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collection tempus

Jacques HEERS

LES NÉGRIERS EN TERRES


D’ISLAM
La première traite des Noirs
e e
VII -XVI siècle

PERRIN
www.editions-perrin.fr
DU MÊME AUTEUR
en poche

1492-1530, la ruée vers l’Amérique : les mirages et les fièvres, Bruxelles, Complexe, La mémoire des
siècles no 222, 1992.
La première croisade : libérer Jérusalem, 1095-1107, Paris, Perrin, tempus no 12, 2002.
La cour pontificale au temps des Borgia et des Médicis, 1420-1520 : la vie quotidienne, Paris, Hachette
Littératures, Pluriel, 2003.
Louis XI, Paris, Perrin, tempus no 40, 2004.
La ville au Moyen Age en Occident : paysages, pouvoirs et conflits, Paris, Hachette Littératures, Pluriel,
2004.
Gilles de Rais, Paris, Perrin, tempus no 93, 2005.
Esclaves et domestiques au Moyen Age dans le monde méditerranéen, Paris, Hachette Littératures,
Pluriel. Histoire, 2006.
Chute et mort de Constantinople, Paris, Perrin, tempus no 178, 2007.
Fêtes des fous et carnavals, Paris, Hachette Littératures, Pluriel.
Histoire no 8828, 2007.
Secrétaire générale de la collection : Marguerite de Marcillac

© Editions Perrin, 2003 et 2007 pour la présente édition


Perrin, un département d’Édi8

12, avenue d’Italie


75013 Paris
Tél. : 01 44 16 09 00
Fax : 01 44 16 09 01
www.editions-perrin.fr

Marché aux esclaves in « Les séances. Al Maqamat » (folio 105), enluminé


par Yahya benMahmud al-Wasiti et écrit par Hariri al-Basri, al-Qasim ibn Ali
al. (1237)
Bibliothèque Nationale, Paris
© Leemage

EAN : 9782262065836

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à


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tempus est une collection des éditions Perrin.

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Sommaire

Couverture

Titre

Du même auteur

Copyright

Introduction

1 - Les Blancs, captifs et esclaves

La guerre pourvoyeuse de captifs (VIIe-Xe siècles)

Conquêtes en Espagne et en Italie : les rafles

En Orient : captifs grecs et perses

Les premiers grands marchés d’esclaves (IXe-Xe siècles)

Esclaves saxons, marchands juifs et chrétiens

Les Russes et les Bulgares de la Volga

La ruée des Ottomans (XIIe-XVIe siècles)

2 - La chasse à l’homme chez les Noirs

La guerre sainte en Afrique


Contre le royaume du prêtre Jean

Les sultanats islamiques en Ethiopie (XIIe-XVe siècles)

L’iman Gran et les Turcs (1529-1570)

Contre Tombouctou (1050-1080 et 1590-1600)

Hérétiques et rebelles

L’islam en Afrique noire. La conversion

Les pays du Niger, Mali et Songhaï

Le lac Tchad, Kanem et Bornou

Quel islam ? Bons et mauvais croyants

Les vertus des néophytes

L’Afrique des sorciers

Prétextes et mauvaises raisons

La guerre sainte au pays des Zendjs

Les fous de Dieu, chasseurs et trafiquants d’esclaves

Sonni Ali, le tyran sanguinaire ?

Convertir ou asservir

Les razzias

Pièges et brigandages

La grande chasse
Les raids des musulmans : l’Egypte, le Maghreb et les oasis

Les rois noirs et leurs guerriers

3 - Aventures et trafics

La quête de l’or. Musulmans et chrétiens

L’or du Soudan

Le commerce muet

Les marchands d’esclaves

Arabes dans la mer Rouge

Aventuriers, fugitifs, hérétiques

L’Afrique orientale

Les cités du désert

Postes de traite et villes du Soudan

Conquérants et soumis

Comptoirs maritimes d’Orient : métissages et servitudes

Les oasis

Villes doubles, villes fermées

Les affaires, le troc

Les citadelles religieuses de l’islam

Caravanes du désert
Les routes : pèlerins et marchands

L’Egypte et l’Arabie

Le Sahara

L’eau, les guides, les périls

La mer rouge et l’océan indien

Les boutres arabes

Du golfe d’Oman à l’Inde et à la Chine

4 - L’homme de couleur mal aimé. Le mépris

Hommes et femmes en vente

Marchés de brousse et foires

Caravansérails, ruelles obscures, pavillons de thé

Guides, experts et maquignons

L’image du Noir

Noirs et métis, compagnons du prophète

Méprisés, humiliés

Les géographes et les climats

Fables et légendes

Racisme et ségrégation

Les voyageurs
Ce qu’ils ne veulent pas voir

L’Afrique noire, pays de l’autre

5 - Les Noirs, heureux de leur sort ?

La cour, le harem

Le luxe, l’apparat

Servantes et concubines

La femme cloîtrée

Les eunuques

Les armées

Blancs ou Noirs

Orient et Egypte

Maroc

Les casernements, la ville compartimentée

Menaces, troubles et conflits

Les durs travaux, la géhenne

Les mines dans le désert

Grands domaines esclavagistes

La canne à sucre et l’esclavage

Les champs de mil du Songhaï


L’infamie, la honte

Conclusion

Après l’interdiction

Le dépeuplement de l’Afrique

Portugais, Américains et Juifs

Les Noirs, trafiquants d’esclaves

Notes

Les états et les dynasties

Bibliographie

Index

Cartes
INTRODUCTION

Les peuples d’Afrique ont, au cours de longs siècles, perdu plusieurs


millions d’hommes, déracinés, conduits de force vers des terres lointaines
pour vivre sous la coupe de maîtres étrangers, pratiquer une langue inconnue,
se plier aux lois et coutumes d’un autre monde au point d’en perdre parfois,
de génération en génération, le souvenir de leurs origines.
Que ces malheurs doivent être rappelés, cela ne fait aucun doute. Mais
pourquoi continuer à ne parler, comme le font encore tant d’auteurs, que des
négriers de Nantes et de Bordeaux, que de cette traite européenne et
atlantique, en la considérant comme seule responsable des misères de
l’Afrique, de ses souffrances, de sa pauvreté et de son dépeuplement ?
L’esclavage se pratiquait, au sud du Sahara, entre les Noirs, d’un royaume
ou d’une tribu à l’autre, depuis des temps certainement très reculés et a
perduré pendant tout au long de la traite atlantique sans que celle-ci y soit
pour quoi que ce soit. De plus, la traite musulmane, vers le Maghreb et les
Etats du Proche-Orient, active dès les origines de l’Islam, au lendemain
même des grandes conquêtes de l’Egypte puis du Maghreb, s’est exercée, sur
une bien plus vaste échelle, par mer sur la face orientale du continent et, par
terre, à travers le désert, par de multiples routes qui convergeaient vers les
marchés et les ports de la Méditerranée. Non, comme celle des chrétiens,
durant deux cents ans, mais pendant plus de mille deux cents ans. Elle n’a
reculé que devant les entreprises diplomatiques et militaires des puissances
coloniales, l’Angleterre en tout premier lieu, et ne s’est pas pour autant
éteinte, seulement peu à peu ralentie pour ne disparaître qu’au XXe siècle. Ce
livre ne prétend pas évoquer tous les aspects des traites vers les pays d’islam,
des origines à aujourd’hui, mais seulement la longue période où, du VIIe au
XVIe siècle, ils furent les seuls à pratiquer ce commerce des Noirs.
En 1955, Claude Cahen, auteur d’une intéressante et pertinente mise au
point sur l’Histoire économique et sociale de l’Orient musulman médiéval,
regrettait que cette société islamique, que lui-même et d’autres n’hésitaient
pas à qualifier de « société à esclaves », n’ait fait l’objet d’aucune étude
quelque peu documentée sur le sujet1*. Un quart de siècle plus tard, l’on en
était sans doute au même point et l’un de nos meilleurs spécialistes de
l’histoire de l’esclavage pouvait, en 1990, écrire que « l’étude du commerce
des esclaves a subi une curieuse distorsion du fait des historiens qui ont
restreint le champ de leurs recherches sur ce sinistre trafic aux Amériques et
aux îles à sucre des Caraïbes2 ».
De l’esclavage chez les musulmans, livres et manuels parlent très peu.
Pourtant la présence de nombreux, de très nombreux esclaves dans les pays
d’islam, de l’Orient au Maroc, jusqu’à ce dernier siècle ne fait aucun doute.
Tous les historiens musulmans, tout au long des siècles, s’accordent sur ce
point et en soulignent l’importance.
Les docteurs de la Loi, juristes, sultans et chefs d’Etat n’ont jamais nié que
l’esclavage était chez eux, aussi loin que l’on remonte dans le temps, pratique
naturelle. Très tard encore, en l’an 1842, le sultan du Maroc faisait, non sans
bonnes raisons, répondre au consul d’Angleterre que « le trafic des esclaves
est un fait auquel toutes les civilisations et les nations ont adhéré depuis le
temps des fils d’Adam jusqu’à aujourd’hui ». Il invoquait la Bible, en
particulier les Hébreux, les Sumériens et les Egyptiens, puis les Grecs et les
Romains, et, pour conclure, se refusait de simplement considérer aucune
forme d’interdiction ou même de contrôle de ces trafics de captifs3.
Que dit le Coran ? Que disent les docteurs et les sages ? Que faut-il croire ?
Rien de plus malaisé : pour l’islam, comme pour tant d’autres religions et
doctrines, l’exégète peut trouver tout et le contraire de tout, selon qu’il s’en
tient à la première lettre ou qu’il cherche à interpréter, à préciser les
circonstances de telle ou telle rédaction.
Plusieurs auteurs n’hésitaient pas à affirmer que, pour l’islam, « l’on
trouverait des justifications de l’esclavage aussi solides dans la religion que
dans les coutumes4 ». D’autres, bien plus nombreux, sont allés jusqu’à
prétendre qu’« aucune confession ne s’est penchée avec tant de sollicitude
que l’islam sur le sort de l’esclavage en général et du nègre en particulier ».
Et de conclure : « Si tous les maîtres d’esclaves de la péninsule Arabique et
d’ailleurs avaient tenu à imiter l’exemple donné, en 632, par Mahomet,
l’esclavage eût pratiquement disparu de notre monde, près de douze siècles
avant son abolition européenne5. »
Aucun doute pourtant : Mahomet et quelques-uns de ses compagnons,
certains fils de captifs eux-mêmes, possédaient un certain nombre d’esclaves,
faits prisonniers lors des toutes premières expéditions armées, et il semble
bien que le Coran tolérait l’esclavage, imposant quelques restrictions, certes
non du tout négligeables, aux droits du maître.
Cependant, pour l’historien des sociétés, est-il si important de trancher, et,
sur ce point comme d’ailleurs sur beaucoup d’autres, de se contenter
d’interpréter du mieux possible la Loi ? Nous savons tous que s’en tenir à ce
qui est écrit ou enseigné et ne pas étudier les pratiques, est, pour l’étude des
sociétés, une très mauvaise méthode. Croire que les interdits dictés par la
religion ou par la loi civile déterminent les comportements, est faire preuve
de trop de naïveté et conduit forcément à l’erreur. Nous en avons, de cette
façon, commis de lourdes et d’innombrables. Comme, par exemple, de croire
dur comme fer que, dans le monde chrétien au Moyen Age, marchands,
bourgeois, paysans mêmes n’osaient pas pratiquer le prêt à intérêt puisque
l’Eglise le condamnait. L’étude des lois religieuses et des lois d’Etat est
certes digne d’attention, riche d’enseignements pour l’analyse d’une doctrine,
d’une éthique, et pour définir des intentions, du moins des intentions
publiquement affichées, mais non pour dresser un tableau des mœurs. Est-ce
irrévérence de croire que, sur ce point, il en a été pour tous les musulmans
comme pour tous les autres hommes ?
Certains rappellent volontiers que le Coran et les docteurs de l’islam
imposaient des limites : « L’homme bon est celui qui donne du bien pour
l’affranchissement d’un esclave6. » Libérer un captif permettait d’expier un
péché ou une grave faute envers la communauté. L’histoire, ou la légende,
veut que Mansa Mousa, roi du Mali, musulman, ait, pendant plusieurs
années, affranchi au moins un esclave par jour. En quelques pays d’islam,
l’esclave pouvait racheter sa liberté, par paiements échelonnés, selon des
accords fixés à l’avance7. Il est également vrai que nombre de marabouts et
de docteurs affirmaient que l’on ne pouvait garder des esclaves plus de sept
années et qu’il fallait alors les libérer de leurs chaînes, ne les astreindre qu’à
un service domestique tout ordinaire, convenablement traités et bien nourris.

* On trouvera les notes en fin de volume, p. 267.


1

LES BLANCS, CAPTIFS ET ESCLAVES

La guerre pourvoyeuse de captifs (VIIe-Xe siècles)

Les conquêtes musulmanes, du VIIe au VIIIe siècle, si brutales et d’une telle


ampleur que le monde méditerranéen n’avait jamais rien connu de tel,
provoquèrent un nombre considérable de captures et, aussitôt, un très
important trafic d’hommes et de femmes, conduits en troupes sur les marchés
des grandes cités. L’esclavage devint alors un phénomène de masse affectant
tous les rouages sociaux, hors de proportion avec ce qu’il avait été dans
l’Empire byzantin.
Dans les tout premiers temps de l’islam, les esclaves étaient, comme dans
l’Antiquité romaine ou du temps de Byzance, essentiellement des Blancs,
raflés lors des expéditions ou exposés sur les marchés par des trafiquants qui
allaient les acheter en de lointains pays, très loin même des terres d’Islam.

CONQUÊTES EN ESPAGNE ET EN ITALIE : LES RAFLES

Depuis maintenant un bon nombre d’années, nul auteur ne saurait soutenir


la thèse d’Henri Pirenne8, souvent présentée de façon trop systématique par
ses disciples qui ont délibérément affirmé que les conquêtes musulmanes
avaient, en Méditerranée, provoqué une véritable rupture, tant économique
que culturelle, entre Orient et Occident, et donc la sclérose des trafics
maritimes réduits alors à une manière de cabotages à petite échelle. Mais,
comme tant d’autres forgées dans l’abstrait sans véritable et attentif recours
aux sources, ce n’était qu’une théorie spéculative, simple vue de l’esprit. En
réalité, les relations marchandes n’ont jamais cessé. Selon toute
vraisemblance, certaines, jusque-là négligeables ou tout à fait insignifiantes,
prirent même alors un essor considérable, jusqu’à s’imposer, et de très loin,
comme le principal négoce entre les deux mondes : « l’article le plus
important que l’Occident chrétien pouvait offrir aux Orientaux était les
esclaves9 ».
Ibn Khurdahbeth, géographe10, cite Ibn al-Fakih11 : « De la mer
occidentale, arrivent en Orient les esclaves hommes romains, francs,
lombards et les femmes romaines et andalouses » et Ibn Haukal12 affirme tout
bonnement que « le plus bel article importé de l’Espagne sont les esclaves,
des filles et de beaux garçons qui ont été enlevés dans le pays des Francs et
dans la Galice. Tous les eunuques slaves qu’on trouve sur la terre sont
amenés d’Espagne et aussitôt qu’ils arrivent on les châtre. Ce sont des
marchands juifs qui font cela ». C’est ce que dit aussi un autre auteur
manifestement bien au fait de ces trafics, al-Istakhri13 : « Ce qui vient du
Maghreb, ce sont les esclaves chères. Pour une telle esclave et pour un
homme qui n’a pas appris de métier, on obtient, selon leur condition physique
et leur apparence, mille dinars et plus14. »
Chaque aventure guerrière se soldait, dans le camp des vainqueurs puis sur
les marchés, en Espagne, dans le Maghreb et jusqu’en Orient, par un afflux
considérable de captifs, femmes et enfants. D’autres suivaient un peu plus
tard, en troupes plus dispersées, amenés non par les guerriers mais par des
négociants déjà en place, maîtres et gérants d’une traite vite prospère, sans
que l’offre ne tarisse jamais.
Dans la péninsule Ibérique, les tentatives de Reconquista chrétienne, très
limitées pourtant dans les premiers temps, se sont heurtées à de fortes
résistances et ont aussitôt provoqué de terribles expéditions de représailles
des califes de Cordoue, plus meurtrières, plus dévastatrices même que les
premières offensives des années 700, lors de l’invasion du pays. En 985, al-
Mansur15 mena ses hommes au sac de Barcelone et, en 997, à la tête d’une
armée réputée invincible, de victoires en victoires, de pillages en pillages, fit
la guerre aux chrétiens jusque dans leurs derniers réduits de Galice, laissant
Saint-Jacques-de-Compostelle à l’état de ruines et de cendres, ville
dépeuplée, hommes et femmes ramenés esclaves. Une flotte du calife, armée
à Séville, surprit Lisbonne en 1185 ; les navires revinrent au port croulant
sous le poids des prisonniers enchaînés. Quelques bâtiments allaient même
croiser jusqu’au long de la côte de Galice et débarquaient au petit jour dans
les villages de pêcheurs. En Méditerranée, dès qu’elles furent reprises par les
chrétiens, les villes du littoral ibérique, de Barcelone à Valence, étaient,
chaque bonne saison, mises à sac par les pirates du Maghreb, d’Oran, de
Bougie et de Mahdia. Tarragone perdit beaucoup d’hommes cette même
année 1185.
Aucune frontière, entre chrétiens et musulmans, ne fut, au cours des siècles
de ce que nous appelons le Moyen Age et plus tard encore, ni bien définie, ni
bien gardée. Sur la Frontera qui, en Castille, dans le Levant et en Andalousie,
marquait le contact entre les pays reconquis par les chrétiens et ceux
demeurés aux mains des musulmans, les habitants souffraient, des deux côtés,
angoisses et peines, leurs terres dévastées et leurs maisons brûlées, les
femmes, les hommes et les enfants enlevés de force. Parler, comme l’ont fait
et le font encore quelques historiens d’occasion, d’une civilisation et d’une
société « des trois cultures », musulmane, juive et chrétienne, est signe
d’ignorance ou de supercherie, les deux ensemble généralement. Les
marchandages pour les rachats ou les échanges d’esclaves puis les accords
conclus par les souverains ou les gouverneurs des cités et des provinces
montrent que plus de trois cents captifs chrétiens furent libérés en 1410, cent
en 1417 et cinq cent cinquante en 1439. Henri IV, roi de Castille, obtint,
en 1456, que mille prisonniers lui soient aussitôt remis, et ensuite trois cent
trente-trois chacune des trois années à venir. Le voyageur allemand Jérôme
Munzer évalue à deux mille le nombre de captifs chrétiens enfermés dans les
geôles de Grenade au moment de la reconquête de la ville par les Rois
Catholiques, en 1492. Deux à trois mille captifs avaient été expédiés par mer
vers le bagne de Tétouan, en Afrique16.
Sur un autre front, les musulmans, maîtres de la Sicile et de l’Italie
méridionale jusqu’aux offensives des Normands dans les années 1080,
lançaient leurs chevauchées contre les grands monastères et les routes de
pèlerinage vers Rome ou vers le Monte Gargano (sanctuaire de Saint-
Michel). Les pirates retranchés sur la côte du Levant espagnol, près de Denia
et d’Almeria, pour la plupart berbères et « slaves », ces derniers sans doute
anciens esclaves, ravageaient les bourgs et les pêcheries du Languedoc. Les
Sarrasins d’Afrique prirent Bari dans l’Adriatique, et, dans la mer
Tyrrhénienne, en 846, ils emportèrent les maigres défenses de Rome ; ils y
firent un énorme butin, de reliquaires et de vases sacrés, laissant la basilique
de Saint-Paul-hors-les-Murs complètement ruinée, ses murs à peine debout.
Ceux que l’on appelait alors les « Africains », partis du nid de corsaires de
Mahdia, prirent d’assaut la ville de Gênes en 933 et, trois ans plus tard,
forcèrent de nouveau l’entrée du port à la tête d’une flotte de deux cents
voiles. En terre chrétienne, les brigands sarrasins se retranchaient dans des
camps fortifiés, si bien gardés ou si mal identifiés qu’ils demeurèrent hors
d’atteinte pendant plusieurs dizaines d’années : en Campanie, sur les rives du
fleuve Liri, en Provence, à Fraxinetum dans le massif des Maures. Leurs
cavaliers couraient dans les montagnes, jusqu’au pied des grands cols, dans
les Abruzzes et dans les Alpes.
La chasse aux captifs faisait bonne recette. Navires et négociants d’Egypte
chargeaient des « Slaves », en fait des Calabrais pour la plupart, dans les
ports de l’Italie du Sud et de l’Adriatique. L’an 870, un moine franc,
s’embarquant à Bari pour aller en pèlerinage en Terre sainte, voit deux
navires lever l’ancre vers l’Egypte, portant à leur bord trois mille prisonniers
chrétiens, promis à l’esclavage. Ce même moine, qui visiblement n’hésitait
pas à compter très large, chiffre à six mille ceux qui, sur plusieurs bâtiments
tout de même, étaient en route pour la Syrie17.

EN ORIENT : CAPTIFS GRECS ET PERSES

La flotte du calife de Bagdad assiège Constantinople en 673. Elle trouve


les murailles de la ville renforcées par d’impressionnants fortins et les
redoutables vaisseaux grecs siphonophores, capables de lancer le terrible feu
grégeois, prêts au combat. Cette résistance byzantine ruine l’enthousiasme
des assaillants qui se replient et ne tentent plus de fortes attaques avant
plusieurs décennies. En 716, ils mènent leurs troupes à travers l’Anatolie,
passent les Détroits et pénètrent jusqu’en Thrace tandis qu’une flotte de mille
vaisseaux cerne de nouveau Constantinople. Mais, attaqués par les Bulgares
au nord, décimés sur mer par le feu grégeois, les musulmans abandonnent,
cette fois encore, le siège après un an de durs combats. Ces premiers élans
brisés, la guerre ne fut plus dès lors que raids de cavalerie, raids sauvages,
inopinés, non pour conquérir ou établir des colonies militaires, centres de
garnisons pour d’autres offensives, mais simplement pour le butin et la
chasse aux esclaves. Chez les chrétiens, les populations se réfugiaient dans
des camps fortifiés, à Dorylée, à Smyrne, à Milet. Sur ce front mouvant et
incertain, hardiment défendu par les colonies des acrites, soldats et paysans,
les chefs guerriers se retranchaient, sentinelles hasardées, dans leurs palais
ceints de hautes murailles. Les poèmes épiques, souvent d’origine populaire,
modèles peut-être de nos chansons de geste, content les hauts faits d’armes
des héros, capitaines des châteaux dressés sur les rives de l’Euphrate, mais
disent aussi, en d’autres accents, les angoisses et les peines des petites gens,
paysans, villageois, surpris au travail, incapables de fuir assez tôt, emmenés
captifs pour servir en des terres lointaines d’Arabie ou d’Irak.

Les premiers grands marchés d’esclaves (IXe-Xe siècles)

ESCLAVES SAXONS, MARCHANDS JUIFS ET CHRÉTIENS

Pendant longtemps, les géographes, les voyageurs et les marchands


musulmans tenaient pour « Slaves » tous les hommes qui vivaient hors de
leurs Etats, de l’Espagne aux steppes de la Russie et de l’Asie centrale et,
plus loin encore, sur les terres inconnues, contrées réputées rebelles de Gog et
Magog.
Les conquérants musulmans n’ont tenté que très rarement des raids aussi
loin de leurs bases et les esclaves slaves ne pouvaient être qu’objets de traite.
Ceux de Bohême étaient régulièrement conduits à Prague, centre de
castration pour les hommes, puis à Ratisbonne. Ceux des pays plus au nord,
avec les Saxons faits prisonniers lors des campagnes de Charlemagne des
années 780, furent expédiés vers les gros bourgs fortifiés de la route
germanique pour finir sur le marché de Verdun. De là, on les menait à Lyon,
autre grand carrefour pour ce négoce des captifs, puis à Arles et Narbonne et,
enfin, vers les ports d’Espagne, du Maghreb ou, directement, de l’Orient. Ce
n’était ni affaires de peu ni d’un court moment : au Xe siècle encore,
Liutprand, évêque de Crémone (920-972), ne cessait de dénoncer et de
condamner les profits énormes, proprement scandaleux, que réalisaient les
marchands de Verdun. A la même époque, les recensements des Slaves
amenés sur le marché musulman de Cordoue donnent un chiffre de plus de
dix mille en l’espace de cinquante années, de 912 à 961. Ils ont très vite
formé, comme les Turcs en Orient, peuple non encore islamisé, une part
importante des troupes et du corps des officiers au service du calife. Au
temps de la décadence de ce califat de Cordoue et de l’éparpillement des
pouvoirs, dans les années 1000, plusieurs d’entre eux, notamment dans le
Levant ibérique, prirent la tête d’un petit royaume, alors complètement
indépendant18.
Les marchands des pays d’islam, eux non plus, ne se risquaient pas
volontiers hors du monde méditerranéen et répugnaient à se rendre en Gaule
où ils ne rencontraient que des populations hostiles. On ne les y voyait pas
fréquenter les marchés d’esclaves alors que les Juifs étaient, eux,
communément montrés comme les maîtres de ce malheureux commerce.
Certains n’étaient que de petites gens, colporteurs errants, vendeurs de
bibelots et de pacotille qui ne prenaient à leur suite qu’un ou deux captifs.
D’autres, au contraire, bien en place auprès des palais des rois francs, maîtres
d’entreprises implantées dans tout le pays, convoyaient vers les ports de la
Méditerranée de nombreuses troupes de prisonniers, embarquées vers
l’Orient. « Ils rapportent d’Occident des eunuques, des esclaves des deux
sexes, du brocart, des peaux de castor, des pelisses de martre et des autres
fourrures et des armes19. » Nos auteurs, musulmans et chrétiens, insistent
particulièrement sur le rôle des Juifs qui, dans l’Espagne musulmane,
formaient souvent la majorité de la population dans les grandes villes,
notamment à Grenade, appelée communément, au VIIIe siècle, la « ville des
Juifs ». Négociants en produits de luxe, métaux, bijoux et soieries, plus
rarement prêteurs sur gages, ils se groupaient en petites sociétés de parents et
d’amis, les uns établis dans une des cités proches de la frontière castillane, les
autres dans les ports d’Ibérie et d’Afrique du Nord, et prenaient à leur compte
certainement une bonne part des transactions entre les deux mondes. On
assurait aussi que, les musulmans s’y refusant, ces trafiquants israélites
veillaient à la bonne tenue des centres de castration20.
Cependant, des marchands gaulois et chrétiens, de Verdun surtout, allaient
eux aussi régulièrement commercer à Saragosse et dans les autres cités
musulmanes d’Espagne pour y présenter et y vendre des captifs. L’abbé Jean
de Gorze, chargé de mission par l’empereur germanique Otton Ier auprès du
calife de Cordoue, se fit accompagner par un de ces négociants chrétiens de
Verdun qui connaissait bien l’Espagne21. Les Mozarabes, chrétiens demeurés
en Espagne sous la domination musulmane, ne demeuraient pas inactifs ; ils
passaient les Pyrénées, fréquentaient les marchés, à Verdun bien sûr et jusque
dans les cités des rives du Rhin.
Pour l’Italie, les mêmes auteurs parlent beaucoup moins des Juifs mais
plus souvent des marchands chrétiens, hommes de vilaines mains, pillards et
complices, meneurs de raids au-delà des Alpes ou sur l’autre rive de
l’Adriatique, tous trafiquants d’esclaves, capables de faire prisonniers et de
ramener hommes et femmes sans regarder à leurs origines ou à leur religion.
Les hommes d’affaires vénitiens, ceux-ci mieux organisés et plus
honorablement connus, armant des navires à leurs noms, y prenaient part.
Soumise alors à Byzance, Venise bravait les empereurs de Constantinople qui
avaient formellement condamné cette traite et menacé les coupables de dures
sanctions. Pour mettre un terme à ces sinistres négoces ou, du moins, en
limiter les profits, Léon V l’Arménien, empereur (813-820), interdit à tous
ses sujets, plus particulièrement aux Vénitiens, de commercer dans les ports
d’Egypte et de Syrie. L’on vit pourtant d’audacieux trafiquants traquer des
esclaves dans les Abruzzes et le Latium pour les revendre dans le Maghreb22.

LES RUSSES ET LES BULGARES DE LA VOLGA

Le Livre sur la clairvoyance en matière commerciale, attribué à l’écrivain


al-Djahiz († 669), faisait déjà mention d’esclaves des deux sexes importés du
pays des Khazares sur les rives de la Volga, près de son embouchure.
Cependant, les trafics marchands avec les villes de Russie ne prirent un bel
essor que plus tard, au temps où la dynastie des Sassanides puis celle des
Bouyides, toutes deux originaires de Perse, régnèrent à Bagdad. Le célèbre
lettré ath-Tha’alibi imagine une conversation entre deux courtisans du roi
bouyide Adud al-Dawla (977-983)23 et les fait parler de jeunes esclaves turcs,
de concubines de Boukhara et de servantes de Samarkand. Sur les lointains
marchés de Kiev et de Bulghar, la capitale des Bulgares, les marchands
musulmans étaient presque tous originaires ou de la Transoxiane ou du
Kharassan, au nord-est de l’Iran. Les trafiquants de la ville de Mechhed
venaient, chaque saison, au retour de leurs expéditions dans le Nord et les
pays des steppes, vendre à Bagdad diverses sortes de fourrures, les moutons
et les bœufs, le miel, la cire et les cuirs, les cuirasses et, surtout, les esclaves.
Pour se procurer ces hommes et ces femmes, de plus en plus nombreux et
d’origines de plus en plus lointaines, les musulmans de Perse traitaient avec
les Bulgares ou avec les Russes, intermédiaires obligés, convoyeurs de
captifs. L’année 921, le calife abbasside de Bagdad, Muqtadir, envoya une
ambassade au roi des Bulgares de la Volga. Le secrétaire de l’expédition,
Ahmed ibn Fodlan, tenait, au jour le jour, registre des marches de la caravane
et des étapes, jusque très loin dans des pays jusqu’alors inconnus ; il s’attarde
longuement à décrire les mœurs et les usages politiques de ces peuples, si
différents de ceux de son monde. « La coutume est que le roi des Khazares ait
vingt-cinq femmes dont chacune est la fille d’un des rois des pays voisins. Il
les prend de gré ou de force. Il a aussi des esclaves concubines pour sa
couche au nombre de soixante qui sont toutes d’une extrême beauté. Toutes
ces femmes, libres ou esclaves, sont dans un château isolé dans lequel
chacune a un pavillon à coupole recouvert de bois de teck. Chacune d’elles a
un eunuque qui la soustrait aux regards. » Et encore : « Quand un grand
personnage meurt, les gens de sa famille disent à ses filles esclaves et à ses
garçons esclaves : “Qui d’entre vous mourra avec lui ?” » Pour eux, c’est un
honneur que de se sacrifier.
Ibn Fodlan voit aussi, à leur campement au bord du fleuve, des Russes,
« les plus malpropres des créatures de Dieu », qui ancrent leurs bateaux sur
les berges et construisent de grandes maisons de bois. Dans chacune de ces
maisons, sont réunies de dix à vingt personnes. « Avec eux sont de belles
jeunes filles esclaves destinées aux marchands. Chacun d’entre eux, sous les
yeux de son compagnon, a des rapports sexuels avec une esclave. Parfois tout
un groupe d’entre eux s’unissent de cette manière, les uns en face des autres.
Si un marchand entre à ce moment, pour acheter à l’un d’eux une jeune fille
et le trouve en train de cohabiter avec elle, l’homme ne se détache pas d’elle
avant d’avoir satisfait son besoin24. »
Ce fut, au long des temps, un négoce tout ordinaire, quasi routinier, soumis
aux coutumes, aux règles et aux taxes. « Quand les Russes ou les gens
d’autres races arrivent dans le pays des Bulgares avec des esclaves, le roi a le
droit de choisir pour lui un esclave sur dix. » Les Russes s’aventuraient très
loin et, des régions les plus éloignées du « pays des Slaves », ramenaient des
captifs, hommes et femmes des deux sexes, et des fourrures précieuses, peaux
de castor et de renard noir. Deux cents ans après Ibn Fodlan, Abu Hamid de
Grenade25, lors d’un long et pénible voyage en Europe de l’Est, trouve les
Russes partout sur son chemin. Ils lui parlent des Wisu, peuple de la région
du lac Ladoga où les hommes chassent le castor, et des Arw du pays des
grands fleuves qui, eux, chassent l’hermine et le petit-gris. Au-delà des Wisu,
près de la mer Arctique, « la mer des ténèbres », vit un peuple de nomades,
les Yura, qui, contre des épées, livrent aux Russes des peaux de zibeline et
des esclaves. Ces deux négoces, peaux de bêtes et bétail humain, allaient
partout de pair26.
Là aussi, les Juifs assuraient certainement une part importante des
échanges, en particulier à l’est, pour les produits de la lointaine Asie ou des
steppes et déserts des hauts plateaux. L’historien et géographe Ibn
Khurdadhbeth consacre un long passage de sa description du monde à ces
Juifs Radhanites27 et décrit, noms de nombreux fleuves, de villes et de
peuples à l’appui, quatre de leurs grands itinéraires : l’un arrivant de l’ouest,
par mer, vers Antioche, un autre le long de la côte méridionale de la Perse, un
autre encore par la mer Rouge et la mer d’Oman jusqu’en Inde, et le dernier,
le plus important, vers l’Europe centrale et les pays du Nord.

La ruée des Ottomans (XIIe-XVIe siècles)


En pays d’islam, principalement en Orient, les esclaves ne fondaient pas de
familles et n’avaient pas ou peu d’enfants. Le nombre relativement important
d’eunuques, l’interdiction faite, bien souvent, aux femmes de se marier, les
mortalités terriblement élevées du fait des conditions de travail sur les grands
domaines et dans les mines, des guerres entre souverains, peuples et factions,
des maladies et des épidémies, firent que les maîtres voyaient leur cheptel
humain sans cesse s’affaiblir et devaient le renouveler. Cependant, dès le IXe
siècle, les conquêtes se sont essoufflées et les peuples déjà soumis et
convertis n’étaient plus territoires de chasse. Pendant plusieurs siècles, les
musulmans ont cessé de lancer leurs troupes loin de leurs Etats et la traite
fournit alors, de très loin sans doute, le plus grand nombre de captifs.
Les grandes offensives n’ont repris que quelque trois cents ans après celles
des premiers conquérants lorsque les Turcs ottomans venus d’Asie centrale,
convertis à l’islam, lancèrent de nouvelles attaques contre les chrétiens en
Anatolie : sur Erzeroum dès 1048, sur Sébaste l’an suivant. En 1071, à
Mantzikiert, au nord du lac de Van, ils infligent une retentissante défaite aux
troupes de Byzance, font prisonnier l’empereur Romain Diogène, s’ouvrent la
route de Constantinople, installent leur capitale à Brousse et un sultanat à
Konya, en plein cœur du pays. Ce fut, de nouveau, le temps des chasses aux
esclaves, sur mer et sur terre. Les poètes de cour, à la solde des émirs
ottomans d’Anatolie, chantaient les exploits des pirates de Smyrne et
d’Alania qui enlevaient les femmes et les enfants de « ces chiens de
mécréants ». De 1327 à 1348, Umur Pacha, l’un des cinq fils de l’émir
d’Aydin28, lui-même émir de Smyrne et pirate à tous vents, sema la terreur
dans tout l’Orient méditerranéen, dans les îles de Chio et de Samos, et jusque
sur les côtes du Péloponnèse. Non pour conquérir des terres, non même pour
établir des guerriers et des marchands en quelques comptoirs, mais pour
ramener, chaque saison, de merveilleux butins et des centaines de captifs. Ses
hommes « capturèrent beaux garçons et belles filles sans nombre au cours de
cette chasse et les emmenèrent. Ils mirent le feu à tous les villages… Au
retour, riches et pauvres furent remplis de joie par ses présents. Tout le pays
d’Aydin fut comblé de richesses et de biens et la gaieté régna partout. Filles
et garçons, agneaux, moutons, oies, canards rôtis et le vin étaient débarqués
en abondance. A son frère, il donna en cadeau nombre de vierges aux visages
de lune, chacune sans pareille entre mille ; il lui donna aussi de beaux
garçons francs pour qu’il dénoue les tresses de leurs cheveux. A ces cadeaux,
il ajouta de l’or, de l’argent et des coupes innombrables ». Ce n’étaient pas
simples brigandages, expéditions de forbans, de hors-la-loi, mais une guerre
encouragée par les chefs religieux, aventures bien codifiées, menées selon la
Loi et les règles de l’islam, en tous points une guerre sainte : la cinquième
part du butin, « part de Dieu », allait aux orphelins, aux pauvres et aux
voyageurs29.
Les armées ottomanes franchissent les Détroits vers 1350, s’établissent à
Andrinople, défont les Serbes à Kossovo (1389) puis les princes et les
chevaliers de la croisade de Sigismond de Hongrie à Nicopolis (1396).
Pendant plus d’un siècle, elles allèrent de plus en plus loin à la chasse au
butin et aux esclaves. En 1432, Bertrandon de La Broquière, conseiller du
duc de Bourgogne et chargé de mission en Orient, par ailleurs tout à fait
capable de s’entendre avec les Turcs au cours de son voyage en Anatolie,
croise sur sa route, dans les Balkans, plus d’une troupe misérable de captifs
menés par des guerriers au retour d’une razzia chez les chrétiens et prend
alors conscience de la manière dont les Turcs traitent leurs prisonniers, tous
voués à l’esclavage : « Je vis quinze hommes qui étaient attachés ensemble
par de grosses chaînes par le cou et bien dix femmes, qui avaient été pris peu
auparavant dans une course que les Turcs avaient faite dans le royaume de
Bosnie et qu’ils conduisaient pour les vendre à Andrinople. Ces malheureux
demandaient l’aumône aux portes de la ville ; c’était une grande pitié que de
voir les maux dont ils souffraient30. » Ils prenaient les enfants pour les
convertir de force et les initier très jeunes au métier des armes, les soumettre
à un dur entraînement pour en faire ces janissaires, corps d’élite de leur
armée31.
Partout où passaient leurs troupes ou leurs galères de combat ce n’étaient
que rafles de prisonniers, butin de guerre. Et pas seulement en pays des
« chiens de mécréants » : en 1517, entrant dans Le Caire, vainqueurs de
l’empire mamelouk d’Egypte et de Syrie, empire musulman bien sûr, ils
enlevèrent nombre de jeunes garçons imberbes et des esclaves noirs.
A la même époque et jusqu’à leur retentissante défaite de Lépante
(7 octobre 1571), où plus d’une centaine de leurs galères de combat furent
envoyées par le fond ou prises d’assaut, les Turcs ne cessèrent de lancer
chaque année vers l’Occident, Espagne et Italie surtout, de fortes escadres
chargées de nombreuses pièces d’artillerie. Les sultans criaient leur
détermination de prendre Rome et d’anéantir les Etats chrétiens, ceux du roi
d’Espagne en premier. Ils échouèrent et cet acharnement à poursuivre leurs
attaques si loin de leurs bases du Bosphore et d’Asie n’eut pour eux d’autres
profits que de ramener régulièrement des troupes d’hommes et de femmes, de
jeunes gens surtout, pris lors des sièges de villes pourtant puissamment
fortifiées ou razziés au long des côtes. De telle sorte que cette guerre des
sultans ottomans de Constantinople, de Sélim Ier et de Soliman le
Magnifique, s’est le plus souvent ramenée à de misérables et cruelles rafles
d’hommes. Dans un des gros bourgs de la Riviera génoise, en 1531, un
homme sur cinq se trouvait alors esclave chez les Turcs. Dans Alger, où l’on
ne comptait pas moins de six ou sept bagnes pour les chrétiens prisonniers,
plusieurs centaines de captifs, peut-être un millier, étaient entassés dans des
conditions épouvantables, dans le plus grand bagne, situé en plein cœur du
tissu urbain, sur le souk principal qui courait d’une porte à l’autre. C’était un
vaste édifice de soixante-dix pieds de long et quarante de large, ordonné
autour d’une cour et d’une citerne. Au temps d’Hassan Pacha, dans les
années 1540, deux mille hommes logeaient dans un bagne plus petit et, un
peu plus tard, encore quatre cents dans celui dit « de la Bâtarde ». A Tunis,
demeurée longtemps indépendante sous un roi maure, la conquête de la ville
par les Turcs, en 1574, fit que l’on bâtit en toute hâte huit ou neuf bagnes qui
suffirent à peine à y entasser les prises de guerre ; les hommes s’y pressaient
jusqu’à dix ou quinze dans des chambres minuscules, voûtées et sombres32.
Toute conquête s’accompagnait inévitablement, sur des territoires de plus
en plus étendus, d’une chasse aux esclaves, bien souvent but principal de
l’expédition. « Les Turcs, voisins des chrétiens, envahissent souvent les terres
de ces derniers, non tellement par haine de la croix et de la foi, non pour
s’emparer de l’or et de l’argent, mais pour faire la chasse aux hommes et les
emmener en servitude. Lorsqu’ils envahissent à l’improviste des fermes, ils
emportent non seulement les adultes mais encore les bébés non encore sevrés
qu’ils trouvent abandonnés par leurs parents en fuite ; ils les emportent dans
des sacs, et les nourrissent avec grand soin33. »
Aux raids des Ottomans en Occident et en Afrique, répondaient, à la même
époque, ceux des sultans musulmans du Deccan qui, pour la cour et les
armées comme pour le service domestique, lançaient en Inde razzia sur razzia
contre les Infidèles. Pendant son séjour à Delhi, Ibn Battuta34 assiste au
retour d’une chasse : « Il était arrivé des captives indiennes non musulmanes.
Le vizir m’en avait donné dix. J’en donnai une à celui qui me les avait
amenées mais il ne l’accepta pas ; mes compagnons en prirent trois jeunes et,
quant aux autres, je ne sais ce qu’elles sont devenues. » Il lui fit aussi présent
de plusieurs villages, dont les revenus s’élevaient à cinq mille dinars par an.
Ces expéditions n’étaient pas des aventures menées seulement par quelques
hommes mais bel et bien de vastes opérations qui mobilisaient de grands
moyens que seuls les chefs de guerre, les sultans et les vizirs pouvaient
réunir : les non-musulmans se retranchaient dans d’épaisses forêts de
bambous « qui les protégeaient comme un rempart et d’où l’on ne pouvait les
déloger qu’avec des troupes puissantes et des hommes qui peuvent entrer
dans ces forêts et couper ces bambous avec des outils particuliers35 ».
2

LA CHASSE À L’HOMME CHEZ LES NOIRS

La guerre sainte en Afrique

Maîtres de l’Egypte, les musulmans n’ont pas aussitôt lancé de fortes


armées vers le sud où la conquête des vastes territoires de la haute vallée du
Nil s’avérait certainement très difficile. Plus à l’ouest, conduire d’importantes
forces de cavaliers à travers les déserts du Sahara semblait une aventure
encore plus hasardeuse. Aussi les attaques vers l’Afrique noire se sont-elles,
pendant longtemps, limitées à des expéditions sans vrais lendemains, pour
seulement reconnaître les peuples, situer les étapes et les points d’eau et,
avant tout, ramener sur les marchés des troupes d’esclaves razziés à la hâte.
De véritables conquêtes ne furent entreprises que plus tard, plusieurs
siècles après la mort de Mahomet, et seulement en deux secteurs, aux marges
orientales et occidentales du Sahara, là où la pénétration semblait peut-être
moins ardue, moins semée d’embûches, les routes plus tôt et mieux
reconnues, là aussi où les chefs de guerre pouvaient s’appuyer sur un pouvoir
fort, sur des souverains ambitieux, et disposer de forces armées
considérables. D’une part, contre le royaume chrétien d’Ethiopie, que les
hommes d’Occident nommaient le royaume du « prêtre Jean », à partir de
l’Egypte par la vallée du Nil et à partir de l’Arabie par la mer Rouge. D’autre
part, à l’ouest, où le royaume musulman du Maroc fut, en deux moments il
est vrai séparés par de longs siècles, assez fort et animé d’une extraordinaire
volonté d’expansion pour risquer ses troupes dans une longue et terrifiante
entreprise : plus de cent jours de marche au-delà de Marrakech, dont
cinquante au moins à travers le désert.

CONTRE LE ROYAUME DU PRÊTRE JEAN

Les Egyptiens lancèrent d’abord leurs troupes vers la Nubie et vers les
autres pays des Noirs qu’ils appelaient les « Sûdans » sans autre but que
d’imposer aux rois indigènes de lourds tributs, essentiellement d’hommes et
femmes esclaves.
En 641, l’Egypte est occupée sans vraiment combattre par les armées de
l’Islam. L’année suivante, en 642, une troupe commandée par Abd Allah ibn
Sarth s’avançait loin vers le sud, s’emparait de Dongola mais se heurtait à
une forte résistance des Nubiens venus lui barrer la route36. Leur roi,
Kalidurat, dut pourtant se soumettre, donner son accord pour la construction
d’une mosquée et promettre de bien l’entretenir : « A vous incombe le soin
de garder la mosquée que les musulmans ont érigée sur la grande place de
votre ville. Vous ne ferez opposition à aucun musulman qui aura l’intention
d’y venir et d’y servir volontairement, jusqu’à ce qu’il reparte. » Et, surtout,
« vous livrerez chaque année trois cent soixante esclaves des deux sexes qui
seront choisis parmi les meilleurs de votre pays et envoyés à l’iman des
musulmans. Tous seront sans défaut. Il ne se trouvera, dans le nombre, ni
vieillard décrépit, ni vieille femme, ni enfant au-dessous de l’âge de la
puberté ». Il s’engageait à ne donner asile à aucun fugitif : « Si quelque
esclave appartenant à des musulmans se réfugie auprès de vous, vous ne le
retiendrez pas mais le ferez conduire sur les terres de l’islamisme et si vous
détruisez la mosquée, si vous retenez quelque portion des trois cent soixante
esclaves, alors il n’y aura pour vous ni traité ni sauvegarde37. »
Parti d’Egypte lui aussi, Busr ben Abi Artah38 conduisit, en 646, une petite
armée dans le désert de Syrte. En 666-667, les troupes musulmanes allèrent
jusqu’au Fezzan, s’emparèrent de Jarma, la principale cité, où leur chef
exigea le même tribut de trois cent soixante esclaves. De là, en quinze nuits
de marche, il atteignit le pays de Kawar39, au nord du lac Tchad, et, pendant
plus d’un mois, mit le siège à la forteresse où s’étaient réfugiés les habitants.
Il échoua mais il prit tous les autres postes ainsi que le palais du roi qui, à son
tour, s’engagea à livrer chaque année, très précisément, trois cent soixante
esclaves40.

Les sultanats islamiques en Ethiopie (XIIe-XVe siècles)


Pendant plusieurs siècles, les armées d’Egypte n’allèrent pas plus loin en
Nubie ou, au-delà, en Abyssinie. Les menaces, les incursions et les razzias,
puis les premières attaques contre les Ethiopiens ne sont donc pas venues du
nord, le long de la vallée du Nil, mais de l’est, de la côte africaine de la mer
Rouge, là où les Arabes du Hedjaz et du Yémen avaient, dès les tout premiers
temps de l’Islam, fondé plusieurs comptoirs marchands, têtes de pont pour
des expéditions hasardées dans l’intérieur.
En 615 ou 620, onze Arabes, quatre d’entre eux accompagnés de leurs
femmes, s’étaient établis dans l’un des ports de l’Abyssinie. Quelques années
plus tard, une autre expédition, fuite aventureuse peut-être d’un clan
persécuté par ses voisins, amenait sur les mêmes rivages soixante-trois
hommes et dix-huit femmes. Certains ne demeurèrent que peu de temps ; les
autres, plus nombreux, bénéficièrent d’une large hospitalité et, sans doute
favorisée par de fructueux contacts avec des trafiquants indigènes, fondèrent
des foyers stables, bâtirent une mosquée et des maisons. Mais les rapports,
jusque-là très pacifiques, entre Arabes et Africains prirent brusquement un
autre tour en 628 avec l’invasion de l’armée arabe de Khaibar suivie, en 631-
632, d’une série de razzias41.
De leur côté, les Abyssins ne faisaient pas que se défendre et répliquer
mais armaient pour la course ; en 702, ils se lancèrent à l’assaut de la côte
d’Arabie, notamment du port de Djeddah. Mais ils subirent de durs échecs et,
contraints de se replier, laissant de nombreux morts et de nombreux
prisonniers sur le terrain, incapables de compenser leurs pertes et de
rassembler d’autres flottes, ce fut pour eux la fin de leurs ambitions et des
tentatives d’invasion en terres d’islam. Ports et chantiers d’armement
complètement ruinés, leurs pirates réduits à guetter des proies faciles, leurs
navires marchands voués à de modestes cabotages, ils ne songeaient plus
qu’à résister aux attaques des Arabes, des Yéménites et des Perses, attaques
de plus en plus nombreuses, non plus limitées à quelques surprises de nuit.
Cependant, les musulmans n’ont, en ces temps, jamais débarqué de fortes
armées et ne formaient nul projet d’envahir les hauts plateaux les armes à la
main pour chasser les officiers chrétiens du royaume du prêtre Jean et prendre
le pouvoir. Ils ne se sont implantés que sur la côte, accessible de l’Arabie en
quelques heures de traversée, et ce n’étaient là que lieux de traites et
d’entrepôt. Ces entreprises, bien modestes et, pour quelques-unes, sans
lendemain, dispersées en plusieurs points – certaines mal connues ou
totalement inconnues des historiens plus tard –, furent généralement le fait
d’hommes à la recherche d’un asile ou de négociants avides, voire
d’aventuriers. La plupart ne se risquaient même pas à jeter l’ancre sur l’une
des plages du continent et ne se sont établies qu’en des îles protégées de la
terre ferme par un étroit chenal ou reliées seulement par une langue de terre
découverte à marée basse. Malgré leur petit nombre et leur situation souvent
précaire, quelques comptoirs ont bravé le temps, se sont développés et ont
vite tenu leur rôle dans les transactions marchandes, tout particulièrement
dans le trafic des esclaves éthiopiens. L’archipel des Dahlaks, face à la ville
de Massaouah, d’abord simple refuge ou escale pour leurs navires et sorte de
pénitencier pour les hommes condamnés par les califes de Bagdad, leur
permettait déjà de préparer des incursions chez les tribus de l’arrière-pays et
d’armer pour d’autres reconnaissances du littoral vers le sud. C’est alors
qu’ils s’installèrent à Zeila, près de l’actuelle Djibouti ; puis à Aydab, port
d’embarquement pour les pèlerins de La Mecque mais qui, situé au débouché
des pistes caravanières venant du Nil – principalement d’Assouan située à
quinze jours de marche –, fut, jusqu’au début du XVe siècle, le grand centre
d’échanges des produits orientaux contre des captifs noirs ; enfin, à Souakim,
ville bâtie sur une île séparée du continent africain par un chenal encombré de
coraux, île peuplée de Bugas, tribu des Noirs habitant le pays entre le Nil et la
mer Rouge, et déjà de métis d’Arabes immigrés.
Les trafiquants couraient à la chasse aux captifs à l’intérieur du continent,
d’abord au plus près, au nord du plateau abyssin. Une caravane de chrétiens
d’Ethiopie, comptant trois cent trente-six moines et quinze religieuses, qui se
rendaient en pèlerinage en Terre sainte suivant la côte vers le nord, fut
attaquée par des nomades à la solde de ces trafiquants ; tous furent massacrés
ou réduits en esclavage puis conduits sur l’autre rive de la mer. Les
musulmans se hasardèrent ensuite de plus en plus loin, jusqu’au cœur du
royaume d’Ethiopie où ils fréquentaient les postes de traite, campements
sommaires aux carrefours des pistes, et entretenaient des commis dans
chaque ville ; ils suivaient le roi chrétien et la cour dans leurs déplacements.
Dans les régions les plus éloignées, principalement dans le pays de Damot, au
sud-ouest du royaume, où vivaient un grand nombre de païens, « ils achètent
par centaines les meilleurs esclaves qui deviennent ensuite de bons maures et
de vaillants guerriers. On les vend à haut prix jusqu’aux Indes et en
Grèce42 ».
Les captures et les convois exigeaient des relais, des rabatteurs, des
guerriers et des geôliers responsables des enclos rudimentaires où l’on gardait
les prisonniers. Ces hommes de confiance, se mêlant alors aux indigènes,
formèrent ici et là des foyers de populations métissées. Ils pratiquaient
strictement l’islam, s’appliquaient à convertir leurs voisins et gardaient des
liens avec les villes et les embarcadères de la côte, acheminant par caravanes,
sur d’innombrables routes, des centaines ou des milliers d’hommes et de
femmes enchaînés. Ce sont eux qui, établis chez les Noirs, de façon très
précaire certes mais à demeure, déjà familiers du pays, des hommes et des
langues, ont, très tôt et très vite, dès les toutes premières années 800, donné
une impulsion considérable à la traite musulmane d’Orient. Sur les hauts
plateaux, sont nés, à partir d’enclaves d’abord modestes, d’une façon que
nulle chronique ne rapporte, de véritables sultanats musulmans,
s’administrant eux-mêmes, ne reconnaissant que leur Loi. Al-Umari,
historien de l’Egypte et de l’Afrique orientale, en dénombrait sept43. D’autres
auteurs les disent plus nombreux, et il serait bien risqué de prétendre en
dresser le compte exact tant la situation était partout mouvante, incertaine, à
la merci de reprises en main par les Ethiopiens eux-mêmes. L’existence de
plusieurs sultanats musulmans parfaitement autonomes, particulièrement
actifs et prospères, ne fait pourtant aucun doute : celui d’Adal, sur les hauts
plateaux ; celui de Shoa ou Choa, attesté vers l’an 1100, loin de la côte, à
l’ouest du Nil Bleu et juste au nord du chapelet des lacs intérieurs ; celui
d’Awfat ou Ifat, de la dynastie des Walashma, bien plus vaste, loin de la mer
aussi ; et quelques autres, encore plus à l’ouest. Ils ne tiraient de leur sol que
de maigres récoltes et ne devaient leur survie qu’à l’incessant trafic des
captifs conduits, au prix de longs et pénibles cheminements, vers d’autres
postes de traite, lieux d’étape, de rassemblement et de castration, puis vers la
côte. Le sultan d’Adal44, lui-même esclavagiste expérimenté, à la tête de
vastes réseaux, envoyait très régulièrement quantité d’esclaves à La Mecque,
au Caire et dans les Etats d’Arabie45.
Au grand déplaisir des sultans d’Egypte, qui espéraient trouver en eux des
alliés et les voir attaquer les chrétiens d’Abyssinie sur plusieurs fronts, les
maîtres de ces sultanats islamiques, pourtant solidement implantés dans le
pays, n’ont pas vraiment menacé le royaume d’Ethiopie. Ils lui devaient
régulièrement un tribut qui, généralement, consistait en des produits d’Irak et
du Yémen, en étoffes de lin et de soie fabriquées sur l’autre rive de la mer
Rouge et importées en Afrique en échange des esclaves noirs. Ils ne se sont
jamais unis mais, au contraire, s’opposaient sans cesse en de sordides et
continuelles querelles, les vaincus cherchant volontiers refuge en Abyssinie.
Très rares furent ceux qui firent vraiment la guerre aux chrétiens. L’histoire
ou la légende disent certes les hauts faits des Walashma d’Awfat qui, pendant
trente ans – de 1414 à 1444 –, menèrent leurs hommes à l’assaut des villes,
des marchés, des églises et monastères des Abyssins. Héros légendaire lui
aussi, Sham al-Dia, sultan d’Adal, à la tête d’une armée de cavaliers
d’esclaves blancs, turcs pour la plupart, infligea une lourde défaite aux
Ethiopiens et à leur roi, le Négus Eskender46. Mais ce n’étaient que raids
pour ramener des hommes et du butin, non vraiment la guerre sainte pour
l’expansion de l’islam et la mise sous tutelle des Infidèles. Rien d’autre peut-
être que quelques sursauts de ces Etats aventurés si loin en terres chrétiennes
pour défendre leurs libertés contre les Ethiopiens car ceux-ci s’intéressaient à
leurs affaires, exigeaient des tributs de plus en plus lourds et tentaient par
tous les moyens de s’assurer de larges accès à la mer Rouge. Ou n’était-ce
pas plutôt, tout ordinairement, acharnement à garder sous contrôle et à
défendre les marchés et les réseaux du trafic des Noirs ?
En dépit de ces quelques rares succès et des exploits de guerriers chantés
par des récits héroïques, les Etats islamiques nés de la chasse aux Noirs
étaient appelés à disparaître. Le Négus Yaskaq (1414-1429) réagit
violemment. Il lança ses troupes, fit tuer tous les musulmans pris en chemin
et brûler leurs mosquées47.

L’iman Gran et les Turcs (1529-1570)


La menace contre le royaume chrétien ne pouvait venir des Arabes par la
mer Rouge, pas de ces comptoirs ni même de ces sultanats, plus ou moins
stables, plus ou moins éphémères, pour qui le négoce des captifs l’emportait
sur toute autre préoccupation, sur toute autre entreprise. Les grandes
offensives furent conduites par les Egyptiens et, plus encore, par les Turcs
qui, dès qu’ils mirent la main sur Le Caire, attaquèrent en force, remportèrent
de foudroyants succès et furent, en un moment du moins, sur le point de
prendre toute l’Ethiopie.
Ce fut d’abord et pendant quelques années une guerre sainte menée sous
les étendards d’un chef religieux, réformateur et tribun, iman serviteur de
Dieu, qui, rassemblant des foules d’hommes pieux, fit la chasse aux Infidèles
et aux mauvais croyants. Né en 1500, Ahmad ibn Ibrahim al-Rhazi, que les
chrétiens nommaient « Gragne » ou « Gran » (le Gaucher), se rendit célèbre
dès l’âge de dix-huit ans par ses songes, visions et prophéties, et plus encore,
prédicateur inspiré, meneur de foules, par ses appels à la révolte contre les
habitants du Caire, en particulier contre le sultan Abu Bakr48, contre la
corruption des officiers de haut rang, contre les chefs indignes ou impurs et la
décadence des mœurs. Il alla prêcher aux confins de l’Abyssinie, fit alliance
avec quelques tribus hostiles au Négus et proclama la guerre sainte. Maître du
sultanat d’Adal, il donna sa sœur en mariage à l’un des plus puissants chefs
somalis. Sous le commandement de quatre émirs musulmans et de plusieurs
patrices éthiopiens renégats, ceux-ci véritables fers de lance des offensives,
son armée comptait, disent les chroniques, vingt mille archers et cinq mille
cavaliers, tous vêtus de brocart brodé de fils d’or49.
En mars 1529 il fit avancer ses troupes, envahit les hauts plateaux, infligea
une retentissante défaite aux chrétiens, les chassa hors des sultanats
musulmans, Shoa et plusieurs autres qu’ils avaient repris, et y nomma des
gouverneurs, maîtres aussitôt du trafic des esclaves éthiopiens. Ses guerriers
fanatisés terrorisaient les villages, prenaient les femmes et les enfants en
otage, et firent partout un énorme butin, aussitôt réparti selon la loi, « à un fil,
à une aiguille près ». Quand les hommes chargeaient, les femmes suivaient ;
elles se précipitaient montées sur leurs mulets et, après la déroute des
ennemis, disaient : « J’ai pris quatre femmes chrétiennes, et d’autres disaient
en avoir cinq ou six. » Le camp royal des chrétiens fut envahi le 28 octobre
1531 : « On prit des milliers de femmes magnifiques, des fils et des filles de
patrices. » Pour humilier davantage les vaincus, les femmes nobles furent
données sur-le-champ, comme concubines, à des chefs musulmans, pas tous
de haut rang.
Dès lors, et ce fut vraiment le tournant décisif de cette guerre qui,
autrement, se serait certainement essoufflée, Gran reçut l’appui et le renfort
des Turcs, qui, maîtres de l’Egypte en 1517, rompaient brutalement avec la
politique des sultans mamelouks du Caire, lesquels, jusque-là, avaient certes
maintenu avec le royaume chrétien d’Ethiopie des relations toujours tendues,
souvent difficiles, mais s’étaient gardés d’intervenir en force. Par ailleurs,
établis depuis quelque temps sur la côte d’Arabie, notamment à Zabid, ville
du Yémen à faible distance de la côte et au nord de Moka, les Turcs
pouvaient contrôler les mouvements des navires sur la mer Rouge et
acheminer aisément d’autres renforts. Moins nombreux sans doute que les
guerriers de l’iman, on les vit pourtant prendre la direction de cette guerre qui
connut très vite une autre dimension, celle d’une guerre ottomane, et donc
d’un affrontement bien plus général, sur le front d’Afrique et de la mer
Rouge, entre Islam et Chrétienté.
Dès l’an 1310, le Négus avait appelé à l’aide. Son ambassade à Avignon,
près du pape Clément V, fit que les chrétiens d’Occident pouvaient désormais
identifier et même situer cet Etat chrétien, jusque-là mythique et embrumé de
légendes. La guerre entre Islam et Chrétienté se découvrait un autre champ de
batailles. Le pape et les rois prenaient conscience de l’intérêt et de la
nécessité de s’allier aux chrétiens d’Afrique. En 1317, Guillaume de Adam,
auteur d’un traité de recouvrement de la Terre sainte, le De modo Saracenos
extirpendis, proposait de fermer la mer Rouge aux musulmans en lançant une
offensive maritime pour occuper Aden et l’île de Socotra. En 1422,
Guillebert de Lannoy, autre auteur appliqué à rechercher les moyens
d’affaiblir l’Islam et de reprendre Jérusalem, regrettait que, pour détruire
l’Egypte, l’on ne puisse détourner le cours du Nil : « Le Soudan [les Noirs de
Nubie ?] ne pourrait jamais détourner le cruchon de cette rivière du Nil, mais
le prêtre Jean le ferait bien et lui donnerait autre cours s’il le voulait. S’il ne
le fait, c’est pour la grande quantité de chrétiens qui habitent l’Egypte,
lesquels, pour sa cause, mourraient de faim50. » Dans le temps même où il
attaquait les sultanats musulmans d’Abyssinie, le Négus Yaskaq (1414-1429)
adressa deux ambassadeurs au roi d’Aragon. Dès lors, la lutte contre l’Islam
s’étendait, par toutes sortes de démarches et d’actions diplomatiques ou
militaires, bien au-delà du monde méditerranéen. Les princes d’Espagne et
d’Italie envoyaient en Ethiopie des artisans, architectes, charpentiers, maîtres
verriers, fabricants d’orgues et armuriers. En 1480, à la cour du prêtre Jean,
une bonne dizaine d’Italiens, estimés pour leurs talents, vivaient, contents de
leur sort, établis là depuis vingt-cinq ans.
Contrairement à ce que nous lisons dans les manuels qui privilégient
toujours l’économie et la seule quête des profits, nous devons bien admettre
que les Portugais, aventurés à la reconnaissance des terres au-delà du cap de
Bonne-Espérance, ne se préoccupaient pas seulement de la route des Indes et
du négoce des épices. De la sorte, ils s’engageaient aussi, non par hasard, non
parce qu’ils les trouvaient sur le chemin de l’Inde, mais délibérément, dans la
guerre contre les Arabes, fort loin de Cochin et de la côte de Malabar. Pour
mieux préparer l’action de ses navires, le roi de Portugal fit, par l’envoi d’une
téméraire mission d’observation, reconnaître les futurs théâtres des combats,
évaluer les forces des Arabes et des Ottomans, chercher des alliés peut-être.
De 1487 à 1490, Pedro de Cavilha entreprit, par terre, une longue et
périlleuse expédition pour visiter ces pays et apprécier les ressources des
ennemis : par Le Caire, il gagna Souakim, passa la mer Rouge, atteignit Aden
et, de là, Djeddah, La Mecque et Médine, puis Ormuz, pour, après trois
années de pérégrinations de plus en plus risquées et aventureuses, semées de
toutes sortes d’embûches, trouver la mort en Arabie. L’offensive maritime
dans l’océan Indien, inséparable des missions de découverte de la route des
Indes, se poursuivait sans discontinuer : Vasco de Gama, en janvier 1499,
mena sa flotte sur la côte africaine des Somalis. En 1517, l’année même où
les Turcs arrachaient l’Egypte aux mamelouks, la ville de Zeila, où les
musulmans s’étaient établis dans les années 1150, fut prise et complètement
brûlée par les Portugais qui, pour ruiner le commerce des Arabes, menaient
une campagne systématique contre tous leurs comptoirs.
Trente ans plus tard, le 12 février 1541, une flotte portugaise débarqua
quatre cents hommes à Massaouah puis d’autres encore, un peu plus tard, à
Arkiko, port de la mer Rouge, tout à côté de Massaouah. Si les navires, qui
poursuivaient leur route vers le nord pour attaquer directement les fortes
positions des Turcs, furent tenus en échec, les troupes, sous le
commandement de Christophe de Gama, le quatrième fils de Vasco,
réussirent à gagner le haut plateau abyssin, essuyèrent d’abord une terrible
défaite face à l’armée de l’iman Gran, renforcée par un millier de Turcs et
une dizaine de canons, mais les survivants allèrent rejoindre le Négus
Galawdemos (dit Claudius). Très loin de là, à cinq heures de marche au sud
de Gondar, ils attaquèrent ensemble et emportèrent le camp musulman à
Daradjé. L’émir Gran y laissa la vie (février 1543).
La guerre pour l’Ethiopie devait durer encore longtemps, laissant le
royaume chrétien affaibli, ses églises détruites, les terres ruinées, des
communautés entières – des milliers de personnes – réduites au servage et
emmenées au-delà des mers. Le Négus Galawdemos fut tué au combat en
mars 1559 et décapité sur place : « L’on plaça sa tête sur le dos d’un âne et,
en un cortège burlesque, on la transporta jusqu’à Nur. On l’envoya dans le
royaume d’Adal, où on la fixa sur un pieu51. » Pourtant, grâce à l’arrivée de
quelques nouveaux renforts portugais, les Turcs furent chassés des hauts
plateaux abyssins et contraints de se replier vers le nord, jusqu’à Souakim
(en 1558).
Aux combats de la Sainte Ligue formée par le pape pour arrêter l’offensive
ottomane en Méditerranée occidentale, répondaient ainsi, dans les mêmes
temps ou à quelques années près, ceux des Portugais dont les secours, bien
modestes en nombre, furent pourtant décisifs. Les Turcs, tenus en échec en
Méditerranée au siège de Malte, en 1565, et défaits par les chevaliers de
Malte, les Espagnols et les Italiens, à Lépante en 1571, furent, en Afrique,
refoulés d’Abyssinie en 1558 par les Portugais. Toutes leurs tentatives pour,
du Yémen cette fois, conquérir le royaume chrétien échouèrent ensuite
lamentablement ; en 1570, l’année d’avant Lépante, ils tentèrent d’y
débarquer d’importants partis de cavaliers mais ne réussirent qu’à jeter
l’ancre et, quelques jours après, renoncèrent et furent contraints de
rembarquer tous leurs hommes, non sans mal, au prix de lourdes pertes ; de
même en 1578, puis encore en 1589 et en 159752. Ce n’était pas seulement
perte de territoires et fin des grandes ambitions de conquêtes, mais aussi
échecs durement ressentis, comme de voir se fermer l’un des plus vastes
territoires pour la chasse et le trafic des esclaves.

CONTRE TOMBOUCTOU (1050-1080 ET 1590-1600)

L’an 682, une expédition partie de Marrakech atteignait, au-delà de la


région du Sous, les territoires des tribus berbères du Sahara occidental : « Ils
attaquèrent les Massufa et, leur ayant fait quantité de prisonniers, ils
retournèrent sur leurs pas53. » La tradition veut qu’une autre armée, sous le
commandement du général Habib ben Abi Ubaida, ait, entre 734 et 740,
franchi le désert par la piste du Draa jusqu’à l’Adrar de Mauritanie pour, de
nouveau, mettre à raison ces Berbères Massufa : « Il avait envahi le Sous afin
d’y châtier les Berbères et, ayant fait sur eux un grand butin et une foule de
prisonniers, il s’était porté en avant jusqu’au pays des Massufa où il tua
beaucoup de monde et fit encore des prisonniers54. » Il aurait même conduit
ses hommes très loin, bien au-delà du désert, dans les pays du Sénégal puis
du Niger, et serait arrivé jusqu’à Gao, razziant partout sur son passage et
expédiant vers le nord des foules de captifs.
Echecs ou retraits dictés par de dures nécessités, le manque d’effectifs
peut-être ou la forte résistance des populations et des souverains de l’Afrique
noire, ces premiers grands raids transsahariens restèrent sans conséquence ;
les guerriers ramenaient des esclaves et un butin mais ne tentaient en aucune
façon d’occuper le terrain ou de fonder de nouveaux établissements ; ils ne
laissaient derrière eux que ruines. Les survivants de l’armée des conquérants
qui réussirent à se maintenir dans les pays des Noirs étaient trop peu
nombreux pour prendre le pouvoir ou même convertir les populations. Tout
au contraire : plusieurs communautés de Blancs, Arabes et Berbères, rescapés
de cette aventureuse entreprise marocaine, se trouvèrent soumis et sujets d’un
royaume des Noirs, notamment à Aoudaghost où un farbi noir percevait
l’impôt (en 990). D’autres Berbères, descendants des guerriers du début de la
conquête, s’étaient, eux, parfaitement intégrés sans pour autant se fondre
complètement dans les communautés autochtones. « Au pays de Ghana, il y a
des gens que l’on appelle al-Hunayhin (el-Honeihin). Ce sont les fils
lointains des soldats des premiers temps de l’Islam. Ils suivent la religion des
gens du Ghana mais ils n’épousent pas des femmes noires et leurs filles ne se
marient pas avec des Noirs. Aussi sont-ils de teint blanc, avec de beaux traits
de visage. On trouve encore des gens de cette race ; on les appelle al-
Faman55. »
Les musulmans ne reprirent vraiment l’offensive qu’au XIe siècle, au temps
des Almoravides, dynastie d’origine berbère. Les Lemtuna, tribu berbère
islamisée, nomades du grand désert, menaient leurs troupeaux et leurs
guerriers de temps à autre vers les pays du Sénégal et même du Niger. Vers
l’an 1035, leur chef Yahia ben Ibrahim fit le pèlerinage à La Mecque, résida
quelque temps à Kairouan et, soucieux d’instruire davantage son peuple, fit
appel à un saint homme nommé Abd Allah ben Yacim, prédicateur inspiré
qui vivait dans les pays désertiques du Sud marocain. Celui-ci, réformateur
au zèle redoutable, interdit toute licence, toute négligence, et fut vite tenu
pour insupportable. Accompagné de quelques fidèles, il n’eut alors d’autre
ressource que de se résigner à l’exil et de se réfugier dans un ribat, monastère
fortifié, sur la côte de Mauritanie. C’est de là que ses disciples et ses
compagnons, moines guerriers, les Almoravides, « ceux qui portaient le
voile », se lancèrent à la conquête du Sahara occidental et, en tout premier
lieu, à l’attaque d’une tribu voisine qui refusait de se plier aux réformes, en
fait, de se soumettre. « Les Lemtuna les razzièrent, y firent de nombreux
captifs qu’ils se partagèrent entre eux, après avoir remis à leur émir un
cinquième du butin. » Yahia ben Ibrahim tué au combat en 1059, le
commandement fut confié à Yahia ben Omar, chef de guerre déjà victorieux
lors de plusieurs entreprises guerrières. Ils prirent Aoudaghost en 1054-1055,
s’emparèrent de tout ce qui s’y trouvait et ramenèrent des captifs par milliers.
L’année suivante, en 1056, ils entraient dans l’oasis de Sijilmasa ; ils
occupèrent aussi Taroudant et, dans le même temps, mirent la main sur le
Sous. Ce n’est que quatre années plus tard, en 1060, qu’ils se retournèrent
vers le nord, et osèrent attaquer les grandes cités ; ils fondèrent Marrakech
en 1062 et ne prirent Fez qu’en 1069, plus de dix ans après avoir occupé les
oasis du désert56.
En 1077, Abou Bahr ben Omar, frère de Yahia, assuré alors du Maroc,
lança ses troupes très loin vers le sud, jusque dans le royaume du Ghana, en
une expédition sanglante, ponctuée partout de pillages, de massacres et de
chasses à l’homme. Dix ans plus tard, en 1087, il fut tué d’une flèche tirée
par un guerrier noir et ses hommes quittèrent le pays.
Cette période, que les historiens musulmans, berbères surtout – et en
particulier Ibn Khaldun –, n’hésitent pas à nommer la « paix almoravide »,
relativement courte au demeurant, fut malgré tout celle des conversions de
quelques chefs et souverains des Noirs, la première étant, semble-t-il, celle du
roi du Tekrur, pays situé près de l’Atlantique, au sud du fleuve Sénégal,
en 1070. Temps aussi, à en croire toujours Ibn Khaldun et les historiens
berbères, d’un trafic caravanier de plus en plus régulier : tissus de soie, perles
et coquillages servant d’ornements ou de monnaies (les cauris), safran du
Maroc contre les esclaves noirs. Un prince de Gao aurait fait venir d’Espagne
des stèles funéraires sculptées à Almeria. Temps donc du développement de
nouveaux centres d’échanges, déjà prospères : Tirekka (sur le Niger, en aval)
et peut-être Tombouctou. Mais cette domination almoravide cessa dès
l’an 1087 et ne laissa d’autres traces que la conversion plus ou moins assurée
de quelques chefs de tribus.
La véritable occupation des pays du Soudan, au-delà des déserts, ne fut
menée à bien que quelque cinq cents ans plus tard. Non par les rois du
Maghreb qui, de Tlemcen à Tunis, en luttes continuelles les uns contre les
autres, en butte à toutes sortes de rébellions et, très souvent, à de sanglantes
guerres de succession, n’ont jamais, pendant des siècles, rassemblé des forces
suffisantes pour tenter vers le sud de grandes aventures. Ils ne pouvaient
conquérir dans les pays des Noirs de vastes territoires ni occuper les oasis,
carrefours de routes. Cette occupation ne fut pas menée non plus, ensuite, par
les Turcs, maîtres d’Alger en 1516, un an avant Le Caire. Les gouverneurs du
sultan ottoman de Constantinople, que nous appelons à tort les « rois
d’Alger », lancèrent certes plusieurs expéditions dans le Sahara central. Alors
que les Marocains préparaient leurs attaques contre le Songhaï57, et sans
doute pour les contrer ou les devancer, le pacha d’Alger, Salah Raïs, déjà
célèbre pour ses courses en mer, mena en 1552 ses troupes très loin, au-delà
du désert. Il prit Tombouctou où il fit, pour gonfler sa trésorerie, vendre à
l’encan dix mille Noirs, hommes et femmes de tous âges. Sur le chemin du
retour, il fit halte à Ouargla, que les habitants apeurés avaient déserté ; il n’y
trouva que quarante chefs guerriers accompagnés de trafiquants et de
marabouts des Noirs, venus là vendre leurs esclaves et qui rachetèrent leur
propre liberté contre deux cent mille pièces d’or. Simple épisode, sans
conséquence, pas même pour la traite58. Parfois couronnées de succès, les
entreprises des Turcs d’Alger demeuraient toutes sans suite et, en aucun cas,
ne pouvaient se conclure par l’occupation de vastes territoires ni même des
oasis.
L’offensive vers le Soudan occidental fut, comme celle des Egyptiens
contre les Ethiopiens, le fait d’un réveil religieux et bénéficia de la prise du
pouvoir, au Maroc, par la dynastie des Saadiens. Réveil et réaction contre les
erreurs et les faiblesses des sultans Wattasides qui régnaient depuis 147259.
Réaction aussi contre la présence des Portugais qui, de 1471 à 1506,
occupèrent, de Tanger à Santa Cruz de Aguer, au sud de l’oued Draa, une
dizaine de ports et de forteresses. Les Saadiens, Arabes du Hedjaz, n’étaient
installés au Maroc que depuis le XVe siècle, dans la région de Zagora, aux
confins sahariens. En 1511, ils proclamèrent la guerre sainte, prirent
Marrakech en 1517 et Fez en 1554. Vers 1550, ils revendiquèrent le contrôle
des salines de Teghaza, situées en plein Sahara sur la route du Niger,
exploitées alors pour le compte des souverains de l’empire noir du Songhaï,
les Askias. Une première expédition, en 1585, leur permit d’occuper Teghaza
mais demeura sans suite.
Al-Mansur60 relança l’attaque avec des moyens en tous points
considérables. Un réfugié de l’empire songhaï d’Afrique noire, Ouloud
Kirinfeld, proscrit et, disait-il, injustement privé de son héritage, obtint au
Maroc l’aide qu’il demandait. Les Marocains réunirent une immense armée
confiée à Djoudar, un eunuque espagnol renégat, armée formée pour une
bonne part de mercenaires andalous et dont le ravitaillement, lors de la
traversée du désert, était assuré par huit mille chameaux et mille chevaux de
bât. Ils quittèrent Marrakech en novembre 1590 et, après une marche de mille
cinq cents kilomètres en d’effroyables déserts, arrivèrent, quatre mois plus
tard, début mars, sur le Niger. Vainqueurs le 13 mars, à Tondibi, lors d’un
combat qui ne dura que deux heures, les musulmans entrèrent en force dans
Gao. Quelque temps après, al-Mansur destitua Djoudar, à qui il reprochait de
se satisfaire trop aisément des offres de paix de l’Askia qui, pourtant, offrait
un tribut de dix mille esclaves et de cent mille pièces d’or. Le
commandement fut donné à Mahmoud, autre renégat, qui infligea une
retentissante défaite aux guerriers de l’Askia, lequel fut massacré par les
habitants de la ville où il avait cherché refuge. L’empire du Songhaï fit place
à un gouvernement confié à un pacha nommé par le sultan du Maroc. Les
Marocains, qui avaient pu atteindre quelques-unes des mines d’or, les plus
accessibles, en emportèrent au retour un chargement non négligeable ainsi
que de l’ivoire, des bois de teinture, des chevaux et, surtout, un nombre
considérable d’esclaves61.
La conquête du Songhaï provoqua aussitôt un extraordinaire
développement de la chasse aux captifs dans les pays du Niger. Dès les
premières années, les prix de vente des hommes, qui était jusqu’alors de six
ou dix mithkâls d’or par tête, tomba à un dixième de mithkâl. En 1594, une
caravane comptait, au retour du Soudan, mille deux cents captifs et, cinq ans
plus tard, le chef Djoudar, à la tête des troupes qui ne songeaient maintenant
qu’à razzier, à faire du butin, ramenait à Marrakech un grand nombre
d’eunuques et d’esclaves des deux sexes, parmi lesquels les filles de l’askia
Ishaq II, empereur du Songhaï. Pendant tout le temps de l’occupation
marocaine, « les hommes s’entre-dévoraient » ; le caïd Mansur, vainqueur de
l’askia Nuh, fit sur-le-champ prisonniers tous ceux qui accompagnaient le
souverain. Un autre caïd, Mami, fit la guerre aux Zaghawa, « tua leurs
hommes et emmena leurs femmes et leurs enfants à Tombouctou, où ils
furent vendus pour deux cents à quatre cents cauris chaque62 ».

Hérétiques et rebelles

Combattre à mort ceux qu’on qualifie d’ennemis de Dieu, accusés de se


dresser contre la Loi et contre l’autorité ou, simplement, de mal se conformer
aux règles de la religion, a souvent conduit, chez les Hébreux puis chez les
Grecs et les Romains, enfin chez les chrétiens comme chez les musulmans, à
des guerres d’extermination menées au nom du Bien ; pour détruire ou
humilier les vaincus accablés par le sort des armes, pour leur faire perdre leur
dignité, leur honneur ; en définitive, pour les réduire en servitude. Les
pratiques de la Rome antique, ses triomphes et ses cortèges d’esclaves
enchaînés, se retrouvent souvent et pendant très longtemps dans l’ensemble
du monde méditerranéen, en Orient comme en Occident et pas seulement en
pays d’islam. C’est ainsi que le pape Clément V (1305-1314) proclamait que
les Vénitiens, capturés les armes à la main lors de la guerre contre Ferrare,
ville alliée ou sujette de Rome, seraient aussitôt traités comme des esclaves.
Grégoire XI (1370-137), quelque temps plus tard, excommuniait les
Florentins, complices des villes rebelles, et déclara solennellement que
chacun pouvait, sans craindre le jugement et la colère de Dieu, s’emparer de
leurs biens et vendre à l’encan les prisonniers sur les marchés63. L’an 1390,
le roi Jean d’Aragon s’arrogeait le droit d’appeler tous les chrétiens à la
guerre contre les bandes de « routiers », ces brigands de grands chemins, et
contre les rebelles, sardes et corses ; là aussi, les vaincus, prisonniers, étaient
traités en esclaves64. On ne parlait certes pas toujours de croisade et de guerre
sainte, mais de « bonne guerre » ou de « guerre juste » et cela suffisait à faire
des hommes et des femmes insoumis des hors-la-loi contre qui toutes
violences, toutes formes de dégradations, devenaient licites, parfois même
encouragées. A cette époque, dans les villes de Toscane, cités « marchandes »
nous dit-on, et que l’on présente comme des refuges où les hommes ne
songeaient qu’à vivre en paix, les magistrats, responsables du Bon
gouvernement, désignaient communément aux bourreaux et à la vindicte
publique, comme « ennemis de Dieu », ou, pire, comme « ennemis du
peuple », tous ceux qui luttaient ou intriguaient contre le parti au pouvoir.
En 1230, les Florentins, en guerre contre Sienne, s’emparèrent d’un millier de
prisonniers et les ramenèrent, en troupes lamentables, jusque chez eux ; dans
le misérable cortège de ces captifs enchaînés, l’on comptait bien sûr « de
nombreuses belles femmes, menées à Florence pour être les servantes
esclaves de ceux qui les avaient capturées ». Bien plus tard encore,
le 24 juillet 1501, les armées de Louis XII, roi de France, et de César Borgia,
neveu du pape, prirent la ville de Capoue : sacs, massacres et viols ; « les
femmes furent la proie des vainqueurs qui, ensuite, allèrent les vendre à vil
prix sur les marchés de Rome65 ».
Le Coran, certes, interdit de réduire un musulman en esclavage et les
docteurs de la Loi rendaient toujours et partout le même verdict : si le captif
de guerre, pris dans les pays des Infidèles, doit demeurer esclave, même s’il
se convertit aussitôt, celui qui, avant d’être capturé, était déjà réputé bon
musulman, respectant les préceptes de la religion, même prisonnier de guerre,
même captif lors d’une razzia et ramené chargé de chaînes, devait être
considéré comme un homme libre, en possession de tous ses droits. Quelques
auteurs ne manquent pas de citer, ici et là, comme des modèles pour
l’édification des croyants, tel ou tel trafiquant qui avaient refusé de présenter
un coreligionnaire sur le marché aux esclaves.
Qui voulait se conformer à la Loi ne pouvait donc chasser que chez les
Infidèles, en Afrique chez les Noirs animistes qui n’avaient pas encore connu
la prédication ou refusaient de l’entendre, obstinément attachés à leurs
croyances ancestrales et à de coupables superstitions. Mais que penser et
comment traiter les mauvais croyants, ces hommes qui se proclamaient
musulmans mais ne l’étaient que de façade, ou ces hérétiques qui
prétendaient interpréter la Loi et s’adonnaient à toutes sortes de mauvaises
pratiques ? Et des rebelles, révoltés contre le calife, le sultan ou les émirs ?
Dans les pays d’islam, les persécutions et chasses aux rebelles furent de
tous les temps. Les musulmans ont largement usé de ces expéditions
punitives qui autorisaient de combattre et de réduire en servitude ceux que
l’on disait mauvais croyants, tout particulièrement en Afrique du Nord et en
Espagne où certains peuples, islamisés pourtant, ne furent pas toujours à
l’abri des attaques. Les souverains d’Egypte et des royaumes du Maghreb
lancèrent de nombreux raids contre des populations notoirement converties,
parfois depuis de longs temps, au lendemain même de la conquête. Les
Berbères accusés d’hérésie, les Kharidjites notamment, furent soumis à de
dures vexations, accablés autant d’impôts que les non-musulmans, et leurs
femmes capturées pour le harem. Révoltées, sous la conduite de Maisar (dit
le Pauvre ou le Vil), dans son enfance simple porteur d’eau à Kairouan,
plusieurs tribus prirent Tanger avant de subir, en 740, lors du « combat des
nobles », une sanglante défaite qui leur coûta un nombre considérable de tués
et davantage encore de prisonniers mis à la chaîne. Quelques années plus
tard, dans la région de Mérida en Espagne, les troupes de Cordoue
massacrèrent un grand nombre de rebelles, berbères eux aussi, firent un
millier de captifs, des enfants surtout, vendus aussitôt sur les marchés.
En 1077, des centaines, peut-être des milliers de femmes berbères d’une tribu
d’Afrique déclarée hérétique furent elles aussi exposées et mises aux
enchères sur le marché du Caire.
Il en fut de même en Afrique noire, dans les royaumes du Soudan. Les
musulmans ont trouvé là des Etats et des peuples où, bien avant la diffusion
de l’islam, les usages faisaient que la menace de l’esclavage pesait tout
naturellement sur les insoumis, sur les rebelles, sur les coupables de crimes
ou de simples délits. Al-Bekri rapporte que, d’après « les lois des pays des
Noirs », la victime d’un vol avait le choix entre tuer le coupable ou le vendre
comme esclave66. Et, deux cents ans plus tard, le Vénitien Cà da Mosto,
accompagnant un des navires portugais lancés à la découverte des côtes
d’Afrique, dit que les Noirs, dans la région du fleuve Sénégal, « ont grande
crainte de leurs seigneurs, pour autant qu’iceux irrités par la moindre faute
qu’ils sauroyent commettre à leur endroit, ils leur font saisir leurs femmes et
leurs enfants pour les exposer en vente67 ». Ces condamnations qui faisaient
de l’homme libre un esclave ont certainement perduré au long des siècles et
se sont généralisées, considérablement aggravées du fait des conquêtes et des
conversions à l’islam. Certes, la majeure partie des hommes et des femmes
furent capturés chez des peuples que l’on pouvait dire infidèles, non encore
ou non vraiment convertis. Mais, ailleurs, plus loin au cœur des royaumes
noirs, la situation, les progrès de l’islamisation, la façon dont les peuples
pratiquaient leur nouvelle religion et respectaient la Loi, tout cela paraissait,
d’un pays à l’autre, aux plus honnêtes même des observateurs, tellement
confus que les chasseurs d’hommes en quête de vastes territoires où mener
leurs guerriers pouvaient, sans trop de mauvaise foi parfois, arguer du fait
que telle tribu, telle ville ou telle communauté n’observaient pas la vraie Loi
et se livraient encore à toutes sortes de prières et de cérémonies hérétiques,
païennes même.

L’ISLAM EN AFRIQUE NOIRE. LA CONVERSION


Au-delà du Sahara, la conversion des princes et des peuples s’est faite
davantage par les prédications que par les conquêtes armées. La religion fut
d’abord enseignée par des négociants maghrébins, hommes souvent de grand
savoir, stricts croyants, riches d’argent et de relations, capables d’imposer le
respect et la considération. C’étaient, pour la plupart, des Berbères : ceux du
Sud-Ouest saharien, les Sanhadja, maîtres des routes qui menaient à
Sijilmasa ; ceux qui allaient trafiquer dans les pays de la boucle du Niger, aux
carrefours des pistes, à Ouargla et à Tadmakka-Gao ; ceux du Sud-Est, de
l’Aïr, du Kawar et d’un chapelet d’oasis entre le Fezzan et le lac Tchad, qui
firent de Zaouila le principal poste de traite pour les captifs enlevés dans le
Sud lointain68.
L’islam amené par des étrangers apparaissait comme la religion de
l’homme qui a beaucoup voyagé, bien connu le monde et beaucoup appris.
« Les musulmans sont particulièrement honorés, au point qu’on leur cède le
pas lorsqu’on les rencontreXXX24XXX. » Comme en tant d’autres pays et
pour tant d’autres religions, la conversion, première étape pour la maîtrise des
marchés et de la traite, s’est faite d’abord et surtout par celle des souverains.
Nombre de ces Berbères ou Arabo-Berbères, hommes de science et de
négoce tout à la fois, devinrent les secrétaires, conseillers et chargés
d’affaires des rois qui, avec plus ou moins de bonheur, ont imposé leur
nouvelle religion à leurs sujets. Et voyageurs comme historiens de témoigner
des vertus de ces rois néophytes et des mérites des saints religieux, ulémas et
marabouts, qui en ont fait de bons croyants. Les shayks peuls amenaient avec
eux les livres saints ou les livres de grammaire arabe et ne cessaient de
contraindre les chefs à se soumettre aux devoirs et aux pratiques de vie que
leur imposait l’islam : « Chaque jour, Ali ben Muhammad Dubnama venait
écouter Masbarma’Uthman lire et expliquer le Coran avec les traditions
(hadiths) jusqu’à ce qu’il devînt un bon musulman. Masbarma lui donna
ordre de ne pas prendre plus de quatre femmes. Le sultan obéit. Masbarma lui
ordonna de mettre dans sa maison autant d’esclaves qu’il voudrait, même un
millier, à condition de renvoyer les femmes libres qui étaient en plus.
Masbarma prescrivit la même mesure aux chefs du Bornou69. » Le Livre des
Biographies d’Al-Shammakh († 1572) rapporte encore, plusieurs siècles plus
tard, comment Ali ben Yakhlaf, pieux érudit, ayant longtemps voyagé pour
son négoce dans les plus lointains districts du Soudan, alla vivre au Mali. Le
roi, après avoir sacrifié en vain plusieurs animaux aux idoles, l’implora de
prier Dieu pour que cesse la sécheresse qui sévissait depuis de longs jours
dans son royaume, au point que les hommes ne trouvaient plus à manger.
« Impossible, dit-il, puisque vous tous, ici, priez d’autres dieux. Le roi voulut
s’instruire. Ils allèrent ensemble sur une colline et le pieux Ali lui enseigna la
Loi. Le lendemain, l’eau tomba si fort que seuls des bateaux pouvaient entrer
dans la cité et les pluies durèrent pendant dix-sept jours. Le roi obligea toute
sa famille, ses ministres et les habitants de la ville à se convertir. Comme
ceux qui demeuraient plus loin, dans la brousse, le refusaient, il fit proclamer
qu’aucun non-croyant ne pourrait pénétrer dans ses murs, à peine d’être mis à
mort sur-le-champ70. »

Les pays du Niger, Mali et Songhaï


Le premier souverain musulman du Mali fut sans doute Soundiata Keita.
Fils d’une mère magicienne, il avait passé sa jeunesse dans le royaume de
Méma (au nord de Djenné) et avait souvent fréquenté des marchands arabo-
berbères. Conversion ambiguë : les chroniqueurs, qui le montrent vêtu « des
habits de grand roi musulman », célèbrent aussi ses pouvoirs magiques.
Toujours est-il que son fils et successeur, Mansa Oulé, fit bien le pèlerinage à
La Mecque71.
Le royaume du Mali, qui s’étendait de Gao à l’embouchure de la Gambie,
contrôlait le trafic de l’or. Il connut son apogée sous le règne de Mansa
Mousa (1309 ou 1312 à 1332 ou 1337), musulman, homme d’Etat
remarquable, célèbre pour ses largesses et sa magnificence, dont la réputation
s’est étendue bien au-delà des pays d’islam, au point de le voir figurer, très
tôt, peu de temps après sa mort, sur la carte catalane de Dulcert (1339) et,
plus tard, sur celle de Cresques (1375). Dès 1360 ou environ, ce royaume
entra dans une sombre anarchie, attaqué par ses vassaux, en particulier,
l’an 1400, par les Mossis. En 1433, les Touaregs se rendirent seuls maîtres de
l’oasis de Oualata, grand carrefour de routes, et le roi du Songhaï, Sonni Ali,
s’empara de Tombouctou en 1468 et de Djenné en 1480.
L’empire du Songhaï prit effectivement le relais, sous la dynastie des Chi
ou Sonni (1275-1493), illustrée surtout par Sonni Ali (1464-1492), grand
chef de guerre, victorieux de plus de quinze campagnes, puis sous celle des
Askias (1493-1591), fondée par Mohammed qui imposa un strict respect de
l’islam et célébra sa victoire par un fastueux pèlerinage.

Le lac Tchad, Kanem et Bornou


L’histoire, ou plutôt la tradition, retiennent ici les noms de neuf rois
animistes et, pour principal centre, un gros village de paillotes et de tentes,
refuges des pasteurs. L’islamisation gagna très tôt les chefs. Le premier
converti fut Hommé, ou Homman, qui régna de 1075 à 1086, et son royaume
fut, pendant longtemps, un foyer de diffusion de l’islam, plus à l’ouest, vers
le Soudan central. Passés de longs et misérables temps d’anarchie, guerres
civiles, révoltes et assassinats des princes ou des héritiers, temps de défection
aussi et d’abandon de la foi islamique, le roi Ali (1479-1504) et son fils Idris
(1504-1526) ont repris le pays en main, installé une nouvelle capitale à
Ngazargamo (où Léon l’Africain séjourne en 1513) et rassemblé de
considérables forces de cavalerie. Ce fut l’ère de la grande traite et des
terribles razzous chez les peuples animistes du Sud. Le roi donnait quinze à
vingt esclaves pour un cheval et remboursait ses créanciers arabes ou
berbères en leur livrant des captifs72.

QUEL ISLAM ? BONS ET MAUVAIS CROYANTS

Les vertus des néophytes


Le pèlerinage des rois noirs à La Mecque faisait connaître, toujours de
façon spectaculaire, vraiment ostentatoire, leur conversion. Les historiens en
donnent exactement la date, dénombrent les hommes de la suite ainsi que les
esclaves noirs porteurs d’or et de cadeaux. Longues absences, signe d’un
pouvoir solidement assuré, largesses, générosités, grandes dépenses que les
chroniqueurs prennent soin de chiffrer. Mansa Mousa, roi du Mali, fit don de
vingt mille pièces d’or aux deux villes saintes d’Arabie et l’askia
Mohammed, restaurateur de la vraie foi dans le Songhaï, quelque cent
cinquante ans plus tard, distribua plus de cent mille pièces.
Mansa Mousa arriva en Egypte en juillet 1324. Il avait, dit-on, avec lui
plusieurs milliers d’esclaves et quarante mules chargées d’or. Il demeura trois
mois au Caire et fit partout sur son passage d’abondantes aumônes, de
centaines de mithkâls chacune. « Il a inondé la ville des flots de sa
générosité ; il n’a laissé aucun proche du sultan, aucun titulaitre d’une charge
sans lui faire remettre une somme d’or. » Lorsque le mihmandar73 mourut, on
trouva chez lui, dans sa réserve, des milliers de lingots d’or donnés par
Mousa, encore dans leur gangue de terre. « Certains marchands m’ont raconté
ce qu’ils avaient réalisé en gains et en bénéfices sur ces gens-là. Si l’un
d’entre eux [les Noirs] achetait une chemise ou un vêtement, ou un drap, un
voile, un manteau, ou toute autre chose, il payait cinq dinars alors que l’objet
n’en valait qu’un seul. C’étaient des gens au cœur simple et pleins de
confiance. On pouvait tout faire avec eux chaque fois qu’on les entreprenait.
Ils prenaient toute parole pour argent comptant74. » Avant leur passage, le
mithkâl d’or valait au moins vingt-cinq dirhams mais, à cause de la grande
quantité qu’ils en mirent en Egypte, le cours descendit au-dessous de vingt-
deux dirhams.
Ils arrivèrent à La Mecque en octobre. Le retour fut difficile et
mouvementé, périlleux : la caravane s’égara, fut attaquée par des Bédouins,
rançonnée et perdit le tiers des pèlerins dans les sables de l’Arabie. Au Caire,
Mansa Mousa ne resta que quelques jours, mal accueilli puisque tout son or
était déjà dans les mains des marchands. Lui qui avait fait la fortune de tous
ces gens, se vit contraint d’emprunter à des usuriers qui ne lui firent pas de
cadeau. Plusieurs créanciers, méfiants, agressifs, acharnés à se faire
rembourser leur argent, l’accompagnèrent sur le chemin du retour, jusqu’à
Gao et Tombouctou.
Du Caire et de ses habitants, des marchands et des prêteurs, des chameliers
et des guides, les Noirs ne gardèrent que de mauvais souvenirs. Leurs
heureuses et bienveillantes dispositions des premiers jours, temps de
découverte d’un monde auréolé d’un tel prestige, se gâtaient vite lorsqu’ils
s’apercevaient qu’on les trompait. « S’ils voient aujourd’hui le plus grand des
docteurs de la science et de la religion et si on leur dit qu’il est égyptien, ils le
querellent et pensent mal de lui, en souvenir de leur triste expérience. »
Cependant, malgré ces déceptions, amertumes et heurts parfois, les
pèlerinages furent toujours, du moins pour les souverains et les érudits des
pays de l’Afrique noire, l’occasion de renforcer les études du Coran et de
préparer une islamisation en profondeur des peuples de leurs royaumes. Dans
une caravane très réduite puisqu’il avait, au Caire et à La Mecque, vendu
presque tous ses Noirs, Mansa Mousa ramenait tout de même d’Egypte
plusieurs autres esclaves, juifs et abyssins, des chanteuses certes mais aussi
des hommes libres, artisans, artistes, hommes de lettres, tel le poète andalou
Tuwayjin qui s’installa à Tombouctou et, surtout, trois docteurs de la Loi,
« greffe de sang arabe dans le Soudan ». Il aurait voulu s’assurer
l’engagement de chérifs de la descendance du Prophète. Le cheikh de La
Mecque refusa mais, contre mille mithkâls d’or, quatre hommes de la tribu de
Qoreich acceptèrent de l’accompagner. De Tombouctou, des barques et des
pirogues les transportèrent vers le Mali, les débarquèrent à Kani et ils
fondèrent une mosquée tout près de là75.
Bien plus tard, As-Sayuti, heureux de voir se manifester un tel zèle,
rapporte comment, en l’an 1484, Ali, roi du Bournou, vint, de séjour au
Caire, lui rendre visite avec toute sa suite pour s’instruire de la science
religieuse et des hadiths : « Ils étudièrent avec moi un certain nombre de mes
ouvrages et prirent avec eux une collection de mes œuvres, plus de vingt76. »
Grands désirs de s’instruire, fréquentation des savants et des hommes de
loi, la conversion à l’islam fut bien réelle dans l’entourage des princes, à la
cour, dans les villes-capitales et les villes du négoce. Les préceptes et les
prières y étaient strictement observés, le Coran enseigné de façon
irréprochable. Les voyageurs reçus par le roi, témoins chez lui et chez ses
proches de tant de manifestations d’un bon zèle, s’émerveillaient de voir ses
sujets pratiquer leur religion mieux parfois que dans certaines villes acquises
depuis longtemps par l’islam : « Le vendredi, si le fidèle ne se rend pas de
bonne heure à la mosquée, il ne trouve plus de place, tant il y a de monde ; il
est d’usage que chaque fidèle envoie son esclave porter sa natte de prière
pour qu’il la place à l’endroit convenable en attendant l’arrivée de son maître
(ces nattes sont faites des feuilles d’un arbre qui ressemble au palmier, mais
n’a pas de fruits). L’usage veut que les Noirs portent de beaux vêtements
blancs le vendredi ; si un Noir n’a qu’une seule chemise usée, il la lave, la
nettoie et la revêt. Les Noirs mettent des entraves aux pieds de l’enfant qui
fait preuve, d’après eux, de négligence pour étudier le Coran ; ces entraves ne
sont ôtées que lorsque l’enfant sait le Coran par cœur77. »
L’Afrique des sorciers
Ces conversions demeuraient pourtant fragiles. Plusieurs peuples chez les
Noirs se disaient musulmans, mais ils ne s’étaient ralliés à leur nouvelle
religion que de façon très superficielle et ils n’avaient pas véritablement
changé leurs façons de vivre.
Bons ou mauvais croyants ? Vrais ou faux musulmans ? Qui pouvait le
savoir et le dire ? Les rois ou les chefs religieux avaient, sans trop de
mauvaise foi, quelques raisons d’accuser les peuples d’un royaume voisin de
leur idolâtrie ; ils invoquaient alors leur fausse religion et, sollicités
évidemment par les trafiquants, pressés par la demande et les difficultés de
trésorerie, lançaient leurs guerriers à l’attaque et à la chasse à l’homme. Ce
n’étaient pas qu’artifices et faux prétextes car nul ne pouvaient nier que, loin
des cités, la religion avait été enseignée non par des érudits, mais par des
prédicateurs populaires, par des fagihs, des petites gens souvent venus du
Nord ou des Noirs du Soudan qui prêchaient dans leur propre ethnie. Là où
ils furent moins nombreux et moins actifs, l’islam ne pouvait connaître une
implantation durable et les pratiques, les prières mêmes, furent moins bien
observées. « Au total, cet islam populaire, immergé dans un animisme
luxuriant, resta très faible, d’autant plus qu’il n’était pas soutenu par les
ulémas qui auraient pu l’aider à se purifier et à s’enraciner78. »
Même chez certains peuples réputés islamisés, n’ont été convertis que le
roi et ceux qui l’approchaient, ceux qui vivaient directement sous son
influence, en fait les habitants des villes. Les voyageurs notent partout sur
leur chemin que « les gens de la ville sont musulmans mais que la brousse est
restée païenne ». Là, ils vénèrent des arbres et des pierres et font auprès d’eux
des sacrifices, des dons, des invocations, des promesses, des prières pour le
succès de leurs récoltes ou de leurs affaires. Ils croient aux devins et aux
sorciers.
Sur le chemin du pèlerinage de La Mecque, Ibn Jobayr devait, du Caire,
rejoindre l’un des ports de la mer Rouge et fut contraint de traverser les terres
des Bujâs. Il eut beaucoup à souffrir de leurs façons d’exploiter les étrangers
et n’en dit que du mal : « Cette tribu de Noirs est plus égarée que des bêtes et
moins sensée qu’elles. Ces gens n’ont, au vrai, d’autre religion que de
proclamer l’unicité de Dieu pour prouver leur foi en l’islam mais, au-delà,
rien dans leurs fausses conduites et dans leurs doctrines n’est satisfaisant ni
licite. Les hommes et les femmes circulent presque nus, avec un chiffon pour
dissimuler leur sexe, encore que la plupart ne cachent rien ! Bref, ce sont des
gens sans moralité et ce n’est donc pas un péché que de leur souhaiter la
malédiction divine79. » Et de les pourchasser jusque dans leurs villages, pour
en ramener des esclaves.
Sur la côte des Somalis, au-delà du cap Guardafu (Cap des aromates),
l’islamisation fit peu de progrès et demeura très limitée, très incertaine. Les
habitants des comptoirs de la mer Rouge étaient parfaitement croyants mais
Qarfuna, près du cap, et Bazuna au nord de Mogadiscio étaient encore, dans
une large mesure, habités par des païens. Plus au sud, Idrisi ne trouvait une
majorité de musulmans que dans l’île d’Anjaba et tous les marchands qu’il
interroge lui parlent des pratiques animistes des hommes d’Al-Banus, de
Malinde et de Mombasa, sur le continent80.

PRÉTEXTES ET MAUVAISES RAISONS

La guerre sainte au pays des Zendjs


Plusieurs historiens – musulmans ou chrétiens – ont, sans grand risque
semble-t-il d’être démentis, affirmé que la guerre, dite alors guerre sainte,
contre telle ou telle tribu en Afrique noire ne fut que prétexte pour capturer
hommes et femmes chez ceux que, à l’occasion et sans vraie raison, l’on
qualifiait d’Infidèles. Chefs de guerre et négociants trouvaient maints
arguments et maintes occasions pour mener leurs assauts, assurant que, ici et
là, les musulmans noirs n’étaient pas vraiment de bons croyants. Ces Noirs,
disaient-ils, n’appliquaient pas la Loi de manière stricte ; ils se comportaient
comme des païens, écoutaient encore leurs sorciers, s’adonnaient à la magie,
adoraient des idoles et ne priaient pas Dieu.
« Les habitants de cette contrée [Kilwa, sur la côte de l’océan Indien]
mènent la guerre sainte parce que leur pays est contigu à celui des impies
Zendjs. Ce sont des gens pieux et vertueux. » Le sultan de Kilwa, célébré
pour ses dons au peuple et pour ses actes de charité, lançait des attaques
meurtrières, ramenait un butin mais prenait soin d’en prélever le cinquième
pour les œuvres prescrites par le Coran ; il le déposait dans une caisse et
lorsque les chérifs venaient le voir d’Irak, du Hedjaz et d’ailleurs, il la leur
remettait81.
La guerre contre les Noirs d’Afrique orientale a, pendant des siècles, à la
cour des califes de Bagdad, puis plus tard chez les Turcs ottomans et dans
l’Inde musulmane ensuite, inspiré les auteurs d’épopées ou de récits
légendaires, et les peintres de scènes de batailles ou d’exploits de toutes
sortes. Une enluminure de Behzad (1455-1536), artiste persan le plus célèbre
de son temps, familier de la cour du sultan Hosein Bayqara à Herat, montre,
pour illustrer le Khamseh, livre de Nizami (1140-1203), épopée romanesque
comptant cinq poèmes, un épisode de cette chasse aux Noirs dite, en
l’occasion, guerre sainte. Cavaliers blancs et noirs s’affrontent lance en main,
tous à dos de chameaux, en plein désert, sur fond de dunes82. Par ailleurs,
poètes et artistes n’hésitaient pas à accommoder l’histoire d’Alexandre de
façon à faire du héros grec et de son père mythique, Darab, les champions de
la lutte contre ces hommes de couleur infidèles. Deux peintures indiennes des
années 1580-1585, rappellent les épisodes de la guerre de ce Darab contre les
Zendjs d’Afrique. L’une est une scène de combat : sur fond de rochers
escarpés, le héros, monté sur un cheval tout entier couvert de riches étoffes
brodées d’or, se bat seul, l’épée haut brandie, contre trois Noirs, eux aussi à
cheval, armés d’épées et de lances. L’un d’eux gît déjà à terre, mort, la tête au
sol. Dans l’autre scène, Darab reçoit la soumission des chefs zendjs vaincus.
En pleine campagne, sous un grand arbre, il siège sur son trône, vêtu de
somptueux habits de couleur rouge, coiffé d’un casque d’or. Trois fidèles
courtisans veillent sur lui. Six Noirs, désarmés, leurs têtes prises dans des
sortes de turbans ou de bonnets, se tiennent debout, humbles, chaudement
habillés de longues vestes boutonnées de haut en bas83.

Les fous de Dieu, chasseurs et trafiquants d’esclaves


De saints hommes, chefs de sectes renommés à tort ou à raison pour leur
grande piété, menaient souvent le combat contre ceux que l’on dit et l’on veut
croire infidèles et hérétiques, ou simplement mauvais musulmans ; ils
appelaient à l’offensive, rassemblaient des troupes de fidèles et, bien sûr,
ramenaient des cohortes de pauvres captifs.
Moreau de Charbonneau, administrateur et explorateur du Sénégal
de 1674 à 1677, auteur d’un savant traité, De l’origine des Nègres d’Afrique,
décrit longuement les entreprises des Marocains de la secte des Toubenae
contre les Noirs, musulmans certes mais renommés « relâchés ». Ils les
accusaient de professer l’islam tout en buvant du vin de palme et de la bière
de millet. Leurs sorciers vendaient des amulettes. Leurs femmes ne se
voilaient ni la figure ni les seins. Leurs hommes dansaient de manière
impudique au son des tam-tams. Ils n’avaient pas de mosquée, révéraient
leurs totems, vénéraient moins le Coran que les gris-gris dont ils étaient
couverts des pieds à la tête « et qui parfois pesaient si lourd qu’il fallait s’y
prendre à plusieurs pour les mettre en selle ». Ces peuples du Soudan
occidental avaient déjà, à plusieurs reprises et tout au long des temps depuis
la conquête musulmane du Maroc, souffert de toutes sortes d’exactions,
proies faciles pour les réformateurs qui, du Nord, descendaient sur eux en
vagues successives, chacune plus sanglante que la précédente, toujours
occasion de rafles et de profits pour les marchands d’esclaves. En 1673, les
hommes des Toubenae s’engagèrent à les remettre sur le droit chemin. Leur
marabout, vénéré pour avoir accompli divers miracles, comme de faire
pousser partout les grains en abondance jusqu’en plein désert ou presque,
envoya plusieurs messagers chez les Noirs, exigeant qu’ils abandonnent leurs
mauvaises coutumes et se rallient véritablement à l’islam. A leur refus, ses
guerriers fanatisés marchèrent au combat avec des cris de joie, chantant des
hymnes, agitant leurs drapeaux verts portant, brodés en lettres d’or, des textes
du Coran. Ils incendièrent ou rasèrent les villages, massacrèrent les hommes
par milliers, emmenèrent les femmes et les enfants loin de chez eux. Les
survivants souffrirent longtemps d’une telle misère, si intolérable qu’un
grand nombre d’entre eux allèrent d’eux-mêmes se vendre comme esclaves.
Et Charbonneau de conclure : « On a dit que la conversion à l’islam était d’un
grand bénéfice pour les Noirs car un musulman ne réduisait pas à l’esclavage
d’autres musulmans. Cette immunité a peut-être été valable en d’autres pays
mais certainement pas au Sénégal. » Il y avait, dit-il, un bon nombre de
captifs musulmans dans les baraquements de la traite, y compris un saint
homme ; ces esclaves avaient été livrés aux Français par des musulmans84.
Sonni Ali, le tyran sanguinaire ?
Dans le Songhaï, pays pourtant islamisé depuis quelque temps et dont la
conversion ne fut nullement remise en question, là où de saints hommes
prêchaient la vraie foi, les bons musulmans, même les meilleurs d’entre eux,
eurent à souffrir des persécutions, massacres et captures en grand nombre.
Non du fait des envahisseurs étrangers mais de leurs propres souverains qui
avaient eux aussi professé l’islam. Certains étaient retournés ou à
l’indifférence ou à de vilaines pratiques, d’autres ne respectaient plus aucune
contrainte et ne pouvaient supporter la présence des religieux, juristes et
docteurs (ulémas), dont l’influence sur les populations leur portait ombre. A
en croire les chroniqueurs et historiens musulmans, ceux de Tombouctou
surtout les plus acharnés à lui forger une terrible réputation, Sonni Ali n’était
musulman que de façade. Il offrait des animaux en sacrifice aux mosquées
mais ne se levait ni ne s’inclinait et se prosternait lors des prières. Il restait
assis alors qu’il était plein de santé et fort, sans aucune maladie ni infirmité. Il
remettait les cinq prières jusqu’à la fin de la nuit ou au lendemain et, alors,
faisait les gestes à plusieurs reprises, tout en restant assis et en désignant
chacune des prières du jour par son nom. Après quoi, il faisait une seule
salutation finale et disait : « Maintenant, répartissez tout cela entre vous,
puisque vous vous connaissez bien. » On disait aussi qu’il ne s’embarrassait
pas, pour les femmes à épouser, des conditions islamiques du mariage et des
autres prescriptions85. Les censeurs, saints hommes, ulémas et notables
l’accusaient de tous les méfaits. Au soir d’une bataille et du sac d’une cité,
celle-ci sanctuaire de l’islam pourtant, « il mit à mort des lettrés et des
juristes, ainsi que leurs femmes et leurs enfants à la mamelle. Il émascula des
hommes de grand renom qui, dans leurs villes, étaient respectés et honorés,
chargés de dire le vrai et le bien, de juger des délits et des crimes ; à d’autres,
il coupa le nez et les mains. Il s’appropria le bien des autres, s’empara de
leurs femmes et vendit des hommes libres en nombre ». Prince de Gao, Sonni
Ali s’empara, en janvier 1468, de Tombouctou qu’il incendia et laissa
ruinée : « Il s’empressa de faire périr ou d’humilier, d’asservir les savants et
les juristes demeurés là… On vit des hommes d’âge mur, tous barbus,
trembler de peur au moment d’enfourcher un chameau et tomber à terre dès
que l’animal se relevait. » Il donna l’ordre de lui amener, pour en faire ses
concubines, trente vierges, filles de savants. Il se trouvait alors au port de
Kabara86 et voulut qu’elles fassent le trajet à pied. Epuisées, mortes de faim
et de soif, elles s’arrêtèrent en chemin ; il les fit tuer sur place87. Guerre
contre l’islam, ou guerre du roi des Noirs contre les hommes venus du Nord,
contre les Berbères ? Les Touaregs, maîtres de Tombouctou, furent chassés
ou devinrent ses vassaux. Ou, plus simplement, chasse au butin et aux
esclaves ?
Homme d’une trouble réputation, mauvais croyant donc, il n’hésitait
pourtant pas, en tant qu’empereur du Songhaï (1464-1492), à mener aussi de
rudes campagnes et faire quantité de prisonniers chez les peuples voisins,
notoirement convertis à l’islam pourtant, et poussait l’impudence jusqu’à les
accuser, contre toute vraisemblance, d’être de peu de foi. Ses guerriers
allaient souvent dans la brousse, attaquer et « casser » les villages pour nul
autre profit que de s’emparer de ces paysans, déclarés, pour l’occasion,
infidèles ou rebelles88. Il conquit le Bara, pays des Berbères Sanhadja, alors
gouverné par une femme ; il envahit et soumit toutes les montagnes où
campaient d’autres tribus.
Sonni Ali ne fut certes pas le seul à provoquer l’indignation des pieux
religieux pour avoir lancé toute une armée ou de forts partis de cavaliers
contre des peuples islamisés depuis longtemps, piller les riches cités et faire
la chasse aux hommes dans les villages. Les askias, souverains qui, au
Songhaï, succédèrent aux Sonni, et se réclamaient pourtant d’une plus stricte
observance de la religion, furent eux aussi accusés de s’en prendre, toujours
et encore pour faire des captifs, à de bons croyants. Le cadi de Tombouctou
reprochait à l’askia Ishaq (1539-1549) de capturer et de vendre des hommes
libres, tous musulmans. On voyait alors des captifs, appartenant à de grandes
familles des pays voisins et du Songhaï même, conduits enchaînés sur le
marché de Tombouctou89. Ces entreprises guerrières et ces trafics
entretenaient un tel climat d’hostilité à Tombouctou que ces ventes d’esclaves
provoquèrent, en 1588, une effroyable guerre civile qui mit le pays à deux
doigts de sa perte.

Convertir ou asservir
Il est clair pourtant que les attaques contre de vrais musulmans, dont la
piété et les pratiques ne pouvaient être mises en doute, ne furent pas
seulement le fait de religieux fanatiques ou de princes sanguinaires,
tyranniques, condamnés par les docteurs de la Loi90. En 1391-1392, le
souverain du Bornou fit tenir au sultan d’Egypte une longue missive, fort
sévère et très circonstanciée, pour se plaindre des attaques sanguinaires
conduites, presque chaque saison, par les Djudham91 et par d’autres tribus
arabes : « Ils ont enlevé nombre de nos sujets libres, des femmes, des enfants,
des hommes faibles, des gens de notre parenté et d’autres musulmans. Ils ont
fait incursion dans les villages des vrais musulmans. Ils les vendent aux
marchands d’esclaves de l’Egypte, de la Syrie et d’ailleurs. Ils en gardent
certains pour leur service. Il faut que ces malheureux captifs soient
maintenant recherchés, où qu’ils se trouvent, pour être enfin libérés92. » Au
XVIe siècle, lors de leur grande offensive, les Marocains emmenèrent un grand
nombre de musulmans du Songhaï, docteurs de la Loi et jurisconsultes
renommés même, enchaînés jusqu’à Marrakech93.
La quête des esclaves, la nécessité de maintenir le prix de ce bétail humain
à un faible niveau ont-elles vraiment, comme l’affirment nombre d’auteurs,
non pamphlétaires ou historiens après coup mais véritables témoins, incité les
rois et les chefs guerriers à contrarier le zèle des prédicateurs et donc freiné la
propagation de l’islam ? Au XIXe siècle, l’explorateur allemand Nachtigal
voyait bien que les chefs musulmans du pays des Baguirmi94 n’avaient fait
aucun effort pour rallier à leur religion leurs voisins, de crainte de tarir une
source d’esclaves qu’ils exploitaient depuis plus de trois siècles. Les armées
du « commandeur des croyants » Ousmane dan Fodio, fondateur, dans les
premières années 1800, de l’empire peul de Sokoto95, ont sans trop de mal
envahi plusieurs royaumes des Haoussas. L’empire s’étendit alors au sud du
Niger où un émirat peul fut créé à Ilorin, et, au-delà du Bénoué, affluent du
Niger non loin du delta, sur le plateau volcanique Adamaoua, conquis par
Adama, un des fidèles d’Ousmane. Cependant, les chefs de ces armées et les
chefs religieux montraient peu d’empressement à enseigner leur religion aux
peuples qu’ils venaient d’occuper et de soumettre, les gardant plutôt
susceptibles d’être asservis, taxés, ou razziés et réduits à la condition
d’esclaves.
Il paraît hors de doute qu’en différents pays, pour garder ouverts de vastes
territoires où conduire les meutes de guerriers, « l’espace était aménagé, à
partir des zones islamisées, de telle manière qu’il existe toujours un
“ailleurs”, fournisseur en dehors du royaume, celui-ci protégé par l’ambigu
pouvoir d’un souverain officiellement musulman96 ». Très tard encore, au
début du XIXe siècle, à Saint-Louis-du-Sénégal, les voyageurs et observateurs
de toutes sortes n’ont cessé de faire remarquer que maîtres et esclaves étaient
également musulmans, sans que l’on puisse vraiment, sur ce point, par leurs
pratiques et leurs comportements, les distinguer les uns des autres97.
Laisser subsister, dans le royaume même, des populations encore attachées
à leurs anciennes croyances et, aux frontières de ce même royaume, tolérer
des pays rebelles à l’islamisme, ne pas y faire entendre l’appel à la prière, ne
pas tout mettre en œuvre pour instruire les païens, n’était-ce pas manquer au
devoir du souverain musulman ? Mais n’était-ce pas aussi se réserver des
territoires de chasse ?

LES RAZZIAS

Depuis les temps que, faute d’aucune indication précise, l’on pourrait dire
immémoriaux, en tout cas fort anciens, les peuples au sud du Sahara
s’affrontaient entre ethnies ou entre tribus et, plus souvent, lançaient leurs
guerriers razzier dans les villages voisins, à seule fin de ramener des femmes
et des hommes captifs. Dans la plupart des pays d’Afrique noire, le nombre
des esclaves marquait la condition sociale. On ne disait pas d’un homme
riche, d’un notable, qu’il possédait tant de terres mais tant de captifs ou tant
de femmes, ce qui, généralement, revenait au même. Au long des siècles bien
avant la diffusion de l’islam en maints endroits, vaincus et vassaux devaient
livrer, en signe de soumission ou d’allégeance, un certain nombre d’hommes
et de femmes98.
C’est ainsi que, depuis ses origines, le royaume de Dahomey fut un Etat
prédateur qui conquit et annexa plusieurs peuples qui vivaient sur ses
frontières septentrionales et orientales, respectivement les Yoruba et les
Mahi. Les prisonniers étaient capturés et conduits à Ahomey, la capitale99.
Bien plus tard, dans les années 1810, Othman, roi du Baguirmi, entre le
Tchad et le Chari, fit soumission au roi (sultan ?) de Ouadai100 au prix d’un
tribut considérable : cent hommes pour le travail de la terre, trente belles
femmes de premier choix, cent chevaux et mille chemises101.
La conversion à l’islam des princes et des chefs n’a provoqué aucune trêve
dans ces chasses aux hommes. Tout au contraire. La demande des marchés,
jusque très loin de l’Afrique noire, la présence de trafiquants étrangers, les
uns besogneux, sordides, hommes des pièges et des trahisons, les autres de
haut rang, hommes de bien et de biens, ont fait partout courir davantage aux
captifs, dresser davantage d’enclos, forger plus de chaînes.

Pièges et brigandages
Sur les côtes de l’océan Indien, là où les musulmans ne disposaient ni de
structures politiques ni de forces armées solides, les guerriers et les forbans
ont certainement précédé les chefs de guerre et les hommes de bon négoce.
Sans trop de risques, à partir de quelques ancrages dans les îles ou sur des
sites à l’abri d’une surprise, ils razziaient sur le rivage même, sans
s’aventurer dans l’intérieur des terres, exploitant ainsi un véritable vivier de
populations prises par surprise ou trop hospitalières. Témoin ce récit du Livre
des Merveilles de l’Inde, œuvre du « capitaine » Buzug ibn Shahriyar, Persan
qui, vers l’an 950, a retranscrit cent trente-six contes de marins, occasion de
parler des pays de tout l’Orient, du Caire à la Chine et au Japon : en 922, des
marins d’Oman faisaient voile vers Quanbaloh (Kambala)102 lorsqu’une
violente tempête les poussa jusque devant Sofala. « Réalisant que nous
risquions d’aborder chez des nègres cannibales et d’y périr, nous fîmes nos
ablutions et tournâmes nos cœurs vers Dieu. » Mais les hommes de cette terre
ne cherchaient nullement à leur nuire, tout prêts au contraire à négocier
achats et échanges. Leur roi reçoit les marins et les marchands, les laisse
libres d’aller et de vendre et ceux-ci, heureux d’une si bonne fortune,
réalisent ainsi, en un lieu qui ne voyait pas souvent des gens venus d’au-delà
de la grande mer, de grands profits : « Nous défîmes nos ballots et nous nous
livrâmes à notre commerce de la manière la plus avantageuse, sans être même
contraints de verser une redevance en espèces ou en nature, sinon que nous
lui fîmes des présents auxquels il répondit par des présents d’une valeur égale
ou supérieure. » Le jour du départ, le roi, en toute confiance, monte à leur
bord avec sept compagnons pour partager un repas d’adieu et leur souhaiter
bon vent. Et le chef de l’expédition de se laisser, sans trop de scrupules,
tenter. « Je pensai ceci : sur le marché d’Oman, ce jeune roi rapporterait au
moins trente dinars et ses compagnons soixante. Leurs vêtements à eux seuls
valent bien vingt dinars ; nous en tirerons pour le moins trois mille dirhams
qui ne seront pas mauvais. » Il lève l’ancre, retenant ses prisonniers, mis à la
chaîne avec d’autres esclaves razziés en divers points de la côte, environ deux
cents. Tous furent vendus à Oman103.
En Nubie, dans les pays du haut Nil, les marchands volaient eux-mêmes
les enfants ; ils les castraient, les emportaient en Egypte et, là, les vendaient
aux trafiquants. Chez les Noirs mêmes, « il y a des gens qui volent les enfants
les uns des autres. La sœur est menacée par le frère, l’épouse par l’époux,
l’enfant par le père ou par l’oncle. Derrière quel village ne passait pas le
chemin de la trahison ? Les forts capturaient les faibles et les emmenaient par
les sentiers de l’angoisse pour aller les vendre104 ».
« Les hommes des pays de Barbara et d’Amima, sur la côte d’Afrique, sont
des Infidèles et, à cause de cela, personne ne va chez eux et aucune
marchandise n’y est importée. Ils se vêtent de peaux de mouton. Ceux de
Gana leur font des raids chaque année. Parfois ils les soumettent, parfois ils
les tuent et les détruisent. Ils n’ont pas de fer et combattent avec des cannes
d’ivoire. C’est pourquoi les gens de Gana l’emportent car ils combattent avec
des épées et des lances. Tous les esclaves de chez eux peuvent courir aussi
vite qu’un cheval pur-sang… Il n’y eut aucun de ceux qui régnèrent dans le
pays qui n’eût placé le mors dans la bouche de quelque malinke pour le
vendre aux marakas [marchands]105. »
Idrisi, qui pourtant reste très rapide et souvent bien discret sur ces pays et
ces « climats » des Noirs, rapporte que les Arabes d’Oman établis dans les
comptoirs d’Afrique orientale attiraient de jeunes enfants en leur offrant des
dattes, les capturaient et allaient les montrer sur les marchés d’esclaves106. Il
parle aussi, et cette fois en insistant davantage, des populations qui
nomadisent dans les déserts du Fezzan et dans l’un des pays des Zaghâwa,
situé à l’est du Kanem, déserts sans fin, incultes et inhabités, montagnes
pelées. Ces hommes passaient tout leur temps en déplacements, mais sans
jamais dépasser leurs limites ni quitter leur territoire. Ils ne se mêlaient pas
aux autres et ils n’avaient pas confiance dans ceux qui les entouraient car les
guerriers des villes voisines, gens de leur race pourtant, volaient de nuit leurs
enfants, les tenaient cachés un temps puis les cédaient à vil prix aux
marchands qui venaient chez eux. « Chaque année, c’est un nombre
incalculable d’enfants qui sont ainsi vendus. Ce procédé est d’un usage
courant et accepté dans le pays des Sûdans. On n’y voit même aucun
mal107. »
La razzia devint une sorte de rite, expédition d’un seul jour, brutale,
inopinée, lancée d’abord avec de faibles moyens pour ramener quelques
captifs enlevés dans des villages tout proches. « On ne peut imaginer la ruse
et l’adresse que ces Maures emploient pour surprendre les nègres. Ils partent
au nombre de quinze ou vingt et ils s’arrêtent à une lieue du village qu’ils
veulent piller. Ils laissent leurs chevaux dans le bois et ils vont se mettre à
l’affût, près d’une fontaine, à l’entrée du village, ou dans les champs de millet
que gardent les enfants. Là, ils ont la patience de passer des journées et des
nuits entières, couchés à plat ventre et rampant d’un lieu à un autre. Aussitôt
qu’ils voient paraître quelqu’un, ils tombent sur lui, lui ferment la bouche et
l’emmènent. Cela leur est d’autant plus facile que les jeunes filles et les
enfants vont par troupes aux fontaines et aux champs qui sont souvent
éloignés du village. Ce qui ne rend pas les nègres plus défiants : les Maures
emploient toujours les mêmes ruses et elles réussissent toujours. Ces chasses
leur procurent beaucoup plus d’enfants que de femmes et d’hommes.
Lorsqu’ils amènent leurs prises aux marchands, ces pauvres enfants qui ont
été portés en croupe à nu, sont couverts de plaies profondes, exténués de faim
et de fatigue, et livrés aux craintes les plus cruelles108. »

LA GRANDE CHASSE

Les raids des musulmans : l’Egypte, le Maghreb et les oasis


« Les janissaires et autres soldats turcs, en garnison au pays d’Egypte,
s’associent en certain temps de l’année plusieurs ensemble et, prenant des
guides et provisions de vivres, s’en vont au désert de Libye, à la chasse de ces
nègres. On leur baille au Caire, lorsqu’ils sont mis en vente, une pièce de
toile qui leur couvre les parties honteuses109. »
Au sud de la Nubie et à l’ouest de l’Ethiopie, le trafic des esclaves du
Darfur, absolument crucial pour l’économie des sultans musulmans, résultait
soit des ventes par les trafiquants installés sur place, Arabes pour la plupart,
qui ne pratiquaient que d’assez pauvres razzias sur les villages des environs,
soit des raids directement placés sous l’autorité du sultan du Caire. Ces
chasses aux hommes se pliaient à des règles parfaitement définies, impliquant
des accords constants entre le pouvoir, les notables et les marchands. Celui
qui prenait la tête d’une razzia, d’un ghazwa, devait d’abord solliciter la
salatiya, autorisation du sultan. Celui-ci définissait très exactement le
territoire de chasse et prenait, en quelque sorte, les chasseurs et les négociants
sous sa protection. Il prêtait une escorte armée et interdisait à d’autres d’aller
courir aux Noirs dans les mêmes pays. Le chef de raid avait tous pouvoirs,
disposait de la même autorité que le sultan dans ses villes et ses Etats et,
effectivement, on le disait bien sultan al-ghazwa, « sultan » maître du raid. Il
réunissait ses fidèles, plus ou moins nombreux selon sa renommée, en fait
selon le succès de ses entreprises les années précédentes, et négociait avec
des groupes de marchands qui fournissaient les vivres nécessaires à de longs
jours de route contre l’engagement de recevoir, en échange, un certain
nombre de captifs. Chaque année le sultan autorisait plusieurs dizaines de
razzias, jusqu’à soixante parfois ; les hommes partaient avant les pluies,
dejuin à août, et suivaient toujours, sans s’en éloigner, une route fixée à
l’avance, tant pour l’aller que pour le retour. Les contrats souscrits par les
négociants stipulaient que ceux qui accompagnaient le raid très loin dans le
Sud et se chargeaient de convoyer les captifs jusque sur les marchés des villes
en recevraient deux fois plus que ceux qui attendaient simplement le retour de
la razzia dans le Nord. Ces raids ne tournaient pas forcément aux
affrontements guerriers. On traitait avec des rabatteurs ou avec des chefs de
tribus eux-mêmes chasseurs d’hommes dans le voisinage. Les Noirs surpris
n’étaient certainement pas en mesure de résister les armes à la main et l’on
savait qu’une bonne expédition pouvait ramener de cinq à six cents esclaves.
Le plus souvent les chasseurs opéraient, en toute quiétude, dans la région
même du Darfur, plus particulièrement au sud et au sud-ouest. D’autres se
risquaient beaucoup plus loin et l’on parle d’hommes qui demeurèrent six
mois en route avant de renoncer, ayant atteint un fleuve qu’ils n’osèrent
franchir110.

Les rois noirs et leurs guerriers


Dans les royaumes islamiques du Soudan, sous les bannières des chefs de
guerre et des rois eux-mêmes, les chasses aux esclaves mobilisaient aussi,
chaque saison, de forts partis de cavaliers. Ils envoyaient d’abord des
éclaireurs pour voir si les habitants de tel ou tel village n’étaient pas sur leurs
gardes et, le but de la razzia ainsi reconnu, partaient en troupes d’une bonne
dizaine d’hommes, pas davantage111. Ils montaient des chameaux de race,
s’approvisionnaient en eau, marchaient la nuit et arrivaient de jour afin
d’enlever leur butin. Ils n’attaquaient pas volontiers de front et jamais ne
s’attardaient à donner l’assaut aux fortins et aux cités mais, au-delà des terres
de leur ethnie, allaient cerner au petit matin un village sans défense, pris par
surprise sans aucune chance de réagir. Ils emmenaient les malheureux
habitants en âge de servir, massacraient les faibles et les vieillards, et se
retiraient aussitôt.
Les razzias devinrent de plus en plus nécessaires et les captifs de plus en
plus nombreux au fur et à mesure que les rois menaient des guerres de
conquête plus agressives. Seules les ventes des captifs leur permettaient
d’entretenir d’importantes forces armées car la cavalerie coûtait d’énormes
sommes d’argent. Au Mali, au temps où Ibn Battuta visita le royaume,
en 1352-1353, les quelque dix mille chevaux du roi valaient chacun cent
mitkhâls d’or112. Ces chevaux ne supportaient pas le climat, souffraient de
graves maladies, mouraient bien plus qu’en d’autres pays et devaient être
renouvelés souvent, en général tous les deux ans. Très souvent les esclaves,
les captifs donc, servaient de monnaie d’échange ; dans les années 1500, dans
le Bornou, un cheval valait quinze ou vingt esclaves. Pour simplement
répondre à ces besoins, les razzias portaient sur plusieurs milliers de captifs
par an et le roi, effectivement, avait « comme principal revenu les incursions
faites en pays infidèles pour ramasser des esclaves qui lui servaient d’une
part à payer ses dettes aux marchands arabes et d’autre part à se ravitailler en
chevaux113 ».
El-Bekri prétend que le roi du Ghana pouvait mettre en campagne deux
cent mille guerriers, dont plus de quarante mille armés d’arcs et de flèches,
plus sa cavalerie. L’armée du Mali aurait compté cent mille hommes dont dix
mille cavaliers. Plus tard, aux XIVe et XVe siècles, la traite fut très
certainement l’une des activités majeures et l’une des principales ressources
des formations politiques et militaires de la zone sahélo-soudanienne, en
particulier dans le Tekrur, le Ghana et le Mali114. Les souverains passaient
une bonne part de leur temps en des expéditions qui, plus que la conquête
d’autres territoires et que l’anéantissement d’un rival, leur valaient de
ramener des foules et des foules de nouveaux prisonniers. Ainsi pour
Suleyman Dama, frère et successeur de Mansa Mousa roi du Mali, pour
Sonni Ali qui conquit le Kabara, Tombouctou, Djenné et le Gurma115, pour
l’askia Mohammed et pour Mohamed Benkan qui avait un tel goût pour ces
longues aventures guerrières qu’il finit par lasser même ses fidèles. En 1558,
l’askia Daud fit une longue incursion victorieuse dans le Mali et en revint
accompagné de très nombreux esclaves, dont la fille du roi. C’est avec les
hommes capturés en si grand nombre que Mohammed, fit, au Songhaï,
peupler entièrement de nouveaux villages116. Les chroniques écrites par les
Africains eux-mêmes abondent en ce sens et soulignent toute l’ampleur des
captures et des profits. Le Tarikh es-Soudan rapporte qu’une seule campagne
de l’askia Ismaïl, dans le Gurma117 contre le chef Bakaboula, mit un tel
nombre d’esclaves sur le marché de Gao que les prix s’effondrèrent : environ
trois cents cauries, moins d’un mithkâl d’or, le sixième de l’ordinaire. Et le
Tarikh el-Fettach affirme qu’il suffisait d’une expédition dans une des villes
des Infidèles pour se procurer en un jour dix mille esclaves et même
davantage. Et G. Kodjo de conclure que « c’est donc une véritable marée
humaine qui inondait les Etats soudanais après une grande expédition au sein
des populations animistes118 ».
Par les razzias et par les captures, le prince assure l’aisance et la paix
sociale de son peuple. Il porte bonheur. El-Amin, l’un des askias du Songhaï
(1549-1583), « égorgeait chaque jour huit têtes de bétail, quatre le matin et
quatre le soir, dont il distribuait la viande aux nécessiteux en même temps
que deux cent mille cauris. Il fit également don aux pauvres de mille vaches
laitières dont il leur répartit le lait jusqu’au moment où Dieu fit cesser leurs
maux ». Cela grâce aux expéditions « au cours desquelles Dieu lui fit
acquérir de nombreuses richesses ». Au contraire, son successeur Dadoud ben
Mohammed Bano qui, lui, souffrait d’une terrible et détestable réputation de
prince tyrannique, débauché, qui, disait-on, aimait à répandre le sang de ses
proches et de ses courtisans, « ne fit aucune expédition, pas même une seule,
et affaiblit ainsi ses sujets si bien qu’il faillit causer leur ruine119 ».
Pour laisser aux communautés ruinées, affaiblies et exsangues le temps de
se reconstituer, de reconstruire leurs maisons et, surtout, de se repeupler, les
guerriers ne revenaient pas attaquer les mêmes villages avant longtemps. Il
leur fallait chercher fortune ailleurs, de plus en plus loin. Les trafiquants
d’esclaves de Barisa, sur le fleuve Sénégal, mirent sur pied des expéditions
d’une dizaine de jours pour aller razzier dans le Lamlam120 distant de plus de
deux cents kilomètres de leurs bases. Pendant très longtemps, ce pays fut une
véritable réserve pour la chasse aux esclaves. Les hommes des oasis du Nord
« y font des captifs en tout temps par toutes sortes de stratagèmes ; ils les
emmènent dans leur pays et les vendent aux marchands par lots121 ».
Cependant, les populations trop souvent victimes se protégeaient mieux,
construisaient des murs et des tours de guet, levaient même des milices. De
telle sorte que cette escalade de la violence fit davantage accroître
l’importance des troupes menées à l’attaque, provoquant l’émergence d’une
société guerrière d’une redoutable efficacité et la fondation de puissants
Etats, à l’origine chasseurs d’esclaves122. D’autre part, les entreprises plus
risquées, hasardeuses et meurtrières, se soldaient parfois par de rudes échecs ;
les assaillants y laissaient alors la vie ou, prisonniers de ceux qu’ils avaient
pensé prendre et emmener, devenaient leurs esclaves. Une razzia de l’askia
Ismaïl, en 1538, coûta la vie à neuf cents de ses cavaliers123. De plus, pour les
guerriers eux-mêmes, le profit semblait maigre, l’affaire vraiment peu
gratifiante ; ils ne trouvaient généralement pas grand-chose de valeur à piller
et ne ramenaient que peu de butin en dehors des hommes et des femmes qui,
traînés, enchaînés, parfaitement recensés, étaient tous remis sans faute au
maître dès le retour. Aussi recrutait-on, pour ces razzias et ces chasses à
l’homme, de moins en moins d’hommes libres et de plus en plus d’anciens
esclaves ou même des captifs formés sur l’instant, armés en hâte,
sommairement124.
Ces esclaves-soldats, « esclaves du roi », ne l’étaient plus que de nom. Ils
bénéficiaient vite de grandes faveurs et de conditions de vie particulières. Dès
que l’autorité du prince semblait faiblir, en périodes de troubles ou lorsque
les soldes et les avantages s’amenuisaient, ils allaient d’eux-mêmes piller les
villages des pauvres paysans, sujets paisibles et fidèles pourtant. Leur chef, le
« général d’infanterie », était alors considéré comme un pseudo-prince, qui
régnait sans aucune contrainte sur un fief, habité et cultivé par des hommes
libres. Au Cayor (Sénégal), ce général était présent au conseil du roi. Le jour
où il trahit, ce fut la fin de ce royaume125.
Les Noirs esclaves ont, aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles, joué un rôle capital
dans les empires de Gao, du Mali et du Songhaï126. Et ce pendant très
longtemps, jusqu’aux temps de la traite atlantique. Au Bénin, Etat
esclavagiste entre tous, grand pourvoyeur de captifs pour les négriers
d’Europe et d’Amérique, en 1778, le « capitaine général des guerres »,
nommé Jabou, possédait en propre plus de dix mille esclaves qu’il ne vendait
jamais et, marchant au combat, en avait toujours cinq ou six mille sous son
commandement127.
Le développement des razzias, leur intensification, fut certainement pour
beaucoup dans la fragilité et le caractère éphémère des Etats musulmans
d’Afrique noire. Ces chevauchées provoquaient régulièrement la perte, à
chaque fois, d’un certain nombre d’hommes, guerriers d’une part, paysans de
l’autre. La disparition des femmes et des enfants dans les villages dévastés
provoqua un fort dépeuplement de ces régions, qui, jusque-là, assuraient le
ravitaillement des grands centres urbains. De plus, les survivants, craignant
d’autres raids, fuyaient encore plus loin.
3

AVENTURES ET TRAFICS

La quête de l’or. Musulmans et chrétiens

L’OR DU SOUDAN

Nos livres d’histoire ne disent que quelques mots de la traite des Noirs à
travers le Sahara mais, en revanche, parlent volontiers des caravanes qui
menaient l’or des « mines du Soudan », situées en fait dans les pays de la
haute vallée du Sénégal et de ses affluents128, vers les ports du Maghreb où
les chrétiens offraient en échange toutes sortes de produits. Les deux traites,
celle de l’or et celle des hommes, furent toujours étroitement liées et il serait
évidemment impossible de dire laquelle a précédé l’autre, a suscité les
premières grandes entreprises, conquêtes, chasses aux marchés, circuits et
réseaux, laquelle a provoqué le plus fort afflux de richesses.
Les produits échangés variaient ici et là, les réseaux pouvaient ne pas
toujours se recouper ou se confondre, mais les marchés demeuraient tous aux
mains des mêmes peuples, dirigés par des hommes maîtres de quelques oasis
du désert et de quelques cités du Soudan, carrefours des pistes caravanières
qui devaient leur essor et leur richesse à l’une ou l’autre traite, parfois aux
deux. Les musulmans, Berbères ou Arabo-Berbères associés aux souverains
des pays des Noirs, islamisés ou encore infidèles, avaient très tôt mis la main
sur le négoce de l’or de ces mines d’Afrique, de très loin les plus riches de
toutes celles régulièrement exploitées, les seules capables d’alimenter un
important trafic dans tout l’Ancien Monde ; ils demeurèrent, pendant des
siècles, les seuls grands pourvoyeurs d’or pour le monde méditerranéen et,
aussi, les plus actifs marchands d’esclaves d’Afrique.
Cependant, ces intermédiaires, les nomades du désert puis les marchands
des villes, Berbères ou Maures puis Turcs, se montraient très exigeants, et la
recherche des routes vers ces mines d’Afrique ou des marchés aux pays des
Noirs où négocier à de meilleurs prix fut, pour les nations maritimes de la
Méditerranée, les Italiens et les Ibériques surtout, une véritable obsession.
Les grands négociants et les banquiers de Gênes, de Venise et de Florence, de
Barcelone et de Séville, ont souvent lancé leurs associés ou leurs commis à la
découverte des pistes et des oasis du désert. Ils s’informaient auprès des
marchands dans les ports du Maghreb et pouvaient, parfois, interroger les
caravaniers. En 1452, un Génois témoigna par-devant notaire qu’il avait
rencontré à Oran un épicier maure qui fréquentait souvent les cités et les
peuples des pays des Noirs. Mais nous n’avons aucun récit, même à l’état
d’une mince ébauche, de l’aventure d’un homme parti à la découverte de
l’Afrique d’au-delà du désert. Ne nous reste qu’une seule lettre, seule pièce à
verser à ce dossier, vraiment très mince et, au total, décevante. Antonio
Malfante, commis puis associé des Centurioni, grande compagnie marchande
et bancaire de Gênes, avait séjourné dans tous les ports où l’on parlait des
Africains et de l’or : à Majorque, à Malaga et à Honein. De là, en 1447, il se
lança vers le sud et, par un hasard vraiment exceptionnel, une des lettres
envoyées à ses patrons – celle écrite des oasis du Touat – nous est restée. Il y
dit être mieux renseigné sur la route à suivre et sur la distance ou le temps qui
le séparent encore de ces villes fabuleuses où l’on trouve de l’or sur les
marchés. Il affirme pouvoir aller plus loin. Mais ensuite, nulle nouvelle. Au-
delà du Touat, rien de lui, aucun signe, du moins pour nous aujourd’hui. A-t-
il échoué ? Tué en route ou fait prisonnier par des brigands, par des hommes
appliqués à défendre le secret des mines et des transactions ? Egaré, mort de
soif ? D’autres lettres de sa main, écrites plus tard, plus loin, se sont-elles
perdues ? Non archivées ou détruites au cours des temps ? Celle-ci, rédigée
en 1447, ne fut pas du tout conservée à dessein, dans un dossier adéquat, et
n’a été découverte, dans les fonds de l’Archivio di Stato de Gênes, que par un
heureux coup du sort129. Tous ont échoué et il semble bien que les princes,
les édiles municipaux et les hommes d’affaires aient perdu tout espoir
d’atteindre directement ces mines ou même les postes de traite très proches.
Les réseaux du commerce de l’or du Soudan furent découverts par une
autre approche, toute différente. Ce sont les Portugais qui, allant de plus en
plus loin vers le sud le long des côtes atlantiques du Maroc, de la Mauritanie
puis de l’Afrique noire, se sont trouvés au contact des Berbères du Sahara et,
dans un second temps, des Noirs de la brousse, les uns et les autres
caravaniers bien au fait de ces trafics.
Les toutes premières expéditions le long des côtes de l’Afrique
occidentale, à l’initiative d’Henri le Navigateur, ne cherchaient certainement
ni à contourner le continent africain par le sud ni à atteindre les Indes
lointaines, mais à reconnaître des ports ou des marchés d’où elles pourraient
ramener de l’or. En tout cas, la capture ou plutôt le détournement des circuits
transsahariens, aux mains des tribus nomades, s’est d’abord amorcé, en 1461,
par la construction d’un château royal à Arguin, site découvert et reconnu dès
1444, où les navigateurs trouvèrent une île où « en beaucoup d’endroits, de
l’eau douce naît dans le sable ». C’est alors que des trafiquants caravaniers,
que les Portugais qualifiaient communément et globalement d’« Arabes »,
abandonnèrent à Ouadane130 leur piste habituelle qui, des pays du Sénégal ou
du Niger, allaient plein nord vers le Maroc, pour gagner vers l’ouest ce rivage
quasi inconnu d’eux et y apporter d’importants charge ments de poudre d’or
(tibar ou auri tiberi) ; ils recevaient en échange du blé, des manteaux blancs
et des burnous.
Les capitaines d’aventure de l’infant du Portugal échouèrent dans leurs
tentatives de remonter le fleuve Sénégal mais, à une date qu’aucun texte ne
permet de préciser, avant 1450 toutefois, ils reconnurent l’embouchure de la
Gambie et se hasardèrent à en explorer le cours sur leurs caravelles et sur des
embarcations encore plus légères. Ce qu’ils ont écrit alors est perdu et le
premier récit qui nous soit parvenu est celui du Vénitien Cà da Mosto qui,
quelques années plus tard, en 1455 et 1456, fit en leur compagnie deux
voyages au long de la côte d’Afrique et explora le fleuve Gambie jusqu’à un
poste de traite improvisé : « Nous sommes restés là pendant quinze jours et
de très nombreux Noirs, des deux rives de la rivière, sont venus dans nos
vaisseaux, les uns pour simplement nous observer, les autres pour nous
vendre quelques produits ou des anneaux d’or et de l’ivoire. Ils apportaient
des étoffes de coton, des vêtements tissés à leur façon, les uns blancs, les
autres à raies blanches et bleues, ou rouges, blanches et bleues, très bien faits.
Ils nous présentaient aussi des singes et des babouins, des grands et des petits,
qui sont très communs dans ces pays. Nous échangions cela contre des objets
de faible valeur. Ils nous offraient du musc, pour presque rien… et des fruits
de toutes sortes dont des petites dattes sauvages, pas très bonnes131. » Diego
Gomes, agent du roi de Portugal qui, lui aussi, explora par deux fois la
Gambie (en 1456 et en 1458), est remonté plus en amont et s’est trouvé en
contact avec des hommes, marchands ou officiers des chefs de ce pays, qui
lui cédèrent enfin de l’or en bonne quantité : « Nous vîmes des hommes ;
nous allâmes vers eux et nous fîmes la paix avec ces gens dont le chef
s’appelait Farisungul, grand prince de ces Noirs. Et là, on échangea le poids
d’or contre nos marchandises, à savoir des étoffes et des manilles [bracelets
de cuivre]132. » Les Portugais s’établirent à Cantor, grand port fluvial et
centre de foires, où les Mandingues du Bambouk leur apportaient l’or des
mines, au prix de voyages de cinq à six mois, aller et retour, à travers le
désert. « Ces marchands sont experts en toutes choses. Les bras de leurs
balances, légères mais très précises, très belles à voir, sont en argent et les
cordes en soie tressée. Ils portent aussi avec eux de petits écritoires en cuir
non poli et dans les tiroirs, ils ont les poids, en cuivre, en forme de dés133. »
Ils échangeaient leur poudre d’or contre des objets en cuivre, des chaudrons,
des manilles, des bassins pour faire la barbe et de petites théières, des
cotonnades et des pièces de toile, des perles de verre et de corail, des
coquillages, des parasols.
En 1471, deux chevaliers, capitaines de caravelles armées à Lisbonne,
atteignaient, bien plus au sud, une côte où les marchands apportaient l’or
d’autres mines, dispersées dans de vastes régions, certaines proches du
littoral, d’autres situées loin dans l’intérieur, jusque vers la Haute-Volta.
Après un premier échec dû aux intempéries, aux attaques des pirates et, plus
encore peut-être, à celles suscitées par les trafiquants du pays qui craignaient
de voir leur monopole battu en brèche, le roi de Portugal fit, en 1482,
construire de toutes pièces une énorme forteresse. Neuf gros navires, non des
galères d’exploration mais de lourdes nefs, amenèrent d’Europe des gens
d’armes, une compagnie de cent maçons et charpentiers, des blocs de pierre
taillés prêts pour la pose et des tuiles déjà cuites. Sorti de terre en quelques
semaines, ce « château », baptisé Saõ Jorge de la Mina, reçut le statut de cité,
preuve d’un peuplement déjà notable. Ce fut, jusqu’à la découverte des mines
d’Amérique, le principal centre d’approvisionnement des Ibériques en métal
précieux134.

SOFALA ET LE MONOMATAPA

L’histoire veut que, aussitôt doublé le cap de Bonne-Espérance, les


navigateurs portugais, remontant vers le nord le long des côtes de l’Afrique
orientale, aient, avant toute autre entreprise, cherché le plus sûr et le plus
court moyen d’atteindre l’Inde, marché fabuleux des épices, interdit
jusqu’alors aux marchands chrétiens. Ce n’est certes pas totalement inexact :
une de leurs premières démarches, aussitôt couronnée de succès, fut de se
mettre en quête d’un pilote « arabe » qui les y conduise. Mais cette route
maritime des Indes, route exclusivement chrétienne et dès lors contrôlée par
les Occidentaux, et le commerce du poivre ou autres drogues ou condiments
accaparent trop souvent l’attention, tant dans les manuels où il faut toujours
simplifier que sous la plume des auteurs qui privilégient la recherche des
profits et la course aux produits exotiques. Il est clair que d’autres
préoccupations soutenaient ces entreprises : aller combattre les Turcs dans
ces mers d’Orient comme le faisaient les Espagnols dans la Méditerranée et
aussi percer les mystères des mines d’or de l’Afrique orientale, objets, depuis
les temps bibliques, depuis le roi Salomon et la reine de Saba, de tant
d’histoires merveilleuses, de légendes, de fables. Leurs capitaines ne
songeaient pas qu’aux Indes ; mettre la main sur les marchés et les voies
caravanières de l’or puis de l’ivoire en Afrique les préoccupait tout autant.
Les routes vers les côtes du Gujarat et de Malabar parfaitement reconnues et
balisées, ce fut, chaque saison ou presque, le but de plusieurs expéditions,
non de simples reconnaissances mais de véritables conquêtes, appuyées par
de fortes flottes et armées.
Là, comme dans l’Afrique occidentale, les maîtres de tous les échanges,
notamment du trafic de l’or amené par les caravanes formées dans les pays
des mines très loin dans l’intérieur, étaient depuis plusieurs siècles déjà les
musulmans des comptoirs de la côte135. Girolamo Sernigi, marchand italien
qui accompagna Vasco de Gama, décrit, à l’embouchure du rio dos Bons
Sinaes136, le 14 janvier 1498, un grand village habité par des Noirs qui, dit-il,
sont soumis aux Maures. Et de s’émerveiller car « l’on trouve là d’immenses
quantités d’or ». Dans le même secteur, la ville de Sofala, visitée par
Francanzano de Montalboddo (Paesi novamenti ritrovati, 1500-1501), est
« peuplée de Maures et l’or vient des montagnes, d’un autre peuple qui n’est
pas maure. Ces hommes-là ont des corps petits et forts et l’on dit qu’ils sont
cruels, qu’ils mangent ceux contre qui ils sont en guerre et que les vaches du
roi portent des colliers d’or massif autour de leur cou ».
Sur les mines, on ne savait rien encore de très précis ; marins et marchands
restaient sur leur faim : « On leur a posé beaucoup de questions sur l’affaire
de la mine de Ceffalla [Sofala] mais il y a en ce moment la guerre et c’est
pourquoi il ne vient pas d’or de cette mine. On nous affirme que les années
précédentes, les navires de La Mecque et de Zidem [Djedda] et de plusieurs
autres contrées avaient emporté, de cette mine, de l’or pour une valeur de
deux millions de belles pièces. Il y a des livres et des récits qui disent que
c’est de cette mine que le roi Salomon venait chercher tant d’or tous les trois
ans137. » Depuis de longues années, les navires d’Ormuz ou d’Aden et ceux
partis des comptoirs musulmans de la côte africaine, plus au nord, de Kilwa,
de Malinde et de Mombasa, allaient porter à Sofala des étoffes de coton et de
soie que les marchands échangeaient, avec des « Maures » venus de
l’intérieur, contre de l’or, « sans rien peser ni mesurer ». Les Portugais
apprirent à connaître les noms et la situation des pays miniers ; ils se sont
renseignés sur la façon dont ces « Maures » et leurs associés des royaumes
des Noirs menaient leurs négoces et ont, peu à peu, réussi tant bien que mal à
identifier des groupes de gisements miniers : ceux de Manica, dans le pays de
Matonica, dans une vallée entourée de hautes montagnes couvertes de neige,
où vivait le peuple des Botongas ; d’autres, moins bien connus, semble-t-il,
situés à un mois de marche de la côte, où l’or se trouvait soit en filons dans la
pierre, soit dans les lits des torrents ; enfin ceux du district nommé Taroa, du
royaume de Boutona, les plus anciens, situés, disait-on, au centre d’une
forteresse remarquable, à cent soixante-dix lieues de Sofala138. En 1506,
Pedro de Anaia, au commandement d’une puissante flotte armée à Lisbonne,
s’empara de Sofala où les Portugais ont aussitôt construit une magnifique
forteresse, en tous points semblable, un quart de siècle donc après qu’ils se
furent établis dans leur « château » de Saõ Jorge de la Mina sur la côte
d’Afrique occidentale.

LE COMMERCE MUET

A la quête de l’or, les premiers chrétiens, en fait les Portugais, ne sont


arrivés que quelque six ou sept siècles après les musulmans et, sauf à Sofala
et dans le royaume du Monotapa138, n’ont eu nulle part accès aux premiers
approvisionnements.
Pourtant, maîtres de ces trafics de l’or et intermédiaires obligés, ni les
trafiquants caravaniers ni les rois des pays du Soudan ne contrôlaient
directement les mines d’or. Ils avaient, instruits par plusieurs tentatives
malheureuses, renoncé à conquérir ces terres et même à convertir les
indigènes. Le sultan du Caire et ses conseillers en rêvaient, s’étonnaient de
cette sorte d’impuissance à pousser plus loin, mais ils apprirent des rois,
notamment de Mansa Mousa, roi du Mali, « que l’on savait bien que, si l’on
s’emparait de l’une des villes de l’or et si l’on y diffusait l’appel à la prière,
cela ne pouvait que raréfier l’or jusqu’à faire tomber la production à rien.
Ainsi, quand le fait fut confirmé, ont-ils maintenu ce pays dans les mains de
ses habitants païens et se contentèrent-ils de la soumission de ces derniers et
des charges d’or qu’ils leur imposaient ». La quête du métal était, disait-on à
tous les échos, étroitement liée à l’animisme et à la fécondité de la terre. Pour
l’or, comme pour les plantes, tout dépendait du respect des rites. Intervenir
était risquer de tout perdre139.
Pour les souverains, leurs conseillers et officiers, les profits furent, pendant
de longs siècles, considérables. Rien ne leur échappait et ils tiraient profit de
tout. Dans le Mali, « si l’on découvre, dans n’importe quelle mine du
royaume, de l’or natif, le roi met la main dessus : il ne laisse à ses sujets que
la poudre d’or. Sans cela, il y aurait trop d’or sur le marché, et il risquerait de
se déprécier. Les pépites d’or pèsent de une once à une livre. On dit que le roi
en possède un lingot gros comme un rocher140 ». Les habitants du Caire et,
après eux, les chroniqueurs et historiens s’émerveillaient des lourdes pommes
d’or fixées aux cannes que portaient les Noirs de la suite de Mousa lors de
son pèlerinage à La Mecque. Les voyageurs rapportaient quelques récits
fabuleux, parlaient de blocs d’or pur placés sur le seuil du palais. Une des
figurines de la carte catalane d’Angelino Dulcert, datée de 1339, montre le
Rex Melly, roi du Mali, enturbanné et barbu, vêtu d’un ample habit blanc,
assis sur un trône garni de coussins, portant couronne et tenant son sceptre
royal à la main. La figurine est assortie d’une légende : « Iste rex saracenus
dominatur tera arenosa et habet minerias auro in maxima habundancia. »
Un peu plus tard, l’Atlas catalan (1375) lui donne toujours un trône, une
couronne fleurdelisée, et lui fait porter en main une grosse pépite d’or. Diego
Gomes qui, en 1480, rédige le récit de ses voyages accomplis plus d’une
vingtaine d’années auparavant, dit bien que les Noirs venus porter leur or à
Cantor lui ont abondamment parlé de l’incroyable fortune du roi du Mali.
« Ils m’ont dit qu’il était le maître de toutes les mines et qu’il avait, devant la
porte de sa maison, un bloc d’or, tel qu’il avait été créé au sein de la terre, et
n’avait jamais été exposé au feu ; un bloc si gros que vingt hommes auraient
pu à peine le porter et c’est à ce bloc que le roi attachait toujours son cheval.
Il disait qu’il le gardait non à cause de sa valeur mais à cause de sa taille
merveilleuse, vraiment admirable. Ils me dirent aussi que les nobles de sa
cour portaient des anneaux d’or à leurs narines et à leurs oreilles141. »
Les marchands allaient jusqu’aux approches des Noirs dans les régions
aurifères. De Sijilmasa, le voyage durait trois mois à l’aller et seulement un
mois et demi, parfois moins, au retour car ils apportaient des marchandises
infiniment plus volumineuses, plus lourdes même que l’or qu’ils ramenaient.
« La valeur des charges de trente chameaux équivaut, en poudre d’or, au seul
contenu d’un sac. Celui qui se rend là-bas avec trente charges, en revient avec
seulement trois ou deux, dont une pour lui et une pour l’eau142. » Dans les
pays des mines, les transactions, le « commerce muet » dont parlent les
géographes et les voyageurs, jusque chez les chrétiens mêmes, n’avait sans
doute pas évolué depuis des siècles et se réduisait à une sorte de troc très
primitif, incertain, où les hommes des deux parties ne se parlaient pas, ne se
voyaient même peut-être pas. « Reclus de fatigue, les caravaniers avancent
dans leur voyage jusqu’au lieu de rencontre avec les propriétaires de l’or.
Arrivés, ils frappent alors sur d’énormes tambours apportés avec eux. Le
bruit est entendu d’un coin de l’horizon à l’autre dans ce pays des
Sûdân143. »« Il est une ligne de démarcation que ne franchit pas celui qui se
rend là. Les marchands vont jusqu’à cette ligne, y déposent leurs
marchandises et se retirent. Alors ces Sûdân viennent avec leur or, qu’ils
déposent, et se retirent à leur tour. Les marchands approchent de nouveau et,
s’ils sont d’accord, prennent la poudre d’or. Sinon, il s’en retournent. Alors
les Sûdân reviennent, augmentent la quantité d’or, et ainsi autant de fois,
jusqu’à la conclusion de la vente, tout comme font les marchands de girofle
avec les producteurs144. » L’allusion, chez cet auteur du Xe siècle, au
commerce des clous de girofles, vraisemblablement en Orient, montre que ce
type de transactions entre les négociants étrangers et les Noirs qui ne tenaient
pas à se faire connaître n’était pas du tout exceptionnel. Aussi ce pays de l’or
est-il demeuré, trois cents ans plus tard, encore un mystère : « On agit ainsi
parce que les gens du pays se terrent dans des lieux souterrains et dans des
caves, tous nus, sans le moindre vêtement, comme des animaux. Bien plus, ils
ne permettent pas à un marchand de les voir… On ne sait ce qu’il y a au-delà
de ces régions. Je pense que, là, il n’y a plus d’animaux, à cause de l’intensité
de la chaleur145. »

Les marchands d’esclaves

L’or et les esclaves : ces deux négoces d’Afrique ont fait la fortune des
caravaniers et des trafiquants. Pourtant, sur le plan humain, les deux traites
n’étaient en rien comparables : pour l’une, commerce muet, approches sans
heurts, marchandises inertes et faibles escortes ; pour l’autre, guerres et
violences, misères et souffrances. De plus, pour l’or, les lieux de production
et d’échanges se limitaient à quelques régions parfaitement circonscrites ; les
routes, peu nombreuses, ne conduisaient qu’à quelques villes marchandes,
tandis que la chasse et le trafic des Noirs sévissaient dans tous les pays d’au-
delà du Sahara, de la côte atlantique à celles d’Orient sans exception. Aucun
pays, aucun peuple ne fut épargné. C’était une mise en coupe réglée d’une
effrayante ampleur. Dès les années 800, les esclaves razziés ou achetés en
Afrique noire furent de plus en plus nombreux sur les marchés de l’Islam. Ce
misérable négoce l’emportait déjà de très loin sur celui des Blancs d’Europe
ou d’Asie et prit très vite l’allure d’un trafic routinier aux mains soit des
Arabes et des Berbères, maîtres des comptoirs et des oasis, soit des Noirs
eux-mêmes, rois et chefs de tribus islamisés ou demeurés « païens ».

ARABES DANS LA MER ROUGE

Les hommes d’Arabie, du Hedjaz et du Yémen puis ceux d’Oman d’une


part, de Bassorah et de Bagdad de l’autre, furent très tôt en contact direct
avec les Noirs d’Ethiopie et de Nubie. Familiers des côtes et des ancrages,
bien informés des ressources en hommes de l’arrière-pays, ils n’ont éprouvé
aucune difficulté à maintenir de bonnes relations avec les chasseurs
d’hommes ou les courtiers qui, aventurés dans les pays des Noirs, se sont peu
à peu solidement implantés, jusqu’à fonder de véritables Etats esclavagistes, à
l’abri de toute rébellion. Les musulmans de la côte contrôlaient ainsi de
nombreux postes de traite tout près des territoires de chasse. Ils ont
constamment assuré, sans trop de frais ou d’aléas, les transports de captifs sur
de nombreuses pistes caravanières vers leurs comptoirs et leurs entrepôts. La
mer ne fut jamais un obstacle et la traversée n’exigeait ni de longs préparatifs
ni de grands chantiers de construction ou d’armement.
Dans les premiers temps, les trafiquants d’esclaves, gens de la côte ou
d’une tribu alliée, ne furent que de sordides touche-à-tout, hommes de sac et
de corde, en quête de la moindre occasion de gagner un peu plus :
boutiquiers, charlatans, fabricants et vendeurs d’amulettes, bonimenteurs à
demi sorciers ou entremetteurs de mariages et maîtres d’école. Leurs
entreprises se limitaient à peu de chose : ils achetaient des bêtes de somme et
du beurre dans les campagnes proches de la rive gauche du Nil. De là, montés
sur des ânes, portant avec eux quelques pièces de cotonnades, leur seule
monnaie, ils allaient traiter et échanger leurs étoffes contre des hommes et
des femmes captifs sur des marchés situés sur le plateau, à seulement
plusieurs jours de marche. Leur monture valait alors un ou deux esclaves
noirs et leur chargement trois autres. Les grands marchands, les ghellabas, ne
se sont imposés que dans un second temps, une fois les pistes reconnues.
Ceux-là comptaient vraiment, disposant de toutes sortes de relations et pesant
même sur les décisions politiques dans les comptoirs de la côte ou du fleuve,
de plus en plus actifs au cours des temps, gens de bien, notables, parfaitement
insérés et respectés dans leurs communautés et leurs cités. Un bon nombre se
disaient religieux, fakis, « qui regardaient la traite des nègres comme un
accessoire ordinaire de leurs attributions ». Ils entretenaient des agents ou des
commis dans plusieurs lieux de chasse ou de traite et ces négoces, pour le
compte donc des Arabes des comptoirs et de leurs associés, couvraient, en
Abyssinie et jusqu’en Nubie, de vastes territoires, très divers et très éloignés
les uns des autres146.

AVENTURIERS, FUGITIFS, HÉRÉTIQUES

Partout ailleurs, tant en Afrique orientale sur la côte de l’océan Indien


qu’au-delà du Sahara, chez les peuples du Soudan séparés des grands
marchés par d’infinies distances, incertitudes et grands périls, ni les Arabes
d’Arabie et les Egyptiens ni, tout à l’ouest, les Marocains, tous principaux
demandeurs pourtant, ne s’engagèrent vraiment dans la traite. Les raids
guerriers, dans les premiers temps de l’Islam, sous la conduite d’officiers des
sultans, raids partis du Caire pour remonter le Nil vers les cours supérieurs du
fleuve, ou de Kairouan vers le Fezzan et le lac Tchad, ne furent suivis
d’expéditions marchandes d’aucune sorte. Les troupes revenaient chargées de
butin et de captifs mais leurs chefs, ensuite, ne se hasardaient plus dans
l’aventure et les grands marchands, hommes de riches familles et de clans
puissants, solidement établis dans les métropoles, restaient sur une prudente
réserve, attendant plutôt que d’autres viennent présenter leurs prises sur leurs
marchés. Vite, ont pris le relais des hommes de terrain, familiers des lieux,
des populations et des chefs de tribus. Marchands d’esclaves plus que
d’épices ou de soieries, marchands, pourrait-on dire, de second rang, c’étaient
non pas vraiment des réprouvés mais tout de même des étrangers, en tout cas
des hommes qui ne s’inscrivaient pas dans l’aristocratie de la ville et n’y
avaient pas de répondants.
A l’est, ils ont, sur la côte de l’océan Indien jusque très loin vers le sud,
fondé des établissements face à des peuples inconnus, le plus souvent
hostiles. A l’ouest, dans le désert, d’autres ont construit de nouvelles cités, là
aussi dans des conditions très difficiles. Aussi voit-on que les comptoirs
maritimes, que les villes des oasis et les villes du Soudan, toutes engagées
dans la traite des Noirs, furent dès le début, pour les marchés les plus actifs,
peuplés d’exilés et de fugitifs, de rebelles ou d’hérétiques, non tous victimes
de terribles persécutions, massacres et pogroms, mais tous anxieux de vivre et
de s’administrer selon leurs lois religieuses et sociales, sans subir de
pressions ou d’ostracismes. Ces rebelles, hérétiques ou marginaux, furent de
tout temps très nombreux : dans l’Orient islamique, aux guerres entre
descendants des premiers califes, le plus souvent entre tribus ou ethnies, puis
aux guerres de succession et aux guerres civiles entre dynasties, se sont
ajoutées les graves querelles religieuses entre les sunnites, les chiites, et les
adeptes de plusieurs doctrines ou sectes. Ce qui ne pouvait manquer de
provoquer migrations de tribus et de peuples : d’abord, dans les toutes
premières années, exodes des chefs de clans et des chefs religieux, puis, plus
tard, fuites des rebelles qui refusaient de se soumettre aux califes omeyyades
de Damas. Exodes ensuite des Omeyyades, poursuivis par les Abbassides
nouveaux maîtres du califat en 750, puis des Kharidjites, réputés hérétiques.

L’Afrique orientale
Loin des bases de départ, au terme d’une navigation plus aléatoire et
régulièrement soumise aux grands vents, les comptoirs de l’océan Indien
connurent des jours plus incertains que ceux de la mer Rouge. Ils se
heurtaient à des populations résolument agressives, de triste réputation,
accusées de toutes sortes de méfaits et même de cannibalisme. Au nord,
c’était la terre des Barbar, ancêtres des Somalis, et l’on disait que, si un
navire faisait naufrage sur cette côte des Berbera, la plus dangereuse de toutes
en Afrique, les indigènes s’emparaient des marins et les faisaient aussitôt
castrer. Plus au sud, au-delà de Mogasdiscio et jusqu’à ce qui sera plus tard le
Mozambique, était le pays des Zendjs. Le mot, d’usage très ancien, se trouve
déjà dans Pline et dans le célèbre Périple de la mer Erythrée147, puis dans
Ptolémée. Il fut, tout au cours des temps, largement adopté par tous les
écrivains arabes ou persans, tout d’abord pour désigner les esclaves noirs
qu’ils savaient venir de ce pays, puis, peu à peu, pour tous les peuples de
l’arrière-pays, face à leurs comptoirs.
Les premiers immigrants, fugitifs ou en tout cas exilés, venus de plusieurs
pays du monde musulman, ne parlaient pas tous la même langue, ne
pratiquaient pas tout à fait la même religion et, dans la vie domestique
comme dans la vie publique, ne respectaient pas forcément les mêmes usages.
Certains furent très mal accueillis, tenus pour indésirables, refoulés même par
ceux qui étaient déjà en place. Ils reprirent donc la mer pour chercher une
autre fortune plus loin, plus au sud. Il arrivait aussi, à l’inverse, qu’une
nouvelle vague chasse la précédente et la contraigne à se mêler, dans
l’arrière-pays, aux tribus indigènes.
Les origines de tous ces établissements demeurent incertaines. Les
chroniques, écrites à partir de traditions orales, font naturellement une large
place aux récits légendaires ; aucune n’est exempte de confusions et de
lacunes. Il semble bien que les discordances, les anachronismes surtout, et la
multiplicité des indications parfois contradictoires, témoignent en fait de
plusieurs vagues d’immigration, séparées sans doute par de longues périodes
mais que les auteurs de ces récits n’ont pas su démêler et ont fini par
confondre les unes aux autres. Une certitude pourtant : les premiers colons
n’étaient ni des marins ni des marchands aux fortunes bien assurées,
solidement implantés dans leurs cités d’origine, en Arabie ou en Irak,
hommes de bons négoces occupés à établir des succursales ou des
correspondants sur des rives quasi inconnues. Ces gens-là, ou plutôt leurs
parents et leurs commis, bons connaisseurs depuis longtemps des routes et
des marchés, ne se hasardaient pas tous en mer et ceux qui s’y risquaient ne
faisaient en chaque ancrage, dans chacune des îles d’accès aisé, que de
courtes escales, le temps de charger et décharger ou, tout au plus, d’attendre
l’arrivée d’une caravane annoncée.
Les califes, les Omeyyades de Damas puis surtout les Abbassides de
Bagdad, ont certainement tenté de mettre sur pied et de contrôler de vastes
opérations de colonisation tout au long de cette côte de l’océan Indien. Abd
al-Malik ibn Marwan148 aurait fait armer plusieurs navires pour conduire des
hommes, originaires de Syrie ou d’Arabie, en particulier des membres de la
tribu des Banu Minana descendants de Mecquois, à Pate, Malinde, Zanzibar,
Mombasa, dans les îles Lamu et Kilwa. Un autre texte cite même une dizaine
d’autres sites, très dispersés, nombre d’entre eux non vraiment identifiés. Plus
tard, les Abbassides, peu assurés de la fidélité de ces Arabes, premiers
colons, ont favorisé les Persans. En 766-767, al-Mansur, deuxième calife
abbasside de 754 à 775, fondateur de Bagdad, mit sur pied une nouvelle
expédition vers ces mêmes comptoirs et Harun al-Rashid (786-809) révoqua
les gouverneurs en place dans plusieurs postes pour en nommer d’autres,
notamment à Mombasa, Pemba et dans les îles Baju149. Une chronique fait
alors état, de Mogadiscio jusqu’à Kilwa, de colonies d’hommes venus de
Shiraz150. Ces textes, tous imparfaits, peu explicites, tous suscités par le
pouvoir en place pour revendiquer des actions qui n’ont sans doute pas connu
une telle importance, suggèrent tout de même l’existence d’une longue suite
d’établissements tant sur la côte des Somalis que sur celle des Zendjs, jusqu’à
Kilwa tout au moins. Ce n’était sans doute que fort peu de chose, de simples
comptoirs, embarcadères surtout, peu peuplés, sans grande activité
marchande. On doit imaginer que certains noms, plus jamais cités par la suite,
n’étaient rien d’autre que ceux d’ancrages d’un seul jour, noms ramenés par
des marins au retour d’une aventure sans lendemain et vite oubliés. Toujours
est-il qu’en 846 encore l’implantation musulmane sur ces rivages semble
précaire, nullement digne de retenir l’attention des officiers du calife qui
décrivent le système des postes militaires et des forteresses dont ils ont,
depuis Médine, la garde : ils ne parlent absolument pas de la côte d’Afrique.
En fait, comme en bien d’autres temps et en de nombreux pays, la plupart
de ces établissements d’outre-mer, très modestes certainement aux tout
débuts, furent fondés non par des colons choisis par les califes ou les émirs
lors de grandes expéditions supportées par l’Etat, mais en plusieurs étapes, au
long de plusieurs siècles, par des proscrits qui ne pouvaient certainement
compter sur une aide quelconque mais se savaient engagés, désespérés sans
doute, dans une aventure incertaine. Ces hommes arrivaient rarement
accompagnés de leurs familles.
Les chroniques des comptoirs et celles, plus générales, des pays d’islam,
œuvres de savants et d’érudits, les trésors monétaires et les frappes des
pièces, puis les vestiges mis à jour lors des campagnes de fouilles suggèrent
une chronologie incertaine sans doute en plusieurs points mais, malgré tout,
suffisante pour évoquer la diversité de ces vagues d’immigration :
– Dans les années en 695 ou 697, années mêmes où le calife Abd al-Malik
ibn Marwan faisait rassembler des colons pour les établir en Afrique,
plusieurs de ses ennemis, princes musulmans rebelles, au lendemain d’une
rude défaite infligée par les armées califales, y auraient à leur tour débarqué,
entraînant avec eux un groupe de partisans.
– En 739, ce furent des Arabes, que l’on dit chiites de la secte Emozéide ou
Zaydite, chassés de chez eux.
– En 767, des Arabes venus, ceux-là, du golfe Persique.
– En 920, « un grand nombre d’hommes, d’une tribu voisine de la ville
d’El-Haza, sur le golfe Persique aux environs de Bahrein, s’embarquèrent sur
trois navires, sous la conduite de sept frères qui fuyaient les persécutions du
sultan de cette ville151 ». Mais, pour d’autres, ces « Arabes » étaient en fait
des Persans et, pour d’autres encore, des Quarmates persécutés par les
Abbassides152.

Il semble que Mogadiscio et d’autres établissements de la côte des Somalis


n’aient été que la première étape dans le cours de plusieurs émigrations
appelées à chercher aventure bien plus loin et qui furent, elles aussi, aux
origines d’un fort développement de la traite des Noirs, dans des régions
situées bien plus au sud, demeurées plus ou moins inconnues, en tout cas
jusque-là épargnées. La Chronique de Kilwa dit qu’aux environs de
l’an 400 de l’hégire (1022), à la mort de Hacen, roi « maure » de Shiraz en
Perse, six de ses sept fils nés d’une mère noble, d’une illustre famille de
Perse, chassèrent le septième fils, Ali, fils d’une esclave abyssine. Ali
s’embarqua de l’île d’Ormuz avec toute sa famille, sur deux navires. Ils
abordèrent d’abord à Mogadiscio puis à Brava ; mécontents, déçus de ne
pouvoir se faire accepter, ou de ne pas être les seuls maîtres, ils mirent à la
voile vers le sud et auraient alors trouvé Kilwa sur leur route. Ils achetèrent le
terrain, donnèrent en paiement des lots d’étoffes, exigèrent que les hommes
qui l’habitaient déjà, musulmans arrivés plus tôt ou indigènes on ne sait trop,
aillent s’établir dans l’intérieur des terres. Ils dressèrent des fortifications
pour se protéger des Cafres, « en particulier des guerriers des îles Songo et
Changa153 dont la domination s’étendait jusqu’à Monpana, distante de Kilwa
d’environ vingt lieues154 ». Les généalogie et chronologie des sultans de
Kilwa confirment cette double migration : les Shirazi de Perse se seraient
effectivement d’abord installés, pendant un certain temps, sur la côte de
Bayadir, en Somalie, avant d’aller à Kilwa155. Par ailleurs, certaines
chroniques rapportent que d’autres colons venus de Shiraz ont, au IXe siècle,
occupé l’île de Manda et d’autres encore celle de Changa, dans l’archipel de
Lamu.
Plus au sud encore, ce fut l’aventure. La première colonisation aurait été le
fait ni des Arabes ni des Persans mais des musulmans de l’Inde. Une
tradition, solidement ancrée et reprise par plusieurs historiens, veut que, dans
l’île de Zanzibar et sur la côte proche, se fût d’abord établi le peuple islamisé
des Debuli. Le nom viendrait du port de Daybul, en Inde, près de
l’embouchure de l’Indus, région conquise par les musulmans dans les
années 711-712. Mais ces hommes n’étaient certainement pas nombreux et,
par la suite, on en perd la trace. Tout porte à croire que sont ensuite venus
régulièrement, chaque saison, et cette fois du nord, soit directement d’Arabie
ou de Perse par une traversée hasardeuse, soit en longeant la côte des Zendjs,
les trafiquants en tous genres et les véritables chasseurs d’esclaves.
Ces comptoirs maritimes furent presque tous, comme ceux de la mer
Rouge avant eux, établis sur une île séparée du continent par un bras de mer
ou par un isthme facile à défendre. Ainsi Mombasa, Manda, l’archipel des
Lahu, Kiswayu dans l’île Baju, au nord de l’île de Pate, les îles de Pemba et
de Zanzibar. « Nous arrivâmes à Mombasa, grande île et qui n’a pas
d’arrière-pays. Les habitants n’ont pas de céréales, ils les importent donc des
Swahili. Leur nourriture se compose principalement de bananes et de
poissons. Leurs mosquées sont en bois, très solidement édifiées156. » Le
premier site de Kilwa, dit Kilwa Kisiwani, se trouvait dans une île, face à de
grands marais parfaitement impénétrables ; ce qui obligeait, pour atteindre
véritablement la terre ferme, à de très longs détours. Le second site, sur le
continent, Kilwa Kivinje, ne fut occupé régulièrement qu’à partir du XVIIIe
siècle157. Le Roteiro de Lisboa a Goa, de Joaõ de Castro (1538), illustre le
port de Mozambique par un rapide dessin : une baie bien fermée, protégée
par deux cordons littoraux ne permettant que trois étroits passages ; dans la
baie, deux îlots portant chacun un fort ; sur le littoral du la terre ferme, des
rangées d’arbres, une chèvre, un éléphant, une factorerie, un bâtiment allongé
qui sert d’entrepôt pour les marchandises et les esclaves158.
Les pionniers puis, bien plus tard encore, les colons ancrés sur les îles et
les anses de la côte exposées à tant de hasards n’ont cessé de se protéger, de
craindre aussi bien les peuples des terres d’alentour que les brigands de mer,
pirates redoutables, formés en fortes compagnies de plusieurs centaines
d’hommes, venus parfois de très loin, de l’Inde même. La situation exacte de
Qembalu, centre de forte traite pour les esclaves et pour l’ivoire, n’est pas
vraiment connue mais l’on sait que cette ville, entourée d’une imposante
muraille, se dressait « au centre d’un estuaire comme un château » et qu’elle
fut, à plusieurs reprises, attaquée en force par les peuples de l’intérieur et
aussi par des « peuples de la mer » qui razziaient l’ivoire, les écailles de
tortue, les peaux de panthère et l’ambre gris pour les vendre en Chine. Sur le
chemin, ils avaient pillé des îles, à six jours de mer de là, sans doute les
Comores ou Kerimba, et plusieurs villages sur la côte africaine, près de
Sofala159. Cités marchandes, cités-forteresses, c’était la règle et pas
seulement en Afrique, pas seulement sur les terres exposées aux attaques des
Infidèles, mais sur toutes ces mers d’Orient. A Ormuz même, à l’entrée du
golfe Persique, fort loin de là et en plein pays d’islam parfaitement soumis
aux maîtres du temps, la vieille ville, bâtie sur la terre ferme, devenue
indéfendable du fait des attaques des Bédouins, fut abandonnée en l’an 1300.
Le roi fit conduire tous les habitants dans une petite île, à plus de cinquante
kilomètres de là, vers l’ouest160.

Les cités du désert


Dans les royaumes du Soudan, les rois lançaient razzia sur razzia mais
n’étaient jamais que des chasseurs d’hommes, pourvoyeurs de bétail humain.
Rassembler les captifs, les convoyer jusque sur les marchés et les présenter à
la vente était affaire des marchands de toutes sortes.
Les Noirs eux-mêmes participaient à ces tristes négoces, de façon souvent
précaire, quasi misérable, exposés aux plus grands hasards : simples retours
d’expéditions, caravanes conduites par de sordides trafiquants venus à la
rencontre des guerriers ou des voleurs de bétail humain à travers la forêt ou à
travers la brousse, sur des pistes qui, généralement, ne voyaient pas passer
d’autres trafics. C’étaient souvent de petite gens, de peu de crédit, qui ne
disposaient ni de beaucoup d’or, ni d’associés, ni de relais. Ils achetaient à
petit prix et se chargeaient eux-mêmes de ramener leurs esclaves vers des
marchés plus achalandés, en petites troupes lamentables. Les malheureux
captifs se trouvaient encore tout près de leur pays ; ils pouvaient connaître les
lieux, les moyens de regagner leurs villages et auraient pu s’enfuir sans
risquer de se perdre ou de souffrir. Aussi, les hommes, sévèrement gardés,
marchaient-ils en longues files, chargés de lourdes chaînes ou liés les uns aux
autres par de grosses cordes. « En tête, est une vieille femme toute décrépie.
Derrière elle, suivent, à la file, quatorze autres femmes dont plusieurs portent
des enfants. Viennent ensuite, en troupeaux, vingt et un enfants ; ils sont
suivis de quinze hommes, de vingt à trente ans, attachés par le cou avec des
colliers et des longes en peau. Chacun porte sur sa tête un lourd paquet cousu
dans une peau de chèvre ou de mouton. Les femmes et les enfants sont
également chargés. Tous ces malheureux sont la propriété de quatre Soninkés
qui, montés sur des ânes et le fusil sur l’épaule, se tiennent sur le flan de la
caravane161. » Ces Soninkés, ou Sarakollés (les « hommes blancs »),
d’ascendance berbère semble-il et convertis à l’islam au temps des
Almoravides, marchands ambulants, échangeaient communément pièces de
toile, cotonnades et verroteries contre des Noirs, au soir même des razzias.
Mais les traversées des déserts, entreprises périlleuses de plusieurs
semaines, ponctuées d’étapes dans les oasis où il convenait de trouver accueil
et protections afin de préparer le chemin pour de longues et dures aventures,
exigeaient bien davantage, d’autres investissements, d’autres formes d’action.
Il y fallait des capitaux, de l’or ou des produits d’échange amenés de lointains
pays, une longue expérience et, surtout, le soutien de tout un groupe, d’un
peuple ou d’une tribu. Les gagne-petit cédaient la place à de grands
entrepreneurs, rarement des Noirs, même d’un autre peuple, même islamisés,
mais des Blancs, venus d’au-delà des déserts, aventurés en des terres d’abord
inconnues, nomades et caravaniers. Les indigènes ignoraient leurs origines,
les distinguaient mal les uns des autres, ne connaissaient pas leurs noms,
savaient seulement qu’ils régnaient sur les grands trafics et sur les transports ;
ils les nommaient tous, sans distinction, des marakas.
Aux comptoirs de l’océan Indien, peuplés en forte majorité d’exilés et de
fugitifs, répondaient à la même époque les cités caravanières du désert et
plusieurs villes marchandes dans les pays des Noirs, toutes fondées et
maintenues à un haut niveau d’activités par des tribus berbères, implantées
depuis longtemps aux marges du Sahara. Elles avaient certes adopté l’islam
mais certaines étaient réputées hérétiques et toutes s’affirmaient
profondément attachées à leurs particularismes, à leurs structures sociales et
même à leurs pratiques religieuses.
Ces communautés et sociétés du désert, loin de tout contrôle immédiat et
même de toute atteinte, devaient pour la plupart leur existence ou leur essor à
l’afflux de musulmans fidèles d’une secte, les Kharidjites, « puritains de
l’islam » disent certains auteurs, qui pratiquaient une religion plus austère.
Certains refusaient de reconnaître l’autorité des califes, voulant vivre en une
sorte de communauté de croyants.
Les Ibadites, puissante secte des Kharidjites, s’étaient d’abord établis en
Cyrénaïque et en Tripolitaine, principalement dans le Djebel Nefusa puis,
plus à l’ouest, jusque dans le Maghreb central. L’an 767, Abder Rahman ben
Rostem, noble venu de Perse, gouverneur de Kairouan, condamné par la
calife abbasside et proscrit, rejoignit les Ibadites de la tribu des Zenata et
fonda Tahert (Tiaret). Sorte de république communautaire sous le
gouvernement d’un iman qui imposait des mœurs exemplaires et une stricte
observance de la Loi, qui veillait aussi aux repas collectifs et à la distribution
de vivres aux pauvres, la ville devint le centre d’une vie religieuse et
intellectuelle intense, célèbre pour ses observatoires et ses bibliothèques.
Ceinturée d’une solide muraille, dominée par la puissante Casbah, ce fut vite
un marché prospère, centre de rencontre des grands nomades qui parcouraient
le désert et capitale d’un vaste Etat marchand étendu fort loin vers le sud,
jusqu’à Sijilmassa, centre de traite des Noirs, et, vers l’est, jusqu’à
Ghadamès, jusqu’au Fezzan, à l’île de Djerba et même, un temps, jusqu’à
tout le golfe de Gabès. Cet empire rosténide, « pays rigoriste, habile et
honnête en affaires qui élève à la dimension d’un Etat le principe de la secte
fermée, avec répondants, frères, relations de communauté à communauté,
tout cela peut-être marqué, d’ailleurs, de persistantes influences venues des
vieux judaïsmes berbères et sahariens162 », dura plus d’un siècle mais fut,
en 908, attaqué par une troupe de chiites. L’an suivant, les guerriers
d’Ubaydullah (al-Mahdi), fondateur de la dynastie des Fatimides à Kairouan,
envahirent Tahert et massacrèrent un grand nombre d’habitants. Les
survivants prirent la fuite et se réfugièrent, les uns dans l’île de Djerba,
d’autres dans les vallées isolées des montagnes, d’autres encore plus au sud,
en plein Sahara dans l’oasis de Sedrata, près de Ouargla.
Les caravaniers, trafiquants en pays des Noirs, trafiquants d’esclaves
surtout, n’étaient pas tous des hérétiques, mais des nomades très attachés à
leurs structures sociales et à leurs mœurs. Les musulmans d’Orient et
d’Espagne s’étonnaient de leurs usages et les considéraient visiblement
comme des étrangers, et parfois même comme des hommes qui n’avaient pas
tout accepté des lois de la religion. Les géographes et voyageurs peuplaient
volontiers leurs récits de légendes ou de ragots, exactement de la même façon
que pour les Noirs. Tel Idrisi qui, pourtant, dit s’être informé auprès d’un
homme d’expérience, bon observateur de ces contrées. Etonné bien sûr et
quelque peu scandalisé, il affirme, sans rien mettre en doute, que les femmes
de ces Berbères n’avaient pas de maris et que, lorsque l’une d’entre elles
avait atteint l’âge de quarante ans, elle s’offrait à tous ceux qui la désiraient :
« Elle ne résistait à aucun de ceux qui la voulaient163. » Et, lit-on encore sous
la plume d’al-Bekri, dont le Routier est pourtant bien plus précis et
généralement moins chargé de fantaisies, « les gens de Tadmakka sont des
Berbères musulmans qui se voilent la face comme les Berbères sahariens et
se nourrissent de viande, de lait et de ces grains que la terre donne sans
travail. Leurs femmes sont d’une beauté sans égale. Chez eux la fornication
est permise. Dès qu’un marchand arrive en ville, les femmes accourent et
chacune tâche de l’emmener chez elle164 ». Et Ibn Battuta qui, lui, est allé sur
place, en particulier à Oualata, de parler plus longuement encore des femmes
de l’une de ces tribus, celle des Massufa, qui bénéficiaient d’une grande
indépendance et d’un réel pouvoir, jusqu’à gouverner toute la ville sans nul
partage avec les hommes. Elles sont musulmanes, observent strictement la
prière, étudient la jurisprudence et apprennent le Coran par cœur. Mais elles
ne se couvrent pas la tête et ne manifestent aucune pudeur. Les hommes ne
sont pas jaloux de leurs épouses. Les relations extraconjugales y sont très
fréquentes et, en tout cas, les généalogies toujours tenues de manière
matrilinéaire. L’héritage va non au fils du mort mais au fils de sa sœur et les
hommes portent le nom de l’oncle maternel. C’est là, dit-il, « une coutume
que je n’ai vue ailleurs que chez les Indous de Malabar165 ».
De fait, chez les Berbères ou Arabo-Berbères, en particulier dans les villes
du désert vouées surtout à la traite, et dans les cités minières où l’on extrayait
le sel ou le cuivre, qui toutes possédaient une abondante main-d’œuvre
servile et participaient de façon très active à la traite des Noirs, les femmes
géraient les trafics, percevaient les redevances, tandis que les hommes
tissaient des étoffes de coton teintes d’indigo. Elles avaient leurs propres
esclaves, accompagnaient souvent les caravanes et, parfois, en prenaient le
commandement : « Nous arrivâmes ensuite chez les Bardâma qui sont une
tribu berbère. Les caravanes ne se déplacent pas sans leur protection et, dans
ce domaine, la femme joue un plus grand rôle que l’homme… Leurs femmes
sont parmi les plus parfaites en beauté avec un merveilleux visage, une
blancheur pure et de l’embonpoint. Je n’ai vu dans aucun pays de femmes
aussi grasses qu’elles. Leur nourriture consiste en lait de vache et en mil
concassé qu’elles boivent le soir et le matin mêlé d’eau et non cuit. » Elles
refusent de quitter leur pays où elles exercent de réels pouvoirs pour suivre,
par le mariage, un étranger qui les en déposséderait en les menant ailleurs :
« Quiconque veut se marier avec ces femmes doit habiter avec elles, dans le
lieu le plus rapproché de leur contrée et ne doit pas les emmener plus loin que
Kaw Kaw [Gao] et Iwalatan [Oualata]166. »
Les Berbères du désert, grands nomades, ont d’abord vécu de l’élevage des
chameaux et des chèvres. Presque toujours aussi de trafics, très ordinaires –
de survie en quelque sorte – , à plus ou moins longues distances : ils
échangeaient étoffes et sel contre des dattes et quelques charges de grains.
Mais « si un chef nomade profite de ses errances pour transporter des
marchandises, tôt ou tard, certains des membres de sa tribu s’installent dans
une ville ou fondent une nouvelle cité pour s’adonner à d’autres
commerces167 ». Devenus grands marchands et, bien sûr très vite, marakas
esclavagistes, ils ont fixé le réseau des routes et, en plein désert, fait la
fortune de leurs lieux d’étape, développé ou même créé de toutes pièces ou
presque, au prix de travaux considérables pour assurer le ravitaillement en
eau, de nouveaux centres urbains, appelés à un bel avenir.
A l’est, sur la route qui reliait l’Egypte au Tchad, Zaouila (Zawila),
peuplée dès les premières années 700 de Berbères Kharidjites, fut, pendant
plus d’un millénaire, « le principal fournisseur du monde islamique, de
l’Ifriqiya à l’Egypte et à l’Orient, en esclaves noirs, achetés contre les
chevaux nécessaires pour les razzias168 ».
A l’ouest, sur la piste qui menait du Maroc ou de Tlemcen au fleuve
Sénégal et au Niger, Sijilmassa, fondée ou reconstruite vers le milieu du VIIIe
siècle par des Kharidjites cherchant refuge dans le désert, d’abord terrain
d’une foire, demeura pendant très longtemps un grand carrefour, entrepôt et
centre de redistribution des produits du Soudan, esclaves surtout, vers les
villes du Nord. Les Noirs furent employés, en nombreuses troupes, à creuser
le sol pour en extraire les concrétions salines. Ces grands travaux menés à
terme, les maîtres, propriétaires du sol et des esclaves, firent dresser une série
de barrages et aménager tout un réseau de canaux pour diriger les eaux des
cours d’eau « comme les Egyptiens celles du Nil, pour cultiver du coton, des
légumes, du cumin, du fourrage pour leurs bêtes de somme, des fruits et,
surtout, une espèce de dattes vertes, appelées al-buni, dont les noyaux sont
très petits et qui surpassent en douceur tous les autres fruits ». Al-Bekri,
émerveillé, décrit longuement cette cité surgie en plein désert, « dont les
remparts sont en briques avec des soubassements de pierre et comptent douze
portes, dont huit avec des grilles de fer ». On y voyait, parmi les jardins,
vergers et palmeraies, de riches maisons et quelques palais somptueux169.
Fondée au XIe siècle par les Almoravides comme une étape sur leur route
vers le sud, Tebelbelte figurait sous la forme d’un beau castel sur l’Atlas
catalan de 1375 et sur la carte de Viladeste de 1418. Le Génois Malfante la
situe à sept jours de marche forcée de Sijilmassa, par un rude désert où l’on
ne voit que dunes, mais, lors de son passage en 1447, elle regroupait
plusieurs villages fortifiés et de grandes palmeraies alimentées par des
foggaras, galeries souterraines qui amenaient l’eau des montagnes et
couraient sur une quinzaine de kilomètres. Comme plusieurs autres cités du
désert dépendantes des caravanes, elle ne produisait, pour toute subsistance,
que des dattes et ne vivait que du trafic du sel et de celui des esclaves.
Très loin, aux marges sud du Sahara, toujours sur la route de Ghana et du
haut Niger, à quelque cinquante jours de Sijilmasa, Oualata, que l’on
nommait aussi Iwalatan, fondée dit-on en 1225, devint un grand centre
marchand et, de fait, une ville cosmopolite où l’islam fut toléré avant même
la conversion du roi. Il y venait des hommes de tous les pays d’Egypte, du
Fezzan, de Ghadamès, du Touat, du Draa, du Sous, du Tafilalet. A Iwalatan,
où la chaleur est torride, les habitants vivent bien et, eux aussi,
s’enrichissent : « L’eau vient des puits creusés dans le terrain sablonneux où
s’infiltrent les eaux de pluie. On voit quelques petits palmiers ; à leur ombre
sont cultivés des melons. Il se vend beaucoup de viande de mouton. Les
vêtements des habitants sont beaux et importés d’Egypte. La plupart de ces
habitants sont des massûfites et leurs femmes sont d’une beauté rare et sont
plus considérées que les hommes170. »
Plus à l’ouest, Aoudaghost, construite autour de plusieurs puits d’eau
douce, ville peuplée, sablonneuse, dominée par une grande montagne aride et
désolée, possédait une grande et de nombreuses petites mosquées où des
maîtres renommés enseignaient le Coran. On y cultivait le blé à la bêche et on
l’arrosait avec des seaux en cuir, mais seuls les princes et les riches en
mangeaient ; le reste de la population se nourrissait de mil… Sur le marché,
la foule était si dense, le vacarme si fort, qu’à peine si l’on entendait ce que
disait son voisin. Les achats étaient payés en poudre d’or. La plupart des
habitants, les plus riches du moins, les notables, étaient des Berbères,
originaires des tribus de l’Ifriqiya171.

Postes de traite et villes du Soudan


Au-delà du désert, dans le Soudan, plusieurs villes qui ne vivaient que de
pauvres négoces se sont elles aussi, par la seule présence des marakas, par
leur savoir-faire et leur audace à mener les affaires, trafics de toutes sortes et
traite des Noirs, enrichies de façon spectaculaire.
Dans les premiers temps, les marchands devaient, informés des grandes
razzias, rejoindre les camps des rois noirs ou des chefs de guerre et s’y
installer. Au Bornou, tandis que le roi était à la chasse aux esclaves, ils
l’attendaient à ses frais pendant souvent deux ou trois mois, parfois jusqu’à
l’année suivante172. Pour préparer leurs transactions ou tromper le temps, ils
se faisaient accompagner de leurs esclaves domestiques, des femmes surtout,
chanteuses et danseuses, concubines et prostituées. Leurs serviteurs
aménageaient et décoraient les tentes ou les cases trouvées sur place puis, de
saison en saison, en firent construire d’autres, plus vastes et plus appropriées,
de bois, de pisé ou de briques, avec des toits de palmes.
Tombouctou, que l’on dit fondée au XIe siècle, ne fut d’abord qu’un simple
lieu de rencontre pour les Touaregs. Ils y gardaient leurs ustensiles et les
grains, confiés, si l’on en croit la tradition, à une esclave nommée
Tombouctou (la Vieille). On vit arriver des caravanes de tous les pays et
s’établirent alors des riches marchands d’Egypte, du Fezzan, du Touat, du
Tafilalet et de Fez. De telle sorte que, peu à peu, les activités de toute la
région se concentrèrent dans cette nouvelle ville qui finit par éclipser l’ancien
centre marchand de Oualata. Ce sont aussi des marakas, ceux-ci dits les
Nono ou les Jennenke, venus sans doute de plusieurs horizons, qui ont, sur le
Niger et sur des terres entourées d’eau, donné une considérable ampleur à un
site urbain sans doute très modeste qui prit leur nom, Jenné ou Djenné173. Ils
firent bâtir des entrepôts pour leurs marchandises et des enclos pour garder
les captifs, le temps d’en rassembler un assez grand nombre pour former une
caravane et les conduire vers le nord. Ce sont eux qui, les premiers, ont fait la
fortune de cette ville, grand centre du trafic caravanier et, plus
particulièrement, de la traite des Noirs : « Le territoire de Djenné est fertile et
peuplé ; des marchés nombreux s’y tiennent tous les jours de la semaine. On
assure qu’il contient 7 077 villages [sic !] très rapprochés les uns des autres.
Là se rencontrent les marchands de sel venus des mines de Teghaza et ceux
qui apportent l’or de Bitou. Ces deux mines merveilleuses n’ont pas leur
pareil dans tout l’univers entier. Tout le monde trouve grand profit à s’y
rendre pour y faire grand profit et on acquiert ainsi des fortunes dont Dieu
seul peut connaître le chiffre174. »

Conquérants et soumis

Dans toutes ces villes de traite, villes de la côte à l’est, villes du Niger et du
désert à l’ouest, les négociants ne représentaient certainement qu’une part de
la population. Ils ne se fondaient évidemment pas dans les autres
communautés mais se réservaient, pour eux, pour leurs fidèles et leurs
coreligionnaires de bonne renommée, des quartiers particuliers et parfois
même comme une cité à part.

COMPTOIRS MARITIMES D’ORIENT : MÉTISSAGES ET SERVITUDES

Les établissements de la côte orientale d’Afrique, tous revendiqués comme


terres d’islam, ne se ressemblaient pas. Ils avaient, en des temps séparés par
un ou plusieurs siècles, accueilli des hommes d’origines très diverses :
Arabes, Yéménites et Persans. Affrontés à des Africains qui, eux aussi,
n’étaient ni de même ethnie ni de même langue et n’avaient pas les mêmes
usages, à des tribus qui leur opposaient une résistance plus ou moins forte, les
musulmans ne se sont pas installés partout aussi nombreux et ne pouvaient
donc mener leurs négoces de la même façon. Ceux des comptoirs de la mer
Rouge se sont imposés sans trop de mal et vite ; ils s’aventurèrent loin dans
l’intérieur du pays, sur les hauts plateaux, et prirent le contrôle de pays
entiers formant, on le sait, des sultanats islamiques, vassaux souvent
récalcitrants du royaume chrétien d’Ethiopie, en fait parfaitement
indépendants. Plus au sud, au contraire, face aux Somalis et à ceux qu’ils
appelaient les Zendjs, les hommes des comptoirs se sont enfermés dans leurs
îles et leurs remparts, incapables de conquérir de vastes territoires, ni même
de convertir les populations au-delà d’une mince frange côtière. Mais dans
tous les cas, au nord comme au sud – de la mer Rouge à l’océan Indien –,
cette colonisation est, sur le littoral même, demeurée précaire, incertaine ou
incomplète, partout appuyée sur un flux humain trop faible. Terre
d’exploitation, marchande surtout, non de peuplement, non de mise en valeur
par les immigrés. Le plus souvent, les énergies et les initiatives ne visaient
qu’à assurer au plus vite la traite et les opérations portuaires, entrepôts et
embarquements, à moindres frais.
Les colons ont-ils seulement formé le projet de faire de leurs
établissements des cités peuplées pour une large part d’hommes venus des
pays d’islam et de leurs descendants ? De garder intacts leurs traditions, leurs
genres de vie et même leurs pratiques religieuses ? Ces villes, Mogadiscio
sans doute excepté, ne furent que des entrepôts pour un trafic qui ne générait
que peu d’activités diversifiées. On n’y venait pas en grand nombre pour faire
souche et bâtir de solides et riches résidences, mais pour, à la hâte, expédier
ses affaires. En mer Rouge même, certains ports, presque tous en fait,
n’étaient que de misérables ancrages, refuges pour les navires malmenés par
les vents ou postes de traite rudimentaires, sans aucune sorte
d’aménagements ou édifices en dur : « Les passagers ne virent la fin de leur
frayeur que lorsque nous arrivâmes dans un port dit Ra’s Dawâir, entre
Aydhâb et Sawâkim [Souakim] ; nous trouvâmes sur le rivage un berceau en
roseaux en forme de mosquée où il y avait de nombreuses coquilles d’œufs
d’autruche pleines d’eau que nous bûmes et qui nous servit pour la
cuisine175. »
Vastes caravansérails encombrés de monceaux de ballots, tas
d’immondices dans les rues, près des débarcadères et des plages, auberges
misérables pour chameliers et muletiers, entrepôts, abattoirs en plein air, les
escales de l’archipel des Dahlaks et toutes les autres en mer Rouge ne furent
d’abord que de simples emporia. « Les habitants de Zaïla sont noirs de peau.
C’est une grande ville dotée d’un marché important, mais c’est la ville la plus
sale du monde, la plus laide et la plus puante. L’odeur nauséabonde qui s’en
dégage vient du grand nombre de poissons qu’on y consomme et du sang des
chameaux qu’on égorge dans les rues. » L’île de Souakim, « située à environ
six milles de la côte, n’a ni eau, ni culture, ni arbre. On y apporte l’eau dans
des barques ; il se trouve là des réservoirs dans lesquels s’amasse l’eau de
pluie. C’est une grande île où les habitants se nourrissent de viande
d’autruche, de gazelle et d’onagre176 ».
Les immigrants – Arabes ou Persans – associaient les chefs indigènes aux
profits du trafic et leur payaient même parfois tribut. L’africanisation de ces
colons venus de la mer, et surtout semble-t-il de leurs chefs, s’est
progressivement affirmée par de nombreux mariages mixtes. Ils étaient, pour
la plupart, venus sans leurs familles et les mariages avec les filles des chefs
des tribus permettaient de se faire protéger par leur peuple et de conduire les
transactions dans de bien meilleures conditions. Au temps où Ibn Battuta était
de passage à Souakim, le sultan, Zayd ben Abi Numayy, dont le père et deux
de ses frères avaient été émirs de La Mecque, « régnait sur l’île au nom des
Buja [peuple de pasteurs entre le Nil et la mer Rouge], qui sont ses oncles
maternels. Il avait une troupe de Buja, appartenant aux Awlâd Kâhil [peuple
nomade islamisé d’Afrique orientale], et d’Arabes Juhayna [tribu d’Arabes
installée dans les environs de Médine dont certains ont émigré en
Nubie]177 ». Sur la côte des Zendjs, à Pate, le chef des musulmans établis
en 1204, Suleiman ibn Suleiman, avait épousé le fille du roi africain et, par la
suite, les titres royaux de ce comptoir montrent que les princes et les
princesses portaient tous des noms en swahili, non en arabe.
Le swahili, langue des Bantous venus s’installer sur la côte, de Mogadiscio
au nord jusqu’à une partie du Mozambique, parlée aussi dans les îles de
Pemba, Zanzibar, Mafia et jusqu’à Kerimba et aux Comores, avait certes fait
quelques emprunts à l’arabe mais s’était imposée comme la seule langue des
affaires. Elle était aussi langue de cour en plusieurs établissements
musulmans, à Kilwa notamment. Dans Mogadiscio même, le chef de la
communauté parlait une langue qu’Ibn Battuta fut incapable de comprendre.
De nombreux descendants d’Arabes étaient des hommes complètement noirs,
leurs pères n’ayant, pendant plusieurs générations, pris pour femmes que des
filles du pays. De plus, les habitants des comptoirs furent souvent contraints
de conclure des accords avec les tribus des Noirs dont leurs femmes, mères
ou épouses étaient issues. Partout, l’africanisation fut très forte : les Portugais
voyaient, à Kilwa et à Mombasa, les « Maures » noirs bien plus nombreux
que les blancs et, à Sofala, en 1505, traitaient avec un cheikh noir.
Les familles arabes qui s’efforçaient de préserver une certaine pureté de
sang dans la cité échouèrent. A Mogadiscio, les citadins n’avaient que mépris
pour les Zaydites, membres d’une secte chiite arrivés vers 740, qui, refoulés
par les sunnites vers 920, avaient épousé des femmes de l’arrière-pays. Ils ne
leur donnaient d’autre nom que celui de badwi (gens du désert) ; ils les
laissaient fréquenter régulièrement les marchés dans la ville mais s’en
méfiaient et ne désiraient pas les voir s’attarder. Ils les obligeaient à regagner
leurs villages et leurs terres à la tombée du jour. Mais cela ne pouvait durer
qu’un temps et les métis, de plus en plus nombreux, en vinrent à former la
part la plus active des sociétés marchandes. Alors que les non-Africains, les
Arabes et les Indiens, n’étaient souvent que de passage, le temps d’assurer le
déchargement ou l’embarquement de leurs marchandises, les métis étaient là
à demeure et tout porte à croire que, sur place, l’essentiel du commerce se
trouvait entre leurs mains ou, du moins, sous leur contrôle178. « Lorsqu’un
bateau arrive dans leur port, il est abordé par les sunbuq qui sont de petites
barques et qui sont chargés de quelques jeunes gens, des habitants de la ville.
Chacun d’entre eux porte un plat couvert, plein de nourriture, pour l’offrir à
un commerçant du navire, à qui il dit : “Tu seras mon hôte.” Lorsqu’un
négociant venu d’ailleurs loge chez un hôte, c’est ce dernier qui se charge de
vendre sa marchandise et de faire ses achats. L’acheteur qui paierait au-
dessous du prix, ou le vendeur qui ferait une affaire en dehors de la présence
de l’hôte, verrait sa transaction annulée par les habitants qui ont avantage à se
comporter de la sorte179. » Seul l’étranger qui avait déjà, à plusieurs reprises,
séjourné dans Mogadiscio pouvait se loger où il le voulait.
Les immigrants n’ont pas davantage préservé leurs genres de vie et leurs
pratiques religieuses. Mogadiscio, plus peuplée qu’un simple port colonial,
devint certes une ville active, différente, bien plus riche aussi, de belle allure,
alignant de hautes et magnifiques maisons, et, aux dires des voyageurs qui,
très fiers certainement de cette entreprise coloniale menée à si bon terme, en
énuméraient complaisamment les mérites, cité très policée. Mais tout de
même une ville cosmopolite formée de plusieurs quartiers, arabe, persan,
africain et indien, qui menaient leur vie propre.
Pour sa part, Kilwa connut, aux XIVe et XVe siècles, une étonnante
prospérité. Les habitants ont doublé les dimensions de la mosquée et dressé
un magnifique palais pour leur sultan. Les marchands de passage faisaient
halte dans un immense caravansérail et les trafiquants d’esclaves dans le
Husmi Kubwa, ensemble sordide de baraquements. Mais, dit encore Ibn
Battuta, qui visiblement ne trouve pas grand plaisir à observer les us et
coutumes de la ville et n’y passe que très peu de temps, les maisons y sont de
bois avec un toit de joncs et cette grande ville côtière est habitée
principalement par des Zendjs, au teint très noir, avec des incisions sur le
visage. De toute évidence, Kilwa, comme sans doute d’autres escales de la
côte aventurées plus au sud, ne fut pas une belle colonie de peuplement.
Plus tard encore, Duarte Barbosa et les autres rédacteurs des voyages
portugais dans l’océan Indien montrent bien que mis à part les grands palais
de Kua (près de l’île Mafia), de Mafia dans les îles Juani, de Mtitimira et
quelques belles et riches demeures de Mogadiscio directement inspirées de
l’architecture yéménite, toutes les maisons à Kilwa, à Mombasa et à Malinde
étaient d’un seul étage, à la façon indigène180. Par la suite, certains historiens
de cette Afrique orientale ont même affirmé que l’islam n’était là qu’une
sorte de compromis avec le paganisme africain. Accusation de puristes de la
part de musulmans bons croyants, sans doute fort exagérée, mais il reste que
les décorations peu orthodoxes des mosquées, pour les portes et le mihrab,
témoignent d’inspirations africaines indiscutables ; que les minarets y sont
très rares ; que, contrairement à la tradition, de hauts personnages se sont fait
enterrer à Mogadiscio dans la mosquée du Vendredi.
De plus, sur le plan politique, ces comptoirs n’étaient en aucune façon
partie ou prolongements des Etats islamiques d’Irak ou d’Arabie. Le calife de
Bagdad, le sultan du Caire, les émirs ou sultans du Yémen et d’Arabie n’y
nommaient pas de gouverneurs ; ils n’y envoyaient ni troupes ni officiers
chargés de faire respecter leur autorité. A Mogadiscio, les marchands
immigrés, en majorité arabes, s’étaient, au Xe siècle, unis pour résister aux
nomades somalis. Une fédération de trente-neuf tribus, sous la conduite de
celle des Banu Kahtan qui revendiquaient le droit des premiers venus, a,
pendant quelque temps, monopolisé les charges civiles et religieuses mais,
vers 1250 ou 1300, ce gouvernement a dû céder la place à un sultanat dont le
chef, confirmé par les notables, prit le titre de cheikh181.
Les établissements de la côte des Zendjs vivaient chacun pour soi,
armaient leurs navires et poursuivaient leurs négoces sans en référer à un
quelconque pouvoir ou recevoir la moindre directive, sans négocier même
aucune entente. En fait, les sultans et les cheikhs, souvent rivaux,
s’affirmaient complètement indépendants et se dressaient les uns contre les
autres. Si Vasco de Gama obtint si facilement, en 1498, l’aide de celui de
Malinde qui lui prêta un pilote pour le conduire en Inde, c’est que celui-ci se
trouvait en guerre avec le maître de Mombasa et pensait lui nuire. Lors de son
second voyage, en 1502, Gama n’eut aucun mal à imposer un traité et un
tribut à Kilwa et, l’année suivante, en 1503, un autre capitaine portugais, Ruy
Lourenço Ravasco, obtint de la même façon l’alliance du sultan de Zanzibar.
Sofala, soumise à Kilwa depuis le XIIe siècle, fut occupée sans coup férir par
les Portugais de Pedro de Anaia, en 1505, car Shaïkh Yusuf, très âgé et
aveugle, s’était déclaré indépendant et ne reçut aucune aide. L’archipel de
Lamu et l’île de Pate tombèrent aussi aux premiers coups de canon, en 1506.
Brava, qui résista, fut brûlé et détruit sans que les autres Etats ou
communautés viennent à son secours. Seule l’annonce prochaine de la
mauvaise saison sauva Mogadiscio cette même année en contraignant la flotte
armée à Lisbonne à prendre le large en toute hâte. En l’espace de huit années,
les Portugais avaient occupé toute la côte au sud de cette ville avant
d’entreprendre la conquête ou, du moins, d’assurer leur contrôle sur de vastes
territoires vers l’intérieur, dans le Mozambique.

LES OASIS

Villes doubles, villes fermées


Dans chaque ville marchande du Sahara, deux sociétés parfaitement
hiérarchisées, deux façons de vivre et de travailler, s’opposaient : noirs
esclaves ou métis demi-libres (harratines) qui travaillaient la terre, et
hommes libres, nomades, pasteurs et marchands caravaniers, qui régnaient en
maîtres et se tenaient résolument à l’écart. De ce fait, ce que les voyageurs
appelaient communément, par habitude et pour plus de commodité, des
« villes » se présentait comme de vastes agglomérations, des suites de
villages et de palmeraies échelonnées au long de la zone irriguée. Le centre
politique, religieux et marchand était d’ailleurs, le plus souvent, une ville
double ou triple, chacune nettement distincte, entourée de sa muraille. Là
même où une seule enceinte englobait l’ensemble de ce noyau, sorte de chef-
lieu, celui-ci se trouvait tout naturellement divisé en plusieurs secteurs ou
quartiers parfaitement délimités, à demi autonomes, correspondant chacun à
une tribu ou à une famille, tous sous la coupe d’une aristocratie de l’argent et
de la marchandise.
Deux cités éloignées l’une de l’autre, sans grands liens entre elles,
formaient la ville de Ghana182. L’une était habitée par les « vrais
musulmans », Berbères ou Arabo-Berbères, et comptait douze mosquées où
les imans et les muezzins résidaient en permanence, où les juristes et les
érudits tenaient bibliothèques et écoles. L’autre, la « ville du roi », avec son
palais et ses riches maisons, était située à six milles de là et n’avait qu’une
seule mosquée où venaient prier visiteurs et voyageurs. « Tout autour de la
ville royale, il y a des cases en coupoles et des bois touffus où vivent les
sorciers qui leur servent de ministres du culte. C’est là que se trouvent les
tombeaux de leurs rois. Des gardiens veillent sur ces bois sacrés et nul n’est
admis à savoir ce qui s’y passe. C’est là aussi que sont les geôles du roi où les
prisonniers disparaissent sans laisser de traces183. » De même, ce que l’on
nommait communément la ville d’Aghmât184 n’était rien d’autre que
l’agglomération de deux villes dont chacune portait ce même nom. L’une
était Aghmât Ilân, l’autre Aghmât Warika. « C’est celle-ci qui sert de capitale
au prince et de résidence aux commerçants et aux étrangers. Il y a une
distance de huit milles entre les deux villes. Des jardins et des palmeraies de
dattiers entourent la ville ; c’est le territoire des Masmûda qui occupent,
dispersés dans tout le pays environnant, des villages fortifiés et des parcs à
bestiaux185. »
Ces cités marchandes du désert, très peuplées et très actives, attiraient au
long de l’année un grand nombre de négociants venus de très loin. Certains
s’y fixaient pour de longs séjours, mais les étrangers de passage y étaient
sévèrement contrôlés. L’aristocratie urbaine, solidement ancrée en ses
monopoles, se fermait à la concurrence. Tout était sous surveillance. A peine
une caravane avait-elle franchi l’une des portes de la muraille que le
négociant visiteur devait se faire connaître et recherchait la protection d’un
chef de famille ou de quartier. Celui-ci devenait son client ou plutôt son
partenaire et, en fin de compte, recevait une part des profits, courtier obligé.
Les grandes familles, les clans et les tribus gardaient la haute main sur tous
les négoces. Rien ne se faisait, ni livraisons, ni transactions et chargements,
sans que ces hommes soient informés des entrées et des échanges. En
plusieurs oasis, particulièrement dans le Touat, les Juifs, relativement
nombreux, bénéficiaient d’une excellente protection, mais il leur était interdit
de quitter la ville et ils ne pouvaient que servir d’intermédiaires ou se
contenter de petits négoces aux horizons limités. Ils assuraient le
ravitaillement de leur communauté en vivres et menaient sur le marché le
produit de leurs travaux d’artisans, travail du fer notamment. Rien de plus.

Les affaires, le troc


Les marchands se servaient rarement des monnaies métalliques. Entre
Berbères d’une part et souverains ou chefs de guerre des Noirs de l’autre, tout
se réglait par des traites dont les usages furent très exactement repris, aux
temps de la traite atlantique, par les armateurs et négociants de France,
d’Angleterre et des Etats-Unis d’Amérique. Chaque esclave, homme, femme
ou enfant, évalué selon son âge, son aspect et ses qualités supposées, était
proposé à la vente contre un poids plus ou moins élevé de produits ou un
certain nombre d’objets. Dans le Kanem-Bornou, ce furent, tout au long des
siècles et jusqu’à l’arrivée des Européens, des pièces de toile de dix coudées
de long et de qualités équivalentes sinon de mêmes couleurs, tissées soit en
Egypte soit dans les oasis du désert186. A Zaouila, on usait de petites pièces
d’étoffe rouge. Dans le Mali et le Songhaï, pour les esclaves cédés
directement par le roi et par les hommes de son conseil et de sa cour, les
chevaux servaient de monnaie. Mais, plus communément et dans tous les
pays des Noirs, les trafiquants payaient en petite vaisselle ou en morceaux de
cuivre, en fer battu, en verroteries et, plus encore, en coquillages, les
cauris187.
Les perles de verre venaient soit de Syrie par Le Caire, soit de Venise.
C’est la forte demande, en Afrique noire et donc chez les Berbères
caravaniers, en verres irisés ou colorés, enrichis de fils d’or, qui a, pour une
bonne part, provoqué l’essor de cette industrie à Venise, dans l’île de
Murano. Les Vénitiens les portaient à Tunis et en ramenaient de la poudre
d’or du Soudan, amenée là par les musulmans qui, au terme d’un long
parcours à travers le Sahara, échangeaient ces verroteries contre des esclaves.
Lorsqu’elles venaient à manquer, on proposait des fragments de bijoux
brisés.
Le mot cauris, employé communément dans les récits de l’époque et dans
nos livres, désignait des coquilles de plusieurs natures et provenances, très
différentes les unes des autres et de valeur aussi très variable. Les navires
arabes chargeaient dans l’île de Socotra des sacs entiers de petits coquillages
de l’océan Indien, les buzios des îles Maldives, en particulier ceux appelés
« porcelaines » : « Les indigènes les enterrent dans des trous, sur la côte, pour
que la chair se décompose et que le coquillage reste blanc. Ils troquent ces
cauris avec les habitants du Bengale contre du riz et c’est aussi la monnaie de
ce pays. Ils en vendent aux Yéménites qui s’en servent comme lest pour leurs
navires188. » Ces cauris, débarqués par dizaines ou centaines de sacs, dans les
comptoirs musulmans d’Afrique, sur la côte de la mer Rouge ou de l’océan
Indien, étaient régulièrement acheminés, par tout un réseau de pistes
caravanières, celles pratiquées dans l’autre sens par les trafiquants d’esclaves,
jusque très loin à l’intérieur du continent. Mais, contrairement à ce que disent
ordinairement les manuels qui insistent beaucoup sur la quête des « épices »
et autres produits du lointain Orient, les coquilles les plus recherchées ne
venaient pas d’aussi loin. D’autres, plus nombreuses et le plus souvent
échangées à meilleur prix, étaient récoltées sur les côtes de l’Atlantique en
Afrique même ou dans les îles sous domination espagnole ou portugaise, de
telle sorte que leur transport et leur négoce ensuite ne demandaient pas la
mise en place d’aussi vastes circuits commerciaux ni, en tout cas, de passage
par toutes sortes d’intermédiaires, de l’océan Indien au cœur de l’Afrique.
Les plus appréciées, celles des Canaries, grandes conques rouges, « que les
Noirs estimaient de la même façon que nous les pierres précieuses, valaient à
Saõ Jorge de la Mina chacune de vingt à trente pièces d’or189 ». Les coris de
rio, pêchés surtout dans la partie orientale du delta du Niger, étaient le plus
souvent présentés en longs colliers, dits « chapelets pour les Noirs », faits de
grains bleus rayés de rouge. Plus au sud, l’île de Luanda « est la mine de la
monnaie qu’utilisent le roi du Congo et les peuples voisins ». Sur les plages,
les femmes plongeaient par des fonds de deux brasses d’eau ; elles
ramenaient des paniers pleins de sable et triaient soigneusement les coquilles,
séparant les mâles des femelles, celles-ci, de couleur plus claire, plus
appréciées. On trouvait d’autres coquilles, des nzimbi, sur tout le littoral mais
celles de Luanda, plus fines, brillantes, brunes ou grises, valaient beaucoup
plus cher et servaient de référence. Et Duarte Lopez, écrivain, grand voyageur
et trafiquant portugais, de mettre tous les autres en garde : « On ne trouve
rien à acheter dans tout le royaume du Congo avec de l’or ou de l’argent,
pièces de monnaies ou métal brut ; il faut des coquillages190. »
Dans la plupart des postes de traite et dans les cités marchandes d’Afrique
noire, ces coquillages, objets curieux, objets de luxe, portaient des rêves d’un
autre monde. Ils servaient ordinairement d’étalon pour le négoce de toutes
sortes de produits indigènes, plus particulièrement pour la traite des esclaves.
On les trouvait dans les royaumes africains de l’intérieur, jusque dans le
Bornou et, plus encore, dans les pays du haut Niger où les voyageurs
musulmans venus d’Espagne et du Maghreb assistent, étonnés, quelque peu
émerveillés, à ces marchés où les hommes utilisent comme monnaie autant
les coquilles que les pièces d’or : « J’ai vu faire des échanges au Mali et à
Gao sur la base de mille cent cinquante cauris pour un dinar-or191. »
Les Berbères servaient d’intermédiaires ; ils achetaient les étoffes et les
verreries aux négociants, chrétiens ou musulmans, des ports de la
Méditerranée, et les cauris aux Portugais de la côte atlantique. Ils contrôlaient
aussi d’autres approvisionnements et s’efforçaient d’offrir aux chefs de
guerre, aux chasseurs d’hommes et aux trafiquants de tous rangs toujours
davantage d’objets, eux aussi venus de loin, surtout des charges de grand prix
qui ne servaient pas toujours de monnaie mais leur assuraient de bons profits.
Les marchands de Mauritanie n’ont cessé, pendant des siècles, d’amener au
Soudan les produits de leur cru. « Quand quelqu’un de chez eux part en
voyage, il se fait suivre par ses esclaves, hommes et femmes, qui portent sa
literie, avec des ustensiles fabriqués avec des courges, pour manger et pour
boire. Le voyageur n’emporte ni aliments de base, ni accompagnements, ni
dinars ni dirhams. Il ne porte que des morceaux de sel, des colifichets de
verre et quelques produits aromatiques. Ce qui plaît le plus est la girofle, le
mastic [résine d’un arbuste, qui sert de pâte à mâcher] et le tasarghani, plante
odoriférante récoltée au bord de l’Océan qui est leur encens. En Mauritanie,
une charge de cet encens s’achète un dinar et demi ; au pays des Noirs, elle se
vend quatre-vingts, cent dinars et plus. Quand le voyageur arrive dans le
village, les femmes noires lui apportent du lait, des poulets, de la farine
d’alise [fruit rouge de l’alisier], du riz, du fûni [ou fonio] qui ressemble aux
graines de moutarde avec lequel on prépare le couscous et l’asîda, bouillie
épaisse faite avec de la farine, du beurre et du miel, et de la farine de dolique,
pois indien, pois-coolis, sorte de haricot. Le voyageur achète à ces femmes
les produits qu’il désire, sauf le riz qui fait mal aux Blancs, le fûni étant bien
meilleur192. »
Les marakas tenaient aussi les mines sous leur contrôle. Le cuivre n’était
pas tout importé d’Europe ou d’Orient. Takedda, dans le Sahara central, à
l’ouest-nord-ouest d’Agadès, en produisait des quantités considérables. La
majeure partie en était aussitôt fondue et enregistrée, transportée très loin
dans les pays du Niger, jusqu’à la ville de Niani où les barres de cuivre
étaient entreposées dans de grands magasins et, de là, redistribuées par
caravanes plus loin, vers les royaumes des idolâtres. D’autres barres
gagnaient directement, plus à l’est, le Bornou, à quarante jours de marche,
échangées soit contre des étoffes teintes de safran, soit contre de belles
esclaves et des jeunes gens193. Ce cuivre rouge, d’excellente qualité, était
offert à la vente en barres d’environ un tiers de mètre de long. Pour un ducat
d’or, on avait quatre cents barres de grande épaisseur qui, chez les Noirs,
servaient à acheter les esclaves, les grains, le beurre et le fromage. Et, pour le
même ducat, environ six ou sept cents barres plus minces, à échanger contre
les viandes et le bois à brûler. Un autre gisement, à Tamedelt, sur la piste
caravanière qui joignait le Sous marocain à Tombouctou, d’exploitation
aisée, presque à fleur de terre, donna lui aussi naissance à une grande cité
minière où les caravanes faisaient halte pendant plusieurs jours, le temps de
charger les barres de métal. Ce fut un important point de contacts et de
fixations, lieu d’échanges, de troc surtout, étape pour la conquête économique
des royaumes africains194.
« Au pays des Farawiyyin195, le sel se troque contre de l’or. » La mainmise
sur les salines, les transports et les marchés assurait aux Berbères de forts et
constants moyens de pression sur les populations des oasis et, plus au sud, sur
celles des villes du Soudan et sur les postes de traite. A l’est, les Touaregs,
maîtres de l’Aïr, pratiquaient certes l’élevage des dromadaires mais vivaient
surtout du commerce du sel. D’immenses caravanes, parfois de plusieurs
milliers de charges, conduites par les chefs et les guides, les embuçados de
l’Aïr, effectuaient chaque année la pénible traversée du désert pour porter le
sel à Bilma et dans les oasis du Kawar. Elles en ramenaient des dattes et, très
régulièrement, des esclaves, qu’ils vendaient en Tripolitaine et en Tunisie.
Pendant longtemps, Tadmakka, au sud-est du massif montagneux de l’Idrar
des Ifocas, sur la route de Kairouan, leur servit d’étape. Agadès prit la suite,
surgie vers 1460, ville entièrement ceinte de murailles, dominée par un
somptueux palais royal, « où chaque marchand possédait un grand nombre
d’esclaves196 ».
Les caravaniers berbères ou arabo-berbères veillaient à préserver de toute
concurrence leurs réseaux et leurs marchés. En plusieurs régions, ils ont
réussi à ruiner les Noirs, marchands, chameliers ou bateliers. Pendant deux
ou trois siècles, à partir en tout cas des années 1100, les Toucouleurs et les
Oualofs descendaient le fleuve Sénégal sur leurs pirogues et, arrivés à la mer,
remontaient vers le nord en longeant la côte jusqu’aux salines du littoral ; ils
y chargeaient des barres de sel et allaient, au retour, les vendre dans leurs
pays. Les Berbères en ont eu raison, et fait en sorte que les transports de sel
ne se fassent plus que par caravanes à travers le désert, soit par eux-mêmes,
soit par leurs alliés ou par des convoyeurs qui leur étaient soumis. De telles
captures, obtenues par des raids, des brigandages sur les marchés, par le vol
des cargaisons et même par de véritables expéditions armées, n’étaient
certainement pas exceptionnelles. La concurrence pouvait aussi dresser les
villes et les tribus les unes contre les autres, ou les armées du souverain noir
contre les troupes des nomades.

Les villes du désert devaient leurs origines et une bonne part de leur
fortune à leurs relations marchandes mais elles ne sont pas demeurées de
simples centres d’entrepôts et de transit. Loin de là : de riches négociants, à la
tête de grandes entreprises, s’y rencontraient et y installaient commis ou
associés. A Sijilmasa, Ibn Battuta fut hébergé chez un marchand arabe
originaire de Salé, au Maroc, et, dans cette même ville, un autre négociant –
Berbère du clan des Maqqari de Tlemcen – envoyait régulièrement toutes
sortes d’informations sur les cours des produits et la marche des caravanes à
ses quatre frères, deux résidant à Tlemcen même et deux à Ouargla où ils
faisaient commerce de l’or, de l’ivoire et des esclaves. Ces villes des oasis
avaient aussi développé leurs propres industries, pour les besoins de leurs
populations et, plus encore, pour mettre sur les marchés des objets de luxe
qui, tant dans les villes et les postes de traite d’Afrique noire que dans les
cités du Maghreb même, se négociaient aisément à de hauts prix. A Figuig,
considéré dans les années 1300 comme l’une des principales cités du Sahara,
les femmes tissaient des étoffes légères, très renommées, aussi précieuses que
de la soie, vendues très cher à Tlemcen et à Fez où, disait-on, aucune autre
étoffe ne les égalait. A Mogadiscio, « on fabrique des étoffes qui tirent leur
nom de cette ville et qui n’ont leurs pareilles nulle part ailleurs. On les
exporte en Egypte197 ».
La traite rapportait gros. Les trafiquants couraient de grands risques mais
amassaient d’immenses fortunes. « Leurs caravanes légères sont
constamment en mouvement et leurs caravanes lourdes font de très grands
profits. Peu de marchés, en pays d’islam, ont tant de richesse et d’influence.
J’ai vu une lettre de change pour une dette due par Muhammad ben Adi à
Awdaghust [Aoudaghost] et certifiée par son garant de quarante-deux mille
dinars198. » Idrisi n’est pas allé dans ces pays et n’a visité aucune de ces cités
des oasis ; mais il en a tout de même recueilli, à la cour du roi de Sicile, plus
d’un écho. Il s’en émerveille et s’attarde, ce n’est pas chez lui très habituel, à
décrire leurs usages, leurs richesses, leur façon de gagner l’argent et de le
montrer. Maîtres de la ville d’Aghmât, située à onze jours de marche de
Sijilmassa, les marchands de l’une de ces tribus qui furent « berbérisés par
voisinage » sont des négociants opulents qui se rendent aux pays du Soudan
en grandes caravanes de dromadaires chargés d’énormes quantités de
marchandises : cuivre rouge et coloré, manteaux, vêtements de laine, turbans,
ceintures, toutes sortes de colliers de verre, de coquillages et de pierres,
diverses espèces de drogues et de parfums, des outils de fer. Quiconque
emploie à ces voyages ses esclaves ou ses hommes, met en route des
caravanes de cent soixante-dix ou cent quatre-vingts chameaux, tous chargés.
Dans leur ville, le bon ton est de se faire reconnaître et de montrer par de
grands signes ostentatoires l’étendue de ses gains. « Lorsque l’un d’entre eux
possède quatre mille dinars de réserve et quatre mille dinars à mettre dans les
affaires, il place, à droite et à gauche de sa maison, deux piliers qui montent
du sol jusqu’au toit. De cette façon, ceux qui passent par là et voient les
piliers devant la maison peuvent, d’après leur nombre, savoir combien le
propriétaire de cette maison a d’argent. Il peut bien y avoir quatre ou six
piliers à la porte, deux ou trois de chaque côté199. »

Les citadelles religieuses de l’Islam


Les grandes cités des royaumes du Soudan et les oasis, étapes sur les
routes caravanières du désert, toutes prospères et presque toutes dominées par
les marakas et par les religieux, hommes d’expérience dont les relations
s’étendaient très loin, forçaient l’admiration et imposaient le respect. Les
voyageurs venus du Maroc, de l’Egypte ou de l’Orient musulman s’y
trouvaient comme chez eux et ne tarissaient pas d’éloges : « Les habitants
sont parfaits dans leurs actions, leurs morale et attitudes. Dans leurs
manières, ils ne partagent pas la petitesse des autres peuples du Maghreb, ni
dans leurs coutumes et traditions, mais agissent franchement. Ils sont connus
pour leur grande charité et montrent, les uns envers les autres, un vrai
comportement humain et de bonnes manières qu’ils ont acquises dans leurs
nombreux voyages, dans les longues périodes d’absence de leurs maisons et
séparation de leur pays200. » Les lettrés, tous membres influents de ces
communautés urbaines dominées par les juristes, les docteurs et les censeurs,
renchérissent : Tombouctou, disent-ils, n’avait pas sa pareille, entre toutes les
villes des pays des Noirs, pour la solidité de ses institutions, les libertés de la
vie politique, la sécurité des hommes et des biens, la compassion envers les
pauvres et les étrangers, la courtoisie surtout envers les étudiants et les
hommes de science et la révérence prêtée aux sages et aux hommes de
bien201. Ce n’est pas par pur hasard que les auteurs des trois grandes
chroniques, largement utilisées et parfois même seules citées par les
historiens de toute l’Afrique noire occidentale, le Tarikh as-Sudan, le Tarikh
al-Fattach et le Tedzikiret al-Nisiam, étaient tous trois de Tombouctou,
hommes de science et de religion, hommes de combat aussi, résolument
hostiles à toute forme d’oppression, donc aux rois et aux princes tyrans, aux
askias du Songhaï surtout. Dans tous les pays d’islam, s’imposait l’image de
ces villes bénies de Dieu, paisibles et policées. L’un des plus célèbres des
docteurs de la Loi, sage entre les sages, consacrait quelques lignes
enthousiastes à glorifier Tombouctou, « ville exquise, pure, délicieuse,
illustre, cité bénie, plantureuse et animée, qui est ma patrie et qui est ce que
j’ai de plus cher au monde ». Et d’autres, par d’aussi beaux discours, de
placer cette cité, ville phare, riche et vertueuse, de plus en plus haut, au-
dessus des peuples du voisinage : « Tombouctou était parvenue au terme
extrême de la beauté et de la splendeur… La tradition prophétique y donnait
vie à toutes choses, dans le domaine de la religion comme dans celui des
affaires temporelles202. »
Tradition prophétique : Tombouctou et plusieurs autres villes ne se
voulaient pas seulement centres de grand négoce mais se faisaient reconnaître
comme de véritables citadelles de la foi face aux païens et aux hérétiques.
Chez les marakas berbères des cités du désert et du Niger, furent formés les
juristes envoyés ensuite dans tous les royaumes noirs et, pour certains, même
bien plus loin. Ibn Battuta dit avoir rencontré en Chine le frère d’un légiste
qui avait été instruit à Sijilmasa.
Les ulémas jouissaient d’un grand pouvoir, au-dessus des querelles de
famille et des conflits d’intérêt. Leur solide réputation de science et de vertu
les protégeait de l’intrusion du pouvoir royal, des chefs guerriers et même de
toute tutelle administrative. Tombouctou avait acquis une telle puissance
financière et une telle renommée, ses ulémas auréolés d’un tel prestige, que,
pendant de très longs temps, les souverains laissèrent la ville se gouverner
elle-même sans tenter d’intervenir ni dans les affaires ni dans les conflits.
Sous la domination des Touaregs et, bien plus tard, sous celle des Marocains,
la ville s’administrait comme une « république marchande », sous la férule du
Tombouctou-koï, véritable chef de la cité, désigné par un conseil de notables,
en fait par les religieux203.
A Djaba, ville du Mali où l’on comptait un grand nombre de jurisconsultes,
le roi ne pénétrait jamais et nul n’exerçait d’autorité en dehors du cadi de la
cité. De même à Koundiouro, dans le Kaniaga204, elle aussi tenue en main par
le cadi et par les ulémas : aucun soldat ne pouvait y entrer, aucun officier en
situation d’opprimer les habitants. Le roi du Kaniaga y venait seulement une
fois par an, à l’occasion du ramadan, et se contentait de distribuer des
aumônes et d’échanger des présents205.
Ce qui fait dire à l’un de nos historiens qu’« un pays marchand se
construisit en Afrique noire dans les intervalles des royaumes. Il y insère son
urbanisme, ses quartiers attenants aux capitales ou des villes à leur écart, avec
leurs magasins, leurs caravansérails, leurs mosquées et leurs beaux édifices et
leurs maisons élégantes… Pays rétiforme, à peine perceptible dans les masses
mouvantes des empires206 ». Ce pays marchand, création parfaitement
originale que l’on retrouve rarement à ce point identifiée en d’autres
territoires, témoigne indiscutablement de l’extraordinaire développement du
commerce transsaharien et, à l’évidence, de l’intérêt que, dans tous les pays
d’islam, l’on a porté, dès les premiers moments puis siècle après siècle, à
mettre la main sur les négoces du Soudan. Nulle part ailleurs, dans l’ancien
monde, l’on n’a vu se déployer de tels efforts et, en terres si difficiles
d’accès, mener à terme de tels travaux pour assurer les transports, aménager
points d’eau et étapes, pour construire de toutes pièces de telles cités,
prospères et jalouses de leur indépendance, en plein désert, pour refaire les
sols, puiser et amener l’eau. Nul désert n’a, comme le Sahara, connu un tel
trafic caravanier par un réseau de pistes aussi diversifié et somme toute
relativement dense, ne laissant à l’écart que de rares îlots. De tels efforts, la
mobilisation de tels moyens et la mise au pas, sous la férule, de tant
d’ouvriers pour de si durs travaux pouvaient-ils se justifier sans la traite des
Noirs ?

Caravanes du désert

Un grand nombre d’esclaves razziés dans les villages, des centaines, des
milliers certainement, ne quittaient pas les pays du Soudan où les souverains
les gardaient captifs pour leurs services de cour, pour leurs armées ou pour
les travaux des champs. Dans tous ces Etats, royaumes des pays du Niger ou
du lac Tchad, cités marchandes plus ou moins maîtresses de leur destin, la
demande s’est maintenue pendant très longtemps, jusque même parfois dans
les dernières années du XIXe siècle, de plus en plus forte même à mesure que
certains empires prenaient de l’expansion.
Cette traite exclusivement africaine, des Noirs par les Noirs, n’était pas du
tout négligeable, bien au contraire. Mais non essentielle, non la principale.
Elle demeurait à l’évidence de bien moindre ampleur et de bien moindre
profit que celles vers les villes du désert où les marchands, seigneurs et
maîtres des oasis, faisaient venir toujours davantage d’esclaves pour creuser
les puits et les canaux, pour cultiver les champs de mil et entretenir les
palmeraies, pour travailler dans les mines de sel ou de cuivre. Bien moins
active aussi que celle vers les grandes cités des pays d’islam, en Orient et en
Occident, qui mettait en œuvre d’autres moyens, sur d’autres parcours,
infiniment plus longs et plus risqués.

LES ROUTES : PÈLERINS ET MARCHANDS

L’Egypte et l’Arabie
Un réseau très complexe de pistes, partant de territoires plus ou moins
lointains, menait vers les comptoirs de la mer Rouge d’où les boutres arabes
levaient l’ancre pour Aden ou pour Djeddah, le port de La Mecque, et de
Médine. Les Noirs du pays des Gallas, au sud de l’Abyssinie, étaient conduits
vers les ports de Zeila et de Massaouah par plusieurs routes qui se croisaient
en quelques grands relais caravaniers, centres d’entrepôts et de castration.
Ceux du pays entre les deux Nils finissaient exposés sur les marchés de
Khartoum, de même ceux capturés, très loin, tout au sud, dans la région du
Haut-Ghazal, affluent du Nil Blanc. Cependant, les caravanes les plus
importantes, de plusieurs centaines ou même de deux ou trois mille esclaves,
partaient, elles, de terrains de chasse situés au pied du Djebel Marra, massif
montagneux du Darfur, très à l’ouest de Khartoum207. Une de ces pistes, celle
dite ordinairement « route des pèlerins », partait de ces territoires de chasse et
des postes de traite et allait, droit vers l’est, jusqu’aux marchés de Bara et
Sinnar, sur le Nil Bleu, puis atteignait, sur la mer Rouge, Massaouah ou
Souakim. Une autre route de la traite des Noirs, bien plus longue et plus
périlleuse, que les voyageurs appelaient la « route des quarante jours », route
très ancienne, partait du lointain chapelet d’oasis du pays Kanem (au nord-est
du lac Tchad) et, par le Darfur, conduisait d’abord aux entrepôts et marchés
des rives du Nil pour gagner ensuite Assouan et, de là, l’Egypte. Abandonnée
pendant plusieurs siècles elle fut, dans les années 1300-1400, rouverte, les
points d’eau reconnus et entretenus, à l’instigation des négociants qui
voulaient échapper aux attaques, devenues trop fréquentes et trop
dangereuses, des Arabes pillards sur la piste, plus à l’ouest, des déserts de
Barca.
En Arabie, Djeddah, où débarquaient les boutres arabes chargés
d’esclaves, Médine et La Mecque furent, notamment lors des foires du
pèlerinage, dès les premiers temps de l’Islam et ensuite pendant des siècles,
de grands marchés aux captifs ; hommes et femmes étaient ensuite revendus
par les trafiquants et même par les pèlerins lors de leur retour au pays, dans le
Khorassan et les autres régions de l’Iran et l’Irak, à Bagdad surtout et même
plus loin en Turquie. L’une des routes, parmi les plus fréquentées, commune
à plusieurs itinéraires, joignait précisément Médine aux villes du Tigre et de
l’Euphrate, à Kufa et à Bagdad. Steppes et déserts à l’infini mais où les
voyageurs, en altitude, bénéficiaient d’un climat plutôt sain et relativement
tempéré, certains disaient même très agréable : « Je ne crois pas qu’il y ait sur
toute la terre un pays autre où la plaine est aussi vaste et aussi immense, où la
brise est plus parfumée et l’air plus sain, où l’air est moins pollué, la terre
plus pure, où l’on se revigore davantage, moralement et physiquement. »
Cette longue et grande piste caravanière de l’Orient, suivie par des milliers de
pèlerins, était aussi, sans nul doute, la plus sûre, la mieux protégée par de
bonnes escortes et de très loin la mieux aménagée parmi toutes celles que
devaient, en Arabie comme en Afrique, suivre les caravanes des marchands
d’esclaves. De nombreux points d’eau ponctuaient le parcours et rendaient
supportables les longs jours de marche en plein désert : « Nous trouvâmes des
bassins pleins d’eau de pluie… », et ailleurs : « Nous y fîmes provision d’eau
en creusant un puits d’où jaillit une douce eau de source qui suffit à abreuver
la caravane ainsi que ses chameaux encore plus nombreux que les
hommes ! », et « les mares et les étangs abondent aussi ». Plusieurs villages
cernés de murailles et quelques fortins, lieux de repos et même d’échanges,
offraient de bonnes étapes. Les Bédouins, évidemment bien informés de
chaque passage mais incapables d’attaquer en force ou même de piller ici et
là, venaient vendre de la viande, du beurre et du lait que les voyageurs
s’empressaient d’acheter, contre des pièces de calicot208.

Le Sahara
A travers le Sahara, les nomades se livraient certes, tribu contre tribu, à une
concurrence effrénée : guerres d’escarmouches, razzias et représailles pour
s’approprier le passage des caravanes et en tirer profit. Au fil des temps, ils
ont réussi, ici ou là, à imposer tel parcours et tel gîte plutôt que d’autres, mais
ce ne furent jamais que succès fragiles et temporaires pour seulement des
parties d’itinéraire, sur de faibles distances. Pendant tout le temps de
l’esclavage, soit pendant un millier d’années pour le moins, un certain
nombre de grandes routes caravanières se sont imposées, pour aboutir à
quelques grands marchés, toujours les mêmes.
Les pistes transsahariennes reconnues, balisées et régulièrement
fréquentées n’étaient pas tellement nombreuses. Elles ne furent certes pas
toutes ouvertes et aménagées pour les besoins de la traite. Les trafiquants
empruntaient souvent celles qui menaient aux mines de sel ou de cuivre où
les durs travaux étaient effectués par les Noirs esclaves. D’autres étaient – les
noms que leur donnent les chroniques en témoignent – des routes de
pèlerinage vers La Mecque, presque toutes menant d’abord au Caire. Les
marchands d’esclaves ont, au fur et à mesure des progrès de l’islamisation,
profité des nouveaux aménagements, puits et postes de garde, à l’usage des
pèlerins.
Tout naturellement, ici comme en Orient, les marchands se tenaient
informés de la demande en main-d’œuvre dans les grandes cités. Aussi ne
fréquentaient-ils pas souvent les cités du Maghreb central. Ceux qui s’y
rendaient y apportaient de la poudre d’or, de l’ivoire, de la malaguette et
divers autres produits du Soudan ou des oasis, mais pas ou peu de captifs
razziés dans les pays des Noirs. Le marché y était quasi inexistant. Les villes,
d’Oran à Bougie, n’étaient en somme que d’assez pauvres cités, pendant
longtemps même de simples bourgs enfermés dans leurs murs, des repaires
de corsaires accrochés au rivage, sans grandes ressources, tournant le dos à
un arrière-pays qui ne leur apportait pas grand-chose. Peu ou pas d’industrie,
pas d’autres négoces que la vente des butins et l’encaissement des rançons.
Ces pirates et corsaires, Maures puis Turcs exclusivement à partir des
années 1510, employaient bien sûr, à Mers el-Kébir, Alger, Bougie et Bône,
un très grand nombre d’esclaves pour les chantiers de constructions navales
et pour ramer sur leurs galères de combat. Mais les Noirs du Soudan leur
auraient coûté très cher alors que la piraterie en mer et les razzias sur les
côtes d’Italie et d’Espagne leurs procuraient à moindres frais des prisonniers
en très grand nombre. Le raid sur Mahon, en 1535, leur rapporta six mille
esclaves et la prise de l’île de Lipari par Barberousse, le célèbre chef de
guerre, grand officier et amiral de l’Empire ottoman, en 1544, douze mille.
Sur le marché d’Alger et dans les bagnes, l’on ne trouvait pratiquement que
des Blancs, des chrétiens.
De ce fait, les parcours transsahariens des trafiquants d’esclaves se
résumaient en deux faisceaux de pistes, pas davantage. A l’est, pour amener
les esclaves noirs du Bornou et des pays du lac Tchad, une route gagnait
d’abord les oasis du Kawar, puis le Fezzan et Zaouila pour atteindre soit
l’Egypte soit les escales des monts de la Barca, sur la côte de Cyrénaïque.
Une autre partait de Tombouctou et de Gao et, par Tadmakka, par une longue
et terrible traversée de trente ou quarante jours, menait jusqu’à Ghadamès,
puis à Kairouan au temps de sa splendeur et, plus tard, à Tunis. A l’ouest,
trois parcours, empruntant à travers le désert trois pistes différentes,
convergeaient vers Marrakech ; l’un partait du Mali, des pays du haut
Sénégal ou de Ghana et passait par Aoudaghost, les salines d’Idjil, Zemmur
puis Tamedelt ; un autre, plus à l’est, gagnait Oualata, Tagheza puis
Sijilmasa ; un autre, plus aventureux certainement, objet de grandes attentions
de la part des sultans du Maroc, partait de Gao, Tombouctou ou Djenné pour
rejoindre Tagheza par Toudemi. De Sijilmasa, principal carrefour pendant
longtemps de tout l’Ouest saharien, d’autres pistes, bien moins fréquentées
que celle de Marrakech, allaient, l’une à Fez, l’autre à Tlemcen.
Sur ces routes, sans exception, les Noirs captifs, hommes, femmes et
enfants, furent toujours très nombreux, jusqu’à former une part importante de
la caravane. Chaque trafiquant esclavagiste, berbère, arabe ou maure, en
faisait convoyer, en longues files, plusieurs dizaines, voire des centaines à
chacun de ses retours vers les grands marchés. Les autres négociants, ceux
qui s’intéressaient davantage au trafic de l’or et, accessoirement, au poivre de
Guinée et autres produits du Soudan, mais aussi, de façon ordinaire, tous les
voyageurs et les pèlerins en avaient généralement plusieurs sous leur garde,
soit pour en tirer occasionnellement quelque profit à l’arrivée, soit pour les
vendre au mieux. En effet, le manque d’argent se faisait parfois pressant en
telle ou telle étape de ce long cheminement, épuisant pour l’homme et ses
ressources, sa bourse et ses réserves d’eau ou de nourriture. Ils utilisaient en
somme ces Noirs comme une réserve de capital, peut-être plus sûre que les
monnaies, capital dont la valeur pouvait croître au fur et à mesure que l’on
s’éloignait davantage des postes de traite et des territoires de razzias. La
plupart désiraient aussi avoir constamment près d’eux les hommes comme
domestiques pour leur propre service et la garde de leurs bagages ou
marchandises, les femmes comme compagnes, concubines pour quelques
semaines. Ibn Battuta ne prenait jamais ni la mer ni la route sans se faire
accompagner de deux ou trois jeunes femmes qu’il échangeait volontiers
contre d’autres, au cours du chemin, selon son bon gré.
Dans la traversée des déserts, les parcours des caravanes d’alors différaient
très certainement des grands axes routiers d’aujourd’hui. Ils ne sont pas
souvent décrits. Il ne nous reste que peu de textes et tous ou presque tous bien
trop courts, leurs auteurs se souciant peu de faire partager leurs expériences et
leurs angoisses.
Les rares chrétiens explorateurs du désert en quête des marchés de l’or
gardaient-ils leurs informations secrètes ? Benedetto Dei, auteur de petites
nouvelles et homme d’affaires de Florence, dit tout uniment dans son Journal
qu’il est allé à Tombouctou, mais, curieusement, ne donne, la date mise à part
(1470), aucune sorte d’explication. Humaniste, homme de science, curieux
des pays et des hommes mais jaloux de ses découvertes ? Ou homme de
négoce soucieux de garder pour lui seul des renseignements et les profits
d’une course à l’or et aux produits rares ?
Les musulmans, eux, se comptaient par centaines à toutes les époques de la
traite et l’on peut penser que les bons négociants, qui couraient les pistes
sahariennes sans rien cacher de leurs desseins, sachant que les lieux et
marchés qu’ils allaient atteindre étaient connus et bien identifiés, ne
manquaient pas, aventurés dans une longue et périlleuse course, d’écrire à
leurs parents, à leurs associés ou à leurs commis pour les informer non
seulement de leurs chargements et du nombre de captifs qu’ils menaient avec
eux mais des dates de leurs passages ou de leurs séjours dans les villes étapes
ou les oasis tout au long du chemin. Ces lettres, qui préparaient leurs
correspondants à spéculer sur les cours des produits, esclaves compris, ont
presque toutes disparu ou n’ont fait l’objet ni de publications ni d’études209.
De telle sorte que les itinéraires, les haltes, les périls et les façons de s’en
garder nous demeurent, pour la plupart, mal connus.
Les récits de lettrés, curieux de connaître de lointains pays, dans le Sahara
et au-delà, certes très nombreux et différents les uns des autres, déçoivent
pourtant car leurs auteurs s’appliquent davantage à décrire les
gouvernements, les cours des souverains, les mœurs et les pratiques
religieuses que les conditions du voyage, l’importance et la composition de la
caravane, les routes choisies et les aléas du parcours. Invités à se joindre à
une entreprise qui n’était pas la leur, chargés de mission parfois pour
observer les modes de gouvernement, les forces armées des rois et les usages
des peuples, non hommes de terrain et d’expérience, ils ne payaient
nullement de leur personne pour préparer la traversée du désert et la mener à
bonne fin. De plus et surtout, ces voyageurs, pour la plupart, tenaient la
plume non pour des lecteurs désireux de s’informer exactement mais pour un
vaste public, curieux du détail, du pittoresque. Ibn Battuta, le plus célèbre et
certainement le plus largement exploité au cours des temps, charge sa
narration du voyage au Soudan, au demeurant très rapide et relativement
pauvre comparée à celles qu’il consacre aux autres pays, d’anecdotes sans
grand intérêt et, de son séjour au Mali, il s’attarde, s’appesantit à donner un
interminable récit, fastidieux en plusieurs points, de sa visite et de la façon
dont il fut reçu à la cour du roi.
Seule et heureuse exception, tout à fait remarquable, le Routier d’al-Bekri
paraît, lui, de tout autre nature. C’est le travail laborieux d’un auteur qui
certes n’a pas vécu les jours de marches dans le désert, mais a rassemblé
quantité de témoignages de bons observateurs, les a confrontés les uns aux
autres, a tenté d’identifier les lieux et de chiffrer les distances qui séparaient
les points d’eau et les étapes, non en milles arabes mais en jours de marche.
Les dromadaires, qui portaient des charges de cent vingt-cinq à cent
cinquante kilos, parcouraient environ quatre kilomètres à l’heure ; chaque
journée de marche devait représenter de trente-cinq à quarante kilomètres,
soixante dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
Sur plusieurs parcours, al-Bekri pouvait tout situer et tout nommer,
jusqu’au moindre puits. Sur la piste de Sijilmasa à Tombouctou, jusqu’aux
puits de Tn’ Djas, à huit étapes du départ, les points d’eau se trouvaient très
régulièrement à deux jours d’intervalle, puits misérables « creusés par les
voyageurs et qui ne tardaient pas à s’ébouler ». Ensuite, vous marchez
pendant trois jours jusqu’à un grand puits appelé Wîn Haylun, et puis encore
trois autres jours par un désert tout plat où l’on ne peut trouver d’eau que
cachée sous le sable ou les pierres, jusqu’à atteindre un point d’eau appelé
Tâzaqqâ, ce qui signifie « la maison ». Vous allez, en une seule étape, à un
puits construit par Abd al-Rahman ben Habib, creusé dans le roc dur où l’eau
est à quatre brasses de profondeur. Puis, trois jours plus loin, vous êtes à
Witunan, puits très large et jamais à sec, mais qui contient de l’eau si
saumâtre qu’elle purge les hommes et les animaux. A Awkâzant, la terre est
de couleur bleue et, là, les hommes de la caravane creusent pour trouver l’eau
qui est à deux ou trois coudées sous la surface. Puis vous traversez un désert
aride formé par des collines de sable qui envahissent la route, où on ne trouve
pas d’eau. C’est la partie la plus pénible du voyage vers Aoudaghost. Quatre
jours de marche vous mènent en un lieu appelé Wânzamin où les puits sont à
faible profondeur, les uns d’eau douce, les autres d’eau salée, au pied d’une
montagne abrupte où vivent des animaux sauvages. Toutes les pistes qui
conduisent au Soudan se rencontrent ici. C’est un lieu très dangereux car les
Lamta et les Gazula attaquent les caravanes puisqu’ils savent que tous les
voyageurs doivent y passer pour refaire leurs provisions d’eau. Et al-Bekri,
pendant des pages et des pages, de décrire ainsi plusieurs parcours, récits
truffés de multiples indications sur les distances, sur les périls, les noms des
puits, leur situation et la qualité de l’eau. Sur les peuples nomades aussi,
l’étendue de leurs territoires, leurs coutumes, leurs façons de
s’approvisionner et de nourrir leurs bêtes. Dans un désert de dunes de sable,
entre tous inhospitalier (nous sommes toujours sur la route d’Aoudaghost), un
très grand puits se situe juste à la limite des Banû Wârith, tribu des Sanhadja.
Trois marches plus loin, à Agharat, est un puits d’eau salée où ces Sanhadja
mènent leurs bêtes à boire pour leur refaire la santé, « car l’eau salée est très
bonne pour leurs chameaux ». Trois jours et vous arrivez en un endroit
nommé « le lieu où les eaux se rassemblent », où l’on trouve toutes sortes
d’arbres et des plantes qui produisent le henné et le basilic. Six ou sept jours
encore et voici la haute montagne qui domine Aoudaghost, peuplée d’oiseaux
en grand nombre qui ressemblent à des pigeons et à des colombes, quoique
de têtes plus petites. On y voit aussi les arbres d’où l’on extrait la gomme,
exportée vers l’Espagne pour lustrer les brocarts de soie210.

L’EAU, LES GUIDES, LES PÉRILS

Tous les voyageurs, même ceux qui s’en tiennent à l’anecdote et aux
péripéties d’un jour, parlent forcément, à un moment ou à un autre, de la
quête de l’eau et de la peur d’en manquer. Que ce soit sur la longue route
fréquentée par des milliers de pèlerins et de marchands qui va de Bagdad à
Médine ou à travers le Sahara, chacun s’apitoie sur les dures souffrances des
hommes en ces terres inhumaines. « Nous avions peur, sur cette route, de
manquer d’eau surtout que nous étions tant d’hommes et de bêtes que s’ils
avaient bu la mer, ils l’auraient épuisée et mise à sec ! » Peur obsédante,
angoisse de chaque jour que rien ne pouvait effacer : dans le désert du Najd,
immense plateau du centre de l’Arabie, entre Ajfur et Kufa, trois points d’eau
parfaitement identifiés jalonnaient la route et devaient permettre aux hommes
et aux bêtes de s’abreuver et de refaire leurs provisions, mais la crainte de
manquer était telle que, parfois, tous se précipitaient vers les puits dans un
effroyable désordre, se bousculant, s’écrasant les uns les autres. « A l’une de
ces aiguades qui pouvait largement suffire et où l’on pouvait s’abreuver
tranquillement, les voyageurs se ruèrent sur l’eau, incident dont on ne verrait
pas l’équivalent lors de l’assaut d’une ville ou d’une forteresse. Il mourut là
sept hommes écrasés sous la pression de la foule, ou noyés, piétinés. Ils
s’étaient hâtés de s’abreuver et ils ont trouvé la mort211 ! » Dans le Sahara, en
chemin vers Ghana, « ils ne trouvent que de l’eau putride et dangereuse qui
n’a d’autre propriété que d’être un liquide. Ceux qui en boivent pour la
première fois sont indisposés et tombent malades, surtout s’ils n’en ont pas
l’habitude. Ils emmènent donc de l’eau du pays des Lamtuna, pour boire et
abreuver leurs chameaux. Aussi n’est-ce qu’après des difficultés
considérables que les marchands arrivent à Ghana. Là ils s’arrêtent, réparent
leurs forces, se font accompagner de guides, s’approvisionnent abondamment
en eau et prennent avec eux des gens habiles à parler et à discuter d’affaires,
comme intermédiaires entre eux et les Indigènes212 ».
Ibn Battuta, parti de Sijilmasa dans une caravane conduite par un chef
berbère des Massufa, n’a pas trop souffert et, averti de tout ce que d’autres
ont pu connaître, se félicite de sa bonne fortune. Vingt-cinq jours de marche
et ils étaient à Teghaza, ville du sel, où ils firent provision d’eau saumâtre
pour affronter dix jours dans le désert. Précaution, cette fois, inutile : il eurent
la chance d’en trouver en cours de route, en abondance, dans les bas-fonds où
les eaux de pluie s’étaient amassées : « Un jour, nous découvrîmes un puits
situé entre deux collines de pierres dont l’eau était douce ; nous nous
désaltérâmes. » Et de s’émerveiller, délivré de la peur de souffrir et mourir de
soif : « Ce désert a un éclat lumineux ; on s’y sent bien à l’aise et en sécurité
contre les voleurs et y vivent beaucoup de bœufs sauvages qui s’approchent
si près de la caravane qu’on peut les chasser avec des chiens et des flèches. »
Mais le manque d’eau les guette encore car « manger de la viande donne soif
et beaucoup de gens évitent de le faire. Curieusement, si on tue un de ces
bœufs, on trouve de l’eau dans sa panse. J’ai vu des Massufa la presser et
boire l’eau qu’elle contenait. Il y a aussi beaucoup de serpents213 ».
Boire de l’eau prise dans la panse d’un animal égorgé était pratique
courante non en chassant des bœufs sauvages mais tout simplement en tuant
des chameaux. « Ils partent ainsi à travers le Sahara où les vents du simoun
tarissent l’eau dans les outres. Ils recourent alors à un stratagème : ils
prennent avec eux des chameaux sans charges, les assoiffent avant de partir,
puis les font boire une fois et une deuxième fois jusqu’à ce que leur panse
soit pleine. Les chameliers les conduisent ainsi avec eux et s’il arrive que les
outres se dessèchent et que le besoin d’eau se fasse sentir, alors on égorge le
chameau et on se désaltère avec l’eau de sa panse. Il n’y a plus, en ce cas,
qu’à se hâter jusqu’au prochain point d’eau pour y remplir les outres214. »
Exposée à tant d’aléas et de dangers pendant de si longs jours, la caravane,
monde d’hommes libres de toutes conditions, venus de tous pays, maîtres
négociants, trafiquants et commis accompagnés d’esclaves, se forgeait ses
propres lois215. Sur la route, tous se soumettaient à un chef qui, à tous
moments, maintenait l’ordre, faisait aller du même pas ; en cas de malheurs,
d’attaques des brigands, de morts de quelques bêtes de somme ou
d’épuisement des outres, il faisait payer chacun de sa personne, de ses bêtes
et de ses pièces d’or, de ses provisions d’eau, rassemblant dans une seule
communauté solidaire les hommes vite accablés de fatigue, souffrant de soif.
Non sans peine : « J’avais un chameau pour monture et une chamelle pour
porter mes provisions. Après la première étape, cette dernière s’arrêta. Al-
Hâgg Wuggin, chef et guide, prit ce qu’elle transportait et le distribua à ses
compagnons qui s’en partagèrent la charge. Mais il y avait dans la compagnie
un Maghrébin originaire de Tadla [plaine du Maroc occidental, au pied du
Moyen-Atlas] qui refusa de porter une partie de la charge comme les autres.
Un jour, un de mes jeunes esclaves eut soif ; je lui demandai de l’eau qu’il ne
voulut pas me donner216. »
En fait, et nul ne l’ignorait, la vie des hommes était dans les mains des
tribus du désert qui gardaient les puits cachés ou en interdisaient l’accès. Les
gens des Massufa, des Bardâma217 et autres Berbères guettaient le passage
des marchands pour vendre à haut prix des charges d’eau. Ces nomades se
livraient à une féroce concurrence pour les puits et pour les pâturages, pour le
contrôle et le ravitaillement des oasis, plus encore peut-être pour fournir des
guides et, de cette façon, s’assurer un certain contrôle sur la marche de la
caravane et renseigner les hommes de leur tribu. Dès qu’ils s’attardent à
évoquer les hasards et les périls de la route, les voyageurs parlent des guides
recrutés par le chef de la caravane et prennent soin de dire ce que cela leur
coûtait ; ce n’était pas peu. Une carte portugaise datée de 1511 indique que,
pour aller d’Egypte au Soudan, les caravanes « ont des pilotes pour les guider
en chemin, qui s’orientent d’après les étoiles et les montagnes ». Ces guides,
les taksîfs, étaient généralement des Berbères, souvent, là encore, des
Massufa. « Au taksîf il faut du courage et de la perspicacité : aucune piste,
aucune trace n’apparaissent dans ce désert. Il n’y a que du sable que le vent
emporte. On repère des montagnes de sable dans un endroit ; quelque temps
plus tard, on découvre qu’elles ont été déplacées ailleurs. Ce désert abonde en
démons ; ils se jouent du taksîf et le fascinent jusqu’à ce qu’il s’égare loin de
son but et périsse. » Sur la route de Sijilmasa au Mali, l’habitude était
d’envoyer un éclaireur, homme des Massufa, en avant, jusqu’à la ville de
Oualata pour qu’il porte les lettres aux amis des marchands afin que ceux-ci
préparent leur arrivée, leur louent des maisons et envoient à leur rencontre, à
quatre jours de marche, des hommes et des bêtes de somme avec des outres
d’eau. Si le guide se perdait en chemin et ne pouvait donc prévenir les
habitants de la prochaine oasis de l’approche des caravaniers, tous ou presque
mouraient en chemin218.

Les troupes de brigands incontrôlés et, plus souvent, certaines tribus


berbères de triste réputation, tels les Touaregs et les Lamta de la Serra
Bofor219, rançonnaient et pillaient les caravanes trop faibles, trop peu
nombreuses, mal défendues contre leurs attaques. « Nous arrivâmes au pays
des Hoggar qui sont un groupe de Berbères à la figure voilée : il n’y a nul
bien à attendre d’eux. Un de leurs notables nous rencontra ; il arrêta la
caravane jusqu’à ce que l’on s’acquittât d’une taxe en vêtements et divers
autres objets. » Les nomades, coureurs de grands chemins à l’affût de bonnes
fortunes, étaient tous musulmans et prétendaient ne jamais transgresser la
Loi : « Fort heureusement, nous étions dans leur pays au mois de ramadan
pendant lequel ils ne font pas d’incursions et ne pillent pas les caravanes. Si
leurs voleurs trouvent en route des objets durant le mois de ramadan, ils ne
les ramassent pas. Il en est ainsi de tous les Berbères qui se trouvent sur cette
route220. »
Les marchands se gardaient de montrer leur or et leurs objets de valeur,
pierres précieuses et bijoux : « Ils transportent leur or sous forme de galons,
dans des lambeaux d’étoffes, dans le plumage de grands oiseaux et dans des
os creux de chat qu’ils cachent dans leurs vêtements. Ils agissent ainsi car ils
doivent traverser des pays et royaumes et demeurer de nombreux jours sur
leur route et parce qu’ils sont souvent la proie des voleurs, en dépit du fait
que les caravanes sont accompagnées par des gardes armés. De cette façon,
une caravane peut avoir un millier d’archers, plus ou moins221. »
Certains pensaient se protéger de mauvais hasards en achetant à l’avance
des sauf-conduits auprès des chefs nomades. Mais aucun ne partait sans ses
armes et nombre d’entre eux se faisaient escorter et protéger par des hommes
à leur solde. A Agadès, les marchands entretenaient chacun un grand nombre
d’esclaves pour leur servir d’escorte sur la route de Kano dont les passages
étaient réputés infestés par une infinité de tribus qui parcouraient le désert.
« Ces gens, qui ressemblent aux Zingeri les plus pauvres, attaquent
continuellement les marchands et les assassinent. Ceux-ci se font donc
accompagner par ces esclaves bien armés. Arrivés à destination, ils les
emploient à différents travaux pour qu’ils gagnent leur vie et en conservent
dix ou douze pour leurs besoins personnels et pour la garde de leurs
marchandises222. » A Tombouctou, les négociants prenaient à leur solde des
troupes d’estafiers, jonbugu, formées d’esclaves ; certaines familles en
avaient plusieurs centaines. Sijilmasa lançait périodiquement, dans les
années 1200, de grandes expéditions militaires contre les nomades pillards.
Al-Qastalani rapporte que, se trouvant dans le Tafilalet, il vit devant le palais
du gouverneur un amoncellement de crânes de bandits capturés alors qu’ils
attaquaient les caravanes sur la route de Ghana223.
Les sultans d’Egypte et du Maghreb puis les souverains d’Afrique noire
ont toujours tenté de protéger les caravaniers sur les routes du désert. Les
maîtres du Maroc, les Almoravides puis les Almohades, s’efforcèrent d’y
maintenir une police, et de même, plus tard, les rois des Noirs – les
Mandingues du Mali et ceux du Songhaï – installèrent des garnisons de
guerriers nomades, de chameliers sur les pistes, à toutes les étapes, jusque
loin dans le Sahara, jusque dans l’Aïr. Tout au long des temps, les rois, les
émirs, les gouverneurs, les chefs des communautés de marchands savaient à
quel point les routes de cet immense désert, celles surtout qui partaient du
Sous marocain et celles qui joignaient le Fezzan au Tchad, pouvaient être
gravement perturbées, rendues impraticables par les attaques de nomades
insoumis ou, plus souvent, par les climats d’anarchie et d’insécurité dont
souffraient tel ou tel des royaumes au pays des Soudan. Ils n’ont cessé de
donner des ordres, d’armer des troupes d’accompagnement, de lancer des
expéditions de représailles contre les nomades brigands et, surtout, d’établir
des séries de fortins, postes de ravitaillement plus ou moins bien pourvus
mais, en tout cas, garnisons pour des partis de cavaliers ou de chameliers, dix
ou vingt généralement, assez nombreux tout de même pour intervenir ou
poursuivre les forbans. Sur les hauts plateaux d’Arabie, dans le Najd, Fayd
(par la suite Darb Zubayda), bourg fortifié, était le siège du responsable de la
route commandant de troupes pour la protection des caravanes contre les
Bédouins pillards224.
Très tard encore, en 1843, Muhammad ibn Ali al-Sanusi225 qui institua
l’ordre Sanus, ordre militaire pour imposer la paix, fit construire sur la route
qui, de Benghazi par Kufra et Ouadaï, menait au Tchad, route très fréquentée
par de longues caravanes chargées d’armes et de munitions à échanger contre
des esclaves, toute une suite de zawiyas226 pour y recueillir, le temps d’une
halte, pèlerins et marchands. Les responsables de ces maisons entretenaient
régulièrement le puits, la mosquée et s’engageaient eux-mêmes dans ce trafic
des captifs noirs.
Courir le désert et garder ses captifs n’était pas affaire de novices : « Un
citadin qui venait d’acheter des esclaves n’eut que des ennuis avec ses Noirs,
hommes et femmes ; une femme s’amaigrissait, une autre mourait de faim,
une autre était malade, un esclave avait pris la fuite, un autre se mourait de
langueur et un autre fut atteint par les vers. Et lorsqu’on dressait un camp, le
maître devait passer tout son temps à s’en occuper227. » Mais ce sont là, bien
évidemment, les informations données par des commis ou des associés qui
font valoir leur zèle, des propos à ne pas prendre à la lettre. L’on imagine
aisément que les Noirs prisonniers souffraient en route de vrais martyres,
accablés par les privations, les fatigues et les maladies. Ceux qui, malades,
blessés, atteints d’infirmités ou simplement trop faibles pour suivre le train
des autres, tous ceux qui risquaient de retarder la marche et de mettre toute la
caravane en danger, étaient résolument abandonnés au bord de la piste,
souvent même tués sur place (« sinon tous se seraient portés malades228 ! »).
« A la mare, où ils s’arrêtent pour le partage, les caravaniers égorgent quatre
femmes beaucoup trop fanées, émasculent deux enfants dont un meurt dans la
nuit, afin de décharger la caravane des bouches inutiles et fixer les itinéraires
selon la nature de la marchandise humaine ainsi préparée229. » Au total, des
risques énormes et parfois des pertes considérables parmi les maîtres mêmes.
Ceux qui s’égaraient manquaient d’eau jusqu’à en mourir. En 1803 encore,
malgré toutes les précautions prises et la présence certainement de guides et
de chameliers très expérimentés, une caravane de mille huit cents chameaux
et deux mille hommes, allant de Tombouctou aux mines de sel de Teghaza,
fut presque tout entière anéantie et l’on ne trouva plus que de nombreux
squelettes blanchis, de femmes et d’enfants surtout, jonchant la route. Peur
aussi des fièvres, des épidémies : « Une caravane touchée par la variole
pouvait être condamnée à errer dans le désert, comme un navire en
quarantaine évité de tous, et se voyait fermer les portes des oasis. Mais, pour
les esclaves livrés en bon état, des bénéfices à la mesure des périls encourus,
de 200, 300 %, parfois plus230. »

La mer Rouge et l’océan Indien

LES BOUTRES ARABES

Nous savons tout, et même davantage, sur la traite atlantique des


Occidentaux, sur celle des Portugais de Lisbonne et de Saõ Tomé dans les
années 1520, sur celle des armateurs de Nantes ou de La Rochelle au XVIIIe
siècle, mais, pour l’Est africain, rien, vraiment rien. Aucun des voyageurs
musulmans, nombreux pourtant à fréquenter ces escales sur des navires dont
le malheureux bétail humain représentait la meilleur part de la cargaison, n’en
dit le moindre mot. Ils ne parlent que d’eux-mêmes, pèlerins ou voyageurs.
Pourtant leurs récits, ceux de leurs séjours dans les ports ou à bord des
navires, évoquent régulièrement quelques mauvaises fortunes mal acceptées,
disent assez ce que devaient être, pour des hommes libres, non dépourvus de
moyens certainement, ces traversées entreprises dans des conditions si
souvent précaires. « Nous avions séjourné à Aydhâb vingt-trois jours. Il nous
en sera tenu compte par Dieu à cause de la vie de privations que nous y avons
connue. Dans cette ville, tout est importé, y compris l’eau qui est telle qu’il
vaut mieux être altéré que d’en boire ! Nous avons donc vécu dans un climat
à fondre avec une eau qui enlevait tout appétit. » Les marins chargeaient leurs
navires, les jalbas aux coques cousues avec des cordes faites de la fibre de la
noix de coco, aux voiles de feuilles d’arbres, de telle façon que les hommes et
les femmes soient entassés les uns sur les autres, « au point qu’ils croiraient
être dans une cage à poules pleine. Le maître de la jalba récupère le prix de la
construction en une seule traversée, sans se soucier des périls de la mer231 ».
Ces hommes, des pèlerins qui, sur le chemin de La Mecque, méritaient
considération et respect, qui avaient sans nul doute payé leur passage, ont
beaucoup souffert. Les conditions d’hébergement, d’entrepôt plutôt, et de
transport des Noirs esclaves étaient proprement détestables. L’armement du
navire, les ententes avec les patrons, le rassemblement des équipages et
l’attente de vents favorables obligeaient à de longs séjours dans un port mal
équipé, mal approvisionné en eau et en vivres. A Zanzibar : « En aucune
partie du monde, rien ne dépasse la misère et la souffrance infligées à ces
misérables esclaves lors du voyage qui les amène de l’intérieur de l’Afrique
et pendant leur séjour dans l’île en attendant qu’ils soient vendus. Les
privations et la maladie les avaient réduits à un tel état que parfois l’on
estimait qu’ils ne valaient pas la peine d’être embarqués et, pour économiser
ce qu’il fallait payer au maître des douanes, on préférait les laisser mourir à
bord des vaisseaux232. » Les malheureux qui avaient supporté, depuis leur
capture et les lointains postes de traite de l’intérieur, une dure marche de deux
à trois mois, étaient tant bien que mal embarqués sur des boutres : cent
cinquante à deux cents hommes accroupis, les malades et les mourants
aussitôt précipités à l’eau pour faire un peu de place et de crainte qu’ils ne
contaminent les autres.

DU GOLFE D’OMAN À L’INDE ET À LA CHINE

Sordides et cruels, les trafics que suscitait la traite négrière ne se limitaient


nullement à la mer Rouge, à ces traversées de deux ou trois jours vers les
ports de l’Arabie et du Yémen ; ils s’étendaient à tout l’océan Indien et même
au-delà jusqu’en Insulinde et en Chine233. Nos auteurs parlent longuement
des navires dans l’Atlantique et de leurs si fameux « voyages triangulaires » :
Europe, Côtes des esclaves en Afrique, Amérique et Antilles puis retour en
Europe. Mais, faute d’y porter vraiment intérêt et par manque de textes aussi
nombreux et aussi précis, ils ne consacrent que de rares chapitres aux navires
« arabes » des mers orientales, se contentant d’évoquer les types de bâtiments
sans pouvoir s’attarder à bien définir itinéraires, courses et escales. C’étaient
là, pourtant, de grandes entreprises, d’une rare audace souvent, sur des routes
soumises aux vents et à toutes sortes d’aléas pour atteindre, après des
semaines ou des mois de navigation, des terres situées aux extrémités du
monde234. Non l’affaire de médiocres, d’obscurs trafiquants dans l’attente
d’un bon coup du sort, prenant de grands risques pour mener sur l’autre rive
de la mer une misérable troupe d’hommes enchaînés, mais de vrais patrons,
meneurs d’hommes, disposant de capitaux, d’associés et de commis.
Les promoteurs et premiers maîtres de ce commerce négrier furent bien
évidemment les hommes d’Arabie et du Yémen qui firent d’abord venir des
Noirs de Nubie, d’Ethiopie et des Somaliens. Les Persans, armateurs, marins
et négociants du golfe d’Oman ont vite pris la suite. Sur la côte des Somalis,
le Ras Assin est très tôt connu comme le Cap des esclaves. Dès les
années 900, on parle de troupes de plusieurs milliers d’Abyssins prisonniers,
embarqués dans les ports des comptoirs musulmans. Le Kitab al-Ajaib al-
Hind (milieu du Xe siècle) parle de deux cents esclaves conduits chaque année
vers Oman235 et un traité persan demeuré anonyme mais exactement daté de
l’an 982 dit que les marchands du Hedjaz, d’Oman et de Bahrein allaient
régulièrement acheter des Abyssins236. Plusieurs chroniques affirment que
Saïd, frère d’al-Jaysh, souverain de Zabid237 sur la côte d’Arabie, en avait
lui-même fait venir vingt mille en l’an 1081238.
Bientôt, Arabes et Persans, établis dans les premiers comptoirs de la mer
Rouge et de la côte des Somalis, somme toute très rudimentaires, cherchèrent
d’autres postes et d’autres marchés plus vers le sud. Pour leurs vastes et
fastueux chantiers, construction des palais, des forteresses et des mosquées,
les grandes villes de l’islam en Orient, cités toutes nouvelles ou largement
remodelées au temps de l’expansion de l’empire musulman, ne trouvaient
jamais assez de bois, de teck pour le gros œuvre, de mangrove pour les toits.
Les marchands firent venir d’importantes cargaisons de troncs d’arbres de
leurs établissements de l’Est africain, sur la côte du Kenya actuel et plus au
sud, en particulier dans l’île de Manda où s’est très tôt établie, pour
rechercher des fournisseurs chez les indigènes et organiser tout ce trafic, une
colonie d’hommes de Shiraz. Tous les navires en route vers la Perse
transitaient par l’île de Socotra (l’« île bienheureuse ») et par Aden, bâti sur
une presqu’île reliée à la terre par un isthme étroit, petite cité facile à
défendre, étape essentielle, véritable carrefour de routes maritimes et grand
emporium. Sur la côte du golfe d’Oman, le port de Sur (au sud de Mascate)
était, au Xe siècle, aux dires d’un voyageur enthousiaste qui s’en émerveille
mais sans trop décrire les objets de ces négoces, « le vestibule de la Chine,
l’entrepôt de l’Irak, le soutien du Yémen ; cité la plus prospère de cette mer,
aux hautes demeures en teck et en briques239 ».
Mombasa, Mogadiscio, Kilwa surtout, devinrent de grands centres
marchands fréquentés non seulement par les négociants musulmans, visiteurs
des premiers temps, mais aussi par les marins et trafiquants étrangers à ce
monde islamique, venus de bien plus loin240. Deux mille cinq cents milles
séparaient Mombasa de Bombay. De décembre à mars, la mousson du nord-
est portait les navires vers Madagascar et la côte des Malabars. De juin à
septembre, celle du Sud-Ouest les ramenait sur la côte d’Afrique. Mauwism
(mousson) signifiait « marché » ou « congé ». Sur cette longue route, les îles
Laquedives et Maldives servaient de relais. C’est là que « les habitants font
rouir la fibre de coco dans des trous creusés dans le sable, la battent avec des
bâtons courts et gros et que les femmes la filent pour en faire des cordes qui
servent à assembler les bateaux indiens et yéménites ». Cette fibre est, par les
Arabes, exportée jusqu’en Inde et en Chine241. Autre relais, centres de dépôt
et de distribution plutôt, plus proches de la côte des Zendjs, les Comores
furent, pendant tout ce temps, des « centres de la traite des esclaves et des
entrepôts de chair humaine entre l’Afrique et l’Inde242 ». Les marchands de
l’Inde venaient en Afrique et en repartaient avec la mousson. Certains s’y
sont établis à demeure avec leurs familles. Ils apportaient épices et produits
de luxe, notamment des perles d’agate et d’onyx, dites « de Cambray », qui,
en fait, provenaient de l’Inde entière et, très appréciées, servaient à toutes
sortes d’échanges.
Vers l’Inde, les négociants arabes et indiens exportaient de l’ivoire, des
cornes de rhinocéros, des écailles de tortue et des peaux d’animaux sauvages,
léopards surtout. Le trafic de l’ivoire a sans doute, sur la côte des Zendjs,
précédé celui des esclaves et s’est maintenu sans interruption, pendant des
siècles, atteignant des volumes considérables. Les Indiens en faisaient une
très grande consommation, notamment pour fabriquer les anneaux que les
femmes portaient aux bras et aux chevilles. Les défenses des éléphants
d’Asie, trop petites, ne pouvaient convenir et l’on n’utilisait que celles des
éléphants mâles d’Afrique. On renouvelait sans cesse ces anneaux, le plus
grand nombre étant brûlé lors des funérailles. Une grossière estimation faite
par les Portugais lorsqu’ils s’emparèrent de Sofala, en 1517, donne un chiffre
de cinquante et un mille livres d’ivoire exportées, soit les défenses, pour le
moins, de mille deux cents éléphants243.
Cependant, l’ivoire ne demeura pas très longtemps l’essentiel des frets et
des transactions. L’empire islamique du Nord-Est de l’Inde demandait de
plus en plus d’esclaves noirs, Abyssins que l’on appelait les habshi et autres
Noirs d’origine africaine, les sidi ; les deux noms, communément utilisés en
Inde, étaient d’origine arabe, ce qui indique clairement que les trafiquants
musulmans, dans les premiers temps du moins, tenaient la traite sous leur
contrôle. Les Noirs esclaves étaient, en Inde, très appréciés comme soldats et
comme matelots ou rameurs sur les navires de guerre. Le roi Barbuk du
Bengale (1459-1474) possédait quelque huit mille soldats esclaves, presque
tous originaires d’Afrique244. Ces troupes d’esclaves africains jouèrent un
rôle primordial dans les guerres du Gujarat et du Deccan et les sidi ont même,
au XIIe siècle, constitué deux royaumes, un temps indépendants, sur la côte
ouest de l’Inde245. Plus tard, au XVe siècle, ils formèrent des corps d’armée
très aguerris, de plus en plus conscients de leur force et prêts à s’imposer. Ils
se sont révoltés, ont pris le pouvoir et mis sur pied une dynastie de rois
habshi qui a régné au Bengale de 1487 à 1493.

Le Yu-yang-za-zu, relation de l’écrivain chinois Duan Cheng-shu, savant et


voyageur, datée de 863, montre clairement que les Chinois connaissaient
alors l’importance de ce commerce des hommes en Afrique orientale :
« Lorsque les Persans, trafiquants d’esclaves, doivent entrer dans ce pays, ils
se forment en caravanes de plusieurs milliers d’hommes et font aux chefs
présent de bandes de tissus. »« Les femmes, dit-il encore, sont propres et ont
un comportement décent. Les hommes de ces régions les enlèvent pour les
vendre aux étrangers à un bien meilleur prix qu’ils pourraient obtenir chez
eux246. » D’autres auteurs chinois parlent des Arabes « qui ramenaient des
esclaves noirs qui, s’ils avaient été livrés en Chine, auraient valu leur poids
de bois aromatique ». De plus, une carte datée de 1315, établie en Chine, fait
mention, sur la côte, de plusieurs « îles aux esclaves », et laisse entendre que
les Chinois, dans la période Song, savaient que cette Afrique n’était rien
d’autre qu’un « immense réservoir de marchandise humaine ». Trois
expéditions chinoises, en 1417, 1421 et 1432, allèrent sur la côte d’Afrique.
Une inscription lapidaire, datée de 1431, porte l’ordre donné par l’empereur
Yung-lo à un officier nommé Cheng-ho et à d’autres capitaines de rassembler
des dizaines de milliers de guerriers, et de les conduire, sur cent vastes
navires, à l’attaque des pays barbares, en Afrique. Plusieurs ambassades
témoignent du même intérêt247. Les marins et négociants arabes avaient sans
doute ouvert la voie et, très certainement, connaissaient la route. Entre autres
cargaisons, sans doute très variées, ils offraient à la vente leurs Noirs
d’Afrique orientale jusqu’en Chine. Ibn Battuta note que, dans l’île de
Sumatra, le sultan musulman a le droit de prélever sur chaque navire qui
accoste dans son pays un esclave de chaque sexe, des étoffes pour parer les
éléphants, des bijoux en or que son épouse porte à la ceinture et aux
orteils248. Tous les gouverneurs, les maîtres des douanes et les négociants
étaient, en Chine, parfaitement informés de tous ces trafics et,
particulièrement, sur les qualités physiques et les aptitudes des différents
peuples de la côte d’Afrique promis aux services serviles249. Il est certain
qu’un marché aux esclaves noirs existait à Canton, contrôlé par une colonie
arabe implantée dans la ville.

Les villes de la côte des Somalis et celles de la côte des Zendjs ne vivaient
pas que de la misérable traite des Noirs. Mogadiscio recevait de la lointaine
Asie de l’argent, du cuivre, des perles de l’Inde et de Perse, des porcelaines
de Chine, des étoffes de luxe de Syrie et d’Egypte, plus des étoffes de l’Inde.
Les musulmans exportaient l’or et les pièces d’or, l’ivoire et les défenses de
rhinocéros, des animaux, girafes, autruches, gazelles et chameaux, des étoffes
tissées dans leurs villes, de l’huile de palme, de l’ambre gris, de l’encens et
de la cire. Faute, bien sûr, de tarifs de douane et de registres du négoce pour
cette époque, force est d’en croire les chroniques et les récits de voyages dont
les auteurs, sans doute quelque peu complaisants, ne tarissent pas d’éloges et
se disent émerveillés devant une telle abondance. Tout cela aurait-il existé,
acquis une telle importance, si la chasse aux esclaves n’avait suscité tant
d’entreprises, dès les tout premiers temps ?
4

L’HOMME DE COULEUR MAL AIMÉ. LE MÉPRIS

Hommes et femmes en vente

MARCHÉS DE BROUSSE ET FOIRES

Aux temps des premières traites, dans l’Est africain, à Mogadiscio et au-
delà vers le sud, les Arabes, enfermés dans leurs îles et dans leurs murs, ne se
sont pas aventurés très nombreux dans l’intérieur du continent. On n’y
trouvait trace d’aucune mosquée en pierre ni d’organisation de caravanes ; les
routes de l’arrière-pays ne sont généralement pas citées et encore moins
décrites d’une façon précise et l’on doit imaginer, pour cette traite des Noirs,
non des parcours et des marchés fréquentés régulièrement à l’instar de ceux
d’Ethiopie et de Nubie par les marchands venus d’Egypte, mais plutôt des
ventes imprévisibles, aux lendemains mêmes des captures. Souvent, les
esclaves passaient ensuite de main en main et de proche en proche, par
quantité d’intermédiaires de toutes sortes et de toutes conditions, jusqu’à la
côte.
Il n’était pas rare de voir les Noirs, habitants des villages de l’arrière-pays
immédiat, venir vendre, en même temps que leurs récoltes, leurs propres
esclaves aux trafiquants des comptoirs : « Les travaux de ce peuple sont de
faire pousser leur nourriture, le riz, le maïs, les herbes, le sésame, le millet,
les pois. Dès qu’il ont récolté, ils sèment à nouveau et ainsi ils ont de quoi
vivre pendant une année. Ils vendent une part de leurs récoltes et peuvent se
procurer des objets du commerce et de l’argent. Ils font de même avec
l’ivoire des éléphants qu’ils ont chassés. Lorsqu’ils ont assez d’argent, ils
achètent des hommes à d’autres peuplades qui vivent plus loin dans
l’intérieur et font travailler ces esclaves à leurs plantations. Mais ces esclaves
sont vendus aux marchands dès que l’argent manque, en temps de disette
principalement pour acheter des grains. »
Les marchands d’esclaves musulmans qui s’aventuraient jusque sur les
territoires de chasse ou dans les postes de traite, loin parfois, pour traiter
directement avec les chefs de tribus et de villages, devaient apprendre à
connaître les peuples et les chefs. Ils affrontaient de grands risques mais y
gagnaient de gros profits, ramenant des esclaves pour presque rien, sachant
quels misérables objets de pacotille offrir en échange. L’un des premiers
trafiquants de Kilwa avouait, en toute simplicité, qu’il allait prospecter les
villages de l’intérieur, « car les hommes de ce pays sont des fous qui ne
savent rien du prix que les choses peuvent avoir, ici, sur la côte250 ».
Dans les pays du Sénégal ou du Niger et dans la région du lac Tchad, ces
sordides trafiquants, à demi brigands eux-mêmes, trouvaient aussi aisément à
qui parler, avec qui traiter. Leur arrivée était attendue, souhaitée, par d’autres
forbans, noirs ceux-ci, qui tenaient en réserve dans des parcs ou des
baraquements de fortune de pauvres captifs razziés, victimes de pièges ou de
raids d’un jour. « Ils enlèvent les enfants de nuit, les emmènent dans leur
pays, les tiennent cachés un temps, puis les vendent à vil prix aux marchands
qui viennent chez eux. Ceux-ci les expédient vers le Maghreb. Chaque année,
c’est un nombre incalculable d’individus qui sont ainsi vendus. Ce procédé
de voler des enfants est d’un usage courant et accepté dans le pays des Sûdan.
On n’y voit même aucun mal251. »
Idrisi, qui ne s’attarde pas volontiers à évoquer ces trafics, ni à plaindre les
malheureuses victimes des hommes prédateurs, dit pourtant que « tout à
l’ouest, près de la ville de Mallal, jusqu’au confluent de la rivière avec le
fleuve Sénégal, vivent des Noirs complètement nus qui se marient entre eux
sans payer de dot. De tous les peuples, ce sont les plus prolifiques. Ils
mangent le poisson qu’ils pêchent et de la viande de chameau séchée. Les
peuples d’alentour les capturent continuellement, usant de toutes sortes de
ruses et ils les vendent, dès qu’ils le peuvent, aux marchands de passage252 ».
Rabatteurs et commis partis à la rencontre des troupes au retour des razzias
dans des campements ou des gîtes d’étape rudimentaires… Marchands de
petit crédit qui, de saison en saison, vont, eux, de village en village, et s’en
retournent, ramenant quelques captifs enchaînés acquis à vil prix… Cette
traite misérable, pratiquée jusque dans les lieux les plus reculés, à l’écart des
grands marchés et des pistes du bon commerce, avait bien sûr ses rituels. Ni
évaluations monétaires ni pièces métalliques d’or ou d’argent ou même de
cuivre ; on comptait en sacs de cauris, chaque esclave valant plusieurs
milliers de coquillages, ou en perles de verre.
Certes, là où les gros trafiquants venaient attendre les guerriers et faire leur
choix, les marchés n’étaient rien d’autre que de simples campements pour la
garde et la montre des captifs, sur les rives des fleuves, aux carrefours de
pistes, terrains vagues aux abords des portes, les uns champs de foire, les
autres tentes et cabanes près d’enclos à ciel ouvert dressés à la hâte. Mais, ici,
la qualité des parties, le roi ou ses représentants d’une part, le négociant
caravanier de l’autre, leur expérience et leurs capacités financières, faisaient
que les échanges se situaient à un tout autre niveau que les misérables et
quasi clandestines rencontres de pleine brousse ; on ne se servait plus autant
de cauris car les Noirs ne les utilisaient pas comme monnaie hors du royaume
ou du territoire de chasse, mais de pièces de toile et de vaisselle de cuivre,
d’épices, des fruits et de produits tinctoriaux.
Dans tous les Etats, chez tous les peuples d’Afrique noire, cette traite
suscitait ensuite de nombreux échanges, des accords et tractations de toutes
sortes, et des transports de prisonniers en nombre considérable vers les
marchés des cités proches dont l’économie, pour une large part, dépendait de
ces arrivées d’hommes et de femmes captifs. « La ville de Tekrur est tout
entière un marché où les Maures échangent de la laine, du verre et du cuivre
contre des esclaves et de l’or253. »
Ces marchés qui, à n’en pas douter, tenaient une place tout à fait notable
dans la vie sociale et dans l’économie même de ces pays, n’ont pourtant pas
retenu l’attention des voyageurs. Ils passent sans les voir et les ignorent. Ni
Ibn Battuta, si prolixe sur tant d’autres pays et sur quelques aspects de la vie
de cour au Mali254, ni d’autres en son temps ou plus tard ne s’attardent ne
serait-ce qu’un instant à parler des marchés aux esclaves, à croire qu’aucun
ne s’est trouvé sur leur chemin. Visites bien conduites sous la tutelle d’un
bon guide, ou refus de les montrer, ces marchés n’existent pas, pas même à
Sijilmasa, pas même à Tombouctou.

Partout, des pays d’Orient à l’Egypte et au Maroc, les foires tenues lors des
grands pèlerinages voyaient toutes affluer des trafiquants venus de très loin et
prenaient aussi l’allure de grands marchés aux esclaves. A La Mecque, le
ravitaillement en vivres et en eau, toujours très difficile, parfois incertain,
dépendait des marchands, certains certes eux-mêmes pèlerins mais
évidemment toujours en quête de bons profits. L’eau était amenée par un
aqueduc de pierre et quatre cents esclaves éthiopiens la portaient dans des
outres vers les campements et les lieux saints. « Si les pèlerins restaient sur
place au-delà du temps prévu par la coutume [une vingtaine de jours], le
chérif les forçait à partir en détournant les eaux ou en bouchant les
canaux255. » Sans les foires des milliers d’hommes seraient morts de faim :
« En un seul jour, on y vend tant de marchandises que si elles étaient
réparties dans tout le monde, on pourrait y achalander tous les marchés et ils
seraient tous bénéficiaires ; on y vend des joyaux précieux, des perles, des
hyacinthes, tous les parfums : musc, camphre, ambre, aloès, d’autres produits
de l’Inde et de l’Abyssinie, de l’Irak et du Yémen, denrées amenées du
Kurdistan et du Maghreb. Tout cela est arrivé en huit jours. » Les Yéménites
venaient là en pèlerinage par milliers, hommes et chevaux chargés de
provisions, froment, autres grains, haricots, ainsi que du beurre, des raisins
secs et des amandes. « Ils ne vendent pas leurs marchandises contre des
dinars et des dirhams, mais les échangent contre des pièces d’étoffe, des
manteaux et de grandes voiles ; plus des manteaux solides et des vêtements
que portent les Bédouins qui se livrent au troc avec les Yéménites256. » Et,
bien sûr, à tous moments, des esclaves mis aux enchères par des négociants
au fait de ces misérables trafics ou, plus ordinairement peut-être, par de
simples pèlerins qui les avaient menés avec eux tout au long de leur voyage :
en 1416, al-Makrisi signale une caravane de pèlerins venus du lointain pays
de Tekrur, arrivée à la foire de La Mecque avec mille sept cents têtes
d’esclaves, hommes et femmes, et une considérable quantité d’or. Un grand
nombre d’entre eux furent vendus sur place257.

CARAVANSÉRAILS, RUELLES OBSCURES, PAVILLONS DE THÉ

Dans les grandes cités caravanières et, de façon plus générale, dans toutes
les grandes villes, capitales d’Etats et riches carrefours marchands, des foules
de captifs étaient montrés, jugés, palpés comme du bétail et mis à l’encan sur
une ou plusieurs places publiques ouvertes au tout venant. A Alger : « Il y a,
pour cet effet, des courtiers, lesquels, bien versés en ce mestier, les
promènent enchaînés le long du marché, criant le plus haut qu’ils peuvent à
qui veut les acheter… les font mettre tout nus comme bon leur semble, sans
aucune honte. Ils considèrent de près s’ils sont forts ou faibles, sains ou
malades, ou s’ils n’ont point quelque playe ou quelque maladie honteuse qui
les puissent empescher de travailler. Ils les font marcher, sauter, cabrioler à
coups de bastons. Ils leur regardent les dents, non pour sçavoir leur âge mais
pour apprendre s’ils ne sont point sujets aux catharres et aux déflexions qui
pourraient les rendre de moindre service. Mais, sur toutes choses, ils leur
regardent soigneusement les mains, et le font pour deux raisons. La première
pour voir, à la délicatesse et aux celles, s’ils sont hommes de travail, la
seconde, qui est la principale, afin que, par la chiromancie à laquelle ils
s’adonnent fort, ils puissent reconnaître aux lignes et aux signes si tels
esclaves vivront longtemps, s’ils n’ont point signe de maladie, de danger, de
péril, de malencontre ou si même, dans leurs mains, leur fuite n’est point
marquée258. » Et, au Caire, où les Nubiens, hommes et femmes, arrivent en si
grand nombre que l’on dirait un troupeau de bêtes de somme, de tous sexes et
de tous âges, ceux qui les achètent « ne mettent pas moins de soin à les
regarder, les examiner, les mettre à l’épreuve qu’ils ne le font ordinairement
quand ils achètent des bœufs, des chevaux ou autres animaux domestiques.
Les acheteurs ont, pour cet examen, un coup d’œil et une expérience
extraordinaires. Il n’y a pas un médecin ou un naturaliste qui puissent leur
être comparés dans la connaissance et dans l’état d’un homme. Dès qu’ils
regardent le visage de quelqu’un, ils savent immédiatement quels sont sa
valeur, son instruction et son rang ; s’il s’agit d’un enfant, ils savent, dès
qu’ils le regardent, à quoi il peut être bon. Ils ont la même habileté pour
découvrir l’état et le caractère des chevaux, et sont capables de discerner
aussitôt, à partir d’un seul et unique élément, tous les défauts et les qualités
d’un individu, à quoi il peut être utile, son âge et sa valeur259 ».
Les marchés, largement ouverts ou quasi clandestins, les uns traitant
chaque jour des dizaines ou des centaines de ventes, les autres seulement
quelques-unes, s’intégraient tous parfaitement dans le tissu urbain. De solides
bâtiments à un étage, à la façon des caravansérails bien construits, bordaient,
le long de l’une des plus grandes rues de la cité, une vaste cour de forme
rectangulaire. Ce n’étaient en aucun cas des lieux de misère, sordides, tenus à
l’écart et comme honteux mais, tout au contraire, des lieux de rencontres et
d’échanges, en somme l’un des espaces les plus fréquentés à longueur des
jours et des années. Une illustration d’un célèbre manuscrit arabe, les
Maqawât d’Hariri (1054-1122) qui content les aventures rocambolesques
d’un vagabond, Abu Zayd, représente une halle couverte d’un toit mais
ouverte à tous vents, située sur le marché de Zabid, port du Yémen. Au rez-
de-chaussée, trois esclaves noirs sont assis ou accroupis ; près d’eux, le
marchand, homme de grande stature, coiffé d’un beau turban rouge et vêtu
d’une belle robe, les présente à une femme, cliente visiblement, voilée de
telle sorte que l’on ne voit que les yeux et le haut du visage, femme riche
certainement et parfaitement honorable, d’allure imposante, flanquée de sa
servante. A l’étage, deux autres marchands reçoivent un client, homme riche
lui aussi, aux habits brodés d’or ; l’un tient en main une balance légère pour
peser des épices ou, plutôt, des bijoux d’or ; l’autre fait l’article260.
Certaines villes n’étaient que marchés aux esclaves. Au Caire, « on y va
veoir communément les lieux où l’on vend les nègres, lesquels les jours de
marché, on en voit beaucoup de milliers. Ils ont ordinairement des anneaux
de cuivre, fer ou autre métal pendus aux oreilles, nez et autres partyes.
Auparavant que quelqu’un les achepte, il les visite et essaye plus qu’on ne
feroit un cheval par-deçà ». Tout près de là, d’autres marchands alignaient
aussi leurs Noirs en plusieurs ruelles ou petites places fermées, debout contre
les murs ou assis par terre. « Sur ces places et marchés et d’autres, on vendait
toutes sortes de choses, tels que les prisonniers des régions voisines qui
n’étaient pas soumises aux Turcs, parfois des Maures blancs, plus souvent
des Maures noirs261. » Tout à côté, en des lieux discrets que le voyageur
découvrait par hasard mais que les acheteurs savaient trouver, on voyait
alignés et adossés, assis contre les murailles, une infinité d’hommes et de
femmes, en grande majorité des Noirs. Et là, aucune sorte de retenue, ni
discrétion ni pudeur : tout un chacun les regarde et les manie tout ainsi qu’on
ferait d’un cheval. « Lorsque quelqu’un voulant acheter un esclave, en trouve
un qui lui plaît, il tend le bras vers les corps entassés et fait sortir la femelle
ou le mâle qui lui plaît, puis il l’éprouve de diverses façons. Il lui parle et
écoute ses réponses pour voir s’il est intelligent. Il lui examine les yeux ; les
a-t-il bons ? Entend-il bien ? Il le palpe puis il lui fait ôter ses vêtements,
observant tous ses membres ; il note en même temps à quel point il est prude,
à quel point timide, à quel point joyeux, sain et en bonne santé. » Nus, les
esclaves doivent, frappés de coups de fouet, s’avancer devant la foule des
acheteurs et des curieux, marcher, courir, sauter de façon à ce qu’apparaisse
clairement s’ils sont infirmes, et, pour les femmes, vierges ou déflorées. « Et,
s’ils en voient quelques-uns rougir de confusion, ils s’acharnent davantage
sur eux, les poussant, les frappant de verges, les souffletant pour ainsi les
obliger à faire ce que spontanément ils rougiraient de faire devant tous les
autres262. »
A Bagdad, les vendeurs encourageaient même les filles captives à se jeter
sans pudeur à la tête des jeunes gens qui passaient… et qui considéraient tout
ordinaire leur manière de se parer de rouge, de henné et de doux vêtements de
couleur.
Etalages de misère ailleurs, dans des chambres sordides, et là personne
n’aurait pu reprocher aux vendeurs de parer ces misérables. « Cinq ou six
négresses, assises en rond, fumaient en riant aux éclats. Elles n’étaient guère
vêtues que de haillons bleus. Leurs cheveux, divisés en des centaines de
petites tresses serrées, étaient partagés en deux masses volumineuses ; la raie
de chair était teinte de cinabre. Elles portaient des anneaux d’étain aux bras et
aux jambes et des cercles de cuivre passés au nez et aux oreilles complétaient
une sorte d’ajustement barbare dont certains tatouages et coloriages de la
peau rehaussaient encore le caractère. Les marchands offraient de les faire
déshabiller ; ils leur ouvraient les lèvres pour qu’on leur voie les dents, ils les
faisaient marcher et montraient surtout l’élasticité de leur poitrine. » Petits
négoces, misérables, comme à la dérobée, marchés aux voleurs sans doute, ici
et là : « Nous arrivâmes à un marché plein d’hommes et là, dans un coin de
ce marché, nous aperçûmes un grand rassemblement. Un homme avait amené
des Noirs exposés à la vente, treize enfants des deux sexes. Il les vendait à si
vil prix, que l’on pouvait penser qu’il les avait volés263. »
Les grandes ventes, expositions, rabattage et enchères se traitaient ailleurs,
dans le quartier des affaires : « Nous traversâmes toute la ville jusqu’aux
grands bazars, et là, après avoir suivi une rue obscure, nous fîmes notre
entrée dans une cour irrégulière sans descendre de nos ânes. Il y avait au
milieu un puits ombragé d’un sycomore. A droite, le long du mur, une
douzaine de Noirs étaient rangés debout, ayant l’air plutôt inquiet que triste et
offrant toutes les nuances possibles de couleur et de forme. Vers la gauche,
régnait une série de petites chambres dont le parquet s’avançait sur la cour
comme une estrade, à environ deux pieds de terre. Plusieurs marchands
basanés nous entouraient déjà en nous disant : Essouad ? Abesch ? des Noires
ou des Abyssiniennes264 ? » Au Caire toujours, dans une grande cour fermée,
les esclaves, presque tous des Noirs, étaient quelquefois sept à huit cents ;
« ils sont rangés le long des maisons tout autour, n’ayant qu’un petit linge
devant leurs parties honteuses ; ils sont à bon marché, amenés de l’Afrique
par deux caravanes qui vont tous les ans par-delà la Libye ». Mais le principal
marché aux esclaves, le petit han (caravansérail) Masrûr, se situait en plein
cœur de la ville et jouxtait le plus grand des bazars, le han Halili, que les
Occidentaux nommaient le Cancalli, là où l’on vendait toutes sortes de
marchandises et des pierreries de haut prix. Ce Masrûr comportait deux
chambrées aux esclaves, séparées par l’« estrade aux mamelouks » où les
Turcs puis les Tcherkesses et les Grecs furent exposés avant leur mise en
vente et la montée des enchères. Au Caire, deux ou trois rues près le
Cancalli, « j’ai vu pour un coup plus de quatre cents pauvres esclaves
chrétiens, la plupart desquels sont des Noirs qu’ils dérobent sur les frontières
du prêtre Jean. Il les font ranger par ordre contre la muraille, tous nus, les
mains liées par-derrière ; afin qu’on les puisse mieux contempler, et voir s’ils
n’ont pas quelque défectuosité, et avant que de les mener au marché, ils les
font aller au bain, les peignent et tressent leurs cheveux mignardement, pour
les vendre, leur mettent bracelets et anneaux aux bras et aux jambes, des
pendants aux oreilles, aux doigts et aux bouts des tresses de leurs cheveux et,
de cette façon, sont menés au marché, et maquignonnés comme chevaux. On
touchait beaucoup aux esclaves. Des mains éprouvaient les muscles, la
fermeté d’un sein tendu, la carrure d’un poing viril265 ».
Cependant, les jeunes et jolies femmes, objets de luxe et de haut prix,
concubines pour les riches, les eunuques pour la cour ne se trouvaient qu’en
des lieux choisis, réservés, loin des passants et des acheteurs du commun,
dans des maisons ou des pavillons à l’écart des regards indiscrets ; les ventes,
toujours précédées de longs entretiens, ne se faisaient certainement pas en un
instant. A Samarra et en Egypte, c’était dans de belles maisons particulières,
discrètes, situées à l’écart et protégées par de hauts murs, propriétés de riches
marchands. « A Dawlat Âbâd, se trouve le marché des chanteurs et
chanteuses, appelé Sûq Tarab Âbâd. C’est un des plus beaux et des plus
grands. On y voit de nombreuses boutiques ; chacune est fermée par une
porte qui donne sur la demeure du propriétaire ; la boutique est garnie de
tapis ; au centre, on voit une sorte de grand berceau [un hamac] où est assise
ou couchée la chanteuse qui est parée de toutes sortes de bijoux, et ses
servantes agitent son berceau. Au milieu du marché, se dresse un grand
pavillon garni de tapis et décoré où se tient l’émir des chanteurs, il a devant
lui ses serviteurs et ses esclaves blancs, cela tous les jeudis, après la prière de
l’asr [milieu de l’après-midi]. Les chanteuses viennent en groupe chanter
devant lui jusqu’au coucher du soleil. Dans ce marché se trouvent des
mosquées où sont célébrées les prières ordinaires266… »

GUIDES, EXPERTS ET MAQUIGNONS

C’était pratique ordinaire, en Orient comme en Occident, que de voir les


prix s’effondrer ou marquer de fortes baisses au retour d’un grand raid de
guerriers chez les Nubiens, en Ethiopie, dans le Darfur, ou à l’approche d’une
caravane chargée de nombreux captifs. Tout au long de l’année, en toutes
circonstances, l’on tenait compte de l’état physique des captifs, de leurs
aptitudes pour tel ou tel emploi et de ce que l’on pouvait supposer de leur
comportement. Seraient-ils vite résignés à accepter leur misérable condition
et à se soumettre à leurs maîtres, ou, au contraire, allaient-ils résister, se
rebeller, refuser le travail et prendre la fuite ? Dans les ports de la mer Rouge,
on désignait et l’on estimait bien sûr les prisonniers capturés dans le Soudan
oriental et dans les pays du Darfur, d’abord d’après leurs allure, taille, qualité
de peau et couleur, mais ensuite, et cela comptait certainement tout autant,
l’on s’efforçait de savoir, avant de fixer ou d’accepter un prix, la façon dont
ils avaient été capturés. Sur les marchés, les trafiquants les distinguaient les
uns des autres et les proposaient à des prix très différents. On prenait grand
soin de les séparer en différents lots : ceux qui s’étaient rendus sans
résistance ; ceux qui s’étaient retranchés dans les montagnes et avaient
chèrement et violemment défendu leur liberté ; ceux qui, ayant déjà vécu un
certain temps dans des postes de traite ou dans des oasis sous contrôle
musulman, avaient dû s’habituer à leur misérable état ; ceux que l’on avait
renoncé à acclimater et à gouverner, réputés « immatures » et naturellement
proposés à la vente bien moins cher ; enfin ceux qui, ayant pris la fuite,
avaient été rattrapés en route267.
Par ailleurs, ils est bien évident que les prix ont toujours varié, et de façon
considérable, selon la race, la couleur de la peau et, plus encore sans doute,
les qualités et le savoir-faire supposés. Les réputations se colportaient ici et
là. Les Blanches, de Géorgie et de Circassie surtout, réservées aux princes et
aux riches, faisaient prime en Orient et en Egypte ; au Caire, les plus belles se
vendaient jusqu’à cent pièces d’or268. Les acheteurs recherchaient aussi des
Abyssines et des Gallas (peuple d’Ethiopie), femmes « de couleur olivâtre
qui tourne au brun clair en brunissant » ; plus appréciées que les Noires des
autres pays d’Afrique, certains leur attribuaient des pouvoirs sexuels secrets.
Au Caire, « une femme abyssine a été vendue au prix de mille pièces d’or, à
cause de sa rare beauté et de sa grâce charmante. Et cela est normal car, outre
l’élégance de corps dont elles sont dotées, ces femmes sont plus belles et plus
gracieuses que toutes les autres, et leur docilité fait qu’elles ont meilleur
caractère. Leur corps est d’un bon embonpoint et plein de santé, surtout si
elles sont nourries en ville ; leur taille est grande plutôt que petite ; elles ont
un visage allongé, des yeux noirs, un nez busqué, un peu long et beau, un
grand front et, en somme, un visage très distingué ». Mais les femmes de
Nubie, les plus laides de toutes, ne trouvaient acheteurs qu’à bas prix, pour
les services domestiques les plus vils. « On leur donne comme vêtement une
tunique de toile de lin bleue et elles n’ont pour nourriture que du pain et des
oignons, avec de l’eau pour boisson269. »

Les musulmans n’ont découvert que plus tardivement les lointains pays
d’Afrique occidentale et les déconcertantes mosaïques d’ethnies des
« Soudans », un certain temps après les premières expéditions d’au-delà du
Sahara. Pour ces peuples, si nombreux et si divers, dont les noms mêmes
demeuraient incertains, les marchands et les acheteurs en quête d’un bon
serviteur ou d’une concubine à leur goût ne trouvaient aucun intérêt aux
habituels traités des « géographes », savants en chambre qui ne se risquaient
pas volontiers hors de chez eux. Sur les femmes et les hommes de chaque
peuple d’Afrique, ne couraient au Caire et à Bagdad, dans les caravansérails
et sur les marchés, que des réputations, certaines de pure fantaisie,
entretenues par des on-dit, par des fables et des superstitions populaires. Mais
l’offre était si variée, les trafiquants et courtiers offrant à la vente des captifs
arrachés à des contrées si éloignées les unes des autres, que les marchands
eux-mêmes, dans chaque cité, eurent souvent bien du mal à se renseigner. De
savants encyclopédistes et des médecins ne pensaient en aucune façon
déroger et savaient se rendre utiles en rédigeant des guides du parfait acheteur
d’esclaves, manuels semblables à ceux que les hommes d’affaires italiens, de
Florence et de Venise en particulier, faisaient circuler pour mieux instruire
leurs commis et leurs associés de la qualité des épices orientales, du coton
d’Egypte ou des laines des monastères cisterciens d’Ecosse. Ici il ne
s’agissait pas de produits inertes, de grains, de fruits et de fibres, mais de
bétail humain. Preuve que, pour certains du moins, cette traite des hommes,
l’un des plus importants sans nul doute des trafics marchands en ces pays,
présentait forcément nombre d’aléas et faisait courir, à ceux qui en faisaient
métier comme aux clients prêts à introduire ces hommes et ces femmes chez
eux, de grands risques. Ces guides pouvaient aider. Plusieurs d’entre eux
devaient de plus, intérêt sans doute non négligeable, susciter toutes sortes de
curiosités par l’évocation des pays étranges et la description d’être humains
vraiment différents et, d’aucuns devaient bien le penser, méprisables. En
Italie et en Catalogne, où les femmes servantes et les hommes compagnons
de métiers esclaves ne manquaient pourtant pas, de tels guides n’ont jamais
existé.
Ce n’étaient, en aucune façon, ouvrages de pacotille, écrits par des auteurs
en mal de gagner quelque renom, mais bien livres de bonne apparence,
offrant toutes garanties de sérieux pour inspirer confiance. Auteur de l’un de
ces guides, Ibn Butlan était né à Bagdad dans les premières années 1000.
En 1047, il quitte l’Irak pour Alep, puis se rend à Jaffa et au Caire où il
entretient de longues discussions avec un médecin égyptien de renom, Ali ibn
Ridwan (998-1061), sur la question de savoir si le poussin est ou n’est pas
plus chaud qu’un autre oisillon au sortir de l’œuf. S’ensuivirent de graves
attaques personnelles. Il laisse Le Caire en 1054 pour Antioche, où il meurt
en 1063. La liste de ses ouvrages270 compte dix-sept titres dont un livre de
médecine, le célèbre Tacuinum sanitatis, maintes fois reproduit, commenté,
démarqué ou imité pendant des siècles tant en Orient qu’en Occident, chez
les musulmans et chez les chrétiens271.
Ibn Butlan devait certainement une part de sa notoriété à son vade-mecum
à l’usage des acheteurs d’esclaves. Il dit tout savoir des qualités et des défauts
de chaque race, des aptitudes au travail ou à l’amour. Les Turcs et les Slaves
sont, dit-il, de bons soldats mais, pour les gardes des palais, mieux vaut
prendre des Indiens et des Nubiens, et, pour les travailleurs, serviteurs et
eunuques, des Zendjs, Noirs de l’Afrique orientale. Comme tous ceux qui,
par la suite, l’ont imité, auteurs de traités qui, mis régulièrement au goût du
jour, tenaient bien sûr compte des nouvelles découvertes au fur et à mesure
des conquêtes ou des hasards des razzias, Ibn Butlan s’attarde davantage à
détailler les particularités et les qualités des femmes que des hommes, à
décrire leur corps, à qualifier leur caractère. Ceux qui voulaient choisir
concubines ou domestiques pouvaient, à le lire, tout savoir et déjouer les
trafiquants qui, sur le marché, vantaient trop haut les mérites de leurs
captives. Les Berbères, écrit-il, sont dociles et dures au travail. Les
Nubiennes, les plus gaies de toutes les femmes d’Afrique et celles qui
s’acclimatent le mieux. Il vante surtout les mérites des Grecques, des
Turques, des femmes du Buja (pays entre la Nubie et l’Abyssinie) mais dit
pis que pendre des Arméniennes, sournoises, rebelles, paresseuses, les pires
de toutes les Blanches, et plus de mal encore des Zendjs de la côte orientale
de l’Afrique, les pires des Noires. Les Zendjs « montrent toutes sortes de
mauvais penchants et, plus elles sont noires, plus elles sont laides et leurs
dents agressives. Elles ne peuvent rendre que de petits services et sont
dominées par leur tempérament malfaisant et leur obsession de tout détruire.
Leur apparence commune et grossière est rachetée par leur talent à chanter et
à danser… Elles ont les dents les plus claires de tous les peuples parce
qu’elles ont beaucoup de salive, et elles ont tant de salive parce que leur
digestion est mauvaise. Elles peuvent endurer de durs travaux, mais il n’y a
aucun plaisir à les fréquenter, en tant que femmes, à cause de l’odeur de leurs
aisselles et de la grossièreté de leur corps272 ».
Aux trafiquants d’esclaves et à leurs courtiers, crieurs sur les places
publiques, il ne faut jamais se fier : « Gardez-vous d’acheter des esclaves à
des fêtes ou sur des foires, car c’est à l’occasion de tels marchés que les
fourberies des marchands d’esclaves sont les plus subtiles. » On peint les
yeux en noir, les joues jaunies en rouge, on transforme les visages émaciés en
visages pleins, on épile les joues, on teint les cheveux clairs en noir, on
boucle les cheveux raides, on déguise les bras trop maigres en bras bien
ronds, on efface les cicatrices de la petite vérole, les verrues, les grains de
beauté et les boutons. On a entendu un marchand d’esclaves dire qu’un quart
de dirham de henné augmente le prix d’une fille de cent dirhams d’argent273.

L’image du Noir

NOIRS ET MÉTIS, COMPAGNONS DU PROPHÈTE

Ni les Arabes ni les Perses d’avant l’Islam n’ignoraient l’Afrique. Les


Ethiopiens avaient, en 512 et en 525, tenté en vain de conquérir une part de
l’Arabie. Battus par les Perses lors d’une autre offensive qui les avait
conduits fort loin, en 570, ils avaient perdu beaucoup d’hommes et laissé sur
place de nombreux prisonniers, esclaves domestiques ou mercenaires. En
temps de paix, marins et marchands fréquentaient assidûment les ports des
deux rives de la mer Rouge. Installés en plusieurs points de la côté d’Arabie,
à Moka et à Aden et, plus vers l’est, à Mujallah, les négociants arabes
achetaient dans leur arrière-pays des lances, des hachettes et des épées, du vin
et du blé qu’ils allaient vendre en Abyssinie et, au retour d’un court voyage,
ramenaient les produits d’Afrique, l’ivoire, les cornes de rhinocéros, l’huile
de palme, les écailles de tortue et, sans nul doute, aussi des esclaves274.
Dès le VIIe siècle, peu après la mort de Mahomet, les lettrés de Bagdad
s’inspirèrent de plusieurs textes anciens, notamment de la Géographie de
Ptolémée qui parlait, de façon certes très approximative et sans faire aucune
sorte de distinction entre les peuples, des Noirs de la côte africaine de l’océan
Indien, loin au sud, qu’ils appelaient, faute de pouvoir bien les identifier, des
« Ethiopiens mangeurs d’hommes », peuple vraisemblablement d’origine
bantoue. Les mêmes auteurs musulmans démarquaient également le Périple
de la mer Erythrée, ouvrage anonyme du Ier siècle après J.-C. qui, dans le
style des guides pour les marins, citait, de façon bien plus précise que la
Géographie, les postes de garde, escales et comptoirs de cette côte, au-delà
d’Opone (aujourd’hui le Ras Hafun, très près de la pointe de l’Afrique).
Les Ethiopiens, négociants ou hommes de cour, relativement peu
nombreux à visiter l’Arabie et à y résider, n’étaient pas mal considérés mais,
tout au contraire, souvent estimés pour leurs qualités et leurs savoirs. Le
peuple les regardait avec respect. En ces premiers temps de l’islam, l’homme
noir n’était pas davantage objet de mépris et victime de mauvais traitements
que le Blanc. Plusieurs compagnons du Prophète, et non des moindres,
comptaient une femme éthiopienne, souvent concubine d’un noble arabe,
parmi leurs ancêtres. Bila ibn Rabâh, né esclave à La Mecque, converti très
tôt à l’islam, affranchi par Abu Bakr, le beau-père de Mahomet, fut le premier
à appeler à la prière dans Médine. Un autre Noir, Abu Bakra, esclave
éthiopien, s’était fait descendre par une corde et un palan du haut des
murailles de Ta’if275, lors du siège de la ville par les musulmans, à seule fin
de les rejoindre ; les chroniques puis la légende rappelaient son exploit, le
citaient en modèle. Cet homme, que l’on appelait donc « le Père de la
poulie », affranchi par Mahomet lui-même, s’établit à Bassorah et y vécut
dans l’aisance, comme un notable, jusqu’à sa mort en 672.
Plusieurs fils ou petit-fils de femmes noires se sont illustrés à la tête du
premier califat ou des armées ; ainsi le calife Omar et Amr ibn al’As276,
conquérant de l’Egypte. Les poètes laissaient courir de nombreux contes
merveilleux sur les origines et les hauts faits de personnages plus ou moins
légendaires, tous liés par le sang de leurs ascendants à l’Afrique. Les récits
populaires s’émerveillaient des vertus de héros qui, pourtant, étaient nés
d’une mère éthiopienne esclave. Pour s’affirmer davantage et fortifier leur
renommée, de hauts personnages s’étaient forgé eux-mêmes une histoire
ponctuée de heureux hasards où les pays et les royaumes d’Afrique noire se
trouvaient toujours en bonne place. Antarq, aussi fameux guerrier que poète,
haute figure des romans de chevalerie arabes lors des guerres contre les
Perses et contre les Grecs de Byzance, était notoirement connu comme le fils
d’une esclave noire nommée Zabiba. Affranchi, il prit grand soin de marquer
un profond mépris pour ses congénères demeurés esclaves. Mais non pour les
Noirs libres. Il disait être allé en Afrique, jusqu’au plus profond de l’Ethiopie
où, par miracle, il découvrit que sa mère, Zabiba donc, était en fait la petite-
fille de l’empereur277.

MÉPRISÉS, HUMILIÉS

Tant le respect des Blancs envers les Noirs que la fierté des hommes de
couleur revendiquant leurs racines ne furent bientôt plus que souvenirs d’un
passé délibérément révolu, oublié, pour céder le pas aux méfiances, au désir
de marquer clairement des différences et de se séparer les uns des autres.
Temps du mépris et des offenses : les amis et anciens compagnons de ce
général Antarq qui, après sa mort, composèrent de nouvelles pièces de vers
sous son nom, comme s’il était encore vivant, ont bien compris qu’ils
devaient maintenant le montrer malheureux, pleurant sur son sort, blessé,
tenu à l’écart.
De plus, les conquêtes, plus encore les expéditions aventureuses pour
remonter le cours du Nil, ou le long de la côte d’Afrique, ou vers le sud et à
travers le Sahara, firent connaître d’autres pays jusque-là ignorés, très
différents de ceux que les Arabes et les Egyptiens fréquentaient depuis si
longtemps. Ces entreprises hasardeuses, menées souvent en des conditions
difficiles, ont conduit voyageurs et marchands à découvrir des peuples aux
mœurs pour eux vraiment étranges. Tout aussitôt, l’extraordinaire
développement du trafic fit que des esclaves noirs, originaires de ces
nouveaux territoires, hommes et femmes qui n’avaient eu jusqu’à leur capture
aucun contact avec les Blancs et les musulmans, se sont trouvés de plus en
plus nombreux. On ne voyait plus du tout ces Noirs, comme naguère encore,
chargés de fonctions honorables, de commandements, non plus chefs de
guerre ou familiers des grands, mais hommes de très petite condition,
domestiques ou travailleurs courbés sous le joug. Ou encore, dans les pires
moments, soldats, artisans des noires besognes pour réprimer les émeutes de
la rue. Aux Blancs la garde du calife ou du sultan et la cavalerie, aux Noirs la
piétaille pour les combats de rue.

Les géographes et les climats


Le moins que l’on puisse dire est que les savants, non bien sûr les docteurs
de la Loi mais même les géographes appliqués à découvrir et à décrire le
monde, à donner aussi à chacun des peuples de la Terre ses propres
caractères, n’ont certes pas aidé à mieux faire connaître les Noirs de cette
Afrique plus lointaine, de ces contrées que, faute d’y aller, on aimait encore à
entourer de fables, à imaginer habitées par des êtres plus ou moins
monstrueux, en tout cas d’une autre nature, naturellement considérée
inférieure. Ils ont, tout au contraire, largement contribué à renforcer cet état
d’esprit de méfiance et, pour tout dire, de mépris. Leurs traités, demeurés
longtemps très abstraits, sans jamais s’attarder à décrire raisonnablement les
hommes et leurs usages, ne proposaient que des images et des jugements de
valeur sans nuances, toujours empreints de ce sentiment de détestable et toute
naturelle suffisance, qui reléguait les pays, les « climats » disaient-ils, autres
que ceux où l’auteur avait le bonheur de vivre, affligés par la nature de maux
de toutes sortes, obstacles à faire de ces hommes des égaux aux leurs.
Les premières descriptions de la Terre, ouvrages très académiques
d’auteurs musulmans parmi lesquels une petite minorité d’arabes,
n’apparaissent que vers la fin des années 900 et les Noirs d’au-delà du
Sahara, les « Soudans », ne sont donc mentionnés que relativement tard dans
les livres, bien après les grandes conquêtes dans le monde méditerranéen et
l’islamisation du Maghreb.
Cette littérature, que nous continuons à dire « arabe » puisque les livres
sont écrits en cette langue quelle que soit l’origine de l’auteur, a précédé de
beaucoup celle des chrétiens d’Occident et même celle des chrétiens
d’Orient, toutes deux bien plus tardives. Elle l’emporte aussi, et de très loin,
sur ce qu’ont écrit les chrétiens par sa richesse, parfois par sa diversité, et, à
partir des années 1300, par l’extraordinaire activité des voyageurs lettrés,
lancés à la découverte des plus lointains pays.
Les trois premiers auteurs dont les manuels retiennent communément les
noms étaient des Espagnols, des Andalous plutôt, formés à l’école de
Cordoue. Aucun, à vrai dire, ne faisait montre d’une quelconque originalité et
encore moins d’esprit d’observation, et tous s’en tenaient encore à suivre des
modèles antiques, à rédiger des encyclopédies et, bien souvent, à présenter
d’interminables nomenclatures.
Homme de tradition, Ibn’Abd al-Barr (978-1071) n’est jamais sorti
d’Espagne. Auteur d’un tout petit traité d’une vingtaine de pages, il ne parle
des étrangers, et fort peu des Africains, que pour citer l’Ancien Testament ou
le Roman d’Alexandre et interpréter les hadiths de Mahomet. Abd’Udhri
(1003-1085) a, lui, séjourné neuf années à La Mecque mais pas en Afrique.
Son livre, Le Collier des perles au sujet des royaumes et des routes, aligne
aussi de longues suites de noms. Enfin, Azuhri, autre Espagnol, qui vécut
vers 1150, si peu connu au point qu’on l’appelle l’« Anonyme d’Almeria »,
manifestait un fort penchant pour les « merveilles du monde », reprenait tout
simplement à son compte la division de la Terre en « climats » chère à
Ptolémée et aux Perses.
Ces climats sont encore plus présents, largement décrits, subdivisés à
l’extrême et parfaitement identifiés, dans L’Agrément de celui qui est
passionné par les pérégrinations à travers les régions, œuvre d’Idrisi, le plus
célèbre et certainement le plus lu par la suite, en Occident même, de tous ces
« géographes ». Il était, lui, d’origine arabe et même princière, de la lignée
des Alides et Idrissides, de la parenté du Prophète. Son ancêtre, Idris Ier, avait
fui l’Orient pour s’établir en Egypte puis en Espagne, avant de fonder,
en 789, un Etat indépendant dans le nord du Maroc. Né à Ceuta en 1100, al-
Idrisi, le géographe, fit ses études à Cordoue, entreprit plusieurs voyages en
Espagne, au Maroc et sur les côtes de France avant de s’établir à la cour du
roi chrétien Roger II de Sicile où il demeura pendant quinze années, jusqu’à
la mort de celui-ci en 1154. Le roi, qui voulait tout savoir sur les routes de
terre et de mer ainsi que sur les climats des différents pays, lui accorda une
bonne pension. Idrisi entreprit alors un énorme travail de compilation, fit
faire des recherches dans tous les livres anciens, de Ptolémée et d’Orone
d’Antioche aux auteurs arabes (il cite plus de cent titres !). Il fit exécuter sept
disques d’argent puis, à partir de ces disques de métal, dessiner des cartes sur
des étoffes de coton et, enfin, s’appliqua à la rédaction de son livre, ce qui lui
demanda quinze années, de 1139 à 1154. Un second ouvrage, écrit à la fin de
sa vie (il meurt à Ceuta en 1165), Le Jardin des joies et la délectation des
cœurs, connu en Occident comme le Petit Idrisi, résume le premier sans
apporter beaucoup de nouveau. L’un et l’autre connurent un succès
considérable, constamment cités ou démarqués.
Ce ne sont pourtant, cette fois encore, que des encyclopédies. Idrisi ne
présente qu’une courte description de la Terre ; il n’insiste que sur les côtes et
sur les golfes ; pour les pays non musulmans d’Asie et d’Afrique, il recopie
ou démarque de façon plus ou moins discrète toujours Ptolémée, n’apportant
de rares précisions que sur le commerce avec le pays des Zendjs et sur la vie
dans quelques régions voisines du Niger. Pour lui, la Terre est donc encore,
comme chez les Anciens et tous ceux qui, des pays d’islam, ont écrit avant
lui, strictement divisée en sept climats, zones latitudinales étagées de
l’équateur au pôle. (Un huitième climat, au sud de l’équateur, est ajouté dans
le second ouvrage.) Chaque climat, soigneusement défini par le rythme des
saisons, la longueur des jours et, surtout, par les effets de la chaleur ou du
froid sur la nature et sur le comportement des hommes, est lui-même divisé
en dix parties transversales étalées du nord au sud, ce qui donne, au total,
soixante-dix segments et soixante-dix cartes pour les situer et les illustrer.
A l’évidence, pour tous ces auteurs sans nulle exception, cette théorie des
climats expliquait les différences de couleur de peau des hommes, leurs
tempéraments, leurs mœurs politiques et leurs croyances. Solidement ancrée,
cette croyance alimentait à elle seule de longs discours sur l’inégalité des
races. Toujours, pour le musulman lettré et, d’une façon plus générale, pour
l’opinion, dans les grandes villes de l’Islam et sur les marchés, les Noirs
étaient par force d’essence inférieure et tous ces ouvrages accréditaient tout
naturellement l’idée que leur malheureuse destinée, notamment de vivre
esclaves, tenait au fait d’être nés dans le pire de tous les climats.
Déjà, dans les années, 1050-1060, Saïd ben Ahmad Saïd, né à Almeria
en 1029, mort à Tolède en 1070, auteur de plusieurs ouvrages d’histoire, avait
énuméré sept grandes familles de peuples, chacune correspondant à l’un des
sept climats. Dans les pays des Noirs, « l’air est brûlant et le climat extérieur
subtil. Ainsi le tempérament des Sûdans devient-il ardent et leurs humeurs
s’échauffent ; c’est aussi pourquoi ils sont noirs de couleur et leurs cheveux
crépus. Pour cette raison sont anéantis tout équilibre des jugements et toute
sûreté dans les appréciations. En eux, c’est la légèreté qui l’emporte et la
stupidité et l’ignorance qui dominent ». Tout cela à cause de la conjonction
du soleil avec le zénith278.
D’autres évoquaient l’action de la lune et des astres. Dans le Maghreb,
région relativement tempérée, la position de la lune fait que les habitants sont
devenus gens de négoce et comptent parmi les plus prospères. Mais les
Nubiens, les Habasha (haute vallée du Nil), les Zendjs (ici Afrique orientale)
et les Noirs du sud de l’Inde sont, eux, sous l’influence du Scorpion et de
Mars. Pour cette raison, leur comportement est plus semblable à celui des
bêtes qu’à celui des hommes. Ils ne cessent de chercher querelles, oppositions
et désordres. Ils sont sans miséricorde, sans pitié les uns pour les autres. Ils
n’ont aucun respect pour la vie, puisqu’ils n’hésitent pas à tuer par le feu et
par l’étranglement ou en jetant les gens dans les puits. Le pays du Soudan,
lui, fait face au signe du Cancer ; il est régi par Vénus et par Mars. C’est
pourquoi ces populations, par la conjonction de ces deux planètes, sont
destinées à être gouvernées par un roi et par une reine : l’homme règne sur les
hommes et la femme sur les femmes. C’est une coutume héritée du passé et
qui se perpétue. « Le tempérament de ces gens est très ardent. Ils sont fort
portés à cohabiter avec les jeunes filles avant qu’elles ne soient en possession
de leur mari. Ils sont coquets comme des femmes et cela en raison de
l’influence de Vénus mais ils ont cependant de la virilité et l’âme virile. Ainsi
n’hésitent-ils pas à affronter les périls et à s’exposer au danger, et cela à
cause de l’influence de Mars sur eux. Ils sont pleins de méchanceté, de
malice, de mensonge, de fourberie et de rancune279. » Les savants
invoquaient même les médecins de la Grèce antique et rappelaient que Galien
avait, chez les Noirs, défini dix caractères que l’on ne pouvait trouver chez
les Blancs : cheveux crépus, fins sourcils, larges narines, lèvres épaisses,
dents saillantes, mauvaise odeur de peau, basse moralité, pieds fendus, long
pénis, humeur joyeuse. Les mêmes auteurs citaient aussi leurs propres
savants, surtout le Canon de la médecine du grand Avicenne (980-1037) :

Le corps des Noirs est transformé par la chaleur,


Leur peau est recouverte de Noirceur.
Le Slave, au contraire, a pris la Blancheur
Et sa peau n’est plus que douceur280.

En fait, la fidélité quasi servile aux auteurs anciens dont les théories
avaient force de loi, vérités avérées, et la volonté de ne rien examiner
vraiment sur le terrain maintenaient les auteurs de ce temps, qui se veulent
pourtant géographes, dans une totale ignorance, seulement capables de
rapporter des ragots. Leurs présentations de l’Afrique, au sud du Sahara, très
rudimentaires, n’apportaient évidemment rien de nouveau. Elles ne pouvaient
que conforter les maîtres, les Blancs, dans leurs convictions, dans leur idée
d’une supériorité congénitale, les Noirs portant le poids d’une malheureuse
infériorité voulue par la nature.
Al-Bekri († 1094), lui aussi cité très souvent par les auteurs musulmans et
chrétiens, fils et petit-fils d’émirs indépendants de Huelva, établi à Cordoue
puis à la cour du petit roi d’Almeria, fut chargé de mission à Séville mais ne
passa pas la mer. Son grand souci, dans la ligne des anciens dictionnaires
géographiques des philologues, fut d’abord de rétablir l’écriture exacte des
toponymes. Tâche ardue, disait-il : « Quantité de savants ne sont pas d’accord
sur le nom d’un lieu et sont, entre eux, incapables de le reconnaître. »
Identifier des lieux dont les noms ont été, au fil des temps et au gré des
différents auteurs, mal retranscrits, déformés de bouche en bouche puis de
livre en livre jusqu’à n’être plus du tout reconnaissables, n’était certainement
pas chose aisée. Qui voulait parler des pays lointains, tout particulièrement de
ceux d’Afrique noire où la tradition n’est pas encore bien fixée, devait
d’abord prendre soin de bien placer les voyelles et les accentuations pour de
très nombreux toponymes dont l’orthographe et la prononciation demeuraient
incertaines. Et al-Bekri d’évoquer, pour preuve de la difficulté d’une telle
recherche et de la nécessité de mises au net admises par tous, la rencontre
entre un Bédouin, natif et pratique du pays, avec un voyageur qui lui
demandait sa route mais prononçait les noms des lieux où il désirait se rendre
tels qu’écrits dans son traité de géographie : le Bédouin ne voyait pas du tout
ce dont il parlait et fut incapable de le renseigner.
C’est à Cordoue, en 1068, qu’al-Bekri a rédigé son Routier de l’Afrique
blanche et noire du Nord-Ouest, véritable « itinéraire » qui situe de façon
précise les lieux habités et les décrit sans parler de merveilles, seul ouvrage
de cette qualité parmi tant d’autres plus ordinaires et tellement approximatifs.
Il n’a, à aucun moment, parcouru le Sahara et encore moins les pays
d’Afrique noire, mais a recueilli les témoignages de plusieurs marchands et
voyageurs certainement dignes de foi qui, à l’évidence, étaient, eux,
parfaitement familiers de ces longues traversées du grand désert. Le livre
apporte de très nombreux renseignements sur les parcours caravaniers.
Al-Birmi († 1050), considéré comme l’un des plus grands savants de
l’Islam, auteur du Canon d’anatomie et des étoiles, ne fait rien de plus, pour
plusieurs pays d’Afrique, que dresser des tableaux des latitudes par rapport à
l’équateur et des longitudes par rapport « aux rives les plus à l’ouest de la
terre281. La liste en paraît fantaisiste et les indications approximatives, à
beaucoup près. En fait, chez ces auteurs, toutes les localisations demeuraient
très incertaines et les listes des pays, des peuples, des lieux habités, villes ou
villages, comportaient, même présentées sous forme d’interminables
nomenclatures, d’importantes lacunes. Sur l’Afrique de l’Est, que les
musulmans fréquentaient pourtant depuis longtemps, Idrisi commet de
nombreuses erreurs et d’étonnants oublis. Il ne parle pas de Kilwa, comptoir
pourtant fondé deux cents ans auparavant et déjà très prospère de son temps,
ni des îles de Pemba, de Zanzibar, de Mafia, autres escales du négoce arabe !
« Il ne sait presque rien de l’Afrique orientale et n’a pas pris le soin de se
renseigner282. »

Fables et légendes
Si, parmi ces savants « géographes » des quatre premiers siècles, quelques-
uns, pas très nombreux vraiment, ont pu, lors d’un pèlerinage à La Mecque,
observer les Zendjs esclaves en Arabie, aucun d’eux n’a visité le pays des
Soudans, au-delà du Sahara. Ils en parlent pourtant mais ne savent en donner
d’autres images que celles de terres des merveilles et des étrangetés. Faute
d’expériences vécues et d’informations de bonne main, ils se contentent bien
souvent de rapporter des légendes plus extravagantes les unes que les autres,
pour montrer ces hommes différents, monstrueux, de nature à peine humaine.
Les anecdotes et traits de mœurs, que l’on pourrait croire pris sur le vif, ne
sont que fables. Pour étonner, éblouir ? Ou pour troubler et faire peur ? Ceux
mêmes qui se veulent historiens n’y échappent pas et truffent leurs récits
d’extravagances : Ibn’al-Hakam (803-871), auteur d’une Histoire de la
conquête de l’Egypte, du Maghreb et du Maroc, fort bien renseigné sur le
film des événements, sur les batailles et sur les chefs des armées, dit tout de
même que le général, vainqueur dans le Sous en 734, ramena, parmi de
nombreux esclaves capturés en route, « une ou deux filles d’une race dont les
femmes n’ont qu’un seul sein283 ». Abu Hâmid, natif de Grenade (1080-
1170), auteur de plusieurs ouvrages dont Le Cadeau aux esprits et le choix
des merveilles, soucieux ou de citer ses témoins ou de préciser ce qu’il a
observé lui-même, fit plusieurs voyages en Egypte et à Bagdad, alla par trois
fois dans le Khorassam et s’aventura au-delà de la mer Caspienne, chez les
Bulgares de la Volga, mais jamais en Afrique noire. Cet homme célèbre,
abondamment recopié de son temps et par la suite par plusieurs géographes et
zoologistes, n’aurait eu, s’il s’en était tenu à ses expériences personnelles et à
ce qu’il avait pu observer au cours de ses pérégrinations, absolument rien à
dire sur les Noirs. Il se prétend pourtant informé, affirme ne citer que des
hommes en qui l’on doit avoir toute confiance et rappelle même quelques
observations très particulières faites par ceux-ci, sans pour autant les situer ni
dans le temps ni dans l’espace. Toutes ces précautions pour, en définitive,
reprendre sans vergogne n’importe quelle sottise et charger son discours
d’anecdotes toutes plus fantaisistes les unes que les autres : « L’on dit que
dans les déserts du Maghreb, vit un peuple de la descendance d’Adam. Ce ne
sont que des femmes. Il n’y a aucun homme parmi elles et aucune créature de
sexe mâle ne vit sur cette terre. Ces femmes vont se plonger dans une certaine
eau et deviennent enceintes. Chaque femme donne naissance à une fille,
jamais à un fils. » Et de rappeler aussi l’aventure, qu’il assure parfaitement
authentique, d’un chef berbère qui, pour atteindre la terre des Noirs, trouva
d’abord un pays où le sable coulait comme l’eau d’un fleuve, puis une région
où aucun être vivant ne pouvait pénétrer sans y laisser la vie. Il y demeura
malgré tout quelques jours, assez pour rencontrer des hommes sans tête qui
avaient des yeux sur leurs épaules et une bouche sur leur poitrine. Ces
peuples, dit-il, forment de nombreuses nations et sont aussi nombreux que
des bêtes. Ils se reproduisent entre eux et ne font de tort à personne mais
n’ont aucune forme d’intelligence284. Et de prendre soin d’insister, d’affirmer
que ce n’est, de sa part, ni hallucination ni pure invention mais, bien au
contraire, un fait avéré qui ne souffre aucune discussion puisque l’on retrouve
ces mêmes observations dans les meilleurs ouvrages : « Cela est bien
mentionné par al-Sha’bi dans son livre285. »
Al-Bekri, auteur de ce Routier souvent si précis au point d’indiquer le
moindre point d’eau sur tel parcours caravanier, se plaît pourtant, lui aussi, à
colporter toutes sortes de fables ou de niaiseries. Il ne met nullement en
doute, par exemple, que les Noirs du Soudan adorent un serpent semblable à
un énorme dragon qui vit dans le désert, dans une caverne, et que tout près de
là « les chèvres sont fécondées sans l’intervention des boucs par simple
frottement contre un arbre propre à ces pays. C’est là une singularité
incontestable, attestée par des musulmans dignes de foi286 ».
Dans tous les écrits des géographes en chambre et dans ceux des auteurs
qui se voulaient mieux et directement renseignés par les voyageurs et de bons
témoins, les peuples des « climats » non tempérés, hommes frappés d’un dur
destin parce qu’ils vivaient trop au sud ou trop au nord, tombaient forcément
sous le coup de jugements sans appel, créatures humaines certes mais où
l’homme des pays et des climats tempérés ne se reconnaissait pas vraiment.
Les Noirs étant visiblement, et de très loin, les pires : « Ils diffèrent des autres
hommes par la couleur noire, le nez écrasé, la grosseur des lèvres, l’épaisseur
de la main, par le talon, par la puanteur, par la promptitude à la colère, par le
peu d’esprit, par l’habitude de se manger les uns les autres et par celle de
manger leurs ennemis. » Et encore : « Les Zendjs se distinguent de nous par
le teint noir, les cheveux crépus, le nez épaté, les lèvres épaisses, la gracilité
des mains, l’odeur fétide, l’intelligence bornée, la pétulance extrême, les
habitudes de manger de la chair humaine. Ils sont incapables de conserver
une impression durable de chagrin, ils s’abandonnent tous à la gaieté. C’est,
disent les médecins, à cause de l’équilibre du sang et du cœur, ou, suivant
d’autres, parce que l’étoile Canope se trouve toutes les nuits au-dessus de leur
tête, et que cet astre jouit du privilège de provoquer la gaieté287. »
Ce n’étaient pas seulement exercices académiques et discours pour
d’étroits cercles d’érudits ; dans la cité, chez le peuple, dans les rues, sur les
marchés et même dans les lieux de culte, l’image des Noirs, hommes des
terres d’au-delà des déserts, n’a cessé d’être celle d’êtres par nature impies,
luxurieux et, bien sûr, sans foi ni loi. « Ils pratiquent le culte des ancêtres, et
vénèrent plusieurs totems qui ne sont nulle part les mêmes. Personne ne
pourrait dire le nombre de leurs dieux. » Sa’id al-Andalusi, qui vivait à
Tolède au XIe siècle, comptait les Perses, les Indiens, les Chaldéens, les
Grecs, les Romains et les Egyptiens, plus encore naturellement les Arabes et
les Juifs, parmi les peuples capables de cultiver les sciences et de servir
l’humanité. Les Turcs aussi, à la rigueur, en quelques domaines, pas plus.
Mais non ceux qui habitent plus au nord et plus au sud, « qui sont plus
comme des bêtes que comme des hommes et, moins que tous, les habitants
des steppes et des déserts et des lieux sauvages, comme la canaille des Buja,
tribu nomade entre le Nil et la mer Rouge, les sauvages du Ghana, la racaille
du Zendj et leurs semblables ». A la même époque, Idrisi dit aussi que les
Soudans sont, de tous les hommes, les plus corrompus et les plus adonnés à la
procréation. Il n’est pas rare de trouver chez eux une femme suivie de quatre
ou cinq enfants ! Leur vie est comme celle des animaux. Ils ne prêtent
attention à rien des affaires de ce monde si ce n’est au manger et aux
femmes288.
Malgré tout, les musulmans d’Orient et d’Egypte savaient pertinemment
que l’Afrique des Noirs ne formait pas un seul bloc, habité par des peuples
qui, se ressemblant tous, pouvaient être accablés du même mépris. Déjà, Abd
al-Rahmân († 1169) distinguait les diverses « races du Soudan », leurs
particularités et leurs mœurs. Les hommes du Mali, du Tekrur et de
Ghadamès sont courageux et se battent bien mais leur pays n’est pas propre,
sans grande ressource ; ils sont sans religion et sans intelligence. Les pires,
les plus méchants, sont ceux de Kawkaw289. Ils ont le cou petit, le nez aplati,
les yeux rouges ; leurs cheveux ressemblent à des grains de poivre ; leur
odeur est répugnante comme celle de la corne brûlée. Ils mangent, comme du
poisson, les vipères et toutes les sortes de serpents du pays290. Les peuples du
Ghana sont, au contraire, les meilleurs des Noirs et les plus beaux ; leurs
cheveux ne sont pas crépus ; ils ont du bon sens et de l’intelligence. Cette
sympathie pour ces hommes, Noirs du Soudan parmi d’autres, tenait-elle à ce
qu’ils étaient plus accessibles donc mieux connus, alors que les autres
restaient toujours victimes d’anciens clichés et de jugements a priori ? Peut-
être pas : l’on savait ce peuple riche, actif, industrieux, prompt à négocier
avec des marchands qui, venus du nord avec les caravanes, pouvaient y traiter
à loisir et y gagner beaucoup d’argent. Surtout, l’auteur ne manque pas
d’insister sur ce point qui lui paraît plus que tous essentiel, ils se rendent en
pèlerinage à La Mecque, alors que les autres sont incroyants, païens,
misérables.
Plusieurs auteurs convenaient qu’à l’est de l’Afrique, dans les pays qui
bordent la mer Rouge, vivaient certes quelues peuples plus évolués, plus
policés et travailleurs. Ce sont, en somme, ceux que les marchands arabes ont
fréquentés, à qui ils ont appris quelques bonnes manières et des
comportements plus humains, alors que les nègres de Brava, ville de la côte
située hors de cette sphère privilégiée, au sud de Mogadiscio, ne sont que des
« adorateurs de piliers ». Les bons Noirs, les nôtres, aiment spontanément le
travail, la justice, la simplicité, l’ordre291…

Racisme et ségrégation
Le Noir, esclave ou libre, même estimé pour ses talents ou son courage,
n’était certainement pas l’égal des autres hommes. La pratique ordinaire était,
dans les écrits, les discours et le parler de chaque jour, de ne pas désigner les
hommes non arabes, les hommes de couleur en particulier, par leur filiation
mais seulement par leur nom personnel et par leur surnom. On ne marchait
pas dans la rue côte à côte avec eux. Lors des repas pris dans une salle
commune, ils ne se tenaient pas assis avec les Blancs mais debout ; un Noir
âgé, reconnu pour ses mérites, pouvait s’asseoir, mais tout au bout de la table.
Ibn’Abd Rabbihi, né à Cordoue en 860, auteur d’une anthologie où il recense
plus de vingt-cinq livres, écrivait que trois créatures seulement pouvaient, par
leur présence, troubler la prière : un âne, un chien et un mawla. Le mawla est
le Noir, esclave converti et affranchi.
On racontait – et l’anecdote fut souvent reprise par de bons auteurs – qu’à
Damas un célèbre chanteur noir, nommé Saïd ibn Misjab, s’était joint
incognito à un groupe de jeunes gens ; il leur propose de prendre son repas à
part ; ils acceptent et lui font porter sa nourriture. Arrivent des chanteuses
esclaves, blanches celles-ci ; il les applaudit, les félicite et cela lui vaut
d’amères remontrances ; on lui demande de veiller à ses manières et de mieux
tenir sa place292.
Un eunuque noir, qui répondait au nom de « Camphre », conseiller écouté
du sultan, véritable maître de l’Egypte au Xe siècle sans que cela suscite la
moindre contestation, assuré de l’appui de hauts personnages, fut lui-même
victime de libelles injurieux de fort mauvais ton. Les conteurs des rues et les
bouffons, amuseurs publics, mais aussi des poètes célèbres, auréolés de belle
renommée et de l’estime des grands, disaient ne pouvoir supporter l’idée que
des hommes libres, des guerriers et des officiers de l’administration obéissent
à ce Noir :

Je n’ai jamais pensé que je verrais le jour


Où ce nègre aux lèvres de chameau percées
Serait obéi par ces lâches mercenaires…
D’où vient la noblesse de cet eunuque noir ?
De son peuple de Blancs ou de ses ancêtres royaux ?
De son oreille ensanglantée par la main du marchand ?
Ou de son prix au marché où pour deux piécettes on ne voudrait
l’acheter293 ?

Sous la plume des poètes noirs, ce n’étaient alors que plaintes,


lamentations ou, pour les plus courageux, capables de dire leur colère,
sursauts d’indignation contre les détracteurs acharnés à nuire et à blesser. Les
Noirs d’Afrique convertis à l’islam se sont refusés à écrire en langue arabe,
mais, en Egypte et en Syrie, objets souvent d’ignobles attaques, tournés en
dérision de misérable et grossière façon, ils s’y sont appliqués, remportant
parfois d’heureux succès, mais c’était, presque toujours, pour clamer leurs
malheurs en haussant le ton et tenter de convaincre. Nusayb († 726), que le
grand poète arabe Kuthayyu accablait de vilains sarcasmes, disant de lui que
« même s’il est oppressé, il a bien la couleur d’un oppresseur », revendiquait
haut et fort sa négritude :

Le Noir ne me diminue pas, aussi longtemps


Que je garde fière ma langue et solide mon cœur.
Certains n’ont réussi que grâce à leur lignage,
Les vers de mes poèmes sont mon lignage.
Mieux vaut un Noir d’esprit clair, de parole aisée,
Qu’un Blanc qui ne sait que rester muet.

Le célèbre poète Jarin († 729), savant érudit fameux entre tous les protégés
de la cour et de l’aristocratie, voyant un jour al-Hayqutân (le Perdreau), poète
et esclave noir, paraître lors d’un festival vêtu d’une chemise blanche, avait
écrit que cet homme lui faisait penser au pénis d’un âne enveloppé dans un
papyrus. L’offensé répliqua par une longue pièce de vers, s’affirmant heureux
et fier de ce que Dieu l’avait fait :

Si mes cheveux sont laineux et ma peau noire comme du charbon


mes mains demeurent ouvertes, nettes, et mon honneur intact.

Et de s’en prendre aux origines, fort peu glorieuses, de celui qui l’avait
injurié et ne méritait pas tant de considération :

N’es-tu pas de la tribu de Kullayb et ta mère une vilaine brebis ?


Les gras moutons sont et ta gloire et ta honte294.

Ces querelles furent davantage portées sur la place publique par al-Jahiz
(776-869), l’un des prosateurs les plus appréciés de son temps, lui-même
descendant pour une part d’ancêtres africains. Son œuvre maîtresse, La
Glorification des Noirs contre les Blancs, réfute toutes les accusations :
« Comment se fait-il qu’autrefois vous nous regardiez assez bons pour
épouser vos femmes et que, depuis l’islam, vous considériez cela comme
mauvais ? »« Les Noirs, dit-il, sont forts, braves, généreux, non par simplicité
d’esprit, par manque de discernement et ignorance des conséquences, mais
par noblesse de cœur. Si vous dites : “Comment se fait-il que nous n’ayons
jamais rencontré un Zendj qui eût ne serait-ce que l’intelligence d’un enfant
ou d’une femme ?”, nous pourrions vous répondre : “Avez-vous jamais vu,
parmi les captifs de race blanche, dans le Sind et l’Inde, des êtres intelligents,
savants, éduqués et de caractère ?” Vous n’avez jamais vu les vrais Zendj.
Vous n’avez vu que des hommes prisonniers, maltraités et déjà humiliés,
arrachés au pays des forêts et des vallées de Qanbaluh (Qanbaluh est l’endroit
où vous ancrez vos vaisseaux) ; ce sont les gens des classes les plus modestes
et les plus basses de nos esclaves. » Et de nier aussi l’équation Noir et
laideur : « A ceux qui méprisent le Noir, nous répondrons que les longs
cheveux roux et fins des Francs, des Grecs et des Slaves, ainsi que la couleur
de leurs bouches et de leurs barbes, la pâleur de leurs sourcils et de leurs cils,
sont encore plus laids et plus répugnants. » Et d’affirmer et de rappeler sans
cesse qu’en aucun cas la négritude n’est une punition de Dieu mais est,
comme pour tous les autres hommes, de toute race et de toute couleur, un état
naturel295.

LES VOYAGEURS

Ce qu’ils ne veulent pas voir


La découverte de l’Afrique, non par les guerriers et par les trafiquants,
mais par des hommes de science, savants, écrivains, curieux de connaître le
monde, ne s’est faite que très tard, six ou sept siècles après la mort du
Prophète et les premières grandes expéditions vers la Nubie. Au-delà des
écrits des Anciens maintes et maintes fois pillés et glosés, ils se risquaient sur
les pistes jusqu’aux royaumes des Noirs. Cependant, aucun de leurs écrits,
pourtant souvent fort documentés sur quantité d’aspects de la vie politique et
religieuse, de la vie domestique même parfois, des peuples du continent
africain au-delà du Sahara n’a fait évoluer cette image des Noirs, image
forgée de toutes pièces et solidement ancrée, rappelée à toutes occasions.
Né à Tanger en 1304, Ibn Battuta entreprit très jeune, en 1325, le
pèlerinage de La Mecque. Il demeura près de quinze ans absent, ayant
parcouru les routes de terre et de mer jusqu’en Inde et en Chine. Il quitta de
nouveau le Maroc le 18 février 1353 pour un long voyage dans les pays des
Soudans vers Gao et Tombouctou et ne regagna Fez qu’en janvier 1354, près
d’un an après en être parti. Ce ne fut pas du tout une incessante errance : il
séjourna huit mois de suite au Mali, un mois à Gao et, à chacun des deux
passages, une dizaine de jours à Sijilmasa. Tout le contraire d’un homme de
cabinet, il veut et sait observer ; il charge ou agrémente son récit de scènes de
mœurs et d’anecdotes ; il rapporte des dialogues et n’oublie pas de se montrer
lui-même sur la route, sous la conduite des chefs caravaniers. Force est
pourtant de rappeler que dans son énorme ouvrage, intitulé Présent à ceux qui
aiment à réfléchir sur les curiosités des villes et les merveilles des voyages,
dont l’ampleur dépasse de très loin tout ce qu’on avait produit jusqu’alors, la
part de l’Afrique noire est réduite à bien peu de chose. Il n’y consacre (dans
l’édition de la Pléiade) en tout et pour tout que vingt-sept pages, sur un total
de six cent quatre-vingts, alors que la description du voyage en Inde en
compte quatre-vingts et que celles de l’Asie mineure et de l’Asie centrale,
toutes deux évidemment bien connues en son temps, objets de maints autres
récits, tiennent chacune environ quarante pages. Il aurait pu certainement en
dire beaucoup plus et satisfaire des curiosités encore éveillées. Il ne le fait
pas.
Cette modeste section réservée aux pays des Noirs n’apporte pas du tout ce
que pouvait attendre un lecteur curieux des sociétés, des pratiques
marchandes, des objets de ce trafic, des mœurs et des usages. De retour au
Maroc, au moment de prendre la plume, Ibn Battuta a fait un choix et ne
s’égare pas. Il parle longuement et sans faute des situations politiques, des
hommes au pouvoir, de leurs conseillers et de leurs cours, de leurs façons de
régner, de leurs richesses et de leurs armées. Parfois, il ébauche de
minutieuses généalogies princières, entreprend même de résumer ou
d’analyser, jusqu’au plus mince des conflits, les vicissitudes du passé de
chaque royaume. Il s’interroge aussi sur les succès de l’islamisation et ne
manque pas, sur ce point, de s’attarder pour dresser une sorte de bilan,
accordant ou non une manière de satisfecit. Mais, à le suivre, nous
rencontrons plus rarement et connaissons moins bien les marchands et les
guerriers ; nous le suivons parfois sur sa route à travers le désert ; nous le
voyons évoquer quelques pratiques religieuses, les mosquées et les prêches ;
il décrit, sommairement, en formules plutôt lapidaires, les villes du désert et
des fleuves, les maisons et les marchés, du moins ceux qu’il convient de
montrer.
Ibn Battuta ne porte de jugements que sur le pays du Mali et, tout compte
fait, reconnaît à ce peuple plus de qualités que de défauts. « Je citerai, parmi
les actes louables : la rareté des injustices commises dans ce pays [les Noirs
sont en effet le peuple le plus étranger à la tyrannie] ; la parfaite sécurité qui
règne dans le pays [le voyageur n’a rien à craindre et n’a pas à se protéger
contre le vol ou la contrainte] ; la non-confiscation des biens du Blanc qui
meurt dans le pays, même si son héritage est important ; la stricte observation
des prières, l’astreinte à prier en communauté et les punitions infligées aux
enfants pour le manquement à cette obligation. » Il trouve peu à blâmer : la
bouffonnerie des poètes lorsqu’ils déclament leurs vers, la consommation de
bêtes non égorgées et, surtout, le fait de laisser les femmes paraître nues en
public : « Les femmes esclaves et les jeunes filles se montrent nues sans
même cacher leur sexe ; j’ai vu, la nuit du ramadan, près de cent esclaves qui
sortaient du palais du sultan en portant des vivres et qui étaient entièrement
nues (les filles du souverain sont, elles aussi, dévêtues)296. »

L’Afrique noire, pays de l’autre


En quatre ou cinq siècles, rien n’a changé. Les mœurs politiques et la
religion mises à part, les voyageurs des années 1300 ne semblent pas
tellement mieux renseignés sur les Noirs, leurs caractères et leurs aptitudes,
que ne l’étaient les géographes en chambre d’autrefois qui n’avaient pas
quitté leur cité. L’accent n’est mis que sur la religion, sur la façon dont les
hommes respectent la Loi et les coutumes. Ces relations de voyages, très
riches et, pour plusieurs d’entre elles, fort originales, n’ont donc eu que peu
ou pas d’influence. Elles n’ont en aucune façon permis une autre
connaissance des peuples du Soudan en général et encore moins des esclaves
en tant qu’hommes arrachés à leurs pays, à leurs modes de vie et à leurs
civilisations. Pour parler des caractères physiques, des qualités et
comportements, des traits de caractère, l’on s’en tient toujours aux clichés
éculés et aux théories, tout particulièrement à celle des climats.
Al-Dimeshkri297, qui écrit dans les premières années 1300, consacre un
long, interminable, discours aux hommes de tous les climats, tels que les
définissait Ptolémée, et s’appesantit à dire, sans nuance aucune, les malheurs
de ceux qui vivent très exactement dans la sixième section du septième
climat : « Ils sont tous noirs ; leur couleur est due au soleil qui se trouve
exactement au-dessus de leur tête deux fois par an et encore très près d’eux
tout au long de l’année ; il les brûle comme un feu, de telle sorte que leurs
cheveux, déjà naturellement disposés à l’être, deviennent noirs comme du jais
et frisés comme des cheveux exposés tout près d’un feu. La preuve qu’ils
sont roussis est qu’ils ne poussent pas davantage. Leur teint est imberbe et
lisse car le soleil brûle les poussières de leur corps et les détruit. Leur cerveau
souffre d’être humide ; aussi leur intelligence est-elle faible, leurs pensées
instables et leur esprit obtus, de telle sorte qu’ils ne peuvent faire la
différence entre fidélité et trahison ou entre bonne foi et duperie. » Plus
grave, peut-être : « Aucune loi divine ne leur a été révélée. Aucun prophète
ne s’est montré chez eux, aussi sont-ils incapables de concevoir les notions de
commandement et d’interdiction, de désir et d’abstinence. Leur mentalité est
proche de celle des animaux. La soumission des peuples du Soudan à leurs
chefs et à leurs rois est due uniquement aux lois et aux règlements qui leur
ont été imposés de la même façon qu’à des animaux298. »
Ibn Khaldum, autre contemporain d’Ibn Battuta, historien renommé et très
souvent cité de nos jours encore, auteur d’une très importante Histoire des
Berbères, croit et fait croire lui aussi, et même plus que d’autres, solides
références à l’appui, aux effets sans appel de ces climats. « Quant aux climats
éloignés des régions tempérées, tels que le premier et le deuxième, ou le
sixième et le septième, leurs habitants sont également éloignés de tout
équilibre pour l’ensemble de leurs manières de vivre. » Et d’invoquer jusqu’à
la gestation et la vie des embryons humains dans le sein de leur mère. Les
hommes des régions tempérées ont des membres bien proportionnés, des
humeurs très saines et une peau d’un brun léger, ce qui est la couleur la plus
appropriée et la plus correcte. Ce sont des gens qui ne restent pas trop
longtemps dans la matrice ; ils n’y sont pas brûlés jusqu’au point de sortir
noirs et ténébreux, malodorants, avec des cheveux laineux, des membres
disproportionnés, un esprit déficient et des passions dépravées comme les
Zendjs, les Ethiopiens et les autres Noirs qui leur ressemblent. Fort
heureusement, les musulmans d’Arabie, d’Irak et de Perse ne sont ni de la
pâte à moitié cuite, ni de la pâte toute brûlée ; « ils sont entre les deux299 ».
Et, dans un autre ouvrage, de dire encore que le pays des Zendjs est très
chaud, que les corps célestes y exercent leur influence et attirent les humeurs
dans la partie supérieure du corps. De là, pour ces gens accablés par la nature,
les yeux à fleur de tête, les lèvres pendantes, le nez aplati et gros, et le
développement de la tête « par suite du mouvement ascensionnel des
humeurs ». Le cerveau perd son équilibre et l’âme ne peut exercer sur lui son
action complète ; le vague des perceptions et l’absence de tout acte de
l’intelligence en sont les conséquences300.
Les Noirs du Soudan, eux aussi très éloignés des pays tempérés, ont
forcément une constitution et des manières proches des animaux sauvages,
loin de toute humanité. Les fruits de leurs contrées prennent des formes
anormales et des saveurs étranges. Les négoces ne se font pas avec les nobles
métaux, l’or et l’argent, mais avec du cuivre, du fer, ou des peaux de bêtes
auxquelles les hommes de ces régions assignent une certaine valeur pour les
échanges. Ils n’ont pas connu de prophète et ne se soumettent à aucune loi
révélée. Les seuls peuples noirs qui vivent en sociétés organisées, les seuls
qui méritent estime et attention sont ceux qui, voisins des pays tempérés, en
ont reçu des leçons. Tels les Habasha, pasteurs établis sur le littoral africain
de la mer Rouge, qui ont autrefois professé le christianisme et qui, en
constantes relations avec les musulmans du Yémen, reçoivent maintenant la
vraie foi. Ou encore les peuples du Mali, du Kawkaw et de Tekrur, voisins du
Maghreb, eux aussi maintenant convertis à l’islam301.
Pour parler des Noirs d’Afrique et de leurs pays, les récits des voyageurs
des années 1300 ne se démarquaient pas tellement des dissertations savantes,
travaux d’hommes de cabinet et de cour. Tout se passait comme si l’on ne
désirait pas vraiment faire connaître ces pays d’où les trafiquants amenaient,
an après an, tant de captifs enchaînés. Ce parti pris de maintenir un lourd
secret sur des contrées que tant de docteurs de la Loi et tant de marchands
pourtant avaient visitées s’inscrit en totale opposition avec la façon dont on
se tenait informé d’autres contrées, notamment en Asie, Inde et Chine en tout
cas. Alors que la pénétration de l’islam et les échanges, traite des Noirs en
premier lieu, allaient de plus en plus loin au-delà du Sahara, assurant la
prospérité des villes étapes, oasis et carrefours de routes, les trafiquants, leurs
associés et leurs commis, Berbères et Arabes restaient muets. Pour les gens
du commun tout ce qui se rapportait à ces Noirs semblait encore et toujours
étrange.
Pendant des siècles, bien avant les musulmans, les Egyptiens avaient
évidemment entretenu d’intenses relations politiques et marchandes avec la
Nubie et, au-delà, avec l’Ethiopie. Ces liens n’ont évidemment pas cessé avec
la conquête arabe et l’islamisation, bien au contraire. L’on sait qu’en 1275 les
Nubiens signaient la paix avec le sultan Baybars302 et s’engageaient à lui
verser un tribut annuel de trois éléphants, trois girafes, cinq panthères
femelles, cent chameaux et cent bœufs. Pourtant, lorsqu’une girafe fut, un
siècle plus tard ou presque, en 1361, montrée au Caire, « la nouvelle se
répandit des plaines jusqu’au désert ; on se pressait, on se mettait sur les
hauteurs. La place était noire de monde. On se montait sur les épaules les uns
des autres, on se bousculait pour contempler la girafe tant sa forme paraissait
étrange. Les poètes célébrèrent de leurs chants l’événement303 ». A la même
époque, l’un des plus célèbres géographes musulmans pouvait encore
rapporter une étonnante légende sur la façon dont les Noirs trouvaient de
l’or : « Lorsque le Nil se retire, ils vont sur les terres découvertes dans le lit
du fleuve et cueillent une plante qui ressemble à de l’herbe mais n’en est pas.
L’or est dans les tiges. On en trouve aussi sous forme de grains mais le
meilleur, le plus pur et celui du plus grand aloi est de la première forme304. »
Sur les Noirs, peuples d’où venaient le plus commun des esclaves, sur
leurs usages et leurs détestables habitudes de se comporter, couraient toujours
de terribles accusations, comme de faire croire que c’était coutume ordinaire,
à la cour d’un roi du Soudan, que d’offrir un homme ou une femme au
visiteur de qualité, pour qu’il les mange. « Je présentai au prince de ce lieu
une certaine quantité de sel qu’il accepta, et il me donna en échange deux
belles esclaves. Quelques jours plus tard, je fus de nouveau en sa présence, et
il me dit : “Je t’ai donné deux esclaves, tu dois les tuer et les manger. Leur
chair est ce qu’il y a de meilleur305.” »
On voit aussi que, de tous les auteurs appliqués à décrire la société de leur
ville, ceux qui consacraient un de leurs chapitres à parler des esclaves, le
faisaient sans la moindre pudeur et sans non plus la moindre compassion pour
leur état, affichant plutôt mépris et racisme virulent. Al-Abshibi (1388-1446),
égyptien, érudit distingué pourtant, prête aux Noirs toutes sortes de défauts :
« Lorsqu’un esclave noir est rassasié, il fait la chasse aux femmes, s’il a faim,
il vole. » Il dit encore plus de mal des mulâtres : « Mieux vous les traitez,
plus ils sont insolents ; plus vous les traitez mal, mieux ils obéissent et se
soumettent. La pire façon de dépenser votre argent est d’acheter des esclaves
et les mulâtres sont pires que les Zendjs, car le mulâtre ne sait pas qui sont
ses parents alors que, pour le Zendj, on les connaît souvent. On dit que le
mulâtre est comme un mulet car c’est un bâtard. » D’innombrables écrits de
toutes sortes, destinés à des publics très divers, témoignent de ce mépris,
d’une dureté de cœur, de mauvais traitements et, souvent, d’une impudeur
proprement stupéfiante.
Bien plus tard, chez les Ottomans, un de leurs poètes, renommé pour ses
pièces de vers érotiques, méprisait lui aussi les Noirs et déconseillait d’en
avoir. Les femmes sont bonnes à la cuisine mais pas au lit ; c’est folie de
vouloir faire l’amour avec des Noires quand on peut avoir des Blanches.
Quant aux jeunes Noirs, « il n’est pas bon de les embrasser, à moins d’avoir
les yeux bandés306 ». L’esclave est moins que l’être humain, une marchandise
qui doit donner satisfaction et toutes satisfactions.

Ces récits, tous conformes et tous hostiles, tous chargés d’opinions racistes
délibérément illustrées par quantité d’anecdotes et de slogans, ont, tout au
long des siècles, profondément marqué les opinions et les attitudes
populaires. Les meilleurs auteurs laissaient entendre, ou affirmaient
gravement, toutes manières d’arguments et de témoignages à l’appui, que les
Noirs – tous les Noirs – étaient faits pour être esclaves. Les Slaves et les
Turcs acceptaient d’être asservis en espérant atteindre un rang élevé et
conquérir une part du pouvoir. C’est ce qu’avaient fait les mamelouks. Mais
« les seuls peuples à accepter véritablement l’esclavage sans espoir de retour
sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant
plus proche du stade animal307 ».
La chasse aux captifs dans tous les pays d’Afrique d’au-delà des déserts,
ouverte dès les premiers temps de l’Islam, ne fut jamais remise en question.
5

LES NOIRS, HEUREUX DE LEUR SORT ?

Que, dans les pays musulmans d’Orient en Occident, l’esclavage se soit


traduit par des conditions humaines, des travaux, des genres de vie très
variés, ne peut étonner personne. Tout dépendait du contexte économique et
social, de la qualité du maître, de celle aussi de l’homme ou de la femme
tenus en servitude, de leurs origines, de la réputation qui s’attachait à leur
ethnie et des services que l’on pouvait attendre d’eux.
Il est clair, en tout cas, qu’en ce qui concerne les Etats et les sociétés de
l’Islam, ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir des situations matérielles
et des degrés d’insertion dans la société ne vient jamais des victimes. Aucun
Noir, esclave en Egypte, au Maroc ou en Orient, n’a écrit le récit de sa vie ou,
si certains ont eu l’occasion de le faire, il n’en reste pas même un vague
souvenir. Aucun, surtout, n’a eu le loisir d’en parler aux siens, à ceux de sa
race, retourné chez lui, libéré de ses liens et de cet opprobre social. De plus,
et cela paraît une grave lacune pour la connaissance matérielle et sociale de
l’esclavage, ces captifs, arrachés aux terres d’Afrique noire pour être mis sur
les marchés du Caire ou d’Arabie, n’ont certainement pas, comme les Noirs
de la traite européenne atlantique, bénéficié à une certaine époque d’un fort
mouvement d’opinion pour éveiller et tenir en alerte les bonnes consciences
par toutes sortes de livres, pamphlets, manifestations et conférences. Silence
total. Silence complice ? Pendant de longs siècles, jusqu’à ces derniers temps
pourrait-on dire, nul n’a parlé vraiment de leurs vies et de leurs souffrances,
nul n’a voué la cruauté des maîtres à la vindicte publique. Dans les dernières
décennies du XIXe siècle, au moment même où les nations occidentales se
sont enfin unies pour traquer les trafiquants et faire la chasse aux navires
négriers sur les côtes d’Afrique, leur action ne fut nulle part, en aucune façon,
soutenue par la publication de romans destinés à un large public, de
témoignages et de souvenirs capables d’alerter l’opinion sur la condition des
Noirs esclaves dans les pays d’islam. Aucun grand récit authentique, aucun
roman de mœurs, travaux d’écrivains bénéficiant de fortes caisses de
résonance, comme ce fut le cas pour les Etats-Unis d’Amérique avec La Case
de l’Oncle Tom. Visiblement, on manquait alors de commanditaires et cette
connivence, qui allait, chez certains auteurs réputés pourtant historiens,
jusqu’à une complicité fort active, fut pour beaucoup dans cette lourde chape
de silence jetée sur les trafics et les méfaits des négriers de l’Islam.
Les chroniqueurs et les historiens musulmans qui, témoins certainement
perspicaces, s’appliquaient à décrire l’économie et la société de leur temps
demeuraient très discrets, et les romanciers et conteurs ne parlaient
généralement que des eunuques ou des femmes du harem pour seulement
marquer leur présence, ornements d’une cour, acteurs d’une intrigue. Etait-ce
malaise, refus ou gêne à évoquer certaines situations que les vrais croyants,
invoquant le Coran, ne manquaient pas de condamner ? Ou signe de mépris,
l’homme ou la femme réduits à l’état de servitude ne méritant plus aucune
sorte d’attention ?
Cette réserve, vraiment étonnante si l’on considère la place que l’esclavage
a toujours tenu, dans la vie publique et privée de tous ces pays, sans
exception et jusqu’à une date pas tellement lointaine, fut largement relayée
par l’attitude des chrétiens, Français et Anglais surtout, qui, dès les XVe et
XVIe siècles, grands moments pourtant de la piraterie, de la guerre ottomane et
des terribles razzias sur les côtes, se refusaient à évoquer les malheurs des
prisonniers sur les autres rives de la Méditerranée. C’est ainsi que plus d’un
homme de plume à solde, assuré d’un fort courant de mode et de sympathie,
s’est appliqué contre toute vraisemblance, sans tenir le moindre compte des
témoignages des captifs libérés, à tracer des bagnes d’Alger et de ceux du
Grand Turc des tableaux complaisants, très édulcorés à dessein pour interdire
même toute compassion. En France, depuis la mirifique alliance turque des
années 1540-1580 et la vague de turcophilie qui submergea la cour et les
salons littéraires d’irrésistible façon, romanciers et historiens n’ont cessé
d’abonder en ce sens. Aux temps de François Ier puis de ses successeurs
pendant encore une bonne centaine d’années, les conseillers du roi faisaient
forte profession non seulement d’admirer mais d’aimer les Turcs. Quel
auteur, soucieux de son bien, aurait pu plaindre le sort des prisonniers des
Barbaresques ? Tous n’ont tenu qu’un seul discours : l’esclave, accepté chez
son maître comme le serait un membre de la famille ou même employé sur
des chantiers publics, n’était jamais maltraité. Bien au contraire !
Déjà Rabelais, qui n’avait jamais franchi la mer et n’avait évidemment
aucune idée de ce qu’étaient les villes de corsaires, écrivait que les hommes
enfermés dans le bagne d’Alger étaient certainement plus heureux qu’en son
temps les élèves du collège de Montaigu. Boutade et mauvais trait de style ?
Provocation ou désir de bien servir en s’alignant sur les discours tenus par les
conseillers du roi de France ? Sur un autre ton, soucieux, lui, d’emporter la
conviction de ses lecteurs, le chevalier d’Arvieux, qui donna à Molière l’idée
de la turquerie du Bourgeois gentilhomme, voyageur intrépide, chargé de
mission dans les ports du Maghreb et consul de France à Alep
de 1679 à 1686, accusait tout bonnement les religieux, les Frères de la Merci
et de la Trinité surtout, de noircir sciemment leurs récits et de débiter de
pieux mensonges pour exciter la compassion des fidèles et aussi, cela allait
sans dire mais était clairement dit, pour recueillir davantage d’argent. Et, sans
la moindre réticence ni nuance, d’affirmer qu’à tout bien considérer les
esclaves avaient, eux, de grands torts, responsables de toutes sortes de
méfaits : à la moindre occasion, sitôt que la surveillance des Turcs ou des
Maures d’Alger se relâchait, ils devenaient d’impudents voleurs ; « s’ils
trouvent les maisons ouvertes, ils entrent et emportent tout ; ils rompent les
murs des boutiques et les vident en un moment308 ». Un peu plus tard,
Laugier de Tracy vécut lui aussi plusieurs années dans ce que l’on appelait
alors les Etats barbaresques, non mis à la chaîne dans le bagne bien sûr, mais
officier du roi de France, visiteur « en caractère public », chargé de mission.
Lui ne s’en prend pas aux religieux mais aux esclaves rescapés, fugitifs ou
rachetés, et à leurs « écrits larmoyants ». Ces hommes, dit-il, mentaient tout
au long car la vérité est qu’ils vivaient bien ; « ils avaient trois petits pains par
jour, un petit matelas et une couverture ». Domestiques, on les considérait
comme des enfants de la maison et « quelques-uns vivent si adroitement du
fruit de leur industrie et de leurs amours, qu’ils achètent même le droit de
rester esclaves pendant un certain temps et même toute leur vie, afin d’être
protégés comme cela309 ».
Ces écrits, très nombreux, se reprenant par centaines les uns les autres,
diffusés dans tous les milieux sociaux, ont marqué l’opinion jusqu’à enfermer
le discours dans un véritable carcan. On imagine aisément que ce qui valait
pour les chrétiens captifs à Constantinople ou à Alger, finit par valoir de
même pour les Noirs, eux aussi esclaves, mais eux aussi bien traités.
Les esclavagistes, en tout temps et en tous pays, n’ont certes jamais
manqué d’arguments. Les Génois et les Vénitiens, dans les années 1400, ne
manquaient pas de dire que recueillir dans leurs cités de jeunes femmes
serbes ou albanaises et les tenir esclaves était assurer leur salut en leur
permettant d’échapper aux Turcs. A d’autres, amenées de contrées lointaines
non christianisées, on donnait le baptême et ceci justifiait cela. Pour les Noirs
des pays musulmans, on trouva à invoquer la misère des familles et des tribus
qui n’hésitaient pas à vendre leurs enfants pour les voir, sous la coupe et la
protection d’un maître, mieux nourris. En certaines contrées du Soudan, « les
peuples mènent, de par la stérilité du sol, une vie tellement misérable que les
pères et les mères vendent volontiers leurs propres enfants à des marchands
qui les emmènent en Egypte. Là, ces enfants sont jugés de si peu de valeur
qu’on n’estime pas plus d’une pièce d’or ou d’argent le prix d’un garçon ou
d’une fille. Les parents les vendent pour que, partant vers un autre pays, ils y
soient plus à l’aise et plus heureux, étant donné que dans le leur, tout à fait
stérile, ils vivent misérablement310 ».
En Occident, les historiens, sociologues et ethnologues ne se sont jamais
affranchis de cette complaisance envers les sultans, leurs vizirs et les
trafiquants esclavagistes. Le Hongrois Snouck Hurgronje se fit-il vraiment
remarquer, a-t-il vraiment soulevé en son temps de graves contradictions en
soutenant que « pour la plupart de ceux qui devenaient esclaves, c’était là un
heureux coup du sort, une vraie bénédiction311 » ? D’autres, se hasardant à de
hardies et vaines comparaisons à travers les pays et les temps, affirmaient
volontiers que la condition des captifs, et des Noirs en particulier, était en
tous points semblable à celle des serfs en Europe au Moyen Age ou des
domestiques et des ouvriers au XIXe siècle312. Ignorance et mauvaise foi :
comparer l’esclave, en quelque temps ou quelque pays que ce soit, et
notamment le Noir conduit en Egypte ou à Bagdad, au paysan de nos
campagnes, au serf même et à tous ceux que l’on montre victimes du
« régime féodal », opprimés, misérables et affamés, ou à l’ouvrier des usines
de la révolution industrielle durement exploité certes, est, dans tous les cas,
artifice et vilaine supercherie car l’on oublie l’essentiel, le plus insupportable,
qui est le déracinement toujours cruel et dramatique, en toutes occasions et
quelles que soient les circonstances. Victimes de durs sévices et de
tourments, ces hommes et ces femmes d’Afrique avaient vu leurs villages
dévastés, incendiés, nombre de voisins et d’amis massacrés, leurs parents tués
ou disparus. Arrachés à leur milieu par des guerriers prêts à massacrer ceux
qui leur résistaient, emmenés très loin, vers des marchés en pays hostile,
repaire de leurs ennemis, plus rien ne les rattachait à leur passé. Ils devaient,
dans une autre vie, dans cette autre vie vraiment que d’autres leur imposaient,
tout oublier, apprendre une autre langue, d’autres comportements, dans une
totale soumission et, plus encore, dans un total oubli de leur vraie nature.
Pour tant de jeunes hommes et de jeunes femmes adoptés, que certains
s’appliquaient à montrer heureux de leur sort au seuil d’une nouvelle vie,
combien ne songeaient qu’à fuir ? Nos livres nous ont bien décrit la misérable
vie des Noirs des Antilles, leurs révoltes réprimées dans le sang : ils nous ont
montré, de façon plus ou moins romancée, les efforts désespérés de ceux qui
prenaient la fuite, devenaient « marrons », se réfugiaient dans les montagnes
et les forêts en communautés et troupes d’hommes libres et armés. Les
évasions, ou plutôt les tentatives d’évasion du bagne d’Alger ont, depuis
Cervantès, inspiré nombre de récits, de contes, de romans et de légendes
miraculeuses. Mais les Noirs du Caire, de Bagdad ou d’Arabie eux non plus
ne se résignaient pas et, si loin de leurs pays, risquaient leur vie en des fuites
désespérées, sans aide, sans nul espoir vraiment. Les voyageurs de passage au
Caire le savaient et certains l’ont bien écrit : « Autant est grande l’avidité des
maîtres à posséder des esclaves, autant est grand le désir des esclaves de
s’échapper de leurs mains. Aussi, lorsque leurs maîtres flairent et
soupçonnent quelque chose, ils leur refusent aussitôt trop d’alimentation de
façon à les empêcher d’avoir un viatique pour la fuite ». Beaucoup prennent
la fuite mais sans jamais réussir à s’évader complètement… S’ils prennent la
fuite une seconde fois et qu’on les ramène, il n’y a plus pour eux de grâce ;
ils sont battus sans pitié, torturés, mutilés. Certains maîtres les laissent mourir
en les privant de nourriture, de boisson et de vêtements ; d’autres leur mettent
un bloc de fer aux pieds ; d’autres leur passent une chaîne au corps et d’autres
les rendent inutiles ou difformes en leur coupant les oreilles et le nez, les
rendant ainsi facilement reconnaissables… Un grand nombre, en fuite, se
réfugient dans des lieux inhabités, dans les montagnes et les déserts où ils
meurent de faim ou de soif, ou, accablés, condamnés par cette fuite manquée,
s’arrachent la vie en se frappant eux-mêmes, en se pendant, en se jetant de
haut ou en se noyant313 ».

La cour, le harem

Dès l’apogée du califat abbasside, l’auteur, arabe, des Mille et Une Nuits
évoque en de nombreux passages de ses contes la présence des esclaves
africains. Il les dit innombrables, domestiques, eunuques, particulièrement au
temps du calife Harun al-Rachid (786-809) qui, héros de plusieurs des récits,
demeuré célèbre pendant des siècles pour les fastes de sa cour, s’entourait
d’une suite de poètes, de chanteurs et de musiciens. Par la suite, tout au long
des temps, historiens et conteurs ont toujours montré plus volontiers les
esclaves de cour que les autres ; les hommes sont au service du maître,
eunuques pour un bon nombre, les femmes dans le harem, naturellement
toutes comblées de faveurs, favorites, mères d’un futur sultan. C’est l’image
qu’impose ou suscite toute une littérature. Image non certes fabriquée de
toutes pièces, non du tout inexacte mais évidemment très incomplète, du seul
fait que l’auteur voit généralement de bien plus près ce qui est dans
l’entourage des grands et des souverains que la vie des quartiers de la cité ou
que celle des grands domaines fort éloignés des capitales. Du fait aussi que
tout écrivain sait à quel public il s’adresse et veut naturellement répondre à
ses attentes en lui servant quelques histoires merveilleuses, intrigues
amoureuses le plus souvent. Le sort des serviteurs du commun ne pouvait
susciter autant d’intérêt.

LE LUXE, L’APPARAT

En Orient comme en Afrique, les hommes de haut rang, les rois, les
princes et les sultans, les généraux et les chefs de guerre même s’entouraient
d’un grand nombre de captifs, principaux ornements de leurs suites. Le
déploiement de leurs bannières et de leurs armes pouvait décourager attaques
ou trahisons mais la seule présence de ces troupes de grands domestiques,
leur magnifique, imposante stature et leurs costumes affirmaient clairement,
aux yeux du peuple comme des visiteurs, leur puissance et leur richesse :
« Nous quittâmes Bagdad en direction de Mossoul ; l’après-midi, nous fûmes
rejoints par la princesse, fille de Mas’ud314, pleine de jeunesse et de majesté
royale. Le palanquin avait deux ouvertures devant et derrière et la princesse
apparaissait en son milieu, enveloppée dans un voile, un diadème d’or sur la
tête. Elle était précédée d’une troupe d’eunuques, sa propriété personnelle, et
de ses gardes ; derrière elle venait le cortège de ses suivantes sur des
chamelles et des chevaux aux selles dorées ; elles étaient ceintes de bandeaux
dorés, et la brise faisait danser les pans de leurs coiffures. Elles marchaient
derrière leur maîtresse tels des nuages qui s’avancent315. »
Ibn Battuta, observateur sans doute perspicace mais souvent très discret,
muet sur les razzias et sur des trafics qu’il juge sans doute peu dignes
d’intérêt, note tout de même, avec une certaine complaisance, admiratif, pas
du tout prompt à crier au scandale, le luxe de ces cours et dit bien que le
prestige du roi tenait pour beaucoup au grand nombre d’esclaves, bel
ornement de sa suite. Nombre de ces serviteurs, tous esclaves, n’avaient
d’autre service, d’autre utilité, que de faire nombre et d’impressionner. Dans
toutes les terres d’islam où l’ont conduit ses pas, chez les musulmans
d’Orient et d’Egypte, comme dans les contrées plus lointaines, conquises ou
converties plus tard, jusqu’en Afrique noire et en Inde, les esclaves, hommes
ou femmes, étaient là, par centaines toujours, par milliers parfois.
En 1334, Bayalûn Khâtun, épouse du sultan de Yanik (Iznik) en Asie
Mineure, alla rendre visite à son père. Un émir l’accompagnait, à la tête d’une
force armée de cinq mille hommes. « Elle avait elle-même, comme troupes,
près de cinq cents cavaliers, soit deux cents serviteurs esclaves et trois cents
Turcs. Elle était accompagnée de deux cents esclaves, la plupart grecques.
Elle avait près de quatre cents chariots, environ deux mille chevaux de trait et
de selle, près de trois cents bœufs et deux cents chameaux pour tirer les
voitures. Elle était accompagnée de dix eunuques grecs et d’autant
d’eunuques indiens… La princesse avait laissé la majeure partie de ses jeunes
filles esclaves et de ses bagages au camp du sultan316. » Autre rencontre,
d’une autre princesse, un peu plus tard, sur la côte sud de l’Anatolie, près de
la petite ville de Faniké : « Elle monta à cheval, en tête de ses esclaves, de ses
jeunes servantes, de ses eunuques et de ses serviteurs, au nombre d’environ
cinq cents. Ils étaient tous vêtus de soie brochée d’or et ornée de
pierreries317. »
Très loin de là, dans un tout autre contexte politique et social, le roi
musulman du Mali recevait messagers et ambassadeurs ou rendait ses
jugements en grand apparat, « environ trente esclaves se tenant derrière lui,
Turcs et autres, achetés par lui en Egypte318 ». Lors de ses déplacements, il se
faisait partout précéder de chanteurs de ganâbi (une sorte de mandoline) en
or et se faisait suivre de trois cents esclaves. Son interprète, nommé Dûghâ,
ne se présentait jamais sans ses quatre femmes et ses concubines, vêtues de
robes de drap rouge, coiffées de calottes blanches, accompagnées de trente
jeunes esclaves319.
Objets de luxe, certains et certaines surtout coûtant fort cher, les esclaves
figuraient toujours parmi les plus belles pièces des cadeaux offerts aux
souverains, aux alliés et parfois aux sujets dignes de considération. On les
appréciait certes pour leur valeur marchande mais aussi, très souvent, les
sachant originaires de contrées quasi inexplorées, comme des curiosités
exotiques au même titre que les girafes et autres animaux de la lointaine
Afrique. Un auteur arabe s’est appliqué à recenser et décrire dans le moindre
détail, en un volume parfaitement documenté, les présents que recevaient les
califes, les sultans et les princes musulmans d’Orient : dans tous les cas, les
captifs, originaires de tous les pays, Blancs ou Noirs, se comptent par
centaines. En Egypte, Khumarawaih fit remettre à son père, Ahmad ben
Tulum, au retour d’un raid guerrier vers le sud, cinquante chevaux et autant
de « jeunes nègres320 ». De même, en Occident, tout particulièrement au
Maroc : l’an 1072, l’Almoravide Yussouf ben Tashfin rencontra son cousin
Abu Bakr321 près de Marrakech et, quelques jours plus tard, pour preuve de
loyauté, lui fit don de vingt-cinq mille dinars d’or, de soixante-dix chevaux,
de soixante-dix épées et de vingt paires d’éperons tous décorés
d’incrustations d’or ; plus cent cinquante mules richement harnachées, cent
turbans, toutes sortes d’étoffes en grandes quantités, du bois d’aloès, du
musc, de l’ambre gris ; plus, enfin, vingt jeunes vierges esclaves et cent
cinquante et un Noirs capturés depuis peu, très loin de là, dans les pays du
Niger322. Au Maroc encore, quelque quatre cents ans plus tard, le sultan de
Fez fit présent à l’un de ses alliés, chef d’une tribu, de « cinquante esclaves
mâles et cinquante esclaves femelles ramenés du pays des nègres, dix
eunuques, douze dromadaires, une girafe, seize civettes, une livre d’ambre
gris et presque six cents peaux d’un animal qu’ils appellent elam [une sorte
de gazelle] et dont ils font leurs boucliers, peau étrange très prisée à Fez.
Vingt des esclaves mâles valaient vingt ducats chacun, ainsi que quinze des
esclaves femelles. Chaque eunuque fut évalué à quarante ducats, chaque
dromadaire à cinquante323 »… A la même époque, et c’est toujours Léon
l’Africain qui l’atteste, les askias du Songhaï ne recevaient jamais un hôte de
marque, un de leurs alliés ou de leurs grands officiers sans lui offrir de
nombreux hommes et femmes. Sonni Ali ne fut pas toujours un adversaire
acharné de tous les habitants de Tombouctou et chercha même à s’en
concilier quelques-uns. Au lendemain d’un raid dévastateur contre une tribu
rebelle, il fit don aux notables de ses amis et de son parti d’un grand nombre
de captives noires, plus quelques-unes tout particulièrement réservées aux
lettrés, aux docteurs de l’islam et aux saints hommes, leur enjoignant de les
prendre pour concubines324. En 1519, Muhammad Ier offrit cinq cents captifs
au chérif Ahmed Es-Ségli lorsqu’il lui rendit visite à Tombouctou et deux
mille autres lorsqu’il s’installa à Gao325.

SERVANTES ET CONCUBINES
Sur les marchés, il arrivait que les femmes soient plus appréciées et se
vendent plus cher que les hommes. Ce n’était pas, à chaque fois, pour les
cloîtrer dans un harem, lieu secret, fermé à tout étranger, mais plus souvent
pour le service domestique.
Evoquer ou même simplement imaginer la condition de ces esclaves
domestiques, leurs travaux, la façon dont elles étaient reçues, acceptées,
considérées dans les familles, à Bagdad ou au Caire, par exemple, n’est pas
facile. Et là, comme pour tant d’autres aspects de la vie sociale, l’historien
vérifie à quel point l’enquête peut être aléatoire, dépend de la nature des
sources, de leur nombre et de leur diversité. Si l’étude de cette main-d’œuvre
servile dans les villes d’Italie, de Provence ou de Catalogne au Moyen Age
fut longtemps négligée, parfois même complètement ignorée dans nos livres,
la documentation ne faisait pas défaut, bien au contraire. Des centaines de
textes législatifs ou judiciaires, jugements et arbitrages, et, plus nombreux
encore, plus riches d’enseignements surtout, des milliers d’actes de notaires
permettent de tout connaître sur les esclaves, sur leurs vies et les rapports
humains avec les maîtres ou les voisins : contrats de ventes, de locations ou
d’échanges, contrats d’assurance sur la vie des domestiques et, pour les
femmes, assurance pour se garantir des dangers de l’accouchement ; sans
compter les testaments qui, généralement, stipulaient que les esclaves
devaient être affranchis dès la mort du maître.
Force est de constater que, pour les pays d’islam, cette documentation
demeure quasi inexistante. Pour la ville du Caire, l’étude de Samuel Goiten
apporte quelques renseignements sur plusieurs aspects de cette domesticité
servile, mais dans un milieu circonscrit, celui de la Geniza, communauté
israélite dans les années 1080. Ici, les esclaves mâles, à vrai dire peu
nombreux, n’étaient pas tous réduits à de petits travaux. Certains occupaient,
au contraire, des postes d’autorité, hommes de confiance, commis et presque
associés, chargés des comptoirs et des missions, maîtres de conclure des
marchés pour le compte des grands négociants. Ces hommes, les gulams,
achetés très cher ou formés sur le tas au cours des années, faisaient bien leur
chemin, se savaient utiles, se montraient même suffisants, arrogants. Les
femmes, domestiques, nourrices pour les Blanches, chargées du ménage pour
les Noires, n’étaient ni misérables ni humiliées. On leur donnait des noms
qui, souvent, témoignaient même d’une certaine considération, voire de
l’affection des maîtres : Sagesse, Adroite, Prudente. Leurs enfants ne les
quittaient pas. Les ventes d’esclaves étaient toutes conclues entre personnes
privées, sans intervention de mercantis ni, bien sûr, d’expositions sur le
marché. Une femme juive du Caire, écrivant à son époux parti en voyage
pour ses affaires, lui rappelait qu’il devait ramener un cadeau pour leur
domestique et l’on note aussi qu’un formulaire, recueil d’exemples à l’usage
des hommes de la communauté juive, donnait alors le modèle d’une longue
lettre de condoléances pour des amis, à l’occasion de la mort de leur
esclave326.
Ce qui vaut pour les familles juives du Caire vaut-il pour les musulmans,
dans cette même ville ou ailleurs ? Ce n’est pas certain et l’on ne dispose,
pour y répondre, que de témoignages infiniment plus pauvres, à vrai dire
quasi inexistants. Ni actes notariés, ni lettres privées, ni sentences des juges.
Sur le service de la maison, sur les travaux du ménage, la cuisine, la garde
des enfants, rien ou presque rien. Et moins encore sur les façons dont les
maîtres, hommes ou femmes, traitaient leurs servantes esclaves. Rares sont
les voyageurs musulmans qui prennent soin de noter les qualités domestiques
des Noirs promis à la servitude. Al-Bekri visitant Aoudaghost en 1068 dit
certes que l’on y trouve d’excellentes cuisinières parmi les Noires ; il les croit
également expertes dans la préparation d’exquises pâtisseries, gâteaux aux
noix et au miel et autres sucreries327. Mais Ibn Battuta, qui a tant observé les
rois et les peuples, si longuement décrit les cours, les mosquées et les
dévotions, ne voit des serviteurs esclaves que sur les marchés de trois cités,
nulle part ailleurs, et encore n’est-ce vraiment qu’en passant et sans du tout
s’y attarder : à Damas « je vis un jeune esclave qui avait laissé tomber un plat
de porcelaine appelé sahn qui s’était brisé » ; à Tabriz, au marché des
joailliers, « de beaux esclaves vêtus d’habits somptueux, la taille prise par des
écharpes de soie, les joyaux en main, se tenaient devant les boutiques et
présentaient les bijoux aux femmes turques qui en achetaient beaucoup et
c’est à qui en acquerrait le plus » ; à Zafar, dans le sultanat d’Oman328 : « La
plus grande partie des vendeurs sont de jeunes femmes esclaves, habillées en
noir. » Visiblement, familier et hôte des palais, il n’est pas entré assez dans
l’intimité des notables et des marchands pour voir les domestiques au travail.
Il ne peut, et ce n’est qu’en une seule occasion chez un riche citadin d’Aden,
que compter les serviteurs et s’extasier : « Il recevait à sa table chaque nuit
vingt commerçants et le nombre de ses esclaves et de ses serviteurs dépassait
celui-là329. »
Une telle indigence de documents et une telle abondance de clichés
littéraires faussent évidemment l’idée que l’on s’est faite de la femme captive
en pays d’islam. Nous ne l’avons vue que recluse dans le harem, ou, chez les
maîtres moins fortunés, simplement concubine. Cela semblait aller de soi.
Les auteurs de ce temps, musulmans d’Orient et d’Occident, si discrets sur
les trafics, les marchés d’esclaves et les travaux des servantes attelées aux
tâches domestiques sous la férule de plusieurs maîtresses de la maison, se
montrent tous bien plus diserts pour parler des favorites. Tous, ou presque,
insistent longuement sur les avantages et les plaisirs que l’homme trouvait à
acheter une esclave : alors que le Coran ne permettait de prendre des épouses
qu’en nombre limité, celui des concubines ne l’était pas. De passage dans les
îles de l’océan Indien, dans les Maldives notamment dont tous les habitants
sont musulmans, Ibn Battuta ne s’étonne pas du tout, se félicite plutôt, de la
commodité offerte aux marins et aux marchands d’acquérir une ou plusieurs
femmes, par une sorte de mariage à terme : « Il y est facile de se marier à
cause de la modicité de la dot et de l’agréable commerce des femmes. La
plupart des hommes ne fixent pas le montant de la dot ; on se contente de
prononcer la profession de foi et de donner une dot considérée comme
suffisante, établie par l’usage. Quand les navires abordent aux îles, les
membres de l’équipage et les marchands se marient, et quand ils veulent
repartir, ils répudient leurs épouses. » En effet, les Maldiviennes ne quittent
jamais leur pays. Et Ibn Battuta de céder aux usages du pays : « Pour ma part,
j’ai épousé plusieurs femmes aux Maldives ; certaines ont pris leurs repas
avec moi, sur ma demande, et d’autres non » et, quelques feuillets plus loin :
« Enfin, je partis !… . Cependant, je répudiai mon épouse et la laissai là. Je
répudiai aussi la femme à qui j’avais fixé un terme et j’envoyai chercher une
esclave que j’aimais », puis, satisfait, de conclure, en toute simplicité : « Je
n’ai jamais connu de commerce plus agréable qu’avec ces femmes330 ! »
Certaines, dit-il encore, lui étaient données en cadeaux, en signe de
bienvenue, à telle ou telle escale, par le sultan ou par le vizir soucieux de
remplir leurs devoirs d’hôte : « Le lendemain, il m’envoya une esclave dont
l’accompagnateur me dit : “Le vizir te fait dire que si cette jeune femme te
plaît, elle est tienne, sinon il t’enverra une Mahrate” ; or ces femmes me
plaisaient beaucoup et je l’informai que mon seul désir était d’en posséder
une ; elle s’appelait Gulistan, c’est-à-dire “Fleur de jardin”, et connaissait le
persan. Elle me plut donc car les Maldiviens parlent une langue que je ne
comprenais pas. Le lendemain, le vizir m’envoya une autre jeune esclave de
Coromandel, appelée ’Anhari331. » Un peu plus loin, le voici dans la petite île
Muluk, où il devait embarquer pour la côte de Coromandel : « J’y séjournai
soixante-dix jours et eus là deux femmes332. »
De toute façon, sur aucun marché et dans nulle circonstance, dans les villes
les plus riches et les plus peuplées du monde islamique, au cœur des grands
Etats, et fort éloignées des terrains de chasse aux esclaves, le prix de ces
femmes captives n’atteignait le montant d’une bonne dot. Il paraît aussi
évident qu’elles se trouvaient davantage livrées à la volonté du maître.
Etrangères, elles ne pouvaient compter sur la protection de parents ; il leur
était impossible, voire dangereux, de dénoncer des mauvais traitements et
d’alerter l’opinion des voisins ; elles se montraient, les premiers temps du
moins, plus soumises, appliquées à plaire sans trop rechigner.
Avant d’acheter, l’homme pouvait les voir, leur parler à loisir et, dans une
certaine mesure, s’assurer de leurs qualités, en somme les choisir lui-même,
manifester ses goûts personnels, sans intervention de la famille ni de
marieuses patentées. « Les esclaves ont en général plus de succès que les
femmes libres. L’homme a la possibilité de tester une esclave à tous points de
vue pour bien la connaître quoique cela n’aille pas jusqu’au plaisir de l’essai
d’une relation intime. Il ne l’achète donc que s’il pense pouvoir en être
satisfait. Dans le cas d’une femme libre, il doit se contenter de consulter
d’autres femmes sur ce qu’elles pensent de ses charmes333. » Elles n’étaient
certainement pas mises en troupes ordinaires sur le marché. Au Caire
notamment, en dépit des lois réglementant les tractations et les ventes
publiques en vigueur à certaines époques, le client pouvait les visiter en
particulier dans des salons privés. « Plusieurs d’entre elles avaient le visage
recouvert d’un voile, que maints Turcs soulevaient en passant pour voir leur
visage. Et quand quelqu’un exprimait le désir d’acheter telle esclave, elle
était menée dans une chambrette sous la piazza, où l’acheteur a[vait] le loisir
de l’examiner plus en détail334. »

LA FEMME CLOÎTRÉE

Partout où l’islam s’était implanté, le harem était, chez les princes et chez
les riches, bien entré dans les mœurs. L’histoire ou, si l’on préfère, la
tradition, la légende plutôt, veut que le harem d’Abd ar-Rahmân III (912-
961), à Cordoue, ait compté plus de six mille femmes et celui du palais
fatimide du Caire près du double. Fort loin de là et en un autre temps, les
souverains musulmans d’Afrique noire rivalisaient eux aussi à qui aurait le
plus grand nombre d’esclaves et de domestiques femmes attachées à sa
personne. Chez les Haoussas, Mohammed Rimfa, roi du Bornou (1465-
1499), fit, dit-on, en une seule fois l’acquisition d’un harem de mille
concubines et nomma de nombreux eunuques à des postes importants de sa
cour et de son armée335. Ibn Khaldoun rapporte qu’à la cour de Mansa
Mousa, roi du Mali, « pour porter ses effets, javelots et lances, il y avait
parmi sa suite douze mille servantes vêtues de tuniques de brocart et de soie
du Yémen ». Makrizi, lui, dit quatorze mille336 !
Les musulmans, historiens et conteurs, insistent tous sur le succès des
favorites. Ils s’appliquent longuement à décrire leurs charmes et rappellent
sans cesse le soin pris à les choisir parmi les peuples d’Afrique où l’on
pouvait trouver les plus belles femmes. « Chez les Nubiens, elles sont d’une
très grande beauté. Elles sont toutes excisées. Elles sont d’une origine noble
qui n’a rien à voir avec l’origine des Sûdans ; sur tout le territoire des Nuba,
les femmes se distinguent par la beauté et la perfection des traits : lèvres
fines, bouche petite, dents blanches, cheveux lisses. Nulle part, parmi les
Sûdans, qu’ils soient des Makzara, de Ghana, de Kanem, des Bedja337, des
Habasha ou des Zendjs, on ne trouve, chez leurs femmes, une chevelure qui
soit lisse et flottante comme celle des femmes des Nuba. Il n’y en a pas non
plus, pour le mariage, de plus belles. Une esclave de chez eux coûte à peu
près trois cents dinars. Aussi sont-elles, pour toutes ces qualités, recherchées
par les rois d’Egypte qui renchérissent sur les prix de vente. Ils les emploient
aussi comme nourrices de leurs enfants à cause de la douceur de leur
compagnie et de leur grâce extraordinaire338. »
Ces femmes ne passaient pas de main en main et leurs maîtres ne les
vendaient que pressés par de grands besoins d’argent. Certains les
rappelaient, les rachetaient, ne pouvant vraiment se passer d’elles. Ibn Battuta
voulut, en route à travers le Sahara, acheter, non une simple servante,
concubine tout ordinaire, mais une esclave « instruite ». Il n’en trouvait pas.
Le cadi lui en envoya une qui valait vingt-cinq mithkâls mais son ancien
maître regretta de l’avoir cédée et demanda de résilier le contrat, proposant de
lui en indiquer une « du même genre, bien supérieure à la précédente » ; mais
celle-là appartenait à un Marocain qui, après avoir consenti, désira lui aussi
dénoncer le marché et insista beaucoup pour la reprendre, quelle qu’en soit la
condition. Ibn Battuta, en fin de compte, se retrouva seul : « Je refusai tout
net mais il faillit devenir fou et mourir de chagrin. Alors je résiliai l’accord
tout entier339. » Idrisi, occupé à rassembler tant de témoignages sur les routes
du Soudan, sur les jours de marche et sur les points d’eau, prête malgré tout
l’oreille à quelques récits merveilleux qui évoquent la vie de belles femmes
protégées et aimées par des hommes qui les avaient acquises à prix d’or et ne
voulaient pour rien au monde s’en séparer. Figures de légende, en dépit du
temps passé et de la distance : « Certains auteurs affirment que, selon la
tradition portée de bouche en bouche, il y avait en Andalousie une de ces
servantes, dont nous venons de parler, chez le vizir connu sous le nom d’al-
Mushafi. Il n’avait jamais vu une femme plus parfaite, des joues plus
fraîches, des dents plus belles, des paupières plus régulières, bref une beauté
plus accomplie. Ce vizir en était si épris qu’il ne se résignait pas à la quitter.
On dit qu’il l’avait achetée pour deux cent cinquante dinars almoravides. En
plus de sa beauté extraordinaire, elle avait un parler qui charmait les auditeurs
par la délicatesse de son accent et la douceur de sa prononciation. Elle avait
été élevée en Egypte et ainsi était devenue parfaite sous tous les rapports340. »
Effectivement, des écoles pour esclaves de luxe, au Caire, à Bagdad, Médine
et Cordoue, formaient des musiciennes et des chanteuses qui s’exerçaient et
même brillaient dans les arts et sciences, poésie, littérature, grammaire.
Ces belles esclaves, objets de grandes enchères, vite renommées pour leurs
talents, n’étaient cédées par les marchands qui en avaient assuré l’éducation
qu’à des prix astronomiques341. « S’il arrive qu’une fille nantie de toutes les
qualités de sa race soit importée à l’âge de neuf ans, passe trois ans à Médine
et trois ans à La Mecque, arrive en Irak à l’âge de quinze ans, y soit éduquée
et qu’on l’achète ensuite à l’âge de vingt-cinq ans, elle aura alors ajouté aux
excellentes qualités de sa race l’espièglerie des femmes de Médine, la
langueur des filles de La Mecque et la culture des femmes d’Irak. Elle mérite
alors d’être placée dans la prunelle des yeux et cachée derrière la
paupière342. »
Cependant, contrairement à ce que disent les contes d’Arabie et les romans
que nous aimons croire « orientaux », les femmes des harems ne servaient
pas seulement au plaisir de l’homme, loin de là. La plupart d’entre elles
surveillaient jour après jour les travaux domestiques et même les affaires,
transactions, investissements de toutes sortes, pour le compte des maîtres ;
elles régnaient sur de petites troupes de ménagères, de couturières et de
cuisinières. Certaines gouvernaient de main ferme des ateliers de poterie.
D’autres, non vraiment favorites de la couche princière mais distinguées pour
leurs talents politiques et leur sens de l’autorité, assumaient de hautes
responsabilités, recrutaient les espions, préparaient même les expéditions
armées et se trouvaient au premier rang lors des tractations de paix. « L’usage
veut que le sultan place à côté de chaque émir un de ses mamelouks qui fait
office d’espion. L’usage veut aussi qu’il place, de la même façon, des
esclaves femmes qui font le même office auprès des émirs et aussi des
“balayeuses” qui s’introduisent dans les demeures sans autorisation et sont
informées de ce qui s’y passe par les esclaves femmes ; ainsi ces
“balayeuses” peuvent renseigner les officiers de renseignements qui, à leur
tour, renseignent le souverain343. »
Pourtant, les récits des auteurs musulmans ne parlent pas souvent de ces
femmes-là, de leurs qualités, de la façon de les distinguer dans leur pays ou
sur un marché. Mais seulement de celles qui attirent les regards et les désirs
des hommes par leur allure, le teint de leur peau et de leurs cheveux et, plus
encore, par la forme du buste, en somme par le plaisir que les hommes
pourraient en avoir.
Les voyageurs témoignent, avec une étonnante application, de ce souci de
préciser les qualités physiques et les aptitudes, sexuelles surtout, des femmes
de tel ou tel peuple, mêlant souvent l’observation directe, prise sur le vif, à
des réflexions plus ou moins scabreuses, à des racontars et des on-dit.
Certains marquaient certes quelque discrétion, comme une sorte de respect
pour ces femmes, et leurs propos ne se départaient pas d’une manière de
dignité : « Dieu les a douées de remarquables qualités physiques et morales
au-delà de tout souhait : douceur du buste, éclat du noir, beauté des yeux,
blancheur des dents, agrément de l’odeur344. » Mais d’autres, certainement
bien plus nombreux, parlaient en vrais maquignons, de façon vraiment
triviale comme ils l’auraient fait sur un marché au bétail : « Ici, les habitants
sont un mélange de tous les pays car ils se sont établis du fait des nombreux
avantages et de la splendeur de ses marchés et du commerce. L’allure des
femmes n’a rien d’équivalent nulle part ailleurs. Les femmes esclaves sont
magnifiques et de couleur presque blanche, avec un corps bien balancé, de
merveilleux postérieurs, de larges épaules et leur sexe est si étroit qu’il donne
autant de plaisir que si elles étaient vierges toute leur vie. Aucune d’entre
elles ne voit ses seins s’affaisser de toute sa vie345. » Et encore : « On
rencontre les Buja entre le sud et l’ouest, dans la région qui se situe entre
l’Ethiopie et la Nubie. Elles ont la peau dorée, de beaux visages, des corps
doux et une chair tendre. Si elles sont importées jeunes, on leur épargne la
mutilation et on peut encore les utiliser pour le plaisir. Ces femmes sont en
effet excisées ; toute la partie supérieure du pubis est découpée jusqu’à l’os
au moyen d’un rasoir. Elles sont pour cela devenues fameuses346 », ou
encore : « Les hommes sont imposants, grands et beaux, les femmes sont très
belles, réputées pour l’amour et les plaisirs qu’elles procurent347. »
Al-Bekri n’a pas vu dans les oasis du grand désert, à Aoudaghost et à
Sijilmasa que de bonnes cuisinières mais aussi des jeunes filles « aux croupes
charnues, aux parties étroites, qui sont, pour ceux qui les possèdent, aussi
attrayantes que des vierges ». Il s’est soigneusement informé de leurs formes
et de leurs qualités, curieux de tout, comme il le serait des phénomènes ou
des animaux étranges, et recueille toutes sortes d’anecdotes, de petites
histoires, colportées de marché en marché. Il va, pour plus de vraisemblance,
jusqu’à citer ses sources et prend soin de noter que c’est bien un nommé
Muhammad ben Yusuf qui lui a rapporté ce qu’il tenait d’Abu Bakr, une
autorité parmi les pèlerins et les gens de bien, lequel le tenait d’un nommé
Abu Rustan originaire du Djebel Nefusa348 autrefois commerçant à
Aoudaghost. Cet homme, si prompt à faire partager ses émerveillements,
avait vu un jour une de ces femmes qui, suivant leur habitude, était allongée
sur le côté, de préférence à la position sur le dos. Son petit enfant s’amusait à
lui passer sous les reins et à ressortir de l’autre côté. La mère ne se dérangeait
absolument pas tant elle avait la partie inférieure du dos et la taille fines349.
Nombre des relations de voyages où l’on chercherait en vain des
descriptions des marchés aux esclaves et quelques réflexions sur l’ampleur de
ce trafic sont ainsi émaillées de petits récits et de réflexions souvent de fort
mauvais goût qui témoignent de ce profond mépris pour la nature humaine et
du soin de ne choisir que des esclaves capables de répondre aux demandes
des maîtres. Autant d’observations que l’on chercherait en vain dans les récits
des voyageurs chrétiens ou juifs de la même époque : Marco Polo ne
manifeste jamais cette sorte d’intérêt.
Pour les riches, la possession de jolies et jeunes esclaves, dotées de
merveilleux attraits et de grands talents, paraît une sorte d’obsession, en tout
cas un véritable phénomène de société. A tel point que le lecteur de quelques-
uns – et non des moindres – de ces souvenirs de voyages pourrait croire que
les trafiquants esclavagistes ne songeaient à présenter sur les marchés que de
jeunes et jolies captives, esclaves sexuelles, pour les harems et les couches
des maîtres. Et que certains historiens d’aujourd’hui ont pu, en Occident,
parler de l’« exploitation sexuelle » de ces esclaves par les musulmans. Et
que nos auteurs à succès se sont crus tenus pendant des siècles, à chaque
détour de leurs contes ou de leurs fables imités de ceux de Perse et d’Arabie,
de n’évoquer d’autres esclaves que les belles captives et les eunuques du
harem.

LES EUNUQUES

« Dans les premiers temps, c’est parmi les Abyssins que le souverain
d’Egypte choisissait ceux auxquels il confiait la garde de son harem, de ses
enfants, de ses femmes et de ses biens350. » D’autres, moins appréciés,
venaient des pays slaves ou de Grèce. On en importait communément de
Syrie et de Mésopotamie, fruits des razzias chez les Byzantins. Mais ces raids
ont cessé ou, du moins, se sont révélés moins rentables lorsque les lignes de
forts et de châteaux musulmans sur les frontières d’Anatolie ont faibli et
furent peu à peu abandonnés ou réduits à de simples postes de guet. Les
demandes se faisant toujours plus pressantes, l’on chercha ailleurs et les
Noirs de l’Afrique profonde firent prime sur les marchés, à Bagdad, dans le
Yémen et en Egypte. Trafiquants et maîtres croyaient qu’ils supportaient
mieux, ou moins mal, la castration, et qu’en tout cas ils se montraient dans
tous les services plus fidèles et plus soumis. Ces négoces prirent une
étonnante ampleur : recherche d’individus jeunes et de qualité, marchés et
réseaux appropriés, centres de castration eux aussi spécialisés, situés de
préférence dans les pays voisins, chez les Infidèles puisque la loi islamique
interdisait aux musulmans de pratiquer eux-mêmes les mutilations : « Le
marchand Al-Hajj Faraj al-Funi m’a raconté que le souverain musulman
d’Amhara [en Ethiopie] avait interdit de castrer les esclaves ; il considérait
cet acte comme abominable et tenait fermement la main à sa répression. Mais
les brigands s’en vont à une ville appelée Wâslu, qui est peuplée d’une
population mélangée et sans religion ; et c’est là qu’on castre les esclaves.
Ces gens-là, seuls dans tous le pays abyssin, osent agir ainsi. Quand les
marchands ont acheté des esclaves, ils les emmènent donc en faisant un
détour par Wâslu où on les castre, ce qui en augmente beaucoup la valeur.
Puis tous ceux qui ont été castrés sont conduits à Hadiya. Là, on leur passe
une seconde fois le rasoir et on les soigne jusqu’à leur guérison, car les gens
de Wâslu ne savent pas les soigner et ceux de Hadiya ont acquis une habileté
particulière pour soigner les eunuques. Pourtant le nombre de ceux qui
meurent est supérieur à celui des vivants, car il est pour eux terrible d’être
transporté d’un lieu à un autre sans aucun soin351. » Ces malheureux étaient
des Noirs d’Afrique orientale, des Zendjs des contrées proches de la côte ou
des Noirs des hauts plateaux, capturés parfois loin à l’intérieur au cours de
terribles razzias, acheminés alors vers le port de Berbera, proche du grand
comptoir musulman de Zaila, embarqués, exportés ensuite vers Aden ou vers
les marchés du golfe Persique. Les pertes furent, de tout temps, énormes.
Très tard encore, il y a seulement un peu plus d’un siècle, en 1885, Philipp
Paulitsche, géographe et ethnologue, explorateur de la Nubie puis du pays des
Somalis et des Gallas, notait que « la castration est pratiquée par les Gallas
[peuple au sud de l’Ethiopie] sur des garçons de dix à quinze ans, par
l’ablation des testicules ; la plaie est soignée au beurre. Il sort des
chargements entiers de ces eunuques par le port de Tadjoura352 ; les fatigues
du trajet et les mauvais soins en tuaient 70 à 80 % ». Ceux pris chez les
peuples du Niger ou dans la région du lac Tchad gagnaient l’Egypte au prix
d’un long parcours caravanier, épuisant, dangereux, ponctué d’étapes, certes
lieux de repos, mais aussi centres de castration : au bord du Nil à
Gondokoro353 ou à Khartoum et dans les oasis de Kebaboou et de Mourzouk,
dans le Fezzan.

Le rôle des eunuques, auprès des princes, des riches officiers et des
notables, est communément présenté d’une façon trop simpliste ou même
caricaturale, qui ne correspond nullement à la réalité. On ne les voit que
commis à la garde des femmes dans le harem, gardes dit-on inoffensifs, de
tout repos, puisque réputés impuissants, incapables de trahir l’honneur du
maître. Image passée dans tous les livres, ceux d’histoire y compris, image
imposée, comme tant d’autres dès qu’il s’agit des cours d’Orient, celles
notamment des sultans et des pachas, par la lecture des contes et des romans,
par toute cette littérature des Merveilles, par ces turqueries à la mode si
longtemps. Il était plus facile certainement de reprendre ces clichés, tous de
fantaisie, que de se reporter à de véritables témoignages.
Les eunuques, en fait, n’étaient pas tous complètement émasculés.
L’opération dite « à fleur de ventre », qui interdisait toute relation sexuelle,
s’avérait terriblement hasardeuse et se soldait par une mortalité considérable.
La plupart du temps l’on pratiquait une intervention plus légère, une ablation,
qui rendait seulement l’homme stérile. Et c’était bien ce que l’on cherchait
avant tout : s’entourer d’individus qui ne pouvaient avoir de descendance.
Contrairement à l’idée reçue, les harems étaient généralement administrés,
certes jalousement – certains aimeraient plutôt dire férocement surveillés –,
non par des eunuques mais par des femmes d’un certain âge, attentives à
mériter la confiance du maître de la maison.
Les eunuques étaient, eux, appelés à toutes sortes de fonctions et de
charges : hommes de conseil, gardiens non tellement des femmes et de la
maison domestique mais du palais, des lieux d’assemblées et d’audiences,
des salles ou des jardins réservés aux divertissements, des lieux saints
mêmes. A Médine « les serviteurs et les gardiens de cette noble mosquée sont
des esclaves abyssins ou d’une autre origine, qui ont belle apparence, un
aspect net et portent des vêtements élégants. Leur chef s’appelle le cheikh des
serviteurs et ressemble aux grands émirs par sa mise354 ». Investis de hautes
responsabilités, ces esclaves privilégiés pesaient sur les décisions, se
forgeaient de belles renommées, amassaient des fortunes, très ordinairement
possédaient eux-mêmes des biens de toutes sortes et, tout naturellement, se
trouvaient à leur tour maîtres d’un bon nombre d’esclaves. On les trouvait
aussi dans les armées, rarement hommes de troupes ou officiers subalternes,
mais aux postes de commandement. Ou, pour le plus grand nombre à en
croire les contes et les enluminures de cour, familiers et serviteurs du prince,
assistants lors de chaque réception ou cérémonie publique, pour faire nombre
et impression, signe de munificence.
Le calife abbasside al-Amin (809-813) entretenait déjà à Bagdad de très
nombreux eunuques, en deux corps séparés, les Blancs que les courtisans
appelaient les « sauterelles, et les Noirs, dits les « corbeaux ». Une
description de la ville à la même époque fait état, de façon certes
approximative et certainement très exagérée, de sept mille eunuques noirs et
de quatre mille blancs355. Un auteur arabe, ar-Rashid, décrit longuement la
réception donnée, en 917, à la cour du calife al-Muktadir356 pour les
ambassadeurs de l’empereur de Byzance. Ceux-ci passèrent d’abord, hors du
palais, entre deux haies de chacune mille eunuques noirs. Aux cérémonies et
aux fêtes, toutes grandioses, réservées à la cour et aux protégés ou amis du
calife, participèrent une foule d’eunuques vêtus de riches habits de soie, les
uns razziés ou achetés chez les « Slaves », les autres, plus nombreux, amenés
du pays des Zendjs. Dans le palais, on comptait jusqu’à quelque sept mille
eunuques, dont quatre mille blancs et trois mille noirs357.
Le Noir esclave et eunuque figurait régulièrement à l’arrière-plan des
scènes de cour, œuvres des peintres familiers des sultans ottomans, en Egypte
et à Istanbul, puis, plus tard, dans celles des artistes moghols de l’Inde. Un
exemplaire du Shaname (Livre des Rois), du poète persan Firdousi (940-
1020), daté de 1510, montre, par une illustration en pleine page, la naissance
du héros perse Rustum. Le nouveau-né, déjà de belle taille, vient à peine de
voir le jour, soutenu par un eunuque de race blanche et par une suivante, tout
ordinaire. Deux autres femmes se voilent la face ou essuient leurs pleurs et
deux autres encore lèvent les bras au ciel, tandis qu’un petit personnage, un
Noir celui-ci, apporte bassine et aiguière et qu’un autre, noir aussi, mais
richement vêtu, coiffé d’un beau bonnet rouge, paraît à une fenêtre358. Trois
belles et grandes enluminures d’un autre ouvrage décrivent non plus une
scène domestique mais les fastes de la cour du sultan ottoman. Dans les deux
premières, on le voit recevoir le grand vizir Ibrahim Pacha puis, sur un autre
registre, paraît ce même vizir en son palais ; les assistants, familiers et
eunuques certainement, six puis dix, sont tous des Noirs. Dans la troisième
scène, qui représente les funérailles de la mère du sultan, le peintre a placé,
en plusieurs plans et différentes attitudes, une foule de personnages, parents,
officiers de la cour, grands serviteurs, tous blancs, tous coiffés d’un très beau
turban. Mais à l’arrière, certes à demi cachés, leurs têtes seules visibles, se
tient un groupe d’une dizaine de Noirs, eux aussi coiffés de blanc359. Deux
siècles plus tard, deux peintures d’un livre de cour daté de 1720-1732 mettent
encore les Noirs en bonne place. Dans l’une, le chef des eunuques, un Noir
majestueux, vêtu d’un somptueux manteau gris, la tête prise dans une haute
coiffure de couleur blanche, conduit le jeune prince à la cérémonie de la
circoncision. Dans l’autre, les princes, les courtisans, les pages et les
eunuques assistent à un divertissement, danseuses et musiciens en vedette,
sur la rive de la Corne d’Or à Istanbul. Trois Noirs, imposants, habillés de
belles robes vertes, se tiennent debout, gardes solennels, tout près du
sultan360.
Les voyageurs venus d’Orient et même les chroniqueurs de Tombouctou
s’émerveillent de voir, dans les pays du Soudan, des centaines, certains disent
même des milliers, d’hommes et de femmes, courtisans, musiciens, danseurs,
entourer le roi dès qu’il paraît en public, lors des audiences, des réceptions ou
du moindre déplacement. Cérémonial fastueux, impressionnant, où figuraient
toujours une foule d’eunuques, tous esclaves : « Sept cents eunuques
entourent le roi, prêts à lui offrir leurs manches pour cracher dessus361. »
La présence des eunuques à la cour, dans le palais, très proches du maître,
et le soin pris à se les attacher répondaient à des préoccupations politiques
évidentes. Dans la famille royale, les frères, les fils, les épouses du prince
nourrissaient sans cesse toutes sortes d’intrigues et s’affrontaient en clans
plus ou moins secrets pour arracher la plus grande part des honneurs et des
charges ou même pour détrôner leur parent en place et prendre le pouvoir. Le
roi, ainsi isolé au sein de sa cour, devait sans cesse s’en méfier, les tenir
éloignés ou les faire étroitement surveiller, en tout cas s’efforcer de
gouverner sans eux, sans vraiment les informer de ses desseins et de ses vrais
alliés, donc prendre d’autres conseillers.
Le succès de certaines concubines et conseillères, jugées plus que les
épouses mêmes dignes de confiance, tenait certes, pour une bonne part, à leur
qualité d’étrangères : sans parentes parmi les autres femmes de la cour, elles
n’étaient liées à aucun parti susceptible de fomenter des complots. De plus,
pour comble de précautions et les rendre encore plus dignes d’une absolue
confiance, le maître veillait à ce qu’elles n’aient pas de descendance. Dans le
royaume du Bornou, en 1573, « le roi est servi par des eunuques et des jeunes
filles qu’il rend stériles avec certaines potions362 ».
L’eunuque, parfait esclave, offrait les mêmes garanties. Il tenait en main,
en bien des pays et plus particulièrement en Afrique noire, les clés et les
ressorts du pouvoir mais il ne pouvait transmettre à des héritiers ni son nom,
ni ses titres, ni ses fonctions, ni même ses biens et ses alliances. « Il est celui
qui pousse à son comble le caractère contre-parental de l’esclavage, celui qui,
par son état physique et quel que soit son sort juridique, est incapable de
constituer une aristocratie héréditaire ou dynastie usurpatrice363. »
En plusieurs Etats d’Afrique noire, ils se sont hissés jusqu’aux plus hauts
offices. Ainsi, dans le Songhaï, Alou qui, gouverneur de Kabara364, aurait dit-
on été à l’origine de la guerre civile qui opposa Tombouctou à Gao, et
Tabakali, chef du protocole, eunuque et esclave lui aussi, qui joua un grand
rôle dans la prise du pouvoir par l’askia Ishaq II. Le maître y trouvait de
grands avantages : il pouvait aisément s’en débarrasser dès qu’il le désirait,
en toute impunité, sans craindre la vengeance des fils et des parents. De fait,
le roi ne supportait aucune menace, aucune ombre et la vie de l’eunuque,
arrivé au faîte des honneurs, ne tenait pas à grand-chose. La légende dit que
Wakane Sako, l’un des quatre grands du Wagadu (au sud du fleuve Niger),
possédait un esclave valeureux, fidèle, et Wakane fit de lui « une bouillie de
sang ». C’est ainsi que les esclaves de cour, femmes ou eunuques, ont
largement contribué à créer en plusieurs pays d’Afrique « un modèle
gouvernemental, un système politique dans lesquels les fonctions n’étaient en
rien héréditaires et pas toujours viagères365 ».

Les armées

BLANCS OU NOIRS

Orient et Egypte
Les premiers successeurs de Mahomet n’avaient pour protéger leur camp
ou leur palais et les suivre au combat que des fidèles, hommes libres,
cavaliers pour la plupart, en forte majorité des Arabes. Le recrutement
d’étrangers, en particulier d’esclaves, ne devint vraiment appréciable que
dans les années 750, après la victoire des Abbassides sur les Omeyyades et le
transfert de la capitale de Damas à Bagdad. Les nouveaux califes, souvent
menacés par des partis ou des clans adverses, par des révoltes populaires
suscitées par les coptes chrétiens et par certains musulmans hérétiques,
devaient nécessairement s’entourer d’hommes qui n’auraient aucun lien de
sang et ne pourraient manifester aucune sorte de solidarité avec les
populations. Ces hommes qui, en toutes occasions, resteraient soumis à leur
maître, insensibles aux sollicitations des mécontents et des rebelles, ne
pouvaient être que recrutés très loin des pays conquis par les armées de
l’Islam. Ce n’était certes nulle nouveauté : les califes de Bagdad ne faisaient,
en cela comme en tant d’autres domaines, que suivre l’exemple des
empereurs et des rois de l’Antiquité, en Orient et à Rome, et l’exemple aussi,
bien plus proche, des empereurs byzantins de Constantinople.
A Bagdad, la garde prétorienne d’abord puis les troupes ordinaires de plus
en plus importantes comptèrent alors de forts contingents où les clients
naturels, parents, membres du clan du calife, et même, d’une façon plus
générale, les Arabes n’étaient pas les plus nombreux. Dès 766, quelques
années seulement après l’installation des Abbassides, un prêtre chrétien de
Syrie, en voyage en Irak, se plaignait de trouver partout sur son chemin, dans
les rues de la ville, « des essaims de grandes sauterelles » aux bizarres
harnachements, soldats et officiers de tous rangs, tous barbares et tous
esclaves, Khazars, Alains et Sikhs de l’Inde366. Par la suite, tous les califes,
tous les gouverneurs de l’Egypte et de l’Ifriqiya firent recruter, pour leurs
gardes et celles de leurs palais, des Slaves et des Turcs. Al-Mu’tasim,
huitième calife abbasside (833-843), lui-même fils d’une esclave turque, fit
enrôler, dit-on, quelque soixante-dix mille esclaves tous achetés en Asie
centrale.
Ce n’était pas assez et pas vraiment satisfaisant. Ces Turcs, excellents
cavaliers, guerriers redoutables, ne semblaient plus, au fil des temps, aussi
fidèles qu’autrefois, aussi soumis aux ordres. Très vite, le même al-Mu’tasim
prit ombrage de leur réputation, douta de leur loyauté et finit par craindre
que, seules forces notables de l’armée, ils ne s’emparent du pouvoir ou, pour
le moins, manifestent des désirs d’indépendance de façon insupportable.
C’est alors que, le développement de la traite négrière lui en donnant
l’occasion sans trop grever ses fonds de trésorerie, il fit rechercher, tout au
moins pour son infanterie, des esclaves noirs367.
Le recrutement de ces nouveaux guerriers, capturés en Nubie, dans les
pays de la haute vallée du Nil, devint de plus en plus aisé et de moins en
moins coûteux au fur et à mesure que les réseaux de trafiquants se mirent en
place et que l’on aménagea plusieurs pistes caravanières qui, pour les plus
fréquentées, furent tout simplement celles des pèlerinages vers La Mecque
par Le Caire. Dans tous les pays d’islam, d’Orient en Occident, on compta
ces soldats noirs, esclaves, par milliers368.
Ibn Tulum, gouverneur de l’Egypte qui se rendit indépendant du calife de
Bagdad et régna de 835 à 884, avait, affirment les chroniqueurs
contemporains, acheté, pour sa garde personnelle, quarante mille
« Soudanais », en fait des Nubiens. Ces hommes constituèrent le fer de lance
de son armée et demeurèrent son principal soutien contre ses adversaires et
ses ennemis de l’extérieur. Son fils, Khumarawaih, n’osait paraître dans Le
Caire que suivi d’une garde d’un millier de soldats esclaves, tous africains,
portant manteaux et turbans noirs. Lorsqu’en 905 Bagdad mit fin à cette
dynastie des Touloumides, le général, turc d’origine, envoyé par le calife
pour qu’il y rétablisse son autorité fit massacrer cette garde prétorienne de
Noirs. Cependant, dès 935, le nouveau gouverneur, Mohamed ibn Toughdj,
pourtant turc lui aussi, contraint de faire face, à l’ouest, aux attaques des
Berbères et des Fatimides, musulmans chiites maîtres de l’Ifriqiya, enrôla de
nouveau un grand nombre de Noirs. De même les Fatimides qui, victorieux
enfin en Egypte en l’an 968 après deux assauts infructueux, renforcèrent leurs
troupes jusqu’alors levées dans les tribus berbères par d’importants
contingents de Noirs. Sous leur règne, ces esclaves soldats ne venaient plus
seulement de Nubie mais du Soudan central, notamment des pays du lac
Tchad, conduits sur les marchés du Caire par des marchands caravaniers,
berbères presque tous, établis dans l’oasis de Zaouila.
Bien plus tard, à partir du XIIIe siècle, d’autres esclaves, des Blancs ceux-ci,
originaires de pays situés très loin hors du monde musulman, se comptèrent
aussi de plus en plus nombreux et de plus en plus puissants, capables de peser
d’un grand poids sur les destins du pays. Ils finirent par s’imposer en maîtres
absolus en Egypte. Ce furent d’abord les Turcs, alors païens, infidèles,
capturés lors de fortes expéditions armées dans les steppes de l’Asie centrale,
menés soit sur les marchés de Samarkand et de Boukhara, soit sur ceux du
Khorassan369 et ensuite redistribués selon les besoins vers différents centres
de la Mésopotamie et de l’Egypte. Mais, quelque temps plus tard, les Turcs
convertis et devenus de bons musulmans, la traite de ces esclaves guerriers,
de ces esclaves blancs que l’on appelait communément des mamelouks, prit
d’autres directions et dévasta d’autres régions, traite non plus aux mains des
Arabes et des Juifs mais des marchands italiens établis dans leurs comptoirs
d’Orient. Sur les rives de la mer Noire, en Crimée ou à Caffa, et dans le fond
de la mer d’Azov, à La Tana, ou même à Pera, faubourg de Constantinople de
l’autre côté de la Corne d’Or, Génois et Vénitiens achetaient les Tatares et les
Russes à des trafiquants qui se hasardaient loin à l’intérieur des terres, ou
directement aux familles et aux tribus qui, pressées par la famine et la misère,
se séparaient ainsi de bouches à nourrir contre une petite somme d’argent ou
quelques vivres et des pièces de tissus. Les femmes étaient menées, une par
une ou par petits groupes, jusqu’en Italie où elles servaient de domestiques
dans les villes. Les hommes, de jeunes hommes surtout, embarqués sur des
navires portant chacun plus d’une trentaine de « têtes », étaient débarqués en
Egypte où on les entraînait au métier des armes.
Cette traite maritime qui, dans le même trafic, associait chrétiens et
musulmans, sans nul doute très active mais connue seulement de façon très
approximative par des documents épars – reconnaissances de dettes,
quittances et règlements de comptes entre particuliers –, s’est maintenue
pendant plus de deux siècles. La prise de Constantinople par les Ottomans
en 1453 et celle de Caffa en 1475 y ont mis fin. Les trafiquants ne trouvant
plus à importer aussi facilement ces mamelouks de la mer Noire qu’ils
nommaient les Kipcak370 allèrent alors prospecter eux-mêmes les marchés du
versant nord du Caucase et en ramenèrent d’autres esclaves, jeunes gens et
enfants, Circassiens, Tcherkesses, Mingréliens, Abkhazes, eux aussi futurs
guerriers371.

Maroc
Très tôt, dès le temps de leurs premières expéditions au-delà du Sahara, les
Almoravides du Maroc prirent des Noirs, razziés ou achetés, chez les
« Soudans » de l’Afrique de l’Ouest. Youssouf ben Tashfin en fit venir
jusqu’à deux mille pour sa garde à cheval. Après lui, toutes les troupes
marocaines sans exception ont, tout au cours des temps, compté de
considérables contingents de soldats noirs. Très tard encore, Moulay Ismaïl
(1672-1727) mit sur pied une formidable armée de métier formée
exclusivement d’esclaves du Soudan. Les premiers, achetés aux marchands
caravaniers, furent, par milliers déjà, installés sur de petites exploitations
agraires en compagnie de jeunes Noires, esclaves elles aussi. Leurs enfants
recevaient, à l’âge de dix ans et pendant cinq années, un enseignement
religieux et un entraînement militaire de tous les instants ; soumis à une
sévère discipline, ils formèrent bientôt une armée de fanatiques de cent ou
cent cinquante mille hommes. Les docteurs de l’islam, les ulémas, affirmaient
que c’étaient là pratiques contraires à la Loi. Ils disaient surtout que ces
guerriers, hommes de métier, qui n’avaient jamais connu qu’un total
isolement, étrangers à la société, séparés du peuple par des fossés
infranchissables, provoquaient trop souvent, dans les villes du Maroc même,
de graves colères et rébellions.

LES CASERNEMENTS, LA VILLE COMPARTIMENTÉE


Les chefs musulmans, dès les tout premiers temps, dès Médine, furent des
conquérants, maîtres bientôt d’Etats territoriaux considérables. Les califes,
leurs généraux puis leurs gouverneurs ont pendant longtemps gouverné des
pays soumis par la force et vécu, avec leurs conseillers et avec leurs troupes,
parmi des populations où, étrangers plus ou moins bien acceptés, ils ne
comptaient d’abord qu’un petit nombre de partisans. Leur pouvoir ne pouvait
s’appuyer que sur leurs troupes. S’établir, insérer leurs cours et leurs
administrations dans les capitales des anciens Etats, villes populeuses qui
avaient connu d’autres maîtres, une autre religion et d’autres façons de vivre
chez eux et en société, paraissait hasardeux. La cité musulmane fut alors, par
essence, cité nouvelle et d’abord camp militaire.
Omar (634-644), premier des grands conquérants de l’Islam, a, en
seulement quelques années, fondé de toutes pièces plusieurs amsâr, ébauches
de villes de garnison où vivaient ses guerriers arabes avec leurs familles.
Chacune n’était d’abord qu’un simple camp aux maisons de pisé, camp
fortifié naturellement : trois d’entre elles portaient le nom de Fustat, mot qui
vient du grec phossatum (latin fossatum) et évoque effectivement le fossé
défensif qui entourait le périmètre habité. De ces premières cités, certaines
furent vite abandonnées, mais Kufa sur la rive droite de l’Euphrate en Irak,
Bassorah en basse Mésopotamie près du golfe Persique et Fustat en Egypte
donnèrent vite naissance à de véritables villes.
Bagdad, fondée par al-Mansur en 762, ne fut, dans les premiers temps, rien
d’autre que la principale base de l’armée impériale, forteresse à l’écart des
anciennes capitales de l’Irak. Il en fut de même, au cours des temps, en
Egypte et en Ifriqiya, où là aussi le vainqueur, au lendemain de son triomphe
contre un parti adverse, s’employait à dresser une nouvelle capitale pour
vivre plus à l’écart et n’avoir rien à craindre des humeurs et mouvements de
rue de l’ancienne cité où les fidèles de l’ennemi demeuraient nombreux. La
règle fut, en Afrique comme en Orient, que chaque nouveau maître, chaque
chef d’une nouvelle dynastie en tout cas, délaisse la capitale des vaincus pour
s’installer, lui et ses guerriers esclaves, dans ce qui n’était d’abord qu’un
camp retranché. Kairouan, fondée en 670 par Ukba, conquérant de l’Ifriqiya,
fut abandonnée par les princes aghlabides qui, de 800 à 903, allèrent habiter
le plus clair du temps dans le château fortifié de Kasr Kadim puis dans une
autre résidence royale, à Rakkada. Obaïd Allah, Arabe qui se prétendait
descendant du Prophète et se proclama Mahdi, envoyé de Dieu en pays
berbère, prit Kairouan en 904, enrôla, pour renforcer ses troupes, un grand
nombre d’esclaves et fonda une nouvelle capitale, Mahdia (« ville du
Mahdi »), base maritime creusée sur une étroite presqu’île de la côte
tunisienne, bientôt nœud de corsaires. En Egypte, les Fatimides, vainqueurs
des forces du calife, fondèrent, en 969, tout près de l’ancienne Fustat, la ville
du Caire, cité fortifiée comptant deux grands palais gardés de hautes tours,
protégés par des quartiers où l’on avait établi des casernes pour les soldats et
leurs officiers. Une autre dynastie, celle des Zirides, qui régna dans le
Maghreb de 972 à 1152, s’installa d’abord dans la ville puissamment fortifiée
des Beni Hamad, en pleine montagne, puis dans Bougie, port de la
Méditerranée.
Ces villes nouvelles, nées d’une considérable extension des amsâr ou
construites de toutes pièces, répondaient, elles encore, à de fortes contraintes
et exigences. Ce n’étaient pas seulement œuvres de prestige, dictées par le
souci d’exalter la personne du calife ou du sultan (elles ne portaient pas leur
nom). Elles n’auraient pas eu de raison d’être si celui-ci, chef de guerre,
n’avait pas dû, pour sa garde et ses armées, recruter de forts contingents
d’esclaves. En fait, ce n’étaient d’abord que des cités refuges. C’était, fruit de
la conquête brutale et des nécessités d’occuper un pays rebelle ou suspect de
l’être, partout la règle. Al-Mansur ne s’est établi à Bagdad qu’après avoir
triomphé de trois rébellions ourdies contre lui. Les travaux qui mobilisèrent
des milliers d’ouvriers (un chroniqueur dit tout bonnement qu’ils étaient cent
mille !) furent interrompus pendant un an par la révolte des chiites à Bassorah
et dans le Hedjaz. Pour comble de précautions, il choisissait tous les
gouverneurs des provinces dans sa famille mais ne leur accordait aucune
concession dans Bagdad et leur interdisait même de posséder un palais au
cœur de la cité.
Dès sa fondation, la nouvelle cité musulmane, résidence du souverain ou
du gouverneur, ne se présentait, en aucun des aspects de la vie publique et de
la vie privée, comme le reflet d’une communauté unie mais comme une
juxtaposition de sociétés, de peuples mêmes nettement différenciés qui
n’auraient pu accepter de vivre dans un voisinage trop étroit. « Bagdad
comporte dix-sept quartiers ; chaque quartier est une ville isolée où se
trouvent deux ou trois bains et dans huit de ces quartiers se dressent des
mosquées où est célébrée la prière du vendredi372. »
Le recrutement de guerriers – non plus seulement arabes comme au temps
des premières conquêtes mais venus de lointains pays, complètement
étrangers aux populations – ne fit que rendre ce paysage urbain encore plus
compartimenté. Les troupes ne furent nulle part rassemblées en un seul bloc.
Faire vivre côte à côte des hommes d’armes qui ne parlaient pas la même
langue, ne pratiquaient sans doute pas leur religion de la même façon et se
trouvaient liés au maître par des liens de nature différente, fut de plus en plus
difficile.
Dès le temps des grands califes abbassides, la nécessité de prévoir et
réserver campements et garnisons pour les armées a partout présidé à
l’élaboration des plans, à l’organisation du tissu urbain et à la répartition des
pôles de vie. Les urbanistes et les architectes responsables furent parfois
même contraints de procéder à d’importants remaniements des premiers plans
qui ne tenaient pas assez compte des antagonismes entre ces hommes venus
d’horizons tellement différents.
Camps militaires, ces villes de garnisons s’entouraient de hautes et
puissantes murailles, dominées, de plus, par un imposant réduit qui isolait
complètement le chef de guerre du reste de la population. A Bagdad, ce
premier noyau, siège de tous les pouvoirs, que l’on appelait « la ville ronde »,
en forme de cercle effectivement mais d’un cercle grossier tout de même,
d’un diamètre d’environ six cents mètres, protégé par un réseau de canaux,
par un profond fossé et par un double mur, abritait la résidence du calife, la
grande mosquée et un certain nombre de bureaux. Les guerriers distingués
parmi les plus fidèles, au nombre d’un millier à chacune des quatre portes de
cette enceinte centrale, étaient, au temps d’al-Mansur, des Arabes et des
Khorassiens qui avaient brillamment combattu contre les Grecs puis contre
les Omeyyades. Ils ne se mêlaient déjà pas entre eux, les hommes du
Khorassan, épine dorsale de ces troupes, ne parlant pas l’arabe mais
seulement le persan. Seule cette garde était cantonnée dans la « ville ronde » ;
les autres compagnons (sahâba) d’al-Mansur, pourtant eux aussi élites de
l’armée, se contentaient de casernes situées près des palais des trois fils du
calife, au sud de la ville et au-delà du Tigre. D’autres guerriers arabes furent
aussi, dès le tout début, établis en plusieurs quartiers qui portaient le nom de
leur tribu ou de la cité où ils avaient tenu garnison373.
Par la suite, lorsque ces califes firent recruter des esclaves, blancs puis
noirs, de plus en plus nombreux, jusqu’à former le plus gros des troupes, les
oppositions devinrent naturellement plus violentes. On achetait ces hommes
par plusieurs dizaines ou centaines à la fois et on les gardait dans le même
cantonnement, pour les convertir ensemble à l’islam et les initier au métier
des armes. Isolés dans une ville dont ils ignoraient tout et qu’ils ne pouvaient
tout de suite connaître, doués d’un solide esprit de corps, ils ne cessaient,
loin, très loin, de leur pays natal, de revendiquer leurs particularismes et, en
toutes occasions, d’afficher leurs solidarités. Très vite, certains clamaient ne
vouloir obéir qu’à leurs chefs et refusaient, jusqu’à se révolter, de répondre
aux commandements et aux ordres venus d’ailleurs.
A Bagdad, dans les années 800, le calife donna l’ordre formel à chaque
corps de troupes ethnique d’habiter un quartier séparé374. A Fustat, dressée
face à l’ancienne Babylone d’Egypte, Ibn Tulum fit très tôt construire et
aménager un cantonnement particulier pour sa garde noire. De même pour les
Blancs, esclaves et guerriers : au Caire, bien plus tard, les mamelouks se
regroupèrent tout naturellement en clans, à vrai dire en peuples nettement
distincts, à tel point que ni le sultan ni les citadins ne les nommaient de la
même façon. Les mamelouks turcs occupaient l’île de Rawda, le long du bras
oriental du Nil ; on les appelait les bahrites (« hommes du fleuve »). Les
Tcherkesses, Circassiens, s’établirent dans une tour de la citadelle ; c’étaient
les burdjites (« hommes du fort »). Ils ne cessaient de conspirer et de
s’affronter, suscitaient sans cesse de sombres querelles, complots et attentats,
révoltes et révolutions de palais pour imposer leurs chefs. De telle sorte que,
lorsque ces mamelouks prirent le pouvoir, l’on eut successivement une
dynastie turque puis une autre, tcherkesse.

MENACES, TROUBLES ET CONFLITS

Cas sans doute unique, très particulier en tout cas, dans l’histoire de
l’Ancien Monde, les guerriers de l’Islam, esclaves blancs ou noirs, exécuteurs
souvent de vilaines besognes, ont souvent pesé très lourd sur le sort des Etats.
Les califes et les sultans, les gouverneurs et les généraux, les responsables de
la paix dans les villes, avaient sous leur commandement des hommes
totalement allogènes, incorporés de force, n’ayant d’autre raison de servir que
leur survie et quelques profits, sur le moment. Non des parents, membres de
tribus depuis longtemps alliées, unis par une fidélité ancestrale. Non pas
même de véritables mercenaires tenus en main par l’attente de fortes soldes et
l’assurance, victoires et âge venant, de bons établissements, terres à cultiver
sans trop de mal et petits offices dans l’administration. Mais bien des
esclaves, la plupart sans aucun espoir de sortir de leur condition, sans liens
charnels avec le pays, sans descendance non plus.
De la vie des guerriers blancs peu nous est dit. Nourris et logés, vêtus et
armés sans nul doute. Mais des soldes, rien ou presque rien ; aucune idée du
montant exact si tant est qu’elles aient été effectivement versées de temps à
autre. Ce que l’on sait des mamelouks, en dehors de leurs querelles et de la
façon dont ils s’emparaient du pouvoir, est, en somme, fort peu de chose.
Plus tard, dans Alger, les janissaires, eux aussi arrachés enfants dans les pays
des Infidèles, corps d’élite eux aussi, guerriers redoutés tant sur terre que sur
les galères de combat, vivaient surtout de leur part du butin, de ce qu’ils
pouvaient prélever de façon plus ou moins modérée mais jamais discrète sur
les Maures des tribus de l’intérieur, et surtout – par-dessus tout – des
exactions commises à longueur de journée dans la ville. Par les rues, les
cuisiniers de leurs casernes brandissaient une hachette en entrant dans les
boutiques pour piller pain, œufs et viandes, « sans qu’aucune considération
puisse les obliger à lâcher prise ou à payer le prix ». Nombre d’entre eux
exerçaient de petits métiers, misérables même. Ils traînaient, piliers des cafés,
s’enivraient de vin, coupables d’abus et craints de tous375.
Les Noirs n’étaient certainement pas mieux lotis, plus mal considérés sans
doute et redoutés. On sait plus d’une saison où, mécontents – car les vivres
avaient été confisqués en chemin par quelque officier avide de profit –,
affamés, criant leur misère et leur haine, on les vit courir les rues de la cité
pour piller, tuer, au mieux rançonner. Au Caire, dans l’hiver 1036-1037, lors
de la grande famine, les Noirs de la garde mirent à sac les entrepôts de grains
et les magasins, firent main basse sur les maigres réserves des habitants.
Deux auteurs au moins, tous deux témoins d’horribles carnages, évoquent de
terribles atrocités : « Ils attrapèrent les femmes avec des crochets, leur
arrachèrent des lambeaux de chair pour les manger, sur le coup376. »
Noirs et Blancs ne se supportaient pas. L’opposition raciale fut sans doute
la cause immédiate de révoltes et de conflits tout aussi décisifs que la lutte
pour l’émancipation et le refus d’une vie misérable. En Egypte, les Noirs,
soldats et domestiques, n’ont cessé de se dresser contre les guerriers turcs ou
tcherkesses. En 1260, les garçons d’écurie, nubiens et soudanais, ameutèrent
d’autres Noirs, esclaves et soldats ; ils se proclamèrent fidèles aux sultans que
les mamelouks venaient de supplanter, s’emparèrent de chevaux et d’armes
et, en pleine nuit, menés par un chef religieux qui leur promettait des terres,
allèrent par les rues piller les maisons et tuer ceux qui traversaient leur route.
Les troupes de mamelouks, blancs donc, les cernèrent sans mal et les firent
prisonniers. Au petit jour, ils furent tous crucifiés à l’une des portes de la
ville.
Blancs contre Noirs : ce fut pour les maîtres une façon d’assurer leur
pouvoir en jouant des uns contre les autres. En Egypte toujours, mais deux
siècles plus tard, alors que les factions des mamelouks ne cessaient
d’intriguer les unes contre les autres pour prendre le pouvoir et que les
sultans ne pouvaient tenir en place que quelques mois, l’un d’eux, en 1498,
tenta de secouer cette insupportable tutelle des guerriers blancs, ses frères de
race pourtant. Il leur infligea une dure humiliation en comblant de faveurs au-
delà du raisonnable et du tolérable un esclave noir, Farajallah, chef des
arquebusiers de la citadelle. Il lui fit épouser une esclave circassienne du
palais et lui fit don d’une tunique à manches courtes, toute semblable à celles
que portaient les guerriers mamelouks. Ceux-ci répondirent aussitôt à
l’insulte avec une rare violence ; ils se lancèrent à l’attaque, eurent vite le
dessus, tuant au moins cinquante Noirs dont Farajallah lui-même, et mirent
les autres en fuite. Le sultan, dûment sermonné par ses proches, les émirs et
ses parents, se vit contraint de faire amende honorable.
Ces guerriers noirs, esclaves pourtant, n’étaient nulle part de simples
auxiliaires, méprisés. Nulle part non plus seulement des soldats de parade
exhibés lors des fêtes et des réjouissances publiques, à la suite du maître,
pour faire nombre et frapper d’émerveillement. Tout au contraire : ils
maintenaient l’ordre, réprimaient les colères des foules bien mieux que ne
l’auraient fait tous soldats plus proches du commun des habitants. Arrachés à
leurs pays d’Afrique, ils vivaient loin du petit peuple dont ils ne parlaient pas
bien la langue. Ils ne partageaient ni les souffrances ni les inquiétudes des
sombres années. Mal aimés, venus d’un autre monde et d’un univers peuplés
d’hommes dont tant d’écrits et de discours disaient la mauvaise nature, on les
disait cruels, prêts à servir le calife ou le sultan en tous moments et à noyer
les rébellions dans le sang. Ce n’étaient pas vaines frayeurs. Déjà, en
l’an 749, le calife Yahia avait chargé son frère Abu Abbas, fondateur l’année
suivante de la dynastie des Abbassides, de châtier les habitants de Mossoul
révoltés ; il rassembla trois ou quatre mille Noirs, originaires de l’Afrique
orientale, recrutés tout récemment, à peine pris en main, et les lança à
l’attaque de la ville désarmée. Ils la mirent à feu et à sang, massacrant
femmes et enfants377. En Egypte, al-Hakim fit, en 1021, donner ses troupes
de Noirs contre le peuple de Fustat : incendies, orgies, viols et massacres.
Ces esclaves soldats firent constamment peser de graves menaces sur le
pouvoir. En 836, de crainte des révoltes populaires et d’une rébellion
fomentée ou soutenue par la milice formée de Turcs et d’Iraniens, pourtant
recrutée par lui depuis peu de temps, al-Mu’tasim fit transférer son palais et
son gouvernement de Bagdad à Samarra, ville nouvelle construite en hâte, à
soixante milles plus au nord, à l’écart de toute mauvaise surprise. Partout,
dans tous les pays de l’Islam, les hommes de troupe exigeaient de se faire
entendre jusqu’à devenir les seuls maîtres et fonder même, en plusieurs pays
et à différentes époques, des dynasties, manifestement d’origine servile et
étrangère, plus ou moins stables. En Egypte, certains esclaves turcs, les
mamelouks, connurent très vite d’étonnants destins, hommes de guerre et de
pouvoir auréolés d’un grand prestige, chargés de hautes responsabilités. Un
des bons historiens de ce temps, Abu-i-Mahasim Yusuf, fils lui-même d’un
émir turc, leur consacre près de trois mille notices biographiques dans son
Dictionnaire. En 1250, le Turc Aibek, mamelouk, exerça d’abord la régence
au nom d’un jeune prince incapable de se faire entendre et fut proclamé
sultan le 12 novembre 1251, le premier d’une dynastie qui ne fut détrônée
qu’en 1382 par Barbouk, chef d’une autre faction des mamelouks, celle des
Tcherkesses, eux aussi esclaves guerriers ou anciens esclaves. Avec, il est
vrai, des fortunes diverses, chacun de leurs sultans ne restant jamais bien
longtemps en place, ces mamelouks tcherkesses régnèrent en Egypte jusqu’à
la conquête du pays par les Ottomans, en 1517. Et ces Ottomans
s’empressèrent de recruter, pour leurs armées d’Egypte et faire opposition
aux esclaves blancs, un grand nombre de Noirs.
Ce « phénomène mamelouk378 », montée au pouvoir d’une société de
guerriers, esclaves recrutés en de lointains pays, n’est pourtant pas unique.
On sait que d’autres mamelouks, esclaves blancs, régnèrent un temps au
Yémen. En Inde, Mohamet Gori, sultan turc de Ghor et de Gahzni, avait
conduit raids et pillages dans le Pendjab et jusqu’au Gange ; l’un de ses
esclaves turcs, Qutb ud-Din Aïbak, s’était emparé de Delhi en 1192. A la
mort de Mohamet, en 1206, une « dynastie des esclaves » s’est établie dans
Delhi.
L’Histoire ne parle généralement que de ces mamelouks, esclaves et
mercenaires blancs, mais l’on sait que des guerriers noirs réussirent, eux
aussi, à prendre la tête d’une cour et même d’un pays. En 946, au Caire, à la
mort du calife Mohamed ibn Toughdj, un eunuque noir, nommé Musc-
Camphre ou Abou el-Misk Kafour (Kafour : « le Noir »), chef de l’armée,
auréolé de retentissantes victoires sur les Fatimides et sur les Berbères, exerça
la régence, en fait tout le pouvoir, pendant une vingtaine d’années sans
soulever d’opposition. En 946, le calife abbasside de Bagdad le reconnut
comme maître de l’Egypte379.
Dans aucun royaume ou empire, en Orient ou en Occident avant ou après
l’Islam, la fortune des souverains ne fut soumise au sort des batailles de rues
entre des troupes d’esclaves soldats, le plus souvent les Noirs contre les
Blancs, comme elle le fut dans l’Orient musulman et, plus encore, en Egypte.
A longueur de règnes, les guerriers, complètement étrangers au pays, amenés
de fort loin et mal ou pas du tout insérés dans la population, furent arbitres
lors des conflits, des querelles entre les chefs ou les dynasties, sollicités,
prenant forcément parti pour les uns ou pour les autres, capables d’emporter
la victoire. Au Caire, les Noirs formaient, en 1169, la principale force armée
du calife fatimide al-Adid380. Saladin, général d’origine kurde, envoyé à la
tête de Turcs et de Kurdes pour reprendre le pays en main, fit emprisonner le
chef des eunuques noirs, l’accusa de comploter avec les croisés francs et le fit
décapiter ; il exigea ensuite la démission de tous les eunuques africains du
palais. Les Noirs de la garde, furieux à l’annonce de la mort d’un homme
qu’ils savaient leur protecteur et leur porte-parole, emportés, aux dires mêmes
des chroniqueurs musulmans du moment, « d’une vive solidarité raciale »,
prirent aussitôt les armes. Pendant deux jours du terrible été, au mois d’août,
quarante ou cinquante mille hommes se lancèrent à l’assaut. En vain : le
calife, terrorisé et indécis, déjà prisonnier des hommes de Saladin, refusa
d’aider ceux qui l’avaient pourtant fidèlement servi et fit crier, par l’un de ses
officiers, que le temps était venu de chasser du pays « ces chiens d’esclaves
noirs ». Saladin envoya un fort détachement de cavaliers dans leurs quartiers
avec ordre de « tout brûler, leurs maisons et leurs enfants ». Quelques jours
plus tard, les poètes à sa solde chantèrent cette « bataille des Blancs, bataille
des Noirs » et la victoire des Blancs qu’ils affectaient de voir aussi glorieuse
que celles remportées par ce même Saladin en Terre sainte contre les Francs.
L’historien al-Makrizi décrit certes l’horreur de ces combats de rues,
massacres et mises à sac, mais c’est sans vraiment s’attendrir et encore moins
pour s’en indigner ; c’est, pour lui, une bonne occasion de dire tout le mal
qu’il pense des Noirs et de fustiger leur arrogance : « Lorsque leurs outrages
et leurs méfaits devinrent insupportables, Dieu les réduit à néant, pour leurs
péchés381. »

Les durs travaux, la géhenne

Qui pourrait affirmer qu’une main-d’œuvre servile, assujettie sans espoir


d’échapper, n’était pas meilleur marché que d’autres ? Le prix d’achat, non
négligeable certes, était vite amorti. Aucun salaire, hommes et femmes sous
la férule : « Le traumatisme du déracinement et du dépaysement, le
changement de langue, de religion, de nom même, qui impliquaient de
grandes souffrances, engendraient chez les victimes une impression
d’impuissance, de grande vulnérabilité382. »
Sur l’esclavage dans l’Antiquité, dans l’Empire romain notamment, tous
les livres d’histoire évoquent à juste titre les plus durs travaux, dans les mines
et sur les grands domaines de l’aristocratie, là où, rassemblés en misérables
cohortes, coupés de tous liens sociaux, de tout soutien, les hommes
souffraient le reste de leur vie sans espoir de rémission. En pays d’islam, les
Noirs esclaves ont, pendant de longs siècles, connu l’un et l’autre de ces
bagnes.

LES MINES DANS LE DÉSERT

Les géographes, qui ne s’intéressaient qu’à dresser des nomenclatures, à


situer tant bien que mal les divers pays et à définir leurs « climats », se
contentaient de démarquer les voyageurs de l’Antiquité, mais les voyageurs
aventurés dans la traversée du Sahara s’émerveillaient de voir tant de
caravanes cheminer pendant de longs jours sur les pistes du désert. Tous
parlent du sel, conduit des sebkhas ou des mines du Sahara vers le Sud, de ce
sel indispensable à la survie même des hommes du Soudan. Ils montrent des
centaines, des milliers de chameaux chargés de barres ou de sacs. L’an 1286,
l’on vit transiter par Tabelbala, petite oasis située entre Sijilmassa et le Touat,
protégée par un château fondé par les Almoravides au XIe siècle pour servir
de point d’escale sur la piste du Touat, une caravane de six mille chameaux,
tous chargés de barres de sel venant d’une sebkha du Tafilalet pour être
livrées dans les pays des Noirs.
L’exploitation était, dans tous les lieux de production, salines de l’Océan,
sebkhas ou mines, tout entière aux mains des marchands, maîtres caravaniers,
qui n’employaient que des troupes d’esclaves noirs amenés de force des pays
du Soudan. A l’ouest, les salines d’Idjil, les plus riches du Sahara occidental,
exploitées sur près de trente kilomètres de long et douze de large, et celles de
Teghaza, près de l’océan Atlantique, n’étaient peuplées que par des Noirs,
tous esclaves des femmes et des hommes Massufa, tribu berbère. Les
caravanes arrivaient une fois par an et repartaient aussitôt chargées. Ces
esclaves ne gardaient que le sel nécessaire pour leur consommation et
livraient le reste à leurs maîtres383.

Seuls, semble-t-il, Ibn Battuta et Léon l’Africain ont pu observer de près le


travail des Noirs employés en troupes nombreuses à l’extraction du sel. Non
dans les salines du littoral, d’exploitation très ordinaire, ni dans les sebkhas
disséminées en de nombreux lieux du désert, près des points d’eau, qui, elles,
ne produisaient que de faibles quantités de sel, mais dans les grandes,
immenses carrières de Teghaza qui furent pendant des siècles de loin les plus
importantes, capables d’alimenter un vaste réseau de distribution, notamment
vers les cités du Niger. Située dans le Sahara central, loin de toute grande
oasis, à quelque vingt-cinq jours de marche de Sijilmassa et à quatorze de
Ouargla, dans une contrée exposée aux plus dures conditions climatiques, là
où l’on ne trouvait que sable et sel, où ne poussaient aucun arbrisseau, aucune
herbe en nulle saison, où l’eau manquait cruellement, Teghaza saisissait
l’étranger de stupeur et d’effroi. Les carrières de sel gemme, étendues sur
près de deux lieues, étaient toutes aux mains des nomades caravaniers mais
n’habitaient là à demeure que des esclaves noirs, gardés, conduits au travail et
surveillés par d’autres Noirs, soldats. Le sel, extrait en blocs énormes, était
directement chargé sur les chameaux, chacun ne portant que deux pierres,
gravées de dessins, marques des propriétaires.
Les Berbères, maîtres de la production et du trafic, ne faisaient que passer
ou ne séjournaient jamais plus d’une dizaine de jours. C’était pourtant une
sorte de ville où tous les murs des bâtiments, hautes tours et fortins, entrepôts
et maisons des chefs, étaient faits de pierres de sel grossièrement taillées et
appareillées. L’exploitation demandait peu d’investissements : « On creuse le
sol et on trouve d’énormes plaques de sel comme si la nature leur avait donné
forme et, tout exprès, placées là384. » La main-d’œuvre ne coûtait pas cher :
les ouvriers, tous noirs, tous esclaves, amenés régulièrement par caravanes,
soumis, dans cette nature ingrate, véritable enfer, à des conditions de travail
effroyables, n’avaient que des abris précaires, de misérables cases aux murs
de sel couvertes de peaux de chameaux. Ils ne buvaient que de l’eau saumâtre
malsaine et tous les vivres étaient amenés par les caravanes des négociants
berbères, maîtres des mines, tous naturellement aussi marchands d’esclaves ;
« souvent, les Noirs meurent tous de faim quand ces marchands n’arrivent
pas à temps385 ». Ils ne pouvaient, en plein désert, évidemment pas s’enfuir,
vivaient seuls, sans femmes, et mouraient très vite des fièvres, d’épuisement,
de malnutrition, de l’eau trop polluée. Aussi devait-on renouveler souvent les
effectifs. Ces mines de sel furent certainement, de tous les chantiers, ceux qui
exigeaient les plus forts et les plus fréquents apports d’esclaves.
Ainsi à Teghaza… Mais, des autres salines ou mines, rien n’est dit.
D’autres marchands caravaniers contrôlaient de la même façon, par une
main-d’œuvre exclusivement servile, la production et le commerce de toutes
les matières premières extraites des mines du désert, indispensables aux
industries dans leurs villes étapes.
Le travail des fines étoffes, base d’une économie d’échanges très prospère
dans plusieurs oasis sahariennes et quelques cités du Niger, ne pouvait se
maintenir sans un approvisionnement régulier en colorants et, surtout, en
pierre d’alun. On s’en servait pour fouler, pour assouplir les tissus et pour
fixer les teintures. Les tanneurs l’utilisaient aussi pour la préparation des cuirs
de qualité. Dans tout le monde méditerranéen, cette pierre d’alun fut pendant
de longs siècles, jusqu’à l’apparition des produits chimiques, l’objet de trafics
internationaux qui, pour le volume et parfois même pour la valeur des
cargaisons, l’emportaient sur beaucoup d’autres : alun de Turquie (à Phocée
et au cœur de l’Anatolie), de l’île de Mytilène, puis des mines de Tolfa
découvertes en 1460 dans le territoire pontifical. Tolfa assurait une part
notable des ressources financières de la Chambre apostolique. Cette
découverte, qui affranchissait les chrétiens du recours à l’Orient musulman,
fut saluée comme la plus grande victoire jamais remportée sur les Turcs et
l’alun fut interdit d’exportation vers les pays d’islam. Mais les mines du
Sahara, exploitées, comme partout dans le désert, par des Noirs esclaves, en
fournissaient de grandes quantités, assez pour alimenter d’importants trafics
caravaniers, soit vers le sud et les cités du Niger, soit même vers les villes du
Maghreb et de l’Egypte. Géographes et voyageurs ne manquent pas d’en
parler, visiblement peu informés sur la nature exacte du produit mais
impressionnés par l’intérêt qu’y portaient les marchands, par le fait que telle
ou telle région était, pour son économie, pour sa survie même, totalement
tributaire de ces mines. Ils citent surtout l’alun dit « de Conwari » qui
surpasse tous les autres par sa qualité mais ils rapportent en toute bonne foi
que « les gens du pays disent que cette substance croît et végète
continuellement à mesure qu’ils en extraient et, s’il n’en était pas ainsi, le
pays disparaîtrait, telle est la quantité d’alun qu’on en tire annuellement pour
l’exportation386 ».
En plusieurs contrées de la traite des Noirs, la petite vaisselle et les fils de
cuivre servaient couramment de monnaies, au même titre que les cauris ou les
perles de verre. Alexandrie en importait de Turquie et les ports du Maghreb
de Carthagène, en Espagne. Mais les mines du Sahara fournissaient, elles,
d’importantes quantité de métal brut. « Les maisons de Takedda sont
construites en pierres rouges et l’eau de la ville traverse les mines de cuivre,
ce qui la fait changer de couleur et de goût. Il n’y a guère de céréales dans la
région, sinon un peu de blé pour la consommation des marchands et des
étrangers. Les habitants n’exercent d’autre métier que celui de commerçant.
Chaque année, ils partent vers l’Egypte et rapportent de beaux tissus. Ils
vivent dans l’aisance et le bien-être et s’enorgueillissent de posséder de
nombreux esclaves, femmes et hommes387. » Les Berbères, maîtres de la
ville, des exploitations et des caravanes du cuivre, confiaient tout le travail
d’extraction et d’affinage du minerai à leurs esclaves noirs installés à
demeure sur place, travail très dur, sous la conduite de chefs d’équipes, eux
aussi noirs et esclaves388. « Ils le fondent dans leurs maisons et ce sont des
esclaves des deux sexes qui font ce travail389. » Ce cuivre, largement utilisé
dans tous les pays du Soudan, valait très cher : Mansa Mousa, roi du Mali,
faisait vendre le cuivre de ses mines à raison d’un poids contre deux tiers de
poids d’or, soit donc cent poids contre soixante-six poids et deux tiers
d’or390.

GRANDS DOMAINES ESCLAVAGISTES

Les musulmans ont développé très tôt, tout particulièrement en Orient,


l’exploitation par des troupes de centaines ou de milliers de captifs de vastes
domaines agraires qui rappelaient jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’intolérable, ce
qu’avaient été les latifundia du temps des Romains. Ce n’était, bien sûr, en
aucune façon agriculture domestique pour l’approvisionnement du palais ou
de la cité toute proche, en grains et en herbes, mais entreprises de grande
envergure, pour ne récolter, en énormes quantités, qu’un seul fruit, destiné à
l’exportation vers de lointains pays. Agricultures non vivrières, non
diversifiées et équilibrées, mais au contraire très spécialisées, appelées
forcément à devenir exclusives, toujours tournées vers des produits de luxe,
tenus pour rares. Ces grands, immenses domaines seigneuriaux exigeaient
pour la préparation des sols, pour les semis ou les plants, pour les cueillettes
et les récoltes, une très nombreuse main-d’œuvre, si nombreuse que l’on ne
pouvait songer à employer et payer des hommes libres. Les travaux furent
partout confiés à des esclaves, surtout aux Noirs amenés si souvent sur les
marchés que leurs prix demeuraient bien plus bas que ceux des Blancs.
Appréciés aussi pour la vigueur de leurs bras, réputés plus soumis, ils
convenaient parfaitement et, de fait, l’on ne trouve que très rarement, jamais
pourrait-on dire, des esclaves slaves, turcs ou tcherkesses sur ces grandes
entreprises esclavagistes. Seulement des Noirs, Zendjs ou Soudans.
Seule la traite négrière, traite massive, a permis dans les pays d’islam,
quelque neuf cents ou mille ans avant les plantations coloniales des chrétiens
d’Occident aux Antilles et en Amérique, le développement de ces cultures
spéculatives sur de vastes échelles et à moindre frais. Tous les trafics de ces
fruits de luxe, vendus à haut prix souvent très loin des lieux de récolte, le
sucre, le coton, les meilleures dattes et certaines épices, tel le clou de girofle,
ne furent possibles que grâce à l’esclavage, essentiellement sinon
exclusivement à l’exploitation des Noirs d’Afrique. Une part non du tout
négligeable de l’économie marchande, des échanges à longue distance et, en
somme, de la fortune des grandes métropoles des pays d’islam, en Egypte et
en Asie, demeura tout au long des temps, étroitement tributaire de ce trafic du
bétail humain, de plus en plus important, sans cesse renouvelé, étendu à
d’autres territoires.
Les entreprises agraires qui ne vivaient que par cette exploitation cruelle
d’hommes d’autres races et d’autres origines ne sont pas toutes connues, et
encore moins décrites d’un peu près. Au fil du récit, mais là encore sans s’y
attarder, certains auteurs, voyageurs plus curieux que d’autres ou passant par
là, citent les plantations de dattes en Mésopotamie, sur les terres émergées de
la région de Bassorah dès les années 700, en Iran autour de Bender Abbas sur
le golfe d’Ormuz, dans une île sur la côte appelée le Moghistan, ou encore,
dans le sultanat d’Oman, sur la plaine littorale Al-Batinah, à l’ouest de
Mascate. Ce n’était pourtant pas l’essentiel et ces palmeraies, irriguées, bien
entretenues, ne pouvaient, ni pour l’étendue, ni pour le nombre d’ouvriers, se
comparer aux immenses territoires voués à la canne à sucre. Nulle entreprise
n’appelait autant d’esclaves que les plantations de canne.
La canne à sucre et l’esclavage
Pendant des siècles, tout le sucre vendu et consommé dans l’Europe
chrétienne venait du monde musulman. C’était un produit cher, tellement
cher que l’on ne s’en servait pas pour donner un meilleur goût aux aliments
ou pour les conserver ; pour cela, on se servait du miel, très apprécié en ses
diverses qualités, offert sur tous les marchés à bas prix. Pour quantité de mets
et de boissons, on utilisait aussi très souvent des épices, mais en petites
quantités. Le sucre était, en Occident, plutôt considéré comme un
médicament, aux vertus plus ou moins assurées, et servait surtout d’excipient
pour la préparation des sirops et des pilules.
Les mercuriales, ces listes de prix très longues et très précises préparées et
mises en forme par les commis ou les associés des grandes compagnies de
commerce, de Toscane et de la Hanse germanique, par exemple, donnaient,
sans faute jamais et très soigneusement, les cours des sucres de diverses
origines, produits plus ou moins élaborés, en poudre ou en blocs, raffinés ou
non, dits alors de deux ou de trois « cuites », et ces prix figuraient toujours
juste à côté de ceux des épices les plus appréciées. Ces sucres venaient
toujours d’Orient, chargés dans les ports de Syrie ou d’Egypte. A partir des
années 1400, on en achetait aussi dans le royaume de Grenade où la culture
de la canne, celles du mûrier pour l’élevage des vers à soie et des vignes pour
les raisins de haute qualité vendus séchés, toutes cultures spéculatives,
avaient pris une telle expansion que l’on y négligeait le blé et le riz, à tel
point que ce pays fertile entre tous devait importer des grains d’Afrique du
Nord.
Les chrétiens, pour leur part, malgré d’importantes sollicitations du
marché, n’en produisaient pas ou très peu. Ils avaient, au XIe siècle, faute de
disposer d’une main-d’œuvre nombreuse, abandonné la culture de la canne
dans la Sicile reconquise sur les musulmans. Ce n’est que beaucoup plus tard,
dans les années 1460, que, près de Valence, dans la huerta de Gandia, la
compagnie allemande de Ravensburg fit assécher les terres de vastes
plantations et travailler les champs de canne par des esclaves noirs. Dans le
même temps, d’autres tentatives échouèrent là où il fut impossible d’user du
travail des esclaves : en Algarve notamment et dans les îles Canaries, à
Ténériffe où les colons venus de Ligurie, encouragés par les négociants de
Gênes, ont irrigué des parcelles de terres, construit des moulins et recruté de
force des travailleurs indigènes, des Guanches, réduits à l’état de servitude,
mais où ces travaux furent bientôt abandonnés lorsque les Rois Catholiques
d’Espagne eurent interdit l’esclavage des Guanches.
En pays chrétiens, la production sucrière ne connut vraiment de grands
succès que dans les îles portugaises de l’Atlantique. Le premier chargement
de sucre de Madère était débarqué à Bristol en 1456 et ce sucre alimenta dès
lors un fort courant d’exportation vers le Portugal, la Flandre et l’Angleterre.
Mais c’était une petite culture, très soignée, qui ne faisait généralement pas
appel à une main-d’œuvre servile. L’emploi presque exclusif de moulins à
bras pour presser la canne augmentait encore les prix et le sucre Madère fut, à
partir des années 1505 environ, incapable de concurrencer le sucre, sucre des
esclaves noirs celui-là, de l’archipel de Saõ Tomé, autre possession
portugaise découverte en 1471 par deux chevaliers navigateurs. Une première
tentative de peuplement avait échoué en 1486 et, dix ans plus tard, en 1496,
précisément afin d’y développer la culture de la canne, le gouverneur, Alvaro
de Caminha, puis le roi y favorisèrent l’installation de centaines de colons et
y firent déporter les condamnés et les rebelles, chrétiens et juifs. Ces
Portugais de Saõ Tomé et de l’île voisine de Principe trouvèrent là des terres
riches, un bon climat, beaucoup d’eau pour l’irrigation et se mirent vite en
quête d’acheter des Noirs d’Afrique. En 1512, Saõ Tomé comptait soixante
exploitations sucrières employant chacune, en moyenne, trois cents esclaves.
Certains colons ont brillamment réussi, se sont trouvés à la tête de vastes
plantations tandis que les armateurs et capitaines trouvaient sans mal en
Afrique noire, sur le littoral ou dans les postes de traite sur les rives des
fleuves côtiers, des marchés et des ports d’embarquement. Ce fut bientôt une
routine et les Portugais, juifs et chrétiens, fils des déportés dans les îles,
furent les tout premiers, dans le monde occidental, à pratiquer sur une grande
échelle la traite maritime des Noirs d’Afrique. Ce trafic, provoqué par la mise
en culture des terres vierges et la chasse aux hommes pour les travaux des
champs, les moulins et les raffineries du sucre, fut ainsi à l’origine de la plus
ancienne et de la plus durable des grandes traites atlantiques. Pour la seule
année 1522, nous sont restés deux livres de bord qui indiquent très
exactement les démarches à terre, les négociations et les opérations de troc,
puis l’embarquement des captifs, les pertes au long du voyage, et témoignent
que ces pratiques étaient déjà bien assurées, tout ordinaires391. La traite
atlantique – traite des Noirs – fut effectivement, et nos manuels ne se
trompent pas sur ce point, intimement liée à la mise en valeur spéculative de
terres nouvelles et au développement de plantations pour le meilleur profit
des colons, à la culture de la canne pour tout dire. Mais là où les historiens et
les fabricants de livres de classe se trompent c’est lorsqu’ils ne parlent que de
la colonisation des Antilles aux XVIIe et XVIIIe siècles et négligent les colons
portugais de Saõ Tomé.
Dans le monde musulman, la culture de la canne fut aussi, mais là dès les
années 680, à l’origine d’un extraordinaire développement de la traite des
Noirs. Pour être encore plus rentables, les plantations de canne devaient
occuper des terres acquises bon marché, généralement incultes, soit des
portions de désert à irriguer, soit, plus souvent, des marais dans le lit ou le
delta d’un fleuve, gorgées de sel, terres recouvertes de croûtes siliceuses.
D’où l’obligation de rassembler, pour simplement préparer le sol, encore plus
d’esclaves. C’est ainsi que fut entrepris et poussé jusqu’à terme, avec, il est
vrai, des fortunes diverses, le drainage de plusieurs petites plaines littorales
de l’Ifriqiya392 et, sur une bien plus vaste échelle, l’assèchement des marais
en basse Mésopotamie.

Les marais de l’Euphrate :


grande misère et révoltes des Zendjs
Les initiateurs et les véritables chefs d’entreprise de la mise en valeur des
terres incultes, parfaitement stériles et insalubres, meurtrières même à cause
des fièvres, étaient tous, dès le début, de riches négociants, hommes
d’affaires avisés et, de plus, hommes de conseil dans l’entourage du calife de
Bagdad, grands officiers parfois. Leurs capitaux et leurs relations privilégiées
leur ont permis d’acquérir de vastes territoires dans les marais du delta du
Tigre et de l’Euphrate. Ils ne prenaient pas même la peine d’acheter ces
marécages dont on ne voyait qui aurait pu y revendiquer des droits de
propriété. Un des hadiths (récits, sentences du Prophète) disait tout net que
« celui qui vivifiait la terre en était propriétaire ». Ces magnats se sont donc
engagés dans des bonifications d’étonnantes ampleurs, menées sans répit, et
tout naturellement commencèrent par acheter aux trafiquants, aux marins et
aux négociants caravaniers des milliers de Noirs, Zendjs d’Afrique orientale
et Noirs du cœur de l’Afrique, aussitôt conduits sur ces marécages encore à
demi envahis par les eaux saumâtres. Il fallait creuser le sol, enlever la
couche de natron, le charger sur des mulets ou sur de légères embarcations
pour rassembler cette récolte nauséabonde en des tas « aussi grands que des
montagnes ».
Les esclaves, que l’on nommait tous Zendjs sans nullement prendre soin de
les distinguer les uns des autres, se révoltèrent une première fois, après
seulement quelques années de labeur, en l’an 689. Armés de gourdins ou de
houes, formés à la hâte en petites bandes sans liaisons entre elles, sans chefs
capables de les mener au combat, ils se contentaient de piller les villages et
les navires surpris sans défense. La rébellion ne mit nullement en péril la paix
sociale du pays ni l’avenir des chantiers. Les esclaves furent vite dispersés,
les prisonniers décapités, leurs cadavres pendus aux portes des cités.
Quelques années plus tard, en 694, dans ce même pays de marais, d’autres
Noirs, gardiens de troupeaux venus du Sind dans l’Inde, crièrent leur misère
et leur colère contre leurs maîtres, se révoltèrent et, rejoints par des esclaves
fugitifs, africains ceux-ci, rassemblèrent des troupes. Sous le commandement
du « Lion des Zendjs », chef de guerre entré aussitôt dans la légende, ils
infligèrent une lourde défaite à une première armée envoyée de Bagdad. La
révolte ne fut écrasée qu’après une seconde offensive. C’était déjà la guerre
sociale, levée en masse d’hommes soumis à un sort insupportable, révolte
parfaitement spontanée sans que nul ambitieux, parmi les Blancs et les
maîtres, ait cherché à en tirer profit, à les mettre au service d’un quelconque
dessein politique ou religieux.
Les Noirs ne reprirent vraiment les armes pour un soulèvement de grande
ampleur que près de deux cents ans plus tard, en 869, lors de la terrible guerre
des Zendjs, dont nos livres ne parlent pas ou très rarement. Nos auteurs, en
Occident, fascinés seulement par Spartacus et les esclaves de la Rome
antique, ne se résignent pas volontiers à évoquer ces terribles et sanglants
affrontements, reflets pourtant d’une société délibérément esclavagiste,
cruelle, méprisante pour les hommes de couleur. Nos révolutionnaires, en
France et ailleurs, se sont bien sûr recommandés de Spartacus et en ont fait
un héros. Pour les musulmans esclavagistes du IXe siècle, c’est une autre
affaire ; aucun de nos grands esprits n’a, depuis le temps des Lumières, crié
au crime et fait frémir les foules en évoquant le martyre des Zendjs. Nous
savons choisir.
Pourtant, pendant quatorze années les révoltés ont défié et vaincu les
armées du calife envoyées de Bagdad ; ils ont pris et ruiné la ville de
Bassorah, fait des milliers de prisonniers, mis sur pied un véritable Etat avec
ses officiers et ses chefs de troupe, étendu leur pouvoir sur les populations de
districts entiers.
Certes, la rébellion des Noirs en Mésopotamie, comme d’autres en
plusieurs autres régions, traduit sans doute plus qu’un malaise social, plus
que le seul refus d’une intolérable misère. Le pays souffrait alors de graves
crises politiques. A Bagdad, livrée à l’anarchie après le meurtre du calife al-
Mutawakkil, quatre califes se sont succédé en neuf années, de 861 à 870, tous
quatre vrais fantoches aux mains des officiers turcs de la garde prétorienne.
Les gouverneurs des provinces ne tenaient pas le pays en main et partout
affrontaient de profonds mécontentements ou des rébellions armées. A l’est,
les Saffarides, dynastie fondée par Ya’qab al-Saffas (863-902), s’étaient
proclamés indépendants du califat ; ils régnaient sur les hauts plateaux du
Kurdistan, sur le Fars, au sud de l’Iran, et le Sind, au bord du golfe d’Oman.
Les Quarmates, secte fondée par un simple paysan d’Irak qui prêchait un
égalitarisme social absolu et rassemblait nombre d’ouvriers et de paysans,
prirent Bahrein ; ils en firent la capitale d’un nouvel Etat, attaquèrent la Syrie,
rançonnèrent Damas, massacrèrent les habitants de Baalbek et furent sur le
point de s’emparer de Bagdad et de renverser le califat. Bassorah, ses négoces
en pleine expansion, vivait des temps de grands désarrois. Les théologiens et
les chefs religieux ne cessaient de dénoncer la richesse des parvenus, les
interdits de l’islam violés, la luxure et les mœurs corrompues, la pratique
devenue commune de l’usure. « Ces gens méprisent les étrangers et ne
manifestent envers ceux qui ne sont pas de Bagdad que dédain et hauteur ; ils
font des transactions en rognure d’or mais aucun d’entre eux ne ferait un prêt
à Dieu. Dans cette ville, on ne dépense pas un dinar qui ne soit rogné et
donné en paiement par une main qui fait trébucher la balance
frauduleusement. On ne trouve presque pas de scrupule et d’honnêteté chez
les notables. » Le luxe outrageant, ostentatoire et sans aucune retenue pour
les vêtements et les bijoux soulevait l’indignation des censeurs et la colère
des petites gens : « Ils pensent que la plus haute gloire est de laisser traîner
les pans de son vêtement et ne savent pas que selon le hadith attesté, ces pans
traînent dans le feu de l’enfer393. »
Alors que les « bandes noires » des financiers faisaient la loi sur les grands
domaines, les hommes au travail affamés, les petits paysans réduits à de
pauvres ressources sur de rares parcelles et les esclaves cantonnés par troupes
sur les terres vierges criaient maintenant leur haine et parlaient de détruire la
cité, refuge honteux de tous les vices.
Cependant, réduire cette révolte à une levée des armes contre les impies,
ou encore à une guerre de classes, est, comme toujours ou presque en pareil
cas, en donner une image trop incomplète. L’homme qui parvint à rassembler
des milliers de combattants dont les conditions et les intérêts pouvaient ne
pas se rencontrer, cet homme qui fut ensuite commandant des armées et de
l’Etat rebelle, n’était ni un Noir, ni un esclave, ni un prédicateur inspiré
appelant au respect de la Loi et à l’abandon des injustices, mais un Blanc,
homme libre, chef politique ambitieux qui, lui, rêvait de se hausser au plus
haut des honneurs et, selon toute vraisemblance, d’abattre le calife en place et
toute sa dynastie.
Celui qui s’est fait reconnaître « maître des Zendjs » et a effectivement
conduit tout au long la rébellion, Ali ben Muhammad, était un Arabe ; on ne
connaît pas exactement ses origines mais on le voit d’abord apparaître à
Samarra, poète à la cour du calife al-Mu’tasim, occupé à enseigner aux
enfants l’art d’écrire, la grammaire et l’astronomie. De là, il se rend à Bahrein
(en 864) où il se prétend cousin, parent en tout cas, d’Ali, gendre de
Mahomet assassiné trois ans plus tôt. Il prend la tête d’une faction, entre en
conflit avec les autorités, soulève une forte partie des habitants mais doit
s’enfuir dans le désert, rebelle, accompagné seulement d’un petit nombre de
fidèles. On le retrouve à Bassorah puis à Bagdad puis encore en basse
Mésopotamie. La capture d’un muletier qui transportait la farine pour les
chantiers de dessalage lui vaut son premier contact avec les esclaves noirs, les
Zendjs qui dès lors formeront, et de très loin, les plus forts contingents de ses
troupes. De telle sorte que sa propre aventure pour la conquête du pouvoir
devint alors la « Guerre des Noirs », alliés en quelque sorte providentiels qui,
jusqu’alors, lui étaient complètement étrangers et dont il ne s’était jamais
préoccupé. Le 7 septembre 869, il proclamait solennellement la révolte des
esclaves et tout commença par la libération d’un groupe de cinquante Noirs
gardés par un seul surveillant, lequel fut sur le champ roué de coups de fouet,
puis de cinq cents autres, puis, de proche en proche, de plusieurs centaines et
de dizaines de milliers.
Les troupes mandées de Bagdad furent longtemps tenues en échec. Le
Huzistan – pays des marais du bas-Irak, sillonné par une multitude de canaux
où ne pouvaient entrer les gros bâtiments chargés de troupes, pays quasi
impénétrable aussi pour de forts partis de cavaliers – offrait d’innombrables
refuges aux insurgés qui se dispersaient aisément, introuvables, pour revenir
tendre des embuscades ou fondre par milliers sur les guerriers éprouvés par
les longs cheminements, les fièvres et les maladies. C’était aussi un pays où,
de tout temps, régnait un brigandage endémique, où les pillards guettaient le
passage des navires, où les Bédouins du désert venaient razzier les villages et
les campements. Cette guerre, pourtant, ne fut nullement une suite
d’engagements obscurs, mal connus, mal situés et mal datés. Tout au
contraire : plusieurs auteurs ont tenu un registre parfaitement circonstancié de
chaque combat, prenant soin d’en fixer le jour exact, de le décrire, de chiffrer
les forces des uns et des autres, de montrer leur façon de se rassembler et
d’aller au combat. De telle sorte que cette guerre, que l’on pourrait croire
limitée à des raids sans lendemain et sans ampleur, fut, à l’inverse, une suite
de campagnes et d’affrontements demeurés très vifs dans les mémoires. Tout
cela est parfaitement connu. L’historien al-Tabari, contemporain des
événements, a consacré plus de trois cents pages de son Histoire universelle à
la Guerre des Zendjs394 et l’on sait les noms de plusieurs autres auteurs dont
les récits, tout aussi précis sans doute, ont disparu. Par la suite, les historiens,
tant les musulmans que les chrétiens d’Orient, n’ont cessé de s’y intéresser,
de reprendre le film des événements et d’analyser les circonstances : la liste
des travaux antérieurs au XVIIIe siècle, présentée par Alexandre Popovic dans
son livre tout entier consacré à cette étude de la révolte, compte plus de cent
titres.
En 869, une grande armée partie de Bagdad et commandée par le général
Abu Mansur fut taillée en pièces dès la première rencontre. Peu après, le Turc
Abu Hilal marchait contre les Zendjs avec quatre mille hommes. Les Noirs
armés seulement de gourdins mirent son avant-garde en fuite ; ils
massacrèrent sur le terrain plus de mille soldats et amenèrent dans leur camp
autant de prisonniers, aussitôt mis à mort, eux aussi. De nouvelles troupes de
Bagdad arrivèrent dès l’année suivante puis régulièrement chaque année.
De 870 à 873, sous le commandement toujours d’un officier turc, elles ont
repris le contrôle de plusieurs villes que les Zendjs avaient pillées mais n’ont
jamais réussi à leur infliger une défaite décisive. Les révoltés se comptaient
de plus en nombreux, ralliant à leur cause les paysans libres de la région et
même les pèlerins musulmans de passage dont ils surprenaient et arrêtaient
les barques. Ils s’emparèrent aussi de vingt-quatre navires de haute mer qui,
de conserve pourtant et bien gardés, remontaient le delta du Tigre vers
Bassorah ; trois longs jours de pillage leur valurent alors un énorme butin.
Le 7 septembre 871, à l’heure de la prière du vendredi, Bassorah, attaquée sur
trois fronts, tombait. Le maître des Zendjs, Ali ben Muhammad, la leur avait
promise : « Bassorah sera un pain que tu mangeras de tous côtés et quand le
pain sera entamé de moitié, elle sera détruite395. » Ce qu’ils firent, laissant ce
nid de mauvais croyants, ce repaire des luxurieux et des impies,
complètement ruiné. C’est alors qu’ils installèrent la capitale de leur Etat,
commandement militaire et siège d’une véritable administration, dans la ville
toute proche d’Al-Muhtara, cité forte, entourée de hauts remparts.
Ali ben Muhammad régnait en maître absolu, ne laissant aux Noirs que peu
de droits et peu de décisions. Il se donna lui-même le titre de Mahdi,
s’affirmant toujours membre de la famille du Prophète, appelé à rétablir la
Loi. Ce titre fut rappelé dans chacune de ses proclamations et figurait sur les
monnaies qui seules avaient cours dans l’Etat rebelle. Il est clair qu’ici, à la
différence de ce que proclamaient souvent nombre de prédicateurs, de chefs
religieux réputés hérétiques, de meneurs de rébellions sociales, il n’était nulle
question d’établir une société égalitaire où riches et pauvres, puissants et
soumis, ne devaient en rien se distinguer. Ce fut tout au contraire une société
sévèrement hiérarchisée où les groupes ethniques et sociaux se tenaient
strictement séparés les uns des autres, chacun à sa place. Ali ben Muhammad
et les siens accaparaient biens et richesses. Venaient ensuite, à un tout autre
niveau de pouvoir et de considération, ses proches compagnons, puis les
Zendjs, troupes de la première heure maintenant libérées de leurs durs
travaux, puis les hommes libres, paysans, gardiens de troupeaux, coupeurs de
roseaux, bateliers et portefaix, hommes des régions soumises ou occupées,
enfin les prisonniers, les Blancs, Turcs surtout, soldats des troupes califales
capturés lors des batailles et réduits à l’état d’esclavage pur et dur. A ne
considérer même que les Noirs, il ne paraît nullement que leur révolte contre
les maîtres, provoquée sans aucun doute par la misère, les souffrances et les
humiliations d’une condition insupportable, fut vraiment celle d’hommes qui
se dressaient horrifiés contre le seul fait de l’esclavage, pratique honnie qu’ils
auraient dénoncée de toutes leurs forces et voulaient voir à tout jamais abolie.
Libérés, ils en vinrent tout naturellement à posséder eux-mêmes des esclaves
et rien n’indique qu’ils les aient traités moins sévèrement qu’ils ne l’avaient
été.
Les Zendjs proprement dits, c’est-à-dire les Noirs d’Afrique orientale, ne
formaient qu’une partie de l’armée des révoltés, non vraiment fers de lance,
bataillons d’attaque mais plutôt groupes indisciplinés lancés à la chasse au
butin. Les autres corps comptaient des Blancs, des Noirs d’autres régions de
l’Afrique et d’autres Noirs encore, déserteurs de l’armée du calife.
En décembre 879, al-Muwaffaq, frère du calife al-Mutamid qui, à Bagdad,
avait enfin restauré l’autorité de l’Etat et l’ordre social, réunit deux fortes
armées qui très vite remportèrent de grands succès, prirent et rasèrent
plusieurs villes fortes, libérèrent des milliers de femmes et d’enfants esclaves
des Zendjs. Al-Muwaffaq mit le siège devant la capitale des rebelles, et, près
des murs, fit construire une nouvelle ville pour abriter son commandement et
ses partisans ; cette grande cité portait son nom, Al-Muwaffaqiyya ; faite non
de tentes mais d’édifices en dur, entourée d’imposants remparts, elle comptait
plusieurs marchés, des bureaux de change, une grande mosquée, et fut vite
peuplée d’artisans et de négociants. Les vivres arrivaient régulièrement par
bateaux de haute mer alors que les assiégés souffraient d’un dur blocus et les
déserteurs, chez leurs officiers surtout assurés du pardon, se faisaient de plus
en plus nombreux. On les comblait de cadeaux, aussitôt exposés pour que les
rebelles puissent bien les voir, tandis que les têtes des prisonniers étaient
entassées dans des embarcations amenées jusqu’au pied des murailles de la
cité rebelle. Les Zendjs résistèrent pourtant à des troupes que les
chroniqueurs d’alors évaluent à quelque cinq cent mille soldats.
En juillet 881, les hommes du calife réussirent à pénétrer dans Al-Muhtara,
capitale des Zendjs, mais, le soir venu, furent incapables de s’y maintenir ;
sur le chemin du retour, leurs bateaux lourdement chargés s’enlisèrent ; les
assiégés reprirent une large part du butin et des vivres qu’ils avaient perdus et
tuèrent encore un grand nombre de soldats. Et jour après jour ou presque,
pendant plus de deux ans, chaque assaut échoua de la même façon : les
assaillants mettaient le feu aux maisons mais succombaient ensuite sous les
attaques de centaines d’hommes pour, en définitive, se retirer. En
mars 883 pourtant, ils prirent et incendièrent le palais du maître des Zendjs et,
le 11 août de la même année, alors que cinq mille Zendjs avaient déserté, et
qu’Ali ben Muhammad était tombé mort, atteint d’une flèche, ils prirent le
contrôle de toute la cité. Mille Noirs s’enfuirent dans le désert ; ils y
moururent de soif ou furent capturés et réduits en esclavage par les Bédouins.
Les chefs victorieux firent une entrée triomphale dans Bagdad enfin délivrée
d’une terrible menace. Les poètes, à la cour comme à la ville, rivalisaient
d’enthousiasme pour célébrer l’événement et accablaient de louanges leurs
chefs de guerre enfin triomphants.
Les historiens musulmans furent bien incapables de chiffrer, même à
beaucoup près, le nombre de morts lors de cette révolte des esclaves, qui fut
aussi une guerre pour le pouvoir ; certains parlent de cinq cent mille, d’autres
de plus de deux millions.
Le principal et plus spectaculaire résultat de la rébellion fut certes la
disparition de ces chantiers où les Noirs travaillaient si dur et vivaient si mal,
exploités de façon inhumaine. Ce fut aussi l’abandon des entreprises de
dessalage des terres du marais et, dans une large mesure, de la culture de la
canne à sucre dans cette région. Les Zendjs survivants, toujours esclaves bien
sûr, furent presque tous enrôlés dans les troupes du calife.
Sans l’appui ou, plutôt, sans la prise en main par des chefs arabes de haut
lignage aidés par de nombreux compagnons, parents, membres de leur tribu,
sans cette entreprise subversive des ambitieux lancés dans l’aventure pour
prendre Bagdad et le califat, cette levée en masse des opprimés, cette guerre
« sociale » aurait-elle pris tant d’importance et ruiné la paix de l’Etat pendant
si longtemps ? On doit en douter : en 885, deux ans seulement après la fin de
cette grande guerre, dans la région de Wasit sur le Tigre et plus au nord, les
Zendjs à nouveau révoltés mais réduits à eux-mêmes, sans aucune sorte
d’alliance ni de complicité chez les Blancs, furent immédiatement défaits,
leurs chefs, non cette fois des musulmans, grands seigneurs, mais des Noirs
pris parmi eux, finirent égorgés un par un, les autres soumis à d’atroces
supplices. Près de deux siècles plus tard, en 1146, cinq cents Noirs esclaves
qui faisaient paître les chevaux de leurs maîtres sur des herbages hors du
Caire, prirent les armes, se proclamèrent libres, sujets d’un Etat indépendant.
Etat minuscule bien sûr, quelque peu fantôme… mais ils n’en désignèrent pas
moins un des leurs comme sultan, assis sur un trône dans un pavillon dressé à
la hâte ; ils nommèrent ensuite un vizir et plusieurs grands officiers, un
commandement en chef de l’armée, et même des gouverneurs à Damas et à
Alep. Mais ils ne firent rien d’autre que de s’emparer d’une ou de deux
caravanes chargées de grains et ne tardèrent pas à s’opposer en clans
ennemis, ce qui mit fin à l’aventure. Il paraît évident que la grande guerre des
Zendjs de 869-883 fut d’abord politique, fruit de compétitions acharnées pour
le pouvoir, les esclaves noirs entraînés ensuite, certains diraient convaincus
sans trop savoir pourquoi, manipulés en somme pour servir les ambitions des
chefs arabes.

Les champs de mil du Songhaï


Dans l’Afrique noire, les guerres entre ethnies et entre tribus, occasions de
chasse aux captifs, et les razzias chaque saison étaient largement pratiquées,
tous les auteurs s’accordent sur ce point, bien avant les conquêtes des
Egyptiens et des Marocains. Les rois et les princes, les riches, conseillers et
courtisans, officiers et chefs de guerre, certaines femmes même, leurs
favorites, possédaient des centaines ou des milliers de travailleurs, soumis à
de durs travaux sur d’innombrables parcelles de terre, réparties souvent en de
nombreux villages ou centres d’exploitation, disséminés sur de vastes
territoires.
L’an 1456, Alvise Cà da Mosto, navigateur vénitien, explorateur des côtes
du Sénégal jusqu’aux bouches de la Gambie, décrit longuement la façon dont
un des rois du pays rencontré sur son chemin s’appropriait les femmes de ses
sujets et leur donnait, pour bien tenir leur rang, terres et services d’esclaves :
« Il peut avoir autant de femmes qu’il lui semble, trente et plus, mais il tient
plus de compte des unes que des autres, selon la noblesse de leur race et tige
desquelles elles sont parvenues, et la grandeur des seigneurs, leurs pères. Il
les établit, à dix ou douze ensemble, en des villages, ayant un certain nombre
de chambrières qui sont ordonnées pour leur service, et telle ou telle quantité
d’esclaves pour cultiver les terres qui leur sont assignées396. »
Sur les terres incultes ou dévastées par la guerre et sur celles récemment
prises aux voisins, mises en valeur à grandes peines, le roi et les seigneurs
installaient des troupes d’esclaves, ne leur laissant qu’une part minime des
récoltes, le dixième ou le quinzième généralement. D’autres, plus généreux,
leur accordaient le droit de travailler pour eux-mêmes un ou deux jours par
semaine.
Il semble évident que, dans plusieurs Etats d’Afrique noire, ces esclaves
voués aux travaux des champs étaient à la base même de certains systèmes de
production agraire. Le bas prix d’une telle main-d’œuvre a seul permis la
mise en valeur de terres, sols ingrats et marais des rives des fleuves, jusque-là
laissées incultes faute de bras. A tel point que l’un de nos historiens, étudiant
ce phénomène et s’interrogeant sur la présence de nombreux esclaves en tel
royaume et non ailleurs, pouvait affirmer que le développement de
l’esclavage marquait, chez tel ou tel peuple, une étape dans l’avènement
d’une nouvelle société ou, pour le moins, d’une forme d’économie et de
production plus « évoluée » ; en somme le passage à des structures plus
complexes que celles de la famille primaire ou du clan étroit, et l’émergence
d’un véritable Etat397. Ces transformations furent, en effet, notamment
accélérées et renforcées par le triomphe d’un pouvoir fort, centralisé,
disposant de forts moyens et capable d’étendre fort loin ses territoires de
chasse. Ce fut le cas, entre autres, pour la fédération de peuples du Fouta-
Djalon dont on a pu dire « qu’elle ne fut qu’une vaste entreprise de traite
d’esclaves et d’élevage des serfs au profit des notables peuls398 ».
L’esclave, main-d’œuvre bon marché, peu exigeante, représentait aussi le
meilleur des investissements, le plus sûr, le plus avantageux, à l’abri des
mauvais hasards, et le plus disponible à tous moments. Alors que le prix des
grains pouvait connaître de grandes fluctuations et que leur conservation
engageait des frais considérables et pouvait connaître de mauvais hasards,
alors que le bétail devait être sans cesse surveillé et protégé, l’homme et la
femme esclaves, valeurs non périssables, pouvaient se garder et se défendre
eux-mêmes contre les maraudeurs. Bons articles d’exportation, de haut prix,
leur maître pouvait les louer, les engager, les hypothéquer. Il s’en servait pour
les transactions, les échanges, les trocs, ou pour payer ses dettes, comme
d’une monnaie, de la même façon que des coquillages, des étoffes et de la
vaisselle de cuivre. L’askia des Songhaï disposait des enfants de trois tribus
pour les échanger contre des chevaux399. Monnaie donc très maniable et
même divisible : telle fille ne recevait en dot qu’un demi-esclave, l’homme
ou la femme travaillant dès lors en deux lieux différents.
Ces pratiques qui suscitaient inévitablement un fort trafic esclavagiste se
sont trouvées souvent renforcées, portées à un niveau bien plus élevé, dans
ces mêmes pays et royaumes lorsqu’ils furent convertis à l’islam et que la
traite prit une autre ampleur. Dans le Songhaï, au temps des askias, la cour
était approvisionnée par des plantations royales de riz souvent éloignées de la
ville, cultivées chacune par une troupe de vingt à deux cents travailleurs. A la
même époque, les peuples et les villages vassaux du roi (l’arta) des Gara,
installé à Eda (Idah)400, devaient lui payer un tribut en esclaves, tous les chefs
de famille donnant, chaque année, un des leurs, de sexe masculin. Tous
n’étaient pas vraiment des esclaves car les souverains ne réduisaient à une
misérable condition servile, humiliante entre toutes, qu’une part des
populations soumises par leurs armes.
Sonni Ali imposa aux hommes et aux femmes des tribus bambaras de
Kassambara401 de mettre en valeur et de cultiver deux coudées de terres en
friche chacun mais ces serviteurs du prince demeuraient libres, sans d’autre
marque de soumission que ce travail, sérieusement contrôlé, et pouvaient se
marier entre eux. L’askia Mohammed exigeait, lui, que chaque famille
tributaire du Baghana ou du Bakounou lui donne chaque année les unes dix,
d’autres vingt ou trente mesures de farine. D’autres villages fournissaient les
pirogues et les équipages pour la pêche sur le fleuve. D’autres devaient au roi
des serviteurs, familiers, domestiques ou messagers, jeunes hommes pour
l’escorte et l’apparat, jeunes filles pour le service des épouses royales. Les
forgerons étaient taxés de cent lances et de cent flèches par famille et par
an402.
Les coupeurs d’herbe (tyindiketa) élevaient les chevaux de guerre. D’autres
transportaient l’herbe et la paille sur des pirogues, de la zone inondée du
Niger jusqu’aux enclos royaux. Les palefreniers, experts et excellents
cavaliers, formaient une sorte de caste privilégiée. Quelques-uns, comblés
d’honneurs, connurent d’insignes destins : el-Amin, engagé par Mohammed
Ier, fut « maître de la route », chef d’escorte sous Ismaïl (1537-1539) ; Makaï,
recruté par le pacha Djoudar, en 1591, fit une brillante carrière dans l’armée
marocaine puis, trop exigeant et déçu, s’en sépara et, rebelle, devint un
véritable fléau pour les occupants, lançant à plusieurs reprises ses bandes de
partisans, brigands sans merci, contre la ville de Djenné.
Les esclaves, eux, provenaient des mêmes tribus. Au fur et à mesure que
les campagnes du prince s’étendaient plus loin, les villages d’esclaves établis
sur les toutes nouvelles plantations des rives du Niger principalement, terres
marécageuses qui, comme celles de Mésopotamie, exigeaient pour leur
assèchement et leur assainissement une forte main-d’œuvre, devinrent de plus
en plus nombreux. Lors de l’installation du chérif es-Seqli au Songhaï,
Mohammed lui donna, en présent de bienvenue, mille sept cents esclaves. La
famille de ce chérif ayant subi un deuil qui le privait de l’un de ses chefs,
l’askia Daoud fit présent à l’un des parents, Ibn Qasim, de trois villages de
Zendjs, peuplés chacun de deux cents hommes ou femmes. Un peu plus tard,
ce même Ibn Qasim possédait six villages d’esclaves, d’origines ethniques
très variées, Bambaras, Soninkés, Peuls, cultivateurs, pêcheurs et artisans.
Seule cette main-d’œuvre servile a permis la mise en culture d’immenses
plantations de terres régulièrement baignées par le fleuve, champs de riz,
d’orge et de coton.
Des troupes de surveillants sous la conduite d’un chef régisseur, le fanfa ou
faranfa, lui aussi d’origine servile, menaient ces hommes au travail, investies
de grands pouvoirs et, au total, d’une grande liberté d’action, se réservant une
bonne part des profits. Certains réussirent à rassembler d’étonnantes fortunes,
propriétaires de biens fonciers et même d’esclaves. Missakoulallah, dont son
prince, Daoud, disait qu’« il était saturé de richesses au point qu’il ne
cherchait qu’à se comparer aux askias et à leurs fils », fit le pèlerinage de La
Mecque et, au retour, défiant tous les usages et interdits, eut l’audace d’aller
serrer la main du maître… qui, sans sévir le moins du monde, l’affranchit sur
le moment et accorda même la liberté à cinquante esclaves de la tribu de son
père, et à cinquante autres de la tribu de sa mère. Autre chef fortuné, Diango
Mousa, encore esclave, fit, à sa mort, un legs somptueux à son prince : cinq
cents esclaves, quatorze mille sacs de grains, sept troupeaux de bœufs, trente
de moutons, quinze chevaux dont sept coursiers de race, des selles et trente
étuis remplis de javelots403.

L’infamie, la honte

Captifs, hommes et femmes étaient des étrangers, tenus pour et maintenus


comme tels, soumis à de sévères contraintes pour leur interdire de s’intégrer
et d’implanter une descendance. Ils venaient généralement de très loin, jamais
des pays voisins. L’habitude était, en bien des pays, de vendre aussitôt ceux
que l’on avait capturés dans des villages proches pour en acheter d’autres, de
provenances plus lointaines404. C’est pourquoi, en Afrique principalement,
l’économie esclavagiste s’est tout naturellement inscrite dans un espace de
plus en plus étendu, mettant en place un système de plus en plus complexe de
marchés et de transports, de lieux d’étape et de soins divers, éducation et
présentation pour les femmes, castration pour les hommes.
La distance fut, dans cette mise en condition d’isolement et d’infériorité du
captif, un élément décisif de son aliénation. Lorsque la fuite devenait
impossible, « après un jour ou plus de marche forcée avec leurs ravisseurs,
privés de nourriture et d’eau, les esclaves en viennent parfois à perdre
l’espoir d’être sauvés et à être presque reconnaissants de recevoir à
boire405 ». Ils ne retrouvaient jamais leur dignité d’homme mais demeuraient,
dans la société, des êtres juridiquement inférieurs, marqués de graves
incapacités. Exclus des fonctions religieuses, leur témoignage n’était pas
retenu en justice ; ils ne pouvaient signer de contrat et pas davantage hériter
d’un bien. L’amende pour offense à leur endroit était la moitié de celle des
hommes libres406.
Lors des conquêtes ou des razzias, il arrivait souvent que les guerriers tuent
les hommes et les femmes âgées, pour ne ramener que les jeunes femmes et
les enfants. Les chefs de guerre, les princes et les seigneurs savaient qu’elles
étaient plus habiles et expertes aux travaux de la terre, ayant, dans leurs
villages et dès leur plus jeune âge, accompli le plus gros des tâches,
semailles, travail à la houe et récoltes. Pour les présenter sur les marchés, les
trafiquants usaient de toutes sortes d’arguments. Ils les disaient plus
résistantes à l’effort et plus résignées à leur sort et soumises aux ordres. On
les préférait même pour les portages sur de longues distances, robustes et ne
cherchant ni à fuir ni à se rebeller. Dans les forêts ou dans la brousse, les
marchands responsables des caravanes prenaient soin d’entraver et de
surveiller de près les hommes captifs tandis que les femmes restaient libres de
leurs mouvements, chargées d’énormes fardeaux de grains et d’enfants407.
Mais elles demeuraient désespérément seules, humiliées, comme d’un autre
monde. Sur les domaines des maîtres, elles vivaient sans liens sociaux
d’aucune sorte, sans famille et sans enfants. A la différence d’autres maîtres
en d’autres sociétés esclavagistes, les leurs ne se préoccupaient généralement
pas d’assurer la reproduction démographique de leur main-d’œuvre. Alors
que les femmes libres étaient appréciées pour donner une nombreuse
descendance, les esclaves ne l’étaient que pour leur travail. Interdites de
mariage, si elles devenaient mères malgré tout, leurs enfants pouvaient leur
être enlevés. En fait, dans les pays d’islam, « l’exploitation esclavagiste
écartait nécessairement l’exploité des rapports sociaux qui font la parenté et
donc la citoyenneté408 ».
L’esclavage était donc, dans ces pays d’Afrique, royaumes islamisés ou
non, naturellement considéré comme un malheur, pire, comme une tache que
rien ne pouvait effacer. L’homme le plus misérable des tribus les plus
pauvres n’aurait pas épousé une femme esclave409. Dans les années 1880, les
hommes libérés par les administrations coloniales n’ont pas volontiers
regagné leur communauté d’origine. Non parce qu’ils s’en trouvaient trop
éloignés ou se plaisaient là où les hasards des captures et des marchés les
avaient contraints de vivre, mais par crainte d’affronter les regards.
CONCLUSION

Aucun historien n’a, depuis plus de deux cents ans, nié l’horreur de la
traite négrière. C’est bien ainsi. Mais vraiment très rares sont ceux qui sont
allés jusqu’à en étudier ou même simplement en évoquer les différents
aspects en différents moments. Ils s’en sont tenus aux Européens, aux
armateurs et aux négociants français de Saint-Malo, de Nantes, La Rochelle
et Bordeaux. De leurs sinistres « voyages triangulaires » à travers
l’Atlantique pour porter les Noirs aux Antilles, tout fut décrit, chiffré tant
bien que mal, livré ensuite et largement exploité par les sociologues et, plus
encore, par les romanciers. Quel livre d’histoire maritime et quel récit
d’aventures pouvaient ne pas décrire les drames de la traite, des marchés, des
sordides cantonnements et des traversées à fond de cale ? Mais, des
musulmans et des Africains eux-mêmes, convertis ou non, pas un mot ou
presque : l’on ne s’aventurait qu’à pas comptés. L’histoire de l’Afrique s’est
écrite sans que l’on veuille vraiment porter attention à cette traite, la première
pourtant et la plus importante de toutes.
Les auteurs assez indépendants pour écrire sur l’esclavage dans les pays
d’islam, tels Meillassoux (Anthropologie de l’esclavage, 1977) et Gordon
(L’Esclavage dans le monde arabe, VIIe-XXe siècle, 1987), n’ont trouvé que de
faibles échos, ignorés des fabricants de manuels ou d’ouvrages plus
généraux. Le refus de parler vrai et, surtout, la complaisance qui consiste à
n’accuser que les hommes de son pays, de sa communauté de culture et de
religion ont pendant longtemps inspiré les travaux, français et anglo-saxons
notamment, qui, tous, ont régulièrement affirmé que seule la traite atlantique
des chrétiens aux XVIIe et XVIIIe siècles avait dépeuplé l’Afrique. Les
musulmans ne seraient vraiment intervenus que plus tard et, au total, leur
action serait demeurée sinon tout à fait négligeable, du moins très inférieure,
bien moins dévastatrice que celle des chrétiens. Le Dictionnaire
encyclopédique d’histoire de Michel Mourre, édition de 1986, consacre plus
de quatre grandes pages à l’esclavage et présente, en fait, trois articles
séparés : l’un sur l’Antiquité romaine, un autre, plus important, sur la traite
atlantique et coloniale des chrétiens, et un autre sur les mouvements
d’émancipation. Rien, absolument rien sur les musulmans. Les trafiquants et
les caravaniers de l’Islam, actifs pendant bien plus d’un millénaire, n’ont tout
simplement pas existé.
Les recherches et les mises au point certes très courageuses mais tout de
même incomplètes de Serge Daget410 (il ne parle des Portugais que pour les
tout premiers temps et encore moins des Américains associés à la grande
traite atlantique ; le mot « Juif » ne figure pas à l’Index de l’ouvrage) n’ont
pas fait sensiblement modifier les manières d’écrire et encore moins celles de
discourir, dès qu’il s’agit d’une tribune publique. Le livre plus récent de
Bernard Lugan, où le problème de l’esclavage africain est magistralement
replacé dans son contexte, devrait, lui aussi, faire prendre davantage
conscience de ce que fut la traite musulmane et remettre quantité de fausses
idées en place411.
De vrais savants de nos pays ont beaucoup étudié la religion, la civilisation
et la société islamiques, et, pour cela, traduit un nombre considérable de
textes arabes ou persans, de toutes sortes, chroniques et histoires, romans,
drames, contes et recueils de vers, certains n’étant même que des œuvres
mineures dont l’intérêt pouvait paraître très limité. Mais ce ne fut jamais pour
aborder l’étude en profondeur des sociétés et la place des esclaves dans la cité
musulmane. Le traité d’Ibn Butlan sur l’esclavage, ce guide écrit à l’intention
du commun des clients pour qu’ils sachent mieux choisir l’homme ou la
femme proposés à la vente sur les marchés, ne fut pas traduit et est demeuré
comme inconnu. Texte essentiel pourtant qui, à en croire les rares passages
tout de même recopiés ici et là en des ouvrages d’érudition, donne de
remarquables précisions sur la façon dont les esclaves, blancs et noirs, étaient
appréciés et plus ou moins recherchés ; précisions aussi sur les prix, sur les
procédés des trafiquants pour tromper les clients ; sur les aptitudes des
malheureux, ou aux services domestiques, ou aux jeux de l’amour. En somme
un véritable manuel pour bien conduire une main-d’œuvre servile ou
l’exploitation sexuelle des jeunes femmes. L’auteur n’était pas un homme de
peu, personnage obscur ou de sinistre renommée. Tout au contraire : un
médecin de grande réputation, habitué des cénacles savants, écrivain de
qualité estimé pour une dizaine d’ouvrages. Nos spécialistes du monde
musulman, historiens de la langue ou de la société, ne l’ont pas ignoré ; ils
ont traduit et commenté un autre de ses ouvrages, son Tacuinum sanitatis, ce
traité sur les propriétés thérapeutiques des plantes, maintes et maintes fois
recopié, retraduit, démarqué par la suite. Mais non son guide pour bien
choisir ses esclaves.
Sur les mille et une filières du trafic des esclaves en Afrique, toutes aux
mains des négociants et des caravaniers musulmans, nous recevions pourtant,
du moins pour une période très tardive, quelques échos : récits circonstanciés
des explorateurs et des missionnaires, tels ceux de Livingstone (1813-1873)
qui courut de grands risques et consacra les dernières années de sa vie à
dénoncer et à traquer les maudits chasseurs d’hommes ; journaux des
commandants des armées lancées en Afrique occidentale à la poursuite des
rois tyrans et des capitaines de vaisseaux qui, en mer Rouge, tentaient
d’intercepter les boutres arabes et leur arracher leur bétail humain. Rien n’y
fit. Ces hommes, visiblement, n’étaient pas crédibles : Blancs donc suspects ;
hommes d’Eglise naïfs, prêts à porter crédit aux légendes, ou, pires que tous,
militaires, affreux colonialistes qui ne songeaient nullement à libérer des
captifs mais portaient mort et misère au cœur de sociétés jusque-là paisibles.
C’est de propos délibéré, consciemment, que les auteurs se sont alignés sur
des schémas conventionnels, modèles de discrétion. Certains y ont mis bien
de la naïveté, ou l’ont fait croire, mais d’autres beaucoup de mauvaise foi,
allant jusqu’à taire ce qu’ils savaient évident ou faire dire aux textes ce qu’ils
ne disaient pas. Freeman, savant incontesté, érudit, homme de terrain aussi
sur les champs de fouilles, si attentif à dater exactement les moindres
monnaies des comptoirs musulmans d’Afrique orientale et à reconstituer les
généalogies des sultans, ne s’intéressait pas aux esclaves. Plutôt, il voulait les
ignorer et prétendait, sans sourciller, que sur le littoral, au sud de Mogadiscio,
les musulmans n’avaient certainement pas pratiqué la chasse aux Zendjs
avant l’arrivée des Portugais. Le grand trafic de cette côte se limitait, écrit-il,
à une sorte de cabotage du nord au sud, de proche en proche entre Kilwa,
Mogadiscio, Malinde, puis Mombasa et Pate. Et là, ivoire et or, rien de
plus412. La chasse aux hommes, elle, ne fut nullement source de négoces et
de profits. Les éléphants et l’or, mais pas les hommes. Ce qui lui permet
aussitôt d’affirmer que, dans l’ensemble, transsaharienne et maritime, la traite
musulmane est demeurée très inférieure à celle des Européens, chrétiens,
dans l’Atlantique.
Par ailleurs, ce même grand spécialiste ne voit les esclaves noirs dans le
monde musulman d’Orient que très peu nombreux, jamais employés en
troupes pour de durs travaux mais seulement et simplement pour le service
domestique chez les riches et pour le harem, en quelque sorte objets de luxe.
Il lui faut bien admettre que la Guerre des Zendjs, révolte des Noirs en
Mésopotamie, dont parlent très longuement tous les historiens musulmans
eux-mêmes, n’est pas pure invention et témoigne à l’évidence de la présence
de foules de travailleurs noirs sur les marais que de grands propriétaires
faisaient assécher. Mais c’est pour affirmer aussitôt que ce fut là l’exception,
comme une aberration, triste et déplorable expérience absolument unique, qui
a échoué et qui, ces Noirs étant devenus trop impopulaires, ne fut
certainement jamais reprise par la suite413 !
Les chercheurs eux-mêmes savaient encore, il y a seulement une vingtaine
d’années, rester fort discrets. Le premier grand colloque sur l’esclavage tenu
à Los Angeles annonçait clairement l’intention et, s’entourant de solides
précautions, marquait bien les limites de l’audace : on ne devait y débattre
que de la traite maritime atlantique. Mer Rouge et océan Indien inconnus.
Sahara de même. Bien plus sérieux, pas du tout approximatif celui-ci, le
colloque réuni à Nantes en 1985, sous la direction de Serge Daget, voulait
évoquer tous les aspects de l’esclavage en Afrique ; mais les actes, publiés en
deux forts volumes, au total trente-six contributions, n’en comptent pas plus
de trois consacrées à la traite dans l’intérieur de l’Afrique, dont deux aux
razzias par les rois noirs ou par les musulmans, l’un des deux auteurs étant un
historien ivoirien, professeur à l’université d’Abidjan.

APRÈS L’INTERDICTION
Les mêmes historiens qui s’appliquent à donner de ces traites musulmanes
une image fort acceptable, mirent un soin égal à ne pas rappeler qu’elles ont
persisté et se sont sans nul doute largement développées alors que les nations
européennes, chrétiennes, s’engageaient à les interdire. Les grandes
plantations de coton d’Egypte, productrices des célèbres « longues fibres »,
devaient tout à l’exploitation des Noirs esclaves. L’installation du sultan
d’Oman à Zanzibar, en 1840, s’accompagna aussitôt d’un extraordinaire
développement du trafic esclavagiste. Zanzibar et Pemba recevaient chaque
année de quinze à vingt mille Noirs, razziés pour la plupart très loin à
l’intérieur des terres. Certains étaient embarqués sur les boutres arabes,
menés dans les ports d’Arabie, du golfe Persique et des îles Mascareignes ;
mais le plus grand nombre demeuraient sur place, à cultiver les champs de
girofliers, fortune des îles, sous la férule des esclaves-chefs, les nakoas, de
terrible réputation. Dès 1849, on comptait environ cent mille esclaves à
Zanzibar et deux cent mille en 1860, sur une population totale de trois cent
mille habitants414.
A la même époque et sur le continent, les terres des alentours de Malinde,
alors pratiquement incultes et délaissées, prises en main par des exploitants
arabes, ont connu en une dizaine d’années une étonnante prospérité, au point
de fournir en céréales de diverses sortes toutes les villes et territoires de la
côte orientale. Là aussi, dans ce « grenier de l’Afrique », main-d’œuvre
exclusivement servile et donc traite des Noirs.
L’interdiction de la traite, officialisée en Angleterre en l’an 1807 et huit
années plus tard en France, en 1815, ne fut certes pas immédiatement suivie
d’effets et les armateurs des puissances occidentales ne se résignèrent
évidemment pas à tout abandonner de leurs trafics. Pour échapper aux
contrôles, les Français firent armer des navires dans les ports de la Martinique
ou de la Guadeloupe. Cent trente-neuf négriers furent tout de même arrêtés
par les croisières de surveillance. Champions du mouvement antiesclavagiste
activement soutenus par plusieurs hommes politiques (W. Pitt, Castlereagh,
Canning), par la Société philanthropique de Wilberfare, par la Church
Missionnary Society et par le gouverneur de la Sierra Leone, Maxwell, les
Anglais se heurtaient à de vives oppositions et eurent fort à faire à traquer les
délinquants. En 1819, la Marie, de l’île Saint-Martin ou de la Guadeloupe, fut
arraisonnée, portant trois cent dix captifs dont soixante femmes, et la
factorerie de Thomas Sterne et des frères Curtis, qui sur le rio Pongo, grand
centre de cette traite illégale, les avait livrés selon un contrat en bonne et due
forme, fut incendiée. L’an suivant, trois autres entrepôts de négriers furent
canonnés et détruits mais un officier anglais fut tué sur le coup et six marins
demeurèrent longtemps prisonniers des forbans415.
« Lorsqu’elle s’attaquait à la traite dans les pays musulmans, la Grande-
Bretagne rencontra des difficultés comme elle n’en avait pratiquement jamais
connu avec les Etats européens impliqués dans le trafic à destination des
Amériques416. »
A quelle date les trafiquants musulmans ont-ils cessé leurs razzias et
abandonné de si fructueux négoces en Orient comme en Mauritanie ?
Le 8 juillet 1842, le lieutenant-colonel Robertson, résident officiel dans le
golfe Persique, écrivait une longue lettre en réponse à une demande d’enquête
sur le trafic des esclaves. Ceux-ci, dit-il, viennent soit de la côte de Zanzibar
et ce sont les Seedee (Zendjs ?), soit de l’Abyssinie et des ports de la mer
Rouge et ce sont les Hubshee. Ils ne sont que très rarement razziés par les
patrons des navires ou par les marchands eux-mêmes, mais par des hommes
employés à les rechercher, les capturer ou les acheter, loin à l’intérieur. Les
principaux ports qui reçoivent ces Noirs sont Muscat et Sour ; de là, on les
expédie en Turquie, en Perse, dans les Etats arabes, dans le Sind et jusque sur
la côte occidentale de l’Inde, sur des navires dont la plupart sont armés en
Arabie et qui effectuent un trafic de cabotage, de proche en proche. La
Turquie en est de très loin le principal client, les grands marchés sont à
Bagdad et à Bassorah. La saison, dans le golfe Persique, est du 1er août au 1er
décembre. Dans Bushire417 et dans les autres ports de la Perse, il n’est pas de
dates fixes pour les ventes ; à l’arrivée du navire, le négociant loue un local
dans l’un des caravansérails où il expose ses captifs. Si le marché s’avère
saturé et les profits trop faibles, il expédie ses esclaves pour Bassorah ou
Bagdad où il est certain de bien gagner et vite. Robertson dit aussi la
difficulté de se fier aux registres de douanes du golfe Persique mais évalue
les ventes chaque année à au moins deux cent cinquante esclaves à Bushire,
trois cent cinquante à Linger, trois cents à Gombroom et Bunder Abbas, cent
cinquante à Congoom, soit un total de mille cinquante418.
Quelques années plus tard, le sultan de Tunis interdisait le trafic des
Circassiens… mais ne disait rien des Noirs, et il est clair que la traite négrière
s’est maintenue encore pendant longtemps dans plusieurs pays où les
contrôles demeurèrent sans effet. Cette traite « court comme un fil écarlate
dans tout l’histoire de l’Afrique de l’Est jusqu’à nos jours419 ». De même, à
l’ouest, jusqu’aux rives de l’Atlantique : les chapitres consacrés à l’Afrique,
dans la Géographie universelle d’Elisée Reclus publiée en 1854, citent
encore plusieurs grands postes de traite fort actifs : Mourzouk, dans le
Fezzan, « grand marché d’esclaves et importante étape pour les caravanes »,
Kouba, dans le Darfur, ville animée, centre d’un commerce actif, « surtout
d’esclaves noirs », et, bien sûr, tout à l’ouest, Sijilmasa, d’où « chaque année
les Egyptiens ont fait, jusqu’à ces derniers temps, des chasses hideuses aux
nègres qui habitent les pays du Sud ». Et de noter aussi que « la Côte des
esclaves, du rio Volta à la rivière de Lagos, doit son nom au triste commerce
qui s’y fait encore malgré les surveillances des croisières européennes ». Ces
mêmes années, lors des expéditions de Barth, dans certaines zones du Bornou
ou du Kanem, les esclaves représentaient le tiers voire la moitié de la
population et tout noble peul avait encore ses villages d’esclaves420.
Des chasseurs d’esclaves exerçaient encore leurs sinistres commerces dans
les premières années du XXe siècle, dans les pays du Niger où, en 1906, l’émir
du Kontagora jurait qu’en cas de capture par les Anglais « il mourrait avec un
esclave entre les dents421 ». En 1953, dans une lettre adressée à Paris et lue à
l’Assemblée nationale, l’ambassadeur de France en Arabie saoudite affirmait
que des marchands établis à Djeddah ou à La Mecque envoient en Afrique
des émissaires naturalisés saoudiens mais d’origine sénégalaise pour la
plupart, chargés de leur ramener un certain nombre d’individus racolés dans
les villages du Soudan, de la Haute-Volta et du Niger ; Tombouctou, en
particulier, serait un centre souvent visité par ces tristes personnages qui,
volontiers, se présentent comme des « missionnaires » investis de la délicate
mission de conduire leurs compatriotes vers les lieux saints de l’islam, afin de
leur faire accomplir le pèlerinage et de leur enseigner le Coran en arabe422.
Il est clair que la traite musulmane, mise en place beaucoup plus tôt, s’est
aussi éteinte bien plus tard que celle des chrétiens. Elle a profondément
marqué nombre d’aspects de la société : « Au-dessous des Touaregs, il y a
dans les oasis des esclaves, les Imgh’âd, d’une race dégradée, nombreux,
presque noirs ; ils paraissent descendre des populations primitivement
berbères qui se seraient mélangées avec des nègres et auraient été plus tard
subjuguées par les Berbères de pure race423. » Et, au Bornou, dans les
années 1890, le pouvoir se trouvait tout entier aux mains des esclaves du
palais, les hacellawa424.

LE DÉPEUPLEMENT DE L’AFRIQUE

Ce fut pendant longtemps très ordinaire et ce l’est encore que d’affirmer


que l’esclavage fut seul responsable et de la dépopulation de l’Afrique et de
son retard économique. C’était l’occasion de ne désigner que les Européens
du temps des « voyages triangulaires », Français et Anglais, de les charger,
eux seuls, de tous les maux. Et de réduire l’esclavage par les musulmans soit
à rien, soit à beaucoup moins ; en tout cas, ne jamais admettre que le nombre
des victimes de la traite islamique ait été, au total, supérieur à celui des
esclaves vendus aux chrétiens.
Avancer des chiffres est s’exposer à bien des aléas. Pour l’étude de
l’esclavage en Afrique, la documentation tant rêvée, tant sollicitée par les
disciples de l’Histoire quantitative, se révèle désespérante, souvent
inexistante ou quasi, en tout cas marquée par un énorme, un monumental
déséquilibre : d’un côté une masse de contrats et de comptes, pour la France
et l’Angleterre (moins semble-t-il pour l’Amérique), de l’autre, chez les
musulmans de tous pays, absolument rien de précis pour la traite
transsaharienne et rien pour la mer Rouge ou l’océan Indien avant le XIXe
siècle. L’un des historiens qui, à juste titre, refusait de se lancer en ces
étranges spéculations chiffrées, ne manquait pas de noter, entre autres
lacunes, insuffisances et déserts de documentation, que « l’un des ports les
plus actifs du golfe Persique, celui de Sur, ne tenait aucun registre douanier
des importations d’esclaves425 ». Les registres fiscaux de Zanzibar, les seuls
répertoriés et, sans doute, les seuls bien conservés de nos jours, ne datent que
des années 1850. De toute façon, comment prétendre établir les moindres
statistiques et bilans alors que ce trafic, déjà plus ou moins clandestin et à
certaines époques surtout clandestin, échappant à tout contrôle, se trouvait
évidemment très diversifié, dispersé en de nombreux ports, ancrages et
marchés, aux mains de nombreux trafiquants ?
Rien de solide. Rien non plus de serein dans ces évaluations ni pour la
traite atlantique, ni, non plus, pour celle à travers le Sahara, infiniment plus
diffuse. Toute rigueur scientifique exclue, ne restaient que fantaisies ou
engagements et polémiques : « Les uns deviennent scrupuleux à l’excès,
faisant apparaître et disparaître leurs nègres comme des quilles ; les autres,
obsédés par ces forêts d’hommes fossiles… se lancent dans des hypothèses
hardies et font parader des millions de captifs en de flamboyantes processions
funéraires426. »
Longtemps, on en est resté à ces acrobaties statistiques. En 1990 encore,
Serge Daget reprend et fait siens les bilans établis quelque temps plus tôt par
Mme Coquery-Vidrovitch427. L’éminente spécialiste de l’histoire de
l’Afrique avait très exactement estimé le nombre des victimes des trois
grandes traites pour les comparer les uns aux autres428 ; ce qui donne :
– Traite atlantique européenne : 49,91 % (sic).
– Traite transsaharienne des musulmans : 31,74 %.
– Traite orientale des musulmans : 18,36 %.
Encore que l’on ait, tout compte fait, quelque 0,1 % de trop, cela autorise à
renvoyer, à très peu près, chrétiens et musulmans aussi coupables les uns que
les autres, à ne pas trop charger les pays d’islam.
Il semble bien que de telles aventures et élaborations statistiques tentent
encore un certain nombre d’historiens ou d’auteurs d’articles dans nos
journaux429. Comment ne pas admettre que toute mise en chiffres est, par
force, de fantaisie ou de parti pris. Le simple bon sens devrait pourtant inciter
à prendre en compte une réalité difficile à mettre en doute : la traite des
Français et des Anglais s’est maintenue pendant environ cent cinquante ans et
les traites musulmanes, transsahariennes et maritimes, pendant quelque mille
deux cents ans et davantage.

PORTUGAIS, AMÉRICAINS ET JUIFS


Parler de la traite des chrétiens et taire les musulmanes, ou les réduire à
trop peu, était déjà travestir la vérité. Fallait-il, de plus, pour cette traite
atlantique, ne citer que les armateurs de France ou accessoirement
d’Angleterre et ne rien dire des autres, notamment des Portugais qui furent, et
de très loin, les plus actifs sur place, solidement implantés, agents d’un
commerce pionnier et maintenu en pleine activité bien plus longtemps430 ?
Arrivés les premiers sur les côtes d’Afrique et sur les rives des fleuves, ils
furent bien les seuls, avec les Américains, à s’établir à demeure dans les
postes de traite à l’intérieur du continent, là où les Noirs étaient livrés sur le
marché bien plus nombreux qu’ailleurs. Ces hommes n’étaient pas seulement
capitaines de navires jetant l’ancre pour de courtes escales, le temps
d’embarquer les esclaves que d’autres Noirs leur vendaient, mais des
résidents, chefs d’entreprises florissantes, négriers au sol, propriétaires de
factoreries, d’entrepôts et même de troupes de rabatteurs.
La forteresse de Saõ Jorge de la Mina fut certes construite pour organiser
et protéger le trafic de l’or mais celui-ci entraîna très vite celui des esclaves,
tout aussi important. En décembre 1485, Jean II de Portugal accordait déjà
aux premiers émigrants embarqués pour l’île de Saõ Tomé l’autorisation
d’aller vendre ou troquer les produits de leur île « dans les cinq rivières aux
esclaves qui se trouvent au-delà de la forteresse de la Mina ». Ces « cinq
rivières » qui, d’abord, ne portaient pas de nom mais un simple numéro
(première, deuxième…) furent ensuite parfaitement identifiées et connues
tant des géographes que des trafiquants comme d’actifs marchés aux
esclaves431.
C’est la recherche des coquillages, les cauris, qu’ils pouvaient échanger
contre de la poudre d’or qui mena les Portugais à la découverte d’autres
portions de côtes et d’autres fleuves d’Afrique. Dès les toutes premières
années 1500, leurs pilotes avaient soigneusement reconnu les approches de la
côte, les écueils et les chenaux près des estuaires, et fait établir, pour de
larges secteurs du littoral, des cartes de grande précision432.
La traite portugaise des Noirs prit une telle importance qu’elle ne fut pas
laissée aux entreprises individuelles mais devint une véritable affaire d’Etat.
Les rois n’ont cessé de la contrôler et d’en tirer de grands profits, en vendant
l’affermage du négoce dans ce que l’on appelait tout communément dans les
textes officiels « les rivières aux esclaves » aux plus offrants : à Bartolomeo
Marchione, Florentin, jusqu’en 1495, et en 1502 au Juif portugais Fernaõ de
Loronha.
Ces hommes, vite familiers des usages et même des langues, se firent
accepter en Afrique noire bien mieux que les plus expérimentés des
armateurs et des négociants des autres nations européennes deux siècles plus
tard. Ils ont aisément acquis une bonne connaissance des pays et des peuples
et conclu toutes sortes d’ententes avec les indigènes. Le géographe Pereira
pouvait, dans les années 1500 déjà, recueillir de précises et précieuses
informations ramenées par les marins sur les hommes de la région du rio dos
Forcados et sur les « cinq rivières aux esclaves » : au plus proche du littoral,
étaient les Huela ; plus loin dans l’intérieur, les Subu (Sobo) qui produisaient
de grandes quantité de faux poivre, dit ici poivre du Bénin ; sur la rive sud du
rio, vivaient les Ijaws (Jos), guerriers que l’on disait cannibales mais avec qui
les Portugais faisaient régulièrement commerce d’ivoire et d’esclaves. Marins
et trafiquants savaient avec quels chefs, quels officiers du roi du Bénin,
prendre langue. De telle sorte que leurs navires jetaient d’abord l’ancre au
Bénin, livraient là non de la pacotille mais de belles pièces de toile et de
beaux vêtements, avant de gagner, accompagnés, aidés et surveillés par un
familier du roi, les lieux de traite sur les rives des fleuves.
Dans la région du rio Pongo, tristement célèbre entre toutes, les premiers
négriers n’eurent nul besoin d’élever de véritables fortins pour se mettre à
l’abri des massacres et des incendies. « Forbans et coureurs d’aventures », ils
trouvèrent chez les indigènes, chez les Soussous notamment, des hommes
prêts à bien supporter leur présence et à leur vendre des captifs. Mariés à des
Africaines, « filles de chefs baillées contre quelques brasses de toiles et des
dames-jeannes de rhum, belles esclaves prélevées dans le personnel
domestique », ils fondèrent des générations de chefs métis, les mulati, les
fotè, les crions (créoles), qui, le plus souvent, se mariaient entre eux. Ils
eurent la sagesse de ne pas s’opposer les uns aux autres et de s’entendre pour
se partager le territoire, chaque lignée demeurant chez soi sans faire du tort
aux voisins : à Dominghii, à Faber, Sangha, Bangalan, Kissing, Faringhia.
Aucune traite européenne ne fut, par la suite, l’égale de celle-ci. Aucun
navire d’autre nation n’a pénétré aussi profond dans les labyrinthes des
chenaux entre des rives couvertes d’épaisses frondaisons, pour atteindre les
moindres plages des estuaires et remonter les cours aussi haut en amont.

Peut-on imaginer que les Américains se soient contentés de recevoir des


navires d’Europe chargés de Noirs captifs ? Ils furent, au contraire, parmi les
plus actifs des armateurs et capitaines négriers. Leurs bâtiments de Maryland,
de Georgie et de Caroline allaient régulièrement en Afrique, plus
particulièrement sur la côte de Guinée qu’ils appelaient tout ordinairement la
« Côte des esclaves ». Ils avaient conclu des accords avec les rois de ce
littoral et avec ceux du Togo qui envoyaient leurs guerriers razzier à
l’intérieur du continent et livraient leurs prisonniers à Anecho (actuellement à
la frontière du Togo et du Dahomey), à Porto Novo et à Ouidah, sites
portuaires fortifiés. Au temps le plus fort de la traite, au début du XVIIIe siècle,
l’on comptait plus de cent vingt vaisseaux négriers, pour le plus grand
nombre propriété de négociants et armateurs juifs de Charleston en Caroline
du Sud et de Newport dans la baie de Chesapeake en Virginie (Moses Levy,
Isaac Levy, Abraham All, Aaron Lopez, San Levey), ou de Portugais, juifs
aussi, établis en Amérique (David Gomez, Felix de Souza), qui, eux, avaient
des parents au Brésil. A Charleston, une vingtaine d’établissements,
nullement clandestins, distillaient un mauvais alcool, principal produit
proposé en Afrique pour la traite des Noirs esclaves433.
Certains négriers américains, et non des moindres, se sont, à la manière des
Portugais et parfois de concert avec eux, solidement établis en Afrique, sur la
côte et même à l’intérieur, gérant alors en toute franche propriété
d’importants postes de traite, entrepôts et embarcadères pour les lointains
voyages. Ce que n’ont fait ni les Anglais ni les Français.

LES NOIRS, TRAFIQUANTS D’ESCLAVES

Jusqu’à ces tout derniers temps, à lire les ouvrages destinés à


l’enseignement et les articles de nos journaux, s’imposaient toujours les
mêmes images : les Européens faisaient débarquer leurs hommes en rangs
serrés, armés de fusils voire de canons, sur les côtes d’Afrique avec ordre de
capturer dans les villages, ici ou plus loin, hommes, femmes et enfants pris
par surprise, incapables de résister ni même de s’enfuir. Ils les parquaient
dans de misérables entrepôts, cabanes aux toits de palmes, et, dès qu’ils le
pouvaient, les faisaient monter à bord. De cette façon, n’entraient en scène
que les marins et les négociants et l’on négligeait les trafiquants africains,
premiers et principaux acteurs.
Pourtant, tous les témoignages, même les plus sévères, qui parlent de la
traite atlantique montrent clairement que les négriers de Nantes ou de
Bordeaux furent toujours des négociants, non des chasseurs d’hommes, et
cette traite, donc ce négoce, impliquait bien évidemment une collaboration
plus ou moins facile, plus ou moins étroite, avec des Africains qui leur
apportaient des Noirs captifs et savaient parler argent ou échanges. Les récits,
les procès-verbaux et les journaux de bord des capitaines montrent des
hommes pressés, pas du tout prêts à séjourner longtemps à terre, à battre le
pays pour s’assurer des prises et courir les hasards d’expéditions risquées.
Les capitaines jetaient l’ancre, négociaient au mieux et au plus vite, et
repartaient, heureux d’échapper au climat et aux fièvres. « Nos vaisseaux
fréquentent habituellement les côtes de Loango, Khakongo et autres
royaumes d’Afrique, bien que nos négociants mêmes n’y aient aucun
comptoir et que nous ignorions ce qui se passe dans ces Etats. On aborde
chez eux, on leur donne des marchandises d’Europe, on charge leurs esclaves
et on revient434. » Le 25 février 1735, le Phénix, armé à La Rochelle, arrivait
à Petit Popo, sur les côtes du Togo. Le capitaine va à terre, accompagné de
quelques hommes. Le roi du pays, que l’on nomme Champeaux, s’empresse
de le faire prisonnier avec le chirurgien de bord et le second pilote, et ne veut
les libérer que contre la promesse de lui acheter quatre mille Noirs. Les
Français ne peuvent payer pour autant d’esclaves et finalement, après de
longues palabres et de dures menaces, l’on s’entend sur seulement cinquante
captifs, « dont beaucoup étaient de nulle valeur », livrés contre deux cent
cinquante ancres d’eau-de-vie, cent vingt fusils, trois cents livres de cauris,
trois cents pièces de tissu, vingt-quatre barres de fer et un baril de farine de
Moissac. Les prisonniers s’empressent de remonter sur leur navire,
« craignant que Champeaux, ayant cuvé son vin, ne change d’avis435 ».
Il est évident que la traite européenne n’aurait pu se développer et atteindre
une telle importance sans les Noirs chasseurs et pourvoyeurs d’esclaves. Les
chefs africains ont, pour assurer et développer leurs trafics, lancé des troupes
de guerriers de plus en plus loin, aménagé marchés, entrepôts et ports
d’embarquement. « Dès la haute période négrière du XVIIIe siècle, les forts
contingents de captifs destinés à l’exportation provenaient du lointain
hinterland, voire de régions nettement continentales, éloignées parfois de
mille kilomètres et davantage des zones littorales. » Ce qui impliquait la mise
en place et la gestion d’un vaste système de captures et d’« une logistique des
transferts des captifs vers la côte, dépendants de la compétence de courtiers et
de trafiquants africains spécialisés ». Certains esclaves embarqués sur la côte
du Congo pouvaient venir d’aussi loin que les royaumes de Luyda et de
Luba436, à quelque deux cents kilomètres de là, où des marchands africains
de Loango s’étaient installés à demeure en plusieurs postes de traite. En
Angola, pour répondre aux acheteurs portugais, les caravanes de pombeiros
(esclaves domestiques de confiance), conduites la plupart du temps par des
Noirs experts en ce travail, esclaves eux-mêmes, revenaient de lointains
territoires de chasse, après une absence parfois de plus de deux ans437.
Ce misérable commerce du bétail humain était aux mains de chefs riches et
puissants qui tenaient en main toutes sortes d’approvisionnements : « Du
pays Badiar et du Fouta438 sont arrivées des charges de cuivre ; de
Bouré439 des bracelets et de la poudre d’or ; de la région de Faranah440 des
pointes d’ivoire ; mais de partout des esclaves. Tout cela est mis dans les
magasins du chef à Timbo441, à Labé442, là où réside cet homme puissant.
Quant à la manière dont tous ces produits ont été acquis, c’est plus difficile à
préciser : rançons de guerre, présents d’amitié et de vassalité, récoltes du sol,
pillages, droit du plus fort. Les magasins ont été remplis et maintenant il
s’agit de transporter tout cela vers la côte. » Ces chefs, gros négociants,
imposaient un véritable monopole de la traite et savaient le faire respecter.
« Au commencement de la saison sèche, le maître part avec une escorte sur
laquelle il a droit de vie et de mort. Il campe sur les sentiers parmi les plus
fréquentés, parmi ceux qui conduisent à la mer. Il envoie des hommes, par
petits détachements, occuper les autres pistes, de manière à bloquer toutes les
voies d’accès dans le voisinage. Tous les colporteurs ainsi drainés viennent
grossir la troupe et donner de l’importance à celui qui les conduit. » Plusieurs
jours avant qu’elle n’arrive, des coureurs annonçaient le retour de la
caravane. « On lui fait fête, l’on va à sa rencontre pour l’accompagner et
l’honorer : griots, danseurs, musiciens, beaux parleurs sont députés vers la
troupe qui descend. » Ce sont les « enjôleurs », les « cajoleurs », les
« aboyeurs du mangué ». Les hommes du chef caravanier chargent leurs
vieilles pétoires et la mousqueterie commence ; lui répondent les longs
canons de bronze de la factorerie et la poudre parle longtemps ; les collines
renvoient l’écho des décharges ; le village lui-même est comme perdu dans
un nuage impalpable et c’est dans un brouillard blanc que semble enfin
déboucher l’avant-garde. »
C’était l’événement de l’année. Les ventes d’esclaves duraient des jours et
des jours. Les bœufs, moutons, chèvres, cabris passaient régulièrement dans
les marmites. Les femmes qui avaient accompagné les porteurs, venaient
chaque jour quémander quelque beau pagne. Quand on avait affaire à des
fétichistes (non-musulmans), les dames-jeannes de rhum et de vin de palme
se vidaient en un clin d’œil. Et, à la tombée de la nuit, par clair de lune, la
danse faisait rage, au rythme sourd du kirinyi, tout ce tapage couvert par les
salves d’artillerie dont frissonnaient les coteaux. Tout cela aurait été fort
dispendieux pour l’acheteur, s’il n’avait pris ses précautions en donnant ses
prix. Et puis, il s’agissait de gagner « bon nom443 ».
Dans l’Afrique de l’Ouest, à la différence des comptoirs musulmans de
l’Afrique orientale, les ports où abordaient les navires n’étaient nullement
sous le contrôle des négociants et des négriers d’outre-mer, mais tous aux
mains des Noirs esclavagistes ou, plutôt, de leurs souverains. C’est le roi du
Loango (Ma-Loango) qui fit aménager les ports de Mayumba444 et de
Loango. Le mafouk, grand et riche personnage, responsable de la traite, y
régnait en maître. Ses hommes attendaient les navires, aidaient, ici à franchir
la barre ou à ramer sur les chaloupes, et là à guider les bâtiments le long de la
côte, entre les îles, vers un estuaire, par un réseau quasi inextricable de
chenaux où les pilotes européens auraient été incapables de se retrouver445.
Ce trafic négrier des Africains, les captures, les caravanes, le casernement
dans les baraquements ou les parcs à esclaves et la gestion des
embarquements prirent une telle importance que cette activité devint vitale
pour nombre d’Etats d’Afrique noire, support principal de leur économie. De
telle sorte que des hommes politique d’Europe n’hésitaient pas à poser la
question : « Qu’adviendra-t-il lorsque, par des mesures unilatérales, les
Européens demandeurs de main-d’œuvre et pourvoyeurs de produits
fabriqués décideront de mettre fin à ce trafic par lequel et pour lequel les
Etats négriers d’Afrique s’étaient créés, trafic qui autorisait plus que leur
survie, leur expansion446 ? »

Les zones d’ombre sur ces aspects, non négligeables bien au contraire, de
l’histoire de l’esclavage des Noirs commencent à s’atténuer grâce aux travaux
des historiens des pays d’Afrique qui n’hésitent plus, depuis quelque temps, à
entreprendre de véritables recherches et, bravant sans doute l’opinion, à les
faire connaître. « Il s’agit là d’une nouveauté scientifique littéralement
considérable car elle suppose le courage et la force d’assumer sa propre
histoire, serait-elle cruelle447. »
Mais la détermination et le courage d’assumer sa propre histoire ne sont
pas choses communes. Les Etats et les peuples autrefois engagés dans ce
terrible et sordide trafic, dans cette exploitation cruelle, éhontée, d’autres
hommes s’y sont sciemment opposés, soit par une sorte d’autodéfense pour
éviter les critiques, soit pour parer le passé d’autres couleurs, soit même par
refus de repentance. Le silence et ces lamentables faux-fuyants s’expliquent
moins de la part de très nombreux auteurs d’Occident, français
principalement, qui ne portent que peu d’attention aux négriers de l’Islam, et
s’appliquent à dire que leur action ne fut, tout compte fait, pas du tout
dévastatrice. Ces auteurs ont fait un choix. Ce ne fut pas le seul : alors que
nos manuels d’enseignement décrivent sans indulgence les « voyages
triangulaires » des armateurs de Saint-Malo et des ports de l’Atlantique,
aucun livre destiné à un large public ne témoigne du nombre considérable de
femmes achetées du XIIIe au XVe siècle dans les lointains comptoirs d’Orient,
en mer Noire surtout, amenées esclaves domestiques à Venise, Gênes,
Florence et dans toutes les cités d’Italie, phares d’une civilisation policée que
nous appelons la Renaissance448.
Nos auteurs ont-ils pris en compte le fait que Nantes, La Rochelle,
Bordeaux et tous les ports de l’Atlantique étaient des cités soumises à un roi
et que la traite était, en leur temps, liée à l’exploitation coloniale des terres du
Nouveau Monde, alors que les villes « libres » d’Italie leur étaient toujours
présentées comme de véritables « républiques marchandes » ?
Dès lors que l’historien veut s’ériger en juge ou se croit tenu de l’être, tout
est faussé. La pression politique et sociale, souvent étrangement opiniâtre,
n’a, en tout temps et en tous pays, cessé de peser sur l’enquête et sur les
discours.
NOTES

Abréviations

CUOQ : J.-M. CUOQ, Recueil des sources...


IBN BATTUTA, éd. P. Charles-Dominique.
IFAN : Institut fondamental d’Afrique noire
IFAO : Institut français d’archéologie orientale
IBN JOBAYR, éd. P. Charles-Dominique
LEVTZION : N. LEVTZION et J.F.P. HOPKINS, Corpus of Early...
T.E.F. : Tarik el-Fettach.
T.E.S. : Tarik es-Soudan.

INTRODUCTION

1 In Islamica, 1955, cité par F. RENAULT, Problèmes de recherches…,


p. 37.
2 M. GORDON, L’Esclavage dans le monde arabe…, p. 8.
3 Cité par B. LEWIS, Islam from the Prophet…, p. 3.
4 M. GORDON, L’Esclavage dans le monde arabe…, p. 35.
5 AMADOU HAMPATE BÂ, in Colloque d’Abidjan, avril 1961, cité par V.
MONTEIL, l’Islam noir…, p. 336.
6 ibid.
7 M. GORDON, L’Esclavage dans le monde arabe…, p. 44.

1. LES BLANCS, CAPTIFS ET ESCLAVES


8 H. PIRENNE, Mahomet et Charlemagne, Paris, 1937.
9 E. ASHTOR, « Quelques observations… », p. 175.
10 Ibn Khurdahteh, géographe et astronome, écrit dans les années 840.
11 Ibn al-Fakih, géographe arabe ; écrit dans les années 900-905. Auteur
également d’un recueil de poèmes.
12 Ibn Haukal, né à Bagdad en 1122, mort en 1213. Auteur de traités de
médecine, de physique et de grammaire.
13 Al-Istakhri, géographe arabe, première moitié du Xe siècle.
14 Tout ceci dans E. ASTHOR, Quelques observations…, p. 177.
15 « Le Victorieux ». Général, ministre du calife de Cordoue Hicham II. Il
fit agrandir la mosquée de Cordoue. Mort en 1082.
16 M. A. LADERO QUESADA, « La esclavitud por guerra a fines del siglo
XV : el caso de Malaga », Hispania (Madrid), 1967, p. 63-88.
17 T. TOBLER-A. MOLINIER, Itinera Hierosolymitana et descriptiones
Terrae Santae, Genève, 1879, p. 256, cité par E. ASHTOR, Quelques
observations…, p. 177.
18 M. LOMBARD, L’Islam en sa première grandeur…, p. 197.
19 B. BLUMENKRANZ, Juifs et Chrétiens dans le monde occidental, 430-
1096, Paris, 1960. IBN KHURDAHBEH, cité par E. ASHTOR, Quelques
observations…, p. 185.
20 E. ASHTOR, Histoire des Juifs de l’Espagne musulmane, Jérusalem,
1966, p. 296. « Gli Ebrei nel commercio mediterraneo nell’alto medioevo
(sec. X-XI) », Settimana di Studio sull’alto Medioevo, Spolète, 1980, p. 401-
487.
21 V. E. SABBE, « Quelques types de marchands des IXe et Xe siècles »,
Revue belge de philologie et d’histoire, 1934, p. 176-187.
22 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 108.
23 Tha’alibi est le nom de plume, le nisba, d’au moins trois auteurs. Le
nisba est un qualificatif ajouté à un nom. Il témoigne de particularités
physiques ou d’un itinéraire géographique et intellectuel. Ce peut-être ici ou
Abu Mansur, qui vécut de 961 à 1038, auteur de nombreux ouvrages,
d’anthologie et de littérature, et aussi d’une Collection de proverbes, ou un
autre Abu Mansur, historien, mort en 1021. Les Bouyides, dynastie quasi
indépendante du calife de Bagdad, établie en 935 dans l’ouest de la Perse.
24 M. CANARD, « La relation du voyage d’Ibn Fadlan chez les Bulgares de
la Volga », Annales de l’Institut d’études orientales d’Alger, 1958, p. 1-146.
25 Abu Hamid al-Andalus, né à Grenade en 1080, mort à Damas en 1170,
a effectué plusieurs voyages en Egypte, en Perse et jusque dans les pays de la
Volga.
26 E. ASHTOR, Quelques observations…, p. 193.
27 Les auteurs ne s’accordent pas sur la signification de ce mot. Ce
pourrait être « ceux qui connaissent les chemins » ou « ceux qui habitent les
pays du Rhône ». Cf. BLUMENKRANZ, Juifs et Chrétiens…, (voir supra,
note 12) et L. RABINOWITZ, Jewish Merchant Adventurers, Londres, 1948, et
« The routes of the Radanites », The Jewish Quartely Review, 1944, p. 251-
280.
28 Port d’Anatolie, au sud-est d’Izmir, face à l’île de Samos.
29 I. MELIKOFF-SAYAR, Le Destin d’Umur Pacha, Paris, 1954.
30 BERTRANDON DE LA BROQUIÈRE, Le Voyage en la terre d’outre-mer, éd.
H.A. SCHEFFER, Paris, 1892.
31 N. WEISSMAN. Les Janissaires, Paris, 1964.
32 P. SEBAC, « Cartes, plans et vues générales de Tunis et de La Goulette
aux XVIIe et XVIIIe siècles », Mélanges Ch.-A. Julien, 1964, p. 89-101.
33 FÉLIX FABRI, Le Voyage en Egypte, p. 701.
34 Sur Ibn Battuta, cf. infra, p. 170-173.
35 IBN BATTUTA, p. 858.

2. LA CHASSE À L’HOMME CHEZ LES NOIRS

36 Abd Allah ibn Sarth, en 644 nommé gouverneur de l’Egypte par le


calife Othman. Cf. B. LUGAN, Histoire de l’Egypte, p. 117 sq.
37 MAQRIZI, cité par CORNEVIN, Histoire de l’Afrique…, p. 132 et par B.
LEWIS, Race et couleur…, p. 127-128, d’après MUHAMMAD HAMIDULLAH,
Corpus des traités et des lettres diplomatiques de l’Islam à l’époque du
Prophète et des Khalifes orthodoxes, Paris, 1935, p. 127-129.
38 Busr ben Arbi Artah. Arabe, né à La Mecque peu avant l’hégire, de la
tribu de Qoreich. Bédouin de tradition. L’un des plus prestigieux chefs
d’armées du calife, a pris part à la conquête de l’Afrique.
39 Kawar : groupe d’oasis situées sur la route entre le lac Tchad et le
Fezzan, la principale étant Bilma.
40 IBN’ABD AL-HAKAM (803-871), cité par LEVTZION, p. 11 sq.
41 J.-M. CUOQ, L’Islamisation…, p. 167.
42 Cité par J.-M. CUOQ, ibid., p. 198.
43 Al-Umari, né à Damas en 1301, mort au Caire en 1349. A vécu
plusieurs années au Caire. Son père était un important officier de la
chancellerie des mamelouks au Caire et à Damas.
44 Au sud du port de Zeila, autour de la ville d’Harar.
45 J.-M. CUOQ, L’Islam et l’Ethiopie…, p. 200.
46 Ibid., p. 194.
47 Sur tout cela : J.-M. CUOQ, L’Islam et l’Ethiopie…, op. cit.
48 Abu Bakr, sultan du Caire, fils de Nasir. Cruel, insupportable, n’a régné
que de 1340 à 1341. Cf.B. LUGAN, Histoire de l’Egypte, p. 167.
49 Le Futih al-Habasha, trad. R. BASSET, 1897, cité par CUOQ, Histoire de
l’islamisation…, p. 227). Nur (Nouri), dans la haute Nubie, près de Dongola.
50 Cité ibid., p. 195.
51 Cité par J.-M. CUOQ, Histoire de l’islamisation…, p. 220.
52 W. EL COUETLMAN, Chronique de Galâwdêmos, roi d’Ethiopie, texte et
traduction, Paris, Bibliothèque des hautes études, no 104.
53 IBN KHALDUN, Histoire des Berbères…, t. I.p. 212, cité par T. LEWICKI,
Origines…, p. 208.
54 Cité ibid., p. 210.
55 AL-BECHRI, Description…, p. 1067, cité par J.M. CUOQ, Les
Musulmans…, p. 75.
56 B. LUGAN, Histoire du Maroc…, p. 68-72.
57 R. MAUNY, « L’expédition marocaine d’Ouadane vers 1543-1544 »,
Bulletin de l’IFAN, 1949.
58 D. DE HAEDO, Histoire des rois d’Alger, trad. H.-D. DE GRAMMONT,
Paris, 1998, p. 90.
59 Les Beni Wattasa, Berbères, venus du sud de la Tripolitaine, alliés aux
Beni Mérine alors au pouvoir, se sont installés dans le Rif et ont entrepris la
conquête du Maroc. Leur chef, Mohammed Ech-Cheikh, s’empara de Fez
en 1472.
60 Il était le frère du sultan Abd el-Malek (1576-1578) mort à la bataille de
l’oued el-Makhazen, dite « bataille des Trois Rois », victoire contre les
Portugais où le roi Dom Sébastien fut tué.
61 B. LUGAN, Histoire du Maroc, p. 151-182. H. DE CASTRIES, « La
conquête du Soudan par el-Mansur (1591) », Hesperis, 1923, p. 433-488. L.
KABA, « Archers, Musketeers and Mosquitoes : the Moroccan Invasion of the
Sudan and the Songhay Resistance (1591-1612) », Journal of African
History, 1981, p. 457-475.
62 C. MEILLASSOUX, Anthropologie de l’esclavage, p. 45. B. LUGAN,
Histoire du Maroc, p. 178-182. R. RICARD, « Le Maroc à la fin du XVIe siècle,
d’après la Jornada de Africa de Jeronimo de Mendoça », Hesperis, 1957,
p. 179-204. Les Zaghawa sont des Berbères qui, venus de l’Est, s’étaient
établis, au XIe siècle, vers le Niger, à l’est de Gao ; cf. CUOQ, carte p. 18.
63 A. TOURMAGNE, Histoire de l’esclavage ancien et moderne, Paris, 1880,
p. 217.
64 A. BRUTAILS, Etude sur l’esclavage en Roussillon du XIIIe au XVe siècle,
Paris, 1886, p. 12.
65 Storia d’Italia di Francesco Guicciardini, t. II, BARI, 1929, Lib. V, cap.
V, p. 24.
66 Routier…, trad. V. MONTEIL, p. 58.
67 Cité par R. CORNEVIN, Histoire de l’Afrique…, p. 246.
68 J.M. CUOQ, Histoire de l’Islamisation…, p. 3 sq.
69 AL-BECHRI, Description…
70 NEVTZION, p. 368-369.
71 J.-L. TRIAUD, « Quelques remarques sur l’islamisation du Mali des
origines à 1300 », Bulletin de l’IFAN, 1968, p. 1326-1352.
72 J. Cl. ZELTNER, « Histoire des Arabes riverains du lac Tchad », Annales
de l’Université d’Abidjan, série F., 1970, p. 110-236.
73 Mihmandar : grand officier, chargé au Caire plus particulièrement du
protocole.
74 IBN MASALIK, 1342-1349, cité par J.-M. CUOQ, p. 278.
75 R. MAUNY, Tableau géographique…, p. 210.
76 J.M. CUOQ, L’Islamisation…, p. 254.
77 IBN BATTUTA, p. 1039.
78 J.M. CUOQ, L’Islamisation…, p. 85.
79 IBN JOBAYR, p. 104-105.
80 Anjaba est l’île où s’est établi Zanzibar.
81 IBN BATTUTA, p. 608.
82 A. PAPADOPOULO, L’Islam et l’art musulman, Paris, Mazenod, 1976, ill.
no 534.
83 Illustrations nos 14 et 15 dans B. LEWIS, Race et couleur…
84 C. RITCHIE, « Deux textes sur le Sénégal », Bulletin IFAN, 1968, p. 288-
353.
85 AL-MAGHHILI, 1493, et Tarikh es-Soudan, cités par CUOQ, p. 409.
86 Sur le Niger, près de Tombouctou.
87 R. MAUNY, Tableau géographique…
88 L. KABA, « Les chroniqueurs musulmans et Sonni Ali ou un aperçu de
l’islam et de la politique au Songhaï au XVe siècle », Bulletin de l’IFAN.
1978, p. 48-65.
89 CUOQ, p. 199.
90 G. N. KODJO, Razzias et développement…, p. 34.
91 Confédération de nomades, occupant une large part du désert entre le
Hedjaz, la Syrie et l’Egypte.
92 AL-KALKASHANDI, cité par CUOQ, p. 376.
93 V. MONTEIL, L’Islam noir…, p. 337. M. GORDON, L’Esclavage dans le
monde arabe…, p. 235 sq. Cf. aussi, pour d’autres pays de l’Afrique noire :
S.M. BALDE, « L’esclavage et la guerre sainte au Fouta-Djalon », in
MEILLASSOUX, L’Esclavage précolonial…, et L. BAZIN, « Guerre et servitude
à Ségou », ibid.
94 Baguirmi : peuple d’Afrique noire, entre le Tchad et le Chari, au sud du
Kanem. Devint un sultanat musulman.
95 Entre le Niger et le lac Tchad, peuplé des Noirs Haoussas.
96 J. DEVISSE, « L’exportation d’êtres humains hors d’Afrique : son
influence sur l’évolution de l’histoire du continent », in Colloque Daget,
p. 113-119).
97 V. MONTEIL, L’Islam noir…, p. 335.
98 J.-L. BOUTEILLIER, « Les captifs en AOF », Bulletin de l’IFAN, 1968,
p. 515-535.
99 B. I. OBICHERE, « Women and Slavery in the Kingdom of Dahomey »,
Revue française d’outre-mer, 1978, p. 5-20, cité par B. LUGAN, Vérités et
légendes…
100 Région du lac Tchad, aux confins du Sahara. Ancien royaume peuplé
par les Mabas, soumis au XVe siècle par des métis arabes du Darfur, les
Toundjours.
101 H. BARTH, Voyages et découvertes dans l’Afrique…
102 Identification incertaine. Certains auteurs ont affirmé que ce pouvait
être Madagascar, mais la thèse n’est plus admise. Ce serait plutôt une des
deux îles, Pemba ou Zanzibar.
103 BUZURG IBN SHAHRIYAR, Kitab’Ajâ’ib al-Hind, éd. P. A. VAN DER LITH,
Leyde, 1883-1886, trad. anglaise dans B. LEWIS, Islam from the Prophet…,
p. 82-87.
104 Hudud al-Alam, ouvrage persan cité par C. MEILLASSOUX,
Anthropologie de l’esclavage, p. 143 sq.
105 AL-ZUHRI, entre 1137 et 1154 ; cité par LEVTZION p. 98.
106 Cité par P. WHEATLEY, Analecta Sino-African Recensa, in CHITTICK et
ROTBERG, East African…, p. ll-146, ici p. 109.
107 IDRISI, Description de l’Afrique…
108 Cité par C. MEILLASSOUX, L’Esclavage en Afrique…, p. 154-155.
109 Cf. infra, les marchés aux esclaves, p. 139-148.
110 B. I. OBICHERE, Slavery… E. DAUMAS, Le Grand Désert. Code de
l’esclavage chez les musulmans, Paris, 1857. VIVANT DENON, Voyages dans
la basse et la haute Egypte durant les campagnes de Bonaparte, Londres,
1809.
111 G.N. KODJO, Razzias et développement…, p. 29.
112 Soit un million de mitkhâls ou environ quatre tonnes et demie d’or,
d’après G.N. KODJO, ibid., p. 27.
113 LÉON L’AFRICAIN, p. 480-481, cité par MAUNY, Tableau
géographique…, p. 338 et par G.N. KODJO, Razzias et développement…,
p. 27.
114 C. MEILLASSOUX, Anthropologie…, p. 47.
115 Pays sur le cours inférieur du Niger, au sud, sur la rive droite.
116 Sur tout cela : T.E.S., 20.85.104. –T.E.F., 135.145.214., cités par C.
MEILLASSOUX, Anthropologie…, p. 46-47.
117 A l’ouest du Niger, au sud de Gao, cf. B. LUGAN, Atlas…, carte p. 120.
118 Sur tout cela et, plus particulièrement sur les expéditions des Askias
maîtres de Gao dans le Gourma, voir le T.E.S.p. 147-148 et p. 156-157, cité
par G. N. KODJO, Razzias et développement…, p. 30.
119 T.E.S., cité par G. N. KODJO, ibid., p. 25
120 C’est l’ancien nom du pays des Mandé.
121 G. N. KODJO, Razzias et développement…, p. 25 et 29.
122 C. MEILLASSOUX, Anthropologie…, p. 160 sq.
123 T.E.S., cité par G. N. KODJO, Razzias et développement…, p. 30.
124 C. MEILLASSOUX, Anthropologie…, p. 154-155.
125 A. DIOP, L’Histoire noire pré-coloniale, p. 14.
126 V. MONTEIL, L’Islam noir…, p. 330 sq.
127 J.-F. LANDOLPHE, Mémoires… Capitaine de L’Africaine, en 1778, pour
la Compagnie de Guyane, cité par CORNEVIN, Histoire de l’Afrique…

3. AVENTURES ET TRAFICS

128 Cf. carte no 2, p. 311.


129 CH. DE LA RONCIÈRE, Histoire de la découverte…
130 Oasis sur la route entre Zemmour et Aoudaghost dans le territoire des
Lamtuna.
131 CÀ DA MOSTO, cité par R. JOBSON, The Golden Trade…, p. 252-253.
132 DIEGO GOMES, De la première découverte…, p. 34-36.
133 ANDRES ALVARES DE ALMADA 1584, cité par R. JOBSON, The Golden
Trade…, p. 275-276.
134 A. W. LAURENCE, Trade Castles and Forts of West Africa, Londres,
1963. J. CORDEIRO PEREIRA, Le Troc de l’or à Mina pendant les règnes du roi
Jean III et du roi Sébastien, Paris, 1990.
135 M. LOMBARD, « L’or musulman, du VIIe au XIe siècle », Annales, 1947,
p. 143-170.
136 Près de l’actuelle Quelimane.
137 Navigazioni de THOME LOPES, et récit de BALTHAZAR SPRENGER, au
service d’Anton Welser d’Augsbourg. Voyage de Francisco de Almeida
en 1505.
138 Monomatapa (« seigneurs des mines »), empire bantou formé au IXe
siècle qui contrôlait les routes des mines, loin à l’intérieur du continent. Les
Portugais ont, de Sofala, signé des accords avec leurs chefs, obtenant ainsi
des avantages commerciaux et des privilèges fiscaux pour le trafic de l’or.
139 AL’UMARI, cité par J.-M. CUOQ, Islamisation…, p. 4-5.
140 AL-BEKRI, Routier…, p. 73.
141 Cité par R. JOBSON, The Golden Trade…, p. 261.
142 AL-SHARISHI, 1223, cité par CUOQ, p. 188.
143 YAKUT, 1220, cité ibid., p. 183-184.
144 MAS’UDI, 956-957, historien et géographe. Auteur des Prairies d’or et
du Livre de l’Avertissement, cité par CUOQ, p. 60-61.
145 YAKUT : YAQUOUT ABU ABDALLAH (1179-1229), esclave grec
affranchi, grand voyageur, auteur d’une Encyclopédie géographique.
146 J.-M. CUOQ, Histoire de l’islamisation… C. MEILLASSOUX,
Anthropologie.
147 R. MAUNY, « Le Périple de la mer Erythrée », Journal de la Société
des Africanistes, 1968.
148 Calife abbasside (685-705) qui assura la dynastie et réprima les
révoltes des Arabes d’Arabie et de l’Irak.
149 Au nord de l’île de Pate. Cf. carte no 3, p. 307.
150 E. CERULLI, Somalia… . A. NÈGRE, Mogadiscio…
151 Chronique de Pate, citée par GUILLAIN, Documents, t. I., p. 280 et par
CUOQ, p. 65.
152 Quarmates : fidèles de la branche ismaïlienne, secte de chiisme
extrémiste qui prêchait l’égalitarisme social, qui s’étaient emparés de
Bahrein. Sur tout cela, cf. également : J.S. TRIMINGHAM, Islam in East Africa,
Oxford, 1959.
153 Changa (Shunga) : île près de Kilwa.
154 Chronique de Kilwa, citée par R. CORNEVIN, Histoire de l’Afrique…,
p. 230. Mithkâl : unité de poids généralement réservée à l’or. Les premières
pièces d’or, frappées par le calife omeyyade Abd al-Malik, avaient le même
poids d’or que le besant byzantin : 4,25 gr. L’habitude fut de considérer ce
poids comme l’étalon d’or du dinar, le mitkhâl. L’équivalence avec le dinar
fut longtemps respectée. Mais, en 775, le mitkhâl fut porté à 4,72 gr.
155 N. CHITIK, Kilwa and… E.A. ALPERS, The East African Slave Trade,
Berkeley, 1967. GUILLAIN, Documents…
156 IBN BATTUTA, p. 607.
157 G.S.P. FREEMAN-GRENVILLE, The East African…, IV, p. 131.
158 JOAÕ DE CASTRO (1500-1548) fut gouverneur et vice-roi des Indes pour
le roi de Portugal. Il écrivit lors de son premier voyage, en 1538, le premier
de ses trois célèbres Roteiros.
159 G.S.P. FREEMAN-GRENVILLE, The East African…, IV, p. 67. L’auteur
affirme que ces « peuples de la mer » doivent être des Japonais.
160 IBN BATTUTA, note p. 1171.
161 BOUTILLIER, Les Captifs…
162 M. LOMBARD, L’Islam dans sa première grandeur…, p. 213.
163 Cité par LEVTZION, p. 128.
164 AL-BEKRI, Routier…, p. 78.
165 IBN BATTUTA, p. 1027. Mitkhâl : cf. supra, note 27.
166 IBN BATTUTA, cité par R. MAUNY, Extraits…, p. 73.
167 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 130.
168 J. ILIFFE, Les Africains. Histoire d’un continent, Cambridge, 1995,
p. 79.
169 AL-BEKRI, Routier…, p. 42 et V.M. GODINHO, O Mediterraneo…,
p. 79. J. M. LESSARD, « Sijilmassa, la ville et ses relations commerciales au
XIe siècle d’après al-Bekri », Hesperis-Tamuda, X, 1969.
170 IBN BATTUTA, p. 1027.
171 AL-BEKRI, Routier…, p. 53.
172 LÉON L’AFRICAIN, cité par MEILLASSOUX, Musulmans de l’Afrique de
l’Ouest, p. 246.
173 Le Tarik es-Soudan, repris par l’ensemble des africanistes, situe la
fondation de Djenné au VIIIe siècle de notre ère ; cependant les travaux
récents et les fouilles, entreprises entre 1977 et 1981, ont fait apparaître que
Djenné existait déjà au IIIe siècle avant J.-C., vers 250 environ. Cf. Z.
DRAMANI-ISSIFOU, Islam et société…
174 EL-SADI, Tarikh es-Soudan, cité par MAUNY, Tableau géographique…,
p. 200. CH. MONTEIL, Une cité soudanaise : Djenné, métropole du delta
central du Niger, Paris et Londres, 1971.
175 IBN BATTUTA, p. 596
176 Ibid., p. 602 et 596.
177 Ibid., 597.
178 A. NÈGRE, Mogadiscio…, p. 11.
179 IBN BATTUTA, p. 604.
180 G.S.P. FREEMAN-GRENVILLE, The East African…, IV, p. 163.
181 A. NÈGRE, Mogadiscio…
182 Identification incertaine. Hypothèse souvent retenue : ruines de
Koumbi-Dâleh, au sud de la Mauritanie. Cf.V. MONTEIL, notes à AL-BEKRI,
Routier…, p. 109.
183 AL-BEKRI, Routier…, p. 72.
184 Au sud-ouest de Marrakech, sur la route de l’actuelle Ouarzazate.
185 AL-BEKRI, Routier…, p. 47.
186 CUOQ, p. 259.
187 Cf. en particulier : F. HÉRITIER, Des cauris et des hommes : production
d’esclaves et accumulation de cauris chez les Samo (Haute-Volta), in C.
MEILLASSOUX, 1975.
188 IBN BATTUTA, p. 925.
189 J. CORDEIRO PEREIRA, Le Troc de l’or à Mina pendant les règnes du
roi Jean III et du roi Sébastien, Paris, 1990.
190 PIGAFRETTA, Relationes del Reame… E. DARTEVELLE, Les « Nzimbi »,
monnaie du royaume du Congo, Bruxelles, 1953.
191 IBN BATTUTA, p. 927.
192 Ibid., p. 1029.
193 V. M. GODINHO, O Mediterraneo…, p. 101 sq.
194 B. ROSENBERG, « Tamdult, cité minière et caravanière pré-saharienne
(IXe-XIVe siècles », Hesperis-Tamuda, 1970, p. 103-140.
195 Ce pays et ce peuple ne semblent pas avoir été exactement identifiés.
Cf. V. MONTEIL, Routier de AL-BEKRI, p. 67.
196 V. M. GODINHO, O Mediterraneo…, p. 131-132.
197 IBN BATTUTA, p. 912.
198 IBN HAWQAL (en 967 ou 977), cité par LEVTZION, p. 43.
199 IDRISI, cité ibid., p. 128.
200 IBN HAWQAL, 967 ou 977, ibid, p. 43 sq.
201 TARIKH AL-FATTACH, 1964, p. 313. Cité par Z. DRAMANI-ISSIFOU, Islam
et Société…
202 Pour tout cela cf. ibid.
203 T.E.S. cité ibid.
204 Royaume fondé par des Peuls qui, du Nord, fuyaient les attaques des
Almoravides au XIe siècle ; situé à l’ouest du cours supérieur du Niger ; ville
principale : Macina.
205 C. MEILLASSOUX, Anthropologie…, p. 253.
206 R. MAUNY, Routier…, p. 244.
207 CORNEVIN, Histoire de l’Afrique…, p. 405.
208 IBN JOBAYR, p. 230-231.
209 Seule exception : les Ibadites. Cf.T. LEWICKI, Traits d’histoire du
commerce saharien… et « Quelques extraits inédits relatifs aux voyages des
commerçants ibadites nord-africains au pays du Soudan occidental et central
au Moyen Age », Folia Orientalis, II, 1960, mais ces lettres sont d’un intérêt
limité et donnent peu d’informations sur les trafics et les parcours.
210 AL-BEKRI, cité par N. LEVTZION p. 67.
211 IBN JOBAYR, p. 233.
212 YAKUT (1220), cité par CUOQ, p. 183.
213 IBN BATTUTA, p. 1025, ces bœufs sauvages sont des antilopes addax.
214 Cf. supra, note 89.
215 IBN BATTUTA, p. 1037
216 IBN BATTUTA, cité par R. MAUNY, Extraits…, p. 73.
217 Tribu berbère, Touaregs, dans le pays des Haoussas, au nord du Mali
actuel.
218 Sur tout cela : AL-BEKRI, Routier… et IBN BATTUTA, p. 1024-1027.
219 Chaîne de montagnes reconnue et nommée par les navigateurs
portugais, qui, en Mauritanie, domine le haut plateau de l’Adrar.
220 IBN BATTUTA dans R. MAUNY, Extraits…, p. 79.
221 ALMADA, cité par R. JOBSON, p. 278.
222 LÉON L’AFRICAIN, éd. 1956, p. 473-474, cité par J.-M. CUOQ,
Musulmans en Afrique…, p. 244.
223 AL-QASTALANI, cité par V.M. GODINHO, O Mediterraneo…
224 P. CHARLES-DOMINIQUE, Voyageurs arabes, p. 1286.
225 Turc, né en 1791, mort en 1859 en Cyrénaïque. A vécu à Fez et en
Tripolitaine, puis à La Mecque, de 1830 à 1843. A fondé cet ordre de
confraternité militaire en 1837, le siège de l’ordre étant d’abord à Temessa,
puis à Djaghbub (de 1855 à 1895) où la zawiya était surtout peuplée
d’esclaves libérés, enfin transféré à Kufra.
226 Zawiya : lieu de prières, sorte de monastère fortifié comparable aux
ribats, sortes d’ermitage aussi, autour d’une humble mosquée.
227 Cité par CUOQ, p. 122.
228 M. GORDON, L’Esclavage dans le monde arabe…, p. 153.
229 MERCADIER, 1971, cité par C. MEILLASSOUX, Anthropologie de
l’esclavage…, p. 69.
230 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 161.
231 IBN JOBAYR, p. 104-105.
232 Cité par B. LUGAN, Vérités et légendes…, cf. supra, note 64 chap. II.
233 G. R. TIBBETTS, Arab Navigation… J.T. REINAUD, Relations des
voyages faits par les Arabes et les Persans dans l’Inde et la Chine, Paris,
1845.
234 J. POUJADE, La Route des Indes et ses navires, Paris, 1946.
235 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 127.
236 Le Hudud al’Alam, trad. MINORSKY, 1937, p. 164, cité par J.-M. CUOQ,
L’Islam en Ethiopie.
237 Ville du Yémen, située au nord de Ta’if, grand marché aux esclaves
noirs.
238 J.-M. CUOQ, L’Islam en Ethiopie…, p. 48.
239 Port du golfe Persique situé à l’ouest d’Ormuz et au sud de la ville de
Shiraz.
240 IBN BATTUTA, p. 606-612.
241 IBN BATTUTA, p. 928
242 V. FAUREC, L’Archipel des sultans batailleurs, 1941.
243 G.S.P. FREEMAN-GRENVILLE, The Swahili Coast, 2nd to 19th Centuries,
Londres, 1988, p. 14. E. A. ALPERS, Ivory and Slaves in East Central Africa,
Londres, 1975.
244 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 120.
245 D. K. BHATTACHARYA, « Indians of african origine », Cahiers
d’Histoire africaine, 1970, p. 579, et article « Habshi », Encyclopédie de
l’Islam, t. III. (1971), p. 15-17, cités par F. RENAULT, Problèmes de
recherche…, p. 41.
246 Cité par GUILLAIN, Documents…, t. I, p. 160.
247 Cité par M. GORDON, L’Esclavage…, p. 128-129. E. AXELSON, South-
East Africa, 1484-1530, p. 194.
248 IBN BATTUTA, p. 971.
249 J. L. L. DUYVENDAK, China’s Discovery of Africa, 1964.

4. L’HOMME DE COULEUR MAL AIMÉ. LE MÉPRIS

250 Sur tout ce qui précède : G.S.P. FREEMAN-GRENVILLE, The East


African…, IV, p. 154.
251 ’IYAD AL-SABTI, cité par B. LUGAN, Vérités et Légendes…
252 IDRISI, cité par CUOQ, p. 150.
253 Ibid., p. 129.
254 Cf. infra, p. 170-182. Ibn Battuta quitte Sijilmasa pour le pays des
Noirs, essentiellement le Mali, en février 1352.
255 P. ALPIN, Histoire naturelle de l’Egypte…, p. 58.
256 IBN JOBAYR, p. 150-162.
257 C. MEILLASSOUX, Musulmans…, p. 45.
258 P. DAN, Histoire de la Barbarie et de ses corsaires, Paris, 1637, p. 41-
42.
259 FÉLIX FABRI, Le Voyage en Egypte…, p. 698.
260 BN, Paris, mss. arabes. 5847 fo 105, publié par W. WALTHER, Die
Frau in Islam, Leipzig, 1980, p. 25. Reproduction dans LEWIS, Race et
couleur…, planche en couleur no 1.
261 PINON, voyage de 1579, cité par WIET, Les Marchés du Caire, p. 234-
235. Voyages en Egypte de Michael Heberer von Bretten, IFAO, Le Caire,
1976, p. 134. P.H. DOPP, « Le Caire vu par les voyageurs occidentaux au
Moyen Age », Bulletin de la Société royale de Géographie d’Egypte,
années 1950, 1951, 1953, 1954.
262 FÉLIX FABRI, Le Voyage en Egypte…, p. 698-699.
263 Ibid., p. 442.
264 Sur tout cela : voyage de Gérard de Nerval au Caire ; WIET, Les
Marchés du Caire, p. 229.
265 Voyage de Palerme, 1581, WIET, Marchés…, p. 225.
266 IBN BATTUTA, p. 898-899. Dawla Abad : forteresse au nord-ouest
d’Aurangâbâd, Dekkan.
267 B. I. OBICHERE, « Slavery in Darfur », Journal of African History,
1973, p. 29-43.
268 P. ALPIN, Histoire naturelle de l’Egypte…, p. 96.
269 Ibid., p. 101 et 97. PINON, voyage de 1579, cité par WIET, Les Marchés
du Caire, p. 234-235).
270 R. ARNALDEZ, Dictionary of Scientific Biography, vol. II, New York,
1970.
271 H. ELKADEM, Le Taqwim al-Sihha (Tacuinum sanitatis), un traité
médical du XIe siècle, Louvain, 1970.
272 IBN BUTLAN, Risala fi Shirâ al-Raqiq, éd. Abd al-Salam Harum, Le
Caire, 1954, trad. anglaise B. LEWIS, Islam from the Prophet…, p. 243-25.
273 A. MEZ, The Renaissance of Islam, Londres, 1937.
274 M. GORDON, p. 115-118.
275 Dans le Hedjaz, à l’est de La Mecque.
276 Né à La Mecque en 594, mort à Fustat en 684 ; riche marchand, a
d’abord beaucoup voyagé ; converti à l’islam en 630 ; général, à la tête des
armées, a joué un grand rôle dans la conquête de l’Egypte ; disgracié en 644,
est revenu l’année suivante ; accusé à tort d’avoir fait brûler la bibliothèque
d’Alexandrie.
277 Sur tout cela : B. LEWIS, Race and Slavery…, p. 20-25.
278 CUOQ, p. 109.
279 AL-HAMDARI, † 945, originaire du sud de l’Arabie ; poète, philologue,
auteur de traités d’histoire et de généalogie, mais surtout géographe ; ici cité
par J.M. CUOQ, Recueil des sources…, p. 58.
280 Ibid., p. 358.
281 Cité par LEVTZION, p. 56.
282 CH. GUILLAIN, Documents… II, p. 191.
283 CUOQ, p. 45-46.
284 Cité par LEVTZION, p. 134.
285 Né en 640, un des premiers historiens des pays musulmans ; donne de
très nombreux renseignements sur le temps des Omeyyades.
286 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 122.
287 A. POPOVIC, La Révolte des esclaves…, p. 57.
288 Cité par CUOQ, p. 156.
289 Le mot pouvait, semble-t-il, désigner alors plusieurs pays situés à l’est
du lac Tchad, pas tous vraiment identifiés ; mais Ibn Battuta parle d’une ville
nommée Kawkaw, sur le fleuve Sénégal.
290 CUOQ, p. 156.
291 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 134.
292 B. LEWIS, Race and Slavery…, p. 40.
293 AL-MUTANABBI, poète, né à Kufa en 915. A pris la tête d’une révolte
des chiites extrémistes ; fut ensuite gouverneur d’Alep, de l’Egypte et de
l’Irak ; tué par des Bédouins pillards ; auteur de panégyriques à la gloire des
Arabes. LEWIS, Race and Color…, p. 60.
294 Ibid., p. 29.
295 Cité ibid., p. 129-134.
296 IBN BATTUTA, p. 1039-1040.
297 Mort en 1327 en Syrie, auteur d’une Cosmographie.
298 Cité par LEVTZION, p. 56 sq.
299 M. GORDON, L’esclavage…, p. 104.
300 Prairies d’or, t. I, p. 164.
301 LEVTZION, p. 321.
302 Baybars (1223-1277) ; vendu esclave à Damas, adopté, général,
commandant d’une garnison ; victorieux des Mongols ; il fit, en 1260,
assassiner le sultan Qutuz et fut proclamé sultan ; en 1265, il arrache Césarée
aux chrétiens ; héros de la guerre contre les croisés, chanté par un roman de
chevalerie, le Sirat Baybars.
303 IBN KHALDUN, cité par CUOQ, p. 352.
304 AL’UMARI IBN FADÎ ALLÂH ; né au Caire en 1301, mort à Damas
en 1348. Secrétaire, auteur d’une grande encyclopédie géographique et
historique ; cité par LEVTZION, p. 276.
305 AL’UMARI, cité par LEVTZION, p. 273.
306 Fazil Bey (1757-1810), cité par B. LEWIS, Race and Color…, p. 93.
307 IBN KHALDUN, cité par M. GORDON, L’Esclavage…, p. 105.

5. LES NOIRS, HEUREUX DE LEUR SORT ?

308 Mémoires du chevalier d’Arvieux recueillis et mis en ordre par le R.P.


Labat, Paris, 1735.
309 LAUGIER DE TRACY, Histoire du royaume d’Alger, Amsterdam, 1725,
cité par P. HUBAC, Les Barbaresques et la course en Méditerranée, Paris,
1959, p. 214-215.
310 P. ALPIN, Histoire naturelle de l’Egypte…, p. 95-96.
311 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 21.
312 S. BONO, I corsari barbareschi, Turin, 1964, p. 253-255.
313 FÉLIX FABRI, Le Voyage en Egypte, p. 701-702.
314 Mas’ud Ier, sultan seldjoukide de Konya († 1155), victorieux des
croisés germaniques en 1147 et des Francs en 1148.
315 IBN JOBAYR, p. 255.
316 IBN BATTUTA, p. 691-692.
317 Ibid., p. 695.
318 AL’UMARI, cité par LEVTZION, p. 265.
319 IBN BATTUTA, p. 1035.
320 ASHTOR, Quelques observations, p. 177.
321 Abu Bakr ben Omar, règne de 1087 à 1088.
322 AL-MULAL AL-MAWSHIYYA († 1370), cité par LEVTZION, p. 314-315.
323 LÉON L’AFRICAIN, cité par M. GORDON, L’Esclavage…, p. 115.
324 L. KALA, Les Chroniqueurs…, p. 56.
325 N. KODJO, Razzias…, p. 23.
326 S. D. GOITEN, A Mediterranean Society. The Jewish Communities of
the Arab World as Portrayed in the Documents of the Cairo Geniza, vol. III.
The Family, New York, 1978.
327 AL-BEKRI, cité par J.-M. CUOQ, Esclaves…, p. 184.
328 Zafar : nom de plusieurs localités aujourd’hui en ruine ; entre autres
une ville très ancienne, citée par Ptolémée, située dans la corne sud-est de
l’Arabie, sur l’océan Indien, sur l’emplacement de l’actuelle Mahra.
329 IBN BATTUTA, p. 583.
330 Ibid., p. 926 et 940.
331 Ibid, p. 932-933 et note p. 941. Mahrates : habitants du Maharashtra,
au nord-ouest du Dekkan.
332 Ibid., p. 941.
333 AL-JAHIZ (776-869), cité par M. GORDON, L’Esclavage…, p. 86.
334 WIET, Marchés du Caire…, p. 230.
335 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 94.
336 MAKRIZI, né en 1364 au Caire, mort en 1442, auteur d’une Histoire de
l’Egypte, cité par CUOQ, p. 350.
337 Bedja : peuple noir de l’Afrique de l’Est, entre le Nil et la mer Rouge,
pasteurs nomades.
338 AL-IDRISI, en 1154, cité par CUOQ, p. 142 et par B. LUGAN, L’Afrique à
l’endroit…, p. 144.
339 IBN BATTUTA, p. 1046.
340 AL-IDRISI cité par CUOQ, p. 142.
341 M. LOMBARD, L’Islam en sa première grandeur…, p. 194.
342 Cf. IBN BUTLAN, supra p. 149-152.
343 IBN BATTUTA, p. 840.
344 AL-SHARISHI, cité par B. LUGAN, L’Afrique à l’endroit…, p. 144.
345 Kitab al-Istibsar (1135), cité par LEVTZION, p. 143.
346 IBN BUTLAN, cf. supra, p. 150.
347 IBN BATTUTA, p. 891.
348 Massif montagneux dominant la plaine littorale de Tripolitaine, refuge
des Ibadites.
349 Cité par CUOQ, p. 84.
350 AL-UMARI, cité par CUOQ, p. 58.
351 Ibid., p. 56.
352 Cité ibid., p. 56, note 49. Tadjoura : port de Somalie, face au golfe
d’Aden, point d’aboutissement des routes caravanières de l’intérieur.
353 Gondokoro : ville active, trafic de l’ivoire et des esclaves, sur
l’emplacement de l’actuelle Ismaïlia.
354 IBN BATTUTA, p. 477.
355 B. LEWIS, Race and Color…, p. 60.
356 Calife de 908 à 932, a rétabli l’autorité et assuré la paix entre les
factions.
357 E. ASHTOR, Quelques réflexions…, p. 177-178. D. AYALON, « On the
eunuchs in Islam », Jerusalem Studies in Arabic and Islam, 1979, p. 67-124.
« The eunuchs in the Mamluk Sultanate », Studies in Memory Gaston Wiet,
Jérusalem, 1977.
358 B. LEWIS, Race and Slavery…, ill. no 4, Shaname, Topkapi. Mss.
no 1519.
359 Ibid., ill. no 6, 7,8, Topkapi, B.2000, fo 82b, 83a, 146a.
360 Ibid., no 9 et 10, Topkapi, A.3593, fo 173b, 63.
361 T.E.F., 208.
362 LORENZO ANAMIA cité par D. LANGE, L’Intérieur de l’Afrique…
363 C. MEILLASSOUX, p. 195-197.
364 Sur le Niger, proche de Tombouctou.
365 C. MEILLASSOUX, p. 198-200.
366 Khazars : peuple d’origine turque établi au sud du Caucase ; repoussés
vers le nord par les conquêtes arabes ; ont fondé un empire dans les steppes
de la Russie, dans la région du Kouban (fleuve qui prend sa source dans le
Caucase et se jette dans la mer d’Azov). Alains : peuple d’origine iranienne ;
ont envahi l’Occident au Ve siècle ; se sont installés les uns en Espagne, puis
en Afrique, les autres en Gaule ; ici le mot désigne communément les
esclaves achetés en Occident.
367 ASHTOR, p. 178. D. PIPES, Slaves Soldiers and Islam. The Genesis of a
Military System, Londres, 1981.
368 B. LEWIS, Islam from the Prophet…, p. 60 sq.
369 Khorassan : partie est de l’Iran, aux confins de l’Afghanistan.
370 Du nom du khanat tatare dont la Crimée et le comptoir génois de
Caffa faisaient partie.
371 A. CLOT, L’Egypte… D. AYALON, Le Phénomène… B. LUGAN,
Histoire de l’Egypte…
372 IBN JOBAYR, p. 250.
373 J. LASSNER, The Topography of Bagdad, Detroit, 1970.
374 LAPIDUS, in HOURARI-STERN éd., The Islamic City, Oxford, 1970.
375 N. WEISSMANN, Les Janissaires, Paris, 1957.
376 Cité par B. LEWIS, Islam from the Prophet…, note 15 p. 130.
377 A. POPOVIC, La Révolte des esclaves…, p. 62. Ch. GUILLAIN,
Documents…, t. I. p. 162.
378 D. AYALON, Le Phénomène…
379 Kafur ou Camphre, eunuque abyssin, généreux mécène ; le poète al-
Mutanabbi vécut à sa cour pendant plusieurs années.
380 Dernier calife fatimide d’Egypte, de 1160 à 1171.
381 B. LEWIS, Islam from the Prophet…, p. 67.
382 V. M. GODINHO, O Mediterraneo…, p. 102.
383 AL-KAZWINI, cité par CUOQ, p. 199.
384 IBN BATTUTA, p. 1024.
385 LÉON L’AFRICAIN, p. 471-480.
386 AL-BEKRI, Routier…
387 IBN BATTUTA, p. 1045.
388 H. LHOTE, « Recherches sur Takedda, ville décrite par Ibn Battuta et
située dans l’Aïr », Bulletin de l’IFAN, 1972, p. 429-447.
389 Cité par N. G. KODJO, Razzias et développement…, p. 26.
390 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 58.
391 R. MAUNY, Le Livre de bord… TEXEIRA DA MOTA, Le Livre de bord…
392 M. GORDON, L’Esclavage…, notes 3 et 4, p. 242.
393 IBN JOBAYR, p. 244.
394 AL-TABARI († 923), Annales, éd. M.J. DE GOEJE, Leyde, 1901.
395 Pour toute l’histoire de cette guerre des Zendjs : A. POPOVIC, La
Révolte des esclaves…
396 Cité par R. CORNEVIN, Histoire de l’Afrique…, p. 240 sq.
397 J.-L. BOUTEILLER, « Les captifs en Afrique occidentale », Bulletin de
l’IFAN, 1968, p. 513-535.
398 G. VEILLARD, « Notes sur les Peuls du Fouta-Djalon », Bulletin IFAN,
1940, p. 85-210. Cf. également : J. GRACE, Domestic Slavery in West Africa,
Londres, 1975 et M. MASON, « Captive and Client Labour in the Economy of
the Bida Emirate », Journal of African History, 1973, p. 453-471. Bida :
ancienne capitale du royaume haoussa.
399 T.E.F., p. 109.
400 Royaume Nupé, dit la « Byzance noire », CORNEVIN, p. 240 sq. ; au
XVe siècle, vassal des Haoussas ; situé sur le cours inférieur du Niger ; cartes :
B. LUGAN, Atlas…, p. 105 et CURTIS, African History…, p. 166.
401 Bambaras : peuple du Soudan, au nord des Mandingues, à l’ouest de la
ville de Macina.
402 C. MEILLASSOUX, Anthropologie…, qui cite T.E.F., p. 108, 111,
112 et 179, 188, 189.
403 Sur tout ce qui précède : N. G. KODJO, Contribution…
404 C. MEILLASSOUX, Anthropologie…, p. 69.
405 MERCADIER (1971), cité ibid.
406 B. LEWIS, Islam from the Prophet…, p. 6.
407 C. MEILLASSOUX, Anthropologie… p. 110 sq.
408 Analyse très précise et circonstanciée, ibid., p. 68 sq., voir également :
C.C. ROBERTSON, Women and Slavery in Africa, Madison, 1983.
409 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 65.

CONCLUSION

410 S. DAGET, La Traite des Noirs…


411 B. LUGAN, L’Afrique à l’endroit…
412 G.S.P. FREEMAN-GRENVILLE, The East African Coast…, VI, 97.
413 Ibid., VII, 70
414 F. COOPER, Plantation Slavery in East Africa in the 19th Century, New
York, 1977.
415 S. DAGET, La Traite des Noirs…, p. 207.
416 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 662 ; très longue étude sur l’action
abolitionniste sur mer et sur les obstacles rencontrés.
417 Busher : grand port de la Perse, dans le Fars ; situé sur une île étroite
reliée au continent par une chaussée submergée par les marées.
418 B. LEWIS, Race and Slavery…, document no 5, p. 457.
419 Cité par M. GORDON, L’Esclavage…, p. 14.
420 V. MONTEIL, L’Islam noir…, p. 330. E. GUILLAUME, Le Soudan en
1894, la vérité sur Tombouctou. L’esclavage au Soudan, Paris, 1895.
421 E. MILLER, Change here for Kanao, 1959, cité par V. MONTEIL,
L’Islam noir…, p. 331.
422 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 229.
423 E. RECLUS, Géographie universelle, Paris, 1854, p. 883.
424 V. MONTEIL, L’Islam noir…, p. 330.
425 M. GORDON, L’Esclavage…, p. 14.
426 Ibid., p. 15.
427 S. DAGET, La Traite des Noirs…, p. 171.
428 « Traite négrière et démographie. Les effets de la traite atlantique ; un
essai de bilan des acquis actuels de la recherche » in S. DAGET, Colloque…
429 Sur cela, deux excellentes mises au point de B. LUGAN dans L’Afrique
réelle no 33 (« Vérités et légendes sur l’esclavage »).
430 Mme Coquery-Vidrovitch estime, à juste titre, les Noirs victimes de la
traite portugaise plus nombreux que ceux victimes des Français :
1 796 000 contre 1 180 000. Les négriers de France seraient, d’après ses
calculs, responsables d’environ 10 % de l’ensemble de la traite atlantique. Cf.
supra note 19.
431 J. W. BLAKE, European Beginnings in West Africa (1454-1578),
Londres, 1968. A.F.C. RYDER, « An early portuguese trading voyage to the
Forcados River », Journal of the Historical Society of Nigeria, 1959, p. 294-
321. Carte de B. LUGAN, Atlas., p. 90.
432 DUARTE PACHECO PEREIRA, Esmaraldo de Situ Orbi, éd. R. MAUNY,
Bissau, 1956, p. 130.
433 Ibid., p. 741-742. Sur cette traite portugaise, très importante en
direction du Brésil : Cl. VERGER, Flux et reflux de la traite des Nègres dans le
golfe du Bénin et Bahia de Todos Os Santos au XVe siècle, Paris, 1968. « Rôle
joué par le tabac de Bahia dans la traite des esclaves au golfe du Bénin »,
Cahiers d’études africaines, 1964, p. 349-369.
434 MALCOLM COWLEY, Black Cargoes. A History of the Atlantic Slave
Trade, 1518-1865. Cité par S. DE BEKETCH, Le Libre Journal, no 238,
mars 2001.
435 Abbé PROYART, Histoire de Loango…
436 H. ROBERT, « Trafics coloniaux du port de La Rochelle au XVIIIe
siècle », Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest, 1960.
437 Pays situé au cœur de l’Afrique du Sud, à l’est du royaume du Congo.
438 S. DAGET, La Traite des Noirs…, p. 123.
439 Pays situé au sud du fleuve Sénégal.
440 Entre le bassin supérieur du Niger et les sources du Sénégal ; pays
peuplé par les Mandingues ; c’est aussi le nom de la capitale.
441 En Guinée, au sud-est du Fouta-Djalon.
442 Timbo : poste de traite au sud du fleuve Gambie.
443 Labé : poste de traite, dans le Fouta-Djalon ; carrefour de routes, au
nord-est de l’actuelle ville de Conakry.
444 Cl. RIVIÈRE, Le Long des côtes…, p. 746-747.
445 Mayumba : port du Loango, actuellement dans le Gabon, région de
Nyanga.
446 Sur les partenaires africains de ce trafic portugais, cf. B. LUGAN, Atlas,
carte p. 105-106.
447 S. DAGET, La Traite des Noirs…, p. 173.
448 Ibid., p. 123.
LES ÉTATS ET LES DYNASTIES

Mahomet, né en 570 (?), entre à La Mecque en 630, mort à Médine en 632.

LES PREMIERS CALIFES

Abu Bakr, beau-père de Mahomet.


Omar Ier (634-644). Institue l’ère de l’hégire (= le 16 juillet 622).
Othman ibn Affan (644-656). Un Omeyyade de La Mecque. A épousé
deux filles du Prophète. Tué par un frère d’Aïcha, fille d’Abu Bakr.
Ali. Cousin et gendre du Prophète, époux de Fatima. Destitué en 659,
assassiné en 661.

EN ORIENT

Les Omeyyades (661-750)

– Conflit entre Ali et les Omeyyades. Ali assassiné en 661.


– Mu’âwiyya Ier (661-680), à la tête de troupes syriennes.
Prend Damas pour capitale.
– ’Abd al-Malik (685-705) triomphe des Kharidjites et des chiites.

Les Abbassides (750-1258)

– Descendants d’Abbas, oncle de Mahomet.


– Premier calife : Abu al-Abbas al-Saffah.
– Deuxième calife : al-Mansur. Fonde Bagdad en 762.
– En 803 : Victoire du calife Harun al-Rachid (809) sur le parti des
Barkhamides, puissants vizirs en Iran.
– 869-883 : Guerre des Zendjs en Irak.
– 1258 : Hulagu, mongol, s’empare de Bagdad.

Etats et principautés indépendants

– Takirides (820-873), dynastie fondée par Tahir ibn Hussaym († 822),


prince de Nishapour, du Khorassan et de Kirma.
– Saffarides (863-902), fondée par Ya’qab al-Saffas, Kurdistan, sud de
l’Iran et le Sind.
– Sassanides (902-999), de la mer d’Aral au golfe Persique et à l’océan
Indien.
– Bouyides à partir de 935, dans l’ouest de la Perse.
– Hamdanides (905-1004), dans le nord de la Mésopotamie et dans le sud
de la Syrie.
– Ghaznévides (962-1186). Turcs, dynastie fondée par Alptegin en 962,
capitaine des gardes des émirs sassanides de Boukhara et de Samarkand.
Capitale à Ghazni. Apogée sous Mahmud de Ghazni, de 998 à 1030.
– Ghourides (1100-1215), dynastie originaire de la région de Ghour, en
Afghanistan, dans l’est du Khorassan et en Inde.

Turcs

– Vers 1020, les Seldjoukides, puissante confédération de tribus des Turcs


en Asie centrale. Mercenaires dans les armées du calife.
– En 1055, ils imposent leur protectorat au calife de Bagdad.
– En 1070, les Seldjouks prennent la Syrie et Jérusalem. 1071, victoire sur
les armées byzantines de l’empereur Romain Diogène à Manzikiert. 1078,
maîtres de Damas.
– A partir de 1092, partage de cet Etat seldjoukide en trois royaumes :
Perse, Syrie et Anatolie. En Anatolie, partage ensuite en plusieurs
principautés gouvernées par des émirs autonomes, l’une d’elles a pour chef
Osman ou Othman. Ces Ottomans gagnent des territoires et s’imposent seuls
maîtres.
– 1326, capitale des Ottomans à Brousse. 1350, les Ottomans passent les
Détroits. 1389, victoire des Turcs contre les Serbes à Kossovo. 1396, capitale
transférée à Andrinople. Bayézis Ier victorieux des croisés à Nicopolis. 1453,
prise de Constantinople par Mahomet II. 1468, les Turcs soumettent
l’Albanie.
– 1512-1520 : Sélim Ier. Victorieux des Perses à Tchaldiran en 1514,
occupe la Syrie, la Palestine, l’Arabie et les villes saintes. 1516, Barberousse
et les Turcs prennent Alger. 1517, les Turcs prennent Le Caire et l’Egypte.
– 1520-1566 : Suleyman (le Magnifique). 1565, échec du siège de Malte
par la flotte ottomane. 1571, Lépante.

Mongols

– Gengis-Khan († 1227) unifie les tribus de Mongolie. 1258-1259 : les


Mongols prennent Bagdad, Damas et Alep. 1260, défaite par les Egyptiens.
– 1279, les Mongols en Chine et à Pékin. Division de l’Empire moghol en
trois khanats (Perse, Turkestan, Kiptchak ou Horde d’Or en Russie), tous
trois vassaux du Grand Khan de Pékin.
– En Perse, abandon du bouddhisme. Tabriz centre de propagation de
l’islam.
– Horde d’Or : profession musulmane d’Ozbeg (1313-1342), triomphe
définitif de l’Islam avec Sani Beg (1342-1354).

Inde

– Années 640 : raids des pirates arabes.


– 712 : conquête du Sind.
– De 1010 à 1020 : campagnes des sultans ghaznévides venus de la vallée
afghane de Ghor, ils occupent la vallée de l’Indus.
– Vers 1200 : Mohammed, chef des Ghourides, lance ses armées jusqu’au
Bengale, capitale à Delhi.
– 1325-1350 : offensives des Turcs. Armées de Mohamed ibn-Tugluq
jusqu’au Dekkan : échec.
– 1440-1460 : décadence du sultanat de Delhi.
– 1519 : invasion des Mongols. Fondation de l’Empire moghol (ou
mongol).

Egypte

– Aghlabides : gouverneurs autonomes (800-909).


– Fatimides (909-1171) : Egypte conquise par le général Jawhar. Tranfert
de la capitale au Caire.
– 1171 : les Fatimides sont détrônés par Saladin, Kurde, qui se proclame
sultan. L’empire s’étend de l’Egypte à la Syrie et jusqu’à l’Euphrate. 1187 : il
reprend Jérusalem aux croisés.
– De 1250 à 1382 : Mamelouks bahrites. 1260 : les mamelouks sont
vainqueurs des Mongols. Le sultan Baybars (1260-1277) triomphe de l’islam.
– De 1382 à 1517 : mamelouks burdjites.
– 1517 : conquête de l’Egypte par les Ottomans.

Maghreb. Ifriqiya

– Conquête musulmane de 680 à 710 environ.


– 670 : prise de Carthage. Fondation de Kairouan.
– Autonomie des gouverneurs. Famille des Aghlabides, dynastie
de 800 à 909, fondée par Ibrahim ibn al-Aghlab († 812).
– 801 : construction d’Al-Abbâsiya (« la cité des Abbassides »), camp
retranché, garnison de gardes noirs.
– 876 : nouvelle capitale à Raqqâda.
– Fatimides : chiites, venus d’Orient, descendants de Mahomet par sa fille
Fatima.
– Victoire de leur chef Abaydullah sur les Aghlabides. Entre à Raqqâda.
Proclamé calife à Kairouan en 908.
– 767 : Abder Rahman ben Rostan fonde Tahert. Kharidjites.
– Les Idrisides : chiites venus d’Orient. Idris, parent d’Ali, s’établit dans le
nord du Maroc, prend Tlemcen en 789. Idris II fonde Fez (en 801 ou 807 ?).

Maroc
– 1062 : les Almoravides fondent Marrakech.
– 1147 : révolte et victoire des Almohades, ils prennent Marrakech, Fez et
Tlemcen. Empire de toute l’Afrique du Nord jusqu’à la Tripolitaine.
– 1269 : installation des Mérinides, Berbères Zenatas. Abu al-Hassan (†
1351) occupe Tlemcen et Tunis.

Espagne

– 711 : conquête par Tarik. Victoire décisive de la Janda.


– 755 : un Omeyyade, Abder Rahman, gagne l’Espagne, se proclame émir
à Cordoue.
– 1085 : prise de Tolède par les chrétiens.
– 1086 : victoire des Almoravides à Zallaka contre les chrétiens. Sous Ali
ben Yussuf († 1142), Espagne et Maroc réunis.
– 1147 : les Almohades.
– 1212 : victoire des chrétiens à Las Navas de Tolosa.
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Index

Abd Allah ben Yacim : 40


Abd Allah ibn Sarth : 28
Abd al-Malik ibn Marwan : 87, 89
Abd er Rahmân ben Rostem : 94
Abd’Udhri : 159
Abkhazes : 211
al-Adid : 221
al-Abshidi : 178
Abu Abbas : 219
Abu Bakr, beau-père de Mahomet : 34
Abu Bakra, esclave éthiopien : 190
Abu Hâmid : 20, 165
Abyssinie : 29, 32
Adal, sultanat : 32-33, 37
Adam, Guillaume de : 35
Aden : 36-37, 79, 119, 155, 202
al-Adid, calife fatimide : 221
Adud al-Dawla : 18
Agadès : 112-113, 131
Aghmât : 108, 115
Ahmad ben Tulum : 190
Ahmad ibn Ibrahim : 34
Ahomey : 62
Aibek, mamelouk : 220
Aïr : 132
Alains : 208
Alania : 21
al-Batinah : 228
Alexandre le Grand : 56
Algarve : 229
Alger : 23, 41, 122, 145, 183-184, 186, 217
Ali, roi du Bornou : 50, 52
Ali ben Muhammad : 239
Almeria : 14, 41, 159
Almoravides : 39, 93, 98, 211, 223
Américains : 248, 259
Amima, pays : 64
al-Muwaffaqiyya : 238
Anaia, Pedro de : 79, 106
Anatolie : 15, 201
Anjaba, île : 55
Antarq, général : 157
Antilles : 247
Aoudaghost : 39, 98, 123, 126, 200
Arabie : 37, 87, 90, 105, 119, 127, 132
Arguin : 75
Arkiko : 37
Askias, les : 42-43
as-Sayuti, écrivain : 52
Assouan : 120
Awfat, sultanat : 32
Aydab : 31, 102, 134
Aydin : 21-22

Bagdad : 15, 18-19, 55, 83, 87-88, 105, 120, 148, 153, 188, 191, 198, 204,
212, 232
Baguirmai : 61-62
Bahrein : 89, 137, 233, 235
Baju, île : 88, 91
Bambouk : 76
Barberousse, corsaire : 122
Barca : 120, 122
Barcelone : 74
Bari : 14-15
Bassorah : 83, 212, 228, 233
Al Bechri : 46, 95, 98, 125, 163, 166, 193, 200
Bédouins : 51, 92, 121, 133, 145, 235, 239
Bengale : 139
Beni Hamad : 213
Bénin : 71, 258
Berbera, peuple : 86
Berbères : 38-39, 46-47, 59, 73-74, 107, 130, 154, 255
Bila ibn Rabâh : 156
Bilma : 113
al-Birmi : 164
Bohême : 16
Bône : 122
Borgia, César : 45
Bornou, pays : 48, 50, 60, 99, 109, 111-112, 196, 206, 254-255
Bougie : 122, 213
Boukhara : 19, 210
Bujas, peuple : 54, 154, 199
Bulgares : 15, 18-20, 165
Bushire : 253
Busr ben Abi Artah : 29

Cà da Mosto : 241
Caffa : 210
Le Caire : 34-35, 41, 51, 66, 81, 85, 105, 121, 146, 177, 186, 192, 196,
216-217, 220
Camphre, eunuque, conseiller : 169, 220
Cantor : 76
Castro, João de : 91
Cavilha, Pedro de : 36
Cayor, pays : 71
Cervantes : 186
Ceuta : 160
Changa, île : 90
Charbonneau, Moreau de : 56
Chari : 62
Charleston : 260
Chesapeake, baie de : 260
Chine : 117, 136-137, 139-140
Choa, sultanat : 32
Circassiens : 211, 216, 253
Clément V, pape : 35, 44
Cochin : 36
Comores, îles : 92, 103, 138
Congo : 110, 262
Constantinople : 15, 18, 23, 41, 184
Cordoue : 13, 16, 46, 163, 169, 196, 198
Coromandel : 194-195
Crimée : 210
Curtis, famille : 252

Dahlaks, îles : 30, 102


Dahomey : 62, 259
Damas : 86-87, 169, 193, 240
Darab : 56
Damot, sultanat : 31
Darfur : 66, 119, 151, 254
Daud, askia : 69, 244
Deccan : 24, 139
Delhi : 24, 220
al-Dimeshkri : 175
Djaba : 117
al-Djahiz, écrivain : 18
Djeddah : 30, 37, 119-120, 254
Djerba : 94-95
Djenné : 49, 68, 100, 123, 243
Djoudar : 42-43, 243
Djudham, tribu : 60
Dongola : 28

Eda : 243
Egypte : 15, 27, 32, 60, 97-98, 114, 119, 189, 209, 218
Eskender, négus : 33
Ethiopie : 29, 66, 83, 202
Euphrate : 120, 212, 231

Farawiyyin, peuple : 113


Fatimides : 95, 209, 213
Fez : 42, 100, 114, 123, 172, 190
Fezzan : 29, 48, 64, 85, 98, 122, 132, 254
Figuig : 114
Firdousi, poète : 205
Florence : 45, 74, 124
Fustat : 212-213

Gabès : 94
Galawdemos, négus : 37
Gallas, peuple : 119, 151, 202
Gama, Christophe de : 37
Gama, Vasco de : 78, 106
Gambie : 49, 76, 241
Gandia : 229
Gao : 39, 41, 47, 51, 59, 96, 111, 122, 172, 207
Gênes : 14, 74
Geniza, au Caire : 192
Géorgie : 151, 259
Ghadames : 94, 98, 123, 168
Ghana : 39-40, 64, 68, 107, 128, 132
Gomes, Diego : 76
Gondar : 37
Gondokoro : 203
Grégoire XI, pape : 44
Grenade : 14, 17, 20, 165, 229
Guadeloupe : 252
Guardafu, cap : 54
Guinée : 259
Gujarat : 78, 139
Gurma, pays : 68

Habasha, peuple : 161, 176, 196


Hadiya : 202
al-Hakim : 219
Harum al-Rashid : 88, 187
Hassan Pacha : 24
Hedjaz : 42, 55, 83, 136
Henri IV de Castille : 14
Henri le Navigateur : 75
Herat : 56
Huzistan : 235

Ibadites : 94
Ibn’Abd al-Barr : 159
Ibn al-Fakih : 12
Ibn’al-Hakam : 165
Ibn’Ali al-Sanusi : 133
Ibn Battuta : 24, 68, 103, 114, 124-125, 128, 140, 172-173, 188, 193-194,
197
Ibn Butlan : 153, 249
Ibn Fodlan : 19
Ibn Jobayr : 54
Ibn Khaldun : 40, 175, 196
Ibn Khurdahbeth, géographe : 12, 20
Ibn Tulum : 209, 216
Ibrahim Pacha : 205
Idrisi : 55, 64, 95, 142, 160, 197
Ilorin : 61
Inde : 24, 31, 36, 55, 63, 90, 136, 171, 208, 220
Irak : 33, 55, 87, 137, 198, 235
Iran : 120, 228, 233
Ismaïl, askia : 70
Istambul : 205
Iznik : 189

al-Jahiz, écrivain : 171


janissaires : 66, 217
Japon : 63
Jean, roi d’Aragon : 44
Juifs : 17, 20, 108

Kabara, pays : 59, 207


Kairouan : 40, 46, 85, 94, 113, 123, 213
Kambala : 63
Kanem : 50, 64, 109, 254
Kasr Kadim : 213
Kassambara, pays : 243
Kawar : 29, 113, 122
Kebaboou : 203
Kerimba : 92, 103
Khakongo, pays : 261
Kharidjites : 46, 86, 94, 97
Khartoum : 119
Khazares : 18-19, 208
Khorassan : 120, 165, 210, 215
Khumarawaih : 190, 209
Khurdistan : 145, 233
Kilwa : 55, 79, 88-91, 103, 137, 142, 250
Kua : 105
Kufa : 120, 127, 212
Kufra : 133
Lamlam, peuple : 70
Lamu, archipel : 88, 90, 106
Lemtuna, peuple : 39-40
Léon l’Africain : 50, 190
Léon l’Arménien : 18
Lépante : 23, 38
Lipari, île : 122
Lisbonne : 79, 106
Livingstone : 249
Louis XII, roi de France : 45
Loango, royaume : 261-263
Luanda : 111
Luba, royaume : 262
Luyda, royaume : 262

Madère : 230
Mafia : 103, 105, 164
Mahdia : 14
Mahrates, peuple : 194
al-Makrizi, écrivain : 145, 196, 221
Malabar : 36, 78, 96
Maldives, îles : 194
Malfante Antonio : 74, 98
Mali : 48-49, 68-69, 80-81, 109, 111, 117, 130, 168, 172, 174, 189, 226
Malinde : 55, 79, 105-106, 250, 252
Mamelouks : 35, 149, 179, 216
Mami, caïd du Songhaï : 43
Manda, île : 90-91, 137
Mandingues : 76, 132
Mansa Mousa : 49-51, 80, 196, 226
al-Mansur, Maroc : 42-43
al-Mansur, calife : 88, 212-213, 215
Mantzikiert : 21
Mariland : 259
Maroc : 172, 190, 211
Marrakech : 38, 42, 60, 123, 190
Mascate : 137, 228, 253
Massaouahh : 30, 37
Massufa, peuple : 38, 95, 128, 130
Mauritanie : 111
La Mecque : 31, 37, 49, 119-120, 144-145, 198, 254
Médine : 37, 88, 103, 119-120, 127, 198, 204
Mingréliens, peuple : 211
Mogadiscio : 54, 86, 89-90, 101, 103-104, 114, 137, 169, 250
Mohamed Gori : 220
Mohammed, askia : 50-51, 68, 243-244
Mohammed Rimfa : 196
Moka : 155
Mombasa : 55, 79, 88, 91, 103, 106, 137, 250
Monomotapa : 77
Montalboddo, Francescanzano de : 78
Mossoul : 188, 219
Moulay Ismaïl : 211
Mourzouk : 203, 254
al-Muktadir, calife : 19
Munzer Jérôme : 14
al-Mutamid, calife : 238
al-Mu’tasim, calife : 208, 219, 235
al-Mutawakkil, calife : 233
al-Muwaffaq, général : 238

Najd, désert : 127, 132


Nantes : 247
Ngazargamo : 50
Niani : 112
Nicopolis : 22
Niger : 39, 42, 49, 61, 97, 100, 110-111, 190, 243-244
Nil : 27, 36, 84, 120, 167, 178
Nizami : 56
Noire, mer : 210-211, 265
Nubie : 28-29, 64, 83-84, 103, 152, 154, 177, 196, 199
Nuh, askia : 43
Nur : 37
Nusayb, poète : 170

Obaïd Allah : 213


Oman : 63, 83, 136, 193, 228, 251
Omar, calife : 156
Omar, général : 212
Oran : 74, 122
Ormuz : 79, 90, 92, 228
Ottomans : 122, 179, 220
Oudaï : 0
Ouadane : 75
Oualata : 96, 98, 100
Oualofs : 113
Ouargla : 41, 47, 95

Pate, île : 88, 91, 106, 250


Pemba, île : 88, 91, 103, 251
Pongo, rio : 252, 259
Porto Novo : 259
Portugais : 36, 42, 75, 103, 105, 248, 257
Príncipe, île : 230
Ptolémée : 86, 155, 159-160, 175

Quarmates : 89, 233


al-Qastalani, écrivain : 132
Quembalu : 171

Rakkada : 213
Ratisbonne : 16
Rio Forcados : 258
La Rochelle : 247, 261
Roger II de Sicile : 160
Romain Diogène : 21
Rome : 14
Russes : 18-20

Saadiens : 42
Saïd ben Ahmad Saïd : 161
Saint-Louis, Sénégal : 61
Saint-Malo : 247, 264
Saladin : 221
Salah Raïs : 41
Samarkande : 19, 210
Samarra : 219, 235
Sanhadja, peuple : 47, 59, 127
São Jorge de la Mina : 77, 110, 257
São Tomé : 230
Sedrata : 95
Sélim Ier : 23
Sénégal : 39, 41, 47, 70, 76, 113, 143
Séville : 74, 163
Shiraz : 88-89, 137
Sierra Leone : 252
Sijilmasa : 40, 81, 94, 97-98, 114, 117, 123, 126, 128, 130, 132, 172, 200,
223
Sikks : 208
Sind : 171, 232, 253
Socotra, île : 36, 110
Sofala : 63, 77, 92, 103, 138
Sokoto : 61
Soliman le Magnifique : 23
Somalis : 34, 37, 54, 90, 101, 136
Songhaï : 41-42, 49, 58, 69, 109, 116, 190, 240
Soninkés, peuple : 93
Sonni Ali : 49, 190, 243
Souakim : 37-38, 103, 120
Sous : 98, 165
Sterne Thomas : 252
Sur : 253, 255

Tabriz : 193
Tadjoura : 202
Tadmakka : 123
Tafilalet : 98, 100, 132, 223
Tahert (Tiaret) : 94-95
Ta’if : 156
Takedda : 112, 226
Tamedelt : 112, 123
Tanger : 42, 46, 172
Tchad, lac : 29, 48, 50, 85, 97, 202
Tcherkesses : 149, 211, 216, 220
Tebelbelte : 98
Teghaza : 42, 100, 128, 134, 223
Tekrur, royaume : 41, 68, 144-145, 168
Tétouan : 14
Tiaret : 94
Tlemcen : 41, 97, 114, 123
Togo : 259, 261
Tolède : 161, 167
Tombouctou : 41, 49, 51, 58-60, 68, 99, 112, 116-117, 123, 126, 132, 134,
172, 190, 207, 254
Tondibi : 43
Touaregs : 49, 59, 99, 113, 117, 130
Touat : 74, 98, 100, 108, 223
Toubenae, secte : 57
Tracy, Laugier de : 184
Tunis : 24, 41, 109, 123, 253
Turcs : 22-23, 35, 37, 41, 208, 210, 216
Turquie : 253
Valence : 229
Venise : 18, 74, 109
Verdun : 16
Virginie : 260

Wâslu, pays : 202

Yahia ben Ibrahim : 39-40


Yahia ben Omar : 40
Ya’qab al-Saffas : 233
Yaskaq, négus : 33, 36
Yémen : 33, 35, 38, 83, 105, 137, 144, 147, 196, 220
Youssouf ben Tashfin : 190, 211

Zabid : 35, 137, 147


Zanzibar : 88, 103, 135, 251, 253
Zaouila : 48, 97, 109, 122
Zaydites, secte : 89
Zeila : 31, 37, 102, 119, 202
Zendjs : 55, 86, 101, 106, 154, 176, 196, 231-232
Zirides : 213
Cartes
1. La traite saharienne vers l’Egypte et l’Orient.
2. La traite saharienne vers le Maroc et Tunis.
3. Les comptoirs sur la côte orientale de l’Afrique.
4. La traite maritime : mer Rouge et océan Indien.
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