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Cartes d’Achats

Je rentre de l’école, il fait noir. Les lampadaires sont à peine allumés pour limiter le gâchis
d’électricité. Les gens s’affairent autour de moi comme dans une ruche. On entend le
bourdonnement des bruits de la ville : les pas pressés des passants, les éclats de voix, le
moteur des voitures, les rires des enfants qui jouent dans le parc à côté…
J’ai un long trajet à faire jusqu’à chez moi, je ne dois pas être en retard car j’ai plein de
devoirs. En même temps, impossible de prendre un taxi, c’est interdit aux mineurs qui ne sont
pas accompagnés. Mon téléphone vibre dans ma poche.
- Tu peux passer chercher une baguette pour le repas de ce soir ? me demande ma mère par
textos.
Je ronchonne. La boulangerie n’est pas sur mon trajet, je vais devoir faire un détour.
Après une dizaine de minutes de marche monotone, j’arrive devant une modeste bâtisse
peinte en orange. Une alléchante odeur de pain frais s’échappe de la porte. Quand j’entre, une
sonnette accrochée à la porte de verre sonne pour indiquer ma présence. Un homme plutôt
grand apparaît derrière le comptoir, un grand sourire sur le visage.
“Bonjour ! Vous désirez ?
- Une baguette s’il-vous-plaît.
Le boulanger saisit délicatement une baguette encore chaude et la glisse dans un sachet, puis
il me la tend. En échange, je lui donne ma Carte d'Achats. Il la glisse dans un petit boîtier qui
fait un BIP sonore, avant de me la redonner.
- Votre carte est en règle, je vous ai enlevé un objet de thème NOURRITURE et de catégorie
1. m’annonce-t-il. Bonne soirée !
- Bonne soirée. lui réponds-je en retour, poliment.
Je range ma carte bien soigneusement dans ma pochette, il ne faut surtout pas que je la perde!
Sinon, ma mère va entrer dans une de ses colères terribles dont elle seule est capable.
Sans Carte d'Achats, on ne peut plus rien acheter, alors que mes parents ont tant travaillé pour
garnir leur Carte d'Achats. Même si bien sûr, tout le monde sur Terre a automatiquement un
certain nombre d’objets de catégories 1 et 2 et un habitat de catégorie 1 pour que personne ne
se retrouve à la rue, il vaut toujours mieux avoir plus, car ce que le gouvernement offre aux
personnes qui ne travaillent pas est assez maigre pour vivre, surtout en famille. Mais comme
il y a assez de boulot pour tous les 7.5 milliards d’humains, peu de gens sont sans emplois.
En effet, une grosse crise financière a bouleversé la Terre entière et l’argent a été
complètement éradiqué de la planète. Plus une seule pièce. J’étais toute petite lorsque c’est
arrivé, mais on l’apprend en cours d’histoire. Du coup, les chefs de tous les pays se sont
réunis et ont décidé de passer à un système de troc organisé avec des Cartes d’Achats. Cela a
permis de faire disparaître la misère en même temps que l’argent, en s’assurant que tout le
monde avait accès au moins au strict nécessaire. A vrai dire, je suis contente de ce
changement. Je n’ai pas vraiment vécu dans l’ancien monde, mais j’ai entendu dire que
beaucoup de gens mourraient de faim, notamment des enfants ! Il y avait des gens qui
vivaient dans la rue, dans le froid, qui devait faire la manche pour trouver de quoi se nourrir.
Bref, pour résumer, je ne regrettai pas du tout l’argent.
Ma sœur est déjà rentrée et est affalée sur le canapé. J’habite dans un 80 m2 dans le 11ème
arrondissement à Paris, que mes parents ont gagné pour plusieurs mois de travail.
J’entre dans ma chambre, mon petit coin à moi où je sais que je peux être tranquille. A part
mon lit et un bureau pour travailler, j’y ai posé toutes mes affaires que j’ai reçues lors d’un
anniversaire. Il y a aussi une bibliothèque avec quelques livres, mais ces objets ont perdu de
leur mode, car il est beaucoup plus simple d’acheter une tablette de catégorie 4 et de
télécharger dessus les bouquins que de prendre plusieurs livres de catégorie 1. En plus, peu
de gens lisent car ils n’ont pas le temps ou l’envie. Je n’ai pas énormément de décoration, je
ne préfère pas gâcher mes achats pour des choses si peu utiles. Bien que mes parents me
donnent tous les mois un achat de mon choix, je le dépense généralement en vêtements ou en
matériel de dessin, car c’est ma passion. Je peins surtout des paysages car depuis l’arrêt de
l’argent, les grosses entreprises se sont calmées et on retrouve de beaux paysages sans usines,
même près de Paris.
Je me connecte sur mon portable, l’objet de plus haute catégorie que je possède, catégorie 5 !
J’avais dû économiser trois ans pour l’obtenir. En effet, je gagne par mes parents tous les
mois un objet de catégories 1 ou 2. Si je ne le dépense pas, il arrive dans ma Carte d’Achats.
Or un objet, comme mon téléphone, de catégorie 5 valait 100 objets de catégorie 1, ou 80
objets de catégorie 2. J’avais déjà quarante objets de catégorie 2, plus trois ans d’économie,
cela faisait 40+36=76, plus en empruntant quatre objets à mes parents, je pouvais avoir un
portable.
Je regarde ce qu’il me reste dans ma Carte d’Achats : trente objets de catégorie 1, seize de
catégorie 2 et sept de catégorie trois. Il fallait que je demande à ma mère de me fournir un
objet de thème NOURRITURE et de catégorie 1 pour remplacer la baguette que j’avais prise
pour elle.
Ma mère m’appelle pour manger. Au menu, une salade et une quiche lorraine, rien de très
chaud car même si on est en hiver, la température ne descend pas en dessous de dix degrés, à
cause de la pollution je crois. On parle de tout et de rien, je raconte ma journée de cours et
notamment de ma leçon sur la crise financière. Comme à chaque fois que quelqu’un parle de
ce sujet, mon père s’empresse de faire la description de l’ancien mode de paiement.
- Vous savez, les filles, vous avez énormément de chance de vivre à cette époque. Quand
j’étais petit, il y avait plein de gens qui vivaient dans la misère, dans la famine et la maladie.
Ils n’avaient pas de maisons et mourraient de pauvreté. Maintenant, le mot misère ne sert plus
beaucoup. Moi, j’avais de petits camarades qui avaient de minuscules logements et peu
d’argent. Mais heureusement, la monnaie a été abolie et nous voilà dans un monde nouveau,
où personne n’est richissime et personne n’est pauvrissime. Les filles, je compte sur vous
pour vous en rappeler, c’est très important de tirer des leçons du passé. Quand vous serez
adultes, si vous avez à prendre des décisions, c’est toujours bien de se remémorer les erreurs
et les avantages du passé. En ce moment, j’ai lu dans le journal qu’un groupe d’anciens
milliardaires manifestent et protestent contre le gouvernement contre ce nouveau système et
le plafond de biens que l'on peut posséder. Je ne suis pas d’accord avec eux. C’est injuste que
des personnes aie tout et d’autres rien. Il faut se partager les ressources pour que tout le
monde aie une vie agréable et d’ailleurs, il y a beaucoup moins de conflits depuis le Grand
Changement Financier. nous dit Papa avec ferveur.
- François, tu ne crois pas qu’il est un peu tôt pour leur parler de politique ? proteste ma mère.
Elles n’ont que huit et douze ans !
- Il n’est jamais tôt pour leur apprendre le monde ! affirme mon père d’un air important. Si on
les “protège des choses compliquées” pendant toute leur enfance, elles ne vont jamais
apprendre ce qu’est la vraie vie ! Je trouve bien qu’elles sachent que les gens ont des avis
différents mais qu’on peut toujours trouver un compromis qui convient à peu près à tout le
monde. Bon les filles, à présent, en pyjama et au lit !
Absorbée par le discours de mon père, je n’avais pas remarqué qu’on était passé au dessert. Je
me lève de table, range soigneusement mes couverts dans la machine à laver et me dirige vers
la salle de bain.
Pendant ma douche, je repense à ce que nous a dit Papa. Pourquoi les anciens milliardaires se
plaindraient-ils alors qu’ils avaient largement de quoi vivre et même plus, alors que des
personnes, rares certes, mais tout de même, avaient encore du mal à vivre correctement ? Ce
n’est pas logique ! Je vais enquêter pour voir leurs motivations.
Je suis en train de me savonner lorsque l’eau se coupe net. Je peste tout bas. J’oublie toujours
la limite de cinq minutes d’eau de douche par personne et par jour ! Je reste tout le temps à
rêvasser sous l’eau chaude et je me fais surprendre. Mais il faut bien qu’il y ait de l’eau pour
tout le monde ! Il ne faut pas gâcher une denrée aussi précieuse.
Bon, tant pis, je vais devoirs me rincer avec l’eau gelée du robinet. Ce n’est pas grave, ça va
me rafraîchir. Après tout, c’est pour une bonne cause, pour que tout le monde sur Terre ai
accès à de l’eau courante en quantité suffisante.
Après le petit incident de la douche, je me couche avec un livre que j’avais déjà lu mais que
j’aime beaucoup et je lis cinq minutes, le temps de me calmer après une longue journée.
J’éclaire avec une petite lampe de poche pour éviter le gaspillage d’électricité qui est limitée
elle aussi pour que tout le monde y aie accès.
Après avoir bien lu, je me couche et m’endors très vite, comme toujours.

Le lendemain, je me lève de bonne heure pour avoir le temps de me préparer pour aller au
collège. Je mange une tartine avec du beurre et bois un bol de lait chaud et du jus de pomme.
J’enfile un de mes jeans simples et un T-shirt uni, je me brosse les dents, attrape mon sac et
me dirige vers l’école. Il est assez loin de chez moi car le gouvernement a décidé de créer
moins d’écoles mais d’en bâtir des plus grandes pour accueillir plus d’élèves.
Entre temps, je rencontre plusieurs de mes amies, qui habitent elles aussi loin de
l’établissement. On papote de tout et de rien, je leur raconte ce que mon père m’avait raconté
la veille.
- Ma mère aussi m’a dit que certains milliardaires voulaient se révolter contre le système de
Cartes d’Achats. Mais d’autres anciens riches sont aussi pour, tu sais. Ils ont même supporté
le Grand Changement Financier. m’apprend Eléonore, ma meilleure amie. Je veux bien
t’aider dans ton enquête. J’aimerai aussi en savoir plus sur l’ancien système.
Eléonore est la plus intelligente de la classe. Elle est intéressée par tout et est toujours
motivée pour m’aider. Je la remercie et on passe à un autre sujet, mais je suis impatiente d’en
savoir plus sur cette histoire de milliardaires. Que faisaient-ils de leur argent quand ils en
avaient beaucoup ? Puis après je me dis que les hommes étaient différents et qu’on est
tellement sur Terre que ça serait étrange que tout le monde aie la même opinion. Ca serait
presque ennuyant à la fin si on était tous les mêmes.
Le collège est une grande bâtisse sobre en béton gris. Il y a toujours un groupe d’élève qui
traîne devant mais à l’entrée ou à la sortie des cours, les adolescents sont tellement collés que
si l’un trébuche, tout le collège tombe.
La journée passe plutôt vite car j’ai de petits horaires ce jour-là. Mon professeur d’histoire
nous apprend qu’un gigantesque référendum a eut lieu lors de la décision du Grand
Changement Financier et que 57 pourcent de la population aurait été pour, bien que les
calculs ne soient pas exacts. Je le note dans un coin de mon cahier. Ca pourrait toujours être
utile. J’apprends aussi que certains changements furent très durs à instaurer dans le monde,
notamment chez les artistes qui eurent beaucoup de mal à intégrer leurs œuvres dans les
catégories des Cartes d’Achats. Le gouvernement de l’Assemblée des Pays créa pour cela des
gestionnaires de Cartes d’Achats qui décideraient quels objets vont dans quelles catégories.
Cette décision permit en plus de créer pleins de nouveaux emplois et de réduire de manière
considérable le taux de chômage.
Je suis vraiment passionnée par l’histoire, notamment par cette période de crise économique
et de cette abolition de l’argent. Je trouve que cette décision était sage quoique difficile et que
la répartition des ressources que nous avons faite n’est peut-être pas parfaite mais nécessaire.
En rentrant des cours, je me précipite sur mon téléphone pour faire des recherches.
Effectivement, trois milliardaires se sont regroupés pour protester contre le Grand
Changement Financier et le système de Cartes d’Achats. A cause de la crise économique et
du changement de système, ils ont été obligés de vendre leurs villas. Villas ? A quoi peut bien
servir une villa ? A se faire plaisir j’imagine. Néanmoins, je trouvai bien plus respectable que
tout le monde est un logement que des villas pour certains et aucun abri pour d’autres.
Quoi qu’il en soit, ils avaient eu une longue discussion avec les chefs d’Etats de leurs pays
qui les ont convaincus que c’était mieux comme ça.
Mon téléphone vibre : c’est Eléonore qui m’envoie des photos. Il s’agit de vieux clichés
datant des années 2000 je crois, d’enfants squelettiques et d’autres obèses, de sans-abris
faisant la manche dans le métro, d’enfants obligés de travailler dès leur plus jeune âge pour
gagner de l’argent. C’est horrible ! Comment un monde pareil a-t-il pu exister sans que
personne ne fasse rien ? Tous ses enfants mourant de faim…
Mon amie m’envoya aussi des articles parlant de personnes faisant des donations pour aider
les pauvres, notamment des gens très riches, comme les milliardaires qui protestent de nos
jours, mais qui eux ne voulaient pas garder leur fortune pour eux et la dépenser sans réfléchir
mais qui la partageait avec des gens dans le besoin.
Il y avait donc des personnes qui pensaient aux autres, même avec le système de l’argent.
Donc avec n’importe quel système, tant que les humains partagent et sont généreux entre eux,
la misère peut disparaître. Bien sûr, cela devait être plus compliqué que cela, mais si chacun
faisait un petit pas, peut-être que le monde deviendrait meilleur. Mais bon, toute cette histoire
de Grand Changement Financier n’était pas plus mal car elle avait réussi à faire ce que les
humains auraient pu faire bien plus tôt tout en gardant la paix sur Terre.
Je suis heureuse de vivre dans ce monde là, sur une Terre qui, bien que abîmée par les
humains, était un habitat accueillant. Pour la première fois depuis plusieurs années, je
comprends ce que mon père voulait dire quand il nous rappelait de bien profiter de vivre dans
ce système économique. L’argent, bien que très pratique dans le domaine du commerce, avait
été source de misère, de conflits, de guerres. Un monde sans argent, c’est un monde sans
misère.
Fin