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Le romanesque des lettres

Séminaire de Michel Murat


Kévin Petroni- Master « Théorie de la littérature ».
FR460B, S1, 2015-2016

Travail personnel pour la validation du séminaire :


André Gide, Les Caves du Vatican

I- Données bibliographiques :
Auteur : André Gide
Titre : Les Caves du Vatican
Lieu de publication : Paris
Maison d'édition : Gallimard
Année : 1914 - 2013 (version étudiée)
Format, Pages : Pléiade, p.993-1176.
Collaborateurs (préface, illustrations, etc.) : Annotations d’Alain Goulet.
Détails sur la publication : (dans la mesure des informations disponibles)

• Parution en périodiques:

Dans une lettre envoyée à Jacques Copeau, le samedi 20 septembre 1913, André Gide
s’inquiétait de voir ses Caves retardées à cause de ses Souvenirs de la Cour d’Assises, publiés
en novembre et décembre 1913: « Mais peut-être étant donné la diversité des genres, n’est-il
pas impossible de faire chevaucher la première partie des Caves sur la dernière des Cours
d’Assises; sinon la publication du livre risque d’être remise en juin1.   » Les Caves sont
finalement publiés dans la Nouvelle Revue Française de janvier à avril 1914, dans les
numéros 61 à 64. En juin 1933, Gide publie de nouveau ses Caves en feuilleton dans le
journal l’Humanité.

• Première parution en volume:

Ne disposant pas des données de publication des Caves de sa parution jusqu’à nos
jours, nous avons souhaité revenir sur la première publication de l’ouvrage dans les éditions
de la NRF. Cette dernière date de 1914. Réalisé en deux volumes à Bruges, par les Presses

1 André Gide, Jacques Copeau, Correspondance, Gallimard, t.I, 1987, p.43.


Sainte-Catherine, le premier livre est publié le 1er avril; le second, le 25 avril2 . Il est composé
d’un portrait de Gide fait par Paul-Albert Laurens, qui, lors d’un séjour de deux jours à
Cuverville en 1913, s’était souvenu que le projet de Gide remontait à l’époque de Biskra, en
18933. Que ce soit Paul Valéry ou Maurice Denis, tous deux louent la qualité de l’édition des
Caves4. Une édition de luxe est réalisée par l’éditeur belge. Gide est très soucieux de la
manière dont est publiée son texte. Il écrit à l’éditeur: «   Songez qu’il s’agit de l’édition
définitive d’un livre auquel je travaille depuis de nombreuses années, auquel j’ai apporté tous
mes soins et qui m’importe entre tous5. » De plus, tout au long de la publication, il ne cesse
d’apporter des corrections de dernière minute, qui témoignent des doutes et hésitations qui ont
été celles de l’auteur et que la correspondance avec Jacques Copeau restitue.

• Traductions:

À partir de la base de données disponible sur le site www.gidiana.net, nous avons pu


recenser trente-cinq traductions dont dix en allemand, trois en italien, trois en hongrois, trois
en portugais, deux en polonais, deux en slovène, deux en croate, deux en tchèque, une en
néerlandais, une en slovaque, une en suédois, une en turc, un en grec, une en espagnol, une en
danois, une en catalan.

Épitexte : (dans la mesure des informations disponibles)

• Préfaces autographes ou allographes (extraits significatifs):

Un épître-dédicatoire datée du 29 août 1933, rendant hommage à Jacques Copeau, le


directeur de la NRF, avait été rédigé par André Gide dans le but de le remercier pour ses
corrections et son soutien lors de la phase d’écriture des Caves. Pour des raisons d’unité de
ton, Gide a préféré y renoncer. Il écrit dans son Journal6 que « le lecteur n’avait que faire de

2 André Gide, Jacques Copeau, Correspondance, Gallimard, t.I, 1987, p.31.

3 Auguste Anglès, André Gide et le Premier cercle de la NRF, Gallimard, t.III, 1986, p.175.
4 Paul Valéry: « J’aime beaucoup le caractère. Quant au papier, il est étrangement mol et presque trop doux. » André Gide,
Paul Valéry, Correspondance, Gallimard, 2009, p.730-731. Maurice Denis: « J’ai reçu la superbe édition des Caves et j’en
remercie le voyageur. »André Gide, Maurice Denis, Correspondance, Gallimard, 2006, p.317.
5 Anguste Anglès, André Gide et le premier cercle de la NRF, t.III, 1986, p.291.
6 André Gide, Journal, t.I, Gallimard, coll. « Pléiade », 1996, p.437.
ces confidences ». Valéry est tout à fait d’accord avec lui quand il rédige la lettre suivante:
« Tu as bien fait de supprimer la préface aux Caves. Il ne faut pas ôter ou amortir l’irritant
d’un livre. C’est ça qui force à le rouvrir. Si tu m’ouvres, tu es perdu. Si tu ne m’ouvres, je
m’en fous. Voilà ce qu’il faut apprendre aux livres comme à des perroquets7. » À travers ces
mots, le poète, qui était resté très secret dans une lettre précédente quant à son réel avis sur les
Caves, voulait sans doute apporter son soutien à son ami. Mais qu’écrivait Gide dans cet
épître? L’auteur revenait sur le sous-titre générique qu’il avait apposé aux Caves, celui de
sotie: « Pourquoi j’intitule ce livre Sotie? Pourquoi Récits les trois précédents? C’est pour
manifester que ce ne sont pas à proprement parler des romans. » Comme l’explique Alain
Goulet, dans sa notice aux Caves du Vatican, la série des trois articles sur le roman d’aventure
publiée par Jacques Rivière dans la NRF l’a poussé à refuser l’appellation Roman. Car celle-
ci ne correspondait pas à l’idée que se faisait le cercle de la NRF et plus précisément Gide sur
ce genre8. Mieux vaudrait donc s’interroger sur le sens du terme « sotie » qui définit, dans le
paratexte, l’oeuvre de Gide. Utilisé la première fois pour désigner Paludes, si on en croit
l’Histoire de la littérature française de Lanson, le terme « représent(e) les célébrants de la fête
des fous, quand cette joyeuse et insolente parodie de cérémonie religieuse fut bannie de
l’Eglise. De la fête des fous, laïcisée par force, que le principe, l’idée d’un monde renversé,
qui exprimerait en la grossissant la folie du monde réel. » Ce sont les terme de parodie, de
fête et de monde renversé, qui nous invitent à lire le texte de Gide comme une satire de la vie
bourgeoise de son époque, un moyen de s’attaquer à toutes les formes de convention.

• Épigraphes:

Les Caves du Vatican se subdivisent en cinq livres qui débutent tous par une citation
précise9.

La première est extraite de sa chronique philosophique de George Palante publiée au


Mercure de France (1912). Comme l’explique Alain Goulet dans ses notes sur les Caves,

7 André Gide, Paul Valéry, Correspondance, Gallimard, 2009, p.735.

8 « Enfin, le 23 juin 1913, Les Caves du Vatican sont achevées, et c’est seulement alors, considérant l’écart entre le roman
réalisé et la manière dont Jacques Rivière vient de définir le « roman d’aventure » dans ses trois fameux articles de la NRF
que Gide s’approprie l’étiquette de « sotie » (…) ». André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, Gallimard,
coll.Pléiade, 2009, p.1473-1474. ou alors: « C’est bien précisément parce que je vois le Roman, à peu près (ou même tout à
fait) comme vous le voyez vous-même, que même Les Caves je ne puis les considérer comme un roman, et que je tiens à
mettre sous le titre: Sotie. » André Gide, Jacques Rivière, Correspondance, Gallimard, 1998, p. 389.
9 Alain Goulet, Les Caves du Vatican, étude méthodologique, Larousse, 1972, p. 66.
George Palante a tenu la rubrique « philosophie » de 1911 à 1923. Dans une thèse, Les
Antinomies entre l’individu et la société (1912), il prône l’immoralisme et un individualisme
opposé à la société. De cette manière, Gide place son personnage sous l’autorité de ce
philosophe et de son rationalisme philosophique. Cela permet d’introduire merveilleusement
le personnage d’Anthime dont les maux physiques déterminent ceux de son esprit.

Le deuxième livre débute par une citation du Cardinal de Retz. Comme le montre une
nouvelle fois Alain Goulet, la citation est extraite d’une lettre destinée à l’abbé Charrier, le 16
février 165210 . La citation complète est la suivante: « Mon sens est que vous parliez au Pape,
en prenant congé de lui, avec tout le respect possible, mais avec autant de froideur que l’on
peut en avoir avec un homme de cette sorte, c’est-à-dire autant qu’il en faut pour lui faire
connaître que l’on voit de quelle manière on est traité, sans ajouter celle qui le pourrait écrire
tout à fait, ce qui ne serait pas politique puisqu’il ne faut jamais ôter le retour à personne. ».
Replacée dans son contexte, cette lettre s’inscrit dans une stratégie mise en oeuvre par
Richelieu pour devenir cardinal. Ayant échoué à obtenir ce statut, il demande à son émissaire
de rentrer à Paris pour que la nouvelle ne se sache pas. Cette situation s’applique bien au
désarroi de Julius, déçu de l’échec de sa candidature à l’Académie française.

Le troisième livre ne possède pas d’épigraphe. En réalité, il s’agit d’un retrait, celui
d’une citation de l’oeuvre de Claudel, L’Annonce faite à Marie. Voici la citation: « Pierre de
Craon: Mais de quel Roi parlez-vous, et de quel Pape? Car il y en a deux, et l’on ne sait pas
quel est le bon. » Précédant la violente lettre que Claudel avait envoyé à Gide au sujet de la
fameuse page 478 des Caves sur l’homosexualité présumée de Lafcadio11 , l’auteur catholique
avait exigé le retrait de cet extrait. Il faut avouer que Claudel craignait de voir son nom

10Cardinal de Retz, Oeuvres du cardinal de Retz, Hachette, coll.Grands écrivains de la France, t.VIII: Suppléments à la
Correspondance, t.VIII, 1887, p.93.
11Lettre du 2 mars, écrite à Hambourg:« Au nom du ciel, Gide, comment avez-vous pu écrire le passage que je trouve à page
à la page 478 du dernier numéro de La N.R.F? (…) Faut-il donc décidément croire, ce que je n’ai jamais voulu faire, que
vous être vous-même un participant de ces moeurs affreuses? Répondez-moi, vous le devez. » André Gide, Paul Claudel,
Correspondance, Gallimard, 1949, p.217.

Le passage considéré comme scandaleux: « Le curé de Covigliajo, ne se montrait pas d'humeur à dépraver beaucoup
d'enfants avec lequel il causait. Assurément, il en avait la garde. Volontiers, j'en aurais fait mon camarade; non, du curé,
parbleu! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi! qui cherchaient aussi inquiètement mon regard que mon regard
cherchait le sien; mais que je détournais aussitôt... Il n'avait pas cinq ans de moins que moi. Oui: quatorze à seize ans, pas
plus... Qu'est-ce que j'étais à cet âge? Un stripling plein de convoitise, que j'aimerais rencontrer aujourd'hui; je crois que je
me serais beaucoup plus... Faby, les premiers temps, était confus de se sentir épris de moi; il a bien fait de s'en confesser à ma
mère; après quoi son coeur s'est senti plus léger. Mais combien sa retenue m'agaçait!... Quand plus tard, dans l'Aurès, je lui ai
raconté cela sous la tente, nous en avons bien ri?... Volontiers, je le reverrais aujourd'hui; c'est fâcheux qu'il soit mort.
Passons.
Le vrai, c'est que j'espérais déplaire au curé. Je cherchais ce que je pourrais lui dire de désagréable: je n'ai su trouver que de
charmant... Que j'ai de mal à ne paraître pas séduisant. »
André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, Gallimard, coll.Pléiade, 2009, p.1129-30.
associé à une oeuvre anticléricale12. Comme nous le montre Franck Lestringant dans sa
biographie sur Gide ou Auguste Anglès dans sa thèse sur Gide et le premier cercle de la NRF,
Claudel a toujours cherché à convertir Gide. Pour donner un exemple, voici ce que Claudel
écrit à Rivière, après la publication de son article De la Foi, en 1913: « il lui avait indiqué
(Claudel à Rivière) l’adresse (et l’itinéraire à suivre pour y parvenir) de l’Abbé Fontaine, curé
de Notre-Dame- Auxiliatrice de Clichy, dont il avait évoqué la personnalité et l’action, et à
qui il l’avait invité à envoyer son étude Sur la foi. (…) Au passage, il avait observé qu’il avait
donné cette même adresse à Gide, sur le souhait exprimé par celui-ci: « Mais il n’est pas
venu » Et il s’était demandé « pourquoi cette terreur » alors qu’il est « aussi simple d’aller
consulter un prêtre sur son âme qu’un médecin sur l’état de sa santé ou un architecte sur une
construction13. » Enfin, Claudel avait particulièrement détesté les Caves du Vatican: « Ce livre
est vraiment sinistre, tous les sentiments y sont comme flétris. Aucuns plans, des événements
insignifiants viennent en avant et prennent une importance morbide, il y a des histoires qui ne
finissent pas, les événements s’enchaînent ou plutôt se succèdent, avec l’absurdité, la mollesse
et parfois l’obscénité du cauchemar. C’est lugubre et comme étranger à l’humanité. » Ces
épisodes marquent la fin des relations cordiales que Paul Claudel et André Gide entretenaient.

Le quatrième livre commence par une citation de Pascal. En voici la transcription: « Je
blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer l’homme, et ceux qui le prennent de le
blâmer, et ceux qui le prennent de le divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent
en gémissant.   » Une fois de plus, la citation a une portée ironique. Gide s’oppose
particulièrement à Pascal par le biais de Fleurissoire, qui mène une quête lamentable mettant
en cause le processus rationnel des Pensées: partir libérer le pape qui aurait été capturé à
Rome. Cela peut renvoyer également à la question du Dieu caché si importante pour Pascal
qui, dans ses Pensées, écrit: « Que Dieu s'est voulu cacher. S'il n'y avait qu'une religion Dieu y
serait bien manifeste. S'il n'y avait des martyrs qu'en notre religion de même. » Cela peut
renvoyer à la question du Pape qui, en se cachant, cache avec lui la vérité et laisse place à un
univers de mensonge, univers illusoire que Fleurissoire déplore dans sa discussion avec Julius
et sur lequel nous reviendrons plus loin.

Le cinquième livre s’ouvre par une citation de Lord Jim, par Joseph Conrad. C’est un
extrait du chapitre XX dont voici la traduction: Je comprends très bien (…) C’est un
romanesque! (…) - Que faut-il faire? (…) - Il n’y a qu’un remède! Une seule chose peut nous

12 Auguste Anglès, André Gide et le premier cercle de la NRF, Gallimard, t.III, 1986, p.204.
13 Auguste Anglès, André Gide et le premier cercle de la NRF, Gallimard, t.III, 1986, p.83.
guérir de nous-mêmes! (…) -Oui, (…) mais à proprement parler, la question ici n’est pas de
guérir: c’est de vivre!   » (Traduction de Philippe Neel, Gallimard, 1921). Cette référence
permet à Gide de souligner l’erreur de l’acte gratuit, erreur qui doit laisser la place à
l’affirmation de la vie. C’est un retour à une dimension moralisatrice. Il faut savoir que dans
le manuscrit des Caves, une citation de Paul Bourget était initialement prévue. Nous la
retrouverons quelques années plus tard dans le Journal d’Edouard: «   La Famille… cette
cellule sociale. » Elle n’est pas sans rappeler l’un des thèmes des Nourritures Terrestres:
« Familles, je vous hais ! Foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur. »
Par cette citation, il s’agissait d’éclairer la position des membres de la famille Baraglioul:
Geneviève tombe amoureuse de Lafcadio et s’échappe ainsi du contrôle familial tandis que ce
dernier refuse son pardon et son souhait de le voir se confesser. C’est aussi une manière de
dénoncer l’entrave que représente la famille pour l’individu et ses désirs.

Pour terminer, il en existe également une dans le corps du texte, celle du journal tenu
par Lafcadio, qui renvoie au Tanto quanto se ne taglia (Autant qu’il ne s’en coupe) de
Boccace: «   QUI INCOMINCIA IL LIBRO // DELLA NOVA ESIGENZA E DELLA
SUPREMA VIRTU » (Ici commence le livre de la nouvelle exigence et de la vertu suprême).
Cette citation doit être lue de manière ironique, une manière de comprendre l’organisation des
Caves. D’un côté, elle renvoie à une morale exigeante, celle des punte, de la punition que
s’inflige Lafcadio parce qu’il ne respecte pas les règles des subtils. C’est une manière de
limiter ses désirs, de se donner des limites, de ne pas se faire démasquer. De l’autre, le
déroulement du texte est suivi par une succession de chiffres, une série comptable, qui
désamorce l’effet d’attente présent dans le texte. C’est cet aspect déceptif qui nous invite à
comprendre le fonctionnement du texte: la déception du lecteur, dans ce cas-là, Julius, indique
une transgression, une destruction ironique du texte attendu.
• Dédicaces:

Comme cela est expliqué plus haut, le livre est dédié à Jacques Copeau, directeur de la
Nouvelle Revue Française, ami d’André Gide. Dans l’Epitre dédicatoire, Gide explique son
choix: « il a toujours été à vous; du moins, depuis le jour qu’il a commencé de prendre forme.
Vous souvient-il de cette promenade où je vous le racontais; (date) c’était à Cuverville ; il
faisait grand vent et nous allions à Etretat voir la mer »André Gide évoque la discussion qu’il
a eu avec Copeau sur son texte.Il reconnaît aussi l’importance du directeur de la NRF qui a
toujours été présent pour lire, corriger et soutenir son texte Ce souvenir d’Etretat est cité
également par Jacques Copeau dans un article, Remarques intimes en marge d’un portrait
d’André Gide, publié aux éditions du Capitole: «   Les Caves dont nous discutions la
composition sur la route d’Etretat? Il avait fait grand vent, ce jour-là, et grosse mer. C’était en
septembre… » À travers cette allusion à l’épitre dédicatoire et à cette évocation du mois de
septembre, qui semble être une réponse à la demande de Gide, Jacques Copeau revient sur la
complicité qui l’unit à l’auteur des Caves.

II- Données textuelles

A) Résumé de l'intrigue :

1. Résumé général


Comme une tragédie classique est organisée en cinq actes, Les Caves du Vatican sont
constituées de cinq livres. Quatre livres se subdivisent en sept chapitres. Seul celui consacré à
Amédée Fleurissoire est organisé en quatre. Le quatrième livre porte le nom d’une
communauté secrète dénommée Le Mille-Pattes; les autres sont liés au destin des personnages
principaux suivants: Anthime Armand-Dubois, Julius de Baraglioul, Amédée Fleurissoire et
Lafcadio.
Anthime Armand-Dubois

Nous pourrions rebaptiser ce livre sous le titre suivant: Le Récit d’une conversion.
L’histoire se déroule en 1893. Anthime Armand-Dubois, scientifique athée, franc maçon,
rédacteur d’articles scientifiques pour le journal républicain Le Progrès, séjourne à Rome
avec sa femme, Véronique, catholique fervente, pour soigner une sciatique qui l’empêche de
marcher correctement. Opposé à Julius de Baraglioul, son beau-frère, écrivain, qui considère
que sa guérison physique ne passera que par une guérison spirituelle, Anthime passe son
temps à mener des expériences sur des rats, expériences décrites par le narrateur comme
« sadiques », et à tenir des propos blasphématoires envers la religion de sa belle-famille.
Quand un soir, alors qu’il exprimait sa colère contre la Vierge pour lui avoir donné un tel
handicap physique, il tomba sur sa nièce en train de prier. Cette scène l’émut à un point tel
qu’il lui demanda de prier pour lui. Le lendemain, après avoir rêvé de la vierge le libérant de
son mal, Anthime retrouva l’usage miraculeux de sa jambe et décida de se convertir au
catholicisme. La nouvelle étonna tellement les milieux catholiques de l’époque que l’Eglise
organisa l’abjuration. Seulement, cette conversion fit perdre à Anthime ses relations
professionnelles tissées par l’entremise des milieux francs-maçons que celui-ci fréquentait. Se
retrouvant ruiné, n’espérant plus que l’aide promise par l’Eglise pour subvenir à ses besoins et
sous les conseils du Cardinal Rampolla, la famille Armand-Dubois se rendit à Milan où une
petite maison de trois pièces les attendait.

Julius de Baraglioul

Ce livre pourrait être renommé La Rencontre. À Paris, rue de Verneuil, Julius de


Baraglioul reçut une lettre de son père, Juste-Aguénor, au sujet de deux points: son livre,
L’Air des cimes, que le comte avait trouvé mauvais, et une rencontre que celui-ci devait
réaliser, celle de Lafcadio Wluiki. Blessé par les critiques de son père auquel le personnage
fait directement référence, par sa défaite à l’Académie française et par le soin hypocrite que le
milieu littéraire accorde à son ouvrage, Julius vit dans ce rendez-vous un moyen de sortir de
son quotidien et de ses tracasseries. Se rendant donc à l’adresse indiquée dans la lettre de son
père, il fit la connaissance du jeune homme et lui proposa, afin de respecter les mesures de
discrétion imposées par son père, un entretien au sujet d’un poste de secrétaire. Faisant le
rapprochement entre le nom de Julius et les responsabilités occupées par Aguénor en Pologne,
sa pays d’origine, Lafcadio s’aperçut que cet homme était son père. Espérant jouir de la
renommée des Baraglioul, ainsi que de leur fortune, Lafcadio changea son nom. Cela déplut
fortement à Juste-Aguénor, qui le convoqua chez lui; cependant, sensible à la beauté de son
fils, qui lui rappelait celle de son amante, il lui fit don d’une dote de quarante mille francs
sans pour autant lui permettre l’utilisation de son nom. Le lendemain, Lafcadio se rendit chez
son demi-frère, Julius, qui lui aussi finit par deviner le lien de parenté qui les unissait. Après
avoir évoqué leur rapport à l’écriture, point sur lequel nous reviendrons dans la partie
consacrée à la dimension métalittéraire de l’oeuvre, Lafcadio livra le récit de son histoire: sa
naissance à Bucharest, ses différents maîtres, dont le fameux Protos, qui lui enseignèrent l’art
de la manipulation, du calcul et du travestissement ou encore sa philosophie de la vie, une
philosophie de l’inconséquence, de la vie débarrassée des conventions sociales, morales et des
convictions. Le chapitre se termine sur la mort du vieux comte et sur le départ de Lafcadio,
parti pour vivre sa nouvelle existence d’homme fortuné.

Amédée Fleurissoire

Ce livre pourrait se nommer l’Arnaque. Il commence par la visite que rend l’Abbé
Salus à la comtesse de Saint-Prix, la soeur puînée de Julius, résidant à Pezac, près de Pau.
Celui-ci vint l’entretenir d’une chose horrible: le pape a été emprisonné par les francs-maçons
et remplacé par un sosie chargé de démanteler l’Eglise. Afin de sauver le catholicisme,
soixante mille francs sont nécessaires. En réalité, derrière cette histoire se cachait Protos, le
modèle de Lafcadio. qui tentait d’extorquer de l’argent aux familles catholiques de la région.
Convaincue par son discours, cette dernière se rendit chez les Fleurissoire. Arnica, la femme
d’Amédée, la reçut. Soeur cadette de Madeleine et de Marguerite, les épouses de Julius et
d’Anthime, elle épousa Amédée, un fils de marbrier, au grand dam de son meilleur ami
Blafaphas, un fils de pharmacien. À son arrivée, la comtesse expliqua la situation à Arnica,
qui souhaita en informer son mari. C’est ce qu’elle réalisa dès son arrivée. Tourmenté par la
nouvelle, comme saisi par une image romantique de l’aventure, il décida de se mettre en route
pour Rome afin de sauver le pape. Au même moment, Julius, chargé de se rendre dans la Ville
éternelle pour un Congrès de sociologie, rendit visite à son beau-frère et à sa soeur, à Milan.
Vivant dans la misère, refusant les biens matériels pour être au plus près de Dieu, Anthime
arrêta ses expériences sur les rats et vécut en vendant des homélies au journal chrétien, Le
Pèlerin. Inquiet de sa situation, Julius, comme son épouse, essayèrent de lui montrer que sa
foi l’aveuglait et qu’il était judicieux de réclamer au pape l’aide promise.

Le Mille-Pattes

Ce livre pourrait s’intituler La Machination. Il débute par le départ d’Amédée pour


Marseille, puis pour Rome. Ralenti à de nombreuses reprises sur son chemin par le sommeil
et une erreur de destination, le héros fit preuve d’un tempérament peu fougueux, un
tempérament qui ne correspondit pas à ce que l’on attendait d’un personnage de roman
d’aventure. Accueilli à son arrivée à Rome par Baptistin, un chapelain envoyé par Protos, il
logea rue des Vecchierelli où Carola, l’ex-maîtresse de Lafcadio et de Protos, s’éprit d’amour
pour lui. Se sentant coupable d’avoir couché avec elle, Amédée ne se sentit pas digne de ce
que le narrateur nomma ironiquement « son auguste mission ». Amédée fut bien sûr manipulé
par la société secrète dirigée par Protos, le Mille-Pattes. Rappelant la société des Treize, ce
groupe organisait une conspiration nommée La Croisade pour la délivrance du pape, dont le
but était de pousser des familles catholiques à payer une somme considérable pour libérer le
pape d’un soi-disant emprisonnement. Surveillé dès son arrivée par Protos, ce dernier se
changea en Abbé, l’abbé Cave, pour duper Amédée et le garder sous son contrôle. Se rendant
à Naples pour rencontrer le vrai cardinal San Felice, Protos l’intercepta à temps et lui fit
rencontrer un chapelain qu’il déguisa en cardinal pour l’occasion. De plus en plus angoissé
par la situation, succombant à des crises de paranoïa et de délire, Amédée pensa que
l’enlèvement du pape coïncidait avec la disparition de la vérité et la victoire du mensonge.
Apprenant par une lettre de sa femme la venue de Julius à Rome, Julius devant rencontrer le
pape pour exposer la situation d’Anthime, Amédée partit à sa rencontre afin de savoir s’il
avait eu l’occasion de le voir. Cependant, Julius, obsédé par l’idée de son nouvel ouvrage, ne
se souvint plus de son audience. La seule occasion de rassurer Fleurissoire sur l’enlèvement
du pape finit par renforcer ses peurs. De son côté, Julius venait de découvrir l’acte gratuit.
Attendu à Naples, Amédée demanda à son beau-frère s’il souhaitait l’accompagner; mais
celui-ci, trop occupé par son projet et par son congrès, préféra rejeter son offre.

Lafcadio

Ce livre pourrait être considéré comme étant le dénouement de l’histoire. Prenant


également le train pour Naples, Lafcadio rencontra Fleurissoire. Il vit dans cette opportunité
le moyen de donner à sa vie le péril, le danger qu’il cherchait tant, mettant ainsi en application
les idées de Julius sur l’acte gratuit. Il jetta alors Fleurissoire hors du train lancé à pleine
vitesse. En fouillant dans les affaires d’Amédée, il apprit par hasard que celui-ci était lié à
Julius et que ce dernier se trouvait à Rome. Il décida alors de le rencontrer. Trouvant son
demi-frère au Grand-Hôtel, Julius le tint informé de son projet portant sur un crime immotivé
et lui expliqua que l’idée lui avait été soufflée par la lecture dans le Corriere du meurtre de
son beau-frère. Lafcadio, heureux dans un premier temps de voir son crime qualifié
d’irrationnel, fut blessé dans un second temps d’entendre Julius se persuader qu’Amédée avait
été assassiné par la soi-disante conspiration à la tête du Vatican. Chargé par Julius de
récupérer le corps de son beau-frère à Naples, Lafcadio rencontra dans le train du retour un
professeur de criminologie, Defouqueblize, qui n’était autre que Protos, déguisé dans le but
de le menacer, le menacer de dévoiler son meurtre si celui-ci révèlait l’existence du Mille-
Pattes à Julius. Protos en profita également pour établir un classement des individus sur
lequel nous reviendrons: les subtils, ceux qui peuvent s’adapter à tous les milieux sociaux et
les crustacés, ceux qui sont condamnés à vivre dans un seul milieu. Lors de l’enterrement
d’Amédée, toute la famille étant réunie, Julius dévoila la situation du pape à Anthime qui, se
sentant floué, soumis de nouveau à des douleurs à la jambe, redevint l’athée et le franc-maçon
qu’il était au commencement du livre. De son côté, Protos, cerné par la police, attendit le
retour de Carola dans son appartement pour l’étrangler. Il fut alors arrêté par la police pour le
meurtre d’Amédée et de Venitequa. Julius, apaisé par l’annonce de cette arrestation, apprit de
la bouche de Lafcadio que Protos n’était pas l’assassin d’Amédée. Surpris par cette nouvelle,
Julius lui demanda de se ranger du côté de Dieu et de se confesser. Ayant tout entendu,
Marguerite, la fille de Julius, lui annonça qu’elle avait entendu ce que Lafcadio avait dit et
qu’elle était prête à l’aimer malgré son statut de criminel. Lafcadio, voyant là une aubaine
pour se sortir des griffes de la prison, hésita entre la fuite et l’idée de se résoudre
provisoirement à cette idée.

2. Dimension « métalittéraire »

Une des questions fondamentales des Caves du Vatican porte sur l’histoire et le roman.
Lorsque Protos, déguisé en Abbé Salus, essaie de piéger la Comtesse de Saint-Prix, le
narrateur intervient pour revenir sur une idée des Goncourt: «   Il y a le roman et il y a
l’histoire. D’avisés critiques ont considéré le roman comme de l’histoire qui aurait pu être,
l’histoire comme un roman qui avait eu lieu(…). Hélas! Certains esprits nient le fait dès qu’il
tranche sur l’ordinaire. Ce n’est pas pour eux que j’écris14. » (P.1059) Cette idée permet au
narrateur de déconstruire le procédé utilisé par Protos pour piéger la comtesse. Il s’agit d’un
processus d’inversion. En effet, dans le cas de Protos, les faits historiques (P.1060), dont ce
fameux Compte-rendu de la délivrance de Sa Sainteté Léon XIII emprisonné dans les cachots
du Vatican, sont utilisés pour tisser sa fiction, sont des éléments susceptibles de s’inscrire dans
la dimension fictive, forcément mensongère pour le lecteur. Tandis que l’intervention du
narrateur, ou plutôt ses multiples interventions, nous amènent à penser que celui-ci se place de
notre côté, c’est-à-dire de la réalité, de l’histoire qu’il prend comme fait: Protos y est bien
décrit comme un individu préparant un acte délictueux.

Un des autres points concerne le personnage de Protos. Ce dernier est intéressant parce
qu’il se trouve au coeur de l’aventure par le fait qu’il ne cesse de multiplier les récits, les
fictions, les rebondissements. Inspiré par Protée, dieu marin ayant la faculté de se
métamorphoser, c’est un personnage également important d’un point de vue métatextuel parce
qu’il est au centre des rapports entre Gide et Claudel. Après avoir demandé à Gide de
supprimer son épigraphe du troisième livre, celui de l’Annonce, Claudel lui envoie le
manuscrit de son Protée qui, selon Auguste Anglès, l’avait « conquis15  ».Dans le texte, il
représente le personnage qui multiplie les possibles et les rend crédibles, qui sait transgresser
les codes et les règles morales pour ôter les masques des personnages, bousculer leurs
convictions. Il assume un des rôles clefs du roman d’aventure, qui se trouve être celui du

14« L’histoire est un roman qui a été. Le roman est de l’histoire qui aurait pu être. » Edmond et Jules Goncourt, Journal des
Goncourt, Mémoire de la vie littéraire, Paris, Charpentier, 1888, t.I, p.401.
15 Auguste Anglès,André Gide et le premier cercle de la NRF, Gallimard, t.III, 1986, p.404.
rebondissement. À chaque dévoilement de son identité, Protos sait créer la surprise, dévoiler
la farce qui est à l’origine du monde renversé constituant la dimension carnavalesque de la
sotie. Pour exemple, si nous restons dans le cadre de la fiction portant sur l’enlèvement du
pape, nous remarquons que la révélation de son identité constitue une sorte de rebondissement
dans l’histoire: « J’avertis honnêtement le lecteur: c’est lui qui se présente aujourd’hui sous
l’aspect et le nom emprunté au chanoine de Virmontal. » (P.1060) La révélation de l’identité
de Protos place le lecteur dans une situation de confidence, de spectateur d’une arnaque en
train de se réaliser sous ses yeux. Cette arnaque permet de lancer l’histoire du Mille-Pattes et
de la croisade, à partir des images ténébreuses et romantiques (P.1077) qui poussent Amédée
à se voir comme un soldat de la papauté, un personnage romanesque dans la mesure où il fait
sienne la fiction de Protos rapportée par sa femme, puis par Protos lui-même déguisé en Abbé
Cave (P.1101).

La péripétie, l’imprévu, et à travers elle la question des actes des personnages, se


trouvent au coeur des deux conversations qui se déroulent entre Lafcadio et son demi-frère,
Julius. Au cours de la première conversation, qui a lieu au domicile de Julius, Lafcadio
évoque avec lui la question de la « rature »: « Dans la vie, on se corrige, à ce qu’on dit, on
s’améliore; on ne peut corriger ce qu’on a fait. C’est ce droit de retouche qui fait de l’écriture
une chose si grise et si…(il n’acheva pas). Oui; c’est là ce qui me paraît si beau dans la vie;
c’est qu’il faut peindre dans le frais. La nature y est défendue. » (P.1047) Cette réplique de
Lafcadio suit une réflexion menée juste avant sur le sens de l’écriture. Là où Lafcadio
déplore, comme le signale la citation, « les maquillages » (P.1047), « les corrections » qui
dénaturent la dimension sincère, véritable, de la vie, Julius voit dans l’écriture autre chose
qu’un « amu(sement) » (P.1047), qu’une chose légère. Pour lui, l’écriture correspond à une
tradition morale, à sa carrière d’Homme de Lettres et à ses convictions. Dans le cas de Julius,
la question de la motivation de l’écriture est omniprésente: celle-ci doit lui servir à se
positionner au sein du champ littéraire et lui assurer une place à l’Académie. De son côté,
Lafcadio regrette le caractère spontané, inutile, du geste d’écriture qui permettrait d’atteindre,
de retrouver la liberté artistique. C’est justement cette spontanéité qui est au coeur de la
deuxième conversation qui a lieu au Grand-Hôtel, à Rome. Julius, comme Lafcadio, a pensé
le concept d’acte gratuit, de crime immotivé. Ce thème est présent dans la littérature de
l’époque. Comme le signale Alain Goulet dans sa lecture des Caves, nous le retrouvons dans
Les Possédés de Dostoïevski. Kirilov souhaite se suicider pour «   affirmer (son)
indépendance » au sujet de Dieu, pour s’élever à son niveau. C’est également présent dans le
récit puisque la mention d’ «   honnête homme   » (P.1143) qu’utilise Lafcadio dans sa
conversation sur l’acte gratuit renvoie directement à la lecture faite par Gide du livre de
Maurice Barrès, Un Homme libre, livre dans lequel ce dernier prône un épanouissement du
Moi loin des contraintes sociales. Pour ce faire, le suicide permettra de prouver la liberté de
l’homme débarrassée de la peur et de la crainte. Le suicide est déjà un meurtre commis envers
soi-même et Lafcadio, en tuant Fleurissoire, voit dans cette épreuve le moyen de s’affirmer
comme aventurier, de se mettre en danger pour sentir justement sa liberté, le fait d’être
débarrassé des conventions sociales et des rituels qui brident notre nature, notre goût du jeu
et, par-delà cela, notre violence, notre état de nature. Dans le dialogue avec Lafcadio, Julius
évoque plutôt la dimension socialement transgressive de l’acte gratuit qui lui permet « pour la
première fois (de voir) devant (lui) le champ libre. » (P.1141) Julius souhaite promouvoir une
nouvelle éthique fondée sur « le libre développement de la faculté créatrice », une manière de
ne pas « fausser le meilleur », le « naturel » derrière « un portrait », une image de soi formée
par le cadre de la société. Plus loin, Lafcadio lui pose alors une question intéressante: « Mais,
romancier, qui vous empêche? et du moment qu’on imagine d’imaginer tout à souhait. » (P.
1142) Nous lisons dans cette approche une manière de conforter la liberté de l’écrivain, de
s’extraire des codes sociaux, de les transgresser au nom du désir d’explorer les possibles.

En se dirigeant à Rome, Lafcadio s’interroge sur la nature de son acte: « Le crime! Ce
mot lui semblait plutôt bizarre; et tout à fait impropre s’adressant à lui, celui de criminel. Il
préférait celui d’aventurier, mot aussi souple que son castor, et dont il pouvait relever les
bords à l’occasion. » (P.1138) Son geste n’ayant pas, selon l’adage romain Is fecit cui prodest
cité par Julius dans le dernier chapitre consacré au Mille-Pattes (P.1124), d’utilité, Lafcadio
refuse le terme de criminel et l’idée même d’avoir assassiné quelqu’un, reprenant par ailleurs
le motif de Raskolnikov, après avoir tué l’usurière Aliona Ivanovna, celui de vouloir
assassiner une idée, de prouver quelque chose au monde. Il revendique son droit au danger, au
péril, à l’insensé qui accompagne son geste et fait la distinction entre l’écriture et la vie: dans
la vie, le danger ou l’impromptu fait que les choses ne sont jamais modifiables. Tuer
quelqu’un n’est pas, ne peut pas être supprimé, mais dans l’écriture, dans le jeu social, tout
peut être conçu à la perfection, masqué, embaraglioulé (pour reprendre le néologisme utilisé
par Protos au sujet de Lafcadio). Cela dit, à travers ce geste, nous sommes en droit de nous
interroger sur le thème du roman d’aventure. Conçu au début comme tel, il semble
néanmoins, comme nous l’explique Alain Goulet, que sa réalisation demeure assez éloignée
de cet aspect formel. Tout d’abord, un roman d’aventure expose « une succession linéaire
d’épisodes » où les Caves présente plutôt « une construction étoilée, organisée comme un
collage (…); une fiction qui doit être lue comme un récit d’aventure ce que les Caves
n’assument pas puisque le terme même de Sotie est venue effacer cette dimension; un texte
qui assume l’illusion romanesque alors que Gide ne cesse de saper la fiction par ses
interventions, ses commentaires, ses adresses qui n’ont pour but que de dénoncer les effets
cherchés par les personnages et se doter ainsi d’un ethos de moralité; un itinéraire tandis que
les Caves ne proposent ni parcours topographique réfléchi, ni progression psychologique
assumée. Il s’agit d’un choix de Gide qui refuse de creuser la personnalité de ses personnages
dans le but de les désigner comme des pantins, des figurines de carnaval qu’il peut manipuler
à sa guise. En réalité, l’auteur transgresse le genre comme il transgresse celui du roman
feuilleton en multipliant les faits divers et les journaux ou encore le roman policier en
substituant au crime la notion d’aventure.

Enfin, Gide évoque aussi des éléments de la vie littéraire ou des milieux qu’il côtoie.
L’épisode le plus marquant porte sur le conflit qui oppose Amédée et Blaphafas pour le coeur
d’Arnaca (P.1072). Ce conflit renvoie à une vraie histoire, celle qui opposa Pierre Louÿs à
Henri de Régnier pour le coeur de Marie de Hérédia en 1894. Alain Goulet explique dans sa
note qu’Henri de Régnier viola le pacte qu’il avait passé avec Louÿs, celui de se déclarer en
même temps que son ami, pour épouser la jeune femme en 1895.

3. Clés éventuelles

Dans sa composition, les Caves possèdent quelques caractéristiques communes avec le


roman à clef. Toutefois, il est important, avant de prolonger notre analyse, d’affirmer que les
Caves ne se rangent pas dans cette catégorie. Selon nous, quatre éléments seraient
susceptibles de lier le texte au fonctionnement du roman à clef: Lafacadio est inspiré de
l’aventurier Lafcadio Hearn et de Gide lui-même, Julius nous fait penser à Paul Claudel, le
Mille-Patte est inspiré de célèbres bandits de l’époque de l’auteur et l’abjuration d’Anthime
de celle de Solutore Avventore Zola.

Dans ses notes sur les personnages des Caves, Gide écrit à propos de Lafcadio:
« actions qui prennent source encore dans mon égoïsme, j’y consens, mais dans ces régions de
mon égoïsme, du moins où votre pure curiosité jamais ne va s’atteindre. » (P.1183) Même si
Gide fait référence aux actions de son personnage, il est intéressant de noter que celles-ci
prennent leur origine dans son égoïsme, dans ce désir que l’auteur lui-même ressent de
bousculer les convenances de son milieu à la fois littéraire et social. Nous retrouvons dans ce
désir de transgression le sentiment du narrateur de Paludes qui, face à son cercle de relations,
et nous insistons sur la notion de cercle, de circuit clos, cherchait dans un voyage impossible
les moyens de libérer sa propre nature. Ce thème, que nous avons déjà explicité plus haut,
renvoie aux lectures de Gide sur le mythe de Prométhée par Nietzsche, sur le Moi par Maurice
Barrès et sur le suicide par Dostoïevski. Dans tous les cas, rien ne nous permet d’affirmer que
Lafcadio renvoie directement à Gide, mais plutôt à un désir de celui-ci, à une partie de lui-
même qu’il ne cesse de questionner depuis 1893. Le prénom de Lafcadio vient dans tous les
cas de Lafcadio Hearn, qu’Alain Goulet définit en ces termes dans ses notes à l’édition des
Caves en Pléiade (P.1470): « aventurier cosmopolite et homme des lettres à la carrière très
mouvementée- né d’un père irlandais et d’une mère grecque, ayant vécu en Angleterre, en
France, aux Etats-Unis, à la Guadeloupe et au Japon-, et les premières traductions de ses
oeuvres font parler de lui(…). »

De même, le personnage de Julius peut faire penser par son attitude et son inscription
dans les réseaux catholiques à l’écrivain Paul Claudel. Le constat est saisissant à la fin du
roman où Julius propose à Lafcadio de se confesser pour retrouver son affection et celle de sa
famille: « Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans un conseil: il ne tient qu’à vous
de redevenir un honnête homme, et de prendre rang dans la société, autant du moins que votre
naissance le permet… L’Eglise est là pour vous aider. Allons! mon garçon: un peu de courage:
allez vous confesser. » (P.1171) Nous ne pouvons pas nous empêcher de rapprocher cette
proposition de celle de Claudel que nous avons explicité plus haut sur le désir de voir l’auteur
de Paludes se convertir au catholicisme et s’éloigner de «   l’erreur   » protestante et
homosexuelle. Cependant, rien dans le personnage n’est censé se rapporter à Claudel.
Convenons plutôt à un portrait des écrivains catholiques comme Francis Jammes ou encore
Maurice Denis qui considéraient l’écriture comme un acte jamais éloigné de l’éthique, de la
moralité et des convenances et qui peinaient à comprendre la démarche de liberté de Gide.
N’est-ce pas Maurice Denis qui, dans une lettre écrite à Gide en mai 1914, écrivait à propos
des Caves qu’il s’agissait d’un « terrible livre, d’autant plus dangereux (pour son auteur) qu’il
est plus parfait et mieux écrit et plus séduisant?16  » Ce dernier était choqué par la charge
anticléricale que Gide formulait à l’encontre de l’Eglise et par l’ironie du livre. Il ignorait
tout, a contrario de Jammes et de Claudel, de l’homosexualité de l’auteur.

16 André Gide, Maurice Denis, Correspondance, Gallimard, 2006, p.317.


Ce point concerne la bande du Mille-Pattes. Dans sa présentation des Caves, Alain
Goulet cite un fait divers à l’origine du livre. Le premier date du 15 novembre 1893. Il est
publié dans le journal catholique La Croix. Une femme du nom de Marie-Geneviève du Coeur
Pénitent de Jésus s’était faite passer pour une voyante en contact avec la Vierge et le Christ. et
tout un système « de dévotions, de pèlerinages, de quêtes » fut organisé. Le plus surprenant se
trouve quelques lignes plus bas: condamnée par la Papauté et pour sauver son commerce, il
lui fallait trouver un moyen de s’en sortir. Est donc imaginé l’enlèvement du Pape: « Ah oui!
il y avait bien un papier relatif à la question, signé en apparence par Notre Saint-Père le pape,
mais ce n’était pas lui bien sûr qui l’avait signé, et la preuve, c’est qu’une coalition de
cardinaux avait séquestré le pape dans une cave, depuis un an, l’y tenait enfermé et avait
remplacé Sa Sainteté par un misérable qui lui ressemblait énormément.   » (P.1466) Ces
éléments, relevant du canular, ne pouvaient qu’inspirer Gide pour la rédaction du récit de
l’Abbé Salus. Néanmoins, il semble qu’Alain Goulet n’ait pas pris en compte d’autres
données que nous retrouvons dans la correspondance de Gide et Copeau. La première
concerne l’affaire Dupray de la Maherie. Le 1er juillet 1910, Gide écrit au directeur de la
NRF: «   Plus «   Caves   » que nature l’histoire de Dupray de la Maherie et du «   Bras
économique de l’Eglise » (…) Si vous mettez la main sur quelques détails savoureux dans tel
journal à potins, faites dossier et me l’apporter à Cuverville, n’est-ce pas17 … » Nous lisons
dans cette note un lien direct établi entre le texte de Gide et cette affaire qui a dû sûrement
l’inspirer dans la construction de la Croisade pour la Délivrance du pape. Dupray de la
Maherie était un homme issu d’une famille normande, ayant en 1890, fondé l’association
citée ci-dessus. Faisant croire que son association était soutenue par le pape, il prétendait que
son action servait à défendre l’Eglise et les ordres religieux contre les persécutions.
Accompagné d’une bande d’ecclésiastiques marginaux, en rupture avec l’Eglise, il est arrêté
par la police le 28 juin 1910 à l’âge de 83 ans. L’âge est important parce qu’il surprend la
presse: comment un vieillard peut-il être à la tête d’une organisation aussi vaste? Cela nous
rappelle bien sûr Protos et ses multiples déguisements utilisés pour préserver sa vraie nature.
La seconde lettre traite de la fameuse bande à Bonnot. Le 6 mai 1912, Gide écrit toujours à
Copeau: « Été ce soir au Temps et racheté toute la série concernant Bonnot et consorts- sur qui
j’ai obtenu par hasard, cet après-midi, d’assez piquants détails18. » Ce dernier groupe, proche
des milieux anarchistes parisiens, avait sévi en France de 1910 à 1912. Il avait été responsable

17 André Gide, Jacques Copeau, Correspondance, Gallimard, t.I, 1987, p.384.


18 André Gide, Jacques Copeau, Correspondance, Gallimard, t.I,1987, p.599.
de multiples braquages dont le plus fameux reste celui de la Société Générale, réalisée en
1911 grâce à l’une des premières voitures. Bonnot est tué en 1912 par la police et son groupe
a sûrement permis à Gide de tisser les rapports des voleurs au sein du Mille-Pattes.

Enfin, nous souhaiterions aborder un dernier fait divers qui est en rapport avec
l’abjuration réalisée par Anthime-Armand Dubois au dernier chapitre du livre qui lui est
consacré. Selon Alain Goulet19, celle-ci est calquée sur le texte de Solutore Avventore Zola,
grand-maître de l’ordre maçonnique converti au catholicisme. Elle eut lieu devant le
commissaire du Saint-Office, le 18 avril 1896. « La vérité n’habite pas dans la Maçonnerie, et
les maçons ne la connaissent pas. (…) Illuminé par Dieu, j’ai reconnu le mal que j’avais
commis. » Comme Anthime, le texte fait état d’une duplicité des hommes et des institutions.

B) Situation d'énonciation :

1. Statut du narrateur, présence du narrataire:

Dans les Caves du Vatican, le narrateur occupe un statut extradiégétique. Celui-ci est
effectivement extérieur à l’histoire. C’est un des points qui caractérisent le mieux l’écriture de
Gide: le narrateur tente toujours de se dissimuler, de se cacher afin de laisser la place à ses
personnages, de multiplier les points de vue et de laisser transparaître ainsi la complexité de la
vie. Cependant, s’il ne participe pas directement à l’histoire, le narrateur la commente
beaucoup et ne cesse de montrer ainsi que le récit qu’il raconte n’en reste pas moins une
oeuvre littéraire d’autant plus cruelle que les personnages sont des jouets entre ses mains. Le
caractère dramatique lui permet d’ailleurs de trouver un moyen de se dissimuler, de se cacher.
Gérard Genette explique très bien dans L’Introduction à l’architexte que le dramatique permet
à un narrateur d’organiser les réponses de ses personnages sans jamais être visible pour le
spectateur ou le lecteur.

Comment le narrateur intervient-il dans l’histoire et comment son intervention est-elle


orientée vers le lecteur?

19 André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, Gallimard, coll.Pléiade, 2009p.1468.
Tout d’abord, le narrateur possède un point de vue omniscient. Il sait tout des pensées
de ses personnages, ce qui lui permet de dénoncer sans cesse l’hypocrisie de ces derniers.
C’est le cas, par exemple, lorsqu’Anthime complimente Julius pour son livre, l’Air des cimes,
qu’il a détesté: « le fait est qu’il a trouvé le livre exécrable; et Julius, qui ne s’y méprend, se
hâte de dire (…).   » (P.1009) Seul un narrateur omniscient peut savoir dans ce cas-là ce
qu’Anthime a pensé du livre de son beau-frère et l’on remarque bien que le fait de l’écrire
permet au lecteur de comprendre l’hypocrisie qui règne dans la famille. Un autre moyen
utilisé pour montrer que le narrateur est omniscient est le monologue intérieur. Par exemple,
lors du meurtre commis par Lafcadio, le personnage se lance dans un long monologue, que
nous citons pour le plaisir, puisqu’il s’agit de l’extrait tant commenté par Claudel: « Le curé
de Covigliajo, ne se montrait pas d'humeur à dépraver beaucoup d'enfants avec lequel il
causait. Assurément, il en avait la garde. Volontiers, j'en aurais fait mon camarade; non, du
curé, parbleu! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi! qui cherchaient aussi
inquiètement mon regard que mon regard cherchait le sien; mais que je détournais aussitôt... Il
n'avait pas cinq ans de moins que moi. Oui: quatorze à seize ans, pas plus... Qu'est-ce que
j'étais à cet âge? Un stripling plein de convoitise, que j'aimerais rencontrer aujourd'hui; je
crois que je me serais beaucoup plus... Faby, les premiers temps, était confus de se sentir épris
de moi; il a bien fait de s'en confesser à ma mère; après quoi son coeur s'est senti plus léger.
Mais combien sa retenue m'agaçait!... Quand plus tard, dans l'Aurès, je lui ai raconté cela sous
la tente, nous en avons bien ri?... Volontiers, je le reverrais aujourd'hui; c'est fâcheux qu'il soit
mort. Passons. Le vrai, c'est que j'espérais déplaire au curé. Je cherchais ce que je pourrais lui
dire de désagréable: je n'ai su trouver que de charmant... Que j'ai de mal à ne paraître pas
séduisant.   » (P.1129-30) Une nouvelle fois, seul un narrateur omniscient est capable de
transcrire le déroulé mental auquel se livre Lafcadio, déroulé qui permet de livrer au lecteur
les véritables pensées du personnage avant de commettre son geste. Ajoutons à ce propos que
le choix du monologue intérieur permet au narrateur de s’effacer et de ne jamais pouvoir être
accusé d’avoir réalisé le crime qu’il récuse par ailleurs: « Le malheureux! ce n’est pas son
crime affreux qu’il regrette, c’est ce geste malencontreux » (P.1156) Par cette intervention, le
narrateur qualifie le meurtre de Fleurissoire de « crime affreux » et, même si nous pouvons
interpréter cette phrase comme une posture ironique adoptée par le narrateur, le problème
herméneutique qui se pose à toute proposition ironique nous empêche de trancher de manière
certaine en ce sens. Le troisième point concerne l’histoire que peut relater le narrateur de ses
personnages. Par exemple, le narrateur connaît parfaitement l’histoire des Baraglioul: « la
famille de Baraglioul (…) est originaire de Parme. C’est un Baraglioli (…) qu’épousait en
seconde noces Filippa Visconti, en 1514, peu de mois après l’annexion du duché aux Etats de
l’Eglise. » (P.1003) Une nouvelle fois, seul un narrateur omniscient peut connaître l’histoire
de la famille de Julius.

Ce dernier exemple peut aussi permettre de révéler une autre présence du narrateur
directement destinée à l’attention du lecteur. Ce sont les parenthèses utilisées par le narrateur
pour commenter des éléments historiques, psychologiques ou moraux. Dans le cas des
Baraglioul, le narrateur intervient pour informer le lecteur sur la manière de prononcer le nom
de Julius: « le gl se prononce en l mouillé, à l’italienne, comme dans Broglie (duc de) et dans
miglionnaire). La fonction du narrateur est dans ce cas communicationnelle dans la mesure où
celui-ci s’adresse directement au lecteur pour maintenir le contact avec lui, pour ne pas que
celui-ci sorte de l’histoire. Ce procédé est tellement utilisé par Gide qu’il serait impossible de
recenser l’ensemble des occurrences dans leur intégralité. Cependant, nous pouvons citer un
emploi remarquable des parenthèses lors de la lecture par Julius de l’article de journal
racontant le crime de Lafcadio: «   Ce qui semble indiquer la préméditation de ce crime.
(Pourquoi précisément de ce crime? Mon héros avait peut-être pris ses précautions à tout
hasard…) Sitôt après les constatations policières, le cadavre a été transporté à Naples pour
permettre son identification. (Oui, je sais qu’ils ont là-bas les moyens et l’habitude de
conserver les corps très longtemps)   » (P.1145) Dans ce cas-là, le narrateur intervient
directement dans son histoire en interrompant la lecture de l’article de journal accomplie par
Julius. L’usage de l’article possessif mon associé au nom héros évoque une autre fonction,
celle de régie, puisque le narrateur semble surpris de voir dans sa narration un élément qui
perturbe le projet de Lafcadio et le final attendu par son personnage. Il s’adresse aussi à son
lecteur par la fonction idéologique concernant la préservation des corps dans la mesure où il
invoque le savoir du lecteur sur les rites mortuaires en Italie. L’usage de mon héros révèle une
situation de connivence du narrateur avec ses personnages et avec son lecteur. Le narrateur
s’adresse directement à ses personnages comme au moment où Lafcadio tombe amoureux de
la fille du professeur qu’interprète Protos: « Lafcadio, quand tu n’entendras plus en ton coeur
les harmoniques d’un tel accord, puisse ton coeur avoir cessé de battre! (…) Ah! devant de
tels êtres le démon céderait; pour de tels être, Lafcadio, ton coeur se dévouerait sans
doute… » (P.1154). Le narrateur s’adresse donc directement à son héros pour instaurer avec
lui un rapport complice, presque paternel. Plus loin, il l’avertit même de ce qu’il trouve dans
son assiette: « Lafcadio: c’est le bouton de Carola. » Celui que Carola avait donné à Amédée
avant le meurtre. De cette façon, l’auteur avertit aussi bien son personnage que le lecteur à
travers lui. Outre les parenthèses, la présence du lecteur, se fait connaître aussi par la
complicité que crée le narrateur en s’impliquant dans son texte. Par exemple, c’est le narrateur
qui avertit le lecteur de l’arnaque que prépare Protos contre la duchesse de Saint-Prix:
«   j’avertis honnêtement le lecteur: c’est lui (Protos, l’ancien copain de Lafcadio) qui se
présente sous l’aspect et le nom emprunté du chanoine de Virmontal.   » (P.1060)
L’avertissement du narrateur préserve le lecteur de la supercherie qu’organise Protos en
s’impliquant directement par le pronom personnel je. Il lui soumet également les inquiétudes
qu’il éprouve au sujet de ses personnages. Par exemple, celui de Carola Venitequa: « Je ne
sais trop que penser de Carola Venitequa. Ce cri qu’elle vient de pousser me laisse supposer
que le coeur, chez elle, n’est pas encore trop profondément corrompu. » (P.1095). En exposant
à son lecteur son avis sur ses personnages, le narrateur renforce sa complicité avec lui et lui
demande de manière implicite de questionner Carola sur sa morale. Autre élément qui révèle
la complicité entre le narrateur et le lecteur est l’usage du pronom nous. Par exemple,
lorsqu’il évoque le cas d’Antime, ayant des difficultés à marcher, le narrateur écrit: « Cette
hâte infirme est tragique pour nous qui connaissons au prix de quel effort il achète chaque
enjambée, au prix de quelle douleur chaque effort.   » La complicité entre le lecteur et le
narrateur est clairement établie par l’usage du pronom personnel nous et du verbe de
connaissance savons qui insiste sur le savoir partagé entre les deux instances de narration.
Nous souhaiterions aborder la forme utilisée par le narrateur pour transcrire le dialogue de
Lafcadio et de Julius. Celui-ci utilise une forme qui relève du dialogue théâtral. Il rédige pour
cela des répliques qui mentionnent le nom de chaque intervenant:

« JULIUS: Je le vois d’abord qui s’exerce; il excelle aux menus larcins.


LAFCADIO: Je me suis maintes fois demandé comment il ne s’en commettait pas davantage.
Il est vrai que les occasions ne s’offrent d’ordinaire qu’à ceux-là seuls, à l’abri du besoin, qui
ne se laissent pas solliciter. » (P.1143-1144)

La forme théâtrale indique au lecteur comment celui-ci doit lire le texte qu’il a face à
lui. Cela insiste sur le genre qui caractérise Les Caves, le genre théâtral. Cependant, le style
théâtral utilisé ne l’est que de façon très brève comme pour indiquer au lecteur qu’il s’agit
d’un jeu de dissimulation. La dimension théâtrale elle-même se cache derrière la forme
dialogique du récit. Pour en finir avec cette partie, notons enfin que l’indication finale du livre
« Ici commence un nouveau livre » (P.1175) relève également d’une intervention du narrateur
en fonction régie qui annonce au lecteur que le livre devrait s’achever, mais que son désir de
raconter la suite, de transgresser est plus fort que la convenance littéraire. C’est une
transgression formelle et morale puisque cette fin permet au narrateur d’envisager une autre
sortie possible de Lafcadio, une sortie qui ne soit pas religieuse.

Les interventions multiples du narrateur sont sans doute inspirées par le roman de
Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, qui avait également servi à Diderot pour écrire
son Jacques le fataliste et son maître.

2. Renvois à la situation d'énonciation et aux codes littéraires (ou culturels : cinématographiques,


picturaux, etc.)

La situation d’énonciation est présentée dès l’incipit du récit de Gide: « L’an 1890,
sous le pontificat de Léon XIII (…). (P.995) Il est intéressant de noter que la temporalité est
suivie par l’épithète détachée sous le pontificat de Léon XIII qui régit la temporalité de
l’oeuvre et la bouleverse quand le pape est prétendument enlevé20 . Pour évoquer la situation
d’énonciation, nous souhaiterions traiter de ce que Roland Barthes nomme les éléments de
réel utilisés dans le texte et renvoyant à l’opposition très forte qui existe entre les milieux de
la science, du positivisme représenté par Antime et la Franc-maçonnerie et les milieux
catholiques, lié au pape et à la mention de l’encyclique Rerum novarum datée de 1891,
ouvrant l’Eglise à la question sociale et, par conséquent, à des régimes politiques promouvant
l’égalité. En ce qui concerne l’opposition entre les francs-maçons et les catholiques, la
citation des journaux de l’époque établit une frontière entre progressistes et conservateurs.
Anthime publie pour le Progrès, journal des anti-cléricaux et des radicaux. Tandis que Julius
lit le journal la Croix, son activité littéraire est soutenue par Le Correspondant, organe libéral
des catholiques et la Revue des deux mondes, favorable au catholicisme à la fin du XIXe
siècle21. De plus, Anthime réalise des expériences nommées tropismes (P.998) qui, selon le
scientifique Jacques Loeb désigne « une réaction d’orientation ou de mouvement, causée,
chez un animal ou un végétal, par des agents physiques ou chimiques, par des agents
physiques ou chimiques. » Cela se rapporte une nouvelle fois au positivisme dominant au

20C’est Amédée qui l’explique le mieux: « Mais que voulez-vous? lorsque le faux prend la place du vrai, il faut bien que le
vrai se dissimule. » (P.1123) Le vrai pape ayant été enlevé, avec lui, la vérité se cache et ne demande qu’à se libérer pour
nous prémunir du mensonge qui l’a remplacé.
21 André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, Gallimard, coll.Pléiade, 2009, p.1487.
moment à la fin du XIXe siècle. Autres éléments se rapportant à la situation d’énonciation: les
documents maniés par Protos pour escroquer la comtesse de Saint-Prix. Protos cite
l’encyclique à la France dans laquelle le pape incite les catholiques à se ranger du côté de la
république et non plus de la monarchie, comme cela fut le cas antérieurement. Il cite
également une interview que Léon XIII a donné au Petit-Journal, exhortant les catholiques à
rallier une nouvelle fois la république, le Compte-rendu de la délivrance de Sa Sainteté Léon
XIII emprisonné dans les cachots du Vatican et le nom des cardinaux comme Monaco-la-
Valette qui renvoient à l’émoi que cette décision a causé au sein du Clergé. Enfin, pour
aborder la situation d’énonciation, il faut citer les mots italiens utilisés par le narrateur pour
montrer que le récit se déroule à Rome comme bersagliere (P.1090), un soldat italien, Grazia
(P.1090), merci, Salone (P.1090), le salon.

C) Personnel romanesque : une entrée par personnage ayant un rôle ou une activité littéraire (écrivain,
lecteur, critique)

Tous les personnages du roman occupent une fonction littéraire. Antime, scientifique,
n’écrit-il pas des articles pour le Progrès et un Communiqué sur les réflexes conditionnels,
textes qui pourraient être considérés comme faisant partie de la littérature scientifique? De
plus, il fait partie des lecteurs de Julius et de son roman, l’Air des cimes. C’est également le
cas de Juste Agénor, Lafcadio ou encore Marguerite, la femme de Julius. Nous pourrions
également trouver une dimension littéraire au personnage d’Arnaca qui, dans sa jeunesse,
écrivait des poèmes et en lisait. Protos lit également de la littérature. Toutefois, leur activité
est beaucoup moins essentielle que celle de Julius, romancier candidat à l’Académie et dont
l’écriture de l’Air des cimes est motivée par cet objectif ou dans une moindre mesure de
Lafcadio, lecteur de romans d’aventure et auteur d’un journal.

D) Configurations

« Et quand il n’y aurait pas la société pour nous contraindre, ce groupe y suffirait, de
parents et d’amis auxquels nous ne savons pas consentir à déplaire. Ils opposent à notre
sincérité incivile une image de nous, de laquelle nous ne sommes qu’à demi responsables, qui
ne nous ressemble que fort peu, mais qu’il est indécent, je vous dis, de déborder. En ce
moment, j’échappe ma figure, je m’évade de moi… ô vertigineuse aventure! ô périlleuse
volupté22!… » André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, P.1157.

1. Scènes de sociabilité littéraire

1. Lieu de la scène

Si nous évoquons uniquement la dimension sociale consacrée à la littérature,


les scènes de sociabilité sont peu nombreuses dans le sens où Gide décrit en réalité
l’hypocrisie des rapports familiaux, rapports qui sont au centre de sa critique de la bourgeoisie
dans laquelle le rôle de chacun est clairement explicité et sert de prison. La citation ci-dessus
est censée expliciter mon propos. Nous dénombrons trois scènes de socialité littéraire: la
première a lieu dans la jeunesse de Lafcadio. Il s’agit du salon que tenait sa mère à Bucharest
(P.1050). La seconde est celle de Madame Semène (arrêtons-nous pour le plaisir sur le nom de
cette femme, nom qui signifie graine, semence), la veuve qui recueille Arnaca après la mort de
son père (P.1069). Son salon se tient à Pau (P.1070). La troisième est le congrès de sociologie
auquel est tenu d’assister Julius à Rome (P.1079).

2. Déroulement : activités (ex : déclamation de poème, discussion, jeux de société, lecture


publique, spectacle)

Dans les salons de la mère de Lafcadio, il n’est pas question d’activités


particulières si ce n’est peut-être celle de la conversation. Comme l’explique Lafcadio, sa
mère recevait des membres de la « société la plus brillante », venus des quatre coins de
l’Europe. Cela permet à Lafcadio d’apprendre « quatre à cinq langues. » Dans le salon de
Mme Semène, trois activités sont recensées: une sauterie, c’est-à-dire une réunion dansante,
des récitations de poème qui poussent sans doute Arnaca à en écrire (P.1070) et trouver un
mari aux enfants désoeuvrés de la pension. Le cercle se cantonne « aux anciennes élèves »,
« aux parents » et quelques « adolescents sans avenir ». Cela traduit un milieu social bien
inférieur à celui que fréquentait Lafcadio et à l’intérêt d’organiser de tels événements pour
trouver un mari avec une situation matérielle supérieure. Dans le congrès de sociologie, rien
n’est clairement explicité, mais l’activité peut être déduite: il s’agit d’une réunion de
personnes spécialisées sur un sujet et devant y réfléchir en commun. Nous pouvons imaginer

22 André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et Récits,Gallimard, coll.Pléiade, 2009, p.1157.
dès lors une succession d’avis sur un sujet qui semble, dans le cas de la réunion, porter sur le
crime puisque Protos se déguise en professeur de criminologie devant assister au Congrès (P.
1152) et Julius, qui ne maîtrise pas la sociologie, s’y rend probablement pour rencontrer les
« quelques illustres sommités » présentes et exposer ses idées sur l’acte gratuit.

3. Fonction dans l’intrigue.

Le salon de la mère de Lafcadio s’inscrit dans le récit enchâssé que formule le


personnage à Julius pour que celui-ci le connaisse mieux. Il est important dans l’intrigue pour
une raison simple: il révèle la bâtardise de Lafcadio, qui n’est pas né dans une famille
d’aristocrate, mais qui a fréquenté les milieux prestigieux de Bucharest et qui a su tirer de
cette fréquentation une connaissance parfaite de la culture bourgesoie, exemplifiée par sa
maîtrise de quatre à cinq langues. C’est Protos qui a su parfaitement définir l’importance de
cet état de bâtard qui qualifie Lafcadio: «   Il suffit d’un dépaysement, d’un oubli! Oui,
monsieur, un trou dans la mémoire, et la sincérité se fait jour!… (…) Mais, entre nous, quel
avantage pour le bâtard! Songez donc: celui dont l’être même est le produit d’une incartade,
d’un crochet dans la droite ligne… » (P.1158) La chance de Lafcadio est d’être libre par le fait
même de ne pas appartenir à une famille, d’être le sabordage de cette même famille. Lafcadio
peut donc à la fois connaître une éducation noble et une éducation des bas-fonds, se déguiser
en Baraglioul et en Wluiki.

Le salon de Mme Sémène est important dans l’intrigue parce qu’il nous
renseigne sur la rencontre d’Amédée, de Blafaphas et d’Arnaca. C’est en effet dans ce salon
qu’Arnaca fait la rencontre de son mari et de celui qui deviendra son second époux à la mort
d’Amédée.

Le Congrès de sociologie est important pour l’intrigue puisqu’il permet à


Julius de se trouver à Rome, de rencontrer Fleurissoire avant son meurtre, de défendre la
cause d’Antime auprès du pape et d’écouter la confidence de Lafcadio. Sa présence structure
le récit puisqu’il permet de poser le concept de l’acte gratuit et de suivre le retour d’Antime à
l’athéisme
2. Mentions de groupes ou désignations collectives

1. Désignation

Le seul groupe présent explicitement dans les Caves est celui du Mille-Pattes.
Il est explicité à la page 1094. Le groupe n’attribue qu’un seul surnom. C’est celui décerné
par Carola à Amédée: le« Pèlerin » (P.1094), surnom intéressant puisqu’il semble désigner un
double pèlerinage: Amédée est celui qui part délivrer le pape, revenir à l’essence de la foi
catholique; d’un autre côté, il est aussi celui qui part en pèlerinage pour découvrir l’aventure,
loin de sa famille et des personnes qui ne cessent de l’entourer. Reste la classification réalisée
par Protos et Lafcadio qui établit une nouvelle façon de penser la société: celle des crustacés
et des subtils23 . La métaphore est intéressante: comme les crustacés, la plupart des gens sont
incapables de vivre au-delà de leur milieu tandis que les subtils, par le fait même de leur
ambiguïté, sont capables de vivre dans plusieurs environnements différents et de s’y
acclimater à la perfection. C’est sans doute la désignation essentielle du récit de Gide, celle
qui permet d’établir le classement des personnages dans lequel Protos et Lafcadio s’opposent
à Julius, Antime, Fleurissoire etc.

On pourrait néanmoins considérer que le nom de Baraglioul serve à Lafcadio


de désignation collective, à savoir le signe d’appartenance à une famille qui l’a toujours rejeté
du fait de sa bâtardise, ou encore que les termes de franc-maçon (P.995) et de catholique qui
collent à Anthime et à Julius permettent de les intégrer dans un milieu social déterminé avec
des intérêts divergents et en opposition marquée. Inutile de rappeler que l’abjuration
d’Antime l’oblige à renoncer à ses relations professionnelles ou que les rapports de Julius
avec les milieux catholiques lui permettent de prétendre à une place au sein de l’Académie
dans laquelle, pendant très longtemps, l’Eglise jouait un rôle considérable.

2. Composition (mixité professionnelle/homogénéité culturelle)

Nous nous contenterons d’évoquer la position de Julius et d’Antime. Comme nous


l’avons expliqué plus haut, les deux personnages évoluent souvent. Anthime, proche de la

23André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et Récits, Gallimard, coll.Pléiade, 2009, p.1159: « il y avait, d’après leur
classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, à quoi répondait et s’opposait l’unique grande
famille des crustacés, dont les représentants, du haut en bas de l’échelle sociale, se carraient. »
franc-maçonnerie, se convertit au christianisme avant de revenir à la fin du livre sur son
choix. Julius n’est pas loin, lui non plus, de trouver dans l’acte gratuit le dépassement « d’une
morale provisoire » (P.1043) qu’il avait élaborée à partir de sa lecture de Descartes.
Cependant, les personnages ne font jamais vraiment preuve de « composition »: leurs actes
professionnels sont directement liés à leurs choix moraux. En cela, ils sont toujours sincères.
C’est la vie qui apporte de l’imprévu, du changement, de la péripétie, un élément qui vient
perturber leurs choix initiaux et les conduire à réviser leur jugement.

E) Œuvres fictives/intertextualité

1. Œuvres projetées/en chantier:

Dès la fin du livre consacré à Amédée, Julius confesse à Anthime ses idées d’un
nouveau livre à écrire. Anthime étant revenu sur l’Air des cimes, son dernier roman, Julius lui
répond: « C’est un livre manqué; je vous expliquerai pourquoi quand vous serez en état de
m’entendre et d’apprécier les étranges préoccupations qui m’habitent. J’ai trop à dire. Motus
pour aujourd’hui. » (P.1082) Dans cette partie, Julius ne fait que sous-entendre le projet qu’il
exposera plus longuement à Amédée à la fin du livre consacré au Mille-Pattes et à Lafcadio..
Dans sa discussion sur l’acte gratuit, Julius réfléchit à haute voix sur le sens d’un crime
immotivé dont son beau-frère deviendra la victime un peu loin dans le récit. La dimension
spéculative de cet extrait est alors évidente et anticipe le geste d’écriture de Gide lui-même.
Avec Amédée est abordée principalement la question du crime: peut-on l’être l’auteur d’un
crime alors que celui-ci n’a pas de motif ? Le dialogue entre Lafcadio et Julius atteste de cette
dimension spéculaire du récit dans lequel Julius raconte au tueur de son beau-frère, celui qui
l’a fait par jeu, quel type de personnage il écrirait en dépeignant son interlocuteur: « Prenons-
le tout adolescent: je veux qu’à ceci se reconnaisse l’élégance de sa nature, qu’il agisse
surtout par jeu, et qu’à son intérêt il préfère couramment son plaisir. » (P.1142) Lafcadio,
ayant reçu une excellente éducation de la part de ses oncles et des salons que sa mère
fréquentait, ayant tué pour tromper l’ennui et se mettre en danger, ayant tué pour son goût de
l’aventure, correspond parfaitement au profil évoqué par son beau-frère. Nous retrouvons bien
un effet de projection: l’oeuvre de Julius est à la fois tendue vers l’avenir, mais également
tendue vers le récit de Gide et les deux textes s’influencent l’un l’autre dans un jeu d’une
extrême ironie.
Scènes d’écriture:

Les Caves du Vatican ne comptent pas de scène d’écriture véritable. Certes, la


discussion sur les raisons de l’écriture, sur le rapport entre littérature et histoire ou encore sur
la sincérité du milieu littéraire et sur la réelle pertinence des outils de consécration permettent
d’indiquer qu’il s’agit bien d’un roman portant sur la question de la littérature et de la liberté
créatrice, mais l’écriture ne se trouve pas au centre du livre, si ce n’est une scène, une seule
scène. Après que Julius se retire de la chambre de Lafcadio, en ayant lu son journal, ce dernier
se met à y noter ses punte, ses pénitences physiques pour « pour avoir laissé Olibrius fourrer
son sale nez dans ce carnet » et « pour lui avoir montré qu’(il) (le) savait » (P.1032) La seule
scène d’écriture du texte est intéressante parce qu’elle se rapporte à une autre activité
spéculaire, celle du journal que Gide affectionnait particulièrement. Inutile de préciser
combien son activité diaristique a été intense tout au long de sa vie. Ce qu’il est important de
signaler dans le cas de Lafcadio, c’est que sa seule activité n’est pas de « s’expliquer », mais
de tenir des comptes comme le lui a appris l’un de ses oncles, des comptes qui ne disent
d’ailleurs rien de la psychologie du personnage ou de ce livre devant permettre d’accéder à
« la nouvelle vertu ». La réponse se trouve peut-être dans le fait que ce carnet sert de moyen à
son auteur, de moyen de s’imposer une discipline très rigoureuse afin de parvenir à se
dissimuler, à avancer masqué. Ajoutons que la dénomination Olibrius pour désigner Julius est
tout de même très drôle quand on sait que le terme désigne en Latin une personne prétentieuse
et que son orthographe pourrait nous faire penser à la dimension littéraire du livre, dimension
liée bien sûr à la carrière de romancier de Julius. Enfin, c’est un terme que l’on retrouve dans
les farces, plus précisément dans celles de Molière.

2. Œuvres publiées (publication, réception)

Dès le quatrième chapitre du livre consacré à Anthime (P.1009), ce dernier aborde le


dernier roman de Julius, L’Air des cimes. « Le fait est qu’il a trouvé le livre exécrable », c’est
ce que le narrateur nous révèle concernant le véritable intérêt d’Anthime sur le roman de son
beau-frère. Il reviendra sur son jugement à la fin du livre d’Amédée: « J’ai relu ces jours
derniers L’Air des cimes et trouvé ça meilleur qu’il ne m’avait paru d’abord. » (P.1082) En
réalité, cela révèle l’attitude d’Anthime vis-à-vis du monde, qu’il juge uniquement à travers
ses convictions morales. Cependant, la critique la plus sévère vient du père de Julius, Juste-
Agénor, qui écrit dans le post-scriptum de sa lettre: « J’ai parcouru votre dernier livre. Si,
après cela, vous n’entrez pas à l’Académie, vous êtes impardonnables d’avoir écrit ces
sornettes. » (P.1021). Ce dernier n’avait lu dans le livre de son fils qu’ « une image édulcorée
de sa vie et réduite à l’insignifiance » (P.1038). Cette critique accompagne celle de la presse:
« on ne pouvait le nier: le dernier livre de Julius avait mauvaise presse. » Cela entraîne Julius
à s’interroger sur le sens de sa carrière littéraire, ne voyant plus que des critiques qui
«   l’éreinte(nt)   » et «   des éloges, d’une émouvante hypocrisie   » (P.1022) Sa femme,
Marguerite, tentant de le réconforter lui rappelle des critiques positives, celle de M. de Vogüé:
« une plume comme la vôtre, contre la barbarie qui nous menace, défend la France mieux
qu’une épée » Il ressentait soudainement « un doute sur la sincérité de ces sourires, sur la
valeur de cette approbation, sur la valeur de ses ouvrages, sur la réalité de sa pensée, sur
l’authenticité de sa vie. » (P.1023) En effet, Julius, défini uniquement à partir de sa carrière de
romancier, ses talents de plume, ne pouvait être que remis en cause dans son intégrité même
par ces critiques qui révélaient la véritable dimension de son travail, atteindre une place
sociale par la littérature, devenir un écrivain officiel et non un véritable écrivain. Enfin,
Lafcadio lui-même lut le roman de Julius, un texte qu’il méprise dès la vue de sa « couverture
jaune » (P.1033), pensant en lisant ce livre « sans détour ni mystère » (P.1034), ce livre qui
n’admettait pas l’aventure, le détour et l’imprévu: « c’est pourtant chez l’auteur de cela que
demain je m’en vais jouer au secrétaire   » L’utilisation du pronom indéfini cela en
modalisation seconde permet d’identifier le mépris ressenti par Lafcadio à propos de ce texte.
Comme nous l’avons expliqué plus haut, Lafcadio reproche à Julius son sérieux, sa gravité,
son souci des convenances qui l’empêchent de libérer sa « libre pensée ». Julius reviendra sur
la sévérité de Lafcadio à propos de son livre dans le troisième chapitre de la partie consacrée à
Lafcadio (P.1141) et le poussera à évoquer l’acte gratuit.

3. Intertextualité (mentions de titres, de noms d'auteurs) :

Les références intertextuelles du roman sont toutes liées au personnage de Lafcadio.


Lorsque Julius pénètre dans la chambre de ce dernier, il remarque deux livres: « Pas de
bibliothèque, pas de cadres aux murs. Sur la cheminée, la Moll Flanders de Daniel Defoë, en
anglais, dans une vile édition coupée seulement aux deux tiers, et les Novelle d’Anton-
Fracesco Grazzini, dit le Lasca, en italien. Ces deux livres intriguèrent beaucoup Julius. » (P.
1028). Les deux ouvrages font partie des lectures que Gide réalisa à partir de 1911 pour
définir son propre roman d’aventure et sa définition de la vie comme transgression des
convenances. Dans Moll Franders, Daniel Defoë raconte l’histoire d’ une femme « née en
prison, prostituée, voleuse, se mari(ant) cinq fois, dont une avec son demi-frère, et meurt
repentie24   » Inutile de souligner le caractère romanesque de ce récit représentant de la
romance. De l’autre côté, le Novelle se rapporte à une tradition italienne de la nouvelle liée au
Décaméron de Boccace, qui n’est pas innocente puisque l’auteur et l’oeuvre sont cités par
Lafcadio dans son journal et témoignent d’un goût évident pour la grivoiserie. Nous
retrouvons cette dernière caractéristique dans le livre de Grazzini, composé de pièces
comiques et burlesques. La référence au surnom de Grazzini, Lasca, évoque la communauté
littéraire que celui-ci avait formé, celle des « Humides », chaque auteur devant choisir un nom
en rapport avec l’humidité. Cela rappelle évidemment le Mille-Pattes et la question de la
confrérie.

La deuxième série de références concerne Robinson et Aladin. Lafcadio confie à Julius


ne pas être un grand lecteur: « Il faut que je vous avoue que je n’ai pas grand goût pour la
lecture. En vérité je n’ai jamais pris de plaisir qu’à Robinson… Si, Aladin, encore… À vos
yeux me voici bien disqualifié. » (P.1047) Dans une lettre envoyée à Copeau le 1er janvier
1911, Gide écrivait: « La lecture que je poursuis de Robinson Crusoe s ‘annonce comme de la
plus haute importance25. » En réalité, Lafcadio fait une séparation entre l’activité de lecture
qui est celle conçue par Julius, une attitude passive, une attitude conventionnelle et celle qu’il
réalise grâce aux romans d’aventure.

La troisième série de citations concerne les poètes Keats et Whalt Whitman. Lorsqu’il
rencontre Protos dans le train, ce dernier lui rappelle un épisode de lecture d’un poème de
Whitman, De l’angoisse des rivières endiguées: « « Lawless », vous vous souvenez; nous
avions lu cela quelque part: « Two hawks in the air, two fishes swimming in the sea not more
lawless than we… » » (Traduction: « Deux éperviers dans l’air, deux poissons nageant dans la
mer, pas plus loin sans lois que nous… ») (P.1161). Protos insiste sur le terme Lawless, la loi
du Mille-Pattes. Ce terme renvoie également à un autre texte postérieur aux Caves, Les Faux-
monnayeurs puisque, comme l’explique Alain Goulet, ce dernier élément s’applique aussi au
roman26. Enfin les derniers vers sont ceux de l’ « Ode à un rossignol » de Keats: « My heart

24 André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, Gallimard, coll.Pléiade, 2009, p.1490.
25 André Gide, Jacques Copeau, Correspondance, Gallimard, t.I, 1987, p.439.
26 André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et Récits, Gallimard, coll.Pléiade, 200ç, p.1500.
aches; a drowsy numbress pains/My senses. (P.1172) » Traduction: « Mon coeur se serre; un
demi-sommeil engourdissant pèse sur mes sens… » Ils sont utilisés de manière spéculative
afin de mettre en oeuvre le demi-sommeil de Lafcadio, cette semi-fermeture à l’aventure ou
demi-ouverture au rachat. Il s’agit presque d’une scène qui s’oppose au roman d’édification
du type de Crime et châtiment où Raskolnikov finit par se convertir au catholicisme et par
demander le repentir pour ses fautes. Dans ce cas, Lafcadio se sert de la notion de rachat afin
de chercher un moyen de fuir les responsabilités de son crime.

F) Lieux

1. Principaux lieux géographique de l’intrigue

L’intrigue des Caves se déroule principalement entre Rome et Paris. Le livre


d’Anthime s’ancre à Rome, « via bocca di Leone », rue de la bouche du lion, puis via in
Lucina. Les Armand-Dubois partiront ensuite à Milan où une maison prêtée par l’Eglise leur
est confiée dans l’attente du dédommagement promis. La via bocca di Leone annonce la
supercherie qui les attend. Anthime se jette dans la bouche du lion comme dans la gueule du
loup. Le livre de Julius se déroule entre le 34 de la rue de Verneuil, lieu de résidence de Julius
et l’Impasse Claude Bernard, lieu de résidence de Lafcadio, qui n’existe pas dans la réalité. Il
peut peut-être s’agir de la rue Claude Bernard, qui se trouve à deux pas de l’Ecole Normale,
dans le Ve arrondissement. Enfin, Juste-Agénor réside place Malesherbes, dans un des
appartements luxueux du quartier. Comme pour traduire la dimension bâtarde de Lafcadio, sa
chambre renvoie à une dimension lugubre, ténébreuse, baroque; tandis que les deux maisons
de Julius et Juste-Agénor témoignent de la noblesse de la famille. Le 34 rue de Verneuil, était
l’adresse d’un ancien hôtel du duc de Verneuil, fils naturel d’Henri IV27 . Le livre d’Amédée se
déroule dans la région de Pau, très décentré par conséquent de Paris. La comtesse de Saint-
Prix, soeur puînée de Julius réside au château de Pezac qui renvoie au terme familier pèse,
argent qui fait évidemment songer au piège mis en oeuvre par Protos pour extorquer la
famille. Le quatrième livre, celui du Mille-Pattes, se déroule entre la via dei Vecchierelli, la
rue des petits-vieux, le train de Naples, Rome et le Grand-Hôtel où Julius séjourne. Baptistin
conduit Amédée rue des petits-vieux pour mieux le contrôler. C’est une manière aussi
d’ironiser, nous semble-t-il sur cette aventure qu’Amédée compte mener à Rome et qui sera

27 Alain Goulet, Les Caves du Vatican, étude méthodologique, Larousse, 1972, p.131.
toujours écourtée par la rencontre de Carola, de Protos, du faux cardinal à Naples ou de la
peur d’Amédée de se rendre au Vatican, lieu trop prestigieux à ses yeux.

2. Le « chez-soi » de l’écrivain:

Le cabinet du romancier est évoqué à deux reprises dans le livre consacré à Julius.
Dans les deux cas, il s’agit d’une description de l’extérieur et non de l’intérieur: « Puis il
ouvrit une fenêtre et respira l’air brumeux de la nuit. Les fenêtres du cabinet de Julius
donnaient sur des jardins d’ambassade, bassins d’ombre lustrale où les yeux et l’esprit se
lavaient des vilenies du monde et de la rue. » (P.1021) et le deuxième moment: « il (Lafcadio)
alla seulement vers la fenêtre et, soulevant le rideau d’étamine: «   c’est à vous ce jardin 
(…) » » (P.1047-48) Il y a sûrement dans cette volonté de toujours montrer l’extérieur un
refus de Gide de montrer l’intérieur du cabinet du romancier, de ce lieu où il écrit de façon
insincère, de façon sérieuse et grave dans un but professionnel qui est d’intégrer l’Académie.
La fenêtre jouerait le rôle d’une invitation lancée par le narrateur, celle de l’aventure, d’un
désir d’écrire autre chose que quelque chose d’attendu, qui ménage ses intérêts.
Bibliographie

Corpus primaire:

André Gide, Les Caves du Vatican dans Romans et récits, Gallimard, coll.Pléiade, t.I, 2009, p.
993-1176.

Corpus secondaire:

Journal:

André Gide, Journal, Gallimard, coll.Pléiade, t.I, 1996.

Correspondance:

André Gide, Jacques Copeau, Correspondance, Gallimard, t.I, 1987.


André Gide, Paul Valéry, Correspondance, Gallimard, 2009.
André Gide, Jacques Rivière, Correspondance, Gallimard, 1998.
André Gide, Maurice Denis, Correspondance, Gallimard, 2006.
André Gide, Paul Claudel, Correspondance, Gallimard, 1949.

Biographie:

Franck Lestringant, André Gide, l’inquiéteur, Fayard, t.I, 2011.


Claude Lepape, André Gide, le messager, Seuil, 1997.
Maria Van Rysselberghe, Les Cahiers de la Petite Dame, Gallimard, t.I et II, 1973.

Histoire littéraire:

Auguste Anglès, André Gide et le premier cercle de la NRF, Gallimard, t.III, 1986.

Etude critique:

Alain Goulet, Les Caves du Vatican, étude méthodologique, Larousse, 1972.