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LE MAGAZINE LITTÉRAIRE - N° 537 - NOVEMBRE 2013 - 6,20 € DOSSIER : DIDEROT

DOM/S 6,80 € - BEL 6,70 € - CH 12,00 FS - CAN 8,99 $ CAN - ALL 7,70 € - ITL 6,80 € - ESP 6,80 € - GB 5,30 £ - GR 6,80 € - PORT CONT 6,80 € - MAR 60 DHS - LUX 6,80 € - TUN 7,50 TND - TOM /S 950 CFP - TOM/A 1500 CFP - MAY 6,80 €

DOSSIER

heureux
www.magazine-litteraire.com - Novembre 2013

Les romanciers
Diderot

mènent l’enquête
QUI A TUÉ KENNEDY ?
Le philosophe

depuis cinquante ans


CINÉMA

et Violette Leduc,
INÉDIT

Simone de Beauvoir
de Rameau
salue Le Neveu
Jean Starobinski
ENTRETIEN JAUME CABRÉ, RÉVÉLATION DE L’AUTOMNE

RD
M 02049 - 537 - F: 6,20 E - RD

une passion littéraire


»LEONORA MIANO EST UN
FORMIDABLE
ECRIVAIN
A LA PROSE GRAVE ET LUMINEUSE. «
Catherine Simon, Le Monde des Livres
,

« Somptueux tombeau
pour les âmes errantes,
cette Saison de l’ombre
est aussi un bel hommage
au courage des mères. »
Jeanne de Ménibus, Le Figaro magazine

« Dans ce roman puissant


et original, Léonora Miano
se fait voyante, et nous donne
à saisir une autre manière
de sentir le monde. »
Patrick Williams, Elle

« Le grand roman africain


de l’esclavage. »
Hervé Bertho, Ouest France

« Théâtral. »
Flavie Gauthier, Le Soir

« Dans le sillage de Toni Morrison,


Miano construit un univers
mental nourri d’accents
tragiques et d’images fortes. »
Cécile Guérin, Transfuge

Grasset
3 Éditorial

Édité par Sophia Publications


74, avenue du Maine, 75014 Paris.
La main
du potier
Tél. : 01 44 10 10 10 Fax : 01 44 10 13 94
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Internet : www.magazine-litteraire.com
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Tarifs France 2011 : 1 an, 12 numéros, 62,50 €.
Achat de revues et d’écrins : 02 38 33 42 87 par Joseph Macé-Scaron

J
U. E. et autres pays, nous contacter.

Rédaction
Pour joindre directement par téléphone
amais ils ne se sont tutoyés. Et tout les tout peut se reconstruire.
votre correspondant, composez séparait. Les deux têtes de l’aigle bicéphale Non sans humour Darwich
le 01 44 10, suivi des quatre chiffres
placés après son nom.
de la Cacanie, ce « laboratoire du crépus- nous dit : « L’une des tra-
Directeur de la rédaction
cule » européen. Stefan Zweig et Joseph gédies cumulées de Troie
Joseph Macé-Scaron (13 85)
j.macescaron@yahoo.fr
Roth. La publication de leur correspon- vient du fait que personne
Rédacteur en chef dance nous donne un passionnant roman épistolaire. ne s’est mis à la recherche
Laurent Nunez (10 70)
lnunez@magazine-litteraire.com Et un ouvrage de référence, l’éditeur a cent fois rai- des tablettes sur lesquelles
Rédacteur en chef adjoint son de le souligner, en raison de l’appareil de notes le poète de Troie avait

capman/sipa
Hervé Aubron (13 87)
haubron@magazine-litteraire.com de ces deux spécialistes de Joseph Roth que sont rédigé son histoire. »

I
Chef de rubrique « La vie des lettres »
Alexis Brocas (13 93) Madeleine Rietra et Rainer-Joachim Siegel. Deux l y a des sentiers qui
abrocas@magazine-litteraire.com
Directrice artistique grands thèmes courent tout au long de ce mènent à la haute lit-
Blandine Scart Perrois (13 89)
blandine@magazine-litteraire.com
roman. Le premier est lié à la montée des « Un classique est térature. C’est ce che-
Responsable photo
Michel Bénichou (13 90)
menaces. Celles-ci sont-elles sous-estimées un livre qui n’a min qui conduit le lecteur
mbenichou@magazine-litteraire.com ou surestimées par les intellectuels et les jamais fini de dire vers une vaste clairière lumi-
Rédactrice
Enrica Sartori (13 95) écrivains de l’époque ? Une chose est ce qu’il a à dire. » neuse au sein de la jungle
enrica@magazine-litteraire.com
Correctrice
sûre : ces deux écueils fracassent souvent Italo Calvino éditoriale, que viennent
Valérie Cabridens (13 88) toute velléité de rébellion ou de résistance d’arpenter Pierre-Marc de
vcabridens@magazine-litteraire.com
Fabrication même « en cette heure infernale où la À lire Biasi, Alexandre Gefen et
Christophe Perrusson (13 78)
bête est couronnée ». N’y tenant plus, bien d’autres. Les actes du
Directrice administrative et financière
Dounia Ammor (13 73) Roth interpelle Zweig : « C’est une lutte à Stefan Correspondance 1927-1938, colloque de Cerisy consacré
Directrice commerciale et marketing Zweig, Joseph Roth, traduit de
Virginie Marliac (54 49) la vie à la mort entre la culture euro- l’allemand (Autriche) par Pierre Deshusses, à Pierre Michon sont d’une
Marketing direct péenne et la Prusse. Vous ne vous en ren- éd. Bibliothèque Rivages, 480 p., 25 €. richesse inouïe puisqu’ils
Gestion : Isabelle Parez (13 60)
iparez@magazine-litteraire.com
dez vraiment pas compte ? » La suite L’Exil recommencé, nous parlent de l’héritage
Promotion : Anne Alloueteau (54 50) montre que Zweig avait saisi cet enjeu au Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe littéraire et des mythes, des
Vente et promotion plus profond de sa chair. Le second thème (Palestine) par Élias Sanbar, « gens de peu » et des
est l’écriture. L’angoisse de ne plus écrire, éd. Actes Sud/Sindbad, 192 p., 23 €.
Directrice : Évelyne Miont (13 80)
diffusion@magazine-litteraire.com tutoyeurs de Dieu, de
Ventes messageries VIP Diffusion Presse
la peur de redire, de trop dire, de mal dire. Pierre Michon, toutes ces énergies « qui
Contact : Frédéric Vinot (N° Vert : 08 00 51 49 74) actes du colloque de Cerisy-la-Salle
Diffusion librairies : Difpop : 01 40 24 21 31 Les deux hommes reconnaissent leur inca- (août 2009), éd. Gallimard, dressent l’homme ou qui
Publicité pacité à livrer à leurs éditeurs un texte qui « Les Cahiers de La NRF », 28 €. l’abattent ». Difficile de dire
Directrice commerciale
Publicité et Développement ne soit pas abouti (« ce n’est physique- si Michon est déjà un clas-
Caroline Nourry (13 96)
Publicité littéraire
ment pas possible »). « Ce sont là les offres terribles sique comme le fut en son temps Julien Gracq. Cette
Marie Amiel - directrice de clientèle (12 11)
mamiel@sophiapublications.fr
des écrivains minables, écrit Roth : “je vous montre question est importante au moment où son œuvre
Publicité culturelle trois chapitres”, etc. Ça veut dire quoi trois chapitres (surtout après le succès des Onze) conquiert de nou-
Françoise Hullot - directrice de clientèle
(secteur culturel) (12 13) ou la moitié ? » Lutte inégale mais lutte nécessaire veaux cercles de lecteurs. Elle est dangereuse car elle
fhullot@sophiapublications.fr
entre le pot de terre et le pot de fer. peut impressionner et faire partir vers de mauvaises

A
Responsable communication
Elodie Dantard (54 55) quoi bon des poètes en temps de directions. Tout comme Pascal Quignard, Jean Éche-
Service comptabilité
Sylvie Poirier (12 89)
détresse ? On connaît la célèbre question de noz ou Pierre Bergounioux, Michon est étranger à
spoirier@sophiapublications.fr Hölderlin. Un élément de réponse nous est tout académisme. Ces « Vies minuscules » appar-
Impression donné avec le recueil d’articles écrits par Mahmoud tiennent à la littérature majuscule. Elles répondent
Imprimerie G. Canale,
via Liguria 24, 10 071 Borgaro (To), Italie. Darwich. Même si ce recueil rassemble des textes très bien à cette définition qu’Italo Calvino donne des
Commission paritaire
n° 0415 K 79505. ISSN- : 0024-9807
écrits après le retour en Palestine du poète en 1993, classiques : « Un classique est un livre qui n’a jamais
Les manuscrits non insérés le thème de l’exil affleure à chaque page. Cet exil plus fini de dire ce qu’il a à dire. » Un classique, et dans ce
ne sont pas rendus.
Copyright © Magazine Littéraire réel que cet État palestinien qui ressemble de plus sens Michon en est incontestablement un, ne « sert »
Le Magazine Littéraire est
publié par Sophia Publications, en plus aux taches sur le pelage d’un léopard. Darwich à rien, il ouvre juste un peu plus notre esprit, c’est la
Société anonyme au capital de
7 615 531 euros. n’épargne personne : « Qui appeler quand tu es le main du potier qui transforme la masse d’argile en
Président-directeur général champ de bataille où s’affrontent tes assassins ? » vase. C’est l’histoire que Calvino et Cioran empruntent
et directeur de la publication
Philippe Clerget Pourquoi des poètes ? Parce que la langue est le der- à la légende : « Alors qu’on préparait la ciguë, Socrate
Dépôt légal : à parution
nier refuge où peuvent habiter ceux qui n’ont ni mai- était en train d’apprendre un air de flûte. “À quoi cela
son ni terre. Parce que la violence leur est étrangère servira-t-il ? lui demande-t-on. – À savoir cet air avant
et qu’ils gardent cette étincelle à partir de laquelle de mourir.” » j.macescaron@yahoo.fr

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
5

Sommaire n° 537
Novembre 2013

32Cahier critique : Mathieu Lindon


48 Dossier : Denis Diderot
88Grand entretien avec Jaume Cabré
LEA CRESPI/PASCO & CO – RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE DU LOUVRE)/STÉPHANE MARECHALLE –

Cinéma 3 L’éditorial de Joseph Macé-Scaron Le dossier


Entretien avec
Bertrand Tavernier : 6 Contributeurs 48 Denis Diderot
« Les écrivains tiennent dossier coordonné par Patrice Bollon
Sur www.magazine-litteraire.com

une grande place


dans mes films. » Perspectives 50 Langres, la forme d’une ville natale,
8 Kennedy, l’infini cadavre exquis par Patrice Bollon
Disparition par Alexis Brocas 53 Une bombe à retardement,
Quand Patrice Chéreau
parlait de Koltès dans 10 « JFK est le plus grand roman américain », par Laurent Loty
Le Magazine Littéraire. entretien avec Philippe Labro 54 Chronologie
12 L’assassinat vu par les écrivains 58 L’Encyclopédie, marathon du gai savoir,
MARCO CASTRO POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

Théâtre
Retour sur Orlando, 14 Le chapitre Marilyn par Marie Leca-Tsiomis
une adaptation du 61 En sciences, il pose les jalons de l’évolution,
roman de Virginia Woolf
au Théâtre de la Bastille. L’actualité par Gerhardt Stenger
16 La vie des lettres Édition, festivals, 62 Ose conjecturer ! par François Pépin
Le cercle critique spectacles… Les rendez-vous du mois 64 Vive les commerces libres ! par Colas Duflo
Chaque mois,
des critiques inédites 30 Le feuilleton de Charles Dantzig 66 Toutes les voix possibles du roman,
exclusivement par Michel Delon
accessibles en ligne. Le cahier critique 69 Un Rameau tournoyant, par Pierre Chartier
Ce numéro comporte 4 encarts :
1 encart abonnement sur les
32 Mathieu Lindon, Une vie pornographique 72 Le théâtre comme dernier des temples,
exemplaires kiosque, 1 encart 34 Serge Bramly, Arrête, arrête par Pierre Frantz
Edigroup sur les exemplaires
kiosque en Suisse et Belgique, 34 Monica Sabolo, Tout cela n’a rien à voir 74 Lettres de grand cachet,
1 encart Beaux-Arts et 1 encart
Festival du roman historique avec moi par Odile Richard-Pauchet
sur une sélection d’abonnés.
35 Loïc Merle, L’Esprit de l’ivresse 76 Un génie de l’import-export,
36 Étienne de Montety, La Route du salut par Marian Hobson
36 Véronique Olmi, La Nuit en vérité 78 Le critique comme poète de la matière,
37 Dominique Noguez, Une année qui par Stéphane Lojkine
commence bien 81 Bibliographie, par Patrice Bollon
38 Alexis Jenni, Élucidations 82 L’oiseau Diderot, tout ouïe
39 Emmanuel Venet, Rien et sur tous les tons, par Jean Starobinski
40 Emmanuelle Pagano, Nouons-nous
40 Christophe Ono-dit-Biot, Plonger Le magazine des écrivains
41 Sylvie Germain, Petites scènes capitales 88 Grand entretien avec Jaume Cabré,
42 José Saramago, La Lucarne par Philippe Lefait : « J’ai toujours
43 Jeanette Winterson, La Passion la sensation de ne pas avoir fini »
44 Richard Russo, Ailleurs 94 Admiration : Violette Leduc
46 Arun Kolatkar, Kala Ghoda. Poèmes de Bouquet de Violette, par Hervé Aubron

94 Violette Leduc :
46
Bombay
Rachel, De loin, suivi de Nébo
En couverture : illustration d’Olivier Marbœuf, d’après un portrait de Denis
96 À tout à l’heure, par Daniel Depland
98 Le dernier mot, par Alain Rey

« la Bâtarde » devient Diderot peint par Louis-Michel Van Loo (RMN-Grand Palais (musée du
Louvre)/Stéphane Marechalle). Vignette de couverture : John Fitzgerald
l’héroïne d’un film, incarnée Kennedy en 1960, à Mt Clemens, Michigan (photo de Jacques Lowe).
par Emmanuelle Devos. © ADAGP-Paris 2013 pour les œuvres de ses membres reproduites
à l’intérieur de ce numéro. Prochain numéro en vente le 28 novembre

Abonnez-vous page 93
Dossier : Stendhal

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Contributeurs 6

Pierre Chartier Stéphane Lojkine

A ncien élève de l’ENS de Saint-Cloud, il est professeur émérite


à l’université Paris-Diderot et président de la Société Diderot.
Spécialiste du Siècle des lumières et des questions concernant la
P rofesseur de littérature française du xviiie siècle à l’université
Aix-Marseille, il en dirige le Centre interdisciplinaire d’étude
des littératures (Cielam). Il anime le site et la base de données ico-
narrativité, il a publié une Introduction aux grandes théories du nographiques Utpictura18. Il a publié La Scène de roman (Colin,
roman (Armand Colin, 2005) et une Théorie du persiflage (PUF, 2002), Image et subversion (Chambon, 2005), L’Œil révolté. Les
2005). Ses Vies de Diderot (trois volumes, Hermann, 2012) ont Salons de Diderot (Chambon, 2007). Il est à l’initiative de l’exposi-
reçu le prix de l’Académie française. tion « Le goût de Diderot » (musée Fabre, Montpellier, jusqu’en
janv. 2014, et Fondation de l’Hermitage, Lausanne, fév.-juin 2014).
Michel Delon

P rofesseur à la Sorbonne, il a édité dans la Bibliothèque de la


Pléiade trois volumes d’Œuvres de Sade et a dirigé deux
volumes de Diderot (Contes et romans, Œuvres philosophiques).
Laurent Loty

C hercheur au CNRS, il a dirigé avec Yves Citton « Individus et


communautés » (revue Dix-huitième siècle, 2009) et vient de
Il a publié le Dictionnaire européen des Lumières (PUF, 2007) et signer avec Éric Vanzieleghem Esprit de Diderot (Hermann, 2013).
les essais : Le Savoir-vivre libertin (Pluriel, 2004), Le Principe de
délicatesse. Lumières et mélancolie au xviiie siècle (Albin Michel, François Pépin
2011). Viennent de paraître : Diderot et ses artistes (Gallimard,
« Découvertes ») et Diderot. Cul par-dessus tête (Albin Michel). P rofesseur de philosophie en classes préparatoires au lycée
Louis-le-Grand et chercheur associé au Centre d’études en
rhétorique, philosophie et histoire des idées (ENS de Lyon), il est
Daniel Depland spécialiste des Lumières et d’histoire et philosophie des sciences

T raducteur et écrivain, il fut dans sa jeunesse l’ami de Violette


Leduc, qui l’encouragea à publier son premier livre, La Java
(Pauvert, 1969), et dont il fait le portrait dans Mes putains sacrées
expérimentales. Il a notamment publié La Philosophie expérimen-
tale de Diderot et la chimie (Classiques Garnier, 2012). Il a derniè-
rement dirigé l’ouvrage collectif Les Matérialismes et la Chimie
(Grasset, 2004). Dernier roman paru : En voie de disparition (éd. Matériologiques, 2012).
(Denoël, 2010).
Odile Richard-Pauchet
Colas Duflo

P rofesseur à l’université Paris-Ouest-Nanterre, il a notamment


publié Diderot philosophe (Honoré Champion, 2003), Les
M aître de conférences à l’université de Limoges, elle se consa-
cre à l’exploration des écrits intimes de la seconde moitié du
xviiie siècle. Secrétaire générale de la Société Diderot, elle supervise
Aventures de Sophie. La Philosophie dans le roman au xviiie siècle l’organisation de l’Année Diderot 2013. Accompagnant depuis sa
(CNRS Éditions, 2013) et, tout récemment, Diderot. Du matéria- création la revue Épistolaire, elle est l’auteur notamment de Dide-
lisme à la politique (CNRS Éditions, 2013). rot dans les Lettres à Sophie Volland. Une esthétique épistolaire
(Honoré Champion, 2007).
Pierre Frantz

P rofesseur à la Sorbonne, il est le grand spécialiste du théâtre


français du xviiie siècle. Il a édité les pièces de Diderot, de
Chénier, de Beaumarchais, de Lesage et les écrits sur l’art drama-
Gerhardt Stenger

M aître de conférences à l’université de Nantes, il travaille prin-


cipalement sur Diderot et sur Voltaire, dont il a publié chez
tique de Louis-Sébastien Mercier. Parmi ses publications : L’Esthé- Garnier-Flammarion les Lettres philosophiques en 2006 et le Dic-
tique du tableau dans le théâtre du xviiie siècle (PUF, 1998), Le Siècle tionnaire philosophique en 2010. Il collabore aux grandes éditions
des théâtres. Salles et scènes en France, 1748-1807 (avec Michèle de Diderot et de Voltaire publiées à Paris et à Oxford et dirige l’édi-
Sajous d’Oria, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 1999) et tion des Œuvres complètes d’Helvétius chez Champion. En 2013,
Beaumarchais (avec Florence Balique, éd. Atlande, 2004). il a publié Diderot. Le Combattant de la liberté (Perrin).

Marian Hobson Jean Starobinski

P remière femme membre du « conseil universitaire » (fellow) de


Trinity College, Cambridge, membre de l’Académie britannique,
elle a publié L’Art et son objet. Diderot, la théorie de l’illusion et les
M ondialement connu pour ses ouvrages sur Jean-Jacques Rous-
seau (La Transparence et l’obstacle, 1957) et Montaigne
(Montaigne en mouvement, 1982), Jean Starobinski, né en 1920,
arts en France au xviiie siècle (1982, traduit chez Honoré Champion est un essayiste-écrivain majeur, auteur d’une trentaine de livres sur
en 2007) ; Jacques Derrida: Opening Lines, (1998) ; Diderot and la littérature, l’art et la musique. Il a dernièrement publié L’Encre de
Rousseau: Networks of Enlightenment (2011). Elle prépare avec la mélancolie (Le Seuil), Accuser et séduire (sur Rousseau) et Dide-
Pascal Duc, du Conservatoire national de musique de Paris, un site rot, un diable de ramage (ces deux derniers chez Gallimard).
web pour Le Neveu de Rameau, avec des illustrations musicales.
Ont également collaboré à ce numéro :
Marie Leca-Tsiomis
Aliette Armel, Clémentine Baron, Maialen Berasategui,
P rofesseur émérite de littérature française du xviiie siècle à l’uni-
versité Paris-Ouest-Nanterre. Responsable de la revue
Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie. Principaux ouvrages :
Christophe Bident, Évelyne Bloch-Dano, Patrice Bollon,
Laure Buisson, Olivier Cariguel, Charles Dantzig, Clara
Dupont-Monod, Juliette Einhorn, Jeanne El Ayeb, Marie
Écrire l’Encyclopédie. Diderot : de l’usage des dictionnaires à la Fouquet, Alexandre Gefen, Jean-Baptiste Harang, Jean
grammaire philosophique, Oxford, 1999, réédition 2008 ; Diderot. Hurtin, Phlippe Lefait, Jean-Sébastien Létang, Jean-Yves
Choix d’articles de l’Encyclopédie, Paris, éd. du CTHS, 2001 ; Dide- Masson, Pierre-Édouard Peillon, Véronique Prest,
Hubert Prolongeau, Bernard Quiriny, Alain Rey, Thomas
rot, l’Encyclopédie, et autres études. Sillages de Jacques Proust, Stélandre, Camille Thomine, Aliocha Wald Lasowski.
Ferney-Voltaire, CIEDS, 2009.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
maisondeslumieres.org
design : cécile dorléans
Perspectives 8

Cinquante ans après l’assassinat de J. F. Kennedy

JFK, l’infini
cadavre exquis
La littérature n’est toujours pas revenue de la mort
du président américain : le destin de Kennedy est devenu
un immense roman collectif, au dénouement introuvable.
Par Alexis Brocas, photos Jacques Lowe, extraites du livre Kennedy. Chronique d’un destin (éd. Gallimard)

«
J
e ne crois pas que mes livres au moment propice pour lui assurer Repères promoteur de cette Amérique
auraient pu être écrits dans sa sainteté. Les mensonges conti­ 29 mai 1917. rêvée : il la représentait dans ses
le monde qui existait avant nuent à tourbillonner autour de sa Naissance de multiples aspects, lesquels cachaient
l’assassinat de Kennedy. Et flamme éternelle. L’heure est venue John Fitzgerald autant de zones d’ombre que les
je crois qu’une bonne part de déloger son urne funéraire de Kennedy. écrivains d’aujourd’hui se plaisent à
de l’ombre qui se retrouve dans mon son piédestal ». La mort de Kennedy Septembre 1936. explorer. Comme l’écrit James Ellroy,
travail provient directement de la serait donc l’occasion de donner le Entre à Harvard. « l’heure est venue de démythifier
confusion, du chaos psychique et de coup de grâce à une illusion collec­ 1946. élu membre toute une époque et de bâtir un
l’impression d’incertitude qui éma­ tive – ces proprettes années 1960 du Congrès. nouveau mythe depuis le ruisseau
nait des événements de Dallas. Il est telles que les rêvaient les Amé­ 1947. Apprend jusqu’aux étoiles ».
concevable que cela ait fait de moi ricains, en prenant bien garde qu’il est atteint Effeuillons cette collection de clichés
l’écrivain que je suis. Pour le meilleur d’ignorer leur part cauchemar­ de la maladie confectionnés par les communi­
ou pour le pire. » Ces propos de Don desque malgré tout palpable ? d’Addison. cants et attardons­nous sur leur
DeLillo pourraient s’appliquer à 1953. élu au revers, montré par les auteurs dans
James Ellroy (American Tabloid), JFK à pile ou face Sénat. épouse leur entreprise de divulgation. Avec
comme à Stephen King (22/11/63), La mort d’un président peut accou­ Jacqueline Bouvier. son sourire éclatant et cette coiffure
peut­être même à Robert Littell (La cher d’une littérature. Interrogez le 1961 (20 janvier). de bon élève, pendant masculin des
Compagnie)… La mort de Kennedy moindre écrivain scandinave sur la élu 35e président chignons pare­balles de l’époque,
a modifié le monde, et donc l’envi­ floraison de romans policiers du des états-Unis. Kennedy incarnait, côté face, la
ronnement des écrivains, et donc la côté du cercle arctique et il vous 17-19 avril. santé et le bien­être. Côté pile :
littérature elle­même. Est­ce à dire citera l’assassinat, irrésolu lui aussi, Invasion de la baie « Merde, mon dos » (James Ellroy,
que, depuis, chacun écrirait d’un lieu du Premier ministre suédois Olof des Cochons. American Tabloid) – « si on veut
sombre, hanté par des forces mysté­ Palme, en 1986, comme un évé­ 1962 (14-28 comprendre Kennedy, il faut savoir
rieuses et néanmoins palpables, nement fondateur. « Nous avons octobre). Crise qu’il n’a pas passé une seule journée
régies par d’indicibles et inextricables perdu notre innocence. Personne ne des missiles. de sa vie sans souffrir » (son
complots ? N’exagérons rien. pensait qu’une chose pareille pou­ 22 novembre conseiller Pierre Salinger, cité par
Lorsque Kennedy meurt, le rêve vait arriver chez nous », déclare 1963. Mort Philippe Labro). Derrière son sou­
d’une innocence nationale améri­ notamment Johan Theorin (L’Écho à Dallas. rire, Kennedy était atteint de la
caine a déjà du plomb dans l’aile. des morts). Kennedy, lui, est le qua­
Comme l’écrit James Ellroy en avant­ trième président américain assassiné
propos de son monumental Ameri- (après Lincoln, Garfield et McKinley).
can Tabloid, « l’Amérique n’a jamais Mais il incarnait plus que la magis­
été innocente. C’est au prix de notre trature suprême.
pucelage que nous avons payé notre S’il s’écrit autant de romans sur la
passage, sans un putain de regret sur mort de JFK, c’est aussi parce que
ce que nous laissions derrière nous. ses communicants, les fameux spin
Nous avons perdu la grâce et il est doctors, avaient déjà fait de sa vie un
impossible d’imputer notre chute à grand roman américain à la croisée
un seul événement, une seule série des mythes nationaux, en se fon­
de circonstances. Il est impossible dant sur des réalités et sur des men­
de perdre ce qui manque à la concep­ songes alors admis comme vrais.
tion. Jack [JFK] s’est fait dessouder Grâce à eux, Kennedy fut plus qu’un

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
9

Kennedy
en famille dans
sa résidence
de Hyannis Port
en juin 1958
(en haut) et
en juin 1960
(en bas), juste
avant le début
« sérieux »
de la campagne
présidentielle.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Perspectives 10

maladie d’Addison, une affection images font encore frémir les midi- Generation » définie par le journa-
incurable et mortelle qui lui imposa nettes, cinquante ans après. Côté pile liste Tom Brokaw. Certes, mais il a
le port d’un corset. selon François Forestier (JFK, le der- aussi couché avec une supposée
Kennedy était une figure du rêve amé- nier jour) : « Quand il est en voyage, espionne nazie (la Danoise Inga
ricain, se réclamant d’un grand-père Kennedy commande des prostituées. Arvad), une amie des mafieux (Judith
irlandais pauvre et d’un père self- Quand il est à Hollywood, il couche Exner-Campbell) et une agente de
made man, le célèbre Joe. Le revers avec Marilyn Monroe […] ; avec ses l’Est avérée (Ellen Rometsch)…
de cette belle saga se lit notamment copains, c’est carrément l’orgie. » Et
dans la biographie fictive dudit Joe, À lire ce revers possède lui-même un Une tonne d’archives
La Malédiction d’Edgar, de Marc revers : « Angie Dickinson, la belle Il y a une jouissance à démasquer,
Dugain : « Ce manipulateur effronté Kennedy. interprète de Rio Bravo, confiera plus qui se retrouve chez tous les roman-
essaye de rendre sa réussite d’autant Chronique d’un tard que son aventure avec le prési- ciers qui abordent le cas JFK. Lequel
destin, Jacques Lowe,
plus méritoire qu’il aurait été élevé préface de Marc Dugain, dent a duré quarante secondes, pré- est d’autant plus intéressant, d’un
dans une famille pauvre. Affabulation éd. Gallimard, sentations et politesses comprises. » point de vue romanesque, que ces
totale. Fils de Patrick Joseph Kennedy 256 p., 250 ill., 29,90 €. Kennedy a été un héros de guerre, ambivalences semblent coïncider
[grand-père de JFK], importateur dis- décoré pour avoir sauvé l’équipage avec une incertitude intérieure. « Je
tributeur de spiritueux. » Côté face, de son patrouilleur coupé en deux ne sais pas qui je suis », disait-il par-
Kennedy, une fois marié à Jackie, par un destroyer japonais, et il illus- fois, selon Philippe Labro, un senti-
représente le couple idéal, dont les trait à ce titre cette « Greatest ment compréhensible quand on est

entretien avec Philippe Labro


« John Fitzgerald Kennedy
est le plus grand roman américain »

I
l est l’homme qui a vu l’homme l’approche est différente. Je portais se construit en rébellion contre l’es-
qui a tué l’ours. En 1963, Phi- ce livre en moi depuis cinquante ans. tablishment, vers 13-14 ans, sa façon
lippe Labro était aux États-Unis, On m’a souvent demandé de ra- de chercher une action… Tout le
à préparer un documentaire sur le conter comment j’avais vécu l’événe- monde a des théories sur son voyage
système éducatif américain, quand ment. À l’époque, j’étais un gamin en Russie. Oswald était simplement
tout à coup on lui annonce qu’« on a travaillant pour France-Soir et insatisfait du système américain et
tiré sur le président ». Voilà le docu- confronté au plus gros fait divers de imprégné de marxisme à l’amé-
helie/gallimard

mentaire reporté, et voilà Labro la seconde moitié du xxe siècle. Alors, ricaine. Sa vie est fascinante, parce
hantant les quartiers de la police de pour écrire le livre, j’ai travaillé de qu’elle est celle d’un raté intégral. S’y
Dallas, scrutant le rictus d’Oswald, façon disciplinée sur les carnets que ajoute une mère invraisemblable,
côtoyant Jack Ruby avant qu’il n’as- j’avais récupérés, sur les France-Soir une sexualité compliquée… Revenir
Philippe Labro. sassine l’assassin. Cinquante ans de l’époque, sur plusieurs conver- à la personnalité d’Oswald, m’inté-
après, le journaliste devenu écrivain sations avec certains survivants, j’ai resser à certains détails négligés, tout
revient sur l’événement, armé de ses relu trois ou quatre livres majeurs cela m’a amené à conclure pru-
carnets et de ses souvenirs, auxquels écrits sur le sujet. demment à sa seule culpabilité, mais
s’ajoute une intime conviction Justement, comment avez-vous ce n’est pas le sujet du livre.
conçue récemment… trouvé votre chemin dans En effet : le sujet,
Il s’est écrit beaucoup de romans ce labyrinthe de données ? c’est l’événement.
sur l’affaire Kennedy. Quel regard Comme tout le monde, je me suis Oui, c’est cela. Ce sont les flics, la
un journaliste comme vous, qui trouvé noyé par mon savoir. Alors j’ai malignité du vieux Fritz, la crasse et
a suivi l’affaire, jette-t-il sur eux ? préféré être bêtement simple. Tu la vulgarité qui pouvaient régner à
À lire Philippe Labro. Je ne les critique prends l’avion, tu prends un taxi, tu Dallas. C’est un roman, mais sans
« On a tiré pas. Il s’agit de bonne littérature. Les racontes, puisque c’est une des rares romanesque. La séquence du dîner
sur le président », livres de Marc Dugain, de Don choses que tu sais faire. Ensuite, chez les riches de Dallas par exemple,
Philippe Labro, DeLillo ou de James Ellroy mêlent intervient le recul, le jugement, la cela ne s’invente pas, mais cela se
éd. Gallimard, 298 p., 20 €. brillamment fiction et réalité, et pondération, l’équilibre entre ce que recrée. De même, la comparaison
même ce qu’on peut appeler le l’on a lu, les théories, les versions… entre la trajectoire de Kennedy et
« wishfull thinking ». Quant au livre J’ai travaillé trois ans sur cette affaire, celle de son assassin. Ça, c’est un
de François Forestier, c’est un bon et longtemps j’ai cru en une conspi- travail littéraire.
polar. Il est évident que tout homme ration. Puis, pour ce livre, je me suis Cet assassinat ne représente-t-il
de plume peut être tenté d’écrire sur appuyé sur ce que m’ont dit les jour- pas l’acmé d’une époque ?
le personnage, l’époque, les prota- nalistes locaux, j’ai relu certains docu- Oui, c’est la fin des golden years, le
gonistes… Il s’agit du plus grand ments, j’ai cherché à revenir à la grand tournant, et pas la peine de
roman américain. De mon côté, source des choses. Comment Oswald faire de l’uchronie pour constater

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11

perdant emblématiques, que Phi­


lippe Labro a su relever.
L’assassinat d’un président est, tauto­
logiquement, un jalon historique.
Quand ledit président récapitule une
somme de signifiants immédiatement
compris par ses contemporains, cela
devient un séisme. La mort de Ken­
nedy marque la fin des glorieuses
que, si Kennedy n’était pas mort, s’il En campagne. tant de choses et leur contraire ; et années d’après guerre (« Nous serons
avait pu faire un deuxième mandat et Tout en haut : une phrase à mettre en parallèle moins jeunes et nous rirons moins »,
si Bobby avait suivi, nous n’aurions Pendleton, Oregon, avec celle de Lee Harvey Oswald déclara son conseiller Arthur Schle­
pas eu droit aux nixonneries ni 1959. (« Maintenant tout le monde sait qui singer). Elle le fixe aussi dans son
même aux busheries. Cet événement Ci-dessus : je suis »). D’un côté, un homme image la plus flatteuse : « Les gens
est un grand tournant et en même Virginie- plein des désirs et des projections voudront se souvenir de l’homme
temps une répétition de l’éternel Occidentale, 1960. des autres (depuis celles de son comme de quelqu’un qui n’était pas,
américain : cela se passait déjà à À droite : père, qui l’a élevé en vue de la pré­ d’une image plus que d’une réalité »,
Chicago, en 1920, au temps d’Al Jackie après une sidence). De l’autre, un homme explique le fictif avocat Ward Littell au
Capone. Propos recueillis rencontre à ignoré, plein de sa propre rage… Et réel parrain Carlos Marcello chez
par Alexis Brocas Coos Bay, Oregon, une opposition typiquement lit­ James Ellroy. Et cette mort, surtout,
1959. téraire entre un gagnant et un poursuit sa transformation en

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Perspectives 12

Dernière semaine de la campagne : Wilmette, Illinois, novembre 1960.

L’assassinat vu en direct par les écrivains


Dallas, 22 novembre 1963,

‘‘
12 h 30, heure locale
« Un grondement déchira l’air – IL du fusil sur le rebord de celui qui se « Il y a eu un bruit, un son, un peu
ARRIVE IL ARRIVE IL ARRIVE ! […] Le trouvait sur l’appui de la fenêtre. Il brutal, un peu sec, comme quelque
grondement prit de l’ampleur. Un aperçut la nuque du président. » chose qui se brise violemment, qui se
bruit de moteur s’en détacha lente- (Libra, Don DeLillo) fracture, craque, quelque chose de
ment – limousines et Harley Davidson suffisamment éclatant pour dominer
équipées parade. […] Le rugissement « “Lee ! je crie. Arrête, espèce de le bourdonnement des automobiles
diminua d’intensité. Pete se prépara, salaud !” Il tourne la tête et me dévi- et les cris des piétons. Dans l’instant,
tous muscles tendus, pour cet énorme sage, les yeux écarquillés, la bouche c’est-à-dire dans le milliardième de
putain de hurlement. » ouverte. À cet instant c’est juste Lee, seconde, certains ont cru que c’était
(American Tabloid, James Ellroy) le jeune gars qui riait et jouait dans le un fire cracker – comme dans les feux
bain avec Junie […]. Puis je vois sa d’artifice : un pétard, une fusée. »
« La voiture pilote blanche prit le  bouche mince, un peu pincée, se (« On a tiré sur le président »,
virage, suivie des motards. La Lin- changer en quelque chose de mons- PhilippeLabro)
coln passa en dessous de Lee, tourna trueux. Je doute que vous le croyiez,
à gauche doucement pour prendre le mais je vous jure que c’est vrai. Il a « Tout le monde crut à un pétard 
virage à angle droit. Elle semblait cessé d’être un homme pour devenir festif. Au deuxième coup Kennedy
presque tourner sur son axe. Tout se le fantôme démoniaque qui va hanter dut ressentir comme une piqûre de
déroulait lentement, et avec la plus l’Amérique à compter de ce jour, per- frelon dans la gorge. Il porta ses
grande clarté. Lee mit un genou par vertissant son pouvoir et sapant mains à son cou et à la vue du sang
terre, posa son coude gauche sur les toutes ses bonnes intentions. » s’exclama : “Oh Dieu, je suis touché.”
cartons empilés, et appuya le canon (22/11/63, Stephen King) Une deuxième balle non fatale lui

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Aux funérailles de Kennedy, le 25 novembre 1963.


matière textuelle. D’une fable notre emprise sur la réalité ». On
pour communicants, Kennedy va peut appeler postmodernisme cet
traversa le thorax alors que le chauf- À lire devenir une tonne d’archives. état de confusion informée.
feur comprenait la gravité de l’acci- American Tabloid, Ce sont les vingt-six tomes de maté- Ces vingt-six tomes de la commission
dent. […] À ce moment précis, Ken- James Ellroy, traduit riaux produits par la commission Warren et leurs épigones, sérieux ou
nedy, bien que sérieusement blessé, de l’anglais (États-Unis) Warren (chargée d’élucider l’assas- pas, constituent au fond le legs prin-
avait encore de bonnes chances de par Freddy Michalski, sinat – ses travaux, achevés en 1964, cipal de Kennedy à la littérature,
s’en sortir. Une troisième balle lui éd. Rivages/Noir, furent dévoilés peu à peu), suivis par comme le film du citoyen Zapruder
800 p., 10,65 €.
emporta l’arrière du crâne. » le rapport de la commission HSCA constitue son legs au cinéma. Par l’in-
(La Malédiction d’Egdar,
Libra, (remis en 1979, il envisage la possi- suffisance de leurs conclusions, les
Don DeLillo, traduit
MarcDugain) de l’anglais (États-Unis) bilité d’un complot sans en établir la membres de la commission Warren
par Michel Courtois-Fourcy, preuve), auxquels s’ajoutent les mille ont installé une sorte de scepticisme
« Il y a du sang partout. Sur le dos- éd. Actes Sud, « Babel », quatre cents ouvrages (deux mille général, la certitude que la vérité sera
sier de la banquette, sur la veste de 650 p., 12,50 €. selon François Forestier) rédigés par toujours ailleurs, dans les cerveaux
Jackie, sur le coffre de la voiture, sur 22/11/63, des journalistes, des historiens, et de quelques puissants. Comme l’ex-
les deux motards, sur la chaussée. Stephen King, des obsessionnels, qui ont chacun plique Marc Dugain dans La Malédic-
traduit de l’anglais (États-
Une auréole de brume, un halo de Unis) par Nadine Gassie, trouvé la clé du mystère. Voulez-vous tion d’Edgar, « le public ne s’inté-
graisse contenue dans la peau a briè- éd. Albin Michel, la vérité sur la mort de Kennedy ? En resse plus à la recherche de la vérité,
vement tamisé le soleil quand la balle 936 p., 25,90 €. voilà des milliers ! Ces nombreuses au mieux il s’en divertit, au pire elle
a touché l’os. JFK s’est affaissé à « On a tiré sur tentatives d’éclaircissement, tout en l’ennuie, car il se persuade qu’elle ne
gauche, sur les genoux de sa femme. le président », révélant la face cachée du person- lui est pas accessible ». Et, par leur
La moitié de son crâne manque, des Philippe Labro, nage – et en donnant aux écrivains forme torrentielle, accumulant faits,
éd. Gallimard, 296 p., 20 €.
bribes de cervelle ont été projetées en l’occasion d’écrire une « nouvelle déclarations, suppositions, les vingt-
arc de cercle. La matière cérébrale du La Malédiction mythologie » –, ont rendu inconnais- six tomes de la commission ont ins-
d’Egdar, Marc Dugain,
35e président des États-Unis est éd. Folio, 490 p., 8,70 €. sable la vérité sur sa mort. Dès lors, piré certains auteurs.
répandue sur plusieurs mètres
JFK, le dernier comme l’explique Don DeLillo, La mort de Kennedy déclenche
carrés, à Dallas, Texas. » jour, François Forestier, « nous sommes aujourd’hui plus l’irruption d’une littérature para-
(JFK, le dernier jour, éd. Albin Michel, conscients de forces comme le noïaque, centrée ou non sur le
FrançoisForestier) 284 p., 19,50 €. hasard, le chaos, l’ambiguïté. Et nous 22 novembre 1963. Ses caractéris-
sommes beaucoup moins sûrs de tiques sont le foisonnement des

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Perspectives 14

faits et des intrigues, réelles ou


inventées, la peinture de complots
plus grands que nature, la modernité
vue comme un maelström où la
vérité est cet horizon que l’on peut
approcher, mais que l’on échouera
toujours à saisir entièrement tant ses
paramètres excèdent nos capacités
mentales… Ce sont les romans tor-
rentiels de James Ellroy (Le Grand
Nulle Part) ou de Don DeLillo (Ame-
ricana), ceux de Thomas Pynchon
(la défense de l’absurdité du monde
face aux vérités prônées par le totali-
tarisme dans L’Arc-en-ciel de la gra-
vité), ou les œuvres les plus tardives
de Bret Easton Ellis (Glamorama,
où le narrateur devient le jouet d’un
complot incompréhensible et finit
remplacé par un sosie à l’instigation
de son propre père, politicien
machiavélique)…
Le début de Libra, de Don DeLillo,
fondé sur la figure de Lee Harvey
Oswald, traduit bien la filiation
enquêteurs-écrivains. Il montre un En transit entre la Virginie-
agent chargé d’enquêter sur la mort Occidentale et le Nebraska (1960).
de Kennedy et un archiviste dont il
n’a jamais vu le visage qui lui trans- à un “Série noire” », renchérit Fran-
met des documents classifiés : « Ils çois Forestier. Toujours cette reven-
se parlent au téléphone, laconiques dication d’une double affiliation, à la
Baron/hulton archives/getty images

comme des trafiquants, mais avec fiction et à l’histoire. Certes, il s’écri-


une politesse exquise étant donné, vait des romans historiques avant la
après tout, qu’ils sont des hommes mort de Kennedy, mais ceux-ci ne
du livre. » Puisque la commission prétendaient pas approcher une
Warren a transformé la mort de Ken- vérité insaisissable et user des
nedy en une matière alexandrine, les moyens de la littérature pour ouvrir
enquêteurs comme les écrivains pra- des voies dans le maquis des faits.
tiquent une forme d’investigation lit-
téraire. Cette forme d’écriture se Labyrinthes et puzzles
caractérise par sa méthode. Comme Il ne s’agit plus seulement de remplir Marilyn Monroe à Palm Springs, en 1954.
l’explique James Ellroy à propos les blancs de l’histoire par des conte-
d’American Death Trip (la suite
d’American Tabloid), « ce livre est à
nus inventés. Tout auteur, quand il
travaille sur une fiction, part d’une
Marilyn, un chapitre ou
la fois solidement factuel et entiè-
rement fictionnel. Il se fonde sur des
base d’éléments imaginaires qu’il fait
évoluer selon une logique roma-
un mot du roman JFK ?
recherches scrupuleuses, mais réi- nesque cherchant à imiter le mou-  i la romance entre le président et l’actrice apparaît souvent
S
maginées selon le seul critère de la vement de l’existence. Les roman- comme un fait acquis, elle est loin d’être incontestable. Pour
viabilité dramaturgique ». « Mon ciers qui s’attaquent à Kennedy James Ellroy, qui a pris le parti de la démystification féroce,
roman est un vrai roman, explique partent, eux, de faits avérés, de per- la cause est entendue : si cette liaison est une fiction, roman-
Stephen King à propos de son sonnalités existantes, auxquels ils çons son invention. Dans American Tabloid, c’est un agent du
22/11/63, mais tout ce que j’écris sur appliquent cette même logique FBI qui, se sachant écouté par son patron Hoover, invente une
Oswald et Marina [sa femme] est romanesque. C’est ainsi que François conversation téléphonique avec JFK (qu’il entend protéger
vrai. » « Pour construire mon texte, Forestier déduit que Kennedy a été par ce leurre) : « Allons, Jack, Marilyn Monroe? […] Je le croi-
j’ai rassemblé le maximum de docu- tué par le parrain Carlos Marcello, qui rai si tu me dis de ne pas t’envoyer de filles. » Résultat, Hoover
mentation, trié les faits, me suis fait entendait réparer son honneur (ins- met Marilyn sur écoute et découvre qu’« au cours des deux
une opinion de la direction que je trument de gouvernance essentiel dernières semaines, elle s’était envoyé Buddy Greco, Billy
voulais suivre. Chaque dialogue a été dans la mafia) mis à mal par son Eckstine, Skip Homeier, Freddy Otash, l’entraîneur de Rintin-
prononcé. Mais le livre est conçu extradition au Guatemala, tandis que tin, Jon “Ramar de la jungle” Hall, son nettoyeur de piscine,
comme un roman, et le plus beau James Ellroy voit dans cet assassinat deux livreurs de pizzas, Tom Dugan, grand spécialiste du
compliment que vous puissiez me le fruit pourri des manigances de la “talk-show”, et le mari de sa bonne – mais pas de sénateur
faire, c’est de me dire qu’il ressemble CIA pour renverser Castro, et que

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Stephen King conclut à la seule unique. L’affaire Kennedy n’est plus


culpabilité d’Oswald… qu’un cadre littéraire, à l’intérieur Le mythe Kennedy et la vérité
Un détail : hors le fougueux James duquel les romanciers peuvent créer elle-même succombent en même
Ellroy, aucun de ces auteurs ne croit à condition de ne pas violer les faits temps à Dallas. Deux morts
mordicus en « sa » version des faits. et de produire un « tout complet ». libératrices pour les écrivains.
Et tous pourraient revendiquer la Cette méthode possède son volet
note conclusive du Libra de Don critique : réfléchir aux échos et aux dollars. Une chaîne de télévision le C’était…
C’était…
DeLillo : « Dans une affaire où les coïncidences relevés au fil des contacte pour reconstituer l’évé­
L’AMÉRIQUE
KENNEDY
DE L’AMÉRIQUE DE
KENNEDY
rumeurs, les faits […] amènent des enquêtes permet de s’interroger sur nement. Il entre dans la boutique, En 1963, le rêve se brisait
En 1963, le rêve se brisait

théories labyrinthiques qui s’entre­ le nombre ahurissant de ces coïnci­ gratte un ticket de loterie, et gagne à

C’était… L’AMÉRIQUE DE KENNEDY


Kennedy reste un des présidents les plus aimés des Américains. Pourtant sa présidence,
incarnée par un homme jeune, beau et dynamique, à une époque où tous les espoirs

lacent au point d’être parfois inextri­ dences qui surgissent dès lors que nouveau 100 000 dollars. C’est le
semblent permis, n’aura duré que trois ans.

Mille jours brutalement interrompus à Dallas, le 22 novembre 1963.

Les meilleurs spécialistes de l’histoire des États-Unis, d’incroyables reportages pho-


tographiques, L’Histoire et Paris Match s’associent pour raconter cette Amérique des

genre de choses que nous pensons


années 1960, sans rien occulter : la lutte contre la pauvreté, la conquête de l’espace,

cables, il peut sembler à certains l’on scrute un événement à la loupe.


l’engagement américain au Vietnam, le combat en faveur des Noirs, les comportements
privés scandaleux... Quel est le véritable bilan de la présidence Kennedy ?

Des secrets bien gardés durant toute son existence, un assassinat mystérieux, cinquante
ans plus tard, John F. Kennedy continue de fasciner.

qu’une œuvre de fiction ne fera Dans JFK, le dernier jour, François d’emblée impossibles. Elles arrivent
qu’ajouter de l’ombre à cette Forestier s’amuse à citer la relation pourtant tout le temps. » Kennedy
ISBN : 979-10-91529-10-5

Design :
9 791091 529105 Prix TTC : 8,90 €

chronique de l’insaisissable. Cepen­ qui unit Jackie Kennedy à Lee Harvey est mort, et son assassinat a fait deux
À lire
dant, étant donné que ce livre ne se Oswald via la copie d’un tailleur victimes collatérales : le mythe Ken­
réclame d’aucune vérité littéraire, Chanel rose. Stephen King rappelle nedy créé par ses communicants et C’était…
qu’il se tient par lui­même à l’écart et toutefois que cette quête de rela­ remplacé par une légende roma­ l’Amérique de
Kennedy. En 1963,
complet, les lecteurs pourront tions logiques présente un défaut : nesque pleine d’ombres, et la vérité le rêve se brisait,
peut­être y trouver un refuge. Y trou­ celui d’exclure le pur hasard et de elle­même, devenue inconnaissable. éd. Paris Match/L’Histoire,
ver aussi une manière de penser à cet présenter comme une chaîne conti­ Deux morts libératrices pour la fic­ 112 p., 8,90 €.
assassinat, sans se voir imposer ces nue des événements contigus en tion, qui peut enfin se dégager du
demi­vérités ou ces multiples possi­ fait : « Bien sûr, l’enchaînement des réel et fouiller les dossiers non plus
bilités. » En somme, dans la montagne événements [l’assassinat de Ken­ pour y chercher une solution, mais
de données générées par l’affaire nedy, puis celui d’Oswald, puis celui les éléments d’une création. Comme
Kennedy, les romanciers ramassent de Bobby Kennedy] paraît impro­ l’écrit Mallarmé, dans La Musique et
chacun les pièces avec lesquelles ils bable mais laissez­moi vous raconter les Lettres, « la Nature a lieu, on n’y
formeront un puzzle différent une histoire récemment arrivée dans ajoutera pas ». Nous sommes tous
permettant d’envisager le tout. En le Middle West. Un homme gagne au prisonniers de la fiction – mais, Dieu
aucun cas il n’existe un puzzle loto un peu plus d’un million de soit loué, la prison est vaste.

John F. Kennedy ». Beau joueur, Hoover saluera la manipu-


lation : « Votre petite digression sur Marilyn Monroe m’a fait
courir pendant un temps tout à fait appréciable. À quel mythe
vous avez là donné naissance! »
Marc Dugain, dans La Malédiction d’Edgar, n’est pas aussi radi-
cal qu’Ellroy : « Compte tenu de l’attrait irrépressible de John
Kennedy pour les femmes, il n’était pas pensable qu’il fît l’im-
passe sur le symbole sexuel le plus adulé d’une génération. »
Mais Dugain tient compte, dans sa version, de la sexualité com-
pulsive de Kennedy. « Marilyn l’aima profondément et avec
autant de constance que sa fragilité psychologique pouvait le
lui permettre. Lui, j’imagine, l’aima ni plus ni moins que les
centaines d’autres femmes qui se pensaient uniques à ses
yeux. » Sous la plume de l’écrivain, la romance devient l’his-
toire d’un prédateur sexuel harcelé par sa proie : « Elle lui fit
comprendre que, s’il ne lui manifestait pas un peu de consi-
dération […], elle projetait de révéler leur liaison et de jeter sur
la place publique les secrets d’alcôve qui concernaient pour la
plupart la sécurité de l’État, et, notamment, le projet d’assas- Venez rencontrer les auteurs :
sinat de Fidel Castro, toutes choses consignées sur un journal Milena Agus, Lamia Berrada-Berca,
dont elle ne se défaisait jamais. » Cette version suggère natu- Jeanne Benameur, Massimo Carlotto,
rellement une explication à la mort de Marilyn. Elle dévie aussi Davide Longo, Brigitte Giraud,
Helena Janeczek, Francesca Melandri,
sur une autre légende : celle qui entoure la liaison supposée Denis Montebello, Audur Ava Olafsdottir,
entre Bobby Kennedy et la star. Un attorney general (ministre Dominique Manotti, Leila Marzocchi,
de la Justice), qui a lancé une croisade contre la mafia, père Mariapia Veladiano.…
de onze enfants et réputé pour sa conception traditionnelle du
mariage, et une actrice proche du sulfureux Sinatra… Quand www.litteratures-europeennes.com
deux archétypes s’accouplent, ils enfantent un mythe, et celui-
là, à en croire Ellroy, pourrait bien remplacer l’ancien. A. B.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Litt Mag 84x125
La vie des lettres 16

Jean-Christophe MarMara/figarophoto
Huit membres de l’académie Goncourt devant le restaurant Drouant, en 2007. De gauche à droite : Didier Decoin, Jorge Semprún
(disparu en 2011), François Nourissier (disparu en 2011), Edmonde Charles-Roux, Daniel Boulanger (qui a démissionné en 2008),
Françoise Chandernagor, Robert Sabatier (disparu en 2012) et Bernard Pivot.

prix littérairesUne exception française ?


Alors que s’ouvre la saison des prix, et que le Goncourt fête ses 110 ans,
deux livres éclairent cette tradition à la fois littéraire et commerciale.

C
haque année, d’août à novembre, la plus de deux mille récompenses décernées chaque
saison littéraire prend son essor. Les année en France par des institutions publiques ou
auteurs, à qui l’on octroie rarement privées, des académies, des associations, ou même
ce privilège, se retrouvent à la une des individus. Avec cela, nous remportons de très
des médias, des flopées de journa- loin la palme des plus grands distributeurs de prix.
listes attendent devant le restau- L’émulation causée par ces dis-
rant Drouant le verdict des jurys Chaque année, tinctions participe de la vie litté-
du Goncourt ou du Renaudot. plus de deux mille raire, au point que l’édition s’est
Cette folie des prix est-elle une récompenses progressivement organisée en
À lire exception culturelle française ? sont décernées fonction de celles-ci : en regrou-
Du côté de chez Drouant.
Les États-Unis ont bien le Pulitzer dans l’Hexagone. pant la grande majorité des paru-
Cent dix ans de vie littéraire et le National Book Award, l’Alle- tions à la fin de l’été, pour qu’elles
chez les Goncourt, magne le Deutscher Buchpreis, et l’édition japo- aient une chance d’être sélectionnées, c’est le
Pierre Assouline, éd. Gallimard/France naise fonctionne en grande partie grâce aux prix et milieu de l’édition, relayé par la critique journalis-
Culture, 216 p., 16,90 €. aux concours littéraires, mais, hormis peut-être le tique, qui a donné naissance à ce que l’on appelle
La Littérature à quel(s) prix ? Booker Prize britannique, aucune de ces récom- la « saison littéraire », autre spécialité locale.
Histoire des prix littéraires, penses ne rencontre autant d’échos que notre Gon- Financièrement, chacun y trouve son compte – de
Sylvie Ducas, éd. La Découverte, court. En 2008, le Guide des prix et concours litté- l’auteur au libraire, en passant par l’éditeur et le
246 p., 22 €.
raires de Bertrand Labes (éd. du Rocher) recense journaliste –, mais la remise de prix est aussi

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
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l’occasion de furieux débats intellectuels autour


des qualités de tel ou tel livre sélectionné ou injus­
tement rejeté. En dépit des dérives qui lui sont fré­
Calendrier 2013 hypertextes
Tweets à sauts
quemment reprochées, parfois à raison – mani­ des prix littéraires et à gambades
pulations, stratégies commerciales, guerres
d’influence –, la saison a donc le mérite de faire Il y a quelques jours, le cardinal
parler de littérature pendant presque quatre mois, 24 octobre : grand prix du roman   Gianfranco Ravasi, président du
Conseil pontifical pour la
un avantage considérable dans cette période de de l’Académie française. culture, affirmait que la pratique
déclin du nombre de lecteurs.  L’Académie décernait des prix de littérature, de la brièveté de Twitter et
Aujourd’hui à la base de l’organisation éditoriale, d’histoire et de philosophie depuis la fin sa limite de 140 caractères était
les prix littéraires sont considérés comme un phé­ du xviiie siècle, mais il a fallu attendre 1918 aussi ancienne que les
nomène unique, « oxymorique », selon le terme de pour qu’elle commence à reconnaître préceptes lapidaires du Christ.
l’universitaire Sylvie Ducas : ils rassemblent les une forme de légitimité au genre romanesque. Quoi qu’on en pense, le rôle
de Twitter comme atelier
concepts censément opposés d’économie et de
d’écriture vient d’être réaffirmé
littérature, mais leur influence, dans un domaine 4 novembre : prix Goncourt et Renaudot par un écrivain que l’on avait
comme dans l’autre, ne peut être mise en doute.  Avec ses cent dix ans d’existence, le Goncourt plutôt pris l’habitude d’associer
La preuve en est le développement récent d’études est l’aîné des prix français et le vestige d’une aux patientes discussions
et de recherches sur un sujet considéré jusqu’alors époque de bouillonnement de la vie littéraire. nocturnes de son émission
comme anecdotique. Parmi elles, on relève deux En opposition à l’Académie française, sur France Culture, « Du jour
ouvrages parus récemment : La Littérature à il a été le premier à doter un roman. au lendemain », Alain Veinstein.
Dans Cent quarante signes
quel(s) prix ?, de Sylvie Ducas et Du côté de chez En 1926, des journalistes, patientant devant
(éd. Grasset), un « autoportrait
Drouant, de Pierre Assouline, membre de l’acadé­ Drouant en attendant les résultats du Goncourt, par miettes » produit
mie Goncourt et notamment collaborateur du eurent l’idée de fonder leur propre prix sur son compte @AVeinstein
Magazine Littéraire. Ce dernier fait la chronique littéraire : décerné quelques minutes après se transforme en un roman
des cent dix années d’existence du plus important lui et prenant modèle sur son aîné, par tweets « où la vie vécue
prix littéraire français, « qui ne va pas à un écrivain, le prix Renaudot porte le nom d’un journaliste et la vie rêvée du narrateur sont
encore moins à un éditeur, tient­il à rappeler, mais alors célèbre dans la profession. amenées à se rencontrer »
en une forme d’autofiction
bien à une œuvre d’imagination en prose parue à sauts et à gambades,
dans l’année ». Le recul lui permet de porter un 5 novembre : prix Décembre nous menant d’aphorismes
regard objectif sur les évolutions et les tensions qui  Anciennement prix Novembre, il fut fondé poétiques à la chronique
ont secoué « les dix », ainsi que sur les choix des par Michel Dennery, qui s’est retiré en 1998, de lecture, de rencontres
jurés, depuis 1903 jusqu’à sa propre entrée au après l’attribution du prix à Houellebecq, énigmatiques à des réflexions
cénacle, en 2012. qu’il réprouvait. Depuis, le prix est financé par sur l’écriture, d’une morale par
coups d’œil à des hallucinations.
Pierre Bergé, qui l’a rebaptisé Décembre.
Tweeter devient alors « cette
Mythologies et ritualisation seconde vie » dont parlait
Sylvie Ducas, de son côté, se propose d’analyser en 6 novembre : prix Femina Aurélia de Nerval, où le fil ténu
profondeur les tenants et aboutissants des princi­  Fondé un an seulement après le Goncourt et du temps numérique noue les
pales distinctions littéraires françaises. Elle dresse en réaction à la misogynie latente de ce dernier, réalités hétérogènes de notre
un panorama des différents types de prix, le tradi­ le Femina est composé d’un jury exclusivement flux de conscience, dans un long
tionnel (Goncourt), le contestataire (Femina), féminin et récompense une œuvre de prose récit où le virtuel interroge
sans cesse l’expérience.
l’ironique (Renaudot), le participatif (prix des lec­ ou de poésie.
Alexandre Gefen
trices de Elle), le professionnel (prix des libraires)
ou le labellisé (prix du roman Fnac). La liste est 11 novembre : prix Wepler Gallica se met au
longue, car très complète, dans cet essai n’omettant  Avec sa particularité d’avoir un jury tournant, livre électronique
ni la bande dessinée ni le livre numérique. En étu­ le prix Wepler, fondé à l’initiative de la librairie
Si l’immense bibliothèque
diant le système et le fonctionnement de ces dis­ des Abbesses, se veut éloigné de toute visée numérique de la Bibliothèque
tinctions, elle fait ressortir une mythologie, un pro­ commerciale. Son partenariat avec la fondation nationale de France, Gallica,
cessus de ritualisation (dont les couverts en vermeil La Poste et la brasserie Wepler lui permet nous avait habitués à la simple
des Goncourt ou les fauteuils tendus de velours des de doter les lauréats de 10 000 euros. retranscription, sous la forme
académiciens ne sont que les exemples les plus évi­ de PDF, de textes difficilement
dents, chaque prix ayant son lieu de remise, sa céré­ 12 novembre : prix Médicis accessibles en dehors de nos
ordinateurs et des applications
monie et ses fidèles) : faux­semblant de messe lit­  Fondé en 1958, le Médicis récompense en
Gallica sur Ipad et Android, c’est
téraire qui tend à (re)sacraliser la figure de l’auteur. théorie un roman ou un recueil de nouvelles maintenant plus de six cents
Sylvie Ducas et Pierre Assouline se rejoignent pour dont l’auteur débute ou « n’a pas une notoriété livres électroniques gratuits
affirmer que cette comédie annuelle, bien qu’elle correspondant à son talent ». au format ePub, des romans
participe d’une gigantesque industrie, n’est pas à d’Anatole France à ceux
rejeter. D’une part, parce que le monde du livre et 13 novembre : prix Interallié d’Alexandre Dumas, adaptés
les auteurs ont besoin de ce coup de projecteur,  Sur le modèle du Renaudot, le prix Interallié aux tablettes et aux liseuses,
qui sont désormais disponibles
mais surtout parce que, en soulevant les débats et a été fondé par des journalistes qui attendaient sur cette plate-forme.
en éclairant les enjeux autour d’écrits contempo­ le résultat du prix Femina en 1930. Décerné De quoi changer résolument
rains, elle permet à la littérature de rester vivante. mi-novembre, il clôt la saison littéraire. nos nuits d’insomnie et nos
Clémentine Baron longs voyages en train. A. G.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 18

vente livres audio


Gide s’excuse, Gatsby revit
cela vaut de l’or À l’heure où le roman de
Après le refus de Du côté de Fitzgerald revit un succès
chez Swann par La NRF, Gaston international – en témoigne
la récente adaptation de Baz

RENé SAINt-PAUL/RUE DES ARCHIvES


Gallimard s’emploiera
à réparer la faute attribuée à Luhrmann –, Audiolib invite
André Gide. « Nous avons été Emmanuel Dekoninck à lire
sottement légers », écrira-t-il à ce texte dont l’écriture très
Proust. Gide, supposé coupable soignée et la description
de « la plus grave erreur de pointilleuse d’un milieu riche et
La NRF », exprima ses regrets à frivole annoncent des écrivains
Proust. Célèbre lettre d’excuses contemporains comme Bret
dont le brouillon pour Easton Ellis ou Jay McInerney.
la première fois dévoilé va être La voix du comédien incarne
mis en vente par Sotheby’s. Henry Miller dans les années 1960. aussi bien le personnage
juvénile du narrateur que

inéditLe Capricorne
Une pièce exceptionnelle,
estimée entre 100000 et l’univers enchanté qu’il
150000 euros. À travers les traverse. Un timbre grave, qui

d’avant le tropique
ratures et les passages barrés, laisse cependant entendre une
le mea culpa de Gide éclate. légère touche de candeur et un
Il a rayé certaines formules air d’étonnement propres au
jeune personnage de Nick

D
renvoyant à sa crainte d’être
tenu par Proust pour un « je ne epuis les années 1990, les ayants droit de Henry Miller ne Carraway, découvrant un milieu
sais quel ennemi vulgaire ». se sont pas contentés de vendre une grande partie de ses huppé, incarné par la figure
Gide s’estimait ainsi « en grande mystérieuse de Gatsby, son
manuscrits et de ses toiles. Ils ont aussi permis la parution voisin, que tout le monde
partie responsable » du refus, de deux romans de jeunesse, dont Crazy Cock, et la découverte de
il corrigea en « beaucoup ». connaît et dont la demeure
versions antérieures de ses œuvres. porte toutes les couleurs d’un
Vente à Sotheby’s Paris Dans Crazy Cock, Henry Miller, qui habite alors chez ses parents, « parc d’attractions »
« Livres et manuscrits » pour jeunes riches enivrés.
le 26 novembre, 76, rue du Faubourg- est anéanti par l’éclatement d’un délétère ménage à trois : sa femme,
June, qui l’entretenait, a fui leur cave de Brooklyn avec sa maîtresse. Marie Fouquet
Saint-Honoré, Paris (8e).
Elles sont parties pour Paris, où il n’a ni la force ni les moyens de les Gatsby le Magnifique,
rejoindre. Ne restait plus qu’à réinventer leur histoire… Malgré Francis Scott Fitzgerald,
lu par Emmanuel Dekoninck,
quelques faiblesses, le roman annonce les éclairs de génie et l’éro- éd. Audiolib, 6 h 10, 17 €.
tisme cru de l’auteur. Capricorne 1 est d’une tout autre facture.
Nous retrouvons Henry Miller villa Seurat, à Paris, où il mène une Le souffle des
vie de bohème, découvre les surréalistes et fréquente Anaïs Nin. Il fjords islandais
ignore que celle-ci a avancé les fonds pour la publication de Tro­
Le commissaire Erlendur est
pique du Cancer. Reconnu par ses pairs, l’« écrivain-gangster » de retour. Mais, dans Étranges
retrouve confiance en son talent. Ceux qui tiennent Miller pour l’un rivages, il mène une quête
édition des géants de la littérature américaine du siècle dernier devraient
se précipiter sur Capricorne 1. Ceux qu’insupportent ses ponc-
personnelle. Hanté par le
souvenir de son frère cadet,
Dans les sillages tuelles saillies misogynes aussi. Blessé, lucide, Miller n’a sans doute disparu lors d’une tempête de
neige, il se rend dans sa région
pas livré dans ce premier brouillon des fulgurances dignes de Tro­
de Jung pique du Capricorne, mais il y montre ce qu’il a le plus souvent à natale, les fjords de l’est de
À côté des travaux de Freud qui l’Islande. Erlendur se rappelle
cœur de cacher. Il revient sur son enfance new-yorkaise, l’échec de une histoire, celle d’une femme,
ont donné lieu à de nombreuses
exégèses largement diffusées, son premier mariage, sa vocation d’écrivain, sur June encore, d’autant morte dans une tempête
ceux de son ami puis adversaire plus soucieux d’en brosser un portrait brillant qu’Anaïs Nin, elle semblable, en 1942. Comme en
Carl J. Jung semblent aussi fascinée par la jeune femme, soumet ses textes à celle-ci. On écho à son propre traumatisme,
n’avoir suscité, vu de France, accède ainsi à l’homme avant qu’il ne brosse son autoportrait en le commissaire décide de se
que peu de publications. La jouisseur infréquentable. Ici, Miller n’emprunte pas d’argent lors de plonger dans cette ancienne
jeune maison d’édition Martin- affaire. La voix rocailleuse de
veillées mortuaires. Il ne casse pas la tirelire de sa fille pour financer
Pêcheur, avec sa collection Jean-Marc Delhausse incarne
« Domaine jungien », s’attache
une aventure d’un soir, mais craint de ne plus pouvoir payer sa pen- parfaitement l’écriture
à corriger cette illusion sion alimentaire s’il se consacre à l’écriture. « Je suis sûr qu’un jour d’Indridason et interprète
d’optique en publiant des textes vous serez un grand écrivain, lui avait dit un collègue, mais il vous subtilement chaque
inédits de « disciples directs faudra d’abord souffrir pour de bon. » Maialen Berasategui personnage. Ce livre-audio est
ou indirects ». Le premier, Henri un magnifique voyage vers des
Duplaix (L’Oreille de Gargantua), rivages où l’homme et la nature
est un médecin de campagne
À lire peuvent être impitoyables.
et psychanalyste porté Capricorne 1, Henry Miller, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Sébastien Létang
sur l’interprétation des rêves. Christian Séruzier, éd. Blanche, 240 p., 18 €. Étranges rivages,
Le deuxième, Claude Bourreille, Crazy Cock, Henry Miller, traduit de l’anglais (États-Unis) par Alain Defossé, Arnaldur Indridason,
évoque les Types psychologiques éd. Belfond, 324 p., 18 €. lu par Jean-Marc Delhausse,
établis par Jung. éd Audiolib, 9 h 50, 21,50 €.

Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013


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LE RENDEZ-VOUS DES ARTISTES ET DE LA NATURE

inéditJoyce miniature essai


Malraux-Picasso,

KEYSTONE FRANCE/GAMMA
D
e Joyce, le lecteur français a tendance à retenir surtout la recto verso
prose titanesque et babylonienne de ses romans, les André Malraux et Pablo
manières policées, un brin polissonnes, de ses Gens de Picasso, deux figures
éminentes de la seconde
Dublin, ou les saillies obscènes de sa correspondance avec Nora. moitié du XXe siècle, deux
Plus rarement songe-t-on aux vers tendres et gracieux de Chamber penseurs de l’art qui se sont
Music ou aux pastiches et limericks, ces poèmes de forme fixe, irré- croisés à plusieurs reprises Malraux devant une toile
vérencieux de préférence, dont il truffait ses lettres, cartes postales sans jamais se rencontrer de Picasso en 1966.
et pages de garde. Or c’est bien de ce côté-ci, à la lanterne riante tout à fait, ce que l’on ne peut
d’un « Sunny Jim » – tel que ses parents surnommèrent James que regretter : quelles et c’est peut-être l’art qui en
JARDIN D’ARTISTES, JARDIN DE SCULPTURES
réflexions sur l’art moderne a le plus souffert. Pourtant,
Joyce –, que doivent se lire Les Chats de Copenhague. Posté du Raphaël Aubert nous rappelle
auraient pu jaillir du choc de
Danemark à son petit-fils de 4 ans, ce court poème multiplie les ces deux intelligences ? que c’est au peintre
clins d’œil à un précédent conte, Le Chat et le Diable, envoyé Revenant sur les parcours malaguène que Malraux
quelques jours auparavant avec un félin rempli de bonbons. Se convergents puis divergents consacre l’un de ses derniers
retrouve donc ici le goût immodéré de l’écrivain pour l’allusion, à de ces deux figures tutélaires, livres, La Tête d’obsidienne.
destination non seulement de l’enfant, censé tirer l’anti-leçon d’épi- le journaliste Raphaël Aubert Un hommage posthume
sodes antérieurs, mais aussi des adultes, qui ne purent que s’amuser décrit avec précision les à celui qu’il considère
quelques rencontres entre désormais comme « l’un
de la satire de l’autorité esquissée dans la fable. Dans cette étrange façonD’ARTISTES,des
les deux artistes et laJARDIN plus
JARDIN DE grands inventeurs
SCULPTURES
histoire, les policiers restent toute la journée au lit à fumer des dont ils s’éloignèrent, petit de formes de l’Histoire ».
cigares, à boire et à donner des ordres, tandis que les vieilles Danoises à petit. Des désaccords Et une façon, enfin, d’aller
ont bien besoin des conseils politiques (Malraux soutenant à sa rencontre.
d’un chat pour les dérider ! de Gaulle après la guerre, Clémentine Baron
Camille Thomine quand Picasso devenait
membre du Parti À lire
À lire communiste) agrémentés
de quelques maladresses et
Malraux & Picasso.
Les Chats de Copenhague, Une relation manquée,
James Joyce, traduit de l’anglais incompréhensions suffirent à Raphaël Aubert, éd. Infolio, 120 p., 9 €.
(Irlande) et préfacé par Charles Dantzig, briser l’amitié à peine éclose,
éd Grasset, 36 p., 9,90 €.

parution DANS L’INTIMITÉ DU POÈTE


Bertrand Russell, penseur sans pitié Vulaines-sur-seine
Bertrand Russell est un a le droit de caresser la poitrine
rationaliste qui mord! En 1940, d’une religieuse du moment
il fut invité à donner des cours que ses intentions sont pures. »
de philosophie à l’université Ou les contradictions de la
de New York. Puisque Russell Russie marxiste, qui tentait de
estimait, entre autres, qu’il ne « concilier deux théories :
fallait pas « punir les enfants seuls les prolétaires sont bons,
qui se masturbaient », et seuls les communistes DANS L’INTIMITÉ DU POÈTE
l’invitation suscita une cabale sont bons. Pour ce faire, il a fallu
puritaine, une mère d’étudiante modifier le sens des mots.
porta plainte et obtint gain de “Prolétaire” en est venu à
cause. C’est dans ce contexte, désigner un partisan du régime
joliment rendu par la préface de en place; Lénine, malgré ses
Jean Bricmont, que Bertrand origines princières, appartient
Russell écrivit cet opuscule ainsi au prolétariat ». L’acuité
inédit en français qui s’attaque de Bertrand Russell et une
aux philosophes antiques, aux certaine honnêteté lui font
magiciens médiévaux, aux traquer la sottise dans tous les
clercs éternels, aux marxistes, camps – y compris chez le
exposition
Visuel : Édouard Manet, Stéphane Mallarmé, huile sur toile, 1876, Paris, Musée d’Orsay
Conception : Direction de la communication - Conseil général de Seine-et-Marne •

aux nazis, aux préjugés sur les grand Gandhi lorsque celui-ci
portraits de MallarMé,
© Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Photo : Patrice Schmidt

sexes, les nations, à la valeur voit dans les séismes


magique que nous prêtons à un châtiment divin. A. B.
l’or… On y découvre une ironie de Manet à picasso
proprement voltairienne et À lire COLLECTION PIERRE MAC ORLAN : UN ÉCRIVAIN ET SON TEMPS
du 14 septeMbre au 16 déceMbre 2013
une jubilation à démystifier, par
exemple, les contorsions de
De la fumisterie intellectuelle, seine-et-marne.fr

la chrétienté sur la sexualité :


Bertrand Russell, Rejoignez-nous !
SORTIR77
traduit de l’anglais par Myriam Dennehy,
« D’après un éminent éd. de l’Herne, 96 p., 15 €.
théologien, un confesseur

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 20

édition exposition
Globe-Pozner PARIS (4e)
Jusqu’au 3 mars
À 16 ans, il a envoyé ses poèmes
à Alexandre Blok, qui les a
récités. Il a mangé du fromage
La science
avec Brecht à Paris et l’a du bric-à-brac
retrouvé à Berlin au milieu des Avec « Le surréalisme et
répétitions de La Vie de Galilée. l’objet », le Centre Pompidou
Il fut aussi l’ami d’« Opje », continue d’explorer
le père de la bombe atomique l’imaginaire surréaliste.
américaine, connut Dashiell Après Dalí l’an passé, c’est
Hammett vivant « à l’écart au tour des pratiques

AKG-IMAGES
de la gloire »… Les éditions Lux sculpturales du surréalisme
font paraître le recueil du à travers le prisme de l’objet,
romancier, poète et journaliste inédit et décapant. Pour poser
d’origine russe Vladimir Pozner. Réveillon du nouvel an à l’opéra Kroll, à Berlin, en 1928. les bases de la démonstration,

parutionBerlin
Un maître du portrait en on remonte à 1914, au premier
mouvement : sous sa plume, ready-made dada de Marcel
Aragon et Elsa, Boris Duchamp, le Porte-bouteilles,

au bord du gouffre
Pasternak, Isaac Babel et à une toile de Giorgio
reprennent vie… De Chirico qui introduit, pour
Vladimir Pozner se souvient, la première fois, un mannequin
dans une œuvre d’art, un objet

E
éd. Lux, 256 p., 18 €.
n 1920, l’écrivain Joseph Roth s’installe à Berlin, après avoir dont les surréalistes vont
Vladimir Pozner. s’emparer – notamment
quitté sa patrie, l’Empire austro-hongrois, disparu en 1918.
Hans Bellmer avec sa Poupée.
Il est déjà un chroniqueur reconnu et loue ses services à Entre-temps, la Boule
plusieurs quotidiens allemands tel le Neue Berliner Zeitung. À Berlin suspendue de Giacometti
propose une compilation de certains de ses articles, jusqu’ici inédits ouvre le bal des « objets à
en français, présentés comme une chronique de la ville. fonctionnement symbolique »
Joseph Roth y décrit ses pérégrinations au cœur de la capitale de la – un prototype à suivre pour
République de Weimar, de bordels en tripots, de fêtes foraines au Dalí et Breton. L’exposition
Reichstag. Son écriture, typique d’un journalisme aujourd’hui dis- se clôt avec les sculptures
d’assemblage de Miró de la fin
paru, est à la frontière du reportage et de la promenade littéraire. des années 1960. Ce panorama
Les articles d’À Berlin sont regroupés en sept thèmes, tels que la traversant quarante années
ÉD. LUX

bourgeoisie, le divertissement, ou encore la circulation. En véritable trépidantes se prolonge dans


reporter, Joseph Roth s’intéresse à ce qu’il voit, et surtout aux des œuvres contemporaines,

concours détails : « La miniature des parties est plus impressionnante que la preuve de la postérité

CENTRE POMPIDOU, MUSÉE NATIONAL D’ART MODERNE, DIST. RMN-GP/PHOTO PHILIPPE MIGEAT, CENTRE POMPIDOU
monumentalité du tout. [ …] Je suis un promeneur. » Et pourtant, d’un certain esprit subversif.
Les grandes expositions
P.-S. à JFK chaque promenade dans Berlin devient l’occasion d’une réflexion,
surréalistes y ont été
Le Magazine Littéraire lance
plus vaste, sur l’Allemagne. L’auteur, qui deviendra monarchiste, est, habilement reconstituées
un concours qui vous permet dans les années 1920, encore nourri d’idéaux socialistes. Comme avec leur ambiance de train
de rivaliser avec James Ellroy. nul autre chroniqueur berlinois, il s’intéresse au petit peuple et aux fantôme, de parc d’attractions
Cinquante ans après miséreux qui hantent la métropole et ses asiles. En tant que juif, le ou de boîte de nuit, pour un
l’assassinat du président sort de son peuple le préoccupe, et plusieurs de ses reportages surréalisme encore vivant.
Kennedy, vous avez obtenu contiennent des réflexions, sombres mais clairvoyantes : « Là où Véronique Prest
des informations capitales s’arrête un Juif, surgit un mur des Lamentations. Partout où s’ins- « Le surréalisme et l’objet »,
qui éclairent d’une lumière Centre Georges-Pompidou, Paris (4e),
nouvelle ce drame. Vous talle un Juif, naît un pogrom. » www.centrepompidou.fr/
n’en revenez pas : ce n’est pas Dans À Berlin ne sont mentionnés ni les révolutions ratées ni les
coups d’État manqués qui ponctuent l’entre-deux-guerres allemand. Objet, Valentine Hugo (1931).
du tout ce que tout le monde
pensait! Vous décidez d’écrire C’est une ville de débauche, pleine d’ambiguïté morale et de caba-
un article de 10000 signes rets, dont Joseph Roth nous parle. Mais sous le masque de la frivo-
environ, espaces incluses, pour lité pointent les premières lueurs du drame. Le dernier texte, inti-
expliquer aux lecteurs ce qui
s’est vraiment passé à Dallas,
tulé « L’autodafé de l’esprit », date de 1933, peu de temps après
ce vendredi 22 novembre 1963. l’arrivée de Hitler au pouvoir. Dans cette ville que Joseph Roth a su
Les textes sont à déposer sur si bien décrire, des hommes brûlent ses livres. L’écrivain est anéanti :
le site Le Cercle des nouveaux « On doit le reconnaître et le dire ouvertement : l’Europe spirituelle
écrivains (www. capitule. » Pourtant, l’imminence du désastre souligne la nécessité
lecercledesnouveauxecrivains. de ce témoignage qui nous fait plonger dans un monde fascinant,
fr) jusqu’au 10 novembre. et dont il ne restera que poussière. Jean-Sébastien Létang
L’annonce des trois gagnants
de ce concours et la remise des À lire
prix auront lieu lors du Festival
du roman historique à Paris,
À Berlin, Joseph Roth, traduit de l’allemand par Pierre Gallissaires,
éd. Les Belles Lettres, 218 p., 13,50 €.
le 17 novembre.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
21

exposition
MATTHEW BARNEY, PRIVATE COLLECTION/COURTESY GLADSTONE GALLERY, NEW YORK AND BRUSSELS

PARIS (7e) Jusqu’au 2 janvier

Ecce homo
Couvrez ce pénis que je ne
saurais voir… L’homme se
dévoile au musée d’Orsay grâce
à une exposition qui se révèle la

DR/PHOTO MARTA GÓMEZ


première mise en perspective
de l’effeuillage masculin
à travers les siècles et les
techniques artistiques en
France (après celle du Leopold
Museum de Vienne qui a eu lieu
Cremaster 4 : Manx Manual, Matthew Barney, 1994-1995. à l’automne 2012). Ecce homo, Atlas, Karl Sterrer, 1910,
PARIS (13 ) Jusqu’au 5 janvier
e donc. Interpréter la nudité coll. Schmutz, Vienne.
masculine comme un idéal

expositionBarney classique – héroïque et


glorieux –, une incarnation
au nu masculin, la littérature
en rougit : comme le souligne

en son cabinet
mythologique ou biblique, Charles Dantzig dans le
un miroir de la vie quotidienne, catalogue de l’exposition (éd.
ou encore une tentation voire Musée d’Orsay/Flammarion),
un objet de désir, témoigne les lettres ont toujours

P
rovocateur, Matthew Barney ? Non : artiste hors norme. de l’évolution politique, sociale été frileuses à l’évocation
Adepte du body art, il a surgi au mitan des années 1980, et culturelle. Voici le corps mâle de courbes viriles. Une
sculpté par Bourdelle, Rodin pudibonderie durable? L. B.
pendu aux plafonds ou accroché aux murs des galeries, ou Bourgeois, peint par
dessinant sous le regard d’un public intrigué et admiratif. Sa manière Moreau, Bacon ou Hockney, À voir
à lui – athlétique – d’aborder l’art. Aujourd’hui créateur jonglant photographié par Pierre
avec le dessin, la photographie, la sculpture et le cinéma, il est et Gilles, Mapplethorpe
« Masculin/Masculin.
ou LaChapelle, croqué par
L’homme nu dans l’art de 1800
reconnu pour son cycle Cremaster. Dans cette série de cinq films à nos jours », au musée d’Orsay,
baroques et oniriques où il ne dédaigne pas d’apparaître se mêlent Cocteau, Schiele ou Warhol… Paris (7e), www.musee-orsay.fr/
créatures mythiques et personnes physiques, œuvres de l’artiste Et quand l’art rend hommage
et objets du quotidien, images d’archives et plans scénarisés. Autant
de séquences où s’effacent la différenciation des sexes et les fron- L’Histoire terrible
tières entre rêve et réalité.
Né en 1967 à San Francisco, ce génial trublion a carte blanche à la
mais inachevée
BnF jusqu’au 5 janvier. Sans acrobatie ni caméra, il organise une de Norodom Sihanouk,
promenade dans sa « Chambre de sublimation ». Un parcours qui
débute par plus de 80 dessins réalisés entre 1988 et 2011. Ses traits roi du Cambodge
à l’encre ou à la mine de plomb, précis, serrés, rappellent Dürer et
Dalí. Composés aussi à l’aide de vaseline, de sang ou de minéraux,
ces tableaux sont sertis dans d’épais cadres en plastique chirurgical,
employé pour la fabrication de prothèses, que l’artiste utilise aussi
pour ses sculptures. Des œuvres graphiques réfléchies qui semblent
les préparations ou explorations des thèmes exprimés dans ses films
Cremaster, Drawing Restraint – tourné avec sa compagne, Björk –
et River of Fundament, qui évoque la mutation de l’âme lors de son
passage de la mort à la renaissance et qui lui a été insufflée par le D’Hélène Cixous
roman « égyptien » de Norman Mailer, Nuits des temps. Mise en scène
Ses sources d’inspiration, Matthew Barney les exhibe dans ce que Georges Bigot
© Arnaud Lafontaine / Design : Studio Philippe Apeloig /Licences spectacle 1-1045623, 2-1045624, 3-1045625 /

l’on pourrait considérer comme l’antichambre de ses sublimations, et Delphine Cottu

un cabinet de curiosités où l’auteur dévoilerait la genèse de son Théâtre du Soleil


esprit créatif. Sa documentation personnelle : coupures de presse, Avec les comédiens
cartes postales, y côtoie croquis, livres et éléments glanés sur le de l’Ecole des arts
net. Mais aussi une sélection issue des collections de la BnF tels ce de Battambang
Cambodge
Livre des morts égyptien datant de plus deux mille ans, des manus-
crits enluminés médiévaux, des gravures de maîtres de l’estampe, 21 – 23 novembre

ainsi que des ouvrages rares d’alchimie… Laure Buisson Théâtre national
de Toulouse
Midi-Pyrénées
À voir
Direction
« La chambre de sublimation. Dessins de Matthew Barney », Agathe Mélinand
galerie François-Ier, Bibliothèque nationale de France, Paris (13e), www.bnf.fr/ Laurent Pelly

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 22

exposition nice (06) Les 29 et 30 novembre


festival
Vulaines-sur-seine (77) nantes (44)
Jusqu’au 16 décembre Du 21 au 24 novembre

Brosser Mallarmé La Belgique


Magnifique portrait que celui francophone
de Gauguin, qui représente
Mallarmé en faune, d’après
en bord de Loire
« L’après-midi d’un faune ». Le festival Impressions
Unique, cet autre portrait peint d’Europe, à Nantes, explore
par Manet en 1876, qui associe cette année la Belgique
les volutes du cigare à celles francophone et sa production
de la rêverie. Faut-il y entendre livresque : auteurs
un écho poétique au climat contemporains (Diane Meur,

CRÉDIT
de leur conversation intime, si Nathalie Skowroneck, Nadine
bien analysé par Bataille : « l’un Monfils…), figures tutélaires
et l’autre à la poursuite d’une récentes (Henri Michaux,
même chimère, l’un sur la toile, qui sera évoqué par
l’autre dans le jeu imprévisible Nicole Caligaris, Olivier Rolin
des mots »? L’exposition et Jean-Pierre Martin,
« Portraits de Stéphane ou Simenon, avec Pierre
Mallarmé, de Manet à Assouline et Philippe

CUM
Picasso », au musée Stéphane- Claudel), et la bande
Mallarmé de Vulaines, touche Paul Valéry fut le premier administrateur du CUM, créé en 1933. dessinée, avec Hergé,
l’amateur de poésie. Peintures, Franquin ou Peeters.
Un vrai panorama ? « Plutôt

rencontresLa culture
photographies, gravures,
dessins dévoilent toutes les une confusion des genres,
facettes du personnage, poète, dit en souriant Yves Douet,

éCUMe à Nice
enseignant et habitué des fondateur du festival.
salons parisiens. Mallarmé Nous voulons nous amuser,
devient l’ami de Manet, de c’est pourquoi par exemple,

L
Renoir, de Degas, de Whistler, le samedi, nous proposons
de Gauguin, et instaure une e Centre universitaire méditerranéen fête ses 80 ans. Fon- une rencontre ludique et
connivence entre poésie et dée en 1933 à Nice, l’institution eut pour premier admi- expérimentale avec l’activiste
peinture, résumée par la nistrateur Paul Valéry, qui lui avait donné pour mission de et entarteur Noël Godin.
formule « peindre non la chose, s’imposer « comme le lieu d’élaboration d’une connaissance Puis nous avons invité des
mais l’effet qu’elle produit ». méditerranéenne, le point où se forme une conscience de plus auteurs comme Bernard
Selon Sartre, « ce petit homme Quiriny – ses textes n’ont-ils
en plus nette et complète de la fonction de cette mer privilé- pas eux aussi cette dimension
discret et féminin » exerce
emprise et fascination sur ceux
giée », et de proposer des colloques et des conférences gratuits, ludique et expérimentale ? Le
qui l’approchent. Les artistes de traitant des sciences comme des arts avec un certain souci d’ex- lendemain, nous passerons
son époque, comme plus tard cellence et un vif éclectisme. « Cette année, nous avons ainsi évo- du polar à la poésie avec
Picasso ou Miquel Barceló, qué Camus, la Syrie, l’aéronautique et Roland Garros, explique William Cliff, dont les textes
y succomberont. Verlaine Carine Marret, responsable de la programmation du CUM. D’or- ont des aspects obscurs…
et Valéry lui ont également La bande dessinée sera
dinaire, notre colloque “Passion” est dédié à un écrivain. Là, nous présente, bien sûr,
tiré le portrait. Comme en le dédions à cet anniversaire, placé sous le haut patronage de
surimpression, les écrits du mais le festival restera
poète vont jusqu’à se glisser l’Académie française. Le but est de parler de notre institution essentiellement consacré
sous ses traits. sans donner dans l’entre-soi et de trouver un juste équilibre entre à la littérature. En fait, nous
Véronique Prest célébration et partage de la connaissance. » voulons mêler les registres,
www.musee-mallarme.fr/ Si la première journée de célébration est consacrée à Paul Valéry, tout en restant dans le
à l’histoire de l’institution et aux évolutions de sa programmation, même bain. » Alexis Brocas
Mallarmé par Auguste la seconde s’ouvrira à la Méditerranée. « La matinée commencera impressionsdeurope.com/
RMN-GRAND PALAIS (CHâTEAU DE VERSAILLES)/PHOTO G. BLOT

Renoir, 1892, musée d’Orsay. par deux conférences : l’une de l’historien Yvan Gastaut, qui évo-
Yves Douet, fondateur
quera l’imaginaire méditerranéen, l’autre, de Jean-François Colo-
des Impressions d’Europe.
simo, sur la Méditerranée théâtre de guerre et de piété. » L’après-
midi traitera des écrivains emblématiques de ses rivages : Alban
Cerisier évoquera la mémoire de Saint-Exupéry, Alain Finkielkraut
celle d’Albert Camus, le biographe Jean-François Hangouët
reviendra sur Romain Gary… « Je pense qu’aujourd’hui nous
avons renoué avec la vocation première du CUM, qui était d’offrir
du savoir et de faire venir des intervenants prestigieux dans une
ville dont l’image est d’abord liée au tourisme. » Et de s’appro-
cher de cette ambition émise du temps de Valéry : « Devenir un
petit Collège de France. » Alexis Brocas
www.cum.nice.org/

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
23

Creil (60) Du 20 au 24 novembre


festival
Paris (5e) Le 17 novembre

Aux mille yeux


de l’Histoire
Le Festival du roman Grzegorz Rosinski,
historique prend de l’ampleur dessinateur de la BD Thorgal.
et déménage dans la mairie
du 5e arrondissement. Tout et Mohammed Aïssaoui. Le
en gardant son identité, il second, « Le roman historique
s’élargit aux écrivains de la peut-il s’emparer de l’histoire
rentrée. Outre les spécialistes immédiate ? », réunira
du roman historique que sont Alexandra Lapierre, Metin
Françoise Chandernagor, Arditi, Pierre Lemaître et
Stéphanie des Horts Jean-Joseph Julaud. Notons
ou Alexandra Lapierre, vous enfin, pour les amateurs
y retrouverez les figures de bande dessinée historique
de cette rentrée littéraire et néanmoins fantastique, la
que sont Karine Tuil présence de Thorgal et de ses
(L’Invention de nos vies, auteurs, Grzegorz Rosinski
éd. Grasset), Chantal Thomas (photo) et Yves Sentes (qui a
(L’Échange des princesses, succédé à Jean Van Hamme).
Durant le dernier salon de Creil, en 2012. éd. du Seuil) et Pierre La parution du 34e album
Lemaître (Au revoir là-haut, de la série coïncidera avec

salonCreil accueille
éd. Albin Michel). Deux débats la date du festival ; à cette
sont programmés. Le occasion, ils dédicaceront
premier, « Le succès des un ex-libris spécialement tiré

tous les exils séries télévisées va-t-il


revitaliser le roman
historique ? », rassemblera
à une centaine d’exemplaires.
Quand le livre devient
machine à remonter

Q
Françoise Chandernagor, le temps… A. B.
u’il prenne la forme d’une recherche d’ailleurs absolu, de Michèle Cotta, Jean d’Aillon www.festivalduromanhistorique.com/
la fiction comme refuge hors du réel, ou bien de récits de
voyage, l’exil est un motif essentiel en littérature. De là le

LES PARTICULES
thème choisi cette année par le Salon du livre et de la BD de Creil
pour sa 27e édition : « Né quelque part ». « Nous sommes tous
exilés. Les endroits où nous posons nos valises ne sont-ils pas ceux
qui nous intriguent et que nous avons choisi d’habiter ? », inter-
roge Sylviane Leonetti, directrice de l’événement. « Le choix de la ÉLÉMENTAIRES
DE MICHEL HOUELLEBECQ ADAPTATION
thématique correspond à une envie de croiser nos regards sur une
problématique, de la mettre en avant et de permettre à des auteurs ET MISE EN SCÈNE JULIEN GOSSELIN
de réunir leurs esthétiques au cours de débats, tables rondes, pré-
sentations… » De nombreux intervenants (la romancière Valen- THÉÂTRE DU NORD – GRAND’ PLACE – LILLE
tine Goby, le dessinateur Joël Alessandra, la comédienne Elizabeth DU 8 AU 16 NOVEMBRE 2013
Mazev) viendront notamment débattre autour de questions RÉSERVATION 03 20 14 24 24 www.theatredunord.fr
relatives à l’identité et à sa perte : « L’influence de l’exil en littéra-
ture », « Quand la fiction réveille la conscience », ou encore « Entre
intégration et discrimination ».
Si le salon s’est doté d’un thème ouvrant sur l’abstraction théo-
rique, il n’en oublie pas pour autant l’actualité littéraire. D’ailleurs,
certains ouvrages parus cette année ne s’intéressent-ils pas au
voyage, à l’exil ou au sentiment d’identité nationale et territo-
riale ? Ainsi, Le Pays natal, publié en mai dernier sous la direction
de Leïla Sebbar, est un recueil de textes écrits par dix-sept auteurs
méditer ranéens, du Maroc à la Turquie, qui évoquent leur lieu
d’origine. Malek Chebel viendra présenter son Dictionnaire
amoureux de l’Algérie, Laure Adler son roman Immortelles, et
Leïla Sebbar sa dernière parution, La Confession d’un fou.
L’auteur de l’affiche, Jung, interprète graphiquement la question. Théâtre
Son illustration représente la planète vue par le regard d’un
enfant encore retenu par le cordon ombilical, promesse de liberté du Nord
Photo Simon Gosselin

CRÉATION-TRANSMISSION
et de responsabilités. Marie Fouquet Théâtre National Lille Tourcoing
Région Nord Pas-de-Calais
www.lavilleauxlivres.com/ Direction Stuart Seide

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 24

LiLLe (59) Du 8 au 16 novembre


théâtre
Paris (9e) Du 7 au 30 novembre

Rabelais, bête de scène


Et si la scène originaire de notre Lazar, bien connu pour ses
théâtre moderne n‘était ni chez restitutions de la déclamation
Jodelle ni chez Turnèbe, ni chez et de la gestuelle baroques
Hardy ni chez Corneille, mais oubliées par l’histoire
chez un auteur qui n’est pas dominante de notre théâtre,
écrivain de théâtre, François consiste à associer la chaleur
Rabelais? Pour un peu, telle lyrique de la parole (souvenons-
serait la proposition du Théâtre nous de Rabelais et des paroles
de l’Athénée, qui programme gelées qu’il fait réchauffer
parallèlement un Pantagruel par les mains de son géant)
de Benjamin Lazar et un C’est la à une musique contemporaine
faute à Rabelais d’Eugène Durif, de David Colosio, créée pour

théâtreAu chœur mis en scène par Jean-Louis


Hourdin. Les aventures
des instruments du xvie siècle.
Deux musiciens accompagnent

de Houellebecq
du géant de la Renaissance ainsi Olivier Martin-Salvan,
sont d’abord une immense qui aime en Rabelais l’activation
mise en scène du langage, du langage, où il voit

C
de ses pouvoirs comme une dimension politique,
« ette pièce est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut
la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale,
de ses dangers de nomination,
d’énumération, d’accumulation,
une manière de faire « de
l’éducation civique ». Au fond,
durant la seconde moitié du xxe siècle. Généralement de résonance lyrique et il s’agit, contre la normalisation
seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres grotesque, de savoir, abrutissante du langage
hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays de perturbation. C’est dans contemporain, de provoquer
cette construction poétique, l’expérience, chez l’acteur
qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inélucta­ musicale et carnavalesque, que comme chez le spectateur,
blement, dans la zone économique des pays moyen­pauvres ; fré­ se loge la capacité de croyance de ce que Novarina appelle
quemment guettés par la misère, les hommes de sa génération en un monde nouveau. « la langue à un » : « une langue
passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume. Les sen­ Le souffle qui emporte les propre à chacun, un vocabulaire
timents d’amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient inventions de Rabelais, puisées à soi et une liberté syntaxique,
dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses dans la culture populaire et une manière singulière de
la culture savante, dans un respirer, d’articuler, de rythmer
contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence, voire
bouillon de mots forgés dans la phrase, une dépense
de cruauté. » Ainsi le spectateur est­il averti dès le prologue : nous les langues anciennes et charnelle, une joie dans
sommes chez Houellebecq, version Les Particules élémentaires, transformés par la grâce la parole ». Novarina encore :
présentées par Julien Gosselin, le metteur en scène, comme le livre et la drôlerie d’incessants « Communicants, ne croyez pas
central et névralgique du romancier. néologismes, s’est transmis que le langage communique :
En 2009, après une formation à l’École professionnelle supérieure depuis la Renaissance à des il danse! » C. B.
d’art dramatique, Julien Gosselin fonde un collectif baptisé Si vous écrivains aussi divers que
Molière, Hugo, Céline, ou plus À voir
pouviez lécher mon cœur, qui décide de sortir du théâtre exclusi­ récemment Valère Novarina.
vement dialogué et de monter des textes mélangeant les modes Pantagruel, de François Rabelais,
Le texte d’Eugène Durif imagine mise en scène de Benjamin Lazar,
d’écriture et de narration. Il monte successivement Gênes 01 de deux saltimbanques inventant du 7 au 30 novembre.
Fausto Paravidino et Tristesse animal noir d’Anja Hilling. Il travaille du théâtre avec trois fois rien,
« en musique, chansons et C’est la faute à Rabelais,
avec la musique et la vidéo, mais, pour la « phrase molle » de Houel­ d’Eugène Durif, mise en scène de
lebecq, il choisit de limiter au minimum la scénographie et le décor, calembours, contrepèteries,
Jean-Louis Hourdin, du 14 au 30 novembre.
si bien que la mise en scène se réduit presque à une mise en voix. recettes de cuisine et blagues, Théâtre de l’Athénée, sq. de l’Opéra-Louis-
mots-valises et coq-à-l’âne ». Jouvet, Paris 9e.
Une suite de saynètes se donne sur une pelouse déroulée sous un La proposition de Benjamin
écran géant. Pour Julien Gosselin, c’est la meilleure manière d’en­
tendre une écriture « profondément impure, totale, polyphonique, Pantagruel, mis en scène par Benjamin Lazar.
bâtarde : éminemment théâtrale », où se côtoient des descriptions
« wikipédiesques », un récit romanesque et des poèmes. Cette
première mise en scène, en France, d’un texte de Houellebecq
consacre en lui « un écrivain de la compassion ». On y perd peut­être
la vitesse du mouvement des particules et leurs excès. Mais que faire,
au théâtre, face à cette littérature ? Fallait­il enchanter le désen­
chantement ? Christophe Bident
À voir
NATHANiEL BARuCH

Les Particules élémentaires, de Michel Houellebecq, mise en scène


de Julien Gosselin, Théâtre du Nord, 4, pl. du Général-de-Gaulle, Lille (59).
www.theatredunord.fr/
Les 20 et 21 novembre au Théâtre de Vanves, 12, rue Sadi-Carnot, Vanves (92).

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
25
invitations du Magazine
À partir du 6 novembre ThéâTre de l’AThénée ThéâTre nATionAl
de Toulouse
Les 8 et 9 novembre, à 20 h

théâtreBob flambe
Le 22 novembre, à 19 h 30
30places
pour Pantagruel 10placespour

C’
est l’année Bob Wilson à Paris. Depuis Le Regard du de François Rabelais, L’Histoire terrible
sourd en 1971, qui fit dire à Aragon qu’il n’avait « jamais mise en scène de mais inachevée de
rien vu de plus beau en ce monde », en clair, qu’il n’avait Benjamin Lazar, Norodom Sihanouk,
jamais vu un spectacle aussi magnifiquement surréaliste, il faut dire sq. de l’Opéra-Louis-Jouvet, roi du Cambodge
7, rue Boudreau, Paris 9e.
que Wilson ne nous a jamais vraiment quittés. Mais cette année est d’Hélène Cixous, mise
exceptionnelle, entre les reprises et les créations, l’opéra, le théâtre ThéâTre de lA Colline en scène de Georges Bigot
et le musée. En février et mars, ce sera Mme Butterfly à l’Opéra et Delphine Cottu, 1, rue
Les 15 et 20 novembre, à 21 h
Pierre-Baudis, Toulouse (31).
Bastille. En janvier, nous pourrons voir ou revoir Einstein on the
Beach, près de quarante ans après sa création, au Théâtre du Châ­ 40places ThéâTre de PoChe-
telet. De novembre à février, « Living Rooms » déploiera au cœur pour Elle brûle MonTPArnAsse
du musée du Louvre une installation sonore et lumineuse et pré­ de Mariette Navarro, Le 27 novembre, à 19 h
sentera une riche programmation d’archives audiovisuelles. mise en scène de
Le Théâtre de la Ville lance le mouvement : The Old Woman en Caroline Guiela Nguyen, 12placespour
novembre, Peter Pan en décembre. Le premier spectacle est l’adap­ 15, rue Malte-Brun, Paris 20e. Dramuscules
tation d’une courte prose de Daniil Harms, auteur moderniste ThéâTre du nord de Thomas Bernhard,
russe, exilé par Staline à 26 ans mise en scène de
Le 16 novembre, à 20 h Catherine Hiegel, 75, bd du
puis interné en asile psychia­ Montparnasse, Paris 6e.
trique, où il meurt, en 1941, à 12places
36 ans. Redécouvert en Russie pour Les Particules Pour obtenir vos places,
dans les années 1980, désor­ élémentaires envoyez un courriel à
mais traduit en de nombreuses de Michel Houellebecq, mise invitation@magazine-litteraire.com
langues, Daniil Harms, à la fois en scène de Julien Gosselin, en mentionnant vos nom
ironique et désespéré, est consi­ 4, pl. du Général-de-Gaulle, et coordonnées, ainsi que le titre
déré comme un précurseur de Lille (59). et la date de la représentation.
la littérature de l’absurde.
Wilson a fait appel à Mikhaïl
Barychnikov, danseur et choré­
4 novembre > 1er décembre 2013 création
graphe russe, maître de la danse
Ivan Farkas

avant­gardiste et postmoderne,
et à Willem Dafoe, performeur
de The Wooster Group et acteur
Le Regard du sourd, conçu à succès (Platoon, La Dernière
par Bob Wilson en 1971. Tentation du Christ, Mississippi
Burning, eXistenZ, Spider- sénèque - ElisabEth Chailloux
Man). Deux comédiens qui ici ne font qu’un, fondant leurs rôles
en un seul, pour créer l’alchimie d’une figure d’écrivain.
Avec Peter Pan, l’enfant qui ne veut pas grandir, on touche à une
thématique essentielle pour Wilson, qui raconte lui­même à quel

Oser
degré son enfance fut autarcique et comment le théâtre arriva dans
sa vie pour lui fournir le seul moyen possible de s’introduire dans
le monde, en le refaisant. Wilson rappelle également qu’il écrivit
Le Regard du sourd pour comprendre comment un garçon sourd,
Raymond Andrews, pouvait voir le monde et savoir des choses

lui dire,
inaccessibles à quiconque. C’est avec la troupe du Berliner
Ensemble, avec laquelle il collabore régulièrement depuis près de
dix ans, que le metteur en scène américain présente un Peter Pan

il faut Oser
plus proche de David Bowie que de la figure falote de Walt Disney,
rendant ainsi toute son ambiguïté au personnage créé par l’Écossais
James Matthew Barrie au début du xxe siècle. C. B.

À voir
The Old Woman, de Daniil Harms, mise en scène de Robert Wilson,
du 6 au 23 novembre. Théâtre de la Ville, 2, pl. du Châtelet, Paris 4e.
Peter Pan, de James Barrie, mise en scène de Robert Wilson, 01 43 90 11 11
du 12 au 20 décembre. Théâtre de la Ville, 2, pl. du Châtelet, Paris 4e. Production Théâtre des Quartiers d’Ivry www.theatre-quartiers-ivry.com

« Living Rooms », exposition conçue par Robert Wilson, ThéâTre d’Ivry AnToIne vITez M° Mairie d’Ivry
du 11 novembre au 17 février, musée du Louvre, Paris 1er.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 26

théâtre arte Première diffusion le 6 novembre à 22 h 20


bd
L’entreprise Camus, hors cases
en pièce « Je crois à la justice, mais je
Les lecteurs de son Système défendrai ma mère avant la
Victoria savent que le romancier justice. » Cette célèbre réponse
Éric Reinhardt compte parmi de Camus à un étudiant algérien
les rares auteurs français à venu l’interrompre permet
oser se frotter (dans tous les de mesurer la dévotion filiale
sens du terme!) au monde de de l’auteur à Catherine Sintès.
l’entreprise. Dans Élisabeth ou L’écart entre son enfance
l’Équité, il met en scène un plan L’écrivain espagnol algérienne, marquée par
social dans la compagnie fictive Manuel Rivas. la pauvreté, et son destin
ATM, propriété d’un fonds de intellectuel constitue le point de

téléLa littérature
pension américain. Non pour départ de cette bande dessinée
produire une énième diatribe biographique scénarisée
révolutionnaire, mais par José Lenzini et dessinée par

en eurovisions
pour chercher à dépasser Laurent Gnoni. Pour raconter
l’hypocrisie partagée par les Camus, ils ont choisi de donner
dirigeants, lorsqu’ils formulent la parole au responsable

N
des promesses qu’ils savent ne de la fameuse interruption, Saïd
otion piégée s’il en est, l’identité nationale suscite parfois Kessal, étudiant plein d’audace.
pouvoir tenir, et les syndicats,
quand ils montent un scandale
des sentiments d’appartenance aussi exclusifs qu’ex- Ce dernier retrace la carrière
au mépris de la vérité. cluants. Dans un très beau livre, Le Dépaysement, Jean- de l’écrivain au regard de son
Au milieu, Élisabeth, DRH Christophe Bailly prouvait que l’on peut s’interroger sereinement origine; met en scène la mère
archétypale, et Dubreil, sur cette notion, à condition de ne pas s’agenouiller devant les de Camus observant
syndicaliste doué, vont se le parcours de son fils, qui lui
particularités d’un pays comme devant des totems, mais plutôt de échappe. La BD alterne
rapprocher : la révolution les utiliser comme nourriture d’une réflexion qui les désacralise.
a lieu, et c’est une révolution planches traditionnellement
Avec une démarche similaire, Arte propose une série de documen- découpées et pages imitant le
intérieure. Piégée par sa
direction, puis par les syndicats, taires qui donnent la parole à des écrivains européens afin qu’ils modèle de la une d’un journal
lâchée par son mari, la DRH va évoquent leur perception de leurs pays respectifs. (Alger républicain, Combat).
retrouver le sens de l’équité… Assez judicieusement, ces films, composés d’interviews, d’archives Parfois les planches se font
Certes, la pièce lit le réel à et d’images emblématiques, placent la littérature en arrière-plan : plus libres, sans cases ni
travers un prisme de gauche, bulles, notamment pour les
plutôt que de gloser sur les sentiments d’appartenance nationale ellipses ou les moments phares
évident dans son portrait de en ne convoquant que des textes, c’est la matière première des
l’actionnaire américain, mais de la narration (la rencontre
livres qui est mise en avant. Chaque auteur y apparaît comme un avec Simone Hié, l’explosion
certains financiers n’ont-ils
pas démontré leur adéquation artisan spécialisé – hanté ou fasciné par des questions qui sont à des bombes sur Hiroshima en
aux caricatures de leurs la fois celles de son pays et au plus près de son expérience indivi- 1945). Ponctué par des extraits
adversaires? Si cette pièce duelle. Dans le volet consacré à l’Irlande, par exemple, les quatre du discours de Suède et
défend une utopie, c’est une construit sur le modèle d’une
écrivains interrogés ouvrent chacun une fenêtre différente sur le
utopie minuscule : « Corriger adresse ou d’une lettre ouverte
concept d’Irishness : Robert McLiam Wilson raille la balourdise à Camus, le récit rend
les effets du système, en d’une violence mal contenue et exacerbée par les conflits entre
réduire les nuisances, le rendre hommage à l’auteur qui s’était
moins destructeur, travailler
catholiques et protestants, Edna O’Brien se penche sur les valeurs donné pour devoir d’« écrire
à l’échelle des individus, traditionnelles, rurales et religieuses qui en émanent, Roddy Doyle pour l’humanité ». Et que
des microsituations. […] Si scrute les traces de cette identité chez les Dublinois, et le voyageur l’humanité lit encore…
on le voulait, on pourrait être Colm Tóibín s’intéresse aux destins des Irlandais hors de leur pays. Marie Fouquet
nombreux, dedans, à l’adoucir, Seul représentant pour l’Angleterre, Martin Amis insiste, lui, sur le
le système libéral, à y faire délabrement d’une aura nationale autrefois resplendissante et en
œuvrer clandestinement profite pour faire l’inventaire des manies de ses compatriotes (avec,
la notion d’équité. » La pièce
sera jouée du 9 novembre notamment, une anecdote cocasse pour illustrer son propos sur la
au 8 décembre au Théâtre fascination des Anglais pour la royauté : les rêves érotiques de son
du Rond-Point. On ne sait si des père en compagnie de la reine Élisabeth). Autour de la Méditerra-
invitations ont été envoyées née, les spectres du fascisme hantent toujours les Italiens Claudio
au Medef et à la CGT… Magris et Erri De Luca et les Espagnols Juan Goytisolo, Manuel Rivas
Alexis Brocas et Bernardo Atxaga.
À lire Cette série de documentaires se poursuivra avec des escales en Hon-
grie, en Allemagne, en Turquie, en Islande, en Suède et au Portugal,
Élisabeth ou l’Équité,
Éric Reinhardt, éd. Stock, 196 p., 16 €. et on comprend que les écrivains sont, face à l’identité de leur pays,
comme l’artiste paysan décrit par Jean-Luc Nancy : « Celui qui n’est
À voir pas tout dans son travail, celui qui donne lieu et temps à d’autres
À lire
Élisabeth ou l’Équité, opérations que la sienne, à des mûrissements et à des attentes, à de
mise en scène de Frédéric Fisbach, très anciennes mémoires enfouies, à des croisements imprévisibles Camus, entre justice et mère,
du 9 nov. au 8 déc. et à des virements du ciel ». Pierre-Edouard Peillon José Lenzini et Laurent Gnoni,
Théâtre du Rond-Point, Paris 8e. éd. Soleil, 120 p., 17,95 €.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
27

Trois questions à Bertrand tavernier


Du 11 octobre au 23 février 2014

E X P O S I T I O N
cinémaTavernier entre
le Quai et les plaines
L
e cinéaste Bertrand Tavernier adapte Quai d’Orsay, bande
dessinée à succès d’Abel Lanzac et Christophe Blain, et
lance une collection de romans western chez Actes Sud.
(L’intégralité de l’entretien est disponible sur notre site.)
Comment avez-vous abordé la dramaturgie politique des
chroniques diplomatiques de Quai d’Orsay ?
Bertrand Tavernier. J’ai toujours cherché une clé pour entrer dans
le domaine politique sans faire
un docu-fiction. La politique
actuelle nous encombre par un
flot d’images et de désinfor-
mations qui coupe tout recul.
En travaillant sur Quai d’Orsay,
je n’ai regardé aucune image,
j’ai écouté des témoins, j’ai lu
des livres. Ce qui m’intéresse, Jean
c’est la justesse des détails, ce
que le ministre et ses collabo-
Cocteau
PhiliPPe quaisse/Pasco & co

rateurs lisent, leurs livres. C’est


le plus dur : traduire sur écran le
langage quotidien des hommes
politiques. le magnifique
Les miroirs d’un poète
Bertrand Dans Quai d’Orsay, le langage
Tavernier. ministériel est traversé par
des formules littéraires, des
À voir
références philosophiques
Quai d’Orsay, hallucinantes…
un film de Bertrand Tavernier, Les citations d’Héraclite,
en salle le 13 novembre.
d’Ignace de Loyola ou de
À lire Malraux, très drôles, explosent
Terreur apache, le langage de cabinet. Mais,
Exposition organisée
W. R. Burnett, traduit de l’anglais même dans la farce ou la comé-
(États-Unis) par Fabienne Duvigneau, avec l’accord de Pierre Bergé,
die, il faut trouver une justesse,
éd. Actes Sud, 416 p., 22 €. Président du Comité Jean Cocteau
et l’entourage du ministre reste
Des clairons dans l’après- sérieux. Les écrivains tiennent
midi, Ernest Haycox, traduit
de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch, une grande place dans mes
éd. Actes Sud, 304 p., 23,80 €. films : ici le personnage princi-
pal n’arrête pas de parler de
l’écriture, mais on ne le voit jamais ni lire ni écrire. Satire mise à part,
le discours final, prononcé réellement à l’ONU contre la guerre, est
un morceau d’éloquence, inscrit dans la tradition de Bossuet.
Aujourd’hui, tout est formaté, contraire à la force persuasive.
MLM 2013 - © Photographie : Laure Albin Guillot / Roger-Viollet

Derrière l’emphase et la grandeur, on trouve un ton


et un rythme, comme dans la collection « L’Ouest, le vrai »,
que vous lancez chez Actes Sud ? 222, bd Saint-Germain - 75007 Paris
Il s’agit de réhabiliter les sources romanesques à l’origine des Tél. : 01 42 22 48 48 - www.museedeslettres.fr
grands westerns. Le premier titre est de William Riley Burnett,
auteur de polars et de romans noirs. Le deuxième roman a pour
toile de fond la bataille de Little Bighorn. L’auteur, Ernest Haycox,
a parmi ses admirateurs Gertrude Stein ou Hemingway, qui disait :
« Je ne lis The Post que s’il publie du Ernest Haycox. » Deux romans
originaux au dépaysement irrésistible.
Propos recueillis par Aliocha Wald Lasowski

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 28

cinémaLe rose et le noir


Un cinéaste catalan imagine la rencontre entre Casanova
et Dracula. Folle manière de reformuler l’histoire de l’Europe.

L’
esprit qui bat la Casanova,
campagne : la formidablement
belle expression interprété
prend toute son par l’écrivain et
ampleur dans critique Vicenç
les films d’Albert Serra. Dès Altaió i Morral.
Honor de cavalleria (2006), le
jeune cinéaste imposait son
aplomb : quand tant de maîtres
s’étaient cassé les reins sur l’adap­
tation de Don Quichotte, il pro­
clamait tranquillement qu’il suffi­
sait pour ce faire de laisser deux
acteurs amateurs baguenauder à
travers bois, friches et champs, se
gaver de soleil, de ruminations et
d’euphories contemplatives. Les
deux silhouettes sont souvent
silencieuses ou alors maugréent
et se chicanent, ce qui rend d’au­
tant plus luxuriants leurs soli­
loques enflammés. Alors que le
numérique a si souvent été le
gage d’accélérations strobosco­ exclusivement masculin jus­ picore et roucoule à loisir dans
piques, de turbines à images cli­ La tyrannie de qu’ici), et on s’aventure aussi les salons et jardins. Souvent seul,
gnotantes, Albert Serra a compris Dracula serait-elle dans des intérieurs souvent ou simplement en tête à tête : il
que le support autorisait le luxe la conclusion logique étouffants, qu’il s’agisse d’un châ­ n’a plus le goût des grandes soi­
de la durée et des bonnes sur­ du libertinage ? teau aux lourdes tapisseries ou rées, semble­t­il, il est un drôle de
prises incidentes, l’improvisation de masures paysannes. mondain ermite, capable de fabri­
des corps mais aussi des élé­ À voir Histoire de ma mort ose conjec­ quer toute une assemblée avec sa
ments (l’ondoiement, en plein Histoire de ma mort, turer sur la rencontre entre Casa­ seule personne. Il lui faut encore
air, de la lumière et de la météo) : un film d’Albert Serra, nova et Dracula. Encore faudra­ et toujours séduire, bien sûr, mais
on peut laisser tourner à volonté en salle le 23 octobre. Durée : 2 h 31. t­il attendre longtemps pour sa sexualité ne paraît plus devoir
la caméra, quand la pellicule savoir que ce vieux jouisseur se concentrer dans les géni­
argentique devait toujours être transmuer en randonneurs bur­ fardé est bien Casanova ; quant toires : elle est partout, elle nappe
comptée. En prime, le cinéaste lesques. Le programme, s’il se au mystérieux comte dont il le moindre geste, la moindre
s’autorise à faire parler Quichotte prolonge dans son nouveau film, croise le chemin, il restera offi­ mimique, comme un épais jus de
et Sancho dans sa langue natale, passe un seuil : Histoire de ma ciellement anonyme mais est viande. Le premier organe sexuel
le catalan, qui restera l’idiome de mort a remporté le léopard d’or sans nul doute friand de sang… est ici la bouche. La bouche qui
tous ses films. au dernier Festival de Locarno. Est­ce d’ailleurs une rencontre ? parle, la bouche qui mange ; la
Retour à la couleur, toujours des Plutôt un passage de relais : Casa­ bouche toujours pleine. Casa­
Érotisme de la digestion acteurs amateurs lâchés à travers nova a d’abord le monopole de nova grignote et monologue dans
En 2008, rebelote avec Le Chant champs – cette fois­ci glanés en l’écran, et s’efface dès lors que un même mouvement, une
des oiseaux, cette fois­ci en noir Espagne, mais aussi en France et Dracula sort de son trou. même succion ravie – un mot, un
et blanc, et avec les Rois mages en Roumanie. Nouveautés : dans Premier volet du diptyque : Casa­ grain de raisin, un mot, l’un de
errant dans des paysages lu­ les espaces parfaitement ouverts, nova séjourne encore dans un ces pépins de grenade qu’il rogne
naires, en quête de la crèche, encore peu cultivés, que sillon­ château cossu en Europe de à même le vermeil des fruits
mais sans aucun sens de l’orien­ naient autrefois don Quichotte l’Ouest. Le libertin, incarné par fendus. Chaque grain lui donne
tation. L’esprit bat la campagne, ou les Rois mages, l’humus dé­ le sidérant Vicenç Altaió i Morral une nouvelle idée, prétend­il.
oui : goût de la rêvasserie à ciel posé par l’histoire fait prospérer (écrivain et critique d’art catalan Lorsqu’il veut convaincre un
ouvert, propension à invoquer des fourrés plus épineux et tour­ dans le civil), profite des lar­ jeune homme de l’imminence
les fantômes, les esprits, de mentés. Il s’y croise enfin des gesses de son hôte. À mi­chemin d’une révolution en France, il
grandes mythologies, et à les femmes (le cinéma de Serra était entre le paon et le dindon, il recourt à un buffet de victuailles :

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Le Magazine Littéraire 519 Mai 2012
29

il verse une carafe de vin sur une séance de spiritisme cinéphile).


oie, censée incarner le roi Alors que l’ombre grandit, la pré­
immolé. La digestion devient sence de Casanova devient plus
l’essentielle modalité du narcis­ qu’intermittente, jusqu’à la quasi­
sisme : Casanova peut faire du volatilisation. Il ne croisera Dra­
Casanova avec du raisin ou de la cula personnellement qu’une
viande – quel plus grand bon­ fois. C’est en cela qu’Histoire de
heur pour lui ? Il jouira de son ma mort n’est pas vraiment une
métabolisme jusqu’au bout, rencontre, encore moins un duel.
durant des séquences outra­ On pourrait en effet être tenté de
geantes où on le voit extatique­ le considérer comme un ring où
ment déféquer ou fouiller de son deux principes antagonistes
museau les fesses d’une femme. s’affrontent, deux super­héros de
Tout au long du film, il recherche la culture européenne s’em­
explicitement la recette alchimi­ poignent : Superman­Casanova

Tous droits réservés.


que qui permettrait de trans­ et Batman­Dracula, la farouche
former la merde en or. liberté des Lumières et la mélan­
colie contagieuse du romantisme

© FONDS ALAIN ROBBE-GRILLET/IMEC IMAGES. T


Le chignon du vampire noir. Ce serait une erreur d’autant
Casanova quitte sa délectable les opposer : selon Albert Serra,
retraite et, pour des motifs non il n’y a pas rupture entre eux,
élucidés, part, accompagné de mais bien continuité – Casanova
son valet, vers l’est. La longue lui­même est affublé du titre de
traversée d’une forêt, vue d’une comte dans le film. La voracité
carriole comme en lévitation, tyrannique de Dracula ne coupe
fera office de périple – c’est aussi pas l’appétit du libertin, elle n’est
une traversée du Styx. Casanova pas le contraire de sa gourman­
prend ses quartiers chez des pay­ dise minutieuse, mais sa conclu­
sans locaux. Il lorgne les filles de sion logique. La consommation
la maison, il sent partout l’odeur ne peut être indéfiniment gra­

DARK STAR
de la viande. Ce sont les cochons cieuse, gratuite : auparavant, le
de la cour qu’il surveille. C’est un jouisseur se révélait de moins en
bœuf dépecé en pleine forêt, les moins léger, et tributaire de
bouchers finissant par fracasser manies et de tics inquiétants.
sa tête à coups de hache. Une Casanova n’est pas châtié en
autre figure approche, sort de la Transylvanie (comme dom Juan
forêt : le Comte, est­il simple­ était envoyé aux enfers), il
ment appelé. Il est aussi rugueux déniche en fait son plus juste
que Casanova est onctueux : un successeur, au profit de qui il s’ef­
drôle de trappeur coquet, à la face et se tait – et c’en est presque
barbe hirsute mais aux cheveux un soulagement, comme si une
relevés en chignon, à la manière mythologie, épuisée, était heu­
d’un sumotori. Il est surtout reuse de passer la main, avait
aussi silencieux que Casanova est trouvé une sœur ennemie qui la
bavard : Dracula ne parlera soulageait de son fardeau.
presque pas, il hurle tout au plus L’esprit bat la campagne, disais­
dans la nuit – non de joie mais je. C’est une imagination et un
de désespérance, sur le mode principe de plaisir qui, ne
d’une malédiction cosmique. sachant plus comment dépenser
Petit à petit, le vampire fait son leur liberté, finissent par s’offrir
œuvre dans le voisinage, le film à l’aliénation, se jettent dans la
changeant alors nettement de gueule du loup. Ce sont des
tonalité : de la suavité rococo on Lumières qui, à avoir sous­
passe à une pénombre granu­ estimé leurs soubassements
leuse, des rituels oscillant entre obscurs, s’éteignent d’un coup.
grand­messe et simagrées de Jubilation, parfois lassitude,
rebouteux, emphase wagné­ rage, suffocation : le spectateur
rienne et grimaces horrifiques traverse cela comme Casanova
de série Z. Dracula défigure tout, et le film lui­même. On a com­
et entraîne à sa suite bien des mencé bouche pleine, on finit
fantômes de l’histoire du cinéma bouche bée.
(le film est aussi une admirable Hervé Aubron

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
La vie des lettres 30

le feuilleton
de Charles Dantzig

M’en fous
j’ai mon poème
J’
ai expérimenté depuis long- moins essentielle. Il prenait garde à ne pas
temps qu’être écrivain c’est s’émousser par des politesses : « En un sens
être facteur. On porte ses tout le monde a raison. C’est là le drame. Je
propres lettres, où l’on n’aime pas l’expression “en un sens”, qui
essaie d’exprimer deux ou procure une illusion de sécurité. Muni de
trois idées d’une façon nouvelle, ne ces petits mots, vous pénétrez dans
désespérant pas d’intéresser quelques une crevasse et croyez que vous allez
lecteurs inconnus ; sur le chemin, il y pouvoir en ressortir comme par l’is-
a toujours un chien hargneux sue de secours d’un cinéma, seu-
qui aboie, tirant sur sa laisse, la lement voilà : le propre des cre-
bave aux lèvres. Thomas Bern- vasses est qu’on n’en ressort plus »
hard, génie de l’imprécation co- (Sur les traces de la vérité).
mique, aimait fesser ces sans-talent, Il était difficile à Thomas Bernhard de ne
laborieusement sans talent, qui en pas avoir du génie. Jusque dans des po-
conçoivent une envie pleine d’aigreur. Il chades comme Goethe se mheurt, où il imagine
s’agit pour eux de rabaisser, par une haine Goethe mourant qui réclame la venue de Witt-
méticuleuse et mesquine de la création. Il y genstein à son chevet, on retrouve l’homme à
a beaucoup de bassesse dans celui qui cherche principes : dans son histoire, Goethe répudie
à rabaisser. Eckermann parce qu’il a dit du mal de Wittgenstein.
Thomas Bernhard s’en prenait par exemple au cri- Ce chevaleresque de la défense des grands artistes
tique Haider, imbécile sur qui je laisse lire sa réjouis- parce qu’ils sont de grands artistes est enthou-
sante colère dans Sur les traces de la vérité, siasmant. Bernhard fait dire à Goethe
recueil d’articles et d’entretiens inédits une phrase que j’ai été bien heureux de
que publie Gallimard en même temps que découvrir après avoir exprimé le même
les quatre récits de Goethe se mheurt. Tho- sentiment dans mon dernier feuilleton
mas Bernhard avait une franchise qui sur Fellini : « De toutes ces pensées
n’était pas de la brutalité, mais la résultante heureuses, celle de l’existence de Witt-
d’une violence qu’il éprouvait avec une genstein était pour lui la plus heu-
sensibilité cachée aux distraits par son reuse. » Il n’y a pas de hasard dans les
apparence bougonne. Aucune hypocrisie affinités électives.
chez lui, aucune posture, pas même Bernhard avait établi ses principes
celle de l’imprécateur, si facile à tenir, après les avoir éprouvés pour lui-
et qui transforme en machine. La sin- même, ne demandant à personne
ILLUSTRATION PANCHO POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

cérité essentielle de Thomas Bernhard d’autre de les suivre. Il n’aurait pas


s’appuyait sur une honnêteté non voulu ; sa solitude était sa protec-

A
tion. Lui-même connaissait la faci-
lité avec laquelle les principes se
transforment en crispations : « La
ucune hypocrisie lâcheté, la vanité et la curiosité sont
les trois impulsions grâce auxquelles la vie
chez Thomas Bernhard, aucune continue malgré tout, alors qu’elle aurait toutes
les raisons de s’arrêter. C’est du moins ainsi que je
posture, pas même celle de l’imprécateur, ressens les choses. Il se peut que demain je pense tout
autrement » (Sur les traces de la vérité). Ce qui rap-
si facile à tenir, et qui transforme en machine. pelle la hautaine et merveilleuse phrase d’Extinction :

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
31

Le goût
« Et ces lois faites par lui-même, il les avait abrogées à
tout moment. »
De loin, Bernhard peut donner l’idée d’un homme
buté sur une conception amère de l’humanité. « Tous

de Diderot
les êtres sont des monstres à partir du moment où
vous soulevez leur carapace », dit-il dans Sur les traces
de la vérité, et ce n’est tout simplement pas vrai. Je
connais quelqu’un à l’air revêche et méchant de gre-
nouille campée sur sa vanité, et quand on soulève sa
carapace elle est juste méfiante, incapable de mal- Greuze, Chardin,
veillance, la tendresse même. Comme Bernhard, en
somme. Sa carapace, il la sculpte devant nous dans Fa l C o n e t, d av i d …
chacun de ses livres, et nous voyons bien son enfance
boxée, sa souffrance pour la pensée méprisée, et qu’il
n’est pas du tout un monstre. Il ressentait douloureu-
sement les blessures. Je crois que le travail d’un artiste

- Jean Baptiste Siméon Chardin, Le panier de pêches et de raisins, 1759, huile sur toile, Rennes, Musée des Beaux-Arts, © MBA, Rennes, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Manuel Salingue
consiste à entretenir les siennes sans les aimer.
Ce solitaire parlait beaucoup, la quantité d’interviews
de Sur les traces de la vérité le montre. Il le faisait par
esprit d’honnêteté, pour expliquer ce qu’il pensait
avoir à expliquer. Désespéré, mais avec de l’opti-
misme, Bernhard. Il pensait qu’on peut amener les
obtus à la compréhension. Et c’est quand il n’y arrivait
pas, après avoir épuisé sa patience, qu’il s’emportait.
« Je pars du principe qu’une conversation entre incon-
nus est impossible », dit-il à l’intervieweur. Avec son
esprit égalitaire, il estimait qu’une interview devait
être une conversation. Dans Sur les traces de la
vérité, il reproche à un
À lire de ses confrères « son
Sur les traces de la absence de méthode ».
vérité, Thomas Bernhard, Et c’est en effet tout ce
traduit de l’allemand (Autriche)
par Daniel Mirsky, éd. Gallimard,
qu’un critique intelligent
« Arcades », 420 p., 22,50 €. peut opposer à un écri-
Goethe se mheurt, vain. Son œuvre corres-
Thomas Bernhard, pond-elle à ce qu’il vou-
traduit de l’allemand (Autriche) lait (semblait vouloir) ?
par Daniel Mirsky, éd. Gallimard, A-t-il suivi ou trahi ses
« Du monde entier », ambitions esthétiques les
128 p., 13,50 €.

5 octobre 2013
plus hautes ?
Mon vrai boulot,
Grégoire Damon, Sur les traces de la vérité
éd. Le Pédalo ivre, 100 p., 10 €. contient une des plus
belles phrases que Tho-
mas Bernhard ait jamais écrites. On devrait l’afficher
à l’entrée de tous les cimetières du monde : « Tout est
12 jAnvier 2014
insupportable en raison de la mort. » Musée Fabre
Grégoire Damon, qui a 28 ans, publie Mon vrai bou-
lot, un livre de poèmes railleurs, parfois désespérés, de Montpellier Agglomération
et c’est à juste titre qu’il se compte parmi les « cen-
drarsiens pratiquants ». Un des meilleurs poèmes est
« Tam-tams » : « Un homme en costume apparaît/ Il
va falloir y aller monsieur/ Je sais/ Il y a longtemps
que je m’y prépare. » Il parle de la mort, n’est-ce pas.
Dans « Merci pour la cigarette », il se moque des
exploiteurs d’espérance : « Devriez fonder une reli-
gion/beaucoup d’investissements au début/ mais
l’avenir est à vous. » C’est dans « Vingt-cinq minutes »
qu’on trouve la consolation de tous les écrivains, Cette exposition est reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture et de la
Communication/Direction générale des patrimoines /Service des musées de France.
dans un beau vers désenchanté et nonchalant : Elle bénéficie à ce titre d’un soutien financier exceptionnel de l’État.

« M’en fous j’ai mon poème. »

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Critique 32

Lignes de poudre
Une vie pornographique, Mathieu Lindon, éd. P.O.L, 272 p., 17 €
Par Jean-Baptiste Harang

C
ommençons par le début : « L’héroïne tournée des dealers, son plan de Paris. Il ne peut plus
met un nom sur les choses de sa vie », s’en passer, il pense pouvoir s’en passer. Elle et lui
une dizaine de mots, c’est trop peu forment un vieux ménage, au point que, lorsqu’il est
pour croire qu’on va nous raconter ici amoureux (Perrin est homosexuel), il se sait polygame,
l’histoire d’une femme héroïque dotée, plus dépendant de sa régulière que de son amant d’un
comme dit le dictionnaire, « d’une force d’âme excep- jour, et même de son amant supposé de toujours. Sur-
tionnelle », ou au moins d’assez d’intérêt pour mériter tout que la diacétylmorphine n’est guère aphrodi-
le rôle de personnage principal d’un roman. Mais la siaque, bien au contraire, elle provoque la débandade,
suite du premier paragraphe lève aussitôt toute ambi- alors il faut prévoir, choisir entre deux abstinences, la
guïté : « L’héroïne met un nom sur les choses de sa baise entre deux doses, la dose entre deux baises. Et
vie : intoxication, trafic, compulsion. Dépendance et puis, comme les vieux couples, un jour, ils vont se sépa-
indépendance. Elle apporte rien à Perrin de ce qu’il rer, parce que les histoires d’amour finissent en géné-
en espère que d’éphémère, et durablement ça qu’il ral. Bien ou mal. Perrin trompe les garçons avec l’hé-
n’attendait pas. » Ces quatre lignes commandent tout roïne plus qu’il ne trompe l’héroïne avec ses amoureux,
le texte, pas de Jeanne d’Arc qui boute les Anglais ni ou parfois, si l’occasion se présente, faute de mieux,
de Blanche de Castille qui contraint les Albigeois, mais avec la cocaïne ou le cannabis.
une autre blanche, tout aussi stupéfiante : la diacétyl- Une vie pornographique n’est pas une confession (les
morphine poudreuse. Injection, inhalation. Ces deux notions de péché ou de culpabilité, voire de morali-
acceptions du même mot semblent si opposées que sation, en sont absentes), mais un récit écrit entre la
les lexiques en font deux entrées séparées : depuis distanciation que produit l’usage de la troisième per-
plus d’un siècle que la langue allemande en a eu l’idée, sonne (Perrin est un autre) et la proximité qu’apporte
on appelle cette drogue « héroïne », en référence aux le lieu où le narrateur semble avoir élu domicile, au
effets exaltants du produit, telles ces femmes exaltées. cœur des pensées de Perrin. Car Perrin pense, c’est
Seule la drogue s’est fait un petit nom, « l’héro », que un moulin à pensées, doué pour
nos héroïnes ne lui disputent pas. Perrin, lui, n’a pas le raisonnement, doué pour déni- Extrait
de prénom, juste « une vie pornographique », comme cher le paradoxe, pour faire de ce
le dit le titre (pornê, en grec, est une prostituée : l’hé- paradoxe une évidence, doué
roïne est une putain, on la paie pour qu’elle donne du pour tricoter les arguments D e même qu’il se garde une
plaisir et elle le fait). L’héroïne est l’héroïne de ce spécieux qui justifient de ne pas petite ligne pour bien passer sa
roman, et Perrin son client. Son héros. Son homme. résister à la tentation, assez lucide deuxième nuit de manque et se
Ces considérations subalternes ne servent qu’à gagner pour n’y croire que le temps de ragaillardir, il pourrait s’autoriser
du temps, à prendre son élan avant de plonger, replon- leur énonciation. une éventuelle prise à Noël ou au
ger dans un texte troublant, sans concession, dont l’ex- Cette lucidité, mâtinée parfois d’un 1er janvier, pour son anniversaire,
trême sincérité, l’intimité la plus nue proposent au lec- brin de mauvaise foi goguenarde, afin que la rupture ne soit pas
teur l’incommode posture du voyeur. Une position écarte ce récit de l’ornière conve- trop brutale, comme un des deux
qu’il esquive du mieux qu’il peut et sans trop de mal nue, façon voyage au bout de l’en- amants qui rompent est toujours
puisque le narrateur ne s’adresse ni à ses yeux, ni à sa fer. Comme son nom l’indique, le partant pour un dernier coït.
compassion, ni même à sa complicité ou à son excita- paradis artificiel n’est pas un enfer,
tion : non, ce texte s’adresse à son intelligence, désem- mais un artifice. Et, à force d’exer- Une vie pornographique,
parée parfois, sollicitée toujours. Mais qu’est-ce que la cer son intelligence sur l’examen Mathieu Lindon
sincérité, l’intimité d’un personnage de fiction ? En de sa propre situation, ce Perrin
aucun cas de l’exhibitionnisme, puisque l’effet de réel, qui nous désespère, qui nous entraîne loin de nous- Mathieu Lindon
si puissant soit-il, est un effet et non une réalité. De mêmes dans une dérive qui n’est pas la nôtre, vers un expose les cogitations
l’exhibition ? Oui, au sens anglais : l’exposition d’une vertige qui nous est étranger, ce Perrin que l’on croit d’un héroïnomane.
œuvre d’art, ici celle d’un geste littéraire pertinent. perdu nous surprend par une drôlerie aussi inattendue
Perrin est professeur de littérature et il « a fort à faire que percutante.
avec l’héroïne » : il en consomme depuis longtemps, il Mais Perrin et l’héro vont se séparer. L’un des deux
en cherche, il en trouve, il dépense et organise pour proposera à l’autre de rester bons amis, ils vont rester
elle son temps et son argent, il en partage un peu, pas bons ennemis. Il faut être lucide, l’intelligence a ses
avec n’importe qui, il en fait des réserves, trop courtes, limites, page 164 : « Il faut qu’il ait vraiment, continû-
il est prudent puisque c’est interdit, une prudence ment envie de ne pas prendre d’héroïne parce que
écornée parfois par la fébrilité du manque. La disponi- c’est le seul mobile pour ne pas en prendre. S’il essaie
bilité du produit est devenue la météo de sa vie, et la de raisonner, il tombe toujours du mauvais côté.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
33

27e Salon du Livre


& de la BD de CREIL

Illustration : JUNG
Conférences et cafés littéraires
Dédicaces
Contes et lectures
Ateliers et démonstrations
Expositions
Du 20 au 24 novembre 2013
Thème « Né quelque part »
Espace Culturel La Faïencerie 60100
CREIL
ENTRÉE GRATUITE
40 km au nord de Paris Autoroute A1
25mn par le train Gare du Nord

Invité d’honneur
Gilbert SINOUÉ
Plus de 100 auteurs présents
LEA CRESPI/PASCO & CO

Nora ACEVAL KMIXE


Laure ADLER KOKOR
Joël ALESSANDRA Marie-Hélène LAFON
ALEX-IMÉ Dominique LE BOUCHER
Vincent BAILLY Stéphanie LEDU
Michèle BARRIÈRE Florence MARGUERIE
Yahia BELASKRI Isabelle MARSAY
Gil BEN AYCH Thierry MARTIN
L’intelligence est une ennemie. » Pas si simple, voyez Albert BENSOUSSAN Lionel MARTY
Pierrick BISINSKI Hassan MASSOUDY
la page suivante : « Arrêter, c’est aussi une défaite, c’est Benoît BLARY Carole MAUREL
rentrer dans le rang – avec la dégoûtante satisfaction, Greg BLONDIN
Chochana BOUKHOBZA
Maxime MÉTRON
NIMROD
la haïssable fierté de rentrer dans le rang. Ne pas être Alain BRON Khaled OSMAN
Marc CANTIN Cécile OUMHANI
héroïnomane, a-ce jamais été un rêve d’enfant ? » Olivier CHARNEUX Gauthier PIÉRARD
Perrin est dépendant de la drogue, certes, mais Malek CHEBEL Rosie PINHAS-DELPUECH
Sébastien CORBET Vincent POMPETTI
d’autres le sont de la famille, du travail, du cul, de Charlotte COTTEREAU Karim SAÏDI
Rémi COURGEON Leïla SEBBAR
l’amour, de l’angoisse, de leur psy, cela vaut-il mieux ? Pascal CROCI Gilbert SINOUÉ
Peut-on être accro au manque ? Sauf que l’héroïno- Damien CUVILLIER RENARD
Marie-Hélène ELOY Hervé ROBERTI
mane a mauvaise presse. D’autres addictions semblent Philippe FENECH Lionel RICHERAND
plus politiquement correctes. Alors, va pour le sport : Anne-Marie GARAT
Odile GLINEL
Quitterie SIMON
STI
« Le sport est une drogue qui lui donne bonne Valentine GOBY STIVO
François GOMES TAREK
conscience et dont rien ne l’empêche de se repaître Daniel GOOSENS Greg TESSIER
indéfiniment sinon la fatigue et, qui sait ? Bientôt l’âge. GOROBEÏ
Françoise de GUIBERT
Lucile THIBAUDIER
WALTCH
Mais n’a-t-il pas commis une erreur ? N’est-ce pas dans Fanny JOLY …
l’autre sens qu’il aurait dû entreprendre son camaïeu,
lavilleauxlivres@wanadoo.fr
son dégradé de substances addictives ? Il a fait tout à Tél.Fax : 03 44 25 19 08
l’envers. Il aurait fallu commencer la drogue par le
sport et n’arriver que vieux à l’héroïne, quand la néces-
sité de s’en priver un jour aurait moins pesé. »
En 2010, l’héroïne a tué 43 000 personnes dans le
monde.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Critique 34

Cavale à la belle inconnue


Choisissant la brièveté, Serge Bramly mène son récit
Arrête, arrête, Serge Bramly, éd. NiL, 128 p., 12,90 € à toute allure, comme pour mieux épouser la fuite de
Par Hubert Prolongeau son héros. Pas de psychologie (même la naissance de
l’amour entre les deux héros s’impose comme un fait

R
omancier, biographe, essayiste, voyageur, ex- et n’est ni précédé ni suivi d’aucune tentative d’expli-
époux et compagnon d’écriture de la photo- cation), pas de digression : l’auteur joue la tension et
graphe Bettina Rheims, avec qui il signa le l’émotion, tentant de les faire naître immédiatement
scandaleux I.N.R.I., Serge Bramly a du mal à entrer et avec des phrases simples. On est dans la « psycho-
dans une case. Cet Arrête, arrête n’aidera pas à lui logie du comportement » chère à ces grands auteurs
coller sur le dos l’étiquette qui lui manque, et c’est de roman policier dont Dashiell Hammett reste le
tant mieux. Il s’y essaie au récit court (120 pages qu’on maître. Un suspense « fil rouge » court tout le long du
pourrait imprimer sans changer le caractère dans une récit. Que va faire Vincent ? Jusqu’au dernier moment,
collection pour malvoyants) et contemporain. Vincent, ses actes paraissent incompréhensibles (vengeance ?
condamné à des années de prison pour braquage, décide un jour, suicide ? nouveau dérapage délinquant ?), et ce mystère entretenu
lors d’une permission, de couper le bracelet électronique qui lui accompagne le lecteur, sans pour autant réduire le livre à la réponse
ceint le mollet. Cette action apparemment absurde, puisqu’il n’est à cette question. Les milieux croisés (le court passage sur les
qu’à quelques mois de sa libération, plonge ses proches, son jeune Champs-Élysées, la boîte échangiste, pour une fois décrite sans pit-
frère en particulier, dans la stupéfaction. Après une courte visite à toresque rigolard) sont évoqués en quelques touches. Et l’on
sa fille, à qui il emprunte sa voiture, il va à Paris, remonte à pied les retrouve dans le flou qui entoure à la fois les motivations du héros
Champs-Élysées et croise le regard d’une femme qui le trouble beau- et ses incertitudes sur l’identité de la femme qu’il emmène avec lui
coup. Puis il se rend dans une boîte échangiste, dont il a un temps (lui ment-elle ou non ? est-elle celle qu’il croit avoir croisée l’après-
été le patron, pour y voler un pistolet, et croit y revoir la femme midi et qu’elle nie être ?) les interrogations sur la fragilité de la
croisée un peu plus tôt… La nouvelle venue s’appelle, ou prétend vérité chères à l’auteur, dont les romans (L’Itinéraire du fou, La
s’appeler, Anne-Gisèle. Est-ce bien la même ? Et cette brève rencontre Danse du loup) tournent souvent autour du thème de la tromperie
le détournera-t-elle de ce qu’il a prévu de faire avec son arme ? et de celui de la mystification.

Droit d’inventaire
d’humour qui en dit long sur son déses-
Tout cela n’a rien à voir avec moi, Monica Sabolo, poir. Photographiant quatre pulls, elle
éd. JC Lattès, 140 p., 19 €
note : « Pulls gris portés par MS entre le
Par Clara Dupont-Monod 5 décembre 2011 et le 1er mars 2012,
dans l’espoir d’un rapprochement phy-

U
ne femme rencontre un homme qui la quitte. Jusqu’ici, sique avec XX. (Rapprochement sexuel
rien d’original. Cette intrigue vaut pour Iseut, la religieuse de MS et XX entre le 5 décembre 2011
portugaise ou Anna Karénine. Elle vertèbre aussi Tout cela et le 1er mars 2012 : zéro.) »
n’a rien à voir avec moi, de Monica Sabolo. À ceci près que l’auteur Ramener le sentiment à l’objet permet
adopte une démarche inattendue : raconter un chagrin à travers les de toucher des régions longtemps inconsolées. Car, écrit XX à MS,
objets qui le composent. À mi-chemin entre le catalogue et le rap- « je crains que tout cela n’ait pas grand-chose à voir avec moi ». Le
port d’autopsie, ce roman dresse le procès-verbal d’un amour enfui. récit bascule sur l’enfance de MS. On y découvre le magnifique por-
« MS » (on aura reconnu les initiales de Monica Sabolo) rencontre trait de sa mère, lumineuse et inconséquente, assez fragile pour
un garçon, « XX ». Elle trace le plan de l’endroit de la rencontre (une séjourner régulièrement en maison de repos avant de disparaître
entreprise), photographie le premier objet échangé (un briquet), du jour au lendemain, laissant MS vivre avec son beau-père. Extraits
analyse froidement le premier rendez-vous. « Informations de poésie, dessin d’enfant, tableau graphique traçant l’hérédité de
recueillies : n’est pas gêné par le silence. […] Règle l’addition. la mélancolie : toujours, l’histoire s’appuie sur les reliques pour
Contacts physiques : aucun. » Puis l’histoire se précise, prend forme, dévoiler sa portée dramatique. Privilégier le matériel sur l’impal-
et tourne court. Le chagrin déferle sur MS, qui reste sur sa lancée pable permet à Monica Sabolo d’éviter les pièges de l’égocentrisme
clinique. Elle restitue les sms, les mails, la radiographie de son pou- et de l’émotionnel. Témoin et actrice, personnage et écrivain, elle
mon, les cadeaux reçus pour la réconforter. On pense à Pièces se fait l’archéologue de sa propre histoire. Au bout du compte, bien
importantes et effets personnels de la collection Leonor Doolan et après la lecture, reste l’impression d’une fluidité parfaite. Est-ce un
Harold Morris comprenant livres, prêt-à-porter et bijoux, de hasard si Gustave Flaubert commence Madame Bovary par la des-
Leanne Shapton (éd. de L’Olivier) : la décomposition d’un couple cription d’une casquette ? Ce sont bien les objets qui, les premiers,
racontée sous la forme d’un catalogue de vente aux enchères. embrassent un monde et touchent à l’immatériel. Monica Sabolo
Monica Sabolo adopte la même démarche en y ajoutant une touche leur donne la parole. On les écouterait longtemps.

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dans Les Âmes grises : non en la décrivant frontalement, mais


comme un hors champ omniprésent et perçu par éclats, à travers le
prisme de trois personnages. Après la mort de Youssef Chalaoui, le
lecteur entre dans les pensées de Clara S., une des meneuses de la
révolte. La jeune fille erre dans Paris, en proie à ce vertige des pos-
sibilités – c’est là le véritable thème du livre : le flottement que pro-
cure la sédition. Que faire ? Les drapeaux rouges sont là, mais les
sigles des groupuscules politiques ne veulent plus rien dire.
L’ivresse est celle d’un Mai 68 du XXIe siècle, qui semble, comme
l’époque, vide d’idéologies. Un tiers du roman est consacré à la
fuite du président de la République, Henri Dumont. Son évasion
ressemble à celle d’Adolphe Thiers devant la Commune, mais d’un
Adolphe Thiers moderne, reflet d’une époque où le président se
doit d’être « normal » – ses pensées sont d’ailleurs relatées dans un
style plus policé, plus classique.
L’écriture protéiforme de Loïc Merle souligne sa tendance à l’expé-
rimentation. Quand il est question de Youssef ou de Clara, le texte
devient pur flux de conscience, à la première ou à la troisième per-
sonne, très libre, parfois trop. Dans ce livre ample, chaque mot
PATRICE NORMAND/OPALE
importe et suggère une réflexion sur la société d’aujourd’hui. La
révolte des sans-grade y est relatée subtilement, laissant le lecteur
seul juge. Mais le souffle épique qui plane sur ce roman ambitieux
laisse poindre un dénouement tragique. L’Esprit de l’ivresse n’est
d’ailleurs pas le seul roman de cette rentrée littéraire à aborder la
révolte devant les inégalités. Il en est question dans Les Renards
Loïc Merle : et si toutes les cités craquaient en même temps?
pâles, de Yannick Haenel. Serait-ce donc L’Insurrection qui vient

L’émeute
dont parle Julien Coupat, ou bien l’insurrection du vain ? A-t-on
raison de se révolter, comme l’écrivait Camus ? Mais il est bien court
le temps des cerises, et l’on se réveille toujours douloureusement
des plus grandes ivresses.

finale
L’Esprit de l’ivresse, Loïc Merle, éd. Actes Sud, 286 p., 21,50 €
Par Jean-Sébastien Létang

T
oute révolte a besoin d’un détonateur, et celui-ci est
bien souvent un drame humain. On se souvient de JUDITH CATHERINE
la mort de Bouna et de Zyed, électrocutés à Clichy-
sous-Bois alors qu’ils tentaient d’échapper à un MAGRE SALVIAT
contrôle de police. L’événement avait déclenché la
grande crise des banlieues de 2005. L’Esprit de l’ivresse, premier
livre de Loïc Merle, fait écho à ces événements passés. Un soir de
printemps, Youssef Chalaoui rentre chez lui, aux Iris, cité arché- DRAMUSCULES
typale de la banlieue parisienne : une dalle sordide au milieu de
trois tours insalubres. Las d’une existence périphérique passée DE THOMAS BERNHARD
entre l’usine et son appartement de veuf, le vieil Algérien pressent
sa fin prochaine. Au bout de quelques pages elle survient sous la MISE EN SCÈNE CATHERINE HIEGEL
forme d’un banal contrôle de police : Youssef Chalaoui s’écroule
sur le pavé. Pour les habitants, c’est le mort de trop. La cité des Iris
se révolte, et l’ivresse commence. Toutes les banlieues de France
DU 26 NOVEMBRE AU 9 MARS
s’embrasent et, tandis que les périphéries affluent vers Paris, le Du mardi au samedi 21h – Dimanche 15h
pouvoir vacille. RÉSERVATIONS 01 45 44 50 21
La comparaison avec 2005 s’arrête là. Dans L’Esprit de l’ivresse les 75 bd du Montparnasse, 75006 Paris
noms sont fictifs, et la géographie parisienne est seulement suggé- www.theatredepoche-montparnasse.com
rée. Le roman cherche plutôt à isoler l’essence d’une émeute type
et l’exaltation qui s’en dégage. Loïc Merle raconte cette révolution
comme Philippe Claudel évoquait la Première Guerre mondiale

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Critique 36

Retour dans la Bosnie en guerre


qui traverse la Bosnie, des montagnes au nord de Sara-
La Route du salut, Étienne de Montety, jevo assiégé jusqu’à la mer, à Split, en Croatie.
éd. Gallimard, 320 p., 18,90 €
Étienne de Montety s’attache à atteindre chaque per-
Par Aliette Armel sonnage au cœur de son humanité. Leurs question-
nements résonnent comme des évidences : « À quoi

É
tienne de Montety interroge avec persévé- croyait la France de la fin du millénaire ? […] Une
rance le rapport complexe des hommes avec société ne vit pas durablement en cultivant le reniement
l’engagement militaire, et avec la foi qui peut de soi. Les élites françaises déguisaient ce reniement
le susciter et le soutenir. Il a écrit une biographie d’Ho- avec des mots : mondialisation, […] multiculturalisme,
noré d’Estienne d’Orves, résistant et chrétien militant, métissage. L’époque était au mélange, sans que per-
il a recueilli les témoignages de ces « hommes irrégu- sonne ne se demande si les peuples étaient tellement
liers » que sont les combattants de la Légion étrangère, désireux de se mélanger. » Leur comportement coura-
et son premier roman, L’Article de la mort, décapait l’image héroïque geux et efficace lors de combats âpres, souvent au corps à corps et
d’une figure de l’humanitaire dont les motivations à venir en aide au milieu des ruines, repose sur le dépassement de soi et de la peur
aux victimes se révélaient troubles et dérangeantes. paralysante. Ils sont portés l’un par la croyance religieuse, l’autre par
Le nouveau roman d’Étienne de Montety met en évidence une réalité l’élan patriotique qui le porte à défendre son village natal : « Quand
que la société française refuse trop souvent d’admettre : dans les un homme est appelé au secours par sa mère, rappelle un capitaine
facultés parisiennes comme dans les banlieues de villes de province, de la Légion en écho à une phrase célèbre d’Albert Camus, il n’y a
des jeunes gens en apparence sans histoire, déçus par leur quotidien pas d’argument assez fort pour le ramener à la raison. »
et le manque de perspective, sont recrutés par des imams ou par des Le pouvoir de conviction de ce roman à la construction impeccable
membres de leur famille restés dans leur pays d’origine en guerre. Il repose sur la sobriété du ton, l’absence de démesure et d’excès de
croise ainsi l’itinéraire de deux Français issus de l’immigration, Joss dramatisation. La guerre est une composante de notre monde, dont
Moskowski et Fahrudin Hamzic, qui rejoignent les combattants elle intègre et précipite les mutations : « Indéniablement, ce qui
bosniaques, au début des années 1990, en ex-Yougoslavie. Il accorde cimentait les combattants, c’était la religion. Ou du moins l’identité
au récit le temps de la description de leur parcours et du chemi- religieuse : comme si elle était devenue nécessaire en temps de
nement de leur pensée jusqu’à leur départ vers « la route du salut », guerre, pour résister et se battre. »

Un adolescent au cœur gros


de lui parler de ses origines et de son père, il est « fils de personne »,
La Nuit en vérité, Véronique Olmi, éd. Albin Michel, 310 p., 19 €
membre « d’une famille avec un seul bras ». Liouba, enceinte à 17 ans,
Par Évelyne Bloch-Dano garde son secret. Elle tâtonne pour élever son fils mais veut le meilleur
pour lui : un prestigieux collège, ce qui causera justement son mal-

E
nzo n’est pas obèse, il est « en surpoids ». Sa mère l’habille heur. Avec délicatesse et sensibilité, Véronique Olmi décrit la relation
en survêtement noir, parce que le noir, ça mincit et c’est chic. entre la mère et le fils, ces deux exclus de la norme : la tendresse, les
Mais Enzo voudrait être comme les autres. Avec des baskets gronderies, les réconciliations, les malentendus, l’amour. L’adolescent
de marque. Invisible. Fondu dans la masse. Seulement la masse, c’est devient un homme, sa mère est une femme. Comment concilier les
son corps, ce corps dont il est devenu l’observateur attentif et méfiant, pudeurs quand on vit à deux, comme un couple amené un jour à se
lui que les autres ne « peuvent pas sentir » quand il y a tant de choses séparer ? Rarement on aura montré avec autant de justesse la com-
qu’Enzo, lui, aime dans la vie. À commencer par sa mère, Liouba, plexité des liens entre une jeune mère et son grand fils, sans lieux
avec laquelle il partage un grand appartement rue de Rivoli. Elle est communs psychologiques, avec les seuls moyens littéraires. Quand,
chargée de garder et d’entretenir cet espace un peu fantomatique, dans une sorte de rêve éveillé, Enzo trouvera enfin son double en la
empli de collections, d’objets rares venus du monde entier, en l’ab- personne d’un soldat russe de la guerre de 1914, le roman s’ouvre
sence des propriétaires perpétuellement en voyage. Elle le brique et sur une autre dimension, celle d’une
l’astique à longueur de journée. L’appartement est peut-être le per- évasion dans l’imaginaire et dans l’his-
sonnage principal de ce roman insolite et profond dont il fonde toire. Le lecteur partage les espoirs de
l’unité de lieu. Toutes les pièces y sont en double, sauf le bureau de cet enfant attachant, son regard pur sur
Monsieur, fermé à clé et interdit à la domestique, et un débarras dont le monde. Dans le débarras devenu
l’enfant fera sa cellule et son refuge. Doubles, aussi, les lits jumeaux creuset de la nuit et des étoiles, s’in-
de la chambre où l’adolescent de 12 ans dort à côté de sa mère, dans vente alors un nouveau récit qui pous-
une proximité qui lui pèse. Seul Enzo, peut-être, n’a ni double ni ami, sera ses racines jusqu’au dénouement,
piégé dans sa solitude de gros, en butte aux tracasseries de ses cama- au cœur de la France, dans le feu de la
rades de lycée, qui tourneront à la torture au cours d’une scène quasi Saint-Jean. À la fois réaliste et poétique,
insoutenable, écho au roman de Musil Les Désarrois de l’élève La Nuit en vérité nous conduit avec
Toerless. Il vit avec une mère au patronyme russe qui a toujours refusé talent vers la lumière.

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Noguez Je crois à la justice,


geignant, à nu mais je défendrai ma mère
avant la justice.
Une année qui commence bien, Dominique Noguez,
éd. Flammarion, 382 p., 20 €
Par Pierre-Édouard Peillon

C
élèbre pour son humour, Dominique Noguez n’a cette fois-ci
pas envie d’être drôle. Ce n’est pas que la plaisanterie soit
l’ennemie du sérieux – l’auteur d’Ouverture des veines et
autres distractions et de La Véritable Histoire du football & autres
révélations l’a déjà prouvé –, mais elle suppose tout de même une
forme de légèreté qui colle mal à l’ambition d’Une année qui com-
mence bien. Dès la deuxième phrase, l’écrivain leste ses intentions
d’un mot : « sincérité ». Projet longuement mûri, ce livre a tout du

© ÉDITIONS SOLEIL / LENZINI / GNONI


fruit qui se décroche de sa branche et dont la chute est, paradoxa-
lement, une libération : dans ce récit autobiographique, Dominique
Noguez revient, « sans aucune altération du vécu », sur sa tumultueuse
relation avec Cyril Durieux, tout en sachant que « raconter sa vie ce
n’est pas seulement, comme dit Martial,
vivere bis, vivre deux fois, c’est vivre la
deuxième fois, un peu moins sot ».
Voilà pourquoi l’humour n’est pas à
l’ordre du jour. Car « pour faire de l’hu-
mour […] il faut se sentir sûr de soi, et
léger jusqu’à l’inexistence », alors qu’ici
l’écrivain « essaie, au contraire, de
retrouver le manque d’assurance et la
pesanteur précise de ces jours de
fièvre ». Avec minutie, Une année qui
commence bien exhume et étale les
affres d’une passion amoureuse d’autant
plus douloureuse que son objet est particulièrement fuyant. Cette
précision parfois excessive donne quelquefois au livre l’allure d’un
almanach des années passées avec son lot de détails triviaux scrupu-
leusement exposés (dont une attention toute particulière portée aux
menus, aux vêtements et à la météo), mais cela tient à la nature de
l’entreprise de Dominique Noguez : non pas inventer, mais faire l’in-
ventaire. Seule méthode efficace pour enfin saisir et disséquer cet
amour mis à mal par un amant aussi volatil que mythomane. Cyril
« était l’un des êtres les plus ingénieux, proliférants, irrattrapables »
que l’auteur ait jamais rencontrés, et il s’agit donc de séparer le bon
grain de l’ivraie – de séparer la fiction de la réalité.
Aussi douloureuse que cathartique, cette opération aurait pu offrir
le beau rôle à l’écrivain – vu les sévices émotionnels subis, Dominique
Noguez pouvait assez légitimement réclamer avec quelques trémolos
convaincants la pitié ou la sympathie qu’il mérite. Mais, dès le début,
il prévient que ce livre ne sera pas le procès tardif de son amant :
« Je pense qu’il n’y a pas d’autre mal, dans l’affaire que je vais vous LE 23 OCTOBRE
conter, que celui qu’on se fait à soi-même. » Place donc au ton AU RAYON BD
« lyrico-gémissant », pas toujours évident à supporter, avec ce qu’il
comporte comme lamentations ressassées de bout en bout (le
constat désabusé « bref, nous n’avions pas avancé d’un pouce », lâché
à mi-parcours, s’applique aussi à la fin de ce récit, où ni l’amant ni
l’amoureux ne changent véritablement de stratégie), mais qui étonne
si l’on considère la dose de courage qu’exige la réalisation d’un auto-
portrait aussi peu reluisant.

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Critique 38

égrène comme un petit poucet de la mémoire. Objets,


rencontres, émotions marquent une existence que
l’on devine à travers ces quelques points de repères
sans qu’elle nous soit jamais vraiment racontée.
Deux sources irriguent principalement ces souvenirs,
choix qui en dit sans doute déjà long sur celui qui les
identifie : les terreurs enfantines et les livres. Ce qu’il
a appris du monde, Alexis Jenni l’a beaucoup appris à
travers des pages imprimées, et il est réconfortant de
retrouver dans ce parcours d’une formation fina-
lement assez banale une place aussi prépondérante

Quadrini/kr images Presse


accordée à l’écrit : désespoir devant l’immensité de
ce qui reste à lire et qui ne sera jamais lu, angoisse
d’enfant devant un volume recouvert d’une vraie peau
avec du poil dessus, émotions très fortes naissant
d’images anodines… Aujourd’hui professeur de bio-
logie, Alexis Jenni retrouve (ou reconstruit ?) ses
Alexis Jenni en 2011 – année où il reçut le prix Goncourt. émerveillements teintés d’angoisse devant plusieurs

Jenni en
phénomènes naturels : la lumière encore dégagée par
des étoiles mortes, la conquête de l’espace racontée
par un recueil d’articles américains, les poissons
abyssaux tels que dessinés par l’encyclopédie Tout
l’univers, le pouvoir des miroirs…

miniatures
Le monde des rêves tient une part importante dans
ces « anecdotes ». Le souvenir y est aussi fantasme,
recréation. Cette archéologie patiente prétend non
pas rendre une réalité, mais suivre une trace, celle du
signe qu’a laissé dans la mémoire un incident dépourvu
d’importance. C’est de ces traces
Élucidations, Alexis Jenni, éd. Gallimard, 208 p., 14 € que nous sommes construits.
Extrait
Par Hubert Prolongeau Qu’importe que la réalité coïncide
avec elles ? On se souvient que,
I

S
l est tant de livres… J’ai compté lors du succès académique de L’Art
erait-il difficile de trouver quoi écrire après le nombre de ceux que je lirai si français de la guerre, son auteur
un premier roman (1) couronné par le prix je me tiens au même rythme. déclarait au quotidien Le Monde
Goncourt ? Ainsi Jonathan Littell, auteur Entre mes quinze ans et les avoir écrit son roman en cinq ans
depuis de quelques reportages, ne nous soixante-quinze, que j’atteindrai en accumulant « les petits bouts
a-t-il pour l’instant jamais redonné un peut-être, il n’est de place que d’histoire et de réel ». À cette aune,
grand roman de l’ampleur des Bienveillantes. Et Alexis pour quelques étagères. La Élucidations est aussi un traité de
Jenni, deux ans après son prix pour L’Art français de moindre bibliothèque munici- cette méthode.
la guerre (2), revient avec un livre court, non roma- pale en contient cent fois plus, Pareil projet ne tient que grâce à
nesque, un simple recueil d’« anecdotes ». Qu’est-ce à mille fois plus, elles contiennent l’écriture. Élucidations choisit la
dire ? En le feuilletant, on s’aperçoit qu’il ne s’agit pas toutes un nombre de volumes miniature là où le Goncourt rele-
non plus tout à fait de nouvelles et, en regardant de que je mettrais plus d’une vie à vait de la fresque. Alexis Jenni y
plus près, que c’est aussi une forme d’autobiographie seulement compter ; alors les excelle-t-il plus ? Possible. L’Art
déguisée. L’auteur s’y met en scène, de sa petite lire, je n’y parviendrai pas. français de la guerre pouvait
enfance à sa cinquantaine. Et on se demande, un peu paraître par moments terri-
inquiet : qui s’intéresse à la vie d’un type dont le seul Élucidations, Alexis Jenni blement scolaire. Ici, la précision
mérite pour l’instant est d’avoir gagné un prix dont on de l’écriture, cette volonté de
sait que les lauréats n’en sont pas choisis que pour (1) Publié : Alexis Jenni a décrire l’insignifiant donnent des
leurs seules vertus littéraires ? beaucoup raconté alors en pages parfois étonnantes, comme celle où il évoque
On a tort. Car Élucidations est un exercice plus auda- avoir écrit cinq, qui avaient le désir éprouvé de nuit pour une femme qui ne l’avait
cieux que son apparente discrétion ne le laisse sup- tous été refusés à de
nombreuses reprises.
jamais tenté de jour, l’une de ces pages où est le mieux
poser et, au bout du compte, plutôt réussi. Alexis (2) Les deux livres ont plus rendue cette part du fantasme qui baigne le recueil.
Jenni a pris cinquante événements a priori insigni- d’une ressemblance : Parfois réduits à n’être que des exercices de style
fiants, a priori seulement car ils sont de ceux qui, fresques historiques, livres brillants, certains de ces courts récits atteignent leur
épais mais facilement
réellement arrivés ou fantasmés, fixent une mémoire lisibles, écrits dans un but et laissent percevoir une sorte d’impalpable,
et marquent une vie, et la marquent d’autant plus que, français classique et cette fine couche de « petits riens » qui fait le lit de
n’ayant d’importance réelle que pour celui à qui ils auscultant de façon lucide le toute mémoire. Et chacun, qui pourrait mettre à la
arrivent, ils font de son existence quelque chose rapport de notre pays à son
histoire récente, nazisme
place de celles-ci cent autres anecdotes, y reconnaîtra
d’unique. Ce sont donc, presque de la vie de bébé à dans un cas, guerres les petits fils qui, tirés d’autres bobines, ont tissé sa
l’âge adulte, des « choses de la vie » que l’auteur coloniales dans l’autre… propre existence.

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Rien souverain
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Rien, Emmanuel Venet, éd. Verdier, 128 p., 14 € aiRe i-pyR
L L i ttéR e | mid
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Ron
Par Jean-Baptiste Harang
i t i o n Fe R n - e t- g a
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23 ban
ien. Ne vous y trompez pas, sous l’extrême modestie de ce ta u
mon
titre se cache une manière de chef-d’œuvre. Et puis, comme
disait Raymond Devos : « Rien, c’est rien. Deux fois rien, ce
n’est pas grand-chose. Mais trois fois rien ? Trois fois rien, on peut
acheter quelque chose pour trois fois rien. » Et puisque dans ce livre
brillent mille petits riens, mille éclats d’orfèvrerie d’écriture, on
comprend vite que ce Rien vaut bien plus qu’il ne coûte.
Le narrateur ne se nomme pas, sa femme s’appelle Agnès, c’est le
vingtième anniversaire de leur rencontre, mariés, peut-être, des
enfants, probablement, vingt années à apprendre à si mal se connaître.
Il invite sa femme à fêter ça, de son mieux, au Negresco, à Nice,
chambre n° 13. Ils se trouvent vaguement, le cœur n’y est pas, et le
corps bien peu : « Agnès répondait à mon désir prudent par un
consentement sans ardeur… » On allume une cigarette et Agnès
prononce les quatre premiers mots du livre : « À quoi penses-tu ? »
Mais on n’est pas dans un téléfilm, la
chambre 13 n’existe plus, il faudra se
contenter de la 214, qui ne donne même
pas sur la mer : bien des travaux ont
chamboulé les lieux depuis 1924 (on a
supprimé les numéros 13 pour ménager
la clientèle superstitieuse), quand Jean-
Germain Gaucher y vint passer une der-
nière nuit d’un amour fugace et mal par-
tagé. « À quoi penses-tu ? » Le narrateur
ne répond pas, pas encore, il pense à
s
Jean-Germain, à qui, en grand intellec- et a r tiste
tuel en mal de créativité et de notoriété, u teurs
80 a dani
ov.
il a consacré toutes ses études et quelques ouvrages. a l Ham

18 n .
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sala et
J.-G. Gaucher est un musicien de bonne volonté et de second rayon, bass ameur
guy n
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1 dé 3
auteur d’une œuvre géniale perdue au fond de Dieu sait quel tiroir, Jean
er s s a bey
et de centaines d’autres qui ne valent pas tripette, phtisique, un peu maï bezace
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201
paresseux, alcoolique, séducteur, amoureux sans retour, qui a gagné didie brocas
is
sa vie à coups de chansonnettes, de vers de mirliton, d’opérettes libi- alex ttes
alme
Joël c daoud
dineuses, et l’a perdue en épousant la fille de la boîte de nuit dont il el maï
2 Kam ader dje
Acte
dirigeait l’orchestre. Et il est mort dans sa cage d’escalier, écrasé par e
abd doucey
lk
le piano qu’il ne voulait pas vendre pour éponger les dettes de son o en
s brun ël enthov z
petit théâtre transformé en bordel. Voilà à quoi l’on pense, allongé n t Re a pha r a n de
e n co R e s
R
q u
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es Fe ain
R u Ja c
Lect Les
torse nu, chambre 214. Le narrateur évoque in petto ces premières rm
e ge
décennies du siècle dernier sur la butte Montmartre, dans une langue c sylvi es guérin
t a y v
éblouissante, polie sur le tour du diamantaire, sans préciosité, avec spec ions Jean Jenni
lexis almy
o s i t a Jerus
ex p t s a ë l
la précision d’un vocabulaire retrouvé, la limpidité qui convient quand ceR h
Rap s Juliet
on parle musique, et l’élégance de ne jamais se vanter de connaître con bLic char rin
le
n e pu u ma vi
si bien les choses et les gens. C’est le portrait d’un raté, d’un raté de Jeu LL e L o e no
a vi
ni
s L n athali rc padova
peu, le vent de l’excellence a frôlé son oreille et s’est posé plus loin, a n é m a -m a ra zi
e d cin Jea n
l pa n c
sur l’épaule d’un autre capable de ne penser qu’à lui. Le LivR Jean
-noë eille
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k p la
s.org
Car ce Gaucher (inventé de toutes pièces et pourtant si familier) voile Franc ouis Rey hez
une autre détresse : celle du narrateur qui se pose pour lui-même la u e n c e pier r e -L
uy sà di
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63 57
question de la création obérée par les contingences du devoir d’être a lb e s a
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au monde, une marmite à bouillir, des enfants à torcher, une femme 05 63 nour sér y
ha
mac spiquel
à mal aimer. Et la question du suicide, que son ami Daniel Worms voit s
ag è e szac
n
partout (même s’il est rare de se suicider en se balançant sur le râble ell
muri vinaver
un demi-queue Pleyel). Alors, à quoi pense-t-il ? À mentir, forcément, i c h el
m.
..
sa réponse est sur la couverture du livre.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Critique 40

Fragments d’amoureux
Avec une tendresse située aux antipodes des micro-
Nouons-nous, Emmanuelle Pagano, fictions cruelles de Régis Jauffret auxquelles la forme
éd. P.O.L, 208 p., 16 €
du recueil fait pourtant parfois penser, l’auteur de L’Ab-
Par Alexandre Gefen sence d’oiseaux d’eau sillonne dans une langue faus-
sement transparente les traces imaginaires d’amours

D
e tous les pronoms, le « nous » est peut-être imaginaires. Se détournant, à l’encontre d’autres auto-
le plus instable et le plus énigmatique, le plus fictions de la littérature française contemporaine,
essentiel et le plus fragile. Qu’est-ce qui dans d’une saisie directe du « je » et de l’identité person-
l’amour nous attire, nous attache, nous tient et nous nelle, le recueil s’interdit tout récit romanesque ou
retient à l’autre, et nous constitue en « nous » ? Que toute tentative de portrait, pour guetter le secret de ce
nommons-nous couple, nœud, relation, emprise ou qui nous émeut dans le corps ou l’âme d’autrui, la for-
présence, selon que nous en soyons ou non heureux ? mule dérobée ou le signe furtif par lequel il existe ou
Par-delà les objectivations sociologiques ou psychologiques de nos a existé pour nous. Saisissant la réalité à la troublante jonction du
histoires d’amour, par-delà les bonnes raisons et les récits plus ou quotidien et de l’extraordinaire, du banal et du poétique, ce dispositif
moins naïfs que la société nous propose ou que nous produisons littéraire sans équivalent dénoue la « pelote de fil » intérieure où se
tous seuls, Emmanuelle Pagano présente non une étude ou un cachent les points de départ ou d’arrivée de l’amour d’une vie ou
roman, mais plutôt ce que la littérature sait le mieux recueillir : un d’une nuit, d’un rythme ou d’un étonnement.
florilège de paroles et de témoignages, ordinaires et troublants à la Hymne singulier à la singularité, merveilleux parcours par fragments
fois, une anthologie de voix, une série de cas, en récits de deux lignes de nos émerveillements ou de nos déceptions sentimentales, inven-
ou de deux pages. « Personne ne voit ce que je vois lorsque je la taire des formes d’obsession qui hantent notre regard sur celui ou
regarde », dit l’un, « Il avait une manière de vivre les silences, je n’avais celle avec qui nous nous sommes un temps entrelacés, parcours
pas peur de me taire avec lui », affirme un autre : une multitude tantôt mélancolique et tantôt cocasse de nos enthousiasmes et de
d’anonymes, alternativement hommes et femmes, viennent nous nos humeurs, Nouons-nous expose ce que seul le savoir propre à la
raconter ce qui nous séduit dans un autre. Une odeur, un mouve- littérature peut venir formuler : l’irrationalité foncière, l’enchante-
ment, une manière d’exister, de faire l’amour, de tricoter ou de mou- ment arbitraire, mais aussi la grâce résiduelle enfouie sous les
rir : des anecdotes, des détails, des habitudes, des souvenirs ou des innombrables banalisations, médiatiques comme littéraires, qu’il y
« biographèmes », comme disait Barthes. a dans le sentiment d’aimer.

Les sirènes meurent aussi


Plonger, Christophe Ono-dit-Biot, éd. Gallimard, 446 p., 21 € à Venise. Visite d’une église baroque, dis-
cussion autour de Stendhal, de Casa-
Par Aliocha Wald Lasowski nova ou de l’artiste chinois Huang Yong
Ping, alors qu’ils dégustent des poivrons
«
J’
attendais que quelqu’un me réinvente. Ta mère était mon marinés ou du jamón bellota. Au fond
kairos. » Pour rendre sensibles à son jeune fils Hector les des criques ou près d’un lac, entre rou-
gestes et le timbre de voix de sa mère disparue, César, le nar- leaux d’écume et vagues souriantes, de
rateur, journaliste trentenaire et écrivain, lui raconte son amour pour la finesse des grains de sable à l’odeur
elle, Paz, qui ressemblait à la Madone de Lippi, dont le regard avait des algues, César nous invite à une
les éclats d’une lame de poignard. Accompagné de personnages déambulation sur les rivages de la mer
mythologiques, avec « les deux seuls livres que j’emporte, L’Iliade et étrusque, les plages de San Lorenzo ou
L’Odyssée », à travers des références aux Parques, aux fées ou aux de Positano, recréant ses paysages mul-
héros antiques, Plonger est un roman chargé de parfums et de poésie. ticolores rebelles à la carte postale. « Nous écumions les rivages d’Eu-
Récit de la découverte du monde, où la naissance et la mort se rope en nous tenant la main. » Face au vertige de la modernité, devant
côtoient, où l’iode et le chlore se mélangent. Plongée magique et le tremblement mondial qui secoue la vieille Europe, Christophe
sensuelle dans le corail des lagons, à travers le regard porté sur Paz, Ono-dit-Biot rend hommage aux saveurs de la culture et au courage
jeune photographe vibrante, tempétueuse et aquatique, rencontrée des Européens, comme ces fameux dinamiteros, premiers combat-
à minuit, par une belle nuit de juin. Qui est-elle ? se demande César. tants à se lever contre Franco, immortalisés par l’objectif de Robert
Ensorcelé, saisi par le coup de foudre, le kairos de cet instant d’éter- Capa. Puis, peu à peu, la beauté laisse place au drame qui s’installe
nité, il va suivre ce personnage solaire et marin, féerie sublime et dans la vie insouciante et libre des amants. Et le ton devient plus
bleutée qui se faufile dans sa vie, comme elle nage au milieu de la inquiétant à l’approche du requin, qui doit son nom au requiem, le
végétation subaquatique. D’une galerie d’art à une expo de photos, chant qu’entonnent les marins et les navigateurs devant le terrifiant
Christophe Ono-dit-Biot décrit une Paz rayonnante, inséparable de prédateur. Le roman plonge alors le lecteur dans l’enquête que sus-
son Deardorff 8 x 10 inch et d’un objectif 360 mm, à la recherche de citent les traces d’un corps retrouvé sur une plage. Si le narrateur
plages à photographier, dont elle est spécialiste. L’épopée amoureuse confesse « Je ne crois pas que notre époque puisse se raconter sous
conduit le couple d’Espagne en Italie, de Gijón, au cœur des Asturies, la forme d’un roman », l’auteur, lui, le réussit à merveille.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
41

Dans l’œil
de Lili SWANN
Petites scènes capitales, Sylvie Germain, éd. Albin Michel, 246 p., 19 €
A CENT ANS
Découvrez
Par Évelyne Bloch-Dano
Du côté de chez Swann

L
a balançoire s’envole, Lili est un oiseau éperdu de jouissance en intégralité dans une
qui s’élance vers l’azur avant de retomber au sol. Ainsi de somptueuse adaptation
son existence, d’espoirs en déceptions, de minuscules en bande dessinée
extases en longues errances. Sylvie Germain raconte ces Petites
scènes capitales qui marquent tantôt les tournants importants de la
vie – deuils, abandons, ruptures –, tantôt des instants infimes mais
essentiels. Les deux prénoms de Lili-Barbara mettront longtemps à
ne forger qu’une seule identité, réconciliant son désir de vivre et sa
pulsion de mort. La fillette grandit au sein d’une famille nombreuse
« recomposée » mais aussi décomposée au fil des événements tra-
giques qui la secouent. Discrète, effacée, elle en est le témoin mais
jamais l’actrice principale. Par souci d’équité, son père ne lui mani-
feste aucune préférence, elle passera sa vie à attendre de lui un signe
de reconnaissance. Sa sensibilité, son attention captent d’autres
signes : ceux de sa présence au monde
à travers des scènes d’autant plus « capi-
tales » qu’elles sont « petites ». L’oxy-
more se retourne en causalité : la
contemplation d’un arbre, la première
rencontre avec l’océan, le foudroiement
d’une sensation mènent à la conscience À la recherche du temps perdu
de soi et de l’univers. « Il suffit de Tome 6 - Noms de pays : Le nom
regarder longtemps, avec patience, avec
attention et rêverie », pour que, dans ce
temps suspendu, se révèle à qui sait la
voir une vérité, parfois indécise, parfois
fugitive, mais toujours fondamentale. Rien d’abstrait cependant dans
cette célébration de la vie. Elle passe aussi, surtout, à travers les sens © Editions Delcourt, 2013 – Stephane Heuet

et le corps, omniprésent dans ces pages, qu’il s’agisse de celui d’un


bébé mal formé, d’une jeune fille qui découvre le sien, de la saveur
d’une gorgée de thé noir, d’un chien qui frémit ou d’un vieillard qui
meurt. Chaque personnage de cette famille bancale possède sa
richesse et ses failles. Sylvie Germain excelle à saisir les liens qui les
unissent et les obstacles qui les séparent. Elle montre aussi comment
chacun, même après bien des détours, finit par trouver son chemin.
Particulièrement émouvant est le portrait de Viviane, la belle-mère
de Lili, ancien mannequin de Patou, femme mystérieuse dont la clé
de l’énigme sera livrée à la fin du roman. Car l’histoire des person-
nages s’insère dans les plis de l’histoire, discrètement évoquée mais Du côté de chez Swann Intégrale
bien présente, de l’après-guerre aux années 1980. Fluide mais for- Cette édition comprend les albums Combray,
tement inscrit dans la chair des mots et savamment construit, Petites Un amour de Swann Vol. I & II,
scènes capitales est un roman qui s’épanouit à la relecture. Il faut le Noms de pays : Le nom.
relire comme on réécoute une musique, comme on contemple une
toile. Lili, avec ses doutes, sa discrétion, sa modestie et ses tâton-
Adaptation et dessin
nements, poursuit son chemin dans notre mémoire. « Il lui a fallu
tant d’années pour apprendre à vivre avec ses lancinantes incerti- de Stéphane Heuet
tudes. » Réconcilier en soi les attentes de l’enfant et l’adulte qu’on
est devenu, n’est-ce pas cela accepter le temps, les visages aimés et Disponible en librairie
perdus, les paysages effacés ? Sylvie Germain, avec délicatesse, sans
emphase, dans une prose lumineuse, nous fait ce cadeau.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Critique 42

Saramago sur le palier l’intériorité des personnages. José Saramago rend


La Lucarne, José Saramago, traduit du portugais par Geneviève Leibrich,
éd. du Seuil, 344 p., 22 €
compte de leurs tiraillements spirituels, entre l’acte
moral ou l’acte de pulsion, l’attitude raisonnable ou
Par Marie Fouquet l’abus de l’autre. Leur complexité réside dans l’impos-

L
sibilité de maintenir une situation
a plupart des gens se demandent qui Extrait dans un état de normalité, l’ac-
sont ces inconnus qu’ils croisent dans le cumulation d’incidents quotidiens
bus, dans le couloir d’un immeuble, venant altérer l’image initiale d’une
dans la rue, quelle vie ils mènent et avec E lle fixait sa mère sans la famille construite sur un idéal. Si le
qui, ce qu’ils peuvent bien penser de… moindre ombre d’affection dans récit se focalise plus sur l’intériorité
Et puis ils oublient, ils avancent, anonymes parmi des le regard. Elle la fixait froidement, des personnages que sur l’intrigue,
anonymes. Mais écrire, n’est-ce pas justement saisir la comme si elle était une inconnue. les moments d’action font l’effet
possibilité de s’arrêter un moment pour éprouver une La mère ne remarquait pas ce d’une déflagration provoquant un
image, un personnage, une situation et, à défaut d’avoir regard ou elle en avait tellement mouvement de pensées indisci-
accès à leur réalité, leur donner une vie fictive ? José l’habitude que cela ne l’impres- plinées et angoissées qui renverse
Saramago, dans les années 1950, a posé son regard et sionnait pas. Elle buvait son café encore le roman du côté de l’intro-
sa plume sur les habitants d’un immeuble, dans une à petites gorgées, avec la retenue spection. Une acuité impression-
ville portugaise, sans nom elle aussi. Son récit, d’abord dont elle faisait toujours montre nante de la part d’une jeune plume
circonscrit à l’apparence sociale de ses personnages, chez sa fille. Elle racla avec la encore inconnue, aurait-on dit si le
en dévoile déjà quelques indices de failles. cuiller le sucre qui s’était déposé roman était paru à temps…
Un cordonnier se réveille, commence une journée de au fond de la tasse, l’unique geste Il n’y a rien d’exceptionnel dans le
travail et aperçoit sa voisine à la fenêtre. Adriana, peu moins délicat qu’elle se per- style de l’auteur, qui parfois perd la
disposée à la conversation ce jour-là, retourne à sa mettait et qui était justifié par sa maîtrise de son écriture, la com-
machine à coudre alors qu’elle préférerait se replonger gourmandise. plexifiant à outrance, exagérant
dans l’histoire licencieuse de Diderot, La Religieuse. l’impression d’une naïveté qui frôle
Une lecture qui annonce l’emprise de la religion et des La Lucarne, José Saramago l’insouciance, mais qui dénote déjà
codes moraux sur les figures du roman. Sur Justina un talent évident : « La fraîcheur de
notamment. Cette jeune femme en deuil d’une fille la beauté de sa fille tomba sur l’irritation bouillonnante
perdue deux ans auparavant, en couple avec un homme de Rosalia et sa colère disparut comme de l’eau dans
infidèle et répugnant, frappe à la porte pour se plaindre du sable sec. » Ses personnages sont à l’image de son
du bruit que fait la machine. Elle surveille en perma- expression, parfois paradoxaux, souvent torturés : une
nence les allées et venues des voisins derrière son œil- Le deuxième roman femme entretenue qui subvient aux besoins de sa mère
de-bœuf, au lieu de se concentrer sur les raisons de du prix Nobel José dépensière ; un père qui vend sa fille et la surveille pour
son bonheur perdu et de fuir une existence empous- Saramago (1922-2010, le bien-être familial… Et pourtant quelque chose passe
siérée par l’absence des êtres supposés chers. ici en 2002) était encore d’on ne peut plus clair : une perception singulière de
La Lucarne met en scène une voix narrative frac- inédit. Écrit en 1953, la vie, mais une perception double, schizophrène, entre
tionnée, omnisciente et capable de se tourner vers il paraît enfin. une vie dite conformiste et une vie aventureuse,
« libre ». Silvestre et Abel incarnent le combat entre ces
deux voies – on se doute que ce combat est aussi celui
du jeune auteur : Silvestre reste attaché à sa vie de cor-
donnier philosophe, et Abel, personnage errant dont
la présence dans l’immeuble n’est que provisoire, bous-
cule la tranquillité de ces existences sédentaires.
La Lucarne n’est-elle pas l’allégorie du travail de son
auteur ? Sous le toit d’un immeuble règnent des exis-
tences possibles, éclairées par la curiosité d’un écrivain
en devenir. Mais ce deuxième roman, envoyé sans suite
en 1953 à un éditeur, est passé à la trappe. Est-ce pour
cela que Saramago n’a rien publié pendant presque
trente ans ? « Je n’avais rien à dire », expliqua-t-il plus
tard. Rien à dire jusqu’à la fin des années 1970, à partir
RODRIGO CABRITA/4SEE-REA

desquelles il fait paraître dix-sept romans, une œuvre


couronnée par le prix Nobel en 1998. Rien à dire ? Trois
ans après son décès, ce livre, qu’il refusa d’éditer de
son vivant, est une pièce manquante à son œuvre,
comme le souvenir d’une naissance oubliée, perdue,
et retrouvée au fil du temps.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
43

capitale de la tromperie et des simulacres. Même les bâtiments s’y


jouent des hommes, dit Villanelle, au point qu’on finit toujours par
s’y perdre : « C’est une ville vivante et nul ne sait vraiment quels édi-
fices subsistent d’un jour à l’autre. » C’est la Venise de la débauche
et du jeu que ressuscite la romancière, avec des tableaux magiques
qui sont dignes, parfois, des meilleurs contes fantastiques.
Au thème de l’ambivalence se raccroche aussi le titre, puisque la
passion se présente ici à la fois comme un sentiment grandiose et
surhumain et comme une obsession aliénante et destructrice. Napo-
léon, toujours là en filigrane, incarne cette dualité, sa passion de puis-

léa cresPi/Pasco & co


sance tournant à l’hubris avant de s’achever dans la défaite ; et Henri,
qui l’a d’abord admiré comme un dieu, finira par le tuer symboli-
quement à travers le gros mari de Villanelle. Les titres des chapitres
mériteraient eux aussi qu’on s’y attarde, notamment le deuxième,
« La dame de pique », emprunté à la nouvelle de Pouchkine…
Jeanette Winterson, de la France napoléonienne à Venise.

Un trio en
On voit que La Passion est un terrain d’investigation rêvé pour les
amateurs d’analyse littéraire et d’intertextualité. Mais ce beau roman
peut aussi se lire « à la surface », en profitant de son atmosphère énig-
matique et légèrement fantastique, tissée de légendes et d’images,

quatre actes
avec un humour discret qui, comme le relevait Christine Reynier dans
une des premières études en français sur l’œuvre de Jeanette Win-
terson, fait un peu penser à certains films de Peter Greenaway,
comme Le Cuisinier, le Voleur, sa Femme et son Amant. Ce récit
envoûtant mérite qu’on s’y perde, et qu’on se laisse abuser par les
histoires trompeuses de ses personnages (cette phrase revient sans
cesse : « Je vous raconte des histoires. Faites-moi confiance »), au
La Passion, Jeanette Winterson, traduit de l’anglais premier rang desquels cette Villanelle dont on ne sait quelle confiance
par Isabelle Delord-Philippe, éd. de l’Olivier, 216 p., 20 €
lui donner, vu la façon dont elle décrit les Vénitiens, son peuple,
Par Bernard Quiriny ambigu jusqu’à la contradiction. « Nous donnons la main à la fois à

P
Dieu et au diable. Nous ne voulons les lâcher ni l’un ni l’autre. »
arue en 1987, La Passion est le deuxième roman de
Jeanette Winterson, 28 ans à l’époque, déjà auteur d’un
premier livre autobiographique qui avait fait d’elle une
célébrité en Grande-Bretagne. La Passion a pour décor
l’Europe du début du xixe siècle, celle des campagnes
napoléoniennes, et mêle cet arrière-plan historique à des éléments
de pastiche et de fantastique. Surtout, ce roman inclassable et ensor-
celant fait signe vers d’autres œuvres littéraires, notamment Orlando
de Virginia Woolf ; clin d’œil postmoderne signalé par la critique, qui
a relevé les ressemblances entre les deux livres : prétexte et person-
nages historiques, thèmes de l’ambivalence sexuelle et du travestis-
sement, etc. Le roman se découpe en quatre chapitres, et autant de
narrateurs. 1804, Boulogne : Henri, 20 ans, sert l’empereur, qui
lorgne sur l’Angleterre. Même année, Venise : Villanelle, fille de bate-
lier, se déguise en garçon, vole à la tire et distribue les cartes au
casino. 1812, Russie : Villanelle et Henri se rencontrent pendant l’hi-
ver glacial, écho du « grand gel » qui s’abat sur l’Angleterre dans
Orlando. 1823, enfin : retour à Venise, où se dénoue l’écheveau.
En dépit de sa brièveté, La Passion est un roman d’une grande
richesse, où tout semble avoir été pensé et posé au bon endroit, tels
les fragments d’une mosaïque. Au centre, un triangle amoureux, avec
l’amant (Henri), la femme (Villanelle) et le mari de cette dernière.
Figure classique qui forme la colonne vertébrale du livre et s’achève
sur le meurtre du mari par l’amant, et la perte du jeune héros. Mais
ces relations sont brouillées par les incertitudes qu’installe la roman-
cière, et qui rendent le texte si passionnant. Par exemple, n’est-ce pas
une mère plus qu’une maîtresse que cherche Henri en Villanelle,
leurs rapports se teintant d’une nuance incestueuse ? Et le mari, gros
être vulgaire qui pourchasse Henri de sa jalousie, n’est-il pas un
double inversé de Napoléon, cet homme qu’il a tant aimé jadis ?
Il n’y a pas jusqu’au décor qui ne soit rempli de telles ambiguïtés,
avec Venise, « cité des labyrinthes » où se résout l’intrigue, peinte en

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
Critique 44

Aux manies de Mummy troubles obsessionnels compulsifs qui ne furent dia-


Ailleurs, Richard Russo, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch,
éd. Quai Voltaire, 272 p., 21 €
gnostiqués qu’à la fin de sa vie – à son époque, de tels
termes n’existaient pas. Russo père explique à son fils,
Par Thomas Stélandre l’été de ses 21 ans, pourquoi il a tôt fui le foyer :

R
d’abord, d’autres choses l’atten-
ichard Russo est né il y a soixante-quatre daient, « un cheval qui ne pouvait
ans à Gloversville, une petite ville de Extrait pas perdre ou une partie de
l’État de New York, « un endroit dont il poker ». « Et puis, je ne pouvais pas
est facile de se moquer, sauf quand D épression nerveuse. Cette être ton père sans être aussi marié
vous y vivez » ; un endroit gris et pauvre, expression hanta mon enfance, à cette folle. [...] Tu sais que ta
à la prospérité jadis assurée par le travail du cuir, avant parce que cela risquait d’arriver à mère est cinglée, hein ? » Colère et
que des gants made in China apparaissent dans les ma mère, mais aussi parce que je soulagement, le garçon comprend.
boutiques ; un endroit devenu le terreau de sa fiction, finis par comprendre que j’en Pourquoi, par exemple, aucun
depuis son premier roman, Mohawk (éd. 10/18), en étais peut-être la cause. Sa santé poste n’attendait véritablement
1986. À Gloversville, ce bel Ailleurs retourne, cette fois était entre mes mains. D’autres Jean à Phoenix, en Arizona, après
sans masque : le mot « récit » soutient le titre. Dans le enfants restaient sages de peur le périlleux trajet de quatre mille
prologue, où l’on entre plan large sur la ville pour d’être punis ; moi je restais sage kilomètres en Ford Galaxie. Ce ne
zoomer sur une seule figure, le Russo narrateur de peur que ce soit ma mère qui sera pas le seul déménagement.
tâtonne : c’est une « biographie » (« je ne sais pas quel se retrouve punie. Richard Russo devient un écrivain
autre nom lui donner »), celle de sa mère, Jean, et la mère un poids. Lorsqu’elle
aujourd’hui disparue. Tenter de définir Jean Russo est Ailleurs, Richard Russo entre, brièvement, dans une mai-
le défi de l’écrivain, tenter de la comprendre est celui son de retraite, elle refuse tous les
du lecteur. Elle est « libre, anticonformiste, sans en- L’Américain services proposés au motif que « [s]on fils s’en charge ».
traves », plus loin « obsessionnelle, obstinée et rigide », Richard Russo Il y a de la place pour la projection sur cet écran intime
plus loin encore, « perdue, fragile et effrayée ». Les fait la biographie car, pour cela, ou pour les conversations téléphoniques
mots ne se contredisent pas, mais leur abondance dit de sa mère disparue, (« Tu te rends compte que ta voix est la première que
la difficulté à faire entrer le personnage dans une qui était atteinte j’entends depuis ce matin, à part la télévision ? »), Jean
forme, comme elle-même triomphait « une fois qu’elle de troubles psychiques : n’apparaît pas « cinglée », ni extraordinaire, et l’histoire
avait réussi à faire entrer la cheville carrée dans le trou juste « cinglée » que Russo raconte ressemble à celle que beaucoup
rond ». Si Jean s’entêtait à faire entrer la cheville dans pour le père enfui, d’enfants ont vécu, vivent, vivront.
le trou à coups de marteau, c’est qu’elle souffrait de aimée par le fils. Une figure aussi imposante relègue les autres au
second plan. Dans des phrases glissées çà et là, Russo
dessine pourtant la trajectoire d’un retour sur soi. De
lui, il est bien question, à travers le déplacement « des
contradictions qu’elle n’a pas su résoudre et m’a donc
transmises ». Qu’est-ce qu’écrire un roman, sinon
« faire du triage (ça maintenant, ça plus tard) » ? « Ac-
cepter le désordre » ? « Savoir qu’après avoir enfin
ordonné tout ce qui peut l’être vous rechercherez à
nouveau le chaos » ? Des obsessions parentales, il a fait
des qualités d’écrivain. De même, le goût de la litté-
rature ne vient pas de nulle part : Jean était une grande
lectrice. « Elle lisait. Tous les soirs. » Elle préférait
Agatha Christie à Raymond Chandler, il fallait des in-
trigues au dénouement « astucieux ». Des romans
policiers, des thrillers romantiques, des récits de
voyage. Quand elle rentre chez elle après une hospita-
lisation consécutive à une crise de démence, l’une de
ses premières questions est : « Tu crois que je pourrai
lire encore, un jour ? » Ce qu’elle redoutait le plus,
JÉRÔME E. CONQUY/PICTURETANK

c’était la pauvreté. Le fils se dit qu’il l’a compris trop


tard, que, s’il avait su, il « aurai[t] pu au moins… ». La
phrase reste en suspens, et la production romanesque
n’a pas quitté la triste Gloversville, éternel chemin
retour. Richard Russo habite Boston, au sixième étage
d’un appartement du Leather District, le quartier du
cuir. « En haut et au sec », il se revoit sur le trottoir.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
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L’histoire de
V������� L����,
écrivain au destin hors norme,
et de
S����� �� B�������,
sa protectrice et sa muse.

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CATHERINE HIEGEL JACQUES BONNAFFÉ OLIVIER PY NATHALIE RICHARD STANLEY WEBER

LE 6 NOVEMBRE
Critique 46

Bombay transfiguré son sujet du « secret littéraire le mieux gardé


Kala Ghoda. Poèmes de Bombay, Arun Kolatkar, traduit de l’anglais (Inde) par Pascal Aquien de l’Inde »). Cet immense lecteur a fait de
et Laetitia Zecchini, éd. Poésie/Gallimard, 352 p., 9,20 €
son œuvre un océan brassant des centaines
Par Jean-Yves Masson de courants poétiques venus du monde en-

A
tier. À un journaliste qui lui deman-
run Kolatkar (1931-2004) a fini dait quels étaient ses auteurs préfé-
sa vie dans un studio de 15 m2 rés, il répondit par une liste de plus
à Bombay, dans le quartier de 80 noms de romanciers, poètes
bruyant et haut en couleur de ou chanteurs des cinq continents.
Kala Ghoda. Sa gigantesque Proche des poètes de la Beat Gene-
bibliothèque ne pouvant y tenir, il en avait ration (il fut très lié à Allen Gins-
mis les volumes en dépôt chez ses amis. Tra- berg), il se voulut aussi l’héritier des
duit pour la première fois en français, et de traditions populaires indiennes.
façon magistrale, par Pascal Aquien (dont il La lecture de Kala Ghoda est un
choc : Arun Kolatkar a fait entrer
Extrait dans les tercets de cette longue
suite de poèmes toute la vie de son
quartier. Il en magnifie le désordre,
E uclide l’aurait adorée,
Arun Kolatkar
la crasse, les ordures, les animaux
cette guimbarde déglinguée, faut absolument lire aussi, dans la collection errants, la flore exubérante, la population
© DR
cette benne à poubelles. « Orphée » aux éditions de La Différence, la bigarrée. La préfacière nous rappelle qu’en
La carriole d’aisances récente anthologie du poète victorien Mat- Inde, où règne encore le système des castes,
avec ses allures de théorème thew Arnold, Éternels étrangers en ce cette célébration de l’impureté reste haute-
impeccable monde) et Laetitia Zecchini, à qui l’on doit la ment polémique. Dès le premier poème du
a tout le dépouillement très belle préface, il nous arrive directement livre, c’est un chien errant qui parle, un chien
et la simplicité d’un dessin d’enfant en poche : initiative heureuse. C’est une ré- paria, seul dans l’aube qui se lève. Nous voici
au crayon noir. vélation. Poète en deux langues (le marathi happés. Quel romancier a fait mieux ? Chanté
et l’anglais), Arun Kolatkar a aussi été par Arun Kolatkar, Kala Ghoda devient à la
Kala Ghoda, Arun Kolatkar chanteur et dessinateur ; il est mort à la fois fois un symbole du monde d’aujourd’hui et
célèbre et inconnu (une nécrologie parlait à un grand mythe de l’Inde moderne.

L’hébreu retrouvé L
Extrait

es cris que je hurlais, désespérée, souffrante,


De loin, suivi de Nébo, Rachel, traduit de l’hébreu Aux heures de détresse et d’abandon,
moderne par Bernard Grasset, éd. Arfuyen, 222 p., 14 € Se sont transmués en brûlant chapelet de mots,
En blanc livre de mes chants.

U
ne langue vit par ses poètes. Si elle meurt, Les cachettes voilées aux amis se sont dévoilées,
seuls des poètes peuvent la ressusciter. L’hé- La signature en moi du feu est apparue,
breu, qui n’était déjà plus parlé au temps du Et la main de tous scrute paisible
Christ, a repris vie à la fin du xixe siècle. Des poètes, La peine du cœur qui s’incline.
des romanciers juifs l’ont réinventé à partir de l’hébreu
biblique, afin qu’après des millénaires de silence il De loin, Rachel
puisse nommer le monde moderne. La plupart d’entre
eux vécurent en Europe ; Rachel (1890-1931) est la pre-
mière à avoir vécu en Palestine. Née en Russie dans un milieu aisé et mais entourée de quelques amis fidèles, dans une petite chambre à
religieux, marquée par la lecture des grands poètes russes (Blok et Tel-Aviv, ayant écrit trois recueils de poèmes qui la rendront célèbre
Akhmatova surtout), elle fait en 1909 un voyage en Palestine qui devait en Israël. Bernard Grasset, qui avait traduit en 2006 chez Arfuyen le
être une simple visite, mais qui la convainc d’y résider. Elle étudie premier d’entre eux, Regain, nous donne à lire à présent les deux
l’agronomie à Toulouse, puis part vivre dans un kibboutz près du lac autres : De loin (1930) et Nébo (posthume, 1932). Du haut du mont
de Tibériade, en 1919. Elle s’est rêvée peintre, a été agricultrice puis Nébo, Moïse put contempler la Terre promise où il ne devait jamais
enseignante, mais son destin va faire d’elle une poète. Le destin prend arriver. Rachel en fait un symbole universel : « En toute espérance/ il
la forme de la tuberculose, qui l’exclut du monde (par peur de la y a la souffrance de Nébo. » Douloureuse, mais parfois aussi exultante,
contagion, on la prie de quitter le kibboutz). Elle mourra, très pauvre sa voix profondément humaine nous touche au cœur. J.-Y. M.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
LE REFUS DE TOUT ITINÉRAIRE BALISÉ

EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX


Dossier 48

Un jeune homme de 300 ans

Diderot
T
Dossier coordonné par Patrice Bollon

Tenant de Lumières radicales ou plus « démo- spirituel donné. S’il est l’un des rares en son
cratiques » et « équilibrées » ? Matérialiste temps à avoir entrevu l’importance décisive
athée ou « enchanté » ? Avant-gardiste ou clas- de la technique, il n’en a ainsi pas pu prévoir
sique d’avant-garde ? Aucune case ne semble les errements à venir. Le « progrès » était à ce
convenir à Diderot. S’il a mis longtemps à prix… Et s’il avait compris que la « Nature »,
s’établir, son statut de grand représentant, l’aune à laquelle devaient, selon lui, s’appré- À écouter
aux côtés de Voltaire et de Rousseau, des cier les mœurs et les lois humaines, n’était pas
Lumières ne lui est certes plus contesté. Ne uniformément bonne, il n’en a pas débusqué Du côté de chez
soi, « Le bonheur
songe-t-on pas, lui aussi, à le « panthéo- la définition spécifiquement occidentale, et de vivre selon Diderot »,
niser » ? En même temps, il reste, à l’heure du en cela potentiellement ethnocentrique. une émission d’Ali Rebeihi,
tricentenaire de sa naissance, peu lu, et la per- avec Patrice Bollon,
ception de sa figure demeure instable. Cette Autocritique permanente du Magazine Littéraire,
dimanche 24 novembre
difficulté a des causes d’abord historiques : Lui reprocher ces manques serait faire fausse à 17 heures.
du fait de la censure, son œuvre est, en route. Il faudrait se garder en effet de dogma-
quelque sorte, « née posthume » – et sa pos- tiser son anti-dogmatisme. « Pour moi qui Denis Diderot,
térité n’a dès lors cessé de fluctuer. Mais elle m’occupe plutôt à former des nuages qu’à les portrait lithographié
« [...] est aussi, surtout, extraordinairement diverse, dissiper, et à suspendre les jugements qu’à par Nicolas Maurin
moi qui émargeant à tous les champs et genres : la juger […] » : ce début de phrase dans sa (1799-1850) et
m’occupe philosophie et l’essai, le roman et la fiction, Lettre sur les sourds et muets donne la clé de imprimé par
plutôt à la critique d’art et le commentaire, le théâtre ; son œuvre. Celle-ci est polyphonique parce François Séraphin
former des mais aussi la morale, l’histoire, la politique, qu’en mouvement constant, « participative » : Delpech (1778-1825).
les mathématiques, les sciences, et même dialogique, elle est expérimentale, à l’affût de
nuages qu’à
l’économie. Au point qu’on a longtemps vu toutes les interrogations et conceptions alter-
les dissiper, en elle le parangon de l’éclectisme : cultivée, natives qu’on peut lui opposer.
et à brillante, mais complexe, bizarre ; intuitive, Diderot n’est ainsi ni l’anti-systématique dé-
suspendre rapide, mais inégale, « superficielle ». braillé ni le maître à penser différent qu’on en
les Or, ce que l’on a peu à peu entrevu, c’est a fait : il forge bien une manière de système,
jugements qu’un fil uniment philosophique, esthétique, mais qui porte avec lui son autocritique per-
COLL. MUSÉES DE LANGRES, MAISON DES LUMIÈRES DENIS-DIDEROT

qu’à juger politique et moral en reliait tous les versants : manente. Se méfiant de tout fondement
[...]. » il y a de la pensée dans ses fictions, de la fic- définitif, il opte pour le conjectural, le « sous
tion dans sa pensée, de la pensée et de la réserve », le fluide : pour un pragmatisme, au
fiction dans sa critique d’art, etc. Diderot sens philosophique, conséquent. Cela en fait
pense par la fiction et la forme – parfois éton- un antidote précieux à cette vision hyperra-
namment moderne – de celle-ci, autant qu’il tionaliste asséchante des Lumières, et un
« romance » ses réflexions. remède à leur part noire – un laïcisme-
Aurait-il donc, ainsi que le soutiennent cer- universalisme dérivant volontiers en anti-
tains de ses trop zélés admirateurs, tout anti- spiritualisme obtus et en européocentrisme
cipé de notre présent ? Lui-même eût bien ri satisfait –, qui, en ce début de millénaire,
de cette prétention ! Tenant d’une vision de prend ses aises dans la politique et les médias.
l’Univers physique comme un flux infini d’élé- Pour cette raison, l’auteur et penseur du
ments aux combinaisons, sinon imprévisibles, XVIIIe siècle est sans conteste le plus actuel,
du moins sans finalité préétablie, il savait qu’il vivant, de tous. Et si, en dépit de son âge vé-
appartenait à un « moment » historique et nérable, Diderot était encore « à naître » ?

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Dossier Diderot 50

Langres, la forme
d’une ville natale
Promenade dans la cité de Haute-Marne où Diderot grandit et
dont la physionomie a pu influer, selon ses propres dires, sur
son tempérament. Un musée voué à l’auteur vient de s’y ouvrir.
Par Patrice Bollon

I
nscrire ses pas dans ceux de la jeunesse d’un qui passe en vingt-quatre heures du froid au Vue de Langres
auteur du passé, afin de mieux comprendre chaud, du calme à l’orage, du serein au plu- en 1700 (collection
sa personnalité et ses grands choix de vie, est vieux. […] [Leurs âmes] s’accoutument Gaignières, BnF).
une tentation légitime, surtout depuis que ainsi dès la plus tendre enfance à tourner à
Freud nous a convaincus qu’elle en fournis- tout vent. […] Avec une rapidité surpre-
sait, toujours, la « clé ». Quand trois siècles se nante dans les mouvements, dans les désirs,
sont écoulés, l’entreprise paraît cependant dans les projets, dans les fantaisies, dans les
quasi désespérée. Pour peu que le décor de idées, ils ont le parler lent. […] Pour moi, je
son enfance n’ait pas trop changé, le « cli- suis de mon pays : seulement le séjour de la
mat », lui, n’y est plus… On était en quête capitale et l’application assidue m’ont un
d’un secret sensible ; on finit par faire un de peu corrigé. » Il ne faudrait bien sûr pas
ces tours historico-touristiques, comme en prendre au comptant ce passage d’une
organisent à horaires fixes les municipalités lettre adressée par Diderot à Sophie Volland
des villes « patrimoniales ». en 1759. Le pourfendeur de toutes les
Bizarrement, ce n’est pas le sentiment que superstitions y procédait à un plaidoyer pro
donne Langres, la ville de la naissance, le domo : sa lettre traitait du manque de suite
5 octobre 1713, de Denis Diderot, fils de dans les idées. Il avait donc intérêt à rassu-
Didier, maître coutelier, lui-même fils et rer Sophie sur sa constance amoureuse… Il
petit-fils d’artisans couteliers, et d’Angé- n’en reste pas moins qu’on peut sans doute
lique Vigneron, descendante d’une lignée tracer un parallèle entre ce contact qu’a
d’ouvriers tanneurs devenus d’aisés mar- gardé Langres avec une sorte de force tellu-
chands. La citadelle surgit sans avertir, rique, issue des profondeurs de la terre et
comme une couronne de murs ocre tom- reliée à l’infinité du Cosmos, et ce que plu-
bée du ciel sur un énorme caillou calcaire, sieurs commentateurs ont pu appeler la
en dénivellation de plus de cent mètres par « philosophie de l’énergie » de Diderot.
rapport à la vallée de la Marne d’où l’on Ici, la nature est partout. Du haut du chemin
vient et au creux de laquelle a été tracée au de garde des remparts, il suffit de cir-
xixe siècle la ligne de chemin de fer Paris- conscrire habilement son champ de vision
Mulhouse. pour en éliminer les constructions récentes
et retrouver ce paysage dont Diderot préten-
Carcassonne du Nord dait, dans une autre lettre à Sophie Volland,
Du fait de son altitude, la Carcassonne du qu’il était « le plus beau du monde ». Certes,
Nord a été aussi appelée la « cité des quatre quand on a un peu voyagé, l’expression fait
vents », car, quand ceux-ci se lèvent, ils sourire. Mais la perspective à 360 degrés que
soufflent avec puissance de tout côté. Pour délivrent ces trois kilomètres six cents de
la même raison, les hivers y sont aussi longs
et froids que les étés interminablement « Les habitants de ce pays ont beaucoup
À voir étouffants ; et les écarts thermiques entre d’esprit, trop de vivacité, une inconstance
Maison les jours et les nuits, parfois très violents. Ce de girouettes. Cela vient, je crois,
des Lumières qui n’est peut-être pas sans effet sur le carac- des vicissitudes de leur atmosphère qui
Denis-Diderot, tère des Langrois. « Les habitants de ce pays passe en vingt-quatre heures du froid au chaud,
1, pl. Pierre-Burelle, ont beaucoup d’esprit, trop de vivacité, une
Langres (52). Rens. : du calme à l’orage, du serein au pluvieux. »
inconstance de girouettes. Cela vient, je Diderot, à propos de Langres
www.maisondeslumieres.org
crois, des vicissitudes de leur atmosphère

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raffael/leemage
murailles n’est pas sans attrait. En bas, ce ne présupposé, si ce n’est qu’il se doutait que incendie une nuit de 1746, il fut entièrement
sont que champs, prairies et bosquets la nature non seulement n’est pas toujours reconstruit dix ans plus tard selon un plan
d’arbres, avec, côté est, un lac qui, si l’on ne bonne mais qu’elle est aussi, comme l’his- en U. Diderot l’a donc vu en 1759 dans son
savait pas qu’il est un réservoir d’eau, pour- toire du paysage l’apprend et que ne pouvait état presque actuel.
rait passer pour naturel. À l’ouest, s’étagent ignorer le critique d’art qu’il était, en grande C’est devenu une banalité que de noter tout
les puissantes collines du Morvan, au nord, partie un artefact humain. Il faudrait donc ce que l’Encyclopédie doit au métier de son
on devine les Vosges, à l’est, le Jura. Et, sur se garder de voir en elle une référence père. Les « arts mécaniques » – ainsi
le versant sud, de plain-pied avec le plateau « objective ». L’affaire est, heureusement, appelait-on au xviiie siècle la technique – y
de Langres, on peut, par la porte des Mou- beaucoup plus compliquée que cela. eussent été moins présents si le seul d’Alem-
lins, suivre la « promenade de Blanche- bert en avait eu la charge. On s’est, en re-
fontaine », où Diderot, pendant l’été cani- Souvenirs du père coutelier vanche, beaucoup moins intéressé aux
culaire de 1759, lors d’un des quatre courts Mais retournons dans la cité intra muros. valeurs qu’en a tirées Diderot, et dont un
séjours qu’il fit à Langres après son instal- À l’inverse de bien d’autres villes « histo- bon résumé est cet Entretien d’un père avec
lation à Paris en 1728, prenait le frais. Après riques », il ne semble pas difficile d’imaginer ses enfants, quasi autobiographique. Ses par-
une allée droite plantée de tilleuls, un che- à quoi elle ressemblait au temps de Diderot. tis pris moraux émanaient d’un fonds ancré
min forestier mène à la fontaine de la Gre- Son état de conservation y est pour beau- dans la tradition, mais aussi dans les attitudes
nouille, trois bassins en cascade, qui, là coup – comme si ses remparts avaient été de ce tiers état auquel appartenait sa famille
encore, pour peu qu’on sélectionne habile- plus efficaces pour arrêter le temps que les et qui vivait alors sans avoir la conscience de
ment son champ de vision et passe sur l’état envahisseurs. À quelques exceptions près, son existence parce qu’il n’en avait pas le
de délabrement du monument, donne une telles que le couvent des Ursulines où sa mot que forgera Sieyès en 1789. Ses concep-
vision romantique de la nature. Celle-ci, on sœur Angélique mourut folle à 28 ans et tions éthiques et politiques y trouvent une
le sait, était au xviiie siècle un thème central, dont les révolutionnaires de 1791-1792 ne explication, mais aussi ses comportements
aussi bien esthétique, moral que politique, laissèrent que le portail tout noirci de la cha- quotidiens. Il resta ainsi toute sa vie chez lui
en phase avec cet empirisme anglais, faisant pelle, tous les bâtiments de sa jeunesse sont un côté paysan de Paris, avec sa simplicité et
dériver toute pensée des sens, qui fut une encore debout – parfois tout de même son honnêteté fondamentale nées d’un culte
des sources d’inspiration primordiales des transformés, comme ce collège des Jésuites de l’utile, dont l’atelier de son père, réputé
Lumières françaises. Diderot partageait ce où il avait fait ses études. Ravagé par un pour la qualité des scalpels et autres

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Dossier Diderot 52

lancettes de chirurgie qu’il y usinait,


situé en rez-de-chaussée de la maison fami-
liale, lui donnait un exemple journalier. Di-
L’ancien enfant terrible
revient à la Maison
derot détestait porter la perruque, dont il se
débarrassait parfois d’un geste brusque à l’ef-
farement de certains de ces « minutieux dans
leurs procédés » qu’il brocarde dans l’article

D
« Formalistes » de l’Encyclopédie, et il indis- iderot n’a pas tou- dérobée le portrait… L’érec- l’hôtel xviiie dit « Du Breuil
posa les courtisans de Catherine II en appa- jours été apprécié tion de la statue d’Auguste de Saint-Germain », du nom
raissant toujours en habit noir de bourgeois des Langrois. Après Bartholdi, l’auteur du Lion de de la famille qui le possédait,
aux réceptions colorées qu’elle donnait pour l’avoir longtemps ignoré, la Belfort et de la statue de la elle contient tout ce que
lui à Saint-Pétersbourg. municipalité lui demanda Liberté, pour le centenaire Langres a conservé de lui : le
cependant en 1780 un por- de la mort du philosophe en buste de Houdon, un exem-
Tournant le dos à la cathédrale trait de lui pour orner sa salle 1884, souleva, elle aussi, plaire de l’Encyclopédie, des
Enfin, si nombre des lieux qui lui étaient du conseil. Flatté, Diderot beaucoup d’opposition de la objets personnels ou plus
consacrés ont, avec le temps, été affectés à envoya une copie de son part du clergé. Mais les répu- contextuels sur l’époque des
des emplois plus profanes, comme l’ancienne buste en bronze réalisé par blicains, qui tenaient alors la Lumières. La scénographie
chapelle des Oratoriens devenue le théâtre Houdon en 1771. Cette dona- ville, passèrent outre. du musée est encore un peu
municipal, ou ce qui reste de l’église Saint- tion fut fêtée par un grand Aujourd’hui, il y a unani- naïve, mais elle devrait vite
Amâtre l’hôtel du Cheval-Blanc, la ville exhale banquet, auquel son frère le mité : Diderot est le fils le évoluer : Diderot n’a-t-il pas
encore, comme à Autun, le parfum de la piété chanoine refusa d’assister. plus célèbre de la ville. Au bouleversé tout ce qui lui
et de la rigueur morale. Le haut crucifix qui Mais, prétextant des affaires début du mois s’est ainsi passait entre les mains et a
se dressait au xviiie siècle au centre de la place à y traiter, il se rendit quelque ouverte en grandes pompes même, comme l’illusionniste
Chambeau – rebaptisée Diderot, car c’est temps plus tard à l’hôtel de la Maison des Lumières Houdini, réussi à s’échapper
dans une petite maison située à l’actuel n° 9 ville afin d’examiner à la Denis-Diderot. Abritée dans de son cercueil ? P. B.
qu’il a vu le jour – a beau avoir été remplacé,
en 1884, par son effigie en bronze, due à Bar-
tholdi, tournant symboliquement le dos à la qu’on bascule dans un autre univers, celui aîné reprenne la charge de chanoine de son
cathédrale Saint-Mammès, celle-ci reste le d’une religion certes austère mais surtout ins- beau-frère Vigneron : c’était une promotion
monument phare de la ville. Sur les murs des titutionnelle, de puissance temporelle et de sociale insigne et l’assurance d’un enrichis-
maisons, prolifèrent des niches abritant des richesse matérielle autant que de pouvoir spi- sement familial – les « prébendes », les reve-
représentations de la Vierge ou des saints. Et, rituel. Il faut dire que la ville fut le siège d’un nus des domaines agricoles et des vignes ac-
si les portes massives qui isolaient la ville évêché puissant et si fidèle au royaume de cordés par le chapitre aux chanoines
canoniale au nord de celle des artisans du sud, France que l’évêque, élu par les chanoines, en revenant, à leur mort, aux héritiers naturels.
et en faisaient un quartier réservé, avaient été était duc et second pair et avait l’honneur de Autant qu’on le sache, Denis n’était pas op-
déjà démantelées du temps de la jeunesse du passer le sceptre aux rois lors de leurs posé à ce projet. Il semble même qu’à la fin
philosophe, la ligne de démarcation, en esprit, couronnements. de sa période de bohème à Paris il y songeait
demeure. Passé certains points, c’est comme Nul étonnement donc que le maître coute- encore. Ne se présentait-il pas alors aux
si la densité de l’air changeait. On sent alors lier Didier s’acharna tant pour que son fils dames Champion comme un futur « sémi-
nariste de Saint-
La statue de Sulpice » ? Certes,
Diderot édifiée en c’était se donner une
1884 à Langres a respectabilité apte à
été sculptée par le rassurer la mère de
père de la statue de Toinette sur ses in-
la Liberté, Bartholdi. tentions, mais aussi
faire preuve de réa-
lisme. De sorte qu’on peut se demander,
avec son biographe Arthur Wilson, si son
« athéisme » ne relevait pas d’un esprit « plus
proscientifique qu’antireligieux ». Il n’en vou-
lait, en bref, pas tant à Dieu qu’il n’en voyait
pas l’utilité… Et, par la suite, il se radicalisa.
Contrairement à la plupart des hommes qui,
avec l’âge, acceptent, voire se prennent à
louer ce qu’ils rejetaient dans leur jeunesse,
plus la mort approchait et moins, lui, il se
soumit. Et si c’était aussi cette permanence,
Guizou/hémis. fr

cette rudesse même dans la fidélité – ne pré-


jugeant d’aucune fermeture –, venue de sa
ville natale, dont il serait opportun que nous
nous inspirions aujourd’hui ?

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Une bombe
à retardement
Diffusée clandestinement, la plus large part de l’œuvre de Diderot
est parue à titre posthume : elle s’est progressivement déployée
au fil d’inédits retrouvés – d’où nombre de malentendus.
Par Laurent Loty

D’
où vient cette paradoxale impression qu’à Couverture de de forces à trois : l’Église, la philosophie et
l’heure où l’on célèbre le tricentenaire de la la première édition la monarchie. Leur succès a reposé sur une
naissance de Diderot, il semble que son (anonyme alliance entre monarques et philosophes. Ces
œuvre vienne tout juste de paraître ? De l’in- et londonienne) derniers, tentant de se substituer aux prêtres
croyable histoire de sa rencontre posthume de la Lettre sur pour conseiller les princes, ne remettent pas
avec son public. En 1746, ses Pensées philo- les aveugles (1749). vraiment en cause la hiérarchie sociale. Ceux
sophiques (« Élargissez Dieu », y avait-il lancé) qui prétendront, du
avaient été immédiatement condamnées ; xixe siècle à nos jours,
trois ans plus tard, il est emprisonné pour sa réaliser le bonheur
Lettre sur les aveugles. Le jeune philosophe du peuple ne feront
de 36 ans n’est libéré que grâce au soutien que reproduire ce
des puissants éditeurs de l’Encyclopédie qui schéma du « despo-
viennent de l’engager, et sous la promesse tisme éclairé ».
de ne plus jamais publier d’ouvrages contre Si Diderot réserve
la religion. Ses écrits considérés aujourd’hui ainsi ses œuvres, via
comme ses plus grands ne paraîtront donc la Correspondance
qu’après sa mort. littéraire, aux cours
européennes et si
Contre le « despotisme éclairé » Catherine II de Rus-
Lorsqu’il disparaît en 1784, outre les textes sie lui assure en 1765
qui l’ont mené en prison, on ne lui attribue le confort matériel
guère que deux drames bourgeois, Le Fils en achetant sa biblio-
naturel et Le Père de famille. Pour le reste, thèque et ses manus-
son nom se confond avec la plus grande crits en viager, il ne
entreprise éditoriale de son siècle, l’Encyclo- met toutefois pas
pédie, à laquelle il a consacré vingt-cinq longtemps à com-
années de sa vie, et qu’il dirige bientôt seul prendre, lorsqu’il lui
Adoc-Photos

dans l’adversité, face au Parlement ou à rend visite en 1773-


l’Église. En réalité, la plupart de ses œuvres 1774 et lui propose
avaient bel et bien circulé avant sa mort, mais en vain ses projets de
dans la Correspondance littéraire, une revue réforme, qu’elle s’est
manuscrite dirigée par l’homme de lettres servie de lui pour légitimer son pouvoir. Bien
allemand d’expression française Melchior plus, il entrevoit qu’un bon roi est pire encore
Grimm et réservée à une quinzaine d’abon- qu’un mauvais, puisqu’il fait croire que la
nés : princes allemands, roi de Pologne et monarchie est bonne. À la fin de sa vie, il ana-
reine de Suède, impératrice de Russie, etc. Il lyse cette faille obscure dans son Essai sur les
y avait donné ses Salons et ses principales règnes de Claude et de Néron. Depuis deux
fictions. Cette collaboration renvoie aux ambi- siècles, les idées de progrès se sont nourries
guïtés des Lumières, prises dans un rapport des Lumières en les idéalisant. La critique de
l’absolutisme éclairé, à laquelle se livre Dide-
Si la censure l’a entravé, la clandestinité rot dans son dernier grand texte qui, au tra-
a libéré sa pensée et a exacerbé son désir vers d’une apologie de Sénèque, pose la ques-
de s’adresser à ses lecteurs par-delà la mort. tion du rôle du philosophe face au despote,
met opportunément au jour leur angle

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Dossier Diderot | 54

Repères chronologiques rencontre Jean-Jacques


Rousseau (1742), qui devient
son grand ami, courtise
5 octobre 1713. Naissance (« Sœurette »), née en 1715, et eut des rapports très Anne-Toinette (ou Antoinette)
à Langres de Denis Diderot, restera toute sa vie à Langres conflictuels avec lui, dite « Nanette » Champion,
fils de Didier Diderot et s’éteindra, célibataire, en jusqu’à la rupture définitive lingère (1710-1796) ;
(1685-1759), maître coutelier, 1797 ; sa seconde sœur (après de leurs relations après 1772. mais il lit aussi beaucoup,
et d’Angélique Vigneron deux autres mortes en bas 1723-1728. Études s’instruit, apprenant
(1677-1748), issue d’une âge), Angélique, née en 1720, (brillantes) au collège des notamment l’anglais,
famille langroise entra chez les ursulines jésuites de Langres. En 1726, qu’il déchiffrera parfaitement
de marchands tanneurs en 1739, où elle mourut folle il reçoit la tonsure « par sans toutefois savoir bien
comptant parmi elle en 1748 ; son frère Didier- provision » (il est autorisé le parler. Inquiet, son père
plusieurs ecclésiastiques. Pierre (1722-1787) devint à porter l’habit des abbés), tente de le faire surveiller.
Sa sœur cadette, Denise chanoine de la cathédrale afin de pouvoir succéder à 1743. Revenu à Langres,
son oncle, le chanoine Didier il se réconcilie avec son père
Vigneron. Mais ce dernier mais hésite à lui faire part
meurt, et Diderot n’obtient de ses projets de mariage.
pas la lucrative prébende. Quand il s’y décide enfin,
1728. Vient achever ses celui-ci le fait enfermer dans
études à Paris. Reçu maître un monastère. Il s’en évade
ès arts de l’université et, ayant atteint la majorité
de Paris en 1732, il continue matrimoniale (à l’époque,
des études de théologie fixée à 30 ans), il épouse
à la Sorbonne jusqu’en 1735. clandestinement Nanette.
1732-1743. Années Publie sa première
de bohème, sur lesquelles traduction, celle de l’Histoire
on connaît peu de choses. de Grèce, de Temple Stanyan.
Tour à tour précepteur de 1745. Publication de sa
mathématiques, de musique, traduction très libre de
clerc de procureur, etc., l’Essai sur le mérite et la vertu,
il habite des logis misérables du philosophe anglais
dont il change souvent, Shaftesbury : « Je l’ai lu
fait des dettes, fréquente et relu : je me suis rempli
les théâtres et les cafés, de son esprit, et j’ai, pour
ERICH LESSING/AKG-IMAGES

L’ami et disciple En 1796, une série de parutions suscite d’in-


Jacques-André tenses controverses. Parce que, pendant le
Naigeon, peint par procès de Gracchus Babeuf, on lui attribuera
Fragonard (1770, par erreur le Code de la nature d’Étienne-
musée du Louvre). Gabriel Morelly, ce manifeste contre la pro-
priété privée paru en 1753 dont le chef de la
mort. En cela, il est plus intéressant pour part son actualité. Car, si la censure l’a en- conjuration des Égaux s’était revendiqué, les
nous qu’un philosophe des Lumières rêvant travé, la clandestinité a libéré en retour sa contre-révolutionnaires font de l’auteur du
d’éclairer les princes et les peuples. Il est un pensée et a exacerbé son désir de s’adresser Supplément au Voyage de Bougainville un
écrivain de la libération, qui émancipe de à ses lecteurs par-delà la mort. Et cette ren- « communiste ». Pour eux, le chef de la
toutes les autorités illégitimes, en donnant à contre, il l’a préparée de longue date. En « secte encyclopédiste » serait à l’origine de
ses lecteurs les moyens de s’éclairer eux- 1772-1773, il laisse éditer à l’étranger trois re- la Terreur ! Ils dénoncent l’immoralité de
mêmes : selon lui, tout est encore à imaginer cueils comportant des œuvres jusque-là ano- Jacques le fataliste et son maître et imputent
pour faire progresser l’idée de démocratie. nymes, dont ses Pensées sur l’interprétation à La Religieuse la fermeture des couvents.
de la nature qui, rompant avec la démarche Certes, Diderot est bien « fataliste » (le mot
« Bréviaire de l’anarchisme » cartésienne, défendent l’intuition, l’expéri- du XVIIIe siècle pour « déterministe ») : il n’y
Sous la contrainte, il avait adopté de son mentation et l’interprétation. Il prépare ses a pas de libre-arbitre, et tout événement est
vivant une stratégie éditoriale en plusieurs œuvres complètes, transmet ses textes à son l’effet d’une ou plusieurs causes. Mais, pour
strates, publiant quelques textes sous son disciple Naigeon, fait copier ses manuscrits lui, l’absence de liberté n’est que le début
nom, d’autres sans les signer, parfois inclus pour Catherine II mais aussi pour sa fille An- d’une interrogation : comment se libérer de
dans des écrits collectifs, en faisant circuler la gélique, mariée à un de Vandeul. Cependant, ce qui nous détermine ? Comment fonder
partie la plus importante sous une forme dès le début, leur publication se heurte à une une morale ? Loin d’attaquer la foi, sa Reli-
ultra-confidentielle mais retenant également opposition idéologique et à l’incompréhen- gieuse défend, par la voix d’une femme, la
des manuscrits destinés à n’être lus qu’après sion devant une pensée fondée sur le para- liberté de ne pas être mise au couvent contre
sa mort. Cette situation explique pour une doxe, l’association d’idées et le dialogue. son gré. Et s’il est un des rares athées de son

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ainsi dire, fermé son livre, à l’usage de ceux qui voient. Denis Diderot
lorsque j’ai pris la plume. À la suite d’une dénonciation peint par Pierre-
On n’a jamais usé du bien du curé de Saint-Médard, Michel Alix
d’autrui avec tant de liberté », une lettre de cachet est en 1793, neuf ans
écrira-t-il. émise contre lui. Après une après la mort
1746. Publication de perquisition à son domicile, du philosophe.
sa traduction du Dictionnaire il est conduit à Vincennes
de médecine de James. le 24 juillet, où il est
Parution anonyme emprisonné d’abord dans Sortie du
des Pensées philosophiques. le donjon puis plus premier tome
Considéré comme confortablement dans une de l’Encyclopédie
antichrétien, l’ouvrage pièce du château, où il peut (puis un tome par
est condamné à être « lacéré travailler et recevoir. Ayant an jusqu’en 1758, en

COLL. MuSÉeS De LANGReS, MAISON DeS LuMIèReS DeNIS-DIDeROt


et brûlé » par le Parlement signé, le 21 août, une lettre dépit d’une suspension
de Paris, jugement de soumission, dans laquelle provisoire de 1752 à 1753).
exécuté par le bourreau. il promet « de ne plus rien 1753. Pensées sur
1747-1748. Écrit La faire à l’avenir qui puisse être l’interprétation de la nature. Le Père de famille, drames,
Promenade du sceptique (non contraire en la moindre Naissance de Marie- suivis des Entretiens sur
publiée de son vivant). Avec chose à la religion et aux Angélique, dite Angélique le Fils naturel et du Discours
le mathématicien d’Alembert bonnes mœurs » et mettre (1753-1824), la seule de ses sur la poésie dramatique.
(1717-1783), il prend en danger la publication quatre enfants qui survivra. Diderot attend beaucoup
la direction de l’Encyclopédie de l’Encyclopédie, il en Lui ayant donné le même de ces pièces, mais
pour le compte de est élargi le 3 novembre. prénom que sa mère les comédiens-français
Le Breton et de trois autres 1750. Mise en circulation du et que sa sœur morte folle les jugent injouables.
libraires-éditeurs. Publie les Prospectus de l’Encyclopédie, au couvent, Diderot lui Ils donneront néanmoins
Mémoires sur différents sujets qui autorise la souscription vouera une grande passion. la seconde pour sept
de mathématiques et, pour à l’ouvrage. Rencontre 1755. Rencontre de Louise- représentations – la dernière
sa maîtresse du moment, le jeune Allemand Friedrich Henriette dite « Sophie » presque vide, en 1761 ;
Mme de Puisieux, écrit Melchior Grimm (1723-1807), Volland (1716-1784), et la pièce connut un succès
Les Bijoux indiscrets, roman qui lancera en 1753 célibataire de 38 ans, dont en 1769. Première offensive
libertin et philosophique la Correspondance littéraire. il tombe amoureux et avec d’ampleur menée par le
(qu’il désavouera). 1751. Lettre sur les sourds laquelle il entretiendra une publiciste Fréron et l’auteur
1749. Publication anonyme et muets à l’usage de ceux qui intense relation épistolaire. dramatique Charles Palissot
de la Lettre sur les aveugles entendent et qui parlent. 1757-1758. Le Fils naturel et de Montenoy contre les

temps, il n’a cessé d’écrire que chacun a son attente. Entre 1798 et 1831, des inédits Nakaz, très critiques à l’égard de l’impéra­
besoin de croire, en soi, en l’amour, en Dieu, sont publiés dans des recueils édités par Nai­ trice (« Il ne peut y avoir de vrai législateur
en la politique, en la fiction… En 1796, on geon, Belin, Brière ou Paulin. En 1823, Angé­ que le peuple »), ne le sont qu’en 1920 ; et
exhume aussi un de ses poèmes, Les Éleuthé- lique lâche une copie du Neveu de Rameau, les Pages contre un tyran (le roi de Prusse)
romanes, ou les Furieux de la liberté, qui fait après la parution en 1821 d’une traduction qu’en 1937.
scandale. Dans ce drôle de texte, datant de de la traduction que Goethe avait effectuée Ce « dépliement » progressif de son œuvre
1772 et d’abord intitulé Abdication d’un roi en 1805. Réflexion subtile sur le jeu drama­ s’accompagne de nouveaux et violents débats
de la fève, il s’amusait puis se fâchait d’avoir tique, le Paradoxe sur le comédien est rendu idéologiques. Napoléon s’oppose à l’athée.
tiré trois années de suite à l’Épiphanie la fève public en 1830, Le Rêve de d’Alembert en Sous la Restauration, La Religieuse et Jacques
de la galette des rois ; et, s’inspirant du curé 1831. Les Salons sont dévoilés entre 1795 sont interdits. Sainte­Beuve admire, mais
Meslier qui invitait à pendre le dernier roi et 1857. Avec la IIIe République paraissent Lamartine déteste. Seuls les partisans de la
avec les boyaux du dernier prêtre, il ima­ des Œuvres complètes (par Assézat et Tour­ Révolution prennent sa défense : Michelet,
ginait la réaction de l’enfant de la nature : neux, 1875­1877), qui révèlent ses Éléments Larousse, Hugo après 1860. Et la commémo­
« Liberté, c’est son vœu ; son cri, c’est de physiologie et sa Réfutation d’Helvétius. ration du bicentenaire de sa naissance en
Liberté./ […] Et ses mains ourdiraient les Les textes russes mettent plus longtemps à 1913 provoque les diatribes de l’extrême
entrailles du prêtre,/ Au défaut d’un cordon parvenir. Après le Plan d’une université droite, de Barrès, opposé à sa panthéonisa­
pour étrangler les rois. » Après avoir suscité (« ouverte indistinctement à tous les enfants tion, à Maurras, qui voit en ses écrits le « bré­
par son athéisme l’hostilité du déiste Robes­ d’une nation », 1821), les Mélanges philoso- viaire de l’anarchisme ».
pierre, il devient l’ennemi des monarchistes, phiques pour Catherine II sont donnés en L’accès à son œuvre s’achève à peine quand
qui en font un régicide ! 1899, tandis que les Observations sur le l’historien des Lumières allemand immigré aux
Cette mauvaise réputation, propagée aussi États­Unis Herbert Dieckmann (1906­1986)
par les modérés, durera près de deux siècles Son athéisme insupportera découvre le fonds que la famille Vandeul avait
– la République lui préférant Voltaire ou le déiste Robespierre aussi gardé secret. En 1951, il en publie l’Inventaire
Rousseau. Lentement pourtant, la postérité, bien que les monarchistes. ainsi que la Lettre apologétique de l’abbé Ray-
en laquelle il plaçait ses espoirs, répond à nal à M. Grimm. En 1791, Raynal, auteur

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Dossier Diderot

CoLL. MuSÉES DE LAnGRES, MAISon DES LuMIèRES DEnIS-DIDERoT/PhoTo S. RIAnDET


« philosophes », qu’ils un succès de scandale
nomment les « Cacouacs » avec la comédie satirique
(du grec kakos, « méchant »). Les Philosophes, où il attaque
D’Alembert s’éloigne Diderot au travers
peu à peu de l’Encyclopédie. du personnage de
Rupture de Jean-Jacques « Dortidius ». La réaction
avec les encyclopédistes anti-encyclopédiste
et brouille avec Diderot. est à son comble.
Début de sa collaboration 1762. Malgré ces attaques,
à la Correspondance littéraire Diderot refuse de terminer
de Grimm. en Russie l’Encyclopédie,
1759. Le Parlement de Paris comme le lui propose
condamne l’Encyclopédie, le comte Shouvaloff,
jugement entériné par le chambellan de Catherine II
le pape via une mise à l’Index, de Russie, qui vient de
et le Conseil du roi monter sur le trône à la suite
en révoque le « privilège » d’un coup d’État contre
(d’impression) accordé son mari, Pierre III, assassiné
aux libraires-éditeurs, qui par ses gardes. Et, en dépit
décident néanmoins de de la traîtrise de Le Breton,
poursuivre clandestinement qui a « caviardé » (coupé Diderot par Louis-Michel Van Loo (1707-1771).
son édition. Mort du père en plusieurs endroits) Il négocie également d’Alembert, de l’Entretien
de Diderot, lequel se rend à les dix derniers volumes en son nom l’acquisition d’un père avec ses enfants,
Langres pour faire le partage de l’Encyclopédie, de collections de peinture des Deux Amis de Bourbonne,
de l’héritage. Se rapprochant il décide de la continuer. importantes. Il donne des Principes philosophiques
de sa sœur Denise, 1765. Contre 15 000 livres son quatrième Salon suivi sur la matière et le
il se querelle avec son frère, (environ 170 000 euros), de ses Essais sur la peinture. mouvement, des versions du
très anti-philosophe. Catherine II achète 1769-1772. Le « grand Neveu de Rameau, de Jacques
Premier de ses Salons pour sa bibliothèque et, pour et maudit ouvrage » de le fataliste et du Paradoxe sur
la Correspondance littéraire. une pension annuelle l’Encyclopédie fini, il revient le comédien (publié en 1773)…
1760. Commence la de 1 000 livres (12 000 euros), à des travaux d’écriture Il commence également
rédaction de La Religieuse, il se charge de la compléter plus personnels. Il rédige le Supplément au voyage
qui ne sera publiée afin de constituer un fonds des esquisses plus ou moins de Bougainville. Tenu
qu’en 1796. Palissot obtient dont elle héritera à sa mort. avancées du Rêve de par son serment de 1749,

de l’Histoire des deux Indes, qui célébrait Les manuscrits découverts en 1951 révèlent 1975, Laurent Versini des Œuvres à prix mo­
la République américaine, avait surpris la l’ampleur de cette participation : un tiers des dique en 1994­1997, et Michel Delon deux
Constituante en dénonçant les excès de la volumes. Quant à sa Lettre apologétique, elle volumes de « Pléiade » en 2004­2010. Paral­
Révolution. Il avait alors prétendu que les défend l’Histoire des deux Indes contre les lèlement, avec l’essor du format de poche de­
pages anticolonialistes et antimonarchistes de attaques de Grimm, devenu en 1795 le ges­ puis 1950, cette œuvre qui a mis tant de
son célèbre ouvrage étaient dues à Diderot. tionnaire d’une Caisse des émigrés créée par temps à éclore devient accessible à un large
Catherine II. public. Ce sont d’abord des éditions à la fois
L’historien La découverte de ses savantes et militantes (matérialistes ou com­
Herbert Dieckmann manuscrits antico­ munistes) : sept livres de poche, édités par
(ici dans les lonialistes suscite Jean Varloot, Roland Desné, Yves Benot ou
années 1960) l’intérêt d’une géné­ Jacques Proust dans la collection « Les Clas­
a exhumé de ration de chercheurs siques du peuple » aux Éditions sociales
nombreux textes marqués par la (1952­1964). Puis, chez Les Classiques Gar­
inédits de Diderot. guerre d’Algérie. Le nier, Paul Vernière délivre, entre 1959 et 1966,
fonds Vandeul est quatre recueils d’œuvres esthétiques, philoso­
aussi à l’origine de la publication de ses phiques et politiques méconnues.
Œuvres complètes, entreprise aux éditions
Hermann à partir de 1975 et actuellement en Une « indisciplinarité » pionnière
voie d’achèvement (33 volumes, d’abord Si, dans les années 1980, les manuels de lit­
dirigées par Herbert Dieckmann, Jean Fabre, térature abandonnent les propos méprisants
CAMERA PRESS/GAMMA

Jacques Proust et Jean Varloot). Entre­temps, à son égard des Cours de littérature de l’an III
sa correspondance, révélée en partie au (1794) de La Harpe, repris par Lagarde et
xixe siècle, est publiée en 1930­1931, puis en Michard, il reste cependant, aux yeux de
1955­1970 (16 vol.), tandis que Roger Le­ l’institution scolaire, un outsider. Nombre de
winter édite des Œuvres complètes en 1969­ ses textes demeurent complexes pour des

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il retient les textes Mélanges philosophiques, (publiée en 1777), met avec d’Holbach, il meurt
susceptibles d’être historiques, etc., adressés au point les Éléments dans l’après-midi, à 70 ans,
accusés d’athéisme ou de à Catherine II. Au retour, de physiologie commencés en mangeant, à l’hôtel
matérialisme, c’est-à-dire il s’arrête de nouveau en 1765, écrit Réfutation de Bezons, rue de Richelieu,
presque tous. Certains à La Haye, où il rédige le d’Helvétius, Politique qu’avait loué pour
ne seront connus qu’un Voyage en Hollande et des souverains, etc. lui Catherine II. D’Alembert
siècle plus tard. Il collabore Entretien d’un philosophe avec 1782. Parution anonyme est décédé un an plus tôt,
de façon anonyme à Mme la maréchale de ***. de l’Essai sur les règnes de Sophie Volland a disparu
l’Histoire des deux Indes, 1774-1781. Après une Claude et de Néron, version en février, et sa petite-fille
de l’abbé Raynal. Il a une absence de seize mois, augmentée de l’Essai sur Minette en avril.
liaison avec Mme de Maux. il rentre à Paris, fatigué, Sénèque, publié en 1778 en Selon ses vœux, il est
Enfin, il marie sa fille au fils sans doute déjà atteint introduction à une nouvelle autopsié et, sans reniement
d’un de ses amis langrois, de l’angine de poitrine qui traduction des écrits du de sa part, ses obsèques
le riche négociant Nicolas l’emportera dix ans plus tard. philosophe et homme d’État sont organisées par son
Caroillon : Abel François Il élabore, pour Catherine II, latin, conseiller de Caligula gendre à l’église Saint-Roch,
Nicolas Caroillon un Plan d’une Université pour et précepteur de Néron. où il est inhumé. Mais,
de Vandeul (du nom de son le gouvernement de la Russie, Avec son ami et disciple à la Révolution, sa tombe
domaine), futur industriel reprend ses esquisses Jacques-André Naigeon, est vandalisée, son cercueil
et trésorier de France. du Neveu de Rameau et de il prépare un plan volé (sans doute pour
1773-1774. Devant Jacques le fataliste, ébauche de ses Œuvres complètes. en récupérer le plomb),
l’insistance de Catherine II le premier état de sa comédie 31 juillet 1784. Après et ses restes sont dispersés
et malgré son peu de goût Est-il bon ? Est-il méchant ? avoir conversé, le matin, on ne sait où. Patrice Bollon
pour les voyages, il part pour
la Russie. En cours de route,

KHARBINE TAPABOR
il s’arrête deux mois
en Hollande, à La Haye.
À Saint-Pétersbourg,
il s’entretient tous les jours
de 3 à 6 heures de l’après-
midi avec l’impératrice sur le
gouvernement, le commerce,
les impôts, l’éducation, etc.
– entretiens qu’il mettra plus
tard par écrit dans les

« littéraires » privés de formation


scientifique ou philosophique.
Son Jacques le fataliste est sou-
vent étudié, mais on dissocie sa
critique de la linéarité roma-
nesque de la question du fata-
lisme, et ses paradoxes sur la L’Encyclopédie (édition de 1771) ouverte sur une planche consacrée à la soierie.
liberté sont encore parfois inter-
prétés à contresens. Quant à la philosophie refusant tout monologisme, religieux, poli- en un apprentissage sans modèle. Son esprit
académique, elle l’ignore depuis que l’univer- tique ou esthétique, pour faire le choix éthique n’éclaire en effet pas d’en haut, mais montre
sité impériale a préféré occulter son matéria- du dialogue. Par sa pratique de la polyphonie comment il tente de s’éclairer soi-même, afin
lisme au profit d’un kantisme moins subversif, et ses capacités d’intégration de ce qui semble d’aider ses prochains à le faire par eux-mêmes.
apprécié des héritiers des Lumières modérées. hétérogène : le style et la pensée, l’oral et Et sa méthode incite à rejeter la sclérose des
Indissociablement philosophe et écrivain, l’écrit, le linéaire et le fragmentaire, le texte, disciplines. Réflexive, elle invite à renouer avec
mettant la fiction au service de la recherche l’image et le son, il constitue une source d’ins- l’art sérendipien de s’étonner, d’imaginer et
de la vérité, parce que, selon lui, l’imagination piration pour la création littéraire et les arts d’interpréter : elle pousse à entretenir un
accède à des savoirs que la raison ignore, Dide- numériques. En morale et en politique, son dialogue avec soi comme s’il s’agissait d’un
rot a pâti, en résumé, d’un long processus de refus de toute vérité révélée et son anti- autre. Enfin, son encyclopédisme humaniste
séparation de la philosophie, des sciences, de dogmatisme pourraient indiquer le chemin apparaît comme une clé pour penser la grande
la politique et de la littérature. vers de nouvelles formes d’articulation entre conversion numérique en cours. Son œuvre
Or n’est-ce pas précisément ce qu’on pourrait l’individuel et le collectif, le pluriel et l’univer- désormais réunie peut nous aider en bref à
appeler son « indisciplinarité » qui nous le sel. Dans le domaine pédagogique, il permet répondre, par l’action, à la question
rend aujourd’hui si contemporain ? En son d’échapper au mauvais débat entre ceux qui provocante qu’il posait dans son célèbre
temps, il avait développé un mode d’écriture réduisent la fonction de l’école à une trans- incipit de Jacques le fataliste : « Est-ce que
et de pensée niant toute transcendance et mission du savoir et ceux qui veulent croire l’on sait où l’on va ? »

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Dossier Diderot 58

L’Encyclopédie,
marathon du gai savoir
Aidé initialement par d’Alembert, Diderot supervisera durant
un quart de siècle cette entreprise collective alors sans
équivalent : conciliant clarté et partis pris aussi osés que divers,
elle décloisonne les disciplines et accueille des objets inattendus.
Par Marie Leca-Tsiomis

À
la fin du xviie siècle, les dictionnaires mono- Gravure pour En 1747, deux jeunes gens de lettres, Diderot
lingues, apparus d’abord en Italie puis en l’Encyclopédie : et d’Alembert, de réputation encore assez
France, s’ouvrent à une mission nouvelle : dif- la machine modeste mais d’une ampleur intellectuelle
fuser les connaissances. C’est alors l’éclosion arithmétique rare, sont chargés de cette édition. À l’origine,
des « dictionnaires universels ». Sous ce titre, de Pascal. l’ouvrage devait constituer dix volumes ; à son
l’académicien franc-tireur Furetière publie le achèvement, il en atteindra vingt-huit – dix-
sien en 1690 ; continué en Hollande, puis par sept de discours
les jésuites en France, il devient, en 1704, le Naître, v. neut. (Gram.) venir au monde. (articles) et onze de
Dictionnaire universel de Trévoux. La même S’il falloit donner une définition bien rigou- planches (illustra-
À lire année paraît à Londres le Lexicon Techni- reuse de ces deux mots, naître et mourir, tions) – et aura exigé
Écrire cum: or, an Universal English Dictionary of on y trouveroit peut-être de la difficulté. Ce de Diderot plus de
l’Encyclopédie. Arts and Sciences, de John Harris, puis, en que nous en allons dire est purement systé- vingt-cinq années de
Diderot : de l’usage 1728, la Cyclopaedia, or an Universal Dictio- matique. À proprement parler, on ne naît travail. Éditée par
des dictionnaires nary of Arts and Sciences, du polygraphe point, on ne meurt point ; on étoit dès le souscription, l’Ency-
à la grammaire Ephraïm Chambers. Cet essor européen des commencement des choses, et on sera clopédie ou Diction-
philosophique,
Marie Leca-Tsiomis, dictionnaires universels fut marqué par la cir- jusqu’à leur consommation. Un point qui naire raisonné des
éd. Voltaire Foundation, culation de leurs contenus et par d’impor- vivoit s’est accru, développé, jusqu’à un cer- sciences, des arts et
528 p., 81 €. tants enjeux religieux, scientifiques, poli- tain terme, par la juxtaposition successive des métiers, 1751-
tiques et financiers. C’est ainsi qu’au milieu d’une infinité de molécules. Passé ce terme, 1772, fut la plus
Diderot et les du xviiie siècle l’idée vint à de grands éditeurs il décroît, et se résout en molécules sépa- grande entreprise
encyclopédistes, et imprimeurs-libraires parisiens de donner rées qui vont se répandre dans la masse éditoriale du siècle,
gravure d’après une traduction très augmentée de cette générale et commune. tant en volume et en
Meissonier. Cyclopaedia à succès. capital investi qu’en
force humaine employée, et connut un suc-
cès dont témoignent ses multiples contre-
façons et rééditions plus ou moins pirates.
On sait que la publication de cet ouvrage « im-
mense et immortel », ainsi que le qualifiera
Voltaire, souleva orages et tempêtes. Car c’est
loin d’être un savoir tranquille celui qu’il of-
frait, et ses pages sont souvent traversées par
les combats du siècle, qu’ils soient politiques,
religieux ou scientifiques : par exemple,
« Autorité politique », « Droit naturel », « Into-
lérance », de Diderot, « Élémens des sciences »,
« Genève », de d’Alembert, « Économie poli-
tique » de Jean-Jacques Rousseau, ou encore
harlingue/roger-viollet

« Inoculation » de Tronchin, pionnier de la va-


riolisation, si contestée. Très tôt, le pouvoir
royal est alerté. Composée des jésuites, me-
nant campagne dans leur Journal de Trévoux
contre l’« impiété » encyclopédique, renforcée
par les jansénistes et leurs représentants aux

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coll. jean Vigne/kharbine tapabor


parlements, une véritable conjuration parvient la postérité n’a rien d’une pose, et tout le Rousseau de la musique, Dumarsais de la
à faire interdire l’Encyclopédie – en 1752 tem- texte retentit de la nécessité d’anticiper. Dide- grammaire générale, etc. Parmi ses contribu-
porairement, puis définitivement en 1759, rot n’a cessé, toute sa vie, de penser les « vicis- teurs, on compte Voltaire, Turgot, Montes-
avec révocation du « privilège » et condamna- situdes perpétuelles » de la nature : tout quieu, Marmontel, d’Holbach, Quesnay, Fal-
tion papale : « Damnatio et prohibitio ». Se- change et tout passe, les mondes, les empires. conet, Grimm, sans oublier les anonymes,
crètement continués, les dix derniers volumes Et, au cœur même du labeur encyclopédique, artisans et artistes : plus de cent cinquante
d’articles parurent en 1765, tandis que les vo- en pleine conscience de la précarité de l’en- collaborateurs sont dénombrés, la plupart
lumes de planches furent achevés en 1772. treprise, il en pense l’urgence et le nécessaire issus de la bourgeoisie d’Ancien Régime et
L’ensemble de l’ouvrage aura vu le jour grâce renouvellement : « L’intérêt que l’on prenait liés à l’activité productive de leur siècle. Elle
à la discrète protection de Malesherbes, alors à certaines inventions, s’affaiblit de jour en fait aussi la part belle aux méprisés « arts
directeur de la Librairie, au dévouement in- jour, et s’éteint » ; de même que les opinions, mécaniques » (par opposition aux arts « libé-
lassable du chevalier de Jaucourt, et surtout les savoirs « vieillissent, et disparaissent raux » ou « beaux-arts ») : c’est Diderot, prin-
à la pugnacité de Diderot, le maître d’œuvre, comme les mots », dit-il dans l’article « Ency- cipalement, qui se chargea de la description
qui dut affronter, entre-temps, l’abandon de clopédie », somme unique de réflexions et de des arts et des métiers, réunissant les pro-
d’Alembert, des accusations de plagiat et, pis conseils déjà tournée vers ses successeurs. cédés de fabrication, les inventions et les
sans doute, la censure secrète de ses propres Lui-même, d’ailleurs, rêva plus tard, mais en « secrets » d’ateliers. Pour former cette col-
articles par son principal éditeur ! vain, de refaire l’Encyclopédie… lection unique de termes de métiers, et
Qu’eut-elle donc d’exceptionnel, en son contrer la confusion régnant dans les savoirs
Une polyphonie, non un système temps ? D’abord, d’être une œuvre collec- techniques, il alla jusqu’à souhaiter une me-
Diderot a défini l’enjeu de l’entreprise en des tive et non, comme les ouvrages antérieurs, sure constante de longueur, de poids et de
lignes fameuses : « Le but d’une encyclopédie le travail d’un compilateur. Elle fait appel aux force, cette unité des poids et des mesures
est de rassembler les connaissances éparses savants, savoirs vivants et neufs : d’Alembert que réalisera, quelques décennies plus tard,
sur la surface de la terre ; d’en exposer le sys- s’occupe des mathématiques, Diderot de la Révolution. Il fut, comme le disait Jacques
tème général aux hommes avec qui nous l’histoire de la philosophie, Daubenton de Proust, « le premier homme de lettres qui ait
vivons, et de le transmettre aux hommes qui l’histoire naturelle, Tronchin et Bordeu de considéré la technologie comme une partie
viendront après nous ; afin que les travaux la médecine, Blondel de l’architecture, de la littérature ». L’Encyclopédie offre
des siècles passés n’aient pas été inutiles pour également onze volumes de planches, car,
les siècles qui succéderont ; que nos neveux Selon Jacques Proust, selon Diderot, « un coup d’œil sur l’objet ou
devenant plus instruits, deviennent en même il fut « le premier homme sur sa représentation en dit plus qu’une
temps plus vertueux et plus heureux ; et que de lettres qui ait considéré page de discours ». Grâce à ces gravures, la
nous ne mourions pas sans avoir bien mérité la technologie comme nature, l’activité humaine et tous les sec-
du genre humain » (article « Encyclopédie »). une partie de la littérature ». teurs de la technique et de la production
« Nos neveux » ! cette dédicace inaugurale à deviennent intelligibles : l’anatomie,

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Dossier Diderot
Fraîcheur, s. f. (Gramm.) ce mot se dit
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de la sensation que nous éprouvons, de l’en­


l’histoire naturelle, mais aussi le travail, droit où nous l’éprouvons et de la cause quicritique : critique des savoirs, dans leur élabo­
ses lieux, ses outils, ses gestes… nous la fait éprouver. Ce que l’on cherche ration, leur transmission et leur représen­
L’Encyclopédie est un dictionnaire, mais qui dans les chaleurs accablantes de l’année, ettation, critique du langage, des préjugés, des
se veut « raisonné ». Ainsi les articles sont­ils, interdits de pensée et du dogme. On y
ce que l’on sent avec tant de plaisir à l’ombre
en principe, accompagnés de la « branche » chercherait en vain un « système », une pen­
des arbres, dans le voisinage des eaux, à l’abri
de savoir dont ils relèvent, permettant une des ardeurs du soleil, à l’impression légèresée unifiée, une autorité indiscutée ; et, de
lisibilité transversale, renforcée par les renvois cette œuvre à laquelle ont collaboré des es­
d’un air doucement agité, au fond des forêts,
entre articles. En tête de l’ouvrage est placé sous un antre, dans une grotte, c’est de la prits si divers, sceptiques, athées, protestants,
l’« arbre encyclopédique », figurant un sys­ voire pieux abbés, jaillit une véritable poly­
fraîcheur. Virgile a renfermé dans deux vers
tème des connaissances ; ce fut un geste inau­ tout ce que deux êtres peuvent éprouver phonie. C’est bien en quoi, au­delà des
gural, toujours fascinant, mais qui, confronté erreurs, précautions ou contradictions qu’on
à­la­fois de sensations délicieuses : celles de
à l’expérience, eut une portée très limitée. peut parfois y trouver, l’Encyclopédie, « ten­
la tendresse et de la volupté, de la fraîcheur
Il y eut loin, en effet, de ces principes abstraits et du silence, du secret et de la durée. tative d’un siècle philosophe », témoigne de
de départ à la réalisation de l’ouvrage, qui, ce que furent les Lumières : l’appétit de sa­
Hic gelidi fontes ; hic mollia prata, licori ;
dans tous les sens du mot, fut une expérience. Hic nemus ; hic ipso tecum voir, la liberté de penser, le goût d’inventer et
Bien des articles ont dû être improvisés, écrits [consumerer ævo. la nécessité de douter. Il émane souvent de
au rythme des combats quotidiens, d’impé­ Quelle peinture ! ces pages, réputées de nos jours austères,
ratifs quasi journalistiques, l’urgence n’ôtant une sorte d’impatience allègre, aux antipodes
rien à leur qualité : ainsi, d’Alembert et son tant de la dérision
article anti­jésuite, « Collège », Diderot et son désabusée que de la
« Casuiste ». Ce dernier, en outre, fit souvent triste union du savoir
feu de tout bois, réemployant opportunément et du sérieux.
toutes sortes d’écrits : ici, une lettre à sa Dans la postérité im­
maîtresse (article « Naître »), ou à son cha­ médiate de l’Encyclo-
noine de frère (article « Intolérance ») ; là, une pédie, outre un Sup-
dédicace audacieuse, réutilisée pour définir plément et une Table,
le mot « Jouissance ». publiés à partir de
1776, on trouve les
« Changer la façon commune éditions de Genève,
de penser » de Toscane (Lucques
Enfin, dernière particularité, l’Encyclopédie et Livourne), la re­
traite aussi des mots de la langue commune fonte protestante
(voir les extraits en encadrés). On ignore d’Yverdon, l’Encyclo-
souvent cet aspect des choses, si opposé à pédie méthodique de
nos schémas de pensée contemporains. Les Panckoucke et, au
encyclopédies actuelles ont en effet tendance xixe siècle, ces monu­
à exclure la langue commune. Diderot, au ments que sont, sous
contraire, s’est particulièrement consacré à l’Empire, la Descrip-
réfléchir à cette langue courante, et, sous la tion de l’Égypte, ou,
rubrique « grammaire », a défini à sa manière plus tard, le Grand
des centaines de mots tels que délicat, confi- Dictionnaire de
dence, hideux, rêver, ou voluptueux. C’est Pierre Larousse. À
que la langue, véhicule des connaissances, est l’heure d’Internet,
aussi le moule premier de l’usage, vecteur l’Encyclopédie paraît
coll. jean Vigne/Kharbine Tapabor

des préjugés implicites d’une société, en toujours contempo­


même temps que le matériau de l’écrivain et raine : n’offre­t­elle
de son imaginaire, l’espace essentiel de la pas un véritable par­
liberté de penser et de l’exercice de l’enten­ cours interactif, grâce
dement. Il faut donc – ce qu’il fit – interroger au jeu des renvois
les mots : le caractère d’un bon dictionnaire, entre articles, dont
écrit­il, est de « changer la façon commune de nos liens hypertextes
penser »… Car, plus que tout, ce qui caracté­ sont l’avatar élec­
rise l’Encyclopédie est d’avoir été un recueil Planche « Anatomie » pour l’Encyclopédie, édition de 1751. tronique ? Contem­
poraine, elle l’est
aussi dans sa volonté de questionner et de
IndIgent, adj. (Gram.) homme qui manque des choses nécessaires à la vie, au milieu de décloisonner les savoirs, de viser une commu­
ses semblables, qui jouissent avec un faste qui l’insulte, de toutes les superfluités possibles. nication universelle. Et sans doute dépasse­
Une des suites les plus fâcheuses de la mauvaise administration, c’est de diviser la société t­elle en partie notre temps par sa capacité à
en deux classes d’hommes, dont les uns sont dans l’opulence & les autres dans la misère. rendre, dans une langue limpide, le savoir ac­
L’indigence n’est pas un vice, c’est pis. On accueille le vicieux, on fuit l’indigent. On ne le cessible à ceux qui le recherchent et par son
voit jamais que la main ouverte & tendue. Il n’y a point d’indigent parmi les sauvages. projet même, auquel seul donne sens le souci
du « genre humain » et de son avenir.
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En sciences, il pose
les jalons de l’évolution
Nourri de multiples lectures savantes, le matérialiste finit
par juger les systèmes mathématiques trop abstraits et figés.
Il leur préfère la chimie et la biologie, qu’il juge seules
capables de saisir un monde se transformant constamment.
Par Gerhardt Stenger

T
ous les philosophes des Lumières, ou presque, Réflexions sur la cohésion des corps et un
possédaient une culture scientifique à faire écrit intitulé Sur deux mémoires de d’Alem-
pâlir nos modernes hommes de lettres. Auteur bert. L’un concerne le calcul des probabilités,
d’un Discours sur les motifs qui doivent nous l’autre l’inoculation ; Diderot osa y critiquer
encourager aux sciences, Montesquieu se un des plus grands mathématiciens français Vient de paraître
livra entre 1717 et 1725 à des études de phy- de son époque. Peu de temps après, il com-
sique, de médecine et d’histoire naturelle mença à rassembler une documentation Diderot.
Le Combattant
dans le cadre des activités de l’Académie de impressionnante sur la physiologie, mot qui de la liberté,
Bordeaux. Lors de son exil à Cirey (1734- désigne, au xviiie siècle, la science qui traite Gerhardt Stenger,
1744), Voltaire mena avec Mme du Châtelet des phénomènes de la vie et des fonctions éd. Perrin, 800 p., 29 €.
des expériences en physique, en chimie et en des organes. L’ensemble de ses notes de lec- Une vaste synthèse, très
informée (en particulier sur
astronomie, dans un laboratoire qu’il avait fait ture prises pendant une quinzaine d’années la question de la science)
installer au château. Quant à Rousseau, qui fut ensuite coulé dans le moule d’une forme et toujours très claire,
s’est très tôt et longuement intéressé à la rigoureuse, les Éléments de physiologie. de l’œuvre de Diderot.
chimie, nous avons de lui un gros manuscrit Un ouvrage de référence,
d’Institutions chimiques, publié pour la pre- Toute loi prétendument quoique parfois un peu
désincarné – il y manque
mière fois entre 1918 et 1921. universelle est réductrice la présence de l’homme.
Diderot ne fit pas exception à la règle. Mais Diderot, on le voit, a profondément réfléchi À lire en gardant ouverte
n’est-ce pas lui faire trop d’honneur que de sur divers problèmes touchant aux mathéma- la biographie de référence
le traiter en « homme de science » ? À l’opposé tiques et aux sciences naturelles. S’il ne s’est d’Arthur Wilson, presque
des penseurs qu’on vient de citer, il n’a en jamais départi de son goût pour les premiè- son contraire et donc
aussi son complément.
effet, lui, jamais pratiqué la recherche expéri- res, il était néanmoins foncièrement hostile à
mentale, pas même en amateur ; et sa culture la géométrisation de
scientifique resta essentiellement littéraire, l’Univers, opposé aux « Ce que nous prenons
faite de lectures et de conversations. Avec une philosophes et hom- pour l’histoire de la nature,
passion qui ne s’est jamais démentie, il se tint mes de science d’ins- n’est que l’histoire très
pourtant, tout au long de sa vie, au courant piration newtonienne incomplète d’un instant. »
des nouveautés scientifiques, soucieux de qui comparaient
contribuer à la transformation de la vie celui-ci à une horloge construite par un Dieu À lire aussi
humaine par la science, devenue facteur de architecte. Les mathématiques, déclare-t-il
La Philosophie
puissance et de bien-être. ainsi dans ses Pensées sur l’interprétation de expérimentale de
Sorti du collège en 1732, il venait de passer la nature (1754), sont un jeu dont les règles Diderot et la Chimie.
dix ans à l’étude des mathématiques et des sont fixées par l’homme, sans fondement Philosophie,
belles-lettres lorsqu’il fit paraître en 1748, objectif dans la nature. En appliquant, sur la sciences et arts,
l’année même de la publication des Bijoux réalité, des constructions rationnelles, on François Pépin,
éd. Classiques Garnier,
indiscrets, des Mémoires sur différents sujets risque de prendre l’échafaudage pour la char- 774 p., 49 €.
de mathématiques. Il y prétendait corriger pente, autrement dit de simplifier de manière Dans le vif
Euler et Newton sur des points précis d’acous- excessive l’ordre complexe de la nature. du sujet. Diderot,
tique et de physique. Son travail est loin Cette critique diderotienne est fondamen- corps et âme,
d’être négligeable : il reçut un très bon accueil tale. Les prétendues lois universelles sont, Caroline Jacot Grapa,
de la part des autorités scientifiques. Suivront estime-t-il, bien souvent trop réductrices, éd. Classiques Garnier,
504 p., 48 €.
en 1761 deux opuscules mathématiques : les car elles ne tiennent pas compte des

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Dossier Diderot 62

BNF
Le Rêve « différences insensibles », de la « finesse » Après la publication des Pensées sur l’inter-
de d’Alembert, de la nature : « La nature a ses lois, qui ne nous prétation de la nature, il suit assidûment les
manuscrit paraissent peut-être si générales, et s’étendre cours du chimiste Rouelle pendant trois ans.
autographe. uniformément à un si grand nombre d’êtres, Il est désormais convaincu que ce ne sont pas
que parce que nous n’avons pas la patience les mathématiques et la physique, mais la
ou la sagacité de connaître la conduite qu’elle chimie et la biologie, qui peuvent fournir des
tient dans la production et la conservation de
chaque individu. Nous nous attachons au gros
de ses opérations ; mais les finesses de sa
main-d’œuvre, s’il est permis de parler ainsi,
nous échappent sans cesse (1). »
Ose conjecturer !
La nature formant « une grande chaîne qui

P
lie toutes choses », un tout continu, la notion assionné par les sciences, de codirecteur de l’Encyclopé-
de phénomène isolable est, à ses yeux, vide proche des savants de die, il associe en effet la mise en
de sens. Le réel est irréductible à toute clas- son temps et lecteur de avant des spécificités des diffé-
sification, toute systématisation absolue, car leurs ouvrages, Diderot en a rents savoirs à l’étude de leurs
la « vicissitude » ou le « flux » auxquels les aussi été un philosophe. Mais, relations. Ainsi, si la chimie et la
phénomènes naturels sont soumis rendent comme son épistémologie s’est physiologie ne sont pas réduc-
impossible une science exacte de la nature : élaborée en contact direct avec tibles à la physique – leurs prin-
« Si l’état des êtres est dans une vicissitude la science en train de se faire, il cipes étant plus expérimentaux
perpétuelle ; si la nature est encore à l’ouvrage est souvent difficile de distinguer et moins mathématisés –, ces sa-
[…] toute notre science naturelle devient chez lui la réflexion philoso- voirs ne constituent pas pour lui
aussi transitoire que les mots. Ce que nous phique de sa volonté de diffuser des territoires séparés. Il n’est ce-
(1) Article « Bois » de prenons pour l’histoire de la nature, n’est les savoirs et de participer à leurs pendant pas non plus en quête
l’Encyclopédie, dans que l’histoire très incomplète d’un ins-
Œuvres complètes, progrès positifs. Pour saisir cet d’une science ultime : s’il marque
Denis Diderot, tant (2). » Il ne s’ensuit cependant pas, pour aspect de sa pensée, il faut donc un intérêt particulier pour les
J. Fabre, H. Dieckmann, Diderot, que toute science soit vaine : il y a se déprendre des divisions disci- sciences prenant en charge les
J. Proust, J. Varloot de l’ordre dans la nature qui, même s’il ne plinaires rigides entre philoso- transformations matérielles et
(dir.), éd. Hermann
(dite « DPV »), dure qu’un « instant », peut faire l’objet de phie et sciences. le devenir des êtres (chimie,
t. VI, p. 198. savoirs particuliers étudiant les phénomènes Son épistémologie dépasse éga- sciences du vivant, physique ex-
(2) Pensées sur circonscrits par le temps et le lieu. Ce qu’il lement les frontières entre les périmentale, etc.), il ne cherche
l’interprétation de refuse catégoriquement, c’est de plaquer un sciences elles-mêmes. Dès les pas de clé universelle pour dé-
la nature, dans
Œuvres complètes, ordre momentané sur la totalité de l’Univers premières années de son travail chiffrer la nature. Il construit une
op. cit., t. IX, p. 94. considéré comme infini et éternel.

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modèles à l’« interprétation » de la nature. Et, et constituent les corps organisés. Une vision
enfin libéré, à partir de 1766, de ses tâches de qui n’a plus rien à voir avec le monde im-
directeur de l’Encyclopédie, il s’attelle à pré- muable de la science classique, pour laquelle
senter sa conception matérialiste de l’Univers la nature n’est pas chaotique et irrégulière,
dans un ouvrage philosophique ambitieux, Le mais déterminée et prévisible. Hanté par la
Rêve de d’Alembert, que deux autres œuvres question de la complexité, au sens moderne
compléteront : les Éléments de physiologie du terme, Diderot embrasse ainsi une pen-
déjà cités, qui ont non seulement pour tâche sée totalement inédite, proche d’une certaine
de dresser un tableau presque complet de la conception contemporaine de la science
science de son époque mais aussi de situer (Jacques Monod, François Jacob, Ilya Prigo-
l’homme dans son milieu biologique et de gine, Henri Atlan, etc.), qui récuse les dé-
définir sa nature d’être vivant et pensant ; terminismes simples et réductionnistes, de
puis les Principes philosophiques sur la type mécanique et linéaire, pour considérer
matière et le mouvement, dans lesquels il les enchevêtrements multicausaux, les

Josse/leemage
affirme que la conception abstraite de la interactions, voire les « inter-rétroactions »
matière de la physique classique est inopé- (Edgar Morin).
rante pour expliquer les processus chimiques Les conjectures audacieuses de Diderot font
complexes à l’œuvre dans la nature. Jean Le Rond d’Alembert aujourd’hui l’admiration unanime des his-
par Quentin de La Tour (xviiie siècle). toriens des sciences. Avec plus d’un siècle
« Fermentation générale » d’avance, il a opéré un changement de para-
Dernier dialogue philosophique d’envergure la formation de l’homme par un passage gra- digme dans la pensée occidentale en dénon-
dans l’histoire de la philosophie et de la lit- duel de la matière brute à la vie et à la pen- çant les conséquences mutilantes d’une sim-
térature occidentales, la trilogie du Rêve sée : son origine est identique à celle des ani- plification qui se prend pour le reflet de la
reprend le matérialisme athée là où la Lettre maux, il est fait de la même étoffe matérielle réalité. Et, seul en son époque, il a développé
sur les aveugles l’avait laissé, mais avec une qu’eux, sinon que la « machine » homme une vision cohérente de la nature déchiffrable
différence de taille : la spéculation purement devient un être pensant, alors que les ani- à l’aide de certains concepts formulés par la
philosophique de la Lettre est maintenant maux ne dépassent pas le stade de l’instinct. science actuelle, tels que la complexité et
solidement étayée par les faits scientifiques Pendant son rêve, le mathématicien d’Alem- l’auto-organisation. Il n’a toutefois pas pro-
que Diderot a accumulés depuis vingt ans. bert surmonte ses scrupules philosophiques posé d’explication au mécanisme des chan-
L’enjeu ? Montrer que l’hypothèse d’un de la veille : à l’instar des chimistes, il voit la gements qu’il voyait partout à l’œuvre ; il a
monde fortuitement issu de la « fermenta- matière en évolution constante, se muant en laissé, pourrait-on dire, à Lamarck et à Darwin
tion générale de l’Univers » est plus plausible des dissolutions et des combinaisons succes- le soin de construire des systèmes auxquels
que la croyance en l’intervention d’un Dieu sives, agitée éternellement du mouvement on donna ensuite les noms de « transfor-
créateur. L’embryogenèse du Rêve explique imprévisible des molécules qui se combinent misme » et d’« évolutionnisme »…

épistémologie
Légende plurielle, ouverte,
avec début en grascertaines propriétés
et suite en maigre. physiques ; Diderot valorise la fécondité Descartes et de Kant. Sans négli-
qui reconnaît la diversité des ma- et l’idéal d’une science entière- d’une imagination nourrie par les ger les apports de la mathémati-
nières d’élucider le réel tout en ment déductive reste présent pratiques scientifiques, qui elles- sation, Diderot refuse que tout
cherchant à les articuler. dans la physique des Lumières, mêmes mobilisent des enchaîne- concept scientifique doive être
Cette conception s’accompagne comme chez d’Alembert. Sous ments analogiques plus ou moins construit mathématiquement.
d’une valorisation remarquable ces aspects, la conjecture dide- conscients. Et s’il met en scène Et, sans sous-estimer l’impor-
de la conjecture. Certes, Diderot rotienne dessine une position ses méditations à ce sujet dans tance de la mécanique ration-
s’inscrit en cela dans une pro- subversive. Opposant à la re- des dialogues et des fictions, nelle, il valorise des savoirs plus
blématique récurrente des Lu- cherche de certitude déductive c’est aussi parce qu’il estime que expérimentaux, historiques et
mières. À son époque, on ne ou hypothético-déductive un la connaissance scientifique pro- qualitatifs, tels que la chimie,
cherche plus vraiment à déduire réseau d’inductions plus ou cède de l’imagination voire de la l’histoire naturelle et la méde-
toute la science de quelques prin- moins probables, elle relativise rêverie. Faire rêver un mathéma- cine. Il inverse, en outre, l’ordre
cipes a priori, encore moins à la les prétentions des sciences ticien, comme dans Le Rêve de d’analyse : au lieu de partir des
fonder, comme on le faisait sou- physico-mathématiques. d’Alembert, ou rêver, ainsi qu’il conditions d’intelligibilité, donc
vent au siècle précédent, sur des La conjecture n’intervient, de ce le fait en plusieurs occasions, en des structures de notre entende-
vérités métaphysiques. En outre, fait, pas chez lui à la manière chimiste et en médecin, suppose ment, il examine les pratiques
le recours à l’hypothèse est de- d’un moment ponctuel dans le d’avoir saisi l’élan conjectural ani- scientifiques et s’efforce de déve-
venu une pratique courante de raisonnement scientifique. Elle mant l’effort scientifique, tout en lopper leurs tendances les plus
la physique. Mais, comme le sou- est partout. Et elle prend un le prolongeant au-delà de ce que fécondes. Ce n’est donc pas une
ligne la Lettre sur les aveugles à sens original, qui va des hypo- la science elle-même propose. philosophie cherchant le fonde-
propos de l’optique géomé- thèses locales appelées par cer- « Ose conjecturer ! », tel pourrait ment universel des sciences dans
trique, ce recours a alors souvent taines expériences aux grandes être le mot d’ordre de son le sujet pensant qu’il propose,
pour fonction de permettre des perspectives théoriques telles épistémologie. mais une épistémologie des pra-
déductions mathématiques en que la sensibilité potentielle de Ces traits dessinent une autre tiques savantes et de l’élan
déterminant arbitrairement la matière. Dans tous les cas, modernité par rapport à celle de conjectural. François Pépin

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Dossier Diderot 64

Vive les libres


construire un traité énonçant des principes à
partir desquels on pourrait analyser la vie poli-
tique, mais plutôt à développer une pensée
politique à partir d’une réflexion sur sa propre

commerces !
actualité, dans un dialogue constant entre les
textes en marge desquels Diderot écrit et les
idées qu’ils suscitent. De ce point de vue, ses
contributions à l’Histoire des deux Indes de
l’abbé Raynal sont exemplaires.
Il s’agit d’un ouvrage monumental en quatre
Diderot n’a pas consacré un traité à sa philosophie volumes (1), qui vise à décrire le commerce et
politique : il l’a formulée de manière éparse et les entreprises coloniales des pays d’Europe
dans les Indes occidentales (c’est-à-dire les
souvent anonyme – par exemple lorsqu’il évoque Amériques) et orientales. Diderot a contribué
la colonisation des Amériques. de façon anonyme à cette entreprise collec-
Par Colas Duflo tive dès la première édition, en 1770, et ses
interventions vont aller en s’accroissant au fil
des rééditions, jusqu’à celle de 1780. Dans

D
cette somme, qui traite de géographie phy-
iderot n’a pas été reconnu comme un philo- Lettre de Diderot sique et humaine, d’histoire économique,
sophe politique. À la différence de l’Esprit des sur le commerce politique et religieuse, il est chargé de la par-
lois pour Montesquieu et du Contrat social de la librairie. tie « philosophique », soit de produire des
pour Rousseau, il n’y a, en effet, pas de grande commentaires, des interventions, des « dis-
œuvre systématique exposant sa philosophie L’abbé Thomas- cours », qui donnent du sens à l’entreprise.
politique. L’écrasante majorité de ses contem- Guillaume Raynal, Qu’est-ce qu’une histoire philosophique ? L’in-
À lire porains ne pouvait connaître de sa production maître d’œuvre de troduction le dit d’emblée : c’est d’abord une
Du matérialisme en ce domaine que quelques articles dissé- l’Histoire des deux histoire fondée sur l’expérience, c’est-à-dire
à la politique. minés dans les premiers volumes de l’Ency- Indes, dans laquelle sur la multiplicité des témoignages, des livres,
Études diderotiennes, clopédie (« Autorité politique », « Citoyen », Diderot évoque des faits. C’est ensuite une histoire écrite au
Colas Duflo, « Droit naturel »…). Pour le reste, les textes anonymement nom de la vérité : « Ô vérité sainte ! c’est toi
CNRS Éd., 240 p., 22 €.
Une série d’études
qui relèvent de cette préoccupation ont été la condition des seule que j’ai respectée » (p. 24), dégagée du
– certaines sont issues publiés anonymement, dissimulés à l’intérieur Indiens d’Amérique. préjugé, et en particulier de toute préférence
d’articles déjà publiés – sur d’écrits signés par nationale, sous le regard de la postérité et du
le matérialisme de Diderot, d’autres, ou n’ont haut de cette élévation d’esprit où le penseur
sa conception du « moi connu que la diffu- peut se dire qu’il est libre. Car il ne doit pas
multiple », l’apport de
la médecine à sa réflexion, sion manuscrite la seulement comprendre mais aussi juger : se
son anthropologie et plus minimale. Chez féliciter du progrès général des sciences et
sa politique, avec pour Diderot, pas de Traité des arts qu’on peut attribuer au commerce et,
hypothèse de lecture que, politique donc, mais à l’inverse, « verser l’imprécation et l’ignomi-
par-delà sa diversité, des pages écrites en nie sur ceux qui trompent les hommes et sur
l’œuvre est bien cohérente,
mais d’une cohérence réaction ou en marge ceux qui les oppriment » (ibid.).
« sans système ». d’autres textes, inter-
À lire, du même auteur : polées au milieu de Parler pour l’opprimé
Diderot philosophe, développements Diderot invente, dans l’Histoire des deux
paru chez Honoré Champion
selva/leemage

en 2003, qui vient


d’autres auteurs, Indes, une posture où le philosophe exerce
d’être réédité. ancrées, chez Raynal un discours « au nom de l’humanité » (p. 423),
ou pour Catherine II, à partir duquel il peut faire surgir la parole de
(1) Histoire dans l’actualité de l’opprimé dans le récit historique qui, sans
philosophique son temps. La seule œuvre politique pouvant cela, serait toujours
et politique
des établissements être lue pour elle-même, indépendamment « Puissent les vraies celui des victoires
et du commerce du contexte, serait à la rigueur le Supplément lumières faire rentrer dans des oppresseurs
des Européens dans les au Voyage de Bougainville. C’est peu pour leurs droits des êtres qui – parole que, bien
deux Indes, Guillaume-
Thomas Raynal,
un auteur majeur… n’ont besoin que de les souvent, nul ne peut
Anthony Strugnell Sans doute est-ce là d’abord le résultat des sentir pour les reprendre ! » entendre. Qui écou-
(dir.), tome I, circonstances. Depuis l’incarcération de Vin- tera, en effet, la
éd. Ferney-Voltaire, cennes, Diderot ne peut pas publier de textes géniale harangue aux Hottentots : « Fuyez !
Centre international
d’étude du xviiie siècle, sur la politique, la religion ou les mœurs. Mais malheureux Hottentots, fuyez ! enfoncez-vous
2010. Toutes les on peut également penser que la forme par- dans vos forêts » (p. 192) ? Ni le destinataire
citations de cet article, ticulière de ses écrits en la matière témoigne ni son oppresseur (p. 193). Le point de vue
ainsi que d’une façon originale d’envisager l’activité de l’universel risque fort de n’être perçu de
leurs paginations,
sont données philosophique comme réflexion sur le personne. C’est pourtant là que se joue une
dans cette édition. présent. Philosopher, ici, ne consiste pas à part décisive de ce que peut être une histoire

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interne jamais totalement résolue. D’un côté,


c’est à l’Europe, et singulièrement à la France,
de « retirer un peuple nombreux des horreurs
de la barbarie ; de lui donner des mœurs hon-
nêtes, une police exacte, des lois sages, une
religion bienfaisante, des arts utiles et agré-
ables ; de l’élever au rang des nations instruites
et civilisées » (p. 358). Mais, de l’autre, cela
s’accomplit dans le cadre d’une entreprise de
colonisation qui, au regard du droit naturel
comme de la réalité historique, est condam-
nable. L’Histoire des deux Indes souligne bien
l’idée qu’apporter les Lumières ne peut en
aucun cas être une justification légitimant une
entreprise colonisatrice – d’autant que per-
sonne ne doute en réalité qu’une telle justifi-
cation dissimule le simple appât du gain.

Pour une « société universelle »


Une solution à cette contradiction existe. Elle
passe par la mise en application de l’idée phi-
losophique de « société universelle », qui
interdit le rapport prédateur à l’autre. Lorsque
l’humanité fait société, la libre circulation
n’est plus pillage et exploitation des faibles
par spoliation de leurs droits, mais reconnais-
sance de ces derniers : « La société universelle
existe pour l’intérêt commun et par l’intérêt
réciproque de tous les hommes qui la com-
posent. De leur communication il doit résul-
ter une augmentation de félicité. Le com-
merce est l’exercice de cette précieuse liberté,
à laquelle la nature a appelé tous les hommes,
a attaché leur bonheur et même leurs vertus.
Disons plus ; nous ne les voyons libres que
dans le commerce ; ils ne le deviennent que
par les lois qui favorisent réellement le com-
merce : et ce qu’il y a d’heureux en cela, c’est
qu’en même temps qu’il est le produit de la
liberté, il sert à la maintenir » (p. 567). Une
citation exemplaire de la manière dont Dide-
rot et ceux qui lui sont proches envisagent les
BNF

Lumières : non comme un état, mais comme


philosophique : si l’historien doit posséder colonisation juste ? Le philosophe est celui qui un travail en vue de libérer les individus de la
l’impartialité de celui qui parle au nom de la indique les bonnes lois en rappelant les prin- soumission dans laquelle ils sont maintenus
vérité et de l’humanité, il ne peut, en revanche, cipes du droit naturel et dissipe la superstition par leur propre ignorance. L’éloge du com-
avoir de neutralité axiologique. Dans sa en diffusant les savoirs. Son intervention dans merce, où on peut lire l’héritage de Montes-
dimension philosophique, l’histoire doit se le texte de Raynal a précisément pour sens quieu, est fondé sur l’idée que la libre circu-
faire également normative et prescriptive. d’énoncer le travail des Lumières, et, contre lation des biens, des personnes et des savoirs
La conclusion du livre IV, consacré à la France, l’imposture des religions et des puissants, de a une fonction pacificatrice et éclairante. Les
assume pleinement ce passage du descriptif dire leur mission comme une entreprise de échanges permettent la comparaison, la mise
au normatif : « Principes que doivent suivre libération : « Puissent les vraies lumières faire en relation, la fin des préjugés et la constitu-
les Français dans l’Inde, s’ils parviennent à y rentrer dans leurs droits des êtres qui n’ont tion, à terme, de cette société universelle, for-
rétablir leur considération et leur puissance. » besoin que de les sentir pour les reprendre ! mée d’individus libres et éclairés, que Kant
Elle donne lieu à un texte important, où Sages de la terre, philosophes de toutes les appellerait une idée régulatrice et d’autres
s’énonce l’idée d’une mission civilisatrice de nations […] ayez le courage d’éclairer vos une rêverie utopique, mais que les textes de
la France, qui doit porter les lumières et non frères ! » (p. 71-72). Diderot mettent déjà en scène – une société
l’oppression. On sait toute l’ambiguïté du Il est clair que, rapporté à la réalité historique où le philosophe européen alerte les Hotten-
message qui s’invente ici : peut-on porter de la colonisation, ce thème se heurte à une tots (ou les Indiens ailleurs) contre les menées
quelque chose à des gens qui ne l’ont pas contradiction. Il nous semble cependant que colonisatrices des Européens, et où, en retour,
demandé sans exercer une forme d’oppres- l’Histoire des deux Indes ne l’ignore pas, mais le Tahitien aide l’aumônier de Bougainville à
sion ? Peut-il, en d’autres termes, y avoir une la met en scène dans une forme de tension se libérer de ses préjugés sur les mœurs.

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Dossier Diderot 66

Toutes les voix


possibles du roman
La fiction, chez Diderot, ne se réduit pas à illustrer ses théories :
il s’agit d’en expérimenter la productivité à travers
tous les genres, masculin ou féminin, tragique ou comique…
par Michel Delon

«
P
ar un roman, écrit Diderot dans son Éloge de
Richardson, paru dans le Journal étranger
de janvier 1762, on a entendu jusqu’à ce jour
un tissu d’événements chimériques et fri­
voles, dont la lecture était dangereuse pour
le goût et pour les mœurs. » Et, pour mieux
chanter les mérites de l’auteur anglais de
Paméla ou la Vertu récompensée (1740) et
de Clarisse Harlowe (1748), il s’en prend à
la tradition du récit d’aventures. De même
que, contre les formes classiques de la tragé­
die et de la comédie, il prône un nouveau
théâtre, il oppose aux péripéties et autres
rebondissements romanesques l’histoire
pathétique et morale : « Je voudrais bien
qu’on trouvât un autre nom pour les ouvrages
de Richardson, qui
« Comment s’étaient-ils élèvent l’esprit, qui
rencontrés ? Par hasard, touchent l’âme, qui
comme tout le monde. respirent partout
Comment s’appelaient-ils ? l’amour du bien, et
Que vous importe ? » qu’on appelle aussi
des romans. »
Vient de paraître Le vœu de Diderot ne sera pas exaucé. Le
Diderot cul roman qui s’épanouit au xviiie siècle est une
forme polymorphe irréductible à tout schéma
pacôme poirier/wikispectacle

par-dessus tête,
Michel Delon, fixe. La Princesse de Clèves s’était définie
éd. Albin Michel, contre les longues sagas précieuses ; les
430 p., 24 €. formes à la première personne, romans par
Du boulevard Diderot à
un dialogue entre Michel lettres et récits­mémoires, s’imposent contre
Delon et Diderot dans la les fictions nourries d’imaginaire. Le roman
veine du Neveu de Rameau, peut s’allonger en une série de suites ou se
en passant par Langres, réduire à un bref récit, accumuler les coups
Vincennes, sa fille
Angélique, et Sophie
de théâtre ou s’intérioriser dans l’expression fond des organes contredit les discours Jacques et son
(Volland), une promenade des réactions individuelles. Son histoire est convenus. La fiction autorise au romancier maître, pièce tirée
sensible dans l’univers faite de retournements et de dépassements. toutes les fantaisies et les facéties. Elle lui fait du roman de
du philosophe, qui Diderot lui­même a joué des ressources imaginer des muselières comme autant de Diderot par Milan
emprunte son célèbre diverses du genre. Au début de sa carrière variantes des ceintures de chasteté, ou bien Kundera, mise en
« art de la digression » :
en sort un bel essai littéraire, en 1748, il publie anonymement Les des instruments de mesure de la libido pour scène en 1998 par
agréable et nourrissant. Bijoux indiscrets, roman libertin et allégo­ mieux apparier les couples. Elle fonde la cri­ Nicolas Briançon,
rique qui, à la suite du Sopha de Crébillon, tique sociale et illustre les tâtonnements de puis reprise
traque les contradictions des hommes et des l’empirisme. Elle va surtout lui offrir la pos­ en 2008.
femmes entre désir et devoir social. Les sexes sibilité de mener de front des expériences
prennent la parole, et cette voix venue du contradictoires. Le philosophe récuse la

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Suzanne, la jeune femme, choisit le pathé­ européennes. La Religieuse s’ouvre par un


tique ; elle parle à la première personne, éloge qui vaut comme captatio benevolen-
cherche à attendrir un protecteur potentiel. tiae, cette technique oratoire visant à attirer
Sa voix est solitaire. Dans un récit à la troi­ l’attention de l’interlocuteur : « La réponse
sième personne qui entend rendre le brou­ de M. le marquis de Croismare, s’il m’en fait
haha du monde et la concurrence des dis­ une, me fournira les premières lignes de ce
cours, Jacques, le jeune homme, raconte, lui, récit. Avant que de lui écrire, j’ai voulu le
ses aventures et fait en particulier l’histoire connaître. C’est un homme du monde, il
de ses amours. Sa voix se mêle et parfois se s’est illustré au service ; il est âgé. […] On
heurte aux autres. Au fil chronologique que m’a fait l’éloge de sa sensibilité, de son hon­
suit Suzanne pour prouver son bon droit, neur et de sa probité. » En insistant sur l’âge
s’oppose la discontinuité des souvenirs de de son protecteur, Suzanne Simonin écarte
Jacques, de son maître et de ceux qu’ils ren­ toute équivoque. Elle en cherche un qui soit
contrent. Les dialogues se superposent, vertueux. Mais, au­delà d’un cas particulier,
traversés par celui du narrateur et de son ce sont les princes abonnés à la Correspon-
lecteur. La religieuse revendique l’authen­ dance littéraire qui sont invités pratiquer la
ticité du témoignage ; Jacques s’amuse du séparation de l’Église et de l’État. Jacques
bavardage universel. commence, lui, par une intervention qui
hiérarchie entre théorie et pratique ; le pourrait être celle d’un commanditaire, ha­
romancier peut jouer du double registre de Naissance du feuilleton bitué à régler fêtes et spectacles : « Comment
l’imagination et de la réflexion. Clarisse Harlowe, qui rapporte les malheurs s’étaient­ils rencontrés ? Par hasard, comme
Quand il compose l’Éloge de Richardson, il de la jeune et sensible Clarisse persécutée tout le monde. Comment s’appelaient­ils ?
a en effet en chantier l’histoire d’une reli­ par Lovelace, le libertin, est le modèle de La Que vous importe ? D’où venaient­ils ? Du
gieuse qui proteste contre les vœux forcés. Il Religieuse. Un autre roman anglais peut ser­ lieu le plus prochain. Où allaient­ils ? Est­ce
connaît la situation de l’intérieur et n’a pas vir de modèle à Jacques le fataliste : Tristram que l’on sait où l’on va ? » Le lecteur
de mal à faire parler à la première personne Shandy de Sterne, paru dix ans après le chef­ d’aujourd’hui admire le jeu métaroma­
Suzanne Simonin dans un mémoire qui est d’œuvre de Richardson. Dans la famille nesque, mais la tension entre vraisemblance
un appel au secours. La Religieuse se pré­ Shandy, chacun est le jouet de ses habitudes romanesque et liberté narrative intéresse
sente comme le récit, sorti clandestinement et de ses manies. Tristram pourra­t­il être d’abord Diderot en référence au débat phi­
du couvent, des violences morales et phy­ éduqué selon les principes pédagogiques de losophique sur la liberté et à la revendication
siques exercées contre une conscience indi­ son père ? Diderot s’enchante du mélange d’autonomie civile et sociale : Jacques in­
viduelle. C’est le rapport clinique d’une des voix et des thèmes, où le débat philoso­ tègre une discussion esthétique à ses déve­
situation de claustration, d’isolement de phique se trouve illustré et débordé par loppements narratifs. L’intrigue s’achève par
femmes entre elles. Ultérieurement, sans l’anecdote. Jacques proclame la prédétermi­ une série d’additions ou de fragments,
qu’on puisse en dater avec précision la nation et se souvient que son capitaine se comme si le texte restait ouvert et s’offrait à
genèse, Diderot se lance dans un récit paral­ réclamait de Spinoza : en bon chrétien, le l’intervention des lecteurs. On a pu parler de
lèle qui ne raconte plus l’aliénation d’une maître croit à la liberté. La discussion rebon­ récit ironique ou excentrique, on dirait
jeune femme privée de sa liberté, mais celle dit entre le narrateur qui affirme sa liberté aujourd’hui interactif. La matière roma­
d’un jeune homme engagé dans l’armée puis créatrice et le lecteur qui revendique ses nesque déjoue la vieille opposition aristoté­
employé comme domestique. Il n’est pas droits et privilèges de consommateur. licienne entre l’actif et le passif, entre la
enfermé comme Suzanne, il doit suivre un Les deux romans renvoient de fait à leurs liberté et l’assujettissement. Elle dessine l’es­
maître dans un périple à cheval. On a reconnu conditions de diffusion. Diderot ne les a pas pace théorique de concepts qui ne sont pas
Jacques le fataliste. Son fatalisme, constat édités. Il les a confiés à la Correspondance proprement pensés.
que les êtres et les événements sont déter­ littéraire, périodique manuscrit recopié à
minés de l’extérieur, n’est que la théorisation quelques exemplaires pour les abonnés prin­ La Religieuse, « contrepartie »
de sa condition de soldat ou de domestique ciers, de Berlin et Gotha à Stockholm et de Jacques le fataliste
soumis à une autorité supérieure. Mais, alors Saint­Pétersbourg, où ils ont été diffusés en En septembre 1780, dans une lettre à Hein­
que Suzanne, qui a fait vœu d’obéissance, se plusieurs livraisons de 1778 à 1783. Si de rich Meister qui a pris la suite de Grimm à la
révolte, fait appel, enfreint la règle et finit par nombreux romans avaient été auparavant tête de la Correspondance littéraire, Dide­
s’enfuir, Jacques fait preuve d’un savoir­faire publiés sous forme de volumes successifs, rot présente La Religieuse, remplie de
qui le rend souvent maître de son maître et ces deux récits sont peut­être les premiers tableaux pathétiques, comme « la contre­
d’une liberté paradoxale comme jeu avec la feuilletons, un demi­siècle avant la systéma­ partie de Jacques le fataliste ». L’aventure
loi et conscience de la nécessité. Il peine à tisation du procédé dans la presse de joyeuse des deux hommes en voyage, se
reconnaître l’autorité de son employeur, l’époque romantique. Les lecteurs de la Cor- racontant des histoires plutôt lestes, servirait
mais sait que le désordre qui se nomme respondance littéraire prennent connais­ ainsi de pendant au récit tragique d’une
ordre social donnera toujours raison au sance de Jacques le fataliste en dix­sept femme immobilisée, insensible aux sollicita­
maître contre son domestique. Derrière le livraisons, puis de La Religieuse en neuf. Et tions sensuelles d’une supérieure aussi bien
fatalisme comme soumission dont il ne cesse le dialogue que Suzanne cherche à engager qu’à celles d’un confesseur. Ce serait pour­
de se réclamer, il en suggère un autre, avec le marquis de Croismare ou celui que le tant mal connaître le romancier que de l’ima­
comme déterminisme au sens moderne du narrateur de Jacques mène avec un lecteur giner se contentant de ce simple contraste.
terme. Le néologisme déterminisme n’entre exigeant prennent un sens nouveau à être Grimm avait expliqué que La Religieuse était
en français qu’un demi­siècle plus tard. replacés dans la sociabilité des cours le résultat d’une mystification. Diderot

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Dossier Diderot 68

et sa bande de joyeux copains auraient l’efficacité littéraire. La scène de l’écrivain en


supérieures qui offrent une typologie des
imaginé une farce pour faire revenir de Nor­ larmes se retrouve dans le Paradoxe sur le réactions à l’enfermement et au célibat : le
mandie leur ami, le marquis de Croismare : comédien : le grand écrivain, tout comme mysticisme, la cruauté qui ne se nomme pas
l’appel au secours d’une religieuse sans voca­ l’acteur de talent, parvient à concilier une encore sadique, et l’homosexualité. L’émotion
tion. Des lettres auraient été échangées, puis sensibilité première et une maîtrise seconde. provoquée par le rituel et par le dogme, que
l’invention littéraire aurait outrepassé le jeu La Religieuse est peut­être née d’une trom­ l’athée considère comme une fiction, le sen­
mondain, et l’effet pathétique pris une perie et d’un jeu avec la sensibilité de Crois­ timent d’appartenance à une communauté de
ampleur qui n’était plus celle de la plaisante­ mare ou du lecteur, la confession de Suzanne croyance, l’obéissance à une tradition sont
rie. À partir de ce rappel, Diderot a composé et la préface qui suit deviennent un diptyque autant de ressources pour la vie morale et
une « Préface du précédent ouvrage », qui complète la mystification pathétique par sociale, mais l’enthousiasme ne doit pas tour­
étrange oxymore d’une préface suivant le un démontage du procédé. Elles accèdent à ner au fanatisme ni la tradition dégénérer en
texte ou d’une postface en dévoilant l’ori­ une nouvelle intelligence de l’art. moyen d’oppression. Jacques le fataliste
gine, mais qui en fournit aussi le dénoue­ engage à transformer la fatalité en nécessité
ment jusqu’à la mort de Suzanne Simonin. Il De la fatalité à la nécessité et à dépasser le mythe du « Grand Rouleau »,
y parle de lui à la troisième personne. Un ami La Religieuse : le titre désigne bien sûr l’hé­ où tout est écrit, en Connaissance ; La Reli-
le découvre en larmes à sa table de travail et roïne, mais l’article défini suggère aussi une gieuse et sa préface racontent les pouvoirs de
s’étonne : Qu’avez­vous ? « Ce que j’ai ? lui réflexion globale sur le phénomène reli­ la fiction et le devoir de critique.
répondit M. Diderot, je me désole d’un conte gieux, parallèle à l’interrogation de Jacques Il aura fallu une Révolution pour que pa­
que je me fais. » Le roman permet au philo­ sur le fatalisme. Suzanne connaît plusieurs raissent en librairie Jacques le fataliste et La
sophe d’être l’objet et le sujet, Moi et Lui, la Religieuse, consi­
première et la troisième personne, Jacques La fiction apparaît comme un moyen dérés par les journa­
et Suzanne, un narrateur masculin et un de s’accommoder au réel et de l’adapter à soi, listes conservateurs
féminin. Il lui permet surtout de s’interroger une façon de négocier les relations. comme des textes
sur les mécanismes de l’émotion et de libertins et intempé­
rants. Mais un lec­
Anna Karina
teur d’une copie ma­
dans La Religieuse,
nuscrite avant 1789
réalisée par
s’était enthousiasmé
Jacques Rivette
pour Jacques et en
(1967).
avait traduit un épi­
sode : celui de Mme de La Pommeraye et du
marquis des Arcis, d’abord paru en allemand
dans la version de Schiller, puis de là en fran­
çais par retransposition du texte allemand,
de même que Le Neveu de Rameau a été
adapté en allemand par Goethe et retraduit
en français, avant que le manuscrit original
ne soit publié.
Les xxe et xxie siècles ont progressivement
dépassé la réputation scandaleuse de
Jacques le fataliste et de La Religieuse pour
voir dans les deux romans un témoignage de
la virtuosité de Diderot et de sa réflexion
esthétique. Sur le mode tragique ou bien
comique, dans une version féminine puis
masculine, ils témoignent de la volonté du
philosophe d’explorer les pouvoirs de fabu­
lation humaine. Diderot parle de « contes »
au sens le plus large du terme, qui couvre
alors toutes les formes de narration. La fic­
tion apparaît comme un moyen de s’accom­
moder au réel et de l’adapter à soi, une
façon de négocier les relations entre locu­
teurs. Ce n’est donc pas tant à illustrer les
thèses des Lumières qu’à en expérimenter
la productivité que les deux romans, en défi­
collection christophe l

nitive, sont destinés : l’homme crée des his­


toires comme il invente des outils. Il en
devient parfois la dupe et la victime ; mais,
de ces narrations, il peut aussi faire d’extra­
ordinaires moments de jouissance et des
modes de connaissance.

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Un Rameau tournoyant
Le Neveu de Rameau a parfois été perçu comme le symptôme
d’une amoralité relativiste, voire cynique, chez Diderot. C’est
oublier que cette œuvre est un dialogue en mouvement
perpétuel – une éthique en acte et non une leçon de morale.
Par Pierre Chartier

D
ans un passage célèbre du Neveu de Rameau, à apprécier, mieux que des principes méta-
Lui, le neveu du grand musicien, raconte à physiques, le « style philosophique » d’un
Moi, le philosophe, l’histoire du renégat d’Avi- écrivain. Et peu importe qu’à la suite de Leo
gnon. Après avoir dénoncé son « ami » le juif, Spitzer, auteur d’un article qui a fait date sur
le renégat s’empare par ruse de tous ses biens le rythme de la phrase de Diderot (1), on dise
et l’abandonne aux flammes de l’Inquisition. « style », si l’on n’entend pas désigner par là
Lui exulte : par son récit d’un forfait insigne de simples écarts de langue ou des joliesses
n’accède-t-il pas au « sublime dans le mal », de plume, mais bien, au sens où l’entendait
qui signale, parmi la platitude des « espèces » Barthes, la force de pensée d’une écriture.
ordinaires, les scélérats d’exception ? Et voilà
qu’il se lance dans une pantomime musicale La nature toute-puissante
exaltée ! Cet enthousiasme bouleverse son mais pervertie
interlocuteur, qui est près de se trouver mal. Une première fois, après le récit par Lui de sa
Mais est-ce vraiment là le triomphe du Mal ? séduction d’une toute jeune fille (la « scène
Non, bien sûr. Après la grande pantomime de du proxénète »), Moi s’était déjà trouvé tota-
l’homme-orchestre, puis le « branle pérenne » lement désemparé : « […] l’âme agitée de
de la « pantomime des gueux », l’entretien au deux mouvements opposés, je ne savais si je
café de la Régence va bientôt s’achever sur la m’abandonnerais à l’envie de rire ou au trans- Vient de paraître
formule de Rameau, parasite repoussé à la port de l’indignation. Je souffrais. Vingt fois Vies de Diderot,
périphérie d’une société corrompue qu’il pré- un éclat de rire empêcha ma colère d’éclater ; Pierre Chartier,
tend, à tous les sens du mot, représenter : vingt fois la colère qui s’élevait au fond de éd. Hermann, trois vol.,
« Rira bien qui rira le dernier. » N’assisterions- mon cœur se termina par un éclat de rire. 620 p., 588 p. et 636 p.,
nous donc pas plutôt au triomphe ricanant de J’étais confondu de tant de sagacité et de tant 48 € chacun.
Une somme analysant
l’équivoque ? Pas davantage. En perspective, de bassesse ; d’idées si justes et alternative- l’architecture de l’œuvre,
la même question cruciale se pose : dans un ment si fausses ; d’une perversité si générale de son ancrage
monde sans transcendance, quel fondement de sentiments, d’une turpitude si complète, dans la forme d’époque
reconnaître à la morale ? Le trouble qui affecte et d’une franchise si peu commune. » Face à du « persiflage » mondain
à la mise en abyme
le jouisseur pervers et le matérialiste honnête tant de complaisance dans la dépravation, Moi de la mystification, qui,
s’inscrit dans la réflexion que Diderot n’a conseillait aussi déjà à Lui de changer de pro- en la déjouant, mène à
cessé de mener sur les « mœurs » privées et pos, de revenir à la musique, son métier. Ces son « dépassement » final.
publiques, depuis son théâtre vertueux deux moments stratégiques de l’entretien se
jusqu’à l’exotique Supplément au voyage de traduisent chaque fois par une accélération
Bougainville, aux Mélanges pour Catherine II du tempo, crescendo suivi d’une césure. Mais
et aux Éléments de physiologie. ce « blanc » se lit sur fond d’un continuum.
Mais il n’a laissé sur ce sujet, moins encore Car si, conformément à leurs modèles réels,
que sur bien d’autres, aucun traité en forme. Moi et Lui appartiennent à des partis adverses,
Quant au Neveu de Rameau, qui concerne ils relèvent tous deux dans le texte du même
et déconcerte la morale, c’est une œuvre espace idéologique, purement immanent,
complètement ouverte. Contre ceux qui y définalisé, profane, qui en appelle à une
ont vu soit le refus de toute moralité soit la nature toute-puissante mais pervertie, aliénée
rébellion poétique d’un génie brimé par son par les mœurs et les lois en usage : le monde
(1) « The style of « fatalisme », choisissons de questionner sa selon Denis Diderot.
Diderot », repris dans forme – son parti pris esthétique. Dans la Le commun sous-tendant cette histoire de tra-
Linguistics and lignée des Bijoux indiscrets, chef-d’œuvre hison est politico-religieux. Sa localisation n’a
Literary History. Essays de persiflage donnant à déchiffrer l’universel sans doute rien de vraisemblable – dans la cité
in Stylistics, éd.
Princeton Univ. Press, babil du monde, cette « satire » dérobée à la des papes, il n’y eut pas au xviiie siècle d’auto-
1948. censure de l’Ancien Régime peut nous aider dafé –, mais ce sont les critiques mêmes

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Dossier Diderot 70

des Lumières que formule Lui à l’en-


contre de la doctrine catholique officielle de
l’intolérance, de son antijudaïsme foncier et
des pratiques sinistres de l’Inquisition. En fait
foi le ton voltairien qu’il adopte : « […] son
bon ami l’israélite, dont la sainte Inquisition
s’empara à son réveil et dont, quelques jours
après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi
que le renégat devint tranquille possesseur
de la fortune de ce descendant maudit de
ceux qui ont crucifié Notre Seigneur. » Si Moi
et Lui sont unis par ce consensus, c’est qu’ils
dépendent de l’autorité du narrateur, qui les
contrôle. Moi, son hypostase, n’a rien certes
d’un faire-valoir falot, il défend jusqu’au bout
son point de vue « philosophique ». Lui, au
nom d’un immoralisme agressif, assène que
la vertu ne saurait conduire au bonheur : les
« philosophes » n’ont rien d’un modèle uni-
versel ; mais, comédien parodiste, il est placé
sous le regard de Moi et, partant, sous le
nôtre : d’où sa dépendance. Le narrateur ne
le nomme-t-il pas, en termes chimiques, un
« révélateur », tranchant sur l’uniformité
ambiante ? Il ne cesse en effet d’être un moyen
pour autrui, nulle part il n’est une fin.

Le roi, fou de son fou


Au sein de ce jeu à quatre (incluant le lecteur),
le narrateur use avec une adresse consommée
de l’espace homogène de l’entretien pour
régler ses comptes avec le financier Bertin et
son égérie du moment, la bien en chair
Mlle Hus, ainsi qu’avec Palissot, Fréron et
consorts, par le témoignage vengeur de leur
créature, « Rameau le fou », qui vient d’être
honteusement chassé. Par-delà les ridicules
d’une « ménagerie » antiphilosophique, les
deux devisants tombent d’accord sur l’odieux
spectacle de la comédie du monde, où chacun

jean vigne/kharbine tapabor


– eux les premiers – joue son rôle sous les
sifflets du parterre. Mais, dès qu’il s’agit d’éva-
luation, leurs désaccords éclatent, à la fois
entre eux, et souterrainement, à l’intérieur
d’eux-mêmes. Moi, être de conviction, se sent
saisi de vertige devant cet opportuniste aban-
donné à une « sincérité » (l’antique parrhèsia)
qui lui suggère plus d’une amère vérité sur Illustration des Bijoux indiscrets, publiés anonymement en 1748.
lui-même. Lui, en revanche, est franchement
clivé : il claironne son impudence et ses « dissemble » incessamment de lui-même, Lui, grand roi, grand ministre, grand politique,
contradictions. Ce « composé de hauteur et si percutant dans la controverse, est dénué de grand artiste, surtout grand comédien, grand
de bassesse, de bon sens et de déraison », qui la force d’âme de ceux qui, « malheureuse- philosophe, grand poète, grand musicien,
« montre ce que la nature lui a donné de bon- ment nés », suivent leur funeste ligne avec grand médecin. Il régnera sur lui-même et sur
nes qualités, sans ostentation, et ce qu’il en a constance. Il peut moins encore accéder à tout ce qui l’environne. »
reçu de mauvaises, sans pudeur », clame cette cette « unité de caractère » où le Paradoxe sur Face à cette proclamation stoïcienne, pirouette
différence, autre nom de sa vilenie. le comédien, dans le même mouvement, voit du Neveu : faute de pouvoir figurer parmi les
Dès la Lettre sur les aveugles, Diderot a témoi- le propre du « grand comédien », être froid, grands de la Terre, comme le philosophe y
gné de son attirance pour les « originaux » et distancié, gouvernant ses affects au prix d’une prétend au nom de sa vertu et accessoirement
les « monstres », qui, selon lui, font pleine- maîtrise intellectuelle héroïque. Car ce de ses talents, il se déclare leur bouffon atti-
ment partie de la nature, puissante matrice de modèle n’est pas seulement propre au théâtre, tré : celui qui, inversant le registre du sublime,
formes toujours changeantes. Parmi eux, les il a vocation à dominer la scène du monde : dit le vrai, insupportable sous le règne de l’hy-
« méchants » le fascinent. Mais, parce qu’il « On l’étonnera difficilement. […] Il sera pocrisie courtisane. À l’éloge du sage tiré du

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Rêve de d’Alembert répond ainsi le paradoxe conscience vile, le déchirement de la culture ;


du fou dans Le Neveu de Rameau : « Il n’y a « C’est du fond même où se confirme enfin, chez le rationaliste des
point de meilleur rôle auprès des grands que de la déraison qu’on peut Lumières qu’était Diderot, une leçon anti­
celui de fou. Longtemps, il y a eu le fou du roi s’interroger sur la raison. » cartésienne radicale que Michel Foucault a su
en titre ; en aucun il n’y a eu en titre le sage Michel Foucault repérer : « Il n’est plus nécessaire de traverser
du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beau­ courageusement, après Descartes, toutes les
coup d’autres, le vôtre peut­être dans ce infiniment différenciées, manifeste sa capa­ incertitudes du délire, du rêve, des illusions ;
moment ; ou peut­être vous, le mien. Celui cité à tendre des ponts entre les sciences et […] c’est du fond même de la déraison qu’on
qui serait sage n’aurait point de fou. Celui les arts, à se remettre en question, à imagi­ peut s’interroger sur la raison ; et la possibilité
donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas ner. Comme ailleurs, son récit emprunte au se trouve à nouveau ouverte de ressaisir l’es­
sage, il est fou ; et peut­être, fût­il roi, le fou corps, multipliant les notations sensibles sence du monde dans le tournoiement d’un
de son fou. » Puissance politique de ce persi­ (gestes, voix, regards), qui sont autant d’em­ délire qui totalise, en une illusion équivalant
flage ! Pour s’y retrouver, il est nécessaire, bien brayeurs en direction des lecteurs visés ; à à la vérité, l’être et le non­être du réel (2). »
qu’insuffisant, de se référer au Rêve de d’Alem­ partir du plaisir social de la parole vive, il les Voilà qui surdétermine vers le public de l’ave­
bert et au Paradoxe sur le comédien, textes invite à goûter, sur un sujet bouleversant, les nir toutes les propositions, informées et in­
centraux du « matérialisme enchanté » de joies démystifiantes de la réflexion. Ainsi, spirées, que Diderot a pu hasarder au fil de
Diderot. Tout comme le renégat, jugé par Lui articulant les niveaux énonciatifs – un fait ses écrits sur le fondement anthropologique
piètre comédien, Lui est un histrion inégal car divers remémoré, son récit rejoué au pré­ commun des morales du monde, diffracté
chaud, gouverné non par son cerveau mais sent, leur transcription « littéraire » –, Dide­ selon les lieux et les moments. Tournant le
par son diaphragme, selon la leçon suggérée rot associe ses lecteurs à sa pratique dialogi­ dos à ce que sera la solution kantienne de
par les médecins vitalistes de Montpellier, que vouée à la liberté de penser. l’impératif catégorique, variation rationalisée
Lacaze, Venel ou Bordeu, que Diderot fait Ajoutons – faveur extrême – qu’au point de l’innéisme de Rousseau, Diderot le clas­
sienne. Compositeur raté, Lui est un excellent ultime où conteur et auditeur un instant sique d’avant­garde anticipe sur les Modernes.
pantomime : mais que faire de cet art de s’égarent, quelque chose nous est révélé des À nous qui sommes sa postérité, il suggère
l’éphémère ? S’il ne manque ni d’intelligence arcanes de l’œuvre : là même où jaillit, pure que l’esthétique « dit » la morale ou la poli­
du monde ni d’auto­ironie, s’il ébranle par ses ou impure, la musique à laquelle la Satire tique mieux que celles­ci ne sauraient jamais
fulgurances la bonne conscience de Moi, il emprunte, ainsi que Goethe l’a reconnu, sa le faire. Et ce, non par goût de l’amoralisme
doit reconnaître, avec sa déchéance sociale, forme fuguée ; où s’esquisse la pantomime ou par refus de l’engagement, mais parce que
son impuissance artistique. Moi, en regard, ne ubiquiste dont Hegel a compris qu’elle signi­ l’œuvre d’art, seule, peut expérimenter ses
cède que trop à sa sensibilité quand il est fiait au mieux, entre conscience noble et formes aux limites partagées du pensable.
débordé par une scène insoutenable.

Leçon anticartésienne
Heureusement (structurellement), derrière
Moi et Lui, se tient le je recteur de l’énoncia­
tion, autrement dit le grand écrivain qui a pris
les choses en main. Là où Moi le moraliste
défaille, là où Lui se frappe en vain le front,
attendant l’inspiration, Diderot monopolise texte
l’énergie inventive et le don du verbe. Son François Rabelais
génie d’« imitateur de la nature » fait de lui, mise en scène
Benjamin Lazar

cest
comme le romancier Richardson, le comédien 7 › 3o nov 2o13
Garrick et le peintre Vernet, un émule du grande salle
Créateur. Se prendrait­il alors pour Dieu ?
Certes non. Car sa rencontre avec Rameau in­

lafaute
cite le célèbre philosophe à en rabattre de ses
prétentions à la vertu désintéressée ; sous
peine de pharisaïsme, il lui faut, sous le nom o1 53 o5 19 19
de Moi, écouter la voix différente de Lui, athenee-
theatre.com

àrabeIais
prendre au sérieux ses écarts, admirer ses
pantomimes, éblouissants effets de texte – et
ce « texte »­là, face à tant de clivages, ouvre à
d’étranges possibles. Le Neveu de Rameau
est infiniment plus philosophe que toutes ses
figures, parce que, tel l’auteur de La Re­ théâtre musical
et burlesque
cherche, il ose faire valoir, à plusieurs niveaux texte Eugène Durif
simultanés de lecture, la « folie », même ab­ mise en scène
jecte, du parasite dérisoire qu’il abrite. Jean-Louis Hourdin
licence n° 19125

14 › 3o nov 2o13
L’histoire du renégat est exemplaire. Comme (2) Histoire de la folie salle Christian-Bérard
ailleurs, le matérialisme antisystématique de à l’âge classique,
Michel Foucault,
Diderot, fondé sur l’idée d’une nature dyna­ éd. Plon, 1961,
mique obéissant à des lois nécessaires, p. 421­422.

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Dossier Diderot 72

Le théâtre comme
dernier des temples
Jugés moralisants, les drames de Diderot sont sous-estimés
tandis que son Paradoxe sur le comédien est souvent caricaturé.
L’auteur a pourtant de fortes convictions en la matière, voyant
dans le théâtre une synthèse laïque entre église et cabaret.
Par Pierre Frantz

A
rrivé à New York en 1941, Bertolt Brecht pas bonne presse : les critiques français ne
entreprit de créer une « Société Diderot », prisent guère une œuvre dramatique taxée
dont l’objectif était de réunir toutes les expé- de moralisme, infectée de sensiblerie vul-
riences de ses membres et d’élaborer un lan- gaire. Bref : comment le siècle de Marivaux
gage commun qui rendît compte, scientifi- a-t-il pu enfanter Diderot ? Et lui concède-
quement, des diverses conceptions théâtrales t-on de la vigueur dans la pensée, c’est aus-
de la vie en commun des hommes. Le projet sitôt pour lui dénier toute originalité…
ne parvint jamais à une complète réalisation, Quant aux hommes de l’art, acteurs et met-
mais Brecht se proposait de contacter Jean teurs en scène, ils se montrent moins sévères,
Renoir et Eisenstein pour le faire aboutir. même si la thèse célèbre du Paradoxe sur le Le Fils naturel
C’était rendre justice à l’unité entre une théo- comédien (lire ci-dessous) ne leur renvoie de Diderot, mis
rie et une pratique révolutionnaires qui carac- pas une image où ils aiment à se reconnaître. en scène par Alain
À lire térise Diderot comme auteur dramatique. En tout état de cause, ils sont rares ceux qui Bézu au Théâtre
L’Esthétique se sont confrontés à lui : trois acteurs de des Deux Rives,
du tableau Offensive décisive en 1757-1758 génie, Pierre Fresnay, Michel Bouquet et Phi- à Rouen, en 1992.
dans le théâtre L’idée n’étonne qu’en France, où, dès le lippe Clévenot ; quelques metteurs en scène
du xviiie siècle, xixe siècle, on a presque systématiquement admirables comme Jean Dautremay, Jean-
Pierre Frantz, sous-estimé ses pièces et sa pensée du Marie Simon, Alain Bézu, et, récemment, la
éd. PUF, 272 p., 12 €.
théâtre. L’auteur du Fils naturel n’y a toujours compagnie tg Stan. Encore a-t-on préféré le

Les vrilles infinies d’un Paradoxe


L
e Paradoxe sur le comé- pour la reconnaissance sociale de entre 1767 et 1777. Contraire- et d’applications. Des considéra-
dien est de ces textes son art, ne pouvait accepter ment à ce que suggèrent les tions essentielles y apparaissent :
célèbres sur lesquels tout qu’on le privât de cette qualité. « réductions » auxquelles on pro- la sensibilité de l’artiste (de l’ac-
un chacun croit avoir une opi- À en croire même ceux qui, cède souvent à son égard, il ne teur notamment) est un effet de
nion. Réduit à la thèse intem- comme Louis Jouvet, sont les s’agit pas du développement l’art, une idée suggérée au spec-
porelle qu’on en extrait – le grand plus proches de reconnaître que organisé d’une thèse, mais d’un tateur ; le grand artiste n’imite la
acteur est celui qui joue de tête, le philosophe n’avait pas tout à dialogue libre, d’une conversa- Nature qu’à travers un « modèle
froidement ; le mauvais, celui qui fait tort, la vérité est moyenne : tion entre amis, surprise et trans- idéal » qu’il s’est forgé ; le grand
s’abandonne à sa sensibilité – et l’acteur doit éprouver mais aussi crite, qui serpente et revient sur comédien est aussi spectateur de
à ses prémices – les acteurs sont se dominer. Au « paradoxe », on ses pas. Le paradoxe sert de fil lui-même, et cette dualité est
des menteurs –, il fait figure de ne peut donc opposer qu’un lieu qui relie entre elles des idées, des inscrite dans le corps, où s’af-
provocation banale, destinée à commun… anecdotes, des hypothèses por- frontent sans cesse le centre
choquer l’amour propre des Paradoxe sur le comédien est tant sur l’art, l’artiste, le corps et cérébral et les « entrailles », siège
comédiens : rien, en effet, de plus pourtant bien autre chose que ce la création. Il les organise comme de la sensibilité. Ainsi seulement
vexant, quand on est un artiste, vague débat indécidable. C’est des variations successives au tra- doit-on lire Paradoxe sur le
que de se voir taxé d’insensibilité. un très grand texte littéraire et vers desquelles le fameux para- comédien : comme l’un des
Talma, par exemple, grand acteur philosophique, auquel Diderot doxe s’éloigne, se reformule à chefs-d’œuvre du dialogue litté-
mélancolique qui s’était tant battu revint à de nombreuses reprises l’infini, changeant de références raire au xviiie siècle. P. F.

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toute une génération qui fonda le TNP et le


Festival d’Avignon, à Jean Vilar, à Gérard Phi-
lipe et Maria Casarès, à ce que Brecht imagina
et réalisa, ou même au rôle que joua le théâtre
dans la naissance d’une conscience nationale
en Allemagne, on peut penser que les che-
mins ouverts par Diderot n’ont pas été per-
dus, même si les gens de la profession s’en
sont aujourd’hui détournés.
Ce théâtre devait être didactique mais vivant.
Entendons par là que ce sont les problèmes
de la vie en société, ceux de la famille, des
conditions sociales de la morale qui doivent
y être non pas résolus mais débattus. Le
théâtre est alors l’occasion de penser en-
semble. Bien sûr, dans ses deux drames en
forme de manifestes, Le Fils naturel (1757)
et Le Père de famille (1758), Diderot
n’échappe pas à une rhétorique sensible
d’époque : le mélodrame et la comédie bour-
geoise en sont issus. Sans doute est-ce là un
trait que notre époque a réservé à une culture
mainstream, celle des séries télévisées, où

marc enguerand
s’est réfugié un mélodrame que nous tolérons
encore dans des films comme ceux de Carné
ou de Pagnol. Mais il ne faut pas oublier que,
même s’il conçoit ses expériences à partir
d’un salon et d’un
plus souvent transposer à la scène Le Neveu petit cercle, notre
de Rameau, le Paradoxe sur le comédien, Diderot rêve d’un théâtre où la société philosophe vise un
parfois les lettres à Sophie Volland, ou mon- tout entière se rassemblerait, où public plus large que
ter Jacques et son maître, l’adaptation de les spectateurs se constitueraient en public. celui qu’il a eu au
Milan Kundera. Mais sait-on bien ce que nous xviii e siècle. Ses
devons à Diderot ? les protestations de moralité, répétées sur contemporains, comme lui-même, sont à la
En 1757, lorsqu’il publie son premier drame, tous les tons, étaient incapables à elles seules recherche d’émotions nouvelles, plus in-
Le Fils naturel, et le grand dialogue théorique de le sauver. L’intervention de Diderot dans tenses. Lorsqu’il propose d’introduire un
qui l’escorte, Dorval et moi, les hommes des le champ européen de la pensée du théâtre tiers, le drame en prose ou le « genre sé-
Lumières sont en quête d’une forme nouvelle, sera décisive. Ce qu’il propose dans son offen- rieux », dans le tête-à-tête de la tragédie et de
tout à la fois populaire et philosophique, sive de 1757-1758, c’est en effet une concep- la comédie – deux genres que tout opposait
civique, citoyenne, rituelle, apte à offrir une tion neuve du théâtre, une révolution mais qui tous deux valorisaient la même hié-
alternative laïque à l’Église, laquelle restait, englobant l’architecture des salles et des rarchie sociale –, son but était de rapprocher
après tout, le seul endroit où les hommes pou- scènes, la dimension visuelle du spectacle, la la fiction théâtrale du spectateur citadin, afin
vaient se rassembler en dehors du cabaret. législation, la philosophie morale et esthé- de pousser les émotions à leur paroxysme. Le
C’est vers le théâtre qu’ils se tournèrent. Vol- tique, une réforme des genres dramatiques, drame naissait du déchaînement des passions
taire et d’Alembert sont sur cette ligne, comme le jeu des comédiens, l’émotion et la pensée dans la famille moderne du xviiie siècle : désirs
l’atteste l’article « Genève » de l’Encyclopédie active des spectateurs. incestueux, confusion des sentiments, conflit
qui fit tant de bruit et provoqua l’attaque vio- entre l’individu et les puissantes normes so-
lente de Rousseau, mais aussi d’une bonne Précurseur du TNP ou d’Avignon ciales et morales. La tragédie devait se renou-
partie de l’élite intellectuelle européenne de Diderot rêve donc d’un théâtre où la société veler en renouant avec son origine grecque
l’époque. Le modèle du théâtre de la cité tout entière se rassemblerait pour éprouver archaïque : la poésie, écrivait-il, veut quelque
grecque donne à penser et est alors admiré des émotions empathiques, fraternelles, si chose d’énorme, de barbare et de sauvage.
de tous. On va donc bientôt construire des l’on veut, un théâtre qui lui rendît sensibles Et, à la fin de sa vie, Diderot retrouve les che-
théâtres dont la colonnade évoque un temple, les liens qui unissent entre eux les citoyens. mins de la comédie : la distance, le sourire et
et les placer au cœur de projets de rénovation La pitié, éprouvée par tous les spectateurs au le persiflage lui offrent une formule drama-
urbaine, ainsi qu’on peut l’observer à Paris spectacle de l’infortune tragique, par exemple, tique nouvelle, adaptée à la manière dont il
autour de l’Odéon ou du Palais-Royal, mais permet à chacun d’éprouver le sentiment de pose désormais les problèmes de la morale.
aussi à Bordeaux ou à Besançon. En France, sa propre nature, de son humanité. C’est ainsi Sa comédie Est-il bon ? Est-il méchant ? fait
le théâtre avait offert au règne de Louis XIV que, là où il n’y avait auparavant que des spec- écho au Neveu de Rameau, aux Contes ou à
une illustration admirable, mais on ne pouvait tateurs, se constituerait un public. Quand on Jacques le fataliste. Diderot ouvrit ainsi la
l’enfermer dans une fonction de divertis- relit les projets que Romain Rolland ou Firmin voie qui permit au théâtre, encore enfermé
sement des « honnêtes gens ». L’Église ne Gémier entretenaient au début du dernier dans les formules brillantes du xviie siècle, de
cessait de le condamner vigoureusement, et siècle, quand on pense à ce qui fut l’idéal de se refonder dans des projets d’avenir.

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Dossier Diderot 74

Lettres de grand cachet


La correspondance n’est pas un à-côté pour l’écrivain :
c’est peut-être même son genre favori. Le séducteur-né s’y
démultiplie, y joue de nombreux rôles, mais est aussi d’une
franchise outrageante dans la chronique de son intimité.
Par Odile Richard-Pauchet

O
n ne s’étonnera pas qu’un philosophe géné- Lettre de Diderot sculpteur Falconet, qu’il recommande en
reux, ouvert, « communicant », comme Dide- à Sophie Volland 1766 à Catherine II, impératrice mécène des
rot ait été aussi un grand épistolier, même si à propos philosophes, pour réaliser la statue équestre
ce fut pour des raisons différentes de celles de l’affaire Calas. de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg : cet
de Voltaire et de Rousseau, écrivains bannis, éloignement engendre un échange épisto-
intellectuels nomades. Exilé lui aussi, mais de laire subtil entre les deux « artistes » sur le
l’intérieur, dissident politique en proie dès la thème de la postérité. Enfin et surtout, Louise-
fin des années 1740 à une surveillance poli- Henriette Volland, surnommée « Sophie » par
cière constante, il s’enracine farouchement Diderot, qui trouve en elle une muse savante,
dans Paris pour mener à bien la tâche majeure une maîtresse idéale amie de la philosophie
de l’Encyclopédie. Il trouve donc dans la cor- (1) Diderot épistolier. (Voltaire aura son Émilie du Châtelet, Rous-
respondance une forme d’évasion, et cette Contribution seau inventera une autre « Sophie » pour
sécurité absolue que lui offre son ami Dami- à une poétique Émile, en hommage peut-être à sa dernière
de la lettre familière
laville, haut fonctionnaire gagné à la cause des au xviiie siècle, passion, Sophie d’Houtedot).
Lumières qui lui servira des années durant Benoît Melançon, Benoît Melançon (1) a mis en valeur les traits
d’intermédiaire pour ses lettres. éd. Fidès, 1996. communs de cette imposante correspon-
(2) Roman et histoire
Beaucoup de celles-ci ont été perdues, mais de soi. La Notion dance polyphonique, révélant un Diderot cha-
À lire des pans entiers nous en restent, adressés aux de sujet dans leureux, impulsif, profondément humain, fai-
correspondants favoris de l’écrivain : sa sœur la correspondance sant fi des usages mondains hérités du Grand
Diderot dans Denise, restée à Langres, la ville natale, pour de Diderot, Geneviève Siècle. En cela il est redevable à sa « com-
les Lettres Cammagre, éd. Honoré
à Sophie Volland. veiller sur un père vénérable et chéri ; son ami Champion, 2000. mère » Mme de Sévigné, qui déjà avait su
Une esthétique Grimm, intellectuel allemand devenu pari- (3) Contre Diderot, écrire librement son amour maternel à sa fille
épistolaire, sien, dont le magazine « international », la Barbey d’Aurevilly, avec émotion et fantaisie personnelle. Mais il
Odile Richard-Pauchet, Correspondance littéraire, luxueuse gazette éd. Dentu, 1880, est aussi un pionnier du genre : à l’abri de ses
éd. Honoré Champion, rééd. Complexe,
manuscrite, s’adresse à quelques riches « Le Regard littéraire », lettres, et avec une spontanéité inouïe pour
464 p., 94 €.
abonnés princiers. Autre ami de plume : le 1986. l’époque, ce comédien-né s’invente un per-
sonnage éclectique, jouant avec passion, ruse
et sincérité les amoureux sublimes, les frères

Un gynécée épistolaire consolateurs, les amis secourables et les graves


philosophes. Une forme d’omniprésence ver-
tueuse, comme le suggère Geneviève Cam-

O
n n’a conservé ni Pourquoi, seule de sa fratrie, conquis la mère par sa magre (2), qui compense, chez le dramaturge
lettre ni portrait de serait-elle restée célibataire, faconde et son infatigable frustré par une carrière-éclair, chez l’homme
Mlle Volland (1716- si ce n’était par indépen- complaisance, le philosophe convaincu à tort de libertinage, toute l’expan-
1784). Sur elle, le mystère dance forcenée ? Indépen- régnera enfin sur ce gynécée sivité sublime de son écriture.
plane encore. Belle sans dance bien illusoire toutefois, de fantaisie, public gagné à Mais c’est avec Sophie Volland qu’il donne
doute, pour avoir séduit le qui la place sous la coupe sa cause, gibier de choix toute la mesure de son génie. Miracle d’un
philosophe, qui s’y connais- d’une mère autoritaire, que pour ce séducteur impéni- équilibre parfait entre deux quadragénaires,
sait en femmes. Rencontrée Diderot, par moquerie, sur- tent… mais sage : les sœurs dont le premier est cet ancien jeune homme
vers 1756 par des amis com- nomme Morphyse ou Circé. sont honnêtes, et le philo- de province, mal marié mais devenu le célèbre
muns, Sophie, plus jeune que Il se console par la fréquen- sophe tient, quoique à regret, encyclopédiste ; la seconde, une célibataire
lui de trois ans, sut aussi lui tation plus libre des deux à son image vertueuse. Sa obscure mais de bonne famille, au caractère
plaire par sa culture et sa autres sœurs, Marie-Jeanne et folie restera surtout épisto- bien trempé, un pied dans la France rurale par
liberté d’esprit (Montaigne Marie-Charlotte, l’une pieuse laire : et nous, lecteurs, lui en ses séjours dans la propriété marnaise fami-
fut son livre de chevet : elle et angélique, l’autre candide sommes bien reconnais- liale, l’autre dans le quartier neuf du Palais-
le lui légua par testament). et enjôleuse. Quand il aura sants… O. R.-P. Royal, par son appartenance à une bour-
geoisie austère mais éclairée. Les lettres

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BNF
clandestines de Diderot à Sophie se multi- Sénèque et ce prosaïsme si moderne qu’il que je vous parlasse » (à Sophie, 14 juil-
plient lorsqu’elle s’exile six mois de l’année à invente pour Sophie. Un style sûr, remarqué let 1762). La lettre comme forme d’écriture
la campagne, se font le condensé exact de la par de grands écrivains eux-mêmes épisto- lui est consubstantielle, plus que le théâtre
vie de l’écrivain sous l’impulsion d’un contrat liers, de Sainte-Beuve à Proust, de Sartre à encore. C’est en elle qu’il insinue les vérités
amoureux (« J’ai voulu vivre sous vos yeux »). Kundera. Seule exception : Barbey d’Aure- les plus audacieuses, celles que l’on retrou-
Jamais homme, avant lui, n’a eu pareille villy (3). Choqué par l’irruption de la trivialité vera dans son dialogue Le Rêve de d’Alembert,
audace. Ce traité sera, à l’été 1762, radicalisé dans ces morceaux de littérature, celui-ci leur celles qui éclatent déjà dans les Salons, depuis
en un « tout dire » proche, par son ambition refuse son admiration. Il est vrai que Denis que Grimm lui a confié cette rubrique inédite,
excessive, du défi bientôt lancé par Rousseau – tout dire oblige – n’épargne aucun détail écrite, comme le roman La Religieuse, en
à son lecteur dans ses Confessions. à son amie : ni ses plaisirs solitaires exta- forme de lettre géante, et qui rassemblera les
tiques, lettre de Sophie en main ; ni les soins premiers essais de critique d’art jamais
Plaisirs solitaires prodigués à son épouse malade, les fesses à publiés. Avec Sophie, Diderot systématise
Ces lettres disent-elles réellement tout ? Oui, l’air ; ni les scènes inconvenantes où ses amis, l’usage de la lettre, et surtout la rend profane,
car c’est vraiment l’intimité de Diderot au château du Grandval, taquinent le curé de réalisant d’un même geste prouesse amou-
(entre 1759 et 1774, amplitude des lettres campagne et où Mme d’Aine, leur hôtesse, reuse et littéraire, s’imposant le défi de lui
conservées) qui s’y exprime, avec une qualité décide soudain d’enfourcher l’ecclésiastique écrire deux fois la semaine, chaque jeudi et
documentaire remarquable, parfois heure en pissant de rire… dimanche. Se jouant des difficultés, il invente
par heure, à travers menus faits et événe- Chez cet homme censuré qui publie peu, sans cesse de nouveaux procédés, comme ce
ments notables : séjours aux châteaux de ses pourquoi donc cette aisance, cette évidence billet écrit dans le noir, improvisé géniale-
amis, disputes philosophiques ou conjugales, tant amoureuse que littéraire ? C’est que, ment un soir sans chandelle, et s’achevant par
événements politiques, bulletins de santé, depuis la Lettre sur les aveugles (1749), il n’a cette pirouette : « Partout où il n’y aura rien,
récits détaillés de ses agapes et appétits cessé de s’exprimer de façon épistolaire ou lisez que je vous aime » (10 juin 1759). Vision-
sexuels. Diderot dynamite tous les topoï épis- dialogique, penché sur son lecteur, toujours naire enfin, il rêve d’améliorer ses perfor-
tolaires par sa franchise et son réalisme, rela- à l’écoute de ses remarques, « car je cause en mances grâce à un petit engin vu à la foire
tant aussi ses très rares voyages : pour la mort vous écrivant, comme si j’étais à côté de vous, dans les mains du magicien Comus, pré-
du père à Langres, en 1759 ; pour accompa- un bras passé sur le dos de votre fauteuil et figurant nos modernes messageries élec-
gner deux belles amies aux eaux de Bour- troniques : « La jolie chose ! Il ne s’agirait plus
bonne, en 1770 ; pour remercier l’impératrice À bout de chandelle et ne que d’avoir chacun sa boîte. Ces boîtes
de ses bienfaits à Saint-Pétersbourg, en 1773- pouvant plus écrire dans seraient comme deux petites imprimeries où
1774. Mais surtout, surtout, il dit l’amour, le noir, il conclut génialement : tout ce qui s’imprimerait dans l’une, subi-
dans la langue la plus lyrique et la plus sobre « Partout où il n’y aura rien, tement s’imprimerait dans l’autre… »
qui soit : une écriture précise et cristalline, lisez que je vous aime. » (28 juillet 1762). Vous ne saviez donc pas que
entre nostalgie ovidienne, style « coupé » à la Diderot avait (presque) tout inventé ?

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Dossier Diderot 76

Un génie de
l’import-export
Même si elle circule essentiellement sous le manteau,
l’œuvre de Diderot traverse tôt les frontières. Polyglotte,
l’auteur lui-même voyage et s’ouvre à de multiples influences.
Par Marian Hobson

T
raduire et disséminer : généreux et pas- mode de publication original qui pointe lui
sionné, passé maître de l’import-export intel- aussi vers le moderne : une pièce suivie d’un
lectuel, Diderot n’en reste pas moins un écrit théorique. Ses propres œuvres en la
esprit qui déboussole ses contemporains matière, dont la première, Le Fils naturel,
comme ses lecteurs modernes. Il aime les relèverait, selon les dires d’un rival, de la
langues, lit l’anglais, le latin, le grec, sans « sodomie théâtrale », ne rencontrent qu’un
doute aussi l’italien. Le moment venu, il se piètre succès à Paris, mais elles sont applau-
met au russe. Et il revendique sa liberté d’ex- dies en province et à l’étranger.
pression – brimée dans sa vie publique – par
un roman grivois, Les Bijoux indiscrets L’Allemagne
(1748), où, avec un comique corrosif, elle C’est en Allemagne que son théâtre exercera
inspire à un vagin monologueur un récit la plus forte influence, surtout grâce à l’en-
picaresque et obscène en différentes langues, thousiasme de celui qui incarne avec lui le
lointaine parodie de la Pentecôte. mieux les Lumières européennes : Lessing,
qui en publie en 1760 une traduction. Celle-ci
L’Angleterre entre en connivence avec ses propres projets
Traduire de l’anglais est pour l’écrivain débu- de réforme du théâtre qu’il formulera dans sa
tant un gagne-pain. Mais cette besogne n’a Dramaturgie de Hambourg et avec les pièces
rien d’innocent : jusqu’à sa mort, Diderot res- qu’il écrira dans cette lignée. Ainsi dévelop-
tera fidèle aux choix intellectuels qu’elle pée, l’œuvre de Diderot pose les bases de la
implique. Avant la médecine, avec sa traduc- tragédie bourgeoise allemande, ouvrant à
tion du Dictionnaire de James (1747-1748), Schiller et à bien d’autres les pistes que suivra,
il s’intéresse à l’éthique, en transposant l’Es- au xixe siècle, le théâtre. Pour Lessing, Diderot
sai sur le mérite et la vertu, de Shaftesbury serait même la tête la plus philosophique qui
(1745), œuvre d’un « noble lord » produite se soit occupée de théâtre depuis Aristote. Il
dans les arrière-boutiques de ces « lumières attire par ailleurs l’attention de ses lecteurs
radicales » dont il poussera les sous-entendus sur une œuvre négligée alors, comme
jusqu’à l’athéisme. Outre son matérialisme aujourd’hui, à tort : Lettre sur les sourds et
médical, ce sera là le fil conducteur de toute muets (1751). Convaincu par les pages dans
son œuvre. lesquelles Diderot soutient que les arts dif-
De son côté, l’Encyclopédie prend son ori- fèrent grandement dans leurs moyens comme
gine dans la Cyclopædia de Chambers, dont dans leurs fins, il écrit son Laocoon, où il
elle déploie les perspectives sur la politique, développe pleinement cette thèse : poésie,
le commerce et l’industrie, en en appuyant musique, peinture parlent des langages diffé-
les tendances sceptiques et hétérodoxes. Par rents pour produire des effets différents. Par
un mouvement en retour que reproduira la retour de courrier, Diderot semble recevoir
réaction pusillanime de ses héritiers, l’Ency- le message dans son Salon de 1767.
clopædia Britannica (1768-1771), réponse Les vœux exprimés par Lessing d’un total
anglaise à l’Encyclopédie, gommera la trop renouveau esthétique et littéraire en
libre-pensée de son prédécesseur français. Allemagne seront partagés par la génération
Diderot emprunte aussi à l’Angleterre des suivante, notamment par ces géants, ces
idées pour un théâtre moins conventionnel frères spirituels de Diderot, que sont Goethe
que les productions de la scène parisienne, et Schiller. Ils lisent avec passion ses œuvres
plus attentif à la vie moderne. Et il invente un accessibles et travaillent à les faire mieux Gravure représentant Diderot et

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connaître. Haut fonctionnaire à la cour de Diderot paraît moins important que bien
Saxe-Weimar, Goethe avait accès à la Corres- d’autres. Réserve qui persiste de nos jours ?
pondance littéraire, où Diderot plaçait ses L’agrégation inscrit régulièrement ses romans
œuvres confidentielles. Et il raconte y avoir lu et même son théâtre à son programme ; ses
avec gourmandise et d’un seul trait, l’espace œuvres philosophiques n’ont, en revanche,
d’une nuit de 1780, Jacques le fataliste et son jamais dépassé le seuil de l’oral.
maître. De ce récit « monstrueux », descen-
dant de Don Quichotte et grand-père du Nou- La Russie
veau Roman, il savoure l’audace esthétique et L’athéisme franchement avoué, sinon prê-
morale, qu’il commente par une comparaison ché, de Diderot choque l’Allemagne, qu’il
provocante : « Je me suis délecté comme le traverse lors de son voyage à Saint-Péters-
Baal de Babylone à un festin aussi énorme. » bourg (1773-1774), comme il indisposera la
Au tout début de leur relation, Goethe avait cour de Russie. Il s’y est rendu pour remer-
passé Les Bijoux cier Catherine II de son soutien financier :
« Je me suis délecté comme le Baal indiscrets à Schiller ; elle a acheté sa bibliothèque, lui permettant
de Babylone à un festin aussi énorme. » en retour, celui-ci le de marier sa fille et lui épargnant ainsi la dou-
Goethe, après avoir lu Jacques le fataliste et son maître persuade de traduire leur de la voir entrer au couvent, destin fré-
un texte satirique quent des jeunes femmes sans dot. S’il ne
inconnu en France, Le Neveu de Rameau. reniera jamais sa gratitude envers la souve-
L’un et l’autre sont frappés par la valeur excep- raine, il doutait, dès avant son voyage, de la
tionnelle de ce dialogue, qui éclate, dit sagesse de réformes imposées d’en haut ; à
Goethe, comme une bombe au beau milieu son retour, il rédige des observations sur ses
de la littérature française. Schiller, qui admi- projets, qui feront dire à Catherine,
rait l’homme tel que les Mémoires de sa fille, lorsqu’elle les découvrira plus tard, que
Mme de Vandeul, le révélaient, comprenait c’était l’ouvrage d’un fou. On la comprend !
peut-être mieux que lui le cynisme exprimé l’entrée en matière : « Il n’y a point de vrai
dans Le Neveu et l’héroïsme compliqué du souverain que la nation », contredit tout
personnage : « Jamais rien, dira-t-il, ne m’avait régime absolu. Entre les deux visages de
paru plus hardi et plus retenu, plus spirituel Catherine – réforme et tyrannie – se tient,
et plus cru, plus immoralement moral. » Mais insinue Diderot, la même différence qu’entre
si la traduction de Goethe (1805), où il avait un tigre vu en peinture et dans la réalité !
mis « toute son âme », ne rencontre pas le N’empêche que cette relation difficile entre
succès escompté, elle retient l’attention d’un l’impératrice et l’écrivain a irrigué le patri-
grand lecteur, Hegel. Bien qu’assez avancé, moine culturel de la Russie : celle-ci héritera
semble-t-il, dans le chantier de la Phénomé- de la fameuse bibliothèque ainsi que des
nologie de l’esprit (1807), ce dernier fait jouer copies, déposées après sa mort, de tous les
au dialogue de Diderot un rôle de précurseur manuscrits de Diderot ; quant à la grande col-
de la dialectique. Les raisonnements de l’énig- lection de peintures de l’Hermitage, elle fut
matique Neveu ont beau se recouper et s’in- constituée au début avec son aide.
verser, ils ne servent cependant qu’à exprimer
son propre désarroi en piégeant son Et ailleurs
partenaire-antagoniste. C’est donc une per- Conséquence de cette rencontre avec un
cée sans lendemain, puisque cette œuvre absolutisme se voulant éclairé mais laissant
n’ouvre pas sur le « Savoir absolu ». Coincée peu d’espoir pour l’avenir, Diderot collabore
dans un mouvement de va-et-vient, elle pié- avec une équipe qui rédige un récit critique
tine. Des raisonnements s’escriment sans de l’expansion européenne. L’Histoire des
jamais faire mouche. Plus tard, professeur deux Indes est un best-seller qu’on redé-
reconnu, Hegel accordera d’ailleurs, dans ses couvre actuellement. Si elle se contente de
Leçons sur l’histoire de la philosophie, beau- brosser un tableau mitigé de l’impérialisme
coup moins de poids à Diderot. À la lorgnette occidental en Inde, elle s’acharne en revan-
d’une histoire à grande échelle de la disci- che, au moment de la déclaration d’indépen-
pline, celui-ci ne sera en effet jamais rangé dance américaine (1776), contre la conquête
que parmi les matérialistes purs et durs – non des Amériques. Traduite en espagnol en 1784-
sans raison, car il a sans doute prêté sa plume 1790, elle nourrit la conspiration de Bahia en
à plus d’un penseur athée. Mais l’audace, la 1798, un des premiers mouvements anticolo-
subtilité et l’extraordinaire intuition de la nialistes et indépendantistes du Brésil. Dide-
science moderne, qui se manifestent par rot s’était aussi lié d’amitié avec don Pablo de
bettman/corbis

exemple dans son Rêve de d’Alembert, seront Olavide, né à Lima, martyr de l’Inquisition
négligées par ses successeurs. Marx se dit son puis réformateur espagnol. Au Pérou, on
lecteur enthousiaste, mais c’est des écrits garde la mémoire de cette complicité ; et
littéraires qu’il parle. Et aux yeux de Lange, le toute l’Amérique du Sud se distingue par le
Catherine II de Russie. grand historien du matérialisme du xixe siècle, nombre des traductions de ses œuvres.

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Dossier Diderot 78

Le critique comme
poète de la matière
Même s’il peut être impitoyable, Diderot ne réduit pas la
critique d’art à un simple jugement de goût. Il s’agit bien plutôt
de témérairement s’immerger dans les textures des œuvres.
Par Stéphane Lojkine

D
ès 1753, la Correspondance littéraire diffuse
confidentiellement un compte rendu de l’ex­
position organisée par l’Académie royale de Chardin, entre
vapeur et écume
peinture et de sculpture qui se tient tous les
deux ans dans le Salon carré du Louvre. Elle
n’est pas la seule à rendre compte du
« Salon » : Marmontel, au Mercure de France,

A
en est le chroniqueur le plus ancien et le plus lors que l’Académie cé­ exercé dans ses compositions,
régulier ; s’y adjoindront, à partir de 1757, lèbre la peinture d’his­ mais aussi dans la charge de ta­
L’Année littéraire de Fréron, plus épisodi­ toire et ce qu’on appelle pissier du Salon, en coordonnant
quement en 1759 L’Observateur littéraire de « la grande manière » au nom l’accrochage des tableaux dans le
l’abbé de la Porte, et en 1761 le Journal d’une hiérarchie des genres qui Salon carré du Louvre, où, placés
Vient de paraître encyclopédique de Pierre Rousseau… Le place tout en bas de l’échelle la bord à bord, ils composaient un
Diderot et ses succès de ces comptes rendus auprès du nature morte avec ses composi­ gigantesque puzzle coloré. Dide­
artistes, Michel Delon, public est tel que les journaux les réim­ tions inanimées, la gloire de Char­ rot y revient à plusieurs reprises
éd. Gallimard, priment séparément sous forme d’extraits, din, le prestige dont il jouit au dans les Salons : la disposition
« Hors série Découvertes », que concurrencent des brochures plus ou sein même de l’Académie parais­ des tableaux fait sens et vaut déjà
48 p. ill., 8,90 €. moins anonymes et clandestines qui se sent a priori incompréhensibles. commentaire.
Crise de plume vendent dans les allées du Palais­Royal et aux Sans doute, ce n’est pas la pa­ De la même façon, les natures
et souveraineté abords de l’exposition.
du pinceau. Écrire renté entre La Raie, son morceau mortes de Chardin s’apprécient
la peinture de Le phénomène fait scandale : secrétaire de de réception, et les Bœufs écor- dans le jeu de la distance à
Diderot à Proust, l’Académie et ami des philosophes, Cochin chés de Rembrandt ou de Soutine l’œuvre : « On n’entend rien à
Nicolas Valazza, publie dans le numéro d’octobre 1757 du qui lui a valu la reconnaissance du cette magie. Ce sont des couches
éd. Classiques Garnier, Mercure de France un article de protesta­ public et l’estime de ses col­ épaisses de couleur appliquées
358 p., 33 €.
tion. Contre les « faiseurs de brochures » qui lègues. C’est d’abord un art de la les unes sur les autres et dont
À lire montent les artistes les uns contre les autres, disposition des objets qu’il a l’effet transpire de dessous en
L’Œil révolté. Les il en appelle au « public, dont le cri se fait
Salons de Diderot, entendre plus haut & plus au loin que tous
Stéphane Lojkine, les imprimés pour & contre. C’est en effet le Diderot ne diffusera son premier Salon dans
éd. Jacqueline Chambon, seul jugement qui soit judicieux & impartial ; la Correspondance littéraire qu’à l’exposi­
476 p., 33,50 €.
il n’a pas besoin de truchemens infideles tion suivante, en 1759. Il s’inscrit donc dans
pour être entendu ». Cette critique de la cri­ une pratique établie ; pourtant, il cherchera
tique cristallise une prise de conscience : continûment à s’en démarquer : « Le triste et
l’œuvre ne s’adresse plus à un commandi­ plat métier que celui de critique ! Il est si dif­
taire, mais elle délimite un espace public, pré­ ficile de produire une chose même médiocre ;
politique, pour la recevoir et la juger. En fai­ il est si facile de sentir la médiocrité ! […]
sant écran à ce nouvel espace, la critique le L’image la plus favorable sous laquelle on
révèle et, en quelque sorte, l’institutionnalise, puisse envisager un critique est celle de ces
comme fondement, référence et recours. gueux qui s’en vont avec un bâtonnet à la
main remuer les sables de nos rivières pour
« Il est si difficile de produire une chose y découvrir une paillette d’or. Ce n’est pas là
même médiocre ; il est si facile de sentir le métier d’un homme riche » (Salon de
la médiocrité ! » 1763). Mais que fait­il lui­même, sinon de la
critique ? Comme il le remarque dans le

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mba rennes, dist. rmn-grand palais/photo patrick merret


dessus. D’autres fois, on dirait le morceau de Chardin que je Panier de pêches façon irrépressible. En 1759, l’Hector exposé
que c’est une vapeur qu’on a viens de décrire, le regarda et avec rafraichissoir, sur les rives du Scamandre de Deshays, un
soufflée sur la toile ; ailleurs, une passa en poussant un profond de Jean Siméon peintre qu’il adulera par la suite, n’a pas l’heur
écume légère qu’on y a jetée. soupir. Cet éloge est plus court et Chardin, exposé au de lui plaire : « Il est vilain, dégoûtant et
[…] Approchez-vous, tout se vaut mieux que le mien » (Salon Salon de 1759 hideux. C’est un malfaiteur ignoble qu’on a
brouille, s’aplatit et disparaît ; de 1763). Le regard devient (musée des Beaux- détaché du gibet. » En 1761, à propos d’une
éloignez-vous, tout se crée et se souffle et l’art se manifeste dans Arts de Rennes). Descente de croix de Jean Baptiste Marie
reproduit. On m’a dit que Greuze le mouvement du passage, au Pierre, il imagine cette adresse faussement
montant au Salon et apercevant point où il se défait. S. J. compatissante : « Pierre, mon ami, votre
Christ, avec sa tête livide et pourrie, est un
noyé qui a séjourné quinze jours au moins
préambule du Salon de 1765, celle-ci est par- qui fait vrai, c’est celui qui sait le mieux conci- dans les filets de Saint-Cloud. » En 1765, il ridi-
tout, son empire s’impose : « Le goût est lier le mensonge avec la vérité ; c’est son suc- culise L’Éducation des riches de Hallé : « Voilà
sourd à la prière. Ce que Malherbe a dit de la cès qui fonde chez un peuple un système une sphère, voilà un chien. Cachez-moi cela,
mort, je le dirais presque de la critique ; tout dramatique qui se perpétue par quelques M. Hallé. On dirait que vous avez barbouillé
est soumis à sa loi. » Face à cette loi impé- grands traits de nature, jusqu’à ce qu’un phi- cette toile d’une tasse de glace aux pistaches. »
rieuse, Diderot revendique au contraire la losophe poète dépèce l’hippogriffe et tente La Minerve conduisant la Paix à l’Hôtel de
précarité de l’esquisse et la verve du de ramener ses contemporains à un meilleur ville, pour laquelle le même avait représenté
moment : « Voici mes critiques et mes éloges. goût. » Ce philosophe poète, c’est Diderot le conseil municipal de Paris réuni, déclenche
Je loue, je blâme d’après ma sensation parti- lui-même s’opposant aux critiques et rame- un nouveau sarcasme : « Ces échevins ne sont
culière qui ne fait pas loi. » nant inlassablement son lecteur du tableau que des sacs de laine ; ou des colosses ridi-
fini qu’on aime ou qu’on n’aime pas vers le cules de crème fouettée. » La crème reviendra
« Visages de crème fouettée » tableau à faire, l’idée créatrice. Il ne s’agit pas devant les portraits de Drouais fils : « Imagi-
Paradoxalement, l’affirmation du goût n’est au fond de juger telle ou telle œuvre, mais, nez des visages et des cheveux de crème
pas pour Diderot un abandon à la subjecti- en amont, de changer le goût. fouettée. » Quant au Scilurus de Hallé, c’est
vité. En 1767, inspiré par les ruines de Robert, Or le goût est épidermique, et la critique un « tableau détestable de tout point, de des-
il ajoute : « Le grand homme n’est pas celui acerbe, venimeuse parfois, attire Diderot de sin, de couleur, d’effet, de composition,

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Dossier Diderot

pauvre, sale, mou de touche, papier bar-


bouillé […]. À effacer avec la langue ». Enfin,
l’Apothéose du prince de Condé, par Véne-
vault, est un « mauvais salmis qui n’en vaut
pas un de bécasses ».
Cette verve ne se retrouve pas dans les bro-
chures imprimées qui circulent au même
moment : la critique y est beaucoup plus
modérée, presque timide. Diderot jouit de
l’impunité que lui procure la diffusion à la
fois restreinte et lointaine d’une Correspon-
dance littéraire manuscrite : « Et surtout,
souvenez-vous que c’est pour mon ami et
non pour le public que j’écris » (Salon de
1763). Le Salon est une fiction de lettre
privée, chaque livraison se présentant
comme la copie de lettres réelles, une
conversation intime saisie sur le vif : l’espace
public du jugement des œuvres, que prépare
et convoque la critique, se déploie à partir de
cette intimité volée.

Ne pas reculer devant l’abjection


On ne croit guère à la compassion de Dide-
rot envers les artistes sans gloire ou dont la
gloire est usurpée : le goût est sourd à la
prière… En revanche, les flèches empoison-
nées de la critique vont au-delà du seul per-
siflage et de la sociabilité complexe qu’il

arthothek-christie’s/la collection
induit. La crème fouettée, le salmis de
bécasse convertissent la vision manquée en
consommation abjecte de nourriture ;
l’image est « à effacer avec la langue ». L’ab-
jection du nébuleux, du floconneux, du gru-
meleux défait la place et la distance du spec-
tateur, introduit une expérience inédite de
l’œil, en prise directe avec la matière de l’art,
en deçà des objets : la peinture ratée fait
accéder, aux antipodes de la critique, au res- Greuze et Diderot quelques spectateurs pusillanimes en ont
sort scopique de la scène peinte, c’est-à-dire visitant le Salon détourné leurs regards, d’horreur. Mais
non plus au sens que le regard y déchiffre, de 1761, qu’est-ce que cela me fait à moi […] qui me
mais à une appréhension pour ainsi dire tac- par Joseph Navlet suis plu à voir dans Homère des corneilles
tile de la matière picturale par l’œil, à une (1821-1889), rassemblées autour d’un cadavre, lui arra-
immersion dans l’image, par laquelle le spec- coll. particulière. cher les yeux de la tête, en battant les ailes
tateur accepte de se laisser prendre au piège. de joie. […] Un cadavre n’a rien qui dégoûte.
Le jeu scopique est toujours double : voir […] Il n’en est pas ainsi des yeux arrachés
l’œuvre, c’est aussi y repérer ce qui en elle de la tête. Je ferme les miens pour ne pas voir
nous regarde, cet appel mystérieux, abject et ces yeux tiraillés par le bec d’une corneille,
fascinant, qui vient d’elle. ces fibres sanglantes, purulentes, moitié atta-
Lorsque le dispositif de la scène cesse d’être chées à l’orbite de la tête du cadavre, moitié
efficace, lorsqu’il se détraque, l’effet sco- pendantes du bec de l’oiseau vorace. »
pique se manifeste dans toute sa puissance De l’image déchiffrable, délivrant la fable
brute. Mais il est aussi à l’œuvre dans les d’un sujet par le truchement de ses figures,
grandes machines comme Le Miracle des Diderot est passé à une expérience plus
ardents de Doyen, dont les cadavres dévorés directe et plus intime, de conversion de la
par la peste rappellent en 1767 à Diderot vision en aveuglement, de néantisation dans
une terrible image homérique : « Je sais que l’œuvre au point de réversibilité du goût et
du dégoût : se livrer à l’image passe par la
Au peintre Hallé : dépossession de soi ; en goûter la volupté,
« On dirait que vous avez barbouillé cette toile par l’expérience de l’abjection. Décidément,
d’une tasse de glace aux pistaches. » la poésie des Salons n’est pas une relation
critique…

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Bibliographie Publications récentes est, et à la fois rien ne s’y trouve :


Nous avons déjà signalé plusieurs manque la subtilité d’une pensée
nouvelles études dans le corps du – son « inquiétude » si actuelle.
Par Patrice Bollon dossier – dues à nos contributeurs. Diderot. Passions, sexe,
En voici d’autres. raison, Dominique Lecourt,
éd. PUF, 100 p., 13 €.
Œuvres de Diderot G. Chahine, A. Lorenceau et A. Ville- Esprit de Diderot. Choix
de citations, Laurent Loty et Éric Par le philosophe des sciences et
Bien qu’il existe peut-être encore laur, éd. Laffont, « Bouquins », 1985 épistémologue, un recueil d’articles
et 2013). Précise et érudite tout en Vanzieleghem, éd. Hermann, 160 p., 6 €.
quelques écrits épars ou parties Un choix de citations de Diderot sautant des Bijoux indiscrets à
d’ouvrages signés par d’autres à restant sensible, elle dépasse de loin Jacques le fataliste, l’Encyclopédie
la simple biographie et constitue un classées alphabétiquement par
retrouver ou à lui attribuer, disons thème, d’« amours » à « unité » en et son « vitalisme matérialiste ».
que l’œuvre de Diderot est désor- essai global. On lui joindra les Dide- « Passions, sexe et raison » animent,
rot, de Pierre Lepape (éd. Flamma- passant par « croyance », « nature »
mais entièrement accessible. L’édi- et « passions ». Une bonne introduc- selon l’auteur, toute l’œuvre de
tion de référence, « scientifique et rion, 1991, Champs, 1993) et de Ray- Diderot, faisant de sa philosophie
mond Trousson (éd. Folio, 2007), de tion à l’œuvre, si ce n’est que, en la
critique », de ses Œuvres complètes présentant sous la forme d’une suite non pas une discipline mais « un art
est celle en trente-trois volumes, bonnes introductions à l’œuvre et au de vivre et de penser ».
personnage, ainsi que le Diction- de « pensées détachées », elle peut
dont le vingt-huitième est à paraître égarer le lecteur en en lui faisant Revue Europe,
en novembre, dite « DPV », du nom naire de Diderot, dirigé par Roland
oublier le cœur : ce jeu d’affirma- n° 1014, octobre 2013, 384 p., 20 €.
de ses trois initiateurs aujourd’hui Mortier et Raymond Trousson (éd.
tions/critiques de ces affirmations et Un intéressant numéro sur Diderot
disparus, aux éditions Hermann. Champion, 1999). Et on consultera
reformulations incessantes, bref, la (mais aussi sur Sartre et Chris Mar-
Pour être moins exhaustives, plu- le site de Recherches sur Diderot et
« dynamique » de la pensée, son côté ker), qui a le bon goût d’être
sieurs autres éditions « complètes » l’Encyclopédie, qui donne accès à
dialectique voire « expérimental ». « décalé », puisqu’on y parle aussi
restent utiles, comme celle de Robert plusieurs centaines d’articles de la
Diderot ou le Bonheur bien de ses « silences » qu’on y réha-
Lewinter en quinze volumes (Club plume des meilleurs spécialistes.
Diderot a eu de grands commenta- de penser, Jacques Attali, bilite son théâtre. À noter l’entretien
français du livre, 1969), de Laurent éd. Fayard, 520 p., 24 €. avec le romancier Stéphane Aude-
Versini en cinq tomes (Laffont, « Bou- teurs, comme Jean Seznec (1905-
Par l’essayiste bien connu, un texte, guy, auteur de La Théorie des nua-
quins », 1994-1997) et de « La 1983), auteur des Essais sur Diderot
non exempt d’approximations et ges et de Fils unique (éd. Folio), qui
Pléiade » (en cours, sous la direction et l’Antiquité (Oxford, éd. Clarendon
d’anachronismes, vantant assez uni- a lui aussi le bon goût de se déclarer
de Michel Delon). Press, 1957), Herbert Dieckmann
latéralement les mérites d’« homme le disciple de Diderot sans faire
D’autres « Œuvres complètes » plus (1906-1986), des Cinq leçons sur
de Lumières » de Diderot. Comme l’impasse sur certains de ses points
anciennes (comme celles de Jules Diderot (éd. Minard, 1959), Jacques
Proust (1926-2005), avec Diderot et dans toutes les compilations, tout y aveugles.
Assézat et de Maurice Tourneux) sont
en disposition libre sur le net (par l’Encyclopédie (éd. Armand Colin,
Gallica ou d’autres sites), et il faut 1962, rééd. Albin Michel, 1995) et
signaler la remarquable édition gra- Lectures de Diderot (éd. Armand
tuite en ligne de l’Encyclopédie sur Colin, 1974), Élisabeth de Fontenay
le site de l’université de Chicago, (Diderot ou le Matérialisme
l’« ARTFL Encyclopédie Project », enchanté, éd. Grasset, 1981), Jean-
d’un maniement très aisé. Claude Bourdin (Diderot. Le Maté-
Tous les livres ou presque de Diderot rialisme, éd. PUF, 1998), Paolo Quin-
se trouvent à disposition sur le net, tili (La Pensée critique de Diderot,
et on en compte une bonne centaine éd. Champion, 2001), et bien sûr
d’éditions de poche, souvent extrê- Jean Starobinski (Diderot, un diable
mement utiles, comme celles du Pa- de ramage, éd. Gallimard, 2012).
radoxe sur le comédien (présenté Sur la science, on consultera Les
par Sabine Chaouche, éd. GF-Flam- Sciences de la vie dans la pensée
marion), des Salons et du Supplé- française du xviiie siècle, de Jacques
ment au voyage de Bougainville (éd. Roger (éd. Armand Colin, 1963), La
de Michel Delon, chez Folio), de la Philosophie expérimentale de Dide-
Lettre sur les aveugles et de la Lettre rot et la Chimie, de François Pépin
sur les sourds et muets (présentées (éd. Classiques Garnier, 2012), ainsi Théâtre
par Marian Hobson et Simon Harvey, que l’excellent petit essai d’Alexandre
éd. GF-Flammarion), de l’Entretien Wenger sur le médecin Théophile de Lectures
entre d’Alembert et Diderot (Jacques Bordeu, Le Médecin et le Philosophe Cafés Philo
Roger, éd. GF Flammarion) ou du (éd. Hermann, 2012).
seul Rêve de d’Alembert (dossier de Sur son esthétique : L’Esthétique Cinéma
Seloua Luste Boulbina, éd. Folioplus sans paradoxe de Diderot, d’Yvon
Belaval (éd. Gallimard, 1950), La For- Expositions
philosophie), etc.
mation des idées esthétiques de Concerts
Diderot, 1745-1763, de Jacques classiques
Commentaires de l’œuvre Chouillet (éd. Armand Colin, 1973),
La meilleure biographie de Diderot les Écrits sur l’art et les artistes, choix Ateliers Philo
est celle du grand universitaire amé- de textes réunis et introduits par pour enfants
ricain Arthur M. Wilson (1902-1979), J. Seznec, suivis d’articles de J. Sta-
parue aux États-Unis en 1972, Dide- robinski, M. Delon et A. Cohen Spectacles
rot, sa vie et son œuvre (traduit par (éd. Hermann, 1967 et 2007). Jeune Public

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Dossier Diderot 82

Un texte inédit de Jean Starobinski

L’oiseau Diderot,
tout ouïe et
sur tous les tons
Le critique Jean Starobinski nous offre un post-scriptum
à son récent Diderot, un diable de ramage. Revenant
fréquemment sous la plume de Diderot, le mot « ramage »
signale une grande sensibilité aux voix et aux sons du monde,
laquelle nourrit toute une conception de l’écriture et du style.

«
J’
ai un diable de ramage saugrenu, moitié des qui caractérisent les faits et gestes et les pen-
gens du monde et des lettres, moitié de la sées du personnage. Il est clairvoyant sur les
halle. » C’est ainsi que, dans la Satire seconde, turpitudes et les abus, mais il n’y objecte pas.
l’autre titre du Neveu de Rameau, le singu- Il regrette plutôt de n’y pas exceller.
lier héros de Diderot reconnaît l’anomalie de Bien sûr, l’autodérision du héros – qui sait
sa parole : un mélange désordonné, une pro- fort bien qu’il remplit le rôle du bouffon et
duction bigarrée, révélateurs d’un être qui a du parasite – va de pair avec le ridicule qui
renoncé à toute prétention d’intégrité. Cet rejaillit sur ceux qui ont fait de lui le compa-
individu est divisé. Il reconnaît sans difficulté gnon de leurs plaisirs, le financier Bertin et la
que sa parole est un impur mélange. Beau petite Hus, l’actrice devenue sa maîtresse. La
joueur, il regrette de ne pouvoir « s’énoncer » cible de tout l’écrit, ce sont eux ! Le Neveu
avec la même aisance que le philosophe. laisse bien entendre que, s’il a su un moment
Mais il fait savoir aussitôt que cette aptitude, leur plaire, c’est que sa propre bassesse cor-
s’il la possédait, ce ne serait pas pour recher- respondait parfaitement avec la leur. Son
cher la vérité, mais pour faire triompher l’im- chef-d’œuvre, dans le texte de Diderot, est le
posture et en tirer profit. Cet homme au lan- récit de sa disgrâce. S’il a été chassé par le
gage bipartite déclare à l’honnête philosophe « patron », c’est pour avoir dit vrai, une seule
qu’il n’est pas de son bord. Surprise ! les fois, par exception, lors d’un dîner, sur les
propos qu’il tiendra diront vrai sur le monde personnages peu recommandables qui s’y
et la société dans lesquels tous deux se trouvaient. Ayant refusé de jouer le jeu de la
meuvent. On sent bien, de surcroît, que flatterie, il a été ignominieusement renvoyé
Diderot se réserve, lui aussi, un double rôle : à sa misère. Diderot agence son récit pour
celui du contradicteur honorable et celui du mettre en évidence à la fois la virtuosité ver-
À lire divulgateur indiscret. bale et l’abjection de son personnage. Rejeté
Diderot, Diderot prend plaisir à développer un vaste pour son franc-parler, celui-ci n’a plus aucune
un diable de ramage, jeu d’antinomies pour mettre en lumière l’ex- raison de cacher les turpitudes et les ridicules
Jean Starobinski, ceptionnalité de son héros. Le Neveu est un de ceux dont il dépendait. Cet homme qui se
éd. Gallimard, parasite, un bouffon, mais aussi un fort bon dit lui-même un « pauvre diable » réalise ainsi
« Bibliothèque des idées », juge en matière de musique et d’opéra. C’est un coup de maître. Et cependant il se re-
432 p., 22 €.
tout un ensemble d’écarts et de disparités connaît incapable de rivaliser avec ceux qu’il

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l’acception théologique forte, où le diable


était l’ange calomniateur, le seigneur de la
nuit, hostile à l’ordre divin du monde. Le
diable est sans emploi dans la philosophie de
Diderot, qui n’ignore pourtant pas les
méchants. Ne croyant ni à Dieu ni à diable,
Diderot fait néanmoins de son héros le por-
teur d’une « négativité » qui a pour effet de
jeter la plus vive lumière sur les impostures
sociales dont il se déclare lui-même le com-
plice. Il participe au mal pour s’en faire l’ac-
cusateur. Hegel percevra dans ses propos le
langage du déchirement.
Or Diderot, dans la confidentialité épisto-
laire, tient sur son propre compte un dis-
cours analogue. Sur le registre de la moque-
rie, le mot « diable » devient pour lui un
partenaire intime, qui génère le dédouble-
ment. Il écrit à Mme de Maux, en 1769 :
« J’enrage d’être empêtré d’une diable de
philosophie que mon esprit ne peut s’empê-
cher d’approuver, et mon cœur de démen-
tir. » Ce démenti est-il sincère ? Ou n’est-ce là,
de sa part, qu’une façon de rassurer une per-
sonne qu’il aimait et qu’il savait sensible ?…
*
Le Neveu, jouant franc jeu devant son inter-
locuteur, ne craint pas de définir son parler
en le dépréciant. Son ramage appartient à
parts égales – « moitié… moitié » – au
monde supérieur et à celui de la grossièreté
populaire. Les deux « moitiés » du ramage
représentent le haut et le bas de la société.
gérard roNdeau pour Le MagaziNe Littéraire

Ce n’est que l’un des très nombreux


exemples, chez Diderot, d’une bipartition,
suivie d’une mise en balance des opposés. Or
cette présence du haut et du bas dans le
langage du Neveu est l’homologue de ses
chances et de ses malchances, qui lui font
parcourir la société entière, d’un extrême à
l’autre, du financier au cocher de fiacre. Il
porte en lui la dissonance, mais aussi l’apti-
tude à la mobilité, l’ubiquité qui improvise les
expédients. Diderot l’a voulu tel, pour le faire
parler, et, par son truchement, pour exploiter
envie : les grands compositeurs, ou les prédateurs qui s’enrichissent. Jean Starobinski les ressources d’une langue singulièrement
Faute d’avoir pu, comme eux, conquérir réputation ou fortune, il se chez lui à Genève, franche, qui répand libéralement les ridicules
dédommage en pratiquant une virtuosité imitative qui, n’épargnant en juillet 2012. sur les ennemis de la philosophie, souvent
personne, renonce à changer le train du monde et tourne son propre rangés dans la catégorie des « méchants ».
échec en caricature. Il est un simulateur accompli des procédés de Dans la stratégie ainsi adoptée, le Neveu est le porteur de ressenti-
l’art musical et des manœuvres de l’arrivisme mondain, ce qui fait de ments et de sarcasmes vengeurs que son interlocuteur, Moi, substitut
lui – par un nouveau dédoublement – un artiste manqué et un rassurant, garant de l’auteur, a beau jeu de désavouer.
dénonciateur de toutes les hypocrisies. Telles que les évoque Dide- Quand le Neveu parle de son diable de ramage, et qu’il le divise en
rot, les obscures infortunes de son héros deviennent, dans sa parole deux « moitiés » opposées, il se pose comme un être dissonant, donc
même, un texte éblouissant. L’écrivain s’est posé dans le rôle d’un comme une exception. Mais en même temps on peut l’écouter
transcripteur fidèle, et donc de l’imitateur d’un imitateur. comme le révélateur de la société tout entière, de son plus bas à son
Que le ramage du Neveu soit un « diable de ramage » ne mêle à cet plus haut. Ce faisant, Diderot rattache ostensiblement son texte et
aveu que le diable inoffensif du langage familier, celui dont le nom son héros à la tradition littéraire de la satire. S’étant défini par la faim,
devenu banal n’est employé par le Neveu, à plusieurs reprises, que l’appétit et l’absence de scrupules, Rameau revendique aussi l’ab-
pour désigner, comme par une épithète convenue, ce qui est enta- sence d’unité. Comme on l’a souvent rappelé, il incarne à merveille
ché d’irrégularité, d’imperfection, de ridicule, ou pour lancer un la satura des Latins (celle d’Horace en particulier), ainsi nommée à
« Que diable ! » qui n’a rien de ténébreux. Oubliée, apparemment, partir d’un mot dont la première acception était le « mélange ».

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Dossier Diderot 84

La parole subversive est attribuée par les auteurs satiriques proteste que dans un autre temps je n’eusse jamais conçu les idées
anciens à des originaux rencontrés par hasard dans un lieu public, que je suis capable aujourd’hui de nourrir. Il est mille fois plus facile,
ou hors les murs. Leur différence les protège, et protège ceux qui j’en suis persuadé, pour un peuple éclairé de retourner à la barbarie,
relatent leurs discours. Ces originaux sont des marginaux et n’ont que pour un peuple barbare d’avancer d’un seul pas vers la civilisa-
rien à perdre. Mais il ne faut pas oublier non plus l’ascendance socra- tion. » L’histoire humaine amènera-t-elle davantage de libertés ? Ou
tique du Moi qui interroge et fait parler le Neveu. n’assistons-nous qu’à des alternances de barbarie et de civilisation,
Une contre-épreuve est nécessaire. Comment Diderot parle-t-il toujours les mêmes ? La réponse reste en suspens. On a l’impression
lorsqu’il se réfère à lui-même ? On n’a pas de peine à découvrir que que Diderot, à ce moment, par respect pour son interlocutrice, se
son vocabulaire est souvent proche de celui qu’il attribue à son per- retient d’écrire le proverbe conclusif prononcé par le Neveu : « Rira
sonnage. Au retour de Russie, en 1774, il séjourne à La Haye, où il bien qui rira le dernier. » Mais il ne s’est pas privé d’y faire penser !
peut travailler sans être surveillé. En annonçant son retour à *
Mme Necker, il évoque son propre ramage et les altérations qu’il peut Le ramage est le « chant naturel des oiseaux », selon le Dictionnaire
avoir subies : « Je vais rentrer dans la volière dont je me suis échappé de Trévoux (1771), qui précise : « Chaque oiseau a son ramage par-
depuis quinze mois. Mon ramage, qui n’était pas déjà trop mélo- ticulier. » Le même dictionnaire signale l’extension métaphorique du
dieux, n’aura-t-il point souffert des ramages durs et barbares des mot : « Se dit aussi des différents cris et tons de voix des animaux.
oiseaux moraves, helvétiens, belges, prussiens, polonais, esclavons Quand on entend un âne braire, on dit : voilà un étrange ramage. »
et russes avec lesquels j’ai vécu ? » Ce mélange composite n’a pas la L’auteur de l’article connaît aussi l’application du terme aux humains :
simplicité du « moitié… moitié » « On dit aussi des gens qui ont
du Neveu. Quant à ce qui pro-
vient de la halle, Diderot n’est
Le Neveu de Rameau est changé de ton, de profession,
qu’ils chantent maintenant un
pas en reste. Dans la Réfutation rythmé par des événements autre ramage. » Cet usage du
d’Helvétius, écrite également à
La Haye (au fil d’une lecture de presque tous sonores : mot, pour les lexicographes de
Trévoux, est une « expression tri-
L’Homme, ouvrage posthume
d’Helvétius), il juge nécessaire
performances musicales, viale ». Jaucourt, dans l’Encyclo-
pédie, définit le « ramage » de la
de répliquer avec vigueur à des
idées sommaires sur les motiva-
vacarmes, charivaris… même façon : « C’est le chant
naturel des oiseaux, ou leur cri. »
tions égoïstes et matérielles des actions humaines. Il prévient qu’il Mais il précise de surcroît : c’est un « terme d’oiseleur ». Et il nous
ne ménagera pas ses propos : « J’en demande pardon au lecteur, je faudra bien, sans trop tarder, introduire l’oiseleur.
vais dire une chose ordurière, une chose sale, du plus mauvais ton, Chez Diderot, le mot « ramage » apparaît dans toute la gamme de ses
du plus mauvais goût, un propos de la halle […]. » variétés d’emploi, du littéral au « trivial ». Comme la plupart de ses
Bien d’autres similitudes de vocabulaire peuvent encore être rele- contemporains, il vit encore assez près du monde naturel. Il est un
vées. Parmi les rencontres entre le ramage du Neveu et l’écriture citadin, mais il connaît la forêt (qu’il évoque en quelques traits dans
habituelle de Diderot, je n’en veux retenir ici qu’une seule, particu- Les Deux Amis de Bourbonne). Il a la vue et l’ouïe fines pour les
lièrement révélatrice : dans l’avant-dernière réplique de la satire, signes de l’état du ciel et des moments du jour. Et il s’en souvient
quand l’auteur et le Neveu se séparent, celui-ci demande : « N’est-il jusque dans les salons parisiens. Le 15 juillet 1759, peu de temps
pas vrai que je suis toujours le même ? » C’est une façon de surmon- après la mort de son père, il écrit à Sophie Volland : « N’avez-vous
ter les disparates d’une conscience déchirée et de les ramener à pas remarqué quelquefois à la campagne le silence subit des oiseaux,
l’unité d’un caractère. Or cette expression du Neveu, qui a donné s’il arrive que, dans un temps serein, un nuage vienne à s’arrêter sur
lieu à bien des commentaires, on la trouve dans une lettre un peu un endroit qu’ils faisaient retentir de leur ramage ? Un habit de deuil
embarrassée que Diderot écrit à Mme d’Épinay, en 1767, en lui dans la société, c’est le nuage qui cause en passant le silence momen-
demandant de croire à son invariable amitié : « Je suis toujours le tané des oiseaux. Il passe, et le chant recommence. » Portant le deuil,
même, et j’ai même la vanité de douter que je puisse devenir Diderot s’aperçoit qu’il impose silence à ceux dont il s’approche, et
meilleur en changeant. » Aux dames Volland, le 10 août 1769, il la comparaison s’établit comme d’elle-même. La même image repa-
donne la même assurance : « Je suis et je serai le même tant que je raît dans le beau chapitre sur le clair-obscur des Essais sur la pein-
vivrai. » L’expression, si proche d’une formule de politesse, apparaît ture pour faire suite au Salon de 1765. Diderot évoque de nouveau
de nouveau dans une protestation de fidélité à la princesse Dash- la scène du nuage, mais en y ajoutant un effet de lumière : il évoque
koff, le 3 avril 1771 : « Eh bien ! madame, en dépit de mon silence, je les deux scènes qui se succèdent « en un clin d’œil, lorsqu’au milieu
suis toujours le même […]. » Et, après avoir relaté des événements d’une campagne immense quelque nuage épais porté par les vents
politiques récents survenus en France – la dissolution du « parle- qui régnaient dans la partie supérieure de l’atmosphère, tandis que
ment de la capitale » –, Diderot achève sa lettre par des considéra- la partie qui vous entourait était immobile et tranquille, allait à votre
tions sur les institutions humaines qui, elles, ne restent pas les insu s’interposer entre l’astre du jour et la terre. Tout a perdu subi-
mêmes au cours du temps : « Chaque siècle a son esprit qui le carac- tement son éclat. Une teinte, un voile triste, obscur et monotone, est
térise. L’esprit du nôtre semble être celui de la liberté. La première tombé rapidement sur la scène. Les oiseaux même en ont été surpris,
attaque contre la superstition a été violente, sans mesure. Une fois et leur chant suspendu. Le nuage a passé, tout a repris son éclat, et
que les hommes ont osé d’une manière quelconque donner l’assaut les oiseaux ont recommencé leur ramage. »
à la barrière de la religion, […] il est impossible de s’arrêter. Dès Diderot est l’un des rares écrivains qui conjuguent d’instinct les spec-
qu’ils ont tourné des regards menaçants contre la majesté du ciel, ils tacles naturels visibles et les événements sonores. Il a pour ceux-ci un
ne manqueront pas, le moment d’après, de les diriger contre la sou- répertoire de termes qui double sa palette de couleurs et d’ombres.
veraineté de la terre. » Dans le récit qu’il invente de ses rencontres avec Dorval, le héros et
Diderot est bon prophète en ce qui regarde la France. L’éventualité transcripteur supposé du Fils naturel, il se rend trois jours de suite à
contraire, cependant, ne lui paraît pas impossible : « Pour ma part, je la campagne. À la fin du premier jour, Dorval le raccompagne au

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coucher du soleil, et décrit la scène où les


bruits supplantent les couleurs qui s’éteignent.
Il n’est pas rare que les descriptions de Dide-
rot, sur le motif ou fictives, s’accompagnent
d’une écoute : « On n’entend plus dans la
forêt que quelques oiseaux, dont le ramage
tardif égaye encore le crépuscule. Le bruit
des eaux courantes, qui commence à se sépa-
rer du bruit général, nous annonce que les
travaux ont cessé en plusieurs endroits, et
qu’il se fait tard. » Le registre acoustique, en
cet instant, tend à prédominer. Le lendemain
matin, la rencontre a lieu au pied d’une col-
line, où « l’on entendait le bruit sourd d’une
eau souterraine qui coulait aux environs ». Le
spectacle inspire au mélancolique Dorval une
effusion sur « l’homme de génie ». Les termes
sont contrastés, selon un procédé qu’affec-
tionne Diderot, qui a appris des peintres l’op-
position de la figure et du fond. Il la reporte
sur celle du visible et de l’audible : « Qui est-
ce qui mêle sa voix au torrent qui tombe de
la montagne ? […] Qui est-ce qui s’écoute
dans le silence de la solitude. C’est lui. »
*
Dans l’univers de Diderot, où la parole
échangée est de première importance, ce qui
se dit est constamment sous observation, la
parole propre comme celle des autres. Ce
n’est là qu’un aspect de l’univers de l’audible
qui a tant compté pour lui. Les bruits, les
sons, les voix qu’il écoute ou qu’il imagine
appartiennent à maints domaines, à com-
mencer par ceux de la nature, de la rue, des
cafés et des salons. Il faut y ajouter les sons
et les accents de la poésie et du théâtre, ceux

roger-vioLLet
de la musique et de l’opéra, et ceux, forte-
ment contrastés, de la vie actuelle et d’un
avenir anticipé. Les Mémoires sur différents
sujets de mathématiques (1748) s’ouvrent
par des « Principes généraux d’acoustique », Frontispice pour du monde intellectuel, par la substitution des valeurs esthétiques aux
où l’on peut lire : « Il en est […] d’une belle une édition de 1821 valeurs de la tradition religieuse.
vie comme d’un beau concert. » Diderot par- du Neveu de L’un des témoignages les plus parlants de l’expérience de Diderot
lera de « la tension des cordes » et d’un Rameau (chez lui-même est assurément la longue lettre à Sophie Volland du
« nouvel orgue » dans le troisième et le qua- Delaunay, à Paris). 30 octobre 1759, qui rapporte l’extraordinaire polyphonie des évé-
trième de ces cinq mémoires. Car il se plaît nements et des propos d’un dimanche au Grandval, dans la compa-
à philosopher sur le domaine des sons presque autant que sur les gnie du baron d’Holbach, de sa femme, de la mère de celle-ci, et des
arts du visible : il affirme qu’une même « perception des rapports » hôtes de la maison. Au retour d’un dimanche de promenade, « c’est
doit s’exercer dans les deux territoires. On est tenté d’employer des Mme d’Holbach qui parle la première ». Elle propose de se mettre à
termes tels qu’« acousphère » ou « phonosphère » pour désigner le jouer. Sa mère, l’ignorante et facétieuse Mme d’Aine, déclare qu’elle
large domaine sensoriel de l’audible. Ce qui m’importe, en risquant aime mieux se « reposer et bavarder ». Diderot, interrogé sur ce qu’il
ces néologismes, c’est d’indiquer l’ampleur du domaine de ce qui écrit pour son Encyclopédie, constamment interrompu, livre par
s’écoute chez Diderot, et qui réclame une terminologie appropriée. fragments une partie de la substance de l’article « Sarrasins ». La
Le déroulement narratif du Neveu de Rameau est rythmé par des parole circule : questions, réponses, diversions. Une sorte de contre-
événements paroxystiques qui sont presque tous d’ordre sonore, que sujet se déploie dans la trivialité des propos de Mme d’Aine, et dans
ce soit dans les performances musicales que le héros contrefait, ou ses rires. Parmi les voix qui s’entremêlent, il y en a une qui invite :
dans les « vacarmes » et les « charivaris » qu’il raconte. Et comme pour « Écoutez, madame, écoutez. » Mais qui parle ? Suit un récit où il est
apporter une sorte de consécration à l’omniprésence de l’audible, la question d’une femme qui tombait d’un âne et qui « criait comme
satire s’achèvera au moment où retentit la cloche qui annonce la une femme troussée ». Cette femme qui tombe et qui crie, on la
représentation de l’opéra. Le Neveu parle alors des « vêpres de l’abbé retrouvera lors de la première rencontre que Jacques et son maître
de Canaye et les miennes ». Il exprime de la façon la plus concrète le font sur leur route. À la fin de sa lettre, Diderot fait savoir à Sophie
changement qui se produira au siècle suivant, dans une large partie qu’il l’écoute, elle aussi, mais bien sûr de loin : « J’entends d’ici

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Dossier Diderot 86

les mots épars qui rompent par intervalle le silence de votre ramage », ce qui équivaut à « mon parler » ou à « la suite de mes
retraite. » Et il l’assure qu’il lui a rendu « tout ce qui se fait ici mot à paroles », mais avec une nuance d’ironie. Les exemples que l’on vient
mot ». On n’en a pas encore fini, dans cette lettre, avec le monde de lire présentaient le mot dans son sens littéral et transportaient les
sonore, puisque la phrase suivante évoque une personne qui « a lecteurs dans un monde plaisamment agreste. Sans prévenir, dans les
découvert au bout de trente ans que le bruit du trictrac lui faisait mal mêmes Entretiens sur Le Fils naturel, Diderot emploie le terme dans
à la tête ». Quelques jours plus tard, toujours dans la demeure du un sens dépréciatif, comme le font beaucoup de ses contemporains.
baron d’Holbach, Diderot écrit à Sophie : « Dès le matin, j’entends Mais, sitôt qu’il désigne métaphoriquement la parole humaine, il
sous ma fenêtre des ouvriers. » Il regarde leurs travaux. Il les écoute : marque une moquerie. Il stigmatise un défaut, un déficit du sens en
« Ils sont gais ; ils chantent, ils se font entre eux de bonnes grosses faveur du seul bruit de la voix. Après avoir prescrit aux auteurs dra-
plaisanteries qui les égaient. » Il pense à leur pauvreté. Il pense à matiques et aux acteurs la manière dont ils doivent manifester la pas-
« leur sort », mais à partir des sons matinaux venus du dehors. sion – par la déclamation, l’intonation et l’accent –, Diderot ajoute :
Diderot n’est pas seulement attentif à l’alternance du chant et du « Un ramage opposé à ces vraies voix de la passion, c’est ce que nous
silence des oiseaux, et au bruit polyphonique du salon de son ami le appelons des tirades. Rien n’est plus applaudi et de plus mauvais
baron : il a aussi l’ouïe fine pour le « ton » des écrivains, et donc leur goût. » Le mot « ramage » rejoint alors les termes péjoratifs – bavar-
« style ». Et il n’hésite pas à établir des corrélations entre les ramages dage, jargon, caquet – dont Diderot fait aussi ample usage.
naturels et le registre littéraire. Ainsi, lorsqu’il réfute Helvétius : son L’écoute des oiseaux était encore porteuse de sens symbolique pour
erreur est de soutenir une philosophie qui attribue un rôle formateur les esprits du XVIIIe siècle, bien plus que pour nous qui n’entendons
à la seule éducation, sans tenir guère d’oiseaux autour de nous.
compte des aptitudes qui ré-
sultent de la constitution native. « Il n’est non plus possible Si Diderot a tant d’amitié pour le
« petit abbé » Galiani, c’est parce
Diderot proteste. Non ! Les
hommes ne naissent pas sem-
aux auteurs de changer de qu’il voit en lui un complice dans
l’audace intellectuelle, et aussi
blables : il faut tenir compte des
prédispositions et des talents in-
ton qu’aux oiseaux de la forêt parce qu’il admirait son immense
talent de raconteur. Il y eut une
dividuels. Ainsi en va-t-il des écri- de changer de ramage. » circonstance où ce plaisir fut
vains, et Diderot prend pour particulièrement vif, quand
exemple d’Alembert, Buffon et Rousseau : « Voici trois styles bien dif- Galiani trancha un débat qui s’était élevé entre « philosophes » chez
férents », et il caractérise rapidement les traits qui donnent aux textes le baron d’Holbach. Il s’agissait de savoir à qui devait aller la préfé-
de chacun d’eux une physionomie si marquée. Puis il ajoute, dans rence. À « la méthode qui ordonne » (prônée par le naturaliste Le
une comparaison insolite : « Il n’est non plus possible à ces auteurs Roy) ? Ou au « génie qui crée » (vanté par Grimm) ? Dans une lettre
de changer de ton qu’aux oiseaux de la forêt de changer de ramage. » à Sophie Volland, Diderot rapporte comment Galiani prit le rôle de
Qu’advient-il s’ils cherchent à contrarier leurs dispositions innées, l’arbitre et trancha la question en lui donnant la tournure d’une
celles qui sont propres à leur espèce ? Diderot répond : « Invitez-les plaisante histoire. Il n’omit pas l’exorde : « Mes amis, je me rappelle
à cet essai : d’originaux qu’ils étaient, ils deviendront imitateurs et une fable, écoutez-la. » C’est l’histoire de la contestation entre deux
ridicules. Leur chant sera d’emprunt, il se mêlera de leur chant natu- oiseaux d’espèce différente, le coucou et le rossignol. Le litige fut
rel, et ils ressembleront à ces oiseaux sifflés qui commencent un air soumis au jugement de l’âne. Sans écouter les plaideurs et sans ins-
modulé et qui finissent par leur gazouillement » (Réfutation d’Helvé- truire la cause, celui-ci déclare vainqueur le coucou, c’est-à-dire la
tius). En l’occurrence, la comparaison proposée par Diderot accorde méthode. L’histoire provenait d’un livre italien : l’épopée burlesque
même statut aux traits strictement individuels des écrivains et aux Ricciardetto (1738) de Niccolò Forteguerri (1674-1735), que Dide-
particularités d’une espèce animale. Or l’espèce, comme l’enseigne rot avait aussi lue avec bonheur, car il y avait trouvé de quoi « alter-
la logique, « contient sous soi plusieurs individus » (Acad. 1748). Ce nativement pleurer de douleur et de plaisir » – expression, soit dit
fut le propre de l’ancienne « physiognomonie » que d’établir des cor- en passant, où l’on reconnaît son goût pour la symétrie et la mise en
rélations entre espèces animales et caractères individuels. Diderot, balance des contraires.
en l’occurrence, fait une entorse à la logique, pour maintenir des dif- Dans cette page aujourd’hui célèbre, la verve de Diderot, épistolier
férences « spécifiques » entre écrivains dont la voix diffère. On peut amoureux, a magistralement doublé la performance orale de l’éco-
être sûr qu’il pense aussi à son propre style, et à ce qui le fait contras- nomiste napolitain qui dans un salon racontait si bien une histoire
ter avec ceux de d’Alembert (qui à l’évidence manque de « chaleur ») de ramages. Lorsque plus tard Galiani aura regagné l’Italie, Diderot,
et de Rousseau (ce grand « coloriste »). Ce furent là de proches inter- dans ses lettres, lui parlera beaucoup des ramages parisiens. Ainsi
locuteurs avec lesquels le lien amical était destiné à se rompre, mais évoque-t-il la baronne d’Holbach, qui avait si souvent accueilli le
dont il n’a pas méconnu les grands mérites. L’on comprend qu’il sou- « petit abbé » dans sa demeure du Grandval. Quand le débat s’est
tienne que la différence entre individus humains est aussi radicale échauffé autour des Dialogues sur le commerce des blés de Galiani,
que celle qui sépare les espèces animales. Si bien que, tout en pou- auxquels Diderot avait lui-même prêté la main, la baronne prenait
vant désigner l’astreinte imposée par une condition sociale, le mot parti pour cet ouvrage et pour son auteur. Sa jolie voix rompait « de
ramage, chez Diderot, est applicable aussi à la parole dans laquelle se temps en temps » les « criailleries » et le « charivari » des disputeurs
manifeste un talent personnel. Chaque auteur doté d’un vrai génie qui attaquaient les idées de Galiani. Diderot m’émeut, dois-je le dire ?
est capable d’un « chant naturel ». Ce chant est inimitable, lié qu’il est lorsqu’il évoque ce « petit ramage délicat et fin » en solo comme l’un
à la variabilité infinie de la constitution physique. des attraits d’une personne qui ne le laissait pas indifférent. Lui-
Les diverses valeurs du mot « ramage » restent néanmoins flottantes même, il fait « le rôle du silence au milieu de tous ces concertants-là ».
dans l’écriture de Diderot. Tant qu’il était pris littéralement, lié aux Criaillerie, charivari, ramage, silence : dans ces quelques lignes, Dide-
oiseaux vivants et à la scène naturelle, le mot restait inscrit dans une rot établit une polyphonie graduée – quatre niveaux sonores – et
aire « poétique ». Transporté dans le monde humain, dépaysé, une donne une preuve de son attention à tout ce qui se manifeste dans
acception péjorative vient s’y attacher. Diderot dit parfois « mon le domaine de l’audible.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
Comprendre l’humain et la société

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Le magazine des écrivains 88

Jaume Cabré
J’ai toujours
‘‘
la sensation de ne pas
’’
avoir fini
Le Catalan s’affirme comme l’un des plus grands auteurs
actuels avec Confiteor, récit hors norme filant à travers
quatre siècles de barbarie et de mensonge en Europe.
Propos recueillis par Philippe Lefait, photo Marco Castro/Agent Mel pour Le Magazine Littéraire

I
l porte des moustaches qui en d’autres temps auraient signé la fin de certains livres dont je ne voulais pas
une virilité sans concession, mais la douceur de sa voix et la achever la lecture, je faisais durer mon plaisir
rondeur de son regard démentent le fantasme machiste. Jaume en leur inventant une suite, en essayant de
Cabré est né en avril 1947, à Barcelone, en Catalogne, sous prolonger leurs personnages et de retrouver
Franco et à l’ombre d’une histoire qui peut rendre une popu­ le style de leurs auteurs. Je faisais lire ces
lation étrangère sur sa propre terre en lui interdisant par exemple de ébauches de romans à des amis d’université
pratiquer sa langue. C’est à une petite heure de la capitale régionale qui n’en demandaient pas tant (rires).
qu’il écrit au calme, parfois avec un chat, à plein temps désormais. Et Vous écrivez en catalan. En vous lisant,
qu’il joue, en amateur, à plusieurs encablures de ses plus proches voi­ on pense pourtant aux écrivains latino-
sins, du violon. Sa biographie indique qu’il est diplômé de philologie À lire américains. Vargas Llosa pour la densité
et agrégé, qu’il a enseigné à l’université de Lleida, qu’il a écrit une du récit, Borges pour les niveaux
pièce de théâtre, des scénarios pour la télévision et un essai sur le Confiteor, de lecture. Quelles sont vos références ?
sens de la fiction, dans laquelle il excelle depuis son premier texte Jaume Cabré, À la fin des années 1960, c’était le boom de
traduit du catalan par
publié en 1974, Faules de mal desar (« Fables gênantes », non traduit). Edmond Raillard, la littérature latino­américaine. J’ai adoré les
Le rayonnement des Voix du Pamano (2004, traduit chez Christian premiers romans de Mario Vargas Llosa : La
éd. Actes Sud, 784 p., 26 €.
Bourgois en 2009) en Espagne et en Allemagne, où 300 000 exem­ Maison verte, La Ville et les Chiens, Conver-
plaires ont été vendus, en a fait dans la presse espagnole un « auteur sation à La Cathédrale, Pantaléon et les Visiteuses. J’ai admiré Borges
à succès ». Pour Confiteor, sorti en 2011 et traduit aujourd’hui chez et sa capacité à dire simplement la complexité des choses. Chez
Actes Sud, les gazettes ont parlé d’un « roman monstre ». García Márquez j’ai trouvé une imagination portée à ses limites et ce
Jaume Cabré est un écrivain exigeant, chaleureux et modeste. Un pouvoir de faire disparaître si nécessaire des personnages. Toutes les
mot, la sérendipité, va comme un gant à sa technique littéraire. Envoû­ nouvelles de Cortázar sont des modèles du genre. Je dois aussi beau­
tante, elle offre au lecteur la possibilité et le plaisir de découvrir par coup à Fuentes, à Juan Rulfo, qu’il faut relire de temps en temps. Des
inadvertance des pans du récit auxquels il ne s’attendait pas. Avec ce auteurs catalans comme Mercè Rodoreda ou Josep Pla, je retiens le
dernier roman, cet érudit de 66 ans est plus vrai que virtuose, aussi sens de la narration.
juste que talentueux dans la vision qu’il nous offre de la dialectique Je dois aussi évoquer Tolstoï et son sens de la totalité. J’ai toujours
éternelle des contraires. été admiratif de l’univers créé par Thomas Mann. Dans son dernier
roman, Le Docteur Faustus [biographie fictive d’un musicien publiée
Quand avez-vous trouvé votre vibrato d’écrivain ? en 1943], on a cette idée de l’accès à la beauté au travers de la
Jaume Cabré. Un jour – j’avais 17 ou 18 ans – j’ai écrit un texte dans musique. Son personnage, Adrian Leverkühn, ne s’oublie pas. Il m’a
lequel je décrivais le réveil d’un village : un chat qui passe, un volet accompagné pendant des années, et je me suis dit que ce n’était pas
qu’on relève, ce genre de choses… J’avais réussi à provoquer des un hasard si j’avais appelé mon personnage Adrià. Chez Joyce il y a
situations, à les plier à ma volonté avec des mots, à ressentir une cette possibilité de tout faire avec la langue et avec les mots. C’est
tension littéraire. Et à l’époque, quand je me rebellais en arrivant à un chant à la liberté stylistique ! Avec Proust, j’ai découvert

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89

Jaume Cabré
à Paris,
septembre 2013.

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Le magazine des écrivains Grand entretien 90

‘‘ V
oilà le pouvoir de la littérature : elle supplée l’indicible de
la réflexion quand la pensée poussée à l’extrême devient stérile.
l’intériorité. Même si certains passages me semblent lourds dans
cette œuvre, que j’ai lue en français, on en sort avec la sensation
d’avoir réellement vécu l’écoulement du temps.
« L’écrivain est un soliste », dit l’un de vos personnages. Mais
quelle complicité attendez-vous du lecteur, que la construction
de votre récit met en permanence sur le qui-vive. À charge
’’
Parlons de quelques personnages secondaires de vos derniers pour lui d’accepter la complexité du récit, ses imbrications
livres. Ils peuvent être témoins ou confidents. Dr Jivago est un et ses chevauchements. Vous êtes dans l’échange ?
chat dans Les Voix du Pamano, le cow-boy Kid Carson et l’Indien Je sais que le lecteur est intelligent et curieux. Je crois aussi qu’il veut
Aigle noir accompagnent Adrià dans Confiteor. D’où viennent-ils ? découvrir les choses sans qu’on ait à les lui expliquer ou à les lui
C’est la part autobiographique de mon travail (sourire). Avec Dr Jivago, détailler. Il n’y a pas lieu de lui proposer des évidences. Dans ce dia-
je rends hommage à mon chat. Il a vécu dix-sept ans et m’a aidé dans logue que j’établis avec lui, je veille attentivement, presque à la loupe,
mon travail. Il venait me voir pour profiter de la chaleur de l’ordina- à ne pas lui demander l’impossible. Je m’assure qu’il saura toujours
teur quand j’écrivais Les Voix du Pamano. Je n’ai pas été comme Adrià se repérer, par exemple si tel ou tel paragraphe reste momenta-
un enfant solitaire. Nous étions cinq frères et je jouais avec des figu- nément inachevé. Cette façon de faire me permet aussi de retravailler
rines aux Indiens et aux cow-boys. Je ne sais pas forcément pourquoi en permanence mon texte.
je les ai utilisés comme personnages. C’est très intuitif. Je pense qu’ils Comment avez-vous entamé Confiteor ? Comment
me permettent de donner une dimension de réel et de quotidien à êtes-vous parvenu à cette imbrication des temporalités
des personnages principaux dont et des personnages ?
l’histoire et la vie m’échappent Repères À l’origine de Confiteor, il y a
encore. Par exemple, dans Les d’abord une nouvelle que j’ai
Voix du Pamano, je fais parler le 1947. Naissance à Barcelone. d’Enllaç, dont il dirige écrite sur Nicolau Eimeric, un
chat longuement. Il a l’intonation 1978. Après des études l’équipe scénaristique. inquisiteur catalan du xive siècle.
serrée des habitants de la mon- de philologie catalane 1996. L’Ombre de l’eunuque Puis j’ai imaginé un rapproche-
tagne pyrénéenne, et il incarne la à Barcelone, domaine dans (Christian Bourgois, 2006), ment avec l’Obersturmbann-
mémoire du lieu. Quant à Carson lequel il deviendra roman sur les dernières führer SS Rudolf Höss, le com-
et à Aigle noir, j’en ai d’abord fait enseignant, il publie, après années du franquisme. mandant d’Auschwitz, parce
des compagnons d’enfance et des quelques textes courts, 1999. Publication d’un essai qu’ils servent le même Dieu. Je
complices d’Adrià. Je ne savais son premier roman, Galceran, sur la création littéraire, leur ai fait perdre toute tempora-
pas qu’ils finiraient par s’imposer l’heroi de la guerra negra. El sentit de la ficció. lité et les ai fusionnés en un per-
comme les témoins critiques de 1984. Publication du roman 2000. Il crée la série sonnage unique. Adrià viendra
toute sa vie. Ils sont pratiques. La Toile d’araignée (éditions télévisée Crims et dirige plus tard. Je n’ai conçu mon
Leur apparition récurrente sym- du Chiendent, 1985). l’équipe des scénaristes. roman autour de lui que trois ou
bolise le doute quand il envahit 1989-1992. Il crée l’une des 2001. Première pièce quatre ans après avoir commencé
mon personnage. premières séries télévisées de théâtre, Pluja seca. à écrire.
Dans vos derniers livres, catalanes, La Granja. 2004. Les Voix du Pamano Dans les remerciements de
d’autres objets, une pierre 1990. Il écrit lui-même (Christian Bourgois, 2009). fin, vous notez, et pour cause :
tombale retaillée dans l’adaptation de La Toile 2005. La matèria de l’esperit, « J’ai considéré ce roman
Les Voix du Pamano, un violon d’araignée, réalisée deuxième essai littéraire. comme définitivement achevé
exceptionnel mais taché par Antoni Verdaguer. 2010. Prix d’honneur le 27 janvier 2011, jour
de sang dans Confiteor, 1991. Sa Seigneurie des lettres catalanes pour anniversaire de la libération
apparaissent sinon (Christian Bourgois, 2004). l’ensemble de son œuvre. d’Auschwitz. » Quand savez-
comme des personnages, 1994-1998. Création de 2011. Confiteor vous qu’un livre est fini ?
du moins comme des la série télévisée Estacio (Actes Sud, 2013). Je ne sais pas… Jamais ! Depuis
éléments clés du roman. Fra Junoy o l’agonia dels sons
Ils ont une importance supérieure à tous les autres objets du récit. [1984, non traduit en français], Sa Seigneurie, L’Ombre de l’eunuque,
Comme commun des mortels je n’ai pas conscience de l’importance Les Voix du Pamano, j’ai toujours la sensation de ne pas avoir fini. Un
de certains d’entre eux, mais comme romancier et comme démiurge moment m’est particulièrement incommode. Quand je ne connais
je connais leur usage symbolique. Ils me permettent de donner une pas encore la portée du point. Est-il final ? Nécessite-t-il un passage à
cohérence au monde que je propose au lecteur, et ce sont des mar- la ligne ? À quoi met-il un terme ? Mais, quand arrive le moment où je
queurs qui ont une énergie narrative. Prenez la médaille de Sara dans change un élément du récit et que le résultat me paraît pire, c’est qu’il
Confiteor, elle est lourde d’histoire. Quand elle est banalement volée est temps de donner le texte à quelques amis fidèles qui sont mes
par une femme de ménage, je souhaite provoquer la colère du lec- premiers lecteurs, et qui n’auront aucune indulgence. Et une fois que
teur, qui comprendra que c’est une mémoire qui est dérobée. Le j’ai donné le texte à l’éditeur, je n’y touche plus.
violon est le lieu de la rencontre du bien et du mal. Objet de valeur Jean Cocteau dit qu’« un enfant prodige est un enfant dont
convoité et volé par son père, c’est pour Adrià un moyen d’accéder les parents ont beaucoup d’imagination ». Votre personnage
à la beauté. Sinon, le violon est l’instrument que je pratique mais principal est né dans les fantasmes d’une mère « intraitable »
dont je joue très mal. Il est pour moi le symbole de la musique, qui qui le voit virtuose et d’un père qui le veut génial. Quelles sont
est, dans ma vie, presque plus importante que la littérature. les conséquences de ce double délire parental sur la vie d’Adrià ?

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91

Il a perdu sur bien des tableaux, comme enfant, en amour, en amitié,


mais, comme intellectuel européen, il mène des recherches, publie
des œuvres remarquables sur le mal, qui l’amènent aux mêmes
conclusions qu’Umberto Eco : la narration relaie la réflexion quand
celle-ci atteint sa limite. Tout se sait d’Auschwitz, les noms des
victimes et des bourreaux, les techniques d’extermination, mais seule
la narration permet d’entrer avec un personnage dans la chambre à
gaz et de l’accompagner jusqu’à sa mort. Voilà le pouvoir de la litté-
rature : elle supplée l’indicible de la réflexion quand la pensée
poussée à l’extrême devient stérile. La mort de Sara et l’histoire de
sa famille le poussent à une réflexion sur le mal, mais, quand il
constate qu’il est incapable d’aller au bout et que cette incapacité lui
fait trahir le message de Sara, il passe à la narration. La vérité et la
richesse d’Adrià sont dans ce récit à deux faces qui structure Confi-
teor. Un recto où il raconte son amour, ses peurs et ses actes, un
verso où il essaie de pousser à l’extrême sa réflexion sur le mal.
S’il fallait qualifier votre manière d’écrire, j’avancerais les mots
ou expressions « millefeuille », « spirale » ou « trompe-l’œil ».
Je pense aussi aux tableaux d’Escher.
Bien vu ! (Rires) Pendant les huit ans que m’a pris l’écriture de Confi-
teor, j’ai regardé de manière obsessionnelle des tableaux d’Escher, et
je prends à mon compte ces qualificatifs, dans lesquels je retrouve la
structuration du texte. Je suis parti de l’idée de la possibilité de l’im-
possible. À l’origine, j’avais en tête la bouteille du mathématicien Felix
Klein et le ruban de Möbius, des surfaces pour lesquelles il n’est pas
possible de définir un intérieur et un extérieur. J’ai cherché dans ce
roman à faire en sorte que mon personnage entre dans sa propre his-
toire, qu’il puisse y disparaître ou y être caché comme je le laisse
penser à la fin du roman. Plus généralement, je pense que le narra-
teur a le pouvoir du caméléon de se transformer et de poser les points
de vue de chacun de ses personnages. Il ne peut pas être une créa-
ture immobile dans sa narration de l’histoire. C’est le fédérateur des
différents récits. Cela lui permet de changer de style. J’ai par exemple
commencé à passer dans la même phrase de la première à la troisième
personne en écrivant L’Ombre de l’eunuque. J’y ai trouvé les effets
de zoom, de subjectivisation et d’objectivisation de la situation que
je recherchais. Ce basculement fait que le lecteur doit être vigilant.
Comment justifiez-vous des orthographes différentes

© Comédie-Française - Licence n°1-1001069- 1-1040430 / licence n°2-1001070 2-1039174 / licence n°3-1001071 3-1039156 - © Brigitte enguérand, coll. Comédie-Française
dans votre texte ? Ainsi pour Sara, qui est aussi Saga ou Sagga.
Pourquoi « pputain » prend-il deux p ?

Dom Juan
Ces variations sont fonction des accents, des moments et des lieux
où les mots sont évoqués et prononcés. Sara a grandi à Paris, mais
il y a une façon plus gutturale de prononcer son prénom en Cata-
logne. Au-delà des mots, ce sont des symboles. Ils servent à signifier ou le Festin de pierre
des moments, des lieux et des temps différents du récit. Ce sont
des chevilles. Molière
La question de la mémoire est centrale dans votre œuvre. Reprise
Vous êtes par exemple toujours très attentif
mise en scène Jean-Pierre Vincent
à établir les généalogies ou à répéter les filiations ?
J’ai cette forme d’obsession pour la mémoire. Mon père me racontait
des histoires de son père, mon grand-père, qui est mort quand j’avais
6 ans. Je m’en souviens. Mes deux fils ont connu mon père mais pas SALLe richeLieu
leur arrière-grand-père. Mes petits-fils n’ont pas connu mon père, leur Place Colette
grand-père. Alors je me dis qu’il est un peu plus mort. Tout cela est Paris 1er
très normal. Il s’agit du cycle des générations, mais le temps appro- du 28 octobre 2013
fondit la mort. Travailler à la mémoire ou faire famille c’est la priver au 9 février 2014
de sa cruauté.
La thématique centrale de Confiteor est le mal, qui traverse RéseRvation
le récit sur quatre siècles. Vous écrivez notamment 0 825 10 1680 (0,15 € ttC/mn)

que la guerre exacerbe la partie la plus bestiale de l’homme www.comedie-francaise.fr


mais que le mal préexiste et que son accomplissement
dépend des êtres humains.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
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Le magazine des écrivains Grand entretien 92

C’est toujours l’homme qui fait le mal. J’ai scruté pendant long- autorisé à Perpignan, où j’ai pu parler le catalan et le français, que
temps une photo de Himmler, j’ai lu le journal de Höss en me deman- j’avais appris à l’école. Passant la frontière, nous avions éprouvé un
dant comment il était possible d’arriver à une telle abjection. À l’oc- sentiment de liberté totale. Nous accédions à l’eldorado. Au retour,
casion de la sortie du livre, je suis allé à Auschwitz et à Birkenau. J’ai en voyant la garde civile, nous avons eu la sensation brutale de
vu le lieu où a été pendu Höss, et je me suis dit : ici est morte cette retourner chez nous, mais en enfer. Tout cela, nous l’avons vécu en
personne responsable de l’enfer. Il y a toujours, quels que soient les sachant qu’il y avait une corruption totale, à tous les niveaux du
circonstances et les contextes, quelqu’un qui est à l’origine du mal, pouvoir, dans un pays où la résignation côtoyait, chez les étudiants,
que ce soit au Cambodge, au Rwanda ou ailleurs. Sa banalité a tou- la tentation de la guérilla urbaine.
jours existé. Le lieu naturel du roman est l’Europe, berceau de la Vous avez mis plusieurs années pour écrire sur ordinateur
civilisation occidentale et en même temps terrain de guerres de reli- ce roman. Le monde est à l’immédiateté et au flux que permet
gion et d’extermination. L’art est capable d’écarter la malignité, parce la révolution numérique. Vous aimez ces paradoxes ?
que le beau préserve du mal. Momentanément peut-être. La musique Le travail littéraire est une métaphore de ma conception de la vie.
peut transformer et changer l’individu, mais tout le monde connaît Elle vaut si on est conscient d’être vivant et si on agit en réfléchis-
la sensibilité musicale des nazis. sant. La vitesse peut être bonne, mais elle n’est qu’un moyen. Le
En France pendant l’Occupation, en Espagne sous monde numérique ne peut tenir lieu de finalité. Ce ne peut être
le franquisme, on a été plus passif que résistant. qu’un outil au service de l’humanisme. Jamais je ne donnerai un texte
On ne peut obliger personne à être un héros. L’héroïsme est un acte sans être convaincu que je ne peux aller au-delà de ce résultat. Je
gratuit, et la peur et la résignation sont humaines. Quand je suis né, m’astreins à cette règle, et je demande à mes éditeurs de ne jamais
en 1947, le franquisme avait huit ans. À l’époque, nous avons vécu me demander quel est l’état d’avancement de mon travail. Je ne veux
avec douleur l’interdiction de la langue catalane, et comme enfant aucune pression, parce que toute pression m’affecte. Ce temps, c’est
je me souviens de la peur que faisait naître en moi le silence de mes celui de la qualité. L’un des enjeux de l’éducation aujourd’hui est
parents. Parmi les autres mesures coercitives, il y avait les restrictions bien de permettre aux enfants de rester seuls dans le silence.
de déplacement. Adolescent, j’ai le souvenir d’un premier voyage Te absolvo ! (Rires)

Vient de paraî tre

Confiteor, une leçon de ténèbres


«
C
onfiteor », « j’avoue, je destin : « Papa avait tracé ma mon salut, il ne peut pas être le dans ses précédents romans et
confesse » en latin, est route, jusqu’au moindre détail de salut de l’humanité. » Mais il est signe un millefeuille dans lequel
l’entame de la prière chaque tournant. Et il ne man- aussi marqué et taché par le sang, il enlève toute linéarité au récit,
de pénitence que font les fidèles quait plus que l’intervention de l’abjection et la sauvagerie des invente une temporalité qui
à la messe. Par là, ils se re- maman, et je ne sais pas ce qui hommes, celles des bourreaux de fusionne les époques, passe de la
connaissent pécheurs devant était le pire. » Inutile de se l’inquisiteur, celles des assassins première à la troisième personne
Dieu et sollicitent son pardon. demander ce qui fait le trauma- d’Auschwitz et de Birkenau. dans la même phrase, interrompt
Tout cela se termine par une ab- tisme d’enfance et pousse à deve- « C’est pour ça que je suis juif, pas la narration pour la reprendre
solution du curé (« Te absolvo ! »). nir hypocondriaque, intellectuel, de naissance, que je sache, mais quelques paragraphes plus tard.
Sauf chez Jaume Cabré, dont les professeur d’histoire des idées, volontairement, comme beau- Mais jamais rien qui perde un
thèmes récurrents sont l’histoire, secret, polyglotte, violoniste mais coup de Catalans qui nous sen- lecteur toujours tenu pour un
la corruption des pouvoirs ou la virtuose raté ; ce qui oblige à être tons esclaves sur notre propre complice tenu en éveil par cette
sublimation par l’art. Confiteor, ce obsédé par l’origine de tous les terre et qui avons un avant-goût invention et ce style bien servis
sont huit cents pages éblouis- enfers personnels ou historiques de ce qu’est la diaspora, seule- par la traduction d’Edmond
santes sur les fleurs fanées du et à finir, après une longue et ment parce que nous sommes Raillard. Jusqu’à cette scène du
mal, de la culpabilité, de l’amour bouleversante confession à la catalans. Et depuis ce jour je sais métro, station Clinic, à Barcelone,
trahi, de l’amitié fidèle jusqu’à la bien-aimée Sara, dans une mai- que moi aussi je suis juif, Sara. Juif où tous les personnages de cette
mort – mais rien n’est moins sûr ; son de retraite de Barcelone avec par la tête, les gens, l’histoire. aventure de quatre siècles se
et sur les lieux possibles mais éva- une tête et une mémoire qui Juif, sans dieu et avec une envie pressent dans le même wagon.
nescents de la beauté. Bref, Adrià s’éteignent peu à peu. de vivre sans faire le mal, comme Scène anthologique et découpe
Ardevol y Bosch est coupable de Et puis il y a lui, le messager monsieur Voltes, parce qu’es- cinématographique. Antonioni
sa vie, de celle des autres, d’une intemporel de la malédiction. Un sayer de vivre en faisant le bien chez Borges ! Plus loin, au détour
vieille Europe gangrenée au fil violon, unique, fabriqué à Cré- est, je crois, trop prétentieux. d’une conversation entre Adrià et
des siècles par l’Inquisition, le mone au xviiie siècle par Storioni. Mais ce fut peine perdue. » son seul et grand ami Bernat,
nazisme, le franquisme, la bar- Pour des raisons opposées, il Une fois lu ce livre « énorme », apparaissent les fantômes de
barie en général et le mensonge obsède les Ardevol père et fils, l’envie vous prend de le relire Primo Levi et de Paul Celan : « Ils
en particulier. l’antiquaire véreux et le savant pour mieux en saisir le souffle et ne se sont pas suicidés parce
Il n’a même pas eu à s’inventer écartelé entre réflexion et pas- la mécanique. Jaume Cabré, aussi qu’ils avaient connu l’horreur,
un roman familial. Une phrase sion. À ce dernier, il offre la per- simple que déroutant, écrit mais parce qu’ils l’avaient écrite. »
suffit : « Naître dans cette famille fection du son et la possibilité comme un musicien compose et Écrire, c’est revivre, c’est vivre !
avait été une erreur impardon- d’une rédemption aussi illusoire revient au thème. Il peaufine une C’est bien ce que nous propose
nable. » Et une précision écrit son que momentanée : « L’art est architecture littéraire commencée Cabré. Philippe Lefait

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Le magazine des écrivains Admiration 94

ozkok/siPa
Violette Leduc en 1968. Photo de droite : l’écrivaine incarnée par Emmanuelle Devos, face à Simone de Beauvoir (Sandrine Kiberlain),

Bouquet de Violette
Un film retrace la vie de l’écrivaine Violette Leduc, « bâtarde »
flamboyante et « affamée », grande amoureuse soupe au lait,
dont l’œuvre impressionna Simone de Beauvoir et Jean Genet.
Par Hervé Aubron

«
M
on cas n’est pas unique : j’ai peur de mourir et je pas haute en couleur : sa photo est comme zinguée, plombée, ardoi-
suis navrée d’être au monde. Je n’ai pas travaillé, sée. Cette palette éteinte est celle d’une époque (de l’après-guerre
je n’ai pas étudié. J’ai pleuré, j’ai crié. Les larmes au milieu des années 1960), mais aussi celle d’une solitude entêtée,
et les cris m’ont pris beaucoup de temps. […] Je d’une femme s’échinant à remplir des cahiers dans un meublé obs-
m’en irai comme je suis arrivée. Intacte, chargée cur, avec pour seul horizon une arrière-cour parisienne. Le film ne
de mes défauts qui m’ont torturée. J’aurais voulu naître statue, je suis balaie pas toute l’existence de Leduc, se focalise sur sa période la
une limace sous mon fumier. » L’incipit de La Bâtarde (1964), le livre plus décisive, mais la moins affriolante : celle durant laquelle elle
qui apporta enfin le succès à Violette Leduc, à 57 ans, condense exem- devient écrivaine et travaille ensuite à le défendre et à l’imposer aux
plairement son style, qui est chez elle une catégorie relevant indis- yeux de tous. Violette s’ouvre sur une valise qui, jetée dans un sous-
tinctement de l’écriture et de l’existence. À la fois le mépris de soi et bois vert-de-gris, révèle son contenu – de la viande noire. Nous
la fierté, le doute et l’assurance, le découragement et la ténacité. On sommes en 1942 : à 35 ans, Violette fait du marché noir au fin fond
pourrait multiplier à son endroit les oxymores, elle qui n’économisait de la Normandie. Elle y a suivi l’écrivain Maurice Sachs, qu’elle a ren-
pas les adjectifs inattendus ou intempestifs. Les épithètes « scanda- contré au début de l’Occupation : pour l’heure, elle n’a publié que
leuse » ou « sulfureuse », qu’on a tant usées à propos de sa liberté et quelques articles de mode dans la presse, mais elle a compris que la
de sa franchise sexuelles, ne sont qu’un triste étiquetage. littérature était sa grande affaire. Elle est amoureuse de Sachs, ce qui
C’est là une des grandes qualités du film de Martin Provost, qui, après montre déjà un talent certain pour les impasses flamboyantes : il est
Séraphine, a choisi de s’attacher à ce destin-là : la fièvre charnelle un homosexuel intraitable (grande passion de Violette : elle est, pour
n’y est pas éludée, mais soigneusement hors champ, tout comme le dire caricaturalement, une bisexuelle aimant les hommes qui ne
les extravagances les plus pittoresques de l’écrivaine. Violette n’est goûtent pas aux femmes). Mondain, Sachs est aussi un filou notoire,

‘‘
qui se convertit dans le marché noir et trouve en Violette une par-

J ’ faite employée. Sachs finira atrocement : tué d’une balle dans la tête
en 1945 à Hambourg, où il s’est damné : juif, il est devenu travailleur
aurais voulu na tre volontaire (et vraisemblablement indic) pour le compte des nazis.
C’est cet homme-là qui, dans une planque de la campagne nor-
statue, je suis une limace mande, en 1942, exhorte Violette à écrire sa vie — lassé qu’il est de

’’
sous mon fumier. l’entendre ressasser son passé.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
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Entre L’Asphyxie (1946) et le triomphe de La Bâtarde dix-huit ans


plus tard, le chemin sera long. Violette Leduc enchaîne pourtant tout
de suite, en 1948, avec L’Affamée, monologue amoureux adorant une
À voir « Madame » dans laquelle se reconnaît aisément Beauvoir – qui ne
Violette, un film de Martin répondra jamais à ses avances. Comme L’Asphyxie, L’Affamée en reste
Provost, avec Emmanuelle Devos (Violette à des ventes confidentielles, ce qui déprime Violette, aussi vorace
Leduc), Sandrine Kiberlain (Simone de
Beauvoir), Jacques Bonnaffé (Jean Genet), d’amour que de reconnaissance. Vivant toujours dans son studio
Olivier Py (Maurice Sachs), décrépit, elle poursuit jusqu’au début des années 1950 ses activités
Olivier Gourmet (Jacques Guérin)… dans le marché noir – surprenant ballet dans le film entre les cahiers
En salle le 6 novembre. Durée : 2 h 19. raturés, les saucissons et fromages remisés. Violette, qui aime à culti-
À lire ver les lamentations sur son sort, n’est toutefois pas totalement iso-
La Bâtarde, Violette Leduc, lée : si les livres ne sont pas vendus, ils ont été remarqués par des
éd. Gallimard, « L’Imaginaire », lecteurs de poids, dont Cocteau et Jean Genet, avec qui elle tisse une
472 p., 11,50 €. amitié fraternelle, aussi fusionnelle que brève – elle a osé trouver à
Thérèse et Isabelle, redire sur la pièce Les Bonnes, qu’elle résume d’un trait fulgurant :
Violette Leduc, éd. Folio, 160 p., 5,40 €. « Est-ce qu’on demande à Racine d’écrire les poèmes de Rimbaud ?
Violette Leduc. Biographie, Est-ce qu’on demande à Rimbaud d’écrire les pièces de Racine ? » Si
Carlo Jansiti, éd. Grasset, 496 p., 24 €. leur relation demeurera dégradée, Violette ne cessera de porter aux
Violette Leduc. Éloge nues le génie de son frère éphémère. Autre relation essentielle, nouée
de la bâtarde, René de Ceccatty, d’ailleurs par l’entremise de Genet : Jacques Guérin, petit magnat du
éd. Stock, 310 p., 19 €.
parfum et mécène attentif qui l’aidera à se maintenir à flot – comme
dans le film Violette. il se doit, elle en tombera ardemment amoureuse, puisqu’il n’aime
que les hommes Quant à rencontrer de nombreux lecteurs, l’impa-
Le dossier est certes chargé : née en 1907 à Arras, Violette est la fille tiente Violette doit encore faire preuve d’endurance et évite de peu
naturelle d’un jeune homme de bonne famille et d’une domestique, de se noyer dans un délire paranoïaque. Elle reprend son autobiogra-
qui l’élèvera seule tout en cultivant chez elle le dégoût des hommes phie à zéro, avec La Bâtarde, qui file de son enfance aux trafics avec
et le fantasme de ses origines bourgeoises perdues. L’enfant farouche Sachs. Coiffé d’une longue préface de Beauvoir, qui marque le coup,
est précocement avisée de son visage atypique et singulièrement d’un le livre est enfin un succès critique et public. S’ouvre alors un crépus-
nez plantureux (« laideur » sur laquelle elle ne cessera de revenir). cule apaisé et productif : la Parisienne claquemurée retrouve la fillette
Elle n’en est pas moins audacieuse : au collège, elle vit une passion mag-lit-VILLAGES:Mise
campagnarde qu’elle fut –en
ellepage 1 04/10/13
s’installe 15:04
à Faucon, petit Page
village1du
charnelle avec une autre pensionnaire, puis avec une surveillante,
Denise. Exfiltrée à Paris dans le nouveau foyer que forme sa mère avec
un commerçant, elle rate son bac, retrouve Denise, avec qui elle vie
en couple durant sept ans en banlieue. Après leur rupture, elle épouse
un certain Jacques, ancien représentant devenu photographe : ils
s’installent dans un petit appartement du 11e arrondissement – elle
habitera toute sa vie dans le même immeuble. Très vite, les époux
suffoquent. Violette tombe enceinte et avorte dangereusement à cinq
mois et demi de grossesse en 1940. Elle divorce, pour finalement se
retrouver contrebandière aux côtés de Maurice Sachs.
Le film de Martin Provost débute donc quand elle raconte tout cela
dans un cahier, sous un pommier. À la Libération, ce texte deviendra
son premier roman, L’Asphyxie – celle que lui aurait fait subir sa mère,
sa meilleure ennemie, avec qui elle ne rompra jamais. Le livre est édité
chez Gallimard, dans la collection « Espoir », alors dirigée par Camus. de Peter Handke
Prestigieuse bannière que l’écrivaine doit à l’entremise de Simone de
Beauvoir : après l’avoir guettée à maintes reprises au Flore, Violette mise en scène Stanislas Nordey
s’est décidée à lui faire passer son manuscrit. Dans son film, Martin du 5 au 30 novembre 2013
Provost est particulièrement attentif à cette relation aussi improbable
que durable, tant l’épuisante Violette multipliera les ruptures. Froide
stratège, écrivaine se plaçant sous le boisseau de son surmoi intellec-
tuel, Beauvoir est l’exact inverse de Violette. Elle ne se prive pas, en
son absence, de stigmatiser le tempérament impossible de sa proté-
gée (un narcissisme porté sur la plainte et parfois l’agressivité) et l’af-
fuble, dans ses lettres à son amant Nelson Algren, d’un terrible sobri-
quet, « la femme laide ». Il demeure que Beauvoir soutiendra jusqu’au
bout Violette : elle veille à son maintien chez Gallimard, relit attenti-
vement ses manuscrits et suggère de nombreux aménagements. Elle
va même jusqu’à lui assurer, avec ses propres deniers, une rente men-
suelle — maquillée en salaire transitant par la comptabilité de Galli-
mard, pour ne pas la froisser. Leduc, disparaissant avant Beauvoir, en www.colline.fr 01 44 62 52 52
fera par testament son exécutrice littéraire.

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Le magazine des écrivains Admiration 96

Vaucluse, où elle poursuit son cycle autobiographique, mais est


précocement emportée par un cancer en 1972, à l’âge de 65 ans.
Oxymorique, telle aura-t-elle toujours été. On pourrait multiplier les
paires d’épithètes antagonistes. Laide, donc, et grande séductrice.
Complexée et autoritaire, sentimentale et cruelle, naïve et crue.
Généreuse et désespérément égocentrique. Bénédictine de la litté-
rature, se contentant d’un deux-pièces miteux, mais ayant le goût du
luxe (notamment des vêtements de marque), jusqu’à être âpre au
gain. Lyrique, usant sans compter de la métaphore, et d’une extrême

hommage
symphonie. Quand je suis reparti, souvenez-vous, vous n’avez pas
supporté que je vous abandonne à la nuit dont vous ne sortiriez plus.
Emmanuelle
Vous avez rattrapé la mienne à travers les rues de Faucon désert (1)
Devos dans
coiffé de votre mort, je sentais dans mon dos votre âme en deuil de
Violette.
votre chair se cramponner à la mienne. Cherchiez-vous à me retenir,
à m’entraîner à votre suite là où vous ne vouliez pas aller, j’ai dû vous
dire Violette il faut me laisser vivre.

À tout à l’heure Combien de fois m’aviez-vous enterré avant que je ne vous enterre,
persuadée que la mort avec laquelle je faisais la course, au volant d’une
voiture aussi hasardeuse que vous, m’attendait au tournant. Vous ché-
rissiez les frayeurs que je vous causais, à me voir blessé de guerre
Quelques mots et souvenirs envoyés d’accident en accident, comme si vous-même l’aviez échappé belle.
à Violette Leduc par un écrivain qui Les risques que je prenais vous séduisaient plus que moi. Que je me
en fut, jeune homme, l’ami proche. mette en péril vous fortifiait, vous n’étiez plus, le temps de quelques
heures, seule à seule avec votre souffrance d’être en vie. Rassasiée de
Par Daniel Depland mes excès, pensiez-vous aussi à vous en me demandant si je voulais
vivre ou mourir.
Je voulais vivre, vous ne l’avez pas entendu.

V
iolette, qu’avez-vous encore à encombrer ma tête ? Vous êtes Vous avez cru voir ma destinée prendre corps sous vos yeux le jour
là, sans voix sans visage, sous la forme de l’humeur noire de où elle s’est imposée à vous sous les traits d’un fossoyeur, un petit
vos éternels tourments. Je ne connais plus de vous que votre bâtard de Dickens que j’avais ramené dans mes bagages. Tout ce qu’il
absence, et vous êtes là, tenace comme une insomnie, à tenir ma pen- y avait de plus vivant. Repliée sur vous-même, vous observiez de loin
sée en otage. Votre souvenir m’assiège, m’enferme sur moi-même un oiseau de mauvais augure perché sur mon épaule.
ainsi que dans un château hanté. Vous êtes là, à empoisonner ma
mémoire jusqu’à ce que je tombe malade de vous. Espérez-vous que Vous étiez née pour être abandonnée
je vous rejoigne avant l’heure prévue ? Qu’attendez-vous de moi ? Il ne parlait pas votre langue, vous n’étiez pas faits pour vous com-
Souvenez-vous, le jour de votre mort je n’ai pas pleuré. Le silence prendre, mais quelle langue pouvait parler la mort en maraude qui
palpable qui rendait votre immobilité inacceptable me punissait. Vous l’auréolait. L’avais-je rencontré, attiré, à seule fin qu’il creusât ma
vous vengiez sur moi de votre chienne de vie en m’imposant le cadavre tombe, et la vôtre avec, en entretenant malgré lui le feu de votre enfer.
de l’amour meurtrier que je vous portais. Je vous contemplais comme Un croque-mort n’avait pas le droit d’être beau, il l’était. Son regard
si je m’étais débarrassé de vous par inadvertance, vous avais gommée aussi, d’un bleu insupportable où vous pensiez voir se refléter la lai-
de ma vie par maladresse. deur de votre exclusion. Il ne savait ni lire ni écrire, vous étiez vaincue.
J’aurais pu aussi bien vous avoir poussée dans un ravin à la lisière des Il était mon héros, il serait votre supplice. Le moindre de ses sourires
bois où vous faisiez l’amour avec vos mots loin de moi et l’avoir oublié vous mettait au pilori. Ses silences vous révoltaient, pourquoi vous
aussitôt. Je me suis dit que vous étiez partie juste à temps parce que persécutait-il, responsable qu’il était de ma trahison. Vous le regardiez
j’étais las de vous, de votre grand guignol d’immolée ; votre panier en comme s’il n’avait jamais dû exister, comme si je l’avais inventé pour
osier, esseulé sur la table de votre cuisine, n’y a pas cru. La nuit, sou- astiquer votre malheur : vous étiez née pour être abandonnée. Vous
venez-vous, je suis revenu vous voir et je n’ai pas pleuré non plus. Je pleuriez sur vous-même, c’était dégoûtant. J’aurais préféré que vous
me suis faufilé dans votre maison pour vous surprendre, commettre me poignardiez. Délestée du poids de vos larmes, vous me mettiez
un sacrilège dont je serai la première victime. J’aurais voulu vous en garde : vos sentiments à mon égard étaient violents. Que vous
rendre folle, ressusciter vos délires de femme seule, vous entendre puissiez m’aimer me faisait mal. Un malheur ne pouvait qu’arriver.
dire qui est là et tomber en prières aux pieds de votre fragilité. « N’as-tu pas peur qu’il te tue ? », me demandiez-vous. Vous sembliez
Je n’étais là que pour abuser de vous, voyou d’entre les voyous que le souhaiter. Nous continuions, au-delà de nos orages, de partager le
vous recueilliez à la sortie d’un livre de Genet ainsi qu’une mère à la goût de l’absolu. Je vous répondais que je n’attendais que ça.
sortie d’une école – palper votre malheur d’antan en palpant votre Souvenez-vous, vous avez pris les devants.
gros pif ; malmener votre corps de pierre de vieille belle au bois dor- Vous aviez dû, ce jour-là, laisser orphelins vos mots sous la pluie dans
mant qu’aucun baiser n’aurait su arracher à son sommeil ; vous violer, les bois. Vous le pardonneraient-ils ? Vous avez poursuivi, sans cahier
si j’avais pu bander, pour vous maintenir de force sur cette terre. ni stylo, le fil de vos obsessions, ainsi que vous auriez rédigé, à l’encre
Plus que ivre, j’étais saoul. De ces saouleries qui font du chagrin une sympathique, le scénario d’un film à la croisée de nos maladies

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précision. Pionnière de l’autofiction, mais n’entretenant pas l’illusion


de l’absolue sincérité, n’abusant pas de l’effet de direct. Rude et
coquette. Virago provocatrice aimant jouer à la dadame respectable
et reconnue. Lesbienne, bisexuelle, pourquoi pas pédé, elle qui fut
toujours amoureuse d’homosexuels. S’habillant en garçon dans sa
jeunesse pour afficher à la fin de sa vie les plus outrageants postiches
de la féminité (ses légendaires perruques laquées), jusqu’à évoquer
l’esthétique d’un travesti, la Divine de Jean Genet. Transgenre, oui,
inassignable dans ses vies comme dans ses textes.

mentales. Un film muet en noir et blanc. Brutalement court. Aussi

T É
brutal et court qu’un assassinat : le mien. Ou plutôt celui de Louis II

C Ô
de Bavière, dont vous m’aviez attribué le rôle, à la source de vos frus-

U
trations, au cœur de l’un de vos délires préférés. Un Louis II de

D
Bavière pas encore assez fou pour tomber amoureux fou de vous, ni
vous enlever pour s’enfermer avec vous dans les châteaux de votre
imaginaire. Assez fou cependant pour se laisser envoûter par un fos-
soyeur. Le temps que vos gémissements, vos pleurs, voudraient bien

Z
le supporter. Pas trop longtemps quand même car « l’Inévitable »

H E
n’aurait su patienter : vous. Un rôle de géante invulnérable. L’Inévi-

C
table – ou l’aînée des trois Parques qui n’avait de cesse de couper le

D E
fil de la vie –, vous refusiez de porter son nom latin : Morta, « ça
pourrait me porter malheur », disiez-vous alors que votre propre
temps était compté, et puis quoi, Atropos, son nom grec, avait du
chic. Vous en aviez l’humeur ensoleillée. Maîtresse de la situation, la
femme humiliée, en reprenant ses droits, reprenait des forces. Je ne
dépendais plus que de vous sous le masque de Louis II de Bavière,

SOI
ma vie ne tenait plus qu’au fil que vous étiez appelée à couper dès
que votre paranoïa prendrait le dessus. Un simple coup de ciseau et
Louis II de Bavière succomberait sur le champ sous les coups d’un
fossoyeur pour l’avoir trop aimé.
Toute élucubration, une fois élaborée, cesse d’être excitante, voire
tombe à plat, dès qu’il s’agit de la concrétiser. Trouver une tenue appro-
priée digne de l’Inévitable n’était pas une mince affaire. On en oubliait
pourquoi on se faisait du cinéma. La tragédie annoncée tournait à la
farce. Avait-on déjà vu une Parque, liberté à l’air, nue sous une chemise
de nuit transparente ? Affublée d’un loup en satin noir orné de part et
d’autre d’une fleur de glaïeul rouge ? Votre nez en paraissait deux fois

ALI REBEIHI
plus gros ; vos cheveux filasses, suivant les fluctuations de la lumière,

H -18H 17h :
prenaient la texture d’une toile d’araignée. Vous aviez l’air d’une folle,
pis : une vieille piquée. Votre sens du comique vous évita d’être plus
A N C H E / 1 7
pathétique encore en fondant en larmes. Passée au-delà du grotesque, DIM 24 novem
bre à
rot »
Dimanche de vivre selon Dide
vous étiez saine et sauve, vous pouviez en rajouter en barbouillant vos
joues de rouge à lèvres : plus de laideur, plus de moqueries possibles.
eur
Seul vous préoccupait votre pubis : le voyait-on ? « Le bonh ipation de
rtic
avec la pa n, journaliste
Souvenez-vous : bang bang… Sheila ! Avez-vous oublié ? « Tu me
tuais : bang bang », chantait Sheila à l’époque. On crevait l’œil des
llo
malédictions et il en jaillissait des rires. Assassins ou assassinés se
Patrice Bo
devaient d’être passés à la moulinette de la dérision. La Parque, sou-
a g a z in e littéraire
venez-vous, s’était munie, en guise de ciseaux, d’une poêle à frire au M
qu’elle frappait à l’aide d’une cuillère en bois : bang bang. La Parque
m’avait accordé un sursis. Le fossoyeur enterrerait sa pelle.
lture.fr
Aujourd’hui je suis toujours en sursis, et vous, toujours là dans ma
francecu
riat avec
tête. Vivrions-nous en concubinage en dépit de nous-mêmes, en vic- en partena
times qui ne demandent qu’à l’être, en bourreaux qui se défendent
de l’être. N’avons-nous jamais été plus proches à présent que j’ai un
pied dans votre tombe.
(1) Village du Vaucluse où Violette Leduc vécut les dix dernières années
de sa vie.

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Novembre 2013 537 Le Magazine Littéraire
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Le magazine des écrivains Le dernier mot 98

L’esprit du sacrifice
Par Alain Rey

P
rix sacrifiés. Ce sont des prix de vente « extraordinaire- civilisations être de diverses natures. Ils pouvaient porter sur des
ment bas », affirme un glossaire du marketing. Tout est objets, sur des végétaux, qui ne font pas office de « victimes », ou
dans l’adverbe, qui signale une agression contre la encore sur des humains, dans la transgression de toute morale natu-
norme. Jolie trouvaille de la publicité, que ce « sacri- relle et dans l’horreur des Moloch.
fice » des prix, ou des marchandises, en offrande à cette Car le sacrifice, issu du latin sacrificare, par son dérivé sacrificium,
idole capricieuse, la clientèle. renvoie à la fabrication (au « faire », facere) du sacré (sacer). Il n’est
C’est entendu, nos mots sont amnésiques ; mais ils ont des éclairs de qu’une forme rituelle, spectaculaire, parfois tragique de la transfor-
mémoire. Ainsi, dans le discours pompeux des relations internatio- mation des choses et des êtres profanes en messages adressés aux
nales et dans celui des médias de qualité, une expression qui paraît divinités. Des rites, des actes, des fêtes, furent ainsi rendus sacrés. En
assez récente parle de sacrifier choses et êtres « sur l’autel » de ancien français comme en latin, on « sacrifiait » une fête, et, en chré-
quelque principe, entité ou attitude. Cet autel est souvent celui de tienté, on « sacrifiait le cors de Nostre Seigneur » en disant une messe.
l’intérêt, du profit, des bénéfices, des banques, de Les chrétiens parlent encore du saint sacrifice, et
la productivité ou, d’un nom hideux, celui de la Sacrifier, c’est « hostie » signifie « victime ».
compétitivité. Ce qui fait songer irrésistiblement à avant tout Lorsque les Romains versaient sur les victimes ani-
certain veau d’or de la Bible. D’autres idoles, des fabriquer du sacré. males de leurs sacrifices un mélange de sel et de
faux dieux sans aucun doute, sont évoquées farine finement moulue, ils « immolaient » – verbe
lorsqu’on use de cette manière de dire : j’ai trouvé (sur Internet, technique pour un rituel destiné à créer du sacré. Les verbes de la
réceptacle de tout écrit) un « autel des réseaux sociaux » où la victime soumission aux dieux et de la prière qu’on leur adresse ont abouti à
était « la vie privée », et même l’« autel de l’hystérie climatique » sur l’expression de la tuerie, du meurtre – ce qui laisse songeur…
lequel des irresponsables sacrifiaient « le pays », tout simplement. La Le sacré peut être terrifiant.
DANIEL MAJA POUR LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

polémique, on le sait, fait flèche de tout bois. Ces maudits autels, en Le meurtre sacré se cache dans tous les emplois, apparemment inno-
tout cas, redonnent au verbe sacrifier et à ses dérivés leur valeur pre- cents, des mots du sacrifice. Il ne se cache plus quand, neutralisant
mière, qui évoque l’offrande aux dieux et, à la fois, l’adoration et le tragiquement la différence entre « se sacrifier » et « sacrifier autrui »,
sang versé, la sainte messe et la cuisine des viandes. des fous du sacré inventent l’attentat suicide.
Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant ont montré, dans La Cuisine Peu avant 1804, un jeune écrivain, Étienne de Senancour, s’indignait :
du sacrifice en pays grec (1979), que ces offrandes aux dieux, dans « La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de
L’Iliade, opposaient les humains aux bêtes, qui dévorent des proies quelques-uns. » Vérité amère et durable ; témoignage de la vanité des
vivantes, et rendaient solidaires ces humains sous le regard des dieux, sacrifices à des dieux imbéciles.
qu’ils nourrissaient de la fumée des sacrifices, se réservant la chair Ne sacrifions plus rien à quelque valeur, sinon par force : notre exis-
des victimes animales. Les sacrifices, cependant, pouvaient selon les tence éphémère à ce sacrificateur suprême, le Temps.

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Le Magazine Littéraire 537 Novembre 2013
HORS-SÉRIE
R DES CAR AÏBE S
PIRATES - LA TER REU

PIRATESEUR DES CAR AÏBES


LA TERR trés ors
Leurs exploits, leurs lois, leurs

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Sous le haut patronage de l’Académie française
Sous le patronage de Monsieur Gabriel de Broglie, Chancelier de l’Institut de France

VENDREDI 29 & SAMEDI 30 NOVEMBRE 2013


Conférences, tables rondes, et exposition d’archives et de photos anciennes présentée
dans les salons du CUM du 25 au 30 novembre.

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DIRECTION CUM - UNION MÉDITERRANÉE
Centre Universitaire Méditerranéen
65, promenade des Anglais à Nice - 04 97 13 46 10
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