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Journal de la Société Française de Psychopathologie Théorique et Appliquée

213 (2011) 45 - 47

A PROPOS DE DUSSARDIER ET DE LUCRECE : UN CAS DE PSYCHOPATHOLOGIE NEGATIONNISTE Prof. Alex Crément Département de psychologie animale - Centre Universitaire d’Agen 2 quai Dunkerque - 47000 Agen, FRANCE

alex.crement@u-bordeaux4.fr

Un négationniste du Génocide des Arméniens sévit régulièrement et abondamment sur Internet et sur les différents forums qu’on peut y trouver. Intervenant en français ou en anglais, il est aisément repérable par son inimitable rhétorique, faite de lancinantes et monotones idées fixes, assortiment hétéroclite de couper-coller reprenant en vrac les sophismes, contre-vérités et demi-mensonges des innombrables officines appointées à cet effet par l’Etat turc.

En cela, il ne diffère guère de ses tristes semblables dont les artifices scientistes et les ânonnements livresques ne dissimulent que trop mal l’endoctrinement à la haine raciale dont le négationnisme est l’expression la plus perverse.

Ce qui ne manque pas d’intriguer en revanche, ce sont deux des plus fréquents pseudonymes employés par notre logorrhéique monomaniaque : Dussardier et Lucrèce. Car, pour rester dans les études flaubertiennes, il est clair qu’à l’instar de Bouvard et Pécuchet, Dussardier et Lucrèce ne font qu’un. Le choix même de ces pseudonymes – différents des sempiternels Atatürk, Bozkurt, Ergenekon ou Turan – de même que l’emploi assez correct de la langue et des références culturelles françaises par notre courageux négationniste anonyme, indiquent avec un assez grand degré de vraisemblance une éducation purement hexagonale et même – on peut le supposer – une origine française.

Cet article vise donc à cerner le profil psychologique particulier qui a conduit une ressortissant français, sans doute à l’origine sans attache avec la Turquie, à faire sienne la cause négationniste de ce pays.

On notera pour commencer que Dussardier est une création flaubertienne assez intéressante. Personnage secondaire de l’Education Sentimentale, Dussardier est fondamentalement un rebelle qui se retrouve incarcéré après s’être insurgé contre les forces de l’ordre. Plus loin dans le roman, Dussardier est le témoin de Frédéric dans le duel qui l’oppose à l’aristocratique Cisy et c’est encore le révolté Dussardier qui accueille Frédéric lorsque celui-ci s’insurge contre l’ordre établi. Lors des chaudes journées de juin 1848, Dussardier fait partie des révolutionnaires et sera blessé durant les combats. Enfin, bien plus tard, il sera finalement tué par un dragon après avoir crié « vive la République ».

Dussardier on le voit est donc l’allégorie de l’honnêteté de conviction et de l’idéalisme républicain. C’est un personnage éminemment positif mais dont la positive candeur passe souvent pour de la gaucherie ou de la platitude, notamment à l’égard les femmes. Il représente le bon patriote, ulcéré par les privilèges des nantis et prêt à combattre vaillamment pour ses convictions dont il ne doute pas de la justesse et qu’il a plus moins consciemment étayées par un vernis de culture historique et politique. Comme l’écrit si bien Flaubert, « Alors parut le robuste visage de Dussardier, qui, dans le désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux francs et son nez carré du bout, rappelait confusément la physionomie d'un bon chien ».

À propos de Dussardier et de Lucrèce : un cas de psychopathologie négationniste, Pr. Alex Crément

Dussardier, c’est le « brave commis », archétype de cette classe d’artisans et de petits commerçants en qui germèrent les ferments de la République contre les privilèges de l’aristocratie et contre ceux qui étaient encore à venir – mais qu’il pressentait déjà confusément – du grand capital. N’était-il né cinquante ans plus tard, Dussardier aurait été radical de gauche, social-démocrate et laïc, avant de sombrer peut-être dans le boulangisme et dans l’Action française par écœurement des arrangements parlementaristes chers à la troisième république et de la finance cosmopolite qui sera alors à son zénith.

Lorsqu’il dort, Dussardier se rêve sans doute en Frédéric dont il admire secrètement la flamboyance, les succès sentimentaux et l’ascension sociale ainsi, peut-être, que sa capacité à l’idéalisation et au lyrisme romantique. Lorsqu’il est témoin du duel, Dussardier voudrait en être le protagoniste, lorsqu’il se rebelle, il voudrait être martyr et à l’instant où il finit par mourir pour ses idées, il comprend sans doute avec regret qu’il perd la vie pour des rêves de gloire et des illusions de justicier.

A Dussardier le songe-creux idéaliste s’oppose évidemment Lucrèce, le philosophe latin du premier siècle avant Jésus-Christ, auteur de La nature des choses (De rerum natura) auquel notre monde moderne doit sa connaissance de la doctrine épicurienne. Autant Dussardier est l’allégorie de l’idéalisme optimiste, autant Lucrèce est le modèle du réalisme pessimiste.

On sait peu de choses de la vie de Lucrèce qui semblait avoir fait sienne la doctrine « pour vivre heureux, vivons caché ». Mais son œuvre, lourde, hantée par la mort et teintée du dégoût de soi est marquée au sceau du génie, à l’exact opposé de la carrière de Dussardier qui ne sut exposer au grand jour que sa médiocrité boutiquière. Marxiste avant l’heure, Lucrèce exècre la religion « tant la religion put conseiller de crime » (De rerum natura) et s’inscrit par là en complète opposition avec l’esthétique romantique et platonicienne de Dussardier. Dussardier, c’est celui qui aime le monde tel qu’il devrait être parce que Lucrèce, c’est celui qui n’aime pas le monde tel qu’il est.

On prête à Lucrèce de s’être suicidé au terme d’une carrière intellectuelle suintant l’angoisse et la torture morale, imbibée de cette lucidité réactionnaire selon laquelle les progrès techniques de l’Humanité n’auraient entraîné pour l’essentiel qu’un accroissement des injustices sociales sans la délivrer de sa « vie abjecte, écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menaçait les mortels de son aspect horrible ». Au suicide du discret réaliste Lucrèce répond comme en écho le meurtre du trop ostentatoire idéaliste Dussardier.

Quel profil psychologique peut-on tirer de ces choix pseudonymiques particulièrement éloquents pour notre négationniste patenté. Bien évidemment, le premier trait de caractère qui saute aux yeux est la forte tendance schizophrène qui ne peut que caractériser une personne se cachant derrière deux personnages si opposés : Dussardier / Lucrèce, c’est Janus, mais c’est Janus schizo à tendance paranoïde, voyant des Arméniens partout, là où d’autres voient des petits hommes verts.

Face à cette insidieuse menace arménienne qu’il croit déceler jusque dans les constellations, la réponse que Dussardier / Lucrèce veut apporter est double : en surface, c’est bien sûr le bon docteur Dussardier qui s’exprime et nous accable de ratiocinations à prétentions historiennes. Mais sous le masque du rationalisme positif, ce sont les instincts du mauvais Lucrèce nihiliste qui parlent.

Comment l’expliquer ? Comme Dussardier, notre négationniste est sans doute originaire d’une petite ville de province. Ainé probable d’une fratrie de la classe moyenne, il se distingue assez tôt par une

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bonne aptitude scolaire qui fait la fierté de ses parents et l’admiration de ses frères, sœurs et cousins. Pris en exemple, promu dans un milieu familial fait d’employés, de fonctionnaires et de petits commerçants, Dussardier a des rêves de grandeur et de promotion sociale. Sans doute participe-t-il avec quelque succès à divers concours de rédaction de dames patronnesses qui le confortent dans l’illusion d’un destin. N’eut-il été une jeune fille qu’il aurait de la même manière participé à des concours de beauté en espérant décrocher un quelconque Rastignac au bal des prétendantes.

Mais très vite, Dussardier, qui ne peut totalement se mentir à lui-même, connaît et reconnaît ses limites. Il réussit certes honorablement ses rédactions et poésies mais, s’il possède la technique, il lui manque l’âme, la nuance, la légèreté, la finesse. Pour paraphraser un célèbre instrumentiste, ses professeurs lui firent peut-être comprendre que s’il savait jouer d’un instrument, il lui restait à ressentir la musique. Et ça Dussardier ne le peut ; pas plus qu’il ne parvient à séduire les jeunes filles, ni par sa pesante sapience, ni par l’humour qui lui manque, ni par le charme dont il est dépourvu.

La tendance schizophrène le gagne alors et il lui faut des responsables. Pourquoi les Arméniens ? Peut-être Dussardier fut-il l’éternel second, toujours précédé d’un Sarkissian ou d’un Papazian, plus intelligent, plus beau, plus brillant. S’il c’avait été un Pham Ngoc, il aurait nié le génocide des Khmers rouges. Et puis les Arméniens, c’est un peu comme les Juifs : trop fins, trop citadins, trop cosmopolites, trop insaisissables pour les compréhensions étroites d’un commis de province. Sait-on finalement pourquoi Hitler en voulut aux Juifs ? Que ne l’a-t-on encouragé à une paisible carrière de peintre !

Alors, aigri, confronté à sa propre médiocrité, le dégoût gagne Lucrèce qui jure de se venger, des Arméniens, du monde, de lui-même, en obtenant un rutilant diplôme dans quelque Humanité, peut- être l’histoire ou la sociologie. Et c’est auréolé de ce bâton de Maréchal que notre Janus entreprend de réécrire l’Histoire du monde, une histoire sans Papazian pour lui prendre la première place, sans Sarkissian pour lui voler la fille convoitée, une histoire où il aurait été beau, intelligent, admiré ; même aimé peut-être !

Qu’adviendra-t-il de Dussardier / Lucrèce ? Si par chance, l’Etat turc au moins reconnaissait ses talents, il pourra probablement trouver fonction dans l’une de ses officines de la haine raciale que sont les prétendus « Think Tanks » et autres « Instituts Stratégiques » dévolus à la négation du Génocide des Arméniens. Reconnaissant envers ses maîtres, il redoublera alors de péroraisons et d’anathèmes dans l’espoir d’obtenir des signes explicites de gratitude de la part des grands maîtres du négationnisme, tel Justin McCarthy ou Sedat Laçiner. Peut-être même l’Etat turc lui pourvoira la compagne qui adoucira ses impétuosités tout en encourageant ses délirantes convictions.

Mais, plus probablement, lorsque la Turquie elle-même se trouvera décrédibilisée par ses trop outrancières provocations, elle le congédiera ou le réduira au silence. Alors, tel Dussardier décillé, tel Bouvard et Pécuchet penauds après s’être essayé à toute les compétences, notre négationniste sans amitié, sans argent, sans amour retournera-t-il comme un fils prodigue dans sa morne province. Contraint par la vie, il reprendra la boucherie familiale qu’il avait pourtant tenté de fuir à l’aide de ses vaines chimères, à moins qu’il ne devienne le quelconque contremaître d’une administration locale. Et tel Dussardier guéri de ses velléités, il acceptera alors peut-être la vie et ses insignifiants bonheurs ; ou tel Lucrèce qui n’acceptait ni la première, ni les seconds, y mettra-t-il un terme.