- « Mon souhait est de faire de la philo
« Un soir, Bellamy y a escorté Anna mence à enseigner. Dans le café, il dis- avec tout le monde, pas avec des spé-
Cabana et sa fille », raconte Jean-Paul serte sur la noblesse du métier de pro- cialistes. Partager cette expérience que
Enthoven. Ils assistent à la Cinéscénie, fesseur. « J’ai choisi d’enseigner dans la philo a été pour moi. »
peinture idyllique d’une société aristo- le secondaire, n’ayant jamais désiré
cratico-paysanne soudée. « Transfi- être universitaire. Aujourd’hui, je ju- L’OBSESSION DE LA TRANSMISSION
guré, les yeux brillants comme un bile en préparant mes cours. Le mé- Le succès de son essai, Les Déshérités,
gosse, Bellamy connaissait le spectacle tier est magnifique. » Alors, ensei- contribue à le faire connaître. Il y ana-
par cœur et chantait avec les “puyfo- gnant ou homme politique ? « FXB. lyse la faillite de l’Éducation nationale
lais”. » Et Philippe de Villiers de le re- est un véritable agitateur de pensée. Il comme la conséquence d’un refus de
garder s’éloigner et de lâcher : « C’est interroge des certitudes, il fait bouger la transmission de la culture. La pre-
un des plus beaux esprits de la droite. » les lignes, il pose des questions », dit mière année, il a enseigné en zone sen-
Frédéric Franck, le directeur du sible au lycée Auguste-Renoir, à As-
DU SCOUT AU PROF DE BANLIEUE Théâtre Montansier, à Versailles, par nières. « Il y a en France des classes de
François-Xavier Bellamy a fait sa sco- ailleurs admirateur d’Alain Badiou. terminale générale où les élèves ne
larité à l’école Sainte-Agnès, puis au Les deux hommes se sont liés en 2015, savent pas lire le français. À quelques
collège Saint-Joseph et au lycée Notre- alors que Franck dirigeait le Théâtre kilomètres de chez moi ! Ni moins in-
Dame-du-Grandchamp, dans le quar- de l’Œuvre, à Paris, où Bellamy telligents ni moins curieux que les
tier Saint-Louis, établissements catho- donne ses premières « Soirées de la autres, mais lisant avec le doigt,
liques de Versailles. Préparant un bac philo », conférences ouvertes au grand comme moi en CE1. » Cette décou-
littéraire, il fait une rencontre décisive public. Bellamy, qui fait ses premiers verte, décisive, sera le point de départ
au lycée : « Un coup de foudre. À pas sur les planches, dépasse rapide- du livre. Trois figures incarnent l’échec
Grandchamp, j’ai rencontré un prof de ment le statut du conférencier désin- de la conception française de l’éduca-
philo qui vivait son enseignement, j’ai carné. « Je l’ai vu prendre sa place en tion aux yeux de Bellamy : Descartes
immédiatement su que ce serait mon scène. Très vite, les idées sont venues (l’esprit critique dévoyé), Jean-Jacques
métier. Je n’ai jamais hésité. » À chaque d’une voix incarnée. » La vie s’empa- Rousseau (trop de liberté offerte à l’en-
cours, il se découvre plus vivant, des rait des idées : un trait d’humour, un fant) et Pierre Bourdieu (dénonciation
choses banales prennent un relief éton- commentaire, sans pour autant que la des héritages et des héritiers). « Nous
nant. Qu’est-ce qu’avoir un corps ou conférence ne vire au one man show. voulons toujours éduquer, nous ne
des amis ? Que signifie travailler, mou- Comme le grand comédien qui s’ef- voulons plus transmettre. » Le lance-
rir un jour ? Les questions se bous- face derrière son personnage, Bellamy ment est assuré par Le Figaro, qui en
culent. Il prend conscience d’être… et s’efface derrière les idées. Sa gestuelle publie les bonnes feuilles. Un best-sel-
de penser. À la fin de l’année, lorsque sobre et précise semble travaillée. On ler : 80 000 exemplaires vendus. « Des
le prof demande à sa classe qui se des- idées aujourd’hui appliquées par
tine à l’enseignement de la philosophie, Jean-Michel Blanquer », dit Jean-Paul
trois mains se lèvent, dont celle de Bel- Enthoven en souriant. De Laurent
lamy. Inscrit en khâgne à Henri-IV, il Wauquiez à Marion Maréchal-Le Pen
découvre Paris avant d’intégrer Nor- en passant par Bruno Retailleau, les
male sup tout en ayant des responsa-
bilités dans le scoutisme. À 18 ans, il a
!"#$!"% politiques le citent parmi leurs lec-
tures. En décembre 2016, Bellamy fait
11 octobre 1985. Naissance.
rejoint les Scouts d’Europe pour faire cette fois la une du Figaro magazine
de la voile. Le mouvement a alors mau- 2003. Bac littéraire. sous le titre « Conservateurs, la nou-
vaise réputation. Quelque temps aupa- 2008. Agrégation de philosophie. velle vague », avec Natacha Polony.
ravant, cinq scouts marins ont trouvé Élu maire adjoint à Versailles. Alors, politique ou intello ?
la mort dans le naufrage d’un voilier 2009. Premier poste au lycée Il a 21 ans lorsque François de Ma-
au large de Perros-Guirec. Le camp Auguste-Renoir, à Asnières. zières (LR) lui propose une place sur
est dirigé par l’abbé Cottard, proche Depuis 2013. Anime « Les Soirées sa liste aux municipales, à Versailles.
de l’extrême droite, qui se retrouve en de la philo » (aujourd’hui au Théâtre Élu, F-X crée « le mois de l’emploi »,
prison. « L’histoire était atroce et dé- Saint-Georges, à Paris). une initiative destinée aux jeunes en
vastatrice pour l’image du scoutisme, 2014. Les Déshérités ou l’Urgence difficulté. « Recréer un lien, les sortir
relate le trentenaire. Moi, j’y suis venu de transmettre (L’Observatoire). de l’isolement et les accompagner,
grâce à un ami qui faisait de la voile. 2018. Demeure. Pour échapper à l’ère telle est la mission. Grâce à la mobi-
Et j’ai adoré ça. » Quatre ans plus tard, du mouvement perpétuel (Grasset). lisation du bassin d’emploi, des
24 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
les idées

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Souvenirs d’en France


Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des
militaires français. Par la voix du président de la République, une omerta
de plus de soixante ans est enfin brisée. Retour sur un silence honteux.
Par Nicolas Domenach

ls l’ont tué. Ils l’ont torturé une voix brutale qui disait : « On va le Premier ministre, Michel Debré,

i
«
à mort. » Je me souviens,
c’était à la fin des an-
nées 1950. La guerre d’Al-
gérie. On disait les « événe-
ments ». J’allais vers mes
10 ans. Pierre Vidal-Naquet répétait
bouleversé, indigné : « Ils l’ont tué, ils
l’ont torturé à mort ! » L’historien, pas-
sionné et indigné, était venu dîner
tous vous faire sauter, dis ça à ton
connard de père ! »
Je me souviens des conciliabules, à
voix basse, avec François Mauriac, ce
célèbre écrivain catholique français
qui, l’un des premiers, avait eu le cou-
rage de prendre publiquement position
dans L’Express contre la torture, qui,
« même en temps de guerre, n’est pas
avait appelé la population à se rendre
à Orly : les parachutistes menaçaient
d’attaquer Paris. Puis son retour, in-
quiet : « Il n’y a personne à Orly. Per-
sonne ! Il va falloir reprendre le ma-
quis ! » Inutile : les paras n’avaient pas
osé. Mais j’ai regardé le ciel toute la
journée, ça je m’en souviens aussi, en
me demandant ce qui allait nous arri-
chez nous, aux Murs blancs, à un mal nécessaire ». J’ai retrouvé son ver, avec cette armée qui se révoltait.
Châtenay-Malabry, le quar- Je me souviens ensuite de
tier général de la revue Es- Il était un militant ces militants communistes
prit, que dirigeait alors mon anticolonialiste qui faisait sur le marché qui récla-
père. « Mais qui a été tué et maient « la vérité sur la mort
par qui ? », demandai-je. honneur à la France, aux idéaux de Maurice Audin que les
Je me souviens que Vidal- de la Révolution française. militaires prétendaient
Naquet m’avait dit ce nom : évadé ». Mensonge officiel.
« Audin, un mathématicien commu- texte, magnifique, qu’il faut lire et re- Son visage de Pierrot gourmand sur
niste. Il a été mis à mort par l’armée. lire, et cette phrase lumineuse : « C’est les photos souriait à la vie. Un enfant
– L’armée ? » par son message humain que la France dans les bras. Lui-même semblait si
Je me souviens de ma stupéfaction est conquérante ; en la déshonorant, ils jeune, si plein d’avenir. On ne pouvait
enfantine : « Comment l’armée fran- la désarment. » pas accepter l’idée qu’on la lui ait en-
çaise pouvait-elle donc torturer ? Tuer Je me souviens encore que des étu- levée, la vie. Les militants étaient de
un Français ? » Je n’avais alors dans la diants de la cité universitaire d’Antony moins en moins nombreux, mais tou-
tête que des images d’Épinal. Nous toute proche, et parmi ceux-ci le futur jours aussi déterminés, et certains que
étions le pays de la liberté, de la fra- ministre Claude Allègre, venaient Maurice Audin « avait été assassiné ».
ternité. Nos soldats apportaient la monter la garde devant la maison. Les Ils exigeaient « toute la lumière et la
paix. J’étais jeune ! bureaux de la revue Esprit, rue Jacob,
dans le 6 e arrondissement à Paris,
ERREMENTS TRAGIQUES avaient été plastiqués. Je comprenais 7%89:;
Je me souviens qu’on m’a envoyé me mal pourquoi ce n’était pas la police UNE VIE BRÈVE,
coucher. Les grands avaient à parler. Il qui nous protégeait. « On n’a pas Michèle Audin,
fallait agir, écrire. Ne pas porter les confiance, m’avait répondu un de ces éd. Folio,
armes, ça je m’en souviens aussi, mais anges gardiens étudiants. Ils sont in- 192 p ., 7,25 €.
Le livre consacré à
dénoncer la torture. Le colonialisme filtrés par les fachos. » Je n’avais pas Maurice Audin par sa fille,
aussi. Et l’OAS, dont certains membres davantage tout compris quand, en mathématicienne et écrivaine,
téléphonaient à la maison, et quand il pleine nuit, mon père a pris son casque membre de l’OuLiPo.
m’est arrivé de décrocher, j’ai entendu de moto, son manteau de cuir noir, car
26 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
en couverture
ILLUSTRATION SYLVIE SERPRIX POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE

28 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


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Le système capitaliste est-il devenu incontrôlable ?
Sa dérive financière semble l’avoir porté hors d’atteinte des mises
en garde d’experts comme de la régulation d’États dépassés
par la surpuissance des Gafa. L’enrichissement frénétique des plus
riches au détriment des salariés creuse un fossé qui pourrait
être sa tombe, surtout si persiste sa quête effrénée du profit contre
l’écologie. Pour stopper cette course folle à l’abîme,
il reste la force des réflexions, des opinions, des mouvements
qui s’esquissent contre le capitalisme aveugle et sourd.
Dossier coordonné par la rédaction (avec Patrice Bollon)

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 29


en couverture

passer les manageurs « dans leur


!"#$%&'(")&*$"+( camp ». Ils les ont transformés en ac-
tionnaires, grâce à des stock-options,
#,(-.!&$.'&*/"(0"+$(1 actions gratuites et autres bonus pro-
portionnels aux résultats de la société,
Le 28 août dernier, Nicolas Hulot quittait le gouvernement,
sans parler des parachutes dorés qui
dénonçant l’insuffisance d’une politique des petits
font taire la peur du risque. Mais ces
pas et l’incompatibilité entre écologie et capitalisme.
rémunérations indécentes ont cassé la
Un constat qui fait débat.
cohésion sociale ; des économistes tels
que Patrick Artus, directeur des études
,2, 2#&3(/.&*4( de Natixis, évoquent le risque de « ré-
volte » des salariés, malgré la perte d’in-
Naomi Klein, journaliste, Éric Le Boucher, fluence spectaculaire des syndicats.
réalisatrice et auteur journaliste spécialiste
de Tout peut changer. en économie et EUROPE SCHIZOPHRÈNE
Capitalisme et directeur d’Enjeux-Les
changement climatique Échos, a cofondé le site
Deuxième chiffon rouge, les paradis
(Actes Sud, 2015). d’information Slate.fr. fiscaux sont l’une des anomalies les
plus inacceptables du capitalisme
 Sans contestation possible,  Ni l’écologie ni l’économie ne mondial, et un autre symbole de l’hy-
on peut afrmer que le capitalisme, se sauveront l’une sans l’autre. La pocrisie générale. Ils engendrent pau-
en raison de sa soif inextinguible “solution” viendrait paradoxalement vreté et inégalités en privant de leurs
de croissance et de profits, se dresse du rapprochement des deux échecs. recettes fiscales à la fois les pays occi-
comme un obstacle sur l’unique […] L’économie ne retrouvera dentaux et les pays en développement,
chemin menant à la transition rapide un modèle de croissance vive qu’en qui en ont le besoin le plus criant.
vers la sortie des énergies fossiles. s’appliquant à fonder un nouveau La crise de 2008 et le G20 qui l’a
Sans contestation possible, modèle de consommation et suivie ont certes, sous l’impulsion de
on peut également afrmer que de production. L’écologie ne réussira Barack Obama, provoqué quelques
la propagation sur toute la planète, qu’en inventant comment mobiliser avancées. Les petits fraudeurs qui
KOUROSH KESHIRI/MACLEANS - JOEL SAGET/AFP - MAURICE ROUGEMONT/OPALE/LEEMAGE -ALLETTA VAANDERING/ED. LES ARÈNES

dans les années 1980-1990, […] du le capital abondant. avaient des comptes en Suisse ont été
néolibéralisme explique à elle seule L’Opinion, 10 septembre 2018 obligés de les fermer et de rapatrier leur
le pic désastreux des émissions argent avec des pénalités. Mais les plus
au cours des dernières décennies, grands ont transféré leurs avoirs à
2#&
au niveau mondial, et constitue aussi Hong Kong, à Singapour ou aux îles
l’unique pierre d’achoppement, Peter Singer, philosophe,
Caïmans. Et malgré toutes les dénon-
sur laquelle les gouvernements auteur de L’Altruisme ciations, les Panama Papers, les
continuent de buter, depuis qu’ils se efcace (Les Arènes, Luxleaks ou le scandale UBS, les oasis
réunissent […], au moment de prendre 2018) et de Théorie fiscales continuent de prospérer. Des
du tube de dentifrice
des mesures de sauvegarde du climat, (La Goutte d’or, 2018). îles exotiques sont consciencieusement
d’inspiration scientifique. consignées sur des listes noires, mais
Theintercept.com, 3 août 2018, en français  Un capitalisme vert, tout comme on tolère toujours des paradis au cœur
sur Lemediapresse.fr, 3 septembre 2018 un capitalisme éthique, est possible. même de l’Europe : l’Irlande pour
[…] Le capitalisme repose sur le mode l’impôt sur les sociétés, les Pays-Bas
de consommation des individus. […] pour les royalties sur la propriété intel-
2#&3(/.&*4 Si les gens arrêtent de consommer lectuelle, ou le Luxembourg qui « si-
un bien néfaste pour l’environnement phonne » les recettes de ses voisins en
ou contraire à l’éthique, […] ce bien ne offrant des conditions extraordinaires
Arnaud Montebourg, sera plus produit. Bien sûr, il est difcile aux multinationales, tax rulings et ar-
ancien ministre du d’éduquer les gens. Mais le capitalisme rangements fiscaux sur mesure. Les
Redressement productif n’est pas incompatible avec l’écologie, Gafa utilisent à plein les possibilités lé-
(2012-2014).
si cette éducation est faite, et gales que leur offre l’Europe schizo-
 Moi, je ne dirais pas que l’écologie si les gens consomment de manière phrène, mais toutes les grandes entre-
soit incompatible avec le capitalisme responsable. Et c’est l’un des objectifs prises, les banques en tête, le faisaient
mais incompatible avec le laisser-faire, auxquels tend l’altruisme efcace. depuis longtemps avec plus de discré-
le libéralisme. Nouveau-magazine-litteraire.com, tion. Il est vrai que nous avons choisi
France Inter, 8 septembre 2018 11 septembre 2018 pour président de la Commission

32 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


en couverture

!"#$%&'()*+,-.&(#//-,,-0-$% avec une technologie qu’il a créée,


Twitter. La même année, Facebook,

1$-.2&'#//*$2-. jusque-là réservé aux étudiants, passe


en accès libre. En 2007, Steve Jobs pré-
sente l’iPhone ; en 2010, il récidive avec
l’iPad. En 2012, un implant neuronal

$(03&#4(-. permet à une personne paralysée d’ac-


tionner par la pensée un bras robotisé.
En 2018, un implant placé dans le cer-
veau d’un tétraplégique lui a permis

-$.%&'05-6,"7#,. d’actionner par la pensée un exosque-


lette qui l’aide à marcher (2).
En 2016, le logiciel AlphaGo, mis
au point par la société DeepMind, fi-
liale de Google, bat l’un des meilleurs
Si la révolution numérique a enrichi les entreprises, joueurs de go du monde, le Coréen
c’est souvent au détriment des salariés. Et rien ne dit Lee Sedol, puis, un an plus tard, le
que l’intelligence artificielle profitera au travail humain. champion du monde chinois, Ke Jie.
Par Daniel Cohen Que l’intelligence artificielle batte un
jour les meilleurs joueurs était certes
prévisible, mais personne ne pensait
qu’elle y parviendrait si vite. Et les sur-
prises ne s’arrêtèrent pas là. Un an plus
a révolution conservatrice de plus pauvres. Ils gagnent désormais tard, la société DeepMind mettait au

l Reagan et Thatcher s’est


construite sur une théorie dite
du ruissellement selon laquelle il
faut laisser les riches s’enrichir pour do-
per la croissance, les pauvres en profi-
100 fois plus. Au cours des quarante
dernières années, les 50 % les plus
pauvres n’ont connu aucune progres-
sion de leur pouvoir d’achat. Aucun
ruissellement n’a été observé. Pourquoi
point un nouveau logiciel, AlphaGo
Zero, qui battait le logiciel précédent,
mais, détail incroyable, en ayant ap-
pris à jouer tout seul, en s’entraînant
contre lui-même.
tant davantage qu’avec des subventions la révolution conservatrice n’a-t-elle pas Hélas ! le nouveau cycle de crois-
payées par l’impôt. Quarante ans plus tenu ses promesses ? Pour le com- sance promis par la révolution numé-
tard, le constat est sans appel, le ruis- prendre, il faut revenir au cœur de rique n’a pas tenu ses promesses. Le
sellement n’a pas eu lieu. Le Rapport sur l’immense transformation qui s’est mouvement de balancier qui s’esquis-
les inégalités mondiales (1), présenté par produite au cours de cette période : sait a déraillé très vite. Dès le début
Thomas Piketty et ses coauteurs, a celle de la révolution informatique. des années 2000, avant même la crise
donné un formidable éclairage sur le financière, la croissance marquait le
processus qui s’est mis en place. Aux ENDETTEMENT FORCÉ pas. En 2008, avec la faillite de la
États-Unis, la part du revenu national On ne peut qu’être fasciné par la vi- banque Lehman Brothers, une formi-
captée par le 1 % le plus riche a dou- tesse à laquelle cette révolution s’est dable onde de choc s’est propagée à
blé, passant de 10 % à 20 % du total. produite. En 1989, Tim Berners-Lee et l’ensemble du monde. Tous les pays
Ce qui est extraordinaire est ce que cet Robert Cailliau définissent la structure ont été frappés à la fois. En 2009, la
enrichissement se soit réalisé au détri- du Word Wide Web. En 1994, Jeff Be- production industrielle et le com-
ment presque parfait des 50 % les plus zos crée Amazon. En 1997, Deep Blue, merce mondial chuteront de plus de
pauvres. La part gagnée par ces der- l’ordinateur d’IBM, bat le champion 20 %. Ce sont des chiffres que même
niers est en effet passée de 20 % à 10 % du monde des échecs, Gary Kasparov. les années 1930 n’avaient pas enregis-
du revenu global, dans une grande per- En 1998, Sergey Brin et Larry Page trés en si peu de temps. La crise met-
mutation avec celle des plus riches ! fondent Google. En 1999, le wifi est tra ensuite dix ans à être purgée.
Cela veut dire aussi qu’en 1980 les plus initié par la société Interbrand. En La crise financière n’a pas éclaté
riches gagnaient 25 fois plus que les 2000, Bill Clinton autorise l’utilisation dans un ciel serein. Elle a été le pro-
du GPS à des fins civiles. En 2003, le duit de déséquilibres qui se sont accu-
Daniel Cohen est directeur du département séquençage complet du génome hu- mulés dès le début de la révolution
d’économie de l’École normale supérieure. main est achevé. En 2005, Jawed Ka- conservatrice. Lorsque la croissance
Dernier livre paru : « Il faut dire que les
temps ont changé… » Chronique (fiévreuse)
rim met en ligne une vidéo « Moi au ne profite qu’à 10 % de la population,
d’une mutation qui inquiète (Albin Michel, zoo » et invente YouTube. En 2006, il est clair qu’elle est fragile. Les
août 2018), dont ce texte est tiré. Jack Dorsey envoie le premier « tweet » pauvres doivent s’endetter pour tenir

34 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


en couverture

!"#$%#&%"'()%*'+,(&"'-&"* rémunération du capital. La France est

.'/(&$%'0%1'
déjà l’un des pays où les salariés sont le
plus significativement actionnaires de
leur entreprise. Mais, si ce sont des cas
significatifs, ils sont rarissimes. Il s’agit

1(,($&21'0%1'
là d’un enjeu fondamental.
Un enjeu qui n’est guère pris en compte…
La déliquescence des syndicats est,
pour partie, une explication du

(*#&3""(&$%1'4
triomphe absolu du capital sur le tra-
vail. Ce n’est pas la pression syndicale
qui va imposer l’actionnariat salarié.
Cette réforme salutaire ne peut venir
que d’un choix politique. Il y a des pas
en avant dans la loi Pacte mais qui, à
La déliquescence des syndicats ne permet plus de mon avis, ne vont pas assez loin.
limiter la toute-puissance des marchés financiers. Dans les petites entreprises, les pa-
L’opinion et les États doivent s’interposer, sans quoi trons sont réticents. Ils ne veulent pas
les inégalités et l’ubérisation deviendront intolérables. donner des actions parce qu’ils ne
veulent pas perdre une miette de leur
Propos recueillis par Nicolas Domenach pouvoir. Mais ces réticences sont so-
lubles ; on peut très bien créer dans ces
PMI des actions sans droit de vote.
Il ne faut pas en rester à la participa-
Le capitalisme peut-il encore se réformer ? c’est-à-dire la hausse des salaires, n’est tion et à l’intéressement, qui sont une
Alain Minc. – Le capitalisme se réforme pas possible massivement à cause du quote-part du résultat, du bénéfice net.
de manière générique tout le temps, poids de la concurrence internationale. C’est une espèce d’adjuvant des salaires.
c’est un système en mouvement. C’est Il n’y a qu’une manière de sortir de Là, il s’agit de la participation au capi-
une machine qui fabrique de l’efficacité cette impasse : transformer pour par- tal : une partie de la propriété dont la
et de… l’inégalité. À pleine vitesse, il tie les salariés en actionnaires ; les faire traduction en termes de revenus se
engendre énormément d’efficacité et bénéficier de l’augmentation de la trouve dans les dividendes.
d’inégalités. Est-ce que la société va to- Qu’est-ce qui est supportable par la
lérer durablement le degré d’inégalités société dans les inégalités ? Jusqu’où
sécrétées par le capitalisme ? l’écart salarial est-il acceptable ?
Et la réponse est… Personne ne sait. L’écart de rémuné-
C’est aux États-Unis que le déséqui- 5!675!8 ration s’est accru dans des proportions
libre est le plus manifeste. Là-bas, il y a considérables en Europe continentale,
trente ans, 1 % des plus riches absor- et, aux États-Unis, c’est délirant. Ce qui
bait à son profit 8 % du produit inté- me frappe, c’est qu’il n’y a pas de vraie
rieur ; désormais, c’est entre 20 % et pression mise par les syndicats sur ce
LIONEL BONAVENTURE/AFP

25 %. Ce n’est pas le cas en Europe où sujet. La situation américaine, telle


on en était à 8 % et où on en est resté qu’elle est, justifierait une résurgence de
CREDIT PHOTO

à 8 %. Il n’empêche que l’on voit bien la lutte des classes aux États-Unis. Il n’y
que les tensions s’exacerbent, et non pas en aura pas parce que les syndicats amé-
particulièrement vers les 1 % mais vers ricains sont devenus extrêmement
les 0,01 % de supra-riches. À partir de faibles. Il n’y a pas de révolte.
1949. Naissance à Paris. 
là, le diagnostic est simple. Quel est votre jugement sur le Medef
Il semble pourtant obscur pour 1975. Diplômé de l’ENA.  et son rôle dans la société ?
beaucoup…
1994-2008. Président du conseil
Je me suis fixé trois choses : ne jamais
Alors, soyons clair. La rémunération de surveillance du groupe Le Monde.  aller au dîner du Crif ; ne jamais fran-
du capital a progressé depuis trente chir la porte du Medef ; ne jamais aller
ans aux dépens de la rémunération du 2011. Président d’AM Conseil à Davos. Quand on respecte le capita-
travail, parce qu’on est à des taux d’in- et de la société d’autoroute Sanef.  lisme, il ne faut pas aller à Davos au
térêt supérieurs à ceux de l’inflation. 2015. Publie Un Français de tant risque d’en sortir dégoûté. Le Medef est
Le rééquilibrage au niveau du travail, de souches chez Grasset.  resté dans la logique de ses intérêts,

38 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


Le capitalisme est-il une machine système fiscal que les autres. Le sys- Une société de start-upers ou
devenue folle et qui va continuer tème fiscal français était devenu une d’éboueurs ne fonctionne pas comme
d’appauvrir les ressources naturelles ? machine à éloigner le capital de la une société des années 1950 où un
Les écologistes n’ont pas osé dire que France. Plus le capital vient s’investir, compromis était passé entre deux
leur approche signifiait des millions de plus on fabrique de la croissance éco- classes sociales, le patronat et la classe
chômeurs car elle implique de choisir nomique. Le ruissellement, c’est nous ouvrière. Les nouveaux emplois liés aux
la protection de la nature plutôt que la mettre en condition de capter autant nouvelles technologies – l’ubérisation –
protection des hommes. Comme c’est que les autres la croissance mondiale. vont de pair avec un abaissement hal-
indicible, inenvisageable, on est obligé On a le sentiment qu’il n’y a plus lucinant des droits sociaux de ces nou-
de vivre avec une cote mal taillée. D’au- de grands patrons… veaux salariés. Puisqu’ils ne sont pas
tant plus que l’écologie exige une régu- C’est faux. La France est le seul pays syndiqués pour imposer à leurs em-
lation mondiale. Un « petit » pays européen à avoir « fait » des entrepre- ployeurs des conditions de décence,
comme la France ne peut pas prendre neurs de niveau mondial. Il n’y a pas, c’est à la puissance publique d’interve-
des mesures discriminantes pour l’ac- en Allemagne ni en Angleterre, d’équi- nir. On revient à l’époque où Bismarck
tivité économique sans s’engager dans valents à François Pinault, Bernard Ar- mettait en place, par décision autori-
une impasse. Ce n’est pas par respect nault, Vincent Bolloré, etc. Aux États- taire, les premières lois sociales. C’est à
du multilatéralisme que la Chine a si- Unis, il y en a dans les Gafa, les l’État de faire voter des lois pour proté-
gné la COP21, c’est parce que ça ne lui nouvelles technologies. Il y a une dif- ger les salariés ubérisés.
coûtait rien ; sous la pression de son opi- férence de nature entre entrepreneur et Vous croyez encore à la possibilité
nion publique, le pouvoir chinois est manageur. Pour ce qui est des mana- de croissance infinie ?
obligé de prendre de telles mesures. geurs, la part des Français dans les di- Je crois que la croissance est conti-
C’est donc la somme des pressions des rigeants de rang mondial, en dehors de nue. Le vrai critère d’enrichissement
opinions publiques qui peut rendre la France, est supérieure à la place de la n’est pas le taux de croissance en soi,
possible un engagement international. France dans l’économie globale. Les mais le taux de croissance par habitant.
Votre optimisme laisse croire que nous entrepreneurs ne sont pas nécessaire- Quand l’Allemagne, dont la popula-
pourrions arriver à cette régulation… ment des gens passés par des machines tion baisse, a une croissance de 1,5 %,
La régulation écologique mondiale à former des élites. Les manageurs, oui. ça fait une croissance équivalente à la
n’est que la somme des égoïsmes natio- Le système français, c’est une univer- croissance américaine dont la popula-
naux. Il y a quatre blocs : les États-Unis, sité moyenne, mais des filières d’élites tion augmente. Là où il y a une ano-
la Chine, l’Inde et l’Europe. La Chine au plus haut niveau mondial. C’est malie française, un handicap à court
est dans une politique de protection de pour cette raison que nombre d’entre- terme et une formidable chance à long
la nature parce qu’à Pékin on ne peut prises américaines, britanniques et terme, c’est que, pour l’instant, la
plus respirer, c’est tout. Ce que nous ne autres sont dirigées par des Français. France est le seul pays à avoir une crois-
comprenons pas, c’est qu’en Chine il Comment aborder la suppression sance démographique de longue pé-
n’y a pas de démocratie, mais il y a une d’emplois en raison de la robotisation ? riode. Chez nous, quand le produit na-
opinion publique. C’est la grande dif- Des emplois disparaissent et d’autres tional a une croissance de 1,5 %, la
férence entre la Chine d’aujourd’hui et emplois apparaissent. En revanche, la richesse individuelle n’augmente pas.
le soviétisme. Aux Et c’est ce qui explique beaucoup du
États-Unis, nombre Le système fiscal français pessimisme ambiant. Les gens n’ont
d’États et nombre de pas le sentiment d’améliorer leurs
villes sont des puis- était une machine à éloigner conditions parce qu’ils sont de plus en
sances économiques le capital de la France. plus nombreux à partager un gâteau
plus grandes que la plu- qui ne croît pas plus qu’ailleurs.
part des pays européens, et ils vont dans mécanique économique qui est la On a eu l’impression d’une parenthèse
le sens de l’écologie. L’Europe est quand nôtre fait que le marché du travail se enchantée avec l’élection de Macron,
même très en avance malgré des contra- segmente entre des emplois très qua- mais le pessimisme est de retour…
dictions internes. L’Inde en est là où en lifiés, très bien rémunérés, et des em- Les Français sont plus pessimistes sur
était la Chine il y a trente ans : une po- plois d’exécution peu qualifiés et peu la France que les Afghans sur l’Afgha-
pulation qui augmente, un besoin de rémunérés. De ce point de vue, la ré- nistan. Mais ils sont optimistes à titre
croissance économique. volution technologique ne met pas fin individuel pour eux-mêmes. La France ?
Et les premiers de cordée assimilés dans à l’emploi ; elle met fin au grand mythe Un pays à optimisme individuel qui fa-
l’opinion à la thèse du ruissellement, cela unitaire de la classe moyenne. La ré- brique un pessimisme collectif ! Et,
vous semble pertinent ? volution technologique accompagne pour se rassurer, il suffit d’interroger les
On ne peut pas gérer une économie une polarisation dont le degré d’iné- étrangers : ils échangeraient volontiers
capitaliste ouverte sans avoir le même galités est la traduction. leurs dirigeants contre Macron. L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 41


classes est désormais « révolue » (sic), !"#$%&'(")&%#&*(+,"-.+)%
comme s’il était possible de l’éteindre,
comme d’autres la lumière,
en sortant de la pièce. C’est elle enfin
qui ruine, paraît-il, tout espoir
crédible de « révolution » (allez savoir
/%&$%00,)0)$&&
pourquoi), alors que les classes
populaires, depuis quelques années,
installent leur soft power
(allez comprendre comment).
No society, no future ?
.1&')02,$,3#$%
En tout cas, il y a du complot Seule la Chine semble avoir pris la pleine mesure
dans l’air ! Ou, s’il n’y en a pas, des défis auxquels le genre humain est confronté, tandis
il faut croire pour le moins, que l’Occident paraît avoir jeté l’éponge et ne cherche pas
avec Christophe Guilluy, que des à repenser son modèle de développement.
forces sociales et culturelles
d’une intelligence rare et perverse
Par Paul Jorion
se sont liguées depuis quarante ans
pour subvertir des sociétés
qui jusque-là se portaient comme un
charme. Avant, en France notamment,
les dirigeants dirigeaient, les paysans ur toutes les questions, et par envahir la partie hospitalière de
labouraient, les boutiquiers
boutiquaient et les ouvriers
sifotaient à la chaîne. Bref, c’était
papa dans maman. Rien que du
bonheur ! Aujourd’hui, cela n’est plus,
sans que le géographe, dont c’était
s tout particulièrement
celles qui portent sur de
grands phénomènes de
société tels qu’un effondrement
éventuel de l’Occident, l’anthropo-
logue s’efforce d’abord de prendre
la Terre, ensuite sa partie inhospita-
lière, ce qui l’a obligé à résoudre par
l’outil et la machine des problèmes
de chauffage et de stockage d’ali-
ments. Aujourd’hui, la Terre est en-
tièrement habitée, et si nous cher-
pourtant l’objectif, ne dise autrement de l’altitude : y a-t-il une réponse chons de nouveaux habitats, il nous
que par un raisonnement mécanique dans la nature humaine, sachant faut penser à d’autres planètes de
et sommaire quelles forces et surtout que celle-ci n’a pas cessé d’évoluer, notre système solaire ou à des
quels intérêts réels étaient une composante culturelle étant ve- exoplanètes dans d’autres systèmes
à l’œuvre dans ce grand basculement, nue s’ajouter au donné purement stellaires.
qui vient de loin parce qu’il biologique. Nature et culture hu-
reste d’abord celui de la modernité. maines constituent une combinai- ESPÈCE OPPORTUNISTE
Pour comprendre, rien de mieux son indécomposable depuis l’inven- Le genre humain est aussi une es-
sans doute que de lire ou de relire tion du langage, et surtout celle de pèce sociale. Thomas Hobbes au
ces grands auteurs – Michéa, Gauchet, l’écriture, qui a offert à la culture XVIIe siècle et Jean-Jacques Rousseau
Goodhart, Vance ou même Debray… – son « grenier à grain ». au XVIIIe nous ont familiarisés avec
qui ne sont pas des catacombes Partons du biologique. L’homme l’idée du contrat social : animaux so-
est aux yeux des biologistes une es- litaires au départ, nous nous sommes
pèce sociale, colonisatrice et oppor- un jour réunis et avons décidé de sa-
Il y a du complot tuniste. Une espèce « colonisatrice » crifier une part de notre liberté pour
dans l’air ! envahit son environnement jusqu’à assurer notre sécurité tous ensemble.
atteindre les limites de ce qu’on ap- Il s’agit d’un mythe bien entendu,
et auxquels l’auteur se réfère à foison pelle la capacité de charge d’une es- Aristote bien avant eux disait déjà de
dans les notes de son livre. Les clés du pèce par rapport à celui-ci. Elle doit l’homme : zoon politikon, un animal
prétendu « secret », elles sont là, alors se trouver un nouvel environne- qui vit en société.
sur la table, depuis longtemps déjà. ment. Le genre humain a commencé Le genre humain est aussi « op-
On peut les discuter parce qu’elles portuniste », au sens que les biolo-
sont sérieuses et argumentées, Anthropologue de formation, Paul Jorion gistes attribuent à cet adjectif,
à l’inverse d’un livre bâclé qui présente a eu une seconde carrière dans la finance. c’est-à-dire capable de changer de
Analyste avisé du secteur, il a anticipé
tous les défauts nécessaires pour
la crise des subprimes de 2007.
stratégie devant un obstacle appa-
être salué comme il se doit par Il vient de publier Défense et illustration remment insurmontable. La pre-
la société médiatique. François Bazin du genre humain (Fayard). mière grande observation se situe là :

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 43


en couverture

Évolution des revenus plus ou moins grandes propor-


tions. Or on sait aujourd’hui que, par-
!"#$#%&%'()"*#+#,!-#".# delà l’amorce qu’ont constituée les
subprimes, ce qui a fait chuter l’écono-

*/01'.#2'/.3,!.4#')3# mie occidentale en 2008, c’est bien


l’orgie de crédits. Un seul chiffre dit,
à cet égard, tout : alors qu’une semaine
Réalisé en 2012, ce graphique fait clairement apparaître avant le sinistre jeudi noir du 24 oc-
les effets de la mondialisation sur les classes sociales. tobre 1929, le ratio des dettes privées
sur le PIB se montait (déjà) aux États-
Unis à 175 %, il grimpait, à la veille
de 2008, au chiffre astronomique de
298 %. Il suffisait alors que des retards
apparaissent dans le paiement des in-
térêts de ces dettes pour que le système
entier s’écroule, gagnant par conta-
gion, du fait de l’entrelacement du sys-
tème bancaire international, tous les
pays. Le problème ? La situation, sur

INFOGRAPHIE SANDRINE SAMII


ce point, n’a guère changé.
Depuis deux ans, la Banque mon-
diale ne cesse de tirer la sonnette
d’alarme : le montant cumulé des
dettes dans le monde (dettes d’État et
surtout privées) a certes baissé en
Chaque époque a sa figure classes « moyennes moyennes » dans pourcentage du PIB mondial d’un
symbolique. La nôtre pourrait être le monde, en gros celles de la Chine modeste 1 % à 2 %, mais il est plus
résumée par ce qu’on appelle le et de l’Inde. La partie de la trompe qui élevé en valeur absolue qu’à la veille
« diagramme de l’éléphant ». Celui-ci descend très bas jusqu’au point zéro du krach de 2008. Comme si le
vient d’une étude chifrée fort sérieuse décrit le sort des classes moyennes monde, en particulier occidental, ne
faite par l’ex-économiste en chef de la supérieures (les occidentales). pouvait plus se passer de la morphine
Banque mondiale, le Serbo-Américain Bien que leurs revenus surpassent ceux du crédit. Comme s’il naviguait de
Branko Milanovic. Dans un « papier de leurs homologues des pays en bulles en bulles spéculatives, une fois,
de travail » paru en 2012, il a relié les développement, elles font du surplace sur l’Internet, une autre sur les cré-
points formés, en abscisse (l’axe depuis vingt ans. Et la trompe se relève dits immobiliers, aujourd’hui sur
horizontal), par la distribution des ensuite très haut, matérialisant ceux à la consommation, les prêts aux
Terriens en fonction de leurs revenus l’explosion des revenus des 10 %, 1 % et étudiants et, comme à l’accoutumée,
selon des « déciles » – les 10 % les plus plus encore 0,1 % de la population l’immobilier. Et, en faisant baisser
pauvres se situant à gauche et mondiale. En dix ans, ces revenus ont les taux d’intérêt quasi à zéro, la po-
les 10 % les plus riches à droite – et, en progressé en moyenne de 60 %, un litique de quantitative easing des
ordonnée (l’échelle verticale), par les pourcentage égal à celui de la hausse
variations de leur revenu réel entre des revenus des nouvelles classes
1988 et 2008. Le graphique qui en moyennes des pays en développement.
résulte est d’abord passé inaperçu. Puis Ce graphique a, bien sûr, été discuté.
certains commentateurs, notamment
l’économiste Paul Krugman, y ont vu la
Certains en ont refait les calculs, ou les
ont actualisés, pour la période 2008-
&)#5/0-33)"5.#
figure parfaite des difcultés actuelles
des pays développés. Ils l’ont baptisée
2017. La figure change alors un peu,
mais elle n’est pas remise en cause
-*)&-."".#')*-".#
Le produit intérieur brut (PIB) de l’Italie
« l’éléphant » en raison de sa forme. fondamentalement. Certains traits en
n’a toujours pas renoué avec son niveau
La queue de l’animal (à gauche), avec sont même accusés : le haut de la d’avant 2008. Pis, il s’établit, hors infla-
sa montée très forte située au-dessus trompe se dresse plus haut encore. tion, au même niveau qu’en 2000 ! L’Es-
de la croissance moyenne du monde, L’« éléphant » annonce en quelque pagne, pourtant très touchée par la crise
montre la sortie rapide de la pauvreté sorte le Brexit, Trump et le populisme de 2008, a d’ores et déjà rattrapé le pays
des moins riches. Le « dos » de italien… Le totem de notre de Fiat et de Ferrari et devrait le dépasser
l’éléphant, rebondi, illustre la percée des efondrement social et politique. P. B. dans les deux ans qui viennent.

48 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


en couverture

de les conduire à une issue fa- !"#$%&'($%(&)(*%"&%(+,-.-/0%


tale. Il ne s’agit pas ici d’emboucher
la trompette catastrophiste de la Dé-
cadence. Spectaculaire, ce discours
est nombriliste, purement déclama-
toire et vain. De façon plus positive,
1%*(2"/034%*((
il s’agit de comprendre ce qui, dans
les décisions prises par nos écono-
mies, les amène à rencontrer ces
signes d’effondrement ou de pré-
effondrement que nous avons énu-
5"0(6),0&&%.7
mérés. Incontestablement notre La crise est aussi le symptôme d’une civilisation qui
« modèle » économique, social et po- peine à se renouveler face à d’autres puissances, et d’une
litique en porte la responsabilité et, démocratie tributaire du temps court des élections.
au-delà, nos habitudes de pensée le Par Patrice Bollon
fondent. Mais on peut aussi se de-
mander si on ne se trouve pas face à
un effondrement possible plus géné-
ralisé du « genre humain » en soi.
Une évolution dont seule la Chine
aurait réellement conscience au- ne des lignes de partage sociétés, des libertés publiques et
jourd’hui avec sa volonté de devenir
le leader mondial d’une « industrie
intelligente » entièrement robotisée
et respectueuse de l’environnement
– un objectif, au demeurant, très
loin d’être atteint (2).
u idéologique majeures
entre les pays occiden-
tau x et la Chine
concerne, on le sait, la question des
droits de l’homme. Le refus par le
Parti communiste chinois d’une dé-
leur effectivité dans les pays occiden-
taux. Reprenant des éléments de la
doctrine de Confucius, ils sou-
tiennent qu’un pouvoir fort est né-
cessaire pour réaliser l’« harmonie »
indispensable à la survie de toute
L’Occident traverse une passe dif- mocratie plurielle, son contrôle collectivité. Et pouvoir fort ne signi-
ficile, mais il n’est pas condamné étroit de l’opinion et la répression fie pas pouvoir dictatorial ou autiste.
d’avance. Il doit « seulement » se re- qu’il exerce sur certaines popula- Un gouvernement ne saurait se
fonder, inventer un autre modèle, à la tions de ses « marges » comme les maintenir que s’il est à l’écoute des
fois économique, social, politique et Ouïghours ou envers ses voix dissi- demandes de ses administrés. Le ré-
idéologique, plus en harmonie que dentes internes passent de façon lé- gime chinois ne serait ainsi pas anti-
l’actuel avec les tournants techno- gitime, aux yeux des Occidentaux, démocratique. Il représenterait un
logiques et géopolitiques majeurs qui pour des atteintes à l’expression in- autre type de démocratie, fondé sur
affectent le monde nouveau qui dividuelle. Ce n’est pas ainsi, on s’en un équilibre des devoirs, et non,
émerge. Et rien, sur ce plan, n’est a doute, que le voient les autorités comme chez nous, des droits. Et il
priori impossible. Mais le pire serait chinoises et leurs soutiens. Certains serait non seulement plus efficace
– cela, hélas ! s’est déjà vu – que font ainsi valoir que l’idée des droits mais plus respectueux au final des
« l’Europe » (au sens de la culture eu- de l’homme est une valeur typique- individus, puisqu’il leur apporte une
ropéo-occidentale) fasse comme si de ment occidentale, qui n’a pas cours amélioration de leur bien-être éco-
rien n’était, comme si son destin « na- ailleurs : ils la rejettent au nom de nomique à long terme – ce que ne
turel » était encore, et toujours, de do- « valeurs asiatiques » spécifiques. semblent plus pouvoir assurer au-
miner le monde. Et si un peu d’auto- Dans les années 1980-1990, c’était jourd’hui à leurs citoyens les démo-
critique, une attitude d’humilité et le discours de Lee Kuan Yew (1923- craties occidentales.
une réelle inventivité aidaient l’Occi- 2015), le père fondateur de la répu- Un tel argumentaire ouvre la
dent à se ressourcer ? Et à survivre. L blique de Singapour et son Premier porte à la justification des régimes
ministre quasi inamovible. les plus arbitraires, mais peut-on re-
(1) Efondrement. Comment les sociétés décident
fuser de l’entendre ? L’idée que la dé-
de leur disparition ou de leur survie,
Jared Diamond, traduit par Agnès Botz NOS DÉMOCRATIES BALLOTTÉES mocratie représentative à l’occi-
et Jean-Luc Fidel, éd. Folio essais. Sans aller jusqu’à ce refus de toute dentale serait le fin du fin de toute
(2) Voir aussi la conférence donnée en juin discussion, d’autres avancent une ar- évolution politique a du plomb dans
dernier par le libéral Philippe Waechter, chef
économiste d’Ostrum Asset Management
gumentation plus raisonnée mais l’aile depuis le ratage irakien. Et le
(Natixis), « Chine-États-Unis. La bataille ne fait tout aussi ferme : ils mettent en spectacle qu’offrent nos démocraties,
que commencer », en libre accès sur Internet. doute le caractère central, pour les ballottées par des pouvoirs à court

50 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


notre
bibliothèque Romans · Essais · Poches · Romans graphiques

BRECHT EVENS/ACTES SUD BD

Vol de nuit
Quartier des Rigoles, la nuit, la foule et les lumières dissimulent des âmes solitaires : Jona
et son vieil ami sorti de prison ; Vic, que sa famille veut faire interner ; Rodolphe le dépressif…
Le fil conducteur entre ces personnages : un taxi orné d’un squelette miniature.
Le magnifique roman graphique d’un Belge qui réconcilie l’aquarelle et le néon.
LES RIGOLES, Brecht Evens, éd. Actes Sud, 336 p., 29 €.

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 53


notre bibliothèque fiction

THIERRY ALBA POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


!"#$%&'(")*+',&-.%/$*)&*+)#&#-.0*12")3)# qualifier ni l’un ni l’autre de roman
(tout est vrai, dans l’un comme dans

Dans les ombres l’autre), empruntent au genre polar et


situent le cœur de leurs intrigues dans
la France des années 1960.

des sixties
Christophe Boltanski, grand repor-
ter à Libération puis à L’Obs, est entré
en littérature en 2015 avec La Cache
(lire Le Magazine littéraire n° 560,
oct. 2015), où il se faisait, avec humour,
Le premier, après la mort de sa mère incontrôlable, tendresse et précision, l’archéologue
enquête sur ses parts secrètes, notamment durant de sa famille. Une famille autarcique,
la guerre d’Algérie ; le second s’attache aux ravisseurs asociale, hantée par la guerre, la Shoah
fantasques du petit héritier Peugeot, en 1960. et la peur, propre à générer dans sa
descendance la névrose ou la dé-
Par Alain Dreyfus mence. Allez comprendre : la famille
se porte bien, merci, et compte parmi
ses membres le sociologue Luc Bol-
es énigmes insolubles se ré- temps, ce que l’on trouve n’est pas ce tanski, père de Christophe, et Chris-

l solvent parfois par des rap-


prochements imprévisibles,
fruits du hasard et non du
flair de l’enquêteur. Pour le
dire autrement, c’est souvent
lorsque l’on ne cherche pas que l’on
trouve. Le hic, c’est que la plupart du
54 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
que l’on cherche. Tout cela pour dire
qu’il n’est pas évident d’opérer des rap-
prochements imparables entre Le
Guetteur de Christophe Boltanski et
Série noire de Bertrand Schefer. Voici
les seuls indices dont nous disposons :
les deux récits, puisqu’on ne peut
tian, oncle de l’auteur, artiste contem-
porain de stature planétaire. La mère
de Christophe Boltanski était un per-
sonnage périphérique de La Cache. Elle
est au cœur du Guetteur. Fantasque,
brillante et invivable, elle a fini ses jours
dans une folle solitude. Chargé avec sa
sœur de déblayer l’appartement après l’automobile, a été kidnappé. Du ja-
le décès précoce de sa mère, l’auteur !"#$%& mais-vu dans un pays tétanisé d’effroi.
joue son rôle d’« éradicateur » dans une La presse démultiplie ses tirages, on
frénésie désolée, comme si « rien ne de- LE GUETTEUR, reste collé devant les rares télés en noir
Christophe Boltanski,
vait lui survivre ». Il vide les lieux en- éd. Stock, et blanc sur l’unique chaîne d’État, qui
combrés d’un effarant fatras de bag- 288 p., 19 €. diffusent des reportages inimaginables
lady : « Sacs pleins de sacs, fouillis de aujourd’hui : pour prouver que le dan-
polyéthylène, contenants et contenus ger est partout, en caméra cachée au
entremêlés, appareils électriques frap- pied des Buttes-Chaumont, des repor-
pés depuis belle lurette d’obsolescence, ters abordent des gosses ingénus et les
cimetière de bouteilles vides, talons de font, sans difficulté, grimper à l’arrière
Carte bleue, tickets de caisse, publici- d’une camionnette… Enlevé dans un
tés pour pseudo-ramoneurs. Elle gar- parc à jeu du golf de Saint-Cloud, le pe-
dait tout. » Une chemise en carton SÉRIE NOIRE, tit Éric est retrouvé, quarante-huit
Bertrand Schefer,
échappe au carnage. Elle contient des éd. P.O.L,
heures plus tard, indemne sur un trot-
ébauches de polars écrites par une lec- 172 p., 19 €. toir d’une avenue proche du Trocadéro.
trice insatiable des publications de Le père a dans l’intervalle versé une
« Masque » et de « Série noire », qui en- rançon de 50 millions de francs (l’équi-
tassait du sol au plafond les coupures valent de 75 millions d’euros).
de faits divers horrifiques. Ses écrits ? Bertrand Schefer a reconstitué avec
« Bandes-annonces », « entames de cha- Simenon. Ben Hur en ouverture, palme minutie le parcours des ravisseurs. Rien
pitres, d’attaques dépourvues de d’or pour La Dolce Vita de Fellini. La pourtant du constat froid d’une fiche
chutes », « promesses de livres qui source de Bergman et Moderato canta- de police. À la manière d’un Modiano
n’existeraient jamais ». Il n’est pas ques- bile de Duras et Peter Brook se par- qui aurait remplacé, sans perdre son
tion dans Le Guetteur de donner suite tagent les restes du festin. Prix de la cri- charme, le flou par la précision, il fait
et fin à ces textes inaboutis. Le fils tente tique, L’Avventura d’Antonioni a fait un revivre avec fluidité une génération fas-
de combler les béances biographiques flop. Sa vedette, Monica Vitti, est huée cinée par le luxe et le vedettariat. C’est
et de pister les dérives d’une mère qui à la sortie de la projection. Simenon l’âge d’or de l’automobile : on croise sur
lui a toujours échappé. Il s’y la route des 403 et des
emploie avec la méthode et Une chemise en carton DS 19 et une flotte améri-
la rigueur d’un investiga-
teur hors pair, sérieux sans contient des ébauches de polars caine de Studebaker et de
Chevy Impala, tous véhi-
esprit de sérieux, en sollici- écrites par une lectrice insatiable cules aussi utiles à exfiltrer
tant des témoins quelque- des publications de « Masque » des juke-box de contre-
fois parfaitement baroques
– on croise le créateur du
et de « Série noire », qui entassait bande qu’un enfant en-
dormi avec un chiffon im-
célébrissime Barbapapa – et du sol au plafond les coupures bibé de chloroforme.
souvent récalcitrants. Il de faits divers horrifiques. Apparaissent aussi, dans les
imagine des scènes aussi cafés et les night-clubs – pas
crédibles que tragicomiques. Agencé sauve pourtant le film en lui attribuant seulement pour la couleur locale –, les
dans une chronologie éclatée, le récit une récompense, séduit par cette « sé- silhouettes de Françoise Sagan, d’Anna
éclaire des zones d’ombre qui dé- rie noire à l’envers » « qui n’utilisait l’in- Karina ou encore, sur fond de tournage
bouchent sur de plus obscures encore, trigue policière que pour mieux en faire clandestin d’Histoire d’O, de Jean-
dont certaines ont trait – on n’en dira éclater le néant ». Dans le tourbillon des Jacques Pauvert, flanqué d’un futur
pas plus – à des activités clandestines fêtes cannoises, personne ne prête at- pape de l’undergound, Kenneth Anger.
durant la guerre d’Algérie. tention à une Danoise de 19 ans d’une Même J. Edgar Hoover, chef du FBI,
beauté renversante, au bras d’un joli y va de son commentaire : « On ne re-
LE NÉANT DE garçon, hybride de Brialy mâtiné de trouvera jamais les coupables. » Les rap-
L’INTRIGUE POLICIÈRE Belmondo. Un an plus tard, on décou- prochements imprévisibles produisent
Il n’est qu’incidemment question d’Al- vrira qu’il était l’homme le plus recher- parfois les effets attendus. Un an plus
gérie dans Série noire de Bertrand Sche- ché de France. À Cannes comme ail- tard, la bande, dont on découvre qu’elle
fer, traducteur du Zibaldone de Leo- leurs, on ne parle que du fait divers sans a suivi à la lettre le canevas de Rapt, une
pardi et de quelques textes brefs, précédent advenu un mois plus tôt : « Série noire » de Lionel White, est sous
intimes, d’une sombre densité. Tout « 30 000 policiers recherchent les les verrous. Précisons que toutes res-
commence au Festival de Cannes, en odieux auteurs du rapt », titre encore semblances entre les œuvres de Chris-
1960. Une cuvée de choix pour la Nice Matin. Le 12 avril, Éric Peugeot, tophe Boltanski et de Bertrand Schifer
13e édition, présidée par Georges 4 ans, fils du richissime industriel de ne sont que pures coïncidences. L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 55


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À l’enseigne des désirs Avant la bombe Sauvageries sous roche

Au rayon des viandes et volailles, Un polar entre France et Algérie Deux étés à la montagne,
la femme plaquée se défie de tout, qui anticipe les attentats de Paris l’un en 1914, l’autre en 2017,
des hommes et des étiquettes. en 1995 sur fond de guerre civile. qui finissent par se rejoindre.
Dans Mon âge, son précédent ro- Que retient-on d’un attentat ? Des Été 1914 : des hurlements sinistres
man, Fabienne Jacob vantait l’hyper- données précises qui tentent de donner déchirent la nuit d’Orcières, troublant
marché comme un de ces lieux sans un contour au chaos. Mais l’inventaire, le repos des villageois. Été 2017 : sur le
temporalité où le corps délivré des ans si rigoureux soit-il, est aussi réinven- même mont d’Orcières, deux citadins
peut flotter à son aise. Mais, au rayon tion : en réduisant un attentat à une li- en mal de déconnexion goûtent la
des viandes et volailles où s’ouvre son tanie de faits, on le coupe du magma tranquillité inégalable des lieux. Les
nouveau livre, cette douce apesanteur de circonstances qui a généré l’instant. premiers sont à la veille de la plus
a pris du plomb dans l’aile. Pour la nar- Cet avant, informe et inorganisé, voilà terrible guerre jamais recensée. Les
ratrice tout juste plaquée, l’heure est à ce qui intéresse Frédéric Paulin dans ce seconds aspirent à une paix envolée
l’examen des étiquettes, par défiance à récit pointilliste qui retrace les mois parmi les ondes et les particules fines
tout ce qui désormais « entre en elle », précédant les attentats de 1995. Dans de Paris. Tumulte contre silence
hommes et aliments. Quant au bellâtre ce polar géopolitique solidement bou- assourdissant, monde ancien contre
qui semblait sur le point de l’aborder, lonné à la réalité, on suit Tedj Benlazar, monde moderne, réquisitions forcées
le voici qui renonce devant les étals ré- agent de la DGSE en poste en Algérie. contre déprise volontaire : ainsi ricoche,
frigérés… Le monde se serait-il « pas- Autour du lieutenant Benlazar, ça four- entre chien et loup, l’habile balancier
teurisé » ? De ce soupçon découle un mille, de ses collègues aux généraux al- de Serge Joncour, plus que jamais fidèle
libre itinéraire entre souvenirs et anec- gériens, sans oublier les combattants is- au télescopage des contraires dont il a
dotes, en quête de toutes ces occasions lamistes du GIA ou du FIS et les civils l’art autant que le goût.
où camarades, passants, professeurs, anonymes pris dans le tourbillon de la Aux chapitres pairs : la peur supers-
amants suivent, apostrophent ou entre- guerre civile algérienne. titieuse d’un hameau aux prises avec les
prennent des femmes sur un mode plus Voilà un récit prenant le risque de privations de la guerre et l’étrange voi-
ou moins convenu et avenant. l’éparpillement, choisissant d’épouser sinage d’un dompteur allemand réfu-
Le charme du texte tient à ce souple la forme de l’explosion finale en s’émiet- gié sur le causse avec ses fauves. Aux
coq-à-l’âne qui, ancré dans l’expérience tant en scènes, rarement plus longues chapitres impairs : l’angoisse para-
sensible, épouse le flux de la pensée et qu’une poignée de pages. Malgré cette noïaque de Frank, paralysé à l’idée de
sème, chemin faisant, une galerie de narration heurtée faite d’allers-retours vacances sans eau ni réseau mais bien-
portraits de femmes aussi libres et entre la France et l’Algérie, le passé et tôt gagné par les séances de méditation
trempées que vraies. À l’heure où la vi- le présent, la réalité historique et son de sa femme et la brute indocilité de
déo d’une Parisienne agressée en plein double fictif, c’est toute une esthétique l’environnement. Entre les deux : la
jour poursuit son tour du Net, le livre de vases communicants que l’auteur multiplication patiente et menaçante
rappelle ce que devrait être la rue : « un met en place. L’armée algérienne tra- d’échos et d’emboîtements, jusqu’à ce
vivier foisonnant et réjouissant », ter- vaille avec les terroristes qu’elle s’éver- que les deux histoires s’engrènent, à la
rain de frôlements et de regards croi- tue à combattre, pendant que la France manière d’un piège refermé. Car ce qui
sés où se joue « l’élan » vital de l’autre joue les saintes nitouches. Déserteurs court sous cette langue farouche et per-
vers soi et de soi vers l’autre. Et suggère, et transfuges, indics et agents doubles cutante, c’est une même et atavique sau-
loin de l’outrance de la tribune impor- deviennent les incarnations de ce vagerie. Sauvagerie indomptable de la
tunophile de janvier dernier, qu’on monde où aucune place n’est défini- nature, des bêtes, et surtout des
peut apprécier des mots crus et en tive. Frédéric Paulin nous rend compte hommes, condamnés à se guetter, se re-
condamner d’autres, célébrer la nudité d’un monde où rien n’est simple, où nifler, s’entre-dévorer. Et d’autant plus
tout en étant pudique, être féministe tout est poreux, et où toute tentative dangereuse qu’on la croit endormie sous
sans prôner l’asepsie des rapports d’explication sonne « comme un délire le vernis du confort, du véganisme et
homme-femme. Camille Thomine psychiatrique ». Pierre-Édouard Peillon de la civilisation. C. T.
UN HOMME ABORDE UNE FEMME, LA GUERRE EST UNE RUSE, CHIEN-LOUP, Serge Joncour,
Fabienne Jacob, éd. Buchet-Chastel, 160 p., 15 €. Frédéric Paulin, éd. Agullo, 384 p., 22 €. éd. Flammarion, 476 p., 21 €.

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 57


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Le souffle du désert Sauver sa propre histoire Des auteurs spécialistes vous éclairent
sur des grandes thématiques d’histoire
dans une nouvelle collection
de livres-documents.

Pour le grand public


et les passionnés d’histoire.
En Afrique, un « enfant-colère » Employé d’une mystérieuse
raconte, telle une légende, multinationale, un écrivain est pris
la destinée de sa mère disparue. dans les filets du Big Data.
La barque s’avance dans la baie Dans La Vie de jardin, le précédent
scintillante, le vieux Darzagar s’assied roman d’Alexis Brocas (journaliste au
à la proue et fait signe au jeune Malaka NML), il y avait un gazon impeccable- format
de commencer son récit, pour que ment taillé et des mauvaises herbes in- poche
s’ouvrent les portes du cimetière sacré… disciplinées : dans la banlieue ouest pa- 12 x 18 cm
En racontant l’histoire de Salina, sa risienne, pendant que les adultes se
mère, pleine de rage et d’errances, Ma- conformaient aux mythes de la bour- 12 €
laka espère lui offrir, post mortem, la geoisie catholique (maison avec jardin,
paix qu’elle a poursuivie en vain au rejetons chez les frères des écoles chré-
cours de son existence. Alors il laisse sa tiennes, réussite sociale s’enroulant au-
voix résonner, comme celle d’un tour des affects comme une plante
conteur de légendes, et décrit l’hostilité grimpante), une bande d’adolescents
du désert africain, les périples des mar- tentait d’écrire son histoire dans des
chands, les guerres de clans… jeux de rôles peu avares en cochonne-
La nécessité de raconter, de trans- ries puis des raves électrisées par la
mettre, fait battre le cœur du roman drogue. Un dieu dans la machine a tout -04-1 - 152 pages
ISBN 979-10-96963
– et pourtant, Salina est avant tout gou- d’une bouture pratiquée sur son prédé-
verné par le silence. Le silence des gestes cesseur avec comme narrateur une ver-
solennels, de l’écoute avide, ou de l’at- sion adulte d’un des jeunes de La Vie Cet ouvrage retrace la brillante civilisation
tente insoutenable. Chez Laurent de jardin et une même obsession pour des Vikings, leur expansion à travers le
Gaudé, les silences sont éloquents : ils les fictions qui structurent nos vies. De globe et leur héritage. Fiers combattants
laissent aux symboles l’espace pour se gratte-papier pour une rubrique de faits et navigateurs de génie, les Scandinaves
déployer. Un monde rocailleux se des- divers, le narrateur se mue en écrivain débarquent sur la scène internationale dès le
sine peu à peu, peuplé d’âmes sans sé- raté avant de se retrouver « rédacteur » VIIIe siècle. Ils sillonnent les mers en tous
pulture qui rappellent les mânes des chez Larcher, une multinationale tra- sens, mènent des expéditions maritimes
tragédies grecques. Le destin accable vaillant en sous-main à quadriller le en Angleterre, en Irlande, en Francie
Salina, cette femme salée par les pleurs monde grâce au Big Data. occidentale, en Islande…
depuis sa naissance : mariage forcé, dés- Commençant comme une satire du Les plus audacieux découvrent le
honneur, bannissement. Croît en elle monde des entreprises, le roman vire à Groenland et prennent pied en Amérique ;
d’autres vont poser les fondements d’un
une telle hargne qu’elle engendre un la science-fiction façon glaçon dans le
État russe et taquiner au passage la patience
« enfant-colère », né de ses regrets. dos. Lorsque le narrateur interroge l’al-
des empereurs byzantins. Comment ces
Comme dans Le Soleil des Scorta, on gorithme Larcher sur l’espérance de vie
hommes du Nord ont-ils pu déferler avec
retrouve dans Salina une lignée sou- de sa fille et voit la courbe s’arrêter à autant de facilité sur le monde occidental ?
mise à la cruauté du sort. Mais c’est sur- 17 ans, le compte à rebours est lancé.
tout à sa veine homérique – qui faisait Persuadé que la machine développée
la singularité de La Mort du roi Tson- par son employeur s’extrait de la virtua-
gor – que revient ici l’auteur. Une fois lité des statistiques pour influencer la Retrouvez toute la collection sur
encore, on se laisse emporter par son réalité, le narrateur cherche tous les www.ophrys.fr
lyrisme et ses thèmes légendaires. Mais, moyens pour sauver sa fille. Comme
parce qu’on l’aime tant, on aimerait dans un épisode de Black Mirror ou de et bénéfciez de 5 % de remise
qu’il nous emmène parfois vers d’autres Westworld, la perversité en moins et la avec le code promo ML2018
horizons esthétiques. Manon Houtart tendresse en plus. Pierre-Édouard Peillon
SALINA. LES TROIS EXILS, UN DIEU DANS LA MACHINE, en collaboration avec
Laurent Gaudé, éd. Actes Sud, 160 p., 16,80 €. Alexis Brocas, éd. Phébus, 192 p., 17 €.
ville abordable, confortable et sans l’un des patients de Dustin, un ancien
prétention, mais qui souffre d’un fas- flic du nom d’Aqil Ozorowski, n’est !"#$%&
cinant complexe d’infériorité : elle pas de cet avis. Il pense, lui, qu’un
pense que les autres villes se foutent tueur en série satanique est à l’œuvre. UNE DOUCE LUEUR
d’elle. En fait, elle a raison : Cleveland « Je n’ai pas fait l’expérience directe de DE MALVEILLANCE,
Dan Chaon,
est régulièrement décrit comme une rituels sataniques ou de meurtres, pré- traduit de l’anglais (États-Unis)
sorte de trou ringard. Notre artiste le cise Dan Chaon. Mais, quand j’étais par Hélène Fournier,
plus célèbre est le scénariste de BD gamin, dans les années 1970 et 1980, éd. Albin Michel,
Harvey Pekar qui, dans American les journaux fourmillaient de ce genre 544 p., 24,50 €.
Splendor, a élevé la décrépitude au rang d’histoire. Les Américains croyaient
des beaux-arts. En 1950, le recense- vraiment que les meurtres rituels
ment indiquait 914 808 habitants. étaient chose courante, et les tueurs en en vous, Docteur. Dès que je vous ai
série faisaient la première page – des rencontré, j’ai su que vous étiez une
stars, à leur façon. Moi, évidemment, âme sœur. » L’un des fils du psy a un
Ça faisait bientôt j’étais fasciné. Le heavy metal, les jeux autre point de vue. « Ça faisait bien-
un an que ma mère de rôle, tout ça m’intéressait beau- tôt un an que ma mère était morte et
était morte et coup, et on sait ce que la plupart des mon père perdait la tête. »
gens en pensent… En un sens, j’étais Un mot ici sur la construction du ro-
mon père perdait plongé là-dedans, mais pas de manière man. Éclatée, multipliant les flash-back
la tête. aussi spectaculaire que les person- et les changements de point de vue, elle
nages de mon livre. » produit un sidérant effet de désorienta-
À présent, nous sommes à peu près Insidieusement, Aqil entraîne Dus- tion. Le présent n’existe pas, ce qui s’an-
385 000 : en l’espace d’un demi-siècle, tin dans sa quête obsessionnelle ; à nonce est déjà là, ce qui est arrivé arri-
Cleveland a perdu plus de la moitié de l’origine, pourtant, il le consultait vera encore. Le lecteur, en somme, fait
sa population. Bien qu’il existe encore pour arrêter de fumer. « J’ai confiance l’expérience de ce que Karl Jaspers, cité
beaucoup de quartiers animés, je suis par Dustin, appelait « l’expérience dé-
fasciné par les zones abandonnées, les lirante primaire » : « Les malades ont
hôtels et les usines en ruine, les des sentiments désagréables. […] Il
stations-services oubliées, les maisons existe une altération fine et pénétrante
vides – il y a là-dedans quelque chose qui enveloppe tout d’une lumière mys-
qui m’émeut et m’obsède. » Ville mou- %&'(%&) térieuse et effrayante… »
rante, femme déjà morte… À bien des De l’intrigue elle-même, on ne ré-
égards, Une douce lueur de malveillance vélera rien de plus ; ce serait peine per-
est un livre hanté, un roman de l’après. due. Dan Chaon, qui cite Lynch,
Le pire, veut-on croire, est déjà ad- Nabokov et Cortázar – trois grands
venu. On se trompe. illusionnistes – parmi ses influences,
nous laisse dans la solitude primale du
SIDÉRATION ET DÉSORIENTATION doute. « Je sais que la fin d’un roman
Russel, le frère adoptif de Dustin, est une expérience cruciale, j’ai abordé
ULF ANDERSEN/ÉD. ALBIN MICHEL

Russel « qui écoutait du death metal et le problème avec beaucoup de précau-


qui s’était tracé un pentagramme sur tions. Il n’était pas question de frus-
l’avant-bras avec la pointe d’un com- trer mes lecteurs ; en même temps, ce
pas », est remis en liberté après vingt- livre évoque tellement l’impossibilité
neuf ans passés à l’ombre : accusé en d’obtenir des certitudes, le côté fail-
son temps d’avoir tué les parents, la lible de la vérité et de la mémoire, que
tante et l’oncle de Dustin (lequel dor- je me serais senti malhonnête en ima-
mait dans un camping-car garé non Enfant adopté, Dan Chaon, aujourd’hui ginant une conclusion trop nette. J’ai
loin avec ses cousines Kate et Wave), 54 ans, a grandi dans un village essayé de trouver un équilibre entre
il a été disculpé par trois analyses du Nebraska comptant 20 habitants. fournir des réponses et laisser des
Au collège, il a entretenu une
ADN. Dustin, mis au courant par questions en suspens – une fin ou-
correspondance avec Ray Bradbury.
Kate, a la tête d’un homme à qui l’on Ses premiers recueils de nouvelles,
verte, donc. Disons simplement qu’il
annonce que la maladie est revenue. Fitting Ends (1996, non traduit) existe de multiples lectures possibles. »
Au même moment, des étudiants sont et Parmi les disparus (2001, Albin Toutes sont valides. Toutes sont ter-
retrouvés noyés au fond de rivières lo- Michel), ont connu un succès critique. rassantes. « Es-tu réveillé ? demande
cales. Leur point commun ? Ils étaient Il a écrit deux romans, Le Livre de Jonas un personnage à la fin du livre. Es-tu
tous ivres. « Mort par négligence », dé- et Cette vie ou une autre (2006 et 2011, en train de rêver ? Attends – ? Es-tu
clare la police. « Affaire classée. » Mais Albin Michel), best-seller aux États-Unis. toujours en vie ? » L

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 61


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Perdants magnifiques Madame Diogène La roue de la fortune

Petits et grands naufrages Une surprenante fable féministe Un livre hybridant tous les genres
par l’auteur de The Virgin Suicides, écrite en pleine Italie mussolinienne raconte l’ascension et la chute
à la fois sans merci et bienveillant. et traduite pour la première fois. des Lehman Brothers.
Un jeune globe-trotter parti visiter La Massaia, c’est l’unique nom de La saga des frères Lehman, qui s’est
l’Inde cesse de s’alimenter, s’enivre de la « fée du foyer » dont la vie est contée achevée de la façon que l’on sait (la
mysticisme et expédie des lettres déli- dans ce roman (paru en 1945), et qui chute de la banque devenant le cataly-
rantes à ses parents épouvantés. Une se plie difficilement à sa condition seur de la plus grave crise financière des
célibataire à poigne invite des hommes après avoir refusé de sortir d’une malle quatre-vingts dernières années), ne
à une soirée particulière, où ces mes- jusqu’à son adolescence. Atteinte du pouvait être circonscrite par un roman
sieurs sont censés éjaculer dans une syndrome de Diogène, qui inspira traditionnel : trop de palabres, trop de
poire pour permettre à l’hôtesse de se plus tard Le Baron perché de Calvino, folies. Monté en pièce de théâtre avant
féconder – mais, parmi eux, se cache et aussi indépendante que la Modesta de (re)devenir livre, le texte du drama-
un homme amoureux et doté d’un de Goliarda Sapienza, elle avait, ado- turge Stefano Massini s’est mué en une
plan ! Un dragueur irlandais d’âge mûr lescente hors du monde, des pensées vaste épopée multigenres : roman, es-
parvient à attirer chez lui deux jeunes d’ordre métaphysique. Son parcours sai, poème et même BD.
touristes… le jour même où se pointe est régressif, sa formation inversée : de De l’arrivée à New York, en 1844, du
un de ses vieux copains dépressif. petite sage qui interrogeait le monde « fils de marchand de bestiaux »
Rédigées entre 1996 et aujourd’hui, en spectatrice, elle devient une maî- Heyum Lehman (qui, dès les pre-
ces nouvelles ont en partage une bien- tresse de maison aliénée, gavée de sou- mières pages, renie son prénom pour
veillance lucide – celle du regard jeté cis concrets. La Massaia agit comme être accepté) au twist endiablé de Bob-
sur les personnages. Tous sont plus ou un chef guerrier aux troupes de ser- bie, le dernier de la famille qui ne sait
moins pathétiques, tel ce musicien en- vants bien rodées. Alors elle regrette, même pas qu’il est mort, c’est une cer-
detté qui s’accroche à son instrument s’interroge, fuit. taine histoire de l’Amérique qui nous
ancien pendant que sa femme tente de C’est l’occasion pour l’auteur de faire est contée : celle d’une nation construite
combler le déficit du ménage en fabri- du roman un objet protéiforme mêlant par et pour le fric, d’une religion fon-
quant des souris parfumées. Tous, ou essai philosophique, pièce de théâtre, dée non plus sur le verbe mais sur les
presque, sont les artisans de leur mal- journal intime, dialogues platoniciens. chiffres. Or les Lehman, qui ont vendu
heur, comme ce père qui a frôlé la for- Les épisodes s’y enchaînent de manière à peu près tout ce qui pouvait l’être,
tune en se lançant dans l’immobilier aléatoire, au gré du rêve et du délire, restent des hommes : cruels, exaltés,
avant de se retrouver englué dans un dans des décors surréalistes : « Des clo- oublieux et faillibles. « Le monde n’est
projet sans issue, et dans ses problèmes chers se balançaient au vent, et des pas une forêt enchantée », lâche l’un
de vessie qui semblent la métonymie igloos, habités par des Esquimaux, d’eux. « Moi, je veux donner des ordres
de son être entier. Mais tous, aussi, pendaient à des crochets ou étaient po- à ceux qui siègent au Parlement. »
nous ressemblent, et Jeffrey Eugenides sés sur le rebord des fenêtres comme Et la fantaisie débridée de cette fas-
réussit la prouesse de nous faire rire de des cages de canaris ; dans un coin, on cinante comédie, peuplée de mirages,
leurs infortunes sans jamais les juger voyait la carène trouée d’une barque, de fantômes et de concepts, ne sau-
ou les moquer – avec ce que cela sup- ainsi qu’une tour tronquée s’élevant en rait voiler la noirceur du constat :
pose de sentiment de supériorité. Au spirale. » Là est le véritable tour de force l’argent est un dieu sans âme, qui
contraire, il nous place aux côtés de de Paola Masino : sublimer le pam- brouille l’orientation de l’être pour le
ces victimes d’eux-mêmes ou du des- phlet d’une touche onirique, propre au figer dans la stagnation de l’avoir.
tin et nous invite à considérer avec ten- « réalisme magique » que son compa- « Notre devoir consiste à répondre à
dresse leurs petits et grands naufrages. gnon, Massimo Bontempelli, théorisa un désir avant même que la demande
Et à voir en l’humanité une fraternité en 1926. Faisant de ce bijou roma- ne naisse » : bienvenue chez les
d’aimables vaincus. Alexis Brocas nesque plus qu’un simple réquisitoire, hommes creux. Fabrice  Colin

DES RAISONS DE SE PLAINDRE,


une fable engagée. Eugénie Bourlet
LES FRÈRES LEHMAN, Stefano Massini,
Jefrey Eugenides, traduit de l’anglais (États-Unis) LA MASSAIA, Paola Masino, traduit de l’italien traduit de l’italien par Nathalie Bauer,
par Olivier Deparis, éd. de l’Olivier, 292 p., 22,50 €. par Marilène Raiola, éd. La Martinière, 416 p., 21,90 €. éd. Globe, 864 p., 24 €.

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 65


notre bibliothèque non-fiction

SYLVIE BELLO POUR LE NOUVEAU MAGAZINE LITTÉRAIRE


!"#$%&&'()*$!+,#-$.#/#0#1$23$$4#-35(3$6'1# rend centrale une certaine conception
du bonheur. Le philosophe et socio-

La ballade des logue allemand appelle ce phénomène


« la privatisation de la question de la vie
bonne », les deux autres la « psycholo-

imbéciles heureux
gisation » de nos existences. Le symp-
tôme du malaise ne consiste pas à cher-
cher le bonheur, mais à le concevoir
comme un impératif que chacun se de-
SOCIOLOGIE Deux ouvrages dénoncent les méfaits vrait d’accomplir seul, par soi-même,
de la « psychologie positive » et de l’injonction au bonheur. pour soi-même, dans un contexte de
Quelle alternative ? Ne plus en faire un enjeu individuel. plus en plus hostile. Cela, expliquent
Eva Illouz et Edgar Cabanas, revient à
Par Maxime Rovere produire un nouveau modèle de patho-
logisation : « Non seulement la science
du bonheur nous impose d’être heu-
l y a quelque chose de pourri sociologues montent au créneau pour reux, mais de plus elle nous impute nos

i au royaume des Bisou-


nours. Tandis que pros-
pèrent les livres de dévelop-
pement personnel, les
dispositifs tournés vers le
bien-être en entreprise, et même les
études fondées sur le développement
humain, l’obsession contemporaine
pour le bonheur devient un signe in-
formuler un diagnostic : avec Happy-
cratie, Eva Illouz et Edgar Cabanas
mettent à bas les délires de la « psy-
chologie positive », tandis que Hart-
mut Rosa, avec Résonance, signe sur
ces ruines l’ouvrage le plus stimulant
de ces dernières années.
Leur adversaire commun : la réduc-
tion des grandes questions à une sphère
échecs » – et nous jette à la merci de
manipulateurs servant des intérêts éco-
nomiques et politiques.
Le diagnostic de Hartmut Rosa va
plus loin. Il ne s’agit pas seulement
d’une arnaque mise en place par des
politiques de domination relayées par
des charlatans, mais d’une « pathologie
sociale » de longue durée. En bref, « la
quiétant. Mais un signe de quoi ? Trois conçue comme individuelle, ce qui modernité est désaccordée ». Cela
66 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
signifie que la relation entre le sujet et alternatives. À l’inverse, Hartmut Rosa "'()*+,-"./-),
le monde est entrée dans une phase ne recule devant rien. Dans des pages Le Rwanda, 25 ans après
qui nécessite d’en faire la critique, car d’un courage philosophique stupéfiant,
les psychologues néolibéraux, mais il aborde des concepts majeurs (le su-
aussi les sociologues les mieux infor- jet, le monde, le corps) pour les sou-
més ont tendance à valoriser exagéré- mettre à de patients affinages. Car, à
ment « la multiplication des ressources l’en croire, il ne suffit pas de dénoncer
et des options ». Ils oublient d’étudier l’individualisation de nos problèmes ; il
l’essentiel : les faut étudier la rela-
conditions à partir
desquelles notre
Le bonheur n’est tion circulaire qui
se met en place
Un excellent ouvrage de synthèse
sur la mécanique génocidaire
rapport probléma- plus seulement un entre les modalités et la « guerre des mémoires ».
tique au monde est slogan permettant de l’affirmation
vécu comme heu- de vendre : il est subjective (bien HISTOIRE D’avril à juillet 1994, le géno-
reux (lorsque le su- plus complexes que cide des Tutsi du Rwanda fit entre
jet et le monde lui-même devenu le mirage du moi) 800 000 et un million de victimes.
« résonnent » en- le produit. et les modalités de Vingt-cinq ans plus tard, alors que des
semble) ou mal- notre devenir social auteurs d’exactions sont encore
heureux (lorsque les conditions de ré- (qui commence dès le développement condamnés, l’historien Florent Piton
sonance ont été détruites). Qu’il n’y ait le plus organique de notre corps). propose une remarquable synthèse et
aucun moyen d’évaluer objectivement Ainsi, sur les ruines de la psycho- expose le processus d’extermination
le bonheur ne pose donc à l’auteur au- logisation dénoncée par Eva Illouz, dans toute sa complexité. Pour en
cun problème, puisque cela lui permet Hartmut Rosa rouvre la fenêtre vers comprendre les rouages, il revient à la
d’identifier précisément son objet « ce processus d’assimilation du monde fixation des frontières et des identités
d’étude comme relationnel : non pas qui seul conduit les individus à se sen- née de la colonisation. « Hutu » et
un mode de vie, mais le fait qu’un agent tir eux-mêmes vivants, riches et “por- « Tutsi » étaient auparavant des caté-
aime son mode de vie, quel qu’il soit. tés” ». Le concept de résonance lui gories perméables, mais ces termes ont
permet de décrire les conditions pris une connotation raciale, puis eth-
SCIENCE DES INTERACTIONS d’interactions réussies d’un sujet avec nique, qui a perduré bien après l’indé-
Eva Illouz et Edgar Cabanas cherchent son propre corps, avec sa famille, ses pendance. Les Tutsi, minoritaires, se
à faire imploser un projet de société où amis, mais aussi (au travail ou à l’école) voient alors discriminés en représailles
le bonheur « n’est plus seulement un avec des objets non humains, et enfin de leur relative faveur passée.
slogan facile à retenir permettant de avec plusieurs formes de transcen- Au-delà du seul déroulé des événe-
vendre d’autres marchandises […] : il dance. Par là, la notion de résonance ments, l’excellente analyse de l’auteur
est lui-même devenu le produit » – et transforme en profondeur la socio- permet d’approcher au plus près la fo-
où les individus eux-mêmes, anxieuse- logie et notre conception du bonheur. lie génocidaire, notamment dans ses di-
ment focalisés sur leur moi, en viennent Pas étonnant qu’il soit besoin, pour mensions transgressives – meurtres
à se penser volontairement en marchan- cela, de plus de 500 pages. Car, dans les églises ou encore viols de
dises. Les sociologues dénoncent ainsi comme disaient les Grecs, les dieux femmes par des enfants. L’auteur
une doctrine du bonheur qui façonne vendent tout à prix d’efforts. L montre une communauté internatio-
les salariés et déplace sur leurs épaules nale plus prompte à évacuer ses ressor-
les difficultés créées par le marché, et tissants qu’à arrêter les massacres, et re-
même sapent les fondements de la po- !"#$%& vient sur l’ambiguïté de la France, qui
litique en faisant de nous tous des « psy- HAPPYCRATIE. défend le caractère strictement huma-
toyens » – le tout sur fond de mani- COMMENT L’INDUSTRIE nitaire de l’opération Turquoise mais
chéisme émotionnel, méconnaissant à DU BONHEUR A PRIS refuse d’ouvrir toutes ses archives. Flo-
la fois les ambiguïtés des sentiments et LE CONTRÔLE DE NOS rent Piton a l’art d’accompagner le lec-
VIES, Eva Illouz et Edgar
leurs rôles ambivalents pour l’affirma- Cabanas, traduit de l’anglais teur dans son approche critique de
tion de la personnalité ou pour la co- par Frédéric Joly, l’historiographie. En interrogeant les
hésion sociale. éd. Premier Parallèle, 138 p., 21 €. différentes « guerres des mémoires »,
Comme il arrive parfois, la colère il donne à voir la difficile reconstruc-
perceptible dans Happycratie rend ses RÉSONANCE. UNE tion d’un pays qui ne peut prétendre
auteurs trop proches de leurs adver- SOCIOLOGIE DE LA emprisonner tous ses bourreaux et
saires : à attaquer l’individualisme à RELATION AU MONDE, dont la moitié de la population est née
Hartmut Rosa,
l’œuvre dans la psychologie positive de traduit de l’allemand par Sacha
après le génocide. Maialen Berasategui
Martin Seligman et de Richard Zilberfarb et Sarah Raquillet, LE GÉNOCIDE DES TUTSI DU RWANDA,
Layard, ils en oublient d’élaborer les éd. La Découverte, 536 p., 28 €. Florent Piton, éd. La Découverte, 248 p., 15 €.

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 67


notre bibliothèque non-fiction

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Montaigne joue collectif Ode au latin-grec S’emmêler les Picasso

Souvent considéré comme Pourquoi conserver le Colisée si c’est Invité à un face-à-face avec
un pionnier de l’autobiographie, pour abandonner l’enseignement le peintre, l’écrivain algérien se perd
il pense aussi la relation aux autres. des langues anciennes ? dans une méditation confuse.
ESSAI Montaigne, c’est l’homme à tout ESSAI Le grec et le latin ? De purs RÉCIT Un écrivain visite une exposi-
faire de la littérature française. Antoine marqueurs de prestige social, rendus tion, le temps d’une nuit, seul avec des
Compagnon a proposé de Passer un été caduques par une lecture décentrée et tableaux et un lit de camp : c’est ce que
avec Montaigne (Équateur, 2013), décolonisée de l’histoire et de notre propose une nouvelle collection de
Pierre Manent l’a mis au service d’une propre culture. C’est ainsi que les at- Stock, « Ma nuit au musée ». Kamel
leçon républicaine (Montaigne. La Vie taques « progressistes » contre les lan- Daoud, qui inaugure cet exercice noc-
sans loi, Flammarion, 2014) tandis que gues anciennes les réduisent à n’être tambule, a choisi le musée Picasso,
Sarah Bakewell, dans une magnifique que des outils d’exclusion et de pendant l’exposition « Picasso, 1932.
méditation existentielle, s’est demandée conservatisme. Pour y répondre, le Année érotique », l’hiver dernier. Éphé-
Comment vivre ? Une vie de Montaigne philologue Maurizio Bettini déve- méride sensuelle, l’exposition donnait
en une question et vingt tentatives de ré- loppe la notion de « mémoire cultu- à voir un an dans la vie du peintre par
ponse (Albin Michel, 2013). L’entre- relle ». Son plaidoyer est d’abord un le truchement d’œuvres qu’il consacra
prise de Philippe Desan n’est pas moins appel à la cohérence : protéger les mo- à sa jeune maîtresse, Marie-Thérèse.
ambitieuse et utile. numents ne vaut que si l’on maintient Dès la page des dédicaces du Peintre
Éminent spécialiste du philosophe vivante la mémoire qu’ils impliquent. dévorant la femme, l’écrivain divulgue
français auquel il a consacré une bio- Il appelle aussi à une révolution pé- ce qui l’a attiré dans la langueur de ces
graphie politique en 2014, l’universi- dagogique, car l’entretien de cette nus bariolés. Dédié « Aux femmes qui,
taire et professeur à Columbia fait de mémoire suppose un enseignement dans le monde dit “arabe” ou ailleurs,
Montaigne, avant Rousseau, le grand capable de s’émanciper de la sa- n’ont pas le droit à leur propre corps »,
théoricien de la vie en société. Pour cro-sainte grammaire, de réunir les le nouveau livre de l’auteur de Meur-
Montaigne, l’homme est libre dans une textes et la langue autour de pratiques sault, contre-enquête contemple l’écart
société coercitive. Aspirant à une liberté diversifiées (théâtre…) et de conce- culturel qui sépare l’Occident et
illimitée, il doit pourtant « préserver la voir la culture ancienne non seule- l’Orient musulman.
civilité nécessaire au bon fonctionne- ment dans ses textes mais comme un Développant une métaphore filée
ment de la collectivité », problématique ensemble de pratiques, de problèmes, sur la séduction comme chasse et l’éro-
dont les échos contemporains sont évi- de représentations. tisme comme dévoration, Kamel
demment vifs. À l’heure où « la critique En un sens, le livre de Maurizio Bet- Daoud dessine les linéaments d’une
a transformé Montaigne en penseur tini pourrait se lire comme une ré- fiction qui met en scène un djihadiste
d’un monde globalisé », c’est un pen- flexion sur la durabilité du patrimoine venant s’en prendre aux œuvres qu’il a
seur relativiste, sceptique à l’égard des – car qui voudra visiter le Colisée sous les yeux. S’il a choisi de passer une
généralisations et dont la catégorie quand personne ne s’intéressera plus à nuit face à la lascive muse de Picasso,
d’« humaine condition » regroupe des ceux qui l’ont construit ? Mais il y a c’est que l’érotisme « est une clé dans
comportements contradictoires que plus ; dans le « jeu de l’identité et de [s]a vision du monde et de [s]a culture ».
défend Philippe Desan. Avant cela, il l’altérité », c’est la géopolitique de notre Seul problème, cette vision du monde
décrit l’histoire des différentes inter- monde qui est engagée. Qui, en effet, demeurera pour l’essentiel assez inin-
prétations de Montaigne, du défenseur se montrera accueillant envers l’étran- telligible : confus dans l’ensemble
d’une morale laïque au héros résistant ger s’il n’a pas d’abord fait avec ses an- quand il n’est pas redondant ou sim-
dans son for intérieur aux guerres cêtres l’expérience de l’étrangeté ? pliste (« L’image est le contraire de l’in-
(chez Stefan Zweig) en passant par Maxime Rovere visible. »), le texte saute d’une intuition
l’incarnation du non-conformisme SUPERFLU ET INDISPENSABLE. théorique à une autre. Pendant que le
français au XIX e siècle. Montaigne, À QUOI SERVENT LES GRECS peintre dévore, le lecteur reste sur sa
ET LES ROMAINS ?,
notre miroir… Alexandre Gefen
Maurizio Bettini,
faim. Pierre–Édouard Peillon
MONTAIGNE. PENSER LE SOCIAL, traduit de l’italien par Pierre Vesperini, LE PEINTRE DÉVORANT LA FEMME,
Philippe Desan, éd. Odile Jacob, 352 p., 24 €. éd. Flammarion, 216 p., 16,90 €. Kamel Daoud, éd. Stock, 140 p., 17 €.

68 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


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Le parti du torve Du coq à l’âne De l’âne au coq

Défense et illustration de Le livre qu’ il faut lire pour s’ initier Un autre génie anglais de l’esprit
la littérature fantastique par un à la pensée et aux divagations d’escalier, dans une perspective plus
éminent pratiquant du genre. du « prince du paradoxe » anglais. romantique et tourmentée.
ESSAI La littérature fantastique en RECUEIL Paru en 1909 sous le titre Tre- FRAGMENTS Fils de pasteur, orphelin
France n’occupe pas le haut du pavé. mendous Trifles, ce recueil d’articles jeune et longtemps sans ressources,
C’est une petite région à part, peuplée est l’un des plus célèbres de G. K. d’une santé fragile, Samuel Taylor Co-
de Belges et de marginaux magni- Chesterton. On se demande pourquoi leridge fut révérend, journaliste, cri-
fiques, dérisoire face aux empires de il a fallu l’attendre chez nous si long- tique, dramaturge, professeur et théo-
l’imaginaire que sont les pays anglo- temps, même si quelques extraits logien. Opiomane tourmenté jusqu’à
saxons et germaniques, ainsi que le avaient été retenus voici quinze ans la dépression et l’obsession mortifère, il
continent sud-américain. Depuis son par Alberto Manguel dans son antho- est le grand initiateur du romantisme
entrée en littérature au début des an- logie, Le Paradoxe ambulant. européen auquel il a donné parmi ses
nées 1970, Georges-Olivier Château- On trouve là deux des plus fameux plus beaux poèmes et une théorie litté-
reynaud arpente cette province. Il s’y traits d’esprit de l’auteur : « Être au lit raire inspirée de l’idéalisme allemand,
est fait un nom, et pas des moindres ; il serait somme toute une expérience ab- accordant un rôle central à l’imagina-
faudra, un jour, écrire une étude sur sa solument supérieure et parfaite si l’on tion. Ses Propos de table adressés à un
contribution décisive au genre. En at- pouvait seulement avoir un crayon de neveu qui les a recueillis ont fait l’ad-
tendant, écoutons-le parler de ses ac- couleur assez long pour dessiner au pla- miration de Carlyle et d’Emerson.
cointances avec la planète fantastique fond » ; et : « Le but d’un voyage n’est Le petit volume donné par Allia fait
dans ce recueil qui tient des Mémoires pas de fouler une terre étrangère, mais entrer Coleridge dans la longue lignée
d’écrivain, de la défense amoureuse du de débarquer dans son propre pays des penseurs par fragments, de Mon-
genre et de la proposition pour une bi- comme s’il était une terre étrangère. » taigne à Lichtenberg en passant par
bliothèque idéale, avec de courtes Le volume regorge de ce genre de sen- Nietzsche. « À ceux-là, s’ils cherchent
études sur des livres de Marcel Aymé, tences immortelles, offertes dans un à connaître le grand principe qui dis-
André Hardellet (l’extraordinaire Seuil écrin idéal : des petits textes sans pré- tinguait la conversation de Coleridge,
du jardin, tant aimé par André Breton), tention, historiettes, divagations, où nous dirons que c’était son vaste pou-
Lorrain, Poe, Lovecraft, Marcel Sch- l’écrivain, partant de prétextes insigni- voir de combinaison », notait Thomas
neider (qu’il connut chez Grasset et qui fiants, développe ses réflexions sur de Quincey : les sujets les plus variés,
incarne, à lui seul, la composante mer- l’homme, la littérature, les mœurs, la les rapprochements les plus singuliers,
veilleuse du fantastique français récent) religion. Le ton est débonnaire, provo- de la légende de Faust à la musique, de
ou Michel Host et R. A. Dick. cant, enchanteur ; contrairement à cer- l’éducation des enfants à la question de
On glane à chaque page des ré- tains textes de Chesterton, obscurcis la pluralité des mondes. La promenade
flexions précieuses sur l’art du fantas- par les tournures emberlificotées et les est complétée par une préface de Bruce
tique, ses relations délicates avec l’hu- allusions à une actualité lointaine, Bégout, qui rappelle la fascination et la
mour, ses thèmes, ses techniques. Le ceux-ci, excellemment traduits (et so- perplexité que produisirent, à son
tout sans pédanterie, sur un ton de pro- brement annotés) par Hubert Darbon, époque, le causeur et son « “uni-versa-
meneur et de connaisseur. Et comme sont clairs, faciles à suivre malgré la mo- tion”, orientation unique et solitaire
le fantastique a partie liée avec le for- bilité de la pensée de l’auteur et sa ma- non vers autrui mais vers la vérité, bien
mat court, Georges-Olivier Château- nie des paradoxes. C’est, en fait, le livre supérieure à toute con-versation », élo-
reynaud parle aussi de la nouvelle, qui qu’il faut lire pour s’initier à sa tournure quence de circonstance dont Bégout
a connu selon lui un âge d’or en France d’esprit, se familiariser avec ses thèmes. fait un garde-fou contre la mort et
depuis quarante ans. Il prend ici, peut- Mais au-delà, en cette rentrée et d’une l’œuvre ultime du poète. On voit ici à
être, ses désirs pour des réalités. On ai- manière générale, c’est le livre qu’il faut quoi nos conversations Facebook
merait pourtant qu’il ait raison. B. Q. lire, tout simplement. Bernard Quiriny doivent se mesurer. Alexandre Gefen

CONTRE LA PERTE ET L’OUBLI DE PETITES CHOSES FORMIDABLES, PROPOS DE TABLE, Samuel Taylor
TOUT, Georges-Olivier Châteaureynaud, G. K. Chesterton, traduit de l’anglais par Hubert Coleridge, traduit de l’anglais par Mélisande
éd. Albin Michel, 220 p., 18 €. Darbon, éd. Desclée de Brouwer, 256 p., 18,50 €. d’Assignies et Bruce Bégout, éd. Allia, 144 p., 9,50 €.

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 71


poche
!"#$%&!'())*+! substitution entre les textes dé-

,-."/0-12!"0,304 voilent ce privilège comme un pur


et simple mythe.
Sur un ton aisé et plein d’hu-
ESSAIUne réflexion vivifiante sur les langues, qui met à bas mour, David Bellos débusque tour
tous les clichés sur l’art de passer de l’une à l’autre. à tour mille absurdités liées à une
conception trop rigide du langage –
souvent biaisée par l’importance ac-
cordée à l’écrit. La mythologie des

C
omment nous compor- avoir dit là quelque chose de pro- intraduisibles, l’hypothétique divi-
tons-nous face à la diver- fond sur la traduction », s’indigne sion entre une traduction « litté-
sité des langues ? Au lieu l’auteur. Il entend, lui, prendre le rale » et une traduction « libre »,
de proposer une énième mal à la racine, en travaillant l’existence même de quelque chose
réflexion théorique sur la traduction d’abord notre conception du lan- comme un « mot », sont autant de
et ses problèmes, c’est sous cet angle gage : nous attribuons à la préten- fausses évidences qui s’effondrent les
plus vaste que David Bellos, ébou- due « langue maternelle » un privi- unes après les autres. Maxime Rovere
riffant professeur de littérature com- lège qui ferait d’elle à la fois l’objet
parée de Princeton, traducteur entre d’une maîtrise sans égale et la LA TRADUCTION DANS
autres de Perec et de Kadaré, entre- source de notre identité ; cela corres- TOUS SES ÉTATS,
prend de démolir un à un les clichés pond mal à l’expérience humaine. David Bellos,
éd. Champs/Flammarion,
liés au passage d’un idiome à l’autre. Ensuite, nous attribuons à « l’origi- 416 p., 11 €.
« Les gens continuent à répéter tra- nal » littéraire un privilège extra-
duttore, traditore et s’imaginent ordinaire ; mais les jeux de

Vous ne franceculture.fr/
@Franceculture
devinerez
jamais LA GRANDE
TABLE.
avec qui 12H-13H30
vous allez Olivia
déjeuner Gesbert

aujourd’hui.
!"#$%&'"()$*+,-./0 12)$3'4&56

L’esprit
En
partenariat d’ouver-
avec ture.

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 73


si, dans ces disputes théologico-litté-
raires, chaque mot était pesé, mesuré, 1&23%# dans le texte
commenté.
LA NUIT DES ROIS
OU TOUT CE QUE
Et le théâtre dans tout ça ? VOUS VOULEZ, ."&/0"!&/#,!
Jusque-là, les œuvres que j’avais tra- de William Shakespeare, THÉÂTRE De séduisants naufragés
vaillées pour le plateau – comme avec mise en scène de jetés sur une île sous la gouverne d’un
Thomas Ostermeier, prince amoureux de sa mélancolie,
ce montage d’extraits du Roi Lear avec William Shakespeare

Comédie-Française, salle
22 sept >
des seigneurs ronds comme

© Comédie-Française -Licences n°1-1083408 / n°2-1079409 / n°3-1079410 - Conception graphique c-album


Adaptation Traduction Avec

Frédéric Boyer en 2014 à Avignon, où


Mise en scène Olivier Cadiot Denis Podalydès
28 févr Thomas Scénographie
Costumes
Laurent Stocker
Stéphane Varupenne

Ostermeier Nina Wetzel Adeline d’Hermy

Richelieu, pl. Colette, Paris 1er.


Réservations Lumière Georgia Scalliet
01 44 58 15 15 Marie-Christine Soma Sébastien Pouderoux
Musiques originales Noam Morgensztern

des queues de pelle, un imbroglio


comedie-francaise.fr
Direction musicale Anna Cervinka
Place Colette Nils Ostendorf Christophe Montenez
Paris 1er Travail chorégraphique Julien Frison

je me suis confronté pour la première


Glysleïn Lefever Yoann Gasiorowski
Réglage des combats et

Jusqu’au 28 février 2019.


Jérôme Westholm Contre-ténor
Dramaturgie Paul-Antoine Bénos-Djian
Christian Longchamp Paul Figuier

d’identités doublé d’une vertigineuse


Elisa Leroy Théorbe
Clément Latour
Damien Pouvreau

fois avec la puissance du flow shakes- confusion des sexes et des genres, le
pearien – répondaient à une com- tout sous le regard d’un fou droit sorti
mande théâtrale. J’ai traduit Gertrude Thomas Ostermeier avait-il d’un chaudron philosophique. Tels
Stein, Elfriede Jelinek, ou Rainald des exigences particulières ? sont les ingrédients qui composent La
Nuit des rois. Olivier Cadiot, écrivain
Goetz, le plus souvent pour le metteur Il cherche de la fluidité, pour creu- et poète aussi souple que caustique, a
en scène Ludovic Lagarde. L’objectif ser le sens, on a donc choisi de traduire su rythmer à sa façon, au plus près et
était plus l’efficacité scénique et dra- en prose. J’ai cru que ça allait me fa- sans trahison, les formules magiques
maturgique. Ces traductions s’occu- ciliter la tâche, puis les problèmes sont à triple voire à quadruple détente
paient essentiellement de l’aspect oral. arrivés. La Nuit des rois est en prose et de la féerie shakespearienne, où « la
phrase se retourne comme un gant
De plus, elles ne rendaient pas compte en vers dans une forme qui n’a pas de chevreau ». Si la lecture du théâtre
de la version intégrale des œuvres, ça d’équivalent en français. Peut-être peut être ingrate, celle-ci est si riche
n’aurait eu aucun sens de les publier. qu’en 2074 un oulipien sublime va in- en images et en retournements qu’on
Idem pour mes premières collabora- venter un nouveau vers en hélice à s’y fait sa propre mise en scène. A. D.
tions avec Thomas Ostermeier, sur Les triple révolution, mais en attendant…
Revenants d’Ibsen et La Mouette de Traditionnellement, on s’en sort en LA NUIT DES ROIS
OU TOUT CE QUE
Tchekhov. J’ai traduit les deux pièces employant des vers, décasyllabes, VOUS VOULEZ,
de l’allemand, des adaptations écrites alexandrins ou vaguement libres, William Shakespeare,
par Thomas Ostermeier à l’aune de sa bourrés d’effets poétiques, qui ar- traduit de l’anglais
propre subjectivité. chaïsent et donnent à l’ensemble une par Olivier Cadiot,
éd. P.O.L, 206 p., 15 €.
touche Ivanhoé, un peu toc, et à
Ce n’est pas le cas pour La Nuit des rois ? contresens aussi, puisque Shakespeare,
C’est tout autre chose : il ne s’agit pas dans cette période de complet boule-
d’une adaptation, même si ce texte a versement, se moque de tout dans La !"#$%&'(!&)*+,-#(!
été recoupé par Ostermeier, mais d’une Nuit des rois, aussi bien de la chevale- ESSAI La biographie est un genre
nouvelle traduction. Il fallait donner la rie que des querelles religieuses et phi- à haut risque : cocher les cases
version française la plus proche possible losophiques et de la poésie des trou- et remplir les blancs aboutissent
du texte original. J’ai mis de côté toute badours. L’avantage de la prose, c’est souvent à une image aussi précise
qu’artificielle du sujet étudié.
projection personnelle, même si, bien que l’on évite ce côté artificiel et qu’on Celle qu’Eugène Green consacre
sûr, je me suis servi des outils ryth- est obligé de s’interroger sur les fonde- à Shakespeare prend le parti du
miques qui me ments de ce qui manque et de la subjectivité. Non que
viennent de l’écri- Shakespeare, apparaît à pre- le cinéaste, écrivain et spécialiste du
ture. Je n’ai rien ra- français ancien se mette ici en scène
dans cette période mière vue comme £à l’excès. Dans une langue limpide
massé et, j’espère, des ornements,
rien éludé. Pour ce de complet des métaphores et
et empathique, en reliant son essai
à son histoire personnelle, il exploite,
travail, j’ai pris bouleversement, se des hyperboles. Il par une « série de taches lumineuses
surgissant des ténèbres », les rares
appui sur l’édition moque de tout. faut comprendre
éléments dont on dispose sur l’artiste
de référence, pu- que ces formes ne
incomparable qui a su faire briller dans
bliée par Arden, constamment revue et sont pas là pour enjoliver la langue, ce son œuvre la complexité foisonnante
corrigée. J’ai été aidé par Sophie sont des armes, des armes parlantes. d’un monde en tension. A. D.
McKeown, professeur et traductrice, Les protagonistes de la pièce se
qui connaît la pièce comme personne. mettent sans cesse au défi par les mots.
Nous avions chacun notre Arden sous Ce sont des battles de langue, des SHAKESPEARE
la main, mais pas la même édition ! Du joutes verbales. La pièce, en ce sens, OU LA LUMIÈRE
DES OMBRES,
coup, on a eu une multitude de peut se lire comme un grand test dans Eugène Green,
mini-polémiques. Le fait de s’interro- un pays imaginaire où chacun doit se éd. Desclée de Brouwer,
ger à deux a donné une qualité d’inves- situer et définir sa place. Qui est le 312 p., 19 €.
tigation que je n’aurais jamais eue seul. plus fou, le meilleur poète, le plus
Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 75
les arts

FESTIVAL !"#$%&'(&#"&)*$+,"-.*(&/&0."1*##(

2345678!&9:8!&;58&<8!&=>678!
e salon de la biographie de

L Chaville s’ouvre au roman


historique. Fine observatrice
de l’actualité littéraire, son
organisatrice, Angela Assouline, a bien
vu que nombre de romans se fondaient
sur des biographies – les fameuses exo-
fictions – tandis que bien des biogra-
phies aspirent à la lisibilité des romans.

F. MANTOVANI/ED. GALLIMARD
Le parrain de cette nouvelle édition,
Jean-Marie Rouart (photo), connaît
bien la question : il a donné dans les
deux genres, et son dernier livre, La Vé-
rité sur la comtesse Berdaiev, s’inspire di-
rectement d’une figure de l’affaire des
« ballets roses ». L’invité d’honneur par-
ticipera aussi à une rencontre, autour Fromanger, auteur d’un livre d’entre- Assouline. Seront également présents
du régime de Vichy, qui réunira Fran- tien avec Laurent Greislamer ; ou en- Agnès Grossman, Jean-Pierre Kalfon,
çois Kersaudy et Alain Vircondelet. core le Goncourt de la biographie François Rivière, Jean-Marie Prat…
Notons la présence de Daniel Pi- Denis Demonpion (Salinger intime). Jean Hurtin
couly, auteur du récent Quatre-vingt- La Rage au cœur du comédien Francis SALON DE LA BIOGRAPHIE,
dix secondes ; du peintre Gérard Renaud est le coup de cœur d’Angela le 13 octobre, Chaville (92).

SALON <*,(&(%&-$?.(&/&@,"'*+%"% Le comportement d’achat des visiteurs est plus ouvert sur les
petits que sur les grands formats.
AB7!&CB7D46 Comment se compose votre programme ?
Chaque édition met à l’honneur une thématique – cette
année, il s’agit d’« Émotions fortes ». Les
our sa 14e édition, le salon Lire lecteurs rencontrent les auteurs, qui ne se

P en poche de Gradignan, par- contentent pas de leur donner une signa-


A.SANCHEZ INFANTE/WINTERFILM

rainé par Maylis de Kerangal, ture. Il s’agit bien d’un salon, non d’une
accueillera plus de cent auteurs. foire. Nous avons invité des auteurs grand
Rencontre avec Lionel Destremau, com- public comme Anna Gavalda, Françoise
missaire général du festival, qui nous Bourdin, Raphaëlle Giordano, mais aussi
donne un avant-goût de l’événement. des auteurs plus « littéraires » : Philippe
Djian, Jérôme Ferrari et Jean-Christophe
Le marché du livre de poche se porte bien et Ruffin. Nous aurons la lecture musicale du
la dernière édition du salon a attiré plus de visiteurs que les Garçon de Marcus Malte. Ou encore celle de Paula et le triom-
années précédentes… Quelles sont les raisons de ce succès ? phant, coécrit par Maylis de Kerangal.
Lionel Destremau. – La première raison est le prix du petit Comment choisissez-vous vos parrains ?
format. Malgré la baisse du pouvoir d’achat, le livre de poche Les critères de sélection sont variables. Cela peut être fait
reste abordable. De plus, il renvoie moins à l’image « élitiste » selon l’actualité des auteurs. Pour 2018, nous avons choisi
du grand format. Pour ce qui est de Lire en poche, nous dis- Maylis de Kerangal en fonction de notre thématique. En
posons de 1 500 m2 de librairie géante, où le public vient ren- effet, cette écrivaine a une perception particulièrement sen-
contrer les auteurs, mais aussi dénicher les ouvrages de fond. sible du monde. L’an dernier, le parrain était Harlan
Le programme a de quoi séduire : l’idée est de mélanger les Coben, auteur de thrillers à succès. Nous tâchons de va-
genres et de montrer le livre de poche dans toute sa variété. rier les genres représentés. Propos recueillis par Simon Bentolila
Il n’est pas rare qu’un visiteur achète une dizaine de livres,
voire plus, et pour certains cela représente un an de lecture ! LIRE EN POCHE, du 12 au 14 octobre, Gradignan (33).

78 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


FESTIVAL !"##$"%&'()*#+,-"&.&/+-#)*0)-

!1&2133145&6(57&452153
ans le paysage des manifes- particulièrement bien à cette explora-

BENJAMIN COLOMBEL
tations littéraires, rares tion en profondeur », explique Agnès
sont celles qui permettent Gros, directrice du festival.
d’explorer sur le temps
long l’œuvre d’un écrivain et son uni- LIAISONS INVISIBLES
vers. C’est pourtant l’ambition pour- La programmation est le fruit d’un tra-
suivie par Lettres d’automne. « De telles vail commun avec l’invité d’honneur : que Thomas B. Reverdy, Jean-
rencontres sont exceptionnelles », celui-ci suggère des intervenants (écri- Christophe Bailly, Jean Rolin…
confirme Christian Garcin (photo), in- vains, artistes, comédiens, journa- Les passerelles qui jalonnent l’exis-
vité d’honneur de cette édition, après listes, etc.), avec lesquels son œuvre tence, « ces liaisons invisibles qui orga-
Laurent Mauvignier en 2017. « Y a-t-il entre en résonance. Le thème de cette nisent nos vies sans que nous en ayons
un autre lieu qui permette ainsi, pour- 28e édition, « Les passerelles du pleinement conscience », fascinent
suit l’écrivain, de décliner sous tant de temps », a été choisi par Christian Gar- l’écrivain. Dans ses formes, le festival
formes diverses (débats, lectures, expo- cin en écho à son dernier roman, Les crée aussi des liens avec d’autres disci-
sitions, conférences) non seulement les Oiseaux morts d’Amérique, où l’on suit plines – la photographie et la peinture
livres, mais aussi le paysage mental d’un les voyages dans le temps d’un vétéran pour cette édition. De nombreux évé-
écrivain, le lieu enfoui d’où ils pro- du Viêtnam. Le thème évoque aussi les nements auront lieu dans des endroits
viennent, le terreau obscur et complexe passerelles spatiales et l’exploration des inhabituels – maisons de retraite, pri-
sur lequel ils ont poussé ? » confins : l’écrivain revient en effet d’un son, cafés, places… Manon Houtart
« Christian Garcin ne s’interdit tour du monde avec Tanguy Viel, avec LETTRES D’AUTOMNE,
aucun genre, aucun thème, et son qui il a rédigé un carnet de voyage, et du 19 novembre au 2 décembre,
œuvre ample et singulière se prête qui sera présent à Montauban – ainsi Montauban (82), lettresdautomne.org/

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lignes. AU JEUDI
DE 15H À 16H
Matthieu
En
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partenariat
avec
Lagrange
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L’esprit
d’ouver-
franceculture.fr/ ture.
@Franceculture

Octobre 2018 • N° 10 • Le Nouveau Magazine Littéraire 79


dossier

LLINAIRE
LE BIEN-AIMÉ

Le 9 novembre prochain marque les cent ans de sa mort.


D’où vient sa popularité toujours renouvelée ?
Des vers transparents d’« Automne »
ou du « Pont Mirabeau » ? De ceux, plus énigmatiques,
de « Zone » ou de « La chanson du mal-aimé »,
où il nous console sans nous leurrer ? Ses élans peuvent
paraître contradictoires, mais sa sincérité éclate
dans chaque poème. Avant de nous occuper l’esprit,
Apollinaire nous touche au cœur.

Dossier coordonné par Alexis Brocas


ADOC-PHOTOS

80 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018


dossier Apollinaire

Extase du
Apollinaire, ou peu. Je ne l’ai jamais
vraiment lu. Le titre me séduit immé-
diatement. De retour dans ma
chambre, j’en commence la lecture et

cœur éconduit
me voici aussitôt étourdi, trébuchant
sur la complexité des métaphores ou
sur certains termes. Qu’à cela ne
tienne, je poursuis. Ce long poème,
cette complainte, me laisse songeur.
Un voyou qui ressemblait à
Qui n’a pas reconnu ses chagrins d’amour chez Apollinaire ? Mon amour vint à ma rencontre
Le poète s’est évertué à nouer des relations impossibles D’emblée, le poète recouvre ses vers
ou sans réciprocité, comme si la frustration ou le fiasco d’un halo de sensualité trouble, entre
étaient le mobile de son lyrisme. homosexualité, hermaphrodisme, re-
foulement, onanisme, renoncement.
Par Frédéric Pajak Je comprends toutefois qu’il a aimé
une femme « l’année dernière en Al-
lemagne ». C’est une dénommée An-
’ai 19 ans. La fille que leurs piaules. Elles le savent, me ta- nie, une Anglaise dont il s’est épris en

j j’aime m’a quitté. Je l’ai


bien cherché : je me suis
montré distant, peut-être
hautain, maladroit sans
doute. Elle, de son côté, a
fini par céder aux avances d’un autre
garçon, très entreprenant et qui, entre
quinent, non sans tendresse. J’aime
écouter leurs histoires, drôles ou déses-
pérantes. J’aime leur gouaille, leur
franc-parler, et leur sincérité. Lorsque
leurs maquereaux les maltraitent, et ce
n’est pas rare, j’enrage de ne pas avoir
de revolver. Les proxénètes, cruels et
Allemagne et qui lui a inspiré « La
chanson du mal-aimé ».

IMPÉTUEUX ET FORCENÉ
Nous sommes en 1901. Guillaume a
21 ans. Il est engagé comme précep-
teur dans la famille Milhau-Hölte-
différents atouts, possède une puis- violents, agissent en toute impunité et rhoff, qui possède deux villas en Rhé-
sante moto. Paradoxe : lorsque cette parlent ouvertement aux policiers en nanie. Annie Playden est employée
fille m’aimait trop, je l’ignorais ; de- civil, qui les ménagent. comme gouvernante. Guillaume
puis qu’elle m’a quitté, je l’aime folle- Je confie mon chagrin d’amour à tombe aussitôt amoureux d’elle. Il
ment. Ce que je prends pour de l’une des filles. D’abord elle sourit, l’aime, mais elle ne parvient pas à l’ai-
l’amour n’est que jalousie et orgueil. puis elle s’y intéresse davantage, me mer vraiment. Il l’aime d’un amour
Mais maintenant je ne suis pas seu- que sa poésie va sublimer, tandis que
lement jaloux : je suis malheureux. Plus son malheur ses confidences à un ami sont plus
Malheureux à tel point que je quitte est grand, plus terre à terre : « Je couche avec la gou-
Lausanne, où je vis depuis quatre ans, vernante, anglaise, vingt-et-un ans,
pour m’établir dans une chambre déchirants sont épatante, des nichons et un cul… »
sous les toits à Paris – au 42, rue Pi- ses vers. Annie ne comprend guère cet être
galle. J’écris chaque jour une longue fantasque, jaloux et brutal – « impé-
lettre à mon amour perdu, une lettre pose des questions, non sans tenter de tueux et forcené, jusqu’à la cruauté »,
pleine de regrets, d’amertume et de me consoler à sa manière. Très vite, dira-t-elle. Il l’effraie. Plus elle lui ré-
passion renouvelée. Elle ne me répond elle met les autres filles au courant. siste, plus il la désire. Il l’entraîne au
pas. Plus elle m’ignore, plus je l’aime. Coïncidence : en ce mois d’octobre sommet d’une montagne pour la de-
Je suis seul, désespérément seul. Je ne 1974, Claude François vient de sortir mander en mariage. Si elle refuse, il la
fréquente personne et ne sors que rare- son tube « Le mal-aimé ». précipite au bas de la falaise. Terrorisée,
ment de chez moi. Au pied de mon im- J’ai besoin qu’on m’aime elle accepte. Mais, sitôt revenue dans la
meuble, les prostituées font le trottoir, Mais personne ne comprend plaine, elle se rétracte. Exaspérée par le
et jusqu’au haut de la rue, où elle croise Ce que j’espère et que j’attends
le boulevard de Clichy. À la fin de la Les filles ne cessent de remettre le
matinée, souvent, je prends un café 45 tours dans le juke-box. Je rigole !"#$%&
avec l’une ou l’autre d’entre elles. Pas avec elles, et pourtant je n’en mène pas
une seconde je n’imagine monter dans large. Mon malheur, si dérisoire
soit-il, m’affecte profondément. Je
LE CHAGRIN D’AMOUR,
Dessinateur et écrivain, Frédéric Pajak songe au suicide. C’est alors que, Frédéric Pajak,
allie images et mots dans plusieurs de ses
œuvres (L’Immense Solitude, 1999). Il reçoit
feuilletant par hasard le recueil Alcools éd. PUF,
le prix Medicis essai pour le troisième tome sur les quais, je tombe sur « La chan- 336 p., 30,50 €.
de Manifeste incertain (2014). son du mal-aimé ». Je ne connais pas
82 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
dossier Apollinaire

Orphée
Mais faire d’Apollinaire le « parangon »
de la modernité, le père nourricier de
la poésie française, n’est peut-être
qu’une autre manière de le réifier et de

ce qu’il te plaît s’expliquer pourquoi il nous « parle »


encore, selon l’expression consacrée. Or
d’autres modernes, qui furent de son
entourage, ne nous « parlent » pas tant :
Si Apollinaire libère la poésie des contraintes passées, Qui se souvient d’Henri-Martin Bar-
zun, autoproclamé père du simulta-
il n’est pas un tenant de la table rase et n’oublie jamais néisme ? Qui lit encore la poésie una-
la tradition qui l’a précédé, de Villon à Verlaine ou Nerval. nimiste de Jules Romains ? Quant à
De même, « l’homme-époque », en autodidacte éclairé, André Salmon, il élargit lentement le
est aussi épris d’avant-garde que de culture populaire. cercle de ses lecteurs, et Max Jacob a
Par Laurence Campa attendu longtemps de pouvoir sortir
des marges où il était confiné. À l’in-
verse, bien des classiques restent nos
contemporains. Si, comme Racine, son
ans un entretien radio- lui – demeure le poète de langue fran- maître au vers adamantin, Apollinaire

d phonique de 1952, André


Parinaud lance à André Bre-
ton : « Guillaume Apolli-
naire, voilà le grand nom lâché. » Ré-
pondant longuement sur l’importance
çaise le plus populaire du XX e siècle.
Ces dernières années, on a surtout va-
lorisé sa modernité, la radicale nou-
veauté de « Zone » et des calligrammes,
son apport majeur à l’avènement du
nous « parle » toujours, c’est parce qu’il
constitue le maillon d’une chaîne qui,
d’Ovide à Yves Bonnefoy, en passant
par Shakespeare et Baudelaire, noue la
tradition à l’invention et fonde la vie
de son aîné, le poète surréaliste a cette cubisme et des arts plastiques. Malgré en poésie. C’est aussi parce que nous
formule ambiguë : « Le lyrisme en per- ses réserves, Breton y insistait déjà : « Il nous reconnaissons dans le double
sonne. Il traînait sur ses pas le cortège fut un “voyant” considérable. » Grâce mouvement de rupture et de continuité
d’Orphée. » Hommage révérencieux ? à Apollinaire, les poètes ont pu se pas- qui sous-tend la modernité depuis
Voire. Il n’est que de Baudelaire et qu’Apol-
lire les phrases qui pré- Je ne cherche qu’un lyrisme neuf linaire a contribué à vi-
cèdent : « C’était un et humaniste en même temps. vifier. Sur la ligne de
très grand personnage, crête entre passé, pré-
en tout cas comme je Mes maîtres sont loin dans le passé, sent et avenir, Apolli-
n’en ai plus vu depuis. et le reste de la littérature ne sert naire évolue tel un fu-
Assez hagard, il est que de crible à mon goût. nambule, défiant les
vrai. » Ce disant, Bre- gouffres qui l’envi-
ton fait d’Apollinaire le dernier Poète ser de ponctuation, laisser s’épanouir ronnent, courant « sa propre aventure
majuscule, le monument lyrique par leur prosodie personnelle sans souci hors des chemins déjà tracés » (Breton
excellence qui, la guerre aidant, re- des conventions, inventer des sons nou- de nouveau) mais lesté de cette culture
ferme une ère pluriséculaire de tradi- veaux, recourir aux matériaux les plus indispensable sans quoi l’art n’est que
tion poétique à quoi le surréalisme a divers, y compris les plus prosaïques. sauvage, « factice » et « imbécile »
heureusement mis fin. Apollinaire a ouvert des voies nouvelles (lettre d’Apollinaire à Eugène Mont-
à la poésie spatiale et sonore, aux al- fort, printemps 1909).
ASCENDANCE LIBREMENT CHOISIE liances des mélodies les plus simples Refusant la table rase comme l’igno-
Avec son défilé de publications, de ma- et des harmoniques les plus auda- rance, Apollinaire s’inscrit à sa manière
nifestations et de commémorations en cieuses. Tout compte fait, les surréa- dans son époque et dans l’histoire de la
tous genres, le centenaire de la mort listes, Aragon et Breton les premiers, poésie. Où puise-t-il ? À son ami d’en-
d’Apollinaire menace de statufier da- ont reconnu tout ce qu’ils lui devaient. fance Toussaint Luca, il écrit peu après
vantage celui qui, avec Jacques Prévert À leur suite, dans une veine différente, sa conférence sur « La Phalange nou-
– et peut-être encore plus que René Guy Cadou et les poètes de velle » d’avril 1908 au Salon des indé-
l’école de Rochefort ont, dans ses pas, pendants : « Je ne cherche qu’un lyrisme
Écrivaine et professeur à l’université fait la part du rêve et de la vie. Au- neuf et humaniste en même temps.
de Paris-Nanterre, auteur d’une biographie jourd’hui, des poètes comme Antoine Mes maîtres sont loin dans le passé, ils
de référence sur Apollinaire (Gallimard, Émaz, Lionel Ray, Guy Goffette, Ma- vont des auteurs du cycle breton à Vil-
2013), Laurence Campa est éditrice
de plusieurs œuvres du poète, dont
rie-Claire Bancquart ou l’Américain lon. C’est tout, et le reste de la littéra-
l’anthologie illustrée Tout terriblement Ron Padgett continuent d’entretenir ture ne sert que de crible à mon goût. »
(Poésie/Gallimard, octobre 2018). avec lui un fervent dialogue. En l’espèce, il se démarque des petits
86 Le Nouveau Magazine Littéraire • N° 10 • Octobre 2018
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