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ISSN 1662 – 4599 30 août 2010

Horizons et débats
Horizons et débats
10e année
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Hebdomadaire favorisant la pensée indépendante, l’éthique et la responsabilité


pour le respect et la promotion du droit international, du droit humanitaire et des droits humains
Edition française du journal Zeit-Fragen

Etre un acteur économique, c’est être un citoyen


La politique est en retard sur le débat
par Karl Müller
«Une économie sociale raisonnable doit L’«éthique économique intégrative»
être au service de la vie. Par conséquent Question du sens Question de la légitimité de Peter Ulrich
les hommes devraient être au centre de la Dans le monde germanique et au niveau laï-
logique économique.» Quelles valeurs faut-il créer? Pour qui faut-il créer des valeurs? que,1 il convient ici de mentionner avant tout
«De plus en plus de personnes se posent Economie utile à la vie pratique Economie légitimée socialement les travaux du Suisse Peter Ulrich qui a été,
des questions fondamentales sur le sens et de 1989 à 2009, directeur de l’Institut d’éthi-
la légitimité de la dynamique débridée et de Comment voulons-nous vivre Comment vivre ensemble? que économique de l’Université de Saint-Gall
plus en plus «têtue» du système économique à l’avenir? Règles sociales: et a montré, avec son «Ethique économique
en voie de globalisation au vu de ses effets Raisons culturelles: société bien ordonnée intégrative»,2 pourquoi il faut concevoir l’éco-
secondaires imprévisibles et discutables sur Forme de vie attractive nomie comme une partie de l’éthique et que
l’environnement, la société et notre monde la vie économique doit être au service de la
intérieur culturel.» Notre économie est-elle bonne Notre économie est-elle acceptable vie, ce qui présuppose la reconnaissance et le
respect réciproques de la dignité de tous les
Peter Ulrich, Integrative Wirtschaftsethik. pour nous? par chacun?
Grundlagen einer lebensdienlichen hommes.
Bonne vie Vie sociale juste Nous n’allons pas reproduire toute l’argu-
Ökonomie, 2008, pp. 11 et 104
(qualité de vie individuelle) (qualité de vie sociale) mentation de Peter Ulrich mais nous évoque-
Le 8 juillet dernier, la Ludwig-Erhard-Stif- rons trois idées fondamentales tout en expo-
tung allemande a attribué le Ludwig-Erhard- Primat du monde de vie Primat de la politique sant la première plus en détail. En effet, c’est
Preis für Wirtschaftspublizistik à Karen Horn, sur le caractère «têtu» sur les «contraintes» du marché dans celle-ci que l’on voit comment travailler
directrice du bureau berlinois de l’Institut du système économique (conditions normatives) avec une conception personnaliste de l’hom-
der deutschen Wirtschaft, proche du monde me également dans la pensée économique.
ouvrier, et à Peter Köppel, rédacteur en chef Le tableau «Deux dimensions fondamentales de l’économie au service de la vie» (Peter Ulrich: • Dans le premier chapitre de son livre «Le
de l’hebdomadaire suisse Die Weltwoche. «Integrative Wirtschaftsethik», p. 219) montre à quelles questions doivent répondre les citoyens phénomène de moralité humaine. La lo-
en vue de l’organisation de leur vie économique. Ce sont pour Ulrich des «questions clés contre gique normative des relations humaines»,
Changements dans la pensée économique l’économisme». Ulrich montre que la liberté, la moralité
A lire le discours de la lauréate Karen Horn et le sens civique sont liés: «Le fait que
(Neue Zürcher Zeitung du 3 août), on est XVIIIe siècle, avant tout Adam Smith, dont quand la vérité ne s’est pas transformé pour l’homme, c’est-à-dire en principe chaque
agréablement surpris de voir combien la pen- les réflexions éthiques ont été totalement oc- lui en or, en louanges dans la presse et en fa- individu, soit un être dont le comporte-
sée économique évolue. Karen Horn part des cultées au cours des dernières décennies. veurs du prince. […] ment, à la différence de celui des autres
réflexions de l’ordo-libéralisme de l’Eco- Adam Smith n’a absolument pas posé l’hypo- En revanche, la ‹tête philosophique› re- êtres vivants, n’est pas déterminé par des
le de Fribourg de 1936. Sous le titre «Unse- thèse de l’«homo economicus», mais d’indi- cherche autre chose, elle ne veut pas isoler sa lois de la nature et qui peut agir en princi-
re Aufgabe», Franz Böhm, Walter Eucken et vidus qui, grâce à leur empathie à l’égard de science, elle veut étendre son domaine. Là où pe librement fait partie des conditions fon-
Hans Grossmann-Doerth avaient alors évo- leur prochain, peuvent et doivent élaborer des le scientifique gagne-pain sépare, elle cher- damentales permettant d’être un homme.
qué la nécessité d’une réglementation de la conceptions morales communes. Pour Adam che à réunir. Tout doit s’imbriquer. Le scienti- L’individu a la liberté de développer une
vie économique qui considère l’économie Smith, a déclaré Karen Horn, «la prospéri- fique gagne-pain dresse des barrières entre lui volonté propre (libre-arbitre) et de prendre
comme un élément de la vie sociale et axe té naît du processus d’échanges qui garantit et tous ses voisins. Les nouvelles découvertes position consciemment à propos du monde,
l’ordre économique sur des valeurs et des ob- la réciprocité.» Et on ne peut pas la réduire n’effraient pas la tête philosophique, elles la de lui-même et des différentes possibilités
jectifs sociaux. au phénomène de l’offre et de la demande. stimulent, l’enthousiasment, voire l’enchan- d’action (liberté d’action). Prendre position
Il s’agit plutôt d’actions communes reposant tent. Elle n’a pas peur de remettre en cause, signifie adopter un point de vue permet-
L’hypothèse de sur des valeurs communes et dont la satisfac- voire de bouleverser son savoir: elle préfère tant de juger aussi bien nos actions que cel-
l’«homo economicus» est loin de la réalité tion des besoins matériels n’est qu’un aspect. toujours la vérité à son système. […] ‹Quand les d’autrui. Il s’agit de jugements moraux
Selon Karen Horn, les économistes néoclas- Suivant Adam Smith, Karen Horn demande aucune attaque extérieure ne vient ébran- lorsqu’ils se rapportent aux conditions per-
siques des dernières décennies ont cessé de de «se préoccuper davantage, à l’avenir, de ce ler son système de pensée, c’est elle-même mettant d’être homme, à la liberté inalié-
se référer à ces fondements et ont «dévelop- qui résulte des actions communes des hom- qui, insatisfaite, sous la contrainte d’un be- nable de tout individu. […] La moralité est
pé des modèles qui n’ont pas grand-chose à mes»; elle cite en exemple l’approche d’Eli- soin toujours actif d’améliorations, est la pre- la revendication inéluctable de l’homme en
voir avec la réalité». Elle cite comme exemple nor Ostrom (cf. Horizons et débats no 11 du mière à le démonter afin de le reconstruire tant que sujet qui se considère fondamenta-
capital «l’hypothèse de l’homo economicus, 22 mars) et donne une nouvelle définition de pour le rendre plus parfait.› (Schiller) Elle lement comme un être libre. Nous ne pou-
qui réduit les décisions à des calculs d’utili- l’économie: c’est «la science de l’homme en est vigilante et veut s’approprier tout ce qui vons pas réfuter cette revendication sans
té et d’optimisation égoïste». «Dans le cou- tant qu’animal social, la science des actions se passe et se pense autour d’elle. Grâce à renoncer totalement à l’idée d’un homme
rant principal de l’économie», elle reconnaît communes, du constant rassemblement en sa distance critique, elle acquiert une facul- libre, responsable et capable de prendre po-
ce «modèle ahistorique et éloigné de la réali- vue d’un objectif commun». té de jugement, du courage et de l’assurance. sition. Les idées de liberté et de moralité
té» et des approches «trompeuses qui provo- La compétition entre têtes philosophiques est sont donc indissociables.»
quent des dégâts». Elle en conclut qu’«il s’agit «Scientifiques gagne-pain» ce qu’elle préfère mais dans la communion Du fait de son «ouverture au monde»
d’appeler, dans le sillage des économistes de et «têtes philosophiques» la plus profonde de toutes les ressources de sans égale, poursuit Ulrich, «l’homme dé-
l’Ecole de Fribourg, à un changement d’atti- Karen Horn a terminé son discours en disant l’esprit. Ce qu’une personne ‹acquiert dans le pend existentiellement de son aptitude à la
tude mentale.» que l’économiste de l’avenir ne doit plus être monde de la vérité, elle l’acquiert pour tous.› moralité. C’est elle qui lui permet de pren-
un «scientifique gagne-pain» incapable de vi- (Schiller)» dre en main culturellement sa vie et de la
L’homme est un prochain sion d’ensemble mais une «tête philosophi- Depuis quelques années, les contributions mener en toute conscience, c’est-à-dire de
Elle s’oppose à l’affirmation selon laquel- que»: «La tête philosophique embrasse la to- comme celle de Karen Horn ne sont plus des fonder sa pensée et son action sur des idées
le l’économie doit être libérée des jugements talité des connaissances, elle cherche à savoir cas isolés. Mentionnons les ouvrages sur précises concernant la bonne vie et une vie
de valeur et demande une réorientation ce qui constitue la cohésion du monde». l’économie mondiale de Joseph Stiglitz («Le sociale juste et solidaire.» A cette connais-
vers les penseurs des Lumières écossais du Elle a repris la distinction que faisait triomphe de la cupidité», «La grande désil- sance rationnelle correspond l’empathie:
Friedrich Schiller dans sa leçon inaugura- lusion») ainsi que de Nouriel Roubini et Ste- «La moralité est la dimension de la sensibi-
le à l’Université d’Iena. Dans une contribu- phen Mihm («Economie de crise – une in- lité humaine qui pousse les hommes à vou-
Sommaire tion de la revue Forschung & Lehre (www. troduction à la finance du futur» [cf. p. 3 de loir le bien de leur prochain et à être affecti-
forschung-und-lehre.de/archiv/05-02/grigat. cette édition]). Ils ne sont pas le fait de per- vement sur la même longueur d’onde».
html), elle oppose clairement ces deux no- sonnes qui ont «toujours» pensé autrement La moralité, poursuit Ulrich, se déve-
tions: «Le scientifique gagne-pain s’applique que la majorité, mais qui avaient jusque-là loppe déjà chez l’enfant quand se forme sa
Nouriel Roubini et Stephen à répondre aux exigences de sa profession, professé la pensée dominante. conscience morale et, lorsque son éduca-
Mihm: Economie de crise – sans plus. Il écarte tout ce qui ne sert pas à at- Cela s’explique d’une part par l’échec, de- tion a été plus ou moins «saine», elle de-
une introduction à la finance teindre cet objectif. Il est tout de suite inquiet venu évident, des idéologies économiques vient une dimension inaliénable de l’iden-
du futur lorsqu’une nouveauté se fait jour en sciences des décennies passées et par les conséquen- tité de l’homme: Il n’y a pas de bonheur
page 3 qui remet en cause son savoir et son travail ces dévastatrices de l’application de ces idéo- sans moralité. «Le sens personnel de la vie
passé. Toutes les nouveautés l’effraient parce logies pour la majorité des hommes dans le ne va pas sans une certaine dose de sens ci-
Une école édifiée avec soin qu’elles détruisent quelque chose d’antérieur. monde entier, et d’autre part par l’irrésisti- vique. C’est pourquoi une éthique valable
page 6 C’est pourquoi il croit, dans sa variante ac- ble opposition globale à cette économie mais détermine notre identité personnelle aussi
tuelle, à l’efficacité, au contrôle, à l’évalua- avant tout grâce à des personnalités qui dé- bien que notre identité morale.»
Toujours à votre service, tion, à la planification. Il se considère comme noncent sans relâche, méticuleusement et • Ulrich montre que la prétendue logique
Monsieur le Directeur! un créateur d’innovations, mais d’innovations sans tomber dans de nouvelles idéologies, les contraignante de l’«économisme», la théo-
page 7 qui entrent dans son système. Cependant il défauts de la «doctrine dominante» et propo-
pense avoir recherché la vérité à titre gratuit sent des solutions. Suite page 2
page 2 Horizons et débats No 34, 30 août 2010

Autriche

Initiative populaire hors-parti pour la sortie de l’UE


afin de sauver les bases existentielles de Autriche
von Helmut Schramm, Überparteiliche Plattform für den Austritt aus der EU
En réponse à l’imposition brutale du Traité mer leurs portes depuis l’adhésion du pays à vantage le pays dans les structures de sé- L’internationalisation des monnaies natio-
de Lisbonne, une plate-forme de citoyens a l’UE, dont beaucoup d’artisans et d’entrepri- curité internationales, l’OTAN y gagne en nales est une erreur qui a contribué aux diffi-
lancé une initiative nationale pour obtenir le ses de production de biens, offrant à la jeu- importance, et le devoir d’assistance et de cultés financières et économiques actuelles.
retrait de l’Autriche de l’Union européenne. nesse des places d’apprentissage et des em- participation à des expéditions militaires est La reprise des déficits de pays instables par
Il s’agit en premier lieu de garantir la liberté plois et contribuant fortement à l’économie renforcé. Le Traité de Lisbonne nous con- des pays stables, ces derniers représentant
politique du peuple et le sauvetage des bases nationale. Sans souveraineté économique, traint à améliorer constamment nos capaci- le socle de l’euro, amplifie encore les diffi-
existentielles de l’Autriche: du (re-)dévelop- un Etat ne peut remplir sa mission de sauve- tés militaires (exigence de réarmement) et cultés. En sortant de l’UE, l’Autriche pour-
pement d’un marché intérieur à l’abri des garde de la stabilité économique; il ne peut à participer, le cas échéant, à des interven- rait retrouver sa propre monnaie et mettre un
crises et d’un Etat social, ce qui n’est possi- ni la conserver ni la développer. tions bellicistes, souvent dénommées «mis- frein au renchérissement.
ble qu’à l’intérieur d’Etats indépendants, de C’est l’AELE qui se présente comme la sion de combat contre le terrorisme». Cette
remettre la neutralité au centre de la poli- véritable alternative à l’UE. dernière mission finit parfois dans des guer- Agriculture
tique extérieure, de la liberté d’accepter ou Son avantage principal est que, au con- res d’agression menées de par le monde. L’agriculture doit être protégée par la réin-
refuser les OGM, de la réintroduction d’une traire de l’UE, elle ne mène pas de libre Ce n’est qu’en quittant l’UE qu’il sera troduction de taxes douanières et de restric-
monnaie nationale et de l’introduction d’une échange illimité. Les accords de l’AELE possible de retrouver la neutralité en tant tions commerciales. Ce qui permettrait d’as-
démocratie directe selon le modèle helvéti- prévoient notamment une réduction des que base pour la politique étrangère autri- surer l’approvisionnement du pays avec des
que. taxes douanières pour les produits indus- chienne. produits locaux. Nous avons besoin d’une
Les droits de souveraineté transférés aux triels, mais chaque pays conserve le droit politique agricole qui a pour but le ravitaille-
organes communautaires, comme le prévoit d’imposer ces dernières aux pays tiers et Liberté d’accepter ment de la population par des produits sains,
le Traité de Lisbonne, ne sont pas limités et conserve sa propre politique économique et ou de refuser les OMG la préservation des surfaces arables ainsi que
suite à cela, pas assez légitimés démocrati- monétaire. Et surtout: l’agriculture et le mar- Du fait des «libertés illimitées du marché» leur exploitation écologique. Il faut obtenir
quement. ché du travail sont exclus du libre échange! obligatoires, il n’est pas possible pour un pour les producteurs des prix conformes à
Puisque plus de 80% des lois sont impo- L’AELE a une grande importance pour Etat membre de l’UE d’empêcher l’impor- leur travail et dans la mesure du possible fa-
sées par l’UE à l’aide de prescriptions, di- un pays comme la Suisse, fortement orienté tation de fourrage OMG, par exemple les voriser la vente directe de produits de pre-
rectives, décisions et autres consignes, plus vers les exportations, une voie dans laquelle pommes de terre cultivées industriellement mière nécessité, soit par le paysan lui-même
aucun politique ne porte de responsabili- devrait s’engager (à nouveau) l’Autriche. (Amflora) ou bien des produits finis conte- soit par des coopératives agricoles. C’est
té pour ces lois. Ni les députés «représen- nant des ingrédients OMG. Il est absolu- fondamental pour assurer la sécurité ali-
tants du peuple», ni la Cour constitutionnel- Etat social ment nécessaire de respecter la volonté des mentaire.
le autrichienne ne s’opposent à cet politique Le principe suprême de l’UE, soit les «liber- 1,2 million d’Autrichiens qui ne veulent pas L’UE nous impose une production indus-
européenne antidémocratique. tés du marché», autrement dit la liberté illi- de génie génétique ni dans l’agriculture, ni trielle des produits alimentaires sur d’im-
La majorité du peuple autrichien s’oppose mitée de l’échange de marchandises, d’éta- dans les produits alimentaires. Les revendi- menses exploitations et détruit ainsi les
à l’UE. Ainsi en témoigne le sondage effec- blissement, des services, la libre circulation cations de l’initiative populaire de 1997 à ce structures familiales réduites qui sont capa-
tué par le Linzer Meinungsforschungsinstitut des travailleurs, ainsi que la libre circula- sujet sont toujours d’actualité: bles de s’adapter aux besoins régionaux de
Imas, révélant que 54% de la population es- tion des capitaux. Cette dernière est essen- 1. pas de nourriture sortant des laboratoires la nature, de l’homme et des animaux. Les
time que l’UE apporte plus de désavantages tielle pour les multinationales, puisqu’elle de génie génétique en Autriche; agriculteurs sont tributaires des prix du mar-
que d’avantages au pays («Wiener Zeitung» permet une politique orientée vers le pro- 2. pas d’autorisation pour la mise en liber- ché mondialisé et des subventions de l’UE.
du 14/15 août). fit maximum, source de difficultés majeu- té d’êtres vivants génétiquement manipu- Uniquement en quittant l’UE l’agriculture
res pour beaucoup de monde; cette politi- lés; paysanne pourra survivre.
Que faire? que est soutenue depuis des décennies par 3. pas de brevets sur la vie. La liberté et la démocratie sont le fruit
Les citoyennes et citoyens sont invités à ré- la Cour de justice des Communautés euro- La politique de l’UE nous interdit cette pro- d’une lutte séculaire, les puissants n’ayant
cupérer leurs droits politiques et cela n’est péennes (CJCE). La politique sociale y est tection, c’est pourquoi il faut s’en retirer. jamais lâché volontairement leur pouvoir.
possible qu’en quittant l’Union européenne. totalement ignorée. La preuve en est appor-
tée par l’augmentation constante du chôma- Monnaie nationale Comment
ge, par la diminution des rentes vieillesse et La monnaie nationale est une caractéristique soutenir cette initiative populaire
Il faut rendre au peuple autrichien
ses droits politiques l’écart s’élargissant entre riches et pauvres. primordiale d’un Etat. L’Autriche n’est plus Tous les citoyens autrichiens, âgés de 16 ans
en mesure de diriger son économie par une révolus, sont habilités à signer les initiatives
Neutralité politique monétaire et de crédits; c’est pour- populaires. Dès que 8032 citoyens (1 pour
Economie Est neutre un pays menant sa propre poli- quoi il lui faut retrouver sa propre monnaie mille de la population) auront signé la dé-
Les entreprises nationales qui sont en re- tique étrangère (comme la Suisse), se te- (p. ex. le Schilling), afin d’assurer sa stabilité claration de soutien, le ministère de l’Inté-
lation avec la population, ont de moins en nant strictement à l’écart de tout pacte mi- économique. Encore récemment, l’Autriche rieur annoncera publiquement pour tout le
moins de chances de survie dans un système litaire, et servant ainsi la paix. Du fait de a dû verser 2,3 milliards d’euros pour la pré- pays la semaine au cours de laquelle seront
supranational. L’Autriche ne peut plus con- son armée, à laquelle participe l’Autriche, tendue «aide à la Grèce» et 12,6 milliards récoltées les signatures.
clure d’accords commerciaux, vitaux pour la l’UE représente elle-même un pacte militai- pour le «plan de sauvetage» de l’euro. Cette
protection de l’économie nationale, du fait de re. A quoi il faut ajouter son étroite relation procédure est anticonstitutionnelle et contre-
son appartenance à l’UE; le commerce inter- à l’OTAN, dont la majorité des pays de l’UE vient aux accords – selon les experts. Le ré- Vous trouverez les déclarations de soutien sur Inter-
net à l’adresse www.webinformation.at.
national est entièrement dans les mains des sont membres. Dans le dernier document sur sultat de cette politique erronée est une infla- Vous pouvez aussi vous procurer ce document
organes centraux de l’UE. De nombreuses la politique de sécurité du gouvernement fé- tion galopante et le risque d’une conversion par téléphone: +43 650 736 22 00 ou par courriel:
petites et moyennes entreprises ont dû fer- déral autrichien, il est question d’inclure da- monétaire sur le dos des contribuables. helmutschramm@gmx.at.

«Etre un acteur économique …» se situe a priori en dehors de la rationalité satisfait à la nature de l’homme et donc au S’opposer en tant qu’homme
suite de la page 1 économique. Toute conception de la bonne principe de droit universel est un ordre qui et citoyen à la déraison politique
vie chez l’homo economicus se voit axio- garantit l’égalité et la liberté de tous les hom- Cela est d’autant plus valable que l’action éco-
rie utilitariste de l’optimisation des profits matiquement réduite à l’objectif hédoniste mes de même que l’indépendance de chaque nomique, financière et politique en général
est une idéologie historique qui a pour but de l’optimisation des profits.» individu. Ainsi, la liberté et la propriété sont des responsables politiques est encore très en
de détourner l’attention des valeurs et des • Pour finir, Ulrich explique pourquoi l’orga- les fondements de l’ordre économique, la li- retard sur l’état du débat scientifique et pu-
intérêts bien réels d’une minorité. Il réfu- nisation concrète de la vie économique doit berté étant conçue comme liberté politique et blic et que la raison politique est encore ab-
te totalement l’idée que l’économisme se- reposer sur une concertation entre toutes la propriété comme propriété sociale. Cette sente de nombreux projets et décisions. Des
rait «affranchi de toute référence à des les personnes concernées: «Toute action ou conception de l’ordre économique est libéra- pays continuent d’être économiquement rui-
valeurs». En effet, même «le fait de consi- toute institution que des citoyens libres et le et sociale, et non libéraliste au sens d’une nés par des directives absurdes de l’UE: les
dérer une façon d’agir comme rationnelle responsables ont décidée à la suite d’une liberté impliquant le droit à l’arbitraire, liber- dernières nouvelles sur le déclin économique
a naturellement une signification normati- concertation rationnelle entre toutes les té qui n’intégrerait pas autrui, c’est-à-dire la de la Grèce en sont la preuve. Des Etats sou-
ve car la rationalité est une notion directri- parties en tant que forme légitime de créa- moralité. C’est l’ordre économique d’une ré- verains comme la Suisse continuent de subir
ce qui trouve finalement son sens pratique tion de valeur peut être considérée comme publique dont la loi fondamentale est la loi des pressions massives exercées par l’UE
dans le fait de dire comment nous devons rationnelle au point de vue socio-économi- morale ou le principe d’amour. Seule une telle avec des méthodes perfides. On continue de
nous comporter rationnellement.» que.» L’éthique économique n’est donc ni république réalise le principe du droit et ga- préparer des guerres: il convient de prendre
Mais s’il est faux que l’économisme soit un accessoire ornemental ni l’instrument rantit la paix générale grâce à une collabo- très au sérieux les informations sur les pro-
axiologiquement neutre, il traduit une con- hypocrite d’une économie encore et tou- ration fondée sur le droit des peuples mais jets criminels d’une guerre contre l’Iran. Et
ception de l’homme très limitée. Quand on jours axée sur l’utilitaire, mais doit être également et avant tout en économie, collabo- il se trame encore beaucoup d’autres choses
songe que selon l’hédonisme éthique, ce considérée comme «un élément de l’éthi- ration qui permet la réalisation de la liberté, inquiétantes.
n’est pas la raison humaine mais simple- que politique à des fins émancipatoires qui de l’égalité et de la fraternité et ne dégénère Mais l’individu, dès qu’il commence à être
ment les besoins de l’homme qu’on élève vise avant tout à garantir ou à rétablir les pas en un despotisme, capitaliste ou socialis- citoyen, trouve sur son chemin beaucoup de
au rang d’instance suprême de nos actions conditions d’une libre concertation poli- te, qui se développe lorsque l’on abandonne précieux camarades de combat de même que
justes, on se rend compte combien la no- tico-économique entre citoyens responsa- la forme politique de la liberté, de l’égalité la raison et l’humanité. •
tion de rationalité «purement» économi- bles.» et de la fraternité, c’est-à-dire la démocratie,
que a peu de choses à voir avec la raison qui n’est réalisable que dans les petites uni-
au sens plein. Les besoins se servent de Les hommes tés.» («Marktliche Sozialwirtschaft»; www.
1
L’approche de Peter Ulrich est certes expressément
la raison comme d’un simple moyen. La doivent s’entendre sur leur économie kaschachtschneider.de/Schriften/Dokumen- laïque, mais elle correspond à bien des égards à la
doctrine sociale chrétienne moderne.
perspective d’une maîtrise de la pénurie de Autrement dit: l’économie est à tous égards te-herunterladen/Sozialwirtschaft.pdf). 2
Son ouvrage fondamental, dont la 4e édition a paru
biens au moyen d’une culture critique et ra- l’affaire du peuple. A ce sujet, il convient de Les acteurs économiques doivent donc se en 2008 (ISBN 978-3-258-07261-6) s’intitule «Inte-
tionnelle de nos besoins, c’est-à-dire une citer ici le constitutionnaliste Karl Albrecht considérer avant tout comme des citoyens et grative Wirtschaftsethik. Grundlagen einer lebens-
accession critique à l’art de la «bonne vie», Schachtschneider: «L’ordre économique qui agir en conséquence. dienlichen Ökonomie».
No 34, 30 août 2010 Horizons et débats page 3

Nouriel Roubini et Stephen Mihm:


Economie de crise – une introduction à la finance du futur
par W. Wüthrich, Zurich

Nouriel Roubini n’a pas été le seul à aver-


tir. Cependant, il a prévu dès 2006 la crise «Lors du dernier demi-siècle, tout le
financière avec précision. Dans son dernier monde – des économistes universi-
ouvrage, intitulé «Economie de crise – une taires aux traders de Wall Street – a
introduction à la finance du futur», il ana- été induit en erreur par les comptes de
lyse ce qui s’est passé et indique directement fées que l’on racontait à propos des mi-
ce qu’il faut faire pour préparer un avenir racles des marchés libres et des avan-
plus stable. Aujourd’hui, Roubini conseille tages illimités liés à l’innovation finan-
les hommes politiques et les instituts d’émis- cière. La crise a porté un rude coup à
sion. ce système de valeurs.» (p. 372)
Toutes les citations sont tirées de
Importance de l’histoire l’ouvrage de Nouriel Roubini et
Nouriel Roubini est professeur d’économie Stephen Mihm intitulé «Economie
à l’Université de New York: Il a écrit son de crise – une introduction à la
finance du futur», Lattès 2010
dernier livre en collaboration avec Stephen
Mihm, professeur d’histoire à l’Université de
Géorgie. Le lecteur le remarque immédiate- «Comme nous l’avons clairement mon-
ment: les ouvrages consacrés à l’économie tré dans ce livre, la crise ne fut pas
politique sont souvent pleins de formules ma- tant le produit de prêts hypothécaires
thématiques, de courbes et de modèles censés à risque que d’un système financier
représenter l’évolution économique; souvent, à risque. En raison d’un ensemble de
ils n’est pas facile de s’y retrouver. Paul Sa- facteurs allant de la déformation des
muelson, un des économistes les plus connus structures de rémunération à la cor-
du XXe siècle, a lancé, il y a 30 ans, la «ma- ruption des agences de notation, le sys-
thématisation» de l’économie politique. Agé tème financier mondial était complè-
aujourd’hui de plus de 90 ans, il s’est vu de- tement pourri. La crise financière n’a
mander par un journaliste: «Que recomman- Il y a environ 100 ans, le pasteur Traber de Bichelsee, dans le canton de Thurgovie, fonda la première fait que retirer la peau lisse et brillante
deriez-vous à une personne qui commence banque Raiffeisen de Suisse. Aujourd’hui encore, cette banque jouit de la confiance des citoyens parce de ce qui était devenu, au fil des ans,
aujourd’hui à étudier l’économie?» A la sur- qu’étant une coopérative, elle mène une politique différente des autres établissements. (photo thk) un corps gangrené.» (p. 373)
prise de son interlocuteur, il répondit: «Il se
peut que je vous réponde autrement que jadis. John Maynard Keynes à 15%. (A titre de comparaison: calculé – comme chez Keynes – par l’intermédiaire
Aie un sain respect de l’histoire économique, et les années trente comme à cette époque, le taux du chômage du gouvernement, mais par celui de l’insti-
car elle est la matière première dont sont is- Hormis Karl Marx, l’Anglais Keynes (1883– aux Etats-Unis se monterait actuellement à tut d’émission.
sues tes hypothèses et tes preuves.» 1946) est bien l’économiste le plus connu. quelque 17%.) Le message tendant à l’«autolimitation»
Nouriel Roubini a pris ce conseil à cœur Il a enseigné durant la première moitié du En 1937, Roosevelt s’est efforcé d’épar- des Etats nations s’est répandu rapidement,
et travaillé en coopération avec le professeur XXe siècle et s’est exprimé aussi à propos des gner et de contracter moins de dettes. La car les dettes de nombreux Etats avaient aug-
d’histoire Stephen Mihm. Le résultat est im- problèmes politiques. Au milieu de la crise crise économique a repris alors rapidement. menté alors rapidement. Milton Friedman
pressionnant. Si les détails des crises, pa- économique des années trente, il a déclaré Le taux de chômage est remonté à 20%. En avait encore d’autres objectifs. Il voulait re-
niques et faillites différaient, les éléments lors d’une interview: 1938, les préparatifs de guerre se sont accé- pousser l’Etat nation pour faire place au mar-
essentiels n’ont guère changé durant les dé- «Le capitalisme international et individua- lérés. La dépression économique n’a cessé ché supranational, mondial, de l’OMC. Il
cennies et les siècles. Roubini démontre que liste décadent, dans les mains duquel nous vraiment que pendant la Seconde Guerre s’agissait d’un nouveau cadre, qui correspon-
les événements de 2009 auraient été familiers nous trouvions après la Première Guerre mondiale. dait davantage aux intérêts des grands grou-
à l’observateur d’il y a un ou deux siècles. mondiale, est un échec. Il n’est ni intelligent, pes économiques. Milton Friedman était aussi
Les comparaisons historiques aiguisent ni beau, ni juste, ni vertueux et, surtout, il ne Keynes dans l’après-guerre l’un des partisans des efforts tendant à rédui-
le regard posé sur les événements actuels et tient pas ce qu’il promet. Il ne nous plaît pas En 1936, John Maynard Keynes avait publié re la souveraineté et la responsabilité des Etat
aident à répondre aux questions que suscite le et nous commençons à le haïr.» son livre principal sous le titre de «Théo- nations en faveur des institutions supranatio-
futur. Roubini et Mihm montrent la voie. La situation est évidente aux yeux des rie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la nales, telle l’UE.
marxistes. Le capitalisme est un régime éco- monnaie.» Ce livre a marqué les sciences
Influence doctrinale nomique fondamentalement injuste et qui économiques et la politique jusque dans Comparaison de Keynes et de Friedman
Non seulement les deux chercheurs se ré- doit être aboli. Les moyens de production les décennies de l’après-guerre. Cependant, Le profil d’un économiste se reflète par-
fèrent à l’histoire, mais ils recourent, dans doivent être étatisés, ce qui s’est passé après Keynes a été parfois mal compris. En effet, ticulièrement dans sa manière d’interpré-
leur analyse, aux diverses doctrines écono- la Seconde Guerre mondiale dans de nom- il n’a pas recommandé simplement aux poli- ter la crise économique des années trente.
miques. Nous connaissons la plupart par leurs breux pays, notamment dans la sphère d’in- ticiens de dépenser davantage pour stimuler Comme nous l’avons vu, Keynes a émis la
noms, tels les «keynésiens», les «marxistes», fluence de l’Union soviétique. En revanche, l’économie. Ses conseils étaient les suivants: thèse que la crise économique mondiale était
les «néo-libéraux», les «monétaristes», les Keynes, qui respectait le droit de propriété, La politique devrait agir de manière anticy- due au fait que la demande mondiale s’était
«Autrichiens». Tous interprètent les événe- a proposé ce qui suit: L’Etat doit intervenir clique pendant une longue période. Durant effondrée après le krach de 1929. Selon lui,
ments économiques d’après leur conception et modifier le capitalisme. En cas de crise, il les années grasses, les gouvernements de- la consommation était beaucoup trop faible,
de l’homme et du monde. doit accroître sensiblement ses dépenses con- vraient donc exercer une certaine retenue et les entreprises n’avaient plus pu écouler leurs
Les doctrines ont une grande influence sur sacrées au bien commun et – si nécessaire – former des réserves dont ils disposeraient en produits et avaient dû congédier des collabo-
la politique. Ainsi, John Maynard Keynes les financer en s’endettant. Ainsi, la demande temps de crise pour des dépenses supplémen- rateurs. Des investissements en de nouvel-
était proche de Franklin D. Roosevelt dans globale augmenterait et l’économie serait sti- taires. De cette façon, l’Etat peut neutrali- les fabriques n’ont pratiquement plus été ef-
les années trente. Milton Friedman est asso- mulée. De nouveaux investissements seraient ser l’évolution économique sans contracter fectués. Si l’institut d’émission américain,
cié à Margret Thatcher et Ronald Reagan. effectués et de nouveaux emplois créés. des dettes excessives. De nombreux politi- la Fed, a doublé la masse monétaire après
Aujourd’hui, l’économiste et prix Nobel Paul Comment la crise a-t-elle commencé à ciens pensent à Keynes surtout en temps de 1933, ces mesures n’ont guère exercé d’ef-
Krugman se targue publiquement d’avoir de l’époque? En 1929, le «vendredi noir», la crise, alors qu’ils trouvent de bonnes raisons fets. L’atmosphère était si mauvaise et la
temps à autre un entretien téléphonique avec Bourse de New York avait enregistré un recul de faire également des dettes pendant les an- crainte de l’avenir si forte que les citoyens
Obama. massif. De nombreux Américains avaient nées grasses. en détresse consommaient beaucoup trop
Contrairement à d’autres économistes, spéculé à crédit et ne pouvaient plus rem- peu et épargnaient beaucoup trop malgré
Roubini et Mihm proclament: «Nous n’ad- bourser leurs dettes. Les banques elles- La «contre-révolution» les taux d’intérêt bas et l’argent bon marché.
hérons pas à une doctrine particulière. Pres- mêmes comptaient parmi les gros spécu- de Milton Friedman En dépit du recours à la planche à billets,
que chaque courant économique peut con- lateurs et étaient en difficultés – comme Dans les années septante, après la fin de la les prix ont baissé, un excédent de marchan-
tribuer à expliquer la récente crise, c’est aujourd’hui. La crise boursière s’est réper- haute conjoncture, la réputation du «keyné- dises ne trouvant pas acheteur. Seuls les pro-
pourquoi nous appuyons notre analyse sur cutée rapidement sur l’ensemble de l’écono- sianisme» s’est ternie. La bureaucratie aurait grammes conjoncturels massifs, que Keynes
un large éventail d’auteurs.» Seule une mé- mie et a abouti à un plongeon conjoncturel. gonflé toujours davantage, pourrait à peine avait préconisés, ont permis une améliora-
thode globale permet de comprendre la crise. Tout comme Keynes le proposait, le président être encore financée et remplacerait les acti- tion. L’Etat aurait ainsi agi pour le bien com-
«Il nous faut déposer notre idéologie au ves- des Etats-Unis, Edgar Hoover, a lancé le plus vités de l’économie privée. mun et les Américains auraient eu du travail,
tiaire et considérer le problème calmement. grand programme établi jusqu’alors, qui vi- Milton Friedman, professeur d’économie disait-on.
Les crises peuvent prendre des formes très sait à soutenir les banques et la conjonctu- politique à Chicago, a mené alors une sorte L’argumentation de Milton Friedman est
diverses et ce qui est adéquat dans une si- re. Les banques devaient recevoir des crédits, de contre-révolution. Ses disciples, dénom- différente: Le «deficit spending» de l’Etat re-
tuation déterminée peut ne pas fonctionner les voies fluviales et la protection contre les més «Chicago Boys», ont diffusé ses idées commandé par Keynes n’aurait pas fait ses
dans une autre.» inondations devaient être améliorées, les bâti- dans le monde entier. Ils passent pour les pro- preuves. Lorsque Roosevelt, en 1937, a ré-
Nous allons montrer les effets de deux ments publics, les routes, les autoroutes et les moteurs du néo-libéralisme et de la mondia- duit les programmes conjoncturels volumi-
doctrines économiques sur la politique, aérodromes bâtis. Son successeur, Franklin lisation. Dans quelle mesure le sont-ils vrai- neux et tenté ainsi de faire moins de dettes, la
dans leur contexte historique, en tirant des D. Roosevelt, a intensifié ces efforts en con- ment? Bourse et la conjoncture se sont effondrées.
exemples du livre de Roubini et Mihm, et les tractant – contrairement à Hoover – des dettes Friedman affirme que les Etats nations de- Le taux de chômage a grimpé de nouveau de
comparer à la situation actuelle. Ce sont les élevées. vraient procéder à une sorte de sevrage en 15 à 20%. – La toute grande faute aurait été
«keynésiens» et les «monétaristes». Dans un Le résultat est impressionnant. 380 000 ki- limitant leurs activités et en laissant plus commise ailleurs. Après le «vendredi noir»
article ultérieur, je montrerai les effets de la lomètres d’égouts ont été formés ou assainis. de latitude à l’économie privée. Il faut que de 1929, la Fed et les instituts d’émission du
doctrine «autrichienne», que Roubini décrit 480 aérodromes, 78 000 ponts, 780 hôpitaux, les gouvernements renversent la tendance à monde entier se seraient comporté de maniè-
aussi exhaustivement. Ce courant de pensée 915 000 routes et plus de 15 000 écoles, hô- confier toujours plus de tâches à l’Etat et re- re complètement fausse. D’après Friedman,
est surtout celui du «Liberales Institut» de tels judiciaires et autres constructions pu- mettent une partie de leurs activités à l’éco- ils auraient dû procéder à des injections mas-
Zurich, qui publie les Schweizer Monatshef- bliques ont été érigés. Le taux de chômage, nomie privée. Si l’Etat doit continuer à in-
te [Cahiers mensuels suisses]. qui atteignait encore 25% en 1932, est tombé fluer sur l’économie, il doit le faire non plus Suite page 4
page 4 Horizons et débats No 34, 30 août 2010

«Nouriel Roubini et Stephen Mihm …» 40 millions d’Américains ont recours à


suite de la page 3 «La titrisation doit elle aussi être re- cette aide étatique, forme moderne de «Des réformes plus radicales encore
mise en question. Des solutions sim- «soupe populaire». (C’est grâce aux soupes devront être mises en œuvre. Il faudra
sives de monnaie. De nombreuses banques plistes, consistant par exemple à de- populaires que durant la dépression des an- découper certains établissements con-
auraient pu être sauvées et l’on aurait pu em- mander aux banques d’assumer une nées 1930, les communes et des organisa- sidérés comme trop gros pour qu’on
pêcher que le citoyen perde sa confiance dans partie du risque ne seront pas suffi- tions privées essayaient d’améliorer le sort les laisse faire faillite: c’est le cas de
le système financier. Selon le monétariste santes: des mesures bien plus radicales des Américains dans le besoin.) Goldman Sachs et de Citigroup, mais
Friedman, la masse monétaire aurait alors – devront être adoptées. La titrisation 2. Malgré la croissance économique, on crée aussi de bien d’autres firmes moins
comme aujourd’hui – plus que doublé. A vrai devra être beaucoup plus transparente peu d’emplois aujourd’hui. Pourquoi? Un connues.» (p. 374)
dire, quatre ans trop tard. et standardisée, et ses produits de- exemple nous donne la réponse. L’entrepri-
L’accroissement de la masse monétaire vront être fortement réglementés. Les se américaine Apple a enregistré au der- «De façon à accroître encore la stabili-
s’est réalisé de la façon suivante dans le ré- titres de créance auxquels s’applique nier trimestre des bénéfices records. Ja- té du système financier, toutes les ban-
gime des changes de l’époque: En 1933, la cette technique devront faire l’objet mais les affaires n’ont mieux marché car ques – y compris les banques d’affaires
Fed a cessé d’échanger des billets de banque d’un examen minutieux. Les prêts im- la production a été délocalisée en Chine et – devraient avoir interdiction de se li-
contre des pièces d’or. Plus encore: Roosevelt mobiliers et les autres prêts concernés dans d’autres pays d’Asie. vrer à des activités risquées de cour-
a nationalisé l’or en interdisant la possession devront être de première qualité; et Les mesures de sauvetage des gouvernements tage pour compte propre. Elles ne de-
privée de pièces et de lingots. Les citoyens des si tel n’est pas le cas, ils devront être et des banques centrales ont entraîné des si- vraient pas davantage être autorisées
Etats-Unis ont dû livrer à l’Etat leurs réserves clairement présentés comme risqués.» tuations absurdes. En voici deux exemples: à se comporter comme des fonds spé-
d’or privées au prix de l’époque de 20 dollars (p. 373) culatifs ou des fonds de private equi-
l’once. Peu de mois après, Roosevelt a déva- Le système hypothécaire américain ty. Il leur faudrait se cantonner à leur
lué le dollar de 41% et réévalué l’or en con- banques, soutenir des entreprises du secteur est quasiment nationalisé mission historique: lever des fonds
séquence, le fixant à 35 dollars l’once. – Ce de l’automobile ou les nationaliser. Tout cela Au début de la crise financière, les prêteurs et garantir des émissions de titres.»
coup politique revenait pratiquement à expro- prend des proportions gigantesques. «Si cela hypothécaires Fannie Mai et Freddie Mac (p. 318)
prier les détenteurs d’or. Il permettait toute- s’avère nécessaire, il volera en hélicoptère ont joué un rôle clé. Ils ont titrisé leurs hy-
fois de mettre en branle la planche à billets et au-dessus de New York et fera pleuvoir les pothèques souvent douteuses et ont vendu les
d’accroître considérablement la masse moné- dollars,» a dit un jour Ben Bernanke, prési- titres dans le monde entier. Aujourd’hui, on Aux Etats-Unis, les Etats et les communes
taire. Ce n’est qu’en 1974 que l’interdiction dent de la Fed, dans un discours. évite ces titres «pourris». Entre-temps, ces ont été contraints par la loi de réduire leurs
de détenir des réserves d’or à titre privé a été Cette cure radicale et sa masse de mesures deux banques ont été nationalisées et l’Etat dépenses, à fermer certaines institutions et à
levée aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. diverses se sont avérées efficaces et ont stop- a garanti ces titres pour quelque 12 billions procéder à des licenciements si leur situation
Jusqu’à maintenant, beaucoup d’Améri- pé provisoirement la «chute libre», comme de dollars. Si le remboursement de cette financière continuait à se dégrader.
cains ne pardonnent pas à Roosevelt cette l’appelle Stiglitz. Roubini et Mihm appuient somme venait à être réclamé, la dette pu- Les économistes américains redoutent
intrusion dans leur propriété et sphère pri- la manière de faire des gouvernements et blique des Etats-Unis, qui est déjà énorme, qu’un retour prématuré à la discipline bud-
vées, intrusion dictatoriale et problématique banques centrales: «A court terme, il con- doublerait. Pour désamorcer cette situation, gétaire n’étouffe la reprise économique qui
sur le plan de l’Etat de droit. Aujourd’hui, vient d’empêcher l’écroulement précipité du la Fed a racheté une partie de ces titres avec s’amorce, mais le problème des dettes les in-
une once d’or coûte 1200 dollars. Cela système financier en assouplissant la politi- des dollars qu’elle a créés d’un clic de souris. quiète aussi. Pour y remédier, le Prix Nobel
montre combien le dollar a été manipulé, en que monétaire et en prenant d’autres mesures Aujourd’hui, le système hypothécaire améri- d’économie américain Paul Krugmann re-
quelques décennies seulement, au détriment préventives comme l’octroi de crédits ou de cain est plus ou moins étatisé. commande officiellement une inflation «con-
des citoyens. Contrairement à la situation capitaux. Il importe également de stimuler la trôlée» de 3 à 4%. D’autres économistes sont
d’alors, la Fed n’est plus limitée aujourd’hui demande globale en lançant des programmes Garanties étatiques insensées en Islande du même avis. En Europe également, on en
dans son recours à la planche à billets ou à conjoncturels et en réduisant les impôts.» En Islande, les trois grandes banques opérant discute, mais pas dans des débats publics.
son équivalent électronique. Les Etats-Unis avaient certes perdu 8 mil- au niveau global ont fait faillite, mais ces Nouriel Roubini et Stephen Mihm décon-
lions d’emplois en peu de temps mais la si- faillites ont été contrôlées. Toutes les filiales seillent cette mesure qui n’est pas une solu-
Keynes et Friedman aujourd’hui tuation de l’économie et des Bourses s’est un étrangères ont été vendues et les banques re- tion pour eux. Que proposent-ils?
Comment les politiciens se comportent- peu améliorée après les mesures de rigueur. nationalisées, c’est-à-dire orientées vers le
ils aujourd’hui? Qui influe sur leur pensée? En Europe également, on observe des signes pays. Elles sont gérées sous de nouveaux Structures économiques malsaines
Keynes ou Friedman? – Roubini et Mihm positifs, par exemple dans l’industrie d’ex- noms par de nouveaux propriétaires. La re- A brève échéance, il était nécessaire que les
pensent que les responsables actuels s’effor- portation allemande et suisse. La croissance construction est en route. Voilà pour la bonne gouvernements et les banques centrales in-
cent d’éviter les fautes du passé. Ils appliquent a repris. Cependant, selon Ben Bernanke, les nouvelle. Mais il y en a également une mau- terviennent, mais «nationaliser les pertes au
aussi bien la méthode «Keynes» que la mé- perspectives sont encore «extraordinairement vaise. Comme d’autres pays, l’Etat islandais moyen d’injections de fonds publics est tout
thode «Friedman», mais de façon plus déci- incertaines». Il est pourtant disposé à conti- a fourni des garanties étatiques insensées si aussi intolérable que tenter de réduire les
dée, plus radicale que par le passé. nuer de soutenir la conjoncture. bien que chaque famille islandaise de deux dettes grâce à une inflation accrue. Cela ne
Les moyens d’action décrits par Keynes, enfants a, en tant que contribuable, 1,2 mil- fait que déplacer le problème d’un domaine
soit peu d’instruments ayant fait leur preuve, Des «soupes populaires» lion de dollars de dettes que lui ont laissées économique à un autre. A long terme, il est
ont fait place à une foule disparate de méca- de plus en plus nombreuses trois banques, dettes dont ces familles ne indispensable que les banques, les entreprises
nismes par lesquels l’Etat influe sur l’éco- Il existe cependant d’autres statistiques. En sont absolument pas responsables. La com- et les ménages insolvables se déclarent en fail-
nomie. Les instituts d’émission également voici deux exemples: mission d’enquête du Parlement islandais a lite et puissent repartir de zéro. Les mesures
ont accru massivement leurs moyens d’ac- 1. Le nombre des Américains qui reçoivent rendu il y a quelques semaines un rapport de durables de maintien en vie empêchent de ré-
tion. Non seulement ils ont doublé ou triplé des bons de repas a augmenté l’année der- 2000 pages qui est actuellement un best-seller soudre le problème.»
la masse monétaire, mais ils octroient des nière de 7 millions. Aujourd’hui, plus de dans la population. L’économiste Vilhalmur Des mesures énergiques sont nécessaires
crédits à nombre d’institutions, sauvent des Bjarnason estime que les principaux respon- aujourd’hui, cela d’autant plus que le secteur
banques, achètent des papiers-valeurs «toxi- sables de la débâcle sont un petit groupe de financier continue d’être surdimensionné.
ques» dont personne ne veut plus, financent Les dangereux produits dérivés qui ont quelque 30 personnes (directeurs de banque De nombreux établissements financiers ont
les déficits d’Etats insolvables, etc. Les gou- volé en éclats lors de la crise récente islandais, banquiers centraux et membres du été sauvés et travaillent aujourd’hui encore
vernements et banques centrales opèrent en devront eux aussi être réformés. Les gouvernement). selon des modèles économiques sans avenir.
étroite coopération et tirent, pour stopper le produits dérivés vendus de gré à gré Les interventions étatiques ont certes stop-
déclin, tous les registres dont ils disposent Hier et aujourd’hui pé la «chute libre» mais elles ont en même
(over the counter) – ou, plus exacte-
dans le système actuel. L’argent du contri- ment, sous la table – devront être ra- Lorsque l’on compare la crise actuelle à celle temps renforcé des structures économiques
buable est non seulement placé en investis- menés dans un système de marché or- des années 1930, on est frappé par un fait: malades.
sements de l’Etat, mais aussi pour garantir ganisé et enregistrés dans des bases le président Obama, membre du Parti dé-
les dépôts en banque de particuliers et les mocrate, avait annoncé lors de sa campagne Que faire?
de données; leur utilisation devra faire
dettes d’entreprises, pour nationaliser des l’objet de restrictions. La surveillance électorale qu’une part importante des plans Les gouvernements et les banques centrales
des produits dérivés devra par ailleurs de relance devait être investie dans les infra- doivent prendre aujourd’hui des mesures ra-
être centralisée.» (p. 374) structures américaines. De nombreux ponts
devaient être réparés d’urgence; en de nom-
«Ces produits dérivés ont considérable- breux endroits, les canalisations, les voies de
chemin de fer et bien d’autres choses devaient
Horizons et débats
ment changé lors des années récentes Hebdomadaire favorisant la pensée indépendante,
grâce à l’apparition de nouvelles va- être refaites. Il fallait développer les trans- l’éthique et la responsabilité
riétés comme le credit default swap ports en commun, l’argent des impôts devait pour le respect et la promotion du droit international,
(CDS). «Cet instrument a été compa- servir à financer des projets utiles, comme du droit humanitaire et des droits humains
ré à un contrat d’assurance, mais il est l’avait fait Roosevelt il y a 75 ans. Ces travaux
Editeur
en réalité très différent. Il ressemble d’intérêt public ont-ils été entrepris? La presse Coopérative Zeit-Fragen
superficiellement à une assurance parle peu de ce sujet. De nombreux emplois Rédacteur en chef
parce qu’il autorise celui qui l’achète auraient pu être créés. Or rien n’apparaît dans Jean-Paul Vuilleumier
à se prémunir contre l’éventuel défaut les statistiques actuelles. Cela laisse supposer Rédaction et administration
d’un débiteur. Si cela se produisait, le que les billions de dollars des impôts ont été Case postale 729, CH-8044 Zurich
dirigés vers la finance. Tél. +41 44 350 65 50
vendeur de cette «assurance» devrait Fax +41 44 350 65 51
aider l’acheteur à récupérer ce qu’il a Désaccord entres les économistes: E-Mail: hd@zeit-fragen.ch
perdu. Mais contrairement à l‘acqué- que faire maintenant? Internet: www.horizons-et-debats.ch
reur d’un contrat d’assurance, l’ac- CCP 87-748485-6
quéreur d’un CDS ne possède pas une Certes, on a réussi à stopper la «chute libre»
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bribe de l’actif qui était l’objet du pari. de l’économie grâce à des plans de rigueur. BIC: POFICHBEXXX
Il y a pire: quiconque avait parié que Le coût des mesures de relance est très élevé. Imprimerie
quelqu’un ferait défaut avait toutes C’est un choc pour les contribuables. Le «pa- Nüssli, Mellingen
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ISSN 1662 – 4599
à souscrire une assurance habitation tion demeure: que faire maintenant?
pour une maison qui ne vous apparte- Dans de nombreux pays d’Europe, on a © 2010 Editions Zeit-Fragen pour tous les textes et les illustrations.
Reproduction d’illustrations, de textes entiers et d’extraits impor-
nait pas avant d’essayer d’y mettre le pris des mesures d’économie. La politique tants uniquement avec la permission de la rédaction; reproduction

feu.» (p. 275) d’endettement excessif n’a plus de partisans d’extraits courts et de citations avec indication de la source «Hori-
zons et débats, Zurich».
ISBN 978-2-7096-3503-5 parmi les politiques et dans les populations.
No 34, 30 août 2010 Horizons et débats page 5

des réserves beaucoup plus importantes que


«Les banques centrales disposent cer- les petites banques. Cela restreindrait certes Ce n’est pas le marché, c’est le système qui a échoué
tainement des pouvoirs – et des res- leurs possibilités d’action mais réduirait les
ponsabilités – les plus importants en risques pour le pays. «Seules ces mesures Notre économie mondiale est délabrée. La Commission insiste à plusieurs re-
matière de protection du système fi- draconiennes peuvent forcer les grands Cette idée est admise à peu près par- prises sur le fait que la crise actuelle ré-
nancier. Elles ont largement échoué à groupes à se diviser en unités plus petites tout. Mais ce qui précisément est déla- vèle des échecs à de nombreux niveaux
remplir leur mission au cours des der- et moins dangereuses.» Roubini et Mihm bré et doit être corrigé fait l’objet de – théorie, philosophie, institutions, po-
nières années. Elles ne sont pas parve- mentionnent une série de banques de Wall- vives controverses. litiques, pratiques, et, moins manifeste-
nues à faire respecter les réglementa- Street – pas seulement américaines – qui Dans la perspective adoptée par la ment, éthique et responsabilité. La con-
tions qu’elles avaient mises en place; devraient éclater. Il s’agit «notamment de Commission qui a été largement sou- clusion essentielle du Rapport est que
pis encore, elles n’ont rien fait pour Bank of America, UBS, Wells Fargo, ING, tenue par les Nations Unies, nous nous nos multiples crises ne résultent pas du
empêcher la spéculation de devenir Dexia, Royal Bank of Scotland, JP Morgan trouvons face à une véritable crise sys- tout d’une faillite ou d’échecs du sys-
hors de contrôle. Elles ont nourri les et BNP Paribas.» témique aux nombreuses facettes. Dans tème. C’est le système lui-même, son or-
bulles puis, comme en manière de com- cette perspective, la crise qui a été dé- ganisation, ses principes, ses mécanismes
pensation, ont fait tout ce qui était en Expériences faites jusqu’ici clenchée aux Etats-Unis au mois de sep- institutionnels défectueux qui sont la
leur pouvoir pour sauver les victimes Les auteurs envisagent encore un autre moyen tembre 2008 est la plus récente et la cause de ces échecs. […]
de la débâcle qu’elles n’avaient pas su de faire éclater ces mégabanques. Au début plus lourde de conséquences parmi les
diverses crises qui se sont déroulées en L’éthique doit être l’âme de l’économie
éviter. C’est impardonnable. A l’avenir, du XXe siècle, le Congrès américain a décidé
les banques centrales devront utiliser même temps: crises de l’eau, de l’alimen- Tous les grands économistes – parmi les-
de diviser la Standard Oil Company de David
la politique monétaire et la politique tation, de l’énergie et de la durabilité. quels il faut certainement ranger saint
Rockefeller en plusieurs sociétés. En 1982, le
du crédit afin d’entraver la formation Elles sont étroitement liées et dues es- Thomas d’Aquin, Adam Smith, Marx et
ministère de la Justice a démantelé le groupe
des bulles spéculatives. sentiellement à une conception écono- Keynes – ont reconnu que le concept
de téléphonie AT&T. «On pourrait lancer une
Les banques centrales ne peuvent à mique autoritaire, appliquée dans le atomiste d’homo economicus, homme
campagne analogue contre les établissements
elles seules relever les défis auxquels monde entier au cours des 35 dernières rapace, dominé par ses émotions et so-
‹too big to fail› qui contrôlent des secteurs de
est confrontée l’économie mondiale. années. Selon cette conception, la lo- cialement isolé, imaginé par les écono-
plus en plus importants de la finance.» Roubi-
Les déséquilibres grandissants des ba- gique du marché résout à peu près tous mistes universitaires résulte d’un raison-
ni et Mihm parlent un langage clair et coura-
lances de paiements courants ainsi que les problèmes sociaux, économiques et nement par l’absurde. Non seulement ils
geux qui ne leur fera pas que des amis. Ils ne
le risque d’une rapide dépréciation politiques. ont supposé que la vocation éthique de
devraient guère être satisfaits de la nouvelle
du dollar menacent la stabilité écono- Les éléments bien connus de la com- l’homme devait influencer ses décisions
loi américaine sur les marchés financiers qui
mique de long terme; ces deux pro- plexité de la politique économique – économiques et ses institutions, mais ils
vient d’être adoptée.
blèmes imposent de réformer la gou- nécessité de s’attaquer aux origines ont insisté sur ce fait et d’une manière
vernance économique mondiale. Le Autre chantiers économiques et non économiques de qui paraît désuète aujourd’hui, alors
FMI doit être renforcé et doit pouvoir l’instabilité de l’économie (faillite du qu’elle est en réalité absolument néces-
Dans d’autres domaines également des me-
créer une nouvelle monnaie de réserve marché); nécessité d’assumer les coûts saire. (pp. 8–9)
sures énergiques s’imposent. Il existe en
internationale. Et la manière dont le effet des déséquilibres considérables dans le imposés à autrui et d’éviter l’appropria-
tion inéquitable d’avantages sociaux par Source: Préface de Miguel d’Escoto
FMI se gouverne lui-même doit égale- monde globalisé. Les auteurs critiquent sans
quelques-uns (délocalisations); nécessité Brockmann, président de la 63e Assem-
ment être révisée.» (p. 375) ambages la dette budgétaire et le déficit de la blée générale des Nations Unies au
balance des paiements américains (avant tout pour les pouvoirs publics d’assurer à la
«Report of the Commission of Experts of
vis-à-vis de la Chine): «La situation actuelle population des conditions de vie satisfai- the President of the United Nations
dicales comme elles l’ont fait énergiquement est insupportable et dangereuse et conduira santes (bien public, justice sociale) – sont General Assembly on Reforms of the
il y a deux ans. «Nous semons les graines de au chaos si l’on n’entreprend pas de réformes tous considérés comme des questions se- International Monetary and Financial
la prochaine crise, qui sera encore plus grave profondes. Si les Etats-Unis ne mettent pas de condaires plutôt que fondamentales de System», 21/9/09. www.un.org/ga/econ-
si nous n’effectuons pas les réformes néces- l’ordre dans leur budget et ne font pas davan- la gestion économique. crisissummit/docs/FinalReport_CoE.pdf
saires. Ce serait tragique de rater cette occa- tage d’économies, ils vont au-devant de pro-
sion. […] Si l’on veut que le système soit un blèmes douloureux.»
tant soit peu stable ces prochaines années, Ils disent aussi franchement ce qu’ils pen- pidité avec laquelle le capital financier peut
des réformes plus profondes sont nécessai- sent à propos de l’Europe: «Des pays comme arriver sur certains marchés et les quitter a «Voilà où nous en sommes. Après cer-
res.» la Grèce, l’Italie, le Portugal et l’Espagne se- renforcé les fluctuations des prix et l’intensi- taines crises antérieures, des politiciens
ront tôt ou tard menacés d’insolvabilité et té des crises financières.» Selon les auteurs, il échaudés ont procédé à la réforme du
Stratégie d’avenir l’Union européenne redoutera tôt ou tard que est possible que les pays réglementent à nou- système financier. Nous avons la même
Roubini et Mihm mentionnent une série ces pays ne sombrent dans un chaos sembla- veau plus fortement le commerce global, con- opportunité, et nous devons la saisir. Si
de mesures radicales. Ils demandent la ble à celui de l’Argentine en 2002 et de l’Is- trôlent la circulation des capitaux, etc. Une nous échouons, ce que nous venons de
fragmentation des banques en établissements lande en 2008. Ces chocs vont bouleverser «ample réaction contre l’économie de marché vivre pourrait n’avoir été qu’un prolo-
qui effectuent des opérations bancaires une nouvelle fois l’économie mondiale. Mais est également possible». gue.» (p. 372)
normales et en établissements qui se vouent en comparaison du ‹grand séisme› que repré- Quelle responsabilité l’Etat nation doit-il
à la spéculation. Ils dressent ainsi une liste senterait un effondrement rapide et incontrô- assumer? «Pour que les marchés fonctionnent
de grandes banques que l’on devrait faire lé du dollar, ces événements paraissent ano- mieux et que les salariés […] puissent être plus ponsables publics et les experts ont été
éclater. Ils font allusion à la problématique dins.» flexibles et mobiles, nous avons besoin de da- nombreux à faire remarquer qu’«il est ter-
du «too big to fail» dont on débat également vantage d’Etat et non de moins.» Celui-ci se rible de gâcher une crise». C’est vrai. Nous
en Suisse. Mais il ne s’agit pas seulement Aller de l’avant charge de la formation nécessaire, crée un filet planterons les germes d’une crise plus des-
du risque qu’une grande banque mette en Quelles que soient les raisons des déséqui- de sécurité et réduit les inégalités de revenu. tructice encore si nous négligeons cette oc-
danger tout un pays. «Certaines banques sont libres globaux et des inégalités en matière Alors que s’éloignait la pire crise finan- casion de mettre en œuvre les réformes né-
non seulement trop importantes pour qu’on de prospérité, la crise a renforcé le malaise à cière depuis la Grande Dépression, les res- cessaires. •
les laisse faire faillite, mais trop grandes propos de la globalisation et du libre échange.
pour exister et trop complexes pour être «La récente crise a montré que nous allons
administrées convenablement. En fait, elles au-devant d’une époque de grande instabili-
ne devraient même pas exister ou alors on
devrait les contraindre à se fragmenter.»
té plutôt que d’une reprise durable. […] La
globalisation sera probablement la cause de Horizons et débats
Comment? On devrait les obliger à constituer crises plus fréquentes et plus violentes. La ra- Hebdomadaire favorisant la pensée indépendante, l’éthique et la responsabilité
pour le respect et la promotion du droit international,
du droit humanitaire et des droits humains
Pour la justice et la solidarité entre les citoyens du monde Abonnez-vous à Horizons et débats – journal publié par une coopérative indépendante

C’est la crise mondiale la plus importan- défavorable car aux problèmes de con- L’hebdomadaire Horizons et débats est édité par la coopérative Zeit-Fragen qui tient à son indépendance
te des quatre-vingts dernières années. Ce currence déloyale – ils ne disposent pas politique et financière. Tous les collaborateurs de la rédaction et de l’administration s’engagent
n’est pas un événement qui ne se produit des subsides et garanties des pays indus- bénévolement pendant leur temps libre. L’impression et la distribution sont financées uniquement par
qu’une fois par siècle, quelque chose qui trialisés – s’ajoute le manque de moyens les abonnements et des dons. La coopérative publie aussi l’hebdomadaire Zeit-Fragen en allemand et le
n’arrive qu’à l’économie, que l’on ne pou- pour mener des politiques financières an- mensuel Current Concerns en anglais.
vait pas prévoir et encore moins éviter. ticycliques. (p. 136)
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Nous croyons au contraire que la crise a Si nous voulons vivre dans la paix et
été provoquée par les hommes. Elle est le la sécurité sur cette planète, il faut qu’il Je commande un abonnement annuel au prix d’étudiants de 99.– frs / 54.– €
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teur privé et des mauvaises politiques du de solidarité entre les citoyens du monde.
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secteur public. (p. 132) Nous devons être capables de collabo-
Les réglementations d’un pays peuvent rer afin de protéger la Terre des ravages Je commande à l’essai les six prochains numéros gratuitement.
avoir des répercussions sur d’autres pays. du changement climatique, de nous en- Veuillez nous envoyer _____ exemplaires gratuits d’Horizons et débats no _____ pour les
Il faut au moins coordonner la règlemen- traider dans les époques de crise globa- remettre à des personnes intéressées.
tation financière mondiale. Quoique la le comme celle à laquelle nous sommes
crise se soit globalisée, les réponses doi- confrontés aujourd’hui, et de favoriser Nom / Prénom:
vent être conçues au niveau national, une croissance économique et une stabi-
avec un minimum de coordination et cha- lité durables. (p. 138) Rue / No:
que pays prenant les mesures qu’il peut
pour protéger son économie. Les pays en NPA / Localité:
Source: Report of the Commission of Experts
voie de développement, – y compris ceux
of the President of the United Nations Téléphone:
qui ont beaucoup mieux réussi à maîtri-
General Assembly on Reforms of the
ser leur politique financière, monétaire International Monetary and Financial Sys- Date / Signature:
et leurs régulations économiques que les tem (Stiglitz-Commission), 21/9/09.
pays industrialisés à l’origine de la crise – www.un.org/ga/econcrisissummit/docs/ A retourner à: Horizons et débats, case postale 729, CH-8044 Zurich, Fax +41-44-350 65 51
sont dans une situation particulièrement FinalReport_CoE.pdf CCP 87-748485-6, Horizons et débats, 8044 Zurich
page 6 Horizons et débats No 34, 30 août 2010

Une école édifiée avec soin


Histoire de l’école primaire suisse
L’école primaire suisse est unique au monde.
Elle est diverse, adaptée aux exigences des Se rendre compte de ce
gens, de la région et de l’histoire locale. La que les enfants ont appris
démocratie directe a forgé la conception du Le peintre Albert Anker s’exprime en
système scolaire. Aucune autorité éloignée tant que membre de la Commission sco-
ne pouvait décider de la manière dont les en- laire au sujet de l’examen de fin d’an-
fants doivent travailler. Mais depuis quelque née: «Nous avions notre examen, et en
20 ans, une influence destructrice s’exerce tant que membre de la Commission sco-
sur l’école d’une manière insidieuse. Les ins- laire, je devais absolument y participer.
titutions démocratiques sont contournées peu Depuis deux ans, nous avons une école
à peu. L’article suivant décrit l’évolution du secondaire et tout le monde veut se ren-
système scolaire, met l’accent sur ses forces dre compte de ce que les enfants ont
et mentionne ses problèmes. appris.»
Albert Anker 1889. Cité d’après Albert
rl. Commençons par une remarque sur l’école Anker. Schöne Welt. Zum 100. Todestag,
dans une société démocratique: Comme, Kunstmuseum Bern (Hg.) p. 130
dans une démocratie, le citoyen est souve-
rain, il doit recevoir une éducation complète. modèle d’autogestion relativement peu coû-
En plus de l’objectif pédagogique d’une édu- teux.
cation générale de «la tête, du cœur et de la Les divers cantons développèrent des
main» (Pestalozzi), il faut envisager le rôle structures scolaires différentes, selon
futur des élèves comme citoyens d’une com- leurs besoins et leur situation, si bien
mune, d’un canton et de la Confédération. Ce Ecole du canton des Grisons. Les cantons ont créé des structures scolaires diverses qui correspondent qu’aujourd’hui l’école du Tessin se distin-
qui est décisif, ce n’est pas d’axer unilatéra- aux situations et aux besoins locaux. (photo keystone) gue par exemple de celles des cantons de
lement l’éducation scolaire sur les vœux de Vaud ou de Schaffhouse. Des accords inter-
l’économie globalisée ou sur de prétendus vie. 1857–1982» (1984) évoque les efforts cantonaux fixent un cadre fédéral (concer-
changements dans la société, mais d’offrir en vue d’un bon enseignement de la maniè- Pas uniquement nant p. ex. l’obligation scolaire, la gratuité
une culture générale qui permette à chacun re suivante: les connaissances et le savoir-faire de l’enseignement ou le nombre des leçons
d’aider à résoudre toutes les questions de la «La Conférence avait décidé, en 1860, «Donc l’école primaire est un lieu de de gymnastique).
collectivité en vue de l’intérêt général. de mettre à l’ordre du jour de toutes ses as- formation des hommes. Certes, elle Dès le début, il y eut des tentatives de la
Cette éducation vise à ce que chacun soit semblées les expériences faites avec le pro- doit transmettre des connaissances et Confédération d’influencer les institutions
apte à aborder de manière approfondie les gramme. C’est ce qu’on a fait pendant six des savoir-faire essentiels pour réussir scolaires cantonales, mais en 1882, l’idée
questions politiques afin de mieux pouvoir ans: un exposé sur une matière scolaire pré- dans la vie. Mais sa véritable formation du Conseil fédéral d’instaurer un «bailli sco-
prendre des décisions. Quelle que soit son cise était suivi d’une discussion. Des leçons ne se manifeste pas uniquement dans laire» (Schulvogt) fut un échec complet. Pen-
étaient présentées et discutées.» L’Ecole nor- les connaissances et les savoir-faire; sa dant longtemps, on n’aborda plus le sujet.
L’Ecole sous male de Küsnacht (ZH) a publié en 1982 une spécificité consiste plutôt dans l’harmo- A différents niveaux, on essaie au-
la surveillance du peuple brochure dont la couverture reproduisait la de- nie de la vie intérieure et l’intégrité qui jourd’hui de centraliser l’école sans deman-
vise de son drapeau de la fin du XIXe siècle: sont dirigées vers le bien commun et ne der l’avis du peuple. Les activités au niveau
«Le Conseil de l’éducation, la Commis- «Education et libération du peuple». doivent jamais craindre la lumière.» (Dé- intercantonal (Harmos, Lehrplan 21) de la
sion scolaire et la ‹Schulpflege› con- Contrairement aux Etats européens voi- partement de l’Instruction publique du Conférence des directeurs de l’instruction
seillent, supervisent et gèrent les écoles sins, l’enseignement en Suisse a un lien canton de Zurich) publique (CDIP) qui n’a pas été élue direc-
du canton, du district et de la commune très étroit avec la commune et le canton, ce Gesetze und Verordnungen über tement illustrent ce fait. L’introduction gé-
scolaire.» qui apparaît dans ces publications. C’est un die Volksschule und die hauswirtschaft- néralisée de directeurs d’école pilotés étroi-
Caspar Melchior Hirzel, Wünsche zur signe d’enracinement dans la démocratie di- liche Fortbildungsschule, Zurich 1983, tement par les autorités scolaires cantonales
Verbesserung der Landschulen des Kan- recte. p. 353 sqq. représentent une rupture dans l’histoire de
tons Zurich, novembre 1829, cité d’après Comme dans d’autres pays européens, on l’école primaire. Ces transformations ne
«Die Zürcherischen Volksschulen a, à la suite de l’humanisme et des Lumières, sions concernant la nomination des ensei- sont pas des acquis suisses: elles viennent
1832–1932». Festgabe zur Jahrhundert- reconnu la valeur de l’enseignement. Les gnants. La surveillance officielle et péda- par des voies indirectes de la maison Bertels-
feier, Zurich, 1933
Lumières avaient apporté l’idée du droit de gogique était effectuée par des personnes mann1 et de l’OCDE2 et sont orientées vers
chacun à l’éducation. Ainsi dans la première élues (Inspektoren, Bezirkschulpfleger), en le pouvoir et l’économie.
éducation, chacun est appelé à participer aux moitié du XIXe siècle naquirent en Suisse, collaboration, dans certains cantons, avec Aujourd’hui, des parents, le corps ensei-
décisions politiques. Du reste, chacun déve- en Autriche et en Allemagne, des mouve- des enseignants chevronnés. L’organisation gnant et également des spécialistes en pé-
loppe le désir de comprendre les décisions à ments en faveur de l’enseignement primaire était démocratique, sans lourdeur administra- dagogie, tous mécontents, demandent l’arrêt
prendre. La démocratie est une école de res- portés par de nombreux pédagogues très tive et proche du peuple. On traitait les pro- des «réformes», car la plupart d’entre elles
ponsabilité. engagés: Johann Heinrich Pestalozzi, Phi- blèmes sur place, directement et de manière se font aux dépens de la relation démocra-
Grâce à diverses brochures commémo- subsidiaire. tique et de la qualité de l’école. Il faut ab-
ratives, on peut reconstituer l’évolution de Les cantons organisaient la formation des solument revenir aux fondements de notre
l’école primaire suisse dans la démocra- L’Ecole dans une démocratie instituteurs et pourvoyaient à un système école, arrêter les réformes scolaires absur-
tie directe. Le lecteur est impressionné de A l’époque de la Régénération (1831– scolaire bien réglé. On élisait également des des et accomplir de nouveau des choses po-
constater avec quel engagement, quel soin 1839) se développa l’idée qu’«un Etat commissions (comme les «conseils de l’édu- sitives. •
et quelle prévoyance on a conçu une école doté d’une Constitution démocratique, cation») qui réunissaient toutes les couches
bonne et juste. La plaquette intitulée «L’éco- mais sans instruction publique efficace de la population et des experts. Aucun mi- 1
Le bla-bla à propos d’écoles «indépendantes»,
le publique zurichoise entre 1832 et 1932», sombrerait dans la domination de la po- nistre n’imposait par décret la politique de «partiellement autonomes» ou «autonomes» n’a pas
parue en 1933, décrit minutieusement cha- pulace puis dans l’oligarchie.» son lobby. de fondement pédagogique; il relève de la politique
que étape de cette évolution vers une école Die Zürcherischen Volksschulen 1832–1932. Le corps enseignant s’organisait en «con- hégémonique et économique qui considère l’éco-
efficace qui satisfait aussi bien aux objectifs ventions» (Konvente) ou, sur une plus grande le comme une unité dirigeable et générant des pro-
Festgabe zur Jahrhundertfeier,
fits. La Fondation Bertelsmann a joué un rôle non
pédagogiques qu’aux exigences de la démo- Zurich 1933, p. 103 échelle, en «chapitres» (Kapitel) ou «sy- négligeable dans l’introduction de ce concept avec
cratie directe. Par exemple, on peut lire ceci: nodes» (Synoden), afin de proposer des amé- sa publication distribuée largement et gratuitement
«Dès 1830 on savait qu’une démocratie faite lipp Albert Stapfer, Friedrich Fröbel, Tho- liorations du système scolaire ou de les réa- en 1995 – «Avenir de l’éducation. L’école de l’ave-
de citoyens ignorants et mal élevés est une mas Scherr, Adolph Diesterweg, Karl-Frie- liser. Les nombreux manuels rédigés avec nir» – dans laquelle elle a propagé l’idée de l’école
entreprise perdue d’avance. L’un des «voeux drich-Wilhelm Wander, etc. Leur plus grand beaucoup de soin sont une preuve de cet en- comme «maison de l’apprentissage». (Voyez com-
ment le paysage éducatif européen s’est, au cours
les plus importants» des gens d’Uster était souci était la réalisation d’un enseignement gagement impressionnant. des 15 dernières années, rapproché de ce concept
«l’amélioration profonde de l’école». Dans primaire pour tous. Leur engagement était Dans de nombreux cantons, le corps en- du secteur privé). L’idéologie néolibérale de Milton
la perspective d’un enseignant du secon- étroitement lié au mouvement démocra- seignant organisait lui-même l’école. Pour un Friedmann a exercé une influence déterminante ici
daire, la plaquette «125 ans de conférences tique. Beaucoup s’opposaient au gouverne- temps limité, les enseignants élisaient parmi (notons qu’en économie, cette théorie a lamentable-
des professeurs du secondaire de Thurgo- ment de leur pays et en ont subi les consé- les leurs un «administrateur» (Hausvorstand) ment échoué lors de la crise bancaire).
Après son départ, Ernst Buschor, qui, en tant que
quences. Les princes européens souhaitaient ou un «directeur» (Schulleiter) qui assurait la chef du Département de l’instruction publique du
Attitude certes un bon enseignement de leurs sujets, coordination de l’enseignement. C’est l’école canton de Zurich, avait mené des «réformes scolai-
fondamentalement démocratique surtout pour augmenter la prospérité et par qui se chargeait des emplois du temps, du res» sur une grande échelle, est devenu membre du
conséquent les recettes fiscales, mais ils ne matériel, de la plupart des tâches adminis- conseil d’administration de la Fondation Bertels-
«Si la démocratie veut croire en elle- voulaient pas de citoyens éclairés dans leur tratives. Mais elle organisait aussi des évé- mann.
même, elle doit croire en la possibili- pays. Alors qu’en Allemagne, après 1848, le nements extrascolaires. Il s’agissait là d’un 2
Organisme sans légitimité démocratique, l’OCDE,
té d’éduquer tous les hommes et don- mouvement en faveur de l’école primaire a dont la Suisse fait partie, s’est attribué des missions
ner une instruction approfondie aux qui dépassent largement le cadre de l’économie.
été réprimé, il s’est considérablement déve- Elle fixe indirectement pour toute l’Europe des
citoyens. Il s’agit principalement de dé- loppé en Suisse. Mouvement missions de politique scolaire. Mais on ne sait pas
velopper une attitude démocratique Les communes ont mis sur pied des com- populaire démocratique qui, et de quel droit, confie des missions à l’OCDE.
fondamentale qui, même au niveau in- missions qui devaient contrôler les écoles. Ainsi on rédige des rapports, étudie certains phé-
tellectuel, ne tolère ni une attitude éli- «Dès 1830, on savait qu’une démocratie nomènes ou développe des tests pédagogiquement
On avait ainsi des autorités élues de maniè- faite de citoyens ignorants et mal éle-
taire ni une masse anonyme, mais uni- contestables comme les tests PISA. Les résultats
re démocratique et composées de citoyens vés est une entreprise perdue d’avance. sont ensuite proposés comme objectifs éducatifs.
quement des citoyens conscients de des communes. Dans chacune d’entre elles, L’un des «voeux les plus importants» des Des contenus élaborés par des commissions de
leurs responsabilités.» ces autorités surveillaient l’enseignement, l’OCDE sont introduits dans des programmes sco-
gens d’Uster était «l’amélioration pro- laires cantonaux et intercantonaux. De nombreu-
Wiesendanger W. et al., Die neue Volks- le corps enseignant et s’occupaient des bâ- fonde de l’école.»
schule der Regenerationszeit, in: timents scolaires. Ainsi la commune pou- ses autorités scolaires cantonales se sentent de plus
«150 Jahre Zürcher Volksschule», Die Zürcherischen Volksschulen 1832–1932. en plus dépassées par la masse d’exigences «inter-
vait exprimer ses vœux concernant l’école. nationales» et font appel à des «experts». Il arrive
Schule und Elternhaus, Heft 4, Schulamt Festgabe zur Jahrhundertfeier.
Récemment encore, les parents pouvaient, Zurich 1933, p. 8 qu’un représentant de Bertelsmann ou de l’OCDE
der Stadt Zurich (Hg.), Zurich, 1982, p. 10
en tant que citoyens, participer aux déci- atterrisse dans l’administration scolaire.
No 34, 30 août 2010 Horizons et débats page 7

Satire (I)

Toujours à votre service, Monsieur le Directeur!


rt. Depuis quatre ans, je fais partie de notre
équipe d’enseignants. Je suis un rouage bien
huilé de la machine. Dans notre école, il
se passe toujours quelque chose. Et depuis
qu’elle a un directeur, tout tourne rond. Les
décisions sont prises rapidement et appli-
quées correctement: plus de discussions en
conseil des maîtres. Notre directeur dit ce
qui est bien, il dit comment appliquer ses «vi-
sions d’avenir» si nous voulons être une école
«cool» et nous le voulons tous. Après trois
ans, il en est vraiment ainsi: plus personne ne
pose de questions dérangeantes ni n’exprime
d’avis divergents.
Nous assistons notre directeur de mani-
ère constructive et dans la joie quand nous
sommes face à de nouvelles tâches. Nous lui
passons aussi volontiers des fautes car, après
de nombreuses années passées dans l’éco-
nomie privée, il ne peut pas savoir précisé-
ment comment marche une école, mais son
expérience professionnelle a donné un nou-
vel élan à notre école. En outre, il s’aide du
guide scolaire Bertelsmann. Apparemment,
nous travaillons maintenant beaucoup plus
efficacement. Chaque mois, nous appliquons
au moins une proposition du Département de
l’instruction publique ou de la Conférence
des directeurs cantonaux de l’instruction pu-
blique. Une nouvelle ère a commencé.
***
Au début, notre directeur n’avait pas la vie
facile. C’est pourquoi j’étais très heureuse
que lors de sa formation en emploi de direc-
teur d’école, il ait choisi le module «Com-
ment faire face à l’opposition», comme il
me l’a confié un jour en passant. Depuis, il Les élèves sont de plus en plus victimes de processus de développement organisationnel. On qualifie par euphémisme cette évolution de «développe-
est plein d’allant. Il n’a plus de conflits avec ment scolaire». Ce processus a lieu dans toute l’Europe. Des grands groupes comme les éditions Bertelsmann le pilotent et en profitent. L’objectif de leur
école n’est pas de faire des élèves de futurs citoyens éclairés et responsables. Il faut donc exiger de la transparence. C’est le peuple qui doit décider de
les collègues plus âgés. J’ai constaté qu’il est
l’avenir de l’école primaire. (photo mad)
aimable avec eux et qu’il les remercie très
chaleureusement de leurs propositions. Il m’a Maintenant, nous avons rarement des con- «Tout ça simplement à cause de principes di- ront devenus des receveurs d’ordres effica-
dit avec un clin d’œil qu’il s’agissait de «DO seils des maîtres au cours desquels nous pre- recteurs de l’école que personne n’a lus.» Le ces, notre école se sera transformée en un la-
appliqué». Quand je l’ai regardé d’un air in- nons des décisions. Mon directeur dit que ça directeur a regardé le concierge en acquies- boratoire de développement organisationnel,
terrogateur, il a ajouté: «développement or- «économise l’énergie». C’est que nous avons çant et a dit qu’il le comprenait parfaitement nos élèves travailleront encore moins et les
ganisationnel». Je n’ai aucune idée de ce que tant de travail. Chacun d’entre nous fait partie mais qu’il s’agissait d’un processus très im- habitudes démocratiques disparaîtront. Mais
c’est, mais mon directeur sourit maintenant si de trois ou quatre groupes de projet différents: portant pour nous tous et qu’il ne fallait pas je crois que les citoyens de notre commune
souvent. Seuls les collègues plus âgés disent diplôme de fins d’études, PISA, camp, mar- l’interrompre. ne supporteront plus longtemps ce gaspil-
chaque fois: «Encore une proposition qui tom- ché de Noël, EI (enseignement individualisé), Oh misère! Nous avions si bien travaillé lage d’argent public et que des types comme
bera aux oubliettes sans avoir été discutée!» aménagement de la cour de récréation, etc. ensemble et voilà qu’il venait entraver le pro- notre directeur avec ses «techniques de mé-
Nous recevons une mission ou nous devons cessus. Ça va apparaître dans son AC, pardon, ditation» devront bientôt s’en aller. Je crois
chercher nous-mêmes une mission à accom- dans son «appréciation des collaborateurs». que ce collègue trouve que mon directeur est
Réforme permanente de l’école plir dans un cadre donné. Ensuite, nous éla- Après, il n’a plus rien dit. Mais une autre superflu.
borons des propositions que les autres doivent collègue est intervenue: elle a déclaré qu’on ***
rl. Depuis le début des réformes scolaires accepter; ou alors, si la direction y est oppo- perdait son temps à parler d’avions en papier Après notre «journée d’évaluation de la qua-
permanentes (dans les années 1990), sée, notre proposition est «mise en standby», alors que la semaine précédente, il y avait lité de l’éducation», j’étais vraiment claquée.
les structures démocratiques sont systé- comme disent mes collègues plus âgés. eu quatre bagarres entre élèves dans la cour. Nous avions bien travaillé, malgré l’incident.
matiquement affaiblies. Un rôle-clé est Quand, ensuite, nous nous réunissons tous, Après l’avoir regardée longtemps droit dans Le soir, nous avions plusieurs propositions
joué par l’augmentation du pouvoir des les séances sont structurées à l’avance de ma- les yeux, le directeur a précisé: «Avec ces vraiment créatives pour l’application de nos
directeurs d’écoles primaires qui sont nière précise quant à leur contenu et à leur principes directeurs, nous promouvons notre principes directeurs que nous avons intégrés
eux-mêmes dirigés plus étroitement. durée et sont «coachées» par notre directeur «corporate identity»; cela nous renforce, nous à notre «plan quinquennal». A vrai dire, je
C’est inhabituel, car auparavant les en- ou une animatrice extérieure, Marlis Weber et nos élèves. Tu verras, il y aura moins de voulais préparer mes cours pour le lendemain
seignants réglaient une grande par- (de Weber Schulcoaching AG). frictions. Et d’ailleurs, l’application des prin- mais je devais encore rédiger le procès-verbal
tie de leurs affaires démocratiquement Nous avons le droit de noter sur une fiche cipes directeurs est une mission qui figure ex- de notre groupe «gymnastique», remplir le
entre eux. Maintenant les réformes sco- notre avis sur un sujet choisi, comme quand pressément dans le rapport d’évaluation can- «questionnaire d’évaluation tandem» et con-
laires sont imposées de l’extérieur par nous étions élèves de première année. Nous tonal sur notre école. Nous devons faire cela. sulter mes courriels. Cela prend malheureu-
le biais du directeur d’établissement, punaisons notre fiche à un panneau d’affi- Mais pour ce qui est des bagarres, sois ras- sement un certain temps. J’étais triste d’avoir
sans que l’on puisse s’y opposer. Cela en- chage. Ensuite, chaque enseignant colle une surée, nous avons invité une «task force de si peu de temps pour mes préparations. Mon
traîne un processus de développement pastille de couleur sur la fiche qui lui plaît le prévention» cantonale et nous appliquerons ami dit qu’à minuit, il faut s’arrêter de pré-
organisationnel permanent. mieux et une pastille d’une autre couleur sur un programme de prévention avec l’équipe parer ses cours, sinon, le lendemain, les élè-
De nombreux enseignants se plai- celle qui ne lui plaît pas du tout. de conseillers de Go soft. ves ont devant eux une institutrice qui n’a pas
gnent de ne plus trouver le temps né- La dernière fois, nous avons abordé la Mais la collègue a continué sur sa lancée assez dormi.
cessaire pour préparer soigneusement question de nos nouveaux «principes direc- comme si de rien n’était: «Depuis trois ans, il Je dois veiller à ne pas souffrir d’un burn-
leurs cours, car ils sont constamment teurs de l’école»: «apprendre – vivre – créer». n’y a pas classe lors de ces éternelles «mesu- out. Mon directeur a dit que chacun était in-
confrontés à des tâches supplémentai- Il y a eu un vif échange de propos entre notre res d’évaluation et de qualité de l’éducation» dividuellement responsable et que nous de-
res (par exemple des évaluations) ou de directeur et le concierge. Une jeune ensei- et des journées de formation continue interne vions nous ménager. Je suis contente qu’il
la formation continue obligatoire (su- gnante avait écrit sur sa fiche: «Confection- au cours desquelles nous collons des pastilles se soucie de notre bien-être. Notre prochaine
pervision, développement de nouveaux ner avec tous les élèves des avions en papier tandis que les résultats de nos élèves ne ces- journée de formation continue interne s’inti-
principes directeurs, etc.). et les faire voler au-dessus de la cour de ré- sent de se dégrader et que les problèmes aug- tule «Fortifie-toi toi-même - fortifie le grou-
*** création.» Dans la partie questions qui précé- mentent dans la cour. Nos jeunes collègues pe». Je m’en réjouis déjà.
Comment on détruit les écoles dait le collage des pastilles, notre concierge n’ont plus guère le temps de préparer cons- A une heure vingt, j’éteins la lampe de
avait demandé ce que cela avait à voir avec ciencieusement leurs cours. Chacun d’entre mon bureau après avoir rempli la première
«Donc une grande partie des écoles
«créer». La jeune collègue, qui apporte tou- eux doit participer à plusieurs groupes de pro- partie du «questionnaire d’évaluation tan-
peuvent pratiquer le développement or-
jours dans notre école les dernières idées de jet. Or nous sommes là pour nos élèves et non dem».
ganisationnel avec les moyens du bord
la formation des maîtres, a dit: «C’est évi- pour l’école.» A ce moment-là, mon directeur ***
ou faire appel à des conseillers externes
dent, chaque élève crée personnellement son est enfin devenu directif: «Ce sujet n’a pas Les élèves sont de plus en plus victimes du
pour leur formation continue interne.
avion.» et le concierge de répliquer, hésitant: sa place ici.» Ensuite, il a adopté un ton plus processus de développement organisation-
Les cas ne sont pas rares où naissent
«Ce n’est pas grand-chose.» Alors le direc- aimable: «Soulève la question à la prochaine nel. On qualifie par euphémisme cette évo-
de graves conflits qu’on ne peut pas ré-
teur est intervenu: «Halte-là, on ne juge pas séance d’un du groupe de réflexion.» Après, lution de «développement scolaire». Ce pro-
soudre sans conseillers externes. […] Ces
les propositions; ça casse tout le processus. plus personne n’était vraiment de bonne hu- cessus a lieu dans toute l’Europe. Des grands
cas nécessitent constamment des impul-
Je te prie de te contenter de ne poser de ques- meur, mais malgré cela, notre directeur est groupes comme les éditions Bertelsmann le
sions extérieures.»
tions que si tu n’as pas compris sa proposi- resté serein; il n’a cessé de nous encourager pilotent et en tirent profit. L’objectif de leur
Dalin, Per; Rolff, Hans-Günter; tion.» Le concierge a grommelé qu’il trouvait et de louer nos propositions. école n’est pas de faire des élèves de futurs
Buchen, Herbert. «Institutioneller Schul-
idiot de passer toute la journée à coller des J’ai encore entendu un collègue souffler à citoyens éclairés et responsables. Il faut donc
entwicklungs-Prozess. Ein Handbuch.»
Bönen 1996. p. 337 pastilles alors qu’il avait du travail et que les une collègue: «Encore trois années comme exiger de la transparence. C’est le peuple qui
élèves devaient rester chez eux. Et il a ajouté: les trois dernières et nos jeunes collègues se- doit décider de l’avenir de l’école primaire. •
page 8 Horizons et débats No 34, 30 août 2010

Notre commune – un lieu de démocratie directe


mk./hk. Dans notre petit village de Suisse
alémanique, la démocratie directe n’est pas
un mot en l’air, mais fait partie du quotidien
vécu comme le montrent les exemples ci-des-
sous.
Les habitants qui ont le droit de vote se réu-
nissent normalement quatre fois par an dans
une salle pour l’Assemblée communale. Le
Conseil communal – l’exécutif qui comprend
chez nous sept personnes – présente aux ci-
toyens des objets à débattre et pour prendre
des décisions qui se prennent en général sous
forme d’un vote public. A part l’acceptation
des comptes annuels de l’année courante et le
budget pour l’an prochain, les objets concer-
nent divers domaines.
Les autorités et les citoyens
règlent leurs affaires en commun
Un jour, il s’est agi de la vente de deux par-
celles appartenant à la commune situées au
centre du village. Le Conseil communal a ex-
pliqué ses réflexions concernant la vente. Il
jugeait nécessaire de vendre ce terrain pour
décharger les finances communales, particu-
lièrement éprouvées cette année-là. Tout en
comprenant la requête du Conseil communal,
la population a émis des réserves. Une des
parcelles se trouve juste à côté de la maison Discussion à l’Assemblée communale concernant l’eau: «On n’a pas entendu d’injures, la discussion était
communale. Quelques citoyens ont objecté rude mais correcte et l’accord était fait de façon que tout le monde a pu garder la face, même la commune.»
qu’une construction sur le terrain à vendre (photo mt)
pourrait cacher la vue sur notre beau bâti- village d’une autre manière. La votation a eu Sa requête a été refusée avec la justification per à la consultation, c’est-à-dire il les a invité
ment communal. Le Conseil communal avait lieu. Une majorité écrasante des citoyens a qu’en ce moment, les finances de la commune à prendre position par écrit sur certains dé-
élaboré un seul préavis pour la vente des deux accepté le terrain de football. Nous apparte- ne permettaient pas l’assainissement. Par la tails ou sur la réglementation dans son en-
parcelles, mais un citoyen a demandé de voter nions à la minorité qui a voté contre. suite, il s’est adressé au service responsable tier, sur les attributions de zones, sur toutes
séparément la vente des deux parcelles. On a Il faut un certain courage pour lever la main de l’eau du canton. Cette administration lui ou l’une en particulier. Le Conseil commu-
donc d’abord voté cette demande réglemen- dans une telle situation et pour dire non. C’est a donné raison sur la base des lois corres- nal tiendrait si possible compte de ces prises
taire qui a été acceptée. Dès lors on pouvait possible uniquement parce qu’on sait qu’on pondantes et a obligé la commune d’arranger de position pour l’élaboration de la version fi-
voter la vente de la parcelle voisine de la mai- n’en sera pas désavantagé au village. Mais cette histoire dans les délais légaux, ce qu’elle nale du RZC et il discuterait le cas échéant
son communale. Le Conseil communal a ac- ça fait du bien d’avoir sa propre opinion et de a fait. Se faire entendre comme citoyen par avec les citoyens. Il a offert aux citoyens con-
cepté la vente de la parcelle, mais tous les ci- pouvoir l’exprimer ouvertement et honnête- les autorités n’est pas toujours facile. Il faut cernés la possibilité de venir clarifier leur si-
toyens présents, sauf un, ont voté contre. Le ment. Dans la commune voisine, l’Assemblée du courage et de la persévérance. tuation particulière dans une discussion avec
Conseil communal ne peut donc pas vendre communale a aussi dû voter sur cette affaire. le directeur des constructions et le président
cette parcelle. La vente de la deuxième par- Dès le début, l’ambiance était très échauffée et Les citoyens de la commune.
celle, un très beau terrain constructible au la discussion ouverte difficile. Que faire? Une ont été invités à la consultation
milieu du village, a été acceptée. Mais aupa- citoyenne a proposé de passer par les urnes Environ un an avant les événements concer- Un compromis est accepté
ravant, sur la demande d’un citoyen, on a pour donner à chaque citoyen, aussi à ceux nant notre eau, le travail pour un nouveau Rè- Au bout de quatre mois c’était fait. La munici-
pris la décision que le terrain ne devait pas qui n’étaient pas présents, l’occasion d’ex- glement des zones d’affectation et de cons- palité a envoyé à tous les citoyens le projet du
être vendu en dessous de 750 francs le mètre primer leur opinion parce qu’il s’agissait de truction (RZC) a commencé dans notre nouveau RZC accompagné d’une invitation à
carré. Avec cette mesure on peut assurer que beaucoup d’argent. Cette proposition a été re- commune. Cette disposition fixe quels rè- une Assemblée de commune. Quelques habi-
le terrain ne soit pas vendu en cachette à bon tenue et la demande réglementaire, formelle- glements de construction doivent être res- tants se sont rendus compte que dans le nou-
prix par le Conseil communal. Ce n’est ce- ment correcte, a été acceptée. Ainsi, l’Assem- pectés et quelles parcelles doivent être at- veau RZC, le terrain sur lequel se trouvait la
pendant pas une marque de défiance envers blée communale échauffée s’est terminée dans tribuées à quelles zones, c’est-à-dire si une citerne de la source maintenant assainie, avait
le Conseil communal, mais simplement le la bonne entente, sans vote. Cependant, quel- parcelle appartient à la zone agricole, à la été attribué à la zone constructible. Et tout de
souci de la population d’assurer la valeur de ques semaines plus tard, par le vote populaire, zone sans affectation définie ou bien à une suite, la source et en général l’eau est redeve-
la propriété et de prendre soin des finances le financement du terrain de football a été re- des zones constructibles. Pas une petite af- nue un sujet central de discussion au village.
de la commune. Pour nous, c’est un exemple fusé par les citoyens. Le projet d’un nouveau faire en somme, car lors d’un changement du Personne ne voulait perdre la source appar-
de démocratie directe où les autorités et les terrain de foot a donc échoué, indépendam- RZC, l’attribution des zones doit aussi être tenant au village ni prendre le risque qu’elle
citoyens gèrent ensemble leurs affaires et en ment du fait que notre commune l’avait accep- changée, lorsque par exemple une parcelle de tarisse suite à une éventuelle construction, ce
portent la responsabilité pour leur village. té. Cela fait partie des droits fondamentaux du la zone agricole doit être transférée dans une qui était arrivé peu auparavant dans une com-
citoyen de pouvoir faire une demande régle- zone de construction ou vice-versa. La valeur mune voisine. Un citoyen a fait la demande
Chacun doit pouvoir exprimer mentaire et d’influencer ainsi le déroulement d’une parcelle peut ainsi être augmentée ou au Conseil communal de ne pas attribuer la
ouvertement et librement son opinion d’une Assemblée communale. De telles régle- diminuée d’un jour à l’autre de plusieurs mil- source à la zone constructible. Mais jusqu’au
Quelques mois plus tard, lors d’une autre As- mentations se sont créées en Suisse au courant liers de francs. Les autorités en sont bien sûr soir précédent l’Assemblée communale, il n’a
semblée communale, on a débattu de la ques- des siècles. Leur sens était et demeure de créer conscientes et c’est pour cette raison que lors pas reçu de réponse du Conseil communal.
tion de savoir si la commune ne devait pas des moyens de pouvoir régler pacifiquement du renouvellement du RZC, le Conseil com- «Protégez notre source, venez à l’Assemblée
participer à la construction d’un nouveau ter- des conflits au sein de la vie communale. munal a entamé une procédure très correcte, communale!», tel était intitulé l’appel qu’il a
rain de football dans la commune voisine. un exemple en démocratie directe. Dans une déposé dans toutes les boîtes aux lettres. Le
Cela aurait signifié pour notre commune une De l’eau potable pure première assemblée d’information, le Conseil soir de l’Assemblée communale, le nombre
somme à six chiffres comme participation à A l’entrée de notre village se trouve une fon- communal, soutenu par un expert de l’offi- des citoyens présents était énorme, presque
la construction et ensuite toutes les années taine. Les aînés du village racontent que la ce cantonal de l’aménagement du territoire, trois fois le nombre habituel. Le président
des coûts répétés pour l’entretien. A part les fontaine a toujours donné de l’eau même en a informé sur les objectifs et les buts du nou- de la commune a d’abord présenté le projet
citoyens, des invités, des délégués des asso- cas de périodes sèches. Un habitant qui ha- veau RZC, sur les idées fondamentales qui du règlement de construction et du plan des
ciations sportives et des supporters de foot de bite près de la fontaine a découvert un jour le guideront lors de l’actualisation des règle- zones, phrase après phrase. Ensuite il a in-
la commune voisine ont participé à l’assem- que la fontaine portait la mention «eau non po- ments de construction et de la réorganisation formé les gens présents sur les changements
blée, naturellement sans droit de vote. Une table»! Comme il y avait beaucoup de cyclis- du plan de zones. A l’information a succé- qui avaient été effectués sur le plan. Comme
discussion animée s’annonçait. Notre pré- tes qui passaient près de la fontaine pour se dé un échange très ouvert sur les projets pré- troisième changement il a mentionné, presque
sident de commune a ouvert les débats: «Je désaltérer, il y a posé une cruche d’eau propre vus, des questions ont été posées et ont, dans un peu en passant, que le Conseil commu-
prie tout le monde de ne pas applaudir ni de avec des verres avec la prière de se servir. la mesure du possible, trouvé des réponses nal avait décidé, après de longues discussions
huer ce soir pendant la discussion. Chacun Mais l’affaire n’a pas arrêté de le tracasser. et bien sûr, il y a déjà eu des objections et entre autres avec le propriétaire du terrain,
doit pouvoir exprimer ouvertement et libre- Il s’est renseigné auprès de l’administration des doutes exprimés à haute voix. Le Conseil d’attribuer la citerne à la zone sans affecta-
ment son opinion.» Tous, sans exception, se communale et il a appris que l’eau potable communal nous a congédiés avec la commu- tion définie. Le propriétaire du terrain avait
sont tenus à cette règle. Une discussion pas- avait été polluée dans le réservoir de la source nication que les travaux prendraient environ donné son assentiment. Le soulagement après
sionnée et passionnante a suivi. Les partisans et qu’il avait été nécessaire de poser cet aver- trois quarts d’année et que nous serions con- cette solution à l’amiable était grand. Le re-
du stade de foot ont souligné combien le club tissement. Le Conseil communal avait décidé viés à la fin de ce délai à une nouvelle séan- quérant concerné s’est levé et a dit qu’il était
de foot était important pour les jeunes. Qu’il pour les mêmes raisons de raccorder la fon- ce d’information. Celui qui voulait s’informer d’accord avec la proposition et qu’il retirait sa
était important d’avoir un beau terrain pour taine sur la place de l’école, ravitaillée par et se préparer pouvait aller chercher le pre- demande. Le nouveau RZC a été accepté à
l’entraînement, car le football était une vé- la même source maintenant polluée, à l’ap- mier projet au secrétariat communal. La deu- l’unanimité des citoyens.
ritable prévention contre la drogue. Un père provisionnement en eau communale. Le ci- xième assemblée s’est déroulée de manière Pour nous, ce soir a été un exemple pour
par contre a posé la question comment il fal- toyen était scandalisé: «Pendant des généra- similaire à la première. On a d’abord discuté la façon de trouve un accord à l’amiable
lait comprendre le fait que l’année précédente tions, nous avons eu dans notre village des l’état du projet, cette fois avec une justifica- dans des situations politiques difficiles. Il
on avait refusé une place de jeu pour les en- fontaines avec de l’eau pure; ce n’est pas pos- tion plus détaillée des décisions prises, ainsi ne s’agissait pas de vouloir avoir raison, per-
fants en prétendant que l’on avait pas assez de sible qu’on soit obligé d’accepter de ne plus que des explications sur les nouvelles attri- sonne n’a fait des reproches ou formulé des
moyens financiers. Pourquoi est-on tout d’un pouvoir boire cette eau!» Il s’est adressé plu- butions de zones. Une discussion animée et accusations. On n’a pas entendu d’injures, la
coup prêt à dépenser autant d’argent pour un sieurs fois au Conseil communal et l’a prié bien sûr souvent contradictoire a suivi. Aucu- discussion était rude mais correcte et l’accord
terrain de foot? Une autre proposition était d’arranger cette affaire d’eau, c’est-à-dire de ne décision n’a été prise ce soir-là. Le Con- était fait de façon que tout le monde a pu gar-
de faire profiter de cet argent la jeunesse du prendre des mesures pour assainir la source. seil communal a invité les citoyens à partici- der la face, même la commune. •