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question nationale du I V ° Congrès du Parti Communiste Révolution­


naire, Section B elge de la I V e Internationale (juillet 1943)

I. R apport s u r la Q u e s tio n N a tio n a le


p a r A. Léon
A guerre impérialiste ne produit pas seu­ puissances, si ce n'est pas une insurrection de la

L lement une formidable exacerbation des


luttes de classes au sein des grandes na­
tions capitalistes. Elle mène aussi à l'assujet­
classe réactionnaire. En renonçant à soutenir
les insurrections des pays annexés, nous deve­
nons, objectivement parlant, des annexionnistes.
tissement d une foule de nations, petites et C ’est précisément dans 1ère de l’ impérialisme
moyennes, par les grands impérialismes. Ainsi, qui est Père du début de la révolution sociale,
dans la première période de cette guerre, l’im­ c'est alors que le prolétariat soutiendra avec
périalisme allemand a conquis l’Europe entière, une particulière énergie aujourd'hui l’insurrec­
l'impérialisme italien a reçu quelques parcclies tion des régions annexées, pour attaquer, en
de ccs conquêtes, l'impérialisme japona.s a con­ même temps ou demain, la bourgeoisie de la
quis de larges parties de l'A sie. En même « grande puissance affaiblie par ce soulève­
temps, les impérialismes américains et anglais ment. »
arrondissaient leurs magots dans la deuxième 11 va de soi que cette lutte des masses po­
partie de la guerre. Ces impérialismes com­ pulaires des pays occupés contre l’impérialisme
mencent à mettre la main sur les nations impé­ étranger qui les opprime — paysans bosniaques
rialistes de l'A x e . ou serbes défendant leurs récoltes, ouvriers hol­
L'assujettissement de nations auparavant in­ landais, belges, français, etc., luttant contre leur
dépendantes n’est donc pas un phénomène pas­ déportation, juifs de Varsovie luttant pour la
sager ou exceptionnel. 11 est inhérent à 1 ère vie, ouvriers d ’A lsace et du Luxembourg lut­
impérialiste. D e meme que les partis rev lu- tant contre leur mobilisation dans la Wehrmacht
tionnaires tracent leur tactique dans les pays im­ — est accompagnée d'un épanouissement de
périalistes indépendants, il faut qu'ils élaborent préjugés chauvins. M ais le caractère subjective­
les lignes de leur conduite dans les pays impé­ ment réactionnaire du mouvement ne change rien
rialistes asservis momentanément ou d'une fa­ à son caractère objectivement révolutionnaire.
çon durable. Lénine dit: « La révolution socialiste en Eu­
Lorsqu'on parle de l’oppression impérial st- rope ne peut être autre chose qu’une explosion
des nations conquises, il faut distinguer entie de la lutte des masses, de tous ceux qui sont
deux sortes d'oppressions. Il y a l’oppression de opprimés et mécontents, quels qu'ils soient. Des
la bourgeoisie impérialiste par les impérialismes portions de la petite bourgeoisie et des ouvriers
vainqueurs et il y a l’oppression des masses p o ­ arriérés y prendront fatalement part. Sans leur
pulaires des pays vaincus par les impérialismes participation, la lutte de masses est I M P O S ­
vainqueurs. La lutte nationale de la bourgeoisie S IB L E , aucune révolution n'est possible. Et ces
vaincue est une lutte impérialiste qui nTa rien éléments, d'une façon non moins fatale, mêle­
de progressif (contrairement à la lutte nationale ront au mouvement leurs préjugés, leurs fantai­
de la bourgeoisie coloniale). La bourgeoisie des sies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs er­
pays vaincus ne lutte pas pour la création des reurs. Mais, objectivement, ils attaqueront le
cadres nationaux de la production (ce stade C A P I T A L , et l’avant-garde consciente de la
étant depuis longtemps dépassé), elle lutte pour révolution, en exprimant cette vérité objective
les marchés et les investissements de capitaux. des masses les plus hétéroclites, les moins unies
Le prolétariat révolutionnaire n'a rien de extérieurement, des voix les plus diverses, pour­
commun avec la lutte pour la « libération na­ ra unifier et diriger le mouvement, conquérir le
tionale » de sa bourgeoisie. Il s'oppose de toutes pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les
scs forces à la restauration dç son pouvoir po­ trusts, etc.... * Lénine dit encore: « La révolu­
litique (Arm ée, Etat). tion de 1905 était démocratico-bourgeoise. Elle
La lutte nationale des masses populaires (pe­ consista en une suite de batailles livrées par
tite bourgeoisie et prolétariat), par contre, n'cst toutes les classes, les groupes, les éléments mé­
que la résistance des masses populaires à l’im­ contents "de la population. Parmi eux, il y avait
périalisme étranger qui les exploite comme des masses qui entretenaient encore les plus sau­
exploite ses propres masses populaires. La pe­ vages préjugés, qui poursuivaient des buts ex­
tite bourgeoisie des pays occupés est expropriée trêmement confus et fanatiques, il y eut de pe­
et opprimée. Le prolétariat est surexploitc. Le tits groupes qui acceptaient de l’argent du Ja­
parti révolutionnaire doit soutenir sans hésite pon, il y eut des spéculateurs et des aventu­
la résistance des masses populaires à l'exploita­ riers, etc. O B J E C T I V E M E N T , le mouvement
tion par l'impérialisme étranger. des masses brisait le tsarisme et frayait la route
Lénine dit : « Sans trahir le socialisme, nous à la démocratie, et c ’est pourquoi les ouvriers
devons soutenir toute insurrection contre notre conscients le dirigeaient. »
pincipale ennemie, la bourgeoisie des grandes Lénine dit ensuite que ceux qui ne com ­
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prennent pas le caractère objectivement révo­ nière énergie le nationalisme, les préjugés chau­
lutionnaire de ces différents mouvements, sont vins dont sont imubues ces masses.
des renégats de la révolution sociale, des révo­ Il doit dans toute sa propagande expliquer
lutionnaires en parole. « Penser que la révolu* à ces masses que les ouvriers des impérialismes
tion sociale soii concevable sans le soulèvement envahisseurs ne sont nullement responsables de
des petites notions dans les colonies et en E u­ leurs souffrances. Bien au contraire, ils souffrent
rope, sans une explosion révolutionnaire de la aussi de l’oppression de leur bourgeoisie. Le
petite bourgeoisie avec tous ses préjugés, sans parti révolutionnaire, en soutenant les masses
des mouvements de masses prolétariennes et se­ populaires dans leur lutte contre l'exploitation
mi-prolétariennes non conscientes, contre l'op­ impérialiste dont elles sont l’objet, doit sans
pression des propriétaires, de l'église, de la mo­ cesse les appeler à créer un front étroit avec
narchie, de la nation étrangère, etc..., penser les ouvriers des pays occupants. C'est ainsi
ainsi, c e s t renier la révolution sociale. O n ima­ seulement que la lutte des ouvriers des pays
gine donc qu'à un endroit quelconque l'on verra envahis a la chance d'aboutir à des résultats
se ranger une troupe proclamant: « Nous som­ concrets.
mes partisans du socialisme » , tandis qu'en face L e parti révolutionnaire doit combattre avec
une autre troupe proclamera: « Nous sommes la dernière énergie l’influence de la bourgeoi­
partisans de l’ impérialisme » , et que cela sera sie nationale ou de 1 impérialisme étranger « al­
la révolution sociale. Celui qui attend une lié » , qui peut s'exercer sur les masses popu­
« pure y> révolution sociale, celui-là ne la verra laires en lutte. Il doit montrer aux masses p o­
jamais venir. Celui-là est un révolutionnaire en pulaires que cette bourgeoisie et que cet impé­
paroles, qui ne comprend pas la véritable ré­ rialisme mènent une guerre impérialiste et non
volution » . (Lénine: <£ Contre le Courant ». pas une guerre « pour la libération des petites
PP. 130, 150, 151.) nations ».
«: Les grands états-majors, dans la guerre
Le parti révolutionnaire doit s’efforcer de
actuelle, s’ efforcent soigneusement d'utiliser tout
lier dans toutes les circonstances la lutte contre
mouvement national et révolutionnaire dans le
l’exploitation de l'impérialisme étranger à la
camp ennemi. Les Allemands cherchent à se
lutte contre l’exploitation de la bourgeoisie na­
servir de .l ’insurrection irlandaise, les Français
tionale. D ’ailleurs, en pratique, ces deux luttes
veulent utiliser le mouvement tchèque, etc... Et
Se lient intimement. Les masses ne peuvent s’at­
de leur point de vue, ils ont parfaitement rai­
taquer sérieusement à l'exploitation de l'impé­
son. O n ne peut mener une guerre sérieuse sans
rialisme ennemi sans s’ attaquer à l’exploitation
chercher à tirer profit de la moindre faiblesse
de la bourgeoisie nationale. Les masses ne peu­
de l'adversaire, sans s'efforcer de .saisir la
vent s’ attaquer à l’exploitation de la bourgeois:e
moindre chance, d'autant plus qu’il est impos­
nationale, sans s'attaquer à l'exploitation de
sible de savoir à quel moment précis et avec
l'impérialisme étranger.
quelle violence explosera « telle ou telle pou­
drière » . Nous serions de très mauvais révolu­ Il va de soi que le soutien des mouvements
tionnaires si, dans la grande guerre d ’émanci­ d ? masses contre l’impérialisme étranger ne peut
pation du prolétariat pour le socialisme, nous ctre un « but en soi » . Il est évident, surtout
ne savions pas utiliser N ’ I M P O R T E quel mou­ dans la période révolutionnaire causée par la
vement populaire contre T E L ! .ES O U T E L ­ guerre impérialiste, que le parti révolutionnaire
L E S calamités de l’impérialisme, en cherchant doit transformer tout mouvement populaire, ob ­
à aggraver et n élargir la crise par ce moyen » jectivement révolutionnaire, en un assaut gé­
(L énin e). Il va de soi que le parti révolution­ néral contre le capitalisme. Dans chaque grève
naire, en soutenant tel ou tel mouvement popu­ importante, chaque insurrection, le parti du pro­
laire contre telle ou telle calamité impérialiste, létariat s’ efforcera de former ou de consolider
en l’occurrence contre l'exploitation des masses les organes du double pouvoir, les soviets, qui.
asservies d ’une nation conquise par un impé­ dans un moment favorable, deviendront des or­
rialisme étranger, doit combattre avec la der­ ganes du pouvoir prolétarien.

II. R ésolution s u r la Q u e s tio n N a tio n a le


adoptée au IV e Congrès du P.C.K.
I. — Dans les pays occupés de l’Europe ainsi objectivement rempli le rôle historique que
occidentale, l'effondrement des vieux Etats les différents mouvements fascistes « indigents »
bourgeois fut accompagné d ’un abaissement con­ n'ont pas pu jouer. La puissance de résistance
sidérable du niveau de vie des masses prolé­ des masses à l’oppression impérialiste répond
tariennes et petites-bourgeoises. D ’autre part, objectivement à la lutte contre rabaissement du
l’occupation hitlérienne y dctiuisit tous les ves­ niveau de vie et contre l’oppression fasciste. En
tiges de la € démocratie » bourgeoise, surtout même temps* l'appareil d ’occupation allemand
toutes les organisations prolétariennes. Miller a fait fonction d ’appareil d ’Etat de la bourgeoi­
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sie belge. Toute lutte paiticllc économique con­ naire, les sabotera et essayera, le cas échéant,
tre la bourgeoisie belge met le prolétariat belge de les détruire.
en collision avec l’impérialisme allemand. 5. — A u milieu de la lutte des masses (grè­
2. — En vue du danger mortel qui la menace, ves, manifestations, grève générale, insurrection,
la bourgeoisie des pays occupés la sso de plus en etc.), le P .C .R . luttera pour la réalisation du
plus tcni-Ci sc; va’.cîs fcs:is!cs et essaye de front unique prolétarien sur la base des comi­
canaliser et de briser la montée révolutionnaire tés et des milices. Dans ces comités, il luttera
avec l’aide des organisations nationalistes. En de toutes ses forces pour son propre programme.
même temps, ceux-ci ont pour fonction de pro­ Pour des buts techniques limités (remise d ’ar­
fiter du mouvement de masse pour reconstituer mes, etc.), il pourrait conclure des accords pra­
l'Etat et l’armée belge et pour préparer une tiques avec des organisations petites-bourgeoises,
participation plus « active » de 1a bourgeoisie S A N S J A M A I S S E L IE R P O L I T I Q U E ­
dans la guerre de brigandage impérialiste. La M E N T , tout en les combattant politiquement
lutte la plus implacable contre le « Front de avec la dernière énergie. Jamais il n’entrera,
l'indépendance » , la « Brigade blanche » , etc..., sous quelque forme que ce soit, dans les com ­
lutte contre le poison chauvin, lutte contre le binaisons à la « Front Populaire » . A u contrai­
gouvernement Pierlot, est donc un devoir pres­ re, démasquer la démagogie « anti-fasciste » des
sant pour le P .C .R . L ’art de la stratecie léni­ agences de la bourgeoisie, qui mène la guerre
niste consiste précisément à D E T A C H E R les pour scs propres buts de rapine et poursuit ces
masses de ces agences impérialistes et de trans­ mêmes buts dans la lutte contre l’ impérialisme
former leur mouvement de résistance contre l’op­ allemand, devra constituer à ce stade de l’évolu­
pression et l’exploitation impérialiste en révolu­ tion Taxe de notre propagande, comme l’action
tion prolétarienne. prolétarienne internationale, indépendante et anti-
capitaliste, doit être représentée dès * maintenant
3. — ,Mais par-dessus tout, un fait domine
la situation: l’exacerbation des contradictions comme une condition nécessaire et suffisante pour
la victoire des masses contre Hitler.
sociales résultant de la guerre. Si les masses se
mettent en mouvement contre l’oppression d^nt • 6. — A u moment où un gouvernement natio­
elles sont l'objet, sous quelque drapeau qu'il nal « démocratique-bourgeois » ou non. surgi-
soit, ce ne sera pas le caractère idéologique •rail de la lutte, la lutte contre le « Front de
(«K la conscience nationaliste » ) mais bien le l’ Indépendance » , etc., se prolongerait logique­
caractère social ( « la lutte de classes » ) qui dé­ ment en une lutte tout aussi énergique contre ce
terminera la direction et les formes de leur com­ gouvernement. A u moment où l’appareil d ’occu­
bat. La prédominance fatale du prolétariat dans pation allemand serait remplacé par l’appareil
tout mouvement de masses, déterminera des for­ d ’occupation anglo-saxon, la lutte également im­
mes spécifiquement prolétariennes de lutte: comi­ placable se poursuivrait contre cet appareil d ’o p ­
tés. grève, milices, etc. A u moment où le prolé­ pression et d ’exploitation.
tariat entre en lutte ouverte et générale contre 7. Le P . C . R . défend le mot d ’ordre du
l’occupation allemande, il crée en meme temps les « droit des peuples à disposer d ’eux-mêmes ».
germes d'un double pouvoir, qui menace tout Pour que ce mot d ’ordre serve tout autant à dé­
autant de balayer la bourgeoisie nationale. masquer la bourgeoisie nationale il le lie au droit
4. — L e P .C .R . soutient et pousse en avar* d ’auto-détermination de T O U S les peuples, il
les mouvements de résistance des masses à l’ex­ exige la libération des peuples coloniaux du
ploitation impérialiste, pour créer et développer Congo, des Indes, de l’A frique du Nord, etc.
les organes du pouvoir prolétarien et pour sa­ Il lie également ce mot d ’ordre à celui des
boter toutes les tentatives des agences bourgeoises Etats-Unis socialistes d ’Europe, et montre aux
de reconstituer le pouvoir capitaliste national. Il masses opprimées que seule la révolution socia­
soutient les objectifs immédiats du mouvement liste peut réaliser leur libération de toute oppres­
de résistance des masses à l'impérialisme, et les sion nationale. Pour cela, il est indispensable de
lie à ses revendications transitoires. Les formes mener une campagne internationaliste de frater­
de ce soutien dépendront des circonstances. Là nisation prolétarienne avec les masses opprimées
où des organisations nationalistes déclencheront du monde entier, surtout avec les prolétaires
des mouvements insurrectionnels non suivis des allemands en uniforme.
masses, le P .C .R . considérera ces mouvements
comme des mouvements de la classe réaction­ Juin 1943.