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HISTOIRE

POLITIQUE ET SOCIALE

PAR M. KLIAS KECWAl L1 .

PARIS,
PAULIN ET LE CHEVALIER, ÉDITEURS,
"UE HICHEMEU , 60.

1855.
f / <"l
—> '
INTRODUCTION

Depuis trente ans la question d'Orient est le constant


souci des cabinets européens, et depuis trente ans, la
diplomatie cherche en vain la solution de ce formidable
problême. Pour ne parler que de la France, que de
contradictions , de méprises, d'aveugles expédients ! A
Navarin , elle se fait complice des Russes ; en 1840 , elle
se fait complice du pacha d'Égypte. Rappellerons-nous
les confusions de cette dernière époque , les malenten
dus , les bravades et les terreurs ! Chacun menace et
chacun a tellement peur de trop oser , que tous cher
chent un correctif à leur propre audace ; enfin , par le
traité du 13 juillet 1841 , on imagine pour formule l'in
tégrité de l'empire ottoman , dont, à l'exception de la
Prusse, tous les contractants détiennent un lambeau.
Mais sur cp qui en reste ,, sur ce débris d'empire dont
on garantit l'intégrité , il y a encore la race conquérante
et les races conquises, la minorité ottomane qui com
mande et les majorités chrétiennes qui obéissent (1). Il y a
donc là un double probléme, le problème musulman, qui
est celui de la domination , et le problême chrétien, qui est
celui des nationalités. Les grands arbitres de la diplomatie
ne se sont occupés que du premier, et ils ont garanti ce
que la Providence avait condamné : la domination. La
domination n'est qu'un fait né de la force , et, lorsque
la force est absente, la domination doit disparaître ; toute
garantie qui a pour objet de la conserver est immorale.
Que l'on garantisse une nationalité faible contre l'op
pression d'un vainqueur puissant, rien de mieux; mais
garantir le conquérant déchu contre l'affranchissement
des nationalités devenues plus fortes que lui , c'est insul
ter aux lois de la logique et de la justice.
C'est ainsi qu'en ne voyant dans la question d'Orient
que le problême musulman , on n'a fait de cette question
qu'une formule vide, sans intérêt, sans vérité, sans
avenir. Tandis qu'en tenant compte du problême chré
tien des nationalités, on en faisait la question fondamen
tale de la politique moderne, d'où seraient sorties, avec
une géographie nouvelle , les nouvelles destinées de l'Eu
rope. Et elles en sortiront , quoiqu'on fasse , avec ou sans

(1) Nous ne parlons pas de la Turquie d'Asie , parce qu'elle est


en dehors de la question politique qui s'agite aujourd'hui.
le concours des diplomaties. La guerre est à peine com
mencée et déjà elle dépasse les proportions qu'on avait
prévues et les fins qu'on s'était proposées ; déjà les em
pereurs et les rois obéissent aux évènements qu'ils
croyaient diriger, et ne voient plus les limites où s'arrê
teront les pas de leurs armées.
Que l'on examine la question qui a servi d'occasion à
la guerre : l'intégrité de l'empire ottoman. Eh bien! il
est facile de le voir aujourd'hui , l'acceptation des pro
positions outrageantes de Menschikoff aurait été moins
mortelle à la Turquie que l'intervention amicale des ar
mées européennes et des réformes européennes. Selon
nous , la Turquie n'avait à choisir qu'entre deux genres
de mort ; elle a choisi la mort la plus honorable , mais
aussi la plus prompte. Aussi , ne s'agit-il plus d'elle au
fond du débat. Et, de fait , il importe peu à la civUi-
sation que l'empire ottoman reste debout. Ce qui im
porte, c'est qu'un autre représentant de la barbarie
ne prenne pas sa place; ce qui importe, c'est que le czar,
en qui se personnifie l'absolutisme, ne vienne pas, avec
un surcroît de puissance, menacer les espérances de
la liberté européenne; ce qui importe, c'est que dans
la lutte engagée , les armées françaises, envoyées à mille
lieues de leurs foyers , trouvent autour d'elles un appui
qui leur assure la victoire. Et cet appui, elles ne le trou
veront que dans le réveil des nationalités.
La Russie elle-même a si bien conscience de la force
des nationalités, qu'elle s'en est fait un instrument pour
saper par la base cet empire ottoman dont elle a, comme
les autres, garanti l'intégrité.
Le panslavisme , ce mot nouveau dans la diplomatie ,
qu'est-il outre chose qu'un appel aux nationalités? Et
l'Hétairie ne s'est-elle pas nommée philhellénisme? Sans
doute, le czar, en conviant les Grecs et les Slaves à s'af
franchir du joug ottoman, n'a d'autre but que de les
courber sous le joug moscovite. En cela, il pourrait bien
se tromper , et c'est aux puissances occidentales à le lui
prouver. Mais, au moins, a-l-il eu l'habileté de séparer
l'élément chrétien de l'élément musulman , et son œuvre
sera plus féconde qu'il ne l'aura voulu. La liberté ne
se prend pas à demi , et les nationalités une fois réveil
lées , voudront autre chose qu'un changement de maître.
Toujours est-il que dans cette voie, même en ne s'y
avançant que par le mensonge , les czars ont fait de si
rapides progrès , que ce doit être pour tous un solennel
avertissement.
Le panslavisme, qui naguère ressemblait à un mys
tère religieux, a dépouillé ses formes symboliques, et ap
paraît dans sa réalité menaçante ; il descend dans le monde
des faits, les dirige et les accommode à ses desseins :
ou bien , s'il conserve encore le caractère idéal et mysti
que, il offre pour souverain pontife le czar armé du dou
ble glaive; pour adeptes, toutes les races slaves qui s'é
tendent du nord de la Sibérie à la pointe de l'Adriatique,
depuis le paysan d'Astrakan jusqu'au Dalmate du quai
des Esclavons à Venise ; et pour temples , les chaînes
des Karpathes, qui, après avoir lancé en Macédoine et
en Bulgarie leurs plus hautes cimes , franchissent le Da
nube , vont répandre sur la Volhynie, la Gallicie, la
Podolie et l'Ukraine leurs dernières ramifications sep
tentrionales correspondant aux défilés des Thermopyles ,
de l'Àttique et de la Morée, et enveloppent ainsi dans
une vaste circonférence les campements des Cosaques au
nord et les murs de Lacédémone au midi.
Les peuples de ces régions, malgré les espaces qui
les séparent, sont étroitement unis dans un même culte,
dans une même espérance, et appellent Constantinople
Tzarigrade (la ville des Tzars ou des Césars), comme
la future métropole où doit les conduire la puissance
moscovite.
Cependant au milieu de toutes ces races slaves , slova
ques, slovènes, se trouve au confluent de l'Occident et
de l'Orient, un peuple d'origine latine, parlant une
langue aussi voisine du latin que l'italien et l'espagnol ,
s'appelant lui-même du nom de Roumain, et portant sir
ses bannières la légende de l'ancienne Rome (S. P. Q. R.)
Ce peuple est celui qu'en Occident nous appelons impro
prement le peuple moldo-valaque.
La race roumaine s'étend au de là des deux princi
pautés et occupe tous le pays compris entre la Theiss,
le Dniester et le Danube. Mais les Moldo-Valaques ayant
seuls conservé leur autonomie , ont seuls conservé leur
nom de Roumains, et ils appellent leur pays Tzara-
fioumanesca (Terra Romana. )
Si Ton veut faire le dénombrement exact de la popu
lation roumaine, on arrive au chiffre de 10 millions
d'habitants, divisés ainsi qu'il suit :

Roumains de la Valaquie 2,500,000


de la Moldavie 1,500,000
de la Transylvanie. . . . 1,486,000
du Banat de Temeswar. . 1,085,000
de la Bukovine. 500,000
de la Bessarabie 896,000

7,767,000

Il faut y ajouter environ 2,000,000 de Roumains dis


séminés par groupes de 50 à 60 mille en Bulgarie , en
Serbie , en Podolie , en Hongrie et en Macédoine , con
servant fidèlement leur nationalité , leur langue et leurs
coutumes.
Or, dans cette grande lutte qui se prépare entre
l'Occident et le Nord , et qui , si elle s'arrête aujour
d'hui, se renouvellera demain, n'est-ce pas une bonne
fortune que de rencontrer à l'embouchure du Danube ,
10 millions de Latins, formant la seule barrière possible
entre les Slaves du Nord et ceux du Midi , empêchant
seuls dans cette région karpathienne l'unité greco-slave
— VII —
qui menace le monde , et devenant , si notre politique
est intelligente, nos premiers auxiliaires? Leur histoire
passée peut donner la mesure de leur énergie. Car, si les
Roumains , placés depuis trois siècles entre les convoi
tises des Turcs et des Russes, ont su résister aux attaques
de ce double courant, il faut qu'il y ait en eux une
vitalité qui ne s'est rencontrée chez aucune des popula
tions voisines. Ni le Dniester, en effet, ni le Pruth, ni le
Danube ne sont des frontières selon la géologie et- la
géographie. Mais si depuis si longtemps le Pruth d'un
côté , le Danube de l'autre , ont servi de barrières , c'est
que, du Pruth au Danube, il y a une nationalité opiniâtre
qui résiste aux entreprises des envahisseurs , et survit
même aux invasions accomplies.
Le moment est venu de fortifier cette nationalité et
d'en assurer l'avenir par le concours énergique des puis
sances occidentales.
Tant que les populations latines du Danube resteront
debout , le panslavisme morcelé au Nord et à l'Orient ,
manquera de l'unité qui doit le faire redoutable. La
Russie le sait trop bien; tout en appelant les Roumains
à elle par de fausses promesses ,. elle n'a rien négligé
pour arriver à l'effacement de la nationalité roumaine ,
et ses constants efforts montrent assez sa pensée.
Depuis qu'en 17H elle a mis le pied dans la Moldo-
Valaquie, elle a employé tous les moyens pour en faire sa
proie : l'or, l'intrigue, la guerre, la religion et par des
— VIII —
sus tout les fausses sympathies. Ses traités sont plus
perfides que ses guerres ne sont cruelles ; chaque stipu
lation de garantie est un piége, chaque faveur est un
mensonge. Par les Phanariotes, ses complices, elle avilit
la nation; par les consuls , ses missionnaires, elle en
vahit l'administration; ses agents se glissent dans les
emplois, occupent tous les postes, rédigent toutes les
lois, disposent de toutes les ressources, de façon qu'au
moment où ses armées, franchissant une limite imagi
naire, pénètrent au cœur du pays, elle se trouve comme
chez elle.
Depuis cent cinquante ans la Russie s'est avancée
d'étape en étape des bords de la Newa aux rives du
Pruth. La dernière étape est en Moldo-Valaquie, et
de là, le czar s'est cru assez fort pour jeter un défi à
l'Europe. Mais puisque son audace a enfin dissipé
l'incroyable aveuglement des cabinets de l'Occident,
puisque les armées de la France et de l'Angleterre ont
été appelées sur ce terrain, l'occasion se présente de
donner à la question d'Orient sa véritable solution. Que
de la Moldo-Valaquie parte le premier signal de l'affran
chissement des nationalités. Que l'on commence par
les populations latines du Danube pour finir sur les
bords du Niémen et de l'Adige. Que le cri d'indépen
dance retentisse des Karpathes à l'Olympe, et des Alpes
au Monténégro. Tout se tient dans la question de liberté.
Le partage accompli de la Pologne n'a été que le pré
lude du partage prémédité de la Turquie. Que les défen
seurs actuels de la Turquie deviennent donc les régéné
rateurs de la Pologne !
Loin de nous la pensée de nous jeter dans des voies
hasardeuses , d'invoquer des théories d'une application
incertaine. Le réveil des nationalités est le fait le plus réa
lisable dans la guerre d'aujourd'hui ; c'est un fait obligé
qui sortira des circonstances , s'il ne sort pas des combi
naisons politiques; qui sortira des chancelleries russes,
s'il ne sort pas des chancelleries occidentales. Déjà, en
effet, l'action de la Russie se reconnaît dans les insur
rections de l'Albanie et de la Thessalie , dans les mouve
ments du Monténégro etdel'Herzégowine, et dans la fière
attitude des Serbes. Déjà le czar compte sur l'appui du
Croate Jellachich , et de ces lllyriens dont un jour Na
poléon médita l'affranchissement. Les Bohêmes n'atten
dent qu'un signal de Saint-Pétersbourg , les Hongrois
eux-mêmes oublieront les ressentiments de 1849 , aus
sitôt qu'il leur sera donné un espoir d'indépendance, et
Venise, avec ses lagunes peuplées de Slaves, ne refuse
rait peut-être pas de répondre à l'appel de l'autocrate. Les
nationalités, en effet, sont prêtes; elles sentent que leur
jour est arrivé, et elles vont devenir autant d'auxiliaires
pour quileur tendra la main. Ah ! sansdoute, elles aime
raient mieux entendre sonner la liberté dans des fanfares
françaises; elles aimeraient mieux marcher à la guerre de
délivrance sous \c drapeau français. Que la France donc
comprenne sa mission ! Elle, du moins , n'opprime au
cune nationalité , et c'est ce qui lui donne le droit de
prendre le premier rôle dans cette sainte croisade ,
comme elle l'occupait dans les croisades d'autrefois.
Dans les évènements qui se préparent, l'imprévoyance
des gouvernements s'est si hautement révélée, que c'est
l'esprit de paix qui a présidé aux préparatifs de guerre,
et que les champs de bataille ont été ouverts avant que
les protocoles fussent clos. Ah ! c'est que dans ces con
férences de Vienne, dans ces rencontres d'empereurs,
il y a le pressentiment de ce qui doit venir. Ils voudraient
circonscrire le terrain des combats, afin que les nationa
lités n'y pussent pénétrer . Insensés ! qui après avoir
soulève les tempêtes, se croient assez forts pour pronon
cer le quos ego! Non , le mouvement est donné , il s'ac
complira jusqu'au bout. La guerre actuelle ne peut avoir
d'autre issue que l'affranchissement des nationalités oppri
mées. On aura beau essayer d'une paix mal cimentée , un
nouvel essor n'en sera que plus violent. C'est la justice
qui le veut , c'est la paix du monde qui le commande.
En un mot, la question d'Orient n'a pas d'autre solution
qu'une géographie nouvelle , un nouveau droit européen,
et l'anéantissement des traités de 1815.
C'est en vain que les gouvernements, pris au dépourvu,
veulent enrayer les événements qui les entraînent ; leur
antique char est attelé à une locomotive qui les précipite
au souffle de ses poumons enflammés. Us ne peuvent
plus mesurer ni les heures ni les distances , et les vieilles
dominations iront se briser contre les murs d'airain de
la destinée , et se perdre dans les abîmes de la Provi
dence.

La mort de l'empereur Nicolas ne modifie aucune de


nos appréciations ; la politique de la Russie ne tient ni
aux hasards d'un jour , ni aux projets personnels d'un
prince.
Les périls de l'Occident restent les mêmes; les mêmes
précautions sont à prendre après comme avant l'événe
ment du 2 mars.
HISTOIRE

POLITIQUE ET SOCIALE

ms

PRINCIPAUTÉS DANUBIENNES.

CHAPITRE PREMIER.

Moldavie et Valaquie. — Aperçus géographiques. — Rivières. —


Origine du mot Valaque. —Bucharest, Corté d'Argis etTirgovist.
.— Strophes de Jean Héliade. — Giurgevo, Ibraïl, Galalz. —
Navigation du Danube. — Avenir des deux principautés.

Les deux principautés danubiennes, la Moldavie et la


Valaquie, premier théâtre de la guerre actuelle, ne sont
qu'un démembrement de l'ancienne Dacie t raja ne , peu
plée par des paysans venus de Rome et de l'Italie. Outre
ces deux provinces , la Dacie romaine comprenait les
contrées que nous appelons Transylvanie, banat de Te-
meswar, Bucovine et Bessarabie. La guerre et les traités
ont livré les trois premières à l'Autriche, la dernière à la
Russie; et les principautés danubiennes d'aujourd'hui se
trouvent resserrées entre le Danube, le Pruth et les
monts Karpathes ou Krapacks.Le cours du Milkov, qui des
cend de ces montagnes pour se jeter dans le Séreth, puis
le cours du Séreth jusqu'à son embouchure dans le Dan ube
entre Ibraïl et Galalz, fixent les limites qui séparent la
1
Moldavie de la Valaquie. Fockshani, ville intermédiaire, à
cheval sur le Milkov, appartient à l'une et à l'autre pro
vince , valaque sur la rive droite , moldave sur la rive
gauche. Elle fut, en 1684, bâtie conjointement par Basile
le Loup, hospodar de Moldavie, et Mathieu Bessaraba de
Valaquie, afin de mettre un terme à de longues quarelles
sur le district de Putna, lequel s'étend du Séreth au
Milkov. Ce district fut partagé en deux , et Fockshani
élevée sur la ligne de séparation ; de là lui vint son nom
qui signifie limitrophe.
La capitale de la Dacie romaine , Sarmisœgethusa ,
était située sur la frontière méridionale de la Transyl
vanie , dans la vallée de Haczcg, arrosée par le Sztrigy ,
non loin du défilé appelé aujourd'hui Porte de Fer. Cette
ville avait été fondée par le roi Sarmis, qui fut battu par
Alexandre le Grand. Des colons venus de la Grèce l'ap
pelèrent iEgethusa. Trajan trouva les deux noms réu
nis, et les effaça tous deux; la capitale de sa conquête
fut nommée UIpia-Trajana. Mais peu à peu le vieux nom
Dace reparut, et il figure même dans les inscriptions ro
maines (1). Résidence dii propréteur et de l'une des
garnisons des légions impériales, Ulpia-Trajana conserve
encore dans ses ruines des souvenirs de grandeur. Sur
un espace de douze cents pas le sol est couvert de murs à
fleur de terre , de débris de colonnes , de pierres sculp
tées, derniers restes des bains, des aquéducs, des tem
ples qui l'ornaient. Le village qui couvre aujourd'hui
cet emplacement s'appelle Varhely (lieu du fort), et à la
porte d'une étable ou dans la cour d'un paysan, on peut

(I) De Gérando , la Transylvanie et ses habitants , t. J, p. 372.


retrouver un chapiteau de colonne, des statues mutilées
et des pierres tumulaires (I). Une route romaine, dont
on croit reconnaître les restes, conduisait d'un côté à la
porte de Fer.de l'autre vers le nord de la Dacie. Les Va-
laques l'appellent Drumu Trajan (chemin de Trajan).
Depuis le traité de Bucharest, la Moldavie démembrée
ne présente plus qu'une langue de terre de quatre-vingt-
dix lieues de longueur, resserrée entre le Pruth et le
Séreth.
La Valaquie offre à peu près la forme d'un demi-cer
cle, dont l'arc est le Danube et la corde les monts Karpa-
thes. Sa plus grande longueur est d'environ cent vingt
lieues sur soixante de largeur. Des rives du Danube au
centre s'étendent de vastes plaines; vers le milieu, des
vallées onduleuses , puis des collines ornées d'une riche
végétation , qui s'élèvent insensiblement en monta
gnes.
Le terrain de la Moldavie , inégal et d'un aspect riche
par ses diversités , s'étend en belles plaines du côté de
la Bessarabie, se relève en collines et en hautes montagnes
vers l'extrémité qui touche à la Transylvanie.
Parmi les rivières de la Moldavie , le Pruth et le Sé
reth sont également navigables; celles de la Valaquie ne
portent que des bateaux plats. Les plus considérables
sont :
Le Buseo, bruyant et fougueux, qui menace toujours
de ses crues subites les pays d'alentour. Dans sa marche
précipitée , il entraîne d'énormes quartiers de granit ; le
cheval le plus vigoureux ne pourrait le traverser à gué ;

(1) De Gérando , la Transylvanie et ses habitais, l. I, p, J72.


La Jalomitza , souriante et capricieuse, diversifiée
par mille jeux de la nature , cascades écumantcs, îlots ,
récifs, masses de verdure, bouquets de fleurs : tout cela
disposé avec les harmonies et les contrastes d'une œuvre
d'art ;
La Dambovitza qui embellit Bucharest et se fait re
marquer par la salubrité de ses eaux et l'excellence de
ses poissons : avec elle rivalise sur ce dernier point le
Rimnik dont les eaux sont salées;
LeMilkov, encaissé entre deux rives escarpées, cou
vertes de sapins , de grands chênes et de mélèzes, et cir
culant avec effort à travers une nature sauvage et pitto
resque ;
L'AI tau ou 01 to, qui forme la lisière entre la Valaquie
proprement dite et la petite Valaquie ou Banat de
Craïova ;
Enfin la Pracova, qui, venant du sein des Karpathes ,
se trouve tant de fois contrariée dans son cours par les
ravins , les éboulements , les rochers et les sources ,
qu'elle se replie continuellement sur elle-même de droite
à gauche , d'avant en arrière , fuyant les obstacles par
ses ondulations multipliées et les enveloppant de con
tours si nombreux, que, pour pénétrer dans la Valaquie
par le chemin de Cronstadt, il faut en traverser soixante-
dix fois les eaux bruyantes et tortueuses.
Outre les cours d'eaux , on rencontre dans les deux
principautés beaucoup de lacs , et de nombreux ruis
seaux sillonnent les plaines. Tous les voyageurs célèbrent
les beautés du paysage et la fécondité du sol.
« J'ai traversé, dit Thornton, les deux principautés
dans toutes les directions, et c'est avec un plaisir bien
vif que je retrace ici les impressions (nie m'ont laissées
leurs sites grands et romantiques : les torrents se pré
cipitant dans des gouffres et serpentant ensuite dans les
vallées, le parfum délicieux du tilleul fleuri, les herbes
aromatiques foulées par les troupeaux paissants , la ca
bane solitaire du berger sur le sommet du coteau, les
montagnes s'élevant au-dessus des nuages , couvertes
dans toute la surface inférieure aux neiges, d'un lit pro
fond de terre végétale, et ornées de toutes parts par l'é
clat d'une riche verdure ou par la majesté des forêts an
tiques et sombres ; cet assemblage de beautés , qui s'est
présenté tant de fois à mes yeux , a gravé dans ma mé
moire un tableau qui ne cessera jamais de m'intéres-
ser (1). »
Carra n'est pas moins enthousiaste :
« J'ai vu presque toutes les contrées de l'Europe ; je
n'en connais aucune où la distribution des plaines, des
collines et des montagnes soit aussi admirable pour l'a
griculture et la perspective qu'en Moldavie et en Vala-
quie (2). »
Nous avons dû , conformément aux habitudes occiden
tales, donner aux deux principautés les noms de Valaquie
et de Moldavie. Mais les habitants n'acceptent pas le»
dénominations de la géographie officielle. Ils s'appellent
Roumains et leur pays Roumanie. Quant au nom de Va
laquie, de Valaque, il n'existe pas dans leur langue. C'est
un mot slave servant à désigner les populations latines
ou italiennes : Wlah (Ralien), Wlasko (Italie), Wlnky

(1) État actuel de la Turquie, t. II, p. Ù6S.


(2) ïlistoire de la Moldavie et de la Vatachic, p. iilt. Taris,
1718.
(Romain). C'est ainsi qu'après les invasions germaines
en Italie, en Gaule et en Espagne, les Deutches donnaient
le nom commun de Welches à toutes les anciennes po
pulations romaines , gauloises ou espagnoles.
M. Vaillant donne une autre origine au mot Valaquie.
« Si l'on fait attention, dit-il , que la Valaquie est cou
verte de petits lacs, d'étangs, de marécages et arrosée
par plus de cent quarante courants; si l'on remarque ,
en outre, que ces courants se rendent tous du nord au
sud dans le Danube; que les Romains, qui s'avançaient
transversalement de l'ouest à l'est, étaient obligés de les
franchir à cbaque pas, on sentira qu'ils n'avaient pas
d'autre nom à lui donner que celui de Val des eaux, Val-
lis aquaî ou aquarum (1). »
Quelques historiens prétendent que le mot Valaque
vient de Flaccus, propréteur romain, que Trajan envoya
dans cette contrée avec 30,000 hommes destinés à la
défricher.
D'autres enfin , veulent que le mot Vlaque ou Valaque
tire son origine du grec /3*«£ou foowe'ç (mou, pares
seux).
Nous laissons au lecteur le choix entre toutes ces éty-
mologies.
Les Turcs appellent la Valaquie Ijlak, et la Moldavie
Cara-IJlak (Valaquie noire). Ils donnent aussi à cette der
nière province le nom de Bogdania, probablement en
souvenir de Bogdan , premier prince moldave qui ait
traité avec eux.
Certains auteurs prétendent que la Moldavie tire son

(1) La Romanie, i. I", p. 76.


nom de la petite rivière Moldova. M. Vaillant veut que
ce nom vienne du latin , soit parce que la masse des
Daces ou Daves (moles Dava ) vint s'y retrancher après
ses revers, soit parce que, après avoir été le rempart des
Daves (moles Davorum) contre les Romains, elle servit de
digue à ces derniers contre les Daves (moles Davis) (\).
M. Vaillant tient surtout à prouver qu'aucun mélange
de population slave n'a altéré la pureté de la nationalité
roumaine. Cette préoccupation du savant auteur s'ex
plique par la prétention contraire des Russes, qui vou
draient justifier leurs occupations par des droits de pa
renté. Un si dangereux honneur ne repose sur aucun
titre.
L'introduction des mots slaves dans la langue usuelle
des Roumains ne vint pas à la suite de conquêtes , et ne
tient pas à la présence de familles slaves. Mais lorsque
dans la religion s'accomplit le schisme grec, le slavon ,
adopté comme langue de l'Église, pénétra naturellement
dans le pays avec le rite religieux. De là vint aussi le titre
slave de Voïvode , donné souvent au chef du gouverne
ment. Hospodar, ou Gospodar, est encore un nom slave
correspondant à celui de seigneur. Mais les indigènes con
servent leur vieil idiome romain à peine transformé , et
appellent leur prince Domnu (dominus) et la principauté
Domnie. De là vient le mot domnul (monsieur).
Cette fidélité à l'antique langage et à l'origine de la
race est un signe caractéristique d'une grande impor
tance dans l'histoire des Principautés; car elle donne
l'explication de hien des luttes; et ce n'est pas sans rai-

(1) La Romanie, p. 75.


son que les Roumains repoussent les théories russes qui
voudraient leur attribuer des ancêtres parmi les Slaves.
S'il est un fait digne de remarque, c'est que la Rou
manie, placée sur la grande route des invasions, traversée
en tous sens par des flots d'émigrants armés , conserve
une population presque sans mélange, et reste toujours
semblable à elle-même, quand le monde entier se trans
forme et se renouvelle. L'empire romain disparait, et la
colonie romaine reste debout. L'empire grec s'écroule, et
l'envahisseur ottoman s'arrête aux frontières de la Rou
manie , comme s'étaient arrêtés, sur le Danube, les des
cendants d'Attila, et aux bords du Dniester les Slaves de
la Pologne. C'est ainsi qu'au milieu du cataclysme uni
versel , lorsque toute nation était en proie, les colonies
de Trajan maintenaient le type de l'antique nationalité et
nous transmettaient les derniers vestiges de l'idiome po
pulaire romain , l'ancien dorique , qu'on ne parlait déjà
plus à Rome du temps de Cicéron et de Virgile (1).
Le siége du gouvernement en Yalaquie est Bucharest ;
en Moldavie, Jassy.
Située dans une plaine basse et marécageuse , à 70
lieues de la mer Noire, i 8 du Danube et 100 de Jassy, la
ville de Rucharest était autrefois la station principale ,
le point de repos, pour ainsi dire, officiel des diplomates
qui se dirigeaient vers Constantinople. Dernière limite
de l'Occident, première porte de l'Orient, elle était pour
les ambassadeurs le vestibule du nouveau monde où ils
s'engageaient, et comme l'école primaire oû ils s'ini-

(1) Drumu (<î^ô(io;), chemin; frica (<f£'*>i) , terreur; p indure


(?oCpa), forêt. Voyez le Protectorat du Czar, par J. 11. Taris,
1850.
- 9 -
liaient aux mystères des intrigues levantines. L'aspect
des habitants révélait tout d'abord le caractère multiple
d'une ville frontière de deux mondes. Parmi les riches,
les uns portent des calpacs et des pelisses, les autres des
chapeaux et des fracs; parmi les pauvres , les uns ont le
vieux costume des Daces, les autres un costume sans
nom, approprié aux fantaisies ou aux dénûments de la
misère. Au milieu de ces indigènes disparates, des hom
mes de toute race , Hongrois avec leurs invariables atti-
las, Albanais avec leurs blanches tuniques, Arméniens
et Turcs aux robes flottantes ; puis des Russes, des Ita
liens, des Allemands, des Bulgares, des Serbes, des Juifs,
des Dalmates , des Galliciens et des Tziganes ( Bohé
miens), chacun s'exprimant dans son dialecte , et renou
velant le prodige de la confusion des langues.
Mais aujourd'hui que la navigation du Danube a
changé l'itinéraire des interprètes de la diplomatie,
aujourd'hui que les longues plaines de la Valaquie n'as
sistent plus au passage des arbitres des nations, Bucha-
rest, déchue de son ancienne importance, n'est plus que
le chef-lieu d'une province ignorée, et ne doit le peu
ô'éjlat qui lui reste qu'au séjour d'éphémères bospodars
et de boyars vaniteux.
11 s'y est fait cependant une révolution dans les cos
tumes. Parmi les classes riches et marchandes, hom
mes et femmes portent l'habit européen ; le calpac et
la pelisse n'appartiennent plus qu'à quelque vieillard
obstiné , qui proteste à sa manière en faveur de la na
tionalité. Ce changement tient aux nombreux séjours
des garnisons russes, et surtout à l'introduction des
modes françaises qui dominent en souveraines aux
— 10 —
bords de la Dambovitza. Les dernières nouveautés de
Paris y pénètrent avec une merveilleuse rapidité, et on
y a plus tôt adoplé les changements du jour que dans une
province franc-iise limitrophe de la capitale.
La langue française règne également dans les salons
de Bucharest, et les élégantes ne veulent pas d'autre
idiome pour leurs réceptions et leurs galanteries. Il ne
faut peut-être pas leur en faire 'compliment, car elles
n'en ont pris le goût qu'avec les officiers russes , et c'é
tait un hommage de plus à l'aimable envahisseur. Si
les russes ont mérité à plus d'un titre la haine du peu
ple valaque , ils ont trop souvent rencontré parmi les
boyaresses de charmantes compensations.
Le nombre des habitants de Bucharest s'élève à
120,000 âmes et ne correspond pas au vaste emplace-
cement de la ville, qui a quatre lieues de circonférence.
Cela tient à de nombreux jardins, et même à de vastes
terrains incultes qui environnent les maisons. Beaucoup
d'habitations sont isolées, cachées derrière de grands
arbres ou perdues au milieu d'immenses meidans (1).
Les rues irrégulières, presque toutes sans nom, lon
gues , étroites, tortueuses, sont, dans les mahalas ou
faubourgs, bordées de haies ou de planches brutes, der
rière lesquelles s'entrevoient de chétives maisonnettes et
plus souvent de sales chaumières. En somme, Bucharest
a moins l'aspect d'une ville que d'un grand village, ou
plutôt d'une réunion de villages, ayant chacun son
église. On n'en compte pas moins de cent trente, cons
truites en briques et affectant le style byzantin. Chacune

(l) Places publiques.


— 1l —
de ces églises est surmontée de deux ou trois clo
chers, lesquels , vus de loin, au nombre total de trois
cent soixante-dix, semblent annoncer une capitale de
premier ordre.
Bien peu de ces églises peuvent passer pour des mo
numents, et il n'y a guère d'éditices à Bueharest qui
méritent ce nom, si ce n'est l'hospice Brancovano, l'hô
pital de Coltsa et sa tour en ruine, bâtie en 1715 par
des soldats de Charles XII.
Quelques rares maisons de grands h yars affrètent
des allures de palais. Ornées de colonnes qui soutien
nent des frontons couverts de bas-reliefs, elles semblent
révéler l'élégance et la grandeur. Mais pour conserver
l'illusion, il ne faut pas en approcher. Ces orgueilleuses
colonnes ne sont que des troncs d'arbre couverts d'une
argile blanchie au lait de chaux, et les bas-reliefs que de
mesquins moulages en plâtre. Triste et fidèle image du
boyarisme avec ses vanités prétentieuses et ses fausses
majestés !
L'édilité de Bueharest ne se fait remarquer ni par ses
soins ni par sa vigilance. Pour l'éclairage de la ville on
compte sept cent vingt-deux lanternes, garnies de chan
delles; mais la plupart du temps il n'y brille aucune lu
mière, les vitres cassées donnant accès au vent, qui par
un souffle économique permet souvent à la chandelle de
durer toute une année.
Il y a quelques années, les rues, sans pavé, étaient
garnies de madriers à peine équarris jetés transversa
lement d'un côté à l'autre. Mais la nature primitive
du sol marécageux ne pouvait être facilement changée,
et les eaux ménagères de la ville, les immondices, les
— 12 —
pluies, s'amoncelant sous le plancher des rues, y for
maient des lacs fétides. Aussi les habitants donnaient-
ils aux rues le nom de ponli , car elles n'élaient réelle
ment que des ponts flottants sur des rivières de fange.
En hiver, la boue rejaillissait continuellement à travers
les interstices des planches mal jointes, et en été, elle se
transformait en nuées de poussière noire et pestilentielle.
Ce n'est qu'en 1826 que le prince Gregoire Ghika fit
paver les rues. Mais l'amélioration est encore bien in
complète. Les pavés, placés sans régle, dépourvus de
soubassement , s'enfoncent sous le poids des charriots ,
et forment de profonds récipients, envahis à l'époque
des neiges , par une vase dont la surface fangeuse ré
siste aux rayons du soleil. Il faut que les habitants, pour
circuler librement, comblent ces fondrières avec des
fascines ou de la paille, d'où s'échappent bientôt de
nouvelles exhalaisons. Aussi est- il fort heureux que
les tremblements de terre empêchent d'élever les mai
sons au delà d'un étage. La libre circulation de l'air
peut au moins combattre tant de causes réunies d'insa
lubrité.
Bucharest est une ville tout orientale par les con
trastes incessants de l'opulence et de la misère , du luxe et
de la malpropreté. De hideuses cahutes à côté de maisons
seigneuriales, des tziganes presque nus en face de boyars
chamarrés ; de lourds arroubas traînés par des buffles
heurtant de splendides équipages ; des troupeauxde porcs
se vautrant dans la fange des rues, au milieu des hennis
sements de coursiers magnifiques; les cris des Albanais
qui escortent un haut dignitaire, se mêlant aux pleurs
des mendiants ou aux chants des tziganes, tous les de
— 13 —
grés de la douleur et de la joie , de l'abaissement et de
l'insolence, de l'ordure et de la splendeur, et l'imago
de la faim en présence des plus monstrueuses prodigali
tés, telle est la physionomie de Bucharest.
Pour compléter le tableau , nous ne pouvons mieux
faire que de reproduire la description pittoresque que
fait de cette ville un homme qui, pendant plusieurs an
nées, en a vu toutes les magnificences et toutes les pous
sières.
«On y voit, dit M. Vaillant, des marais où coassent
la grenouille et le crapaud, des meïdans où le scin-
drôme ( bohémien ) vient poser sa tente , des quar
tiers bas submergés à chaque printemps; un pavé dé
foncé et recouvert d'un pied de boue, des chemins in
térieurs où l'on marche mollement sur le fumier jus
qu'à ce qu'on se trouve arrêté par un abîme ; quelques
beaux hôtels , des métairies plutôt que des demeures
seigneuriales ; et au milieu de tout cela des équipages
magnifiques, traînés par des chevaux superbes; dedans,
des femmes élégantes, des dandys, des lions; derrière,
des unguréni en jaquette , des Albanais drapés de la
toge romaine; partout des chariots de bois et de foin,
des bœufs amaigris de besoin et de travail ; parfont
des paysans vêtus de toisons de brebis, des scindrômes
demi-nus ou couverts de haillons ; des bouges près des
palais ; les riches en carrosse , les pauvres dans la boue ;
mais tous dans la poussière qui , durant l'été , enve
loppe la ville comme un symbole de vanité (1). »
La ville de Jassy a sur Bucharest l'avantage d'une

(1; La Ttomanie. t. III, p. 101.


— \k —
position salubre et pittoresque. Assise sur la pente d'une
charmante colline, d'où elle semble glisser dans les eaux
du Baklui, comme pour s'y baigner les pieds, elle voit
se dérouler en face d'elle le versant oriental du mont
Bordeiu, dont les teintes forment un vaste tableau de
beautés changeantes, de constantes richesses. Elle offre
aussi un aspect moins obstinément oriental que Bucha-
rest ; le centre est plus européen ; les rues sont mieux
coupées. Il est vrai que ces perfectionnements sont dus
à trois incendies, dont le dernier, en 1827, détruisit en
grande partie les vieilles habitations, et contraignit le
paresseux boyar à se loger plus à l'aise. Mais on voit
que c'est une révolution forcée; tout ce qu'a épargné le
feu est resté fidèle à l'antique sans-façon , et la ville a
pris une double physionomie , avec des vestiges de
l'Orient et des promesses de l'Occident. Ce n'est plus
l'un, ce n'est pas encore l'autre. « Jassy, dit M. Vaillant,
me fait l'effet d'un jeune officier qui, lors de la forma
tion de la milice moldo-valaque, se tenait fièrement en
avant des lignes, la casquette sur la tête, une pelisse
sur son uniforme et des babouches par dessus ses bottes
à éperons (1). »
L'éclairage de la ville n'est pas comme à Bucharest,
une mystification ; cinq cent cinquante réverbères garnis
d'huile fournissent une lumière véritable. Les églises,
moins nombreuses , soixante environ , y sont plus élé
gamment construites et plus somptueusement décorées.
La plus remarquable, celle des Trois Saints, fondée en
1622, par Basile le Loup, est placée sous l'invocation de

(1) La Romanic, t. III , p. 437.


saint Basile, saint Jean-Chrysostomc cl saint Grégoire.
De même que la capitale de la Valaquie, Jassy est en
trecoupée de nombreux jardins qui flattent agréablement
la vue, surtout dans une ville construite en amphi
théâtre.
Comme séjour du prince et du gouvernement, la po
sition de Jassy est des plus désavantageuses. Située k
quatre lieues de la frontière, elle est toujours la première
ville occupée par l'envahisseur russe, la dernière éva
cuée.
L'importance de Bucharest comme capitale de la Va
laquie, est de date assez récente. Trois autres villes
avaient, auparavant, servi successivement de métropoles :
Rimpolongo, Corté d'Argis et Tirgovist.
Kimpolongo ou Campulungu (Campus-longus) fut
pour ainsi dire, le berceau de la principauté de Valaquai.
C'est là qu'en 4241 , Radu Negru (Rodolphe le Noir) des
cendant des Karpathes , s'arrêta avec ses compagnons
au pied des montagnes , pour y établir sa première ré
sidence. Kimpolongo n'est plus aujourd'hui qu'un mé
diocre village ; mais de vieux débris de murailles attes
tent son ancienne étendue, et la beauté du paysage en
vironnant justifie le choix du chef des bandes qui allait
devenir le chef d'un nouvel empire.
Radu , en effet , s'avança rapidement dans le pays et
y fonda de nouveaux établissements. A neuf lieues
sud-ouest de Kimpolongo , sur les bords de la rivière
d'Argis, au milieu de coteaux riants et fertiles, le terrain
offrait un emplacement favorable pour une ville de dé
fense et d'agrément. Là les Karpathes forment deux
chaînes qui, courant en sens contraire , laissent entre
— 10 —
elles un vaste territoire qui compose la contrée pittores
que de la Haute Valaquie. A l'angle où les montagnes se
divisent , Radu éleva une ville qu'il appela Corté d'Ar-
gis , et qui devint après lui la résidence du chef de l'Etat.
Réduite aujourd'hui aux proportions d'une petite ville ,
Corté d'Argis ne conserve de sa première splendeur, que
la heauté de son site et son église. Cet édifice, placé au
centre d'un monastère bâti sur une éminence , ferait
honneur aux pays les plus avancés dans les arts. Tout
l'extérieur est en marbre ciselé avec une remarquable
perfection; depuis le socle jusqu'à la corniche , pas une
pierre qui ne soit sculptée avec toute la richesse, toute la
finesse, toute la délicatesse de l'art. Cette église est con
struite en carré, sur le modèle de toutes les églises grec
ques, avec un dôme au centre, surmonté d'une flèche en
forme d'obélisque. Aux angles du monument, sont quatre
petites tourelles élégantes et légères, deux à facettes octo
gones, deux autres à col tors. Ces dernières semblent
toujours prêtes à tomber l'une sur l'autre. Cette singu
lière illusion est produite par des bandes en spirale qui,
les entourant de bas en haut, les font paraître inclinées,
quoiqu'elles soient parfaitement perpendiculaires. A
l'intérieur, les murs sont décorés de peintures à fresque
et de sculptures dorées comme on en rencontre dans
toutes les églises grecques. Le nom de l'architecte Ma-
noli a été conservé dans des légendes populaires, où lo
diable joue nécessairement un grand rôle.
L'histoire ne nous a transmis ni le nom du premier
fondateur de Tirgovist , ni celui du premier domnu
qui y fixa sa résidence. Nous savons seulement que cette
nouvelle capitale fut le séjour des plus illustres parmi
les princes nationaux , Mircea , VI ad et Michel le Brave.
Située dans une contrée délicieuse, ayant d'un côté
pour limites une chaîne de charmantes collines , et de
l'autre une belle et vaste plaine au milieu de laquelle
serpente la Dambovitza , Tirgovist n'est plus qu'un
amas de sombres et vastes ruines. Pour retrouver le
vieux palais des souverains , il faut pénétrer dans une
grande cour de cent toises carrées, environnée de murs
délabrés, à travers lesquels on aperçoit des souterrains à
demi comblés, des voûtes affaissées, des corridors ob
strués par l'éboulernent des pierres. Une tour seule est
restée debout; mais l'escalier qui conduit aux créneaux
en a été enlevé. Elle a soixante pieds de haut, trente pieds
carrés à la base et s'élève en talus jusqu'à une bauteur
égale, d'où elle monte arrondie sur un diamètre de quinze
pieds.Un de nos compatriotes qui visitait le monument,
s'indigna de voir adossé au pied de la tour un étal de
boucher tout souillé des dépouilles de bœufs et d'a
gneaux. • C'est ainsi, s'écrie-t-il , que les Roumains
respectent la plus belle relique de leur passé (1)! »
Tous les Roumains n'ont pas cependant cette coupable
indifférence. Un poète, enfant du pays, a rappelé en stro
phes mélancoliques les anciens souvenirs de Tirgovist.
Nous en citerons quelques passages , non pas seulement
en raison du mérite poétique, qu'il est difficile d'apprécier
dans une traduction , mais à cause du nom de l'auteur,
Jean Héliade , que nous aurons occasion de rencontrer
souvent dans l'histoire moderne des Italiens du Danube.
Les passages suivants sont extraits d'une invocation
intitulée : Une nuit sur les ruines de Tirgovist.
(1) M. Vaillant, Histoire de la Romanif, t. Ut, p. 318.
-2
— 18 —
« Ombres de nos aïeux, je ne viens pas troubler vos
» cendres ; mes mains ne sont point armées du glaive
i qui, tant de fois vengeur de la Valaquie, fut déposé
> sur votre cercueil. Je viens , dans le calme des nuits,
> tresser des guirlandes de lauriers pour orner vos tom-
» beaux, et je raconte à vos fils épris de votre gloire , les
» exploits qui ont fait votre renommée. •
« Ces plaines m'ont rappelé vos succès ; ces monts
> parlent encore de vos victoires, et le ruisseau ne cesse
> de me dire que ses ondes furent teintes du sang de
» nos ennemis. Je les vois là, devant moi, ces héros de
» Kimpolongo, de Corté d'Argis, de Bucharest, de Jassy,
» depuis Trajan jusqu'à ces jours terribles où les ves-
» tiges de notre grandeur se sont effacés. .. . . .
» »
i Édifices pompeux qu'avaient élevés nos ancêtres ,
» ô tour d'où l'œil a vu tant de fois la victoire couron-
» ner leurs exploits, quelle éloquence ont pour moi vos
» antiques débris ! La mousse verdoyante , le granit
» écroulé , l'arbuste qui gémit au souffle du vent qui le
» balance, me parlent gloire et liberté. Ces souvenirs
» confus d'une antique nature, le sourd gémissement
» des vents, héros, ce sont vos noms que le fleuve du
» temps répète dans ces vieux monuments. (1) »
Ce fut sans doute une singulière inspiration, qui porta
le hospodar Constantin Brancovano à préférer la plaine
marécageuse de Bucharest aux belles collines de Tirgo-

(1) Cette traduction est empruntée au livre de M. Stanislas


fcellangcr, intitulé le Keroutza.
— 19 -
vist. Au mois de mars 1690, il transporta dans la pre
mière ville le siége du gouvernement ; les boyars le
suivirent, et depuis ce temps, Tirgovist déchue et soli
taire, n'a plus qucla beauté ravissante de ses environs
pour protester contre le caprice des souverains. C'est de
Tirgovist que Charles XII partit pour regagner la
Suède, après ses singuliers loisirs en Turquie. On peut
voir à Bucharest, en la possession de M. Michel Ghika ,
une grande et forte épée trouvée à Tirgovist et sur la
quelle est gravée l'inscription suivante : carolus xii ,
SUECORUM REX.
La première ville valaque où l'on aborde en arrivant
par le Danube, est Giurgevo. Elle a pris son nom d'un
fort autrefois bâti par les navigateurs génois sous le pa
tronage de saint George, santo Giorgio. Ainsi se retrou
vent les vestiges de ces hardis matelots dans toutes les
mers du Levant et jusqu'aux centres des plus grands
fleuves, presque ignorés alors par l'Europe continen
tale. Aux douzième et treizième siècles, c'étaient les
républiques commerçantes qui révélaient aux rois les
trésors de l'Orient. Avant le traité d'Andrinople, Giur
gevo était une forteresse turque. Contraints de l'aban
donner en 1829, les Musulmans, en se retirant, renver
sèrent les remparts ; ce qui fait encore aujourd'hui de
cette ville un mélange de ruines et de constructions nou
velles. Des rues inachevées et des terrains obstrués de
décombres contrastent avec quelques tentatives de sy
métrie moderne. Le quartier voisin du Danube com
mence néanmoins à prendre une physionomie euro-
ropéenne ; on y rencontre quelques jolies maisons ré
— 20 —
comment bâties et une église dédiée à saint Pierre.
Une autre ville, qui était naguère une forteresse turque,
Ibraïla, Brahila ou Brahilof, est destinée à un grand dé
veloppement commercial dès que la navigation du Da
nube sera dégagée de ses entraves matérielles et politi
ques. Ibraïla , située sur le Danube , est le port commer
cial de la Valaquie. Sous la domination turque, on n'y
comptait que quatre ou cinq cents habitants. Depuis
1829 , leur nombre dépasse six mille. Il s'y rencontre
toute l'activité d'une ville qui commence et qui a le pres
sentiment d'un heureux avenir.
Non loin d'Ibraïla, sur le promontoire d'une presqu'île
formée par le Pruth et le Séreth, qui ont leurs embou
chures à peu de distance l'une de l'autre , s'élève Galatz,
le port de la Moldavie. La ville nouvelle est située sur
une colline qui domine le Danube, et d'où l'on découvre
dans une magnifique perspective la dernière branche
des Balkans , séparant le Danube de la mer Noire , et
rejetant le fleuve au Nord; à gauche s'étendent le Pruth
et le lac Bratesh ; à droite, la ligne du Danube et les plai
nes de la Valaquie; aux pieds de la colline, le port qui
n'attend que la solution des questions politiques pour
devenir le centre d'une grande activité commerciale.
Que le haut Danube soit dégagé de ses brisants , ap
pelés cataractes par l'imagination des riverains, et Ga
latz, ainsi qu'Ibraïla, acquerront l'importance des entre
pôts les plus renommés. Le Danube, en effet, dans
son cours supérieur, lie les principautés avec l'Europe
centrale ; dans son cours inférieur, avec la mer Noire et
la Méditerranée ; et les deux ports recevant les riches
— 21 —
productions de la Serbie, de la Hongrie, du Banat et de
l'Autriche, renvoyant en échange les brillantes créations
de l'industrie française, anglaise, italienne ou espagnole,
participeront bientôt aux richesses et à la civilisation de
nos contrées.
Cette heureuse révolution , il est vrai , ne ferait pas le
compte de la Russie, et pourrait compromettre la for
tune d'Odessa; car le commerce d'Odessa et des princi
pautés comprend à peu près les mêmes objets , le blé ,
la laine et les cuirs. Déjà ces objets sont moins chers à
Ibraïla qu'à Odessa. Lorsque le blé d'Odessa vaut 22 rou
bles sur la place de Marseille, celui d'Ibraïla est offert à \ 8.
La Hongrie et le Banat pourraient en livrer encore à meil
leur compte, si le débouché était ouvert. Dans leur l'état
actuel , ces deux contrées ne savent où verser le trop-
plein de leurs récoltes (t).
Ajoutez encore que la Podolie et la Volhynie, épui
sées par une longue culture, soutiendraient difficilement
la concurrence des terres jeunes et vigoureuses des prin
cipautés. De plus, le transport des grains au Dniester est
plus cher que le transport au Danube; car le Danube,
coulant autour de la Valaquie, et lui faisant, selon l'heu
reuse expression de M. Saint-Marc Girardin(2), comme
un chemin de ronde , se trouve, pour ainsi dire , au bout
de chaque champ.
Nous parlerons plus tard des immenses ressources
que peuvent offrir les deux principautés , et il sera fa

it) M. Saint -Marc Girardiu, Souvenirs de voyages , i. I" ,


p. 2/i2.
(2) Ibidem.
cile d'expliquer les opiniâtres convoitises de la Russie.
Si les principautés sont par leur position les portes de
Constantinople , elles sont par leur fleuve les grandes
routes du commerce , et par leur sol les fécondes nour
rices de l'industrie.
CHAPITRE II.

Dacie. — Expédition de Trajan. — Établissement des colonies ro


maines. — Invasion des Barbares. — Dacie aurélienne. — Empire
bulgare. — Retour des colons italiens. — Premiers établissements.
Radu-Negru et Bogdan , Valaquie et Moldavie. — Premier état
social. — Capitulations consenties avec les Ottomans.

Au siècle d'Auguste, la domination des Daces s'éten


dait de la mer Noire aux frontières de la Germanie.
Lorsqu'a près de longues années, les enfants d'Arminius
durent enfin renoncer à lutter avec Rome, l'Empire ren
contra aux limites de sa conquête un nouveau monde de
barbares , devant lesquels s'arrêta l'essor des aigles vic
torieuses. Assis sur le Danube et adossés au Dniester,
les Daces bravèrent longtemps tous les efforts des Césars;
les expéditions dirigées contre eux venaient se briser
sur les rives du grand fleuve, et, sous Domitien, Rome
affaiblie ressentit l'épouvante qu'elle avait inspirée, et
ne put arrêter les barbares du Danube qu'en achetant la
paix à prix d'or. La résurrection passagère de l'Empire
sous la main d'un grand prince effaça les hontes de ce
marché, et fit cruellement expier aux Daces les triomphes
d'un jour. Trajan, pour assurer en même temps la fron
tière la plus menacée et tirer vengeance d'une humilia
tion dont l'exemple était mortel, conduisit lui-même vers
la Dacie ses plus vaillantes légions. Un large pont de
pierre joignit par ses ordres les deux rives du Danube,
le premier rempart des barbares se trouvait franchi
sans combat ; un travail intelligent accomplissait co que
— 2-4 —
n'avait pu faire le glaive; la Dacie devenait (erre ro
maine à l'achèvement de la dernière arche du pont , qui
reste encore aujourd'hui debout, comme un vieux débris
du berceau des Roumains actuels.
Les Daces prouvèrent du reste que cette guerre n'était
pas indigne de la renommée de Trajan. Pendant cinq
ans, sous la conduite de leur roi Décébale, ils fatiguèrent
les assaillants par une résistance héroïque ; il fallut
leur disputer le terrain pied à pied, les mener combat
tant jusqu'au Dniester d'un côté , jusqu'aux Karpathes
de l'autre, pousser leurs derniers bataillons au-delà du
fleuve , au-delà des montagnes , et prendre possession
d'une terre dépeuplée.
L'importance et les gloires de cette guerre sont té
moignées par Trajan lui-même sur cette colonne qui
fait encore de nos jours la plus éclatante parure du Fo
rum Romain, et les détails de la lutte sculptés sur le
monument semblent un hommage rendu à l'énergie des
vaincus non moins qu'aux efforts des vainqueurs.
Cependant ces riches contrées si chèrement achetées
ne pouvaient demeurer vides. La sûreté même de l'em
pire ne voulait pas que des provinces frontières fussent
abandonnées au premier occupant. Pour que la victoire
ne fût pas stérile, il fallait remplacer une population
hostile par une race amie, reculer ainsi les limites de
l'empire et placer une vaste garnison romaine en face du
monde barbare. C'est ce que fit Trajan, achevant ainsi
sa conquête par la civilisation, et fécondant par l'agri
culture et l'industrie les ruines qu'il avait faites. Avec
les facilités que lui donnait le pouvoir absolu, il trans
porta sur les bords du Danube de nombreuses populations
— 25 —
détachées de l'Italie et qu'une terre opulente devait con«
soler du déplacement. Le désert se peupla bientôt de villes
embellies par les arts de l'Italie ; toutes les connaissances
du monde romain se retrouvèrent au bord de la mer
Noire, et dans cette antique Tauride où Ovide, pleurant
les amertumes de l'exil , se plaignait de n'être compris
par personne, on pouvait désormais entendre le dernier
des pâtres parler la langue du Capitole. Des voies consu
laires traversant les défilés des Karpathes se prolongeaient
jusqu'au territoire occupé aujourd'hui par Bender; les
métaux précieux renfermés dans le sein des montagnes
étaient exploités par d'habiles mineurs ; une Italie nou
velle se fondait aux extrémités du monde occidental ,
alors que l'antique Italie s'affaissait sous le poids de ses
vices.
La grande pensée de Trajan porta ses fruits. L'Italie
virile et guerrière du Danube arrêta durant plus d'un
siècle les envahisseurs qui cherchaient le chemin de la
vieille Italie. Mais trop de peuplades barbares se déchaî
naient à la fois contre le monde romain ; les plus éloi
gnées poussaient en avant les plus rapprochées, et celles-
ci se voyaient contraintes d'envahir pour échapper à l'in
vasion. C'est ainsi que, sous Aurélien, les Goths fuyant
devant les Huns vinrent s'établir dans la Dacie italienne.
Aurélien les accepta comme un nouveau rempart, leur
abandonna la souveraineté des provinces au-delà du Da
nube, et en retira les troupes et les colonies romaines pour
les placer dans la Mœsie (Bulgarie), qui fut nommée de
puis Dacie aurélienne. Le pays d'au-delà du Danube
prit le nom de Dacie trajane ; car beaucoup de colons y
étaient restés se mêlant avec les Goths, sans cependant
— 26 —
perdre leur nationalité ; la langue italienne resta domi
nante dans le pays, malgré la présence des étrangers.
Retrempés toutefois par l'adjonction de ces fortes races,
les Italiens opposèrent longtemps encore une barrière
aux incursions.
Mais les Huns s'avançaient toujours ; les Goths, acculés
entre le Pruth et le Danube, prirent l'épouvante, sollici
tèrent de l'empereur Valens et obtinrent la permission
de passer le fleuve ; les colons italiens se réfugièrent
dans les bois et les montagnes.
Alors se levèrent pour la Dacie les jours de ruine et de
désolation. Toutes les invasions des barbares se faisant de
l'est à l'ouest, chacun vint successivement fouler les pro
vinces du Danube, dévastant à tour derôle, Huns, Gépides,
Avares , Lombards , Koumans et Khazars , semant aussi
sur leur route les cadavres de leurs compagnons dont on
peut suivre les traces dans tous les movilas (tumuli), qui
arrondissent les gazons , comme autant de jalons de la
marche des barbares de l'Orient à l'Occident, depuis la
grande muraille de la Chine jusqu'aux Karpathes. Les
plaines du Danube formaient la dernière station avant
l'entrée dans l'empire romain.
Les colons de la Dacie aurélienne furent prompte-
ment délivrés des Goths qui , s'étant portés en avant
pour attaquer Valens lui-même , l'avaient battu et tué à
Andrinople, et s'étaient ouvert une route au cœur de l'em
pire. Mais d'autres barhares franchirent le Danube, et la
Dacie aurélienne, traversée en tous sens, n'eut aucun
repos jusqu'à ce que les colons se fussent alliés aux Bul
gares , avec lesquels ils fondèrent l'empire vlacho-bul-
gare. Cet empire, plus tard détruit par les Grecs, fut
— 27 —
rétabli un instant, puis renversé par les Turcs pour ne
plus se relever. Les débris de la colonie aurélienne se
réfugièrent dans la Thrace et la Macédoine , où ils ont
continué de vivre en tribus sépare'es, au milieu des Gréco-
Slaves , sous le nom de Vlaques, Kutzovlaques et Mor-
laques.
Les colons de la Dacie trajane, quoique soumis aux
mêmes souffrances, surent mieux résister au malheur.
Pendant trois ou quatre siècles, tantôt retranchés dans
les montagnes et les bois, ils vivaient des produits de
leurs troupeaux, tantôt armés en guerre et organisés en
bandes de pillards, ils harcelaient les hordes envahis
santes ; et, détachés désormais de l'empire , ils dévas
taient ses terres à la suite des barbares. Passant le Da
nube dans leurs canots faits de troncs d'arbre , ils mar
quaient par le sang et le ravage le chemin de leurs incur
sions, que souvent ils poussaient jusqu'aux faubourgs de
Constantinople. La vie qui s'en allait de l'empire, se ré
veillait au cœur des Italiens de la Dacie trajane , devenus
forts en devenant barbares; et c'est sans doute à ces rudes
épreuves de trois siècles de misère qu'il faut attribuer
cette opiniâtre puissance de nationalité qui a maintenu
les Roumains toujours semblables à eux-mêmes, au milieu
des nouveaux désastres qui devaient les assaillir plus tard.
Car jamais cette terre ne connut le repos ; c'était le ren
dez-vous de toutes les grandes invasions. Après Attila
viennent Djengiz-Khan,Tamerlan, Bajazet, Mahomet II, et
de nos jours Souwaroff, puis la campagne russe de 1806,
puis l'occupation russe de 1828 à 1834; puis la ren
trée en 1848, et enfin l'invasion de 1853. Toujours les
plaines du Danube ont été la première proie des barbares.
— 28 —
Mais reprenons.
Après le passage des Avares en Pannonie.au septième
siècle, les plaines, tant de fois labourées par les pieds des
hommes et des chevaux , restèrent silencieuses et désertes ;
le grand flot des migrations avait passé. Comme le corbeau
de l'arche après le déluge, quelques Roumains s'avancè
rent hors des bois; d'autres, les sachant en sécurité, les
suivirent; l'asile de la montagne fut abandonné ; les som
bres forêts se repeuplèrent; les familles roumaines repri
rent possession des belles plaines qui avaient été le pa
trimoine de leurs aïeux ; la colonie italienne renaissait
avec les traditions de Trajan, avec la langue du forum,
déjà altérée cependant par les dialectes de tant de popu
lations qui avaient foulé le sol.
Les premiers temps du retour furent sans doute des
jours de désordre; des réfugiés, condamnés si longtemps
à une vie d'aventures et de pillage, pouvaient bien avoir
oublié les délicatesses de la vie sociale. Cependant le
péril ét le malheur servaient de lien à ces familles qui
retrouvaient une patrie. Les envahisseurs,d'ailleurs, occu
paient toutes les contrées voisines , et une perpétuelle
menace avertissait les Roumains que leur sûreté, aussi
bien que leur devoir, demandaient une communauté d'ef
forts. Ces bandes guerrières se rapprochèrent,et formèrent
plusieurs petits États indépendants dans différentes par
ties de la Dacie. Le plus considérable de ces établisse
ments primitifs était situé entre l'Olto et le Danube ,
sous un chef nommé Bessaraba , qui avait le titre de ban
ou régent. Le pays, sous sa juridiction, fut appelé Banat
et porte encore aujourd'hui le nom de banat de Craiova
ou de petite Valaquic. Mais vers le milieu du onzième
— '29 —
siècle, les Oygours ou Madgyars, débris do la grande
nation des Huns, partis du fond de l'Asie septentrionale,
étaient venus s'établir sous le nom de Hongrois, au
nord-ouest de la Dacie, entre la Theiss et le Danube : ils
s'avancèrent sur tous les pays environnants, et bientôt le
Banat devint leur tributaire. Ils en confièrent le gouver
nement aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem , à la
charge par eux de protéger les pèlerins qui passaient
d'Allemagne en Terre-Sainte. On trouve en effet, encore
aujourd'hui, dans la petite Valaquie, beaucoup de pierres
où se voit sculptée la croix de cet ordre religieux et
militaire.
Ceux des Roumains placés entre les Karpathes et là
Theiss , dans le pays appelé Transylvanie , durent aussi
reconnaître la supériorité des Hongrois, à l'exception de
quelques chefs guerriers qui avaient établi des colonies
dans les retraites des Karpathes. Les plus importantes
de ces colonies étaient Fagarash et Maramosh, situées
dans les chaînes qui séparent la Valaquie de la Transyl
vanie.
En l'année 1241, Battou-Khan, petit-filsde Djcngyz-
Khan , suivi de cinq cent mille Tartares, traversa la Rus
sie et la Pologne, et vint s'abattre en Hongrie, où il
s'arrêta trois années, mettant tout à feu et à sang. La pré
sence de ce redoutable envahisseur contraignit les Rou
mains de Fagarash à quitter leurs demeures. Ils traver
sèrent les montagnes, sous la conduite de leur chef Rail u-
Negru , et prirent possession de cette partie du pays
qui est appelée haute Valaquie. Ils y rencontrèrent des
frères qui se mirent avec empressement sous la protec
tion d'un fameux chef de guerriers. Radu se montra di
— 30 —
gne de leur confiance , et bientôt un gouvernement ré
gulier constitua les Roumains de la Yalaquie en corps
de nation.
A la même époque et par les mêmes causes, Bogdan,
chef de la colonie de Maramosh, émigra avec tous les
siens en Moldavie, qui fut, comme la Valaquie, érigée en
domnie ; chacun des chefs prit le titre de domnu.
Après l'édification de plusieurs villes importantes,
Radu partagea la principauté en douze districts , à
l'exemple des douze tribus d'Israël. Quelques années
plus tard , il arracha le banat de Craïova aux Hongrois
et à leurs représentants les chevaliers de Saint-Jean de
Jérusalem ; ce pays forma cinq autres districts , et de
puis ce temps, la division territoriale de Radu-Negru a
toujours été conservée. «
La Moldavie , qui s'étendait alors jusqu'au Dniester,
se divisait en vingt districts ; mais depuis que la Buco-
vine en a été séparée au profit de l'Autriche, depuis que
les empiétements de la Russie en ont marqué les limites
au Pruth, on n'en compte plus que dix-sept.
Enfin , après dix siècles d'efforts , les Roumains re
prenaient rang parmi les nations. La patrie, qui avait été
si longtemps pour eux un asile dans les bois ou un cam
pement dans la plaine, se relevait avec tous les caractères
d'une grande communauté ; les deux provinces obéis
saient aux mêmes lois, au même culte, aux mêmes ins
titutions, et quoiqu'ayant chacune un chef et un gouver
nement à part, elles étaient deux sœurs d'une même
origine, ayant deux tuteurs différents. Elles sont res
tées confondues dans l'unité de leur race , de leur
langage , de leurs destinées et de leurs souffrances , et
— 31 -
l'histoire ne peut invoquer les droits de Tune sans con
sacrer ceux de l'autre; de même que, dans la pensée
ambitieuse qui les convoite , en occuper une soûle ,
c'est les posséder toutes deux.
En ces temps de renaissance, tout homme est guer
rier, tout homme est laboureur ; et, à la première appa
rition de l'ennemi, chacun accourt à la voix des hommes
forts choisis pour commander la mêlée. Car, chez ces
populations à peine sorties des forêts , il n'y a ni no
blesse, ni prérogative; le malheur a fait l'égalité, et
les institutions sociales sont conformes aux leçons du
malheur. Tout est soumis à l'élection , môme le suprême
commandement, et le chef de la nation (doimiu) est pris
indifféremment parmi les hommes de toutes professions,
boyars, prêtres ou paysans.
Le boyar, du mot buïu (helium), ne signifiait d'abord
que belligérant, militaire. Plus tard on réserva ce titre
au militaire ayant un grade; mais le fils du boyar, s'il
n'acquérait aucun grade, n'était pas boyar pas plus que
chez nous n'est officier le fils de l'officier.
Toute carrière était ouverte à tous, et, chacun se clas
sant selon son mérite; on voyait des paysans s'élever
aux plus hauts commandements, et des enfants d'illustres
boyars descendre au rang des paysans.
A la reprise de possession , la propriété territoriale,
commune à tous, fut partagée entre les villages, cha
que villageois recevant sa parcelle du sol communal. Les
villageois propriétaires s'appelaient moschneni ( vieil
lards), d'ou le verbe roumain mostenire (hériter, tenir
de ses pères), et mosteni ou moment, propriétaires com
munaux.
— 32 -
Souvent aussi des guerriers, en récompense de leurs
services, recevaient une terre, soit de la munificence
populaire , soit de la main des chefs. De là des propriétés
particulières gradistca, et les propriétaires gradisteni ( 1 ).
Pour les propriétés, soit particulières, soit commu
nales, l'hérédité est admise ; mais elle n'existe pour au
cune fonction. Aussi, dans les temps où partout régnait
la féodalité , on n'en trouve aucune trace chez les Rou
mains ; ils ont un gouvernement électif, le suffrage uni
versel, une armée nationale, et forment un peuple d'hom
mes libres, tous soldats et tous propriétaires.
On comprend dès lors comment, au milieu du déchaî
nement des hordes de toute race , les Roumains trou
vèrent en eux-mêmes des forces suffisantes pour résister
tour à tour aux Hongrois , aux Polonais , aux Tartares.
Les Hongrois surlout , prétendant toujours faire valoir
des droits de suzeraineté, ne cessaient d'attaquer les Rou
mains comme des sujets rebelles qu'il fallait ramener au
devoir. Les Polonais, à leur tour, invoquant un droit fondé
sur les conquêtes qui les avaient mis en possession mo
mentanée de quelques districts, avaient la prétention de
réduire les Roumains en vassclage, L'ancien nom de la
Bucovine est un témoignage de sanglantes luttes. On
l'appelait Dumbrava-Roschine (rouges bocages), parce
que le sang des Polonais avait souvent rougi ses forêts.
N'oublions pas, d'ailleurs, qu'aujourd'hui encore, les em
pereurs d'Autriche prétendent à un droit de suzeraineté
sur la Moldo-Valaquie, au double titre de rois de Hongrie
et d'héritiers des droits de la Pologne.

(1) rro'.ectorat du Czar, par J. R,, p. 6.


- 33 -
La forte organisation sociale des Roumains, appuyée
sur la liberté individuelle et la propriété territoriale, leur
assurait dans les guerres une puissance d'action que ne
pouvaient avoir les autres populations chrétiennes affai
blies par le servage. Dans les pays de féodalité, les nobles
seuls étant exercés aux armes, la centrée se trouvait sans
défense partout où ne flottaient pas les bannières des
chevaliers. En Roumanie, tout homme étant soldat, des
légions de défenseurs se levaient au premier signal d'in
vasion, marchant sous des chefs choisis , et choisis non
moins souvent dans la chaumière que dans le château.
Il se formait ainsi des armées animées d'un même esprit,
d'une même ardeur, bien supérieures aux armées féoda
les, faites de toutes pièces, à l'appel d'un suzerain , que
l'on ne connaissait souvent que par ses actes d'oppres
sion.
Aussi, dans ces temps où les châteaux, les principau
tés , les royaumes tombaient sous le glaive des Turcs-
Seltljoukides, les Roumains des principautés de Valaquie
et de Moldavie opposaient une invincible barrière à la
conquête musulmane. Quoique détachés de l'Église la
tine par le schisme oriental , ils figurèrent parmi les plus
fameux champions de la chrétienté, etles nomsdeMircéa,
d'Etienne le Grand et de Michel le Brave sont restés
parmi les plus brillants souvenirs des guerres religieuses
du moyen âge.
Les Roumains, cependant, avaient non moins à souf
frir des continuelles attaques des slaves Polonais et Hon
grois; il leur fallait se défendre d'un côté contre les mu
sulmans, de l'autre contre des barons chrétiens, souven t
plus féroces que les sectateurs de l'islam.
— 34 —
Ce furent les dangers de cette double lutte qui portè
rent les Roumains de la Valaquie à traiter avec l'ennemi
le plus à craindre, pour se maintenir en sûreté contre les
autres.
Bajazet Ier avait , par ses victoires , agrandi et fortifié
l'empire ottoman , enlevant aux Grecs la Thessalie, la
Macédoine et la Bulgarie , et gagnant sur les Hongrois,
mêlés aux croisés français et polonais, la grande bataille
de Nicopolis. Lutter avec ce redoutable voisin eût été
difficile pour les Roumains, harcelés sur leurs flancs par
les Hongrois et les Polonais. Ils préférèrent assurer leur
indépendance par un traité volontaire. En 1392, le prince
de Valaquie reconnut la suzeraineté de la Porte , et le
Sultan s'engagea de son côté à respecter les droits, la re
ligion et la nationalité des Valaques, sans s'immiscer en
rien dans leur gouvernement intérieur. Il n'avait d'autre
droit que la perception d'un tribut annuel.
En 1460, la capitulation fut renouvelée sous Maho
met II en des termes qui garantissent encore mieux tous
les droits nationaux.
L'article premier porte : «Le Sultan consent et s'en
gage, pour lui-même et pour ses successeurs, à protéger
la Valaquie , et à la défendre contre tout ennemi , sans
exiger autre chose que la suprématie sur la souveraineté
de cette principauté , dont les Voïvodes seront tenus de
payer à la Sublime-Porte un tribut de dix mille piastres.
Art. 2. « La Sublime-Porte n'aura aucune ingérance
dans l'administration locale de la dite principauté, et il ne
sera permis à aucun Turc d'aller en Valaquie sans un
motif ostensible. »
— 35 — 1

Par l'article 4 , l' election du prince est laissée à la


nation, la Porte se réservant seulement le droit d'investi
ture.
La nation valaque continuera de jouir du libre exercice
de ses propres lois (art. 5).
Aucune mosquée musulmane n'existera jamais dans
aucune partie du territoire valaque (art. 10).
Enfin, pour bien marquer la différence qui existe
entre les Valaques signataires d'un traité et les sujets de
la Porte soumis par les armes, l'art. 1 1 offre les garan
ties suivantes :
« La Sublime-Porte promet de ne jamais délivrer un
firman à la requête d'un sujet valaque , pour ses affaires
en Valaquie, de quelque nature qu'elles puissent être, et
de ne jamais s'arroger le droit d'appeler à Constantinople
ou dans aucune autre partie des possessions ottomanes,
un sujet valaque , sous quelque prétexte que ce puisse
être. »
Ainsi c'est au moment du plus grand éclat dela puis
sance ottomane que les droits des Roumains sont recon
nus et consacrés. C'est le vainqueur de Constantinople,
le destructeur de l'empire de Trébizonde, le conquérant
de la Grèce centrale, de la Bosnie, de la Serbie et du Né-
grepont , qui promet le respect à leurs lois, à leur reli
gion, à leur territoire.
Nous appelons toute l'attention du lecteur sur ces ca
pitulations; car elles sont pour ces contrées le point de
départ de l'histoire moderne; elles forment aujourd'hui
les vraies bases du droit public des principautés.
La Moldavie n'avait encore pris aucune pari à ces
transactions. Quelques années encore, elle osa lut
— 3G —
ter contre les Ottomans , et son énergie semblait s'ac
croître avec son isolement. Sous la conduite de leur plus
illustre chef, Étienne le Grand, les Roumains de la Mol
davie livrèrent de nombreux combats à Bajazet II, fils
et successeur de Mahomet II. On raconte qu'après une
bataille perdue, Étienne venant chercher un refuge dans
la forteresse de Niamzo, en fut repoussé par sa mère,
qui , suivie de ses femmes , lui en fit fermer les portes.
« Je prends le ciel à témoin , dit-elle , que ces portes ne
se rouvriront devant mon fils que lorsqu'il reviendra
vainqueur des Turcs. » Cette rude leçon valut aux Rou
mains la victoire de Niamzo, dans laquelle 10,000 sol
dats chrétiens battirent 70,000 infidèles.
Mais quelques années plus tard , Étienne le Grand ,
près de mourir, soit qu'il reconnût l'inutilité de plus longs
efforts, soit qu'il se défiât de l'énergie de son lilsBogdan,
lui conseilla de suivre l'exemple de la Valaquie, et d'of
frir un tribut à Constantinople en conservant les droits
nationaux. Un traité portant les mêmes garanties que
ceux de la Valaquie, fut consenti, en 1513, entre Bog-
dan et Bajazet II , et dès lors les deux provinces , repre
nant leur unité d'existence, continuèrent à marcher de
concert avec les mêmes droits et les mêmes destinées.
Répétons-le : il n'y a là rien qui ressemble à l'adjonc
tion des autres provinces turques ; la Moldavie et la Va
laquie ne sont pas devenues terres musulmanes; car il
n'y a ni pachalicks ni mosquées : un Turc même, selon
les traités, n'y peut entrer sans permission, tant on y
maintient avec un respect jaloux la liberté du territoire;
un Turc ayant un procès dans les principautés avec un
sujet du pays, est jugé par les magistrats chrétiens, con
— 37 —
formément aux lois locales, chose contraire à toutes les
habitudes de l'empire ottoman. Partout ailleurs, en effet,
les Sultans étaient entrés le glaive à la main , ici ils se
présentent avec un traité; partout ailleurs leur souve
raineté reposait sur la conquête , ici elle ne vit que par
un contrat.
Sans doute , le contrat ne fut pas toujours respecté
par le suzerain ; il y eut des violations, des empiétements,
d'épouvantables abus ; mais le droit existe , même lors
qu'il est violé, et en établissant le droit, nous pourrons
rencontrer la solution des questions qui s'agitent aujour
d'hui; car les principautés vont entrer dans une phase
de luttes nouvelles, et notre histoire nous conduit en
face d'un nouvel oppresseur.
CHAPITRE IIÏ.

Premiers effets de la suzeraineté turque. —Ravages et dépeuplement.


— Physionomie du pays. — Les steppes. — Introduction de
l'esclavage et du servage. — Adoption du schisme grec. — Pre
mière apparition des Russes. — Pierre le Grand et Cantimir.

Pour bien apprécier la situation que faisaient aux


Roumains les capitulations des sultans, il faut avant
tout , connaître le caractère général de la conquête mu
sulmane. La loi du Coran divise la terre en deux par
ties, le dar-ul-islam, la maison ou le pays de l'islamisme,
et le dar-ul-harb, la maison de la guerre, le pays des in
fidèles. De là le djihad, ou état de guerre permanent du
vrai croyant contre le dar-ul-harb, état qui peut être sus
pendu par des traités, mais jamais anéanti (1).
' Ainsi, dans les pays conquis, les raïas chrétiens étaient
protégés dans leurs personnes et leurs propriétés , dans
le libre exercice de leur religion et de leurs lois', puis
qu'ils habitaient la maison de l'islamisme dar-ul-islam.
Mais entre les raïas et les harbi, c'est-à-dire les habitants
de la maison de guerre , auxquels on n'accorde aucune
merci, les tributaires, z'mwni, formaient une classe in
termédiaire. Les traités avec eux ne donnaient pas la
paix , mais suspendaient la guerre ; c'était un état de
trêve. Telle était à l'égard de la Turquie la position des

(1) M. Ubicini, Des races dans l'empire ottoman , Revue de


l'Orient, avril 1853.
Roumains. On peut s'en convaincre par le passage suivant
du Siéri-kébir (Gode de droit international). «Si les ha
bitants d'un pays harbi nous demandent de leur accorder
la paix, s'engageant à nous payer, chaque année, un tri
but déterminé , mais à la condition qu'ils ne seront pas
soumis aux lois musulmanes , ce pays ne fait pas partie
du dar-ul-islam ; il continue d'être, comme auparavant ,
dar-ul-harb , parce que ce qui rend un pays dar-ul-islam,
c'est uniquement qu'il soit soumis aux lois de l'isla
misme (1). »
Or, les Roumains, indépendants du pouvoir politique,
des lois civiles et pénales de l'islamisme, gouvernés par
leurs princes, conservant leur autonomie , n'étaient pas
précisément harbi, puisqu'il y avait trêve ; mais leur pays
était toujours dar-ul-harb, maison de la guerre.
Aussi la suzeraineté des Turcs ne fut-elle pas pour les
principautés danubiennes une pacification; elle fut à
peine un soulagement. Les longues et sanglantes guerres
des Hongrois contre l'Autriche, de l'Autriche contre les
Turcs, des Turcs contre tous les princes de la chrétienté,
jetaient sur les bords du Danube des masses de comhat- .
tants qui dévastaient tour à tour une terre de passage.
Les Roumains, toujours en armes, repoussaient souvent
ces incommodes visiteurs ; mais la victoire elle-même
avait ses souffrances, et si le glaive en des mains vigou
reuses remplaçait avec gloire la charrue, il n'en compen
sait pas l'abandon.
La Porte, d'ailleurs, en guerre de tous côtes, oubliait
facilement ses promesses de protection , et, satisfaite de

(1) M. Ubicini. Revue de l'Orient, mai 1853.


- 40 —
percevoir un tribut annuel, traitait avec indifférence un
pays dar-ul-harb. Cette apathie du pouvoir central fut
mise à profit par les chefs turbulents qui , en deçà du
Danube, tenaient les avant-postes de la Bulgarie. Loin de
l'action de Constantinople , sûrs d'une impunité qu'ils
achetaient avec l'or du pillage, les pachas de Widdin, de
Roustchouk, de Silistrie traversaient le fleuve, se répan
daient dans les campagnes de la Roumanie , enlevaient
les troupeaux et les habitants , et accusaient par le sang
et l'incendie les déceptions du protectorat. C'était une
terre chrétienne, et, en dépit des traités, c'était toujours
une proie. Quelquefois les sultans avertis gourinandaient
leurs trop farouches lieutenants; d'autres fois, ils étaient
contraints d'envoyer des troupes pour arrêter leurs dé
bordements. Mais dès que les soldats impériaux étaient
éloignés , les courses recommençaient. Les profits étaient
certains et rapprochés, les risques éventuels et loin
tains. Les Pioumains eussent moins souffert d'une guerre
régulière à laquelle ils se seraient préparés, que de ces
brigandages qui les surprenaient dans leurs demeures,
malgré les stipulations d'une paix achetée.
Bientôt même la Porte viole officiellement le traité. En
dépit des clauses qui interdisaient à tout Ottoman le sé
jour dans les principautés , il s'y élève des forteresses
turques, Giurgcvo et Ibraïla sur le Danube, Bender et
Choczim sur le Dniester. Ce sont autant de repaires d'où
s'élancent les janissaires à la recherche d'une proie.
Longtemps la physionomie du pays a raconté les in
fortunes de cette époque de désastres. Les bords du Da
nube, dans un vaste rayon autour des forteresses, demeu
rèrent sans culture, sans habitants. Le vide s'était fait
en fttco du rivage (urc, el le voisinage du protecteur avait
créé le désert.
Dans nos campagnes de l'Occident, la grande route
appelle les populations ; les babitations s'élèvent là où
doivent se rencontrer les hommes. En Valaquie, la grande
route a chassé les habitants; aucune demeure humaine
ne se voit à ses abords. C'est par là qu'arrivait le Turc:
on s'en est écarté avec terreur; et les maisons et les vil
lages se sont placés bien loin , dans le creux d'un val
lon ou sur le flanc d'une montagne.
Quand les dévastateurs, poursuivant leurs recher
ches, atteignaient un village détourné, les habitants qui
survivaient à l'invasion se hâtaient d'enlever leur pauvre
mobilier et allaient refaire leurs tanières dans un endroit
plus écarté. Par des migrations continuelles , les villa
ges changeaient de place ;, les courses des barbares
créaient sur la surface du pays une géographie mobile.
Si par hasard on aperçoit au bord des routes non une
habitation, mais un abri humain, c'est un petit toit de
paille et de boue qui recouvre un trou creusé en terre, où
s'entasse une famille de Tziganes ou de misérables pay
sans. Mais ce toit, à peine au-dessus du sol, se fond dans
la teinte générale pour ajouter à la tristesse du tableau.
Du reste, la plaine , surtout au delà de la capitale va-
laque, dans la direction du nord-ouest, se présente avec
un caractère de sombre monotonie, fait pour exciter un
étonnement mêlé d'épouvante. Car la plaine n'est que
le prolongement de ces steppes immenses qui s'étendent
du Danube au Caucase, et de là jusqu'aux frontières de
la Chine ; gigantesque trouée, porte toujours ouverte aux
invasions de l'Asie en Europe.
42 —
Les steppes des principautés qui dépendent des step
pes de la Russie méridionale , étendent leurs grandes
lignes de Bucharest à Galatz.
La terre sans limites, hérissée de petits monticules,
ressemble à une mer houleuse ; pas un arbre ne s'y
rencontre pour arrêter la vue , et ce dépouillement
absolu de la nature donne à l'horizon de mystérieuses
profondeurs.
De loin en loin des puits isolés témoignent qu'il y a
encore des hommes sur cette terre, et leurs grands bras,
semblables à des potences, servent de perchoirs aux ci-
cognes.
Citons quelques lignes d'une femme qui a vu les step
pes avec l'enthousiasme d'un artiste, et a exprimé cet
enthousiasme dans le langage d'un poète.
« Le steppe est , comme Rome et Palmyre, à l'état de
ces beautés poétiques que nul ne peut définir, parce que
chaque imagination les voit à sa manière , et que là où
tout relève de l'impression de l'individu, la vérité abso
lue ne saurait être formulée.
» Au grand jour, c'est le désert avec son infini. La lu
mière tombe avec tout son éclat; le ciel, au chaud colo
ris, s'unit à la terre dans cette ligne ombreuse, qui par
tout ailleurs les sépare. Au coucher du soleil, l'espace
prend une teinte azurée qui lui fait comme un cadre de
montagnes. Le crépuscule est rapide; et quand la lune
se lève sur ce silence , sur cette immobilité , on dirait le
lieu de repos de dix générations (1). »

(I) La Valachie moderne, par madame la princesse Aurélic


Ghika , Paris, 1850.
— 43 —
Le môme auteur ajoute quelques réflexions auxquelles
les événements d'aujourd'hui donnent un accent de pro
phétie.
« Il est impossible que ces plaines immenses que l'in
curie de l'homme laisse au hasard , ne soient pas le
théâtre d'un de ces jeux de la providence qui changent
la destinée des nations.
» L'interminable question d'Orient se dénouera peut-
être sur ce grand champ de bataille , qui n'attend pour
produire que d'être vivifié par le sang humain, engrais
du sol et de la pensée ! »
Les mêmes pressentiments s'étaient rencontrés chez
un habile diplomate , qui n'a cessé d'appeler l'attention
du gouvernement français sur les dangers du protectorat
russe , et qui , grâce aux intrigues de la Russie, a été
récompensé par un rappel.
* Le steppe, dit-il, sera, au jour d'un conflit euro
péen, infailliblement le lieu où se livrera la bataille.
» Là , en effet , est un océan de terre où l'agriculture
n'entravera jamais la marche rapide des canons et encore
moins la droite portée des boulets.
» On dirait que, déjà préparées par Dieu, et à un jour
qui n'est pas loin , au duel qui devra enfin se livrer en
tre les armées de la pensée libre et celles du despotisme,
ces vastes arènes se savent prédestinées aux combattants
de ces litiges, qu'elles ne veulent alors d'autre soc que
le sabre, d'autre engrais que le sang humain.
» C'est là que se réglera le sort du monde (1) ! >

(1) A!bum tnoldo-valaquc, par M. Billecocq, ancien agent poli


tique et consul général à Bucbarcst. Paris, Paulin et Le Chevalier.
— u —
Il serait providentiel, en effet, que les Russes rencon
trassent un vainqueur dans ces solitudes faites par les
Turcs; mais cette justice tardive n'absoudrait pas l'im
prévoyante cruauté des Turcs, dévastateurs de provinces
qui leur servaient de remparts.
Les infortunes de ces temps sont écrites dans des
contrats qui révèlent de profondes modifications dans
les conditions sociales. Des paysans mosneni dont les
terres avaient été ravagées et les moissons incendiées,
vendent leurs propriétés , et le pays se couvre de nom
breux prolétaires, détachés du sol et perdant leur dignité
en perdant leur avoir.
Puis, la détresse augmentant, le prolétaire, qui avait
vendu ses services, se vend bientôt lui même. Quelques
mesures de froment ou de maïs deviennent le prix d'une
tête humaine, tant est profonde la misère , tant est ra
pide la dégradation. Voici la teneur de ces contrats :
« N'ayant plus de quoi nourrir moi et ma famille ,
» dans ce temps de calamité et d'expiation, et trouvant
i le sieur N., qui a bien voulu avoir la charité de me
» fournir en échangeX mesures en..., je me suis donné
» à lui et à ses descendants, moi, ma femme et mes en-
» fants , et les enfants de mes enfants à perpétuité, es-
» claves, etc. •
Enfin, les découragements et la faiblesse d'esprit se
manifestent par une dévotion outrée qui tente d'apai
ser le ciel par des sacrifices. Des propriétaires , grands
et petits, font donation de leurs terres à des couvents;
l'inféodation cléricale s'étend sur le pays jusqu'à ce que
les monastères possèdent près d'un tiers du territoire.
Nouvelle cause d'affaiblissement, permanente aujour
d'hui, n1 aujourd'hui encore féconde en désastres. Quel
contraste entre ces Roumains et ceux qui traitèrent avec
Bajazet II et Mahomet II ! Au lieu d'un peuple de sol
dats propriétaires, un peuple de prolétaires ou d'es
claves, avec des boyars énervés et des moines pour sei
gneurs.
Quelques chefs cependant tentèrent de relever le pays
nt de contraindre les Turcs au respect des traités. L'his
toire cite parmi eux Radu-Tsepes , Radu-d'Aflumati et
Michel le Brave. Ce dernier surtout fit revivre les beaux
jours de gloire et d'indépendance. Allié à l'empereur d'Al
lemagne Rodolphe II , il livra plus de vingt batailles
contre les Turcs, les Tartares, les Hongrois de Transyl
vanie, et, toujours vainqueur, réunit sous sa domination
la Valaquie, la Transylvanie et la Moldavie. La patrie rou
maine se réveillait forte , unie et compacte. L'Autriche
s'en alarma. Michel fut assassiné dans sa tente par un
des capitaines de l'empereur Rodolphe.
Sa mort fut le signal de nouveaux démembrements.
La Transylvanie se sépara des principautés, occupée
tantôt par les Turcs , tantôt par les Autrichiens ; deux
chefs différents se partagèrent encore la Moldavie et la
Valaquie. Serban Ier, qui occupa cette dernière province,
en acheva la ruine , en y introduisant le régime féodal.
Des magnats, comme ceux de la Hongrie et dela Pologne,
furent créés avec des droits seigneuriaux. Les paysans,
non mosneni, furent attachés à la terre sur laquelle ils se
trouvaient. Le servage de la glèbe se créait à côté de
l'esclavage.
La funeste constitution de Serban , promulguée en
loOi, éteignit chez les villageois les dernières étincelles
de l'esprit guerrier. L'immense majorité du peuple n'a
vait plus à défendre ni liberté ni foyer. Les boyars,
marchant au combat , n'avaient plus à leurs côtés des
frères d'armes, dévoués aux mêmes intérêts. Les princes
cherchèrent vainement autour d'eux une nation; leurs
soldats étaient des serfs ou des étrangers mercenaires.
Et comme s'il n'y avait pas assez de causes d'affai
blissement, les deux chefs de Yalaquie et de Moldavie,
se livrèrent entre eux de cruelles guerres, et ajoutèrent
à tous les autres maux les déchirements des haines
civiles.
Dans ces temps encore barbares, les droits du pouvoir
suprême, comme ceux de la guerre , s'exerçaient avec
une férocité qui était dans les mœurs de tous, et les
princes chrétiens, sous ce rapport, n'avaient rien à re
procher aux musulmans. Le hospodar de Valaquie ,
Vlad V, le même qui signa la capitulation avec Maho
met II, avait fait massacrer en un jour cinq cents boyars
que mécontentait sa tyrannie. Une aulre fois, il fit
jeter au feu quatre cents missionnaires de la Transylva
nie, et ordonna d'empaler cinq cents tziganes , dont il
convoitait les richesses. Profitant de son absence , les ha
bitants de Tirgovist implorent l'intervention du sultan.
Vlad en est informé, accourt à Tirgovist, surprend les
habitants au milieu des fêtes de Pâques, en fait empaler
trois cents autour des murailles, et envoie leurs femmes
et leurs enfants servir de manœuvres à la construction
d'une forteresse. Des ambassadeurs turcs viennent lui
apporter les remontrances du sultan; mais, comme ils
refusent d'ôter leur turban pour le saluer, il le leur fait
clouer surla tête. Enfin, pour mieux braver le puissant Ma
- 47 —
homet , il passe le Danube, dévaste la Bulgarie , ramène
vingt-cinq mille prisonniers , hommes , femmes et en
fants, et les empale tous dans une vaste plaine , appelée
Prœlatu. Lorsque Mahomet, accourant pour le punir,
rencontra cet horrible spectacle, et vit s'élever devant lui
cette forêt de pieux, chargés de chair humaine, il fut
épouvanté de cette audace dans le crime. « Comment, s'é-
cria-t-il, dépouiller de ses États un homme qui ne ré-
» pugne pas à de tels actes pour les sauver ? »
A la même époque, Étienne le Grand , hospodar de
Moldavie , prend dans une bataille Carsick, fils du khan
des Tartares. Des envoyés de celui-ci viennent réclamer
le prisonnier. Pour toute réponse, il fait, en leur présence,
trancher la tète de Carsick ; puis, saisissant les envoyés
eux-mêmes, les fait tous empaler, à l'exception d'un
seul, qu'il renvoie après lui avoir fait couper le nez et
les oreilles. Il est vrai qu'en même temps , il bâtit à
Putna un monastère , qu'il dédia à Jésus et à la Vierge
Marie.
Telles étaient les mœurs générales. Par les traitements
réservés aux grands , on peut juger du sort fait aux
humbles.
Les querelles religieuses apportent aux souffrances de
nouveaux aliments. Longtemps les deux provinces se
partagent entre le rite grec et l'orthodoxie latine, le peu
ple tenant pour le premier , les princes et les boyars
restant attachés à Rome. En 1440, l'archevêque métro
politain de Moldavie, Grégoire Zamblic, décide la ques
tion en faveur du schisme, fait brûler tous les livres la
tins , et traduire la Bible ainsi que les livres liturgiques
en lettres cyrilliennes; la messe est dite en langue sla
vomie, que ni le peuple ni les prêtres eux-mêmes ne
comprennent. Funeste révolution qui prépare la venue
des Grecs fanariotes, et offre un prétexte religieux à l'in
tervention de la Russie!
Les Turcs profitent de ces divisions pour usurper de
nouveaux droits ; le tribut consenti est successivement
augmenté. Bajazet le porte à 10,000 ducats pour la
Valaquie, et se fait livrer cinq cents enfants par an. Son
fils Mohamed l'augmente de 3,000 ducats , et s'empare,
en outre , du revenu des salines et des douanes. Bien
tôt les chefs moldo-valaques deviennent les premiers in
struments de ruine ; tout ambitieux veut être hospodar,
et l'élection étant une gêne, on s'adresse à Constanti-
nople. La Porte profite de toutes ces hontes, et met le
trône à l'enchère. Quelquefois elle vend à plusieurs à la
fois, recevant de toutes mains et laissant les acheteurs
vider leurs querelles aux dépens des malheureux Rou
mains. Par suite de ces honteux marchés, le tribut an
nuel de la Valaquie avait été porté, en 1577, par le hos
podar Pierre II , à 260,000 ducats. Les compétiteurs qui
se présentent dans la suite imitent ce triste exemple. La
misère du peuple s'accroît avec le luxe des princes.
Si la Turquie ne s'empara pas définitivement des deux
provinces pour en faire des pachalicks, c'est qu'elle était
trop occupée ailleurs , et que son ancienne puissance
commençait à décroître. L'Autriche lui portait alors de
rudes coups, avec l'appui de la Hongrie, de la Pologne et
de la puissante république de Venise.
Un nouvel ennemi venait d'apparaître aux extrêmes
frontières de l'empire ottoman. Cet ennemi comptait à
peine alors, et nul n'aurait pu présager qu'un jour Cons
- 4!» —
lântinopk aurait à trembler devant ce dernier venu. Les
Cosaques de l'Ukraine et de la Podolie, harcelés par les
Moscovites, affaiblis par les Polonais, envoyèrent en 1672
à Constantinople solliciter la protection de la Porte. Ma
homet IV prit les armes en leur faveur, remporta de
brillantes victoires, prit possession de Kamaniecz, et ac
quit, par un traité, la souveraineté de la Podolie et de
l'Ukraine.
Cantimir fait remarquer (1 ) que c'est la dernière victoire
dont les suites aient procuré quelque accroissement à la
Turquie. Singulier rapprochement, qui fait dater de la
première rencontre avec la Russie les premiers signes de
la décadence ottomane !
En effet, les succès des Turcs dans ces régions du Nord
ne furent pas de longue durée. Les Cosaques, bientôt
las d'un nouveau joug , retournèrent à la protection des
Russes , et chassèrent avec leur aide les armées du
Sultan.
Déjà les Etats clirétiens, jusque-là réduits à une pé
nible défensive, intervenaient par des négociations et se
prêtaient un mutuel appui. En 1689, le Czar envoyait au
sultan Soliman II un ambassadeur porteur d'une lettre,
dans laquelle il l'invitait à s'abstenir de déclarer la guerre
à la Pologne, lui faisant connaître que les Moscovites et
les Cosaques étaient décidés à la protéger et à faire al
liance avec les autres puissances chrétiennes. Ce fut le
grand-vizir , Mustapha-Kioprogli , qui fit réponse : « Ce
» sont là, dit-il , de vilaines paroles; ce langage incon-
» venant pourra coûter cher au Czar. La résolution de la

(t) Histoire otlomanc, p. 5fi5.


» Porte est prise au sujet de la Pologne, et le Czar aurait
v dû s'y prendre plus tôt et en termes conciliants. Au
» reste, ajouta-t-il, si le Czar et les autres princes chré—
b tiens ne sont pas contents de la Sublime-Porte , elle
» s'en soucie fort peu. »
Le vizir oubliait qu'une aussi insolente attitude n'était
plus permise à la Porte affaiblie. Une ligue se forma
entre la Pologne, la Russie, Venise et l'empereur d'Alle
magne. L'empire ottoman, attaqué de tous côtés, dé
ploya encore une incomparable énergie; les Turcs cou
vrirent de massacres l'Autriche et la Hongrie , secondés
d'ailleurs par la puissante diversion des armées françaises
qui avaient envahi le Palatinat.
Mais déjà la discipline européenne assurait aux chré
tiens des avantages que ne pouvait balancer la fougue des
bandes orientales. Après plusieurs années de sanglantes
rencontres, le sultan Mustapha II fut témoin de la défaite
et du massacre de sa plus puissante armée à Zeuta, en
Hongrie. Cette grande victoire de la chrétienté amena un
congrès général à Carlowitz, en 1699. C'était la pre
mière fois que la Turquie reconnaissait, comme principe
de droit international, la médiation de négociations dans
un intérêt général. Au surplus , elle paya cher la leçon.
La Hongrie, l'Esclavonie et la Transylvanie furent cédées
à l'Empereur , le Péloponèse et la Dalmatie à Venise ,
Kaminiecz et laPodolie à la Pologne. La Russie était alors
trop peu de chose pour être admise à prendre sa part
des dépouilles. Cependant, un an plus tard, elle obtint
la paix de la Turquie et la cession de la forteresse d'Azoff.
A cette occasion on vit à Constantinople le 'premier
bâtiment de guerre russe venu par la mer Noire. La
— 5i -
surprise fut extrême ; l'alarme eût été plus de saison.
Le traité de Carlowitz est une page funeste dans l'his
toire des Roumains. L'occupation de la Transylvanie par
l'Autriche est le premier démembrement des colonies
latines du Danube , et ce triste précédent ne sera pas
oublié.
Mais voici que, dans les régions du Nord, se révèle un
homme de génie. Pierre Alexiowitz combattant une édu
cation sauvage, était allé demander à l'Occident les
secrets de la civilisation, plus curieux cependant de la
mécanique que des arts, de l'utile que du beau. Pèlerin
de l'industrie, quittant le manteau impérial pour ta
veste de l'ouvrier , il s'était senti plus digne de la cou
ronne au sortir d'un chantier. Pour la première fois, sous
sa main, les bandes moscovites s'étaient mesurées avec
les troupes les mieux disciplinées du Nord ; et pour son
coup d'essai dans les affaires européennes, la Russie
avait triomphé d'un héros. La Pologne, naguère pleine
de mépris pour les Moscovites, avait reçu un roi de leurs
mains ; les cosaques de l'Ukraine s'étaient soumis ; l'in
fluence du Czar s'étendait jusqu'au Dniester ; rien ne le
séparait plus de la Turquie, que les provinces roumaines
du Danube. Celles-ci, de leur côté, pour qui la protection
turque n'était plus qu'une cruelle tyrannie , renfer
maient assez de mécontentements pour encourager un
puissant voisin. Les princes de Valaquie et de Moldavie
n'étaient plus les gardiens jaloux des droits de la nation.
Vassaux obéissants de Constantinople , ils vivaient à la
manière des pachas fastueux et endormis, et faisaient con
traste par un luxe effréné, avec la misère des populations
asservies. L'éclat des pompes orientales brillait dans leurs
— 52 —
palais ; mais le paysan n'avait pas même une cabane ;
car on ne pouvait donner ce nom à des tanières creusées
sous le sol et recouvertes de fumier. C'était la civilisation
des barbares, toute d'or à la surface, toute de boue à
l'intérieur.
Les richesses des hospodars peuvent se mesurer par
l'inventaire des trésors de Constantin Brancovano qui
gouvernait la Valaquie à la venue de Pierre le Grand.
Voici le procès-verbal de saisie fait par ordre du Sultan :
Un service en or; l'ancienne couronne des voïvodes, esti
mée trois cent mille écus; une ceinture d'or enrichie de
pierreries, valant deux cent mille écus ; un collier de
cent mille écus ; deux mille pièces d'or du prix chacune
de dix ducats, à l'effigie du bospodar; quatre-vingt
mille ducats de Cremnitz ; soixante mille sequins de
Venise; cent mille écus de Hollande; trente mille pièces
de monnaie de différents États; quatre-vingt-douze livres
de perles ; quatre cent cinquante livres d'argenterie ;
douze harnais brodés d'or et cloués de pierreries; trente-
six autres harnais brodés d'argent. Enfin différents p'a-
cements dans les banques de Vienne et de Venise por
taient sa fortune à plus de trente millions d'écus.
Et cependant Brancovano avait prodigué les cadeaux
à Constantinople. Le tribut qu'il payait était de deux
cent cinquante mille piastres. Il en obtint en 1705 la ré
duction à cent soixante-huit mille; mais, pour prix de
cette faveur, le vizir Kioprogli lui en demanda cent huit
mille en don personnel. Ahmet Kalaïli devient grand
visir ; il lui en faut cent mille. Trois mois après, il est
remplacé par Mohamed Baltadji ; ce dernier en reçoit
encore cent mille.
Cependant les tyranniques contributions, 'es menaces
perpétuelles de la Porte, l'incertitude d'une existence
qu'il fallait toujours acheter par des paiements renouve
lés, donnaient aux hospodars la conscience de leur abais
sement. Ils cherchaient un appui qui pût les relever, et
tournaient les yeux vers le Nord, attendant avec impa
tience que la victoire vint leur montrer le protecteur
qu'ils devaient appeler, Charles XII ou le Czar.
La journée de Pultawa décida leur choix. Brancovano
de Valaquie et Demetrius Cantimir de Moldavie, quoi-
qu'ennemis jurés et dissimulant avec soin leurs démar
ches, eurent tous deux la même pensée; tous deux négo
cièrent avec le vainqueur. Pierre était trop habile pour
ne pas profiter de mécontentements qui lui ouvraient
avec ces riches provinces la navigation du Danube. Il
promit d'assurer l'indépendance des pays roumains, et
les Russes se mirent en campagne.
A leur entrée dans les belles plaines de la Moldavie ,
ces hommes arrivant des déserts du Nord , furent saisis
de joie et d'admiration. Ces champs si fertiles, malgré
une mauvaise administration, cette végétation luxuriante,
ce beau ciel, si différent de leur brumeuse athmosphère,
offraient à la conquête de brillantes récompenses , et
devaient laisser de ces souvenirs qui ne s'effacent pas.
Ce sera désormais pour les Russes une terre promise.
Les officiers moscovites reçus dans le palais de Cantimir
à Jassi, contemplaient avec ébahissement les somptuosités
qui les environnaient, et comparaient d'un œil d'envie
leur modeste accoutrement avec le luxe des boyars rou
mains.
A table, l'étonnement redoubla, et les pompes du fes
— 54 —
tin les enivrèrent même avant les excès. Mais ceux-ci ne
firent pas défaut. On sait que la sobriété n'était pas une
des vertus de Pierre le Grand. Après plusieurs heures de
débauche, le Czar, le hospodar, les officiers russes et
roumains gisaient à tous les coins de la salle , ensevelis
dans le sommeil et le vin. Quelques officiers russes se ré
veillèrent les premiers, et leurs yeux furent tout d'abord
frappés par un objet qui déjà la veille avait excité leur
admiration ; c'étaient les bottes des boyars, bordées d'un
large galon d'or. L'occasion était heureuse pour de vives
convoitises. S'approchant doucement des dormeurs , ils
les déchaussèrent avec adresse , et coururent à leurs
tentes orner leurs jambes de ces bottes merveilleuses.
On connait le résultat de la campagne do Pierre le
Grand sur le Pruth. Cantimir ne peut lui amener les se
cours promis ; les boyars moldaves soulèvent le peuple
en lui disant qu'on veut le vendre à une puissance étran
gère, et l'entraînent au camp des Osmanlis avec les armes
et les provisions destinées au Czar. Brancovano tremblant,
dénonce Cantimir à la Porte, et, doublement traître, con
tinue de négocier avec le Russe , mais sans lui envoyer
aucun aide. Le Czar, acculé au Pruth, manquant de vi
vres, enveloppé de toutes parts, est trop heureux d'ob
tenir la paix par l'adresse de Catherine. Le traité lui en
lève Azoff et ses dépendances ; mais la Turquie perd une
occasion qu'elle ne devait jamais retrouver.
Cependant la défaite devint pour le Czar une source-
nouvelle d'enseignements politiques. Cantimir, réfugié
en Russie , comblé des faveurs de Pierre , qui trouvait
avec lui beaucoup a apprendre, exerça bientôt sur l'es
prit de son bote une influence qui devait rejaillir sur tout
— 55 —
l'avenir de la Russie. Faisant entendre pour la première
fois à l'oreille du barbare étonné les leçons de la haute
diplomatie levantine, il lui révèle l'action puissante qu'il
peut exercer, par le dogme, sur les nombreuses popu
lations de religion grecque soumises à Constantinople.
Connaissant d'ailleursle fort et le faible de la Porte, que
protége encore un grand prestige, il avertit le Czar que
ce prestige est trompeur, que l'empire ottoman n'est pas
une nation, mais un amalgame de peuplades attelées au
char d'une race conquérante, et n'attendant qu'un libé
rateur pour briser le joug; que, parmi ces peuplades, les
chrétiens du rite grec sont les alliés naturels d'un sou
verain de même religion, et doivent bénir sa venue. En
fin , il présente Sainte-Sophie comme un autre tombeau
à délivrer des mains des infidèles, et ouvre la voie à cette
croisade que, depuis ce temps, les czars n'ont cessé de
diriger vers Constantinople (1).
Ce fut pour le génie de Pierre le Grand une nouvelle
initiation. Comprenant tout aussitôt l'importance de cette
astucieuse politique, il en fit désormais le sujet de ses mé
ditations, et la transmit, par son testament, à ses succes
seurs, qui y sont restés fidèles. Car le principal caractère
de l'ambition moscovite est la patience et la ténacité. Ja
mais chez les Czars d'empressement qui puisse les com
promettre, mais jamais d'occasion qu'ils laissent échap
per; leur orgueil sait attendre, ne sait pas oublier; et s'ils
s'arrêtent quelquefois , ils ne se détournent jamais.
Toutes leurs actions, même, en apparence, les plus in
différentes , toutes leurs guerres , toutes leurs négocia
tions, ont en vue Constantinople.
(1) Album moldovalaquc, par M. A. Billccocq, p. 7.
— 56 —
Autre caractère de leur diplomatie, l'invariabilité.
Depuis Pierre le Grand, ils n'ont rien imaginé; toute la
pensée des règnes suivants est dans le testament du
fondateur. Pierre a tout dit , et la parole de Pierre est
l'évangile politique (1).
Avec les perfides leçons de Cantimir, le Czar comprit
sans peine que, pour arriver à Constantinople , la pre
mière station se trouvait aux provinces danubiennes.
Dans ces contrées fertiles , chargées de blé et de maïs,
couvertes de nombreux troupeaux, on campait au centre
d'un magasin d'approvisionnements; comme position
stratégique, on avait par les Karpathes une ligne de dé
fense contre l'Autriche; par le Danube , une ligne d'at
taque contre la Turquie ; enfin, par le Dniester, une ligne
de communication avec la Russie. Désormais la pensée
de Saint-Pétersbourg ne se détournera plus de cette
proie, que lui ont révélée les rancunes du réfugié mol
dave. Hâtons-nous de dire que Cantimir n'était pas de
race roumaine; il descendait d'une famille tartare qui,
fuyant les persécutions des Turcs, en 1627, avait trouvé
en Moldavie, un asile et des honneurs.

(1) Il importe peu que ce manuel politique , appelé testament de


de Pierre le Grand, ait été écrit par lui ou par un habile héritier
de sa pensée. Toujours est-il que la diplomatie moscovite n'a pas
d'autre catéchisme.
CHAPITRE IV.

Dépossession des princes indigènes. — Venue des Phanarioles. —


Première introduction des Grecs dans .les principautés; leur ex
pulsion ; leur retour. — Panayotaki Nicosias. — Les drogmans de
la Porte. — Alexandre et Nicolas Maurocordato. — Tyrannie des
Phanariotes. — Abaissement des boyars. — Souffrance des
paysans. — Réforme de Constantin Maurocordato. — Scutelnici.
— Dépopulation du pays. — Dilapidation des princes phana-
riotes. — Intérieur du palais.

Ln première alliance des Moldo-Valaques avec la Rus


sie devait être expiée par un siècle de hontes. La Porte
jusqu'alors, tout en violant les droits d'élection, avait au
moins respecté la nationalité roumaine , en choisissant
toujours les princes parmi les indigènes. La trahison do
Brancovano lui offrit un prétexte à de nouvelles usurpa-
pations;et quoique les populations roumaines fussent
demeurées fidèles, elles se virent enlever le plus sacré
de leurs droits , celui d'être commandées par des chefs
de leur race. Désormais leurs dépouilles vont enrichir
l'étranger, l'étranger sans patrie, le Grec bâtard, que re
nie la Grèce , que méprise le Turc ; le Grec parasite ,
Grœculus esuriens, qui , pour avoir un nom , l'emprunte
à un quartier de Constantinople ( 1), le lâche et arrogant,
le rapaee et vil phanariote. Les principautés danubien
nes n'auront plus de princes , mais des fermiers géné
raux, des exacteurs en robes de soie, des gabelous cou
ronnés. Pour comble d'avilissement, les seigneurs vala-
qties et moldaves se font les flatteurs de ces tyrans, les
esclaves de ces valets. Fiers du titre de boyars, qui n'est

(i) Le l'Iiauar ou l'Iianal.


— 58 —
plus qu'un titre de servitude, ils font du nom de Roumain
un terme de mépris, qu'ils jettent à la face du paysan.
Mais le paysan s'en venge en créant pour ces hommes
rampants la flétrissure d'un mot , ciocoï (chien couchant).
Depuis ce temps, le mot ciocoïsme est passé dans la
langue politique des Roumains, pour désigner le parti
vendu à l'étranger.
Avant la venue des Phanariotes, les Grecs avaient
déjà pénétré dans les deux provinces , pour y laisser
d'implacables haines. 11 faut raconter sommairement
l'histoire de leurs premières apparitions.
Les Grecs de Constantinople, méprisés par les Turcs,
étaient descendus à l'état de dégradation civile et mo
rale de nos Juifs au moyen-âge. Mais comme eux, rusés
et patients , ils trouvaient dans des gains licites ou
illicites une compensation à leur abaissement. Com
merçants, escompteurs, artisans ou entremetteurs',
ils arrivaient, par l'argent gagné, à un certain équilibre
d'influence qui les vengeait des mépris de l'osmanli.
On verra des pâtissiers et des marchands de limonade
devenir hospodars; et ce fait se reproduit assez sou
vent pour qu'à la naissance d'un enfant grec, les ac
coucheuses de Constantinople lui souhaitent, en forme
de présage , de devenir un jour pâtissier, marchand de
limonade et prince de Valaquie (1).
Esprits souples et déliés, les Grecs avaient d'ailleurs
sur le Turc ignorant et fier de son ignorance, les avan
tages que donne le savoir, même incomplet. Les uns ,

(1) M.jDesprez, la Moldo-Valachic et le mouvement roumain,


Revue des Deux Mondes, 1" janvier 1848.
médecins, s'introduisent dans les familles; les autres,
grammaticoi , logothàfrs (secrétaires), sont maîtres des
correspondances, cl portent à leur ceinture lacalcmarc
(écritoire), signe de leur importance.
Rebutés cependant à Constantinople, où il ne leur est
permis d'autre monture que l'âne, ils se répandent dans
les provinces, se font accueillir de leurs coreligionnaires,
s'insinuent dans la faveur des princes, se glissent dans
les emplois; et bientôt, dans les pays roumains, il n'est
bruit que de leurs exactions. Michel le Brave les exclut,
par une loi expresse, de toute fonction publique. Mais les
Grecs savent attendre et retrouver les occasions; ils met
tent en pratique le plus fameux axiome du Phanar : « Lèche
la main que tu ne peux mordre;» et ils lèchent si bien,
qu'on les retrouve , quelques années après , en Valaquic
sous Radu XII, en Moldavie sous Tomsa II, possesseurs de
tous les emplois de finance et maîtres de la fortune pu
blique. Les peuples ne tardèrent pas à s'en apercevoir :
les Turcs usaient de violence et pillaient à découvert ; les
Grecs employaient la ruse et s'engraissaient de rapines
secrètes. C'était une extorsion savante à côté d'un bri
gandage déréglé ; et il est bien reconnu que la méthode
dans le vol est plus oppressive que le désordre.
L'excès des dilapidations réveilla les anciennes co
lères ; on se souvint des lois de Michel le Brave. Neuf
boyars de la Valaquie complotèrent le renversement de
Radu et de ses indignes acolytes ; mais, soit imprudence,
soit trahison , la conspiration fut découverte , et Radu
livra les têtes des neuf boyars à la vengeance des Grecs.
Les ressentiments populaires s'en accrurent ; les plaintes
— 60 —
retentirent jusqu'à la Porte ; Radu, déposé, fut remplacé
par Elias I".
Celui-ci ne sut pas profiter de la leçon ; le privilége du
pillage resta aux mains des Grecs : les-complots recom
mencèrent. Après un premier échec qui contraint une
foule de Roumains de se retirer en Transvlvanie, ils re-
viennent en armes sous la conduite du pacarnic Lupu ,
chassent Élias du pays, entrent à Tirgovist, et massa
crent tous les Grecs qui s'y rencontrent ; puis un ordre
d'extermination générale est transmis dans tous les dis
tricts de la Valaquie, et le peuple joyeux s'empresse d'o
béir. Les Grecs sont égorges jusqu'au dernier. Ces nou
velles Vêpres-Siciliennes s'accomplirent en 1617.
De tels enseignements ne s'oublient pas vite, et ce
pendant , en 1650 , nous retrouvons un grec de la Rou-
mélie , Guina , grand-vistiar ( trésorier ) du hospodar
Mathieu Bassaraba. Cet homme, qui avait été potier,
était venu chercher fortune en Valaquie, et s'était élevé
par un riche mariage. Suffisant et plein de faconde,
il avait séduit Mathieu par ses projets financiers. Le tré
sor était épuisé par de longues guerres; Mathieu livra
son peuple à exploiter. Guina fut fidèle à ses engage
ments; les caisses de Mathieu se remplirent, mais toute
la population fut dépouillée. « A peine installé , dit le
» chroniqueur Greeeano, Guina se mit à tourner la roue
» du gouvernement comme il avait tourné celle du po-
» tier, si vite qu'elle cassa. » Son infernale habileté
trouva partout matière à extorsion, i II n'était dans le
pays coin de terre, place ou plage , village ou hameau ,
champ ou prairie, plaine ou montagne, étang ou forêt,
— fil —
dont il ne connût l'étendue, la culture, les produits, les
bénéfices, et qu'il ne sût imposer de toute sa valeur,
souvent au delà (I). »
Un autre parvenu , Radu , ancien jardinier , parta
geait avec Guina les faveurs du prince. Celui-là midtraite
les grands, pendant que le Grec pressure le peuple. Un
boyar a-t-il de grands biens , Radu l'accuse de quelque
crime, le fait condamner et s'empare de son patrimoine.
11 se plaît à humilier tgut homme de qualité , veut que
Ton s'incline quand il tousse, et que l'on se cache la tête
dans les mains quand il lève sa hache d'armes. Les rues,
les places publiques sont pleines de gens auxquels il a
fuit couper le nez et les oreilles.
L'excès de ces tyrannies en amena enfin le terme. Au
commencement de 1654, Guina avait diminué des deux
tiers la solde des dorobantz valaques. Cette mesure devient
lesignal d'une insurrection à laquelle tout le monde devait
prendre part. Les dorobantz se soulèvent, courent au
palais du prince, en enfoncent les portes, se répandent
dans les appartements, en criant: « Mort au potier!
Mort au planteur de choux !» — « A bas Mathieu ! Il
n'est bon qu'à faire un moine 1 » pénètrent dans la cham
bre du prince où le retenait une blessure, l'accablent de
leurs insultes, et le somment de livrer ses indignes fa
voris. Furieux de ne pas les rencontrer, ils brisent les
portes de la salle du trône, et n'y trouvant encore ni
Radu, ni Guina, rentrent dans la chambre de Mathieu, la
fouillent en tous sens, et découvrent enfin les deux cou
pables sous le lit même où était couché le prince. Arra-

(1) M. Vaillant, Histoire de 'a Romanie.


- 02 —
chés aussitôt de cette retraite, ils sont dépouillés de leurs
habits et fouettés en présence de Mathieu; puis, entraî
nés hors de la ville, où attend le reste de l'armée, ils sont,
aux applaudissements de tous , hachés en morceaux.
Le peuple, de son côté, court à la maison d'un autre
exacteur nommé Cornucéano , le surpend au lit et l'é-
gorge.
Une fois encore la Valaquie est délivrée des Grecs.
Mais les voici qui vont revenir, non plus humbles et
suppliants , mais impérieux et dominateurs , non plus
serviteurs des princes , mais princes eux-mêmes , impi
toyables persécuteurs , spoliateurs sans vergogne , souil
lant ceux qu'ils épargnent, et couvrant toute une nation
de la fange de Constantinople.
Rappelons en quelques mots l'origine des Phanariotes.
Vers le temps même où les Valaques donnaient à Mi
chel Bassaraba une si cruelle leçon, le grand vizir Kiopro-
gli avait pour médecin un Grec nommé Panayotaki Ni-
cosias, hommeadroitet insinuant, empressé à se faire bien
venir non-seulement par les soins de sa profession , mais
aussi par des services diplomatiques. Ayant accompagné
Kioprogli au siége de Candie, il avait, par ses négocia
tions, plus contribué à la reddition que le vizir par ses
armes , et cet important service lui avait valu à la cour
de Constantinople un crédit sans exemple pour un chré
tien. Il sut habilement en profiter. Jusque-là les fonctions
de grand drogmande la Porte avaient été remplies par des
renégats polonais ou italiens. Panayotaki signala au divan
le danger de se confier à des réfugiés dont ni la probité
ni le savoir n'étaient certains; les secrets de l'État pou
vaient être compromis , les notes diplomatiques inexac-
— 03 —
tement reproduites ; le poste de grand dogman, ajoutait-
il, voulaitune fidélité à toute épreuve et une science égale
à la fidélité. Le divan, déjà dominé par l'influence de Pa-
nayotaki, rendit hommage à la prudence de ses conseils,
en le nommant lui-même à cet important emploi. Dès
lors , sa puissance fut égale à celle des plus grands pa
chas. 11 eut un appartement dans le palais, put laisser
croître sa barbe , se couvrit la tête d'un calpac d'her
mine, fut décoré d'un cafetan et put sortir à cheval. On
lui adjoignit des cjrammaticoi , et ses compatriotes, fiers
et envieux de tant d'honneur, se promirent de pro
fiter de l'exemple. Désormais, tout grec ambitieux ap
plique ses enfants à l'étude des langues turque, italienne,
française. Quelques-uns sont envoyés à l'étranger pour
se perfectionner, et, à leur retour, ces jeunes gens se
mettent sur les rangs pour le drogmanat. Mais, contem
pteurs à leur tour de leurs plus humbles compatriotes,
ils se font une existence séparée, se groupent dans le
quartier du Phanar, où ils se donnent des airs d'une in
solente aristocratie. De là leur nom de phanariotes :
bientôt ils se lancent dans l'intrigue et les grandeurs.
Après Panayotaki vint Alexandre Maurocordato, fils
de Panteli , colporteur à Constantinople : il était allé à
Padoue, en était revenu docteur, avait épousé la fille de
Scarlatos, boucher de la Porte, et autant par son habi
leté que par la protection de son beau-père, avait été
jugé digne de remplacer Nicosias, et comme médecin de
Sa Hautesse, et comme grand drogman.
Envoyé bientôt après à Carlowitz avec le rcis-effendi
pour la rédaction du traité, il s'y conduisit avec tant
d'adresse qu'il se concilia la faveur des deux parties
— 64 —
contractantes. Après la signature du traité, l'empereur
d'Allemagne lui donna vingt-cinq mille écus, et lui fit
présent du corps complet de l'histoire byzantine; le Sul
tan le créa muharemi esrar (garde-des- sceaux) et l'au
torisa à prendre le titre d'Illustrissime, E^^pc-raTcr.
De ce moment, le fils de Panteli le colporteur, le gendre
du boucher Scarlatos domina dans Constanlinople.
La fuite de Cantimir, la mort de Brancovano, déca
pité à Gonstantinople, offrirent aux Phanariotes une
nouvelle occasion de fortune. Nicolas Maurocordato, fils
d'Alexandre, fut nommé hospodar de Valaquie ; Michel
Racoviça, créature des Phanariotes, reçut en partage la
Moldavie. Tous deux entrèrent dans les principautés en
traînant à leur suite une foule do Grecs de bas étage,
parasites éhontés, accourant à la curée des places. Pour
satisfaire tous ces appétits, et en même temps pour en
vironner sa dignité de cet éclat superficiel qui plaît à la
vanité des Grecs, Nicolas Maurocordato transforma les
fonctions domestiques en grandes charges d'honneur,
et Ton vit se former la hiérarchie ridicule d'une nohlesse
d'antichambre. Parmi les histrions, les marchands de li
mons ou de nougat qu'il a ramassés dans les rues de Cons-
tantinople, les uns deviennent devictar (garde-écritoirej,
caftandji (chef de la garde-rohe), thsohodar baschi
(grand valet chargé de présenter les babouches), rahti-
var baschi (grand distributeur de chaises) ; les autres
cafedji baschi (grand cafetier), scherbedji baschi (grand
donneur de sorbets), tschubukdji baschi (grand allumeur
de pipes), peschkirdji baschi (grand porte-essuie-main).
C'est un gouvernement de mascarades et de frivoles ac
coutrements.
— 65 —
Il est de règle que la vanité dans les petites choses ait
pour compagne la tyrannie : la faiblesse d'esprit est tou
jours cruelle. Aussi les boyars indigènes furent-ils indi
gnement sacrifiés aux allumeurs de pipes et aux porte-
essuie-mains. Il est vrai qu'on les a d'abord séduits en
allongeant leurs titres avec de pompeuses épithètes. Ils
sont divisés en trois classes ; la troisiême ne donne que
le simple titre de boyar; dans la seconde ils s'appellent
boyars-archondas , dans la première boyars-archondas-
protipendadas. Mais à la grandeur du titre correspond
bientôt la rigueur des persécutions ; car le protipendada
offre de plus riches dépouilles que l'archonda , l'archonda
que le simple boyar.
Parmi les grands, ceux en qui espérait le parti natio
nal furent les premiers frappés. Radu Dudesco et Michel
Cantacuzène, saisis chez eux, furent envoyés àConstan-
tinople et décapités. Ils avaient de grands biens ; Mauro-
cordatos'en empara. Il comptait sur des mécontentements
pour sévir et piller encore. Mais les boyars se taisent, et
leur silence est pris pour une menace. Tous ceux qui ne
flattent pas, passent pour conspirateurs. Les victimes ne
s'offrent pas d'elles-mêmes : le prince dresse des listes de
proscription ; proscription de ceux qui regrettent, de ceux
qui espèrent, de ceux qui cachent leurs pensées, et sur
tout de ceux qui possèdent. Les plus riches boyars sont
jetés en prison, et bâtonnés sous la plante des pieds, jus
qu'à ce qu'ils livrent les titres de leurs domaines. Puis ils
sont chassés du pays, nus et dépouillés. Déjà plusieurs
d'entr'eux, exilés volontaires, s'étaient réfugiés en Tran
sylvanie. Là, du moins, ils n'avaient à redouter que la
misère.
5
— 66 —
Racoviça en Moldavie use des mêmes persécutions en
vers les partisans de Cantimir. Dans les deux provinces,
tout ce qu'il y a d'énergique chez les boyars , aban
donne une terre souillée. Parmi ceux qui restent, les plus
honnêtes cherchent à s'effacer; les autres font concur
rence aux misérables valets de Constantinople , copient
les Grecs dans leurs costumes comme dans leurs basses
ses , se drapent en longues robes orientales , chaussent
les babouches , se coiffent de l'ischlik , et passent leurs
journées étendus sur des sofas, éventés par des escla
ves , et s'enivrant des vapeurs parfumées du narguilé.
Le boyar n'est plus qu'un oisif voluptueux, déguisé en
Grec. Seulement il gémit de ne pouvoir garnir de drap
rouge l'intérieur de ses babouches ; c'est une distinction
réservée au seul hospodar.
Mais il se console dans l'énormité de son calpac , bon
net composé de sept à huit fourrures d'agneaux noirs ,
écorchés avant la naissance (1). Ce bonnet en forme
de ballon, est débordé à la sommité par une bande -
rolle rouge, qui indique la classe à laquelle appartient le
boyar.
La circonférence ordinaire de ces calpacs est-de cinq
pieds. Mais comme le rang et le mérite d'un boyar se
jugent à l'ampleur des bonnets, c'est â qui leur don
nera les plus vastes proportions. On voit des boyars ne
pouvoir admettre à côté d'eux un ami dans leur voiture,
tant leur coiffure ridicule occupe d'espace (2).
Les descendants de Michel le Brave et d'Étienne le

(1) On éventrc les brebis pour avoir ces peaux précieuses.


(2) Zallony, Essai sur les Phanariotes.
— 67 —
Grand, n'ont plus de pensées que pour les raffinements
de luxe. Le prix de leur garde-robe représente un capi
tal qui ferait vivre plusieurs familles ; les équipages , les
bijoux , la vaisselle, le mobilier équivalent à de grands
patrimoines. De son côté, le Grec de la suite du prince,
lutte avec eux d'éclat et de vanité , se fait donner le titre
de boyar , et prend souvent jusqu'au nom de l'homme
qu'il a volé.
Mais les paysans roumains qui ne reçoivent aucun
rayon du soleil grec, ne sont pas flétris dans la serre
chaude de la corruption. Ils maudissent les boyars , ils
maudissent les Phanariotes, et, appelant de leurs vœux le
secours de l'étranger , de quelque côté qu'il vienne , ils
saluent avec enthousiasme les victoires du prince Eugène.
Après la journée de Péterwaradin , les impériaux se
présentent à la frontière valaque ; les paysans les accueil
lent comme des libérateurs, et la nouvelle s'en étant ré
pandue dans Bucharest, un cri de joie retentit dans toute
la ville : « Les Allemands ! les Allemands ! » Malheureux
pays, pour qui , durant près d'un siècle, l'invasion doit
être une espérance ! Après les Allemands , il invoquera
les Russes, pour ne rencontrer encore que de plus cruel
les déceptions. Le dernier protecteur fera regretter le
premier; et les dernières haines ne seront que trop jus
tifiées.
Cependant le colonel autrichien Dettin pénètre dans le
pays à la tête de douze cents hommes. Les paysans va-
laques le rejoignent en foule ; les boyars réfugiés les sui
vent, et leur exemple entraîne quelques-uns de ceux qui
servaient Maurocordato. Le boyar Golesco, commandant
de la cavalerie, passe avec ses troupes du coté des réfu
— 68 —
giés, et tous ensemble , Allemands, paysans et boyars,
pénètrent dans Bucharest, massacrent les Turcs, et sur
prennent le fermier-général Maurocordato en robe de
chambre. L'officier autrichien l'arrache à la vengeance
des Roumains , et le fait transférer à Hermanstadt', avec
ses quatre enfants. Mais tous les dilapidateurs grecs que
l'on rencontre sont sacrifiés sans pitié. Jean et Dimitrt
Chrysesco , l'un médecin de Nicolas , l'autre son grand
postêlnic (maréchal), et tous deux ses cousins germains,
se sauvaient, cachés sous des habits d'artisans; les pay
sans valaques les reconnaissent à leurs*-allures effemi
nées , et les mettent en pièces.
Les boyars moldaves, encouragés par le succès de
leurs frères , appellent aussi les Allemands ; et il leur suf
fit de l'appui de trois cents hussards pour mettre en fuite
Racoviça, qui va chercher un asile chez le khan des Tar-
tares.
Les Moldo-Valaques sortaient de leur léthargie, lors
que malheureusement les Turcs obtinrent la paix de
l'Autriche. Ce fut encore la population roumaine qui fut
offerte en sacrifice. Par le traité de Passarowitz, en 171 8,
l'Autriche prit possession du banat de Temeswar, qui
renfermait douze cent mille Latins. La Dacie trajane
s'en allait par lambeaux , et les Moldo-Valaques purent
encore une fois reconnaître ce que vaut un protecteur.
La paix rendit la liberté à Nicolas Maurocordato ; il re
vint en Valaquie avec le souvenir des affronts qu'on lui
avait faits, et la persécution s'accrut parle ressentiment.il
a vu se réveiller la nationalité roumaine : il faut que cette
nationalité disparaisse, et qu'il n'en reste plus de traces
ni dans les lois, ni dans les écoles. Guerre à la grammaire
— 69 —
nationale ! Les boyars doivent renoncer à la langue de
leurs pères. Avec les raffinements de l'hellénisme r les
archondas et les protipendadas oublieront mieux leur
origine. Rien ne rappellera plus les soldats de Trajan.
Les écoles nationales sont fermées; la langue roumaine
est bannie de la cour comme un honteux jargon ; la pros
cription se poursuit dans les salons , gagne jusque dans
les boutiques ; l'atticisme du phanar si bien de mise dans
le beau monde , offre aussi plus de ressources aux fri
ponneries du commerce. Le paysan seul reste fidèle
aux souvenirs de l'Italie , et son opiniâtreté , que l'on
traite d'abrutissement , conserve la parole des aïeux ; la
langue roumaine a pour asile le dur sillon trempé de
larmes et de sueurs, d'où elle devra un jour ressortir
comme un signe de rédemption.
Mais l'œuvre serait incomplète, s'il restait encore des
milices nationales : elles sont licenciées , et le tyran
prend pour gardes des Turcs et des Albanais.
Grégoire Ghika, autre drogman de la Porte, est ins
tallé en Moldavie. Racovica revenu des bords du Dnies
ter à Constantinople , demande en compensation le fer
mage de la Valaquie ; car Nicolas vient de mourir , et
c'est son neveu Constantin Maurocordato qui occupe sa
place. Mais à Constantinople tout est question d'argent;
Racoviça offre de doubler le tribut et compte d'avance
cent cinquante mille piastres ; il obtient sa nomination.
Maurocordato accourt à Constantinople , fait une riche
surenchère , regagne sa dignité et rentre à Bucharest
quatre mois après en être sorti. Ainsi se faisait le trafic
des principautés , et c'était le peuple valaque qui payait
les frais du marché. La Porte trouvait son compte aux
— 70 —
changements, et comme le terme du bail n'était point
fixé, on l'annulait volontiers pour le céder de nouveau.
C'est ainsi que Constantin Maurocordato fut dépossédé
six fois, et six fois replacé, payant chaque fois sa bien
venue aux dépens du pays. Enfin , le changement était
si productif pour la Porte, qu'il devint une règle. Aucun
règne hospodaral ne dura plus de trois ans ; beaucoup
finirent plus tôt.
Cependant les phanariotes rencontraient encore des
résistances chez quelques boyars indigènes, qui, dé
daignant de se mêler aux courtisans de Bucharest , vi
vaient retirés dans leurs domaines, et luttaient par leurs
richesses contre l'influence étrangère. Ces richesses con
sistaient surtout dans le nombre des paysans en servage
qui cultivaient leurs vastes propriétés. Constantin Mauro
cordato voulut affaiblir les boyars en les appauvrissant ,
et, pour mieux réussir, il se donna des apparences de ré
formateur. Par une loi du 5 août 1746, il décréta l'aboli
tion du servage , et annonça aux paysans qu'ils étaient
délivrés de leurs tyrans. Mais les paysans virent bientôt
ce qu'étaient les bienfaits d'un Grec.
D'abord ceux qui restèrent cultivateurs furent soumis
aux obligations suivantes :
Travailler vingt-quatre jours pour le propriétaire du sol;
Lui donner la dime des semailles, foins, fruits et ru
ches;
Lui payer certains droits de pâturage ; demander la
permission de l'autorité pour changer de domicile.
Constantin, en même temps qu'il enlevaitaux boyars
indigènes la propriété de leurs serfs , faisait de ces pré
tendus affranchis la propriété de l'État, c'est-à-dire du hos
— 71 —
podar. Soixante mille paysans furent classés à part sous le
nom de scutelnici. Les scutelnici sent des hommes attachés
à tel ou à tel boyar, auquel ils sont tenus de donner tout le
produit de leur travail , chacun jusqu'à concurrence de
quatre-vingts piastres par an , où environ trois cent vingt
francs. C'est ainsi que se réalise l'affranchissement de 'a
glèbe. Mais le but politique est atteint, et la comédie a son
véritable dénouement. Les boyars indigènes sont dépouil
lés et les boyars phanariotes s'enrichissent de leurs dé
pouilles. Car c'est le prince qui en dispose, et!e servage
renaît sous une autre forme au profit de ses favoris.
Les scutelnici ne sont pas des esclaves, mais des machi
nes à récoltes. Leur corps est libre , mais leurs bras
appartiennent à un autre. Ils sèment et ne recueillent pas ;
ils produisent et ne consommentpas. Partout ailleurs, l'es
clave est nourri par son maître; ici c'est le maître qui
reçoit sa nourriture ; les scutelnici paient chaque jour le
prix de leur servitude , ainsi que Tacite le disait de la
Bretagne : servitulem suam quotidie émit, quotidie pascit.
Monstrueuse invention du génie phanariote ! Il livre
un homme comme une quotité de rentes , et appelle cela
le rétablissement de la liberté.
Chaque boyar, selon sa classe, perçoit un certain
nombre de têtes; dix pour le simple boyar, cinquante
pour le protipendada. C'est le minimum légal , com
pensation pour l'abolition du servage. Mais le maximum
est illimité ; de sorte que les phanariotisés en reçoivent
par troupeaux, selon le degré de leur dévouement à l'é
tranger. Jamais on n'imagina ressource plus infâme
pour récompenser ou corrompre.
Toute fonction publique donne aussi droit à des scu
— 72 —
telnici ; et comme , pour multiplier leurs créatures , les
phanariotes ont multiplié les fonctions, on augmente en
proportion le nombre des hommes-machines. Le banat de
Craïova a cent cinquante scutelnici; le grand vomie
(juge) , cent vingt ; le grand logothète (chancelier) , quatre-
vingts; le spathar (général en chef , quatre-vingts; le
vistiar, quatre-vingts, etc. Tout cela indépendamment
du traitement fixe, qui varie de trois à soixante mille
piastres. Or, les fonctionnaires étant en Valaquie au
nombre de onze cent soixante , qui reçoivent , terme
moyen, chacun cinquante scutelnici , il s'en trouve cin
quante huit mille répartis parmi eux , produisant, à rai
son de quatre-vingts piastres par tête, la somme de dix-
huit millions cinq cent soixante mille francs. Mons
trueuse taxe des pauvres, perçue par le riche !
Autre résultat de l'iniquité : les scutelnici étant
exempts de toute contribution envers l'État , puisque
leurs contributions appartiennent aux particuliers, on
augmente, pour faire équilibre dans les coffres du trésor
public, la capitation des paysans colons ou fermiers.
Ceux-ci, ne pouvant satisfaire aux exigences du fisc, émi-
grent par milliers. Beaucoup cherchent un refuge dans
le brigandage, et redemandent à la violence ce que la vio
lence leur a ravi. Un recensement, fait peu de temps après
cette prétendue réforme, estle plus sanglant acte d'accusa
tion contre le gouvernement des phanariotes. Au lieu de
147,000 familles contribuables en Valaquie et de 1 12,000
en Moldavie , il ne s'en trouve plus dans le premier pays
que 70,000 , et 50,000 dans le second (1). Quelques
années ont suffi pour cet immense dépeuplement.

(lj M. Vaillant , La Romanie.


— 73 —
Auprès de tout autre que le phanariote, cette leçon
eût été assez significative pour amener un soulagement.
Mais le phanariote n'entend pas diminuer ses revenus :
le déficit de la population est de moitié ; il double la ca-
pitation, et la balance se fait. Il imagine, en outre, un
nouveau moyen de contrainte par l'établissement du
ludé; c'est la division des contribuables par corps de
dix familles, toutes solidaires les unes des autres.
Cette intolérable tyrannie met le comble aux mécon
tentements ; le peuple, à bout de patience, menace de
se soulever. Pour le calmer, les phanariotes semblent
lui offrir des garanties, en nommant auprès de l'agent
fiscal de chaque cercle un autre agent chargé de le con
trôler ; l'un des deux est Grec, l'autre est Roumain. Le
peuple place son espoir dans l'intervention de son compa
triote. Mais bientôt les deux collègues, las d'une surveil
lance réciproque, d'une hostilité qui les tient en éveil, se
rapprochent, s'entendent, se serrent la main, font la paix,
et la ratifient dans une malversation commune. Chaque
cercle y gagne d'avoir deux exacteurs au lieu d'un.
Le peuple valaque croyait avoir depuis quarante-huit
ans épuisé toutes les souffrances humaines. Etienne Ra-
coviça, fils de Michel, lui fait voir que la tyrannie pha
nariote est féconde en ressources. Comme le Satan de
Milton, elle creuse dans l'enfer un enfer plus profond :

« Ànd in the deepest hell a deeper hell. »


Avec Satan encore elle aurait pu répéter : « Je suis
moi-même l'enfer. »
« Myself am hell. »
Mais la patience, la léthargie même a ses limites. Le
— 74 —
peuple de Bucharest sort de son opprobre, abandonne
ses tanières, s'arme de pioches, d'épieux, de haches et
de pierres, court aux églises, sonne le tocsin, enfonce
les prisons, délivre les victimes du fisc et inonde de ses
masses furieuses toutes les rues de la ville; ses cris
énergiques ébranlent les fenêtres du palais : « A bas les
« phanariotes ! paix au peuple ! grâce aux boyars ! » Ra-
coviça tremblant veut composer avec la foule. Les pha
nariotes réfugiés au palais l'en dissuadent; ils savent que
toute concession serait pour eux un signal de mort, et
l'exhortent à faire charger le peuple par ses Albanais.
Les ordres d'exécution sont aussitôt transmis à ces féro
ces satellites. Ils se précipitent sur les masses compactes,
y font par leurs nombreuses décharges de sanglantes
trouées, et la foule, sans armes, quoique luttant avec
désespoir, se disperse meurtrie et décimée, laissant aux
portes du palais des milliers de cadavres. L'insurrection
est comprimée ; mais le bruit en retentit jusqu'au Bos
phore ; Racoviça est rappelé, et bientôt après il reçoit le
cordon fatal (1765). Les Valaques sont vengés, mais sans
aucun soulagement.
D'ailleurs les Grecs qui les gouvernaient n'étaient pas
seuls à s'engraisser de leurs dépouilles ; ceux de Constan-
tinople venaient encore périodiquement les dévorer. Par
suite de ses usurpations successives, la Porte s'était at
tribué le monopole de toutes les productions du pays.
Les paysans étaient en conséquence obligés d'envoyer tous
leurs grains à époque fixe sur les marchés de Galatz et
d'Ibraïla.Il en résultait un ruineux déplacement qui n'était
que le moindre de leurs maux ; car ils étaient à la discré
tion des capenléis , marchands grecs formant une corpo
— 75 —
ration privilégiée, qui avaitle commerce exclusif des den
rées et comestibles. Ceux-ci se présentaient munis de
firmaus du grand seigneur, qui fixaient arbitrairement le
prix de chaque denrée. Ce prix ne s'élevait jamais au-
dessus du tiers de la valeur réelle de l'objet acheté.
Ce premier vol n'était pas suffisant. Le marchand grec
trompait encore sur le poids, sur la mesure, et sur la qua
lité de la monnaie, faisant souvent ses paiements en es
pèces altérées. Si le paysan réclamait, il recevait des coups
de bâton, trop heureux de regagner sa chaumière sans
mutilation et avec un peu d'argent.
Les ruses commerciales du prince phanariote ne sont
pas moins éhontées que celles des capenléis. Les décrets
du sultan ont désigné la Valaquie et la Moldavie parmi
les provinces qui doivent fournir aux approvisionnements
de Constantinople. Suivant l'habitude , le hospodar re
çoit un firman qui fixe la quantité des objets à fournir,
avec le maximum du prix; or, chaque firman est pour
lui l'occasion d'une profitable spéculation. Si , en effet,
l'ordre du grand seigneur contient une demande de cent
mille charges de blé et de quarante mille moutons, le
prince impose une fourniture de cinq cent mille charges et
de deux cent mille moutons; il expédie à Constantinople
la quantité demandée ; pour le surplus qu'il a payé selon
le tarif du firman, c'est-à-dire au tiers de la valeur, il le
revend dans le pays au prix courant, et réalise ainsi des
bénéfices considérables.
De même, si la Porte veut construire dans le pays, ou
réparer une forteresse , elle demande par un firman dix
mille ouvriers. Le prince phanariote s'arrange avec l'en
trepreneur nommé par la Porte : quinze cents ouvriers
— 76 —
seulement sont employés, et les habitants paient le sa
laire de dix mille.
La monnaie turque est rare dans les principautés , et
presque toutes les transactions se font en monnaies
étrangères. Le phanariote, par un decret, diminue la va
leur représentative de ces dernières au moment où il va
percevoir les impôts , et la rétablit par un autre décret à
l'époque de ses paiements (1).
Faut-il s'étonner qu'avec de pareils moyens d'action ,
la fortune des hospodars fût assurée , malgré la courte
durée de leur puissance ? Aussi voyait-on à chaque nou
velle nomination, accourir autourde l'heureux élu, dans la
maison du phanar, tout ce que Constantinople renfermait
d'usuriers, de regrattiers, de marchands des rues, Grecs,
Turcs, Arméniens et Juifs. M. Vaillant a résumé en
quelques lignes le langage de ces vendeurs de services.
t Son illustre Grandeur a-t-elle besoin des économies
» de son esclave , dit le juif; elles sont à elle , et son es-
» clave ne lui demande que le fermage du tabac et du
» ramonage. — Notre très haut Seigneur , dit le regrat-
i tier, voudra bien accepter de son humble compatriote,
» son indigne serviteur, ces limons etces olives de Smyrne,
» ce caviar de Thessalie, ces savons onctueux de Stam-
»boul, et l'autoriser à le suivre dans ses États. — J'ai
» des châles magnifiques qui ceindraient à merveille la
» taille et la tête de mon gracieux maître , des tsaqhirs et
» des anteris qui lui donneraient un air de padischah, dit
» un jeune Arménien beau et pudique comme une vierge,
» et si sa Grandeur n'est pas satisfaite de son zaraf, je

(i) Zallony. Essai sur les Phanariotes.


— 77 —
• lui jure qu'elle n'aurait pas à se plaindre de moi. —Ef-
» fendim, dit un Turc en fronçant le sourcil de honte de
• courtiser un Giaour, j'ai du tabac d'Andrinople comme
» tu n'en as jamais bu , des jasmins de Perse à t'en faire
» un turban , des noix de No comme tu n'en as jamais
» goûté, des imamès (embouts d'ambre), tels que tu pou-
» vais les rêver à dix-huit ans ; je veux être ton fournis-
» seur, et je te traiterai en frère (1). »
Le phanariote accepte tout, et emmène tous ces fripons
qui se paient avec usure en pillant le Roumain.
Chose triste à confesser! Les boyars surveillent avec
une sollicitude non moindre les changements des hos-
podars , et s'empressent avec non moins de soumission
auprès du favori du jour. Tâchant de se devancer mutuel
lement pour gagner ses bonnes grâces , ils lui transmet
tent à son avènement des présents magnifiques. Quel
ques-uns lui envoient à Constantinople les splendides
équipages qui doivent servir à son entrée dans les prin
cipautés. D'autres lui offrent des sommes considéra
bles. Les plus adroits ou les plus vils ont pour l'ordi
naire en dépôt , chez les banquiers de Constantinople, de
l'or qui doit être remis le jour même de la nomination ,
quel que soit le phanariote élu ; courtisans par avance, et
saluant le succès sans tenir compte de l'homme.
Quant aux boyars grecs , qui forment la suite ordi
naire du prince, et président au service intérieur du pa
lais, ils franchissent les dernières limites de la servilité.
Ils n'approchent de sa personne que dans des postures
d'adoration. S'il se lève pour traverser ses appartements,

(1) La Romanie , t. II, p. 246.


deux ou trois d'entre eux le saisissent à chaque bras , et
le soulèvent de telle façon , qu'à peine il appuie à terre
la pointe de ses pieds , tandis que d'autres portent avec
révérence la queue de sa robe; et il s'avance ainsi sans
faire agir un seul muscle. On le prendrait volontiers pour
un paralytique, s'il ne roulait paresseusement entre ses
doigts les grains d'un chapelet de haut prix.
A table, même inertie dans l'exercice de ses muscles ;
tous les mets lui sont servis découpés par morceaux ; le
pain même est fractionné 'en bouchées. Le coupary (of-
ficier-échanson) est debout derrière lui, tenant toujours
à la main un verre à demi rempli , qu'au moindre signe
il approche des lèvres du prince automate.
Il est une heure , le repas est terminé. A l'instant
même un grand cri se fait entendre dans la salle où est
le prince. Ce cri, poussé par un tchaouche (1) d'une
voix de Stentor, appelle le café et le cafedji baschi (grand
donneur de café) ; celui-ci à demi prosterné , présente
la brune liqueur, dans une petite tasse enrichie de dia
mants. En même temps le tchaouche, se penchant à la.
fenêtre pousse un autre cri retentissant, qui informe la
cité que son Altesse prend le café , et que l'instant qui
va suivre est consacré au sommeil. Dès lors tout doit faire
silence ; Bucharest retient son haleine , afin qu'aucun
bruit du dehors n'interrompe un auguste repos; et toute
affaire est suspendue dans l'intérieur du palais. Trois
heures se passent ainsi dans une torpeur générale ; trois
heures d'intermittence dans la tyrannie.
A quatre heures, le bruit des innombrables cloches de
Bucharest annonce au peuple et aux grands, la solennité

(1) Maître de cérémonie en sous-ordre.


du réveil hospodaral et le droit pour tous de suivre ce
grand exemple.
Il est difficile qu'un pays tant abaissé, ne se ressente
pas longtemps de son abaissement. Ce ne sont pas les
tortures matérielles , les vols , les dilapidations qui font
périr un peuple. Ces plaies-là se guérissent : mais les
plaies faites à l'honneur, à la dignité humaine, à l'es
time de soi-même, déposent au fond de l'organisme des
germes corrupteurs; la vitalité est atteinte dans ses
meilleures parties, et le cœur, flétri par une longue ato
nie, n'a plus assez d'élasticité pour donner l'impulsion à
un sang libre et généreux. Le règne des' phanariotes a
été pour la Moldo-Valaquie quelque chose de plus triste
que la ruine, le deshonneur.
CHAPITRE V.

Nouvelle guerre entre la Porte et la Russie. — Intrigues des Russes


avec les phanariotes. — Paix de Belgrade. — Propagande russe.
Papaz-Oglou , Piccolo Stéphano et Germano. — Reprise de la
guerre. — Traité de Kaïnardji. — Première apparition du pro
tectorat russe. — La Bucovine incorporée à l'Autriche. — Prise
de la Crimée par Catherine. — Nouvelle guerre. — Énergie de
Maurojeni , hospodar de Valaquie. — Les chevaux faits boyars.
— Mort de Maurojeni

A défaut du sentiment moral , les souffrances maté


rielles ont leur côté efficace ; elles réveillent les colères
par la douleur, et la douleur qui veut un soulagement
excite à la révolte. Accablé, épuisé, affamé, le peuple
roumain cherche à qui s'adresser. Le moscovite se présente
avec des promesses trompeuses, le roumain tend la main
au moscovite. Bientôt encore le peuple roumain sera
cruellement puni de n'avoir pu se suffire à lui-même.
Au commencement de 1736, la guerre recommence
entre la Porte d'un côté, la Russie et l'Empire de l'autre.
Les provinces roumaines du Danube vont être le théâtre
des combats ; elles sont pour les deux puissances chré
tiennes le véritable objet de la guerre. Leur pensée se
trahit aux premières négociations qui se font à Niemirow
au mois d'août 1737. L'empereur consent à la paix
— 81 —
moyennant la cession des principautés; la Russie plus
adroite demande « que les principautés soient déclarées
indépendantes sous sa protection. » Première expression
officielle de la politique du protectorat dont elle doit user
avec une si constante perfidie !
La Porte rejette avec dédain l'une et l'autre proposi
tion.
C'est alors que la Russie commença ses intrigues avec
les phanariotes, qui seront presque toujours désormais
ses auxiliaires secrets. Le colonel Repnin fut envoyé à
Constantinople auprès de Grégoire Ghika cousin et délé
gué du hospodar de Moldavie. Dans de secrètes confé
rences, il demeura convenu entre eux qu'au printemps
de l'année suivante, Grégoire ferait ouvrir la Moldavie
aux Russes, et faciliterait l'entrée des Impériaux dans la
Valaquie. Ils avaient pour complice le chef des fourreurs
de Constantinople, Janaké Ypsilanti. Mais des phanariotes
rivaux veillaient sur les conspirateurs; ils furent dénoncés
au divan, qui fit étrangler Ypsilanti et décapiter Grégoire
Ghika.
La Russie cependant n'avait pas besoin de conspirer.
Le meilleur appui pour elle était le malheur du pays. A
son entrée dans la Moldavie, au printemps de 1739, le
feld-maréchal Munich vit accourir au-devant de lui les pay
sans et lesboyars; l'archevêque métropolitain Antoine
marchait à leur tête. Tous le saluaient de leurs félicita
tions, l'accompagnaient de leurs vœux, l'aidaient de leurs
services. Son armée reçut des vivres en abondance, ses
soldats furent accueillis en frères dans toutes les mai
sons, et des bataillons de volontaires roumains vinrent
grossir ses rangs.
G
— 82 —
Cependant la paix se fit à Belgrade en 1740, et aucune
garantie contre la vengeance des Turcs ne fut stipulée en
faveur des Roumains. Bien plus, Munich, accueilli en li
bérateur, livra leurs campagnes à la déprédation de ses
soldats, leva en se retirant une contribution de guerre
sur Jassy, en la menaçant des flammes, et lorsqu'il fran
chit le Pruth, envoya ses bandes dans les districts de
Choczim et de Cernowitz, pour enlever des milliers d'ha-
bitants à titre d'esclaves, lesquels furent partagés et
vendus, hommes, femmes et enfants, au profit des pil
lards.
La paix n'empêcha pas toutefois la Russie de pour
suivre ses ténébreuses menées. Catherine profondé
ment pénétrée de l'esprit du testament de Pierre le
Grand, mit en jeu la propagande religieuse dontCantimir
avait révélé la puissance. De mystérieuses révélations
vinrent à l'appui des intrigues cléricales. En ces temps
circulait à Constantinople le bruit d'une prophétie,
probablement inventée par les Russes, qui annonçait
que Stamboul devait être prise par les enfants de la cou
leurjaune. De leur côté les popes de la Russie répandaient
une prophétie analogue : « Les chrétiens seront délivrés
par un peuple de race blonde : » De secrets émissaires
propageaient cette formule, se répandaient dans les con
trées où domine le rite grec, exaltaient les esprits, an
nonçaient l'heure prochaine de la délivrance, et appe
laient tous les chrétiens à l'espoir et à la révolte.
Oulre les agents secondaires qui agitent les campa
gnes, trois émissaires, de plus haute importance, appa
raissent à la fois sur trois points différents.
L'un est un Grec thessalien , Papaz-Oglou, capitaine
— 83 —
d'artillerie au service de la Russie , qui , sous le prétexte
d'un congé pour régler des affaires de famille, parcourt
les côtes de l'Adriatique , la Thessalie et le Péloponèse.
E est chargé de préparer l'insurrection grecque , insur
rection qui doit satisfaire en même temps l'ambition de
Catherine et ses affections de cœur. Un de ses amants,
Stanislas Poniatowsky, vient d'être élevé au trône de Po
logne. Orloff, qui a les mêmes états de service, voudrait
le trône de la Grèce.
Le second émissaire doit agir sur la Serbie, la Croatie
et le Monténégro. Celui-là est tout mystère; on ne sait
d'où il vient, ni qui il est. Il a fait son apparition subite,
en habit de moine, dans les montagnes du Monténégro,
guérissant les malades, conciliant les familles, prêchant
l'oubli des discordes, au profit d'une plus sainte cause. Il
se donne le nom dePicolo Stéphano; mais les Monténé
grins se persuadent que ce nom cache celui d'un grand
personnage , et parmi les bruits qui circulent sur son
compte, le plus accrédité le désigne comme Pierre III de
Russie , échappé aux poignards des assassins.
L'étranger, dans ses discours, ne contredisait pas cette
supposition, et semblait même vouloir l'encourager par
ses manières. Les traits de son visage étaient cachés sous
l'ampleur d'un bonnet fourré, comme s'il eût craint d'ê
tre reconnu ; et dès lors on crut le reconnaître. Plusieurs
officiers monténégrins , qui avaient servi en Russie , af
firmaient l'identité. Malgré l'énorme bonnet, ils avaient
cru entrevoir au milieu du front cette veine remarquable
qui signalait le prince.
Cette illusion favorisait les projets de Stéphano; et il
s'en servit pour prêcher ouvertement en faveur de la
— 84 —
Russie. « Reconnaissez, disait-il, la race Monde qui doit
vous sauver. En vérité, en vérité, je vous le dis, moi qui
suisStéphano, petit avec les petits, méchant avec les mé
chants, hon avec les hons.» Son crédit devint bientôt si
grand, qu'il put, par des édits, lever des contributions
qui lui étaient apportées avec leplus joyeux empressement.
R promettait, en retour, de faire entrer ses partisansdans
les murs de Constantinople, avant une année révolue.
< Là, disait-il, on saura qui je suis. »
On s'étonnait cependant dans le monde politique de
voir Catherine impassible, elle qui avait montré de sé
rieuses alarmes à la venue d'un autre faux Pierre RI ,
Pugatscheff , qu'avaient favorisé les cosaques du Don.
C'est que Catherine avait le secret du moine. Le fantôme,
cette fois, était son ouvrage.
Enfin , le troisième émissaire doit soulever les prin
cipautés roumaines. C'est aussi un Grec, un soldat cou
vert du frac. On le croit colonel au service russe ; il se
nomme Germano. Sous prétexte d'un pèlerinage reli
gieux aux monastères , il visite tout le pays. Partout il
est reçu avec empressement par les moines et les
boyars , et partout ses discours sont des accents de
compassion sur les malheurs des Roumains, des promes
ses d'indépendance prochaine et des paroles de confiance
en la puissante Russie. « Frère , disait-il à l'archiman-
» drite du monastère d'Argis, frère, l'Europe vous a ou-
» bliés, vous ne pouvez lutter à la fois contre les Hon-
> grois , les Turcs et les Tartares; la Pologne , près de
» sa ruine, ne peut plus rien pour vous. Pourquoi ne pas
» vous jeter dans les bras de la Russie? Elle est chré-
» tienne , vous le savez , elle est orthodoxe ; avec elle ,
— 85 —
» vous conservez votre langue, voire nationalité, votre
» foi. Croyez-moi, la Russie veut vous sauver, elle veut
» être votre mère et elle le sera malgré vous. »
En même temps , Germano se lève , tire de son sein
un médaillon suspendu à un large cordon rouge, le
baise , et s'incline avec respect. C'était le portrait de Ca
therine. « Permettez-moi , dit-il en le passant au cou de
> l'archimandrite , de vous décorer du portrait de notre
» mère , et veuillez l'accepter comme un témoignage de
• son estime et de la confiance qu'elle a daigné mettre
• en votre sainteté (1). »
L'archimandrite ému, promet son concours, prête
serment à Catherine , et tous deux vont à Bucharest
chercher des prosélytes. Ils ne pouvaient manquer d'en
trouver. Les boyars indigènes, éloignés des emplois ,
appauvris par les confiscations , appellent le peuple à
la révolte. La misère le rend prompt à saisir toute occa
sion : en un instant, tous les paysans sont debout, sac
cageant les domaines des phanariotes , arrachant les
vignes et les blés , mutilant les arbres et détruisant les
biens dont la jouissance leur est interdite. Les phana
riotes, consternés, fuient ou se cachent, et dans le pre
mier moment de surprise, les Turcs n'osent agir. Mais il
n'y avait dans ce mouvement que le désordredela colère.
Aucun chef régulier, aucune main prévoyanto ne diri
geaient les insurgés ; et les Russes, en qui l'on comptait,
étaient encore bien loin. Quelques troupes turques apai
sèrent une tentative mal engagée , mal conduite, et la

(t) M. Vaillant, La Romaine, t. II, p. 218.


— 8G
propagande de Germano ne fit qu'amener un redouble
ment de persécutions.
Les résultats furent semblables dans le Péloponèse ;
au lieu d'un trône, Orloff dut se contenter de la moitié
du lit impérial ; et encore partageait-il avec une foule de
concurrents, car il y avait chez Catherine la Grande
beaucoup d'appelés et beaucoup d'élus.
Dans le Monténégro , l'insurrection fut mieux con
duite. Picolo Stéphano fortifiant les passages des mon
tagnes, élevant des redoutes sur les hauteurs, fit pendant
quatre ans, aux Turcs, une guerre opiniâtre, régnant en
souverain, et ne perdant rien de son prestige. Mais l'ex
plosion d'une mine lui ayant fait perdre la vue, ses
compagnons découragés se dispersèrent, et il fut égorgé
la nuit par un de ses serviteurs , Grec de naissance ,
gagné par le pacha de Scutari.
Cependant ces insurrections, agissant à la fois par les
mêmes instruments, sous la même direction , éveillent
l'indignation du Sultan. Dans toutes ces menées, il a
reconnu la main des Russes. « Àllah ! s'écrie-t-il avec
colère, je saurai bien punir ces infidèles. » Il fait aussitôt
enfermer aux Sept-Tours l'ambassadeur de la Czarine, et
donne ordre à son grand-vizir de partager ses troupes en
trois corps d'armée , de diriger l'un sur la Pologne ,
l'autre sur l'Ukraine, le troisiême vers le Caucase.
La Moldavie devint le théâtre de la première lutte;
mais cette fois les Russes s'étaient ménagé la coopération
du hospodar Constantin Maurocordato. Ils n'avaient pas
besoin d'ailleurs de l'appui de ce traître ; l'abominable
régime phanariote disposait trop bien le peuple à courir
vers l'ctrangpr. Les Russes furent reçus en libérateurs ;
87 —
dans un mémoire, adressé à la Czarine, les Moldaves im
plorèrent sa protection et lui firent oflie de contributions
en hommes et en argent. Le pays tout entier se mit à la
discrétion des Russes ; leurs soldats furent traités en frè
res, les Roumains s'enrôlèrent sous leurs drapeaux , et
l'énergique concours des habitants facilita leurs triom
phes. Les Turcs furent entièrement chassés de la Mol
davie.
Dans la Valoquie se rencontrent les mêmes sympathies.
En y pénétrant , l'avant-garde des Russes voit marcher
à côté de ses commandants l'archimandrite du monas
tère d'Argis et le spathar Parvu Cantacuzène, devenu
général de Catherine. Partout les portes sont ouvertes
aux libérateurs, et ils pénètrent dans Bucharest sans brû
ler une amorce. La garde albanaise du hospodar Gré
goire Ghika s'est enfuie, et ce dernier, après s'être tenu
caché pendant trois jours au fond d'une boutique, est
découvert dans sa retraite, et envoyé à Saint-Péters
bourg.
A la nouvelle de cette marche triomphale , et surtout
de la part joyeuse qu'y prenaient les Roumains, le Sultan
fut saisi d'une telle colère, qu'il rendit un fetva par lequel
il menaçait d'esclavage tous les habitants des principautés,
et livrait comme une double proie à ses armées la Yala-
quie et la Moldavie , avec pleine liberté de dépouiller,
d'incendier et d'égorger. Ce fetva n'eut d'autre résultat
que de ralfermir les Roumains dans leurs dispositions.
La petite Valaquie cependant est encore aux mains des
Turcs, et le ban de Craïova, Manuel Rosetti, les seconde
avec énergie. Même lorsqu'après plusieurs défaites , ils
l'abandonnent à ses propres ressources, il se défend avec
— 88
une opiniâtre résistance; il faut pour le dompter toutes
les forces réunies des Russes. Il est enfin obligé de ga
gner les montagnes, et se retire à Hcrmanstadt.
A la fin de 1770, il ne restait plus un seul Turc dans
les deux principautés, et l'administration demeurait aux
mains des généraux russes. Le feld-maréchal RomanzofT
composa, avec quelques boyars de ebaque capitale, un
haut divan ou conseil suprême chargé de la direction des
affaires. Il se réservait d'indiquer lui-même les réformes à
introduire, les abus. à combattre et les hommes à em
ployer. Le divan était composé de deuxgrands-vornics
pour la justice, du grand-spathar pour l'entretien des
routes et le service des postes , du grand-vistiar pour le
recouvrement des fonds publics, enfin du grand-logo-
thète de l'intérieur pour les différentes branches de Pad-
ministration (1). L'archevêque métropolitain et les évê-
ques furent aussi, suivant les usages du pays, admis à
faire partie du divan.
Les choses durèrent ainsi jusqu'à la paix de Kaïnardji;
ce fut quatre années d'occupation militaire , et cepen
dant, auprès de l'affreux régime des phanariotes, ce fut
pour le pays quatre années de soulagement. Il y avait
des contributions de guerre, des corvées personnelles,
mais il y avait des limites à l'arbitraire; l'étendue des
sacrifices pouvait se mesurer, et la barbare discipline des
Russes avait au moins une apparence d'ordre, que faisait
apprécier le souvenir d'effroyables déréglements.
Catherine, empressée de recueillir le fruit de ses suc
cès, faisait des offres de paix au commencement de 1772,

(1) M. Vaillant, La Romanie, t. II, p. 229.


— 89 —
à la condition que le trône de la Moldo-Yalaquie serait
donné à Stanislas Ponyatowski , et qu'à la mort de celui-
ci les deux provinces seraient mises sous la protection
de la Russie. Le premier partage de la Pologne venait
d'avoir lieu, et l'infortuné Sigisbé avait besoin d'une
compensation.
La Porte ne voulut pas écouter ces propositions. Elle
était d'autant mieux encouragée dans sa résistauce, que
Marie-Thérèse venait de lui faire déclarer par son mi
nistre Kaunitz qu'elle ne souffrirait jamais que la Russie
prit possession des principautés. Elle ne disait pas, il est
vrai , les motifs de cette magnanime résolution. Comme
héritière du royaume de Pologne, elle prétendait avoir
des droits sur la Moldavie ; comme reine de Hongrie, des
droits encore plus directs sur la Valaquie.
Cependant la Russie ne se rebuta pas. Au congrès tenu
à Fockshani, au mois d'août 1772, elle offrit de nouveau
une paix perpétuelle, à la condition que les principautés
seraient déclarées indépendantes sous la garantie de plu
sieurs puissances de l'Europe. L'exemple de la Pologne
était encore trop récent pour que la Turquie pût ignorer
ce que voulait dire une telle garantie : elle refusa en
core.
Mais les deux empires avaient, depuis un demi-siècle,
marché en sens inverse, la Turquie vers la décadence,
le Russie vers le progrès. Partout les Ottomans éprouvent
des revers , et à leurs désastres extérieurs se joignent
des déchirements intérieurs. Les janissaires, en pleine
révolte, déposent le sultan Mustapha III; le palais est
le théâtre de sanglants désordres; les finances sont épui
sées; les pachas de la Uoumélie et des provinces asiati
— 90 —
quessont en insurrection; la ruine de l'empire ottoman
semble imminente; la Porte demande merci.
Les conférences eurent lieu à Kaïnardji. Ainsi l'avait
ordonné, dans une insolente pensée , le feld-maréchal
Romanzoff, parce que là était tombé, sous les coups des
Ottomans, un de ses meilleurs généraux, le brave Weis-
zemann.
Le traité de Kaïnardji , conclu en 1774, doit faire
époque dans les annales de l'Orient. C'est de là que date
la suprématie de Saint-Pétersbourg sur Constantinople.
Les clauses générales sont significatives : la liberté de
la navigation dans la mer Noire et la Méditerranée ,
avec des avantages considérables pour le commerce
russe ; le droit de consulat dans les provinces de l'em
pire ottoman; la construction d'une église grecque à
Péra; le droit pour la Czarine de protéger la religion
et les églises grecques. C'est cette dernière clause surtout
qui doit féconder les intrigues et offrir de constants pré
textes aux agressions. La guerre actuelle en est une der
nière preuve.
Le baron de Thugut , qui assistait à la rédaction du
traité comme représentant de l'Autriche, ne se dissimu
lait pas les dangers que préparaient de si graves conces
sions.
c Ce traité, écrivait-il, est un modèle d'habileté de
i la part des diplomates russes et un rare exemple de
» simplicité de la part des négociateurs turcs. Aux ter-
» mes de ce traité , la Russie sera toujours maîtresse,
i quand elle le jugera à propos, d'opérer des descentes
» sur la mer Noire. De sa nouvelle frontière de Kirtch,
» elle pourra conduire en quarante-huit heures un corps
— 01 —
»d'armée jusque sous les murs de Constantinoplc. Une
»conjuration concertée avec le chef de la religion schis-
» matique éclatera sans nul doute dans ce cas, et lo
» Sultan n'aura plus qu'à fuir au fond de l'Asie, en aban-
» donnant le trône de l'empire ottoman à un possesseur
» plus habile. La conquête de Constantinople par les
» Russes pourra se faire à l'improviste , et avant que la
»nouvelle en soit portée aux autres puissances chre-
» tiennes (1). »
Le traité de Kaïnardji est aussi une date funeste pour
les provinces de la Moldo-Valaquie ; car la Russie y in
troduit un droit de remontrances qui, sous des appa
rences d'amitié , doit être une voie ouverte à des usur
pations successives.
L'art. 10 est ainsi rédigé :
« La Sublime-Porte consent encore que , suivant les
circonstances où se trouveront les deux susdites princi
pautés , les ministres de la Cour impériale de Russie
puissent parler en leur faveur; et la Sublime-Porte pro
met d'écouter ces remontrances avec l'attention et les
égards qui conviennent à des puissances amies et res
pectées. »
Qui croirait que sous ces paroles de modeste bienveil
lance se cachent les plus sinistres complots de la diplo
matie ? La Russie seule en comprend le sens, la Turquie
n'y voit qu'une banale formule ; les Roumains y lisent
de riches promesses d'avenir, et leur aveugle reconnais
sance les tient en disponibilité pour seconder toutes les
entreprises des czars.
(1) M. Francisque Benoît : La Turquie et les cabinets de l'Eu
rope.
Ils sont d'autant mieux trompés, que tous les autres
articles sont faits en leur faveur : amnistie absolue et
éternel oubli en faveur de ceux qui auraient nui aux in
térêts de la Porte (art. 1er) ; liberté religieuse (art. 2);
restitution des biens aux couvents et aux particuliers
dépouillés (art. 3); droit d'émigration (art. 5); quittance
des contributions arriérées (art. 6) ; exemption de toute
contribution de guerre ; exemption de tout impôt pen
dant deux ans (art. 7); rétablissement du droit d'élection
(art. 8) ; reconnaissance de l'autonomie (art. 9) ; telles
sont les bienfaisantes stipulations qu'obtient en leur fa
veur la Russie victorieuse.
Mais tout cela n'est que trompeur ; aucun article ne
sera exécuté, excepté le 10e, qui est pour la Russie le
premier mot de tout un système. Qu'importe au Russe
que la Porte soit fidèle à ses promesses? Il serait bien
empêché, au contraire, si, à l'abri du traité, le calme et
la liberté étaient rendus aux Roumains ; car il ne pour
rait pas faire usage de l'article 10. Il n'entre pas dans sa
pensée de produire sérieusement le bien; il veut seule
ment faire étalage de ses magnanimes intentions, afin
que les opprimés aient encore recours à lui. L'article 10
est tout ; le reste est lettre morte.
On ne fut pas longtemps à s'en convaincre. En dé
pit de l'article 8 qui rétablit le droit d'élection, deux
hommes du phanar sont encore nommés par la Porte,
Ypsilanti en Valaquie ; Grégoire Ghika en Moldavie. Les
Roumains s'efforcent au moins d'exclure les Grecs qui
viennent à leur suite pour s'emparer des places lucra
tives. Boyars et paysans s'opposent à l'entrée de ces fa
méliques, et invoquent l'assistance du colonel Peterson,
— 93 —
ministre de la Russie. Celui-ci feint de les seconder ;
mais les Grecs sont trop accessibles aux intrigues mos
covites , pour que Peterson ait la maladresse de réussir.
Les oiseaux de proie continuèrent à s'abattre sur les
principautés.
Il faut avouer toutefois que les deux nouveaux princes
comprirent mieux que leurs prédécesseurs le respect des
propriétés et des personnes ; mieux aussi que leurs suc
cesseurs. Ghika surtout cherchait à développer l'indus
trie et à introduire dans le pays des améliorations maté
rielles que n'avait jamais rêvées aucun phanariote. Il
fonda des fabriques de drap à Piperig et àNou-Philipesci,
aux portes de Jassi, accueillit une colonie d'borlogers al
lemands auxquels il permit de bâtir un temple luthérien,
fit rouvrir les colléges, construisit de nombreuses fon
taines, et par un aqueduc amena les eaux de Cilica au
monastère de Golia d'où elles approvisionnèrent toute
la ville. Enfin, chose inouïe pour un phanariote! il se
sacrifia à la défense d'une question nationale.
Pendant la guerre, les Russes avaient occupé la Buco-
vine. Le traité de paix les obligeant à restituer toutes
leurs conquêtes, ils livrèrent cette province, en se reti
rant, aux troupes de l'Autriche, sans droit, sans conven
tions, sans rien qui pût autoriser ce manque de foi. La
Porte réclama en vain : il eût fallu recommencer la guerre,
et, après beaucoup de protestations inutiles, elle dut céder.
Par trois conventions successives des 7 mai 1775, 12
mai 1776 et 23 février 1777, l'usurpation fut confirmée.
Ce nouveau démembrement des populations latines en
levait à la Moldavie, outre de nombreux villages, les villes
de Czernowitz, de Sérct, ancien cvêché catholique, et deSu
— 94 —
ciava, dontDragos, fils de Bogdan, avait fait sa capitale.
Grégoire Ghika, furieux de se voir dépouillé, proteste
avec bruit, réclame par ses agents, sème l'argent parmi
les impériaux et les osmanlis ; des deux parts l'argent est
accueilli, mais non la réclamation. Grégoire s'emporte
en menaces et en imprécations, et déniant au sultan le
droit de disposer dela terre Roumaine, il refuse sa signa
ture à l'acte de spoliation. On rapporte aussi que, pour
donner une leçon aux ravisseurs, il suborna l'intendant
de l'agent d'Autriche, pour qu'il lui vendît les chevaux
et le carrosse de son maître. L'agent, mis à pied, ne put
s'empêcher de comprendre cette leçon. « Vous avez rai
son, dit-il à Grégoire; mais prenez-y garde » (1)!
La menace ne resta pas vaine. Peu de temps après,
un capidji-baschi est envoyé à Jassi avec des ordres se
crets. Il surprend Ghika, le poignarde, fait embaumer sa
tête et l'envoie à Constantinople. Elle y est clouée aux
murs du sérail. La Porte voulait en faire un témoignage
de trahison, et ce n'était pour elle qu'un témoignage de
honte. En sacrifiant à l'Autriche un fidèle vassal, la Tur
quie provoquait elle-même la trahison, et prononçait sa
propre déchéance (1777).
Grégoire Ghika a laissé dans les souvenirs des Rou
mains un nom exceptionnel parmi les phanariotes ; c'est
la seule victime que le phanar ait offerte à la cause na-
tionale.Quatorze autres hospodars cependant furent étran
glés ou décapités dans le cours d'un siècle ; mais ce fut
à cause de leurs infidélités ou de leurs richesses.
Le droit de consulat stipulé par le traité de Kaïnardji

(1) M. Vaillant, La Romanic, t. II, p. 244.


— 95 —
n'avait pas encore été mis en vigueur. La Porte inquiète
reculait l'accomplissement de cette clause. Ses alarmes
n'étaient que trop fondées. Un diplomate russe est plus
à redouter qu'une armée russe; c'est l'ennemi à l'inté
rieur , manœuvrant sous le drapeau de la paix. Mais Vienne
joignait ses réclamations à celles de Saint-Pétersbourg;
chacun des deux rivaux voulait s'introduire à demeure
dans les provinces convoitées. La Turquie dut céder à
cette double pression. Les consuls de la Russie et de l'Au
triche s'établissent à Bucharest et Jassy dans le cours de
l'année 1782; et, suivant l'usage des Musulmans, qui
donnent à leurs hôtes la nourriture et le logement, ces
agents reçus à contre-cœur, obtiennent cependant un tain
(subvention) proportionné à leur rang. Ce taïn est payé
en scutelnici , hommes de divers états , bouchers ,
boulangers , porteurs d'eau , tapissiers , carrossiers ,
maréchaux ferrants, etc., qui doivent fournir la viande,
le pain, l'eau, restaurer les meubles, entretenir les équi
pages, ferrer les chevaux , etc. ; on y ajoute des poslus-
nici (1) chargés d'approvisionner la maison consulaire de
grains, de foin, de volaille, de beurre, de fromage, etc.
Chaque consul a en outre le droit de se faire suivre
de douze janissaires armés et de faire courir la nuit , à
cheval , devant sa voiture , deux massaladji (porte-flam
beaux (2).
Le premier soin des deux consuls fut de rivaliser d'ef-

(1) Les poslusnici étaient des paysans étrangers bulgares, serbes


ou transylvaniens établis dans le pays. Les scutelnici étaient tous
indigènes.
(2) M. Vaillant.
- 90 —
forts en faveur des principautés; ils appelleront des amé
liorations, sollicitèrent des réformes, et firent, chacun tle
leur côté, si grand éclat de leur zèle , que la Porte les pria
de se consulter pour formuler leurs demandes. De toutes
ces spéculations sympathiques , il ne résulta que de fai
lties apparences de soulagement , entre autres la déter
mination fixe des redevances annuelles. La Valaquie
paiera désormais à la Porte 349,500 piastres, la Moldavie
252,944. Ce n'était, à vrai dire, qu'une entrave à l'arbi
traire de la Porte, mais non à l'arbitraire du prince pha-
nariote. Celui-ci , en effet, ne diminua rien aux charges
du pays; elles étaient en Valaquie de 5,350,000 piastres,
en Moldavie de 2,587,006. Ainsi , cette prétendue ré
forme, en laissant moins à la Turquie, donnait davan
tage au prince et enlevait tout autant à la bourse du con
tribuable.
Aussi, la misère du paysan était-elle intolérable; on
considérait comme riche, dit M. Vaillant, celui qui n'a
vait pas hypothéqué ses bœufs et sa charrue , qui portait
blaude de toile, obiale de camelot, cuciula (coiffure) d'a
gneau , qui couchait sur une natte et mangeait avec un
couteau sur des assiettes de bois. Les émigrations conti
nuèrent , et des milliers de paysans de la Valaquie se re
tirèrent dans les montagnes et s'y tinrent cachés. Pre
mières déceptions du protectorat russe.
Ailleurs le protectorat se démasquait encore mieux.
L'indépendance de la Crimée avait été demandée et
obtenue par la czarine, au traité de Kaïnardji. C'était une
mystification politique, assez semblable aux mystifica
tions libérales dont elle amusait d'Alembert et Voltaire.
Elle savait bien que l'indépendance du faible fait l'isole
ment ; et dans ce pays, devenu libre par elle, ses agents
semèrent le trouble, alimentèrent les baines entre les
diverses branches de la famille souveraine des Khans,
et couvrirent toute la Péninsule de désordres. Un Khan,
protégé par la Porte, fut déposé ; celui qui le remplaça
était une créature de la Russie, instrument aveugle, qui
ne monta sur le trône que pour signer la cession de la
Crimée à l'impératrice de toutes les Russies. Catherine
fit trêve à ses idées philosophiques, et s'empara du pays
qu'elle avait affranchi (1787).
L'indignation éclata à Constantinople ; le peuple en
tier demandait la guerre ; le divan ne put reculer. Mais
l'empire ottoman était tellement affaibli que, pour ses
ambitieux voisins, chaque prise d'armes semblait une
occasion de partage. L'empereur Joseph II mit ses trou
pes en campagne, afin que la Russie ne tombât pas seule
sur la proie.
En ce temps, les hospodars étaient Ypsilanti en Molda
vie, Maurojeni en Valaquie. Le premier, d'accord avec
les Russes, leur ouvre la Moldavie; carie dévouement
aux Russes devient une tradition chez les Ypsilantis.
Maurojeni est tout autre. C'est un Grec , mais étranger
au phanar. Drogman de Hassan, capitan-pacha , c'est
par son appui qu'il gagne le trône hospodaral. Avec
toute l'intelligence du phanariote, il n'en a ni la cupidité
ni la bassesse; avec tout l'orgueil du musulman, il en a
conservé la féroce énergie. Pétraki , phanariote , avait
été son compétiteur au trône de Valaquie. Au moment
du départ, à la tête de son cortége , Maurojeni ordonne
à son rival de baiser son étrier, et, après l'avoir ainsi hu
milié, il lui fait trancher la tête en sa présence.
7
— 98 —
En Valaquie, sa venue est annoncée avec terreur : il
semble dédaigner lui-même d'inspirer d'autres senti
ments; car il méprise les boyars, il méprise les phana-
riotes et ne dissimule pas sa haine pour les partisans
des Russes et des Autrichiens.
Au premier bruit de guerre , il se décide à repousser
vigoureusement l'invasion. Un firman vient de l'autoriser
à prendre toutes les mesures nécessaires , lorsqu'il ap
prend que les Autrichiens s'apprêtent à traverser le
Séreth. Il assemble aussitôt les principaux boyars , leur
fait lecture du firman, et les invite à prendre les armes et
à monter à cheval. Ceux-ci, plus habitués aux cérémo
nies des antichambres qu'aux exercices des camps, s'ex
cusent, l'un sur son inexpérience , l'autre sur son âge ,
un troisième sur sa dignité. • Faites amener trente che
vaux, » dit Maurojeni à un homme de sa suite ; et cinq
minutes après, trente chevaux piétinent dans la cour.
Il descend ; les boyars le suivent en silence. « A che
val, t leur dit-il. Aucun ne répond ; tous baissent les
yeux et s'inclinent. Maurojeni leur tourne le dos avec
mépris ; puis, s' adressant à chacun des chevaux : « Toi,
dit-il, je te fais grand-bano ; toi, grand-vornic, toi,
grand-logo thète ; toi, grand-spathar, i et ainsi de suite,
les titrant jusqu'au dernier. Puis, se retournant vers les
boyars : « Allez, archondas, allez , protipendadas, il est
l'heure de dîner ! »
Cependant, il sait que ce n'est pas la crainte seule
qui les fait reculer. Plusieurs réservent leur concours
aux Russes; il fait saisir ceux qu'il soupçonne, et les
envoie à Constantinople. Les chefs des plus grandes fa
milles phanariotes ou phanariotisées sont relégués dans
— 99 —
les îles de l'Archipel, dans les couvents de la Bulgarie, de
l'Albanie et du mont Athos.
Sept boyars seulement marchent avec lui contre les
Autrichiens , deux Cantacuzène , deux Campiniano , un
Carlova, un Golesco, un Brailoïu (1).
Les actes de Maurojeni le montrèrent digne du com
mandement. Dans plusieurs rencontres successives, i]
triompha des Autrichiens ; mais le capitan-pacha qui
devait le seconder , battu à Fockshani par les Russes,
à Martinesci par les Autrichiens , repassa le Danube et
laissa Maurojeni et sa petite troupe seul aux prises avec
les deux puissants envahisseurs. Maurojeni lutta pendant
six mois; jusqu'à ce qu'enfin, accablé par le nombre, il
se vit contraint de se retirer à Pelinu dans la Bulgarie,
pour y attendre les ordres de la Porte. Un capidji-bachi
lui apporta un firman de mort. Le stupide gouvernement
turc méconnaissait toujours ses plus fidèles serviteurs.
Le divan, en présence de tant de revers, traita d'abord
avec l'Autriche, et la paix de Sistow.au mois d'août 1791,
rétablit les choses comme avant la guerre.
A peine les Autrichiens ont-ils évacué la Valaquie,
que les Russes s'y présentent commandés par Souwaroff.
Ce féroce partisan livre le pays à l'incendie et au pillage;
les Roumains jugent aux flammes d'Ibraïla les douceurs
du protectorat russe. Déjà les plus clairvoyants compren
nent qu'ils sont dupes de menteuses promesses.
La paix d'Iassy, conclue le 29 décembre 1791, mit
enfin un terme aux sanglants exploits de Souwaroff. Le
divan confirma par sa signature la prise de la Crimée;

(1) M. Vaillant.
— 100 —
cola suilisaiL pour le moment à l'ambition de la Russie.
Quelque temps avant la guerre, elle avait obtenu de la
Porte le droit de censure sur l'emploi des deniers publics
en Moldo-Valaquie. Elle pénétrait ouvertement dans
l'administration.
CHAPITRE VI.

Envoi d'un consul français à Bucharcst. — Les Va-laques font appel


à la république française, et à Bonaparte , premier consul. —
Leurs espérances déçues. — Conduite adroite de la Russie. —
Nouvelle invasion des Russes.—Traité de Bucharcst. —L'hétairie.
— Propagande russe. — Alexandre Ypsilanti, chef du mouvement
gréco-russe. — Théodore Vladimircsco , chef du mouvement
national. — Enthousiasme des paysans. — Inintelligence des
boyars. — Assassinat de Vladimiresco. — Défaite et fuite d' Yp
silanti.

Au milieu des luttes de la Russie et de l'Allemagne,


pour arracher quelque lambeau à la Turquie, de concert
ou séparément, on a pu s'étonner de ne rencontrer nulle
part l'intervention de la France, la plus ancienne alliée
de la Porte. C'est que les premiers développements de la
Russie ont commencé vers la mort de Louis XIV ; c'est
que, depuis ce temps, la France, a perdu cette haute su
prématie extérieure qui en faisait l'arbitre le plus im
portant dans les querelles des rois. Durant son long et
funeste règne, Louis XV ne songea guère à se détourner
de ses débauches pour jeter les yeux sur les provinces
éloignées du Danube, et Louis XVI était trop empêché .
par les difficultés que lui avait léguées son prédécesseur.
Mais la république vient d'être proclamée, et, malgré
les terribles déchirements de l'intérieur, la France veut
reprendre le rang qu'elle avait au dehors. En 1792,
Emile Gaudin, consul de la république, se présente à Bu-
charest; il est porteur d'un bérat, ou brevet impérial,
qui enjoint aux hospodars de lui assurer, comme repré
— 402 -
sentant de la nation française, la prééminence sur tout
autre consul.
La nouveauté de cette grande intervention, le bruit
qui se fait sur les victoires des armées républicaines, le
mouvement général des idées, le bouleversement du
monde européen, les vaines tentatives de la Prusse et
da l'Autriche, bientôt appuyées par l'Angleterre, la Tur
quie et la Russie, ces combats d'un seul peuple contre
tous, ces prodiges, ces entraînements, ces triomphes
font naître chez les Roumains une immense espérance.
Le dévastateur de la Valaquie, l'incendiaire d'Ibraïla,
l'orgueilleux Souwaroff, fuit devant les légions françaises ;
les Valaqucs sont vengés aux bords de la Trébie. Tous
les regards des opprimés du Danube se tournent vers la
France, et le consulat de Bonaparte les décide à faire un
appel direct à ses sympathies. Ghika, ban de Craïova,
Preda Brancovano et Charles Campiniano, grands
boyars de la Valaquie, Catadji, Sturda et Beldiman
de la Moldavie transmettent au premier consul une
adresse collective, dans laquelle ils lui demandent l'as
sistance de la France, et l'autorisation, pour les deux
provinces, de se constituer en républiques. Mais la pensée
de Bonaparte était distraite par d'autres soins ; il savait à
peine d'ailleurs ce qu'étaient les Moldo-Valaques,'et leur
appel devint ce que deviennent les pétitions des infortu
nés qui implorent.
Mais la Russie, mieux informée, profita de la leçon.
Elle vit que , malgré tant d'années d'abaissement et de
souffrances, la nationalité roumaine survivait encore; elle
vit que parmi les boyars indigènes, il en était qui con
servaient les vieux souvenirs de la patrie, et, que pour ga
— 103 —
gner de l'influence, elle avait besoin d'un autre appui que
l'âme vénale des phanariotes. La Russie comprit qu'il y
avait intérêt à s'occuper des droits nationaux. Son action
sur le Divan était irrésistible. Elle obtint en 1802 un
hatti-schérifqui devait prouver aux Roumains qu'elle était
aussi puissante pour le bien que pour le mal. Ce hatti-sché
rif fixait à sept années le règne des hospodars, bienfait
immense ; car les changements continuels étaient une
source de troubles et de dilapidations. Il est vrai qu'en
même temps la Russie faisait nommer deux hospodars de
son choix, Mourousi et Ypsilanti, assurant ainsi, pendant
sept ans, sa propre domination.
Le même acte ordonnait l'impôt proportionnel, au lieu
de l'odieuse capitation , concédait aux boyars indigènes le
soin des écoles, des chemins et des hôpitaux, comme
aussi le droit d'aviser conjointement avec le hospodar à
l'organisation et à l'entretien d'un corps de troupes, et
les laissait maîtres de fixer le nombre des négociants turcs
auxquels était réservé le droit de pénétrer dans le pays.
Mais, en distribuant ces bienfaits, la Russie n'avait garde
de s'oublier elle-même : un desarticles reconnaissait à cette
puissance le droit de surveillance sur l'intégrité des privi
léges garantis aux principautés. La surveillance rempla
çait la remontrance ; c'était un pas fait en avant.
Elle ne borna pas là ses témoignages de sollicitude. Le
siège archiépiscopal de Moldavie étant vacant, deux com
pétiteurs se présentaient : l'un était Grec, l'autre Rou
main. Ce fut ce dernier qui obtint l'appui de la Russie, et
il fut élu. Enfin, attentive aux plaintes élevées contre les
Phanariotes, elle usa avec éclat de son droit de censure et
obligea les hospodars d'établir un règlement financier,
- 104 -
Toutes ces faveurs sans doute étaient loin d'être désin
téressées ; mais alors, il faut le reconnaître, l'ambition
russe avait son utilité, et quelle que fût la véritable pen
sée des réformes , le pays en profita, et obtint des sou
lagements.
Bientôt cette facile domination va être interrompue.
Napoléon, élevé à l'empire, reprend à Constantinople
l'ancienne influence de la France. Son ambassadeur, Se-
bastiani, tout-puissant au Divan, exige le renvoi des hos-
podars Mourousi et Ypsilanti. Ils sont remplacés par
Alexandre Soutzo et Charles Callimachi, tous deux dé
voués- à la cause française. Les Roumains malgré leurs
sympathies pour la France, voient avec peine un chan
gement qui viole si tôt le hatti-schérif de 1802 et fait
renaître l'instabilité, cause de tant de maux. C'est la
Russie qui en ce moment semble avoir le beau rôle.
Mais en vain elle a menacé la Porte ; en vain l'ambas
sadeur anglais, sir Charles Arbuthnot , exige le rappel
de Mourousi et d'Ypsilanti, le sultan Selim reçoit les ins
pirations énergiques de Sebastiani, et accepte avec
courage la déclaration de guerre des Russes.
Bientôt la grande journée d'Austerlitz punit l'orgueil
du czar ; mais l'armée russe du Danube remporte sur le
grand-visir, Hafiz-Ismaïl-Pacha, des avantages considé
rables, qui ramènent Mourousi et Ypsilanti. Le général
Michelson occupe Jassy et dépêche sur Bucharest, défen
due par dix mille Turcs, le général Miloradowitch à la
tête de six mille hommes. Celui-ci en arrivant trouva sa
besogne faite par les Roumains : ils avaient pris sponta
nément les armes, chassé les Turcs, et accouraient au
devant des Russes, joyeux et pleins d'enthousiasme.
— 105 -
La Russie put alors croire sa conquête définitive, tant
elle rencontrait de sympathies, tant les cœurs étaient
d'accord pour s'élancer vers elle. Les dames de Bucharest
donnaient l'exemple de l'entraînement, et célébraient
leurs héros dans des fêtes où régnait plus de gaité que
de retenue.
• Les femmes Valaques, dit M. Vaillant, raffollent des
galons, des plumets, des épaulettes, des écharpes à gros
ses torsades, de tout ce qui reluit, argent ou or. De leur
côté les Russes se pâment d'aise à la vue des calpacs,
des ischliks, des djubès, des babouches, de tout l'habil
lement féminin des hommes, et, pour s'empêcher de rire,
reportent les yeux sur les femmes dont ils aiment le
visage ovale , les grands yeux noirs , les sourcils ar
qués, les longs cheveux qui retombent sur la poitrine,
les lulpuns ( turbans ) de mille couleurs , enlacés de
pierreries ou de fils d'or, et les couleurs tranchantes de
leur ajustement. Russes et Valaques, ils sont tous con
tents (1). »
Cependant, alors que les Roumains se livraient avec
tant d'abandon à une aveugle reconnaissance, le czar à
Tilsitt mendiait leur territoire. Mais c'était trop près de
Constantinople, et Napoléon ne voulait pas livrer la clef
des deux continents. Constantinople cette fois sauva les
principautés.
Le traité de Tilsitt stipulait donc l'évacuation de la
Valaquie et de la Moldavie ; mais les Turcs ne pouvaient
les occuper qu'à l'échange des ratifications du futur traité
de paix définitive entre les deux puissances. Cette der-

(1) La Romaine, t. II, p. 281.


— 106 —
nièrc clause rendait la première illusoire; car Alexandre,
se chargeant d'empêcher l'occupation des Turcs, ne
pouvait mieux faire que d'occuper lui-même. Aussi ses
troupes demeurèrent-elles dans les principautés , sans
que Napoléon y prit garde.
L'insouciance de celui-ci alla bientôt jusqu'à l'aban
don. A la conférence d'Erfurth, il donna son consente
ment à l'annexion des deux principautés à l'empire russe,
bien qu'en même temps il refusât obstinément de permet
tre aucune tentative sur Constantinople. Il eût été plus
sage de ne pas en ouvrir le chemin. Entre les concessions
de Napoléon et ses refus, il y avait un vice essentiel de
logique ; car ce qu'il donnait conduisait à ce qu'il ôtait;
et dans la politique du czar, ce qu'il ôtait rendait inutile
ce qu'il donnait.
Heureusement pour la nationalité roumaine, ces deux
grands alliés devinrent bientôt ennemis. L'invasion
française appelait le concours de toutes les forces russes ;
Napoléon était à Dresde, dirigeant vers le Niémen ses in
nombrables bataillons; Alexandre avait besoin de l'armée
du Danube. Il offrit la paix aux Turcs. Ceux-ci, battus
dans toutes les rencontres, chassés depuis dix ans de la
Valaquie et de la Moldavie, s'estimèrent heureux de re
couvrer les deux provinces, même en sacrifiant la moitié
de cette dernière. Par le traité du 28 mai 1812, la Porte
Ottomane renonça, en faveur de la Russie, aux pays situés
sur la rive gauche du Pruth, et formant ce qu'on appelle
la Bessarahie, entre le Pruth et le Dniester. Les popula
tions latines passèrent sous le joug du Scythe. Nouvel
exemple de la sincérité du protectorat russe !
Aux yeux du droit et de la morale, la cession accomplie
— 107 —
par le traité de Bucharest, demeure radicalement nulle.
La Turquie ne pouvait céder ce qui ne lui appartenait
pas; car jamais elle ne fut souveraine des pays roumains.
Toutes les capitulations en font foi. Elle-même l'avouait
lorsque, pressée par les Polonais, à Carlovitz, de leur
céder les principautés moldo-valaques, elle répondit
qu'elle ne se reconnaissait pas le droit de faire aucune
cession de territoire, les capitulations ne lui donnant
qu'un droit de suzeraineté.
L'occasion est peut-être venue de déchirer l'acte de
Bucbarest, nul dans son origine, et de repousser les Rus
ses au-delà du Dniester, qu'ils n'ont franchi que par le
stellionnat.
Avec le gouvernement turc reviennent les Phanariotes,
Charles Callimachi en Moldavie, Jean Caradja en Vala-
quie, et avec les Phanariotes les exactions. Par ses trai
tés avec la Russie, la Porte avait renoncé au droit de
fixer le prix des denrées destinées à l'approvisionnement
de Constantinople. Mais l'abus renaît sous une autre
forme. Le contrat se passe entre le hospodar et le Divan,
et tout est livré au quart du prix courant. Or, le prix
courant, après le départ desRusses, est tombé si bas, qu'il
est impossible au cultivateur de vivre sur le produit de
son travail. Le pain se vend trois centimes le kilogramme,
la viande quatre, la laine de première qualité quarante à
soixante, un dindon de six à sept kilogrammes soixante
centimes, un lièvre trente-cinq (1). Qu'on juge de la misère
du paysan, lorsque sur de tels prix, dont le prince vole les
trois quarts, il lui faut, en 1812, livrer à la Porte deux

(1) M. Vaillant.
- 108 —
cent cinquante mille moutons, trois mille chevaux, cent
cinquante mille kiles de blé. (Le kile équivaut à trois
cents kilogrammes.)
D'un autre côté, les scutelnici étaient devenus tellement
nombreux , par la prodigalité des titres qui y donnaient
droit, que les contribuables, réduits à une faible partie de
la population, ne pouvaient suffire au paiement de l'impôt.
Caradja tenta de remédier au mal en promulguant une
loi qui classait en lude de l'Etat tous les scutelnici qui
n'appartenaient pas à la première classe des boyars. Alors
ce sont les boyars eux-mêmes qui luttent pour maintenir
l'abus. Ceux de Craïova se soulèvent, invoquent l'ap
pui du pacha de Widdin, et contraignent Caradja à re
venir sur la seule bonne mesure dont pût se vanter un
Phanariote. De quel droit les boyars indigènes oseront- j
ils désormais faire entendre des plaintes, lorsque non-
seulement ils se montrent complices du tyran, mais plus
tyrans que lui?
Les opprimés ne savaient plus en qui espérer. Après
les premiers succès de Napoléon à Smolensk et à la Mos-
kowa, ils avaient compté sur la France ; mais l'Europe
entière s'est armée contre elle, et le grand ennemi de la
nationalité roumaine, le czar, a dominé dans Paris; c'est
lui encore qui fait la loi au congrès de Vienne, et c'est
lui qui en fait écarter les représentants de la Porte. Dans
cette assemblée générale des États de l'Europe, qui doit
établir entre eux la solidarité, l'absence de la Turquie
la prive d'une protection collective qui garantirait l'inté
grité de son territoire. Alexandre ne perd pas de vue
la Moldo-Valaquie.
Mais le temps est passé où les Roumains saluaient
— 109 —
avec espérance le drapeau moscovite. Pendant leur der
nière occupation, les Russes se sont révélés ; les libéra
teurs ont repris leur véritable caractère, celui de spolia
teurs, et l'occupation de la Bessarabie a dissipé toutes les
illusions ; les haines ont succédé aux sympathies, la ter
reur à l'espérance. Le Russe n'est-il pas d'ailleurs le
complice des Phanariotes , le protecteur de cette race
maudite associée à toutes les douleurs du Roumain?
« Mort aux Limondji! » (1) murmure le paysan, au fond
de sa tanière ; « mort aux Limondji ! » crie le peuple sur
la place publique de Bucharest, chaque fois que l'excès
de la douleur lui rend le courage et la voix. Les boyars
eux-mêmes, quand ils sortent de leur torpeur, devien
nent les échos des haines populaires.
Une occasion se présenta de les exprimer ouverte
ment. Caradja, près de finir les sept années du hospodarat,
vit arriver à Bucharest un capidji-bachi. Tout Phana-
riote a fait assez de mal pour trembler à la venue de cet
agent redoutable. Au lieu de recevoir le capidji, il donna
des ordres secrets à ses serviteurs et intimes, et le len
demain on apprit que Caradja avait disparu avec sa
famille et ses trésors. Il emportait dix-huit millions
de piastres, et put gagner l'Italie, où il établit sa rési
dence.
A cette vacance inattendue du trône, les boyars de
Bucharest s'assemblèrent le 12 octobre 1818. Toutes les
plaintes se firent jour contre l'exécrable gouvernement
des Phanariotes ; le moment sembla favorable pour les
porter aux oreilles du sultan ; une pétition fut rédigée et

(1) Limonadiers.
— no —
transmise à Constantinople. Les Valaques suppliaient avec
instance sa hautesse de les délivrer du joug insupporta
ble du phanar.
Mais la Russie dominait aux conseils du Divan, et la
Russie trouvait son compte au gouvernement de ces Grecs
qu'elle dirigeait. De concert avec la Porte, elle fit donner
les deux principautés à Michel et à Alexandre Soutzo,
complices dont elle était sûre, et qui ne tardèrent pas à
justifier les faveurs de Saint-Pétersbourg.
Depuis quelques années, une mystérieuse association
se développait en silence parmi les têtes exaltées de l'I
talie et de l'Allemagne , les rayas de la Turquie , les
fanatiques ou les spéculateurs de la Russie. Les paroles
de liberté et d'affranchissement circulaient de proche
en proche; on échangeait des serments, on faisait des
cotisations, on préparait des armes. Il est difficile de dire
si ce fut la Russie qui donna la première impulsion au
mouvement. Toujours est-il qu'il se manifesta au moment
des malheurs de la France , alors que le czar prenait sur
les affaires de l'Europe une influence que deux ans au
paravant il n'aurait pas osé rêver. Si toutefois le czar ne
provoqua pas le mouvement, il sut en profiter.
L'association avait pris le nom d'Hétairie. Le but os
tensible était l'affranchissement des Grecs, par l'action
commune des populations slaves et helléniques. Le moyen
était habilement trouvé pour agir sur les esprits enthou
siastes; les noms d'Athènes et de Sparte renaissaient
avec leurs glorieux souvenirs : les adeptes accoururent
en grand nombre, prêts à tous les sacrifices, dévoués à la
défense d'une cause sacrée, et impatients de se mettre à
l'œuvre. Mais les meneurs, pour calmer leur fougue et dis
— m —
cipliner leur zèle, feignaient de prendre des inspirations
dans les hautes régions de la chrétienté , parlaient avec
mystère d'une puissance occulte de qui tout émanait; de
mains invisibles qui traçaient le plan et conduisaient l'exé
cution de cette glorieuse entreprise. Pour lui donner ce
pendant un nom et sortir un peu d'un vague qui trou
blait les esprits , ils appelaient la puissance directrice
arké , àfx»\ l'âme de l'association. Sans sortir de l'abs
traction, ils contentaient les imaginations ardentes; et
si des esprits plus calmes demandaient des explications,
ils étaient accusés de tiédeur, de défiance, presque de
trahison.
Quant aux Grecs , amis du merveilleux et se plaisant
aux conjectures, ils étaient séduits par les attraits mêmes
de l'inconnu, persuadés que derrière ce nuage était le
soleil qui devait apporter la liberté.
Dans toute société secrète , la foule , de bonne foi,
marche vers le but qui est montré à tous ; les meneurs
en ont un autre, c'est celui qui n'est révélé qu'à de
rares confidents. Ainsi en était-il de l'association hé-
tairiste. Les nombreux adeptes, répartis sur différents
territoires, se croyaient destinés seulement à combattre
le despotisme de Constantinople ; ils n'étaient réellement
que les agents du despotisme de Sf.int-Pétersbourg. Ln
Russie, en effet, sinon au commencement, du moins après
le développement de l'association, en tenait tous les fils,
en remuait tous les ressorts ; placée au centre des opé
rations, derrière des agents discrets , assez cachée pour
désavouer en cas de mauvaise aventure , assez engagée
pour faire son profit du succès. Dans ces conditions de
prudence pour elle, de hasard pour les autres, elle pou
— 112 —
vait laisser carrière aux témérités qui lui servaient d'é
preuves, et risquer quelques têtes comme des ballons
d'essai.
Les hommes habiles, d'ailleurs, auraient pu la recon
naître au jargon mystique qui accompagnait la propa
gande révolutionnaire, et aux formules moitié barbares,
moitié orientales des mystères. Les émissaires s'intitu
laient apôtres, mêlaient le nom de la Vierge à .celui de
Minerve, adoptaient des pratiques d'une rigueur inqui-
sitoriale, et frappaient même dans l'ombre ceux qui vou
laient trop savoir. Puis, pour agir sur les faibles, toutes
les jongleries des sociétés maçonniques, l'adoption de
certaines couleurs, les statuts , les serments, les anneaux,
les hiéroglyphes.
La propagande avait été active et féconde, se recru
tant chez les Grecs de toutes classes, étendant ses ra
mifications depuis les montagnes du Pinde et de l'O
lympe jusqu'aux faubourgs de Vienne , de Livourne
et de Trieste : les chances semblèrent assez bonnes pour
prononcer le nom de la Russie, et bientôt, dans les con
ciliabules, le czar fut mis à la place de Yarké. Pour quel
ques adeptes, mais en très petit nombre, ce fut une
déception; pour les autres, un surcroit d'espérance :
les premiers voyaient une intrigue en place d'un prin
cipe; les seconds, au lieu d'une abstraction, étaient heu
reux de rencontrer une force matérielle suffisante à ren
verser les obstacles : peu leur importait l'instrument de
délivrance, pourvu que l'instrument lut solide, et quand
on leur offrait la liberté, ils ne tenaient à discuter ni les
agents, ni les moyens.
En 1819, la plupart des primats de la Morée comp
— us —
taient parmi les hétairistes : cette même année , les pri
mats des îles se joignirent à eux, firent rentrer leurs na
vires, et dans l'attente d'une prochaine commotion , sus-
pendirentleursspéculntions commerciales. Le comte Capo
d'Istria, résidant à Corfou , avait le secret de la Russie;
c'est vers cette puissance qu'il dirigeait les pensées et les
espérances.
Cependant un mouvement si général, composé de tant
d'éléments divers , ne pouvait rester ignoré du gouver
nement qu'il menaçait. Les hétairistes mettaient peu de
mesure dans leurs propos , dans leur conduite ; et les
agents diplomatiques des puissances amies de la Porte lui
avaient donné l'éveil. On vit tout à coup les Turcs réparer
les forteresses du Danube , établir de nouvelles batteries
et faire de grands préparatifs militaires. Il était temps
pour l'hétairie de frapper ou de se disperser, lorsque, aux
derniers jours de 1820, parut à Kissenief, en Bessarabie,
Alexandre Ypsilanti , major-général dans les armées de
la Russie.
Ce jeune homme, né au Phanar, en 1795, était fils du
hospodar qui , en 1806 , s'était réfugié en Russie pour
échapper aux coups de ses rivaux et.de la Porte. Élevé
dans les connaissances européennes , bien accueilli du
czar, Ypsilanti avait pris du service dans la guerre con
tre la France, s'était distingué dans la bataille de Culm,
où il perdit la main droite , et avait mérité par son dé
vouement à la cause russed'être élevé, dansl'armée, à un
grade supérieur. Depuis la paix, il vivait au sein de sa
famille , établie à Odessa. Le prétexte de son arrivée à
Kissenief était une visite à son beau-père , Constantin
Catacasi, gouverneur civil en Bessarabie.
8
Mais bientôt il se présenta ostensiblement comme chef
aux hétairistes qui habitaient cette nouvelle conquête du
czar, envoya des ordres et des émissaires aux conspira
teurs plus éloignés, qui tous l'accueillirent comme celui
qu'on attendait. Les mêmes meneurs qui avaient imaginé
l'arké , érigèrent un simulacre de trône militaire , sur
lequel ils placèrent Alexandre Ypsilanti, avec le titre de
commissaire du gouvernement général.
Si près de la Moldo-Valaquie , Ypsilanti devait néces
sairement y pratiquer des intrigues. Le pays était plein
de Grecs et de Phanariotes déjà gagnés à la Russie. Quel
ques indigènes même , séduits par un espoir d'affran
chissement, correspondaient avec lui : Constantin Négri,
Alexandre Philipesco , et l'évêque de Romnic-Vulcea ,
tous hommes honorables , amis de la cause nationale ,
mais égarés dans une fausse route. D'autres, au contraire,
en garde contre la Russie, se tenaient sur la réserve, at
tendant une occasion d'agir par eux-mêmes. Quant au
paysan roumain, qui avaitle plus souffert de l'occupation,
il n'avait pour le Mouscal (Moscovite) que des paroles
de haine.
Mais les assurances des Phanariotes, la complicité des
hospodars , persuadent Ypsilanti qu'il n'a qu'à se pré
senter pour devenir maître des deux principautés. Le
6 mars 1821, il franchit lePruth, escorté d'une centaine
d'Albanais. Le même jour, il est à Jassy, dans le palais
de Michel Soutzo. Celui-ci, entré de bonne heure dans le
secret de la conjuration, le reçoit comme un hôte attendu.
Déjà son frère Nicolas Soutzo , et son beau-frère Jean
Schinas, avaient eu le temps de s'échapper de Constan*
tinople et d'arriver à Odessa. Les Hantzeri et le prince
— H5 -
Caradja , fils aîné de l'ancien hospodar de Valaquie ,
avaient eu le même bonheur, à l'aide d'un déguisement
pris chez l'ambassadeur de Russie.
Michel Soutzo et Ypsilanti rédigèrent ensemble une
proclamation aux habitants, pour les rassurer; aux Grecs ,
pour les appeler aux armes. Car le mot d'ordre de l'hé-
tairie restait le même : l'affranchissement de la Grèce.
Les boyars moldaves et le peuple, qui ne comprenaient
guère pourquoi l'on choisissait leur pays pour théâtre
d'une insurrection hellénique , cherchaient le véritable
sens de ces proclamations, et attendaient les événements
avec une curiosité mêlée d'inquiétude. Par contraste à
cette flegmatique réserve , les Grecs et les hétairistes
éclataient en transports d'enthousiasme, célébrant par
avancele triomphe de la liberté et invoquant les souvenirs
deThémistocle et Léonidas. La jeunesse accourait de tou
tes parts se ranger sous la bannière de l'hétairie. Des
Bulgares, des Serbes, des Albanais, grossirent les rangs.
Chacun s'empressait autour du libérateur de la Grèce, et
le consul russe allait chez Ypsilanti chercher des ordres
ou prendre des instructions. Pour mieux constater l'al
liance moscovite, les proclamations du prince furent lues
publiquement à Odessa, aux applaudissements de tout le
peuple.
Mais le moment était mal choisi. Les agents de la Rus
sie, plus empressés qu'intelligents , avaient agi sans at
tendre le mot d'ordre du chef de la conspiration, et
plaçaient ainsi le czar dans une position analogue à celle
de Louis XI, lors de l'insurrection de Liége. En effet, les
souverains ou leurs représentants étaient assemblés à Lay-
bach, pour conjurer les périls des menées révolutionnai
— 116 —
res, et voilà que des révolutionnaires, inspirés par
Alexandre, compromettent son rôle et le mettent en sus
picion. Ce n'est pas tout. Le Grec Cantacuzène, dépêché
par Ypsilanti, vient a Laybach, lui demander ses ordres.
Furieux de cette visite inopportune , le czar signifie au
malencontreux envoyé l'ordre de quitter la ville dans les
vingt-quatre heures , et dit plaisamment au congrès :
â C'est une bombe que les révolutionnaires nous lancent;
» mais elle n'éclatera pas. » 11 trompait encore; car il
savait à n'en pas douter que la bombe éclaterait.
11 voulut néanmoins se mettre en mesure avec la sainte-
alliance, et ce fut en trahissant ses complices.
En arrivant à Fockhsani à la tête de quatre mille Alba
nais et de quelques centaines de soldats en uniforme,
Ypsilanti fut informé que le consul russe de Jassy venait,
par ordre de son souverain, de proclamer la haute répro
bation dont l'insurrection était frappée. Sa majesté faisait
déclarer qu'elle ne pouvait considérer l'entreprise d'Yp-
silanti que comme un effet de l'exaltation insensée qui
caractérisait l'époque, ainsi que de l'inexpérience et de
la légèreté de ce jeune homme. En même temps Ypsi
lanti était privé de son grade de mnjor général, et rayé
des contrôles de l'armée. Cet hypocrite manifeste était
pour le chef des insurgés une véritable déchéance, une
accusation de mensonge. Voilà donc la valeur de ses
promesses ! Voilà les secours inattendus de l'arké, de
la grande puissance ! Un désaveu et une menace ! Ypsi
lanti n'était plus qu'une dupe ou un imposteur.
Pour mieux couvrir sa dissimulation, la cour de Rus
sie fit connaître à Constantinople sa résolution de faire
garder leurs cantonnements aux troupes qui se trouvaient
— Ml —
sur le Pruth, d'observer la plus stricte neutralité dans
les principautés, enfin de maintenir les traités existants.
A l'appui de ces promesses, les hétairistes, qui se
trouvaient en Bessarabie, en furent chassés par les auto
rités qui les avaient encouragés à s'armer.
Ces retours mensongers n'abusaient personne. Chacun
avait vu partir des états du czar la plupart des Grec3
réunis au quartier-général d'Ypsilanti. Mais la Turquie
feignit de croire ; trop heureuse de voir son adversaire
contraint à l'hypocrisie.
La première victime du désaveu de la Russie fut son
complice Phanariote, Michel Soutzo. Les boyars molda
ves, conduits par le métropolitain Benjamin, se présen
tèrent chez lui et l'invitèrent à partir. Le malencontreux
hospodar ne se fit pas prier, et quittant Jassy dans la
nuit du H avril, il se retira avec sa famille en Bessarabie.
La Russie, en effet, lui devait un asile (1).
Les événements de Bucharest étaient pour l'hétairie
plus compromettants encore.
Callimachi, nommé à la place d'Alexandre Soutzo,
venait d'annoncer l'arrivée prochaine de ses caïmacans
(lieutenants), et on les attendait d'un jour à l'autre, lorsque
tout à coup on apprend la marche d'Ypsilanti. Pris à l'im-
proviste et peu habitués aux promptes résolutions , les
boyars courent les uns chez les autres, s'interrogent, se
consultent, s'agitent, se disputent et ne décident rien.
Incertains sur le sens du mouvement, sur son origine,
sur son but , ils ignorent s'il apporte des espérances ou

(1) C'est ce même Michel Soutzo qui, au printemps dernier (1854),


était le chef des hétairistes a Athènes, et dirigeait de là l'insuo
rection grecque.
— 118 —
des dangers. Les uns voient une occasion pour les Rou
mains; les autres une occasion pour les Russes; dans le
doute , ils composent entre eux une régence provisoire.
D'autres, dans Bucharest, étaient mieux informés.
Giorgaki, chef des milices de la province, depuis long
temps d'intelligence avec Ypsilanti, avait réuni sous
main des bandes de partisans, Albanais, Bulgares, Pan-
dours, aventuriers de toute race. Un de ses principaux
affidés était le serdar Théodore Vladimiresco, Valaque obs
cur, âgé de 35 ans, qui avait autrefois été sous-lieutenant
de Paudours au service de la Russie. Avant qu'Ypsilanti
eût passé le Pruth, Théodore était sorti de Bucharest à
la tête d'une centaine d'Albanais, chargé secrètement par
Giorgaki de soulever la petite Valaquie et de convier
aussi les Serbes à l'insurrection. D se trouvait donc à
Tchernetz, sur les frontières de la Serbie, attendant les
événements.
Mais il y avait en lui de secrètes pensées, qui le por
taient bien au-delà des projets de son capitaine. Vladimi-
resco s'était nourri, dans le silence, des vieilles traditions
de la nationalité roumaine, et son cœur énergique s'était
maintes fois indigné au spectacle des abaissements et
des malheurs de la patrie. L'occasion se présentait de la
venger, de la relever peut-être, et il avait reçu les confi
dences de Giorgaki comme une voie ouverte à de grandes
entreprises. Mais ce n'était au profit ni du Phanariote Yp
silanti, ni des Russes protecteurs du Phanariote, ni des
Grecs qui lui importaient peu , qu'il voulait armer son bras
ou donner son sang. Un autre intérêt l'occupait, la patrie
si longtemps oubliée, le réveil de la nation roumaine ,
l'expulsion de l'étranger. Ce n'était pas non plus sur les
— 119 —
boyars qu'il faisait foi ; trop longtemps endormis dans
les salons du phanar, ils ne pouvaient apporter à l'œuvre
qu'il méditait des bras assez robustes, des cœurs assez
fermes. C'était le paysan qui devait lui faire une armée,
le paysan endurci au travail, éprouvé par la douleur, for
tifié par de longues colères.
A peine Vladimiresco eut-il appris les premiers mouve
ments d'Ypsilanti, qu'il appela aux armes les montagnards
de la petite Valaquie, invoquant dans ses proclamations
les souvenirs de patrie et de liberté , et , bientôt suivi de
robustes auxiliaires, il descendit à Craïova, rassembla le
peuple et l'associa à ses projets de délivrance. « Rou-
» mains ! leur dit-il, l'heure est venue de secouer le joug
» des coicoï et des archondas du phanar ; suivez-moi, et
i je mettrai fin à leurs spoliations, et je vous rendrai vos
» droits et votre gouvernement national. » Ces paroles
si nouvelles, après tant d'années de servitude , réveillè
rent tous les cœurs; chacun promit appui au chef popu
laire. En peu de jours, Vladimiresco fut maître de tout
le Banat de Craïova.
Son premier acte d'autorité fut la réforme des lois fis
cales qui écrasaient le cultivateur. Il réduisit la capitation
au taux des anciennes lois et supprima le vinarit et le
vacant, impôts sur les vignes et sur les troupeaux. Les
paysans , pleins d'espoir, accouraient en foule autour du
libérateur et ne le nommaient plus que Toudour Voda,
le prince Théodore.
Sa troupe s'était considérablement accrue, non-seule
ment par l'adjonction des volontaires paysans, mais en
core par celle de bandes armées venues des montagnes*
Nous avons dit plus d'une fois que des paysans pousses
— 120 -
à bout avaient abandonné leurs champs pour trouver
dans le brigandage une dernière ressource. Aussi y avait-
il toujours dans les retraites des forêts et des montagnes
des troupes plus ou moins nombreuses d'hommes déses
pérés, qui exerçaient sur leurs oppresseurs de cruelles
représailles. En 1821, on signalait, parmi ceux qui s'é
taient le plus fait redouter, une bande de trois cents hom
mes qui avaient pour chefs Kirdjali, albanais, Swedko,
serbe, et Mikalaki, roumain. L'albanais Kirdjali n'avait
de haine que pour les Turcs, et réservait pour eux toutes
ses vengeances. A cette époque le commerce des deux
principautés était exploité presque exclusivement par leurs
marchands , appelés tchorbadji. Kirdjali leur faisait une
guerre à outrance, les détroussant sur les routes, les tuant
après les avoir dépouillés, et livrant leurs cadavres aux
bêtes fauves. Mikalaki et Swedko, de leur côté, portaient
de rudes coups aux boyars et aux Phanariotes, attaquant
hardiment les châteaux, et forçant à restitution les oppres
seurs du paysan.
Pendant quatre ans, ces énergiques associés tinrent la
campagne, secrètement favorisés par plus d'un paysan.
Los insurrections simultanées d'Ypsilanti et de Vladimi-
resco leur ouvrirent une nouvelle carrière. Mais ils se
rendaient difficilement compte de ce double mouvement.
D'un côté, Ypsilanti et ses Grecs n'excitaient guère
leurs sympathies ; d'un autre, Yladimiresco et ses pay
sans marchaient avec des Turcs; et Kirdjali ne pouvait
se faire à l'idée de suivre le même drapeau que ses éter
nels ennemis. Ne sachant que résoudre, Kirdjali assem
bla ses hommes.
« Frères, leur dit-il, voici quatre ans que nous parta
— 121 —
geons les mêmes dangers et les mêmes joies. Si vous êtes
contents de voire frère, il est coutent de vous. Mais le
moment est venu de prendre une résolution qui va peut-
être nous séparer ; car l'heure de l'indépendance vient
de sonner pour les chrétiens de la Turquie. Ypsilanti
s'avance sur Fockshani. Théodore est à Craiova, et va
marcher sur Bucharest. Lequel voulez-vous suivre? Pour
moi, je ne marcherai jamais dans les mêmes rangs qu'un
Turc. Qui m'aime est avec moi! »
Deux cents hommes avec Mikalaki, se rangèrent sous
ses ordres et allèrent vers Ypsilanti ; les cent autres avec
Swedko rejoignirent Vladimiresco.
Au moment de la séparation, Kirdjali tendit la main à
Swedko. « Adieu, camarade, lui dit-il, si le sort des
armes nous sépare, n'oublions pas que nous sommes
frères ! »
Vladimiresco vit accourir d'autres bandes accoutu
mées aux combats désespérés, et bientôt sa troupe
grossie se mit en route vers Bucharest, en suivant les
bords de l'Olto. A son approche , les boyars de la ré
gence provisoire prenant l'alarme , firent marcher à sa
rencontre quelques centaines d'Albanais qui , au lieu de
le combattre, se réunirent à lui. Leur chef, abandonné,
revint tout seul à Bucharest.
Alors on députa vers Théodore le boyar Samourkassi
qui était bien connu de lui. Mais le chef patriote ne vou
lut entendre aucune proposition , si l'on ne consentait
d'abord les réformes déjà introduites dans le Banat de
Craïova, la réduction de la capitation et la suppression du
vacarit et du vinarit. Peut-être eût-on accordé ces réfor
mes, sauf à les révoquer ensuite, si Vladimiresco n'eût de
— 122 —
mandé, comme mesure supplémentaire, les têtes de douze
boyars, genre de concession qui n'admet pas de révoca
tion ultérieure.
Pendant les négociations, Vladimiresco poursuivait sa
marche et disposait ses troupes sur les chemins qui con
duisent de Bucharest en Transylvanie. A cette nouvelle,
les boyars tremblant de se voir enfermés dans la ville et
livrés à la discrétion d'un homme qui n'était à leurs yeux
qu'un féroce aventurier , prirent la fuite dans toutes
les directions. Le prince Brancovano leur donna l'exemple,
et les agents des puissances étrangères quittèrent éga
lement leurs résidences.
La régence , en partant , confia la garde de la ville à
Caminari Sava, chef d'Albanais, qui commandait à deux
mille cavaliers.
Sur ces entrefaites , arrivèrent Négri et Vogoridi,
caïmacans de Callimachi, annonçant la prochaine venue
d'une armée turque, destinée à châtier les rebelles. Mais,
voyant les progrès de Théodore, ils lui envoyèrent porter
des propositions conciliatrices, a Dis aux caïmacans,
» répondit Théodore à l'envoyé, de faire savoir à leur
» maître que je ne lui permettrai pas de franchir le Da-
» nube avant que la principauté ait obtenu une constitu-
» tion fondée sur les droits nationaux. » Cette fière ré
ponse effraya les caïmacans ; ils sortirent de Bucharest
avec les derniers Turcs qui s'y trouvaient, et se hâtèrent de
repasser le Danube.
Rien n'arrête plus Théodore ; il s'avance vers Bucha
rest accompagné des vœux de tous les paysans qui, beau
coup mieux que les boyars, comprennent sa mission.
Sava, cependant, qui commande dans la ville, peut lui
— 128 -
faire obstacle. Théodore échange plusieurs courriers avec
lui, pour connaître ses intentions. Sava, créature de Cal-
limachi, et fidèle aux traditions du hospodarat, dissimule
néanmoins sa pensée , évite de se prononcer, mais s'en
gage à ne pas troubler la venue du chef national. Vladi-
miresco n'hésite plus à pénétrer dans la ville.
Son entrée eut lieu le 27 mars. La veille, Sava par
courait la ville suivi de ses Albanais, rassurait le peuple,
l'invitait à la tranquillité, puis se retirait avec ses trou
pes dans le couvent de la cathédrale. Ce bâtiment, en
touré de fortes murailles, est situé sur une hauteur , et
domine la ville comme une citadelle. Il y avait dans ces
précautions quelque chose d'hostile, qui semblait annon
cer un désaccord. Les habitants inquiets ne comprenaient
rien aux événements.
L'entrée de Vladimiresco dissipa les alarmes. A. sa droite
marchait un prêtre portant la croix ; à sa gauche , son
lieutenant, le Macédonien Théodore; derrière lui, un
corps de pandours, suivis immédiatement d'une troupe
albanaise commandée par le capitaine grec Formaki,
renommé pour sa rare intrépidité. Deux mille hommes
en tout accompagnaient Théodore dans Bucharest. Le
reste de sa troupe, composé de montagnards du Banat de
Craïova et de paysans de la Valaquie, au nombre de cinq
mille , avait été caserné dans des monastères en dehors
de la ville.
Théodore s'empare aussitôt de l'administration , fait
connaître par des proclamations la pensée nationale de
l'insurrection, appelle autour de lui les boyars indigènes,
et les invite à s'associer à ses efforts pour reconquérir
les droits du pays. Les plus courageux s'exaltent à sa
— 124 —
parole, les timides se rassurent, et bientôt la population
entière se réveille à l'espoir de retrouver une patrie.
Il n'entrait pas cependant dans les intentions de Via-
dimiresco de disputer à la Turquie ses droits de suzerai
neté, et de donner un prétexte aux armées ottomanes.
Pour lui, l'ennemi c'étaient le Russe et ses créatures pha-
nariotes; pour lui, le but de la guerre était le retour aux
capitulations de Bajazetet de Mahomet, le rétablissement
du droit d'élection, le gouvernement des princes indi
gènes, et le soulagement des cultivateurs. Aussi adressa-
t-il à la Porte des assurances de fidélité, en même temps
que des protestations contre les actes d'Ypsilanti et de
Cantacuzène, se déclarant résolu à les chasser du pays
et à renouveler l'accord des Roumains avec les Turcs ,
aussitôt que justice serait faite des agents de la Russie.
Pendant ce temps Ypsilanti s'avançait avec lenteur.
Troublé de la singulière position que lui a faite la Rus
sie, inquiet de l'apparition du parti national.il voyait
croître autour de lui les incertitudes et les contretemps.
Il n'y avait pas en lui, d'ailleurs, la force d'âme qui prend
conseil des difficultés mêmes, et qui sait puiser dans
l'obstacle de magnanimes résolutions. Faible et irrésolu,
Ypsilanti avait, dans les armées russes, appris à obéir, non
à commander ; ambitieux de second ordre, ne sachant
plus décider lorsque se retirait la main qui donnait l'im
pulsion. Les chefs de bandes qui l'accompagnaient étaient
incapables de lui donner des conseils ; mais déjà ils ap
prenaient à ne plus lui en demander, et il n'y avait pas
un seul d'entre eux qui n'eût plus d'énergie dans l'in
discipline que lui dans le commandement.
Cependant autour de lui l'enthousiasme ne faisait pas
— 125 —
défaut, surtout parmi les jeunes Grecs formant une
troupe d'élite, qu'ils avaient nommée le bataillon sacré.
Ceux-là étaient de bonne foi, étrangers aux menées de
Saint-Pétersbourg, et guidés seulement par de géné
reuses pensées. Accourus de tous les coins de l'Europe,
sortis des grandes écoles de Paris , de Vienne ou de
Berlin, remplis d'instruction et de courage , ils n'avaient
embarrassé leur rôle d'aucune intrigue politique. Com
battre ou mourir pour l'affranchissement de la Grèce ,
voilà toute leur mission, grande, parce qu'elle est
simple.
Parmi eux , enflammés des mêmes désirs de liberté ,
jaloux peut-être de réhabiliter des noms maudits des Rou
mains , étaient enrôlés les fils de quelques Phanarioles,
Duca, Soutzo, Maurocordato. Les couleurs du bataillon
sacré sont rouge, blanc et noir ; l'emblème est le Phénix
renaissant de ses cendres; l'uniforme est noir; la coif
fure, un bonnet décoré sur le devant d'une tête de mort
avec des os en sautoir; appareil exagéré peut-être, mais
en accord avec les inspirations de la jeunesse et d'une
révolution qui commence.
Ypsilanti ayant autour de lui dix mille hommes , en
laisse quatre mille à Cantacuzène pour agir en Moldavie,
et s'avance avec le reste sur Bucharest; mais, inquiet de
l'attitude du parti national , il s'arrête à Colentina ,
maison de plaisance située à une lieue de la ville. Vla-
dimiresco s'y était établi lui-même depuis une semaine.
Ypsilanti , pour le sonder ou le gagner, j'invite à une
conférence. Mais c'est en vain que le rusé Phanariote
veut l'entraîner à faire cause commune avec lui : la brus
que franchise du chef patriote déjoue tous les artifices ;
— 126 -
il repousse l'alliance russe, et n'admet rien 'de commun
entre la cause des Grecs et celle des Valaques. Les deux
chefs se séparent mécontents l'un de l'autre, Théodore
pour se retrancher dans le monastère de Cotrotchéni ,
d'où il domine tout le pays, Ypsilanti pour gagner Tir-
govist dans l'attente des événements.
Le pays se trouvait alors dans d'étranges incertitudes.
D'un côté Ypsilanti et Cantacuzène, Grecs en apparence,
Russes en réalité, avec euxGiorgaki ; de l'autre Vladimi-
resco avec les paysans et quelques boyars indigènes, mais
accompagné de bandes de même race et de même habit
que celles de ses rivaux ; enfin Caminari Sava penchant
secrètement pour les Turcs , mais prêt à se prononcer
pour les décisions de la fortune.
Pour suivre résolûment la bonne voie au milieu de
ces éléments disparates , il aurait fallu plus d'habitude
des affaires que n'en pouvaient avoir les Roumains.
Théodore leur offrait des espérances ; mais les pandours
et les Albanais de sa suite inspiraient l'inquiétude. Sava
se tenait immobile dans Bucharest ; mais qu'allait-il dé
cider? Les jeunes Grecs faisaient entendre des paroles
d'affranchissement qui flattaient bien les cœurs; mais ils
étaient de cette race qui avait épuisé le sang et les tré
sors des principautés. Enfin, on annonçait l'arrivée des
Turcs, et cette annonce apportait d'autres anxiétés.
Tant de complications refroidissaient l'élan des indi
gènes, et Vladimiresco n'était pas secondé ainsi qu'il le
méritait. Les cœurs, attiédis par les méfiances, perdaient
le temps en vœux stériles , et quand l'occasion se pré
sentait à de nobles efforts, les Valaques la laissaient passer,
Dour en attendre une plus facile. Mais les occasions faciles
— 127 —
ne viennent pas aux opprimés ; et les reproches ne doi
vent pas êlre épargnés aux Valaques pour n'avoir ni
compris , ni dignement aidé Vladimiresco. Quelques
montagnards , quelques paysans furent plus intelligents
et plus courageux que les boyars.Ce n'est qu'après coup
que ceux-ci l'ont apprécié; ce n'est qu'après la mort du
grand chef national , qu'ils ont su lui rendre hommage
par de tardifs regrets , dernière expression de faiblesse ;
car les regrets n'appartiennent qu'aux faibles.
Dans les premiers moments de l'insurrection hétairiste,
la Porte s'était épouvantée. Elle aussi croyait à la com
plicité de la grande puissance annoncée aux initiés, et se
sentait prise au dépourvu par les stratagèmes de son opi
niâtre rivale. Mais lorsqu'elle entendit le désaveu , lors
qu'elle reçut les assurances de sympathie de tous les cabi
nets chrétiens , lorsqu'elle vit l'insurrection de Valaquie
sans avenir, les chefs, sans entente, disposés à se faire la
guerre, etle parti national prêt à lui tendre la main, elle
résolut d'agir.
Kiaya-Méhémed , pacha de Silistrie, reçut l'ordre de
franchir le Danube à la tête de dix mille hommes et de se
porter sur Bucharest; Hadji-Achmet , pacha de Widdin
devait envahir la petite Valaquie ; Jussuf, pacha d'Ibraïla,
marchait sur la Moldavie ; ces trois corps d'armées étaient
forts d'environ trente mille hommes ; leurs mouvements
simultanés s'exécutèrent dans les premiers jours de mai.
Immobile à Tirgovist , Ypsilanti semblait ne pas
soupçonner les dangers qui le menaçaient. Son temps se
passait en fêtes, en bals, et en festins; on eût dit le repos
après la victoire. Nulle précaution contre les surprises,
nul soin de la discipline. Invisible aux soldats , il se re
- 428 -
tranchait dans une majestueuse oisiveté, et se dérobait
aux fatigues du commandement; insurgé sans conviction
et révolutionnaire par ordre supérieur, il se montrait in
digne de la liberté avant de l'avoir conquise.
Une armée de partisans ainsi abandonnée à elle-
même, ne pouvait qu'imiter et dépasser de mauvais
exemples. Pendant que les chefs dansaient , les soldats
pillaient ; les campagnes étaient ravagées comme dans
une invasion, les habitants maltraités, les maisons mises à
sac. On avait promis aux Roumains le repos et la liberté ;
on renouvelait chez eux les plus cruels excès des Turcs.
Pendant que Phétairie faisait de si tristes débuts , les
Turcs entraient àBucharest. Vladimiresco, à leur appro
che, s'était éloigné avec sa troupe , se portant sur Kim-
polongo , d'où il débordait la droite de l'armée d'Ypsi-
lanti. Celui-ci s'imagina que Théodore voulait couper sa
ligne de retraite vers les montagnes. Plus préoccupé des
desseins du chef nationaKque des manœuvres des Turcs,
Ypsilanti tremblait de voir derrière lui, sinon un adver
saire déclaré, au moins un allié suspect. Fidèle aux tra
ditions phanariotes, il cherchait une ressource dans la
trahison.
Par ses ordres, Giorgaki demanda une conférence à
Vladimiresco ; leur ancienne liaison le fit bien accueillir.
Use présenta, suivi de trois cents soldats, et, en pré
sence des officiers de Théodore , il lui reprocha ses rela
tions avec les Turcs, produisant à l'appui de l'accusation
des lettres enlevées à un courrier. Théodore ne prétendit
pas nier le fait : il cherchait, disail-il, à obtenir par la
voie des négociations, mais, tout en gardant les armes ,
une amélioration au sort de ses compatriotes. « Il n'en
— 129 —
» tre pas dans ma pensée, ajouta-t-il, de trahir les Grecs.
» Mais leur cause n'est pas la nôtre. Que les Grecs pas-
» sent le Danube, comme ils doivent le faire, qu'ils com-
» battent sur leur propre terrain , et, je promets, en cas
»de revers, de leur garder toujours un asile en Vala-
> quie. »
Afin de calmer cependant les méfiances, Vladimiresco
consentit à se porter plus loin, et à prendre une position
moins inquiétante pour Ypsilanti.
Il n'avait pas eu, du reste, à se louer de l'attitude de ses
capitaines pendant la conférence. Ces chefs Albanais ou
Bulgares ne comprenaient guère la question roumaine, et
la cause. nationale les intéressait peu. La plupart avaient
cherché dans l'insurrection une occasion de fortune , et
s'ils avaient un principe, c'était la haine envers le Turc.
Aussi avaient-ils témoigné leur mécontentement à la vue
des lettres produites par Giorgaki. Vladimiresco ju
gea qu'il ne pouvait compter sur eux : obéissant aux
nécessités des guerres civiles , et , il faut le dire aussi ,
aux habitudes du pays , il en fit secrètement pendre neuf
des plus suspects.
Il n'avait pas, d'ailleurs, tout dit à Giorgaki. Son in
tention bien décidée était d'expulser Ypsilanti et les hé-
tairistes, et de faire cause commune avec les Turcs, plutôt
que de laisser renaître le règne du Phanar et la supré
matie des Russes.
De nouvelles lettres écrites dans ce sens furent en
core surprises par les hétairistes. Giorgaki, furieux, jura
de se venger.
Mille cavaliers qu'il commandait furent chargés d'oc
cuper, dans le plus grand silence, les postes les plus im
9
— 130 —
portants autour du nouveau campement de Théodore ;
et, quand ces dispositions furent prises , il se présenta,
suivi d'une nombreuse escorte, au quartier général de ce
dernier, demandant une seconde conférence au nom
d'Ypsilanti, en présence des officiers de Théodore, afin
qu'ils eussent connaissance des communications impor
tantes qu'il avait à faire. Vladimiresco manda ses capi
taines, au nombre d'environ quarante.
Lorsqu'ils furent assemblés, Giorgaki entra suivi d'une
dizaine des siens. Théodore était assis sur un sopha. a Le
» prince m'envoie , dit Giorgaki — Peu m'importe
» votre prince , interrompit fièrement Vladimiresco. —
» Le prince m'envoie, reprit Giorgaki, pour vous signaler
» à vos officiers comme un traître; et voici, ajouta-t-il en
» tirant les lettres de son sein, les preuves de votre tra-
» bison. » Puis, faisant lecture à haute voix de plusieurs
extraits des lettres, il s'adressa aux capitaines assemblés :
« Avez-vous donc , braves guerriers , pris les armes en
» faveur des Turcs? — Non , dirent-ils, non. — C'est
» pourtant ce que veut votre chef. » Et, comme ils sem
blaient encore irrésolus. — « Demandez à ce traître,
> ajouta-t-il, ce qu'il a fait des neuf capitaines qui furent
» présents à notre précédente entrevue. » Et Giorgaki
rappela successivement leurs noms. « Il les a fait pendre,
» s'écria-t-il, et chacun de vous est réservé au même
» sort. 5 A ces mots , l'indignation éclata parmi les ca
pitaines ; ils s'agitaient autour du chef, vomissant des re
proches et des menaces. Giorgaki jugea le moment favo
rable, et sur un signe de lui, les hommes de son escorte
se jetèrent sur Vladimiresco, lui lièrent les mains, et le con
duisirent au quartier général d'Ypsilanti. Confié à la garde
— 131 -
du chef de bandes, Basile Caravia , Vladimiresco ne sa
vait ce qu'on allait décider de lui , lorsque le secrétaire
et deux aides de camp d'Ypsilanti vinrent le réclamer et
l'emmenèrent avec eux. — « Où me conduisez-vous?
» leur demanda, chemin faisant, Vladimiresco. — Voir
» tes soldats , répondirent-ils. — Me croyez-vous donc
» assez aveugle, reprit-il, pour penser que ce chemin con-
» duise à mon quartier? — Avance toujours, » dirent-ils,
en le poussant avec brutalité. A peu de distance de là,
ils s'arrêtèrent : on était en présence d'une fosse récem
ment creusée; les officiers tirèrent leurs sabres. Alors
Vladimiresco se redressa fièrement, s'enveloppa la tête
de son manteau , en leur disant avec colère : c A vous
» trois , n'avez-vous pas au moins un pistolet. » Sans lui
répondre, les assassins le frappèrent à coups redoublés.
Mais leurs mains tremblantes ou malhabiles prolongèrent
son agonie ; il respirait encore que déjà il était en lam
beaux.
L'exécution finie, les bourreaux dépouillèrent le cada
vre ; ils craignaient que le chef patriote ne fût reconnu
à ses vêtements, et que leur abominable assassinat n'ap
pelât sur eux les vengeances. La veste de Théodore étant
très serrée au bout des manches, dans leur lâche préci
pitation, ils lui coupèrent les poignets.
Ainsi périt, abandonné des siens, mutilé par d'infâmes
sicaires, le dernier Roumain qui ait su prendre les armes
pour la cause nationale. Sa mort fut une tache non
moins pour les boyars qui l'avaient méconnu, que pour
les Phanariotes qui l'avaient immolé. Ceux-ci du moins
étaient en accord avec leurs traditions de meurtres et
— 132 —
de lâchetés ; les autres trahissaient par lour faiblesse les
droits du pays et l'espérance d'une régénération.
Par l'assassinat de Vladimiresco, Ypsilanti faisait les
affaires des Russes, mais n'avançait guère celles des
Grecs. Il était en grave dissentiment avec Cantacuzène,
et les forces de l'insurrection, déjà diminuées par la dis
persion des compagnons de Vladimiresco, étaient encore
amoindries par la discorde. Bientôt on apprit que Canta
cuzène, après avoir gagné les montagnes de la Moldavie
et les bords du Pruth, avait disséminé ses soldats et
traversé la rivière avec quelques officiers, pour aller se
jeter dans les bras des Russes qui l'attendaient sur l'au
tre rive.
Il laissait derrière lui le capitaine Athanase, palicare
du mont Olympe, avec une troupe réduite à six cents
hommes. Celui-ci fut rejoint par Kirdjali et Mikalaki aux
quels il restait cent cinquante compagnons, après la ba
taille de Dragachan, où dix Musulmans étaient successi
vement tombés sous la main de Kirdjali. Le vaillant
bandit traînait avec lui une pièce de quatre, enlevée du
palais hospodaral de Jassy, où elle ne servait qu'à célébrer
les jours de fête.
Les Turcs, encouragés par la mort de Vladimiresco,
par l'inertie d'Ypsilanti et la désertion de Cantacuzène,
s'étaient mis partout en mouvement. Athanase apprit
qu'un corps de six mille hommes, après avoir traversé
Jassy, accourait pour le combattre. Retiré à Stinga, petit
village sur la rive gauche du Pruth, il fit élever à la hâte
quelques retranchements qu'il appuya sur la rivière. En
face de lui, sur la rive droite, campaient trois régiments
russes.
— 133 -
Les retranchements étaient à peine achevés, que les
Turcs se présentèrent à l'attaque. Pendant toute la jour
née, à des assauts furieux répondit une résistance opiniâ-
re. La bravoure d'Athanase et de Kirdjali faisait beaucoup;
la perfidie des Russes fit davantage. Rangés en bataille sur
l'autre bord du Pruth, dans la direction du feu, ils avaient,
au commencement de l'action, fait signifier aux Turcs que
« les balles qui arriveraient jusqu'à eux tueraient la neu
tralité; > les assaillants placés ainsi sous le feu sans oser
riposter, et contraints d'attaquer des retranchements le
sabre à la main , firent des pertes considérables. Le len«
demain, la lutte reprit avec le même acharnement, et les
acclamations des Russes encourageaient la défense. Mais
sur le soir, la troupe d'Athanase , réduite de moitié, ne
combattait plus que faiblement. Kirdjali se porte en
avant avec son canon : la mèche à la main, devant sa
pièce, il attend l'approche des Turcs, et chaque fois qu'ils
font un mouvement, il les foudroie et les culbute.
Bientôt, cependant, ses munitions s'épuisent.
« Compagnons, crie-t il à une vingtaine de blessés
couchés autour de lui, à moi toutes vos armes, vos yata
gans, vos cimeterres. >
Kirdjali les brise, charge sa pièce avec leurs débris et
continue le feu. Ces munitions consommées, il arrache sa
giberne d'argent, prend dans ses poches tous les thalaris
et les beschlis (1) qui s'y trouvent, et parvient encore par
un dernier coup à renverser quelques Turcs. Puis, blessé
à la tète, le bras gauche brisé, n'ayant plus que son yata
gan et ses pistolets : « Frères , s'écrie-t-il , sauve qui

(t) Pièces de monnaie.


peut! » El ii se précipite dans le Pruih suivi de Mikalaki
et du reste de ses compagnons. Athanase et les siens
imitent son exemple : tous passent heureusement à la
nage, accueillis par les Russes avec des cris d'enthou
siasme.
Qu'est-il besoin de raconter ensuite la triste issue de
la campagne d'Ypsilanti? Campé sur les bords de l'OIto,
il voit massacrer presque sous ses yeux le bataillon sacré,
l'élite de son armée, sans faire un pas pour le défendre,
et s'enfuit après la bataille livrée sans lui, abandonnant
même ses Albanais et ses Cosaques, qui vont reprendre
leurs brigandages et se venger de leur honte sur le pay
san roumain.
Une pompeuse proclamation annonçait aux Grecs qu'il
avait compromis, aux Roumains qu'il avait trahis, la dis
solution de son armée, et contenait un essai de justification
qui ne trompa personne.
Ainsi se termina une entreprise que nous admirions
en France comme une tentative d'affranchissement, et
qui n'était qu'une ténébreuse inspiration de la diplomatie
moscovite. L'Autriche, mieux informée, savait à quoi s'en
tenir ; aussi s'opposa-t-elle avec énergie aux desseins du
czar, qui, sous prétexte de pacifier, voulait traverser le
Pruth ; et, lorsque Ypsilanti fuyard gagna son territoire,
elle le fit enfermer dans la forteresse de Montgatz.
CHAPITRE VII.

Rétablissement des princes indigènes. — Insurrection de la Grèce.


Convention d'Akerman. — Réveil de la nationalité roumaine en
Transylvanie. — Littérature indigène.— Soulèvement des paysan
contre les magyars. — Hôra et Clâsca. — Leurs premiers succès.
Leur défaite par les armées autrichiennes. — Conséquences po
litiques de cette insurrection. — Littérature roumaine en Moldo-
Valaquie. — Georges Lazar, Jean Héliade et Constantin Golesco.
— Collèges nationaux. — Insurrection de la Grèce, Navarrin ,
campagne de Moréc. — Traité d'Alexandrie. — Nouvelle guerre
de la Russie contre les Turcs. — Occupation des principautés. —
Souffrances des Valaques. — Abaissement des boyars. — Traité
d'Andrinople.

Les principautés danubiennes, victimes d'une guerre


qu'elles n'avaient pas appelée, expiaient cruellement la
vaine tentative de l'hétairie. Les champs sans culture,
les villages brûlés, les vignes foulées aux pieds des che
vaux, les églises converties par les Turcs en écuries,
les villes livrées aux excès des janissaires, la fuite ou le
massacre des boyars, même de ceux qui, avec "Vladimi-
resco, combattaient l'insurrection hétairiste; les déchi
rements d'une guerre civile née d'éléments confus, de
Grecs patriotes, d'hétairistes russes, de Roumains indigè
nes, enfin toutes les causes de désordre réunies, faisaient
de la contrée une image de misère et de désolation.
Et cependant, l'espoir renaissait au cœur des Rou
mains. La trahison des Phanariotes avait éclairé le Divan
la fidélité de Vladimiresco avait été comprise. La Porte
rendit aux Roumains leurs princes indigènes et le droit
— 130 —
d'élection. Ils furent invités à nommer dans chaque pro
vince sept candidats. Le choix du sultan tombe sur Jean
Stourdza pour la Moldavie , sur Grégoire Ghika pour la
Valaquie. Le premier était de pure race roumaine , des
cendant de Vlad III ; le second d'une famille grecque na
turalisée depuis plus de cent cinquante ans.
Cependant les plus fanatiques parmi les Musulmans
avaient compté qu'après la victoire, les deux principautés
seraient converties en pachalicks. Il en avait été même
question au Divan ; soit respect des traités , soit crainte
des puissances chrétiennes, on ajourna l'usurpation.
Mais les janissaires et les hordes tartares qui occupaient
les villes des principautés, croyant y être fixés à jamais,
s'indignèrent de les voir rendre à la domination des chré
tiens. Éclatant en imprécations contre le sultan et en me
naces contre lesMoldo-Valaques, leurs colères se traduisi
rent bientôt en actes de fureur. Le 12 août 1822, les ha
bitants de Jassy sont réveillés par des cris de détresse et de
mort. Les janissaires ont mis le feu à tous les coins de la
ville, et se précipitent dans les habitations incendiées, pour,
piller et massacrer. Plus de deux mille maisons sont con
sumées; les flammes du palais dominent l'incendie ; le
sang des habitants ruisselle; plusieurs sont jetés vivants
sur le bûcher ; ceux qui échappent au feu et au sabre
s'enfuient dans les campagnes, sans pain et sans abri.
La rage des janissaires ne s'arrête que devant les ruines
et la solitude. Cent soixante-quinze d'entre eux avaient
péri, entraînés dans les flammes par la soif du sang et
du pillage.
Les janissaires de Bucharest s'empressèrent de suivre
cet affreux exemple , presque jaloux de n'avoir pas pris
— 137 -
l'initiative. Mais les maisens, dans cette ville, sont moins
rapprochées, la population est plus nombreuse ; l'incen
die fut limité à un seul quartier, et le massacre s'arrêta
devant la multitude des victimes. Ce fut au milieu des
ruines, des murs démantelés, des décombres noircis, que
les nouveaux hospodars firent leur entrée, l'un à Bucha-
rest, l'autre à Jassy, trop bien instruits des maux qu'ils
avaient à réparer, et presque téméraires en osant accep
ter une pareille tâcbe.
Cependant , l'hétairie , si honteusement battue sur le
Danube, reprenait dans la Grèce une initiative plus heu
reuse. L'apparition d'Ypsilanti avait éveillé l'espérance;
ses premières réussites avaient commandé l'exemple, et
le mouvement une fois donné ne pouvait s'arrêter. Tout
le monde chrétien, à l'exception du czar, fut étonné d'ap
prendre que la Grèce se réveillait de sa longue léthargie,
que le Péléponèse était en armes, que les îles appor
taient à l'insurrection le secours de leurs vaisseaux, que
l'Argohde , la Laconie , l'Attique et la Messénie en
voyaient des défenseurs à la cause de l'indépendance.
Un long cri d'enthousiasme partit des bancs dela jeunesse
occidentale ; dans son naïf amour du bien et du beau,
elle croyait entendre les voix augustes des Aristide, des
Épaminondas sortir de leurs tombeaux, elle croyait voir
refleurir les génies de Phidias et de Platon. Comment,
dans un réveil qu'elle appelait sublime, aurait-elle pu recon
naître la main du czar? Il y a tant de grandeur dans une
résurrection nationale, qu'on répugne d'y chercher autre
chose qu'un sentiment. Beaucoup d'hommes mûrs en
Europe partagèrent les illusions de la jeunesse. C'est ainsi
que les souvenirs classiques des arts et de la liberté de
— 138 —
vinrent les meilleurs auxiliaires des barbares du Nord.
Mais les hommes initiés aux mystères diplomatiques ne
se laissaient pas tromper aux apparences. Si parmi les
insurgés il y avait de grands cœurs et de nobles désinté
ressements, il se mêlait avec eux des éléments impurs.
Si beaucoup obéissaient à la voix de la patrie , d'autres
recevaient un mot d'ordre venu de Saint-Pétersbourg, et
puisaient leurs inspirations dans les cénacles de l'hétairie.
Bientôt, en effet , pour tout observateur attentif, l'in
surrection se présenta sous différentes physionomies ,
variant selon le principe moteur. Démctrius Ypsilanti et
Alexandre Maurocordato représentaientl'hétairie, la ruse,
la demi-civilisation, le déguisement moscovite; Odyssée,
Botzaris, Colocotroni la passion de l'indépendance, le
patriotisme du montagnard ; patriotisme ardent , sin
cère, mais devenu sauvage à forced'oppression , sans pitié
à force de douleur. Enfin , le bataillon Philhellène, mé
lange de toutes les nations de l'Occident, couvrait de son
drapeau l'esprit d'aventure, le souvenir des grands siècles
et l'enthousiasme poétique, ce dernier sentiment figu
rant mieux encore dans l'éclatante apparition de lord
Byron.
Pendant ce temps, Alexandre, au congrès de Vérone,
s'évertuait à nier tout projet de conquête. Le révolu
tionnaire de l'Orient , le grand pontife de l'hétairie se
faisait , dans les conseils de la Sainte-Alliance, modeste
et désintéressé. « La Providence , disait-il , n'a pas mis
» à mes ordres huit cent mille hommes pour satisfaire
• mon ambition, mais pour protéger la religion, la mo-
■» raie et la justice, pour faire régner les principes d'or-
» dre sur lesquels repose la société humaine. »
— 139 —
Pour mieux voiler fes hypocrisies, il feint de compatir
aux souffrances des Roumains, et demande à la Porte de
délivrer les principautés des troupes qui les occupent.
Le Divan répond, le 25 février 1823, que l'évacuation a
eu lieu en même temps que l'installation des hospodars.
Inutile mensonge qui ne trompait personne ; car on ne
pouvait dissimuler la présence de trente-cinq mille hom
mes, qui dévoraient les deux provinces. Mais Alexandre,
gêné par la Sainte-Alliance, ne voulait pas risquer une
rupture ; d'ailleurs, la première insurrection de l'hétairie
le rendait suspect , et quoiqu'il eût fait désavouer par le
baron Strogonoff l'entreprise criminelle d'Ypsilanli, il n'a
vait plus d'ambassadeur à Constantinople, et son influence
survle Divan s'était beaucoup amoindrie. 11 persista néan
moins, heureux de paraître généreux à si bon marché et
d'avoir les bénéfices d' une-tutelle sans en avoir les charges.
La Turquie, toujours aveugle, abandonnait aux Russes le
mérite des apparences.

Au plus fort des négociations , en décembre 1825 ,


Alexandre mourut à Taganrog , assez subitement pour
faire croire à un crime de famille. Ses principes de
duplicité furent religieusement continués par son suc
cesseur Nicolas. 11 y avait cependant entre les deux
frères cette différence, que le premier, admirateur
des formes polies de l'Occident , cherchait à conformer
ses habitudes et sa conduite extérieure aux exemples des
salons de Paris et de Vienne; ses sympathies à l'étranger,
ses raffinements de gentilhomme, blessaient même les
préjugés des vieux Moscovites, qui appelaient la rudesse
énergie et l'entêtement patriotisme. C'était à leurs yeux
déroger que de se faire imitateur des races efféminées du
- 140 —
Midi. Mais Alexandre tenait plus à l'opinion de Paris qu'à
celle de Moscou, et ce fut peut-être ce qui hâta sa mort.
Nicolas , au contraire , affecta un retour vers les tra
ditions antiques, caressa le vieux patriotisme, se donna
des allures de Tartare, et, pour complaire aux souvenirs
moscovites, fit souvent prendre à l'impératrice, dans les
bals de la cour, le costume des paysannes de Moscou.
C'est de lui surtout que datent les mépris de Saint-Pé
tersbourg pour les populations latines, et les orgueil
leuses prophéties annonçant aux Slaves leur domination
prochaine. Son ambition ne dépasse pas celle d'A
lexandre, mais elle se montre plus à découvert, avec
une brutalité plus conforme à son rôle; si parfois il a
recours à la ruse, c'est pour lui un expédient, et non,
comme chez Alexandre, une habitude. L'un est dissi
mulé par calcul, l'autre l'était par caractère.
Aussi les instances de Nicolas pour l'évacuation des
principautés se montrèrent-elles plus vives et plus mena
çantes. Le conseiller d'État Minziaki , envoyé extraordi
naire à Constantinople, pressait le Divan d'exécuter ses
promesses. Enfin les conférences s'ouvrirent à Akerman
le 1er août 1826, et la Porte put se convaincre que désor
mais il ne lui serait plus permis d'avoir une volonté
autre que celle de son dangereux allié. Le traité d'A-
kerman , en effet , ne fut pas une convention récipro
que, mais un acte de soumission aux volontés de la
Russie. Elle exigeait une réponse définitive pour le 7
octobre, menaçant de passer le Pruth en cas de refus ou
de délai. Les embarras de la guerre hellénique contrai
gnirent la Porte dccéder à ces hautaines injonctions , et
plusieurs clauses du nouveau traité appelèrent le czar au
— 141 —

partage d'une suzeraineté désormais illusoire. Ainsi


t dans le cas où, par des raisons graves, la nomination du
candidat élu (à l'hospodarat) ne se trouve pas conforme
au désir de la Sublime-Porle, après que ces raisons gra
ves auraient été avérées pour les deux cours, on devra pro
céder à une nouvelle élection Si, pendant la durée de
leur administration, les hospodars commettent quelques
délits , la Sublime-Porte en informera le ministre de Rus
sie, et, lorsque après vérification depart et d'autre, il sera
constaté que le hospodar est effectivement coupable, la
destitution sera permise, mais dans ce cas seulement...
S'il arrive qu'un des hospodars abdique avant l'accom
plissement du terme de sept années, la Sublime-Porte
en donnera connaissance à la cour de Russie , et l'abdica
tion pourra avoir lieu d'après un accord préalable des deux
cours Les hospodars auront égard aux représenta
tions du ministre de S. M. I. et à celles que les consuls
de Russie leur adresseront d'après ses ordres
Chacune de ces dispositions plaçait les principautés
sous la dépendance de la Russie, et devenait pour le Sul
tan un acte d'abdication. Toute mesure qui appelle le
consentement commun de deux parties inégales en for
ces, n'implique que le consentement du plus fort. En
politique, deux volontés d'accord ne sont d'ordinaire
qu'une volonté qui domine.
La Russie au surplus ne laissait pas en oubli les hom
mes qui l'avaient servie. Beaucoup de boyars moldaves
affiliés à l'hétairie, avaient fui en même temps que Mi
chel Soutzo. Un article les rappelait et leur rendait leurs
droits et leurs propriétés, encouragement d'un bon effet
sur les partisans du czar.

f
— 142 —
Enfin, par une dernière clause du traité, une amorce
était offerte à l'esprit de liberté par la promesse d'une
constitution nationale. « Les hospodars seront tenus de
s'occuper sans le moindre délai, avec les divans res
pectifs, des mesures nécessaires pour améliorer la situa
tion des principautés confiées à leurs soins , et ces
mesures seront l'objet d'un règlement général pour cha
que province. »
Voilà certes une reconnaissance authentique du droit
d'autonomie, qui ne saurait mieux se constater que par
l'exercice du pouvoir constituant. Remarquons néan
moins l'étrange rédaction de l'article : « Les hospodars
seront tenus. » Cette forme impérative , cette contrainte
en matière de bienfait, n'accuse-t-elle pas ouvertement
ou la négligence des princes ou l'indifférence des boyars?
Et en effet, l'histoire de la Moldo-Valaquie n'est pas seule
ment le récit des intrigues moscovites , mais aussi des
complicités intérieures ; et pour être juste, il faut peut-être
moins accuser l'ambition qui usurpe, que la faiblesse qui
vient en aide à l'usurpation.
Sans doute, la convention d'Akerman cachait des piè
ges, mais l'intelligence et l'énergie pouvaient les éviter;
et si les Russes y introduisaient assez d'éléments de bien
pour en déguiser le mal, il appartenait aux Roumains
de se garder du mal en fécondant le bien. Eh quoi ! on
leur donnait le pouvoir constituant, le gouvernement in
digène, la souveraineté électorale, la liberté du commerce,
et tout cela est resté stérile! A qui donc la faute? si ce
n'est aux hommes qui n'ont su rien faire de grand avec
de telles conditions de grandeur. En vain ils s'excusent
sur l'oppression extérieure. Le secret de l'oppression est
— 143 —
trop souvent dans le cœur de l'opprimé autant que dans
la volonté de l'oppresseur.
Que firent, en effet, les boyars chargés de la rédaction
du règlement organique? Au lieu de s'accorder entre eux
pour régénérer le pays, ils usèrent leur temps et leurs
forces dans des luttes personnelles, dans de puériles ri
valités; leurs stériles débats rendirent vaines les promes
ses d'un traité bienfaisant , et chacun de son côté, pour
faire triompher son opinion, invoqua l'appui et les ins
pirations du consul russe Minziaki. Ce n'était pas sur les
délibérations de Bucharest ou d'Iassy que se formulait le
règlement organique , mais sur les instructions venues
de Saint-Petersbourg. Minziaki étak l'arbitre suprême,
décidant tout, revisant tout, et consultant, comme de
raison, bien plus les intérêts de son gouvernement que
les besoins du pays. Ce fut ainsi que les boyars, les uns
par vanité, les autres par impuissance, immolèrent les
droits les plus sacrés, et livrèrent d'eux-mêmes la nation à
l'étranger. Ils n'avaient pas même l'excuse du poltron , la
contrainte, la présence des baïonnettes, les menaces de la
force. Non, ce fut volontairement, avec préméditation,
qu'ils abdiquèrent toute volonté; et ils se firent concur
rence pour courir à la servitude.
De leur côté, les hospodars ne faisaient pas preuve
d'une plus grande indépendance. Un article du traité
d'Akerman consacrait le droit de réélection après sept an
nées écoulées. C'est par là que la Russie dominait. Plus
soucieux d'eux-mêmes que de la nation, leshospodars ten
daient à mériter un nouveau bail par leurs complaisances,
et se prosternaient devant la puissance qui disposait des
trônes. Leurs coupables connivences sont assez haute
ment attestées dans le passage suivant d'une lettre écrite à
Grégoire Ghika par l'ambassadeur de Russie à Constan-
tinople, M. de Ribeaupierre, en date du 9 juillet 1827 :
« Je place ma confiance dans votre zèle à remplir fidèle-
» ment les fonctions honorables que la Porte vous a con-
» fiées et que la Russie voudrait sanctionner par ses suf-
» frages. Plus l'époque approche où un changement du
» chef de l'administration pourra avoir lieu, plus je vou-
» drais vous devoir de la reconnaissance pour vos soins
» assidus. »
On ne saurait trop admirer tant de cynisme dans la
corruption.
Les hospodars toutefois profitaient du peu d'initiative
qui leur était laissé, pour introduire des améliorations
dont on a gardé le souvenir. Ce qui doit leur mériter
surtout la reconnaissance publique, c'est qu'ils remirent
en honneur la langue roumaine, tant méprisée par les
beaux parleurs du Phanar.
Il restait encore au cœur de la nation des ressources
intellectuelles, qui, dans la main d'un prince habile, pou
vaient être heureusement mises à profit. Pendant que la
nationalité roumaine s'éclipsait dans les luttes politiques,
elle renaissait dans la littérature. Les traditions de liberté
se réveillaient aux accents de la langue indigène ; et plus
d'un écrit fut publié , qui n'avait besoin que d'un plus
vaste théâtre pour conduire à la célébrité.
Le mouvement littéraire remontait au dix-huitième
siècle, mais il s'était manifesté en dehors des deux prin
cipautés. Alors que la langue roumaine étouffée en
Moldo-Yalaquie par les écoles grecques et les dédains des
Phanariotes, ne trouvait plus d'asile que dans la tanière
— 145 —
du paysan, les Roumains de la Transylvanie conservaient
avec fidélité la parole des ancêtres, en dépit des Allemands
qui les dominaient, des magyars qui les tenaient en vas-
selage. D'humbles travaux de grammaire et d'histoire
entretenaient les souvenirs, et perpétuaient la patrie;
lorsqu'une explosion plus vive du sentiment national vint
féconder les imaginations, et donner à la littérature rou
maine de plus larges développements.

Les magyars étaient des maîtres cruels, soumettant le


paysan aux plus rudes corvées, vivant de ses sueurs et
de son sang, et l'abrutissant à dessein dans une profonde
misère. A la fin du dix-huitième siècle, en 1784, un paysan
énergique se rencontra, qui osa méditer la délivrance de
sa race. Il était gardien de troupeaux, dans le comitat de
Zarand, et se nommait Hôra. Un compagnon de misère,
pâtre comme lui, nommé Clasca, reçut ses premières
confidences et devint son lieutenant. Chacun d'eux recruta
dans les champs et les bois quelques paysans roumains
exaspérés par de longues oppressions et ardents à la ven
geance. Les premières réunions se firent sous un chêne
séculaire, qui est debout encore dans la forêt de Koros-
banya ; et bientôt on vit éclater des incendies nocturnes
dans les plus riches métairies des magyars. Ceux-ci, du
reste , n'eurent pas à chercher longtemps les ennemis
invisibles qui multipliaient autour d'eux la destruction.
Les bandes de Hôra se grossissant à la voix d'émissaires
actifs, il ne craignit pas d'attaquer en plein jour les châ
teaux fortifiés, en prit plusieurs d'assaut, égorgeant sans
pitié les seigneurs magyars, n'épargnant ni les femmes,
ni les enfants de la race oppressive, et dépassant avec or
gueil \es leçons de cruauté qu'il avait si longtemps reçues
10
Avec le succès, la sanglante jacquerie se propagea dans
les campagnes ; une armée de Roumains s'organisa par
les soins de Hôra, à laquelle il sut donner un certain
aspect de discipline. Le premier jour de l'insurrection
cinq cents hommes seulement le suivaient. Cinq jours
après, c'est-à-dire le 5 novembre 1784, il en réunissait
cinq mille.
Les pensées du gardien de troupeaux n'étaient pas seu-
lement des conceptions de vengeance et de désordre ; elles
grandissaient avec son rôle. Après avoir satisfait ses pre
miers ressentiments par de terribles exécutions, il songea
au rétablissement de la patrie roumaine, non de la pa
trie morcelée parles traités, mais concentrée dans une
grande unité, ainsi que l'avait constituée Trajan, ainsi que
l'avait méditée Michel le Brave ; et pour bien faire con
naître sa pensée, il prit le titre d'empereur de la Dacie.
Vainqueur des magyars de la Transylvanie et de la Hon
grie orientale, il voulait compléter son œuvre en attaquant
les Phanariotes de la Moldo-Valaquie.
Pour augmenter le nombre de ses partisans, Hôra se
prétendit investi du commandement par l'empereur d'Al
lemagne, dont on connaissait les démêlés avec les magyars;
et il montrait en preuve de sa mission une médaille à
l'effigie de Joseph II , et un parchemin , qui n'était en
réalité que la charte de l'église de son village. Les pay
sans le crurent sans vérifier les titres. Les succès, d'ail
leurs, et la haine contre le magyar étaient d'assez forts
encouragements. Hôra se vit bientôt à la tête de quinze
mille insurgés. Les armes leur manquaient, il est vrai ,
mais la prise de quelque forteresse pouvait leur en fournir.
Les premières nouvelles de cette insurrection, avaient
— U7 —
été accueillies par l'empereur Joseph II avec indifférence,
sinon avec une secrète joie. La turbulente fierté des ma
gyars avait plus d'une fois excité ses ressentiments, et
il n'était pas mécontent de les voir châtier par des ban
des de paysans. La politique autrichienne se montre en
tout temps la même. Les scènes de la Transylvanie se sont
renouvelées de nos jours dans les massacres de la Gal-
licie, encouragés et récompensés par Vienne. Metternich a
été fidèle aux leçons du vieux Kaunitz. Cependant lorsque
Joseph II vit que le mouvement roumain n'était pas seu
lement un terrible holocauste, mais une résurrection na
tionale ; non plus simplement une effusion de sang hon
grois dont on faisait bon marché à Vienne , mais une
menace pour sa propre couronne , il mit ses troupes en
campagne. Les détails nous manquent sur les péripéties
de cette lutte engagée dans un coin des Carpathes, entre
des paysans armés pour la plupart de fourches et de
faux, et les soldats équipés et disciplinés de l'Autriche.
La résistance ne pouvait pas être longue. Beaucoup
même d'entre les paysans en furent détournés par les
prêtres , qui redoutaient les vengeances de Joseph. Les
plus énergiques suivirent dans les montagnes llôra et
Clasca, qui luttèrent avec désespoir contre les forces de
l'Empire. Enfin, traqués dans leurs dernière* retraites,
ils furent pris avec les débris de leur petite troupe, et, le
28 février 1785, tous deux expièrent sur la roue leur
audacieuse entreprise.
Mais de si énergiques mouvements ne s'accomplissent
pas sans laisser derrière eux des traces. L'idée de relever
et de réunir toute la nation roumaine dans le territoire
de l'ancienne Dacie , demeura dans les esprits ; les sen
— 148 —
timenls de fraternité nationale se réveillèrent sur les deux
versants des Carpathes, et les légendes populaires con
servèrent les souvenirs d'une lutle mémorable. Hôra de
vint le héros des récits du foyer; l'empereur de la Dacie
était mort, mais la Dacie pouvait renaître.
On voit encore dans quelques chaumières du comitat
de Zarand le portrait de Hôra cloué au mur. Il est riche
ment vêtu : la figure est empourprée , et il tient un vase
rempli de vin. Au-dessous on lit ces vers :

Hora be si hodineste
Tiara plange si platcste.
Hora bibit et quiescit
Patria plangit et solvit (1).

Ces touchants regrets des chaumières , ces espérances


naïves furent reproduites par les poètes des villes , et la
littérature roumaine se développa au milieu des émotions
du désastre, comme une protestation nationale contre les
• triomphes des Allemands. Parmi les noms les plus dis
tingués de l'école roumaine de la Transylvanie , on cite
Giorgovici, Chichendela, Pierre Maïor, Shincaï et Samuel
Cleiu. Giorgovici s'est occupé spécialement de gram
maire , Pierre Maïor a traité des origines roumaines ,
Chichendela a publié des fables qui sont devenues popu
laires (2).
La Transylvanie ouvrait la carrière aux écrivains de
la Moldo-Valaquie ; les esprits se réveillèrent dans les
deux principautés : ces accents des vieux âges avaient

(1) De Gerando, ta Transylvanie et ses habitants , 1. 1, p. 322.


(2) M. Desprez, Revue dos Deux Mondes, ut supra.
tout le charme d'un refrain longtemps oublié, et rame
naient des souvenirs de jeunesse et de gloire. L'idiome
roumain avait perdu tout droit politique au profit du grec;
de jeunes écrivains s'essayèrent à le réhabiliter dans le
monde intellectuel.
En 1816, Georges Lazar alla s'établir dans les ruines
du couvent de Saint-Sava à Bucharest, y ouvrit des cours
de mathématiques et de philosophie en langue nationale,
et , mêlant à l'étude des sciences les souvenirs de l'an
cienne patrie , fit connaître à ses disciples l'origine des
Roumains, et les ramena au culte du vieux latin que
l'on parlait aux jours de liberté. Dans l'espace de cinq
ans , il avait formé une vingtaine de disciples enthou
siastes , qui se répandirent en Valaquie et en Moldavie ,
afin d'y poursuivre, chacun dans sa profession, l'oeuvre
patriotique du maître.
Ce mouvement littéraire ne fut pas étranger à l'insur
rection nationale de Vladimiresco , et après la mort de
l'illustre patriote, après le retour des princes indigènes ,
la langue roumaine reprit un vigoureux essor , comme
une plante vivace longtemps recouverte par les inonda
tions. Dans les plaintes de la Romanie , Paris Mumulèno
accable les Phanariotes d'énergiques inspirations; Bel-
diman, dans la sanglante tragédie, fait un récit passionné
de l'insurrection Moldo-Valaque ; Assaki célèbre la Mol
davie renaissante; J. Vacaresco chante l'amour dont
l'influence est puissante en Valaquie. La résurrection in
tellectuelle devient un heureux présage de résurrection
politique ; car les lettres ne sont pas chez un peuple de
vains jeux d'esprit, elles sont l'expression de sa vie
morale : l'éclat ou la décadence des littératures coin
— 150 —
rident constamment avec la grandeur ou la chute des
empires.
Parmi les disciples de Georges Lazar s'était signalé
Jean Héliade Radulesco. Né d'une famille originaire de
Tirgovist, Héliade avait, comme tous ses contemporains,
été élevé dans la culture de la langue hellénique. A l'ap
parition de Lazar, il quitta les classes de rhétorique et
de poésie grecque, et alla étudier les sciences auprès du
professeur national. Lazar mourut en 1822. Héliade ,
contre la volonté de ses parents , le remplaça dans les
ruines de Saint-Sava, où il exerça gratuitement le pro
fessorat pendant six années.
Se concentrant désormais, pour ainsi dire, dans les
vieux murs du monastère, ce jeune homme convia ses
compatriotes à se régénérer par l'étude, à reconquérir
la langue de leurs pères pour avoir droit à leurs libertés.
Travailleur infatigable, il remplissait plusieurs chaires,
parcourait tous les degrés de l'enseignement, depuis la
grammaire, la géographie et l'histoire, jusqu'à la rhéto
rique, la logique et les mathématiques transcendantes.
Pour faciliter cette dernière étude, il traduisit Francœur,
et dotait la langue roumaine de termes techniques appro
priés à ces nouveautés. Poète non moins distingué que
savant mathématicien, il reproduisait en vers roumains
les œuvres de Byron et plusieurs méditations de Lamar
tine, et enrichissait de poésies originales la littérature
renaissante.
En 1826, Constantin Golesco revint de l'exil que lui
avait mérité une noble complicité avec Vladimiresco. Fi
dèle à son passé, il se joignit à Héliade pour travailler à
la réorganisation roumaine, et tous deux, de concert, ré
— 151 —
digèrent les statuts d'une société de progrès en Valaquie.
Ces statuts contenaient en projet :
1° L'établissement de colléges nationaux à Bucharest
et à Craïova ;
2° L'établissement d'écoles normales dans chaque chef
lieu de district, par les premiers élèves sortis des colléges;
3° L'établissement d'écoles primaires dans chaque
village ;
4° La fondation de journaux dans la langue nationale ;
5° L'abolition du monopole typographique;
6e Les moyens d'encourager la jeunesse à traduire et
à écrire des ouvrages dans la langue nationale ;
7* La formation d'un théâtre national (1).
Ce programme ne pouvait déplaire au hospodar Gré
goire Ghika ; mais il s'y révélait des tendances nationales
trop prononcées pour ne pas exciter les méfiances du consul
russe Minziaki. Ghika ne put donner aux novateurs que
de timides encouragements ; tout ce qu'il osa se permettre
fut de consacrer le premier établissement de Lazar, en
élevant le collége national de Saint-Sava sur les ruines
du couvent. Quant aux autres articles, le moment n'était
pas venu de les mettre à exécution. Mais le programme
circulait dans le public, objet de commentaires et d'espé
rances, et à défaut d'un appui supérieur, chacun voulait
concourir à l'œuvre, dans la mesure de ses forces. Les
deux patriotes avaient mieux fait«que d'intéresser un
prince; ils mettaient en mouvement les esprits de tous,
et ouvraient carrière aux ardeurs nationales.
Grâce à cette généreuse impulsion , un second collége

(1) Héliade Radulesco. Mémoires sur l'histoire de la régénération


roumaine.
— 152 —
national put être établi à Craïova. Un des élèves d'Héliade,
Campatineano , en fut le premier professeur. La voix des
aïeux semblait se réveiller dans les chaires publiques,
comme un premier signe d'affranchissement; les Rou
mains, en l'entendant, croyaient retrouver une patrie.
Entre Golesco , Héliade et Campatineano, se forma
dès-lors un triumvirat politique, dont les projets devaient
se développer avec les évènements, mais dont le premier
moyen d'action était la littérature. Par un pacte secret,
ils s'engagèrent à organiser la propagande nationale, et à
travailler à la réalisation de tous les articles du pro
gramme. Donnant à leur alliance tout le caractère d'une
solennité religieuse, ils s'unirent par un serment en face
des autels , dans la chapelle du manoir de Goleschti ,
situé au district de Monticello.
Les hospodars, de leur côté, s'occupaient activement
de travaux d'utilité générale. Les grands hôpitaux de Bu-
charest étaient restaurés, des fontaines publiques étaient
établies à Jassy ; le peuple tout entier s'associait au mou
vement de rénovation. Le paysan , délivré des garnisaires
étrangers, avait reconstruit sa cabane ; les boyars, re
venus de l'émigration , relevaient leurs palais ; le com
merce se faisait avec sécurité, l'agriculture reprenait son
essor ; un bien-être inaccoutumé s'annonçait au pays ,
lorsque de nouvelles calamités vinrent détruire ces pro
messes. »
L'insurrection en Grèce avait fait de rapides progrès.
Encouragés par les vœux de l'Europe classique , aidés
Dar les souscriptions publiquement annoncées, soutenus
plus secrètement par l'or de la Russie, les Hellènes lut
taient depuis cinq ans contre toutes les forces de l'em
— 153 —
pire ottoman. Les sympathies des populations chrétiennes
les accompagnaient dans leurs efforts héroïques; mais
les cabinets de la sainte-alliance ne voyaient pas sans in
quiétude l'exemple d'une révolte triomphante. Le gou
vernement anglais lui-même, quoique resté en dehors de
la ligue des rois, pressentait les dangers qu'offrait à l'é
quilibre européen l'affaiblissement de la Turquie. Peu che
valeresque d'ailleurs, et attaché invariablement à la poli
tique d'intérêt, le cabinet de Saint-James n'avait guère
souci de défendre une puissance grecque qui pouvait
devenir une puissance maritime. L'Autriche, reconnais
sant, aux coups qui se frappaient, la main du czar, se
tenait dans une méfiante réserve, et dissimulait mal ses
vœux pour la Turquie. L'astuce de Saint-Pétersbourg sut
triompher de toutes ces répugnances.
La guerre qui se faisait, avait, de part et d'autre, un
caractère sauvage qui soulevait en Europe l'épouvante et
l'indignation. Tous les organes de la publicité en France
et en Angleterre accusaient l'indifférence des gouverne
ments; les orateurs de la tribune tonnaient des deux
côtés de la Manche, et sommaient les ministres de mettre
fin à ce spectacle de sang. D'un autre côté, les dernières
campagnes avaient été funestes aux Grecs; pressés entre
les armées turques et égyptiennes, accablés dans une
lutte désespérée, il ne leur restait plus de salut que dans
la soumission ; les longues intrigues de la Russie allaient
échouer. C'est alors qu'elle fit appel aux sentiments gé
néreux de la France et de l'Angleterre. Les sympathies
publiques lui venaient en aide. Entraînés par des consi
dérations plus sentimentales que politiques, émus peut-
être par les vœux des populations, oubliant que les mots
— d54 —
d'humanité et de liberté dans la bouche du czar devaient
cacher un piége , les cabinets des Tuileries et de Saint-
James reconnurent en principe l'indépendance de la
Grèce par un traité avec la Russie, le 6 juillet 1827.
Dans cette première convention , qui consacrait par
avance le démembrement de la Turquie, la Russie seule
restait fidèle à sa vieille politique ; Paris et Londres étaient
dupes de leurs généreuses sympathies, et croyaient rendre
hommage aux principes de liberté, alors qu'ils faisaient
les affaires de l'absolutisme moscovite.
Cette inexplicable fascination fut habilement mise à
profit par le czar Nicolas ; et l'on vit les deux nations les
plus civilisées du monde dirigées par les conseils d'un
barbare contempteur du droit des gens. En pleine paix
avec la Turquie, les vaisseaux réunis des trois puissances
surprirent dans la baie de Navarin la flotte des Musul
mans; et tel était l'aveuglement de cette époque, que
toute l'Europe applaudit à un odieux guet-à-pens, qui
aurait dû faire rougir les hommes honnêtes et trembler
les hommes habiles; car la Russie gagnait une partie
décisive, sans rien risquer au jeu. La France et l'Angle
terre avaient tenu pour elle les cartes, acceptant pour
leur compte les hontes d'une tricherie , dont le czar em
pochait les bénéfices.

La joie fut grande à Saint-Pétersbourg. D'un seul coup


détruire la marine turque et duper les grandes puissan
ces! Quelle bonne fortune pour de patientes intrigues!
La campagne de Morée, conséquence logique des
mêmes aveuglements et des mêmes artifices , acheva
d'abattre la Turquie. Seule contre tous , elle dut sous
— 155 —
crire à la cession d'une de ses plus belles conquêtes ; par
le traité d'Alexandrie signé le 8 avril 1828, la Grèce
reprit son rang parmi les nations; mais la Grèce im
puissante , resserrée dans d'étroites limites , séparée
de l'Épire et de la Thessalie, dépouillée des rives
ioniennes, des îles commerçantes qui auraient pu en
faire une puissance maritime. C'est l'Angleterre qui
s'oppose au développement des côtes, de peur que le
nouveau royaume ait un peuple de matelots; c'est la
Russie qui mutile les possessions continentales , parce
qu'elle veut bien céder ce qu'il faut pour affaiblir la Tur
quie , non ce qu'il faut pour fortifier une nation régé
nérée. D'autres vues, d'ailleurs, la guidaient. En conser
vant à l'empire ottoman les montagnes de l'Olympe et du
Pinde, retraites des Palicares insoumis, elle avait toujours
sous la main des éléments d'insurrection qu'elle pouvait
faire agir au besoin ; en lui laissant les îles, elle main
tenait des asiles de piraterie, d'où, en toute occasion, de
hardis forbans pouvaient s'élancer à la voix des agents
moscovites. Ce qui se passe aujourd'hui n'est que la réa
lisation de ces calculs.
Quant à l'Autriche, malgré ses répugnances, elle signa
au contrat, parce qu'on la consolait en donnant à la
Grèce un roi de race allemande. La France seule fit acte
de désintéressement; seule, elle assista sans arrière-pen
sée au baptême du peuple naissant ; elle avança même
ses millions pour subvenir aux premiers besoins de son
pupille. Sa conduite, sans doute, ne fut pas de l'habi
leté; mais elle avait du moins pour elle la sanction de la
morale. Ce fut une faute peut-être, mais une de ces fautes
— 156 —

qui font honneur , et l'histoire aimera toujours rendre


hommage à de nobles maladresses.
On aurait pu croire que la Russie, d'ordinaire si pa
tiente, ne s'empresserait pas dedévoiler à ses alliés la mys
tification dont ils venaient d'être dupes, et qu'au moins,
par ménagement pour ses complices déçus, elle laisserait
passer quelque temps avant de porter la main sur la
Turquie épuisée. Attendre est dans ses habitudes , et
quand elle se démasque , ce n'est qu'après de longues
tromperies. Mais, èn 1828 , le czar se trouva , malgré
lui, entraîné à une prompte décision. Une grande révo
lution s'était accomplie à l'intérieur de l'empire ottoman.
Le sultan Mahmoud, novateur intrépide, avait, au mois
de mai 1826, dissout les janissaires. Cette milice tyran-
nique, qui tant de fois avait disposé du trône, rencontrait
à la fin un maître plus terrible qu'elle. Deux jours de com
bats dans Gonstantinople, deux jours de massacres et de
sang, l'avaient anéantie. Mahmoud délivré d'une barbare
tutelle, libre d'accomplir les réformes qu'il méditait,
voulut emprunter à la civilisation européenne la disci
pline militaire qui la rendait si forte. Des officiers appe
lés de l'Occident, des réfugiés de tous pays, victimes des
troubles civils, de hardis aventuriers, amis des nouveautés,
présidaient à l'organisation des troupes musulmanes. Tout
s'agitait, tout marchait au progrès dans la Turquie si
longtemps immobile. Encore quelques années, et les
soldats du croissant pouvaient mouvoir leurs lignes avec
la froide régularité des soldats de la chretienté, et ma
nœuvrer avec science le canon, ce grand arbitre des ba
tailles. L'Europe regardait avec étonnement; le czar
— 157 —
avec effroi. Pour lui, la réforme était une menace ; l'oc
casion allait lui échapper.
Les appréhensions du czar sont clairement révélées
dans une dépêche du comte Pozzo di Borgo, alors ambas
sadeur à Paris. Voici ce qu'il écrivait au mois de novem
bre 1828, alors que la résistance énergique des Turcs
arrêtait les premiers pas de l'agresseur : « Lorsque
» le cabinet impérial examina la question si le cas était
» arrivé de prendre les armes contre la Porte, il aurait
» pu exister des doutes relativement à l'urgence de cette
> mesure, aux yeux de ceux qui n'avaient pas assez
» médité sur les effets des réformes sanglantes que le
» chefottoman venait d'exécuter avec une force terrible. . .
> Maintenant l'expérience que nous venons de faire doit
> réunir toutes les opinions en faveur du parti qui a été
» adopté. L'empereur a mis le système turc à l'épreuve,
» et sa majesté l'a trouvé dans un commencement d'or-
» ganisation physique et morale qu'il n'avait pas eu
» jusqu'à présent. Si le sultan a pu nous opposer une
» résistance plus vive et plus régulière, tandis qu'il avait
» à peine réuni les éléments de son nouveau plan de
» réforme et d'amélioration, combien l'aurions-nous
» trouvé formidable dans le cas où il aurait eu le temps
» de lui donner plus de solidité (1) ! »
Cette naïve confession, destinée à rester dans le cercle
des confidences diplomatiques, donne la mesure de la mo
ralité du czar Nicolas. Il entreprend la guerre non à cause
d'une offense, mais à cause d'un progrès qui permettra
de repousser l'offense. La Turquie discipline son armée ;

(I) Porto Foglio.


— 158 —
il faut l'écraser avant que ses conscrits ne deviennent
des soldats. Le malade va guérir; il faut le tuer de peur
qu'il ne reprenne la force avec la santé. N'est-ce pas le
même homme qui disait naguère à sir Hamilton Seymour :
« Le malade va mourir : partageons son héritage. »
Tout prétexte manquait à l'agression ; mais qu'importe
à la Russie un prétexte ? Une sorte de manifeste hypo
crite tel qu'on les rédige à Saint-Pétersbourg vint ap
prendre à l'Europe que les Turcs opprimaient les Serbes,
les Valaques, les Moldaves, et que le czar était le défen
seur des opprimés.
Misérable patelinage , qui fut relevé avec dignité par
le sultan.
« Toutes les accusations élevées par la Russie contre
> la sublime Porte, disait-il, sont fausses et injustes.
> Elles n'ont d'autre but que de couvrir l'amour insatia-
» ble de conquêtes et d'usurpations qui distingue le ca-
» binet de Saint-Pétersbourg. Si des traités ont été
■ violés, la Russie seule est coupable!... »
Ce fut alors que les cabinets de l'Occident comprirent
la faute qu'ils avaient faite au congrès de Vienne, en re
fusant à la Turquie, sur les perfides conseils d'Alexandre,
les bénéfices d'une garantie mutuelle. Pendant qu'ils se
livraient à de tardifs regrets, les Russes passaient le
Pruth sur trois points différents, et, le 7 mai 1828, cent
cinquante mille hommes inondaient la Moldo-Valaquie.
Jean Stourdza, surpris par cette soudaine invasion, fut
obligé de se constituer pris onnicr;Grégoire Ghika eut
le temps de se réfugier à Cronstadt en Transylvanie.
Cependant le maréchal Wittgenstein, commandant des
troupes russes, s'annonce aux Roumains comme un libé
— \ 59 —
rateur, et ses proclamations ne sont pas avares de belles
promesses.
« Habitants de la Moldavie et de la Valaquie , dit-il ,
sa majesté l'empereur, mon auguste maître, m'a ordonné
d'occuper votre territoire avec l'année dont il a daigné
me confier le commandement. Les légions du monarque
protecteur de vos destinées, en franchissant les limites
de votre terre natale, y apportent toutes les garanties
du maintien de l'ordre et d'une parfaite sécurité
» Une discipline sévère sera maintenue dans tous les
corps de l'armée. Il sera fait prompte justice des moindres
désordres »
Les leçons du passé avaient appris aux Roumains ce
qu'étaient l'ordre et la sécurité dans la bouche d'un gé
néral russe. Les nouveaux enseignements allaient être
plus terribles. Dans ses réclamations, en 1826, contre
l'occupation turque, laRussie s'apitoyait sur les malheurs
du pays; elle prouva, en 1828, la valeur de ses doléances.
Ce n'était autre chose que le dépit de ne pas faire elle-
même le mal qu'elle reprochait aux autres. Il lui fallait
le privilége exclusif de la rapine et des égorgements. Les
Turcs au moins s'avançaient en ennemis, et n'avaient pas
scrupule à persécuter une race d'infidèles; les Russes se
présentent en amis, et se font les bourreaux de frères en
religion. Il est impossible de raconter les horribles excès
des envahisseurs ; les expressions manquent et la langue
fait défaut. « Les souffrances , dit M. Saint-Marc Girar-
din, sont au-dessus de toute description. Jamais il n'y a
eu une plus épouvantable destruction de créatures vivan
tes (1) » . Contributions de toutes sortes, denrées, fourra
it) Souvenirs de voyages, t. I", pi 255.
— 160 —
ges, bestiaux,- corvées, ce sont là les maux ordinaires de
la guerre; il faut y ajouter la barbarie du soldat russe, et
surtout les traditions les plus effrontées du Vol parmi les
officiers. Les uns vendent les rations du soldat, et le
mettent ensuite à la charge des villages; les autres dé
signent pour les corps de cavalerie les lieux de canton
nement, y font transporter le fourrage , le vendent à leur
profit , et se portent ailleurs. Puis , l'imprévoyance , le
gaspillage, l'insouciance des voleurs, qui comptent tou
jours sur le vol du lendemain.—Combien vous reste-t-il
des trente-six mille bœufs que vous venez de tirer des
principautés? demandait, vers le milieu de la campagne ,
le grand-duc Michel au général qui avait la direction de
ce service. — Pas même de quoi faire un beefsteack à
votre altesse, répondit le général (1).
Ailleurs on vint prévenir le général Zeltouchine que
les boyars n'avaient plus de bœufs pour faire les trans
ports. — «Eh bien, répondit-il, qu'on attèle les boyars ! »
Le mot brutal est resté dans les souvenirs ; mais ce n'est
qu'un mot. Ce qu'il faut ne pas oublier, c'est que si les
boyars ne furent pas attelés, les paysans le furent. Hom
mes et femmes furent accouplés aux chariots, ayant pour
conducteurs des cosaques, qui ne ménageaient ni le bâ
ton, ni la pointe de leurs lances. Plus de trente mille
Roumains furent arrachés à la culture, pour servir de bêtes
de somme. Les plus heureux s'enfuyaient dans les mon
tagnes, où ils n'avaient d'autre nourriture que des écor-
ces d'arbres. Et au milieu de tant d'iniquités, un sombre
découragement étouffait toute plainte. L'archevêque

(1) M. Saint-Marc Girardin.


— m -
métropolitain de Valaquie, Grégoire, pour avoir fait
appel à la compassion des envahisseurs, fut aussitôt exilé
en Bessarabie ; il est vrai qu'il s'était opposé à ce que le
clergé fût enlevé des autels pour aller porter les munitions
de guerre. Le gouvernement russe répondit aux remon
trances qui lui furent faites : // n'importe pas de savoir
qui des hommes ou des bêtes font le service, pourvu que les
ordres soient exécutés (1).
Les désordres et les dilapidations avaient amené la fa
mine; la peste s'y joignit, apportée parla misère, par
les chariots remplis de blessés, et par l'effroyable mor
talité des bœufs amoncelés sans prévoyance, ou tombant
de fatigue sur les grandes routes, qu'ils encombraient de
leurs cadavres décomposés.
Tels étaient les bienfaits promis par Wittgenstein, au
nom de son auguste maître : le brigandage, la famine et
la peste, trinité moscovite, offerte à l'adoration des Rou
mains.
Les Russes ne pouvaient pas repousser la responsabi
lité de tous ces maux ; car dès leur entrée dans les pro
vinces, ils s'étaient emparés du gouvernement. Le comte
Pahlen, délégué du Czar, avait institué une administration
centrale provisoire dont il était le chef sous le titre de pré
sident plénipotentiaire des divans de Valaquie et de
Moldavie. Malheureusement, il rencontra de lâches com
plaisances qui lui permirent de déguiser ses usurpations
sous une apparence d'acquiescement national. Les parti
sans de Ghika s'étaient retirés ; mais il se trouvait assez
de boyars serviles pour composer un divan aux ordres

(t) M. Vaillant, t. II, p. 349.


14
— 162 —
de Pahlen , et, cinq jours après l'entrée des Russes à Bu-
charest, ce divan improvisé envoyait au Czar une adresse
que l'on peut citer comme un modèle des plus basses
flatteries, des plus dégradants mensonges.

« Sire,

i Depuis cinq jours l'avant-garde de l'armée victo-


» rieuse de V. M. I. se trouve parmi nous. Par la marche
» la plus habile et la mieux combinée, elle a épargné à
» la population entière les désastres affreux dont elle était
» menacée, et a sauvé la capitale de Valaquie d'un danger
«imminent.
» Sire, le divan de Valaquie, interprète des sentiments
» de tout le peuple, s'empresse de déposer au pied du
i trône de V. M. I. l'hommage de sa profonde reconnais-
»sance et de sa fidélité inviolable. Pénétrés de l'étendue
i de ces devoirs, nous rivaliserons tous de zèle pour le
» service des troupes impériales, qui sont les défenseurs
«naturels de notre patrie...
• Sire, tous les obstacles qui s'opposent encore à notre
» prospérité vont disparaître devant votre auguste protec-
• tion ; votre main puissante empêchera qu'on ne trouble
«plus nos destinées...
» Ainsi, votre majesté, devenue la bienfaitrice de
i l'humanité souffrante, gravera son auguste nom dans
i l'histoire en caractères aussi brillants qu'immortels. »
Le même jour, 12 juin, une députation de Moldaves
apportait à M. de Nesselrode, sous les murs d'Isaktscha,
un acte de soumission orné de la même rhétorique.
t)e sanglants démentis furent promptement donnés à
ces tristes idylles. Mais que devaient penser les puissan
- 103 —
ces étrangère-, en voyant les boyars si bien d'accord
avec l'oppresseur? Aux réclamations des cabinets on
pouvait opposer l'assentiment du divan national, et s'il
y avait des mécontents, leur silence parlait contre eux.
C'est ainsi que la lâcheté de quelques hommes avilissait
la nation et désarmait l'étranger.
Nous n'avons pas à retracer les détails de cette guerre,
où les Turcs opposèrent à l'aggresseur une résistance inat
tendue. Malgré leur supériorité en troupes et en maté
riel, les Russes ne franchirent les Balkans qu'après une
année de luttes. Mais, ainsi que l'avait trop bien prévu
le Czar, la régénération de la Turquie était encore incom
plète, et ses armées n'avaient pas eu le temps de se for
mer aux grandes guerres. L'entrée des Moscovites à
Andrinople, au mois de juin 1829, contraignit lu Porte
à subir la paix. Le succès couronnait encore une fois
les ambitieuses menées du Czar.
Le traité d' Andrinople (14 septembre 1829) fut rédigé
avec une perfide habileté qui donnait au vainqueur tou
tes les apparences du désintéressement. Ainsi il renonce
à toutes ses conquêtes territoriales, rend à l'empire otto
man la Yalaquie et la Moldavie, du côté de l'Asie les pa-
chaliks de Kars, de Bayazid, d'Erzeroum. Mais la Russie
conserve la passe de Sulinah et les iles à l'embouchure
du Danube, modeste compensation qui la rend maîtresse
de la navigation du fleuve.
Les stipulations qui concernent les pays roumains sem
blent une série de bienfaits : les forteresses turques sur
la rive gauche du Danube et sur les bords du Pruth sont
rasées, et le territoire dépendant des forteresses restitué
aux principautés ; les hospodars seront nommés à vie; la
Porte renonce au droit de contribution en nature et en
argent, au droit de corvée, au droit de fixer le prix des
denrées, et consent à la pleine liberté de commerce.
Une redevance annuelle fixe lui sera accordée, comme
compensation de l'abandon de tous ces droits.
C'étaient là, sans doute , d'incontestables améliora
tions ; mais ne faut-il pas se donner le mérite du bien ,
pour mieux dissimuler le mal? Ainsi, par l'art. K, la
Russie se déclare garante des droits qu'elle fait accorder ;
consacrant ainsi pour elle le droit d'intervention.
En même temps qu'elle fait nommer les hospodars à
-vie, elle ajoute : « Ils ne pourront être dépossédés que
du consentement de la Russie. » Ce qui signifie qu'ils
pourront toujours être dépossédés par la Russie.
Par un autre article, la Porte s'engage solennellement
à confirmer les règlements administratifs qui ont été faits
durant l'occupation des deux provinces par les armées
de la cour impériale, comme devant servir de base au
règlement organique; c'est-à-dire que les volontés du
Russe envahisseur vont être la loi du pays.
Enfin , comme dernier bienfait , les principautés doi
vent rester sous le poids de l'occupation militaire, et être
gardées à titre de dépôt par la Russie, jusqu'au parfait
paiement des frais de guerre, fixés à 125 millions de
francs. Dix ans sont accordés à la Turquie pour ce paie
ment; c'est plus qu'il n'en faut pour accoutumer les
Roumains à la domination moscovite , et pour changer
tout doucement le transitoire en définitif.
Au surplus, la Russie ne dissimulait guère son ardent
désir de posséder le pays en toute souveraineté. Car, à
cette époque, le comte Orloff fit offrir au Sultan, au nom
- 165 —
du Czar , d'acheter les deux principautés , moyennant
trois millions de ducats (36,000,000 fr.) (1). C'était un
moyen de faciliter le paiement de l'indemnité de guerre,
et la proposition soumise au divan y rencontra des ap
probateurs; elle ne fut rejetée qu'après une orageuse dis
cussion. Assurément ,| le traité eut été nul; car la Tur
quie n'avait pas le droit de vendre des pays qui ne lui
appartenaient pas ; mais la Russie aurait validé le traité
par ses armées, et les cabinets de l'Europe auraient été
heureux de trouver dans un contrat synallagmatique un
prétexte pour s'abstenir.
Parmi les clauses générales du traité d'Andrinople»
n'oublions pas la reconnaissance par la Porte de l'indé
pendance grecque, et la consécration officielle de son
affaiblissement territorial aussi bien que de sa déchéance
morale. Désormais le Czar va commander à Constanti-
nople ; et les puissances occidentales , distraites par de
misérables rivalités, assistent en silence aux progrès du
colosse, qui d'une main touche à l'Amérique du Nord,
et de l'autre aux deux extrémités de l'Asie, la Chine
et le Bosphore.

(1) M. Colson , p. 50.


CHAPITRE VIII.

Double physionomie de la famille impériale à Saint-Pétersbourg.


— M. de Kisseleff. — Rédaction du règlement organique. —
Article introduit en fraude. — Vain semblant de représentation
nationale. — Causes de désordres dans le règlement. — Violation
du droit électoral. — Michel Stourdza et Alexandre Ghika. — La
Russie se rapproche de la Turquie. — Révolte et succès du pacha
d'Égypte. — Traité d'Unkiar-Skelessi. — Vaiues protestations
de la France et de l'Angleterre. — Convention de Kutayeh.
— Les Russes sortent des principautés. — Intrigues du consul
russe Rukmann. — Position difficile d'Alexandre Ghika.

Il y a dans la famille impériale de Saint-Pétersbourg


une double physionomie , qui rappelle constamment sa
double origine , l'Allemand greffé sur le Moscovite. Tan
tôt c'est la greffe qui domine, tantôt c'est la plante sau
vage. Quelquefois les deux types se réunissent et secom-
battent dans une seule individualité; quelquefois chaque
type conserve son empreinte sans mélange, et deux frères
d'un même lit sont de race différente. Les fils de Paul l"
ont présenté toutes ces diversités. Alexandre était un peu
Allemand, sévère, ascétique, beau de visage et de taille,
affable et complimenteur , les yeux toujours tournés
vers l'Occident pour lui demander des leçons. Constan
tin était un Tartare de vieille roche, brutal, farouche,
affreux à voir , et plein de mépris pour les mollesses
de l'Europe centrale. Nicolas tient de l'un et de l'autre,
avec la figure d'Alexandre et l'âme de Constantin, gra
cieux par occasion , sauvage par nature, gentilhomme
— 167 —
quand il s'observe, mal appris quand il s'emporte, per
fide surtout alors qu'il prend des airs de candeur, et
nourrissant les vieux préjugés nationaux, tout en affi
chant des prétentions de réformateur.
Les mêmes oppositions se continuent aujourd'hui
parmi les enfants de Nicolas. L'héritier présomptif,
Alexandre, est un Allemand pacifique; lepuinc, Constan
tin, est un Tartare emporté ; l'un est ami des arts et de la
civilisation ; l'autre ne rêve que combats , et se croit ap
pelé par son nom à prendre Constantinople.
Ces contrastes, qui se résument dans la famille impé
riale, se rencontrent à tous les degrés dans le personnel
diplomatique. Mais là, c'est un calcul du Czar; il y tient
en réserve des hommes pour toutes les circonstances;
jouant lui-même plusieurs rôles , il lui faut plusieurs
masques, et selon qu'il a besoin de menacer ou de fein
dre, d'opprimer ou de séduire, il envoie au dehors un
Moscovite ou un Allemand, un Tartare ou un Russe ger
manisé, un Menschikoff ou un Nesselrode. Dans le com
mencement de l'occupation des principautés moldo-va-
laques, en 1828, il fait agir l'élément barbare, la force et
la terreur ; Zeltouchine le représente dignement. Mais
lorsqu'après la paix , il veut ramener les cœurs par les
séductions d'une législation nouvelle et d'une adminis
tration régulière , il confie le rôle de protecteur au gé
néral Kisseleff, et jamais choix plus habile ne fut fait
pour endormir les colères et masquer la tyrannie.
M. de Kisseleff, avec toutes les formes extérieures de
la bienveillance et du savoir-vivre, fit preuve de» talents
réels de l'administrateur consommé. Affable à tous, mais
ferme dans le commandement, n'ôtant rien à la force de
— 168 —
l'autorité, mais en dissimulant les rigueurs, il apportait
tout d'abord par ses qualités extérieures un grand soula
gement aux esprits ; car il était dans un pays qui n'avait
connu le pouvoir que par les côtés oppressifs , jamais
par les côtés utiles.
Les améliorations matérielles introduites par M. de
Kisseleff, furent de véritables bienfaits : organisation des
tribunaux, des écoles, de la milice, des magasins de ré
serve, fondation du port d'Ibraïla, transformation en villes
des citadelles du Danube , développement de l'agricul
ture, tout annonça chez lui le désir sincère de donner à
ce beau pays un bien-être inaccoutumé. Il avait pour
mission de gagner les Moldo-Valaques ; il se prit lui-même
à les aimer. Attaché à son œuvre, il en fit sa joie et son
orgueil , et trouva dans la reconnaissance générale une
digne récompense. Ces bienfaits extérieurs étaient d'ail
leurs autorisés par Saint-Pétersbourg. On réservait les
piéges pour le réglement organique, et l'on ne pouvait
avoir de meilleur instrument pour tromper, que l'homme
qui avait su se concilier les cœurs.
Le comité de rédaction du règlement organique avait
repris , le 29 juillet 1829 , ses travaux interrompus, Le
consul russe Minziaki en usurpa la présidence, afin qu'il
fût bien avéré que la Russie voulait être maîtresse des
délibérations. Cela ne suffisait pas. Chacun des articles
dût être communiqué au cabinet de Saint-Pétersbourg,
qui les renvoyait amendés , mutilés, transformés, et les
mettait en opposition directe avec les lois fondamentales du
pays , avec l'esprit et la lettre des traités. C'était là le
pouvoir constituant rendu au pays. La constitution se
faisait par courriers , et la pensée nationale était dictée
— 169 —
sur les bords de la Newa. Avec ces allées et ces venues,
L'enfantement du règlement organique était sinon très
pénible, au moins très lent. L'arrivée du général Kisse-
leff, au mois de novembre, eut pour premier avantage
d'abréger les délais. Ses pouvoirs étant illimités , les
rapports avec la puissance garante devinrent plus directs,
le travail mis en œuvre par lui, sans intermédiaire,
fut promptement achevé, et une assemblée générale ex
traordinaire des deux provinces fut convoquée , non
pour discuter, mais pour approuver.
De tout temps , le président légitime de l'assemblée
avait été le métropolitain. Mais le métropolitain Gré
goire était en exil. Ce fut une occasion de jeter un ou
trageant défi à tous les souvenirs , à tous les sentiments
nationaux. M. de Kisseleflf nomma président le consul
russe Minziaki. La soumission des boyars était dès le
début mise à l'épreuve; en subissant cette première
honte, il ne leur restait plus qu'à tout accepter.
Quelques-uns seulement firent acte de courage. Le
plus jeune des boyars , J. Yacaresco , protesta haute
ment contre cette façon d'assemblée nationale , qui n'a
vait pas, pour la diriger, son président légal, le métropo
litain. Il fut aussitôt livré à des juges militaires. Chacun
s'attendait à le voir fusiller; mais M. de Kisseleff jugea
prudemment qu'un sacrifice sanglant pouvait être nui
sible à la politique du Czar. Dans sa haute clémence, il
se contenta d'exiler de la capitale le boyar insurgé.
D'autres cependant , parmi les vieux boyars , s'asso
cièrent à la protestation , le ban G. Balaceano , le logo-
thète Campiniano,le banVacaresco, etlevornic D.Chry-
soscoleo Buzoiano. «Mais, dit M. Héliade, par un de ces
- 170 —
miracles qui viennent quelquefois très à propos, tous
quatre moururent dans la même semaine, avant la clô
ture de l'assemblée générale : ce n'est pas sans raison
que l'empereur Nicolas proclame dans tous ses mani
festes que Dieu est avec lui (1). »
Ces avertissements d'en haut aussi bien que les me
naces d'ici-bas assouplirent les esprits. Et cependant ,
même avec une assemblée aussi complaisante, M. deKisse-
leffusa d'une indigne surpercherie, en introduisant sub
repticement un article qui n'avait été communiqué à
aucun des signataires. Voici comment M. Héliade raconte
une fraude qui constitue un faux en écriture publique :
« Les livres illustrés se terminent , comme chacun
sait , de manière à n'avoir pas la dernière ligne au bas
de la dernière page. L'avant-dernier article devait laisser,
selon toutes les régies, le quart final de la page blanche;
et comme les 190 signatures des membres de l'assem
blée ne pouvaient entrer dans ce dernier quart, M. le pré
sident Minziaki s'adressa aux représentants du pays :
« Archondas, dit-il , ayez la bonté d'apposer vos signa-
» turcs sur la page suivante ; car vous voyez bien qu'il
» n'y a pas de place au bas de celle-ci. » C'était une rai
son très naturelle, et les bons boyars, l'un après l'autre,
apposèrent leurs signatures, suivant tous les droits de la
hiérarchie, sur la page suivante.
» L'assemblée fut close; le règlement, relié en ar
gent et en or, déposé dans les archives; mais la même
main, qui avait si bien calligraphié le livre d'or, s'intro
duisit dans l'ombre des archives, et ajouta sur le dernier

(!) Le Protectorat du Caar, p. 22.


- M -
quart de la dernière page un seul article, très petit,
l'article qui ravit au pays le droit d'autonomie (1). »
En effet , cet article portait qu'aucune loi votée par
l'assemblée et confirmée par le prince, ne pourrait être
promulguée, si elle n'était préalablement approuvée par
la cour protectrice.
C'était rendre le pouvoir législatif illusoire , et faire
de toutes les assemblées futures des vassales de Saint-
Pétersbourg. Ce droit d'autonomie, tant de fois invo
qué, disparaissait devant l'œuvre d'un faussaire. Digne
conquête du Czar, touchant exemple de la morale mos
covite.
Nous verrons plus tard comment la Russie fit consa
crer ouvertement sa fraude, et comment la Turquie l'aida
Je ses lâches complaisances, trahissant ses propres droits
avec ceux des Roumains.
Du reste, tout eBt tromperie dans cette prétendue con
stitution. On annonce que le droit de nommer les princes
est rendu à la nation , et au lieu d'appeler à l'élection,
comme autrefois, le pays tout entier, ou au moins une
représentation sérieuse , on limite l'assemblée générale
extraordinaire à cent quatre-vingt-dix électeurs en Vala-
quie, à cent trente-deux en Moldavie. Et encore sur ce
nomhre, dans la première province, il y a cent soixante-
trois boyars et vingt-sept députés du commerce ; dans la
seconde cent onze boyars et vingt-un députés du com
merce. Cette vainc représentation du tiers état est une
véritable fiction.
Ajoutons que, depuis C3 fameux règlement, il y a eu

(1) Le PioT.torat du Czar, p. 22.


- 172 -
cinq changements de princes, et qu'une seule fois, en
1842, l'assemblée a usé du droit d'élection. Les quatre
autres nominations ont été faites, en violation du règle
ment, par les deux cours, c'est-à-dire par la Russie dic
tant son choix à Constantinople.
L'assemblée générale extraordinaire, convoquée pour
nommer le hospodar, est dissoute aussitôt après l'élection ;
alors intervient l'assemblée générale ordinaire, qui se
réunit tous les ans, et, à l'instar de nos parlements, vote
les lois et les impôts, et contrôle le gouvernement du
prince.

Mais dans ce parlement, plus de trace du tiers-état.


Quarante-trois députés représentent la Valaquie, qua
rante la Moldavie, et tous doivent être choisis parmi les
boyars. Or, sur les quarante-trois députés de la Valaquie,
vingt doivent être élus par les boyars de première classe et
choisis exclusivement parmi eux; en outre, quatre autres
députés, pris dans le clergé, siégent à vie, l'un comme
archevêque métropolitain et président de l'assemblée, les
trois autres comme évêques diocésains ; il résulte de cette
disposition que sur quarante-trois membres, vingt-qua
tre, c'est-à-dire lamajorité, ne représentent que les grands
boyars. Or, ceux-ci dans la Valaquie, sont au nombre
seulement de soixante-dix. Les dix-neuf autres députés
doivent être nommés par les deux mille électeurs qui
forment la masse des boyars de seconde classe. En Mol
davie, le système est le même, avec un peu moins d'ini
quité, parce qu'il s'y trouve trois cents grands boyars au
lieu de soixante-dix.
Mais, c'est surtout dans la définition des pouvoir." de
l'assemblée et des prérogatives des hospodars, que la
Russie a placé les piéges inévitables.
D'un côté , l'assemblée est « toute-puissante et souve
raine, votant les lois et les impôts, discutant et approu
vant les contrats de la ferme générale des impôts, veil
lant à la conservation des propriétés publiques, à l'en
couragement de l'agriculture et de l'industrie, réglant
tout ce qui est relatif à l'encouragement et à la facilité
du commerce, et réunissant enfin le pouvoir législatif au
pouvoir administratif. »
De l'autre côté, le règlement ajoute : «les attributions
de l'assemblée générale ne pourront, dans aucun cas,
entraver l'exercice du pouvoir souverain, administratif
et conservateur du bon ordre et de la tranquillité publi
que, qui est dévolu au prince. »
Ainsi, l'on met face à face deux pouvoirs souverains,
mal définis, fortifiés l'un contre l'autre par le texte de
la loi non moins que par ses réticences , gouvernant
tous deux, ou plutôt incapables de gouverner; car ils
s'excluent mutuellement par des droits égaux. C'est la
collision devenue obligatoire, la discorde en perma
nence, le litige perpétuel appelant un juge.
Et c'est là ce qui est prévu ; car le juge sera le seul
souverain, et le juge est à Saint-Pétersbourg.
«En cas de sédition dans l'assemblée, dit l'art. 53,
le bospodar la proroge, et fait son rapport à la Sublime
Porte et à la cour protectrice, en sollicitant l'autorisa
tion de pouvoir convoquer une autre assemblée géné
rale. »
Voilà pour le recours du prince. Voici pour l'assem
blée :
— 174 —
Art. 54. L'assemblée généraleordinaire aie droit d'ex
poser , par des annphorai (rapports) adressés au prince,
les griefs et les doléances du pays, et même, en cas de
besoin, de les porter à la connaissance supérieure, en dé
signant les moyens les plus propices pour leur redresse
ment.
On comprend combien il est facile pour le prince de
trouver un cas de sédition dans l'assemblée ; combien il
est facile pour l'assemblée de trouver un motif de griefs
contre le prince ; combien, par conséquent, l'appel à la
connaissance supérieure doit trouver d'occasions. Aussi,
peut-on affirmer que depuis le règlement organique, la
Russie régne en souveraine dans les principautés moldo-
valaques. La présence ou l'absence de ses troupes n'est
qu'une modification de formes dans l'exercice de sa sou
veraineté, tantôt brutale, tantôt bypocrite ; il y a même
pour les Roumains cet avantage dans l'occupation mili
taire, qu'elle faitouvrir les yeux aux aveugles del'Occiden t.
En signalant les déceptions du réglement organique,
M. Saint-Marc Girardin ajoute : « Le règlement organi
que n'a jamais été qu'un papier, et n'est guère plus qu'un
souvenir (1).» Trop heureux les Roumains si le spirituel
écrivain disait vrai ! Sans doute pour les bienfaits qu'il
promet, le réglement n'est qu'un papier ; mais pour le
mal qu'il consacre, c'est un monument de bronze.
Veut-on un nouvel exemple de la perfidie avec laquelle
la Russie sait dissimuler, sous des apparences d'améliora.
tion, des combinaisons toutes à son profit. Sous prétexte
de pourvoir aux éventualités malheureuses, le réglement

(1) Souvenirs dp voyage, t. I", p. 599.


— 175 —
ordonne qu'il y ait toujours des provisions de maïs en
dépôt dans les magasins des villages, de sorte que la tota
lité des réserves forme au moins quatre millions d'hec
tolitres. Qui n'admirerait cette paternelle prévoyance en
faveur du pauvre paysan ? Mais ce n'est au fond qu'une
prévoyance en faveur du soldat russe. Car à chaque occu
pation militaire, et elles sont fréquentes, l'armée envahis
sante trouve des magasins tout garnis , et vil pendant
plusieurs mois sur la réserve du paysan.
Chaque article du règlement, chaque ligne est une
embûche, et les belles manières de M. de Kisseleff ont
mieux réussi à enchaîner le pays que toutes les brutalités
des Turcs. Seulement il a couvert les chaînes de fleurs.
Que pouvaient d'ailleurs sur lui les plaintes des patriotes?
n'avait-il pas pour lui les suffrages des salons de Bu-
charest ?
Enfin, comme dernier complément à l'usurpation mos
covite, il introduisit dans le préambule du réglement le
droit de protection. Chaque progrès d'une politique astu
cieuse se révèle par une nouvelle formule : d'abord , la
remontrance, puis la surveillance, en troisième lieu la
garantie, enfin le protectorat ; plus le mot est sympa
thique, plus la chaîne s'allourdit.
La Porte, d'ailleurs, est impuissante à défendre ses
propres droits. Invitée à reconnaître la constitution nou
velle, elle la sanctionne par le traité de Saint-Péters
bourg, en date du 29 janvier 1834, et, par ce même
traité, le suzerain et le protecteur commencent par vio
ler la constitution dans son article le plus essentiel. Il
est décidé entre eux que leshospodars seront nommés de
gré à gré par les deux cours; il est vrai qu'ils ajoutent
- 176 -
que c'est pour cette foh-ci seulement et comme un cas tout
particulier. Mais la suite prouvera que cette fois ne sera
pas la seule, et que le cas tout particulier pourra se gé
néraliser. Il est bon d'ailleurs d'apprendre aux Roumains,
dès le principe, qu'on peut transiger avec la constitution,
et qu'ils ne doivent pas prendre trop au sérieux leura
droits électoraux.
Le traité cependant resta quelque temps secret, et la
Russie invita les boyars des deux principautés à dresser
les listes de candidats, comme pour une élection. Alors
s'agitèrent les ambitions et s'ourdirent les intrigues. Il
n'y eut pas un grand boyar qui n'aspirât au trône. Les
promesses et les menaces furent mises en jeu ; on fit ap
pel aux passions, aux faiblesses, aux sympathies, aux
souvenirs, et la corruption électorale s'exerça sous toutes
les formes.
Pendant que chacun était ainsi en quête de voix et
de partisans, dans l'attente de l'assemblée qui devait
élire, Constantinople et Saint-Pétersbourg débattaient
leurs choix. La Porte se montrait de facile composition,
et acceptait tout d'abord pour laValaquie AlexandreGinka
qui lui était présenté par la Russie; mais celle-ci rejetait
Michel Stourdza, présenté par la Porte pour la Moldavie.
Le Czar ne voulait pas de partage d'influence. Cette ar
rogante prétention réveilla l'énergie du Sultan ; il déclara
que si son candidat n'était pas admis, il publierait un
manifeste à l'Europe pour exposer la conduite ambitieuse
de la Russie. Celle-ci céda enfin à la crainte d'un éclat.
Depuis quelque temps d'ailleurs l'Angleterre insistait vi
vement sur l'évacuation des principautés, et il venait de
se passer de graves événements, qui avaient changé Pat
tiiude du Czar vis-à-vis de la Turquie, et converti en
alliance intime de longues hostilités.
Le plus puissant vassal de la Porte , Mehemed-Ali ,
pacha d'Égypte , était en guerre ouverte avec le Sultan.
Ses armées, mieux aguerries, marchaient de succès en
succès, sous la conduite de son fils Ibrahim et d'un offi
cier français, Soliman Selves. La réduction successive
de Gaza, Jaffa, Beyrouth , TripoK, Jérusalem et Saint-
Jean-d'Acre, le rendait maître de la Palestine et du Li
ban; la chute d'Alep, d'Aintab , de Tarsous, lui ouvrait
la Syrie. Les deux combats d'Emesse et de Beylan, livrés
le 9 et le 30 juillet 1832, avaient constaté la supériorité
des troupes égyptiennes. Peu après, Ibrahim fran
chissait le Taurus, pénétrait dans l'Anatolie , et s'empa-1
rait de Konieh. Ce fut dans les plaines de cette ville
qu'il se rencontra, le 21 décembre, avec l'armée du
grand-visir Reschid-Mehemet. Un nouveau triomphe,
plus éclatant que les premiers, conduisit Ibrahim à Ku-
tayeh. Cinquante lieues seulement le séparaient de Con-
stantinople.
La situation paraissait désespérée. D'un côté , les
Égyptiens, excités par un double triomphe, de l'autre les
populations de l'Asie Mineure en insurrection, enfin
Constantinople travaillé par le vieux parti musulman
qu'avait irrité la réforme ; toutétait péril pour le Sultan,
battu à l'extérieur, menacé à l'intérieur. L'occasion était
heureuse pour la Russie. Depuis le commencement des
hostilités, elle faisait offre de son assistance, et pressait
le Sultan d'accepter l'appui de ses troupes et de ses tré
sors. La vieille politique du protectorat devenait appli
cable à la Turquie épuisée. Une usurpation violente
12
— 178 —
n'eût pas d'ailleurs été permise par les cabinets de l'Eu
rope, et il y avait plus à gagner par une habile tutelle.
Le Sultan, néanmoins, en comprenait tous les dangers.
Mais dans l'extrémité où il était réduit , il aima mieux se
livrera un rival qu'à un vassal, et, à l'insu du divan, il
implora secrètement les secours de la Russie. LeCzar,
trop heureux de se voir introduit au cœur de l'empire
par la main même du Sultan, s'empressa de mettre en
mouvement une flotte et une armée : celle-ci devait cam
per à deux pas de Constantinople, celle-là jeter l'ancre
dans le Bosphore.
A la nouvelle de celte menaçante intervention, les
puissances occidentales se réveillèrent de leur léthargie.
Le chargé d'affaires de la France, M. de Varennes, s'a
dressa au divan, lui démontra les périls d'une tutelle ar
mée, et, secondé par Khosrew-Pacha, il décida le Sultan
à revenir sur un acte de faiblesse qui devait le perdre.
Les secours de la Russie furent en conséquence offi -
ciellement contremandés , et, des deux parts , au Caire
et à Constantinople , on accepta la médiation de la
France.
Les négociations furent difficiles. Le sultan Mahmoud
ne voulait céder au vainqueur que la ville et le territoire
de Saint-Jean-d'Acre; Mehemed-Ali réclamait toute la
Syrie et le district d'Adana. D'un autre côté, le Czar fu
rieux de voir échapper sa proie, encourageait la résistance
du Sultan et les prétentions du pacha, et rendait impos
sible tout accord. En même temps, sans tenir compte
des contre-ordres , il pressait la marche de ses batail
lons : bientôt seize mille hommes de ses meilleures
troupes se concentraient à Unkiar-Skélessi, et la flotte de
- iVJ -
Sébastopol , composée de cinq vaisseaux et de sept fré
gates, jetait l'ancre à la pointe du Sérail.
Depuis deux jours seulement, l'amiral Roussin , am
bassadeur de France, était arrivé à Constantinople. Il fit
entendre aussitôt d'énergiques protestations, déclarant
au divan qu'il ne débarquerait ses bagages qu'après
qu'on aurait notifié à la flotte russe l'ordre de se retirer.
Le Sultan se trouvait dans un embarras extrême. D'un
côté, l'attitude vigoureuse de l'ambassadeur le rassurait
contre les Russes, mais la France appuyait les prétentions
de Mehemed-Ali; d'un autre côté, l'intervention active
du Czar l'effrayait, mais les Russes l'encourageaient à se
refuser aux exigences d'un insolent vassal. Dans ce di
lemme embarrassant, il voulut se sauver, à la manière
des faibles , par de doubles ménagements. Pour satis
faire la France, il obtint la retraite des Russes; et, pouf
s'attacher les Russes, il signa, le 8 janvier 1833, le traité
d'Unkiar-Skélessi, par lequel la Porte ottomane s'obli
geait à ne laisser pénétrer dans le Bospbore aucun vais*
seau étranger, et à ne recourir, à l'avenir, à d'autre inter
vention morale ou militaire qu'à celle de la Russie. Le
Czar gagnait à ce traité plus qu'il n'aurait osé espérer
après plusieurs victoires. Il était enfin revêtu de ce baut
protectorat, instrument invariable, mais toujours efficace,
de sa politique extérieure. Le Sultan n'était plus désor
mais qu'un préposé à la garde des clefs de sa maison.
De vives rumeurs accueillirent en Europe le traité
d'Unkiar-Skélessi. La France et l'Autriche protestèrent;
mais la protestation est l'arme des timides, et le Czar ne
s'en émut guère. L'Angleterre, plusaudacieuso, proposa
à la France de réunir les flottes des deux pays, de forcer
le détroit des Dardanelles, et d'aller sous les murs de
ConstantinoplecontraindrelaPorte et la Russie à déchirer
le traité. Ces moyens énergiques convenaient peu à la po
litique de Louis-Philippe ; les embarras de la négociation
tureo-égyptienne suffisaient à la mesure de ses forces.
C'était beaucoup d'ailleurs que la Russie, contente de ce
qu'elle avait obtenu, cessât de faire obstacle à la paix.
La convention de Kutayeh, signée dans le courant d'a
vril 1833, consacra l'adjonction de la Syrie et du district
d'Adana au gouvernement du vice-roi d'Egypte. Toutes
les provinces de langue arabe furent arrachées à l'auto
rité directe de la Sublime-Porte ; et comme les Grecs de
l'Attique et du Péloponèse, les Arabes de l'Egypte, de la
Syrie et de la Péninsule reconquirent leur nationa
lité. Les puissances occidentales travaillaient de concert
au démembrement de l'empire Ottoman ; la Russie seule
devait avoir le bénéfice de toutes les insurrections.
Aussi, pour regagner la confiance de l'Europe qu'elle
a dupée , de la Turquie qu'elle tient sous ses pieds,
consent-elle enfin à l'évacuation des principautés. Long
temps on avait fait espérer auxMoldo-Valaques le départ
des troupes, longtemps ils l'avaient espéré en vain. Un
paysan moldave disait à son boyar , en parlant des
Russes : « Je les vois aller , venir et se tourner le dos
»les uns aux autres, comme on fait à la danse. Pour
» qu'ils partent, il faut qu'ils nous tournent le dos tous
» à la fois (1). »
Enfin ils partirent au mois d'octobre 1834, et avec
eux partit M. de Kissoleff, accompagné des vœux de tous

(1) M. Saint - Marc Girardin , Souvenirs de voyages.


— 181 —
les boyars courtisans, et surtout des regrets des boya-
resses désolées. Un si charmant cavalier ne pouvait
se remplacer, et ces dames eussent volontiers prolongé
les douceurs de l'occupation.
Lui-même n'abandonnait qu'à contre-cœur un pays
où il avait, pendant plus de cinq ans, gouverné en véri
table souverain. Il s'était si bien habitué à la domination,
qu'à peine avait-il songé que son pouvoir aurait un
terme. On assure même qu'il s'était bercé de hautes espé
rances, en méditant la conversion des principautés en
un grand-duché de Dacie, dont la couronne n'aurait pu
être disputée au bienfaiteur de la Moldo-Valaquie. Mais
ces rêves n'entraient pas dans les calculs de l'autocrate.
Il avait bien été question à Saint-Pétersbourg de la
réunion des deux principautés en un seul État, mais ce
n'était pas pour en faire le profit de M. de Kisseleff. La
proie était assez belle pour un membre quelconque de la
famille impériale. Le comité du règlement organique fut
donc chargé de rédiger un projet de réunion. Le comité
y mit une complaisance empressée ; seulement il se per
mit, par exception, d'avoir une idée non communiquée,
en insérant une clause qui, à l'imitation de ce qui s'était
fait en Grèce, excluait du trône en perspective les prin
ces des maisons régnantes de Turquie, d'Autriche et de
Russie (1). En même temps, comme pour se faire par
donner cette audace, le comité proposait un prince de la
maison d'Oldenbourg, alliée, comme on le sait, à la fa
mille impériale de Russie. Mais aux yeux du Czar, l'im
pertinence de la première clause effaçait le mérite de

(lj M. Sainl-Marc Girardin, Souvenirs de voyages, t. I, p. 302.


— 182 —
la seconde. Un si mauvais exemple d'indépendance ne
pouvait se tolérer; le Czar rejeta ce qui était offert, en
dépit de ce qui était refusé, et il ne fut plus question ni
de la réunion des principautés, ni de l'introduction d'un
prince étranger.
D'ailleurs, à vrai dire, le Czar n'avait pas grand souci
de se mettre en brouille avec l'Europe par une prise
de possession hautement avouée. Sa pensée se trouve
révélée dans une dépêche de M. de Nesselrode : o Nous
» pouvions, écrit-il, garder les principautés en 1831. Mais
» c'eût été réveiller les susceptibilités de l'Occident. En
> leur laissant un semblant d'indépendance , nous en
» sommes bien plus effectivement maîtres, soit en guerre,
• soit en paix. »
M. de Kisseleff, avant son départ, comme pour té
moigner son intérêt aux nouveaux hospodars, avait eu
soin de leur laisser, à titre d'aides-de-camp, plusieurs de
ses officiers, comme autant d'appuis , ou plutôt comme
autant de surveillants. En même temps, il livrait à ses
créatures les principaux emplois, imposant comme
chargés d'affaires des hospodars à Constantinople, deux
Phanariotes éprouvés, Aristarchi pour la Valaquie, Vogo.
ridés pour la Moldavie. Les plaintes des Roumains devant
passer par leur bouche, il était certain que jamais elles no
seraient entendues de la Porte. Un autre Phanariote, non
moins zélé , Mavros , fut nommé inspecteur général des
quarantaines, sur tout le littoral. Sa véritable mission
était de conduire les intrigues intérieures. Dans la milice
valaque, M. de Kisseleff imposa comme chefs Odobesco,
Garbaski, Banow, et pour officiers subalternes, des russes
ou des créatures russes. Enfin, le baron Rukmann, con
— 183 -
sul général de Russie, était muni de pouvoirs étendus, qui
devaient le rendre maître de l'administration intérieure,
et mettre à sa discrétion tous les emplois publics.
Ainsi enchaînés, circonvenus, placés sous la domina
tion du consul russe', sous la dépendance de fonction
naires russes, les hospodars, sans liberté dans leurs
mouvements, dans leurs actes, dans leur volonté, ne
pouvaient être que les instruments aveugles de la puis
sance protectrice.
On comptait surtout sur Alexandre Ghika, nommé par
l'influence moscovite. De bienveillantes insinuations l'in
vitaient à craindre l'indiscipline des Roumains peu accou
tumés aux institutions représentatives. Si, d'accord avec
l'assemblée, il voulait seulement demander au généreux
protecteur deux divisions de troupes , on s'offrait de le
garantir contre tout trouble intérieur. Ghika ne se laissa
pas prendre au piége. Déjà sa puissance était assez
amoindrie par la présence du consul russe; que devien
drait-elle au milieu de vingt-quatre mille baïonnettes
tutélaires ? Avec tous les témoignages du plus profond
respect, il repoussa la proposition bienveillante du pa
ternel empereur, déclarant que les esprits étaient assez
calmes pour lui permettre de prendre sous sa responsa
bilité la paix intérieure. Le cabinet de Saint-Pétersbourg
s'indigna de cette profonde ingratitude ; on ne l'avait
pas fait prince pour donner aux Roumains des exemples
d'indépendance.
Dès-lors, la perte d'Alexandre Ghika fut résolue. Mais
ce n'est pas à découvert, ce n'est pas ostensiblement par
la Russie qu'il doit être frappé : la Russie n'use de vio
lence que dans les occupations militaires ; quand elle est
— 184 -
'protectrice, elle a pour armes les embûches. Ghika s'est
montré gardien des intérêts du pays, il faut qu'il soit
compromis aux yeux du pays ; il a protégé les droits na
tionaux , il faut qu'il succombe sous une opposition na
tionale. Tel est le plan tracé avec une perfide habileté
par le consul Rukmann.
Les moyens d'intrigue et de corruption ne lui font pas
défaut. Armé des priviléges du protectorat, il impose au
prince les choix de la Russie pour toute fonction impor
tante, et accuse la mauvaise volonté du prince auprès
de ceux qui sont écartés. Les candidats heureux gar
dent leur reconnaissance pour le consul ; les candidats
malheureux leurs rancunes pour le hospodar. Toute
récompense envers un fonctionnaire zélé, toute puni
tion d'un prévaricateur , rencontre pour obstacle la
main du consul russe, et le consul fait accuser par ses
créatures ou l'ingratitude de Ghika ou sa faiblesse. Lea
boyars viennent en aide aux intrigues moscovites. Les
charges publiques leur sont réservées, mais ces char
ges sont amovibles , triennales et généralement mar
chandées et vendues. C'est dans les antichambres du
consulat russe que se pressent les compétiteurs et les ri
vaux, les dénonciateurs et les dénoncés. Ceux qui sont
en fonction, ceux qui sont en expectative, ceux qui
triomphent, ceux qui sollicitent, ceux qui se plaignent,
tous s'adressent à Rukmann. Rukmann devient l'ar
bitre des mécontentements contre le prince. Celui-ci,
pour se défendre, accourt au même tribunal. Boyars et
hospodars abdiquent entre les mains des Russes; l'auto
nomie n'est plus qu'une insignifiante formule à l'usage
des vanités aveugles,
— 185 —
Hâtons—nous toutefois de le dire ; il restait encore des
esprits généreux, de sincères patriotes qui rougissaient
de ces abaissements, et formaient, au dedans et au dehors
de l'assemblée, une opposition énergique, décidée à com
battre l'influence étrangère, et à demander compte au
prince de ses compromettantes faiblesses. On rendait
justice aux bonnes qualités, aux bonnes intentions d'A
lexandre Ghika ; mais on lui demandait plus d'énergie, et
un meilleur soin de sa dignité.
La présence d'un parti national, hardi, entreprenant,
comptant des noms illustres dans la boyarie , Campi-
niano, Rosetti, Cantacuzène, et des hommes célèbres
dans les lettres, Hèliade et Aristias, ne devait pas être
vue de bon œil par le consul dominateur. Mais un diplo
mate russe sait tirer parti de ce qu'il ne peut empêcher.
L'opposition nationale pouvait devenir un bon instru
ment pour combattre le hospodar. Rukmann sut habi
lement circonvenir l'honnête Campiniano, s'associa à ses
indignations contre un système de faiblesse et de corrup
tion, lui promit secrètement son appui pour la répres
sion des abus, et le lança sur la brèche où l'opposition
entière le suivit avec une aveugle bonne foi.
En même temps Rukmann encourageait le hospodar
à faire justice d'une opposition tiacassière, qui avilissait
l'autorité, et méconnaissait les bienfaits de la puissance
protectrice. Ghika eut la maladresse de donner dans le
piége. Par un acte officiel, il dénonce à l'assemblée les
opposants comme des perturbateurs du repos public,
invitant celle-ci à ne plus se laisser guider dorénavant par
leurs conseils, et enjoignant au président d'extirper de la
phambre cet esprit dangereux, contre lequel il se verra
- 186 —
forcé de sévir. Ces vaines menaces furent accueillies
comme elles le méritaient ; dans une protestation éner
gique la chambre reprocha au prince la nonchalance et
l'incapacité de ses ministres (1).
Ce premier échec déconsidérait le hospodar. Rukmann
lui en préparait un plus éclatant. Au commencement
de 1837, l'assemblée avait été renouvelée par les élec
tions, et l'opposition était revenue plus forte et plus com
pacte. Le prince affaibli avait besoin d'agir avec une
excessive réserve ; le consul le poussa à d'extrêmes té
mérités.

(1) M. Vaillant, La Romanie.


CHAPITRE IX.

Le consul russe Rukraann fait consacrer par l'assemblée l'article


frauduleusement introduit dans le règlement organique, — Im
pulsion nouvelle donnée à la littérature nationale. — Intrigues de
Rukmann. —Il se compromet par un mariage valaque — Sa mort.
-—La France envoie un agent politique à Bucharest. — M. Bille-
cocq, consul général. — M. Guizot et madame de Liéven. —
^Daschkoff, consul de Russie. — Complots russes. — Affaire
d'ibraïla. — Bibesco et Stirbey. — Complot imaginé par Dasch-
koff et Bibesco pour perdre Héliade. — Le couvent de Cernica.
>— La Serbie et le prince Milosch. — Conférences nocturnes de
Milosch avec le consul français. — Chute d'Alex, Ghika,

On n'a pas oublié l'article glissé subrepticement à la


fin du règlement organique : la Russie voulut donner à
la supercherie une sanction de légalité. Ce n'est pas
qu'elle eût des scrupules ; mais il suffisait d'un homme
énergique, pour arguer de faux la clause la plus impor
tante du règlement ; une pareille discussion devait être
évitée.
Le consul ordonna donc à Ghika de faire consacrer
l'article par l'assemblée. Cette manœuvre avait un double
avantage: si le hospodar réussissait, la Russie arrivait
à ses fins ; s'il échouait, il était de nouveau compromis ;
enfin, soit qu'il réussit, soit qu'il échouât, il se perdait
aux yeux du parti national, qui ne devait lui pardonner
ni un succès, ni l'odieux d'une tentative.
D'un autre côté, l'opposition nationale devenait assez
sérieuse, pour inquiéter le protectorat. Afin d'avoir occa
sion de frapper, il fallait la pousser à d'érergiques dé
monstrations. Dans ce dédale d'intrigues , Rukmann
excitait les opposants, échauffait Ghika, soufflait la dis
— 188 —
corde, attentif à se ménager tous les profits de la lutte, et
bien décidé à punir et l'opposition formée par lui, et le
prince dont il faisait un instrument.
Alexandre Ghika avait la conscience de sa triste posi
tion, d'autant plus malheureux qu'avec le désir de rele
ver la nation, il n'avait pas le courage de se refuser à
son abaissement. Ne sachant ni se rallier au parti natio
nal qu'il aimait, ni résister au consul qu'il détestait, éga
lement faible pour le bien comme pour le mal , il entra
dans un système de ménagements et de compromis,
blessant pour tous les partis, et provoqua les colères des
uns par son audace, des autres par son impuissance.
Ses malheureuses complaisances lui valurent une
double disgrâce. Accablé par les boyars qui rejetèrent
l'article d'une voix presque unanime, accusé de conni
vence avec l'opposition par le consul irrité, il portait la
peine de ses mauvaises actions et de ses bons sentiments.
Rukmann n'avait pas attendu de l'assemblée une aussi
fière attitude. En introduisant dans le règlement orga
nique une ombre de représentation nationale, la Russie
n'entendait pas rencontrer l'esprit d'indépendance. Elle
faisait grand bruit de ses bienfaits, mais à condition
qu'on n'en userait pas ; et lorsqu'elle accordait une poi
gnée de représentants à la Moldo-Valaquie, c'était pour
donner à ses propres décisions une apparence de sanction
nationale, non pour laisser à la nation un droit de libre
arbitre. Elle avait stipulé le mensonge et elle recueillait
la vérité. Un tel mécompte ne pouvait être toléré.
Il ne restait plus à Rukmann que les ressources de la
violence; mais le rusé diplomate n'en voulait pas laisser
l'odieux à son gouvernement. La Sublime-Porte était là
— 189 —
sous sa main, docile instrument, toujours plus complai
sant après des intermittences d'énergie. Rukmann se
rendit à Constantinople, solliciteur impérieux, qui ne
faisait pas de différence entre demander et commander.
Le Divan consentit à tout, sacrifia ses propres droits avec
ceux des Valaques, et Rukmann revint à Bucharest, por
teur d'un firman qui prescrivait l'insertion au règle
ment de l'article contesté, et enjoignait au prince et aux
boyars d'y apposer leur signature.
Malgré l'affaissement des esprits, la séance du 15 mai
1838, où les boyars étaient convoqués pour obéir aux
ordres du Sultan, présenta une scène de douleur. Cam-.
piniano refusa d'y assister ; deux fois avant de signer,
Ghika rejeta la plume ; mais il n'osa persévérer dans ses
refus muets. Les boyars furent entraînés par cet exem
ple de faiblesse : tous étaient consternés ; aucun ne fut
courageux.
Désormais le droit de législation n'appartient plus au
pays qu'avec les restrictions de la domination russe.
Déjà, depuis deux ans, la Moldavie avait fait le même
sacrifice à la peur.
Toutefois, au milieu de ces défaillances , les tradi
tions nationales revivaient dans le mouvement littéraire ,
seule protestation politique qui pût échapper aux cen
sures de l'étranger. La guerre de 1828 et l'occupation
moscovite avaient apporté quelque ralentissement aux
travaux des écrivains nationaux. Mais au retour des
princes indigènes, il y eut un nouvel élan. Constantin
Golesco était mort; d'autres patriotes reprirent son
œuvre. Campiniano, de concert avec Héliade et Aristias,
fonda une société philharmonique pour la création d'un
— 490 —
théâtre national. On ne pouvait débuter que par des tra
ductions; plusieurs jeunes gens reproduisirent les chefs-
d'œuvre de Molière ; Héliade, le Mahomet de Voltaire ;
d'autres, des tragédies d'Alfiéri, des drames de Victor
Hugo et d'Alexandre Dumas. Les solennités théâtrales, où
se reproduisaient en roumain les beautés du génie occi
dental excitaient un juste orgueil dans toutes les classes
de la société ; chaque représentation nouvelle était un
jour de fête, et même les cœurs les plus indifférents se
trouvaient entraînés vers les idées de nationalité, en
reprenant du goût pour la langue nationale.
Le mouvement littéraire était activement secondé par
un Français, qui connaissait mieux la Roumanie et la lit
térature roumaine que pas un des grands boyars. M. Vail
lant, appelé à Bucharest eu 1829, par le grand ban George
Philippesco, avec mission d'organiser l'instruction pu
blique, avait, par contrat passé avec le gouvernement,
pris possession des bâtiments de Saint-Sava pour y
fonder un collège interne. Par ses soins et son intelli
gence , cette institution nationale prit un rapide essor,
et la jeunesse valaque fut initiée aux bienfaits d'une édu
cation nouvelle. M. de Kisselelf lui même avoua publi
quement que nulle part, en Europe, il n'avait vu un col
lège mieux dirigé, un instituteur plus habile.
Mais les mérites mêmes de M. Vaillant furent cause de
sa perte. Les vieux boyars, qui n'avaient d'autres ensei
gnements que les intrigues phanariotes ou moscovites,
regardaient en pitié des études sérieuses, et s'effrayaient
du contraste d'une éducation toute française avec les prin
cipes qui les avaient guidés. L'histoire du pays enseignée
par M. Vaillant, les droits du pays invoqués par lui, la
— 191 —
langue du pays remise en honneur, le sentiment national
réveillé , les théories libérales qui ressortaient de ses
leçons, tout cela faisait l'effet de dangereuses nouveautés.
Russes et Phanariotes agirent auprès du prince. Avec sa
faiblesse ordinaire, Ghikacéda aux obsessions; et M. Vail
lant se vit enlever, en 1834, et la direction du collège et
la chaire de littérature. Entre des mains inhabiles, le
collège de Saint-Sava ne tarda pas à décheoir. C'est ce
que l'on voulait.
M. Vaillant se vengea en poursuivant ses études sur la
langue nationale. En 1836 , il publia nne grammaire
franco-valaque ; en 1838, il donna un spécimen de son
grand dictionnaire, ouvrage qui fait défaut à la langue
roumaine.
Honteuse de la conduite du gouvernement envers un
homme dont les travaux méritaient une tout autre ré
compense, l'assemblée vota, en 1839, une souscription
de cinq cents exemplaires du grand dictionnaire de
M. Vaillant; c'était une subvention de 30,000 piastres,
qui facilitait la publication d'une œuvre nationale. Mais
Rukmann ne permit pas au prince Ghika de donner sa
sanction au vote de la chambre en faveur d'un Français.
Nullement découragé, M. Vaillant n'en continua pas
moins à seconder de ses efforts les écrivains patriotes,
pour le développement de la littérature roumaine.
Les poètes et les savants de la Moldavie, de la Bessa
rabie et de la Transylvanie apportaient aussi leur con- •
cours à l'œuvre de régénération, et l'unité roumaine se
reconstituait par les arts et la science.
Alexandre Ghika, quoiqu'avec une extrême réserve,
encourageait les efforts des écrivains nationaux, plus que


- 192 —
la Russie ne l'aurait voulu. Héliade fut nommé membre
de la curatelle de l'instruction publique et inspecteur gé
néral des écoles ; grâce à la bonne volonté du Hospo-
dar, il réussit à former plus de quatre mille écoles lan-
castériennes dans les villages de la Valaquie. Il fit im
primer les tableaux de l'enseignement mutuel en lettres
latines, et publia un parallélisme entre la langue rou
maine et la langue italienne, démontrant, par cet ou
vrage, qu'il existe plus de différence entre les quatre
dialectes helléniques enseignés par une seule gram
maire, qu'entre l'italien, le roumain, le français et l'es-1-
gagnol. Ces quatre langues, ajoutait-il, ne sont que
quatre dialectes de la langue latine, et pourraient être
apprises avec plus de facilité et de perfection par une
seule grammaire (1).
Les sympathies d'Alexandre Ghika pour les écrivains
nationaux avaient excité les mécontentements de Ruk-
mann. Son échec dans la discussion du règlement les
redoubla. Il eut de nouveau recours à la tactique parle
mentaire, mais à une tactique plus savante et mieux
combinée. Le parti national, éclairé par les évène
ments, n'était plus un docile instrument dans les mains
du consul. Mais pour tenir ce parti en éveil, Rukmann
comptait sur les fautes du prince, sauf à les provoquer
lui-même. 11 lui suffisait donc de laisser agir ces élé
ments d'opposition. Mais il en créait d'autres qui, diri
gés par lui seul, devaient obéir à toutes ses inspirations.
Pendant la dernière occupation, les Russes avaient rap
pelé dans les principautés les familles phanariotes chas-

(I) Mémoire sur l'histoire do la régénération roumaine.


- 493 —
st'es à la défaite d'Ypsilanti. C'étaient pour eux autant
de créatures, pour le pays autant d'agents de troubles.
Les Plianariotes, en effet, rentraient en Moldo-Valaquie
comme dans le domaine de leurs pères ; il semblait que
toutes les grandes fonctions dussent leur appartenir, et
que les indigènes ne fussent que des usurpateurs. Leuf
retour était imposé par la Russie ; leur rentrée dans les
charges pouvait également l'être : ne dissimulant pas
leurs insolentes intrigues pour regagner les positions
perdues, ils se mettaient à la discrétion du consul , et
attendaient de lui la récompense de leurs bons offices.
A côté des alliés grecs, marchaient d'ambitieux boyars,
aspirant à renverser le prince pour le remplacer, concur
rents vaniteux, servant le protectorat moscovite pour y
trouver un appui. Parmi eux, les plus remuants étaient
le ministre de la justice, Stirbey, son frère Georges Bi-
besco, et A. Villara. Enfin venaient les vieux boyars^ fi
dèles à d'antiques illusions sur la mission libératrice du
Czar , ayant foi dans Saint-Pétersbourg , et préférant la
finesse des Russes à la barbarie des Turcs. Ceux-ci for
maient une fraction qu'on appelait le parti des vieux
valaques. Mais comme c'étaient les plus honnêtes parmi
les associés du consul, celui-ci eut l'habileté de faire con
fondre avec eux, sous cette dénomination de vieux vala
ques , et les Grecs ses affidés , et les ambitieux ses com
plices. Le parti national, mieux éclairé, les appelait tous
ensemble Roumano-phanariotes.
Les calculs de Rukmann étaient savamment combinés.
Avec l'opposition intéressée des Roumano-phanariotes, il
ébranlait le hospodar; avec l'opposition désintéressée
du parti national, qu'on appelait aussi le parti des jeûner
13
— 194 —
valaques, il donnait de laforceaux Roumano-phanariotes.
Malheureusement Ghika, frappé des deux côtés, n'eut pas
assez d'énergie pour s'appuyer sur le parti national, qui
seul pouvait le défendre contre les Moscovites ; et, sui
vant une de ces contradictions qui se rencontrent chez
les faibles, il voulut, dans un accès^d'énergie, gouverner
tout seul et affecter la dictature. Puis, reconnaissant son
impuissance, il se laissa imposer le secours des Phana-
riotes, dont il se défiait à bon droit. Le parti national
irrité ne garda plus de mesure, servant sans s'en douter
les projets de Rukmann.
Mais un incident bien étrange vint compromettre le
consul, en offrant à Ghika l'occasion d'une vengeance
tout orientale. Rukmann , déjà vieux , et d'une figure
peu attrayante, se trouva pris d'une folle passion pour
une des plus jolies femmes de fiucharest, madame Glogo-
viano, née Balatchiano. Ce fut bientôt l'histoire de toute
la ville ; et le prince , heureux de surprendre une fai
blesse chez l'adversaire qui lui avait tant fait de mal,
mit tout en œuvre pour la rendre plus éclatante. Encou
rageant avec perfidie la passion du diplomate suranné,
il fit offre de son influence pour obtenir un divorce, qui
devait mettre Rukmann en possession légitime de l'ob
jet de ses vœux. Madame Glogoviano, avec ce sans-façon
de la boyarie qui fait du mariage un contrat rédhibitoire,
se prêtait volontiers à une permutation profitable. Tous
les boyars, comme une troupe d'écoliers qui veulent jouer
un tour à leur maître, se liguèrent pour entraîner Ruk
mann dans le piége. Le pauvre Glogoviano seul, qui
aimait sincèrement sa femme , de laquelle il avait plu
sieurs enfants, s'efforçait d'échapper à un cruel sacrifice.
— I9S —
Mais tout le monde était d'accord pour conspirer contre
lui. L'église même fit apport de son autorité ; par suite
de cet échange habituel de procédés entre Russes et prê
tres grecs, le divorce fut prononcé, et Rukmann condui
sit à l'autel sa facile conquête.
Les déboires, toutefois, ne se firent pas attendre. Ja
loux à l'excès , Rukmann s'effaroucha bientôt, comme
mari, des habitudes de ce milieu social où il s'était con
damné à vivre. On s'aperçut de ses terreurs, on se plut
à les entretenir; et le séjour de Bucharest ne fut plus
pour lui qu'un long supplice et Une ridicule comédie.
Le Czar vint à son aide en l'envoyant à Constantinople
comme chargé d'affaires. Les détails du mariage valaque
y étaient déjà racontés avec de malicieux commentaires,
et les dames du corps diplomatique accueillirent les nou
veaux époux avec des airs de hauteur et de vertu blessée.
Bientôt la santé de Rukmann s'altéra; il dut aller de
mander à l'Italie un adoucissement à ses maux. La com
plaisance du Czar le suivit partout ; une mission poli
tique expliquait sa présence là ou sa maladie incurable
le conduisait. Il prit enfin refuge à Vienne, où il devint
fou , et mourut dans les plus tristes circonstances, vic
time d'un trait de politique hospodarale.
Rukmann eut pour successeur à Bucharest, M. de Ti-
toff, beau-frère de M. de Boutenieff et allié par son ma
riage à M. de Nesselrode. Fidèle aux traditions du protec
torat, Titoff continua la lutte contre le hospodar, mais
avec plus d'adresse et de réserve, et il sut profiter non
moins habilement des mécontentements du parti natio
nal. Quelques patriotes cependant, mieux informés, dé
mêlèrent les intrigues russes, et refusèrent de s'associer
— 196 —

à des attaques qui partaient de Saint-Pétersbourg. Hé-


liadeprit ouvertement le parti de Glnka, tenta d'éclairer
l'opposition nationale, et voulut ramener le pays vers le
prince, en ramenant le prince vers le pays. C'était aussi
la politique du nouveau représentant de la France dans
les principautés molclo-valaques.
Le poste consulaire venait d'être confié à un agent di
plomatique depuis longtemps initié aux intrigues mos
covites. Ancien chargé d'affaires à Berlin et à Stockholm,
arrivant de Constantinople où il venait de résider comme
premier secrétaire d'ambassade , au milieu des circons
tances les plus graves pour l'empire ottoman, M. Adol
phe Billecocq s'était trouvé mille fois en face des agents
du Czar; il apportait à Bucharest une expérience et une
énergie devenues bien nécessaires au centre des opéra
tions hétairistes, phanariotes et panslavistes. Ses prédé
cesseurs au consulat, agents commerciaux plutôt qu'hom
mes politiques, n'avaient jamais fait un effort pour com
battre les usurpations de la Russie, ou plutôt ils n'avaient
pas voulu les voir, soit pour échapper aux difficultés de
la lutte, soit pour n'avoir pas compris l'importance de
leur mission. 11 faut ajouter, d'ailleurs, que les différents
ministres qui s'étaient succédé en France, depuis 1850,
n'avaient pas eu conscience des périls du protectorat
russe, et ne soupçonnaient pas qu'il y eût de grandes
questions sur le Danube. M. Thiers, le premier, en eut
quelques pressentiments, et il se proposait, en 1834, d'y
envoyer un agent politique qui pût tenir d'une main
ferme le pavillon français. Sa retraite du ministère avait
laissé en oubli les questions danubiennes, lorsqu'on 1839,
M. Molé , éclairé parles intelligentes alarmes de son
— 1l)7 —
prédécesseur, jugea que la mission consulaire en ce pays
devait être essentiellement politique. Ce fut donc lui qui
confia le poste de Bucharest à M. Billecocq, comme à un
homme capable de comprendre et capable de lutter.
M. Billecocq était arrivé à Bucharest au plus fort des
combats entre Ghika et les deux oppositions. Il ne lui fal
lut pas longtemps pour se convaincre que le parti national
faisait fausse route, et servait, sans le savoir, les desseins
du consul russe. Quelques mois de séjour et une étude
approfondie des faits lui révélèrent tous les dangers du
protectorat : son passé diplomatique lui avait déjà donné
de sérieux avertissements; mais jamais il n'avait vu se
développer avec tant de méthode et d'ensemble les sa
vantes intrigues de Saint-Pétersbourg, et les conquêtes
pleines de menaces pour l'avenir qui s'accomplissaient
à l'ombre des chancelleries. Des bords de la Newa aux
montagnes de l'Epire, du golfe de Finlande à la pointe de
l'Adriatique, il voyait la même action, remuante, infa
tigable , mystérieuse , enserrant dans les mêmes filets
l'Autriche et la Turquie, se faisant des créatures dans les
deux empires, ici révolutionnaire et faisant appel aux
nationalités , là mystique et invoquant l'idée religieuse ;
tantôt humble et caressante, tantôt fière et impérieuse.
Dans les principautés , le Gzar régnait par ses consuls ;
dans la Serbie et la Bosnie, par ses missionnaires; dans
la Grèce et la Bulgarie, par les hétairistes ; dans Cons-
lantinople même, par son or et par ses menaces. L'abso
lutisme traçait en silence un cercle immense autour de
l'Occident, se rapprochant de jour en jour de la Méditer-
rannée, d'où il devait se précipiter au cœur de l'Europe.
M. Billecocq placé au centre des manœuvres, poussa un
- 108 -
cri d'alarme; M. Thiers, rentré aux affaires étrangères,
l'entendit , et se montrait disposé à seconder le consul.
Mais le ministère du 29 octobre fut installé, et sa politi
que se révéla par les premières paroles de M. Guizot :
« Je suis plus préoccupé du dedans que du dehors (1). v
Singulier programme pour un ministre des affaires exté
rieures ! M. Guizot ne voulait pas laisser troubler ses
triomphes parlementaires par des embarras éloignés.
M. Billecocq avait le tort de voir trop bien et trop loin.
« Un jour viendra, écrivait-il, où les Russes, traversant
le Pruth, jetteront un défi à l'Europe ; » et on le traitait
de visionnaire. Une autre fois, il signalait le panslavisme
s'agitant dans la Serbie et l'Herzégovine , et ses dépê
ches restaient sans réponse. Plus tard , il annonçait les
progrès de l'hétairie dans les montagnes de la Grèce,
dans les îles de l'Archipel, dans Athènes même, et jusque
sous les yeux du roi Othon, n'attendant qu'un mouve
ment des armées russes pour faire partout explosion; et
l'on s'étonnait dans les bureaux de la rue des Capucines
des hallucinations diplomatiques de l'agent de Bucharest,
Enfin, si une observation se glissait à l'oreille de M. Gui
zot sur la gravité des dépêches en ce qui concernait les
principautés, il répondait avec une compatissante roideur:
«Mon Dieu! je ne doute pas des bonnes intentions de
» M. Billecocq, mais il veut tout magnifier; et pour agran-
» dir son théâtre, il prend des verres grossissants. »
M. Guizot tenait à demeurer dans l'ignorance, non-
seulement par crainte des difficultés, mais aussi par de
coupables connivences.
Ambassadeur à Londres, M. Guizot y avait fait ren-

(l) Séance du 28 janvier 1841 .


- 199 —
contre d'un de ces diplomates féminins qu'entretient la
Russie dans toutes les capitales, comme les meilleures
sources d'information , et les instruments les plus ac
tifs d'intrigues secrètes. Madame de Lieven, veuve d'un
parvenu, prince de fraîche date, se plaisait à l'étranger
où personne ne connaissait l'origine de son titre. Argus
de salon, ambassadrice in partibu», elle exploitait, au pro
fit du Czar, les réceptions du grand monde, les confiden
ces de ruelles, les coquetteries de boudoir; artificieuse sous
des airs de légèreté , d'autant plus dangereuse lorsqu'elle
se faisait naïve, et jamais plus virile que lorsqu'elle
affectait des timidités féminines. Prompte à deviner les
hommes, et réglant sa conduite suivant leur tempéra
ment, la princesse de Lieven vit en M. Guizot un nou
veau débarqué dans le grand monde diplomatique, ne
connaissant ni les hommes ni les choses de ces régions
mystérieuses, et cherchant autour de lui un initiateur.
Bien certaine que ses leçons ne resteraient pas sans pro
fit, elle sut se mettre sur le chemin du doctrinaire ef
faré, guida ses premiers pas, écarta les rideaux de la
diplomatie, le mena dans les coulisses, lui nomma tous
les masques, et sut lui donner en quelque temps une sur
face d'ambassadeur. M. Guizot ne se montra pas ingrat :
un oracle qui lui apprenait tant de choses, si bien et si
vite, devait être consulté souvent : l'âge mutuel du néo
phyte et de la pythie tolérait de longues assiduités; et en
dépit des pruderies britanniques, les enseignements se
poursuivirent sans interruption et s;ms accident.
Elle ne lui disait pas tout cependant. Tandis qu'elle le
formait au droit international par des anecdotes et des
biographies, ellejlui cachait avec soin les côtés sérieux
- 200 —
de la politique extérieure, et surtout les actives manœu
vres de la politique moscovite. Voilà fout le secret de la
grande mystification du 15 juillet 1840. Le traité Brunow
se fit à Londres, sous les yeux de M. Guizot, sans que
M. Guizot en vit rien. L'ombre effilée de madame de Lie-
ven lui interceptait la lumière.
Et cependant l'ambassadeur mystifié devint ministre
des affaires étrangères. L'empire d'Egérie s'accrut avec
la fortune de Numa. Egérie le suivit à Paris, et par un
accouplement diplomatique des plus étranges , on vit
l'agent confidentiel du Czar devenir l'oracle et le guide du
ministre de Louis-Philippe.
La princesse de Lieven fut néanmoins , dans les pre
miers temps, un bon appui pour son pupille. Elle avait
besoin de le bien asseoir, et de le rendre assez fort pour
qu'il devînt utile. A cet effet, il fallait le délivrer de la
coalition du 15 juillet, et lui préparer un renom d'habi
leté, par une rentrée solennelle dans le concert européen.
La Russie avait tout fait dans le traité Brunow; après
une si grande preuve d'influence, elle ne risquait rien à
quelques concessions. Alors intervint le traité des dé
troits (13 juillet 1841) qui garantissait l'intégrité de
l'empire ottoman. C'était quelque chose de nouveau : la
Turquie exclue des conventions du traité de Vienne, se
trouvait enfin admise dans la famille européenne, jouis
sant des bénéfices de l'assurance mutuelle. Il semblait
que la Russie fût vaincue dans ses intrigues. Mais la
Russie, mieux que toute autre, savait juger la valeur de ce
contrat nouveau. Parmi les puissances garantes de l'in
tégrité de l'empire ottoman , tous les signataires, moins
la Prusse, l'avaient démembré tour à tour, ou méditaient
— 201 —
de nouveaux démembrements. L'Angleterre tenait les
îles Ioniennes, et convoitait l'Egypte ; la France occupait
l'Algérie, menaçait Tunis et avait fait la campagne de
Morée ; la Russie gouvernait sans opposition les deux
principautés du Danube, et regardait Constantinople
comme son héritage ; l'Autriche préparait sa domination
dans la Bosnie et la Serbie pour le jour du partage dé
finitif. Quelle moralité pouvait avoir la nouvelle conven
tion? Elle faisait, il est vrai, les affaires de M. Guizot,
et donnait à son existence ministérielle une certaine so
lidité ; mais comme acte diplomatique c'était un leurre,
une déception, un vain motif de protocoles, le jour où
l'un des signataires violerait le contrat; et celui qui dès-
lors était bien résolu à le violer à la première occa
sion, le Czar, s'inquiétait fort peu d'un engagement illu
soire. Il ne craignait guère que les quatre autres puissan
ces s'unissent contre lui , et même, dans cette éventualité,
il se décidait à les braver. Qu'on ne s'y trompe pas en
effet. A dater de ce jour ont commencé les préparatifs
de guerre de la Russie; toutes ses mesures ont été pri
ses en silence ; toutes ses pensées ont été concentrées
vers un seul but. Yoilà quinze ans qu'elle réunit ses sol
dats et ses vaisseaux ; et la France et l'Angleterre ont dû
lui faire face en quinze jours.
Le grand mérite de M. Billecocq est d'avoir dès-lors
deviné la pensée du Czar, d'avoir suivi sa marche tor
tueuse, et annoncé d'avance ce qui se préparait. Mais sa
voix se perdait en vains avertissements; on était à Paris
si peu au courant des choses éloignées, on voyait si mal,
ei on voulait si peu voir, que l'on ne considérait l'agent
consulaire que co;nmc un homme cherchant à se donner
— 202 -
de l'importance par des rapports exagérés. Ses dépêches
furent accueillies avec mécontentement, bientôt avec
dérision; et M. Guizot s'impatientait ou s'amusait des
fantômes de M. Billecocq.
La Russie le jugeait mieux. Elle voyait pour la pre
mière fois le représentant de la France sur le Danube ,
surveillant ses manœuvres, les combattant avec énergie,
les signalant avec persévérance ; elle mit tout en œuvre
pour annuler une influence dangereuse, et pour compro
mettre un homme courageux et clairvoyant. A Paris, ce
n'était pas difficile : madame de Lieven avait l'oreille du
ministre. Mais dans les principautés, où les Roumains,
témoins de ses efforts généreux, fiers des sympathies du
consul de France, reprenaient confiance à sa voix,
M. Billecocq avait pris une position trop forte pour être
ouvertement attaqué. L'appui d'ailleurs qu'il prêtait au
prince Alexandre Ghika avait affermi sa position officielle,
en même temps que ses encouragements au parti natio
nal lui assuraient l'alliance des hommes énergiques. Sa
chant faire la distinction entre l'opposition des ambitieux
et des Phanariotes, créée par la Russie , et l'opposition
nationale, il s'efforçait d'ouvrir les yeux à Ghika qui les
confondait toutes deux, et l'engageait sans cesse à s'ap
puyer sur la dernière, pourcombattre la première. C'était
là surtout ce qui effrayait le consul russe.
Le consulat russe était alors occupé par M. de Das-
chkoff, aujourd'hui ministre à Stockholm. M. deTitoff,
après un an de séjour , avait été nommé ambassadeur à
Constantinople. Car il est bonde remarquer que la Russie
appréciait si bien l'importance politique du poste de
Bucharest, qu'elle y envoyait ses plus habiles diploma
— 203 —
tes, comme dans le centre d'action le plus propre à le»
former aux grandes ambassades. Daschkoff, digne héri
tier de Rukmann, ne se dissimulait pas que sa tâche était
devenue plus difficile avec un consul de France placé
hardiment sur le terrain politique, et comprenant que la
question danubienne était une question européenne,
M. Billecocq, ami des Roumains et de Ghika , devait
prendre une influence que ne pouvaient effacer les mau
vais vouloirs de Paris. 11 fallait de toute nécessité empê
cher la bonne entente de se raffermir; il fallait y intro
duire des éléments de discorde.
Un homme, que les boyars jugeaient peu important,
mais que Daschkoff avait mieux deviné, Héliade, pou
vait servir de lien entre le consul français et les Rou
mains patriotes. Ses nombreux enseignements, son ac
tive propagande, son influence sur les paysans et sur
la claBse moyenne, en faisaient un adversaire bien autre
ment redoutable que les grands boyars de l'assemblée,
inspirés par l'envie plutôt que par le patriotisme.
Par suite de circonstances particulières, qu'il est inutile
de rapporter, Héliade et M. Billecocq ne se recherchaient
pas, et s'ils se rencontraient, ils ne se parlaient qu'avec ré
serve. Mais les luttes politiques pouvaient les rappro
cher , et ils avaient une telle conformité de vues, qu'il
suffisait d'une occasion pour créer entre eux une formi
dable intimité.
Le danger ne pouvait être prévenu qu'en les séparant
avec éclat, et en changeant leur froideur actuelle en
hostilité ouverte. C'est ce que fit le consul Daschkoff,
secondé par Georges Bibesco et quelques-uns des Rou-
mano-phanariotes. Mais ce fut l'objet d'intrigues si com
— 204 —
pliquées , qu'il devient nécessaire d'enti er dans quel
ques détails.
Le Czar, si empressé à la défense de la Turquie contre
la France en 1840, n'avait fait aucune trêve à ses pro
pres machinations. Pendant qu'aux yeux de l'Europe,
il provoquait le traité Brunow pour témoigner ses
sympathies envers la Porte , il lui préparait, dans le se
cret des chancelleries , des embarras nouveaux sur tous
les points. Le mouvement guerrier qui s'était manifesté
en France à la suite de la quadruple coalition, avait eu
un immense retentissement aux bords du Danube. Rou
mains des deux provinces, Slaves de la Serbie et de
la Bulgarie, palicares de la Thessalie et de la Macédoine,
croyaient déjà voir la France aux prises avec l'Autriche
et la Russie , et appelaient impatiemment le jour de la
lutte générale des empires, pour y mêler de leur côté
de nouveaux projets d'indépendance.
La démission de M. Thiers arrêta tout à coup l'essor
des nationalités. Mais cette prudente réserve ne faisait
pas le compte de la Russie. Ses agents, partout mêlés aux
projets d'insurrection, alimentèrent l'incendie prêt à s'é
teindre. Les hétairistes avaient formé un parti puissant
parmi les slaves de la Bulgarie , offrant au Czar un pré
texte pour intervenir, et pour se créer un nouveau protec
torat. Partout, en effet, on annonçait qu'une insurrec
tion en Bulgarie était sur le point d'éclater.
Dans le même temps les hétairistes , les Roumano-
phanariotes et Daschkoff intriguaient dans la petite Va-
laquie, et organisaient un mouvement, qui devait trouver
un appui à Bucharest, et amener le renversement d'A
lexandre Ghika. Le plan du Czar était de profiter des dé
— 205 —
Sordres causés par la double révolution bulgare et vala-
que, pour envoyer sur-le champ ses troupes tutélaires à
Bucharest, y rétablir l'ordre, et surveiller de près le
mouvement futur en Bulgarie, en Serbie et dans la
Thrace, espérant bien y trouver une occasion de déta
cher quelques provinces de l'empire turc.
Sur ces entrefaites , au commencement de juin 1841,
le prince Alexandre Ghika fut prévenu que deux ou
trois cents Grecs, Albanais ou Bulgares, refugiés en
Russie, accouraient à Ibraïla, et demandaient à passer le
Danube, pour voler au secours de leurs frères insurgés.
Simon Andrejewitch, consul russeàGalatz, les protégeait,
et leur avait en pleine ru» donné des encouragements.
Le hospodar se trouvait en face d'un double péril.
S'il livrait le passage aux bandes insurgées, il trahis
sait la Turquie, et offrait à sesennemis un juste sujetd' ac
cusation; s'il s'y opposait, la Russie, qui dirigeait le
complot , ne pouvait lui pardonner. Dans cette extré
mité, ne sachant que résoudre, Ghika demanda conseil à
M. Billecocq. Le consul français n'hésita pas à se pro
noncer pour le parti le plus honorable, démontrant d'ail
leurs avec facilité que c'était le parti le plus sur. « N'es-
> pérez pas, dit-il au prince, apaiser la Russie par un
» acte de faiblesse ; car le consul russe sera votre pre-
» mier accusateur, et vous tomberez avec ignominie. Si
» au contraire, après une éclatante preuve de fidélité ,
» la Turquie vous abandonne , sur elle retombera la
» honte. >
Ghika reconnut la force de l'argument. Il arma ses
milices valaques, les envoya sur le bord du Danube,
cerna les principaux chefs gréco-bulgares dans la qua
— 206 -
rantaine d'Ibraïla, fit mitrailler ceux qui tentèrent le
passage du fleuve, et livra aux tribunaux tous ceux qui
furent arrêtés. Beaucoup d'entre ceux-ci étaient des
Grecs hétairistes. Le consul Daschkoffen fit évader les
plus marquants. La complicité russe était assez flagrante
pour n'avoir rien à ménager. Cependant le consul de
de Galatz, Simon Andrejewitch, fut rappelé. Les agents
de la Russie sont coupables lorsqu'ils échouent.
Quand le récit de cette échauffourée fut communiqué
par le prince à la Porte, le Divan fit adresser à Ghika
de solennelles félicitations sur son énergique fidélité , lui
envoya un sabre d'honneur, avec de magnifiques récom
penses pour les officiers qui commandaient les troupes.
Sous tout autre gouvernement, le prince aurait pu se
croire à jamais affermi ; mais il connaissait trop bien
l'ennemi qu'il venait de vaincre, et sa victoire le faisait
trembler.
Ce n'était pas sans raison. L'opposition dans l'assem
blée se réveilla plus implacable, dirigée par deux frères
de caractères et de noms différents, Georges Bibesco et
Stirbey. Leur grand-père , établi à Craïova , était mar
chand de chevaux, et son commerce avait été assez
lucratif pour faire sortir sa famille de l'obscurité. Les
deux frères, élevés en France, s'étaient ensuite enrichis
par de brillants mariages, et surtout par la protection de
M. de Kisseleff, auquel ils s'étaient montrés particuliè
rement dévoués. Stirbey, laborieux, actif et réservé, oc
cupe auprès de Ghika le ministère de la justice. Partisan
déclaré des Russes, il fait bon marché des répugnances du
prince, auquel il commande plutôt qu'il n'obéit. Avec
plus de routine que de savoir, il manque d'initiative
— 207 —
et reçoit ses inspirations de Saint-Pétersbourg. Bi-
besco a tous les dehors brillants d'une éducation pari
sienne; son intelligence, prompte à saisir, a plus d'éclat
que de profondeur, et il apporte dans les discussions
plus d'imagination que de lumières. Tantôt il affecte un
profond dédain pour les affaires, tantôt il s'y jette à corps
perdu , abordant toute question avec témérité, improvi
sateur d'arguments, et jamais embarrassé pour une solu
tion. Doué de l'esprit d'intrigue, il connaît , comme son
frère, tout le prix de l'alliance russe ; mais il se garde
bien de faire étalage de ses connivences, et se réserve de
combattre le hospodar au nom des principes de liberté
et des souvenirs de nationalité. Dans Stirbey , le Czar a
un complice qui dirige et fortifie le parti phanariote ;
dans Bibesco un complice qui dirige et affaiblit le parti
national. Hargneux et jaloux, Stirbey se fait craindre;
séduisant et superficiel, Bibesco se fait aimer. L'un a la
roidéur du parvenu , l'autre la grâce du gentilhomme ;
tous deux compromettent les adversaires de la Russie :
le premier en les jetant dans des violences par la menace,
l'autre en les endormant par des espérances.
A la faveur de cette double intrigue, tous les partis se
réunissaient contre Ghika. Héliade seul et le consul
français comprenaient qu'il fallait défendre le prince, et
contre les animosités des Phanariotes, et contre les mala
dresses du parti national.
Nous avons dit qu'au moment de l'insurrection bul
gare, il se préparait en même temps un mouvement en
Valaquie. Ce mouvement était secrètement dirigé par
Dascnkoffet Georges Bibesco. La fermeté de Ghika l'em
pêcha d'éclater* Mais Bibesco avait eu l'imprudence de
— 208
correspondre par écrit avec les émissaires de la Petite Vala*
quie ; l'échec d'Ibraïla amena des défections, et les lettres
de Bibesco furent livrées au hospodar. Elles contenaient
des preuves manifestes contre lui, contre Daschkoff et une
[foule d'autres conspirateurs. Tous surent bientôt qu'ils
étaient à la discrétion du prince. Ils ne pouvaient nier
des projets dont ils avaient tracé le plan ; ils ne pou
vaient méconnaître leurs propres signatures. De jour
en jour, ils s'attendaient à être mis en accusation.
Ghika cependant restait silencieux dépositaire de ce
terrible secret, soit qu'il attendît une occasion, soit
qu'il fût effrayé lui-même des proportions du complot.
Inquiets et ne sachant que résoudre, les conspirateurs
se réunissaient chez Daschkoff et invoquaient les res
sources d'un esprit fertile en intrigues. Bibesco surtout
le harcelait de ses terreurs, et le pressait de trouver un
subterfuge qui pût conjurer le danger.
Daschkoff n'était que trop intéressé à rassurer son
complice. Après maintes conférences, il révéla ses
projets.
Imaginer un complot antérieur au sien , complot
populaire dirigé contre les privilégiés ; présenter la
tentative Daschkoff-Bibesco comme une organisation de
défense, une mesure d'ordre et de prévoyance ; désigner
comme chef du complot Héliade, ennemi déclaré des
Russes et des boyars phanariotes; le perdre, si l'accusa
tion réussissait, ou, au moins, donner le change au
prince, si elle ne réussissait pas ; créer, par de fausses
dénonciations, une hostilité ouverte entre Héliade et le
consul fiançais, et ainsi les affaiblir tous deux, enfin
inventer des complicités parmi les officiers intimes du
— 209 —
prince, afin de le troubler par des soupçons domestiques,
tel fut le plan infernal arrêté dans la maison consulaire.
Il ne s'agissait plus que de trouver des accusateurs et
des témoins; mais ce ne fut jamais là un embarras pour
un diplomate moscovite.
Il y avait alors à Bucharest un médecin français,
nommé Tavernier, qui avait rendu de grands servicfs à
la population, à l'époque du choléra, en 1*31 et 1832.
On avait mal reconnu son zèle et son courage. D'une
humeur difficile, d'ailleurs, et d'un esprit inquiet,
Tavernier rencontrait peu de sympathies, et, partant,
peu de ressources. Après de longues luttes contre les
difficultés de la vie, il en était arrivé à cet épuisement
inoral qui accompagne trop souvent la misère, et qui
offre des facilités aux tentations. A tort ou à raison ,
Tavernier se plaignait ouvertement d'Héliade, et ses
verbeux ressentiments étaient confiés aux oreilles du
premier venu. Un homme aigri par les rancunes et les
souffrances parut à Bibesco un instrument facile. Taver
nier fut attiré au consulat russe; ses colères furent
exaltées, ses services rappelés avec indignation et pitié,
toutes ses passions mises en jeu, et ses misères soulagées
par un cadeau de cent ducats (1 ,200 francs). Circonvenu
par de fausses sympathies , par de magnifiques pro
messes , le malheureux consentit à se faire l'agent d'une
odieuse imposture.
Dans les premiers jours de février 1842, M. Billecocq
reçut à son consulat la visite de Tavernier, qui lui fit
d'un air mystérieux la déclaration suivante : « Un des
» hommes les plus éminents de ce pays, M. le profes-
» seur Héhade, m'a fait , hier, la proposition de con
— 210 —
» duire en Bulgarie, où j'ai longtemps résidé auprès du
» pacha de Widdin , mille Bulgares ou Grecs révoltés
» contre les droits de la Porte-Ottomane. J'ai toute rai-
» son de penser, M. le consul général, que cette propo-
» sition est un piéi^o, qui a pour but de donner à un
» suji t du roi tout l'odieux des menées récemment
» attribuées à la Russie. J'ose compter sur votre éner-
» gie si connue , pour me protéger , dans cette circons-
» tance, moi, mes compatriotes, et le pavillon du roi. »
M. Billecocq, ainsi que nous l'avons dit, avait peu
de rapports avec Héliade. Rien ne le portait à soupçon
ner la bonne foi de Tavernier. Mais il avait fort à cœur
de ne voir aucun Français mêlé aux intrigues locales, et
encore moins à de folles entreprises, qui pouvaient four
nir au consulat russe une heureuse occasion de trouver
la France en défaut. Ajoutons que Tavernier, après cette
première confidence, fit une déclaration officielle dans
les bureaux du consul, développant tous les plans de la
conspiration , portant à cinq mille le nombre d'hommes
soldés par Héliade , prêts à prendre les armes au pre
mier signal, et répétant les offres qui lui avaient été fai
tes de prendre part à ce complot.
Le consul français courut aussitôt au palais de Ghika,
se plaignit vivement du piége tendu à un citoyen fran
çais, demanda l'arrestation d'Héliade, et la saisie de ses
papiers.
Peu de jours après, toute la ville de Bucharest était en
émoi , à la lecture d'un décret du prince qui nommait
une haute commission, à l'effet de juger au criminel
Héliade, accusé de conspiration avec plusieurs com
plices importants qu'on ne nommait pas. Au milieu de
_ an —
l'agitation générale, Héliade, qui demeurait en dehors de
la ville, était le seul qui ne fût pas instruit de la nouvelle
du jour. Vers l'après-midi, un de ses parents court chez
lui, le trouve entouré de ses enfants auxquels il faisait
la lecture de l'Évangile, le regarde avec étonnement,
et le prie, après la lecture finie, de descendre avec lui au
jardin.
Là, il interroge Héliade; mais, voyant bientôt qu'il ne
sait rien, il lui fait connaître le décret du prince, la dé
nonciation de Tavernier, la nomination de la commis
sion, composée de MM. Argyropoulo, président du divan
criminel, et Jean Mano, directeur du ministère de l'in
térieur.
Héliade, ne voyant dans toutes ces confidences qu'une
mystification, répondait par des plaisanteries, lorsqu'un
cavalier se présenta porteur d'une lettre ainsi conçue :
« Le soussigné a l'honneur d'inviter M. Héliade à
vouloir hien passer chez lui , ce soir, à dix heures pré
cises. »
Signé : Jean Mano.

Dans la même soirée, un homme se présentait chez


un officier des dorobans , offrant de confirmer les dépo
sitions de Tavernier, donnant de nouvelles proportions
au complot, et nommant de nouveaux personnages. Il
prétendait que lui-même y avait été introduit comme
complice , que des réunions se faisaient dans la cave
d'Héliade, où étaient accumulées des armes, et qu'il y
avait rencontré, entre autres personnes, le colonel Bla-
remberg, beau-frère du prince, le colonel Grammont,
maréchal du pfdais , et les frères Golesci , aides-de
— 2i2 —
camp de Ghika. Ce nouveau dénonciateur, qui se nom
mait Sorano , était un des scribes de l'assemblée géné
rale.
Sa déposition partit à l'officier tellement grave , que le
directeur de la police fut aussitôt averti. Il ordonna que
Sorano fût amené à son hôtel. Là, interroge de nouveau,
Sorano reproduisit les mêmes détails; après quoi, il fut
enfermé dans une chambre obscure, sous la garde de
deux soldats.
Pendant que ces choses se passaient à l'hôtel de la
police, Héliade était chez M. Mano, en présence de la
commission, les deux commissaires ayant comme asses
seurs le drogman du consulat russe et celui du consulat
français.
Il ne lui fut pas difficile de démontrer l'absurdité de
l'accusation imaginée par le docteur Tavernier. Cinq
mille hommes, dit-il, ne se recrutent pas dans une ville
comme Bucharcst, sans que personne en entende parler;
cinq mille hommes d'ailleurs ne se rassemblent pas sans
argent, et il me faudrait, ajoutait-il, être plus riche que
le trésor public, qui peut à peine solder trois mille hom
mes. En supposant d'ailleurs la réunion de cinq mille
hommes, en les supposant tous discrets, il n'était pas à
présumer que lui, Héliade, le prétendu chef du complot,
irait, la veille de l'émeute, confier un secret de cette
importance au premier venu. Et il prouva, par les témoi
gnages les plus irrécusables, que Tavernier lui était à
peine connu, et qu'il avait au plus passé dix minutes avec
lui, en plein air, l'entretenant d'une affaire particulière,
dont il donnait tous les détails.
Les paroles d'Héliade avaient un tel caractère de sin
— 213 -
cérité, elles étaient fortifiées de preuves si décisives, que
les juges furent honteux d'avoir donné tant d'éclat à une
misérable intrigue. Tavemier confondu reçut l'ordre de
quitter la Valaquie.
La calomnie était si flagrante, qu'on n'osa pas faire
usage de la déposition de Sorano. Héliade n'en avait
aucune connaissance, et le public n'était pas mieux ins
truit. Quant à ce malheureux, il fut enlevé la même nuit
de Bucharest, sans qu'aucun des siens pût rendre compte
de sa mystérieuse disparition.
Quatre mois s'étaient écoulés depuis ce singulier pro
cès, lorsque, vers la fin de juin, un oncle d'Héliade,
M. Racota, lui proposa d'aller ensemble passer la fête des
apôtres dans le couvent de Tzernica, situé à trois lieues de
la capitale. Ces espèces de pèlerinages sont dans les ha
bitudes religieuses du pays. Héliade y consentit.
Dans la soirée du 28 juin, vers le crépuscule, M. Ra
cota était descendu à l'église avec tous les moines pour
assister au service appelé Preveghiera (la Veille). Héliade
comptait l'y suivre peu d'instants après. Resté seul
dans sa chambre, il feuilletait quelques journaux, lorsque
tout à coup la porte s'ouvre ; un personnage étrange se
présente. Il ne porte pas le vêtement des moines, mais
une robe de chambre de couleurs bigarrées où dominent
le rouge et le jaune, retenue à la ceinture par une cour
roie monacale; une chevelure longue et en désordre
tombe sur ses épaules ; une barbe épaisse, des mousta
ches hérissées, une large cicatrice sur la figure donnent-
un caractère sombre à sa physionomie ; ses yeux sont
hagards, ses traits contractés.
Avant qu'Héliade pût demander compte de cette sin
— 214 —
gulière apparition, l'inconnu s'était précipité vers lui, et
tombant à ses genoux qu'il saisissait à deux mains :
— Pardon nez- moi, s'écria-t-il, pardonnez-moi.
Iléiiade crut avoir affaire à un fou : sa première pensée
fut d'appeler les gens de la maison. Mais toutes les cham
bres étaient désertes ; tous les moines étaient à l'église.
Il se contint.
— Qui êtes-vous, monsieur, dit-il? Je ne vous connais
pas. Veuillez vous relever.
— Je ne me relèverai pas avant de m'être assuré de
voire pardon.
— Mais, je vous le répète, je ne vous connais pas.
Que m'avez-vous fait? qui êtes-vous?
— Je suis Sorano.
— Je ne connais pas ce nom.
— Moi, je vous connais, monsieur. Je suis bien cou
pable envers vous. Pardonnez-moi.
— Mais relevez-vous d'abord. Nous nous expliquerons
ensuite.
— Promettez-moi de me pardonner.
— Eh bien, je vous pardonne.
— Sur tout ce que vous entendrez?
— Sur tout ; mais relevez-vous.
Enfin après être parvenu à dégager ses jambes des
étreintes du suppliant, Héliade le fit asseoir, et l'inter
rogea.
— Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il ? que m'avez-vous
fait?
— Je suis Sorano. Je vous ai indignement calomnié
au moment où vous étiez appelé devant la commission
criminelle.
— 215 —
Et alors Sorano raconta tout ce que nous avons déjà
fait connaître.
— Après trois heures d'attente, ajouta-t-il, dans la
chambre où l'on m'avait relégué, l'officier revint. Je croyais
que c'était pour me conduire devant la commission. Mais
c'était pour me reprocher la fausseté de ma dénonciation.
En même temps je fus saisi, et je dus subir cinquante
coups de phalanga (bastonade sur la plante des pieds, pu
nition ordinaire du pays) ; puis on me mit les fers aux
jambes, on me jeta dans une voiture escortée par deux
dorobans, et je fus amené ici dans la même nuit. Personno
parmi mes parents ne connaît mon sort. Les caloyers
même du couvent ignorent la cause de ma captivité.
Ayant appris ce soir votre arrivée ici, j'ai demandé la
permission de vous voir, afin de vous confesser ma
faute, mon crime ou plutôt ma folie, et d'obtenir de
vous un pardon qui me rende quelque repos.
— Tout ce que vous venez de me dire, monsieur, est
nouveau pour moi, et ne peut que m'étonner profondé
ment. Mais quel est donc le motif qui a pu vous pousser
à inventer une pareille fable, dans des circonstances si
graves, lorsque je me trouvais sous le coup d'une accu
sation capitale? était-ce méchanceté? était-ce folie?
— Je ne suis pas méchant, et je n'étais pas fou. Mais
j'étais placé sous une funeste influence.
— Et cette influence, quelle était-elle?
— J'étais un des scribes de l'assemblée nationale, et
comme tel souvent appelé chez M. Bibesco pour y copier
des écritures.
— Je ne vous comprends pas. Est-ce que M. Bibesco
vous a fait la leçon pour cette odieuse fable ?
— 216 —
— J'allais souvent chez M. Bibesco.
— Qu'y a-t-il de commun entre M. Bibesco et votre
invention?
— Vous m'avez promis, monsieur, de me pardonner.
Ne m'interrogez plus. Le danger est passé pour vous.
Moi, je souffre dans la captivité ; j'ai mérité mon sort ; j'ai
expié ma faute.
— Je vous pardonne, sans doute. Mais vous, pouvez-
vous pardonner à ces hommes qui vous ont fait jouer un
rôle infâme, d'où pouvait résulter la perte d'un père de
famille, qui vous a valu la bastonnade, l'exil, la captivité,
et qui a tué votre honneur et votre avenir?
— Non, je ne puis leur pardonner. Mais j'ai peur de
prononcer leurs noms.
— Vous les craignez ; mais moi, je dois les connaître.
Ils ont voulu me perdre ; j'ai besoin d'être éclairé pour
me tenir sur mes gardes. Répondez donc sans crainte;
je n'abuserai pas de votre confiance. Est-ce M. Bibesco
qui vous a poussé à jouer ce rôle ?
Sorano soupira, se tut, regarda Héliade avec des yeux
pleins de larmes.
— Vous avez deviné, dit-il, mais ne me forcez pas à
prononcer son nom, soyez généreux jusqu'au bout.
— Allons, reprit Héliade, je vois qu'il faut que nous
terminions ici notre conférence. Que puis-je faire pour
vous ?
— Me pardonner d'abord ; m'envoyer ensuite quelques
livres , car je suis dévoré d'ennui et de remords , et...,
si vous le pouvez , tâcher de m'obtenir ma grâce.
— Je ferai tout ce que je pourrai pour vous être .

:
— 217 —
utile. Pour le moment , avez-vous besoin de quelque
chose ?
— De plusieurs
Héliade comprit le regard suppliant du captif, lui
remit une petite somme d'argent, et le renvoya plein
de repentir et de reconnaissance.
Pour lui , les révélations inattendues du couvent de
Tzernica devenaient de sérieux avertissements. Il avait
bien entrevu les intrigues moscovites, mais sans en
soupçonner la profondeur ; et , tout en surveillant les
manœuvres de Bibesco, il n'avait guère imaginé tant de
bassesse dans la calomnie, tant de lâchetés dans la tra
hison. L'accusation de Tavernier l'avait étonné; les
aveux de Sorano l'éclairèrent, et lui donnèrent la mesure
morale de ce Bibesco, qui se faisait chef d'opposition à
l'assemblée, accusait Ghika au nom des intérêts natio
naux, et devenait chez Daschkoff le pourvoyeur de la
police russe, arrogant avec le prince qu'd voulait rem
placer, rampant devant l'agent étranger de qui il atten
dait sa fortune.
La misérable issue du complot qu'ils avaient imaginé
ne déconcerta cependant ni Daschkoff, ni Bibesco ; ils
n'avaient pas réussi à perdre Héliade, mais ils avaient
effrayé le hospodar, qui mesurait l'audace de ses adver
saires à la hardiesse même de leurs calomnies. Que
n'avait-il pas à craindre d'hommes si bien doués du
génie de la corruption et du mensonge ?
Malheureusement , Ghika manquait de l'énergie né
cessaire pour faire face à des ennemis entreprenants;
il manquait aussi d'intelligence politique, et ne savait
aucunement distinguer la critique désintéressée du pa
— 218 —
triotisme qui demandait la réforme des abus, et l'hos
tilité calculée des ambitieux qui s'en faisaient une arme
pour l'attaquer. Avec trop d'bonnêteté pour se livrer au
parti russe, et trop peu de courage pour se mettre ouver
tement à la tête du parti national , il expiait et sa pro
bité et ses faiblesses, dans une double lutte où il restait
sans appui. Vainement avait-il compté sur les sympathies
de la France : le consul français, malgré ses nombreux
avertissements , était abandonné par le ministère des
affaires étrangères à l'impuissance et à l'isolement.
Cbaque jour cependant Ghika révélait à M. Billecocq
les silencieuses usurpations de la Russie ; chaque jour
M. Billecocq appelait l'attention de M. Guizot ; ses dé
pêches restaient sans réponse. Citons, entre mille
exemples , un fait qui intéressait essentiellement le
commerce français. Le prince Ghika prévient M. Bille
cocq que le consul Daschkoff se propose d'assujettir à
un timbre particulier les importations françaises pour
les principautés du Danube. Admettre ce droit, c'était
reconnaître la suzeraineté russe. M. Billecocq s'empresse
d'avertir M. Guizot; la dépêche a le sort de toutes les
autres , et le timbre russe vient frapper sans opposition
les marchandises françaises. Vainement aussi M. Bille
cocq signale les entreprises des Russes sur les îles qui
commandent les bouches du Danube, leurs construc
tions qui transforment des magasins en forteresses , et
leurs coupables manœuvres pour l'obstruction de la
passe de Soulinah , où leurs travailleurs vont jeter pen
dant la nuit des blocs de rocher. Soulinah est beaucoup
trop loin de M. Guizot pour occuper sa pensée ; la
chambre ne s'en inquiète guère, et les électeurs de
— 219 —
Lisieux n'ont pas souci de ce qui se passe sur le
Danube.
Jamais meilleure occasion cependant ne s'était offerte
d'assurer dans les principautés l'influence française ;
le prince l'appelait de tous ses vœux, et le parti national
l'aurait appuyée avec ardeur. Aussi ses sympathies pour
la France étaient-elles, aux yeux de la Russie, le plus
grand crime d'Alexandre Ghika. Elles faisaient de sa
chute une question vitale pour Daschkoff. Secondé par
Bihesco, ce dernier fit mettre en jeu les passions bonnes
et mauvaises île l'assemblée ; toutes les nuances de l'oppo
sition se réunirent contre le huspodar ; Phanariotes, vieux
Yalaques , jeunes Valaques, votèrent d'ensemble une
adresse au prince, dont chaque paragraphe était un acte
d'accusation. L'adresse communiquée aux deux cours
de Constantinoplc et de Saint-Pétersbourg devint un
prétexte pour envoyer à Bucharest deux commissaires
impériaux, chargés de mettre un terme aux scandales
des discussions intérieures. L'envoyé russe était le
général Duhamel, le commissaire turc était Chekib-
Effendi.
Duhamel avait à l'avance son opinion toute faite ; sa
mission était, non de faire une enquête, mais de venir
en aide aux accusateurs de Ghika.
Quant à Chekih-Effendi, il ne voulait pas se faire une
opinion. Un fonctionnaire turc , envoyé en mission .
ne se prononce que sur la balance des sommes offertes
par les parties intéressées. Ghika lui remit 4,000 ducats;
ses ambitieux rivaux en versèrent i 5,000. Ghika fut
nécessairement signalé comme coupable de tous les
désordres.
— 220 —
Cependant, malgré l'accord des deux commissaires,
la Porte ne se prononçait pas. AConstantinople, l'ambas
sadeur de France, M. de Bourqueney, apportait à Ghika
un patronage timide, et, dans ses instructions à
M. Billecocq, il lui recommandait d'user de ménage
ments, tout en l'engageant à persévérer dans la route
qu'il s'était tracée. La voix de la France, quoique bien
faible, suffisait au moins pour amener des hésitations,
lorsqu'un incident nouveau fit changer en colères les
intrigues moscovites. Saint-Pétersbourg cessant de né
gocier auprès du divan , lui signifia ses ordres.
Pour bien faire connaître les causes de ce change
ment d'attitude et de langage, il nous faut entrer dans
quelques détails extérieurs, qui tiennent à l'histoire du
protectorat russe, et qui peuvent surtout servir à mon
trer quelles ressources trouverait la France dans l'appui
des nationalités chrétiennes, qui aspirent à l'affranchisse
ment.
A la suite de sanglants démêlés avec les Serbes, dont
il était depuis plusieurs années le chef politique , le
prince Milosch avait dû renoncer à un trône conquis par
de vaillants services, mais compromis par de maladroites
amitiés. Sa vie avait été des plus étranges et des plus
agitées. Comme Sixte-Quint, il avait été dans son en
fance gardien de pourceaux; comme Czerni - George ,
son prédécesseur au trône, il avait été chef de ban
dits, si l'on peut appeler bandits ces hommes qui, sous
une oppression étrangère , réunissent autour d'eux les
Cœurs vaillants qui préfèrent l'indépendance des forêts à
la servitude, et font expier aux exacteurs officiels les
souffrances de leurs concitoyens. Comme Czerni-George,
— 224 -
il avait transformé ses bandes en armées régulières, et
soutenu de longues et glorieuses luttes contre tous les
efforts de la puissance ottomane. Bien différents des
Yalaques, dont la douceur et la patience peuvent tenter
tout oppresseur, les Serbes, jaloux de leur indépen
dance, offrent à tout chef entreprenant une armée prête
à le suivi e aux combats. Leurs habitudes d'ailleurs sem
blent faites pour la guerre; hiver ou été, ils dorment,
comme dans un bivouac, sur une peau de mouton ou sur
un vieux tapis; en voyage, à la tête de leurs troupeaux,
ils sont équipés comme pour le combat, à cheval , le fusil
en bandoulière , la ceinture garnie de pistolets et d'un
yatagan (i). Le pâtre Milosch rencontra donc pour
compagnons d'armes des paires comme lui, rudes com
battants, toujours prêts à le suivre, et lui donnant la
suprématie qu'il avait méritée par ses exploits et ses ta
lents. Sa femme, comme une amazone antique, partageait
ses périls; et plus d'une fois, pendant les engagements
nocturnes avec les Turcs, les combattants apercevaient
la princesse Milosch entourée de ses femmes, et portant
avec elles les flambeaux qui servaient de signe de rallie
ment à l'armée serbe (2). Aussi le prince rendait-il pu
bliquement hommage aux qualités héroïques de sa com
pagne. « La moitié des lauriers, disait-il, que j'ai con
quis sur tant d'ennemis, lui revient de droit. »
Un homme de cette importance était trop utile à la
Russie, pour qu'elle ne cherchât pas à se l'attacher par
des services. Aussi, grâce à l'intervention du Czar, l'acte

(1) M. Ubicini. Revue de l'Orient, novembre 1853.


(2) M, A. Billecocq. Mémoire lu à Société orientale de France.
— 222 —
additionnel du traité d'Ackerman, confirmé trois ans
après par la paix d'AndrinopIe, érigea la Serbie en une
principauté tributaire de la Turquie, avec les priviléges
d'une administration intérieure indépendante. Il est vrai
que, par les mêmes conventions, la Russie se réservait en
Serbie les droits de protectorat. Mais les Serbes ne se
montraient pas d'aussi facile composition que les Vala-
ques ; et leur exemple put prouver que les usurpations
du protectorat dépendent autant de la faiblesse morale
des protégés, que de l'ambition du protecteur.
Quoiqu'il en soit, Milosch, dépossédé en 1829, s'était
retiré en "Valaquie où il possédait de riebes et vastes ter
ritoires; et, dans ses loisirs forcés, l'ancien pâtre médi
tait encore de gigantesques projets.
Ainsi que tant d'autres ebrétiens en lutte avec la do
mination ottomane, ou courbés sous le joug , Miloscb
avait compté d'abord sur l'appui de la Russie. Mais bien
tôt, instruit par de nombreux exemples, il avait vu les
périls d'une intervention intéressée. Bien convaincu que
l'affranchissemcnt de son pays ne pouvait se faire par la
Russie, il osa projeter de l'accomplir contre elle, et de
braver à la fois deux adversaires redoutables. Les élé
ments de lutte devaient être puissants; il les trouvait
au sein même du panslavisme mal coordonné sous la
main oppressive de Saint-Pétersbourg. Malgré les efforts
de la propagande moscovite, il existait des germes de
méfiance, de répulsion même, entre les Slaves du sud et
ceux du nord. Les premiers avaient bien pu, sous la
pression immédiate du despotisme ottoman, accepter les
secours des nommes de leur race; mais ces hommes ap
portaient avec eux un despotisme non moins à craindre
— 223 —
le jour où il serait moins éloigné. Les Slaves du sud de
vaient donc s'affranchir par eux-mêmes ou restera jamais
asservis. Pour accomplir cette grande œuvre, que fallait-
il ? La réunion des Slaves du sud dans une alliance com
mune , qui put en même temps attaquer de front la puis
sance Ottomane, et servir de barrière à l'ambitieuse in
tervention des Slaves du nord. Telle était la pensée de
Milosch. Les Serbes, les Ulyriens, les Croates, les Bosnia
ques, les Bulgares devaient former ses premières armées.
Les autres nationalités se prononceraient au premier cri
d'affranchissement. Mais il ne se dissimulait pas que les
difficultés seraient proportionnées à la grandeur de l'en
treprise, et il ne doutait pas que l'Autriche alarmée ne
comptât aussi parmi ses ennemis. Toute espérance était
donc vaine, toute tentative impossible, s'il ne rencon
trait l'appui d'une puissance occidentale, assez fortepour
faire face aux despotismes coalisés, assez désintéressée
pour ne demander aux nationalités soulevées aucun
sacrifice de leurs droits, assez intelligente pour com
prendre la gloire de son rôle. Milosch avait placé son
espoir dans la France.
Ce ne fut pas sans étonnement qu'un jour notre consul
général à Bucharest reçut mystérieusement du prince
Milosch la demande d'une entrevue nocturne. Il est bon
de remarquer, en passant, que la police russe était, à Bu
charest, tellement active et tellement redoutée, que les
plus grands personnages lui dérobaient le secret de leurs
pas, et rendaient hommage à sa puissance par leurs ter
reurs. Aller en plein jour, autrement que pour des affai
res officielles, chez le consul français qui tenait tête aux
entreprises moscovites, c'eût été se compromettre; et ce
— 224 —
n'était qu'en tremblant que les fonctionnaires turcs en
mission, ou les principaux agents de l'Autriche, voire
même les hospodars, allaient s'asseoir à l'ombre du pa
villon tricolore.
M. Billecocq accueillit la demande de Milosch, et le
vieux prince serbe pénétra dans la maison du consulat,
au plus profond de la nuit. Cette entrevue avait quelque
chose de si étrange et de si peu motivé , que le consul
ne pouvait se défendre d'une certaine méfiance. Envi
ronné d'embûches, dans un pays où l'intrigue moscovite
ne reculait devant aucun moyen, ne risquait-il pas de
rencontrer dans Milosch, qu'il connaissait à peine, un ins
trument de la Russie ou de l'Autriche, ou au moins un
homme servant à son insu quelque menée ténébreuse?
Les pensées secrètes du consul donnèrent à son attitude
une froideur réservée, qui se communiqua au prince. L'en
tretien fut sans abandon, presque sans confiance ; et ces
deux hommes, pleins de bonnes intentions, passèrent
ainsi une heure de nuit à s'observer mutuellement à la
lueur des flambeaux, l'un étudiant comme un piége cha
que parole de son interlocuteur, l'autre cherchant vai
nement une occasion de faire éclater la grande pensée
qui l'obsédait.
Le prince se retira sans se dévoiler, en demandant
toutefois la permission de revenir.
D'autres conférences, en effet , suivirent, aux mêmes
heures et avec le même mystère, mais non avec la même
réserve. La physionomie ouverte du vieillard héroïque,
ses nobles traits , qui s'illuminaient aux récits des com
bats de la liberté, cette voix retentissante dans le silence
des nuits, soit qu'elle appelât l'affranchissement des
- 225 —
peuples, soit qu'elle accablât de malédictions le despo
tisme de la Turquie, de la Russie et de l'Autriche, tous
ses gestes, tous ses élans, toutes ses aspirations, firent
naître en M. Billccocq la confiance, et souvent l'admira
tion. On en vint , de part et d'autre, à une entière fran
cise, et les explications furent complètes. Milosch
développa son plan , raconta ce qu'il avait fait avec les
Serbes, ses compatriotes, promettant de faire mieux
encore, et prophétisant la chute des despotismes et la
régénération des nationalités, avec la ligue des Slaves du
sud dirigée par son bras, et commandée par la France.
» La France, s'écriait-il, est le seul espoir des peuples
» opprimés ; si la France s'abstient , les peuples n'ont
» plus qu'à courber la tête. Est-ce que votre roi ne
» comprend pas la grandeur de sa mission? Est-ce que
» vos ministres seraient insensibles à de si hautes
» gloires ? Est-ce que votre presse, si intelligente, refu-
» serait d'écouter et de répéter les plaintes et les béné-
» dictions des peuples? Pour moi, dans cette lutte qui
» se prépare en faveur de la liberté et des nationalités ,
» je me sens irrésistiblement entraîné vers vous; ne
» rencontrerai-je pas chez vous des sympathies qui
» fassent écho à mes sympathies? »
« Prince, répondit le consul , il m'en coûte de mettre
» un frein à de si généreuses ardeurs. Comme vous,
» je vois un grand avenir dans l'union de la France avec
• les nationalités régénérées, dans la ligue des Slaves
» du sud contre les Slaves du nord. Mais si je coin-
• prends, du premier mot, l'importance de la question,
» c'est que je suis ici au centre des éléments d'oppres-
» sion qui menacent, et des éléments de régénération qui
15
— 220 —
font espérer. En France, il n'en est pas de même.
La grande politique française, qui embrassait tout le
monde extérieur, a fait place à une politique locale,
qui ne s'occupe que de querelles intérieures. Le roi
Louis-Philippe redoute les aventures , et sa prudente
vieillesse n'aspire qu'au repos. Ses ministres ne sau
raient l'entraîner plus loin qu'il ne veut aller. M.Thiers
lui-même (1), le seul des ministres français de notre
époque qui sache la géographie politique, pourrait
peut - être par tempérament être porté à oser quel
que chose. Mais il est arrêté par les difficultés inté
rieures; et, contraint de lutter tous les jours pour
son existence, il n'a guère souci de chercher d'autres
combats aux bords du Danube et de la Save. Les
premiers obstacles lui viendraient d'ailleurs de nos
chambres, qui n'ont ni l'intelligence ni le courage
des grandes choses. Au sein de la presse , quelques
rares écrivains de l'extrême démocratie s'occupent,
sans succès , des nationalités lointaines ; les autres
s'amoindrissent dans des questions de personnes.
Quant au pays entier, son éducation politique est
» trop peu faite, pour qu'il prenne de l'intérêt à ce qu'il
» ne voit ni ne comprend; et les bourgeois de Paris
» seraient bien étonnés, si on leur demandait leur
» argent et leur sang, pour venir en aide aux Slaves du
» sud contre les Slaves du nord.
» Moi-même, chargé cependant d'éclairer mon gou-
» vernement sur les choses du dehors, je n'oserais

(1) Ces conférences avaient lieu dans les premiers temps du mi


nistère du I" mars.
— 227 —
i lui transmettre vos vœux et les sympathies qu'ils
• m'inspirent. Mes dépêches seraient suivies d'une
» disgrâce éclatante. »
A mesure qu'il entendait ces paroles, qui respiraient
une douloureuse franchise, Milosch courhait en silence
sa tête blanchie. Le vieux pâtre de Serbie s'étonnait
d'avoir conçu des pensées trop grandes pour la France.
M. Billecocq cherchait vainement à le consoler par des
promesses d'avenir. «Attendez, prince, disait-il, atten-
» dez ainsi que moi, que le temps ait marché, qu'il ait
» mûri tous ces aperçus si élevés... »
Mais Milosch savait trop bien que l'avenir n'appar
tient pas aux vieillards, et, dans son impatience de
faire quelque chose pour son pays, quoique avec moins
de gloire et avec moins de sûreté , il se jeta dans les bras
de ceux qu'il voulait combattre. Depuis l'avénement du
jeune empereur d'Autriche, Milosch est devenu, au mi
lieu des Slaves du sud, l'émissaire le plus actif des
Slaves du nord , l'agent accrédité de l'empereur Nicolas.
Mais il n'a pu, dans sa défection, emporter avec lui
l'esprit indépendant des nations, qui ont toujours leurs
regards tournés avec espoir vers la France.
Il y avait déjà quelque temps que ces mystérieuses
conférences avaient cessé, sans autre résultat que de
stériles vœux, lorsque les Serbes furent appelés à élire
un prince en remplacement de Michel, fils de Milosch,
tombé à son tour victime des manœuvres de Saint-Pé
tersbourg. C'était àu moment le plus actif des intrigues
contre Ghika, lorsque, après le rapport des deux commis
saires, la Porte suspendait encore sa décision. L'empe
reur Nicolas crut l'occasion venue de faire valoir son
— 228 —
droit do protectorat sur la Serbie, en plaçant sur le trône
un prince de son choix. Il envoya en conséquence à Bel
grade un de ses aides-de-camp, le général baron Lieven,
pour diriger l'élection dans le sens de la politique Russe.
L'envoyé n'épargnait en effet, ni les promesses, ni les
menaces. Mais à Belgrade il n'avait plus affaire à des
boyars; la corruption et l'intimidation furent impuissan
tes. Au jour désigné pour l'élection, trente mille Serbes
se présentèrent, l'épée au poing, dans la plaine qui avoi-
sine Belgrade; et là, votant à ciel ouvert et à haute
voix , en présence même des agents du czar, ils élurent le
fils de Czemi-Georges, et le proclamèrent sous le nom
de Kara-Georgiewitch. Double échec et pour la Turquie
et pour la Russie. La Turquie avait fait décapiter Czemi-
Georges; la Russie, par ses intrigues mêmes, rendait
plus éclatant le triomphe du parti national.
Le Czar avait besoin de réparer une défaite publique,
n'ignorant pas que son influence sur les populations
Slaves dépend de l'idée qu'elles ont de son irrésistible
autorité. Aussi a-t-il pour système, au lendemain d'un
échec , de chercher une compensation capable d'effacer
les souvenirs d'un mécompte. A peine le général Lieven,
parti en toute hâte de Belgrade, eut-il apporté aux bords
de la Néwa la nouvelle de l'élection Serbe, que l'empe
reur Nicolas donna l'ordre à M. de Boutenieff de se
rendre sans délai à Constantinople, et d'y exiger, dès
son arrivée, la déchéance du prince Alexandre Gbika.
11 faiblit prouver à tous que le protectorat n'avait rien
perdu dc.sa force.
Arrivé à Constantinople, M. de Boutenieff parla de
manière à ne pas être désobéi. L'ambassadeur français,
— 229 -
M. de Bourqueney, qui avait tant recommandé au consul
de Bucharest de couvrir de son appui le prince Ghika , ne
sut pas lui-même le protéger auprès du divan. Le 7 octo
bre 1842, le prince Glnka reçut la nouvelle officielle de
sa destitution. La Porte révélait hautement sa faiblesse,
la Russie son autorité, la France son impuissance.
CHAPITRE X.

Intrigues à Buchaicst. — Daschkoff uni aux Caïmacans. — Trente


candidats. — Élection de Bibesco. — Ses premières dilapidations.
— Vénalité de la magistrature. — Loi sur le régime dotal. —
Scandales intérieurs. — Les mineurs russes. — Le jardinier et
la ronce. — Suspension de l'assemblée. — Agiotages de Bibesco.
— Hostilités contre le consul français. — Intrigues à Paris. —
La maîtresse du hospodar et madame de Lieven. — Divorce et
mariage du hospodar. — Lettre du Val-Richer. — Rappel de
M. Billecocq. — Réception à Paris. — Nouvelles élections en
Valaquie. — Menées de Bibesco. — Abaissement de l'assemblée.
— Mécontentement général.

Aussitôt s'agitèrent à Bucharest toutes les ambitions.


Pour la première fois, on allait faire essai du principe
d'élection appliqué à la nomination du prince, et , quoi
que le droit électoral fût singulièrement restreint , cha
que parti voyait des chances favorables et se livrait à
l'espoir. Russo-phanariotes, vieux Valaques, jeunes Va-
laques étaient en mouvemeut , tous pleins d'ardeur,
et se promettant le triomphe dans une lutte dont au
cun n'avait l'habitude. Mais à côté d'eux était un habile
maître en intrigues, qui devait profiter de leur inexpé
rience, le consul Daschkoff.
D'après les clauses du règlement organique, en atten
dant l'élection du hospodar, le pouvoir était remis aux
mains d'une caimacame, c'est-à-dire d'un gouvernement
provisoire, composé de trois ministres responsables,
— 231 —
recevant pour la circonstance , le nom de caïmacans.
Les trois qui furent choisis ne pouvaient qu'être dévoués
aux intérêts russes : ils préparèrent, avec le consul
Daschkoff, le travail des candidatures.
Parmi les prétendants, Stirbey était le candidat avoué
du parti russo-phanariote ; le pacte de corruption était
ouvertement reconnu et publié. Plus adroit , son frère
Bibesco, qui avait combattu Gbika, au nom des intérêts
publics, s'offrait comme représentant des vieux Valaques
et des souvenirs d'indépendance, quoiqu'au fond entiè
rement dévoué à Daschkoff, ayant déjà conspiré avec lui ,
et lui promettant pour l'avenir les plus dociles complai
sances.
L'agent moscovite se ménageait donc une double
chance : si les Phanariotes étaient assez forts , l'élection
de Stirbey devenait pour Saint-Pétersbourg un triomphe
éclatant; si les vieux Valaques l'emportaient, le triomphe,
quoique caché , n'était pas moins efficace. Ce n'était
qu'une journée de dupes, dont Bibesco et Daschkoff de
vaient partager les profits.
Contre de si habiles manœuvres , le parti des jeunes
Valaques aurait dû concentrer ses forces. Il fit tout le con
traire ; de misérables rivalités se substituèrent à l'intérêt
national. Chacun se crut fait pour être hospodar; il y
eut trente candidats, ' divisés entre eux, affaiblissant
l'action commune, et se perdant eux-mêmes dans des
luttes d'amour-propre, au grand contentement de Dasch
koff, qui. n'eut qu'à les laisser faire. Un seul avait
quelques chances : c'était Campiniano. Les çaïmacans
effacèrent son nom de la liste, sous prétexte que la Porte
refuserait de confirmer sa nomination. Ces honorables
— 232 —

fonctionnaires ne prenaient pas la peine de dissimuler


leurs connivences avec l'agent moscovite. L'art. 26 du
règlement organique n'admettait dans la liste des candi
dats que ceux dont la noblesse remontait au moins au
grand-père. Or, il était connu de tous que le grand-père
de Stirbey et de Bibesco était marchand de chevaux à
Craïova. On invoqua donc contre les deux frères le texte
même de la constitution. Les caïmacans n'en tinrent
aucun compte ; ils ne pouvaient sacrifier le double espoir
de la Russie.
Enfin l'article 32 du règlement portait que l'on vote
rait pour chaque candidat séparément. Or, il s'en pré
sentait trente. Les caïmacans, prétextant une trop grande
perte de temps, partagèrent les trente candidats en six
séries, et remirent à chaque électeur cinq boules, dont
une blanche. De cette manière, en classant les candidats
sérieux de l'opposition par deux ou par trois dans une
même série, on les paralysait l'un par l'autre , tandis
qu'en plaçant les deux frères, comme on le fit , chacun
dans une série différente, et en compagnie de candidats
sans appui, sans aucune chance, on assurait à l'un ou
à l'autre une majorité certaine.
Et cependant ces précautions ne semblèrent pas suffi
santes. Dans le parti des vieux Valaques , celui qui avec
Bibesco s'était montré le plus acharné contre Alexandre
Ghika, était le boyar Villara, qui avait occupé sous ce
prince des fonctions importantes. Yillara était devenu
l'agent le plus actif de la candidature Bibesco. D'ac
cord avec le consul Daschkoff, il fut convenu que
l'on ferait enrégimenter par Villara tous ceux qui,
parmi les électeurs , lui avaient servi , à diverses
— 233 —

époques, d'instruments pour ses malversations : on leur


promettait la curée des emplois publics, si Bibesco par
venait au hospodarat. Pour qui connaît les fonctionnaires
de la Valaquie, espèce tle janissaires civils, s'enrichis-
sant par le pillage, celte honteuse transaction devait
réussir. Le parti de la rapine et de la corruption, allié au
consul russe, ne pouvait rencontrer d'obstacle (1).
Sur ces entrefaites , arriva de Constantinople un nou
veau plénipotentiaire turc , Safved-Effendi , chargé de
surveiller les opérations électorales. De lui devait dé
pendre la confirmation par la Porte du choix des élec
teurs. Aussi les complaisances, les empressements, les
caresses ne lui firent pas défaut. Les boyars , partisans
des deux frères, le tentaient par l'argent , l'éprouvaient
par la menace : l'intrigue marchait à front découvert.
Mais le consul français, auquel M. de Bourqueney avait
recommandé de guider le plénipotentiaire au milieu de
te dédale d'intérêts opposés, prit bientôt sur Safved-
Effendi l'ascendant qui appartient à la droiture intelli
gente. Trop bien au courant des manœuvres du consulat
russe, et de la comédie jouée par les deux frères dans
leur double candidature, M. Billecocq mit en garde
Safved-Effendi contre les boyars corrompus et les can
didats de l'étranger. Effrayés de l'influence que prenait
le consul français et tremblant pour leurs protégés, les
Caimacans imaginèrent une misérable ruse qui ne méri-

(1) La principautédeValachic sous le hospodar Bibesco, par M. A.


B. , ancien agent diplomatique dans le Levant. Bruxelles, 18/i7.
— Le témoignage de l'auteur de cette brochure est d'autant moins
suspect, qu'il ne dissimule pas ses sympathies [our la Russie.
- 234 —
ferait guère d'être racontée, si elle n'était en même temps
une peinture de mœurs. Sous prétexte de réparer un des
conduits d'eau les plus considérables de Bucharest , on
coupa la seule rue carrossable par laquelle M. Billecocq
pouvait communiquer avec Safved-Efîendi et le reste de
la ville. Il faut connaître l'état des rues de Bucharest
pour comprendre l'efficacité de ce singulier blocus. On
n'a que le choix , selon les saisons, entre des océans de
boue et des montagnes de poussière. Aussi n'appartient-
il qu'aux misérables de s'y aventurer à pied. Mais
M. Billecocq ne se laissait pas facilement mystifier; il
somma les Caïmacans de mettre une prompte fin à cette
indigne comédie, et, sur ses injonctions pressantes, de
nombreux ouvriers rétablirent en trente-six heures les
communications interrompues.
Trois mois se passèrent ainsi , au milieu des déchaîne
ments des plus basses passions. Le jour de l'élection était
fixé au 1er janvier 1843. Au moment venu, les chances
paraissaient tellement prononcées en faveur de Stirbey,
que plusieurs boyars de l'opposition redoutant cet
homme ouvertement dévoué aux Busses, et désespérant
de réussir avec un candidat national, reportèrent leurs
voix sur Bibesco, dont ils ne soupçonnaient pas les
complicités avec Daschkoff.
Le résultat de l'élection ne fut connu que bien avant
dans la nuit. Stirbey avait 91 voix; Philippesco, can
didat de la vieille boyarie , Baliano, candidat des jeunes
Valaques, avaient, l'un 84 voix, l'autre 79; 131 suf
frages s'étaient prononcés pour Bibesco. 11 est facile de
voir que, si le parti national avait agi avec accord et
intelligence, il aurait triomphé; car les voix partagées
- 235 —

entre Philippesco et Baliano auraient, si elles eussent été


réunies, donné 163 suffrages. Mais les vanités person
nelles l'emportèrent; et, pour la première fois où les
boyars purent user du droit d'élection, ils semblèrent
prendre à tâche de s'en montrer indignes.
Plusieurs cependant, même parmi les plus honnêtes,
acceptèrent la nomination de Bibesco comme un échec
pour Daschkoff. Celui-ci le laissa croire, et M. de Bour-
queney partagea l'illusion commune. Aux dépêches de
M. Billecocq, qui déplorait un pareil choix , il répondait :
« Vous aurez déjà compris de vous-même, monsieur le
• consul général , que nous n'avons aucun intérêt à
» faire l'influence russe plus victorieuse qu'elle ne se
» considère elle-même. »
Pour juger le mérite des appréciations de M. de
Bourqucney, il suffit de rapporter une dépêche de M. de
Nesselrode au consul Daschkoff, à la même date et sur
le même sujet.
« Nous ne pouvons assez louer la sagesse des mesures
• prises, felon votre recommandation, pour arriver à ce
» résultat. L'élection du jeune Georges Bibesco a par-
» faitemcnt répondu à notre désir. Nous vous prions
» d'exprimer au prince nos félicitations les plus sin-
» cères, au sujet de son élection. Vous lui communi-
» querez nos instructions, et vous lui ferez connaître en
> même temps toutes les espérances de succès que nous
» fondons sur son administration. Ces espérances, il
» saura les réaliser, nous n'en doutons point , et il
> répondra dignement ainsi à la haute idée que l'empe-
» reur a eue de ses principes , de son caractère et de
» ses talents distingués. »
— 230 —
Bibesco cependant ne négligeait aucun moyen de
tromper l'opinion publique. Prétendant se faire accep
ter comme le représentant de la nationalité roumaine,
il commanda pour son installation un costume de céré
monie semblable à celui de Michel le Brave, d'après un
vieux portrait renfermé au couvent de Tzernica. Indigne
travestissement sur le dos d'un agent moscovite ! Les
peuples opprimés n'ont de consolations que dans leurs
légendes; et Bibesco savait que tous les souvenirs de l'il
lustre guerrier dont il empruntait les habits avaient en
core une action puissante au fond des cœurs. Aussi la
mascarade eut-elle un plein succès; les Valaques atten
dris crurent voir renaître les anciens jours , et saluèrent
avec bonheur une mensongère évocation. Quelques-uns
seulement , mais en petit nombre, devinaient le renard
sous la peau du lion.
11 y avait d'ailleurs dans l'avènement de Bibesco quel
que chose de nouveau qui disposait les esprits aux com
plaisances. C'était un prince élu, et même pour ceux qui
blâmaient le choix, l'élection semblait un retour au droit
national. On s' efforçait d'avoir confiance, et dans la crainte
de compromettre ce droit tant de fois invoqué, on impo
sait silence même aux ressentiments.
Bibesco s'empressa de profiter des bonnes dispositions
de l'assemblée, pour s'assurer de grosses allocations pé
cuniaires; ses premiers actes ne furent qu'un auda
cieux agiotage. Réservant pour les réceptions officielles
le palais hospodaral , précédemment habité par Ghika ,
il continua de résider dans sa propre maison, mais en se
faisant payer par l'État 1 ,500 ducats de loyer (18,000 f.).
Il sollicita de plus et obtint 15,000 ducats (180,000 fr.)
— 231 —
pour agrandissement de cotte même maison qui lui ap
partenait : 5,000 ducats (60,000 fr.) lui furent accordés
pour frais de voyage à Constantinople , et 130,000 du
cats ( 1 ,560,000 fr.) pour dépenses d'investiture. En vé
ritable parvenu , il commençait par le pillage.
Fidèle aux engagements électoraux pris par Villara ,
il fit rétablir dans leurs fonctions plusieurs comptables
infidèles qui, sous l'administration précédente, avaient
été condamnés et soumis à restitution des deniers pu
blics détournés à leur profit, leur faisant remise de leur
peine en même temps qu'il leur donnait occasion de
recommencer leur coupable industrie.
Villara, pour récompense de son zèle , avait obtenu le
ministère de la justice, un des plus lucratifs dans un
pays où les arrêts judiciaires, multipliés d'ailleurs à [l'in
fini par l'incertitude de la propriété, s'achètent et se ven
dent publiquement. Quatre mille procès de délimitation
se trouvaient alors pendants devant les tribunaux des di
verses instances, et autant d'autres procès civils sur dif
férentes matières. Ce vaste champ, ouvert aux prévari
cations, était considéré par les magistrats comme un
légitime patrimoine. Un d'eux disait hautement : « Mon
père m'a laissé sa signature pour la faire valoir, et deux
mains pour prendre (1). » Ni juges ni plaideurs ne dis
simulaient leurs transactions. Les trafics se faisaient pu
bliquement, comme un courtage de marchandises ordi
naires, à la promenade, au théâtre, dans les salons ; on
prenait avec les juges des engagements par écrit, et toute

(1) De l'état présent et de l'avenir des principauté» de Moldavie


et de Valacbic, par M. Colson, p. 206.
- 238 -
la ville connaissait le tarif de chaque procès gagné. Il
était de notoriété publique que deux juges seulement
étaient incorruptibles à l'argent (1), et on les citait
comme des singularités plutôt que comme des exemples.
Cet abaissement du sentiment moral existait sans doute
avant Bibesco ; mais il l'encourageait par ses tolérances ,
et si quelque homme honnête lui signalait les abus de
cette scandaleuse vénalité, il s'emportait et criait à la
calomnie. Il lui fallut cependant une fois sévir contre un
magistrat pris littéralement en flagrant délit d'enchère.
La haute cour de justice ne put s'empêcher de le con
damner; mais le prince commua la peine en un doux
exil , et quelques semaines après, le prévaricateur était
nommé procureur à la Cour des délits criminels (2).
De nouveaux impôts sur les paysans, de nouvelles char
ges à l'entrée des villes , révélaient l'esprit fiscal de ce
gouvernement qui avait promis la réforme des abus. Le
costume de Michel le Brave ne trompait plus personne ,
et à travers le manteau national se découvrait un cœur
digne du Phanar.
L'assemblée elle-même commençait à se repentir de
ses trop grandes facilités. Une nouvelle spéculation de
Bibesco, plus audacieuse que les précédentes, contraignit
les députés à faire acte de courage. Une loi fut présentée
par le gouvernement pour modifier la loi civile sur le
régime dotal , en accordant au mari le droit d'hypothé
quer les biens de sa femme. Cette question , très-grave

(1) Dernière occupation des principrutéa danubiennes , par G.


Chainoi. Paris, 1853,
(2) lbid.)
- 230 —
en elle-même, devenait un immense sujet de scandale,
par suite de circonstances matrimoniales particulières au
prince Bibesco. Mario très-jeune à Mlle Maurocordato,
fille adoptive du dernier Brancovano, il avait recueilli
de cette alliance de grandes richesses (environ trois cent
mille francs de rente). L'union cependant n'avait pas été
heureuse : peu d'années après, la jeune femme était
dans un état complet d'aliénation mentale, et le mari,
disait-on, n'avait pas adouci , par ses procédés, le sort
de l'infortunée dont les revenus demeuraient en sa pos
session. H paraît toutefois que les revenus ne lui suffi
saient pas, et tel était le secret de la nouvelle loi; secret
qui , du reste, n'échappait à personne. Mais ce qui ajou
tait à l'immoralité de l'entreprise, c'est que la loi sem
blait être faite au bénéfice d'un amour illégitime.
Bibesco, en effet , prince et législateur, vivait maritale
ment avec Mme Ghika, femme de Constantin Ghika ,
frère du dernier hospodar. On proposait donc à l'assem
blée de consacrer par ses votes la spoliation de l'épouse
légitime au profit d'un double adultère.
La conscience des boyars est d'ordinaire assez fa
cile; mais, en cette occasion, on en faisait si bon
marché, que la proposition devenait une insulte. Au
jour de la discussion, des paroles indignées retentirent
dans l'enceinte de cette assemblée naguère si complai
sante ; de flétrissantes allusions perçaient dans les dis
cours; et, quoique les lois les plus ordinaires de la
morale fussent d'assez forts arguments , il semblait que
toute la discussion fût dominée par l'image de deux
femmes : la triste épouse, privée de raison, et l'au
dacieuse maîtresse , chargée d'honneurs. Une forte
— 240 —
majorité condamna cctto loi comme une tentative do vol.
Pour rendre l'échec plus éclatant, Bihesco ne mît
aucun frein à ses fureurs. Ce parvenu d'un jour s'é
tonnait de rencontrer un obstacle à sa puissance. On
eût dit un roi des vieilles dynasties, traitant de rébellion
tout acte contraire à sa volonté ; Louis XIV défendant
ses adultérins n'eût pas été plus violent qu'un Bibesco.
11 destitua de leurs emplois judiciaires et administratifs
tous les députés qui avaient voté contre la loi dotale ;
et, continuant à braver l'opinion publique, il demanda
formellement le divorce.

Cette question était d'abord du ressort des autorités


religieuses. Nous y reviendrons.

Avec les résistances de l'assemblée, on vit redoubler


les servilités de Bibesco auprès de la puissance protec
trice. Un agent russe, nommé Trandatiroff, était venu
en Valaquie sous prétexte d'établir une grande exploita
tion de mines. Dion accueilli du prince, recommandé
par lui à ses ministres , il avait obtenu des concessions
illimitées, sans égard pour les droits des propriétaires,
et annonçait hautement qu'il allait faire venir de Russie
cinq mille travailleurs. C'était une véritable aliénation
du sol; c'était, de plus, l'introduction d'une garnison
russe, à l'ombre d'un contrat pacifique. Tout cela se
faisait sans prendre avis de l'assemblée, seul juge légi
time d'une question qui touchait en même temps et à
la propriété, et à la sécurité de l'Etat. Les hommes éclairés
prirent l'alarme, et l'on commençait à parler avec
inquiétude de cette hypocrite transaction, lorsqu'on vit
circuler dans, la ville une fable intitulée le Jardinier et
— 241 —
la Ronce, chef-d'œuvre de poésie et de fine satire, où
l'on signalait les lâches complaisances du prince, les
perfidies du contrat , et les déguisements de cette nou
velle invasion moscovite. L'apologue eut un succès
immense ; plus de trente mille exemplaires furent
imprimés et distribués en quelques jours, sans que tous
les efforts de la police pussent en arrêter la circulation
ou en découvrir l'auteur. L'auteur était Héliade.
L'opinion publique, avertie, se souleva tout entière
contre la convention Trandafiroff. L'assemblée, entraînée
par l'émotion générale, demanda des explications, et,
dans une adresse au prince, lui signifia qu'il n'était pas
en droit de faire une concession de cette nature, sans
consulter préalablement les représentants du pays.
Une discussion des plus vives s'éleva entre les dé
putés et les ministres. Un des plus jeunes boyars ,
Constantin Philipesco, se signala par l'énergie de ses ac
cusations. Il dévoila sans ménagement la trahison que
cachait la concession faite à l'agent moscovite, et son in
dignation s'éleva jusqu'à la hauteur de la véritable élo
quence. Le public accueillit avec enthousiasme un dis
cours qui semblait révéler un homme de talent et un
citoyen courageux , deux choses rares dans le monde
boyar (1).
Bibesco , que toute opposition entraînait à de pué
riles fureurs , fit une réponse en termes inconve
nants : « Je considère, dit-il, cette assemblée comme
incapable de toute délibération sérieuse. • En même

(1) Constantin Philipesco est mort tout récemment à Paris.


16
— 242 —
temps il ordonna la suspension de l'assemblée , quoique
le budget ne fût pas encore voté.
Daschkoff lui vint en aide ; la Russie était en cause. Les
lettres du consul représentèrent àSt-Pétersbourgle prince
comme une victime desintrigues dequelques boyars jaloux,
et l'assemblée comme hostile aux intérêts moscovites. A
Constantinople , le capou-kiaya (délégué) du prince, dé
clara le gouvernement valaque impossible avec une as
semblée qui rejetait , disait-il , tous les projets utiles, et
qui se laissait gouverner par les ennemis personnels du
prince. Aux plaintes du capou-kiaya , se joignirent les
menaces de l'ambassade russe. La Porte, épouvantée,
accorda par un firman la suspension de l'Assemblée
pour un temps indéterminé. En toute occasion, la Tur
quie consacrait par sa faiblesse les usurpations du Czar,
et se montrait indigne d'une suzeraineté qu'elle n'exer
çait qu'au bénéfice de son rival.
A la réception du firman qui le délivrait de tout con
trôle, Bibesco fit montre d'une joie scandaleuse. Le jour
où il en donna lecture publique , son insolent maintien
trahit toutes les basses rancunes en ce jour satisfaites .
Sans dignité dans le triomphe, sans tenue, sans aucun
sentiment des convenances, il faisait étalage de ses con
tentements, moins semblable à un prince qu'à un bohé
mien enivré.
Il se trouvait enfin seul maître, maître absolu, sans
contrôle ; et , par la plus étrange des anomalies , aucun
monarque des vieilles races ne possédait une autorité
aussi illimitée que ce produit de l'élection, prince d'un
jour, sorti des écuries de Craïova.
Dans nos révolutions de l'Occident , le parvenu , quel
— 243 —
qu'il soit , cherche à masquer son origine par de grandes
entreprises. Bibesco rappelait continuellement la sienne
par des tours de maquignon. Il dilapidait partout et sur
toutes choses. Tout fournisseur ou entrepreneur parta
geait avec lui, et il donnait lui-même les leçons de vol
avec le plus effronté cynisme. Mélik , ingénieur chargé
de la construction du théâtre de Bucharest , avait refusé
livraison de vingt mille briques, qui figuraient pour cent
mille ; Bibesco lui en fit de vifs reproches : « Que diable !
ditlehospodar, il faut hurler avecles loups. — Jene sais pas
hurler, répondit Mélik. — Eh bien , retirez-vous, reprit
le prince , et laissez hurler les autres. » Et il chargea
des travaux un entrepreneur plus complaisant. En 1846,
année où, à la suite d'une abondante récolte, le blé était
à très bas prix, on avait fait pour la ville de Bucharest
d'énormes approvisionnements. En 1847, alors que par
tout en Europe les récoltes étaient compromises, la mu
nicipalité , sur un ordre du prince , vendit son approvi
sionnement au prix coûtant. L'acheteur était un certain
Paiziouri , 'associé de la famille Bibesco. Les besoins de
l'Europe produisirent des bénéfices immenses (1). Enfin,
l'auteur auquel nous empruntons ce fait, homme consi
dérable dans le pays, affirme que, sous le gouvernement
de Bibesco , le total des sommes détournées sur le seul
département des travaux publics, fut de trente-trois
millions de francs (2).

(1) Dernière occupation des principautés par la Russie, par G.


('hainoi, p. G6. On sait que ce pseudonyme cache le nom de Jean
Ghika, aujourd'hui gouverneur de Samos.
(2) Md, p. 65.
— 244 —
Il est vrai que, dans son œuvre de spoliation , le hos-
podar avait pour auxiliaires et co-partageants ses parents
et ses créatures , qui vendaient les fonctions publiques
aux plus offrants, et tenaient bureau ouvert de corruption.
Jamais, aux plus mauvais jours des Pbanariotes, on n'a
vait vu tant d'effronterie dans la rapine.
Tous ces désordres faisaient le compte de la cour pro
tectrice. L'oppression sans frein pouvait amener des
troubles, les troubles justifier une intervention. Aussi y
avait-il entre Daschkoff et Bibesco un merveilleux con
cert, ou plutôt Daschkoff avait su s'emparer habilement
de toute l'autorité. Plus digne et plus réservé, il imposait
sa volonté à tous , et commandait en maître. Bibesco
pillait , mais Daschkoff gouvernait. Celui-ci ne se croyait
pas même obligé de dissimuler son pouvoir, et ne crai
gnait pas de dire tout haut que le hospodar n'était que
son aide-de-camp (1).
Ainsi livré sans pudeur à l'influence moscovite,
Bibesco n'avait pas besoin de continuer la comédie des
premiers jours sur les souvenirs nationaux. Les tradi
tions de Michel le Brave s'étaient effacées de son esprit ;
et , comme pour faire amende honorable à d'anciennes
erreurs, il se prit à persécuter avec acharnement les
hommes qui travaillaient à la régénération de la langue
nationale. Se vantant, avec une puérile vanité, de son
éducation parisienne, il tournait en ridicule le jargon
roumain, et fermait les écoles ouvertes par Alexandre
Ghika.
En même temps, par une contradiction qu'expliquent

(i) Le Protectorat du Czar, par J. R., p. 29.


— 2*8 —
des ordres venus de Saint-Pétersbourg , il prenait occa
sion d'une distribution des prix au collége national de
Saint-Sava, pour démontrer publiquement tous les
inconvénients de la langue française dans l'éducation des
Valaques. Une dépêche de M. de Nesselrode venait d'ap
peler toute l'attention du gouvernement hospodaral sur
te danger de l'éducation reçue en France.
Vassal du consul russe, Bibesco devait nécessairement
être hostile au consul français. Il n'oubliait pas d'ailleurs
que M. Billecocq avait énergiquement défendu Alexandre
Ghika , et il se sentait mal à l'aise avec l'homme qui
tenait tous les (ils de ses intrigues, soit dans les anciens
complots de la Bulgarie, soit dans les nouvelles menées
de Daschkoff. Dans Alexandre Ghika , M. Billecocq avait
rencontré, sinon un auxiliaire, au moins un allié discret
qui, environné de périls, mettait son espoir dans la
France. Dans Bibesco se révélaient, au contraire, les
mauvais vouloirs, les arrogantes maladresses, les com
plicités avec la Russie. Mais M. Billecocq qui ne savait
pas transiger avec le puissant agent de Saint-Péters
bourg, redressait fièrement les écarts du hospodar,
et, tout en surveillant les intrigues , se maintenait dans
une froide réserve. Aussi Bibesco employait- il les
plus actives manœuvres pour être débarrassé de ce
diplomate incommode, placé au-dessus de la corruption
et de la crainte. Un certain grec, nommé Piccolos, ancien
censeur impérial russe à Bucharest, avait su , à Paris,
gagner les bonnes grâces de M. Guizot : il reçut mission
du hospodar de travailler au renversement de M. Bille
cocq. En même temps, Bibesco et Stirbey, son frère,
agissaient auprès de l'ancien comml, M. Cochelet , pour
— 246 —
l'engager à venir reprendre sa place à Bucharest.
M. Cochelet répondit avec indignation à ces basses
ouvertures. « On oubliait trop, disait-il , ses cheveux
blancs et sa position d'homme marié. Il ne pourrait ,
ajoutait-il, être vingt-quatre heures dans la capitale
valaque témoin de tout ce qui s'y passait , non-seule-
înent dans les affaires publiques, mais dans l'intimité de
la famille Bibesco, sans demander aussitôt son rappel. »
Les sollicitations continuèrent néanmoins auprès de
M. Guizot. Le ministre se fatigua de tant d'insistance;
et , bien inspiré alors , il répondit que, comme l'état de
la principauté de Valaquie paraissait fort gravement
compromis par les intrigues du consul russe, il ne pou
vait songer au rappel de M. Billecocq qu'autant que
l'empereur Nicolas , de son côté , débarrasserait les
Valaques de M. Daschkoff.
On résolut alors de vaincre M. Guizot par les in
fluences intimes. En attendant que le divorce lui permit
de partager le trône hospodaral, la favorite, Mme Ghika,
était devenue enceinte. Malgré le sans-façon des mœurs
de la boyarie , les couches ne pouvaient honnêtement se
faire à Bucharest. Mme Ghika fut donc , au printemps de
1844, expédiée à Paris, munie d'une lettre de recom
mandation pour Mme de Lieven , et bien approvisionnée
de ducats et de diamants à l'appui des négociations.
Mme Ghika fut promptement admise dans le boudoir
de la protectrice, et les choses avaient été disposées
pour qu'elle y rencontrât M. Guizot. Dès la' première
conférence, les rancunes se firent jour. Le rappel de
M. Billecocq fut instamment demandé au ministre.
Mais pour le ministre la situation était délicate, Que
— 247 —
Mme de Lieven , par compassion pour d'illustres amours,
émue d'ailleurs peut-être par d'irrésistibles arguments,
fit bon marché des services d'un fonctionnaire distingué,
elle n'avait à redouter aucune responsabilité. Pour
M. Guizot , il n'en élait pas de même; la presse et la
tribune pouvaient lui demander compte. Il se montra
donc de moins facile composition qu'on ne l'avait prévu.
De son côté, Daschkoff écrivait lettres sur lettres à
Saint-Pétersbourg , pour qu'on l'aidât à se débarrasser
de M. Billecocq, dont l'intraitable audace affaiblissait,
à Bucharest, l'influence moscovite. Il en résulta que
Mme de Lieven reçut de St-Pétersbourg des instructions
qui s'accordaient merveilleusement avec les touchantes
sollicitations de Mme Ghika. Le rappel de M. Billecocq,
qui n'avait été d'abord qu'une affaire de matrone, deve
nait pour Mme de Lieven une mission politique.
Elle y mit un nouveau zèle. M. Guizot fut supplié ,
harcelé, persécuté. Enfin, ne sachant comment faire
face aux cajoleries de la princesse moscovite, il lui op
posa une fin de non -recevoir motivée, le croira-t-on,
sur la morale. II ne pouvait , disait-il , prendre aucune
décision tant que, les doubles divorces n'étant ni auto
risés, ni accomplis, la position équivoque de Bibesco et
de Mme Ghika laisserait prise au scandale.
Le hospodar, dès-lors, mit tout en œuvre pour ren
verser les obstacles que lui opposaient la loi , la religion
et la morale. Il lui fallait, à toute force, consacrer son
union sur les débris de deux mariages. En vain cepen
dant , à plusieurs reprises, il avait sollicité du métropo
litain de Valaquie une sentence de divorce. Le prélat s'y
était toujours refusé, quoique Daschkoff joignit ses insr
- 248 —
tances à celles de Bibesco. Car Saint-Pétersbourg avait
fort à cœur de purifier son protégé.
On prit donc le parti de s'adresser au patriarche de
Constantinople , et l'ambassadeur de Russie servit de
médiateur. Mais là encore on rencontra des scrupules ,
et le prince malencontreux se heurtait avec étonncment
contre des objections morales dont il n'avait jamais eu
conscience. Toutefois, àConstantinople, dans toute ques
tion, il y a un moyen sûr de triompher. Avec de l'argent
habilement distribué parmi les membres du divan , on
acheta le changement du patriarche, et le successeur fut
averti des premières obligations qu'il aurait à remplir.
Il fallait néanmoins respecter les formes, et subir encore
une épreuve qui aurait pu faire reculer un honnête
homme. Pour prononcer le divorce, le patriarche exigea
que trois témoins appelés devant le haut synode grec
vinssent attester par serment que, dans les différends sur
venus au sein du ménage Ghika, tous les (orts devaient
être attribués au mari. Or, le public tout entier savait
trop bien le contraire. Les trois témoins cependant se
rencontrèrent : trois grands boyars, dont il faut signaler
les noms, MM. E. Floresco, B. Cornesco et J. Slatiniano
n'hésitèrent pas à se déshonorer par un parjure, pour sa
tisfaire aux passions d'un prince de cette espèce.
Sur d'aussi respectables témoignages, les divorces fu
rent prononcés, et le mariage, objet de tant d'intrigues,
put enfin s'accomplir au mois de septembre 1845.
Les circonstances commandaient quelque réserve , Bi
besco fit au contraire de fastueux étalages, qui rendirent
plus éclatantes les hontes qui avaient précédé. Par suite
du voyage de madame Ghika, les noces furent célébrées
— 249 —
à Fokshani, frontière des deux principautés. Bibesco s'é
tait porté au-devant de l'heureuse fiancée. Le prince
Stourdza, hospodar de Moldavie, présidait à la cérémo'
nie en qualité de père assis , selon le rite grec. Mais il
ne dissimulait pasque ce rôle, auquel il se prêtait de mau
vaise grâce, lui avait été imposé par le consul Daschkoff.
Les folles dépenses de ce mariage , mélange de luxe
et de bouffonnerie , furent un scandale dans tout le
pays. Chacun savait que la corbeille coûtait la somme
énorme de 3,840,000 piastres, et chacun savait aussi que
de nouvelles exactions devaient pourvoir à ce que Bibesco
appelait lui-même effrontément les prodigalités de son
bonheur.
Au retour des époux vers Bucharest , des magnifi
cences royales furent ordonnées pour leur réception dans
les différentes villes , et les municipalités furent con
traintes à se ruiner pour faire face aux réjouissances qui
accueillaient le prince , la princesse et tous les conviés à
la noce,
La rentrée dans la capitale fut signalée par un der
nier spectacle plus pittoresque, sinon plus avilissant que
tous les autres. En tête de l'escorte , caracolait en grand
costume de spathar, le mari évincé, Constantin Ghika ,
qui avait bien consenti à perdre sa femme, mais non à
perdre sa place. Personne ne fut tenté de plaindre une
victime aussi complaisante, faisant cortége à ses propres
hontes.
Après les joies , Bibesco songeait à la satisfaction des
vengeances. Les bénédictions de l'Église avaient effacé
le double adultère; la conscience de M. Guizot pouvait
se rassurer ; madame de Licven pressa de nouveau le rap
— 250 -
pel de M. Billccocq. Celui-ci, pendantce temps, était l'ob
jet des plus obséquieuses attentions de la nouvelle prin
cesse Bibesco. Dans les réceptions, dans les bals, les
égards et les courtoisies se multipliaient autour de lui ,
et,dansungrand dîner d'apparat, le bospodar se conforma,
pour la première fois, au bérat du Sultan, qui voulait
qu'en qualité de représentant du plus ancien allié de la
Porte, le consul français prit le pas sur tous les envoyés
des puissances étrangères. En tout autre pays, ces dé
monstrations eussent présagé un retour à de meilleurs
sentiments ; en Valaquie , où dominent les traditions
orientales , elles annonçaient la reprise des hostilités.
Les Valaques , amis de M. Billecocq , ne le lui laissaient
pas ignorer. Us assuraient de plus que Bibesco avait en
tre ses mains une lettre de M. Guizot lui-même , écrite
du Val-Richer, dans laquelle il s'engageait au rappel de
M. Billecocq. Chaque courrier de Paris avertissait celui-
ci que madame de Lieven gagnait du terrain, et que la
place de consul général à Bucharest était arrivée , entre
les mains de M. Guizot , à l'état de monnaie courante.
On l'avait d'abord offerte à M. Ferdinand de Lesseps,
puis à M. Adolphe Barrot. Tous deux avaient refusé par
égard pour M. Billecocq.
Cependant madame de Lieven, impatiente d'annoncer
une victoire à Saint-Pétersbourg, ne voulait plus ni délais
ni ménagements. Dans les premiers jours de mars 1846,
M. Billecocq reçut la lettre suivante :

Paris, 19 février 1 Sf»5


Monsieur,

J'ai l'honneur de vous annoncer que, par une ordonnance rendue


— 251 —
le 17 de ce mois , sur ma proposition , le Roi vous a admis au traite-
ment d'inactivité affecté à votre grade, et a nommé, au poste que vous
occupez, M. de Nyon, qui vient de remplir les fonctionne consul
général à Tanger. Je m'empresse d'ajouter, Monsieur, que la dis
position qui vous concerne n'a été motivée par aucun sujet de
mécontentement , et que vous me trouverez très-disposé à proposer
au Roi de vous nommer à un poste dans lequel vous puissiez ac
quérir de nouveaux titres aux bontés de Sa Majesté. Vous pouvez
vous mettre en route pour Paris ,quand vous le jugerez convenable,
et sans vous croire obligé d'attendre votre successeur.
Agréez, etc.
Signé : Guizot.

Il conviendrait peu , sans doute , à la dignité de l'his


toire de donner une importance exagérée à des ques
tions personnelles; mais il s'agit ici moins de per
sonnes , que d'un fait bien grave , l'influence de la
Russie dans les conseils du gouvernement français. Au
moment où les usurpations du protectorat moscovite ont
mis les armes aux mains de tant de nations , il est bon
de savoir par quels antécédents elles ont été encou
ragées; il est bon d'apprendre que la plus grande force
de l'action russe était dans les complicités parisiennes.
Daschkoff demande à Saint-Pétersbourg le sacrifice de
M. Billecocq ; Saint-Pétersbourg le demande à Paris, et
Paris livre la victime. Nicolas ne commande pas seule
ment à Bucharest , il commande aussi aux bords de la
Seine , avec madame de Lieven pour ministre des affaires
étrangères, et M. Guizot pour premier commis. Celui-ci
d'ailleurs n'avait-il pas dit au début de son ministère,
qu'il s'occupait bien plus du dedans que du dehors? Que
pouvait-il mieux faire, que laisser le gouvernement du de
hors en des mains étrangères !
— 252 —
Et l'on dit que la guerre actuelle est une surprise ! un
fait imprévu! Mais c'est le fait le mieux médité, le mieux
prévu qui se puisse rencontrer ; préparé par les lâches
complaisances et les honteuses concessions des bureaux
de Paris , non moins que par les ambitieux complots de
la Néwa.
M. Guizot, du reste, se gardait bien d'avouer la fatale
influence qui le dominait. Au jour du départ de M. de
Nyon , il lui dit , comme à un homme à qui on ferait la
leçon : « N'oubliez pas de répéter au prince Bibesco que
c'est sur les instances expresses de son ami le duc de Bro-
glie que je le débarrasse d'un agent qui l'importunait. »
Digne invention de la fraternité doctrinaire ! attribuer
à M. de Broglie les actes de madame de Lieven !
A la nouvelle officielle du rappel de M. Billecocq, le
hospodar lui témoigna les regrets les plus touchants ,
déclarant, en termes exagérés, qu'il ne voulait pas se
séparer de lui. Le consul ne fut pas dupe de cette gros
sière comédie. En effet , le lendemain il apprit , de la
bouche d'un des intimes du prince, que celui-ci , rentré
dans ses appartements , s'était livré aux éclats d'une
joie indécente, comme un écolier délivré de son péda
gogue.
Ce n'était ni la dernière injure réservée au consul,
ni la dernière faiblesse de M. Guizot. Malgré l'avis con
traire du ministre, M. Billecocq jugea qu'il était im
prudent d'abandonner son poste avant l'arrivée de
son successeur. Il demeurait donc, suivant, tous les
usages diplomatiques, le représentant de la France. Mais
Bibesco ne le considérait plus que comme un homme
sacrifié , et. prit une occasion solennelle pour le braver
— 253 —
publiquement. Il était d'usage que le 1" mai , jour de la
fête du roi des Français , les ministres du hospodar se
rendissent en corps chez le consul , pour faire hommage,
en sa personne, au souverain de la France. Le i" mai
1846, la visite habituelle n'eut pas lieu. M. Billecocq
avait supporté avec une dédaigneuse patience des offen
ses personnelles. Mais ici l'injure remontait jusqu'au roi,
et portait même atteinte h la dignité de la France. Il fal
lait une réparation. M. Billecocq amena le pavillon con
sulaire, confia la protection des sujets français au consul
général d'Angleterre, demanda ses passeports, et quitta
Bucharest.
Une singulière réception l'attendait à Paris. Jeter
M. Guizot dans les embarras d'un acte énergique, c'était
méconnaître tous les enseignements de sa politique exté
rieure ; c'était la plus maladroite preuve de zèle qu'on
put apporter au ministre. A la première entrevue, les
sentiments de M. Guizot se trahirent par une de ces
phrases significatives où un homme se peint tout entier.
M. Billecocq, rappelant ses services, ajoutait qu'il
avait suivi une ligne toujours droite. « Droite, droite,
droite, s'écria M. Guizot, les boulets de canon aussi,
monsieur, vont très-droit ! » M. Billecocq, qui, dans son
éloignement , n'avait pas soupçonné en quelles mains se
trouvait la France, fut , à ces tristes paroles , éclairé
d'une lumière soudaine. Tout alors lui était expliqué.
Le désaveu du consul restait pour couronnement de
l'œuvre. Sortir honorablement d'un pas difficile, impor
tait moins à M. Guizot, que d'en sortir promptement.
Le chevaleresque n'est pas dans ses habitudes ; il appelle
cela de la petite politique. M. de Nyon reçut en consé
— 254 —
quence l'ordre de relever le pavillon consulaire, sans en
effacer la souillure de Bibesco. Demander réparation à
un prince protégé par le czar et par Mme de Lieven !
M. Billecocq seul était capable de cette double mala
dresse. Aussi une carrière honorable de vingt-huit
années de services fut-elle brisée sans pitié. Daschkoff
put juger ce que valait, entre les mains de M. Guizot,
le pavillon tricolore ; et Bibesco, qui était d'abord plongé
dans une profonde consternation, s'étonna d'avoir trem
blé pour si peu.
Sa reconnaissance se manifesta par mille empresse
ments auprès de M. de Nyon. Il s'occupa lui-même de
lui chercher une maison: le consul désirait un jardin ; il
en fut créé un, comme par enchantement, dessiné et planté
par le jardinier allemand Mayer, attaché à Bibesco (\).
Il est vrai que M. de Nyon n'avait pas craint de blâmer
publiquement la conduite de M. Billecocq, ce qui lui
valut même une assez verte leçon. Recevant, à son ins
tallation, les Français résidents , il parla en termes iro
niques des susceptibilités de son prédécesseur, et ajouta
ces mots : « Je pensais vraiment qu'un de vous avait
été décapité. — On a fait pis que cela, M. le consul géné
ral , s'écria un des assistants, M. Pigalle, on a décapité
le pavillon. » M. de Nyon put se convaincre que les
Français de Bucharest jugeaient les insolences de Bi
besco autrement que ne le faisait le héros de la rue des
Capucines.
Il tint moins compte cependant des avertissements
de ses compatriotes , que des flatteries empressées de

(1) La principauté de Valaquie sous le hospodar Bibesco,


— 255 —
Bibesco. Ébloui, fasciné par de si gracieux mérites, il ne
tarissait pas en éloges sur le compte du bospodar : ses
dépêches au gouvernement disaient précisément le con
traire de celles de son prédécesseur (1). On se félicitait,
au ministère des affaires étrangères, d'être affranchi des
alarmants messages de M. Billecocq.
Les Yalaques, toutefois, étaient loin de partager les
admirations du nouveau consul. Un événement tout à
fait inusité en Orient leur offrit l'occasion de faire en
tendre leurs doléances. Le Sultan s'était mis en voyage
et venait de convoquer, à Routschouk , les princes de
Serbie, de Valaquie et de Moldavie. Les boyars valaques,
qui avaient déjà inutilement envoyé plusieurs mémoires
à Constantinople pour protester contre la suspension de
l'assemblée, renouvelèrent leurs plaintes auprès de
Reschid-Pacha, qui "accompagnait le sultan à Rout
schouk. Bibesco fut donc peu agréablement surpris,
lorsqu'à sa première visite au visir, il reçut ordre de
régulariser son gouvernement par la convocation des
représentants.
C'était précisément l'époque où expirait le mandat
de l'assemblée suspendue. Il fallait convoquer les col
lèges électoraux. Bibesco se promit bien de vaincre les
oppositions : ce n'était pas difficile pour un homme qui
ne tenait compte ni de la légalité ni des droits acquis.
A son retour, il parcourut la principauté dans tous les
sens, comptant les voix, altérant les listes, distribuant
des places et des grades, prodigue tour à tour d'inso-

(1) La principauté de Valachie sous le hospodar Bibesco. Bruxel


les, 18Û7.
— 256 —

lences et de bassesses , comme un courtier de dernier


étage.
Les collèges électoraux étaient convoqués pour le i
15 novembre 1846. Bibesco envoya aux administrateurs
des instructions en opposition directe avec l'esprit de
la loi électorale. Les lois n'étaient pas faites pour lui ;
le règlement organique lui-même, ce palladium de la
Russie, accordait trop à la libre volonté des citoyens.
Autorisé par DasehkofF, il en viola les principales dis
positions. De sa pleine autorité, il élimina les neuf
dixièmes des éligibles, sans prétexte, à la façon d'un
pacha. Quant aux électeurs, il n'en diminua pas le nom
bre, mais il changea toutes les circonscriptions électo
rales, en obligeant la plupart d'entre eux d'aller voler
dans la capitale.
Par ce système, il y eut dans le district d'Ilfov, à
Bucharest , près de mille électeurs ; tandis que les autres
collèges n'en comptaient que de cinq à vingt (1). Il
sacrifiait un collège pour être maître de tous les autres.
Au surplus, de pareils faits ne s'accomplissent que
dans un pays qui les justifie par un lâche silence. Deux
boyars seulement tentèrent auprès de Daschkoflf de
timides représentations , en invoquant son assistance
plutôt que leurs droits. Le dédaigneux accueil qu'ils ren
contrèrent leur démontra une complicité dont ils n'au
raient pas dû douter.
Le prince eut donc une assemblée selon ses vœux ,
et les dilapidations se poursuivirent avec d'autant plus

(1) Dernière occupation des principautés danubiennes par la


Russie, p. 70.
— 257 —
d'effronterie, qu'elles étaient consacrées par la servilité.
Le vol , auparavant arbitraire, prit une apparence de
légalité, et se développa sur une large échelle.
Le bail d'exploitation des mines de sel, malgré les
énormes profits réalisés par les fermiers antérieurs , fut
renouvelé par l'assemblée, avec une diminution con
sidérable. Les sommes que perdait le trésor public
étaient réparties en pots-de-vin entre le prince et les
votants.
Le revenu de l'impôt sur l'exploitation des céréales,
montant à trois ou quatre millions de piastres, fut
accordé à Bibesco, à titre d'allocation supplémentaire et
viagère de la liste civile.
L'instruction universitaire, gratuite jusque-là, et qui
aurait même nécessité une prime d'encouragement pour
chaque élève, tant l'étude était peu recherchée, fut sou
mise à un droit de 3 ducats (36 francs) par mois, par
élève externe.
La ferme de l'entreprise des postes, donnée l'année
précédente, avec de prodigieuses réductions, à des pro
tégés du hospodar, fut légalisée par l'assemblée.
Enfin , chose inouïe dans les fastes mêmes du despo
tisme ! un vote de cette chambre ardente accorda à
Bibesco le droit de confirmer sans appel les arrêts des
tribunaux de première instance! C'était livrer à ses
mains avides tous les intérêts particuliers, et faire de la
justice un jeu de prince, ou plutôt de courtier.
Et, comme si ce n'était pas assez de tant de bas
sesses , ces tristes représentants, véritables bouffons ,
votèrent , à la clôture de la session, une adresse au hos
podar, dans laquelle ils le félicitaient sur son excellente
17
— 258 —
administration, son économie et son patriotisme (1).
Ces exemplaires servilités méritaient des récompenses.
Villara passa du ministère de la justice à celui de l'inté
rieur, où les produits se multipliaient avec les attribu
tions. Les hautes fonctions devinrent tellement avilies,
que deux portefeuilles de ministres furent donnés à
deux des infâmes parjures qui avaient signé le faux té
moignage à l'appui des divorces. Les boyars, députés de
Bucharest, furent mis en possession de charges considé
rables. Quant aux plus humbles représentants des dis
tricts, on leur distribua des places secondaires, avec toute
latitude pour aller pressurer leurs districts. A l'exemple
du prince, chacun, dans sa localité, se fit le centre d'un
despotisme dilapidateur ; la multiplicité des tyrannies
fut le résultat le plus direct de la représentation. Les
fonctionnaires faisaient curée de leurs emplois ; le gou
vernement n'était plus qu'une orgie.
Dans un pays depuis si longtemps accoutumé aux
abus, la conscience publique ne s'émeut pas facilement ;
et, pourtant, elle se réveillait au spectacle de tant de
hontes. Il y avait d'ailleurs des ambitions mécontentes ;
et plusieurs grands boyars, qui auraient volontiers par
tagé les bénéfices de la spoliation , s'indignaient d'être
tenus à l'écart, et favorisaient par leurs mécontente
ments les oppositions désintéressées.
La jeunesse, jusque-là peu soucieuse des affaires pu
bliques, faisait, pour la première fois, entendre d'éner
giques réclamations. Plus de deux cents jeunes gens ,
exclus du collége de Saint-Sava, par suite de la nouvelle

(1) La principauté do Valachie sous le hospodar Bibcsco.


— 259 —
taxe universitaire, devinrent d'ardents accusateurs du
gouvernement. L'expulsion de la langue roumaine des
écoles était pour eux une question nationale.
L'hiver de 1847 fut une époque de fermentation
générale. Les paysans eux-mêmes,' d'ordinaire si patients
dans leur misère , mêlaient leurs voix aux plaintes ;
et, ce qu'il y avait de plus étrange., c'est que les mi
nistres, et Bibesco lui-même, déploraient les malheurs
du pays ; chacun des ministres rejetant les fautes sur ses
collègues et sur le prince, le prince sur les boyars et sur
le consul russe. Pour la première fois, tous ces grands
coupables disaient la vérité, en s'accusant mutuellement.
Vers la fin de l'année 1847, Daschkoft0, appelé à une
autre résidence, laissait à son successeur, Kotzebue, une
situation remplie d'embûches, que lui-même avait pré
parée. La Russie, en effet, avait intérêt au désordre,
son action devenant nulle dans des moments tranquilles.
Aussi Daschkoff avait-il encouragé tous les excès de Bi
besco, pour tirer ensuite parti des mécontentements créés
par ces excès. Fidèle à ses vieilles traditions, le con
sulat russe poussait le prince aux rigueurs , les boyars à
la révolte, se mêlant même, par ses agents, au parti na
tional, pour l'égarer et le compromettre.
Kotzebue continua les mêmes manœuvres. Depuis six
ans, consul à Jassy, il s'y était signalé par ses intrigues ;
aucun agent moscovite ne montrait un zèle plus ardent.
Fils du fameux Kotzebue, il l'avait vu tomber à Manheim
sous le poignard de Sand ; et cette affreuse leçon ne lui
avait rien appris.
Tout le monde à Bucharest conspirait à la fois : le
prince, pour raffermir sa domination par la gloire d'une
— 260 —
insurrection vaincue ; le consul , pour appeler, parle dé
sordre, l'intervention d'une armée russe ; les boyars, pour
regagner le profit des dilapidations publiques ; la classe
moyenne, quelques boyars éclairés, les écrivains natio
naux , la masse des paysans, pour débarrasser le pays du
protectorat moscovite. Chacun , à l'envi , appelait un
changement.
Tel était l'état des esprits , lorsque retentit la nouvelle
de la Révolution française de 1848.
CHAPITRE XI.

Caractère de la révolution de Bucharest. — Conditions sociales de


la Valaquie. — Boyars. — Paysans. — Clergé Classe moyenne.
Tziganes. — Mockans.

La révolution de février 1848, si stérile en France,


donna aux peuples du dehors une impulsion féconde,
et fit naître au loin d'énergiques mouvements , sans
même que la nouvelle république y prit aucune part.
Partout où il y avait des opprimés , retentit un long cri
d'espérance et d'enthousiasme ; partout les cœurs furent
émus au récit d'un grand exemple ; il y eut à peine un
intervalle entre l'admiration et l'imitation.
II est vrai que les causes nationales n'eurent que d'é
phémères triomphes. Mais les défaites elles-mêmes ont
leurs enseignements. Un premier élan est trop souvent
accompagné de fautes qui le compromettent ; peut-être
faut-il de grandes leçons pour arriver plus dignement a
la liberté.
Il y avait d'ailleurs depuis dix ans, dans l'Europe orien
tale, des agitations qui n'attendaient, pour faire explo
sion, qu'une occasion ou un exemple. Les Magyars lut
taient contre l'Autriche, les Croates contre les Magyars,
et autour des Croates se groupaient toutes les populations
slaves du Midi, Dalmates, Esclavons, Serbes, Illyriens et
Bulgares. A l'est de la Hongrie, une résistance opiniâtre
— 262 —
se préparait contre le magyarisme chez les Roumains de
la Transylvanie. Ce dernier mouvement, qui appartient
essentiellement à notre histoire, sera le suje^ d'un cha
pitre spécial : mais il nous faut d'abord bien apprécier
le caractère de la révolution qui s'accomplit alors à Bu-
charest.
La pensée politique de cette révolution ne fut autre chose
qu'un soulèvement contre le protectorat russe, et surtout
le désir d'appeler l'attention de l'Europe sur les usurpa
tions do Saint-Pétersbourg, qui devenaient un grave pé
ril pour les puissances de l'Occident. Mais une fois cette
manifestation bien formulée , tout caractère politique
disparait du mouvement , et les efforts des novateurs ne
tendent plus que vers une réforme sociale intérieure.
Leur respect avoué pour la suzeraineté turque écarte
toute idée insurrectionnelle ; leurs proclamations sont
moins des appels à la liberté nationale, qu'à l'affran
chissement de l'individu. Ce qui y domine, c'est la ques
tion économique, l'invocation de la justice et du droit
contre les servitudes du travail : la constitution qu'ils
rédigent n'est pas un programme politique , mais un
programme social ; et voués exclusivement à la régéné
ration du citoyen , les Roumains semblent ajourner la
régénération de la patrie.
Pour bien faire comprendre le mouvement de 1848,
il nous faut donc examiner les conditions sociales de cha
que classe d'habitants en Moldo-Valaquie , telles que les
ont faites de longues traditions de tyrannie ; il nous
faut signaler les rapports entre les boyars propriétaires,
et les paysans cultivateurs; en d'autres termes, entre
le travail et la propriété territoriale.
— 263 —

Boyars.

Le mot boyar signifiait autrefois homme de guerre ;


il désigne aujourd'hui un homme exempté du service mi
litaire. Les boyars autrefois consacraient leurs trésors au
bien de la patrie ; les boyars aujourd'hui ne paient aucun
impôt, et, possesseurs de toutes les richesses du pays, ils
en laissent toutes les charges au paysan qui n'a rien. Les
boyars autrefois étaient les hommes forts et vaillants, qui
combattaient l'envahisseur et assuraient l'indépendance
de la patrie Roumaine ; les boyars , aujourd'hui , sont
les premiers courtisans de l'étranger, les hôtes empres
sés de l'envahisseur auquel ils livrent leurs maisons ,
complices de toutes les hontes, associés à toutes les spo
liations.
Cette profonde dégradation date malheureusement de
bien loin , et c'est ce qui la rend incurable. Un mal ré
cent peut être un mal passager; il n'en est pas de même
de ces maux enracinés par le temps, que les physiologis
tes appellent des maladies constitutionnelles. Le poison
s'est infiltré dans les dernières ramifications de l'orga
nisme, et défie toutes les prescriptions de la science.
Ainsi en est-il de la boyarie. Chaque siècle y a déposé
sa couche de corruption , et cet amas de souillures en a
fait quelque chose d'informe, qui n'appartient plus ni à
l'histoire, ni à la politique, ni à rien de ce qui touche
le monde intellectuel ou moral.
Toutefois, dans le triste tableau que nous avons à tra
cer, nous sommes heureux de rencontrer de consolantes
exceptions. Des hommes courageux ont voulu se dégager
— '264 —
d'une atmosphère de corruption ; ils ont tenté d'y in
troduire des éléments de pureté et de salut. Mais, vaincus
dans la lutte, ils expient sur la terre étrangère le tort
d'avoir mieux valu que ce qui les entourait. Leur exil
est un témoignage de plus.
Ils peuvent donc sans se troubler entendre des accu
sations qui ne les atteignent pas. Car, en devenant
hommes, ils ont cessé d'être boyars.
La boyarie n'est pas une aristocratie de naissance ;
encore moins une aristocratie de talents; sans mé
rite dans le présent, elle n'a donc pas même la va
leur d'un vieux souvenir. En Valaquie , sur trente
familles dans lesquelles on trouve des grands boyars ,
il n'y en a que dix-neuf dont les titres remontent au-delà
de vingt ans (1). En Moldavie, en faisant le dénombre
ment des grands boyars, à peine pourrait-on trouver une
famille sur dix qui date de plus loin que 1828 (2).
Assurément , nous n'en sommes plus chez nous aux
questions de naissance ; mais il est permis de ramener
à leur obscurité des hommes qui tirent vanité de leurs ti
tres, et s'en font un droit à de monstrueux priviléges et
à de coupables oppressions.
Nous avons vu quelle est l'origine des hospodars
Stirbey et Bibesco. Une autre famille hospodarale, au
jourd'hui riche et puissante, a pris sans droit le nom de
Cantacuzène, comme si elle appartenait à la dynastie des
empereurs grecs. Son véritable nom est Magoureano.
Les familles les plus considérables par leur influence et

(1) G. Chanoi, Dernière occupation des Principautés danu


biennes.
(2) Ibid.
leurs richesses , toutes comptant dans leur sein un ou
plusieurs candidats au trône, ne sont pas même de race
roumaine. Les Maurocordato et les Maurojeni sont origi
naires de l'île de Miconi (Archipel); les Ghika vien
nent de l'Albanie , les Racoviça de l'Asie Mineure, les
Ypsilanti et les Mourosi de Trébisonde, les Soutzo sont
Bulgares , les Caradja Ragusais, les Rosetti Génois, etc.
De toutes parts les étrangers sont accourus dans ces ri
ches contrées pour en déposséder les Roumains.
Par contre, les véritables descendants des anciennes fa
milles, les Golesci,lesGradistiani, lesBratianisonten exil
pour avoir voulu, en 1848, améliorer le sort des cultiva
teurs indigènes. D'autres enfants des vieux boyars rou
mains , depuis longtemps dépouillés de leurs patrimoines,
sont réduits à conduire la charrue, quelques-uns devenus
paysans à corvées, quelques autres relégués dans les em
plois subalternes de l'État, et rampant sous les petits-fils
des valets de leurs grands-pères. Et comme pour leur
conserver le souvenir de ce qu'il ont perdu, on a fait une
classification de ces victimes , sous le nom de Neœnuri
(hommes de bonne origine). Les Phanariotes ne son
geaient pas que c'était perpétuer contre eux-mêmes une
accusation toujours vivante.
En effet, c'est avec les princes du Phanar que com
mence l'abaissement et la transformation du boyarisme.
Le nombre des boyars n'étant pas limité , et ce titre .
étant attaché à toute fonction importante , les Grecs
introduits dans tous les ministères, dans la magistrature,
dans les hauts emplois militaires et civils , prenaient
aussitôt le titre et le rang de boyar. Or, comme toutes
les faveurs étaient réservées à ces nouveaux venus , il se
— 266 —
forma bientôt deux classes rivales , les boyars indigènes
et les boyars pbanariotes; et dans les luttes qui durent
nécessairement suivre , l'appui du prince donnait aux
derniers une force irrésistible.
Les indigènes cependant conservaient un avantage.
Le titre du Phanariote n'était pas immuable; il cessait
d'être boyar quand son protecteur cessait d'être prince (1),
et rentrait avec lui dans son obscurité première. Or,
comme le prince n'avait jamais un long règne, les boyars
de sa création n'avaient comme lui qu'un titre éphé
mère. Le bospodar nouveau amenait de Constantinople
ses créatures , qui devenaient de nouveaux boyars, pour
disparaître à leur tour au premier changement. Us
avaient sans doute le temps de s'enrichir par le pillage ,
mais non de consolider leur grandeur; et si leur avidité
était satisfaite, leur vanité ne l'était pas. Ces mutations
d'ailleurs, ces dignités transitoires, rendaient les boyars
pbanariotes inférieurs aux indigènes possédant depuis
longtemps leur titre, et le transmettant à leurs fils. Le
prince dut venir au secours de ses fidèles. Une loi
nouvelle décida que l'union de la fille d'un boyar
indigène avec un Grec phanariote, donnait à l'époux le
titre de boyar indigène, avec toutes les prérogatives
de la naturalisation. Les effets de cette loi furent
désastreux. Aucun boyar indigène n'eut assez de
force ou de résolution pour refuser sa fille à un ministre,
"à un grand juge, à un spathar, au fils même du bospo
dar. Car le bospodar, pour enraciner ses droits dans le
pays, était jaloux d'assurer le titre de boyar indigène à

(1) Zaltuny , Essai sur les l'hanariotes..


— 267 —
un ou plusieurs de ses fils. Bientôt se présentèrent les
fonctionnaires de second ordre : le Grec pénétra dans
toute famille ; il se fit une invasion par alliance; on con
somma le sacrifice de la nationalité roumaine au pied de
l'autel nuptial , et, par un double déshonneur, le boyar
vendait la patrie en faisant commerce de sa fille. Bien
peu de familles illustres demeurèrent à l'abri de la souil
lure pbanariote; car les Grecs s'adressaient de préférence
aux grandes familles et aux grands noms. Ceux qui eu
rent le courage de résister furent persécutés, dépouillés,
chassés de leurs domaines; et leurs descendants allèrent
grossir les rangs des paysans neamuri.
Doit-on s'étonner ensuite qu'à chaque invasion de l'é
tranger, les boyars soient empressés à lui tendre la main,
eux dont le sang est mêlé de tant d'éléments étrangers?
Produits hybrides, nés de croisements impurs, où pui
seraient-ils le gentiment de la nationalité? A l'exception
d'un petit nombre de familles, parmi tout ce qui s'ap
pelle si faussement boyar indigène, il n'y a pas un Rou
main.
Les Russes achevèrent l'œuvre de décomposition. Le
règlement organique divisa les boyars en trois catégories,
grands boyars, boyars de deuxième et de troisième
classes. Jusque-là, il n'existait, quant à l'exercice des
droits politiques, aucune différence de boyar à boyar. Le
nombre des gens à corrompre était trop étendu. En
réservant la plénitude des droits politiques à quelques pri
vilégiés, l'action moscovite se fortifiait en se concentrant.
Ainsi, en Valaquie, les boyars, au nombre de soixante-
dix, étaient représentés à l'assemblée par vingt députés,
tandis que trois mille boyars de deuxième et de troisième
— 268 -
classes étaient représentés par dix-huit députés seule
ment. Il ne pouvait plus y avoir unité d'action, esprit
d'ensemble, dans un corps ainsi morcelé.
On sut l'affaiblir encore par des adjonctions au profit
des partisans de l'étranger. Tout officier dévoué à la
Russie, tout fonctionnaire ami du protectorat, put être
nommé boyar. Ce devint une récompense toujours offerte
à la servilité. La boyarie n'avait jamais été une noblesse,
mais un titre personnel, justifié dans l'origine par un
mérite personnel. Elle ne fut plus désormais qu'une
hiérarchie d'antichambre , une faveur réservée à la
tourbe bureaucratique. Or, comme la plupart des em
ployés sont Russes ou placés par les Russes, il en résulte
que tous ces petits boyars nés de la poussière des bu
reaux, sont autant d'agents entre les mainsdu protecteur.
Par la terreur et la corruption, il gouverne les grands
boyars ; par la domination et les recrutements, il disci
pline les petits.
Avec un pareil système, longuement prémédité, sa
vamment appliqué, servant de complément aux hontes
phanariotes, que peut-on attendre de la boyarie? quel
souffle peut sortir de ce foyer pestilentiel?
Peut-être aussi dans cette profonde démoralisation
faut-il signaler la complicité des femmes, et les funestes
résultats de leurs habitudes sociales.
On ne saurait nier, en effet, l'influence importante
des femmes sur l'état moral des sociétés, et leur immense
part de responsabilité dans l'abaissement des hommes.
Les grandes leçons doivent venir d'elles, soit comme mè
res, soit comme épouses, et les traditions historiques s'ac
cordent si bien avec cette vérité, que les légendes de
— 269* —
l'antique Rome ont rattaché aux deux plus grandes ré
volutions intérieures le nom de deux femmes, Lucrèce
et Virginie. La mort de l'une chasse les rois, la mort de
l'autre donne les tribuns.
Partout où la femme a de grands sentiments, l'homme
prend exemple d'elle pour la surpasser ; partout où elle
manque d'intelligence et d'honneur, l'homme la suit
dans la fange pour y descendre plus bas. La mère d'E
tienne le Grand ferme à son fils vaincu les portes de
Niamzo, et Etienne lui répond par une victoire éclatante.
La femme du boyar ouvre à l'officier russe ou turc la
porte de son alcôve, et le boyar devient l'esclave de l'é
tranger qui le déshonore.
C'est que la femme de la région boyaresque dépas
se de bien peu le niveau moral et intellectuel des fem
mes d'un gynécée turc. Etrangère aux idées du monde
extérieur, absorbée dans la contemplation de ses étoffes
et de ses bijoux, souvent dans la contemplation de ses
propres attraits, ne sortant que pour faire admirer ses
équipages, ne rentrant que pour essayer de nouvelles
coquetteries, jugeant le mérite d'un homme par ce qu'il
donne ou peut donner, comment pourrait-elle entendre
raconter les malheurs du pays , elle si heureuse et si
riche? comment pourrait-elle croire aux oppressions de
l'étranger, elle qui reçoit ses adorations? Qu'a-t-elle à faire
des bruits du dehors , des idées d'indépendance natio
nale, des sentiments chevaleresques de dévouement et de
devoir ? pour elle , la vie est la langueur de l'oisiveté,
l'univers est un boudoir, la patrie un divan.
Le sang phanariotc si largement mêlé à la boyarie
est pour beaucoup dans cet amoindrissement du sens
moral chez les femmes : leur éducation y contribue en
core; ou plutôt, la manière dont se disposent les maria
ges rend toute éducation inutile. Les questions d'atta
chement, de sympathie, de convenances même, ne sont
pour rien dans les alliances. Le mariage n'est autre chose
qu'une opération financière traitée sans façon entre les
parents, la dot balancée avec l'apport du futur, les deux
parts discutées denier à denier, jusqu'à ce que, les arran
gements pécuniaires étant terminés, les futurs y sont
ajoutés comme des appoints. Qu'importent, après cela,
les qualités morales d'une jeune fille, son esprit, son sa
voir, sa beauté même ou sa laideur? Tout cela ne se
traduit pas en chiffres ; et le père s'est bien gardé de
dépenser en maîtres l'argent qui a pu servir à grossir la
dot. L'intelligence et la vertu seraient de pauvres recom
mandations ; la dot parle plus haut. Sans doute, il se
passe chez nous quelque chose de semblable, mais on y
met plus de retenue, et. avant d'être unis à jamais, les
futurs ont pu se rencontrer quelquefois, ne lïït-ce que
pour sauver les apparences ; tandis qu'à Bucharest et à
Jassy, souvent c'est à l'autel qu'une jeune fille voit pour
la première fois celui qui dans cinq minutes va être son
mari. Une anecdote à peine croyable et assez récente,
peut montrer combien, en fait de mariage, on tient peu
de compte des personnes. Une jeune fiancée accompagnée
de sa famille était arrivée à l'église pour la cérémonie
nuptiale ; mais le fiancé ne paraissait pas. On l'envoya
chercher ; il ne se rencontra pas chez lui. Il fallut encore
attendre, lorsqu'un des parents, impatienté, s'écria qu'il
n'y avait qu'à le remplacer par son frère. L'avis fut
adopté ; le frère mandé en toute hâte, accepta l'offre qui
— 271 —
lui était faite, et le mariage s'accomplit sans que personne
en fût scandalisé : on ne dit pas qu'il soit plus malheu
reux que tout autre.
Le boyar, en effet, ne prend pas une femme pour en
faire sa compagne : si elle est laide, c'est un associé en
commandite; si elle est belle, c'est un ornement, et
l'ornement devient bientôt une plaie.
Il faut moins peut-être accuser les femmes que les pren
dre en compassion ; car, si la femmeagit sur l'homme par
de nobles conseils ou de funestes entraînements, la femme
n'est après tout que ce que l'homme l'a faite. Que peu
vent-elles devenir entre les mains de ces tristes contrefa
çons de pachas qui président à leurs destinées? Que peu
vent-elles apprendre du monde intellectuel, lorsqu'on les
retient dans une vie indolente et passive, où étouffe la
pensée, où la passion même est absente. La passion du
moins est une ressource ; souvent elle réveille les cœurs
endormis, et, par de nobles élans, poétise les fautes. Chez
les boyaresses il n'y a point de passion, il n'y a que de
l'intrigue; et elles déshonorent même l'amour, en se
donnant sans aimer.
Ajoutons néanmoins que cet état passif des femmes,
est déjà bien différent de ce qu'il était autrefois. La lu
mière de l'Occident s'est fait jour à Bucharest et a donné
à la femme une meilleure conscience d'elle-même. Il y
a cinquante ans encore, elles n'étaient que des femmes
de harem, et d'un harem sans gardiens. Assises toute la
journée, les jambes croisées sur un divan, mâchant des
racines de Ieutisque, passant leur temps à leur toilette ou
à de futiles bavardages, elles n'avaient d'autre occupation
que l'étude des cosmétiques et les raffinements d'une co
— 272 —
quetterie de mauvais goût. Leurs ongles étaient peints en
rouge , leurs sourcils épaissis en noir, leurs joues char
gées de peinture, leurs cheveux parsemés de pièces d'or,
leur cou étincelants de pierreries, et, comme complément
à tout cet étalage, elles s'affublaient d'un vêtement hé
réditaire enrichi de tous les diamants transmis d'âge en
Age dans la famille. Elles portaient snr elles tout leur
avoir, et Ton pouvait savoir au premier coup d'œil ce que
valait chaque femme. Un incident inattendu opéra tout
à coup une révolution dans ces étranges mascarades, et
ce fut encore une révolution française. En 1805, le général
Sébastiani, allant en ambassade à Constantinople , dut
passer par Bucharest, route obligée en ce temps-là. Il
était accompagné de sa jeune épouse , naguère Made
moiselle de Coigny. Son arrivée fut l'occasion d'un grand
bal à la cour du hospodar. Le soir venu , les boyaresses
déployèrent leurs plus splendides appareils ; les robes
héréditaires, portant les provisions en diamants de deux
ou trois siècles, étinceloientaux feux des flambeaux; le
noir des sourcils, le carmin desjouesétaient renouvelés,
et d'innombrables pièces d'or pesaient dans les cheveux.
Rangées dans le salon comme autant de châsses, elles
attendaient avec impatience l'arrivée de l'illustre voya
geuse, faisant mille conjectures sur les merveilles de sa
toilette. Que ne devait-on pas attendre d'une ambassa
drice de France, demoiselle de haute noblesse, épouse
d'un général parent de Napoléon? Quelle fut la stupé
faction de ces dames, lorsqu'à l'entrée de l'ambassadrice
conduite par le hospodar, elles la virent s'avancer, vêtue
d'une robe des plus simples, en crêpe blanc, sans pein
ture sur les joues, sans autre ornement dans ses che-
veux qu'un peigne en écaille , mais belle de sa jeu
nesse, de ses attraits et d'une dignité naturelle ! Toutes
restèrent immobiles de saisissement; mais avec leur ins
tinct de femmes , elles reconnurent la vraie grandeur, la
vraie beauté. Elles avouèrent depuis , qu'il leur avait
semblé voir s'avancer une reine. Quelques-unes, plus
naïves, s'imaginèrent que le peigne, d'écaillc devait avoir
une valeur fabuleuse , puisqu'il était le seul ornement
du front d'une ambassadrice. Les autres comprirent
qu'une femme pouvait être belle sans or dans ses chc-
veux, sans carmin sur ses joues, sans diamants sur
ses robes. Depuis ce temps, plus de simplicité fut de
mode; les toilettes françaises furent recherchées , et les
femmes renoncèrent au vêtement héréditaire, bien plus
promptement que les boyars à leurs pelisses et à leurs
calpacs.
Les nouvelles communications avec l'Occident ont
aussi, depuis vingt ans, introduit la vie intellectuelle chez
quelques femmes d'élite. Mais c'est le petit nombre.
Toutes les autres, pauvres des qualités du cœur, dépour
vues des ornements de l'esprit, sentent pourtant le besoin
d'être remarquées, et c'est dans les profusions du luxe
qu'elles cherchent la célébrité. Quelles tristes leçons doi
vent recevoir les maris, obligés de satisfaire aux vani
tés de femmes qui font assaut de dépenses et de folies !
En 1847, dans une réunion nombreuse, un juge, nou
vellement marié, avoua tout haut que la corruption des
tribunaux devait être attribuée à l'amour effréné du luxe,
dont la nouvelle princesse Bibesco donnait l'exemple à
son entourage; et il ne craignit pas d'ajouter que lui-
même préférait transiger avec sa conscience, plutôt

18
— 274 —
de refuser satisfaction aux goûts somptueux do sa
femme (t).
Une autre cause profonde de démoralisation est dans
la facilité des divorces. Nous avons vu l'exemple scanda
leux donné par Bibesco. Les boyars n'avaient certes pas
besoin de cette leçon ; mais on peut croire facilement
qu'elle ne leur inspira pas des idées de retenue. Nous
ne pouvons mieux signaler les funestes effets du divorce,
qu'en recueillant les aveux faits par un grand boyar à
M. Saint-Marc Girardin.
« Chez nous, dit-il, la famille , grâce à la facilité des
divorces , n'a aucune stabilité. Le mariage est un essai
perpétuel que l'homme et la femme font l'un de l'autre.
Vous ne sauriez vous figurer la vacillation et l'ébranle
ment général que cet usage jette dans la société. On dit
que quelques bons esprits veulent introduire le divorce
dans vos lois. Que ne viennent-ils vivre quelque temps
chez nous , afin de voir les étranges effets de cet usage ;
ces enfants qui ont leur mère dans une famille, leur père
dans une autre, et qui ne sachant à qui attacher leur res
pect et leur amour, n'ont ni centre ni point de rallie
ment; ces femmes qui dans une soirée rencontrent leurs
deux ou trois premiers maris, sont au bras du quatriême,
et sourient aux agaceries du cinquième; le sentiment de
promiscuité que cela jette au sein de la société , et sur
tout la liberté que cette facilité de se quitter donne à tous
les caprices du cœur humain ! Soyez sûr que l'adultère ,
tel que vous l'avez, serait chez nous un progrès , et que

(I) Dernière occupation des Principautés danubiennes, par G.


Chainoi.
— 275 —
ce qui est votre maladie, serait pour nous un commence
ment de santé. L'adultère est impossible dans notre so
ciété, car ce n'est que le prélude d'un second mariage ;
quel mal peut-il y avoir à faire la cour à une femme ma
riée, si je puis l'épouser? Ce qui peut devenir bien d'un
jour à l'autre ne peut pas passer pour un mal ; et pour
que l'homme démêle le bien du mal , il lui faut un autre
signe qu'une date fugitive. Ce que j'admire chez vous,
c'est que l'adultère même ne rompt et ne détruit point
la famille, parce que la société a pensé qu'elle avait in
térêt surtout au maintien de la famille. Chez nous, la fa
mille est toujours à la merci d'un caprice ; et nous avons
si bien fait, que ce qui doit être le fondement de la so
ciété est devenu aussi vacillant et aussi mobile que les
sentiments du cœur de l'homme. Il est bon pour la so
ciété que l'homme ait des devoirs plus durables et plus
solides que ses attachements. Que diriez-vous, Monsieur,
si vous vous étiez marié toutes les fois que vous avez eu
un caprice de cœur pour une femme? On peut dans sa
vie avoir plusieurs romans, je ne veux point être trop
sévère ; mais il ne faut avoir qu'une histoire (1). »
Nous soupçonnons fort M. Saint-Marc G irardin d'avoir
donné au grand boyar un peu de son propre esprit. Il
n'y a pas lieu de s'en plaindre : il suffit qu'il n'ait pas
altéré le tableau en le colorant.
Il n'y a plus de famille, en effet, il n'y a plus de so
ciété, lorsqu'on peut changer la femme comme un meu
ble d'occasion. L'homme n'a plus de devoirs, la femme

(t) Souvenirs de voyage, p. 285.


n'a plus de dignité, l'enfant n'a plus de foyer, ct la fa
mille reste sans tradition et sans avenir.
Un des plus puissants liens sociaux, sans contredit ,
est la solidarité entre époux, et c'est cette idée de soli
darité qui engage la femme à relever son mari quand il
tombe, à le fortifier quand il est faible, à le développer
quand il est fort. C'est l'influence de la femme sur les
chevaliers du moyen âge qui disciplina les rudes coura
ges, et adoucit la férocité des mœurs. C'est l'absence de
cette influence qui a permis aux boyars de tomber de
chute en chute à l'état où nous les voyons.
Ecoutons une autre partie de la confession du boyar à
M. Saint-Marc Girardin.
• Nos mœurs sont un peu les mœurs ou plutôt les vices
de tous les peuples qui nous ont gouvernés ou protégés.
Nous avons emprunté aux Russes leur libertinage, aux
Grecs leur manque de probité en affaires, aux princes
pbanariotes leur mélange de bassesse et de vanité, aux
Turcs leur indolence et leur oisiveté ; les Polonais nous
ont donné le divorce et cette fourmilière de Juifs de bas
étage que vous voyez pulluler dans nos rues : voilà nos
mœurs, (i) •
Que saurions-nous ajouter à ces tristes aveux? Et
qu'avons-nous de mieux à dire sur cette institution des
hoyarsî Quelle est sa raison d'être? Que signifient dans
la société ces hommes investis de tous les droits, sans
remplir aucun devoir? Leurs services, depuis cent cin
quante ans, ne sont plus inscrits que dans les archives du
Phanar ou de Saint-Pétersbourg; leur existence politique

(1) Souvenirs, tic voyons, p. 3R5.


— 277 -
n'est plus qu'une dérision, leur nom même de boyar est
une constante épigramme, et la seule condition pour
eux de redevenir quelque chose, c'est de demander avec
fous les Roumains la suppression de la boyarie.

Paysans.

Au premier aspect, on reconnaît dans le paysan rou


main une forte race, demeurée pure de tout mélange, belle
comme un type primitif, naïve comme quelque chose
d'antique. C'est dans les montagnes surtout, et dans le
banat de Craïova, que la population se présente avec la
vraie physionomie de la nationalité roumaine. Les villa
geois de la Transylvanie ont aussi conservé dans toute
sa vérité l'empreinte de leur origine, et restent fidèles
aux souvenirs de fraternité qui les unissent aux Roumains
dela Valaquie. Lorsqu'ils les rencontrent, ils les saluent
toujours du nom dé fraie. Ils sont frères, en effet, non
pas seulement par la naissance, mais par le malheur et
l'oppression, les uns accablés par les Magyars et les
Saxons, les autres par leurs propres boyars. Tous se
ressemblent également par les traits extérieurs : robustes
allures, type méridional, beau profd, longs cheveux
noirs, encadrant un large front, épais sourcils ombra
geant des yeux moins vifs que caressants, la finesse du
regard italien, où domine cependant l'ironie plutôt que
l'astuce. La misère, d'ordinaire si féconde en abrutisse
ments et en désespoirs, n'a rien ôté aux facultés intel
lectuelles du paysan roumain, et n'a éveillé en lui aucune
passion farouche. Chez lui la conception est restée prompte
et mobile, vive et pénétrante. Chez lui la haine a peu de
— 27» —
prise, excepté peut-être contre le Mouscal (Puisse) ; mais
contre le boyar quia mérité les plus cruelles vengeances,
il n'emploie d'autres armes que les fines moqueries. Il
ne lui vient pas dans l'idée de poignarder son tyran,
mais il trouve un plaisir ineffable à le parodier dans son
costume, ses manières et son langage. Il se venge avec
un mot , qui est à ses yeux la plus cruelle des flétrisT
sures, le mot ciocoi.
Rien n'a pu altérer chez cette population opiniâtre
le caractère toujours vivant de l'antique Italie. Aucun
élément étranger n'a eu de prise sur elle, ni les Turcs ,
ni les Russes, ni les Grecs, ni les boyars qui n'ap
partiennent à aucune nation. Il y a chez le paysan rou
main une telle puissance d'assimilation, que c'est lui
qui absorbe tous les mélanges introduits pour le modi
fier. De nombreuses émigrations conduisent des villages
entiers en Serbie ou en Bulgarie ; ils y conservent obsti
nément leur langue et leurs coutumes. Ce sont les Serbes
et les Bulgares qui sont contraints d'apprendre le Rou
main, et de se transformer, pour communiquer avec ces
nouveaux venus. De grandes colonies de Bulgares vien
nent-elles au contraire en Valaquie, elles ont prompte-
ment oublié leur langue, leurs traditions, leurs ancêtres,
et la seconde génération devient entièrement vainque.
On dirait une espèce de magnétisme social qui, chez ce
paysan roumain si pauvre, si patient et si doux, assujettit
à sa volonté tous les éléments qui l'environnent, et lui
donne une force d'expansion qu'ambitionneraient vaine
ment la richesse et la grandeur.
Cette opiniâtreté dans les habitudes se retrouve dans les
souvenirs. Sans qu'il sache l'ancienne histoire de son pays,
— 279 —
il reste au paysan comme un vague sentiment de son illus
tre descendance, et le nom de Trajan, qui lui a été trans
mis dans les récits du foyer, est pour lui le reflet de toutes
les antiques splendeurs. Trajan est le héros de plusieurs
légendes, une espèce de dieu national dont la présence
se révèle dans les phénomènes de la nature. La voie
lactée, par exemple, c'est le chemin de Trajan drumu Tra
jan ; l'orage qui gronde, c'est la voix de Trajan. En Vala-
quie, Moldavie et Transylvanie, hien des plaines sont
appelées pratul lui Trajan, campul lui Trajan. Enfin à
côté même des consécrations chrétiennes, se retrouvent
des souvenirs du grand chef païen. Ainsi, le pic le plus
élevé des Karpathes Moldaves porte le nom de la vierge
toute sainte, Panagia ; et à cinq cents pieds au-dessous
du sommet, un rocher qui s'élève en pointe effilée porte
le nom de Dokia. C'est, dit le paysan, une maîtresse in
fidèle de Trajan, changée en pierre.
Quelques légendes parlent aussi d'Aurélien, sous le
nom de Lerum Domnu (Aurel Dominus.)
Parmi ces populations naïves, les superstitions con
servent aussi leur empire. La croyance aux sorciers, aux
fées et aux loups-garous n'a rien qui doive surprendre ;
car on la retrouve encore dans heaucoup de villages de
France. Mais d'autres vieilles superstitions, effacées chcz
nous, s'y maintiennent dans toute leur énergie. Le vam
pire fait toujours parler de ses mystérieuses apparitions;
et toute mort inattendue devient un de ses sanglants sa
crifices.
Le vampire se reconnaît à des signes qui n'échappent
pas aux sages de l'endroit. Celui qui, pendanl sa vie, a
encouru la censure ecclésiastique, court grand risque
— 280 —
d'avoir le terrible privilége de la résurrection nocturne.
Ensuite, les signes matériels viennent à l'appui. Si le ca
davre est lent à se décomposer, si, après l'inhumation, la
terre qui recouvre le cercueil vient à se déranger, l'âme
semble ne vouloir pas se. séparer du corps. Bientôt des
plaintes nocturnes, de lamentables bruits dans la forêt
ou la montagne viennent changer les soupçons en certi
tudes. Les paysans alarmés vont trouver les parents du
défunt, qui sont contraints à faire exhumer le cadavre et
à payer le piètre pour le délivrer de l'excommunication.
Les exorcismes qui suivent deviennent naturellement un
profit pour le pope qui, du reste, est presque toujours
aussi pauvre que le paysan. On a remarqué que depuis
quelque temps les vampires exhumés sont le plus fré
quemment des officiers de police ou des marchands de
comestibles, gens odieux au peuple, qui cherche volon
tiers une occasion d'arracher aux héritiers d'un exacteur
un peu d'argent au profit du pope (1).
L'ignorance et l'abandon où il se trouve perpétuent
aussi, chez le paysan roumain, des préjugés qui n'appar
tiennent qu'aux peuples les moins civilisés. La représen
tation de tout objet par le dessin et la peinture lui sem
ble une profanation; il est persuadé que l'homme dont
on fait le portrait doit mourir dans l'année. Un artiste
français, M. Michel Bouquet (2), parcourant le pays en
1840, ne put jamais obtenir qu'un paysan consentit à po

il) Voyage rn Valocliie ct en Moldau'e, iraduit de l'italien par


M. Il - Lcjcunc, p. 32.
(2) L'un i!es amours des charmants dessins de Y Album moldo-
ralnqvr, publié par l'ancien consul, M. Billecocq, dans les colonnes
de /'///«> ru 'iuv.
— 281 -

ser devant lui. Il fallut que le prince Alexandre Ghika en


fil placer un entre deux gendarmes, et le malheureux
était persuadé que chaque coup de crayon otait un jour
à son existence : c'était, il faut en convenir, une cruauté ;
car on ne pouvait chasser de son esprit ni ses croyances
ni ses terreurs.
Une autre fois , le même artiste copiait dans la cam
pagne les ruines d'un vieux monument , lorsqu'il fut
assailli par un tzigane, qui se précipita sur lui, le cou
teau à la main, le chargeant de malédictions de ce qu'il
venait profaner la demeure des anciens héros. L'artiste
était rohuste ; il lui fallut néanmoins l'aide du consul de
France, qui l'accompagnait, pour venir à bout de ce fu
rieux.
Un autre préjugé plus funeste a créé, chez les Rou
mains, d'invincibles répugnances pour les travaux métal
lurgiques. Tous les ustensiles de fer et de cuivre étant
fabriqués exclusivement par les tziganes, qui sont aussi
les seuls maréchaux-fcrrantsdu pays , le paysan se croi
rait déshonoré s'il faisait le même métier que des esclaves.
Il en résulte un déplorable abandon de l'industrie du fer,
dans un pays où abondent les richesses minérales. Au
surplus, les boyars entretiennent à dessein ce préjugé :
ils savent que si le paysan fabriquait des charrues, il ar
riverait promptement à fabriquer des armes.
Les Roumains de la Transylvanie sont moins arriérés.
Le gouvernement autrichien, exploitant dans ce pays des
mines d'or et d'argent, prend volontiers pour ouvriers
des Yalaques, faciles à diriger et à satisfaire.
C'est dans les montagnes de Zalathna que sont situés
les fourneaux les plus importants.
— '28-2 —
« Il y a quelque chose d'étrange , dit M. de Gérando ,
à rencontrer l'industrie dans ce pays de légendes et de
traditions, à voir un Valaque aux longs cheveux, vêtu
comme l'étaient les Daces il y a quinze siècles, et qui
croit volontiers aux sorciers , ohserver tranquillement
un piston ou entretenir le feu d'une machine à va
peur (i). » i
Zalathna était une ville romaine, appelée Auraria mi-
nor. On y rencontre encore beaucoup de traces romaines,
statues, pierres tumulaires, bas- reliefs.
L'Autriche retire aujourd'hui des mines de Zalathna
environ 1,250 kilog. d'or pur, et 1,500 kilog. d'argent,
chaque année.
La Valaquie pourrait se créer les mêmes ressources ;
carles mêmes gisements se continuent à travers les Kar-
pathes. Ce qui démontre d'ailleurs de nombreuses couches
aurifères, c'est que plusieurs rivières, surtout l'Ollo et
l'Argis, roulent des sables chargés du métal précieux.
Parmi les tziganes, beaucoup font métier de laver les
sables , et sont admis à payer leurs impôts en poussière
d'or.
Partout, dans ce pays, une nature prodigue offre au
travail de l'homme les plus riches récompenses. Mais
qu'a de commun une idée de travail avec les hospodars
et les boyars ? Toute leur science économique n'a qu'un
seul mot : le pillage.
Nous nous trompons ; les boyars se sont créé un genre
de commerce : ils tiennent cabaret et alimentent l'ivro
gnerie. Les propriétaires bi.yars, en effet, ayant par la

(1) La Transylvanie et ses habitants, t. I, p. 2'.">.


— 283 -
loi le monopole de toutes les productions alcooliques de
leurs domaines , établissent des cabarets à leur compte,
et , par une bonteuse industrie , enlèvent au paysan les
derniers paras échappés à leur rapacité. Malheureusement
le paysan, comme tous les infortunés auxquels il ne reste
ni espérance ni avenir, cède trop facilement aux tentations
qui apportent l'oubli , et passe tous les jours de fête dans
ces tristes réduits. Or, les jours de fête, dans le rite grec,
sont multipliés à l'infini ; de sorte que le boyar trouve
plus de profits dans l'oisiveté du paysan que dans son
travail.
Propriétaire, il lui dispute son salaire ; cabaretier, il
l'en dépouille. Cette dernière spéculation est un double
crime : elle encourage , chez le paysan , un vice qui le
dégrade ; elle enrichit le boyar par le produit du vice.
Quant au malheureux paysan, on peut lui pardon
ner les funestes jouissances du cabaret, lorsque toutes
les autres lui sont interdites. Rentré chez lui, la seule
nourriture qu'il partage avec sa famille est une pâle de
farine de maïs apprêtée à l'eau. Ce mets simple et gros
sier s'appelle mamaliga; il a l'avantage de pouvoir se
préparer promptement et facilement; si le paysan est
aux champs à travailler avec sa famille, en quelque en
droit qu'il se trouve , il allume du feu et suspend , au
moyen de trois morceaux de bois debout et croisés, sa
marmite remplie d'eau. Dès que l'eau est en ébullution ,
il y verse , avec un peu de sel , la farine , qui prend à
l'instant la consistance d'une bouillie fort épaisse. Le re
froidissement la rend plus compacte , et chacun en coupe
un morceau avec un fil. Dans les bons jours, la mamaliga se
mange avec du lait, du fromage frais ou du roisson salé.
— 284 —
Les cabanes des paysans n'étaient, il y a quelques an
nées, que d'obscures tanières, appelées bordei, des trous
creusés dans le sol, avec un toit formé de perches recou
vertes de terre , et dépassant à peine la superficie de la
plaine. La terre qui garnissait le toit se recouvrait bien
tôt d'berbe , de sorte que de loin on eut dit une légère
ondulation de terrain, si l'on n'eut vu s'échapper de temps
à autre quelques nuages de fumée qui révélaient une ha
bitation. L'intérieur était indescriptible : ni meubles, ni
ustensiles, à l'exception de planches servant de lits et de
siéges , et de la marmite où se cuisait la mamaliga.
Aujourd'hui, presque partout, ces tristes habitations
ont fait place à des chaumières d'un aspect plus conso
lant, et les bordei sont devenus les retraites des tziganes.
Nous devons reconnaître que M. de KisselefT a été
pour beaucoup dans cette amélioration de la demeure
du paysan. Par ses soins, des plans de villages furent
tracés, avec des modèles de constructions simples et
commodes. Ses encouragements et ses ordres garantis
saient aux paysans une sécurité qu'ils n'avaient jamais
connue : ils se mirent promptement à l'œuvre, et bien
tôt de riants villages couvrirent les plaines sur un vaste
rayon autour de Bucharest.
Ce n'était, en effet, ni l'intelligence ni la bonne vo
lonté qui faisaient défaut au paysan roumain. Du jour
où il voyait sa propriété garantie, il renonçait volontiers
à sa tanière pour se bâtir une maison.
Les paysans roumains sont bienveillants et hospita
liers ; mais ceux de la Moldo-Valaquîe ont si cruellement
souffert des visites de l'étranger , qu'ils ne se confient
plus volontiers à tout venant , et qu'on ne retrouve plus
— 285 —
citez eux certaines habitudes d'antique charité conservées
chez les Roumains de la Transylvanie. Dans cette der
nière contrée , M. De Gérando , parcourant la montagne
de Zalathna, y rencontra des marques touchantes de sol
licitude pour le voyageur isolé : « Je vis, dit-il, sur le
chemin , attachée à un arbre, une sorte de niche faite en
bois. Sur le devant se trouvaient deux vases; au fond on
distinguait à peine une madone grossièrement peinte. Le
lieu était désert. Personne ne passait. L'un de ces vases
était plein d'eau, l'autre était déjà vide. Qui les avait pla
cés là? Je l'ignorais. Pour qui avaient-ils été remplis?
Pour moi, si je l'eusse voulu. Quand je parcourus à che
val ces montagnes, j'en rencontrai souvent. Un jour, en
moins de deux heures, je comptai onze vases mis sous
les arbres par des mains inconnues, et auxquels j'aurais
pu me désaltérer. Chaque matin , les Valaques vont les
remplir pour le voyageur qui passera dans la journée, et
qui peut être un ennemi (1). »
Singulier raffinement dans ces discrètes attentions du
paysan roumain, qui semble, comme une divinité secou-
rable et invisible, se dérober aux offrandes et aux remer-
ciments!
Le costume du paysan roumain n'a pas varié de
puis Trajan; il est en tout semblable à celui des prison
niers Daces représentés sur la colonne romaine, ou de
ces captifs barbares dont les statues se rencontrent dans
les salles du Louvre. Une chemise ou tunique de toile
grossière, serrée à la taille par une large ceinture de
cuir qui sert de poche , un pantalon de toile , très ample

(1) La Transylvanie el ses habitants, t. I, p. 275.


— 980 -
sur les cuisses, et se resserrant depuis le genou jusqu'à
la cheville; pour chaussure, des sandales, opinci, qui ne
sont autre chose qu'un morceau de peau écrue , coupé
suivant la forme du pied , et attaché par des courroies
croisées sur le has des jambes; un haut bonnet de laine,
cuciula, aux poils longs et frisés, et qui retombe en ma
nière de bonnet phrygien, tel est l'accoutrement ordi
naire du paysan. Quelquefois le bonnet est remplacé par
un chapeau à larges bords. C'est une introduction mo
derne. Dans les temps froids, il jette sur ses épaules un
épais par-dessus de laine à longs poils, appelé guba. C'est
une toison de mouton à peine apprêtée; quelques-uns
portent un surtout de drap blanc fait par leurs femmes.
Le costume des femmes est propre et élégant. Elles
ont une chemise de toile, ornée sur la poitrine et aux
poignets de broderies en laine rouge ou bleue. Une
ceinture de couleur fixe sur le corps la chemise qui est
fort courte, et qui rejoint une longue jupe blanche. De
vant et derrière, flotte un double tablier de laine, à raies
de diverses couleurs , appelé catrinza, dont les extrémi
tés inférieures sont garnies de longues franges barriolées,
qui voltigent autour d'elles à chacun de leurs mouve
ments. Durant les saisons froides, elles ajoutent à leurs
vêtements une pelisse de drap blanc, à longues manches,
serrée par une ceinture de couleur. Comme les hommes,
elles ont pour chaussures les opinci, mais souvent elles
ajoutent autour de la jambe une pièce de drap blanc que
maintiennent les courroies. Quelques paysannes de la
Transylvanie recherchent les bottes rouges ou jaunes , à
l'imitation des Hongrois. Lorsqu'elles se rendent aux
foires, elles portent leurs bottes sous le bras, et ne les
— 287 —
nietlent quîau moment d'arriver. Elles se déboîtent éga
lement quand elles rencontrent un torrent , et entrent
jambes nues dans l'eau. Celles de la Valaquie remplacent
quelquefois les opinci par des bottes ordinaires.
Pour coiffure, les femmes mariées roulent autour de
leur tête un mouchoir blanc dont les bouts retombent
par derrière , et en dessous duquel paraît une tresse de
cheveux noirs qui entoure le front. Jusqu'au mariage ,
les jeunes filles ont la tête nue , et réunissent leurs che
veux en une seule natte qui tombe sur le dos. Elles mê
lent à leurs cheveux des pièces de monnaie qui repré
sentent leur dot, et plus leur tête est garnie, plus elles
sont recherchées.
Les demandes en mariage, les cérémonies des fian
çailles et de la noce, forment chez les paysans roumains
de petits drames entremêlés de luttes guerrières , et se
terminant comme chez les anciens Romains , par un si
mulacre d'enlèvement (uxorem ducere) (1).
Cependant la femme roumaine n'est pas comme celle
de l'antiquité, soumise au despotisme du mari (in ma
man viri). « La femme, dit M. Desprez, au lieu d'être
esclave et sequestrée , règne au foyer roumain; elle
en fait librement les honneurs. Le mari ne songe nulle
ment à la cacher aux regards curieux et charmés du vi
siteur inconnu ; et comme elle sait la puissance péné
trante des femmes de sa race, elle manque rarement de
paraître pour recueillir d'humbles hommages (2). »

(1) Revue de l'Orient, mars 1854. Coutumes du pays roumain,


par J. Voinesco.
(2) Revue des Deux-Mondes, l"juin 1848. Les questions so
ciales dans la Turquie d'Europe.
— 288 —
Les profondes souffrances du paysan rQuinain ont
étouffé en lui le besoin du bien-être matériel ; mais elles
n'ont rien amoindri des aspirations vers la liberté. C'est
le contraire des boyars, qui n'ont plus un souvenir de li
berté, et ne demandent de jouissances qu'au luxe. Aussi la
boyarie ne doit-elle compter pour rien dans les espérances
d'une régénération; sur le paysan , repose tout l'avenir
de la patrie roumaine. Ceux qui vivent de ses sueurs et
s'engraissent de sa substance lui font un reproche de
paresse et d'apathie. Et pourquoi ferait-il de plus grands
efforts, quand chaque sillon qu'il creuse est un profit pour
d'autres, quand chaque grain qu'il sème est un épi pour
ses oppresseurs? Pourquoi sortirait-il de son indifférence
pour ajouter quelque chose à son chétif mobilier, quand
chaque amélioration dans sa chaumière serait un appel
à de nouvelles exactions? Il y a une grande raison , une
logique profonde dans son dégoût du travail : il ne tra
vaille pas pour lui.
C'est ce que va démontrer un examen rapide des lois
qui régissent la propriété.
A l'époque des invasions successives des hordes asia
tiques, la propriété territoriale en Dacie avait complète
ment disparu. D'abord les riches et les familles patricien
nes avaient suivi les légions d'Aurélien ; ensuite, devant
les flots multipliés d'envahisseurs , les pauvres s'étaient
retirés dans les retranchements des Karpathes. Personne
ne les avait remplacés dans leurs champs abandonnés,
les barbares ayant un profond mépris pour la culture de
la terre, qu'ils considéraient comme un travail d'esclave.
Lors donc qu'après trois siècles d'attente , les réfugiés
redescendirent dans les plaines évacuées par les barba
- '289 -
rcs, ils reprirent le travail en commun, et firent de toute
la plaine une propriété commune. C'était Yager publiais
des Homains, domaine de l'État , propriété de tous, et
n'appartenant à personne.
Dans les montagnes, cependant, de longues' habitudes
de domicile et d'exploitation avaient consacré des pro
priétés individuelles, héréditaires de père en fils; c'est
cette appropriation, cette incorporation d'une terre à un
seul individu, qui créa la classe des propriétaires mos-
neni , par opposition aux propriétaires collectifs.
Plus tard, par des transformations arbitraires ou con
senties, il y eut aussi des mosneni dans la plaine. Mais
à l'origine des principautés modernes, c'est-à-dire à l'é
poque de Radu-Négru et de Bogd«n , la propriété terri
toriale était individuelle dans la montagne , collective
dans la plaine.
Cependant par cela même qu'ici elle était collective,
c'est-à-dire appartenant au domaine public, les princes
se crurent en droit d'en détacherdes lambeaux. D'abord,
ce fut pour récompenser les services de quelques boyars
ou chefs militaires, et le peuple s'associait volontiers à un
acte public de reconnaissance. Quelques donations fu
rent aussi faites à des bourgs, des villes ou des villages ,
en y attachant des conditions de charité publique. Ainsi ,
une commune du district d'Ilfovul est tenue, par la
charte de donation de Radu-Négru, de nourrir les impo
tents et les pauvres de la ville de Kimpolongo (1).
Beaucoup de ces donations, administrées par le régime
communal, sont restées intactes jusqu'à nos jours.

(4) Questions économiques des principautés danubiennes, p. 0.


1ÎI
- 290 —
Mais bientôt les donations privées cessèrent d'être des
récompenses nationales, et le peuple se vit dépouillé, se
lon le caprice des princes , au profit de flatteurs adroits
ou d'indignes courtisans.
Une autre cause de spoliation naquit aussi d'un sen
timent de bienfaisance, qui dégénéra bientôt en abus. Des
églises et des couvents furent dotés de vastes propriétés ,
comme ayant la tutelle des pauvres et devant leur venir
en aide. Toutes les donations reposent sur ces conditions :
établissements d'écoles et d'hôpitaux, aumônes obliga
toires, soulagement et entretien des pauvres, obligation
de recueillir et nourrir les voyageurs gratuitement pen
dant troisjours.
Les moines n'étaient réellement que des fidéi-commis-
saires. Nous verrons, dans un chapitre spécial , comment
en cette qualité ils s'acquittèrent de leurs devoirs. Ici ,
nous les considérons comme propriétaires , quoique ce
soit , à vrai dire, une usurpation de titre.
Cependant , sur ces terres ainsi détachées du domaine
de l'État, il y avait des cultivateurs, propriétaires incon
testables, non il est vrai à titre individuel, mais à titre
collectif. Les chasser de leur propriété eût été une ini
quité. N'oublions pas que les premières aliénations
étaient des récompenses nationales ou des œuvres de
bienfaisance : il eût été étrange de leur donner le caractère
d'une spoliation. Il se fit donc une transaction, qui fut
comme une consécration du droit antérieur du paysan.
Les nouveaux propriétaires, boyars, monastères ou com
munes, divisèrent le sol en trois parties égales; deux
de ces parties furent cédées, subdivisées en petits allo-
tements, aux colons possesseurs. La troisième était ré
servée à la propriété nouvelle, cl devait être cultivée par
les colons au profit du propriétaire.
Il est très important de constater cette transformation
de la propriété, d'en déterminer l'origine et d'en bien
apprécier le caractère. C'est , comme nous l'avons dit ,
une transaction entre la propriété collective et la pro
priété individuelle; une association entre deux proprié
taires , le propriétaire cultivateur, et le propriétaire do
manial. La propriété du premier est, il est vrai, sou
mise à des conditions; mais ce n'en est pas moins une
propriété, seulement une propriété grevée. Il y a une
hypothèque, non en argent , mais en travail , et tant que
le paysan satisfait aux clauses de l'hypothèque, il de
meure propriétaire. L'hérédité même, cette consécration
sociale de toute propriété, s'y rencontre ; car le cultiva
teur transmet son allolcment à sa famille, c'est son droit ;
et, malgré toutes les violations , son droit existe , droit
de propriété aussi incontestable, aussi sacré que le droit
du propriétaire domanial.
Nous insistons fortement sur ces principes , parce
que, la division territoriale étant encore la même aujour
d'hui, les deux tiers en allotements aux cultivateurs, le
tiers au seigneur , ces principes doivent nous conduire
facilement aux solutions que l'on cherche.
Nous les trouverons mieux encore, en faisant rapide
ment l'histoire de tous les abus à l'aide desquels les
propriétaires domaniaux ont violé le droit des proprié
taires cultivateurs.
Nous avons vu le honteux avilissement des boyars de
vant les princes, nous allons voir leur monstrueuse ty
rannie à l'égard des paysans.
— 20 '2 —
D'abord celte constitution nouvelle de la propriété,
introduite petit à petit , à mesure dos donations, n'eut
d'autre règle fixe que la division du sol en trois parties.
Ce principe reste invariable , et c'est ce qui ne doit pas
s'oublier. Mais dans les détails, tout fut livré à l'arbi
traire. Ainsi pour la corvée ou le travail du paysan sur la
terre domaniale, le nombre de jours n'était pas réguliè
rement déterminé, ou il n'était pas proportionné au nom
bre des cultivateurs. Il se trouvait donc alors, ce qui se
trouve aujourd'hui , que le paysan, entièrement occupé
aux travaux du seigneur, était obligé de laisser ses propres
champs en friche et ses enfants dans le besoin.
Dès le premier pas que l'on fait dans cette histoire de
la propriété en Moldo-Valaquie, on est épouvanté du pro
digieux entassement de misères d'un côté, d'impitoya
bles dilapidations de l'autre, qui s'amoncèle depuis cinq
siècles, sans qu'on puisse dire qu'aujourd'hui même, il
y ait un soulagement.
Mais ce qui caractérise cette première époque, et qui
se continue aujourd'hui dans de moindres proportions ,
parce qu'à force de spoliations on a épuisé la matière,
c'est l'avide acharnement avec lequel les grands proprié
taires, boyars ou communautés religieuses, poursuivi
rent la destruction dela petite propriété. 11 s'était formé
en effet dans la plaine une foule de petites propriétés in
dividuelles, probablement à la suite des premiers établis
sements de Raduet de Bogdan. De là une nouvelle classe
de mosneni.
Ces mosneni constituaient une classe moyenne, active
et indépendante , gardienne du sol , et pouvant fournir
une armée de soldats-laboureurs, prête en toute occasion,
— 293 —
à détendre la patrie. Mais déjà les intérêts individuels
parlaient plus haut que la voix des intérêts nationaux.
Une fois en possession de domaines considérables, les
boyars et les moines souffraient impatiemment un par
tage. Toute terre devait leur appartenir ; et ils commen
cèrent contre les mosneni une savante guerre de chicanes
et de violences.
D'al:ord , les boyars et le clergé obtinrent des princes
le droit d'exemption de toute contribution pour leurs
terres et pour les villages qui en dépendaient ; les char
ges retombaient en surcroît sur les mosneni.
Puis, les guerres contre les Polonais , les Hongrois ,
les Turcs et les Tartares, obligeant les mosneni à four
nir incessamment des hommes et de l'argent pour la
défense du pays, ils recouraient à d'onéreux emprunls.
Or, il n'y avait pas d'autres prêteurs que les boyars et
le clergé : l'abîme de l'usure s'ouvrit sous les pas des
.mosneni , et ne pouvant plus se libérer, ils tombèrent
eux et leurs propriétés aux mains des usuriers.
Enfin, les iniquités judiciaires vinrent en aide à l'u
sure. On exigea des titres d'origine, quand il était su de
tous que beaucoup de propriétés s'étaient formées par
droit de premier occupant, à la descente des montagnes.
Là où il y avait des titres écrits, les boyars ou les agents
des princes les falsifiaient ou les faisaient disparaître;
et lorsque malgré toutes ces fraudes, le mosnen pouvait
arriver jusqu'aux tribunaux, il rencontrait, dans les
boyars qui siégeaient, les hommes qui le dépouillaient,
juges et parties dans leur propre cause , plaignants et
exécuteurs , prononçant une sentence dont ils avaient
signé la requête. Dans cette œuvre de rapine , le clergé
— 204 —
appuyait les boyars ; les boyars appuyaient le clergé ; le
château et l'église partageaient les dépouilles.
Avec de si puissants adversaires, la décomposition de
la petite propriété fut rapide. La plupart des mosneni
furent convertis en corvéieurs; la classe moyenne dis
parut, et avec elle les forces vitales de la nation.
Alors commencèrent les temps de déchéance et d'ab
jection. • Ce ne furent ni les guerres du moyen âge ,
dit un écrivain valaque, ni les incursions annuelles des
Tartares, ni les ravages des terres, qui firent la déca
dence du pays; la plaie vive, la gangrène qui le ron
geait au cœur, en temps de paix comme en temps de
guerre, fut la boyarie (1). »
Cependant, par une juste expiation, les boyars indigè
nes reçurent promptement le châtiment de leurs méfaits.
A la venue des Phanariotes, les Grecs dela suite du prince
trouvèrent la leçon bonne à suivre. Maitres à leur tourde
la force publique, maîtres des tribunaux, ils usèrent con-*.
tre les boyars indigènes des mêmes violences et des
mêmes fraudes que ceux-ci avaient employées contre les
mosneni, les dépouillèrent de leurs domaines et de leurs
titres, et les contraignirent d'aller labourer la terre à
côté des victimes qu'ils avaient faites. Une forte classe
moyenne aurait pu défendre les boyars contre l'étranger.
Mais les boyars avaient détruit la classe moyenne, et ils
méritèrent de tomber dans Pabime qu'ils avaient creusé.
Les néamuri d'aujourd'hui, qui sont leurs descendants,
ont droit sans doute à la compassion de l'histoire. Mais
ces grands coupables n'ont eu que le sort qui leur
était dû.

(1) Question économique des principautés danubiennes, p. 13.


- 295 —
Reste encore l'expiation pour les continuateurs de leur
œuvre impie ; caries boyars phanariotes ou phanarioti-
sés perpétuent aujourd'hui le même système de pillage
sur les derniers débris des mosneni. Les procédures les
plus révoltantes, les trafics les plus odieux entre les ju
ges et les spoliateurs, se poursuivent encore devant les
tribunaux des deux principautés. On peut signaler les
fortunes modernes, qui depuis trente ans se sont élevées
sur des procès de délimitation, qui n'avaient d'autre fon
dement que les subterfuges de la chicane et la vénalité
des juges. Prenons pour exemple le spoliateur le plus haut
placé. Stirbey, le hospodar ramené par les Autrichiens,
avait pour bien patrimonial , près de Craïova , la terre
de Mehedinezi contenant un petit nombre d'hectares.
Cette terre est devenue un des plus vastes domaines des
principautés, produisant cinquante mille francs de rente,
grâce aux procès intentés à tous les mosneni d'alentour.
Et que l'on ne croie pas que ces riches possesseurs de
domaines mal acquis perdent en considération ce qu'ils
gagnent en argent. Voici à cet égard le témoignage d'un
Valaque : « Ravir à un paysan sa parcelle de terre est un
titre d'honneur, une lettre de change tirée sur l'estime
publique (1). »
Mais si tout sentiment de justice et de morale est
éteint parmi les dilapidateurs, il n'en est pas de même
parmi ceux dont ils portent les dépouilles. Le paysan
roumain ne s'est pas laissé dégrader par la misère, et
c'est là un caractère très remarquable dans cette popula-

(1) Question économique des principautés danubiennes, p. 13.


— 206 —
tion : on dépit de tant de siècles d'oppression , elle a
conservé nn sentiment de dignité et de justice qui doit
donner à penser à ses oppresseurs. Écoutons les pa
roles d'un paysan appelé, en 1848, dans une commis
sion qui avait pour objet de rédiger un projet de loi re
latif à la population rurale..
.< Si le ciocoï (boyar) avait pu mettre la main sur le
soleil, il s'en serait emparé et aurait vendu au paysan,
contre de l'argent, la lumière et la chaleurde Dieu! Si le
ciocoï avait pu prendre possession des eaux de la mer, il
en eût fait un objet de spéculation ; et alors il aurait as
servi le paysan par les ténèbres, par le froid, par la soif,
comme il l'a asservi par la faim, en s'emparant de la
terre ! »
La commission se composait de dix-huit boyars et
dix-huit paysans. Le même paysan, il se nommait Negou,
s'adressant aux boyars, examine leurs titres à la pr o
priété.
« Direz-vous que vous avez acheté la terre avec de
l'argent? Mais votre richesse n'est pas le fruit de votre
travail, elle est faite au prix île la sueur de nos fiouls,
sous les coups de votre fouet, joint au fouet gouverne
mental. Voudriez-vous dire que vous avez conquis cette
terre avec le glaive, dans les siècles passés et oubliés?
Mais nous, où donc étions-nous alors? N'étions-nous pas
par hasard avec vous et dans vos rangs?
» Depuis que vous l'avez conquise par le sabre, l'a-
vez-vous si bien gardée avec le sabre, que le pied d'un
ennemi ne l'ait foulée?... Non, messieurs; vous avez,
pour sauver lâchement votre vie, abandonné au sabre
cette terre que vous aviez gagnée parle sabre. Vous avez
fui sans penser au pays, sans penser à nous. Quia gardé
vos propriétés, qui a empêché qu'un autre ne vînt s'en
emparer, et en prendre possession en votre lieu et place?
Elles ont été gardées par le vigneron, par le laboureur,
par le pâtre et par tout le peuple avec le sabre de la sa
gesse et la fatigue de son front. Avec la sagesse, le peu
ple a émoussé le sabre de l'ennemi, avec sa sueur et la
fatigue de ses bras, il a nourri l'ennemi qui lui passait
sur le corps (1). »
Ces éloquentes paroles, vraies aujourd'hui, n'étaient
pas entièrement applicables aux anciens boyars indigènes.
Ceux-ci conservèrent jusqu'à la mort de Michel le Brave
leurs qualités guerrières. Mais ils s'affaiblissaient eux-
mêmes en affaiblissant le paysan ; ils eurent des cor-
véieurs et n'eurent plus d'auxiliaires ; ils eurent des bras
pour les enrichir et n'eurent plus de bras pour les dé
fendre :les forces militaires du pays furent épuisées dans
leur source, et cette vaillante population que n'avait pu
réduire l'invasion étrangère, fut ruinée et asservie par
les boyars et les moines.
La décadence s'acheva par la constitution de Serban,
qui, transformant en serf le propriétaire cultivateur, en
fit un meuble du domaine.
Dès-lors les cultivateurs se vendent avec la terre, et
leurs noms figurent dans l'acte de vente.
Le propriétaire hérite du serf à défaut d'héritiers
directs.
Le propriétaire fixe lui-même la durée du travail.
En échange de la liberté, on semble offrir aux paysans

(1) Question économique des principautés danubiennes.


— -298 —
des gages de sécurité matérielle. Le propriétaire est tenu
de fournir les instruments de travail, et de nourrir le
paysan en cas de disette ou de maladie. C'est la garantie
de l'esclave qu'on a intérêt à conserver.
Le propriétaire n'a pas le droit de séparer le serf de
la glèbe ; le tout se vend ensemble. Mais cette dernière
prescription est promptement éludée. En Moldavie, sur
tout, où les boyars ont toujours été de plus rudes maîtres
qu'en Valaquie, les serfs étaient confondus avec les tzi
ganes esclaves, vendus à la pièce, séparés, la femme du
mari, l'enfant de la mère, et livrés nominativement en
donation dans les actes de mariage des riches héritières.
L'excès des souffrances amena des révoltes qui furent
plus d'une fois encouragées par les princes phanariotes
intéressés à exciter les haines populaires contre les boyars
indigènes. Ces luttes continuelles engagèrent, ainsi que
nous l'avons dit, Constantin Maurocordato à dépouiller
les boyars à son profit, en couvrant ses projets d'une ap
parence de justice. L'acte du 5 août 1746 prononça l'a
bolition du servage, et le 6 avril 1749, l'assemblée gé
nérale de Moldavie prit la même décision.
Mais ce décret d'émancipation ne fut qu'un men
songe. L'abominable institution des Scutelnici créa pour
des milliers d'émancipés un nouveau genre d'esclavage ;
et ceux qui continuèrent à cultiver la terre, furent con
damnés à d'onéreuses redevances, qui rendaient illusoires
les pi o liesses de liberté.
Le propriétaire, d'ailleurs, était affranchi de l'obliga
tion de fournir les instruments de travail, et de nourrir
le paysan dans les jours de disette et de maladie; celui
— 299 —
ci était tenu plus que jamais sous la dépendance absolue
du maître.
Seulement, il n'était plus partie inhérente à la terre, et
il avait gagné la liberté de locomotion. C'était beaucoup
pour sa dignité, ce n'était rien pour son bien-être.
Rappelons toutefois que le décret de Maurocordato
obligeait le propriétaire de mettre à la disposition des
cultivateurs les deux tiers du domaine , rendant ainsi au
peuple sa part de l'Âger publicus, et consacrant de nou
veau ses droits de propriété.
Le travail obligatoire du paysan, pour le compte du
propriétaire, fut fixé à vingt -quatre jours, outre la dime
des produits. Mais les habitudes de tyrannie l'empor
taient sur les dispositions dela loi, et les actes officiels
de l'époque avouent que « les paysans , accoutumés de
longue main à la soumission envers les maitres du sol,
travaillaient indéfiniment (1). i
De nouvelles charges leur sont aussi imposées avec
cette prétendue liberté. Dans le servage, ils étaient
exempts de toute contribution envers l'Etat. L'acte d'é
mancipation les accable du poids des impôts et des ré
quisitions.
Dès-lors le paysan fut soumis à une double persécu
tion. Les boyars le dépouillaient au nom de la propriété;
les princes au nom de l'État : il y eut concurrence dans
la rapine, concurrence sans règle, sans frein, sans me
sure. La position devint intolérable, les émigrations se
multiplièrent ; en 1768, la Valaquie se dépeuplait si ra-

(1) Question économique des principa tés danubiennes.


— 300 —
pidement, que la Porte enjoignit avec menaces à Charles
Gltika de mettre un frein aux exactions.
Le prince effrayé réussit, à force de promesses, à
faire rentrer les émigrés. Un décret du 6 février de
cette année semble leur offrir des garanties de soulage
ment.
1° Les paysans en rentrant pouvaient s'établir sur un
domaine de leur choix.
2° Les journées de corvée étaient réduites à trois pour
la première année , six pour la seconde et neuf pour la
troisième et les suivantes à perpétuité. La dîme était en
core réservée au propriétaire.
Ces engagements furent encore illusoires. Les boyars,
bravant les lois et le prince, multiplièrent à leur gré le
nombre des journées. Bientôt les paysans reprirent le
chemin des forêts et des frontières. En 1775, dix mille
cultivateurs abandonnèrent à la fois la charrue , se ré
pandirent dans le pays et se vengèrent par le brigandage
du brigandage des propriétaires.
Il est à remarquer qu'à cette époque, les princes pha-
nariotes s'efforçaient de réprimer la rapacité des boyars.
Ces continuelles dépopulations faisaient tort aux re
cettes du fisc ; et l'intérêt même du trésor hospodaral
les engageait à lutter pour le peuple. Alexandre Ypsi-
lanti renouvela les promesses de 17G8; l'opiniâtre avi
dité des boyars en fit de nouvelles déceptions.
Les mêmes abus, les mêmes luttes se rencontrent en
Moldavie, et les soulèvements des paysans appellent
l'intervention du prince. Par un chrysobule du 1er jan
vier 1766, Grégoire Ghika réduit la corvée à douze
journées. Cet acte d'humanité provoque les ressenti
— 301 —
mcnls des boyars, qui n'ont conservé d'énergie que pour
le mal. Ils s'indignent de voir réduire leurs dilapidations,
se coalisent pour ressaisir leurs victimes, et après quel-
ques années de ténébreux complots, ils éclatent. En 1775,
sept grands boyars, l'évêque métropolitain en tête, se
présentent devant le prince, le sommant d'abroger le
chrvsobule, et demandant trente-six journées de travail.
Grégoire Ghika n'était pas homme à se laisser intimider;
il repoussa la demande ; et cependant, malgré son éner
gie, après deux ans de résistance, il se vit obligé de faire
des concessions aux exigences des dilapidateurs. Le 30
septembre 1777, il accorda un surplus de deux jour
nées, et ajouta aux obligations du paysan,
1° Un transport gratuit au bénéfice du proprié
taire.
2° Les réparations des dépendances de la propriété,
magasins, aires, moulins, cabarets, digues d'étangs,
etc., etc.
Les haines des boyars contre Grégoire Ghika n'en fu
rent pasmoins violentes : elles encouragèrent les Turcs
a le faire assassiner, lorsque par un autre acte de pa
triotisme, il protesta contre la cession de la Bucovine.
Ce qu'il y eut de vraiment étrange dans ce long cours
d'iniquités, c'est qu'en dérohant tous les jours quelque
chose aux droits du paysan, les boyars trouvaient tou
jours insuffisante la part qui leur était faite. On eût dit,
à les entendre, que c'était le paysan qui s'enrichissait de
leurs dépouilles. En 1790, une protestation générale des
propriétaires devint l'occasion d'une nouvelle constitu
tion rurale appelée urbarium. Elle supprimait les jour
nées de travail, et les convertissait en tâches déterminées
par mesures île superficie, tant en labourage, qu'en sar
clage et fauchage, etc.
Cette loi était une garantie contre les heures de pa
resse, et cependant elle reposait sur des principes d'é
quité ; car le paysan connaissait au moins les limites de
son travail. Mais la loi pour le boyar était une lettre
morte, n'ayant de valeur que lorsqu'elle offrait un texte
à de nouvelles chicanes. Il avait constamment multiplié
les journées de travail, il multiplia les mesures de super
ficie : le paysan eut à supporter les mêmes surcharges; rien
n'était changé, excepté la manière de compter.
Cependant l'on conserva la division du sol en trois par
ties, dont deux tiers pour les cultivateurs.
Un nouvel urbarium, décrété par Caradja, en 1816,
devint une combinaison des deux modes de pillage. Il
ajouta aux dispositions précédentes deux journées de
travail, une à l'automne, l'autre au printemps, plus le
transport d'un chariot de bois, aux approches de Noël,
de la forêt à la maison seigneuriale, et un autre transport
à six heures de distance.
Il faut encore signaler dans le code Caradja une modi
fication qui dénaturait le caractère de la propriété collec
tive des cultivateurs, en la transformant en emphytéose,
sous le nom de claca. « La claca, dit l'article premier,
est une espèce d'emphytéosc usitée en Valaquie. Elle a
lieu quand le propriétaire reçoit le clacas, c'est-à-dire
l'emphytéote, pour demeurer sur sa propriété. » Cet ar
ticle, et tout le code dont il est la base, n'est qu'un frau
duleux renversement de principes. Ainsi que nous l'a
vons vu, ce furent dans l'origine les cultivateurs qui
reçurent le propriétaire domanial sur la propriété collee
— 303 —
tive, et leur droit de domicile était antérieur à tous les
droits de ce prétendu seigneur, qui semblait leur faire
l'aumône d'une empliytéose.
Les autres Phanariotes avaient tenté de diminuer les
abus des propriétaires, pour ajouter proportionnellement
aux impôts du paysan. Caradja, en offrant un surcroît
d'aliments aux exactions des boyars, augmenta en même
temps les exigences du fisc. Jamais les charges ne pesè
rent plus lourdement sur les cultivateurs. Caradja, par
ses dilapidations, dépassa les autres Phanariotes. Il fallait
pour un tel mérite, une science fiscale bien raffinée.
Aussi ce règne oppressif fut-il pour beaucoup dans
l'insurrection de Vladimiresco, faite au nom des paysans
contre les boyars et contre le fisc.
Les boyars n'osèrent pas faire face au chef populaire ;
ils s'enfuirent honteusement de Bucharest, laissant le
champ libre aux réformes qu'il méditait; mais le bras
des assassins phanariotes les délivra de leurs terreurs, et
retarda le jour de la justice.
L'avénement des princes indigènes fut pour les pay
sans un soulagement momentané. La tentative de Vla
dimiresco avait d'ailleurs fait impression sur les boyars.
Le chef national avait parlé au nom des paysans ; la plus
grande partie de son armée s'était recrutée parmi les
paysans , et l'on avait appris qu'il se trouvait dans la
glèbe des pensées audacieuses. La crainte de réveiller ces
pensées fit plus que les sentiments de justice. On mé
nagea le cultivateur assez longtemps pour affaiblir les
souvenirs d'un succès passager.
H faut ajouter que Grégoire Ghika , en Valaquie, se
montra résolument protecteur du paysan, et sut châtier
— 30 i —
avec sévérité les propriétaires oppresseurs. Le règne tic
ce prince fut, pour le cultivateur, une ère exceptionnelle
de justice. Six années s'écoulèrent de 1822 à 1828, telles
que le paysan n'en avait pas vues depuis bien long
temps, telles qu'il n'en a jamais retrouvées dans la
suite.
L'invasion russe de 1828 ramena les calamités. Le
paysan roumain fut transformé en bête de sorrîme pour
traîner les canons et les chariots de guerre. Les boyars
prirent part cette fois aux colères du paysan; car c'était
autant de cultivateurs qu'on leur enlevait.
Cependantà la paix, les Russes annoncèrentà grand bruit
de bienfaisantes réformes. M. de Kisseleff se proclama le
protecteur des paysans ; ceux-ci crurent de bonne foi à
une condition meilleure; mais le travail de réforme était
confié à une commission de boyars p.irmi lesquels figu
raient Bibesco et Stirbey, qui commençaient alors leur
carrière politique à l'ombre du drapeau russe, et qui de
vaient nécessairement travailler à ce que les boyars ne
perdissent rien à la nouvelle législation. Deux ans se
passèrent à élaborer cette constitution, qui fut enfin mise
en vigueur en 1831, sous le nom de réglement orga
nique.
Quelques articles du règlement semblaient annoncer
des promesses d'avenir.
1° La loi garantit aux paysans une possession perpé
tuelle sur les deux tiers du domaine de tout propriétaire.
Ce principe invariable, qui traverse toutes les lois et
fait la base des différentes constitutions rurales, est la
reconnaissance du droit primitif de la propriété collée
— 305 —
tive, la consécration nouvelle, répétée, de la propriété
inaliénable des cultivateurs.
2° Pour mieux établir ce droit , la loi interdit au pro
priétaire domanial la faculté d'expulser le cultivateur. Il
n'y a d'exception que dans les cas indiqués par la loi,
et alors l'expulsion devient une peine individuelle ,
motivée; et encore faut-il l'autorisation et l'intervention
de l'État. Dans tous les cas, l'expulsion en masse n'est
jamais permise.
3" Le paysan devient propriétaire personnel des amé
liorations ; il les laisse en héritage à ses enfants; il a le
droit de les vendre.
4° Enfin, quand le cultivateur est forcé par le proprié
taire domanial d'abandonner le domaine, il a le droit
d'exiger une indemnité, pour l'abandon de sa maison, de
son enclos, de son jardin, de ses arbres fruitiers.
Voilà les droits du propriétaire cultivateur parfaite
ment établis.
Mais il s'agit encore de fixer les droits du propriétaire
domanial, et c'est ici que se révèlent toutes les ruses de
l'iniquité, toutes les ressources de l'oppression.
Le réglement organique débute, il est vrai, par des
principes équitables.
« La mesure du terrain à céder doit être basée sur les
» vrais besoins du cultivateur, et le travail de celui-ci
» doit correspondre à la valeur de cette terre. »
Le règlement ajoute : « La réciprocité entre le culti-
» vateur et le propriétaire doit, pour être équitable, com-
» penser, autant que possible , les avantages et les obli-
» gations de part et d'autre. »
11 est évident, par conséquent, que l'équité doit se
20
— 300 —
mesurer sur la balance entre les avantages et les obliga
tions.
Commençons par établir les avantages.
La mesure agraire n'étant pas la même en Valaquie et
en Moldavie (1), il en résulte une légère différence dans
les concessions faites aux cultivateurs de chaque pays.
Elles sont un peu plus étendues en Moldavie qu'en Vala
quie, mais par compensation il est exigé plus de travail
du cultivateur. Pour simplifier les détails, nous nous
servirons des mesures de la Valaquie, tout ce que nous
dirons d'une province , pouvant s'appliquer à l'autre,
avec cette différence toutefois qu'en Moldavie, les pro
priétaires sont plus rapaces, les paysans plus accablés.
En Valaquie, le cultivateur reçoit :
1° Pour l'emplacement de sa maison et de son jardin,
.{00 stagènes (2) en plaine, et 300 dans les montagnes ;
2° 3 pogones (1 hect. 1|2) de terrain de labour ;
3 3 pogones de prairie à foin.
Les 3 pogones de prairie sont affectés à l'entretien de
5 bêtes à cornes. Si le paysan n'eu possède pas autant,
les 3 pogones diminuent proportionnellement; s'il n'en
possède pas du tout, on ne donne pas de prairie.
N'oublions pas que ces concessions, appelées avantages
par le règlement, sont faites à de véritables propriétaires ;
que par conséquent, en bonne justice, il ne devrait en
résulter aucune obligation. Mais en réalité, le règlement

(1) La mesure en Valaquie est le pogone, qui équivaut h un


demi-hectare; lmi Moldavie la falche, qui équivaut à 1 hectare
1 5 an s.
(2) La stagèur équivaut à environ 1 mètres carrés.
— 307 —
transforme les propriétaires en fermiers ; dans l'applica
tion le boyar en fera des serfs.
Les obligations sont de deux sortes : 1° une rente;
2° des journées de travail et des corvées.
La rente consiste dans la dime des produits (l). De
cette manière, si les produits représentent une valeur
totale de \ ,000 fr. sur lesquels le bénéfice net soit de
200 fr., la dime représentera la moitié des bénéfices ; si
le bénéfice n'est que de 100 fr., la dime l'absorbera tout
entier.
Si l'on traitait ainsi des fermiers, assurément les con
ditions seraient fort onéreuses; et cependant ces condi
tions sont faites aux propriétaires du sol.
Ce sont encore-là les charges les plus douces, car on
connaît au moins la mesure des sacrifices; mais dans les
corvées et les journées de travail, les abus sont illimités.
Tout paysan doit à la propriété:
\° 12 jours de travail ; 2° 1 jour de labour; 5° 1 trans
port de bois. En Moldavie, le troisième article est plus
onéreux ; il exige : 1- 2 transports, l'un en automne, l'au
tre au printemps; 2" 1 autre transport à Noël, de 1 à 10
heures de distance, ou 2 transports de 1 à 8 heures.
Ces obligations, ajoutées à la dime, ne sont assuré
ment pas trop modérées. Mais nous n'avons encore af
faire qu'à des chiffres fictifs. En effet, les journées ne
se calculent pas sur la mesure du temps, mais sur la me
sure de la tâehe. Aussi le réglement organique porte-t-il

(1) En Valaquie la dîme se décompose ainsi qu'il suit : dîme de


tous les produits 1 /10« ; du foin 1 V ; du vin 1, 20e ; en Moldavie,
les vins donnent 1/10'. Nous comptons une moyenne, c'est-à-dire,
la dime simple.
— 308 —
que les 12 jours de travail équivaudront en main-d'œuvre
à 3G jours, le jour de labour à 3 jours, le transport à 3
jours. Total, 42 jours. Voilà pour la Valaquic. Kn Molda
vie, les 2 transports d'automne et de printemps sont por
tés pour 4 jours ; le transport ou les transports de Noël
également pour 4 jours. Il faut y ajouter 4 jours, que l'on
compte pour les réparations des dépendances du do
maine. Total, pour la Moldavie, 48 jours.
Ce n'est pas tout. Avant le réglement organique, si le
boyar avait à faire quelques travaux qu'il n'avait pas pu
achever avec les journées accordées par la loi, il s'adres
sait aux paysans, en les invitant à lui prêter leur assis
tance. Toujours, cependant, il attendait pour cela que les
paysans eussent achevé leurs propres travaux, et toujours
en reconnaissance de leurs services volontaires, il les
faisait danser et boire. C'est ce qui s'appelait faire la
claca, ce mot signifiant complaisance. Aujourd'hui en
core les paysans ont l'habitude, malgré leur misère, de
prêter collectivement cette assistance aux veuves et aux
pauvres du village. Or, cette claca, cette œuvre de bien
faisance du paysan envers le propriétaire , fut conver
tie, par les boyars , rédacteurs du réglement, en une
servitude obligatoire. Les villages furent tenus de four
nir au propriétaire, pour travail extraordinaire, 4 hom
mes sur 100 familles ; 3 lorsqu'il}7 avait 63 à 75 familles,
2 pour 38 à 50, 1 pour 13 à 25. En Moldavie, la dime
humaine fut fixée à 1 homme sur 10 familles dans les
villages de 200 familles et au-dessus, et à 2 hommes sur
10 familles, dans les villages moins peuplés.
Cette nouvelle obligation fut appelée iobagie, mot
étranger k la langue roumaine, et signifiant servitude.
— 300 —
Cette fois, au moins, les Russes et les boyars leurs par
tisans faisaient montre de franchise.
Cette iobagie équivaut, en journées Je travail, à 14
jours pour chaque paysan en Valaquie, à 36 en Moldavie,
pour les habitants des villages de 200 familles; à 72
pour les autre?. Si l'on ajoute ces nombres à ceux que
nous avons déjà inscrits, on verra que le paysan, en Va
laquie, à 56 jours de travail au compte du propriétaire;
en Moldavie, 81 jour s dans un cas, 120 dans l'autre.
Or, à cause des rigueurs de longs hivers, l'année agri
cole n'a que 210 jours. Il faut en déduire 30 dimanches,
10 jours fériés, 30 de mauvais temps; total, 70. Restent
140 jours. Le paysan n'aurait donc en Valaquie que 84
jours de travail à son profit, en Moldavie que 50 , et 20
seulement dans les villages au-dessous de 200 familles.
Tels sont les nombres officiels de journées exigées du
paysan, nombres avoués par le règlement, garantis au
propriétaire par la loi. Le règlement y ajoute encore, en
déterminant la tâche de chaque journée , de manière à
ce qu'il y ait toujours, pour terminer la tâche, à prendre
sur le lendemain.
Pour toutes les semailles qui se jettent avec la main,
commé blé, avoine, seigle , millet, chanvre , etc., on
comptera pour le travail d'un jour trois pogones ense
mencés (1 hectare 1(2). Art. 142 du règlement, § 5.
La moisson et la mise on meules de deux meules et
demie, et chaque meule de 26 gerbes, dont chacune d'une
grosseur à être liée par le milieu avec une corde de la
longueur d'une demi stagène(l mètre) compteront pour
une journée de travail (id.)
Pour la récolte du maïs et son effeuillaison, on comp
— 310 —
lera 10 bonitzas et chaque bouitza de 40 okcs (100 kil.(
ce qui fait 1000 kilog. par jour.
Nous pourrions multiplier ces détails , et chaque
article serait un témoignage d'iniquité.
La journée de sarclage estimée douze perches, en im
posant une lâche double en étendue de celle que peut
exécuter un homme en un jour, se compose d'une foule
d'accessoires qui multiplient la main d'œuvre. D'abord,
l'opération du sarclage, fort importante dans un pays
dont la richesse agricole consiste surtout en plantations
de maïs, exige les soins les plus minutieux. Il faut ex
tirper les plantes parasites qui étouffent le maïs, puis
espacer les pieds de maïs dans une mesure à peu près de
40 centimètres ; vingt jours après, il faut recommencer
et quelquefois y revenir une troisième fois. Dans cette
même journée de sarclage, est comprise l'obligation de
recueillir le produit, de dépouiller le fruit de l'épi, de
charrier et d'emmagasiner la récolte ; et comme si cette
journée ne se trouvait pas suffisamment remplie, le pay
san est encore chargé des magasins et des hangars ; si
bien que ce qu'on appelle la journée du sarclage, suivant
le règlement, commence au mois de mai pour finir au
mois d'octobre (1).
«Remarquons, en outre, dit l'auteur de la brochure inti
tulée: Question économique, que le boyar réclame le travail
du paysandans le temps le plus favorable de chaque saison.
Pendant que le paysan sarclele mais du seigneur, le sien est
étouffé par les plantes parasites ; les diverses opérations do
l'agriculture, premieret second sarclage, fauchage, mois-

(1) Question économique des ]>rinciirautés danubiennes, p. 32.


— 311 -
son, etc., se succédant, le paysan n'a pas eu le temps de
s'occuper de son champ, en sorte que mal ou peu soi
gné, il ne donne qu'une récolte maigre et insuffisante.
L'impôt et la faim nécessitent l'emprunt, et l'emprunt
creuse l'abîme sans fond de la misère. Le prêteur du
paysan est le propriétaire, et la chose prêtée n'est pas de
l'argent mais du pain, au prix courant, c'est-à-dire au
prix que le vendeur pourrait obtenir à Galatz ou Ibraïla.
Dans les principautés, comme ailleurs, il n'y a pas de
prêt sans garantie ; le paysan , ne possédant rien autre
chose que ses deux bras, les donne en gage, et hypothè
que son travail libre. L'accumulation du travail obligé
par le règlement, et du travail imposé par la nécessité,
consume tout le temps de la population rurale. Sa con
cession de terrain devient entièrement illusoire, puisque
le temps et les instruments d'exploitation lui font défaut
à la fois ; elle n'est en réalité qu'une charge sans nul bé
néfice, qui absorbe le peu de temps qui lui reste dispo
nible (1). »
Pour ceux qui croiraient ces détails exagérés , nous
devons constater ici l'aveu que nous a fait à nous-méme
un grand boyar de la Moldavie, propriétaire de vastes
domaines, et appartenant à une des familles les plus con
sidérables parmi les indigènes. « En Moldavie, nous di
sait-il, pour un grand nombre de propriétaires, les douze
jours de travail du paysan, accordés par le règlement,
équivalent en fait à trois cent soixante-cinq jours. »
Ce n'était pourtant ni un révolutionnaire, ni un ré
fugié qui nous parlait ainsi : nous pourrions le nommer

(1) Question économique, etc., |>ag. 06.


— 312 —
sans le compromettre, et plusieurs témoins entendirent
avec nous cette sincère confession.
Nous devons ajouter qu'en Valaquie, lesboyars mon
trent plus de retenue ou plus de raffinement. Chez les
boyars moldaves, l'oppression marche à découvert, bru
talement et sans pudeur ; chez les boyars valaques, elle
se dissimule sous des formes de légalité, et enchaîne ses
victimes par des contrats. Les Moldaves agissent en ba
rons féodaux, les Valaques en juifs du moyen-âge. Par
tout où le réglement ouvre une voie aux contrats onéreux ,
le boyar valaque se fait homme d'affaires. Ainsi, par un
article du règlement, les boyars ont le droit d'exiger des
paysans les journées corvéables, soit en travail, soit en
argent. Le Moldave préfère , en général , se faire payer
en travail, parce que, comme nous l'avons dit, il fait du
rer le travail toute l'année. Mais le Valaque, spoliateur
hypocrite, aime mieux la spéculation financière. Dès que
le règlement permettait de se faire rembourser en ar
gent, il fallait un tarif légal pour la main-d'œuvre. Or, la
fixation de ce tarif est encore livrée à la décision du pro
priétaire. Par une disposition du règlement, c'est l'as
semblée générale qui fixe, tous les trois ans, le prix légal
de la main-d'œuvre. Mais ce prix légal, évalué arbitrai
rement par les boyars, n'est jamais en rapport avec la
valeur réelle, qui nécessairement varie suivant les loca
lités. Ainsi, à l'époque où la main-d'œuvre se trouvait
estimée à une piastre et demie (1), elle n'était réellement
dans les montagnes que d'une piastre , tandis que dans
les plaines elle en valait deux. Qu'arrive-t-il alors? Le

(1) Une piastre vaut environ 35 centimes.


— 313 —
propriétaire exige des montagnards la redevance en ar
gent, suivant le taux légal, et puis rachète leur travail au
rabais. Dans les plaines, au contraire, il exige la corvée
en travail ; et le paysan, voulant se racheter, paie néces
sairement le rachat à un prix au dessus du prix légal ;
de sorte que dans un cas, le prix légal est oppressif, dans
l'autre, il ne sert pas de règle (1).
Enfin viennent les contrats de gré à gré ; et c'est là
que se déploient les habiletés de l'usure. Par un arrange
ment signé entre le boyar et le paysan, le travail est
transformé en valeur monnayée. Or, il arrive presque
toujours, et cela est parfaitement prévu, que le paysan
est dans l'impossibilité de s'acquitter. Alors le boyar se
laisse attendrir , et transforme de nouveau l'argent en
travail, décuplé par les intérêts.
Mais en supposant qu'il n'y ait aucun fait d'usure, en
supposant qu'on s'en tienne à la lettre de la loi, au tarif
légal, il en résulte que le paysan qui rembourse son tra
vail en argent, paie 22 piastres de fermage pour chaque
pogone concédé. Or, le prix d'achat à perpétuité d'un
pogonc est de 96 piastres; d'oii il suit que le paysan
paie le fermage à raison de quatre fois et demie l'intérêt
du capital en terrain, ou 22, 91 pour cent.
Quelques chiffres feront connaître les résultats mathé
matiques de cette iniquité.
Sur 330,000 familles de paysans en Valaquie, si le
fermage se payait à 5 0/0 de la valeur du terrain, il au
rait dû être payé annuellement à la propriété 1l, 550, 000
piastres. Or, d'après l'évaluation du règlement, il est

(1) Question économique des principautés danubiennes.


— 314 —
payé 51,810,000 piastres, formant un excédant annuel
de 40,260,000. Ce chiffre, multiplié par 22 années de
puis que le règlement fonctionne, donne la somme de
885,720,000 piastres, prélevée usurairement par les
boyars sur le peuple.
En Moldavie, les 190,000 familles corvéables devraient
payer annuellement 9,500,000 piastres. Elles en paient
39,900,000; surplus 30,400,000. Ce surplus, multiplié
également par 22, produit 608,800,000. Total des in
térêts usuraires prélevés au profit de la propriété dans les
deux principautés, 1 ,554,520,000 piastres, représentant
en monnaie de France, somme ronde, 540,000,000 fr.
Dans cette somme ne sont compris ni la dime, ni les
transports, ni la claca, ni les abus dont le montant serait
incalculable.
C'est ainsi que le règlement fait l'application de ce
principe : » Le travail du paysan doit correspondre à la
valeur réelle de la terre qu'on lui cède. »
Il existe encore d'autres charges indirectes dont nous
n'avons pas tenu compte dans nos calculs.
En vertu de l'article 146 du réglement, le propriétaire
seul a le droit de vendre sur sa propriété le vin, l'eau-
de-vie et autres boissons, ainsi que de tenir boucherie et
magasin d'épicerie, d'avoirdes moulins, et de pêcher dans
les étangs. Le propriétaire a donc le monopole de tous
les objets de consommation. Ce monopole est vendu par
lui à des juifs ou à des Grecs qui tiennent les boutiques,
et qui ne sont pas gens à se contenter de petits béné
fices ; de sorte que les denrées de première nécessité
coûtent dans les villages 50 p. 100 plus cher que dans
les villes.
— 315 —
Le boyar lui-même ne se fait pas faute de débiter di
rectement sa marchandise. Pendant l'hiver, il échange
son eau-de-vie contre le travail d'été du paysan , es
compte ainsi son avenir, et l'abrutit en l'appauvrissant.
Il n'est que trop vrai de dire avec un auteur vala-
que (1) : Le réglement organique est la charte de lamisôre
du peuple, élaborée au plus grand bénéfice des boyars.
Mais à côté du propriétaire spoliateur, se présente en
core le fisc.
Par un renversement de tout principe , les riches
boyars, les opulents monastères, ne contribuent en rien
aux charges de l'Etat. Le poids de l'impôt retombe tout en
tier sur la population agricole. Le paysan, après avoir
amassé des trésors pour le propriétaire, doit encore en
graisser tous les fonctionnaires , depuis les hospodars
jusqu'aux derniers commis.
Pour l'assiette de l'impôt, les auteurs du réglement ne
se sont pas mis en frais d'imagination. Elle repose sur le
principe barbare de la capitation. Chaque paysan paye
annuellement 50 piastres; injustice criante sous les ap
parences de l'égalité. La capitation, fort légère pour le
paysan aisé, pèse lourdement au pauvre. Qu'il ait ou non
du pain, la. capitation doit être payée.
A cette première charge, il faut ajouter :
1° 6 journées de corvée pour la confection et la répa
ration des grandes routes, ce qui fait, d'après le système
ordinaire, 24 journées ;
2° 2 paras par chaque bête d'attelage, pour droits

il) M. Joncm.0.
— 3i0 —
d'entrée et de circulation dans les villes, et 4 paras pour
la capitale ;
3* Droits de péage des ponts particuliers ou publics,
construits par les paysans eux-mêmes ;
4' Service militaire par conscription, 1 homme sur 50
familles.
Enfin, par suite de l'allégement des impôts, dit naïve
ment le réglement, le prix du sel a dii être haussé. Nou
velle charge pour le paysan, auquel le sel est de première
nécessité, tant pour sa nourriture, que pour celle de ses
bestiaux.
Après les obligations envers l'État, viennent les obli
gations envers les communes.
1° Chaque paysan doit verser annuellement dans la
caisse communale, le dixième de la capitation ; soit , 3
piastres.
La loi autorise encore les communes, en cas de déficit
par décès ou par toute autre cause, à s'imposer d'un se
cond dixième ; le paysan donne alors 6 piastres.
Si le déficit n'est point couvert, on en réfère au mi
nistre des finances , qui peut autoriser un troisième
dixième. En 1845, sous le ministère de Stirbey, il fut
arrêté, en conseil des ministres , l'assemblée étant sus
pendue, que les villages pourraient s'imposer même d'un
quatrième dixième. De sorte qu'il y a des villages dont
les paysans payent 12 piastres au delà de la capitation.
2° Confection, entretien et réparation des chemins vi
cinaux ;
3° Paiement du cachet et des registres du village ;
4° Paiement des préposés du village et de l'instruction
— 317 —
primaire, à raison de 6 piastres par famille, pour les pré
posés, et de 2 piastres pour l'instituteur;
5° Enfin , dépôt dans les magasins de réserve d'une
quantité de maïs, équivalant a 25 piastres par famille.
En somme, d'après les comptes officiels , la quotité
annuelle payée par chaque paysan, tant à l'État qu'à la
commune, monte, en Valaquie, à 150 piastres.
Voilà ce qu'il faut ajouter aux charges de la pro
priété.
Dirons-nous maintenant les perfides précautions pri
ses par le règlement pour enchaîner le paysan à la terre,
et pour en faire un véritable serf de la glèbe?
En principe, le cultivateur peut abandonner la terre
où il se trouve; car en fait de principes, le règlement
est généreux. Mais aussitôt viennent les restrictions qui
font du principe un mensonge.
D'abord, deux familles seulement peuvent quitter une
même terre dans le courant de l'année. Ensuite, le pay
san qui veut changer de domicile est tenu :
V D'en donner avis six mois avant la Saint-Georges à
l'ispravnik (préfet) et au propriétaire.
2° De payer en argent comptant, et d'avance, toutes les
prestations auxquelles il est tenu envers le propriétaire,
dans le cours d'une année, qui comptera du jour où il
quittera la propriété ;
3° De verser dans la caisse du village qu'il quitte une
somme égale à son imposition communale annuelle ;
4° De s'acquitter d'avance de sa capitation pour toutes
les années qui restent à courir jusqu'au recensement ;
(art. 144 du règlement.)
Or, le recensement ne se fait que tous les sept ans.
De sorte que le paysan qui se déplace peut avoir à payer
d'avance la capitation de cinq ou six années.
Enfin, la maison qu'il a bâtie, les arbres qu'il a plan
tés, les champs qu'il a travaillés, restent en possession
du propriétaire, sans indemnité (id.).
On le voit : à de telles conditions, le changement de
domicile est impossible ; et le cultivateur, quoiqu'il fasse,
reste parmi les meubles du propriétaire domanial. Le
règlement lui dit qu'il est libre, et l'empêche en même
temps d'user de sa liberté.
Tel est le fameux code de réforme imaginé parla puis
sance protectrice! Voilà les soulagements promis au
paysan par M. de Kisseleff ! Il faut en faire honneur aussi
aux boyars qui l'ont rédigé, et parmi lesquels figurent
en première ligne Bibesco et Stirbey. Le règlement or
ganique n'est pas seulement un monument consacré au
vol et à l'oppression ; c'est aussi un arsenal de guerres
civiles, d'où doivent sortir un jour le massacre et l'in
cendie. Il est temps encore cependant de prévenir d'im
menses calamités que les opprimés appelleraient la jus
tice divine ; mais il faut pour cela qu'intervienne au plus
tôt la justice humaine.
Rédigé à l'ombre d'une occupation militaire, mis au
jour par une administration étrangère, le réglement or
ganique fut inauguré dans le sang. En Valaquie, les
paysans protestèrent contre les lyranniques bienfaits de
M. de Kisseleff; les soldats russes, envoyés dans les vil-
lages, prouvèrent à coups de fusil la douceur du régle
ment. En Moldavie, le mécontentement prit un caractère
d'insurrection; la répression fut plus cruelle. Des flots
de sang inondèrent les sillons où l'on enchaînait le
— 319 —
paysan. Ce fut un beau jour pour la grande propriété ; le
boyar prit possession d'une terre fertilisée par des ca
davres. .
Alors la rapacité se donna libre carrière. Car si les
Russes étaient d'impitoyables protecteurs, les boyars
étaient de rudes propriétaires, et le régime nouveau fut
développé par eux avec toutes les ruses d'une savante
usure .
Le pays tout entier en ressent bientôt les funestes ef
fets. Les victimes, incapables de résister, cherchent un
asile à l'étranger. Les paysans moldaves passent en Buco-
vine, en Bessarabie et dans la Dobrudja; les Valaques,
en Transylvanie, en Serbie et en Bulgarie. En vain les
bords des fleuves sont activement surveillés et comme en
étatde siége; lesémigrantsfranchissent les intervalles li
bres de troupes. L'hiver surtout, les émigrations se
multiplient, lorsque le Danube, arrêté par les glaces, forme
un pont toujours ouvert. Plus de 40,000 familles s'éta
blissent le long de la rive serbe ; en Bulgarie et jusqu'en
Romélie, on en compte aujourd'hui plus de 100,000,
qui ont quitté le pays depuis le règne du réglement or
ganique, et leur nombre augmente tous les jours (1).
Même les populations étrangères qui avaient fui le ré
gime turc, aimèrent mieux y retourner que d'accepter le
règlement. Après la guerre de 1828, une colonie de Bul
gares, composée de plus de 30,000 familles, avait créé en
Valaquie de magnifiques établissements agricoles qui pro
mettaient un riche avenir. Les oppressions du règlement

(1) Question économique, p. kS. — Dernière occupation des


principautés danubiennes, par Chainoi, p. 101.
— 320 -
forcèrent la colonie de se dissoudre; les Bulgares repassè
rent le Danube ; et ceux d'entr'eux qui restèrent, fondè
rent deux petits bourgs, mais renoncèrent à l'agriculture.
Pendant les années 1834, 1835 et lX3G,plus del2,000
familles transylvaines, établies en Valaquie depuis près
d'un demi-siècle, retournèrent dans leur pays.
La dépopulation se faisait si rapidement, les plaintes
du paysan devenait si vives, que le prince Alexandre
Ghika en fut effrayé. De 1837 à 1842, on le vit lutter
contre les boyars en faveur du paysan, et ce sont ces jus
tes réclamations, il faut le dire, qui soulevèrent contre
lui les oppositions de l'assemblée. Les offices (1) du
prince sont de constants réquisitoires contre les méfaits
de la grande propriété. Les boyars n'y répondent que par
des récriminations, où ils accusent les dilapidations du
gouvernement. Il y avait matière à critiquer sans doute,
mais ce n'était pas une réponse aux reproches qu'ils mé
ritaient. D'ailleurs, dans les dilapidations du gouverne
ment, les boyars eux-mêmes étaient complices et béné
ficiaires, tandis que le prince était désintéressé dans la
question des paysans. On doit donc savoir gré au prince
Alexandre Gbika, d'avoir pris hardiment la défense des
opprimés, d'autant mieux que ce fut une des causes
de sachute.
On ne saurait se faire une idée de l'audacieux achar
nement avec lequel les boyars de l'assemblée se firent les
champions de leurs propres abus. En pleine séance,
dans la session de 1842, un d'entre eux s'écriait avec
un véritable enthousiasme de financier : « Le paysan est

(1) Communirations à l'asscmblûe.


— 821 —
le capital du boyar (1). « De telles paroles n'ont pas be
soin de commentaires. Ajoutons que ce boyar était l'écho
des sentiments de la majorité.
Les trompeuses espérances qu'avait inspirées l'a
vènement de Bibesco firent croire aux paysans qu'ils
allaient obtenir quelque soulagement ; les pétitions, les
plaintes se multiplièrent. Mais Bibesco était parmi les
proj riétaircs qui avaient combattu Ghika : complice des
oppresseurs , il ne pouvait les mécontenter. Tout en di-
minuantde deux jours l' iobagie (2), il augmenta les jours
de travail aux grandes routes , doubla le péage des bar
rières , et enchaîna davantage le paysan à la terre du
boyar.
Tel est l'état de choses qui existe encore aujourd'hui
en Moldo-Valaquie ; telles sont les relations entre pro
priétaires et cultivateurs. Le tableau n'a rien d'exagéré.
Nous craignons même de l'avoir décoloré, tant il est dif
ficile de peindre ce contraste inoui entre la misère et l'o
pulence, entre la victime et l'oppresseur. Pour résumer
en quelques mots la constitution rurale des principautés,
nous n'avons pas d'expression plus concluante que le
fameux axiome socialiste, si faux comme principe gé
néral , mais devenu vrai dans cette application parti
culière : Dans les mains des boyars et des moines , la
propriété c'est le vol.

(1) Question économique, p. 41.


l2) L'iobagie fut, en 1843, réduite de 14 jours a 12.

21
— 322 —

Clergé, monastères.

c Lorsque, dit Héliade (1), on parle des prêtres de


village, en Moldo-Valaquie, il faut se représenter un sim
ple paysan égal en tout à ses paroissiens : même instruc
tion, même costume, mêmes charges ; il laboure la terre,
il nourrit sa femme et ses enfants; il paye les impôts, il
fait la corvée quand les armées protectrices envahissent
le pays ; il n'est censé savoir que lire les livres imprimés
de l'Église; s'il sait, par hasard, écrire ou lire des ma
nuscrits, c'est du luxe; il ne doit faire que l'office divin,
et réciter les évangiles dans la langue nationale, tels qu'ils
sont, sans commentaires. »
Cette touchante égalité du travail , de l'ignorance
même, entre le paysan prêtre et le paysan cultivateur,
est un lien qui fortifie le sentiment religieux ; et la pa
role du prêtre gagne une autorité plus grande par la
souffrance commune. Quand le prêtre exhorte à la pa
tience, il en offre l'exemple ; quand il encourage au tra
vail, il s'y met le premier. Mais aussi quand le paysan
accuse ses oppresseurs , le prêtre laboureur s'associe à
ses plaintes, et il puise dans l'évangile des métaphores
qui sont tantôt des leçons de résignation, tantôt des le
çons de colère. « Le paysan, c'est le fils de l' homme-
Christ, ou l'humanité souffrante, n'ayant où reposer sa .
tête ; le propriétaire, c'est le représentant de César, en
nemi de la doctrine du Sauveur , tyran de l'humanité. »

(1) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, en 1848,


p. 27.
— 323 —
C'est par de telles paroles qu'il calme ou qu'il excite,
soit en rappelant la patience du Christ, soit en signalant
les iniquités de César. Aussi voit-on, dans le mouvement
de 1848, les prêtres de village associés aux paysans , et
donnant, par leur présence, une discipline à l'insurrec
tion. Il est à remarquer, en effet, que ces paysans, aux
quels assurément beaucoup pouvait être pardonné ,
car ils avaient beaucoup souffert, ne commirent dans la
révolution aucun excès, même lorsqu'ils étaient maîtres
de punir leurs bourreaux. Cette attitude indulgente dans
Jsl victoite, s'explique non-seulement par le caractère
bienveillant et facile du paysan , mais aussi par la sim
plicité religieuse de son éducation. 11 ne connaît d'au
tre lecture que l'évangile; c'est avec l'évangile que ses
prêtres le dirigent, et c'est avec les textes de l'évangile
que les chefs politiques de la révolution agissaient sur
lui, soit pour le calmer, soit pour le soulever.
Une foi naïve et débonnaire le laisse sans doute en
proie à une foule de superstitions. Les indulgences du
prêtre, ses exorcismes et ses anathèmes, ont un grand
pouvoir et donnent naissance à de ridicules pratiques ;
mais ce qui domine toutes les relations entre prêtres et
paysans, c'est l'association de la douleur et l'action bien
faisante de la consolation religieuse.
Les prêtres des villes ne sont ni aussi malheureux ni
aussi sympathiques. Ils prennent part aux intrigues des
familles, dans ces pays où l'intrigue se mêle à toutes les
actions ; et de même que le prêtre du village offre dans
sa physionomie morale les caractères du paysan souffre
teux et patient, de même le prêtre de la ville, enveloppé
dans l'atmosphère de la boyarie, est frappé par la conta
— 324 —
gion, et tombe dans des relâchements qui partout ailleurs
le compromettraient.
En politique, le clergé des villes n'est ni plus intelli
gent ni plus courageux que les boyars, et les métropoli
tains eux-mêmes, sauf quelques bons exemples que nous
avons cités, ont plus d'une fois aidé l'étranger de leurs
vœux et de leur influence. Nous avons vu aussi le métro
politain de Moldavie se joindre aux boyars pour con
traindre Grégoire Ghika à augmenter le nombre des jour
nées de corvée ; nous verrons bientôt le triste rôle joué,
pendant la révolution de 1848, par le métropolitain de
Valaquie.
En dehors du clergé, un rôle important appartient aux
monastères des deux principautés. Car il y a là une ques
tion plus nationale qu'ecclésiastique , plus politique et
financière que religieuse.
Nous avons vu que de grandes portions de tager publi-
cm* avaient été concédées à des monastères et couvents, à
la charge d'en appliquer les revenus à des œuvres de cha
rité ou d'utilité publique. C'était, ainsi que nous l'avons
dit, une espèce de fîdéi-commis ; les moines n'étaient pas
propriétaires, mais simples dépositaires de biens consa
crés aux pauvres , véritables gérants d'établissements
de bienfaisance. Même les donations privées, faites par
des boyars , portent le caractère conditionnel ; elles
sont toujours subordonnées à une œuvre de charité. II y
a obligation, tantôt de fonder et d'entretenir un hospice,
tantôt de nourrir un certain nombre de familles indigen
tes, tantôt de doter annuellement un nombre déterminé
dejeunes filles orphelines, etc.
Mais déjà sous les princes indigènes, les monastères.
— 325 —
ligués avec les boyars pour dépouiller le paysan, ou
bliaient les clauses des donations, «t laissaient à l'aban
don les pauvres, dont ils avaient la tutelle et les biens.
Par le fait même des abbés, la donation se trouvait an
nulée; mandataires infidèles, ils n'avaient plus droit au
dépôt territorial qui leur était confié. La propriété aurait
dû rentrer au domaine public, qui ne s'en était dessaisi
que sous certaines conditions. Mais princes et boyars
usurpaient comme les moines; les usurpateurs se ména
gèrent mutuellement.
Le châtiment leur vint des exemples qu'ils avaient
donnés. Les Phanariotes, séduits par la richesse de la
proie, s'immiscèrent promptement au gouvernement des
biens monastiques. D'abord ils firent disparaître les ti
tres originaux des donations, et les remplacèrent par des
chrysobules émanés de leur propre autorité. En même
temps, ces chrysobules dédiaient (en langue roumaine in-
chinare) les plus riches monastères du pays aux commu
nautés grecques du Saint-Sépulcre, du mont Sinaï ou du
mont Athos. Cette dédicace n'est présentée d'abord que
comme un simple hommage, tendant à établir la supré
matie de la race grecque sur la race indigène ; elle n'im
pliquait nullement un droit de propriété, ni même un
droit d'usufruit. Seulement, les monastères roumains
prirent dès-lors l'habitude d'envoyer, à titre d'offrande,
soit au Saint-Sépulcre, soit au mont Athos, une somme
annuelle qui variait selon les revenus. Bientôt les béné
fices de la dédicace ne semblèrent pas suffisants aux
communautés grecques. Elles obtinrent des princes pha
nariotes l'autorisation d'avoir, dans les monastèresdédiés,
des Igoumènes (abbés) pour les représenter et gérer en
— 326 —
leur nom. L'hommage dégénéra en servitude; à la place
de l'offrande annuelle, les abbés grecs s'emparèrent de
tout le revenu ; ils prétendirent même disposer des fonds.
Les biens des indigens roumains étaient donnés aux ri
ches couvents du Sinaï et de l'Athos, et près d'un tiers
de la propriété foncière, dans les deux provinces, était
livré à des mains étrangères.
Les boyars indigènes tentèrent vainement de récla
mer ; ils avaient d'ailleurs assez à s'occuper de la défense
de leurs propres biens. De longues discussions dans les
assemblées, de fréquentes protestations demeurèrent
sans effet. Les Phanariotes maintinrent les Igoumènes
grecs; les trésors des monastères roumains continuèrent
de passer à l'étranger.
Ces usurpations durèrent jusqu'à l'expulsion des Pha-
nariotes. Alors Grégoire Ghika et Jean Stourdza, inter
prètes des sentiments publics, réclamèrent de nouveau à
Constantinople; et la Porte, trouvant une occasion de plus
pour châtier les Phanariotes, obligea, par un fîrman, les
moines grecs à rendre ce qu'ils avaient pris.
Cependant les Roumains ne conservèrent pas long
temps ce qui leur appartenait. Le Russe, protecteur du
saint Sépulcre, et patron des moines grecs, les ramena
dans les principautés, en 1828, et les remit en possession
des monastères, et le règlement organique consacra cette
nouvelle spoliation.
Pour pallier cependant l'iniquité, une légère conces
sion fut faite aux Roumains. Le réglement dérida
qu'une redevance annuelle de 2,000,000 piastres
(700,000 fr.) serait allouée par les couvents à la Caisse
des écoles moldo-valaques. Et encore sur cette somme,
— 327 —
300,000 piastres étaient-elles attribuées au patriarche
de Constantinople, pour subvention aux écoles grecques
de la Turquie.
Or, il y a en Valaquie 59 monastères, 43 en Moldavie ;
sur ce nombre, 28 sont dédiés au mont Athos. Il est re
connu que le revenu total de ces établissements se monte
aujourd'hui à 10 millions de francs. C'est donc un tribut
de plus de 9 millions, que les deux principautés réunies
paient chaque année aux monastères grecs situés hors
du pays. Le couvent du mont Athos figure approximati
vement pour le quart.
Et cependant avec tous ces avantages, les moines grecs
protestèrent contre le faible tribut qu'on leur imposait,
et refusèrent de se soumettre au règlement. Une com
mission fut nommée, et sur son rapport, M. de Kisseleff
condamna les moines à payer la redevance annuelle.
Mais à Constantinople, l'ambassade russe en décida au
trement ; les deux cours protectrices ordonnèrent que,
pendant dix ans, les moines grecs ne paieraient aucune
contribution à l'Etat dont ils détenaient les biens. A l'ex
piration de ce terme, c'est-à-dire en 1843,1a Russie, pro
fitant du moment où l'on allait avoir besoin d'elle pour
une nouvelle décision, voulut se ménager des avantages
personnels dans une discussion dont elle se faisait arbitre.
Elle proposa donc de transformer les cultivateurs habi
tant les terres des couvents, et les moines grecs eux-
mêmes, en sujets russes, dépendant des consulats de Bu-
charest et de Jassy. C'était faire relever de la juri
diction consulaire russe le cinquième du territoire
des principautés. Les moines, justement effrayés de
cette offre de naturalisation , repoussèrent ce dangereux
- 328 —
honneur. Dès lors le czar, retirant sa main protectrice,
les livra aux hostilités des Roumains, bien assuré qu'ils
seraient obligés de revenir à lui. Bibesco, en effet, pro
fita de l'isolement des moines grecs pour les soumettre
à des contributions de toute nature. Non seulement il
frappa les monastères d'emprunts forcés, qu'il ne devait
jamais rembourser ; mais encore il les contraignit de lui
faire des dons considérables, chaque fois qu'il s'agissait
de la reconnaissance de leurs abbés , de la confirmation
de leurs fermages, et de la signature des sentences ju
diciaires. Un exemple entre mille donnera la mesure de
ses actes. L'abbé du monastère de Saint-Georges à Bu-
charest avait perdu les titres des terres dépendantes de
ce monastère, dans l'incendie qui dévora, en 1847, une
notable partie de la ville. Il demanda que les copies qui
existaient de ces titres fussent légalisées. Mais il lui fut
répondu qu'on ne lui accorderait le paraphe nécessaire
que moyennant le don d'une terre qui rapportait 65,000
piastres de revenu. Il dut subir la condition de cet oné
reux pot-de-vin (1).
Les exigences devenant de jour en jour plus oppressi
ves, les moines, en 1847, furent obligés, ainsi que cela
se prévoyait, de recourir de nouveau à la protection
moscovite. Un firman, dicté par l'ambassadeur russe,
régularisa la contribution annuelle des couvents, soumis
désormais à payer 20,000 ducats (240,000 fr.) pour
les deux principautés. Tout le monde fut mécon
tent : les Roumains, parce que l'impôt n'était pas pro
portionné aux richesses; les moines, parce qu'ils préten-

(1) La principauté de Valachie sous le prince Bibesco.


— 329 —
daient être affranchis de tout impôt. Mais on avait soin
de les avertir qu'ils ne deviendraient indépendants qu'en
devenant sujets russes.
Il est important d'ajouter que ce sont les immenses
revenus des couvents moldo-valaques qui donnent aux
moines grecs de la Palestine une si grande influence
dans leurs querelles avec les Latins. Tout l'argent cepen
dant ne va pas chez eux ; une bonne partie est réservée
à la légation russe deConstantinople, qui s'en aide mer
veilleusement dans ses intrigues. Quand donc la diplo
matie occidentale se mettra-t-elle au courant des choses
secrètes qui font la forcede la Russie dans la paix comme
dans la guerre ?

Tziganes.

La Moldo-Valaquie est le seul pays de l'Europe chré


tienne où se rencontre encore l'esclavage ; et ce n'est pas
un des moindres griefs de l'histoire contre cette popula
tion de boyars, qui implorent la compassion des grandes
puissances, et sont eux-mêmes sans compassion ; qui
demandent l'indépendance, et ne savent pas respecter la
liberté humaine. Ce n'est jamais impunément qu'on dé
daigne les plus saintes lois de la morale. On compromet
par-là sa propre dignité ; on perd surtout le droit de se
recommander à la protection des autres.
Les Tziganes forment dans les deux principautés une
population d'environ 300,000 âmes, plus nombreux ce
pendant en Moldavie qu'en Valaquie. Il s'en trouve aussi
140,000 dans les autres pays roumains : Transylvanie,
Bucovine et Banat de Temeswar. Dans aucune autre
— 330 —
rontrée de l'Europe, ils ne se sont maintenus si nom
breux ; cela tient sans doute à ce qu'aucune autre contrée
n'a si obstinément conservé les habitudes et les mœurs
du moyen âge.
Mais d'où viennent-ils? A quel siècle faire remonter
ces prodigieuses émigrations qui ont envahi toutes les
terres de l'ancien hémisphère? C'est une question long
temps débattue, et jamais parfaitement résolue. Le nom
de Gypsies , que leur donnent les Anglais, fait supposer
qu'ils viennent d'Egypte ; l'appellation de Bohémiens, en
France, indique une autre origine ; dans un décret du roi
de Hongrie, Uladislas, en 1496, ils sont nommés Pha-
raoncs; et enfin on les appelle GUanos en Espagne, où
ou les croit venus de la Tangitane, etc. Eux-mêmes dans
leur propre langue s'appellent partout Rômes.
Pour s'accorder sur toutes ces différentes origines,!
peut-être est-il un moyen bien simple ; c'est de recon
naître qu'ils viennent de partout. En effet, à la naissance
des sociétés modernes, on les rencontre en tout pays; ce
qui prouve que leurs invasions remontent à la plus haute
antiquité. M. Vaillant, dont les savantes recherches en
cette matière doivent faire autorité, les retrouve dans les
anciens cyclopes, et démontre leur affinité avec les abas
de Perse et les anak de Tartarie, avec les abantes de
l'Eubée et les anax de la Grèce, avec les abases du Cau
case, et les anakins de Kanaan, avec les curèles de Col-
chide et de Crète, avec les curi et les quintes du Latium,
avec les curils des Gaules et les couri de la Baltique (1).

(t) Origine, état actuel, aptitudes et croyances des Jases ou


— 331 —
Envahisseurs de toutes les terres de l'ancien continent,
les Rômes venaient des Indes, ainsi que le démontre le
langage de ces derniers débris de la race, connus dans
les pays roumains sous le nom de Tziganes. Leur idiome,
en effet, n'est, selon M. Vaillant, autre chose que le sans
crit, que, depuis longtemps, on ne parle plus aux Indes,
et qui est resté déposé dans les livres sacrés, comme un
antique monument dont les plus savants parmi les Hin
dous possèdent seuls la clef. La clef est aussi restée aux
mains des Tziganes roumains, qui, en outre, par l'étrange
puissance des traditions perpétuées depuis plus de trois
mille ans, sont encore dépositaires des sciences astrono
miques de la Baclriane et de la Chaldée. Il n'appartient
pas à noire sujet de raconter les mystérieuses révélations
faites à M. Vaillant par les Tziganes sur les anciennes cos-
mogoniesde l'Orient, d'où dérivent tous les symboles du
christianisme. Qu'il nous suffise d'indiquer la conclu
sion à laquelle a été amené le savant ethnographe , par
ses longues conversations avec les Tziganes, et par ses
fréquentes visites à la tanière des parias du Danube •
conclusion singulière et qu'il lui appartient de dévelop
per. Les Rômes, selon lui, Bohémiens, Gypsies, Gitanos,
Zingaris, Vagaris, Zakindis ou Tziganes, ont été les
premiers habitants des contrées occidentales de l'Eu
rope, descendus des plateaux de l'Inde, dépossédés en
suite par les peuples qui ont précédé le monde gréco-
romain , Pélasges, Etrusques, Hellènes, Latins, Celtes,
Germains, Kimris et Gaëls. En un mot, les Rômes sont

Ilômes, dits bohôtniens, par J. A. Vaillant (de Bncharest), nM 590,


593, 596, 601 et 605 de ['Itlustration, rue Richelieu, 60.
— im —
relativement à notre monde moderne les premiers in
digènes.
Aussi disions-nous plus haut que peut-être les Bohé
miens ( pour nous servir du terme français ) vienneni
de partout. Les Rômes de l'Inde , établis dans tous les
pays de l'Occident, avaient pu, par suite de guerres
et de nouvelles invasions , se déplacer de nouveau , et
apparaître en fuyards au milieu de peuples qui, déjà
assis par la conquête , avaient depuis longtemps chassé
ou réduit en esclavage les ancêtres des arrivants.
Ce qui a fait croire à une autre origine, beaucoup plus
récente, c'est qu'au treizième et au quatorzième siècle,
au moment des grandes invasions mogoles de Djengyz-
Khan et de Tamerlan, il se fit en Occident de nombreuses
émigrations de fuyards, qui, menant une vie errante, pas
sant d'un pays à l'autre, vivant en dehors des lois so
ciales, furent promptement confondus avec les nomades
anciens.
Il est facile pourtant de reconnaître les deux types
bien caractérisés de deux races différentes, parmi les Tzi
ganes actuels, dans les pays roumains. Les uns ont les
cheveux crépus, les lèvres épaisses, le teint fortement
basané. Les autres ont le profil droit, le teint olivâtre ou
d'un blanc mat, les cheveux lisses, les traits réguliers,
tous les caractères de la race Indo-Caucasienne. Ceux-ci
descendent des anciens émigrants ; ceux-là des fuyards
du treizième et du quatorzième siècle. Les premiers ont
l'intelligence vive et prompte à se plier aux leçons de la
civilisation ; les seconds se plaisent dans leur ignorance
et résistentà tousles essais d'amélioration. Les uns se font
une demeure, espèce de tanière creusée en terre, qu'on
— 333 —
appelle bordeil ; souvent même ils se fixent dans les villes :
les autres conservent opiniâtrément la vie errante. En
Transylvanie, Joseph II essaya de les attacher à la terre.
Ils furent placés sur des domaines seigneuriaux, qu'il leur
était défendu de quitter. A force d'inconduite , ils s'en
firent chasser. On leur construisit des maisons : ils y
établirent leurs vaches, et dressèrent leur tente à côté.
Les enfants mis chez les villageois en apprentissage, se
sauvèrent et regagnèrent les tentes de leurs parents.
D'autres essais furent plus heureux; c'est qu'on avait
affaire à des Tziganes de race indienne.
C'est parmi ceux-ci que se rencontrent les hommes
initiés aux traditions orientales. Selon M. Vaillant, et
nous pouvons l'en croire, leurs vieillards expliquent avec
une merveilleuse sagacité, par les phénomènes de l'astro
nomie, toutes les diverses religions. Les enfants mêmes
recueillent de la bouche de leurs pères de poétiques ins
pirations qui étonnent le voyageur. Un jour, en 1837,
que M. Vaillant parcourait avec quelques-uns d'entre
eux la route de Schumla à Razgrad, les enfants qui mar
chaient en avant, voyant le soleil poindre à l'orient, s'é
crièrent : Io panuel, c'est-à-dire, voici celui qui est Pan,
Tout, l'homme du ciel, Dieu, le soleil . —Jese de sobo Krin,
il sort de dessous le lis, dit l'un d'eux. — Urgaha , il
monte au ciel, dit un autre, et celui-ci montrant au voya
geur la lune, dont le disque blanchi se perdait à l'occi
dent dans l'azur du ciel : Iak ebhu dabes, continua-t-il,
l'œil de la terre pâlit (1).
Pour lesTziganes, toute religion repose sur les affinités

(1) Illustration, vt supra, n« 605.


— 334 —
et les harmonies des phénomènes astronomiques ; et le
brahminisme, le judaïsme, le christianisme, ne sont que
des formes de la religion dont leurs ancêtres leur ont ré
vélé les mystères cosmogoniques. Le ciel est une vaste mer
de ténèbres, d'où sort, où rentre la lumière, où voguent
et voyagent sans cesse la lune, le soleil et les astres,
comme les vaisseaux des hommes sur l'Océan terrestre.
Dieu est Yix ou Yaxe invisible, inconnu, autour duquel
tourne le temps éternel, comme le ciel tourne par son axe
autour de Dieu qui l'emplit ; la zone sidérale, que nous
appelons zodiaque, est la stote ou l'étole, la robe étoilée
dont Dieu se revêt à l'orient, quand le soleil se couche à
l'occident ; et c'est de cette robe (apo-stole) que sortent
toutes les grandes voix qui, dans tous les siècles, se sont
fait entendre aux hommes ; les quatre points des solstices
et des équinoxes sont les quatre principaux messagers
célestes ; les quatre saisons ou temps, que ces points dé
terminent, sont les quatre grands livres de Brahma ou
d'Hermès, les quatre grandes voix ou oracles de Dieu,
ses quatre grands prophètes ou évangélistes; les douze
mois qui remplissent ces quatre grands temps sont les
douze petits livres de Dieu , les douze bœufs ou taureaux
de la nuit et du jour, qui soutiennent l'océan des temps et
le mur d'airain du temple de Salomon, les douze tables
de la loi de Moïse et de Romulus, où sont écrits les dix
commandements de Bud-dha ou de Moïse , les douze fds
de Jacob, rochers d'Israël au Sinaï et au Jourdain, et les
douze apôtres de Jésus, rochers du Christ au Jourdain et
sur le Golgotha (1).

(I) M. Vaillant, l'Illustration, n« 605.


— 335 —
Quelle que soit la valeur de ces poétiques conceptions,
fortes ou faibles, vraies ou erronées, elles annoncent du
moins chez les Tziganes des habitudes de méditation
bien étrangères assurément aux maîtres qui les achètent
ou les vendent sur le marché.
Il est vrai que ces connaissances mystérieuses n'ap
partiennent qu'aux sages des tribus ; mois elles se per
pétuent d'âge en âge, et toujours quelques élus restent
dépositaires des secrets de la vérité sociale.
Quant à la masse de ces populations deshéritées, voici
le portrait qu'en fait M. Vaillant.
« Les Rômes sont partout tels qu'on les a rencontrés
en Europe, tels qu'on les retrouve en Bucharie et aux
rives du Sind, à Bucharest et au Malabar, en Europe et
en Syrie ; nomades par esprit d'indépendance, comme le
mogol et l'arabe ; comme eux durs à la fatigue, tannés
de peau et vigoureux ; d'une douce âpreté comme les
fruits dont ils se nourrissent, fiers et superbes comme le
ciel des Indes, comme les montagnes qu'ils ont franchies
pour arriver jusqu'à nous ; aimant la vie, et y tenant
telle qu'elle est ; riant et chantant sur leurs chevaux
qu'ils aiment et leurs ânes qu'ils abhorrent, comme Bac-
chus et Silène à leur retour des Indes ; lubriques comme
les satires et danseurs comme les bacchantes; humbles et
résignés sans honte comme le captif, souples et discrets
comme l'esclave ; grossiers comme le sauvage et voleurs
comme le singe; bavards, querelleurs, violents comme
des enfants mal élevés, par surabondance d'imagination
et déréglement d'esprit ; timides dans les actes ordinaires
de la vie, intrépides dans le péril, presque toujours mi
sérables et nus, ou couverts de haillons ; souvent laids et
défigurés par la cruauté des particuliers dont ils sont le
jouet en naissant, par les maladies contre lesquelles ils
n'ont ordinairement que les plaintes et les sortiléges ;
indifférents pour toute religion, et ne se faisant aucun
scrupule d'en changer selon les temps et les lieux ; ce
pendant intelligents, actifs, industrieux, bons imitateurs,
musiciens nés, aptes à se façonner à toute civilisation ;
mais ne voulant être façonnés que par une main sans ru
desse et des lois fortes sans cruauté ; dignes enfin de
l'être par les souffrances d'un long martyre, pendant le
quel ils ont poussé le courage jusqu'au stoïcisme (1). »
A l'appui des dernières lignes de cette cilation, nous
devons rappeler l'enthousiasme des Tziganes lorsqu'en
1848, le gouvernement provisoire proclama leur affran
chissement : ils s'en montrèrent dignes et par leurs sen
timents et par leur conduite. A cette époque, une statue
de la liberté s'élevait dans la cour du palais du gouverne
ment. Les Tziganes ne s'en approchaient pas sans se dé
couvrir, s'inclinaient devant elle, et lui criaient tantôt
avec des rires, tantôt avec des larmes : Liberté, sainte
liberté, bonne mère ! nous te ferons trois bandeaux d'or.
A Craïova, dans le mouvement dirigé par Maghiero,
celui-ci était secondé par un Tzigane. « Nous ne pou
vons pas oublier, dit Héliade, un personnage à stature
herculéenne qui se faisait remarquer au-dessus de la
foule, à Craïova, le brave et loyal David, un esclave, un
Tzigane. On croyait voir Spartacus brisant les chaînes
de ses frères et conduisant les masses à la conquête de la
liberté. Cet homme joua un beau rôle durant les trois

(1) L'Illustration, «r $uprà, n° 601.


— s:n —
mois du mouvement. Maghiero eut en lui un puissant
auxiliaire pour dompter la réaction et maintenir l'or
dre (/i). »
Les Tziganes avaient aussi, en 1830 , lorsqu'on re
digea le règlement organique , attendu de M. de Kis-
seleff des paroles d'affranchissement. Mais les boyars,
(K'jh mécontents de perdre les Scutelnici, supplièrent
le protecteur de leur laisser les esclaves , et firent léga
liser de nouveau leurs droits de possession.
Les premières lois connues dans les deux principautés,
sur le règlement de l'esclavage, remontent à Radu IV et
à Etienne le Grand, qui firent du cinquiême des Tziga
nes une propriété de l'Etat. Après eux, Mathieu et Basile
le Loup, Caradja et Callimachi livrèrent les quatre au
tres cinquièmes en propriété aux boyars et aux monas
tères.
Les Tziganes sont aujourd'hui divisés en trois classes :
1° Les Rômes de tribus ou laïesi, formant diverses cor
porations selon leurs états, orpailleurs (aurarii), oursiers
(ursarii), faiseurs de cuillers de bois, charbonniers, éta-
meurs, serruriers, maquignons et maréchaux ferrants,
luthiers ou musiciens.
2° Les Rômes de foyer ou vatrari, c'est-à-dire domes
tiques. Ceux-ci exercent dans les grandes maisons les
emplois inférieurs, servant d'aides et de victimes aux
domestiques à livrée. Quelques-uns cependant s'élè
vent jusqu'aux fonctions de cocher, de cuisinier ou de
vaîet de chambre.

Il) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine , par J.


Héliade Radulcsrn, p. 9U.
22
— 338 —

3° Les nctotsi ou athées, demi-sauvages et demi-nus,


toujours errant sans but, vivant de rapines, se nourris
sant de la chair des chats et des chiens, des souris et des
rats, n'ayant ni tentes, ni bordeils, ni chariots, couchant
sur la terre ou s'abritant sous des ruines, ne ressemblant
aux laïesi et aux vatrari ni par la physionomie extérieure,
ni par les facultés intellectuelles, mais offrant tous les
caractères de la race nègre. Ils descendent probablement
des émigrants du treizième ou du quatorzième siècle.
Leur nombre, du reste, diminue de jour en jour. Beau
coup ont été bannis par suite de leurs méfaits ; et, la loi
ne permettant plus la vie errante, d'autres se sont fondus
avec les Laïesi.
Cbaque tribu élit son juge et son chef suprême. Ce
lui-ci se nomme Bul-baska et représente l'autorité légale.
L'élection se fait en pleine campagne, et le Bul-Basha
est porté sur les bras de ses compagnons comme sur un
pavois. Le juge et le Bul-Basha vont presque toujours à
cheval, portent la barbe longue, en signe de noblesse, et
prennent pour insignes de leur dignité un long manteau
rouge, des bottines de couleur, le bonnet phrygien et un
petit fouet à trois lanières. Ce sont eux qui décident les
contestations judiciaires : le juge prononce en première
instance; le Bul-Basha en appel. Les jugements en der
nier ressort appartiennent au grand Ârmash ou directeur
général des prisons, duquel ils relèvent tous. Le Bul-
Basha est chargé par l'Etat de percevoir les contributions
des familles de sa tribu, sur lesquelles il reçoit deux pour
cent, en guise de liste civile.

Quoique dégénérée par une longue servitude, cette


— 339 —
race orientale conserve encore des traces visibles de la
hante intelligence qui appartenait à ses ancêtres.
Les Laïesi surtout ont l'esprit vif, souple et délié. Les
maquignons, qui prennent aussi le nom de mohani, ne le
cèdent en rien à la réputation des gens de cet état. Us
avouent eux-mêmes en toute franchise qu'ils sont mohani
c'est-à-dire faux et trompeurs, comme Mohana, déesse
indienne de la misère, qui s'appelle ainsi parce que,
pour vivre, elle a besoin de la fausseté et de la ruse (1).
Une habileté de meilleur aloi est celle qu'ils montrent
dans la serrurerie, la chaudronnerie et la fabrication de
mille babioles en cuivre et en étain, le tout sans autres
maîtres qu'eux-mêmes, sans autres instruments qu'une
enclume, des pinces, des marteaux, des limes, et leur
double soufflet, toujours semblable, dit M. Vaillant, depuis
trois mille ans, à celui de cet Abas de l'Eubée qui, dans
un antre d'Arcadie, s'occupait à forger les cercles de fer
qui devaient relier le cercueil d'Oreste.
Mais où ils excellent, c'est dans la musique. C'est
un art qui naît avec eux, une poésie qu'ils tiennent de
leur organisation. Sans études, sans efforts, sans savoir
une note de musique, ils exécutent, après une première
audition, les morceaux les plus compliqués de nos grands
maîtres ; et eux seuls sont les conservateurs traditionnels
des airs nationaux de la Moldo-Valaquie et de la Tran
sylvanie. Dans les deux principautés, il n'y a pas d'au
tres ménétriers pour les orchestres des bals.
Leurs instruments favoris sont le violon, qu'ils appel
lent sbah-aldja, c'est-à-dire roi des instruments; hkobza,

(1) M. Vaillant, ut supra.


— 340 —
espèce de mandoline, et la néi ou flûte de Pan, qu'ils onl
apportée de Perse.
En Transylvanie, beaucoup de Tziganes, rendus à la
liberté, savent se créer avec leur talent musical une
existence indépendante et heureuse, sans cependant se
mêler aux autres races. Dans la ville de Clausenbourg, à
une extrémité des faubourgs, deux cents maisons qui
longent les remparts sont occupées par une tribu de
Tziganes, tous musiciens. Ils se réunissent par bandes,
où ne sont admis que ceux qui ont fait preuve de talent,
et vont se faire entendre de côté et d'autre. Au retour,
ils se partagent la recette, et il arrive quelquefois que le
lot de chacun de ces artistes ambulants monte à une
somme considérable. (1)
En 1830, Constantin Soutzo, de Valaquie, eut l'idée
de composer avec les Tziganes un orchestre 'régulier, ca
pable d'exécuter la musique européenne. Il fit, en con
séquence, venir d'Allemagne un maître de chapelle,
acheta des instruments, disposa pour logements et salles
d'étude sa propre maison , choisit parmi ses laîesi une
centaine de sujets jeunes et bien faits, qu'il fournit de
vêtements convenables, laissa au maitre le soin de gui
der chacun dans le choix de l'instrument, et fut si bien
récompensé de son œuvre, qu'au bout de deux ans, ses
musiciens remplaçaient au théâtre les artistes absents,
et formaient un orchestre intelligent, qui rivalisait avec
la musique des régiments valaques, et qui abordait avec
succès les morceaux les plus savants des compositeurs
de l'Europe. Appelas tout à coup à la vie intellectuelle,

(I) Do Gérando, la Transylvanie et ses habitants.


— 341 —
ces hommes s'en montrèrent dignes : on ne pouvait
mieux protester contre les abrutissements de l'esclavage.
La leçon put profiter aux maîtres non moins qu'aux
esclaves. Déjà quelques boyars commençaient à com
prendre tout ce qu'il y avait d'offensant pour la morale
dans cette possession de troupeaux humains. Des dis
cussions s'engagèrent à ce sujet ; malgré des clameurs
intéressées, le droit fut mis en question, et les hommes
honnêtes se montrèrent prêts à faire des sacrifices. En
1834, le colonel Campiniano donna l'exemple, en affran
chissant tous ses esclaves. Malheureusement , son em
pressement fut nuisible à ceux même qu'il voulait servir.
La plupart d'entre eux, ignorants et nus, ne surent que
faire d'une liberté qui les affamait ; ceux-là seulement
qui avaient une profession ressentirent les bienfaits de
cette mesure; les autres, jetés sans ménagement dans
une vie nouvelle, se prirent à regretter la servitude. Ce
pendant, malgré les déceptions d'un essai malheureux,
on dut rendre hommage au désintéressement de Cam
piniano ; et ce désintéressement parut plus méritoire par
le triste contraste d'un tout autre exemple. Stirbey,
poussé par la protection de M. de Kisseleffà de hautes
fonctions , se trouvait trop à l'étroit dans une maison
ordinaire, et faisait construire à grands frais un hôtel
fastueux. L'argent venant à manquer, il fit ressource de
ses Tziganes, les vendant à droite et à gauche, sans te
nir compte ni des alliances ni des liens de parenté. On
se rappelle encore à Bucharest le lamentable spectacle
que présentait le faubourg de Gorgan, tout encombré de
femmes et de mères éplorées redemandant leurs maris,
appelant par leurs noms les enfants qu'on leur a ravis,
— M2 —
s'arrachant les cheveux, déchirant avec les ongles leurs
poitrines mises à nu, et vouant l'impitoyable vendeur à
l'exécration des hommes et à la malédiction de Dieu.
Après de profitables ventes en détail, Stirbey livra en
masse le reste de son troupeau au banquier Oprano pour
une somme de dix mille ducats (120,000 fr.).
L'émotion fut générale dans la ville, peu accessible
cependant aux tendres compassions. Mais jamais, même
dans ce pays à esclaves, la traite des blancs ne s'était
faite sur une si grande échelle, avec tant d'impudeur.
Ce scandaleux débit de chair humaine eut néanmoins
pour effet d'appeler de nouveau les esprits vers des pen
sées de réforme. Aucun boyar, il est vrai, même parmi
les plus libéraux, n'était disposé à suivre l'exemple de
Campiniano. Mais la question d'affranchissement s'agi
tait entre eux, et les hoyars de l'opposition nationale
préparaient une loi qui pût, au moyen d'une indemnité,
concilier les intérêts des maîtres avec les droits de l'hu
manité. Quelle fut cependant leur surprise et leur indi
gnation, en apprenant que Stirbey voulait les prévenir,
en présentant lui-même une loi de rachat. Cet effronté
maquignon, qui, un an auparavant, avait soulevé tant de
colères par un épouvantable commerce, prétendait dé
rober le mérite d'une initiative dans une mesure de ré
paration : chargé des bénéfices d'un crime, il voulait les
profits d'un bienfait !
L'irritation publique se manifesta si vivement contre
cette audacieuse hypocrisie, que Stirbey dut mettre
fin aux élans de sa philanthropie, et laisser les honneurs
d'une bonne œuvre à de plus dignes que lui. Malheu
reusement l'essor se trouva ralenti par ce fâcheux inci
— 343 —
dent ; l'opposition fut distraite de sa bonne pensée par
ses querelles avec le prince; et d'ailleurs l'indemnité pé
cuniaire demandée, même parles plus généreux, devenait
un obstacle.
Tous les projets d'affranchissement se perdaient donc
en des vœux stériles, lorsque le prince Alexandre Ghika
donna un exemple qui doit lui faire pardonner bien des
fautes. En 1837, il ordonna l'affranchissement de tous
les Tziganes appartenant à l'Etat. Quatre mille familles
furent rendues à la liberté, et réparties dans les villages
des boyars, à charge , par ceux-ci, de leur donner des
terres de labour, et de les considérer à l'égal des pay
sans. Il est vrai que, d'après ce que nous avons vu, ce
n'était guère améliorer leur bien-être matériel. Mais au
moins ces affranchis entraient-ils dans la grande commu
nauté des hommes; ils devenaient enfants du sol, Rou
mains au lieu de Tziganes; ils s'appartenaient à eux-
mêmes.
Les Rômes, ainsi colonisés, furent divisés en 89 in
tendances, relevant d'autant d'intendants par eux élus,
et placés sous la surveillance suprême du grand Armash.
Ceux qui avaient des états, chaudronniers, serruriersj
maréchaux ferrants, etc., les ont conservés. Chaque af
franchi paie annuellement au trésor 11 fr., et à l'adminis
tration des prisons 1 fr. 50 c. Les orpailleurs sont taxés
à 17 fr. pour le trésor et à 3 fr. pour ladite administra
tion. Ce second droit versé entre les mains du grand Ar
mash est affecté au rachat à venir des Tziganes apparte
nant aux boyars.
Ces sages mesures, quoique bien incomplètes, furent
suivies d'heureux résultats. Les quatre mille familles
esclaves ne rapportaient à l'Etat que quarante-cinq mille
francs de revenu. Aujourd'hui ce produit est doublé.
Hommes et femmes s'occupent du labour, et les enfants
envoyés à l'école, prouvent par leur intelligence que cette
race tant méprisée est digne de partager les droits de tous.
Le prince Alexandre Ghika avait lutté en vain pour
améliorer le sort des paysans. Mais au moins eut-il la
satisfaction de pouvoir attacher au sol les esclaves noma
des : il n'en fit d'abord, il est vrai, que des corvéïeurs;
mais c'était préparer des citoyens pour un prochain avenir.
Ces heureux essais furent d'un bon exemple. Il ne
manquait pas de gens qui avaient contesté l'aptitude des
Tziganes à une vie fixe et laborieuse : ils durent se ren
dre à l'évidence , et reconnaître que les Tziganes mé
ritaient d'être comptés au nombre des hommes. Des
poètes se plurent à célébrer dans leurs vers la régé
nération d'une race maudite. La voix de l'humanité
retentit jusqu'en Moldavie, et bientôt à Jassy comme à Bu-
charest, de généreux accents firent appel à la sollicitude
du prince. Stourdza ne fuyait pas l'occasion de bien faire,
quand il ne lui en coûtait rien. Cédant aux entraînements
de l'opinion publique, il présenta le 31 janvier 1844, à
l'assemblée moldave, un projet d'affranchissement des
esclaves des monastères et du clergé.
Suivant les dispositions de cette loi, les Rômes domi
ciliés sur les terres du clergé rentrèrent dans la classe
des autres hommes libres, ayant les mêmes droits, et
remplissant les mêmes obligations que les cultivateurs
indigènes.
Ceux qui exerçaient des métiers dans les villes, furent
compris dans la classe des patentés. < En vertu de ces
— Mo —
principes, dit la loi, les Rômes appartenant au clergé,
considérés désormais comme les autres hommes, auront
le droit de se marier avec des Moldaves. »
Ainsi d'un côté, les Tziganes de l'Etat en Valaquic, de
l'autre, ceux duclergéen Moldavie, sont rendus à la liberté
par des actes publics, qui deviennent des hommages au
principe de fraternité humaine. Tout le monde applaudit
aux deux hospodars, même les boyars possesseurs d'es
claves ; leur enthousiasme cependant ne va pas jusqu'à
l'imitation. Ils avouent l'injustice de l'esclavage, mais ils
connaissent la valeur d'un esclave, et le suprême effort
de leur vertu serait de consentir à un acte d'humanité
moyennant indemnité pécuniaire. En pareille matière,
selon nous, l'indemnité est un contre-sens; car l'indem
nité est la reconnaissance d'un droit. L'affranchissement
des esclaves est une expropriation, non pour cause d'uti
lité publique, mais pour cause de morale publique.
L'utile veut une indemnité, parce que l'utile a une re
présentation matérielle qui s'estime en argent. La morale
n'a pas de signe matériel, et doit se placer au-dessus des
lois d'indemnité et d'escompte.
Les Moldo-Valaques demandent à l'Europe à être re
mis en possession de leurs droits. Ils ont raison sans
doute. Mais pour mériter la liberté, ils doivent rendre
la liberté à des hommes nés sur le même sol qu'eux,
possesseurs du sol avant eux et qui, plus qu'eux, ont
droit à une indemnité pour toutes les afflictions de la
servitude.
Ou bien si le cri d'affranchissement ne part pas spon
tanément de tous les cœurs, c'est aux nations de l'Occi
dent à faire justice. Elles sont aujourd'hui, par la force
— 346 —
des événements, investies de la tutelle des deux princi
pautés. Que leur premier acte de gestion soit une grande
leçon de morale, le baptême de la liberté pour des frères
nouveaux. Qu'en même temps elles assurent aux Rou
mains l'indépendance nationale. Ce sera, n'en doutons
pas, une suffisante indemnité (1).

Classe moyenne, Juifs et Grecs.

Nous avons vu comment, dans la propriété territoriale,


la spoliation du mosnen détruisit la classe moyenne.
Elle aurait pu se constituer dans les villes par le com
merce et l'industrie. Mais les habitudes agricoles de la
population, le défaut de capitaux, les préjugés mêmes
d'une société à peine sortie des idées du moyen-âge, ont
livré toutes les transactions commerciales à des mains
étrangères. Et, de même aussi qu'au moyen-âge, ce sont
les Juifs qui sont devenus les traficants de toutes les den
rées, les escompteurs et les fournisseurs. Il est vrai que,
dans ces pays, les marchands grecs leur ont fait concur
rence ; mais le Grec, en fait d'usure, est aussi savant
que le Juif. C'est ce que la Valaquie a trop bien appris à
ses dépens. Le gouvernement de cette province, fatigué
des exactions des Juifs, ordonna leur expulsion. Ils fu
rent remplncés par des Grecs. Rien ne fut changé que
le nom de l'usurier, et, dans les deux principautés, le
commerce devint entre les mains des deux tribus rivales,

(1) Nous ne pouvons abandonner ce sujet, sans remercier M. Vail


lant, qui a bien voulu, à l'appui de ses savantes publications, nous
communiquer des documents inédits, sans lesquels il nous eût été
difficile ôV nous guider dans l'histoire obscure d'une race dédaignée.
— 347 —

un métier de ruses, de malversations et de rapines. Le


commerçant fut, en Valaquie et en Moldavie, méprisé
comme il méritait de l'être ; mais le mépris retomba sur
le commerce même, et personne, parmi les indigènes
n'aurait voulu se compromettre dans une profession avi
lie. Il en résulte que la nation est privée de ces forces
intermédiaires, qui touchant d'un côté au peuple dont
elles sortent, de l'autre, aux classes élevées où elles ten
dent, sont comme les grandes artères de la vie sociale
qu'elles transmettent d'une extrémité à l'autre par une
circulation toujours active. Nous ne croyons pas, quant
à nous, que la classe moyenne soit douée d'une grande
puissance politique ; nous estimons qu'elle ne doit être
mêlée aux choses publiques que dans une certaine me
sure ; mais quant à la force matérielle, quanta cette puis
sance vivifiante, qui, même par de simples échanges,
ajoute au bien-être d'une nation et met à la portée de
chacun les produits réunis de toutes les civilisations,
nous ne pouvons nier qu'elle ne soit le partage de ces
humbles intermédiaires, qui sont les bienfaiteurs de tous
en étant les serviteurs de tous. La classe moyenne, c'est
la sève de l'arbre social, qui part du tronc pour aller vi
vifier les branches les plus élevées ; la classe moyenne,
c'est le peuple à son premier degré d'affranchissement;
c'est le noble, dans la première force de son origine.
Par noble, nous entendons l'homme notable, l'homme
fort et intelligent. Et de même que c'est le peuple
qui doit alimenter et renouveler la classe moyenne , de
même c'est la classe moyenne qui doit alimenter
et renouveler la noblesse. Mais si la classe moyenne
manque , le peuple ne grandit pas , et la noblesse
dépérit. C'est ce qui est arrivé en Moldo-Yalaquie. Les
Grecs en Valaquie, les Juifs en Moldavie n'appartiennent
pas à la nation. Bien loin de former un lien entre le
peuple et la boyarie , ils font obstacle à tout rappro
chement et séparent, dans l'édifice social, le sommet de
la base. Occupant la place qui appartient aux indigènes,
ils empêchent le peuple de s'élever, la boyarie de se for
tifier, et fondent sur tous deux comme des oiseaux de
proie, grevant la propriété et dépouillant le cultivateur.
Leurs gains illicites concentrés en leurs mains, ne sont
que les sources de nouvelles rapines, et au lieu de s'en
richir par l'activité régulière d'un commerce légitime,
le pays s'appauvrit par l'industrie mal famée d'astucieux
agents.
Une bonne part des reproches doit revenir aux boyars.
Oisifs et dissolus , incapables de surveiller même leurs
propres intérêts, ils afferment leurs propriétés aux Grecs
et aux Juifs. Ceux-ci prennent souvent des sous-fermiers
de leur race, et les bénéfices des traitants et sous-traitants
se prélèvent sur le cultivateur. La plaie des middle-men
de l'Irlande se retrouve dans toute l'étendue des princi
pautés. Et encore, ce n'est ni sur la valeur des terres, ni
sur leur étendue, ni sur les frais d'exploitation que se
fondent les baux : c'est sur le nombre des paysans qui y
sont attachés; en d'autres termes, on n'afferme pas la
terre, mais le paysan. Voilà ce qu'en ces pays on appelle
la grande culture : c'est l'exploitation en grand dela po
pulation agricole.
Les boyars trouvant aussi que les Grecs ou les Juifs
sont les meilleurs débitants de leur eau-de-vie, leur con
fient la direction des cabarets. « Le Juif, dit M. Saint
— 3VJ —
Marc-Girardin , leur est commode pour tous leurs
vices (i). »
Il est vrai que souvent le boyar devient victime à son
tour des Juifs qu'il a enrichis. Le faste et la vanité épui
sant ses ressources, il a recours aux usuriers qui prê
tent souvent à 20 p. 100, jamais au-dessous de 12, et
toujours sur hypothèque à de courtes échéances. A l'é
poque du paiement, le boyar n'étant pas en mesure, n'a
de ressource que dans le renouvellement des obligations,
de sorte qu'en peu d'années, les intérêts ont doublé la
dette primitive. Il en résulte qu'aujourd'hui la plus
grande partie des terres est hypothéquée au profit d'é
trangers qui sont arrivés dans le pays, nus et mendiants.
Avec la vicieuse organisation de la propriété, avec la
vénalité d'une magistrature qui n'offre aucune sécurité
au droit, tout établissement d'une institution de crédit
est impossible; et c'est ainsi que toute la puissance de la
circulation métallique est aux mains d'avides agioteurs,
qui ne viennent dans le pays que pour le dépouiller.
Beaucoup de choses sont à faire pour remédier à un
mal si profond. Mais la première mesure à prendre, est
le rétablissement de la petite propriété, et nous montre
rons plus loin que c'est une mesure facile et juste. La pe
tite propriété, en créant la petite industrie, est un pre
mier pas fait vers la constitution d'une classe moyenne.
L'exclusion des Grecs et des Juifs de toutes les voies
commerciales est aussi une mesure transitoire devenue
indispensable. Car le commerce, pour s'établir avec pro
fit et loyauté, ne veut pas être deshonoré par d'odieux

(1 1 Souvenirs do voyages.
— 350 -
exemples. Quand il n'y aura plus ni Juifs ni Grecs, les
indigènes oseront se faire et se dire commerçants. Il
faudra, en outre, abolir ce privilége aussi ridicule que
tyrannique, en vertu duquel le boyar a seul droit, dans
les villages, d'avoir boutique d'épicerie, de boucherie et
de spiritueux , comme aussi d'avoir seul droit de mou
ture.
Qu'on ouvre d'abord ces issues à de modestes ambi
tions, et bientôt l'esprit d'entreprise agrandira la voie.
Déjà, grâce aux communications multipliées avec l'Oc
cident, il s'est formé dans les grandes villes quelques
maisons consacrées au débit des importations étrangères.
Mais cela ne suflit pas. Le pays est assez riche pour four
nir aux développements d'une industrie nationale. Ses
trésors minéralogiques, ses ressources agricoles et fores
tières ouvrent un vaste champ aux exploitations. Pour
féconder ce champ, il faut une classe moyenne ; car sans
classe moyenne, la Moldo-Valaquie restera ce qu'elle a
été jusqu'ici, un pays à esclaves, sans force, sans morale
et sans avenir.
CHAPITRE X1F.

Lutte des Roumains do la Transylvanie contrc les Magyars. — Po


pulations diverses de la Transylvanie. — Les trois nations,
Szeklers, Magyars et Saxons. — Tyrannie des Magyars. — Mou
vement général parmi les Slaves et les Roumains. — Congrès de
Blajium. — Les Roumains se séparent des Hongrois. — Procla
mation de l'indépendance nationale.

Parmi les peuples soulevés en 1848, nul plus que les


Hongrois ne s'est signalé par de grands actes de cou
rage, nul n'a mérité les revers par de plus grandes fau
tes. Ce n'est pas l'Autriche, ce n'est pas même la Russie
qui a fait succomber le Magyar. Ce sont les nationalités
voisines, auxquelles il apportait le joug dont il s'était lui-
même délivré. Le Magyar ne voulait pas devenir Autri
chien , et il voulait que les Serbes, les Croates et les
Roumains de la Transylvanie devinssent Magyars. Son
fol orgueil l'avait placé dans une telle condition, qu'il
fallait nécessairement qu'il eut tort d'un côté ou de l'au
tre. Si à l'égard de l' Autriche le droit était pour lui , en
face des autres peuples il avait le droit contre lui. Op
presseur autant qu'opprimé , son triomphe non moins
— 332 —
que sa défaite devait être une offense pour la morale, et
il mettait en lutte les sympathies que méritait la Hon
grie avec les sympathies que méritaient les autres natio
nalités. Quel fut le résultat de cette triste politique? Les
Serbes et les Croates relevèrent le trône renversé de
l'Autriche, et les Roumains de la Transylvanie ouvrirent
aux armées russes le passage des Karpathes. Los Hon
grois auront encore longtemps à se reprocher d'avoir
contraint des peuples avides de liberté à chercher un
refuge sous les drapeaux du despotisme.
Les Roumains de la Transylvanie jouèrent un rôle
important dans cet épisode des insurrections nationales
de 1848. Mais avant de prendre les armes contre le des
potisme Hongrois, ils avaient épuisé tous les moyens de
conciliation ; avant de consentir avec l'Autriche une al
liance dont ils sentaient tous les périls , ils avaient tendu
la main aux Magyars, qui les repoussèrent obstinément,
leur offrant le vasselage quand ils demandaient l'égalité.
L'histoire de cette lutte pacifique, qui précèda la guerre
ouverte mérite d'être connue.
Pour comprendre les déchirements intérieurs qui
suivirent, il faut étudier les éléments divers de la popu
lation.
Les Roumains de la Transylvanie salaient maintenus
libres jusqu'au Xe siècle. Cependant quelques débris des
soldats d'Attila s'étaient fixés dans les montagnes qui
avoisinent la Moldavie, aux sources de l'Olto, et ils y
avaientformé une population à part, restée sans mélange
et conservant le véritable type des Huns, beaucoup plus
beau , il faut le dire , que ne le représentent les légendes
romaines ou gauloises. Ces peuples ayant pris posses
— 353 —
sion par droit de conquête d'un coin de l'ancienne Dacie,
s'appellent Szeklers. On sait que ce sont des Hussards
de cette race qui assassinèrent les plénipotentiaires fran
çais envoyés à Radstadt.
Lors donc que les Magyars, venus plus lard de l'Asie,
envahirent la Transylvanie, ils y trouvèrent des hom
mes de leur race, parlant la même langue qu'eux, et de
venant leurs premiers alliés. Les bandes hongroises
conduites par le roi Tuhutun rencontrèrent l'armée des
Roumains près de Gyula. La victoire resta aux envahis
seurs, et les Roumains découragés jurèrent fidélité aux
Magyars, dans une plaine appelée aujourd'hui Eskiello,
de Eskudni, prêter serment (1).
Maîtres du pays, les Magyars réduisirent les Roumains
en vasselage, et se partagèrent entre eux les terres et les
forteresses.
Vers le milieu du xu* siècle, des colonies saxonnes,
agricoles et commerçantes , furent appelées dans le
pays par le roi Geyza II, qui leur accorda des garanties
pour leurs biens et leurs droits civils. Leurs princi
pales résidences étaient Hermanstadt et Cronstadt. N'é
tant ni vaincus comme les Roumains, ni vainqueurs
comme les Magyars, il n'y avait parmi eux ni seigneurs
ni serfs : ils étaient simplement sujets du roi, et leurs
terres s'appelaient jundus regius. Us formaient des cor
porations libres de commerçants et d'agriculteurs, avec
des institutions municipales qui les plaçaient sous l'ad
ministration de chefs de leur nation, élus par eux. Sous

(1) M. de Gérando. La Transylvanie et ses habitants, t. I, p. 64.


23
— 354 -
la domination autrichienne , les colonies saxonnes pri
rent de grands développements.
Cependant les Magyars furent à leur tour vaincus par
les Ottomans : Soliman, séparant la Transylvanie de la
Hongrie, laissa le gouvernement de cette province entre
les mains d'Isabelle, veuve de JcanZapolya. Mais, quoique
tributaire de la Turquie , la Transylvanie conserva les
mêmes divisions intérieures, les seigneurs magyars de
meurant propriétaires des terres et des châteaux , les
Roumains cultivateurs et vassaux. Dans toutes les guer
res qui se livrent en Transylvanie, tantôt contre les
Turcs, tantôt contre les Autrichiens , on voit toujours
des Magyars à la tête des années, les Bathori, les Bethlen ,
les Rakotzi.
Les Magyars dela Ilongric, pour se délivrer des Turcs,
se donnèrent volontairement à l'Autriche , en 1526 ;
ceux de la Transylvanie, en 1098, par le traité de Car-
lowitz. Mais quoique la Transylvanie eût été si longtemps
séparée de la Hongrie, les Magyars ne cessèrent pas de
considérer cette province comme une dépendance de leur
royaume. Aussi, dans tous leurs projets d'indépendance
nationale, méditent-ils aujourd'hui de faire une grande
Hongrie qui s'étendrait d'un côté aux bords de la Save et
de la Drave, de l'autre, jusqu'aux Karpathes, sans tenir
compte des nations qui se trouvent sur la route ; tout
prêts même à invoquer de vieux droits de souveraineté
sur la Valaquie. Il semblerait qu'ils se révoltent contre
l'Autriche, moins encore pour s'affranchir d'elle, que
pour se substituer à elle. Qu'importerait donc aux autres
peuples d'affaiblir l'Autriche pour agrandir la Hongrie?
que leur importerait de changer d'oppresseur?
— 355 —
D'ailleurs le Roumain de la Transylvanie sait trop ce
qu'il faut attendre des Magyars. Placé sous la main de
ces orgueilleux seigneurs, courbé sous leur domination
immédiate, il y a trop longtemps qu'il les connaît, pour
qu'il puisse consentir à suivre leur bannière. Qu'y a-t-il
de commun entre eux et lui? La loi magyare a ouvert
entre les deux races un infranchissable abîme.
Rappelons quelques passages de la constitution poli
tique de la Transylvanie, en vigueur jusqu'en 1848; on
y conteste même aux Roumains le droit d'exister comme
nation.
« Si l'on considère les nations de ceux qui sont ap
pelés aux comices, la première est la nation hongroise,
qui figure très souvent dans les lois sous le nom de la
noblesse et les nobles ; la seconde est la nation sicule
(les szeklers), la troisiême, la nation saxonne. Les au
tres, tant qu'elles sont, sont des nations tolérées, et elles
ne jouissent d'aucun droit de suffrage dans les comices.
(Diœtœ, sive rectius, comitia Transylvanica) (1). »
Ainsi les Roumains étaient frappés d'interdit chez
eux, et assimilés aux Grecs, aux Juifs, aux Slaves, aux
Arméniens et aux Tziganes.
D'autres textes sont plus formels :
c Les Roumains sont provisoirement tolérés, tant du
moins que cela sera agréable aux princes et aux régni-
coles du pays (2). »

(1) Lettres hongro-roumaincs , par D. Bratiano. Paris, 18Z»t ,


p. 13.
(2) lbid.
— 350 —
Ici l'on réserve la qualité de régnicoles aux étrangers,
Hongrois, Szcklers et Saxons.
Plus loin, on leur interdit les armes et le costume des
hommes libres :
t Défense est faite aux Roumains de faire usage de
fusils, sabres, épées, cannes ferrées ou de toute autre
arme (d). »
« Il n'est pas permis aux Roumains de porter habits
et pantalons de drap, boites, chapeau de la valeur d'un
florin et chemise de toile fine (2) » .
Lorsque la Transjlvanie fut réunie à l'Autriche, les
Roumains demandèrent à l'empereur des droits politi
ques, analogues à ceux des trois autres nations. Us ren
contrèrent chez les Hongrois une opposition invincible.
Ces impérieux tyrans se placèrent entre eux et la cou
ronne, s'écriant hautement que l'organisation de la prin
cipauté serait renversée, si l'on admettait la plèbe vaga
bonde au rang des nations (3).
N'oublions pas que les Roumains forment, en Transyl
vanie, les deux tiers de la population, tandis que tous les
autres éléments réunis, Hongrois, Szcklers , Saxons,
Grecs, Arméniens, etc., forment dans leur ensemble
l'autre tiers.
Il est vrai que d'éminents services ou de grandes ri
chesses acquises permettent aux Roumains de siéger à
la diète ; mais ils n'y sont admis qu'en perdant leur na
tionalité, et p.irce qu'ils sont censés être devenus hon-

(1) Lettre* hungro-i'ouiiiaiiics, par IX Uratiano.


(2) IbuL
(S) Ibid.
— 357 —
grois : Sunt inter tolerntas etiam natione» , Valarhos
prœsertim, qui omnium in Transijlvania habitant nume-
rosissimi,pauci salwm nobiles qui jure comiliorum gnudent;
sed non qua taies , verum hi in qremio Ifunr/ariar nationis
censentur (1). Cela devait être. Le principe fondamental
de la loi magyare est dans cet axiome : Nohiliias Hunga-
rica est; et elle l'applique aux Roumains du banat de
Ten eswar, comme à ceux des comitats hongrois, tous
confondus dans un servage commun.
Aussi l'histoire des deux peuples pendant les 12e, 13e
et 14* siècles est-elle remplie des détails de luttes san
glantes entre les opprimés et les dominateurs. Plus d'une
fois même, les Roumains, réduits par les Magyars à l'état
de serfs, appuyèrent les invasions des Ottomans, et ce fut
une des principales causes qui mirent ces derniers en
possession du Banat. Pour prix de leur coopération, les
Roumains rentrèrent dans leurs droits. Auprès dela do
mination hongroise, la suzeraineté turque devenait un
soulagement et un hionfait.
Avec les Autrichiens, le joug magyar s'appesantit de
nouveau sur les populations roumaines. La cour de
Vienne elle-même fut plus d'une fois obligée d'intervenir,
soit pour adoucir les tyrannies, soit pour opposer des
mécontentements populaires aux entreprises des Ma
gyars. Nous avons vu que dans l'insurrection conduite
par Hôra, elle avait volontiers laissé aux paysans le
temps d'exercer de cruelles représailles. Elle avait d'ail
leurs constamment encouragé les souvenirs de la natio
nalité roumaine, qui restait toujours un obstacle à

(I) Lettres hongro-roumaincs, p. 32.


- 358 —
l'agrandissement des Magyars ; sur le piédestal de la sta
tue de Joseph II, à Vienne, on lisait : félicitas daci^.
Cependant les Autrichiens effrayés se firent les bour-
reaux du chef roumain, et leurs sanglantes exécutions
développèrent plus qu'elles n'apaisèrent les ardeurs du
sentiment national. Hôra par ses succès avait été une
espérance ; par sa mort, il devint un martyr, et son nom
fut désormais inscrit dans les fastes du culte national.
Dans les insurrections légitimes, un échec semble
fortifier la conscience du droit. Ainsi en fut-il chez les
Roumains de la Transylvanie. Ces hommes proscrits chez
eux, dénationalisés comme dans une terre d'exil, ac
ceptèrent la séparation proclamée par leurs tyrans. Re
jetés de la communauté des trois nations, ils commen
cèrent à se sentir une nation à part ; l'exclusion même
révélait une existence.
Ce fut alors que s'nccomplit le mouvement intellectuel
qui fit éclore des écrivains nationaux. Le génie littéraire
vint en aide aux idées d'indépendance : un peuple qui a
une littérature, n'est plus un peuple sans patrie. Les
écrits patriotiques multiplièrent les communications
avec les frères des deux principautés, qui avaient le
bonheur de conserver leur autonomie. Cet avantage,
quoique bien illusoire, faisait considérer la Moldo-Vala-
quie comme l'asile des souvenirs et des espérances ; et
tous les Roumains de la Transylvanie, du Banat et de la
Bucovine la désignent encore sous le nom de tzara (la
patrie), comme le centre de leurs affections et la garantie
de leur avenir.
Depuis la mort de Hora, le parti national en Transyl
vanie a eu conscience de lui-même. Exclus de tous les
— 359 —
droits politiques, les Valaques s'unirent plus fortement
contre l'ennemi commun ; la propagande se fit dans les
écoles des villages, et prit un caractère plus élevé dans
les chaires des villes. Ecrivains et professeurs devenaient
les apôtres de l'indépendance, en réveillant les souvenirs,
etle gouvernement des Magyars ne pouvait rien contre
les pacifiques progrès de l'enseignement.
L'insurrection de Vladimiresco donna une nouvelle
impulsion aux esprits. Souvent une espérance déchue
fortifie les sentiments. Un journal spécial , organe des
Roumains, fut fondé à Cronstadt, sous le nom de Gazette
de Transylvanie. On niait l'existence de la nation rou
maine : elle répondait en se révélant par la pensée et par
la parole.
Tel était, au moment de la révolution de 1848, l'état
des choses en Transylvanie : les Magyars et les Szeklers
se disant maîtres du sol, par droit de conquête ; les Saxons
enrichis par le commerce; les Valaques restés un peuple
paysan, et aspirant à devenir un peuple libre, ayant
pour chefs des littérateurs, des professeurs et des avocats,
tous hommes fortifiés par l'étude et par la persécution.
Déjà depuis plusieurs années, les Hongrois, peu tolé
rants pour les autres peuples, mais très exigeants pour
eux-mêmes , avaient obtenu du gouvernement autri
chien diverses concessions, parmi lesquelles la plus im
portante à leurs yeux était le changement de la langue
officielle. Le magyar, idiome national, avait été substitué
au latin. C'était un triomphe pour eux, mais non pour
les autres peuples qui relevaient de la couronne de saint
Etienne, Slaves, Croates, Roumains : ceux-ci protestè
rent contre une décision qui portait atteinte k toutes les
- 360 —
habitudes, à tous les souvenirs de nationalité. Notumus
magyarisari, s'écriaient-ils d'une commune voix ; et peu
s'en fallut que dès 1846, une explosion générale ne vint
consoler la cour de Vienne des concessions qu'elle n'avait
accordées qu'à regret. Les députés croates, seuls parmi
les Slaves qui fussent admis à la représentation, firent
entendre à la diète d'énergiques réclamations, déclarant
que, s'ils savaient peu la langue latine, ils ignoraient
complètement l'idiome magyar, qui ne se rattachait à
aucune famille des langues européennes. Tout ce que fit
en réponse à ces plaintes le gouvernement hongrois, fut
d'accorder des délais. Ce n'était qu'ajourner des hostili
tés devenues inévitables.
Les avertissements toutefois et les bons conseils ne
faisaient pas défaut, même au sein de la diète. Celui qui
avait été le plus ardent promoteur de l'idée nationale,
l'apôtre de la langue magyare, celui qui avait le plus con
tribué à son triomphe, Széchényi, avait compris l'injus
tice et les périls de l'intolérance à l'égard des autres.
Plus d'une fois il avait conjuré les Magyars de ne pas
compromettre leurs propres droits, en combattant les
droits des nations voisines. « La Hongrie, disait-il, peut
être heureuse , mais elle peut aussi , luttant contre elle-
même, accélérer l'arrivée de sa dernière heure. »
Il y avait, en effet, autour d'elle de formidables agita
tions. Ce que Széchényi avait entrepris pour la nationa
lité magyare, un jeune homme, un inconnu, l'entre
prenait en 183o, pour la nationalité des populations
illyriennes de l'Autriche. Sans autre ressource que son
talent d'écrivain et une conviction profonde, Louis Gaj
prit dans la ville d'Agram une influence qui s'étendit
- 361 —
bientôt chez toutes les populations slaves de l'Autriche et
de la Hongrie méridionales. Une histoire de tous les peu
ples illyriens écrite par lui, en langue nationale, réveilla
fortement les souvenirs de la patrie et le sentiment du
droit. D'autres puhlicistes, des savants, des poètes, des
orateurs deviennent les auxiliaires de Louis Gaj ; la jeu
nesse des écoles écoute avidement ces leçons qui lui révè
lent une patrie, et contribue par une active propagande à
développer les espérances d'une régénération. Le mou
vement se communique même aux tribus illyriennes qui
dépendent de la Turquie, Monténégrins, Bosniaques, Ser
bes et Bulgares. Depuis les Alpes tyroliennes jusqu'au
Bosphore, une pensée commune appelle tous les regards
vers Agram, devenu le centre de l'action illyrienne. L'idée
première de Louis Gaj avait été d'amener la séparation
des deux royaumes de Croatie et de Hongrie ; le déve
loppement de cette idée était la formation d'une fédéra
tion générale pour centraliser l'action de l'illyrisme et
créer une grande nation.
Il ne dévoilait cependant pns sa pensée tout entière.
La soupçonneuse Autriche commandait des ménage
ments. Combattre la centralisation magyare, défendre
contre les Hongrois la langue illyrienne et les libertés
locales de la Croatie, tel était le plan qu'il communiquait
au cabinet de Vienne, qui ne vit pas avec déplaisir une
lutte dont il pouvait tirer parti (1).
Dans ce grand mouvement qui agitait toutes les po
pulations orientales , il est à remarquer que ce sont les

(\) Voir le livre de M. Ilippolitc Dcsprcz, intitulé : Les peuples


de l'Autriche et de la Turquie.
— 362 —
hommes d'étude et d'intelligence, tous plébéiens, qui
donnent l'impulsion : à Agram, Louis Gaj ; à Prague, les
savants Palaçki etSchafarik ; en Transylvanie, le profes
seur Siméon Barnutz; à Bucharest , Héliade; Manin ,
à Venise ; en Hongrie , l'avocat journaliste Kossuth . Les
hommes d'épée viennent plus tard , et lorsqu'ils se pré
sentent, la voie leur a été aplanie par les écrivains et les
orateurs. Ils n'ont plus qu'à marcher en tête des soldats
que leur ont préparés la plume et la parole.
Il semblait, au surplus, que les Hongrois se plussent à
provoquer les colères. Plus ils affaiblissaient la supréma
tie de l'Autriche, plus ils voulaient fortifier leur propre
domination; et, dans leur orgueilleux vocabulaire, l'indé
pendance hongroise à l'égard de Vienne , signifiait la
dictature hongroise à l'égard des autres peuples.
La diète de 1847 révéla hautement les ambitieuses
prétentions; on fit montre des plus injurieux mépris en
vers les Slaves et les Roumains , et l'on ne dissimula
plus l'intention bien arrêtée de fondre toutes les nationa
lités dans la nationalité hongroise. Kossuth, ardent pro
moteur de cette idée, qui flattait l'orgueil de la diète,
prenait de jour en jour une plus haute influence. Les
députés croates, cependant, lui opposaient une résistance
énergique ; toutes les séances des mois de novembre et
de décembre s'étaient passées dans de violentes agita
tions , qui se continuèrent pendant les premiers jours de
1848. L'esprit d'intolérance et de domination s'était
emparé de Kossuth : soutenu par les encouragements de
la majorité, il proposa ouvertement d'introduire la lan
gue hongroise dans les écoles primaires des Slaves et
des Roumains, de proscrire tout autre idiome , et de
— 363 -
contraindre même les prêtres à officier en magyar. La
tyrannie n'usait plus de ménagements : les peuples
étaient avertis. Slaves et Roumains se préparèrent à dé
fendre leurs droits. On était à la veille d'une conflagra
tion générale, lorsque les événements de Paris vinrent
un instant faire diversion aux colères.
Les principes d'égalité partout proclamés, rendirent
l'espoir aux Slaves et aux Roumains. Ils crurent que les
Magyars , avertis par le cri populaire, renonceraient à
leurs idées de domination. Les Magyars au contraire, ne
tenant aucun compte d'une aussi grande leçon, s'imagi
nèrent voir arriver le moment de fonder sur les ruines
des autres nationalités, la grande patrie hongroise, la forte
et puissante nation magyare.
La révolution de Vienne, au 13 mars, écho bruyant
de celle de Paris, vint fortifier leurs espérances : l'oc
casion se présentait de faire sanctionner leurs ambitieu
ses pensées par la signature de l'empereur vaincu. Le 14
mars, Kossuth propose qu'une députation soit envoyée
à Vienne pour porter à l'empereur les vœux des Hon
grois : ces vœux doivent servir de base à une constitu
tion nouvelle.
Trois cents magnats, en effet, partirent pour Vienne:
revêtus de l'attila national, le kalpacken tête, et le sa
bre au côté, ils présentèrent au souverain l'adresse de la
diète , et revinrent en triomphe à Pesth , avec la signa
ture royale.
La facile acceptation de leurs vœux assurait sans doute
l'indépendance des Magyars ; mais elle sacrifiait en même
temps les droits des autres peuples. L'art. 12, en effet,
décrétait l'incorporation de la Transylvanie à la Hongrie.
— 36-4 —
Cette injuste usurpation sollicitée et obtenue par la
Hongrie, eut une importante influence sur ses destinées.
La prise d'armes des Croates a seule frappé les regards
de l'Europe, parce qu'elle fut dès les premiers jours ac
tive et menaçante. Mais l'intervention des Roumains de
la Transylvanie, quoique plus tardive , fut non moins fa
tale aux Magyars. C'est ce qu'il appartient à notre sujet
de faire connaître.
La diète hongroise s'était empressée de rédiger la
constitution dont les bases avaient été acceptées à Vienne.
Tout y semble calculé pour exciter les ressentiments. Le
territoire entier de la Transylvanie est déclaré pays hon
grois; la langue hongroise est seule admise, non -seule
ment dans la diète, mais aussi dans les municipalités et
dans les comités des districts chargés de l'élection des
députés. De cette façon, les élections seront nécessaire
ment dirigées par des Hongrois. Le droit électoral est
fondé sur le cens ; or, tous ceux qui possèdent sont des
Hongrois. Dans la séance du 18 mars , Kossuth déclare
que la Hongrie ne doit son existence qu'à la noblesse, et
que c'est à la noblesse à guider la nation. Or, le no
ble , c'est le Magyar , et ces paroles sortant de la bou
che de Kossuth, lorsqu'il traite de la convocation d'une
nouvelle diète , réservent tous les suffrages aux Ma
gyars.
Kossuth était d'autant moins excusable , que ses hos
tilités avaient tout le caractère d'une apostasie. 11 était en
effet Slovaque, fils d'un pauvre laboureur de Tjkely. Son
nom, en slave, veut dire cerf. Mais élevé dans la partie
magyare de la Hongrie, trouvant auprès des Magyars
de plus faciles chances de fortune , il s'était associé à
— 305 —
leurs passions et à leur orgueil. Ses succès comme avo
cat et comme publiciste, l'avaient fait bien accueillir, et
son union avec Thérèse Wesselenyi , fille d'un des ma
gnats les plus illustres , prouva que ses mérites étaient
reconnus. Lorsque le comte Louis Batthyany luttait à la
tête de la noblesse contre l'influence germanique, il avait
jugé utile d'attacher à son parti un orateur populaire dont
l'influence grandissait. Ce fut à l'abri de cette haute pro
tection que Kossuth fut introduit à la diète; non sans
peine cependant. Car l'élection de ce parvenu , sembla
ble à une élection anglaise , coûta, dit-on , à Batthyany,
environ 100,000 florins (1). Le protecteurcomptait bien
que l'homme élevé par lui servirait docilement d'instru
ment à ses desseins. Il fut trompé, comme le sont tous les
politiques de second ordre. Kossuth était destiné à le
supplanter, héritier en même temps de son pouvoir et de
ses superbes mépris envers les peuples annexés.
Dans l'article 18 de la Constitution, le paragraphe 0
soumet à quatre années d'emprisonnement tous ceux qui
oseraient parler contre la parfaite unité de la nation hon
groise. Kossuth et après lui plusieurs autres députés
avouent que parler contre l'unité, signifie pirler en fa
veur des autres nationalités. Ainsi quinze millions d'ha
bitants, Croates, Dalmates, Illyriens, Slavons, Serbes et
Roumains doivent disparaître, ou consentir à être absor
bés par quatre millions de Hongrois.
Non contents de la Constitution votée au milieu do
commentaires injurieux pour tous les peuples voisins,

(1) M. H. Desprcz. Les peuples de l'Autriche et de la Turquie ,


t. II, p. 350.
— 366 —
les Hongrois provoquaient les colères par d'outrageantes
publications. Un de leurs journaux demandait qu'on
chassât les Croates de leur pays, pour en livrer le terri
toire aux Szeklers. Un catéchisme politique répandu à
profusion prêchait en faveur du magyarisme. On y lisait
entre autres formules : « D. Comment les differents
habitants de la patrie pourront-ils un jour tous devenir
Hongrois? — R. Si l'accès en tout et partout n'est
ouvert qu'à ceux qui parlent le hongrois. >
Ces imprudents égarements de l'orgueil apportaient
aux passions de nouveaux aliments. Au nord de la Hon
grie, les Slovaques et les Ruthéniens, au sud, les Serbes,
les Croates et les Esclavons, à l'ouest, les Allemands ja
lonnés sur la frontière, s'agitaient tous à la fois sans rien
décider. Mais à l'est, les Roumains et les Saxons commen
cèrent un mouvement régulier d'opposition. L'art. 7 de
la constitution votée prononçait l'incorporation de la
Transylvanie : les autres peuples étaient menacés; eux,
ils étaient atteints.
L'agitation de? premiers moments fut toute spontanée,
tout instinctive. Aucun chef, aucun guide ambitieux ne
souleva les masses : une idée commune, l'idée nationale
mit tout le pays en mouvement, chacun se demandant
ce qu'il y avait à faire, mais tous décidés à maintenir
l'existence de la patrie roumaine.
Des réunions se font dans tous les villages, réunions
pacifiques sous la présidence des vieillards ou des popes,
mais imposantes par leur ensemble et par leur multipli
cité. La dicte de la Transylvanie, toute composée de
Hongrois, s'alarme ; les seigneurs magyars, épouvantés
du mouvement général des campagnes, abandonnent
— 367 —
leurs châteaux et s'enfuient à Clausenbourg, siège du
gouvernement. Là, ils pressent la diète d'agir et de
prononcer l'incorporation, qui seule, disent-ils, peut em
pêcher le massacre général des Hongrois, médité par les
Roumains. Toujours les mêmes calomnies se renconlrent
chez les oppresseurs, toujours les mêmes erreurs de logi
que. Le projet d'incorporation avait amené les soulève
ments ; les soulèvements, selon les Magyars, ne pouvaient
être apaisés que par l'incorporation.
Le gouvernement, au reste, était décidé à persévérer
dans l'imprudente voie où il était engagé. Mais il voulait
aussi se fortifier par quelques adhésions d'hommes nota
bles parmi la population roumaine. Léményi, évêque de
Blajium, fut appelé à Clausenbourg, et l'on obtint de lui,
à force de flatteries et de séductions, qu'il élevât sa voix
pastorale en faveur de l'union. De retour à Blajium, il tint
parole; mais ses mandements ne furent point écoutés.
Le peuple, habituellement si docile à la voix de ses prê
tres, refusa de s'associer à un acte de faiblesse.
Tous les esprits étaient dans l'attente, lorsque, le 25
mars, une proclamation manuscrite fut mise en circula
tion parmi les Roumains de Hermanstadt. Elle ne portait
pas de signature ; mais chacun y reconnaissait la parole
du professeur Siméon Bamutz. Elle se terminait par ces
mots : Pas d'union avec les Hongrois, avant que nous ayons
le droit de traiter avec eux de nation libre à nation libre ! Par
une remarquable coïncidence, en ce même jour, 25 mars,
les Croates formulaient de leur côté une énergique pro
testation, dans laquelle ils refusaient de reconnaître le
ministère hongrois et la nouvelle constitution.
Le lendemain, 26, une seconde proclamation de
— 368 —
Barnutz explique au peuple ses droits, l'invite à se réunir
en assemblée générale, et lui dicte les vœux qu'il doit
faire entendre au gouvernement. Elle est lue et commentée
avec plus d'enthousiasme que la première; les jeunes
gens de la ville en prennent des copies qui sont colpor
tées dans toutes les campagnes.
Dans la soirée du mémo jour, la jeunesse de Blajium
se réunissait dans la maison d'Abraam Janko. 11 y fut
décidé que l'on convoquerait le peuple à Blajium pour le
30 avril, dimanche de la Quasimodo. L'acte de convoca
tion, rédigé par le professeur de philosophie au gymnase
de Blajium, Aaron Pumno, répétait les énergiques ensei
gnements de Barnutz. Les jeunes gens se chargèrent de
faire la distribution de l'acte parmi les populations,
c Allez, leur disait le professeur Pumno, en en délivrant
à chacun une copie, allez, acquittez-vous dignement de
votre mission, et ne craignez pas de mourir pour la
patrie. »
De son côté, le gouvernement cherchait à provoquer
des manifestations contraires. Un acte d'adhésion ù l'u
nion était déposé dans toutes les chancelleries des villes,
et offert à la signature des Roumains, tantôt par voie
de séduction, tantôt par voie de contrainte. A Oschiorheï,
de jeunes Roumains employés à la tabula regiajudiciaria,
se virent obligés d'assister à l'assemblée Hongro Szeklere,
tenue à l'effet de recevoir les signatures des adhérents.
Lorsqu'ils furent sommés de signer à leur tour, un d'eux
se leva. « Je souscris, dit-il, à la pétition que vous me
présentez ; mais je ne puis le faire qu'en Roumain, et à
la condition que toutes les nationalités domiciliées en
Hongrie et en Transylvanie seront respectées, que leurs
— 367 —
droits seront garantis, que l'égalité politique et civile
sera proclamée et mise en pratique. Je demande en même
temps que ma déclaration soit insérée au protocole des
chancelleries organisées pour l'adhésion à l'union. » Et
il ne signa qu'avec les restrictions qu'il avait énoncées.
Son exemple fut suivi par ses collègues roumains, no
nobstant les injonctions d'une assemblée hostile.
Vaincu jusque dans les réunions qu'il avait lui-même
provoquées, le gouvernement hongrois eut recours à la
violence. De nombreuses arrestations furent faites, parmi
lesquelles eut un grand retentissement celle de l'avocat
Miches , renommé par son talent et son patriotisme. Il
réussit aussi à effrayer l'évêque Léményi. Chargé de
notifier officiellement au peuple le jour de la réunion,
il gardait un silence équivoque : les patriotes durent re
courir à de pressantes instances pour le décider à publier
une circulaire pleine de tiédeur.
Mais tous les esprits étaient préparés à répondre au
premier appel. Malgré l'insouciance de l'évêque, malgré
les obstacles créés par le gouvernement, le dimanche de
la Quasimodo fut un jour de fête nationale. De toutes
parts, le peuple accourut à Blajium, et bientôt, places,
rues, maisons, furent insuffisantes à contenir la foule en
thousiaste.
Cependant le gouvernement alarmé d'un mouvement
qui se manifestait avec tant de calme et de résolution,
avait fait environner de troupes la salle improvisée des
tinée aux délibérations. Le moindre désordre pouvait
tourner au profit des Magyars. Mais les chefs populaires
veillent à ce qu'aucun prétexte ne soit offert à la vio
lence, et les deux commissaires du gouvernement Faszto
24
— 368 —
Menyhardt et Miksa Janos, admis dans l'assemblée, y
sont reçus avec des hommages qui les réduisent au si
lence. Venus dans le dessein de dissoudre la réunion,
ils la consacrent par leur présence.
Sur ces entrefaites, de bruyantes acclamations reten
tissent dans les rues. Ce sont des cris de joie qui saluent
Ianko et Butéano arrivant avec les montagnards. Ianko,
fils d'un riche paysan des environs d'Abrud-Banya, avait
d'abord fait ses études pour entrer dans l'église ; puis
changeant de direction, il s'était fait recevoir avocat.
Mais les possessions territoriales de son père assuraient
son existence, et il vivait retiré au milieu des montagnes,
où lMnfluence de sa famille le plaçait en vue de tous.
Depuis que s'agitait la question de l'incorporation,
Ianko s'était montré des plus ardents à propager les idées
de résistance. Aimé des paysans auxquels il appartient par
sa naissance, les dominant par la supériorité de son ins
truction, respecté de tout le monde, à cause de son éner
gie, il a tous les avantages réservés aux hommes d'élite
dans les émotions civiles. Son action est surtout puis
sante parmi les paysans de la montagne, toujours plus
indomptables que les habitants de la plaine, toujours plus
disposés à suivre de courageux entrainements. C'est avec
eux qu'il se présente à Blajium.
Le peuple les entraîne avec leurs chefs à l'église où
l'évêque officiant célèbre la fête nationale.
Peu d'instants après, on annonce l'arrivée de Bar-
nutz. Le peuple se porte à sa rencontre et veut s'atteler
à sa voiture. « Laissez, dit-il, cette tâche aux animaux.
Assez longtemps vous avez été sous le joug; le moment
est venu de le repousser à jamais. »
— 309 —
Barnutz était impatiemment attendu à l'assemblée.
Premier instigateur du mouvement, c'est de lui qu'on
attendait une direction et une règle. Chacun était venu
avec empressement à Blajium, mais sans trop savoir ce
qui devait s'y dire ou s'y faire. Rien n'était concerté que
l'appel aux Roumains ; aucun acte n'avait été préparé
comme émanation de l'assemblée populaire. Il semblait
qu'on ne se fût réuni que pour se compter, que pour faire
une première épreuve des forces nationales.
C'est ce qui ressortit, en effet, du discours de Bur-
nutz.
« Le temps est arrivé, dit-il, où les Roumains doivent
compter dans leur patrie comme nation libre. Mais pour
reprendre possession de nos droits, il faut que chacun
apporte sa part de travail ; il faut surtout que l'accord et
l'harmonie fassent de nous tous un seul homme, comme
une origine commune fait de nous un seul peuple. Soyez
fermes pour combattre l'injustice, mais soyez calmes pour
déjouer la calomnie. Déjà elle vous a représentés comme
de misérables rebelles, soulevés pour le massacre et le
pillage, et vous vous êtes présentés en citoyens paisibles,
parlant au nom des lois de la inorale éternelle.
« Mais un si grand mouvement ne doit pas être un
vain bruit. Un peuple qui s'assemble doit formuler ses
droits. Concertez-vous donc avec les hommes en qui vous
avez confiance, pour rédiger les demandes qui doivent
être soumises au gouvernement. Aujourd'hui, vous vous
êtes réunis pour fraterniser ; prenez un autre jour pour
délibérer sur l'acte officiel de régénération. Jusque-là
que chacun se retire chez soi, et médite en silence sur
les graves questions d'où dépend l'avenir national. »
— 370 —
Barnulz en terminant fixa au 15 mai le jour de la
prochaine assemblée.
Tous les assistants répondirent par des applaudisse
ments, et promirent de se retrouver au rendez-vous pa
triotique. La nouvelle de l'ajournement circula prompte-
ment dans la ville, et la multitude s'écoula dans le plus
grand ordre, les paysans par groupes regagnant leurs
villages, fiers de cette première journée, qui leur présa
geait d'autres victoires.
Les commissaires du gouvernement hongrois, témoins
passifs de cette imposante manifestation, ne purent s'em
pêcher de donner acte à Barnutz et aux autres tribuns,
de l'ordre constant qui avait présidé à la réunion. Dans
leur rapport envoyé à Clausenbourg ils dirent qu'ils
n'avaient pas eu occasion d'employer les troupes mises à
leur disposition, avouant en même temps que, si l'occa
sion s'était présentée, ils n'auraient pas été les plus forts.
Et cependant, même dans ce rapport, les commis
saires hongrois refusent de reconnaître une nationalité
qui venait de se manifester si énergiquement. La réunion
des Roumains y est appelée Réunion de la plèbe contri
buable.
L'annonce d'une nouvelle assemblée nationale redou
bla les alarmes et les colères du gouvernement hongrois.
Ce n'était plus comme en 1744, 1791 et 1834, alors que
les plaintes des Roumains lui étaient transmises par la
voix d'un ou deux évêques promptement réduits au si
lence. Aujourd'hui tout un peuple se levait et voulait
être écouté.
Un auxiliaire d'ailleurs se présentait aux Roumains.
Les Saxons commençaient à se prononcer hautement
— 371 —
contre l'union , et se montraient résolus à défendre leurs
droits. Le gouverneur civil Ttleky se rendit à Herman-
stadt, soit pour les intimider , soit pour les convaincre.
Dans une conférence qu'il eut avec les principaux d'en
tre eux , il osa leur dire que si leurs députés à la diète
parlaient contre l'union , il ne répondait pas de leur sû
reté. Ces vaines menaces n'eurent d'autre effet que de
mieux éclairer les Saxons sur la tyrannie du Magyar.
Alors commencèrent les persécutions de détail. Les
soldats hongrois parcouraient les campagnes pour em
pêcher les rassemblements des paysans ; dans les rues
des villes , on arrêtait , on flagellait tout individu qui
parlait de la réunion projetée du 15 mai. On voulait ef
frayer, on irrita davantage. La jeunesse pleine d'ardeur,
colportait des proclamations. Les professeurs Barnutz ,
Baritz, Cipario, Lauriano préparaient le programme de
l'assemblée. Les journaux roumains prenant pour de
vise : « Pas d'union avec la Hongrie , » éclairaient la
question , et donnaient de l'ensemble au mouvement.
Ces journaux étaient : L'Organe de la lumière , publié à
Blajium , et la Gazette de la Transylvanie , publiée à
Cronstadt, sous la direction de Baritz.
D'un autre côté, les écrivains du gouvernement acca
blaient de leurs diatribes le parti national. Toutes les ac
cusations à l'usage des pouvoirs mal engagés furent mises
en jeu; on faisait appel à la peur et à l'intérêt, on an
nonçait le désordre et le pillage , on signalait les Rou
mains comme des bandits déchaînés , et l'on réservait
pour dernier argument le grand épouvantai] de l'époque,
le communisme.
Mais ces vains retentissements d'une coK're impuis
— 372 —
sante ne peuvent arrêter le mouvement. Déjà de tous
les points de la Transylvanie les populations se mettent
en marche , malgré tous les obstacles que leur opposent
des fonctionnaires dévoués aux Magyars.
Dès le 12, les habitants de plusieurs villages font
leur entrée à Blajium. L'évêque Schaguna, de Herman-
stadt, y arrive dans la même journée ; Ianko et Butéano
avec les montagnards dans la soirée. Chaque groupe
d'arrivants défile dans les rues au milieu des acclama
tions.
Le lendemain , de nouvelles multitudes accoururent ,
et le dimanche 14 mai , on se réunit de grand matin
dans la salle qui avait servi à l'assemblée précédente.
Ianko monta à la tribune : « Le Christ a ressuscité ,
s'écrie-t-il, la liberté a ressuscité. » Le peuple lui répond
par des cris d'enthousiasme. Ianko engage les Rou
mains à se tenir en garde contre les faux conseillers qui
voudraient les pousser aux excès ; il leur demande d'a
gir avec la même prudence , le même calme , la même
fermeté qu'à la réunion du 50 avril ; c'est ainsi qu'ils fe
ront respecter la dignité nationale. « Frères , dit-il en
terminant , endurez et patientez , jusqu'à ce que l'heure
arrive. »
A la suite de cette première conférence , les chefs po
pulaires , suivis de la multitude , se rendirent à la cathé
drale. L'évêque officiait ; et après le service , il fit aux
assistants une allocution patriotique : « Qu'une seule
pensée , dit-il , nous guide à l'avenir , celle de ne faire
qu'un peuple de frères , et de travailler au bonheur de
la grande famille roumaine. »
Dès que le service fut terminé, de nouvelles députa-
— 373 —
tions populaires pénétrèrent dans la cathédrale , et il s'y
tint une séance préparatoire qui dura cinq heures. Les
premiers moments furent très-orageux ; car il s'était in
troduit dans l'assemblée plusieurs partisans des Hongrois,
qui voulurent parler en faveur de l'union. Au milieu
du tumulte, toutes les voix appelaient Barnutz à la tri
bune. Il s'y présenta. Après avoir dans un éloquent ré
sumé , rappelé l'histoire passée des Roumains, après
avoir cité les lois oppressives des Hongrois , et raconté
les actes de leur cruelle domination , « Frères , dit-il ,
il faut que la nation roumaine soit proclamée libre, et in
dépendante de toutes les autres nationalités qui demeu
rent sur son territoire ; que les Roumains jurent de dé
fendre leurs droits; qu'ils retirent des mains des évêques
la direction des affaires politiques et civiles; que la na
tion entière veille à la garde de la cause nationale ; que
les communes jouissent de droits qui leur permettent
de s'acquitter des nouvelles charges qui leur incom
bent. •
Après Barnutz , Lauriano , Baritz et plusieurs autres
proclamèrent les mêmes principes comme devant servir
de bases aux délibérations de l'assemblée générale.
Tout à coup , la voix des orateurs est interrompue : un
jeune homme s'avance au milieu de la cathédrale , te
nant par la main un vieillard dont la tête blanchie sem
ble courbée par la douleur autant que par l'âge. «Frères,
s'écrie le jeune guide , vous voyez devant vous le père
de Michès , il vous prie par ma voix de lui rendre son
fils. »
Aussitôt mille voix s'écrièrent qu'il fallait obtenir la
liberté de Michès ; on formula une demande au gouver
- 374 —
nement, et une députation fut nommée pour aller la
présenter.
Le soir, la ville fut illuminée, et dons l'attente de la
grande journée du lendemain, tous les chefs populaires
veillèrent à ce qu'aucun désordre n'en vint troubler les
espérances.
Le io à 6 heures du matin, l'évêque Lemenyi, assisté
de douze chanoines, céh'bra le saint office, que la mul
titude vint écouter avec recueillement. A huit heures,
la grande cloche de la cathédrale annonça au peuple
que le moment était venu de se rassembler ; à neuf heu
res, une députation populaire alla inviter les commis
saires du gouvernement à se rendre à la réunion.
Ils s'y présentèrent en grand costume hongrois, et y
firent lecture d'une instruction en langue magyare, que
l'évêque Schaguna dut répéter en roumain.
Cette instruction contenait plusieurs piéges. Elle vou
lait, entre autres choses, qu'on n'admît à l'assemWée
que ceux qui avaient reçu des lettres de convocation per
sonnelles, et qu'on n'accordât le droit de parler qu'aux
indigènes domiciliés dans le pays.
La première clause tendait à réduire considérablement
le nombre des assistants, la seconde à éloigner de la tri
bune Lauriano, Majoresco, et plusieurs autres Transyl
vains distingués, qui étaient venus de la Valaquie où ils
remplissaient les fonctions de professeurs. Plusieurs
Moldaves aussi étaient présents à l'assemblée, prenant
un vif intérêt à cette question de la nationalité roumain"1
Des Valaques avaient également voulu s'y rendre. MalS
Bibesco leur avait refusé des passeports ; il avait même
tenté d'empêcher le départ de Majoresco.
— 37 j —
La commission s'étant retirée, on délibéra sur l'accep
tation des instructions. Il fut reconnu d'une commune
voix qu'il ne fallait pas s'arrêter à la question des con
vocations personnelles. Quant à l'interdiction de la tri
bune aux non domiciliés , l'évêque Léményi lui-même
reconnut que les professeurs Lauriano et Majoresco étant
Transvlvains, on n'avait aucun droit d'étouffer leur
voix.
Restait à fixer le lieu où se tiendraient les séances.
Les partisans des Magyars voulaient que ce fût dans
l'église, où le nombre des assistants serait nécessaire
ment réduit. D'autres demandaient que ce fût sur la place
publique de Blajium. Mais la place elle-même ne pou
vait contenir toutes les députations des villages, et les
chefs populaires tenaient à ce qu'aucun des paysans, ve
nus de toutes parts , ne fut exclu de la fête nationale.
Barnutz proposa donc de tenir les séances dans une vaste
plaine boisée qui s'étend aux portes de la ville. Cha
cun applaudit à la motion, et aussitôt tout le peuple se
mit en mouvement, s' avançant dans le plus grand ordre,
l'étendard national tricolore en tête, portant cette ins
cription : Virtus Romana Rediviva. Cette inscription
est celle qui se trouve sur le drapeau du régiment rou
main de Transylvanie, donné par Marie-Thérèse : elle
figure aussi sur le cachet du régiment roumain de Na-
saud , dans les lettres initiales V. R. R. Les couleurs
étaient le rouge, le bleu et le blanc, qui ont été de tout
temps arborées en Transylvanie. Au-dessus de l'éten
dard , flottait un ruban jaune et noir, représentant les
couleurs de l'Autriche. Caries Magyars avaient eu l'im
prudence de poser pour dilemme la Hongrie ou l'Autriche,
— 376 —
et les Roumains avaient choisi l'Autriche, pour placer
leur nationalité sous le patronage de l'empereur.
A côté de l'étendard national figuraient plusieurs au
tres bannières avec diverses inscriptions : Liberté et in
dépendance nationale ; Fidélité à la nation et au trône;
Pas d'union avec la Hongrie.
A mesure que les populations de chaque village arri-
vaient sur le terrain , elles se groupaient autour de
leurs popes , et bientôt sur une vaste étendue se dé
plovèrent plus de cinquante mille hommes, tous animés
d'une commune pensée.
Une magnifique journée de printemps donnait à la
scène populaire un aspect de jeunesse et de beauté. A
travers une atmosphère limpide, le soleil versait ses
rayons sur cette plaine de fleurs et de verdure, animée
par les agitations de la foule empressée. Placés sous la
chaude voûte du ciel, les paysans déposèrent leurs ves
tes ; et leurs chemises blanches, brodées de rouge sur la
poitrine, semblaient de loin tracer sur le gazon de gran
des lignes éclatantes, ou représenter de profonds mas
sifs encadrés dans les arbres.
On avait à la hâte élevé une tribune au milieu de la
plaine, et comme, sur ce vaste forum, la voix ne pouvait
parvenir jusqu'aux groupes éloignés , d'autres tribunes
étaient disposées sur différents points de la circonférence,
d'où les orateurs populaires devaient se faire les échos
de la tribune centrale (1).

(1) Tous les détails de ce chapitre sont empruntés à un ouvrage


écrit en roumain par un témoin oculaire, Papiu Jlarianu, sous le
titre de Istoria Romaniloi u din Dacia superiorc (Histoire des
Roumains de la Haute-Dacie), Vienne, 1852.
— 377 —
Ces dispositions étant prises, le premier acte de l'as
semblée fut la nomination des deux évêques comme
présidents; les deux vice-présidents furent le professeur
Barnutz et le rédacteur de la Gazette de Transylvanie,
Baritz.
Après la constitution des bureaux par la nomination
des secrétaires, les commissaires du gouvernement et le
général Schurter, commandant des forces hongroises, fu
rent invités à assister à l'inauguration de l'assemblée.
L'évêque Schaguna, environné d'un clergé nombreux,
fit une invocation religieuse, pendant laquelle le recueil
lement du peuple excita l'admiration du général Schur-
ler. Lorsque la prière de l'évêque fut terminée , les
commissaires du gouvernement et le général se retirè
rent ; mais leur présence avait consacré la légalité de
l'assemblée populaire.
Aussitôt après leur départ, toutes les voix appelèrent
Barnutz à la tribune.
« L'assemblée, dit-il, a pour mission d'exprimer les
volontés et les vœux de la nation roumaine. Parmi ses
vœux, les suivants doivent occuper la première place.
» 1° La présente assemblée se déclare assemblée géné
rale nationale de la nation roumaine en Transylvanie;
» 2° Le champ où se tient la première assemblée na
tionale roumaine de la Transylvanie sera nommé, en
mémoire éternelle de cette œuvre glorieuse, le Champ
de la Liberté;
» 3° La nation roumaine déclare vouloir rester fidèle
à l'empereur d'Autriche, grand prince de Transylvanie,
et à l'auguste maison d'Autriche;
»4* La nation roumaine se déclare et se proclame nation
indépendante, et partie intégrante de la Transylvanie,
avec les droits que donnent l'égalité et la liberté.
Ces difféi entes clauses furent successivement adoptées
à l'unanimité.
Puis Barnutz lut au peuple la formule du serment
national, qui fut répété par tous sous les drapeaux trico
lores ; après quoi on donna lecture de la pétition en fa
veur de Miches. Adoptée d'une commune voix, elle fut
recommandée à la diligence du secrétariat, pour être
transmise aux commissaires, avec invitation de la faire
promptement parvenir au gouvernement.
Cette première journée se termina dans le plus grand
calme, et la séance fut remise au lendemain à huit heu
res du matin.
Les Magyars cependant ne se tenaient pas pour bat
tus. Profitant de la nuit pour rallier leurs partisans, ils
surent encore agir sur l'évêque Léményi, qui avait déjà
donné plus d'un signe de faiblesse, et l'effrayèrent sur
les conséquences des mouvements populaires. Barnutz,
Lauriano et les autres chefs nationaux, informés de ce
qui se tramait, eurent soin, avant la réunion, de met
tre le peuple en garde contre les hésitations de l'évêque.
Aussi, lorsqu'à l'heure de la réunion, Léményi se diri
geait vers le Champ de la Liberté, pour présider la séance,
partout sur son passage la foule lui criait : « Pas d'union
• avec la Hongrie; ne vendons pas notre pays. « Comme
tous les esprits faibles qui passent rapidement d'une
impression à une autre, l'évoque fut autant ému par ces
énergiques apostrophes qu'il l'avait été par les sombres
prophéties des Magyars. En ouvrant la séance, il déclara
qu'en présence des manifestations unanimes du peuple,
— 379 —
il n'y avait plus à songer à l'union. Ses paroles furent
consignées au procès- verbal.
Après que plusieurs orateurs eurent successivement
pris la parole, Barnulz invita les paysans à satisfaire
provisoirement à toutes les redevances envers les proprié
taires fonciers, jusqu'à ce que l'iobagie (servage) fut lé
galement abolie. « Volontiers ! s'écrièrent les paysans,
mais bâtez la promulgation de la nouvelle loi. » Même
avec la conscience de sa force et de son droit, le paysan
consentait à attendre sa délivrance de la sanction législa
tive.
Lauriano, succédant à Barnutz , développa tous les
principes qui devaient servir de bases à la pétition natio
nale. Ces principes, résumés en 16 articles, étaient les
mêmes déjà formulés la veille : égalité entre toutes les
nations de la Transylvanie, droit de représentation à la
diète, proportionnellement au nombre des citoyens de
chaque nationalité, indépendance de l'église roumaine,
suppression de l'iobagie, liberté commerciale, liberté de
la presse, liberté individuelle, institution du jury avec
publicité des débats, garde nationale, délimitation exacte
des propriétés, entretien du clergé par l'Etat, fondation
d'écoles et d'universités roumaines, impôt proportion
nel et abolition des priviléges, nouvelle constitution et
rédaction d'un code, interdiction aux autres nationalités
de la Transylvanie de délibérer sur la question de l'union,
avant que les Roumains fussent proportionnellement re
présentés à la diète.
La pétition rédigée par Lauriano fut adoptée à l'una
nimité, et deux députations furent nommées, l'une pour
— 380 —
aller porter la pétition à l'Empereur, l'autre pour la
soumettre à la diète.
La première députation se composait de trente Rou
mains sous la présidence de Pévêque Schaguna, la se
conde de cent membres sous la présidence de l'évêque
Léményi. Il fut en outre nommé un comité permanent
de douze membres, qui devait résider à Hcrmanstadt,
communiquer par une correspondance régulière avec les
deux députations, et convoquer l'assemblée générale na
tionale, pour lui faire connaître les résultats de la péti
tion. Schaguna fui choisi pour président du comité,
Barnutz pour vice-président.
Il y eut une troisième et dernière séance le 17 mai,
dans laquelle furent adoptés les procès-verbaux des réu
nions. Les commissaires du gouvernement y furent ap
pelés, pour assister officiellement à la clôture de l'assemblée
nationale. Ils se plurent à reconnaître, dans une courte
allocution, la bonne tenue du peuple, et promirent de
recommander à la diète la pétition des Roumains. Ils
ajoutèrent que toute demande formulée en dehors de
l'assemblée, ne serait pas prise en considération, comme
n'étant pas le vœu du peuple. Il était difficile de mieux
constater le caractère légal de tout ce qui venait de s'ac
complir.
Et cependant les Magyars ne tinrent aucun compte
de ces pacifiques démonstrations. La diète de Transyl
vanie convoquée le 29 niai, vota l'incorporation; et la
députation envoyée de Blajium à Pesth vit que rien n'é
tait changé à d'arrogantes prétentions. Il lui fut répondu
qu'il n'y avait plus dans toute l'étendue du royaume de
Hongrie qu'une seule nation , la nation hongroise, et que
ceux qui ne reconnaîtraient pas ce nouvel ordre de choses,
seraient traités en rebelles. Le gouvernement de Pesth
s'étonnait même qu'il se rencontrât des hommes assez
insensés pour ne pas accepter avec orgueil et reconnais
sance l'honneur d'être comptés parmi les Hongrois.
Ces funestes aveuglements devaient tourner au profit
de l'Autriche. Les Roumains, si scrupuleux à se mainte
nir dans les voies légales, furent trop heureux de voir
leurs oppresseurs aux prises avec l'autorité souveraine.
Leur cause se confondait avec celle de l'Empereur. Après
les épreuves d'une longue patience, la fortune leur offrait
l'occasion de se venger, et en même temps l'espoir de
conquérir leur nationalité à l'ombre du drapeau impérial.
C'est ainsi que le fol orgueil des Magyars devint pour
les peuples une source de confusions déplorables et de
sanglants malentendus; pour Vienne, une ancre de
salut.
CHAPITRE XIII.

Mouvements en Moldavie. — Michel Siourdza. — Troubles et exé


cutions à Jassy. — Le commissaire russe Duhamel. — Mouvement
de Bucharest. — Camp d'Islaz. — Principaux chefs du mouve
ment. — Démission de Bibesco. — Gouvernement provisoire. —
Révolte d'Odobesco. —Arrestation du gouvernement provisoire. —
Soulèvement du peuple. —Rétablissement du gouvernement pro
visoire. — Discussions intérieures. — Fuite du gouvernement
provisoire. — Caïmacamie. — Nouveau soulèvement du peuple.
— Retour du gouvernement provisoire.

Le caractère le plus remarquable des mouvements de


1848 aux bords du Danube, de la Theiss, de la Drave et
de la Save, c'est leur spontanéité et en même temps leur
identité. Tous les peuples annexés à l'empire d'Autriche,
furent debout à la fois; les Roumains annexés à l'empire
turc se levèrent au même instant. On eût dit qu'ils obéis
saient à une pensée commune, à un mot d'ordre général;
et, par une coïncidence si frappante qu'elle ressemblait
à un accord , ni les uns ni les autres ne se soulevaient
contre la puissance suzeraine , mais contre des étrangers
ennemis de cette puissance. Les Slaves combattirent les
Magyars sous le drapeau de l'Autriche ; les Roumains
opposèrent aux Russes l'étendard ottoman.
Depuis deux ans , en Moldavie , se manifestaient les
symptômes d'une vivo irritation ; les boyars se plai
gnaient hautement de l'administration de Michel Stourdza;
les paysans accusaient la tyrannie des boyars. Les ter
ribles scènes de la Gallicie se racontaient dans les cam
pagnes : dangereux enseignements pour des hommes au
désespoir !
Nommé hospodar, en 1834 , par le général Kisseleff,
Michel Stourdza , s'était signalé par une grande habileté
de conduite. Opposant aux hostilités des Phanariotes les
votes de l'Assemblée, gouvernant l'Assemblée à l'aide du
consul russe, réservant à celui-ci assez d'influence pour
ne pas l'irriter, ne lui en laissant pas assez pour en êtrs
effacé, il avait su, jeune encore, tirer parti du système de
bascule, comme un vieux ministre constitutionnel. Mais
en même temps, li se compromettait aux yeux de tous par
son âpreté fiscale et ses dilapidations effrénées. Infidèle
au vieil adage phanariote : « Plumer la poule sans la faire
crier, » il dépouilla les contribuables sans compassion et
sans pudeur. Les boyars eux-mêmes furent révoltés de ses
brutales exactions : sur une plainte adressée par eux à
St-Pétersbourg, Ruckmann reçut mission d'aller à Jassy
demander compte au prince de ses malversations. Michel
Stourdza fut obligé de remettre entre les mains du con
sul une somme de cinq cent mille franes , qu'il venait
de distraire des caisses de l'Etat. Le sacrifice était mé
diocre pour un aussi grand concussionnaire , mais ce qui
suffisait à Ruckmann, c'était de faire acte d'autorité.
Stourdza cependant se garda bien de conserver ran
cune à la Russie : elle lui servait d'appui dans ses dé
mêlés avec les boyars et avec Constantinople. Plus éner
gique que Ghika , il cédait moins à la cour protectrice,
et se maintenait en faveur; moins étourdi que Bibesco,
— 386 —
il pillait autant que lui, mais ne laissait pas piller les au
tres. Sa fortune personnelle est aujourd'hui de quarante
millions.
Cependant, la révolution du 24 février i848 avait eu
à Jassy le même retentissement qu'à Bucharest ; et si elle
n'y réveilla pas autant d'espérances, elle y souleva plus de
craintes. Les boyars crurent entendre sonner pour les
paysans l'heure de la vengeance. Les fantômes de la
Gallicie se présentaient à eux dans leur appareil san
glant. Les propriétaires couraient les uns chez les au
tres , se communiquaient leurs alarmes , et tous conve
naient qu'il fallait transiger, pendant qu'il en était temps
encore. (1) Bientôt on apprit dans toute la Moldavie que
les propriétaires devaient se réunir à Jassy, pour débat
tre les changements à introduire dans la loi du travail
des paysans. De tous les côtés on accourut dans la ca
pitale, et, le 15 mars, plus de deux mille propriétaires se
réunirent dans l'hôtel de Begensbourg ; le chef de la
police Prunco et le ministre de l'intérieur Stefanica
Catardji assistaient à la séance.
Après une courte délibération , on signa une adresse
au prince , contenant une esquisse de constitution , et la
demande de quelques changements insignifiants dans
les redevances des paysans. Les propositions les plus
démocratiques contenues dans la constitution étaient des
articles sur la responsabilité des ministres , et sur la pu
nition des fonctionnaires prévaricateurs. Le prince ré-

(1) Dernière occupation des Prqiripnuiés danubiennes , par G.


Chaînai, p, 88,
— 887 —
pondit gracieusement à la députation , et promit de
prendre ces demandes en considération.
Stourdza cependant, ne voyait pas sans alarmes cette
initiative prise par les boyars, et quoiqu'ils eussent obéi
à un sentiment de crainte plutôt que de justice , il s'i
maginait voir une menace de révolution. 11 espérait donc
trouver l'occasion de les épouvanter à son tour, et de
les éloigner pour longtemps de toute idée de réforme.
D'un autre côté , les agents moscovites cherchaient à
exciter des troubles. Il était important pour la Russie
d'avoir un prétexte d'intervenir. L'Europe occidentale ,
les yeux fixés sur Paris et sur Vienne , n'avait guère le
loisir de s'occuper des principautés Danubiennes ; le
moment était donc venu pour la Russie de s'y glisser à
la faveur de quelques mouvements intérieurs.
Les éléments d'agitation ne faisaient pas défaut. La
générosité des boyars n'avait eu pour mobile que la peur.
Mais au milieu d'eux , dans le sein même de leurs fa
milles , les jeunes gens , inspirés par de plus nobles sen
timents , songeaient à l'indépendance de la patrie , et
méditaient le renversement d'un prince livré à la Russie
et chargé de la haine publique. Ils s'étaient mis en com
munication avec les Roumains de la Bucovine , et dans
leurs ardentes aspirations , ils rêvaient la réunion de
toutes les populations latines comprises dans les limites
de l'ancienne Dacie. Mais rien n'était préparé pour une
si grande entreprise ; tous les moyens d'action man
quaient ; et les agents russes étaient au milieu d'eux ,
poussant aux extrêmes et encourageant les témérités.
Stourdza, de son côté, mis au courant des complots, ne
se souciait guère d'être sauvé par une intervention du
protecteur. Son dévouement à la Russie était affaire de
calcul plutôt que de sentiment ; et il mesurait les périls
d'un patronage armé. Il voulut donc agir par lui-même,
et arrêter par de promptes mesures les progrès de la
conspiration.
Sachant que les jeunes gens se réunissaient dans la
maison Maurocordato , près de la promenade de Copo ,
il leur envoya, dans la journée du 28 mars, ses deux fils
pour les exhorter à renoncer à toute mesure de violence,
et à venir plutôt conférer avec lui sur les intérêts du
pays. Confiants dans ces pacifiques ouvertures , les
jeunes gens au nombre d'une vingtaine , consentent à
se rendre auprès du hospodar, lorsque des soldats apos-
tés dans la cour, se précipitent sur eux, les garrottent
et les traînent en prison. Cet infâme guet-à-pens, excita
dans la ville de formidables ressentiments. Les victimes
appartenaient aux premières familles de la Moldavie.
Mais Stourdza ne laissa pas aux colères le temps de se
prononcer. Dans la nuit même , il fit cerner et envahir
par ses soldats les maisons des principaux patriotes. La
plupart , surpris dans le sommeil , passèrent du lit à la
prison, quelques-uns résistèrent et furent fusillés à
bout portant. Les arrestations se poursuivirent le len
demain et les jours suivants ; les exils , les déportations
se multiplièrent, et une terreur profonde régna dans le
pays. Michel Stourdza se vantait tout haut d'avoir écrasé
Khydre révolutionnaire , et se félicitait tout bas de l'a
voir fait sans le secours des baïonnettes russes.
Ses assassinats nocturnes restèrent alors impunis.
Mais il en subit aujourd'hui le ehâtiment moral. Plu
sieurs jeunes moldaves ayant juré de venger sur lui les
— 389 —
mânes de leurs frères, font partout marcher avec lui l'é
pouvante. Retiré à Paris, après l'entrée des Russes à
Jassy, en 1848, il obtint du préfet de police l'autori
sation de se faire accompagner d'un chasseur armé, tant
il redoutait de trop justes vengeances.
Ajoutons qu'en prudent diplomate, il ménage encore
le czar, dont l'influence reste toujours puissante en
Moldavie. Peu soucieux d'habiter un pays en guerre
avec la Russie, Michel Stourdza s'est empressé de fuir
Paris dès le début des hostilités, et s'en est allé ensevelir
ses terreurs à Baden-Baden.
Revenons à ses triomphes de 1848. Il avait espéré par
un brusque coup de main échapper à l'appui de l'auguste
protecteur. Aucune armée, en effet, ne se présenta;
mais on vit paraître au lendemain des exécutions un
commissaire russe, le général Duhamel, agent aposlé
d'avance sur la frontière par la merveilleuse prévoyance
de Saint-Pétersbourg.
Duhamel parla aussitôt en maître, déclamant en termes
emphatiques contre l'esprit révolutionnaire, et menaçant
en même temps Stourdza d'ouvrir une enquête sur les
actes illégaux qui avaient excité le soulèvement des Mol
daves.
Cependant, à vrai dire, il jugeait qu'il n'avait plus
rien à faire à Jassy, les rapides mouvements de Stourdza
ayant déconcerté tous les projets d'intervention armée.
Il tourna donc ses regards vers Bucharest. Là, de plus
sérieuses agitations ouvraient une plus vaste carrière aux
intrigues, et un prince sans résolution offrait de meil
leures chances à l'action protectrice. Il faut avouer d'ail
leurs qu'en ce moment Ru«harest méritait par son atti
— 390 —
tude de causer quelques soucis à Saint-Pétersbourg. Les
sentiments qui l'agitaient avaient une autre portée que
les manifestations d'Iassy. 11 ne s'agissait plus d'une
vaine conspiration contre le hospodar, d'un changement
de personnes qui aurait laissé subsister tous les vieux
abus. Des pensées plus graves avaient créé un parti
vraiment national, dont l'objet principal était de déli
vrer le pays de l'influence étrangère. C'était la Rus
sie qui maintenait la m ion dans l'abaissement et l'anar
chie ; c'était la Russie qui faisait obstacle à tout progrès
sérieux, à toute idée généreuse, à tout esprit de liberté;
c'était de la Russie qu'il fallait s'affranchir.
Aux idées d'indépendance nationale se mêlaient aussi
des projets de réforme intérieure, l'égalité civile et poli
tique, l'amélioration du sort des paysans, le redressement
des abus de l'administration, etc. C'était encore combattre
la Russie ; car elle seule avait intérêt à ce que la corruption
régnât dans le gouvernement, et le désordre dans les lois.
Pour se préserver des embûches et des téméraires ex
cès, le parti national n'entendait rien affaiblir des liens
qui l'unissaient à la Porte comme à une puissance suze
raine. Jaloux de se maintenir dans les termes de la plus
scrupuleuse légalité, il offrait à la Turquie de la défendre
contre un ambitieux rival, lui demandant seulement de
s'associer aux Roumains dans la défense de ses propres
droits, et de se rallier énergiquement à une cause qui était
la sienne.
Les chefs du parti national, le<? guides du mouvement,
représentaient les divers éléments de la société, boyars,
militaires, écrivains et prêtres; mais il y avait entre eux
— 391 —
des contrastes qui amenèrent plus tard de graves dissen
timents.
Les quatre frères Golesci, descendants des vieilles
races de la boyarie indigène, apportaient aux patriotes
l'autorité de leur nom et les souvenirs vénérés de leur
père, Constantin Golesco, noble complice de Vladimircsco,
et premier protecteur d'Héliade. Une grande famille de
boyars, restée pure de toute tache, à l'abri même du
soupçon, donnait une force morale au parti roumain, et
se fortifiait en même temps par lui.
Les quatre frères unis par une communauté de senti
ments et d'opinions, s'étaient adjoint leur cousin Alexan
dre Golesco, et tous, sans même se concerter, avaient
cédé le premier rôle à leur aîné, Nicolas Golesco. Il le
prit avec modestie, et le remplit avec loyauté.
Deux chefs militaires appuyaient de leur influence la
cause nationale, Christian Tell et Georges Maghiero.
Tell, major de la milice, d'un esprit calme et réfléchi,
semblait donner au mouvement la sanction de la disci
pline ; on le savait incapable de rien faire à l'aventure,
et ses résolutions inspiraient d'autant plus de confiance
qu'elles étaient plus lentes à se prononcer.
Pour se faire une idée de Georges Maghiero, il fau
drait remonter aux temps fabuleux de la Grèce antique,
alors que Thésée et Pirithoûs parcouraient les campagnes
et les forêts , pour y combattre le brigandage et assurer
aux populations un commencementde sécurité. Né dans la
petite Valaquie, il s'était livré dès son enfance aux exer
cices périlleux de la chasse. Sur les bords torrentueux
de l'01to,dans les escarpements abruptes des Karpathes,
il avait eu à lutter plus d'une fois contre les dents et les
— 392 —
griffes des ours, et cette formidable gymnastique lui avait
donné une vigueur et une agilité qui l'avaient préparé à de
plus sérieux combats. Sous le règne des Phanariotes, une
imprévoyante administration n'avait aucun souci de la sé
curité des campagnes; les paysans accablés d'un travail
qui ne leur rapportait rien, cherchaient dans le brigan
dage des ressources et des occasions de vengeance, et
souvent des bandes d'Albanais déserteurs ou d'aventuriers
cruels se joignaient à eux sans avoir les mêmes excuses.
Aucune route n'était sûre; tout fermier isolé avait à re
douter le massacre et l'incendie. Maghiero résolut de
purger son pays des brigands qui l'infestaient. Il avait
toutes les qualités extérieures qui assurent l'autorité sur
les masses, une taille élevée, une belle figure, une force
éprouvée , et l'audace qui inspire la confiance. A son pre
mier appel, il trouva des compagnons prêts à le suivre, et il
commença contre les bandes armées une guerre d'exter
mination. Connaissant depuis longtemps tous les détours
des Karpathes, il attaquait les brigands dans leurs retrai
tes, les poursuivait de rocher en rocher, et revenait
vainqueur de toutes ses expéditions. Partout où l'on
signalait l'apparition d'une troupe de bandits, soit dans
la plaine, soit dans la montagne, il se mettait à ses
trousses, et dans d'obscures retraites se livraient de
furieux combats, dignes d'un plus vaste théâtre; car
souvent, parmi les bandits, se rencontraient des hom
mes de cœur, qui avaient pour eux les excuses du dé
sespoir.
Bientôt la reconnaissance publique fit à Maghiero une
grande réputation. Sa police militaire avait rendu la
tranquillité aux campagnes de la petite Valaquie. En
— 393 —
touré de compagnons dévoués , Maghiero était pour les
cultivateurs le plus respecté des magistrats.
A l'insurrection de Vladimiresco , les patriotes comp
tèrent d'abord sur Maghiero. Mais il avait voué aux. Turcs
une haine implacable, comme aux auteurs de tous les
maux de la patrie , et Vladimiresco proclamant la suze
raineté ottomane , s'avançait environné de Turcs. Ma
ghiero refusa de marcher avec de pareils compagnons.
Les mêmes sentiments de haine le poussèrent sous
les drapeaux russes en 1828. Pour avoir occasion de
combattre les Turcs, il alla, suivi de sa troupe de pan-
dours , prendre rang dans la division du général Geis-
mar ; mais il ne se mêla pas aux soldats russes, et ne
voulut recevoir d'ordres que du général en chef directe
ment. Comme les chevaliers du moyen-âge , suivis de
leurs vassaux, il avait sa bannière à part et sa discipline
spéciale. Souvent, sans aucun ordre, il allait avec sa
troupe enlever une redoute ou une forteresse , et mé
nageait à Geismar des surprises bien accueillies ; sou
vent il refusait de suivre les plans du général en chef, et
menait à fin ses entreprises suivant sa stratégie parti
culière.
On tolérait ses écarts à cause de ses bons services.
Faisant aux Turcs une guerre impitoyable , il ne leur
laissait ni trêve ni repos , et les troublait tellement par
ses coups audacieux, que son nom devint un épouvantail
dans le camp musulman. En le voyant se jeter au plus
épais de leurs bataillons , les traverser et retourner sur
ses pas au milieu d'une grêle de balles, les Turcs remplis
d'une crainte superstitieuse le croyaient protégé par une
main invisible. Ceux qui esaient se mesurer avec lui ,
— 394 —
faisaient graver sur leurs sabres des versets du Koran ,
ou mettaient dans leurs fusils des balles d'or et d'argent,
propres à détruire le charme du sortilège.
Après ces précautions prises , quelques fanatiques le
provoquèrent dans des combats singuliers, dont toujours
il sortit vainqueur. Au combat de Bailesci , il prit , avec
les siens , le trésor de l'armée turque, et appela en duel
un officier russe qui voulait lui disputer cette capture.
Cependant malgré les exploits de Maghiero , beaucoup
d'officiers russes voyaient en lui un allié incommode :
ses allures indépendantes blessaient leur orgueil. Ces
mauvais sentiments étaient entretenus par un nommé
Salomon , capitaine d'un autre corps de volontaires rou
mains. A force de bassesses et de flatteries , Salomon
parvint à se faire donner le commandement général de
tous les volontaires. Mais Maghiero refusa hautement de
le reconnaître comme chef, et fit désormais la guerre
pour son propre compte.
L'éloignement que lui inspirait Salomon empêcha éga
lement Maghiero d'entrer dans l'armée régulière natio
nale, lorsque la paix se fit. Il était convaincu qu'avec un
tel officier , les soldats roumains ne pouvaient être initiés
qu'à de mauvais exemples.
Depuis 1830, Maghiero a été appelé aux fonctions de
juge de paix , de président de tribunal , et en 1848 , il
fut nommé par Bibesco Ispravnick ou préfet du district
de Romanati. C'est dans cette situation que vinrent le
surprendre les évènements de 1848.
Nous avons déjà parlé d'Héliade. Son influence en
1848 fut considérable. Héliadc est un homme à part
dans le monde valaque , non-seulement par l'étendue de
— 395 —
son intelligence, mais aussi par la singularité de sa phy
sionomie extérieure. Il n'a rien du beau type italien qui
caractérise les Valaques. Une taille courte et ramassée ,
une figure carrée , une grande bouche , des pommettes
saillantes, lui donnent l'aspect d'un Tartare. Il semble
rait qu'il fallut un type véritablement plébéien pour si
gnaler l'apôtre des serfs de la glèbe. Mais un œil vif et
intelligent annonce, chez lui, la vigueur de la pensée ,
en même temps que des traits mobiles et animés révè
lent les fécondités d'une active imagination.
Les jugements les plus divers ont été portés sur Hé-
liade. Les uns le dénigrent avec violence , les autres
l'exaltent outre mesure , et l'historien impartial a peine
à se prononcer aujnilieu de ces contradictions. Une
chose cependant est certaine, c'est que les colères, comme
les admirations, sont une marque d'importance pour
celui qui en est l'objet : un homme n'est pas d'une étoffe
ordinaire, lorsqu'il excite en même temps l'enthousiasme
et la haine.
Pour nous , étranger aux passions et aux rivalités
d'un monde éloigné , nous avons pu étudier sérieuse
ment cette physionomie originale, sans parti pris , sans
entraînement comme sans prévention , écoutant avec
autant de complaisance les accusations que les éloges ,
et prenant ensuite les faits comme contrôles des ressenti
ments injustes, ou des aveugles sympathies.
Les admirations pour Héliade s'expliquent facilement;
les services éminents rendus par lui à la cause nationale
ne sont contestés par aucun même de ses détracteurs.
Reste à rendre compte des hostilités , à en chercher
les causes , à en apprécier la valeur.
— 3U(5 —
Les causes sont diverses ; les unes sont indépendantes
d'Héliade, les autres viennent de lui. Les premières tien
nent à la situation exceptionnelle où il se trouve parmi
les hommes qui font cause commune avec lui ; les autres
à des défauts de caractère et à des maladresses person
nelles.
Héliade ne doit à ses ayeux ni richesse, ni importance.
Il est fils de ses œuvres ; grandi par le travail, il s'est fait
un rang par ses écrits et par son intelligence. C'était en
Valaquie quelque chose de nouveau. On y rencontre ce
pendant bon nombre de parvenus ; mais des parvenus ri
ches, et qui doivent leurs richesses soit aux concussions,
soit aux asservissements. Ceux-là sont bien accueillis et
marchent la tête haute. Mais un homme parvenu par les
lettres ! un homme qui vit de sa plume ! On en cherche
rait vainement un second exemple ; et ce qui partout
ailleurs serait un mérite , devient en Valaquie un chef
d'accusation. Le prince Jean Chika croit écraser Héliade
par ces terribles mots : «11 était le seul homme vivant
des lettres! » (1) N'oublions pas que Jean Ghika figure
parmi les insurgés de 1848, et qu'il affiche des pré
tentions de réformateur. Admirons les naïves animosités
du prince écrivain , qui serait fort empêché, sans doute,
de vivre de ses écrits. « Chose remarquable , dii-il , Hé
liade, quoique dénué d'idées et de talent, finit par acqué
rir une popularité immense. » (2) Pour nous , nous es
timons qu'il faut plus que du talent, pour acquérir sans
talent une popularité immense. Voilà cependant le se-

(1) Dernière occupation des Principautés danubiennes, p. 76.


(2) IM.
cret de bien des ressentiments : Héliade est un plébéien,
faisant cause commune avec des gens qui se croient pa
triciens , disposés , par conséquent , à ne lui rien par
donner ; fort indulgents entre eux , niais très-sévères
pour lui. Le boyar peut avoir des défauts ; l'homme de
lettres n'a que des vices.
Héliade est donc, parmi les hommes qui l'entourent ,
une espèce d'anomalie. Il fait exception encore par un
autre côté. Ceux qui combattent avec lui pour la cause
nationale, le font avec les facilités et les loisirs qu'assu
rent des richesses acquises. Héliade est obligé de travail
ler pour le pain quotidien ; père de famille, il doit se par
tager entre les enfants et la patrie; aux combats du de
hors se mêlent les difficultés intérieures , et dans cette
double lutte, on porte nécessairement atteinte soit aux
intérêts privés, soit aux intérêts publics, souvent même
à tous deux. C'est là le secret de bien des faiblesses non-
seulement chez Héliade, mais chez d'autres. Il est per
mis, sans doute, à un père de famille sans patrimoine
de s'abstenir des luttes publiques; mais s'il s'y mêle avec
ardeur , surtout aux premiers rangs, il entreprend une
tâche qui est la plus rude épreuve du courage et de la
vertu. Le plus vigoureux athlète des temps modernes ,
O'Connell , fut obligé, pour continuer sa carrière politi
que , d'accepter une subvention populaire. Héliade ,
tourmenté par les besoins domestiques , avec le tenta
teur à sa porte , sous la forme d'un hospodar ou d'un
consul russe, était, plus que ses compagnons, exposé à
des défaillances. Cela n'est pas une excuse , mais une
explication. Car pour juger un homme avec impartia
lité, il faut avant tout étudier sa condition sociale.
— 398 —
Quant au caractère personnel d'Héliade , il offre à la
critique quelques sujets de blâme. Puissant et audacieux
dans la polémique, il est dans l'action faible et irrésolu ;
avec le courage enthousiaste du tribun , il manque du
courage vulgaire du soldat. Voilà du moins ce que di
sent ses accusateurs. Nous devons ajouter que parmi les
hommes qui l'ont environné , aucun , à l'exception de
Maghiero , n'a de titres militaires suffisants pour faire
autorité en pareille matière.
Ce que nous aurions voulu ne pas rencontrer chez
Iléliade , c'est l'esprit de dénigrement et de méfiance
envers les hommes qui marchaient avec lui sous la même
bannière politique. Sans doute, il lui est permis , avec
son intelligence, dejuger les hoyars selon leurs mérites.
Mais c'est pécher contre la justice, que de ne pas rendre
hommage à de nobles exceptions. Intolérant et soupçon
neux, il formule avec légèreté les plus graves accusations.
Nous savons trop combien, dans, les révolutions, il se
présente de méthodes diverses et de prétentions con
traires. Avec Iléliade , tous ceux qui ne pensent pas
comme lui, ou n'agissent pas avec lui, sont accusés de
trahison; quand on ne suit pas sa voie , on est complice
de la Russie : il semble qu'il n'y ait pas de milieu
entre Héliade et le czar. De là des jugements téméraires
ou de provoquantes insinuations. Ses écrits ont un ca
ractère dénonciateur, une physionomie de réquisitoire;
et comme il est le seul qui ait raconté les événements de
1848, il abuse de sa plume , pour accuser les hommes
et dénaturer les intentions. Il est vrai que, sous ce rap
port, ses adversaires ne le ménagent guère, et ne se
font pas faute envers lui d'épithètes méprisantes. Mais
— 899 —
nous aurions voulu voir Héliade donner l'exemple de la
réserve et du bon goût. Trop souvent, l'émigration ne
produit pas autre chose que des échanges d'injures
entre les exilés. Personne ne veut avoir la charge des
fautes ou des mécomptes.
Si maintenant, après les appréciations morales , nous
entrons dans le domaine des faits, nous sommes obligé
de reconnaître que les services rendus par Héliade à la
cause nationale, dépassent de beaucoup les mécomptes
qu'ont pu amener un caractère incertain et une énergie
intermittente. Avec les imperfections de notre nature, il
est téméraire d'exiger qu'un homme soit complet. La
seule base d'un sage jugement est la balance entre le bien
et le mal accomplis.

Ace compte, nons tenons qu'Héliade a droit, entre tous,


à la reconnaissance publique. Dès sa jeunesse, champion
des plus ardents parmi les régénérateurs de la langue
nationale, voué au culte et à l'enseignement de l'antique
parole, il mit en poussière les traditions du phanar, et
mérita d'être distingué par Constantin Golesco, homme
honnête parmi les boyars. La lutte fut longue, et finit
par de pacifiques triomphes. La part qu'y eut Héliade
ne fut pas des moindres.
Mais, c'est vers 1830 que commencent les grandes luttes.
Après de cruelles déceptions , les périls du protectorat
rnsse lui étaient révélés dans toute leur étendue. Com
battre le protectorat, fut désormais l'unique souci d'Hé-
liade ; signaler à tous les menaces d'une incorporation, et
préparer les cœurs à d'énergiques résistances, telle devint
sa mission. Toutes les ressources d'un remarquable talent
furent mises en œuvre; toutes les formes variées de la
littérature, orles, fables, dissertations, et enfin les forces
actives de la presse. Le Courrier roumain devint entre
les mains d'Héliade un organe important, qui fit re
tentir au loin la question nationale. On peut affirmer
qu'Héliade, le premier, créa en Valaquie une opinion
publique. Jusqu'à lui, il y avait eu des dissentiments de
boyars, des querelles d'ambitieux, dont le bruit ne
dépassait pas les limites de Bucharest. Les écrits du
poète journaliste firent pénétrer dans toutes les classes
la pensée politique ; les étudiants des écoles, les négo
ciants des villes, les cultivateurs des campagnes se ré
veillèrent aux accents d'une voix infatigable : Héliade
acquit cette immense popularité qui fait l'étonnement de
Jean Ghika. Le nom d'Héliade devint un drapeau, et sous
ce drapeau, la nation prit conscience d'elle-même.
Voilà ce qu'on ne saurait méconnaître, voilà ce que
l'histoire est contrainte de raconter. Quand même elle
reconnaîtrait les faiblesses de l'homme privé, elle avoue
l'action puissante de l'homme politique. En admettant
qu'Héliade se trouble dans de vulgaires périls, il n'en
faut pas moins admettre que toute sa vie a été, depuis
vingt ans, un long acte de courage, dans un combat opi
niâtre contre les besoins de la vie et contre le czar , qui
aurait richement suppléé à ces besoins, si Héliade avait
tendu la main. 11 ne faut pas, sans doute , lui faire un
mérite de ne s'être pas laissé corrompre, quoique ce
soit un mérite rare en ce pays. Mais il faut lui savoir gré
d'avoir aflronté avec une incroyable énergie le redoutable
autocrate, d'avoir saisi corps à corps le colosse de Saint-
Pétersbourg, d'avoir pris le premier rang dans une lutte
— 401 —
qui pouvait tous les jours le conduire à l'exil et à la mi
sère. C'est un genre de courage qui n'appartient pas à
tout le monde.
Au surplus, nous le répétons, nous ne voulons juger
Héliade que par les faits. Or, en 1848, quand se prépa
rait le mouvement insurrectionnel, Maghiero et Tell ne
consentaient à s'y associer qu'à condition d'y voir Hé
liade ; les étudiants avant d'y participer, prirent avis d'Hé-
liade ; les frères Golesci pensèrent qu'on ne pouvait se
passer d'Héliade. Qu' est-il besoin de chercher d'autres
témoignages?
Il est vrai que les mêmes hommes l'accusent aujour
d'hui. Que s'est-il passé depuis? Des malentendus, selon
nous, bien plus que des faits graves. C'est ce que nous
aurons à voir plus loin. Toujours est-il qu'en 1848, Hé
liade fut l'âme de la révolution. A-t-il changé plus tard ?
C'est ce que rien ne prouve. Il l'aurait fait, qu'il serait
comme tant d'autres dont la carrière s'est interrompue
avant que ne vienne la mort ; leurs dernières défaillances
peuvent jeter un voile sur leurs premiers services, mais
sans rien ôter à l'utilité réelle des actes accomplis.
Il nous reste à parler des prêtres de villages, qui furent
dans l'insurrection les guides du paysan , comme ils
avaient été, dans les mauvais jours, les compagnons de
ses souffrances. Leur influence respectée contribua beau
coup à généraliser le mouvement, ainsi qu'à le discipli
ner. Car les paysans, en cette occasion, firent preuve
d'un esprit d'ordre et de douceur qui se rencontre rare
ment dans les insurrections soudaines.
Parmi les popes villageois qui, à cette époque, élevè
rent la voix au nom de la patrie, le plus renommé fut
26
— 402 —
Jean Chapca. Curé de Celeïu, dans le district de Roma-
nati, il labourait la terre à coté de ses fils spirituels, et
faisait le commerce des grains, partageant avec le pauvre
et le voyageur les bénéfices de son industrie. Aucun
étranger ne passait par Celeïu sans aller voir le pope
Chapca , qui l'accueillait avec tous les empressements
d'une hospitalité primitive. Un cœur droit et un bon sens
naturel lui dictaient des enseignements qui profitaient
aux paysans comme de modestes oracles. Il se faisait
aussi le défenseur des intérêts matériels des cultivateurs,
les instruisant de leurs droits en même temps que de
leurs devoirs, et les éclairant sur les lois, afin qu'ils ne
devinssent pas victimes des intendants et des fermiers.
Il était l'épouvantail des fonctionnaires avides, dont il
dévoilait hautement les spoliations, dont il combattait les
violences. Non moins ennemi des abus ecclésiastiques,
il fit abolir, dans son arrondissement, une foule de cou
tumes oppressives, et fit renoncer les laboureurs à d'an
ciennes superstitions qui les enlevaient au travail. Aussi
la réputation de Chapca s'étendait-elle au delà de son
district, et, dans toute la petite Valaquie, on ne parlait
que du bon prêtre de Celeïu. Chapca, aujourd'hui pros
crit, fut, en 1848, exilé au mont Athos.
Parmi les meneurs de la révolution, il y avait aussi
un homme de souche dynastique. Le prince Jean Ghika,
boyar éclairé , comprenait que les idées libérales de
l'Europe se faisaient jour sur les bords du Danube , et
qu'il était temps, pour la Moldo-Valaquie, de sortir des
vieilles traditions orientales qui perpétuaient son abais
sement. Prêchant de hardies réformes, il s'était haute
ment associé au parti national, plus ardent peut-être
— 408 —
que ne le comportaient ses antécédents , et déguisant
mal des ressentiments personnels. Car on ne pouvait
oublier que Bibesco avait supplanté un Ghika.
A tous ces éléments insurrectionnels venait se joindre
un élément révolutionnaire, pouvant paraître trop vigou
reux pour le tempérament du pays, et trahissant, plus qu'il
ne l'aurait fallu, une importation exotique. De jeunes
Roumains élevés à Paris, nourris des traditions démocra
tiques de la France, témoins d'une victoire populaire qui
avait en quelques heures renversé une monarchie, voulaient
appliquer à Bucharest les méthodes françaises. Parmi les
plus ardents étaient les deux frères Démétriuset JeanBra-
tiano, desquels il est permis de penser qu'ils avaient le tort
d'être par trop Parisiens. Dans la même voie, auprès d'eux,
marchait Rosetti. Ils consentaient cependant, aveclléliade
et les Golesci, à prendre pour programme du mouvement
la suzeraineté ottomane, en opposition au protectorat
moscovite. Mais, pour ces derniers, la réalisation de ce pro
gramme était le but sérieux et définitif de leurs efforts ;
pour les premiers, ce n'était qu'un moyen d'arriver
plus loin. Les uns faisaient de la politique locale, moins
hardie dans ses conceptions, mais plus faite pour réus
sir; les autres faisaient de la politique générale, plus
large dans ses développements, mais plus périlleuse dans
l'exécution, lléliade et ses amis restaient dans la ques
tion roumaine ; Bratiano et Rosetti s'aventuraient dans
les questions démocratiques de l'Occident. Il se produisit
nécessairement de graves désaccords, suivis de réactions
mutuelles qui augmentaient les ressentiments. Les im
prudences des jeunes gens rendaient Héliadc plus cir
conspect ; les prudences d'Héliade poussaient les jeunes
— 4(k —
gens aux témérités. Ajoutons que la Russie trouvant son
compte aux exagérations, les excitait sous main, afin
qu'il en sortit des troubles ou au moins des dissentiments.
Telle était la situation générale, lorsqu'on apprit à
Bucharest la tentative avortée de la Moldavie. Bibesco
épouvanté jusque-là par l'agitation qu'il voyait autour de
lui, reprit courage au récit des exploits de Stourdza, et
se promit de les imiter. Voulant s'appuyer d'abord sur le
commissaire russe, il envoya son ministre de l'intérieur,
Villara, auprès de Duhamel, et en obtint des assurances
de protection.
Cependant Héliade et Maghiero, la tête et le bras du
mouvement national, ne méditaient pas le renversement
de Bibesco. Voulant rester fidèles à la légalité, ils espé
raient l'amener à prendre la direction de la réforme, sous
la tutelle de la Porte et de l'Europe. Illusion naïve ! dont ils
ne tardèrent pas à être détrompés. Les promesses de Duha
mel avaient rendu à Bibesco toute son arrogance ; il s'em -
portait hautement contre le parti national, déclarant que
la Russie seule pouvait mettre les deux pays sur le che
min du bien-être, et plus tard , de l'indépendance. (1)
Bientôt le commissaire russe se montra dans Bucha
rest, affectant des airs de colère et de mépris. Le mé
tropolitain et le corps des boyars étant allés le visiter, il
les reçut en robe de chambre et le cigare à la bouche,
exprima son étonnement d'entendre murmurer contre le
gouvernement, et annonça qu'il venait anéantir l'esprit
révolutionnaire.
Bibesco triomphait. Mais ses joies ne furent pas de

(1) Prottclorat du Cwr,p. 32.


longue durée. Duhamel lui fit entendre que, dans l'état
de trouble où se trouvait le pays, il ne voyait pour lui
d'autre ressource que de réclamer l'intervention armée
du protecteur. Cette offre généreuse n'était pas du goût
de Bibesco; accoutumé au régime absolu, il sentait que
la présence des Russes lui ôterait tout pouvoir. Aux insi
nuations du commissaire il répondit par de vagues pro
messes, et fit à la hâte appeler Maghiero. Celui-ci reçut
mission de former un corps de pandours et de mettre au
complet le corps des dorobans, Bibesco l'assurant confi
dentiellement que les mouvements qui se faisaient de
l'autre coté des Karpathes devenaient menaçants pour la
Valaquie. Son véritable motif était d'avoir, en cas de sou
lèvement intérieur, des troupes disponibles qui pussent
l'exempter de recourir à la Russie. Placé dans une si
tuation doublement fausse, entre deux forces qui le me
naçaient, il ne voulait ni se livrer entièrement aux Russes,
ni faire des concessions au sentiment national.
Duhamel vit qu'il était joué, et il résolut de se venger
suivant les traditions de la diplomatie moscovite. Mavros,
créature éprouvée, fut chargé de monter une conspiration
contre le hospodar : elle avait pour double but d'effrayer
Bibesco, et de dérouter le parti national. Bientôt on
n'entendit parler que de complots; des bruits menaçants
circulaient, et les mécontentements s'exprimaient avec
une audace qui paraissait sûre de l'impunité. Aux agents
russes de Mavros s'étaient réunis quelques anciens hé-
tairistes d'Ibraïla. Ceux-ci réussirent par leurs exaltations
à entraîner avec eux quelques jeunes gens sincères, qui
crurent que la révolution était là où s'entendaient les
paroles les plus énergiques.
— 406 —
Tout était confusion, et le temps se passait en doulou
reux tiraillements. Héliade voulut éclairer et rallier les
esprits par ses écrits dans le Courrier roumain; Duhamel
exigea la suppression du journal ; Bibesco s'empressa
d'obéir.
La situation devenait [chaque jour plus incertaine. Bi
besco, revenu de ses terreurs, se lança dans les violen
ces ; on arrêta plusieurs patriotes ; on fit des perquisitions
domiciliaires; Duhamel demandait impérieusement l'exil
d'Héliade. Les chefs nationaux ne pouvaient plus reculer
le moment d'agir. Ils étaient d'ailleurs encouragés par
les solennelles agitations de la Transylvanie ; sur les deux
versants des Karpathes, on pouvait se tendre la main.
Une active propagande s'était faite dans les campagnes,
où les intrigues russes, ayant moins d'accès, ne pouvaient
troubler l'accord des esprits; et les paysans auxquels on
promettait une vie meilleure, attendaient avec impatience
l'heure de l'affranchissement.
L'arrivée à Bucharest d'un commissaire de la Porte,
Talaat Effendi, avait fait espérer aux patriotes qu'ils
trouveraient un appui contre Duhamel. Mais Talaat Ef
fendi se laissa, aussi facilement que ses prédécesseurs,
tromper ou effrayer. Les Roumains ne pouvaient compter
que sur eux-mêmes.
Il était dangereux cependant de tenter un mouvement
à Bucharest. Le chef de la petite armée vainque, Odo-
besco, nommé par M. de Kisselcff, était entièrement
dévoué à la Russie, et il avait sur tous ses officiers une
grande influence ; notamment sur le commandant de la
garnisonde Bucharest, Salomon, ce courtisan des Russes,
qui, en 1828, avait supplanté Moghiero. Le concours mi
— 407 —
litaire ne pouvait donc se trouver qu'au dehors. Dans
Islaz, petit port sur le Danube, la garnison, formée d'une
compagnie, était sous les ordres du capitaine Plessoiano.
Quelques patriotes firent des ouvertures à ce dernier. Il
se montra disposé à s'associer à l'œuvre nationale, pourvu
que le major Tell y prit part. Celui-ci commandait un
bataillon à Giurgevo ; il mit pour condition de son con
sentement la coopération d'Héliade. L'influence qu'avait
prise sur les négociants et les chefs des corporations le
rédacteur du Courrier roumain rendait son action néces
saire ; ses ennemis mêmes auraient trouvé dangereux de
l'écarter. Hcliade demanda pour toute condition d'être
chargé de la rédaction de la constitution nouvelle. Dé
cidé à maintenir le mouvement dans les limites de la lé
galité, il voulait éviter tout programme exagéré.
Pour ce qui concernait les plans et la direction du
mouvement, les conférences se tenaient chez les frères
Golesci. Tell venu à Bucharest y assista. Contrairement
à l'avis de la majorité qui voulait commencer le mouve
ment dans la capitale, il soutint que l'initiative devait
partir de la province et de plusieurs districts à la fois,
le contre-coup devant ensuite promptement retentir à
Bucharest. On reconnut la sagesse de son avis, et tous
finirent par s'y ranger. En conséquence, Tell, Héliade et
Stephan Golesco furent désignés pour aller dans le dis
trict de Romanati, d'où ils devaient se réunir à Ples
soiano et à sa compagnie. Nicolas Balccsco reçut mission
d'aller dans le district de Pracova où il avait des rela
tions ; Constantin Balcesco dans le district de Vulcea.
Jean Ghika demanda à être envoyé à Constantinople, pour
obtenir l'appui de la Porte, intéressée comme les Uou
- 408
mains à être délivrée du protectorat. C'était d'ailleurs
une bonne occasion pour Ghika d'arriver en silence à ses
fins personnelles. Les autres chefs nationaux devaient
rester à Bucharest, pour s'entendre avec les différents
meneurs, attendre le mouvement du dehors, et précipiter
en temps opportun celui du dedans.
Ces dispositions faites, Héliade prit prétexte des rava
ges du choléra pour envoyer sa famille en Transylvanie,
annonça hautement son propre départ, régla les comptes
des ouvriers de son imprimerie, et les congédia pour une
vacance de quarante jours, n'en conservant que deux,
qui étaient initiés au mouvement, pour imprimer avec
eux une proclamation au peuple et le projet de constitu
tion. Deux mille exemplaires furent promptement tirés.
Héliade en confia la moitié à Mossoïu, homme sûr et
énergique, pour en faire des distributions parmi les chefs
des négociants, des corporations, du clergé et de la jeu
nesse, lui recommandant toutefois de ne mettre en circu
lation aucun exemplaire avant qu'il ne reçût des nouvelles
d'islaz. Les jeunes Maghiero, fils et neveu, et d'autres
jeunes gens élèves de l'école des cadets, furent chargés
de proclamer la constitution dans la caserne et dans les
rues, au jour qui leur serait désigné. Il leur était recom
mandé, ainsi qu'aux chefs des corporations, de répandre,
en même temps, le bruit de l'adhésion du hospodar à la
constitution, et d'inviter les masses à se rendre au palais
pour le remercier. C'était un moyen propre à faire des
cendre le peuple dans la rue, en force assez imposante
pour contenir les soldats.
Tout étant ainsi préparé, Héliade et Stephan Golesco
partirent ensemble de Bucharest le dimanche 6 juin : ils
— m —
arrivèrent dans la soirée du lendemain à Islaz. Tell les
attendait avec Plessoiano, le prêtre Chapca et Constantin
Alexandresco. Toute la journée du 8 fut consacrée à
compléter leurs dispositions. Le lieutenant Zalyc qui
commandait une compagnie à Celeïu fut invité à se réu
nir au camp d'Islaz; les frères Racolsi, stationnés à Zim-
nicea avec un corps de cavalerie, reçurent le même avis ;
Maghiero, à Caracal, fut informé de l'arrivée de ses com
pagnons ;4les habitants de plusieurs villages des environs
furent priés de venir assister le lendemain à une cérémo
nie religieuse; enfin dans la soirée, un soldat intelligent
fut envoyé à Bucharest, avec des lettres adressées aux
chefs nationaux, leur annonçant que le mouvement de
vait éclater à Islaz, le lendemain 9 juin.
Le lendemain, en effet, la place du village d'Islaz pré
sentait un spectacle inaccoutumé. Il s'y pressait de nom
breux groupes de paysans, curieux de savoir dans quel
but on les avait convoqués. Des négociants, des fermiers,
des matelots du port, se mêlaient â la multitude. D'un
côté dela place était l'administration avec ses dorobans;
de l'autre, Plessoiano avec ses soldats sous les armes et
en grande tenue; puis le cortége des nouveaux arrivants,
Tell, Stéphan Golesco, Héliade, et les deux capitaines Ra-
cotsi, le lieutenant Serrurius, entourés d'autres officiers
civils et militaires.
Au milieu de la place, sur une table, en guise d'autel,
brillait la croix et l'évangile ; vingt flambeaux allumés et
des encensoirs fumants annonçaient une solennité impo
sante. Au pied de l'autel se voyait un grand baptistaire,
rempli d'eau, placé à l'abri de deux étendards aux cou
leurs nationales.
— 410 —
Le pope Cbapca, assisté de deux autres prêtres, re
vêtus des ornements sacerdotaux, et la tête nue, était
debout devant l'autel. Sur un signe de lui, les officiants
entonnèrent le service divin. L'eau fut bénie ; les minis
tres de la religion se prosternèrent, et, à leur exemple,
tous les assistants , et les soldats mirent genou en terre,
la tête découverte (\).
Ce mélange des choses religieuses aux choses politi
ques est un des traits caractéristiques du paysan Rou
main : il puise dans l'évangile ses théories sociales, et la
voix de ses prêtres l'excite et le modère.
L'office terminé, Cbapca promena ses regards sur la
foule empressée de l'entendre, et prononça d'une voix
sonore, la prière suivante :
« Dieu de la force et de la justice ! vois ton peuple
prosterné devant ton évangile et ta croix. Il n'invoque
que ta justice; exauce et bénis sa prière. Donne la force
à son bras, et tes ennemis seront vaincus. Verse dans
son sein le courage, dans son cœur la mansuétude, et
l'ordre dans son esprit.
» Dieu de la lumière, tu dressas jadis la colonne de
feu pour conduire Moïse dans le désert. Dis, Seigneur,
que l'ange des bons conseils descende au milieu de nous,
et nous guide dans tes voies. Bénis, du haut du ciel,
nos étendards couronnés de la croix de ton fils bien-
aimé ; fais les flotter sur le chemin de l'ordre et de la
véritable gloire.
c Seigneur ! ton fils unique fut envoyé par toi en sa-

(!) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine , par J.


Iléliadc Radulesco, p. 66.
- «1 —
crifice pour le salut des hommes. Dans son amour, il
devint analhéme, pour déifier le travail du pauvre; il de
vint la proie de la mort pour donner la vie et la liberté
aux humains. Tu es le même Dieu : la victoire et la li
berté sont à toi. Sauve et délivre tout homme qui souffre,
relève et vivifie ce peuple qui se meurt pour faire vivre
ses oppresseurs. Sauve-le des abus qu'on fait naître de
ses institutions et même de ses vertus; délivre-le de l'abus
de la claca, de l'infâme iobagie, inconnue à nos pères, de
la corvée des chemins et des chaussées, de ces travaux des
Pharaons. Rends-lui le temps et l'espace dont tu dotas
l'homme; fais-le jouir du produit de son travail.
« Lève-toi, Seigneur, et fais connaître au monde que
tu es le Dieu des laborieux et de tout homme qui s'ap
proche de toi par le travail, seule prière que tu bénisses
et que tu exauces. Ton fils a promis aux opprimés la
justice, aux affamés le pain, aux désolés la consolation.
Rends à tes enfants leurs biens et leur pain, selon ta jus
tice. Car à toi est la domination et la force et la gloire,
à toi le Père, le Fils et le Saint-Esprit, dans le présent et
dans l'éternité, et dans les siècles des siècles. Amen. »
Cette louchante homélie, récitée par un prêtre vénéré,
ces leçons politiques, empruntées aux Ecritures, péné
traient profondément les âmes naïves des paysans, et
leur semblaient l'annonce du jour de la délivrance. Lors
que les officiants entonnèrent le cantique : « Seigneur,
sauve ton peuple et bénis ton patrimoine,» mille accents
se mêlèrent à leurs voix, et les canons du port répon
dirent aux chants religieux par des salves répétées.
Les deux étendards ayant été baptisés par Chapca,
Héliade en prit un, et après une chaude allocution, 1e
— 112 —
déposa entre les mains du peuple; Tell déploya l'autre,
et le confia aux soldats.
Puis, Héliade donna lecture du projet de constitution,
rédigé en 22 articles, et précédé d'une proclamation qui
on expliquait les différents paragraphes. Cette constitu
tion renfermait plusieurs principes empruntés aux insti
tutions de l'Occident : responsabilité des ministres, re
présentation nationale sur une large base d'élection,
garde nationale, liberté de la presse et de la parole. Ce
qui était, pour ainsi dire, plus local, frappait davantage
les esprits ; savoir, expulsion des Igoumènes grecs, et
restitution des monastères au clergé national, droit de
propriété assuré aux paysans, et abolition de toutes les
redevances, moyennant indemnité ; abolition de l'escla
vage des Tziganes, sauf également indemnité aux maî
tres.
Dans la question de politique extérieure, la constitu
tion maintenait la suzeraineté turque, suivant les traités
de Mircea et de Vlad V, et ordonnait la suppression du
réglement organique.
Le chef de l'État reprenait le titre deDomnu, et devait
être élu pour cinq ans, et éligible dans toutes les classes.
La proclamation, lue par Héliade, se terminait ainsi :
« Frères Roumains, respectez la propriété et les per
sonnes. Réunissez-vous, réunissez-vous en masse ; armez-
vous ; mais imitez vos frères de la Transylvanie. Voyez
comme ils se sont rassemblés par dizaines de mille sans
causer le moindre désordre. N'ayez d'autre crainte que
la crainte de Dieu, et alors vous pourrez chanter sans
rougir :
— 413 —
« Le Seigneur est avec nous ;
t Le Seigneur est avec nous, frères ; levez-vous en
son nom, et l'ange de la justice céleste écrasera tout en
nemi; il renversera le cavalier et son cheval ; les chars et
les armes de l'ennemi seront réduits en poussière , ses
projets seront dissipés comme la fumée.
« Aux armes, Roumains, aux armes du salut ! »
Les signataires de la proclamation étaient le prêtre
Chapca, Héliade, Tell, Stéphan Golescoet Plessoiano ; ils
se constituèrent en gouvernement provisoire, en s'adjoi-
gnant Maghiero ; et tous les assistants prêtèrent entre
leurs mains le serment de fidélité à la Constitution.
Maghiero était à Caracal, chef-lieu du district de Ro-
manati ; ses collègues lui expédièrent une estafette pour
l'avertir de leur succès, et pour le charger de trans
mettre sans retard, à Bucharest, une lettre adressée à
Bibesco.
Après avoir raconté les inquiétudes causées au public
par l'arrivée du commissaire russe, et signalé les projets
de complot qui se tramaient sous l'influence de Dubamel,
la lettre ajoutait :
« Les soussignés, redoutant que le mouvement ne dé
générât en anarchie, et voyant que l'opinion publique se
concentrait autour d'eux, se sont déterminés à se mettre
à la tête d'un mouvement régénérateur, dont le but est
de maintenir l'ordre et de proclamer la volonté du peu
ple...
» Au nom du peuple roumain, ils ont l'honneur de
vous communiquer la manifestation nationale et la Con
stitution qui est basée 9ur nos anciennes lois et coutu
— HA —
mes ; ils vous invitent à obéir à la voix de la patrie, et à
vous mettre à la tôle de cette grande entreprise.
« Les soussignés n'attendent que votre réponse, et,
dès qu'ils seront convaincus, par des preuves suffisantes,
de la sincérité de votre cœur, ils cesseront de gouverner,
et s'estimeront heureux de recevoir vos ordres. »
« Signé : Les membres du gouvernement
provisoire.

« Islaz, du camp de la Régénération, 0 juin 1848. •

Maghiero croyait encore que Bibesco aurait le courage


et l'habileté de se placer à la tête du mouvement ; Hc-
liade, sans avoir la même confiance, voulait le mettre en
demeure de se prononcer ; il tenait aussi à démontrer
que le mouvement de la Valaquie n'était qu'une mesure
de défense contre les embûches de la Russie.
En attendant la réponse de Bibesco, toutes les dispo
sitions furent prises, pour donner de la force et de la ré
gularité au soulèvement populaire.
Le capitaine Racotsi, qui venait de prêter serment à
la Constitution, reçut ordre d'aller rejoindre son corps
de cavalerie et de le conduire à Caracal ou à Craïova ; le
lieutenant Zalyc fut invité à venir, avec sa compagnie,
rejoindre le gouvernement provisoire par le chemin de
Caracal. Car on allait lever le camp d'islaz et se diriger
vers le chef-lieu du district de Romanati, administré par
Maghiero. On se mit effectivement en marche à dix
heures du matin, et le lendemain on rencontra Zalvc avec
sa compagnie, accompagnée de plusieurs centaines de
paysans en armes, conduits par leurs prêtres.
— 415 —
Pendant toute la journée, le gouvernement provisoire
vit grossir son escorte; l'enthousiasme gagnait toutes
les campagnes ; ceux des paysans qui n'avaient pas de
fusils, se présentaient avec des faulx et des instruments
de labourage.
Le 10 au soir, le camp fit halte à Crussov, à deux
lieues environ de Caracal, pour y passer la nuit, et an
noncer aux habitants du chef-lieu l'arrivée des membres
du gouvernement provisoire. Ceux-ci reçurent, vers dix
heures, la visite de Maghiero ; il leur donna communica
tion d'une lettre qu'il venait de recevoir du ministre de
l'Intérieur, lui annonçant la disparition subite d'Héliade
et de Stéphan Golesco, et lui enjoignant de s'assurer de
leurs personnes et de les envoyer sous bonne escorte à
Bucharest. Maghiero, commençant à se désabuser sur le
compte de Bibesco, passa la nuit à se concerter avec ses
collègues, et, à l'aube du jour, il était de retour à Ca
racal .
Le camp fut levé dans la même matinée. Partout, dans
les villages placés sur la route de Caracal, on voyait la
bannière tricolore flotter sur la tour de l'église : à la limite
de l'arrondissement de Caracal, des milliers de paysans,
avec les bannières de leur église, et le protoprêtre à leur
tète, attendaient le gouvernement provisoire. Les piètres,
ornés de leurs vêtements sacrés, portaient l'évangile et
la croix ; les enfants portaient des palmes et chantaient
des cantiques religieux ; tout le peuple criait : « Ilosan-
nah à ceux qui viennent au nom du Seigneur; » les hom
mes et les jeunes gens prenaient rang sous le drapeau
tricolore, et fortifiaient l'expédition armée.
Un peu en avant de Caracal, le président de la muni
— ne, —
cipalité, ses collègues et les notables parmi les habitants,
se présentèrent à la rencontre du gouvernement provi
soire, lui offrant le pain et le sel, symboles antiques de
bon accueil. A la barrière, Maghiero, à la tête des doro-
bans à cheval, et suivi de la foule des habitants reçut le
gouvernement avec tous les honneurs dûs au souverain,
et lui présenta ses rapports comme administrateur. La
journée se passa en fêtes ; l'accord unanime du peuple
donnait au mouvement national un caractère pacifique,
qui semblait néanmoins irrésistible. Mais dans la soirée
du 12, on pût présager des obstacles, peut-être une lutte
ouverte. Les membres du gouvernement provisoire sui
vis des soldats et des paysans, se dirigeaient vers Craïova,
lorsqu'ils furent rejoints par Maghiero à la tête de deux
cents dorobans à cheval, bien armés et bien équipés. Il
avait reçu la réponse de Bibesco. Tracée sur un petit
morceau de papier, elle était ainsi conçue : « Vous m'é-
» crivez que cinq hommes avec quatre-vingts indivi-
» dus (1) se sont soulevés dans votre district et se sont
» constitués en gouvernement provisoire.... Vous me
» demandez ce que vous devez faire. — Leur donner la
» mort. » Cette brutale réponse était assez significative.
Maghiero indigné se réunit à ses collègues pour ne con
sidérer dorénavant Bibesco que comme un enuemi : il
fut résolu de mettre en insurrection toute la petite Va-
laquie.

(t) Maghiero n'avait pas écrit qu'il y avait dans le mouvement


quatre-vingts individus ; car dès le premier moment on avait réuni
plus de quatre cents soldats et deux mille paysans. Bibesco voulait
sans doute se montrer facétieux.
— Ail —
Les premiers obstacles se rencontrèrent dans Craïova.
Jean Bibesco, frère du hospodar, était administrateur de
la ville : il employa tous les moyens de crainte et de per
suasion pour exciter les habitants contre le gouverne
ment provisoire, les exhortant même à prendre les armes
pour repousser les rebelles qui, venaient, disait-il, appor
ter le massacre et l'incendie. Le major Vladoyano, com
mandant de la garnison, dévoué à Bibesco, prenait des
dispositions militaires pour défendre l'entrée de la ville.
Mais les habitants, ne dissimulant pas leurs sympathies
pour la cause nationale, déclarèrent à l'administrateur et
au commandant que s'ils engageaient une lutte, ils de
vaient s'attendre à voir la ville entière prendre parti
contre eux. Ils se tinrent pour avertis; Jean Bibesco prit
la fuite avec quelques boy ars, et Vladoyano sortit de la ville
avec les soldats, se dirigeant vers le nord, où il était sûr
de ne pas rencontrer le camp des insurgés.
Ceux-ci avait fait halte à quelque distance de Craïova,
lorsque , vers minuit, ils reçurent avis de ce qui s'était
passé dans cette ville. Presque au même instant, un cour
rier venant de Bucharest leur transmit de plus importan
tes nouvelles. Voici ce qui s'était passé.
A la réception des lettres d'Islaz, le parti national
avait résolu d'agir suivant les instructions données à
l'avance. Le 11 juin, le neveu de Maghiero , suivi de
quelques jeunes gens, se présenta sur la place du mar
ché, porteur de la proclamation et de la Constitution que
lui avait confiée Héliade, en fit lecture à haute voix, af
firma que Bibesco y donnait son adhésion, et invita le
peuple à se rendre au palais pour remercier le prince. En
un clin-d'œil, dix mille personnes se rassemblèrent autour
27
— 418 —
de lui, et se dirigèrent avec des cris de joie vers la de
meure du hospodar. Les soldats de garde surpris par
cette soudaine irruption, et ne voyant dans la foule au
cune attitude hostile ne songèrent pas à l'arrêter ; et Bi-
besco effaré se trouva en présence d'une multitude en
thousiaste qui le chargeait de bénédictions. Un plus
courageux que lui n'aurait osé les désavouer : empressé
de se faire un mérite de ce qu'il ne pouvait plus refuser,
il signa la Constitûtion, et parut s'associer de tout cœur
au mouvement national.
Peu d'instants après, on lui soumit la liste d'un nou
veau ministère qu'il approuva également de sa signature.
Les chefs nationaux devenaient maîtres de toutes les for
ces admistrativcs ; mais par une incroyable maladresse
qu'on ne saurait expliquer, Odobesco, l'homme de M. de
Kisseleff, le représentant militaire des Russes, fut porté
au ministère de la guerre. Quelques-uns ont dit, pour se
justifier, que l'influence immense d'Odobesco sur la troupe
les obligeait d'en faire un allié. Singulière tactique,
et bien mal calculée ! on ne convertit guère un ennemi
en le rendant plus fort. C'était bien moins attirer Odobesco
au service de la révolution, que mettre la révolution à la
discrétion d'Odobesco. Comme complément à cette étran-
geté, Maghiero était appelé au ministère des finances. En
même temps qu'on livrait toutes les forces actives à un
partisan déclaré des Russes, on paralysait le bras du seul
chef insurgé connu par ses exploits militaires.
. Ces nouvelles, parvenues au camp, y refroidirent un
peu la joie produite par les succès de la révolution. Hé-
liade, prompt à soupçonner, y voyait une trahison; c'é
tait bien assez d'une maladresse. Les chefs du camp
— Md —
s'empressèrent d'envoyer dans la nuit une réponse à
Bucharest, par laquelle ils déclaraient qu'ils ne pouvaient
confier la force armée à nn homme qui ne jouissait pas
de la confiance publique; ils demandaient que le minis
tère de la guerre fut confié à Tell, et que Maghiero fut
nommé capitaine général de tous les dorobans et de
l'armée irrégulière. Ils finissaient leur lettre en exigeant
que tous les actes promulgués par le gouvernement pro
visoire, depuis le 9 juin, fussent reconnus : « Si ces con.
ditions ajoutaient-ils, sont acceptées, le pays sera tran
quille; sinon, les représentants de la nation viendront,
avec le camp, traiter aux portes de Bucharest. » Ces der
nières paroles s'adressaient moins à leurs collègues, qu'à
Bibesco, dont les engagements inspiraient une médiocre
confiance.
Les soupçons n'étaient que trop fondés. Dubamel,
voyant le mouvement national se prononcer avec un en
semble menaçant, et se fortifier parla sanction légale que
lui apportait l'acquiescement de Bibesco, ne trouva plus
d'autre ressource que la séparation du prince et du peu
ple. 11 lui importait de créer le désordre ; la régularité
d'une révolution placée sous les auspices du chef de
l'Etat, offrait trop peu de chances à l'intervention du
protectorat. 11 s'attacha donc à détourner Bibesco de ce
qu'il appelait une dangereuse complicité, le menaçant de
toute la colère du czar s'il y persistait, et lui promet
tant un prompt rétablissement, s'il voulait abandonner
momentanément un pouvoir compromis.
Bibesco était facile à effrayer, et il se sentait toujours
fort peu d'attachement pour une révolution qui l'amoin
drissait. Le M juin, il donna sa démission et se retira en
— 420 —
Transylvanie. Duhamel et Kotzebue quittèrent en même
temps la capitale, et s'arrêtèrent à Fockshani, d'où ils
pouvaient à la fois continuer leurs intrigues et commu
niquer avec les troupes russes.
La fuite du prince, laissant le pays sans direction, les
chefs de mouvement de Bucharest consacrèrent le gou
vernement provisoire avec quelques modifications. L'ar
chevêque métropolitain, Néophyte, en était président ;
les membres étaient Stéphan Golesco, Héliade, Tell, Ma-
ghiero et Scurto ; les secrétaires, A. -G. Golesco, N. Bal-
cesco, C. Rosetti, J. Bratiano. Maghiero avait été rem
placé au ministère des finances par Constantin Philip-
pesco ; mais Odobesco restait au ministère de la guerre.
La nouvelle de tous ces changements était arrivée au
camp dans la nuit du 15 juin. Les lettres d'avis exhor
taient Stéphan Golesco, Héliade, Tell et Maghiero à lais
ser la troupe en arrière, à prendre des chevaux de poste
et à se rendre le plus tôt possible dans la capitale.
Héliade n'était pas d'avis d'obéir à cette invita
tion. Ses collègues et lui avaient , à leur départ de
Craïova, adopté un programme qui lui semblait offrir
plus de chances de succès : révolutionner et rassurer en
même temps les districts par lesquels ils devaient passer,
grossir le camp par l'adjonction de volontaires, appeler
dans chaque village un prêtre et trois représentants, pour
former la base d'une assemblée constituante, qui serait
convoquée dans le camp, arriver ainsi aux portes de la
capitale avec les masses et la force armée, de manière à
imposer aux mauvaises volontés, tel était le plan qui lui
semblait le plus sage. Mais l'opinion des autres membres
l'emporta, ils renvoyèrent donc les dorobans et les
— 421 —
paysans à leurs foyers, ôtant ainsi a la révolution son
appareil populaire, et se désarmant eux-mêmes. L'expé
dition ne se composa plus que des deux compagnies de
Plessoïano et de Zalyc, du corps de cavalerie de Racotsi
et de quelques centaines de volontaires; elle reçut ordre
de marcher lentement vers la capitale, où devaient la de
vancer les membres du gouvernement.
Ceux-ci partirent en effet, le 16 juin, de grand matin,
seuls, en blouses, dans trois voitures.
Ils arrivèrent à Bucharest dans la soirée. Leur pré
sence y devenait nécessaire ; car il se produisait déjà des
désaccords, suites inséparables des premiers jours d'une
insurrection triomphante. J. Bratiano et Rosetti avaient,
dans le conseil du gouvernement, proposé des mesures
révolutionnaires, dont l'énergie convenait peu au tempé
rament de leurs collégues. Indignés de ne pas se voir
écoutés, ils avaient donné leur démission. Malheureuse
révélation des discordes intérieures, qui devaient rassurer
les agents moscovites! Ceux-ci, plus habiles, manœu
vraient avec ensemble pour compromettre un gouverne
ment mal assis, et faire avorter la victoire populaire.
Beaucoup de boyars, alarmés des articles de la Constitu
tion qui assuraient aux cultivateurs le droit de propriété,
criaient à la spolation, et murmuraient tout bas l'accu
sation banale de communisme. Revenus de leur pre
mière stupeur, encouragés secrètement par Odobesco,
ils formèrent une réunion, appelée club des propriétaires,
qui se sentait assez appuyée pour menacer le gouverne
ment. Les triomphateurs du camp d'Islaz tombaient, à
leur arrivée, dans un réseau de pièges.
Dès la première séance régulière du gouvernement, de
— 422 —
venu complet par la présence de Stéphan Golesco, d'Hé—
liade et de leurs compagnons, Odobesco ne déguisa pas
ses mauvais vouloirs. On avait ouvertl'avis de réunir l'ar-
mée dans la capitale, pour en faire la sauvegarde de la
révolution et de l'ordre public. Odobesco s'y opposa, sous
prétexte qu'on ne pouvait dégarnir les frontières et les
quarantaines ; et, comme on insistait, il osa répondre que
de semblables mesures déplairaient à la Russie, et qu'il
ne pouvait pas, lui, ancien officier de la Russie, susciter
des difficultés à cette puissance. Etonnés de ces auda
cieuses paroles, quelques membres lui firent remarquer
que son langage était peu d'accord avec le rôle qu'il avait
accepté, que, s'il était l'ami des Russes, il serait plus bo-
norable de sa part de se retirer. Odobesco répondit avec
l'arrogance d'un homme qui se sentait le plus fort. Ainsi,
ce gouvernement à peine naissant, était déjà déchiré par
la retraite de deux de ses membres, et insulté par un
ennemi qu'on avait eu l'imprudence d'introduire dans
son sein.
Il recueillit bientôt le fruit de sa faiblesse. Dans la
journée du 18, pendant que le gouvernement était en
séance, cinq individus se présentèrent au nom des pro
priétaires, et se plaignirent hautement d'être dépouillés
par la Constitution, qui était, disaient-ils, une atteinte à
la propriété. Odobesco était présent; on crut le voir
échanger avec les plaignans quelques signes d'intelli
gence. Ceux-ci, après de longues récriminations que l'on
s'efforça vainement de combattre, déclarèrent qu'ils re
viendraient le lendemain avec une dép itation plus nom
breuse.
A la fin de la soirée, Odobesco proposa, comme chef
— 423 —
de l'armée , de présenter au gouvernement l'état-major
et les officiers de la garnison ; sa demande étant accueil
lie, la réception fut indiquée pour le lendemain, à midi.'
En effet, à l'heure fixée, les memhres du gouverne
ment se trouvant tous dans la salle de réception, Odo-
besco fit entrer les officiers, et adressa, comme organe
de l'armée, un discours de félicitations au gouverne
ment. Hcliade remercia, au nom de ses collègues, se ré
jouissant de voirie triomphe de la cause nationale assuré
par l'heureux accord du peuple et de l'armée.
Cependant, l'attitude des officiers paraissait équivo
que ; quelques-uns mêmes d'entre eux critiquaient avec
amertume certains articles de la Constitution. La reddi*
tion d'hommages dégénérait en une discussion déplacée,
lorsqu'on entendit tout à coup crier par une voix du de
hors : « Les propriétaires arrivent ! » Aussitôt Odobesca
s'approchant d'Héliade, et le prenant par le bras : « Au
nom des propriétaires, dit-il, je vous arrête, monsieur,
et vous tous, continua-t-il en s' adressant aux autres
membres du gouvernement, vous êtes arrêtés pareille
ment. »
En même temps, quelques officiers entourèrent Hé-
liade ; d'autres se précipitèrent sur Tell, le désarmèrent
et le firent sortir pour le conduire à la caserne; Stephan
et Nicolas Golesco, et N. Balcesco furent emmenés et en
fermés dans une même chambre avec Iléliade. Quant à
Maghiero, dès le premier instant, il avait tiré son sabre,
s'était frayé un passage à travers le groupe des officiers,
et suivi de deux dorobans, il s'était barricadé dans une
chambre, décidé à s'y défendre contre toute attaque.
La trahison était si évidemment concertée, que Salo
— 424 —
mon apparut au premier tumulte, suivi de deux compa
gnies qui s'étaient tenues en embuscade dans une rue
adjacente. Les soldats envahirent le palais, la baïonnette
en avant; dix factionnaires furent placés devant la cham
bre où étaient les prisonniers ; et Salomon parcourut les
salles et les corridors à la recherche de Maghiero.
Mais le triomphe des traîtres ne fut pas de longue du
rée. Quelques amis du gouvernement, qui étaient venus
au palais pour assister à la cérémonie, s'étaient sauvés
par les fenêtres du rez-de-chaussée, et avaient aussitôt
donné l'alarme. En un clin-d'œil toute la ville fut debout,
étudiants, ouvriers, négociants, jeunes boyars, se pré
cipitèrent à la fois ; la cour du palais ne pouvait contenir
la foule indignée ; Tell, délivré en chemin par un groupe
de jeunes gens, franchit l'escalier avec les plus intrépi
des. En quelques instants les soldats furent chassés des
appartements, les prisonniers délivrés , et Maghiero sor
tit de sa retraite.
Au milieu du désordre, Salomon avait pu gagner la
cour, et s'était remis à la tête de ses compagnies. Odo-
bcsco, resté dans la grande salle, entouré de la foule, fût
désarmé et arrêté; le peuple demandait à grands cris
qu'on lui livrât le traître.
Cependant, Salomon avec ses soldats, se tenait encore
dans la cour du palais ; la foule grondait autour d'eux,
indignée de son audace après un attentat avorté, lors
qu'une dame, Madame Ipatesco , armée de deux pisto
lets, alla droit à Salomon, le somma d'évacuer la place,
et fit appel aux citoyens. Entraîné par son exemple, élec-
trisé par sa voix, le peuple se précipite en poussant des
cris terribles. Une sanglante collision était imminente;
— 42 > —
il fallut qu'Odobesco , sur les ordres du gouvernement ,
enjoignit à Salomon de se retirer. Mais au lieu de rega
gner leur caserne, les soldats se remirent en embuscade
à l'endroit qu'ils avaient occupé dans la matinée. Quel
ques hommes du peuple les aperçurent, donnèrent l'é
veil, et la foule s'élança de nouveau pour les débusquer.
A l'approche des masses, Salomon commanda le feu ;
neuf hommes furent frappés de mort; une dizaine furent
blessés. La fureur du peuple redoubla , et les soldats ,
épouvantés de leur sanglant exploit, se dirigèrent à pas
précipités vers la caserne.
Sur leur chemin, ils furent encore assaillis par un
groupe populaire; de nouveau ils firent feu, et de nou
veau il y eut des victimes. Après ce dernier exploit, ils
gagnèrent leur caserne. L'indignation était au comble ;
toutes les voix de la [capitale s'unissaient dans une cla
meur immense qui appelait la mort d'Odobesco et de
Salomon. D'un côté, le peuple, pour empêcher l'évasion
d'Odobesco, élevait des barricades autour du palais ; de
l'autre, il assiégeait la caserne et menaçait de l'incen
dier. Le carnage allait recommencer'; car Salomon, maî
tre de l'artillerie, prenait toutes les mesures de défense,
lorsque le métropolitain , envoyé par le gouvernement
avec N. Balcesco et quelques notables de la ville, vint
proposer à Salomon de se rendre et de livrer l'artillerie.
A cette condition, on lui promettait indulgence pour son
crime. Salomon se soumit; les canons furent rendus et
transportés au palais; le peuple, prompt à pardonner,
consentit à fraterniser avec les soldats.
Tout rentra dans le calme ; les deux coupables étaient
arrêtés, et une commission d'officiers fut nommée pour
— 426 —
les juger. Mais telle était encore l'influence dela Russie,
que trois jours se passèrent avant qu'on put trouver un
avocat qui consentit à se faire leur accusateur au nom
du peuple et des parents des victimes. Enfin, l'ex-capi-
taine Ciocardia, juge du district d'Falomitza, eut le cou
rage d'accepter cette mission de justice.
Le peuple avait témoigné sa force, mais le gouverne
ment semblait encore étourdi de sa chute momentanée
et de sa soudaine restauration. A la première séance qui
suivit les troubles , Rosetti et Bratiano reprirent leur
place au conseil, sans que ni de leur part ni de celle de
leurs collègues, il fut question de leur démission donnée.
Malgré ce rapprochement, les esprits n'étaient pas d'ac
cord ; et les méfiances mutuelles, ainsi qu'il arrive d'ha
bitude, se multipliaient avec les dangers.
On avait appris cependant à mesurer l'audace des en
nemis, et leur échec ne semblait pas les avoir découra
gés. Les boyars conspiraient tout haut ; les officiers de
la caserne préparaient une nouvelle tentative pour déli
vrer les deux prisonniers, tout le monde des fonction
naires s'agitait, semant des bruits d'alarme, annonçant
l'arrivée prochaine des Russes, et poussant aux désordres
pour y trouver des ressources.
Le lendemain de l'attentat d'Odobesco, le gouverne
ment avait fait venir à Bucharest deux compagnies du
camp d'Islaz sous les ordres de Plessoiano devenu colo
nel. C'était un appui contre les soldats de Salomon. Mais
pour déjouer les intrigues des boyars, et les menées des
agents russes, pour rassurer le peuple et donner du
cœur aux hommes de bonne volonté, il aurait fallu pren
dre une attitude énergique, marcher avec ensemble et
commander avec autorité. Malheureusement, le temps se
perdait en incertitudes et en fluctuations. Quinze jours
s'étaient passés sans résultats apparents. Quinze jours
stériles au début d'une révolution ! C'était presque une
défaite.
Le bruit de la marche des Russes prenait de la con
sistance ; on les disait arrivés à Fockshani, et le gouver
nement, quoiqu'informé du contraire par les rapports
des administrateurs de Buzeo, d'Ibraïla et de Romanic,
craignait lui-même d'être trompé, et n'avait pas assez
d'autorité pour détromper les autres. Enfin, il en vînt à
donner encore un triste exemple de défaillance qu'on
s'étonne de rencontrer chez des hommes ayant pris en
main les destinées publiques.
Dans la journée du 28, Rosetti vint au siège du gou
vernement annoncer d'un air effaré que décidément les
Russes étaient à Fockshani, qu'il tenait cette nouvelle
du consul anglais, M. Colqhoun, que par conséquent on
pouvaitla considérer comme officielle (1). Cette assertion
cependant n'était pas plus fondée que les bruits précé
dents ; mais à la manière dont elle était rapportée, on
l'accepta comme vraie, et toutes les têtes s'égarèrent.
Le gouvernement décida de se retirer à Tirgovist, où le
voisinage des montagnes offrait des ressources à la ré
sistance.
Comment se prit cette étrange résolution? C'est ce
qu'il est difficile d'établir au milieu des contradictions

(1) Héliade assure que le consulat anglais protesta plus tard


officiellement contre cette allégation qu'on lui avait prêtée. (Mé
moires sur l'histoire de la régénération roumaine, p. 123. )
et des- accusations mutuelles. Quelques membres du
gouvernement font tomber le blâme sur Héliade, que
l'on chercha en vain, disent-ils , au moment de délibé
rer. Mais en supposant qu'Héliade ait donné un exemple
de faiblesse, la majorité n'était pas tenue de s'y confor
mer ; et c'est reconnaître à Héliade une bien haute im
portance , que d'avouer qu'il suffisait de son absence
pour affaiblir tous les cœurs. Non, il n'y eût pas, en cette
circonstance , des hommes plus ou moins coupables ; la
faute fut commune à tous , et c'est déjà une réparation
que d'en faire l'aveu. Maghiero lui-même, le brave Ma-
ghiero, demandait également à partir, et pas une voix
ne proposa une résolution contraire.
Le seul tort peut-être que l'on puisse reprocher à
Héliade, c'est d'être parti isolément. Le gouvernement
ayant pris une décision aussi grave, devait marcher en
corps vers sa destination. Héliade assure qu'il croyait re
joindre ses collègues sur la route principale de la poste;
mais ceux-ci avaient pris un autre chemin.
Le départ s'était fait dans la nuit du 28 au 29 juin. A
l'aube du jour, les boyars se réveillèrent maîtres de la
ville, en possession d'un pouvoir abandonné, étonnés
d'une victoire qui leur coûtait si peu. Réunis, dès le ma
tin, chez le métropolitain, Néophyte, ils y formèrent une
caïmacamie, gouvernement ordinaire des interrègnes.
Le métropolitain , la veille président du gouvernement
provisoire, mais instrument inerte de la révolution, se
fit, avec le même abandon, mais peut-être avec plus de
sympathie, l'instrument de la réaction. Sur tous les murs
on put lire bientôt la circulaire suivante :
« Les rebelles se sont enfuis de la capitale dans la nuit
— 429 —
du 28 au 29 juin, dès qu'ils ont appris que les armées
des hautes cours suzeraine et protectrice, s'appro
chaient de nos frontières. Nous nous empressons
d'annoncer cette bonne nouvelle à tous les habitants
du pays. En même temps nous les avertissons que, de
« concert avec MM. les boyars qui se trouvent dans la
a capitale, des mesures ont été prises pour le rétablis-
« sèment de la tranquillité publique, et, à cette occasion,
m les habitants de toute classe et de tous rangs sont in-
c vités à accueillir, avec des sentiments de reconnais-
« sance et d'amour, les sauveurs du pays.

« f Néophyte, métropolitain.

« 29 Juin 1848. >

En même temps, les caïmacans improvisés annonçaient


leur avènement dans des affiches ainsi conçues :

« La caïmacarnie de la Valaquie,

t A la suite de l'événement du 11 juin, connu du


c public, le domnu régnant, Georges DémétriusBibesco,
« par sa retraite dans les états autrichiens, cessant de
« gouverner le pays, nous, en vertu du dix-huitième
« article du réglement organique, en nous chargeant des
« rênes du gouvernement, portons, par cela, cet événe-
« ment à la connaissance de tous les habitants du pays.
« Nous avertissons en même temps tous les anciens
« fonctionnaires qui n'ont pas pris une part directe au
« renversement du gouvernement légal, de reprendre
— 430 —
< les fonctions qui leur avaient été confiées par le domnu
i régnant.

« Le ban , Théodore Yacàresco,

« Emmanuel Baliano.

« Bucharest, 29 juin 18/+». »

Enfin, C. Cheresco, en qualité de secrétaire d'Etat,


adressa une note aux consuls des puissances étrangères,
dans les termes suivants : « L'ancien état de choses étant
« rétabli définitivement, comme il existait avant l'évé-
« nement fâcheux du H juin, nous nous empressons de
« vous annoncer qu'une caïmacamie vient d'être nom-
ce niée, et que tout va rentrer dans l'état normal. »

Dès le matin, Odobesco et Salomon, mis en liberté,


reprirent, l'un le commandement de l'armée, l'autre ce
lui de la garnison. La réaction, si facilement remise en
possession du pouvoir, ne garda pas de ménagements.
Des arrestations furent faites dans tous les quartiers de
Bucharest; en dérision dela Constitution qui avait aboli
les peines corporelles, des citoyens de toute classe furent
fouettés en pleine rue ; le capitaine des gendarmes (do-
robans), criait à haute voix qu'il allait ajouter dix livres
de plomb aux lanières de son fouet, et qu'il en recou
vrirait le manche de peau roumaine. Les caïmacans ex
pédièrent dans tous les districts, l'ordre d'arrêter les
membres du gouvernement provisoire, et de rétablir tous
les anciens fonctionnaires.
— 431 —
Héliade avait gagné Tirgovist sans rencontrer ses col
lègues, mais aussi sans être inquiété. Plus loin, dans le
village de Puciosa, sur des ordres venus de Bucharest,
il fut arrêté et gardé à vue dans la maison du sous-admi
nistrateur. En même temps, il apprenait que Philippesco
était détenu à Tirgovist.
Quant aux autres membres du gouvernement provi
soire, partis ensemble de Bucharest avec les deux com
pagnies de Plessoïano, ils avaient, dès les premiers pas,
goûté les amertumes de la mauvaise fortune. Non loin de
la capitale, les soldats refusèrent de les suivre ; il fallut
encore leur payer les frais de route pour retourner chez
eux. La nouvelle de leur chute les avait précédés à Tir
govist, et lorsqu'ils y arrivèrent le 30 au matin, ils ren
contrèrent, aux portes de la ville, les créatures et les do
mestiques des boyars réactionnaires, assemblés et armés
au nombre de plus de six cents, pour s'opposer à leur
passage. Cette foule était composée en grande partie des
ouvriers et des tziganes d'une fabrique appartenant à
Baliano. Cependant, malgré la supériorité de leur nom
bre, ces misérables n'osaient attaquer le petit groupe où
se trouvaient des hommes comme Tell et Magbiero, dont
ils connaissaient la résolution. Leurs hostilités se bor
naient à obstruer la route de leurs masses compactes, et
à charger d'injures les bommes qui avaient voulu les af
franchir. « Qui êtes vous, s'écriaient-ils, pour venir
changer les choses ? Ne pouvez-vous les laisser telles que
Dieu les a établies ? Le boyar est destiné par le ciel à
être boyar, et nous autres, pauvres pécheurs, nous som
mes destinés à souffrir et à supporter les charges. Le tzi
gane aussi est maudit et, destiné à être esclave. Vous
— 432 —
êtes des apostats , des papistes, qui osez renverser les
décrets de la divinité (1). »
Les patriotes étaient au nombre de soixante, bien ar
més, et ne redoutant guère une lutte avec ces bandes
mal ordonnées ; mais quelques-uns avaient au milieu
d'eux leurs femmes et leurs enfants. Ceux-ci exposes à
un soleil ardent, étaient dévorés de soif, et pleuraient
en demandant à boire. Les gémissements de ces infortu
nés et le désespoir des mères troublaient l'âme des plus
résolus. Ils tentèrent de parlementer. Mais les boyars
de Tirgovist, parcourant la foule, et l'excitant au massa
cre, empêchaient toute transaction. Les clameurs et les
injures redoublaient, et la foule grossissait, toujours plus
menaçante. Cependant, même les plus furieux, n'osaient
commencer une attaque ; il semblait qu'ils voulussent
épuiser cette petite troupe par la chaleur et la fatigue.
Six heures se passèrent ainsi, sous un ciel brûlant, dans
des flots de poussière, au milieu des vociférations de la
multitude, des cris des enfants, des pleurs des femmes.
Les patriotes résolurent d'en finir. Déjà ils disposaient
leurs armes, lorsqu'un des plus bruyants parmi les me
neurs appelant à part les frères Golesci, Tell et Maghiero,
leur demanda trois cents ducats, promettant à ce prix de
leur livrer passage, pourvu qu'ils s'abstinssent d'entrer
dans la ville.
Ces derniers jugeant qu'il valait mieux consentir à ce
sacrifice, que se frayer un passage à travers des cadavres,
lui remirent cette somme, et il s'en alla d'un air fanfa-

(1 ) Mémoires sur l'histoire de la régénération roumaine, par i.


Héliade Radulesco, p. 140.
— 433 —
ron disperser la foule, qui, depuis qu'elle avait vu reluire
les sabres, était fort disposée à se retirea d'elle-même.
Les fontaines et les puits furent libres ; les femmes et les
enfants purent se désaltérer. Enfin, Maghiero et ses com
pagnons se remirent en route pour pénétrer dans le dis
trict de Monticelli, et gagner les montagnes du côté de
Rucar.
Arrivés à ce dernier endroit, le 2 juillet, ils apprirent
que les gardes des frontières valaques, à l'instigation
des fonctionnaires de la quarantaine et de quelques boyars,
se préparaient à leur interdire le passage des montagnes.
Une lettre de Bibesco qui se trouvait près de là, à Crons-
tadt, faisait appel aux paysans, promettant de grosses
récompenses à ceux qui arrêteraienl, morts ou vifs, les
membres du gouvernement provisoire, et spécialement
Héliade, Tell et Magbiero.
Les fugitifs, avertis à temps cette fois, faisaient donc
leurs dispositions pour s'ouvrir un chemin en combattant,
lorsque les nouvelles de Bucharest vinrent les arrêter.
La caïmacamie s'était montrée, dès les premières
heures, si follement insolente, si lâchement cruelle, que
toute la ville fut bientôt ^;n rumeur. La majorité des
citoyens avait déjà prouvé qu'elle s'associait de grand
cœur à la révolution, et la plus vulgaire prévoyance au
rait dû avertir les boyars qu'il était dangereux d'abuser
d'un succès de hasard. Toute la journée cependant avait
été consacrée à des mesures de rigueur et de vengeance,
comme si l'on eût pris à tâche de provoquer les colères.
Le lendemain les persécutions redoublèrent; l'indigna
tion publique croissait d'heure en heure; il était facile
de prévoir qu'au premier incident elle éclaterait. Le capi
28
— 434 —
taine d,s dorobans, voyant un négociant sur la porte de
son magasin, .l'apostropha en termes grossiers, et sur
une réplique ferme, mais convenable, du négociant, il se
précipita sur lui, le fouet à la main et l'accabla de coups.
En ce moment, passait un jeune homme, âgé de seize
ans, nommé Martinesci. Excité par la brutalité du soldat,
il remplit toute la rue de ses clameurs, appela le peuple
à la vengeance, et, s'exaltant lui-même à mesure qu'il
parlait, il chargea de malédictions les caïmacans et leurs
sicaires, invoqua les serments prêtés à la Constitution,
et convia les citoyens à se réunir pour chasser les traîtres
et les parjures. Les ardentes paroles du jeune homme,
qui répondaient aux pensées de tous, eurent bientôt ras
semblé une foule compacte et menaçante. Au premier
tumulte, l'officier avait pris la fuite : l'attention ne se
portait plus sur lui; elle était tout entière attirée vers un
gouvernement odieux. « A bas la caimacamie! » criait-
on de toutes parts ; « Vive la Constitution ! » En un ins
tant toute la ville est debout ; une troupe nombreuse se
porte vers le palais du gouvernement : mais elle n'y trouve
aucune résistance; la caimacamie avait disparu devant le
souffle populaire.
Pour ne pas laisser la ville sans autorité, un groupe
dejeunes gens se rendit auprès du métropolitain, l'invi
tant à prendre la direction des affaires jusqu'au retour
des membres du gouvernement, et lui demandant un
désaveu public de sa proclamation de la veille. Une heure
après, on lisait sur tous les murs une encyclique de l'ar
chevêque, commençant par ces lignes :
« Ce qui a été publié hier, le 20 du courant, sous notre
» signature, et où nous qualifions le gouvernement provi
— 435 —
» soire de rebelle et d'autres choses semblables, aujour-
» d'hui, scion le désir du peuple roumain , nous le re-
» gardons comme non avenu et nous le renions com-
» plètement. »
Les plus exaspérés parmi la foule s'étaient portés
vers la maison du capitaine des dorobans, qui ne présenta
bientôt qu'un monceau de ruines. La maison de Baliano
fut également maltraitée, ainsi que celles de Cheresco et
du secrétaire de l'archevêque, rédacteur de la proclama
tion du 29.
Là s'arrêtèrent les désordres. Odobesco et Salomon
avaient donné leur démission ; un gouvernement intéri
maire venait d'être formé, composé du métropolitain, de
Campiniano, Cretzulesco, Minco et J. Bratiano, secré
taire. C'était le troisième gouvernement provisoire, en
tète duquel figurait le métropolitain Néophyte, triste
jouet des évènements et des faiblesses de sa conscience.
Nitsesco, ministre du contrôle, et le préfet de la ville,
Florian Arons, furent désignés pour aller à Rucar rappe
ler les membres du gouvernement provisoire. DéjàHéliade
et Philippesco , avertis par les bruits publics, se diri
geaient vers Bucharest, où ils firent leur entrée le 2 juillet
à la lueur des flambeaux, et au milieu des acclamations
d'une foule enthousiaste.
Arons et Nitsesco rejoignirent Maghiero et ses compa
gnons au moment ou ils se disposaient , ainsi que nous
l'avons dit, à franchir les montagnes. Trois jours après,
ils entraient à Bucharest, escortés par la population en
tière qui s'était portée au-devant eux.
CHAPITRE XIV.

Projet de réforme. — Commission mixte de boyars et de paysans.


— Discussions orageuses. — Intrigues des agents russes. — Dis
solution de la commission. — Entrée des Turcs en Valaquie. —
Omer-Pacha et Suleyman-Pacha. — Décisiou du gouvernement
provisoire. — Lieutenance princière. — Rappel de Suleyman-
Pacha. — Fuad Effendi. — Désunion des patriotes. — Soulève
ment du peuple. — Le règlement organique est brûlé en place
publique. — Portrait d'OiuerPacha. — L'armée turque aux
portes de Bucharest. — Dissolution de la Lieutenance princière.
— Caimacamie. — Arrestation d'une députatiou roumaine. —
Entrée des Turcs dans Bucharest. — Excès des Turcs. — Col
lision sanglante dans la caserne. — Départ des chefs patriotes. —
Entrée des Russes en Valaquie. — Maghiero au camp de Trajan,
s'apprête à marcher contre les Russes. — Énergie des paysans
roumains. — Licenciement de l'armée de Maghiero.

Deux fois en trois semaines, le gouvernement provi


soire était tombé, d'abord sous un audacieux coup de
main, ensuite par un acte spontané de faiblesse. Deux
fois le peuple l'avait rétabli, donnant résolument à
ses chefs des leçons de conduite. Il est digne d'intérêt de
signaler cette population toute neuve en politique, qui
marque ses débuts par le courage et la sagesse, s'efJfaçaut
devant ses chefs quand ils triomphent, les remettant
— 437 —
debout quand ils tombent, et faisant preuve tour à tour
d'énergie et de modération.
Au surplus, cette double épreuve attestait les forces de
la révolution. Les boyars purent se convaincre que leurs
intrigues habituelles n'étaient plus de saison, et qu'une
nation n'abdiquait pas aussi facilement qu'un hospodar.
Le gouvernement de son côté, qui Savait failli que par
défiance de lui-même, reprit du cœur en présence des
sympathies populaires, et, fort de l'adhésion générale, se
mit énergiquement à l'œuvre.
Il importait avant tout de rassurer la puissance suze
raine, afin que son adhésion au mouvement national
ôtât tout prétexte à l'intervention moscovite. Déjà le
divan commençait à comprendre le véritable caractère
de la révolution ; et ce n'était pas sans une certaine satis
faction qu'on avait vu les Roumains sesoulever hardiment
contre le protectorat. Mais il fallait autre chose que de
stériles sympathies. A la marche des choses, il était fa
cile de prévoir que la Russie ferait intervenir ses armées.
Déjà même elles étaient aux abords du Pruth. La dignité
de la Turquie, sa sécurité même lui commandaient de
faire cause commune avec un peuple qui ne demandait
qu'à resserrer les antiques liens qui unissaient ses desti
nées à celles de l'empire ottoman. L'occasion se présen
tait à elle de faire acte de virilité : elle aussi avait besoin
de s'affranchir d'un protectorat tyrannique; mais elle
aussi avait besoin d'un appui au dehors, et vainement
elle avait tendu vers l'Occident une main suppliante. La
France toute meurtrie des sanglantes journées de juin,
incertaine elle-même de son lendemain, n'avait guère le
loisir de songer aux questions lointaines. Il s'agissait bien
— 438 —
vraiment d'envoyer des troupes et du canon sur le Da
nube, lorsque les troupes campaient sur les places de
Paris, lorsque l'artillerie était concentrée autour du palais
législatif et de l'Hôtel-de-Ville. L'Autriche, disloquée et
cherchant à recueillir ses membres épars, pouvait-elle
songer à l'intégrité de l'empire ottoman? l'Angleterre
troublée au milieu de ces bouleversements, n'avait pas
souci de se compromettre avec la Russie, seule puissance
restée dans l'intégrité de sa force. La Turquie n'avait
donc rien à espérer du dehors, la Russie rien à craindre,
et les Roumains, engagés dans les voies révolutionnaires
sur la foi du manifeste de M. de Lamartine, reconnurent
trop tard les vanités d'une trompeuse éloquence.
A l'intérieur cependant, le gouvernement provisoire,
resté vainqueur de la boyarie, recueillait dans les sym
pathies populaires de nouveaux encouragements. De tous
les districts accouraient de nombreuses députations de
paysans apportant au gouvernement leurs félicitations et
l'offre de leur appui. Les villages les plus éloignés en
voyaient leurs représentants, toujours accompagnés du
maître d'école et du pope. Les habitants des montagnes,
qui jamais n'avaient abandonné leurs retraites, se mi
rent en route dans leurs chariots traînés par des bœufs,
et vinrent à Rucharest, revêtus de leurs vieux costumes
daces, et fiers de tendre la main aux chefs de la nation
régénérée. C'était Héliade qui d'habitude répondait aux
discours des députations, et qui, dans un langage pitto
resque, savait se mettre en harmonie avec les naïves
inspirations des villageois.
11 y eut alors de beaux jours pour le gouvernement
provisoire. Deux mois se passèrent dans une fête géné
— 439 —
raie qui se célébrait sur toute la surface du pays. La
réaction se taisait. Quelques mécontents seulement,
mais en petit nombre , s'étaient retirés dans la petite
Valaquie, d'où ils correspondaient avec Bibesco et Du
hamel. Maghiero fut envoyé dans cette province avec le
titre de commissaire-général et plénipotentiaire de toute
la petite Valaquie. Il avait, en outre, mission d'organi
ser une troupe de pandours et de réunir tous les doro-
bans en un seul corps pour former un camp central. Sa
présence mit promptement fin à toute tentative de dé
sordre.
A Bucharest, le gouvernement poursuivait activement
le cours des réformes. Plusieurs commissions furent nom
mées pour préparer les projets de loi à soumettre aux dé
libérations de l'assemblée constituante ; instruction pu
blique, administration, travaux publics, impôts, industrie,
agriculture, organisation de l'armée, lois électorales, etc.,
tout fut soumis à l'examen de ces commissions, qui ne
manquaient ni de zèle, ni d'intelligence, mais qui déli
béraient en face des canons russes, et croyaient à peine
elles-mêmes à l'achèvement de leur œuvre.
La question vitale cependant, la seule d'où pût sortir
la régénération du pays, la question de propriété, ne fut
traitée que plus tard, alors que la contre -révolution était
à la veille de triompher. Pour ne pas interrompre le cours
des évènements politiques , nous devons dès-à-présent
donner le récit des luttes qu'amenèrent de généreuses
tentatives.
Les hésitations de la Porte, et l'indifférence des cabi
nets de l'Occident avaient arrêté l'élan du gouvernement
de Bucharest. Les hommes qui dirigeaient le mouvement
— 440 —
avaient tellement compté sur la France républicaine,
qu'ils n'avaient pas même songé qu'ils auraient peut-être
à marcher sans appui. L'abandon où on les laissait était
pour eux une surprise ; déçus dans leurs espérances,
quelques-uns naïvement criaient à la trahison , tous
s'abandonnaient à l'incertitude et à l'irrésolution. Les
hoyars, au contraire, reprenaient courage, et leurs inso
lentes clameurs ramenaient le désordre. La question de
propriété surtout était le thème de leurs déclamations et
de leurs menaces, et ils protestaient hautement contre
toute violation de leurs droits. Le gouvernement pouvait
par une vigoureuse initiative, imposer silence aux mau
vaises volontés. C'était à lui de rendre aux paysans ce qui
leur appartenait de temps immémorial, sans attendre les
lenteurs et les embûches d'une discussion. Le droit des
paysans sur les deux tiers des propriétés avait été reconnu
par toutes les législations; mais toutes avaient abusive
ment grevé ce droit de redevances onéreuses. Maintenir
le droit et abolir les redevances, devait être le premier
acte du gouvernement, sauf à réserver à la constituante
la question d'indemnité. Au lieu de cela, le gouvernement
ajourna l'application du droit et livra les intérêts populai
res aux antagonismes d'une commission. Cette commis
sion, ainsi que nous l'avons déjà dit, était composée de
dix-huit boyars et de dix-huit paysans. On mettait en
présence deux éléments qui ne pouvaient se confondre,
deux intérêts hostiles entre lesquels l'accord était impos
sible. Le gouvernement n'osait faire une loi qu'il était de
son devoir dene pasretarderd'unjour.et il croyait faire sor
tir une loi de laréunion de deux principesà l'étatde guerre.
Ce ne pouvait être qu'une occasion nouvelle de co-
— Ml —
lcres et de haines. Le paysan venait aux réunions avec
la conscience de son droit, le boyar avec la ferme réso
lution de céder le moins possible de ce qu'il avait usurpé.
Tant qu'on se maintint dans les questions de principes,
il ne fut pas difficile de s'entendre; en fait de formules,
le boyar était généreux. Dans la première séance, les
voix furent unanimes pour proclamer la liberté du tra
vail ; dans la seconde, même unanimité pour accorder
aux paysans le droit de propriété. Mais, dès qu'en péné
trant dans le domaine des faits, il fallut déterminer
la mesure du terrain nécessaire à l'entretien du paysan
et de son bétail; dès qu'il fallut fixer les conditions de
l'indemnité , les orages commencèrent. Tous les boyars
s'accordaient pour rendre illusoire la propriété nouvelle;
cependant chacun d'entre eux avait encore sa méthode
de déception , et ils ne purent réussir à formuler ensem
ble un même projet.
Les uns proposaient d'abandonner sans indemnité
aux paysans l'emplacement du village et le pâturage très
circonscrit d'alentour. Les paysans répondaient que la
Constitution leur promettait le solVnécessaire à leur en
tretien et à celui de leurs bestiaux, et non pas seulement
l'emplacement des villages.
Les autres voulaient que le même emplacement fut
payé par le paysan au prix courant du sol ; en outre, le
propriétaire eût été tenu de céder aux paysans tout le
terrain qu'ils demanderaient, à condition que ceux-ci
donneraient au propriétaire le cinquième en nature de
tous les produits, le tiers du foin, et paieraient en outre
un droit de pacage. C'était plus que doubler la dime, et
faire de la réforme une mystification.
— 442 —
Un troisième projet bornait la concession du proprié
taire à l'emplacement du village, avec un rayon de ter
rain de vingt stagènes carrées, estimées à une piastre
chaque stagène, c'est-à-dire 1296 piastres la pogone, ou
treize fois et demie le prix courant de la terre.
Enfin, un quatrième projet, prenant pour base des
évaluations les prix qui avaient cours trois mois avant la
révolution, proposait de céder à ce taux six pogones de
terrain dans la plaine, quatre dans les vignobles ou deux
dans les montagnes (1).
11 y avait un article qui se reproduisait dans les quatre
projets : cet article conservait au propriétaire le mono
pole sur la vente des objets de consommation. Cette ré
serve n'était autre chose que la négation de la propriété .
on dérobait en fait ce qu'on promettait en principe ; et
le touchant accord des boyars, sur ce point, démontrait
qu'ils n'avaient rien retenu des enseignements de la ré
volution ; la logique et les sentiments de justice leur fai
saient également défaut.
11 était évident que les boyars marchaient en sens con
traire de leur mission. Appelés à déterminer la mesure
de leurs sacrifices, ils s'efforçaient d'accroître leurs avan
tages. Admis dans une réunion qui avait pour but d'amé
liorer le sort du paysan, ils en prenaient occasion pour
rendre sa condition plus mauvaise. Le réglement organi
que lui-même valait mieux que leurs prétendues réfor
mes ; car il reconnaissait le droit du paysan sur les deux
tiers du domaine, tandis qu'on le réduisait à la propriété
de son toit de chaume et de son jardin ; on lui accordait

( i j Question économique des Principautés danubiennes.


— 443 —
la liberté du travail, et on l'assujettissait au boyar par
le besoin ; on prétendait abolir le servage, et, en dou
blant la dime, on allourdissait les redevances.
Mais les cultivateurs, plus éclairés qu'on ne l'imagi
nait , ne se laissaient pas prendre à ces pièges gros
siers, et repoussaient avec énergie de telles offres de con
ciliation. Avec cet air narquois qui caractérise le paysan
roumain, ils disaient aux boyars : « Nous comprenons,
frères, que vous voulez nous débarrasser du sac qui nous
gène, pour le remplacer par un bissac ; » et au lieu de
discuter des propositions mal sonnantes, ils déterminè
rent, d'un commun accord, la mesure du terrain indis
pensable à leur entretien et à celui de leur bétail, dans
les proportions suivantes :
Habitants des plaines, 14 pogones; des localités ma
récageuses, 16 pogones; des pays vinicoles, 11 pogones;
des montagnes, 8 pogones , le tout divisé en terre de la
bour, pâturage, prairie et emplacement de maison et jar
din (1). Ils offraient d'ailleurs d'indemniser les proprié
taires dans des termes et des proportions équitables.
En les entendant énoncer leurs prétentions avec tant
d'assurance et de netteté, les boyars furent stupéfaits. —
Et où prendrez-vous, s'écrièrent-ils, l'argent nécessaire
au rachat du terrain? — Un paysan, étendant vers
l'assemblée ses mains ouvertes , répondit : — Voyez-
vous nos mains noires et calleuses ? Ce sont elles qui pro
duisent toutes les richesses de ce pays; l'or et l'argent
ne descendent pas du ciel tout exprès pour vous ; ils
proviennent de nos chaumières. — Il y a de l'argent suffi-

(1) Question économique, etc.


— \k\ —
samment pour vous en donner, s'écrie fièrement un autre
paysan : l'Etat paie, le trésor public paie ; et l'Etat, c'est
nous , car nous le soutenons; le trésor public, c'est nous,
car c'est nous qui l'emplissons. — Oui, reprit un troisiè
me, si l'Etat est pauvre, aux fruits de nos travaux, per
dus en vain jusqu'ici, nous ajouterons de nouveaux tra
vaux; nous redoublerons d'efforts, et l'or et l'argent
jailliront de nos bras comme d'une source; à nous, trois
cent mille familles de la campagne, nous parviendrons
à payer votre sol (i).
Cette fière attitude et ce fier langage, en portant témoi
gnage de l'émancipation intellectuelle du paysan, dé
montraient la justice et l'urgence de son émancipation
matérielle. Fort de son droit, il faisait encore preuve de
modération, en offrant de payer les deux tiers qui lui
appartenaient. Mais que signifiait pour les boyars le droit
ou la logique? On leur parlait une langue inconnue, et ils
ne virent, dans de justes réclamations, que l'esprit de
révolte et de pillage. Vaincus au sein de la commission
par le bon sens des villageois, ils semèrent au dehors
l'alarme et la calomnie, prophétisant d'affreux désordres,
et annonçant le prochain bouleversement de l'édifice so
cial. Toujours les mêmes arguments sont invoqués pour
protéger l'abus, et presque toujours, chose étrange, les
mêmes arguments réussissent. Les bruits tumultueux
des boyars, leurs terreurs, vraies ou simulées, eurent dans
Bucharest plus de retentissement que la voix calme et
sensée des paysans. Les agents russes profitaient d'ail
leurs de l'irritation des esprits, provoquaient les haines,

(1) Question économique des Principautés danubiennes.


poussaient les propriétaires à la révolte, les paysans aux
excès. Ainsi que nous l'avons dit, la commission, telle
qu'elle se composait, ne pouvait devenir qu'un instru
ment de guerre civile. Le gouvernement en comprit en
fin tous les périls, et, le 19 août, deux jours après la
séance dont nous venons de rapporter quelques incidents,
la commission fut dissoute. Aussi bien, le gouvernement
lui-même ne marchait plus qu'à l'aventure, environné
de piéges et incertain du lendemain.
Pour rendre compte des changements politiques qui
s'étaient opérés, il nous faut un peu revenir en arrière.
Après les tentatives avortées des 19 et 29 juin, la Rus
sie, avertie par l'énergique attitude de la nation, avait
compris qu'il n'y avait plus d'espoir pour elle dans les
intrigues intérieures. Impuissant en Valaquie, le cabi
net moscovite dirigea tous ses efforts versConstantinopIe,
terrain fertile des manœuvres diplomatiques, où il était
facile de mettre à profit l'ignorance et la crédulité des
Turcs, en même temps que l'opiniâtre aveuglement des
représentants de la France et de l'Angleterre. Aux uns
et aux autres il fut représenté que le mouvement rou
main n'était qu'un soulèvement anarchique contre l'au
torité du sultan, un nouveau trouble ajouté aux autres
troubles de l'Europe, et dont il fallait faire prompte jus
tice. L'Angleterre, en ce moment, ménageait la Russie,
et ne voyait aucun intérêt direct à s'immiscer dans les
querelles danubiennes; la France avait assez de ses
plaies intérieures, quand même elle eut été plus au cou
rant de la question qui s'agitait. La Turquie, mieux in
struite, savait bien que la révolution roumaine n'était
pas dirigée contre le sultan ; mais l'ambassadeur mosco
— 446 —
vite disait hautement que si la Porte n'agissait pas, la
Russie agirait. Le sultan se trouvait dans cette étrange
alternative ou d'envoyer une année en Valaquie, ou d'y
voir entrer les troupes du czar ; il choisit nécessairement
le premier parti. Omer-Pacha reçut ordre de s'avancera
la tète de vingt mille hommes , conduisant avec lui Su-
Ieyman-Pacha, en qualité de haut commissaire du Divan.
Le 31 juillet, le gouvernement provisoire fut informé
que l'armée ottomane, arrivée depuis quelques jours à
Routschouk, avait franchi le Danube, et campait à Giur-
gevo.
Le même jour, paraissait un manifeste de l'empereur
Nicolas, qui représentait la révolution roumaine comme
« l'œuvre d'une minorité turbulente, dont les idées de
« gouvernement n'étaient qu'un plagiat emprunté à la
» propagande démocratique et socialiste de l'Europe. »
Les Roumains étaient menacés des deux côtés à la
fois. Plus que jamais la prudence leur conseillait de se
maintenir dans la légalité, et de garder l'accord avec la
puissance suzeraine , pour l'opposer aux entreprises du
protectorat. La Turquie, à vrai dire, n'avait aucun droit
d'entrer à main armée sur le territoire des principautés;
il y eut même une protestation populaire, faite en termes
dignes et énergiques. Mais l'union avec la Porte était né
cessaire à conserver, non-seulement pour déjouer les
projets de Saint-Pétersbourg , mais aussi pour mériter la
protection des cabinets européens.
Cependant au début, Suleyman-Pacha ne montra guère
de dispositions conciliantes. Une lettre officielle apportée
à Bucharest par son secrétaire, et communiquée aux
boyars et aux notables convoqués en assemblée publique,
— 447 —
était un manifeste contre la révolution, plein d'insultes
et de menaces. Nous n'en citerons que quelques pas
sages.
« Un certain nombre d'individus , y était-il dit, se
donnant le nom de Valaques, ont paru inopinément dans
cette principauté, et après avoir séduit la milice du pays
et renversé le gouvernement, ils ont profité de cette oc
casion pour imposer au prince, sous le nom d'institutions
nouvelles, des conditions inadmissibles, de sorte que le
bospodar ne pouvant résister à la violence, et se voyant
dans une situation dangereuse, a été obligé de quitter
sa résidence. Alors ces mêmes individus, saisissant cette
circonstance si favorable à leurs vues, ont eu l'audace de
former une nouvelle administration illégale sous le nom
de gouvernement provisoire »
Il était facile de reconnaître, à ce passage et à plusieurs
autres, que la lettre avait été dictée par l'ambassade russe
à Constantinople. Elle ordonnait en outre aux. Roumains
de mettre fin au gouvernement provisoire, et de nommer,
selon l'usage, une Lieutenance ou caïmacamie.
L'insolence de cette missive causa une indignation
générale ; une commission fut nommée pour rédiger une
réponse au nom de la nation. Mais le gouverment pro
visoire, tout en repoussant les fausses accusations du
manifeste turco-russe, ne voulut pas entrer en lutte avec
la puissance suzeraine ; c'eut été répondre aux calculs
de la Russie.
— 448 —

Il publia donc le décret suivant :

Citoyens Roumains,

« Les ennemis de notre prospérité ont dans leur agonie


poussé un cri de rage qui a retenti jusqu'aux portes de
Stamboul; et le divan, en l'entendant, s'égara lui-même
et pensa un moment que votre gouvernement ne repré
sentait pas le peuple.
< Leur méchanceté est allée jusqu'à donner un sens
criminel à la qualification de provisoire que vous avez
donnée au gouvernement de votre choix.
c Sachant que la révolution roumaine est prête à faire
de grands sacrifices pour assurer la Sublime-Porte de
son dévouement et de son amour pour l'auguste Padishah,
libérateur de l'Orient; nous déposons le pouvoir entre
les mains du peuple, et nous appuyant sur l'esprit d'or
dre qui vous anime et sur la confiance que vous avez
mise en nous, nous vous invitons à vous réunir et à pro
céder sans retard à l'élection d'un autre gouvernement,
qui, selon la demande de l'envoyé, prendra le nom de
Lieutenance princière de la terre roumaine, et sera re
connu officiellement par la Sublime-Porte.

« Les membres du gouvernement provisoire.

• 25 juillet 1848. •

Le peuple , toujours prêt à seconder ses chefs, se réunit


docilement à leur voix, et choisit pour membres de la
Lieutenance Héliade, Nicolas Golesco et Tell. Le commis
— U9 —
saire de la Porte, de son côté, s'empressa, par une note
officielle, d'annoncer au corps diplomatique de la capitale
qu'il reconnaissait, au nom du sultan, la Lieutenance
princière comme gouvernement régulier, et l'invita à
entrer en relations avec elle. *
Suleyman-Pacha, malgré les paroles acerbes de son
premier manifeste, comprenait parfaitement les avanta
ges d'une révolution dirigée contre les usurpations de
St-Pétersbourg. Lorsque, par une prompte condescen
dance, les patriotes l'eurent mis en mesure de recon
naître publiquement un gouvernement nouveau, il ne
dissimula plus ses sympathies, et se montra disposé à
seconder le mouvement national. Une commission ayant
été nommée pour porter à Constantinople le projet de
constitution, Suleyman la reçut avec empressement dans
son camp de Giurgevo, et en invita tous les membres à
un splendide repas. Héliade y assistait, chacun des lieu
tenants s'étant rendu tour-à-tour auprès du commissaire
impérial. Plusieurs toasts furent portés, de part et d'au
tre, au sultan et à la prospérité des nations turque et rou
maine; Suleyman s'exprima dans le style allégorique de
l'Orient :
t Je vois un beau jardin, dit-il ; entre lui et le soleil,
qui devait vivifier ses fleurs et ses arbres, des nuages ja
loux s'étaient interposés ; le jardin avait tardé de ré
pandre dans l'univers le parfum de ses fleurs et le béné
fice de ses fruits. Je porte un toast à la dispersion des
nuages ! Le soleil, c'est le sultan ; le jardin, c'est la Rou
manie ; moi, je m'estimerai heureux d'être le jardinier. »
Basiliade, un des membres de la commission, lui ré
pondit :
2U
— 450 —
t Je porte un toast à la santé du jardinier. Des rimats
du Nord s'étaient posés sur le jardin, un hiver sibérien
couvrait toute herbe et tout arbre comme un linceul de
mort ; pas le moindre signe de vie ou de végétation. Un
nouveau soleil de l'Orient, multipliant ses rayons, fondit
la neige et les glaces ; le sol en reçut la chaleur bienfai
sante ; toute plante sourit et s'épanouit à la vue du jar
dinier. Mais hélas ! des plantes parasites abondent aussi
dans le jardin ; le terrain a besoin de culture ; il demande
à être dégagé de toutes les broussailles nuisibles à sa fé«
condité. Le jardinier est appelé pour distinguer la bonne
. plante des plantes parasites et vénéneuses ; il doit déta
cher les branches flétries par un long hiver, et par le
souffle des autans. — Vive le jardinier ! »
Vingt autres paraboles furent répétées au milieu des
acclamations. Nicolas Golesco avait déjà été reçu à
Giurgevo avec les mêmes empressements ; Tell, qui s'y
rendit après Héliade, eut également à se féliciter de l'ac
cueil qui l'attendait. Omer-Pacha lui fit, comme à un
collègue, les honneurs du camp. Le meilleur accord ré
gnait entre le gouvernement roumain et les envoyés de
la Porte. Il allait devenir facile de mettre fin aux trou
bles et aux incertitudes par la consécration de la Consti
tution nouvelle au sein du Divan. Suleyman vint à son
tour passer trois jours à Bucharest, et les hommages de
toutes les populations lui démontrèrent que la révolu
tion n'avait fait que resserrer les liens qui unissaient la
Roumanie à l'empire ottoman.
Cela ne faisait pas le compte de la Russie ; il fallait à
toute force empêcher une entente qui devait être funeste
au protectorat. Les intrigues et les menaces recommen
— 451 —
cèrent à Constantinoplc. D'imprudentes violences dans la
presse roumaine fournissaient un prétexte à l'ambassa
deur moscovite. Le journal Prounco (le bambin), rédigé
parRosetti, ne gardait pas de ménagements. L'écrivain
usait, sans doute, de son droit. Mais il venait d'être ad
mis au gouvernement en qualité de directeur du minis
tère de l'intérieur ; l'ambassadeur russe était heureux
de rendre le gouvernement roumain solidaire des écrits
de Rosetti, et le gouvernement turc solidaire du gouver
nement roumain.
« La Russie, disait-il au Divan, n'entend pas s'oppo
ser à l'amélioration de la Valaquie ; peu lui importent
les nouvelles institutions qu'elle se donne, si la Sublime-
Porte veut les reconnaître. Mais le gouvernement de la
Valaquie insulte l'Empereur et provoque la Russie. Cet
Empereur a déclaré jadis la guerre au sultan Mahmoud
lui-même, lorsqu'il se crut insulté par lui. Il ne s'arrê
tera pas devant la Valaquie, ni devant aucune autre
puissance qui approuverait la conduite de cette princi
pauté (1). »
La menace était assez directe. Abandonnée par la
France et l'Angleterre, la Turquie ne pouvait accepter le
défi de la Russie, et devait subir les suitesde son isolement.
La députation roumaine, qui s'était rendue à Constanti-
nople pour obtenir la confirmation de la Constitution, ne
fut pas admise au Divan. Suleyman-Pacha fut désavoué
et remplacé par Fuad-Effendi, et celui-ci reçut ordre de
n'agir que sous la direction de Duhamel. Triste condition
de la faiblesse ! La révolution roumaine s'était accomplie

(1) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumain».


— 452 —
à l'ombre du drapeau turc, et le Turc la livrait en proie à
l'aigle moscovite! Et, ce qui est triste à confesser, cette
trahison était justifiée par la coupable indifférence de
l'Europe occidentale.
En même temps, de plus graves désordres s'introdui
saient au sein du gouvernement roumain. C'est là une
conséquence nécessaire des premiers essais d'une révo
lution. Les chefs roumains manquaient d'accord et d'en
semble. Il ne nous appartient pas de leur en faire re
proche ; et il serait singulier de leur demander un mé
rite que nous n'avons pas eu nous-mêmes. La politique
d'Héliade et de ceux qui avaient prêché avec lui la légi
timité turque, recevait un grave échec, puisque cette po
litique conduisait à l'abandon, puisque cette légitimité,
dans ses terreurs, se reniait elle-même. Les révolution
naires exaltés, qui auraient voulu d'autres méthodes,
avaient beau jeu pour accuser la marche qui avait été sui
vie; etlesaccusations, nécessairement, retombaienttoutes
sur Héliade. Il s'y mêlait aussi des plaintes sur l'influence
personnelle prise par un seul homme, sur l'esprit de
domination qui se révélait en lui. Héliade, membre de
la Lieutenance , ministre de l'instruction publique et
des cultes , avait sous ses ordres tous les prêtres, les
professeurs, les maîtres des villages ; Tell, comme chef
de l'armée régulière, Maghiero, comme chef des doro-
bans et des pandours, étaient ses deux bras ; le chef de
la police, Mossoïu était son cousin ; son influence sur
les étudiants était connue; il prenait une importance qui
pouvait avoir ses périls ; et c'était par lui que le pays
se trouvait entrainé dans la fausse voie des concessions.
Ces réflexions étaient fortifiées par la tournure fâ
— 453 —
cheuse des affaires. Les collègues d'Héliade eussent été
des hommes exceptionnels, s'ils y fussent restés insen
sibles. Nicolas Golesco lui-même, jusque-là entièrement
dévoué à Héliade, prit de l'ombrage ; et la nomination de
Bosetti à la direction de l'intérieur fut un commence
ment d'opposition contre Héliade. Bientôt N. Golesco
exigea la destitution de Mossoïu, et la nomination de J.
Bratiano au ministère de la police. Tell et Héliade s'y
refusèrent d'abord ; mais Golesco menaçant de donner
sa démission, ses deux collègues durent céder pour ne
pas offrir un témoignage public de désunion. Vains
ménagements qui pouvaient un instant sauver les appa
rences, mais non éloigner les discordes que l'on redou
tait. Jusque là le gouvernement avait, même dans ses
fautes, marché avec unité ; dès lors, il suivit une double
voie qui menait en sens contraire. Bratiano et Rosetti
croyaient fortifier la révolution par les agitations popu
laires ; Héliade et Tell, par le calme et la prudence ;
N. Golesco, sans être complice des témérités, les encou
rageait par une bonté trop facile. Rosetti, directeur du
ministère de l'intérieur, donnait dans son journal des
armes à la Russie ; Bratiano, ministre de la police, orga
nisait des clubs, provoquait des réunions populaires, et
ne ménageait pas dans ses discours la puissance suze
raine. Les imprudences allèrent si loin , qu'Héliade les
explique par de coupables connivences. Qu'est-il besoin
d'une aussi fâcheuse interprétation? Des ardeurs exa
gérées n'excluent pas un cœur sincère, et quand des
fautes amènent une défaite, il n'est pas généreux d'en
faire un reproche de trahison. Ce qu'il faut reconnaître,
c'est que des paroles violentes sont au moins inutiles,
— 45 i —
quand les forces manquent pour les convertir en actes.
Ajoutons encore que toutes les agitations profitaient à la
Russie ; tantôt elle les provoquait elle-même, tantôt elle
laissait faire les imprudents , secondait les turbulences,
et poussait aux mesures extrêmes-
Un nouvel incident lui vint en aide. Le 6 septembre,
les trois membres de la Lieutenance se trouvant réunis
dans le palais administratif, une vingtaine d'individus
portant un drapeau tricolore, pénétrèrent dans la cour
du palais et demandèrent à se présenter devant le gou
vernement. Admis sans opposition, ils entrèrent dans la
salle du conseil. «Nous sommes envoyés, dit l'un d'eux,
par le peuple, pour prier la Lieutenance de nous livrer
l'original du règlement organique et l'archontologie (le
livre d'or où sont inscritsles noms des boyars). Le peuple
veut brûler publiquement ces livres en face des ennemis
qui approchent. »
Les lieutenants, étonnés à l'aspect de ces étranges dé
putés, leur demandèrent en vertu de quels mandats ils
prétendaient représenter le peuple.
« Nous vous prouverons notre mandat, répondirent-
ils, en revenant bientôt à la tête de dix mille hommes ; i
et sur le refus du gouvernement d'accéder à leur demande,
ils se retirèrent en menaçant.
Restés seuls, les membres de la Lieutenance se con
sultèrent sur cet incident imprévu. Eux qui toujours
s'étaient attachés à rester dans la légalité, ils allaient se
trouver entraînés à un mouvement irrégulier, alors que
. l'armée des Turcs était sur le territoire, et celle des
Russes aux bords du Pruth. Le règlement organique
était encore pour Constantinople la loi constitutionnelle
— 455 —
du pays. Brûler un livre, n'ôtait rien à l'autorité de la loi;
et ce vain auto-da-fé, après trois mois de négociations
avec la cour suzeraine, n'avait plus d'autre caractère que
celui d'une insulte tardive. En supposant même de l'in
dulgence chez le commissaire ottoman , il allait avoir la
main forcée par Duhamel , pour qui tout désordre était
une bonne fortune.
Telles étaient les réflexions qu'échangeaient entre eux
les membres de la Lieutenance, lorsque des clameurs im
menses retentirent dans la rue. Une foule compacte se
pressant aux abords du palais, inonda bientôt les cours
et les appartements : le règlement , criait-on de toutes
parts, Yarchontologie. Le ministre de la police, Bratiano,
se distinguait à la tête des groupes les plus bruyants.
Pressés par la foule, les membres du gouvernement se
portèrent sur le balcon. De là, Héliade tenta de haranguer
la multitude, pour la détourner d'un acte imprudent.
Mais on lui répondait par les cris : «A bas le règlement !
vive la Constitution ! »
« Vous voulez la Constitution, répliqua-t-il. Ce n'est
pas par des moyens semblables qu'elle pourra devenir la
loi du pays ; mais par l'esprit d'ordre dans lequel vous avez
su vous maintenir jusqu'ici, et par lequel vous avez forcé
vos ennemis à s'arrêter sur nos frontières... Nous n'avons
pour nous que la force morale, la force des traités et de
notre justice. Pourquoi abandonner cette force véritable
pour recourir à la force matérielle, qui ne fera que révé
ler notre faiblesse ?
« Si de pareils actes s'étaient faits dans le premier élan
du mouvement, lors de l'abdication du domnu qui aban
donna le peuple sans guide , ils pouvaient être excusés;
— 4o6 —
mais dans ce moment, après trois mois de modération et
de prudence, après le rétablissement d'un gouvernement
régulier et reconnu au nom du sultan, je vous dis, mes
frères, que cet excès sera sévèrement jugé et justement
critiqué par toute l'Europe. C'est peu de compromettre
trois individus qui gouvernent au nom du peuple et qui
doivent respecter la suzeraineté de la Porte, proclamée
par vous avec tant de solennité ; mais vous compromet
tez, citoyens, la cause commune ; car vous donnez un
prétexte au nouveau commissaire turc, pour traiter la ville
et la nation tout autrement que ne les a traitées Suleyman-
Pacha.Ne savez-votis pas que Duhamel l'accompagne? Ne
voyez-vous pas le Méphistophélès moscovite se réjouir de
vos troubles, et suivre d'un rire infernal le spectacle de
vos égarements?... »

Héliade parlait encore au peuple de la rue, lorsque à l'in


térieur du palais, les bandes envahissantes avaient enfoncé
les portes du secrétariat d'État et enlevé les douze vo
lumes in-folio de l'archontologie. Mais le règlement ne
se trouvait pas. Il avait été en effet, déposé chezun fran
çais, M. Lagrange, chargé par le gouvernement d'en
faire deux copies. Bratiano, instruit de cette circons
tance, invita le peuple à le suivre.

Un lit mortuaire avait été préparé dans la cour : on y


déposa l'archontologie. La musique entonna le chant des
morts, et la foule se mit processionnellement en mar
che, poussant des lamentations ironiques, et mêlant des
accents simulés de douleur aux rires et aux cris de joie.
Bientôt le convoi arriva devant le domicile de M. La
grange. Celui-ci était absent. Les portes furent enfon
— 457 —
cées, et le règlement fut enlevé au milieu des acclama
tions de triomphe (1).
Un autre lit mortuaire était disposé en bas, couvert
de drap noir. Le livre maudit y fut déposé. Les cris et
les larmes ironiques se renouvelèrent. La procession re
prit sa marche, et on arrêta les deux lits devant la porte
cochère du consulat russe. Il est d'usage dans les pom
pes funèbres en Moldo-Valaquie, de faire trois haltes,
où les prêtres prononcent des prières pour l'expiation
des péchés du trépassé. Une de ces trois haltes se fit
devant la porte consulaire, et ceux qui remplissaient le
rôle des prêtres, récitèrent les prières des morts, en rap
pelant les péchés du feu règlement et de la feue archon-
tologie, et en invoquant la clémence divine pour le re
pos de l'esprit de ces grands coupables , criminels de
lèse-nationalité (2).
A cette parodie des cérémonies les plus augustes, faite
par un peuple essentiellement dévot, à ces grotesques
pasquinades qui se mêlent à un acte solennel de ven
geance patriotique, ne reconnait-on pas les mobiles con
trastes et les fécondes diversités de la physionomie ita
lienne?
Le convoi suivit sa marche jusque dans la cour de
l'évèché. Là, le peuple invita le métropolitain à descen
dre dans son grand costume pontifical de service funè
bre, afin de prononcer l'anathême contre les livres in
fâmes.
Quand Néophyte descendit, le bûcher était dressé et

(1) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine.


(2) Mémoire sur l'histoire de la régénération roumaine, p. 297.
— 458 —
commençait à pétiller. Après un discours de félicitation
au peuple, prononcé par Bratiano, on fit approcher un
paysan, en l'invitant à livrer aux flammes les deux livres
souillés des sueurs et du sang des laboureurs. Le paysan
les déchira, et les sema feuille par feuille sur le bûcher,
aux applaudissements frénétiques de tous les assistants.
A mesure que chaque feuille était consumée par la
flamme et emportée par le vent, de toutes les voix de la
foule sortaient de joyeux quolibets, de folles épigrammes;
tous les lazzis des anciens soldats romains, lorsqu'ils ren
traient triomphants dans la métropole.
Quand les dernières cendres de la dernière feuille
furent dispersées, le métropolitain, s'avançant revêtu de
ses habits pontificaux et la croix à la main, prononça les
paroles suivantes :
« J'anathématise le règlement qui vient d'être brûlé,
* l'édition de 1832 ainsi que la seconde. Je maudis tous
» ceux qui voudraient le rétablir et gouverner suivant
» ses lois. Je bénis le peuple chrétien de la terre rou-
i maine. »
Pendant que retentissaient les paroles d'anathème, le
peuple était à genoux, la tête découverte, aussi grave et
recueilli qu'il avait été facétieux et emporté.
Au sortir de l'archevêché, les masses se dirigèrent
vers la colline de la Métropole. Là, se voyait un monu
ment, élevé sous les auspices de Kisseleff, en commémo
ration du règlement organique. Toutes les mains l'as
saillirent à la fois, et il fut abattu au milieu des cris de
joie et de triomphe. Puis la foule se dispersa, et tout
rentra dans le calme.
Cette étrange journée ne fut pas sans grandeur. On y
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avait vu un peuple déchaîné concentrant ses fureurs sur
les archives de son esclavage ; des appareils de mort ,
sans sacrifice humain ; un holocauste solennel, avec son
cortége ordinaire, le bûcher, le prêtre, le bourreau, sans
autre victime qu'un code et un armoriai, le tout accompa
gné de rires et de joies ; et avec cela le côté sérieux
d'une grande pensée nationale, un acte public d'affran
chissement, un défi à l'étranger, tous les signes du réveil
et de la force sure d'elle-même. Tout cela sans doute
était digne de sympathies; le peuple auquel on avait ap
pris depuis si longtemps à maudire le réglement, faisait
preuve de bonne logique en le livrant aux flammes. Mais
la logique elle-même a besoin d'être opportune ; et ceux
qui avaient excité le peuple à cet acte de justice, devaient
être prêts à l'appeler aussitôt aux armes. En allumant
les feux du bûcher, on s'obligeait à faire luire les éclairs
de cent mille baïonnettes ; en s'arrêtant à une provoca
tion impuissante, à un stérile défi, sans moyens de com
battre, on préparait à la révolution un échec, aux enne
mis une occasion.
Duhamel le comprit trop bien. Il avait rejoint Fuad-
Eflendi, et lui seul dirigeait les conseils au camp de
Giurgevo. Ses espions environnaient le commissaire ot
toman, auprès duquel les Roumains patriotes n'avaient
plus accès. La Lieutenance avait cependant dépêché vers
Fuad-Effendi quelques hommes sûrs, pour le mettre en
garde contre les embûches moscovites ; mais ils n'étaient
pas écoutés.
Sur ces entrefaites arriva la nouvelle du dernier mou
vement de Bucharest : les colères de Duhamel ne man
quèrent plus de prétexte. L'injure faite au sultan fiit
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signalée en termes énergiques. Fuad subjugué, donna
ordre à Omer-Pacha de marcher avec son armée vers
Bucharest.
Nous voici en présence d'un homme qui doit , à plu
sieurs reprises , jouer un rôle important dans les desti
nées roumaines, et sur lequel il est encore difficile de
porter un jugement exact. Omer-Pacha (autrefois Jean
Lattas) appartient à cette vaillante tribu des Croates, qui,
depuis vingt ans, se montre la plus active à propager les
idées d'indépendance nationale parmi les Slaves du Sud.
Mais avant que ce mouvement de réveil se manifestât
publiquement et avec ensemble, bien des hommes isolés
se révoltèrent en silence contre le joug étranger. Le jeune
Lattas fut de ce nombre, et, quittant le drapeau de l'Au
triche qu'il ne reconnaissait pas pour le sien, il alla de
mander une patrie à la terre ottomane. 11 y trouva des
honneurs et des occasions de gloire. A-l-il, en disant
adieu à sa religion, dit adieu à ses souvenirs nationaux?
Il est permis d'en douter. Car il reste bien fidèle à ses
ressentiments contre l'Autriche. Qui sait si le slave du
Sud n'a pas cherché la puissance pour en faire un ins
trument de délivrance ? Puisque les nations occidentales
ne comprennent pas la portée des agitations illyriennes,
qui sait parmi nous si cet enfant de l'Illyrie n'a pas choisi
le croissant comme la meilleure arme contre l'Autriche ?
De telles résolutions, il est vrai, conduisent trop souvent
à des situations équivoques. Ainsi l'a éprouvé Omer-
Pacha. Renégat, il a ébranlé la confiance des popu
lations chrétiennes ; musulman de fraîche date , il n'a
pas encore gagné celle des vieux sectateurs de l'Islam.
De là une double gêne dans ses allures , qui paralyse
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ses inspirations et lui ôte son initiative. Lorsqu'on 1850,
il ira en Bosnie combattre les pachas fanatiques qui
repoussent le tanzimat, il n'osera pas faire partager les
bénéfices de sa victoire aux populations chrétiennes qui,
l'ayant aidé, comptent sur lui; tant il lui est difficile de
ne pas être sur la liste des suspects. Puis viennent les
intrigues intérieures du divan, qui l'obligent à d'exces
sives précautions. Orner-Pacha est avant tout contraint de
dissimuler son mérite, de se faire plus petit que sa fortune ;
semblable à ces riches banquiers arméniens de Cons-
tantinople, qui sous les règnes précédents, ne sauvaient
leurs trésors, qu'en se donnant l'apparence extérieure
de la pauvreté. Qu'on ajoute à cela les hostilités non
dissimulées des agents autrichiens, très influents à Cons-
tantinople, et qui le considèrent toujours comme un sujet
déserteur ; et l'on verra combien Orner-Pacha doit avoir
d'habileté, pour se maintenir puissant au milieu de tant
d'éléments de défaveur.

Lors de son entrée en Valaquie, Orner-Pacha était en


core peu connu dans le monde occidental. Son action
dans les Principautés ne devait guère ajouter à sa répu
tation. Placé sous la direction de Fuad-Efl'endi, il prit
un rôle tout passif, etFuad, obéissant aux inspirations
de Duhamel, fit d'Omer-Pachaun instrument aveugle des
projets de la Russie.

Toutefois son séjour en