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Pour Demain

Baptiste MORIZOT

POUR UNE THÉORIE


DE LA RENCONTRE

HASARD ET INDIVIDUATION
CHEZ G. SIMONDON

Préface de
Jean-Hugues BARTHÉLÉMY

Publié avec le concours


du Centre national du livre

PARIS
LIBRAIRIE PHILOSOPHIQUE J. VRIN
6, Place de la Sorbonne v·
2016
À Estelle,
sans qui rien n'a cet éclat.

Le Principe - Ne chercher pas la «vérité» - mais cultiver les forces


et les organisations qui servent à chercher ou à faire la vérité. Et si elle est,
elle sera trouvée. Tel est mon principe agonistique. Ne pas chercher
l' œuvre - mais les puissances. Les connaissances ne valent que leur valeur
de dressage [ ... ].
Paul Valéry, Gladiator.

Les métaphysiciens de Tlôn [. . . ] jugent que la métaphysique est une


branche de la littérature fantastique.

Jorge Luis Borges, Tlon, Uqbar, Orbis Tertius.

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du copiste et non destinées à une utilisation collective, ainsi que les analyses et courtes
citations, sous réserve que soient indiqués clairement le nom de l'auteur et la source.

©Librairie Philosophique J. VRIN, 20 1 6


Imprimé en France
ISSN 0 1 80-4847
ISBN 978-2-7 1 1 6-267 1 -7
www.vrin.fr
PRÉFACE

Le livre de Baptiste Morizot constitue un apport essentiel aux études


simondoniennes. Avant même de comprendre pourquoi, il convient de
préciser qu' il ne se réduit pas à une pure exégèse de la pensée, difficile s ' il
en est, de Simondon. Ce livre d ' un jeune philosophe appartient à la caté­
gorie restreinte, mais seule .véritablement porteuse, des recherches qui
mettent l ' exégèse au service d ' un questionnement en lui-même créatif.
La thématique du hasard, jamais développée par Simondon mais
seulement évoquée lors de son dialogue avec la Théorie de l' information,
fait ici figure à la fois de réquisit absolu et d' impensé relatif au sein de son
ontologie, s ' il est vrai que le processus d'individuation tel qu' il le pense est
un processus d' information - au sens étymologique de ce terme, c' est-à­
dire au sens d' une prise de forme - qui repose originellement non sur la
finalité, mais sur le hasard de la rencontre entre un champ métastable et une
singularité. Cette prise de forme, chez Simondon, n ' est pas la réunion
d' une matière et d' une forme, et le philosophe français érige même l ' hylé­
morphisme au rang d' adversaire principiel : il entend penser une genèse
radicale, dont l ' hylémorphisme ne peut rendre compte s ' il est vrai que son
schème de pensée présuppose la forme et la matière comme déjà données.
Le paradoxe, souligné par Morizot, est alors que l' opposition à l ' hylémor­
phisme ne conduit pas pour autant Simondon à se dire partisan du hasard
contre la finalité : ici, tout reste implicite.
Que Simondon soit ainsi celui qui entend à la fois penser une étrange
prise de forme non-hylémorphique et repenser à partir d' elle ce que l ' on
nomme aujourd' hui « information », c' est-à-dire la transmission d'un
message, c' est là une double et profonde originalité que Moriwt a
pleinement intégrée dès le début, c' est-à-dire dès son travail de thèse, dont
ce livre est issu. Et les pages, centrales dans tous les sens du terme, qu' il
consacre aux deux questions de la mémoire - question très peu traitée
8 PRÉFACE

jusqu ' ici par les commentateurs - et de l ' information chez Simondon sont
un modèle de travail exégétique, dans le même temps qu' elles rendent
possible la réflexion finale de Morizot à propos des questions socio­
logiques qui le préoccupent, et que le philosophe français ne pouvait se
poser : « les changements conjoncturels sociohistoriques sont susceptibles
de faire saillir des problèmes théoriques nouveaux [ . . ]. La conjoncture
.

sociohistorique nouvelle qui pourrait en ce sens donner un corrélat réel à


notre problème reviendrait alors à la forme nouvelle que prend I' individua­
lisme dans la société contemporaine ». Ce que l' auteur entend esquisser
sous le nom d' « ontologie de la rencontre », et qui s ' origine dans une étude
serrée de la question du hasard dans le texte simondonien, prendra tout son
sens avec le problème nouveau d'un individualisme généralisé dont il
s ' agit de se demander s'il est un simple état de fait ou bien une tendance à
défendre : « c' est pour cette raison qu' à l ' intérieur du projet simondonien,
nous portons l ' accent sur l' individuation en tant qu' elle génère des entités
singulières et plurielles, et pas seulement en tant qu' elle est un processus
universel » .
O n aura compris que Morizot, bien qu' il soit déjà animé par l ' idée de
prolonger Simondon, ne néglige pas pour autant - c' est un euphémisme­
les exigences proprement exégétiques. Il pratique en réalité ce que j ' ai eu
l' occasion de revendiquer pour moi-même, il y a déjà plus de dix ans, sous
le nom d' « exégèse polémique », au sens fort de chacun de ces deux
termes : une lecture qui soit sans concessions vis-à-vis de l' auteur étudié,
mais qui, avant de proposer des prolongements critiques, prenne soin de
montrer par le menu en quoi la compréhension la plus minutieuse et donc
éclairante du texte conduit au constat de ses impensés ou de ses tensions
internes. En cela, le livre de Morizot incarne excellemment ce type de
travaux qui seuls devraient mériter le nom d' études simondoniennes, à
l ' heure où l' œuvre de Simondon connaît un succès international s' appa­
rentant bien trop souvent à une simple mode sans rigueur exégétique. Nous
avons cruellement besoin d' études qui, plutôt que de revendiquer
Simondon en lui faisant dire ce qu 'il ne dit pas, létudient d' abord pour lui­
même avec précision, afin de dire clairement ensuite quelles sont les thèses
qui transcendent son propos et qui nous tiennent à cœur. L' enquête de
Morizot - car il s' agit bien d' une enquête - donne ici un exemple des
qualités requises et de l' effort à produire.
L' exégèse polémique ainsi proposée peut, en vertu des deux versants
en quoi elle consiste, entrer au plus profond des interrogations simon­
doniennes pour leur donner un prolongement. Pour en revenir aux
fondements mêmes de lenquête : Simondon a distingué entre
PRÉFACE 9

l' individu ation comme « genèse absolue »- dont la cristà llisation fournit le
paradigme - et l ' individualisation comme « genèse continuée » - dont le
vivant manifeste la réalité -, en signalant que la seconde est certes en vérité
toujours impliquée dans la première si toute genèse est aussi et d'un même
mouvement différenciation individualisante - toute unité est aussi uni­
cité-, mais en pensant essentiellement le processus universel de genèse, au
détriment de /'individualité de toute chose. Ici l' interrogation sur le hasard
de la rencontre individuante vient fournir de quoi penser ce que Simondon
avait négligé, préoccupé qu' il était de distinguer de grands « régimes »
d' un même processus d' individuation afin de dialoguer d' une part avec
Bergson, d' autre part avec le Merleau-Ponty de La structure du compor­
tement, dont il entendait revisiter les visées ontologiques à partir de
l' apport anti-substantialiste de l' épistémologie bachelardienne, reprise par
lui sous le nom de « réalisme des relations ». Comme l' écrit très justement
Morizot, « pour penser le processus d'individuation comme matrice, le
concept de hasard n' est absolument pas nécessaire : il suffit de décrire la
rencontre d' une singularité et d ' un milieu métastable, comme opération
individuante, sans spécifier la nature modale de cette rencontre, c' est-à­
dire sans s ' interroger sur le mode d' apparition de cette singularité dans ce
milieu métastable ». La thématisation du hasard ne devient nécessaire qu ' à
partir d u moment où « s e pose l e problème d e l a singularité d e l ' individu
comme eccéité. Spécifier la "survenue" en termes de hasard est en effet
nécessaire pour penser les individuations différentes induites par la
présence de cette singularité plutôt que de cette autre singularité » .
Mais l ' introduction d' une thématisation expresse d u hasard au cœur
même de la théorie simondonienne de 1' individuation ne peut s' avérer véri­
tablement nécessaire à 1' éclairage du versant individualisant de la genèse
que parce que réciproquement la théorie de l' individuation suscite une
interrogation nouvelle sur ce hasard qui en est le réquisit absolu et
l' impensé relatif. Le geste théorique de Moriwt est donc double, et la
« notion » de hasard doit être elle-même revisitée pour devenir un
« concept » : « l' intervention du hasard dans l ' individuation est toujours
celle d ' un hasard contraint, objectivement par le contenu du milieu d' indi­
viduation, subjectivement par la compatibilité de l' individu à l ' égard des
rencontres à venir, compatibilité élaborée historiquement suivant les struc­
turations induites par les rencontres antérieures ». Cette thèse, ici formulée
en des termes relativement non techniques - Morizot est aussi un péda­
gogue-, est le résultat d'un cheminement personnel qui croise certains
grands pans du contexte d' élaboration théorique de Simondon lui-même :
ici, les travaux de Jacob von Uexküll et de Georges Canguilhem. Mais c' est
IO PRÉFACE

à une discussion de la notion bourdieusienne d' « habitus » que l' auteur


entend finalement nous conduire, en vertu du questionnement sociolo­
gique au nom duquel il lui a fallu éclairer l' une par l' autre la question de
l' unicité de l'individu et celle du hasard au sein de la théorie simon­
donienne de l' individuation comme « rencontre ».
Jean-Hugues BARTHÉLÉMY
Directeur du Centre international des études simondoniennes
INTRODUCTION

D'un certain point de vue, la conception occidentale de l ' individu


trouve une unité problématique dans le refus de faire place à une historicité
réelle, qui est celle de la transformation sans nécessité et sans finalité. Que
ce soit comme essence atemporelle opposée à la temporalité des accidents,
comme substance, comme monade, comme personne, comme « moi »,
l' individu est ce qui échappe au temps. Le concept d' individu a pour
fondement théorique l' identité, logique, ontologique et psychologique - et
l' identité répugne au changement. En ce sens, l ' individu se dérobe à
l' effectivité de l' historicité, et ce même lorsqu ' on lui attribue une
temporalité : dans l' entéléchie aristotélicienne, ou l' individuation de la
monade chez Leibniz, c' est une temporalité factice, où tout est joué
d' avance ; la finalité est cet artifice qui consiste à reconnaître un passage du
temps auquel il faut bien faire place, tout en posant subrepticement que tout
était déjà là à l' origine. L' idée de « programme » (génétique, ou dévelop­
pemental) dans les sciences contemporaines reprend cet artifice à son
compte, esquivant par là une réflexion soutenue quant à la temporalité de
l' individu. Poser la question de la temporalité de l ' individu, c ' est déj à,
selon le mot d' ordre de Gilbert Simondon, déplacer le problème depuis
l' individu figé, qui n' est qu' une coupe abstraite dans le temps, j usqu ' au
processus d' individuation, qui est la genèse réelle des entités individuées.
L' idée d' individuation développée par Gilbert Simondon réforme le
concept traditionnel d' individu selon deux perspectives : d' abord selon une
perspective temporelle, qui pose que l' individu véritable n' est pas l ' indi­
vidu constitué et figé, mais le processus même d'individuation ; ensuite
selon une perspective relationnelle, qui révoque l' idée d'individu
substantiel, fondé par une essence ou une nature, pour lui substituer la
notion de système relationnel, dont l' identité se constitue dans son rapport
à l' extériorité. Dès lors, le second mythe quant à l' individu se défait de lui-
12 INTRODUCTION

même : la conception d'un individu fermé sur soi, possédant tout son être
en lui-même, est caduque devant l' idée de processus, car le processus a
pour fonction de mettre constamment en rapport l' extériorité et l' inté­
riorité. Or cette confrontation à l 'extériorité, dès lors que l' idée de finalité
ne régit pas la totalité de la transformation, peut être légitimement ques­
tionnée en termes de hasard.
La question qui se pose à 1' orée de ce travail est celle du rôle du hasard
dans le processus de constitution de l' individu. L' individu en question
n' est pas nécessairement l' individu humain, mais de manière plus générale
toute entité qui est analysable selon le modèle simondonien du processus
d' individuation.
S' il fallait retracer le processus d'individuation de cette recherche, on
aurait besoin dès l ' origine des acquis qu' elle amène dans ses derniers déve­
loppements : en effet, le processus de recherche s' est individué suivant une
série de rencontres théoriques individuantes, sélectionnées par l' horizon
problématique dans lequel se mouvait la recherche, mais qui ont successi­
vement restructuré cet horizon de telle manière que sa trajectoire était
imprédictible. L' intuition première tenait en ceci : la théorie simon­
donienne de l' individuation propose une série de concepts d' une grande
précision pour penser le processus d ' individuation dans la succession
d' opérations précises qui le caractérise. Cette théorie semblait rendre
compte avec minutie de la seule réalité individuelle, dont les êtres indi­
vidués ne sont que des « résidus », à savoir le processus d' individuation.
Mais alors même que cette théorie met au jour ces opérations, il nous
semblait qu ' un paramètre majeur manquait, comme si la description
laissait constamment dans l ' ombre du texte, entre deux phrases, dans l' ina­
nalysé d ' un mot, un élément majeur, et en même temps assez dangereux
pour être constamment passé sous silence. En approfondissant notre
lecture de Simondon, en thématisant les problèmes depuis lesquels on le
lisait, il nous est apparu que cet élément était le problème du hasard, c' est­
à-dire de l ' historicité contingente des événements individuants dans leur
rapport au processus d ' individuation, et plus précisément de l ' absence de
finalité qui caractérise l ' opération d'individuation comme rencontre entre
singularité et champs métastable. Cette hypothèse posée, la lecture des
textes de Simondon est devenue plus nette et a permis de mettre en lumière
l ' omniprésence de ce thème, comme les raisons de son occultation.
INTRODUCTION 13

FORMALISATION DES HYPOTH È SES.

L'hypothèse qu' il s ' agit d' éprouver peut s 'exprimer de plusieurs


man ières. De manière assez lâche, il s ' agit de penser la fonction de l ' indivi­
duation comme récupération, détournement, et utilisation d ' un donné. Le
donné est un champs d' individuation contingent, qui n ' a pas pour finalité
l' individuation même et qui met à la disposition de l ' individuation ce que
nous appellerons des « effets de hasards », qui possèdent un statut de
préhension potentielle pour une individuation qui n ' a pas encore eu lieu.
On peut distinguer deux thèses consécutives dans cette idée.
Thèse I : Il n'y a pas d' individu sans milieu ; la constitution de l' indi­
vidu est une intégration de ce qui est donné dans le milieu ; or ce qui est
donné est donné sans finalité ni nécessité, sous la forme d' effets de hasard.
L 'individuation se produit donc à partir d 'effets de hasards.
Thèse 2: L' individuation est un processus qui constitue une entité
cohérente, structurée et métastable, par invention de structurations
nouvelles qui consistent en des résolutions de problèmes. la fonction de
l 'individuation est donc d 'inventer des structurations métastables à partir
du hasard.
Si l'on entend par le concept d ' invention ces deux opérations : 1 ) recru­
tement des effets de hasard issus d ' un donné contingent ; 2) production de
structurations cohérentes à partir des effets de hasard ; on peut formuler la
thèse de manière unitaire : l 'individuation est un processus d 'invention
continuée à partir des effets de hasards.
De ce point de vue, on peut en déduire que l ' individuation a pour
fonction de produire de l ' intériorité à partir de l ' extériorité. Il s ' agit alors
de penser un processus d' individuation dont la fonction d'intégration de
l'extériorité (les effets ou événements de hasard) produit les structures
d'intériorité les plus intimes et définitoires de chaque individu, et par là
d' interroger l' idée de production du « soi » à partir de l ' autre. Car l' indivi­
duation issue de la rencontre transforme radicalement l ' individu, tout en
conservant et déplaçant son identité : ce qui lui était extérieur devient
intime, ce qui était contingent devient ce qu' il est en propre.
On pourrait objecter que la question de la production du même à partir
de l' autre n ' implique pas nécessairement de transformation de l' individu ;
le modèle biologique de la nutrition, dans sa fonction d' assimilation des
nutriments, montre l ' intégration d' une extériorité pour produire de l' inté­
riorité : les protéines se transforment pour partie en muscle. Mais il n ' y a ici
aucune transformation réelle de l' individu, car l' assimilation repose sur un
14 INTRODUCTION

schème hylémorphique : l ' intériorité de l' individu est une forme fixe (celle
du métabolisme dans sa faculté préformée à assimiler des types de
nutriments pour reproduire sa structure matérielle). Le nutriment est une
matière passive que la fonction digestive informe. Or ce qui nous intéresse
ici est bien plutôt la faculté de l' extériorité à jouer, non pas le rôle de
matière informe, mais celui d' « information active », c'est-à-dire sa faculté
à produire des formes de l ' intériorité, à mettre en place de nouvelles
structures identitaires, comme des équilibres métastables, qui pourront être
réformées par l ' intervention d' autres singularités à venir, instituant de
nouvelles formes métastables. C'est-à-dire que la structure même
(la forme au sens hylémorphique) de l' individu se transforme. Dans cette
mesure, est posée de manière aiguë la question de l' identité : comment
penser la conservation de l ' identité de l ' individu si l ' on postule que le
processus d' individuation transforme jusqu' aux structures intimes qui le
constituent ? L' approche de Simondon affirme que les structures ne sont
pas ce qui constitue l' identité de l ' individu à lui-même ; ce qui assure cette
identité, c'est le processus même dans sa continuité temporelle, où la trans­
formation des structures comportementales par intégration de l ' extériorité
intervient comme résolution de problèmes. Nous interrogerons le concept
problématique d' identité processuelle : quelle est l' identité d'un
processus ?
On explicitera d' abord le déploiement des concepts analytiques de
Simondon destinés à penser dans toute sa précision le processus de genèse
individuelle (singularité, métastabilité, ouverture de dimensions de l'être,
néoténisation). Ces concepts seront ensuite omniprésents jusqu' au terme
de la réflexion, lorsqu' elle s' appliquera au problème de l ' individuation
humaine, pour tenter de répondre à cette question : qu 'est-ce que c'est que
ce que nous sommes, et appelons, trop rapidement, un individu ?

L ÉGITIMITÉ ET PERTINENCE DE LA CONVERGENCE ENTRE


THÉORIE DE L'INDIVIDUATION ET CONCEPT DE HASARD

L'homogénéité entre ces deux notions se manifeste selon deux


perspectives : d' abord l' amélioration du sens, de I ' opérativité, de la cohé­
rence du concept de hasard lorsqu' il est articulé au problème de l' indivi­
duation ; ensuite la fécondité pour la théorie de l ' individuation de l' appa­
rition du hasard.
INTRODUCTION 15

Pour aborder le premier point, il nous faut ébaucher brièvement une


analyse de la notion de hasard. Nous entendons, dans un sens assez lâche,
par notion, une idée qui possède une continuité terminologique dans
l'histoire, sans pour autant posséder le même contenu attributif ; par
concept une idée composée d' attributs rigoureux, et localisée dans un
réseau conceptuel précis, comme un système philosophique, et qui ne
prend sens que selon les problèmes qui sont propres à la pensée qui le porte.

Le hasard: notion etproblème


L' utilisation du terme « hasard » ne va pas sans poser plusieurs
problèmes. Le terme ne possède pas d' unité sémantique suffisante, et ce
parce qu' il renvoie à des concepts multiples, et en dernière instance, à des
usages non maîtrisés dans la langue française. On pourrait appliquer au mot
hasard, et ce point par point, la critique du mot « liberté » proposée par Paul
Valéry :
Liberté : c' est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ;
qui chantent plus qu' ils ne parlent ; qui demandent plus qu'ils ne
répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire
est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ;
mots très bons pour la controverse, la dialectique, l' éloquence ; aussi
propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu'aux fins de
phrases qui déchaînent le tonnerre 1 .

U n de ces usages majeurs revient à son aptitude à qualifier les phéno­


mènes qui ne sont pas prédictibles, et donc à qualifier ce qui se situe immé­
diatement au-delà la limite de compréhension d'un phénomène. C ' est ce
qui dispose Voltaire, à l' article « Atomes » de son Dictionnaire philo­
sophique, et après une réfutation de l' atomisme d' Épicure, à définir ainsi le
hasard : « Ce que nous appelons le hasard n' est et ne peut être que la cause
ignorée d'un effet connu » 2. Voltaire en conclut que le hasard est « un mot
vide de sens ». De ce point de vue, le hasard est le mot qui vient catégoriser
ce que l ' on ignore. Cette définition du hasard, comme catégorie de ce qui
est ignoré, peut recevoir une interprétation positive, selon laquelle l ' ignoré
devient l ' impensable. Cette interprétation positive induit une propension
du terme à fonctionner comme principe métaphysique au service des
cosmologies irrationalistes ou anti-déterministes. On dira dès l' abord que

1 . P. Valéry, Regards sur le monde actuel, « Auctuations sur la liberté » ( 1 938), dans
Œuvres complètes, t. Il, Paris, Gallimard, 1 960, p. 95 1 .
2 . Voltaire, Dictionnaire Philosophique ( 1 764 ), « Atomes » : http ://www. voltaire­
integral.com/Html/ 1 7/atomes.htm.
16 INTRODUCTION

ce n' est pas cet usage du terme de hasard qui nous occupe. En effet, cet
usage implique de manière massive une impossibilité de penser le hasard :
dans les deux cas, le terme renvoie précisément à ce qui est extérieur à la
pensée, l' ignoré ou l' impensable. Cette perspective clôt le débat avant
même qu' il puisse avoir lieu. Cet usage du terme hasard est pertinent dans
une perspective critique ou polémique, mais il est profondément limité
lorsqu' il s' agit de rendre positivement intelligibles les phénomènes de
prise de forme. Dans la perspective qui nous occupe, penser le hasard est
parfaitement possible, mais exige une lenteur indéfinie, qui impose de
revenir toujours sur le sens des termes utilisés, et sur leur articulation dans
une proposition. « Penser le hasard » est probablement une formule dénuée
de sens, sauf si penser signifie élaborer un schème conceptuel précis et
circonstancié pour résoudre des problèmes théoriques dans la perspective
de rendre intelligibles certains phénomènes. Le problème n'est donc pas de
penser le hasard, mais de penser avec le hasard, institué en opérateur
théorique rigoureusement défini.
On entend, à la suite de Darwin et en reprenant le schème théorique
qu' il élabore et qu' il nomme « hasard », instituer le hasard en concept,
c' est-à-dire en opérateur théorique et schème d'intelligibilité qui ne se
cantonne pas à être un terme vide qualifiant le champ de notre ignorance, ni
un principe métaphysique polémique. On essaiera de montrer en effet qu ' il
est nécessaire, pour faire un usage philosophique fécond du terme hasard,
d' opérer deux transmutations : la première consiste à transformer le terme
vague en concept rigoureux, adapté à un milieu théorique précis ; la
seconde consiste à transformer le principe métaphysique en opérateur
théorique, qui prend place dans une conceptualité visant à une description
fine des opérations d ' individuation.
Le terme lui-même mérite une brève analyse. Il provient étymo­
logiquement du mot arabe « az-zahr », qualifiant le dé ou jeu de dé. Cette
étymologie ne lui donne aucun contenu significatif du point de vue philo­
sophique, mais permet de comprendre ses premiers usages dans la langue
française. Selon le dictionnaire Lalande, on le trouve au XVI• siècle, sous la
forme archaïque « jeu de hasart », qui désigne des jeux où n ' intervient pas
l' habileté du joueur, mais où le gain et la perte sont déterminés par un
ensemble de causes trop complexes pour être prévues. C' est ce qui induit sa
définition traditionnelle comme : ce que nous ne pouvions prévoir et
n' avions pas voulu 1• Cette assimilation du hasard au jeu de hasard va

1. Usage analogue dans les Maximes de la Rochefoucauld : « Quoique les hommes se


flattent de leurs grandes actions, elles ne sont pas souvent les effets d'un grand dessein mais
INTRODUCTION 17

inscrire dans le terme le problème de l a prédictibilité, en induisant un


recouvrement de l' idée de hasard par l' idée d'imprédictibilité. C ' est ce qui
amène le problème du hasard subjectif opposé au hasard objectif : si le
hasard n' est que l ' imprédictibilité d ' un phénomène, et que la prédictibilité
est liée aux limites de la connaissance et non au phénomène en lui-même,
alors le hasard est un phénomène subjectif, lié aux limites de la connais­
sance de celui pour qui il y a hasard. Mais ce premier sens va être recouvert
par plusieurs couches de significations. Dans la tradition philosophique,
ces couches de significations reviennent essentiellement à la traduction par
Je terme « hasard » du couple automatonltychè, conceptualisé par Aristote
dans la Physique 1 , à l' assimilation du clinamen épicurien au hasard
comme principe métaphysique, à la conceptualisation de Cournot en
termes d ' indépendance des séries causales, et, comme on essaiera de le
montrer, à la théorie darwinienne de l' évolution. Il n' est pas possible ici de
développer ces conceptualisations successives, mais elles seront évoquées
et analysées dans le cours de la réflexion. Qu' il nous suffise ici de dire que
les conceptualisations différentes sont à chaque fois adaptées à la réso­
lution de problèmes théoriques circonstanciés, et non à formuler diffé­
remment un type unique et identique de phénomènes objectifs. On entend
plutôt ébaucher ici quelque chose comme une typologie des concepts de
hasard, élaborée du point de vue de son insertion dans la théorie de l 'indivi­
duation, pour mettre en lumière le statut du concept de hasard que l'on
entend faire fonctionner dans cette recherche.
Pour ce faire, on peut revenir au phénomène du jeu de hasard (par
exemple un jeu de dés), depuis lequel il est possible de déployer les diffé­
rentes directions de conceptualisation du hasard. Si dans le jeu de hasard,
on met l' accent sur l' impossibilité de prévoir le résultat du tirage, alors le
hasard se définira comme absence de prédictibilité. Cela aboutit à la
problématique du hasard subjectif et du hasard objectif (le jeu de dés mani­
festant nettement ici un hasard subjectif, puisqu ' une connaissance parfaite
des propriétés mécaniques du dé, du support, et des conditions physiques
initiales du tirage permettrait de prédire le résultat). Ce n' est pas ce
problème du hasard qui nous occupe. Si maintenant on met l' accent sur le

les effets du hasard » (maxime 57), dans Maximes et réflexions diverses (1655), Paris,
Garnier, 1978, p. 19.
1. Voir G. Milhaud, « Le hasard chez Aristote et Cournot», Revue de métaphysique,
Novembre 1902, et notre article « Hasard et rencontre : pour une topique philosophique»,
dans Stéphane Lojkine et Pierre Ronzeaud (dir.), Fictions de la rencontre. Le Roman comique
de Scarron, Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2011.
18 INTRODUCTION

problème de la prédictibilité, tout en considérant une multiplicité de tirages


successifs, on aboutit au problème des probabilités : le hasard devient une
impossibilité de prédire le cas singulier, mais il qualifie aussi la possibilité
de calculer les probabilités des tirages lorsqu' ils sont considérés du point
de vue d' un ensemble de cas. C ' est ce que nous appellerons l' aléatoire. Le
problème des probabilités apparaît dans la rencontre entre l' outil mathé­
matique et les cas considérés comme des ensembles. Ce n' est toujours pas
le type de hasard qui nous intéresse dans cette recherche. Si enfin on met
l' accent, non plus sur l ' impossibilité subjective de prédire un cas singulier,
ni sur la possibilité de calculer les probabilités à partir des ensembles, mais
sur les effets de l 'événement imprédictible sur le cours du jeu, un autre
problème philosophique apparaît.
Pour ce faire, il faut ajouter l' idée de mise, ou d' enjeu. Soit un tirage
aléatoire, qui induit le gain ou la perte d' une mise. Certes le tirage est
imprédictible subjectivement, mais en tant qu' il induit le gain ou la perte, il
induit un effet décisif sur le processus de jeu. Cet effet se caractérise, plus
que par son imprédictibilité, par son absence de finalité. Apparaît ici le
problème du hasard qui nous intéresse : il revient à l' idée d'un événement
qui produit des effets dans un processus, sans pour autant avoir pour fina­
lité de produire ces effets particuliers. On remarquera que, pour que ce
problème apparaisse, il faut injecter, dans le modèle simplifié du jeu, un
enjeu (la mise) et une dimension processuelle. On voit donc dans un
premier temps une distinction apparaître dans le concept de hasard, en tant
qu' il peut être déterminé comme absence de finalité ou comme absence de
prédictibilité. Ces deux aspects vont souvent de pair, mais la question reste
de savoir sur lequel de ces deux aspects on entend mettre l' accent. Si l'on
met l' accent sur le premier, le hasard se définira comme le statut d'un
événement qui manifeste une absence de finalité, mais a pourtant des effets
décisifs (enjeu) dans un processus.
On remarquera que ce faisant, on est passé dans un espace de problèmes
dans lequel la distinction entre hasard objectif et hasard subjectif n' est plus
valable. En effet, la subjectivité ou l' objectivité se rapportent à l' impré­
dictibilité, et non à l ' absence de finalité. L' absence de finalité ne peut plus
être dite subjective : elle appartient en propre à la relation entre le tirage
aléatoire et l' enjeu. De ce point de vue, on peut dire que ce type de hasard
est intrinsèquement objectif, puisque l ' absence de finalité appartient à la
nature du processus.
Néanmoins, définir le hasard comme absence de finalité ne suffit pas à
soulever un problème. Le champ des événements qui ne manifestent pas de
finalité est extrêmement vaste, et le déterminer par l' idée de hasard revient
INTRODUCTION 19

à donner au terme une extension s i ample qu'il perd tout pouvoir explicatif.
En fait, les phénomènes de hasard vraiment intéressants interviennent
quand l'absence de finalité se double d'un enjeu de prise de forme dans le
cadre d'un processus. Ce problème de l'enjeu est crucial pour saisir l'usage
du concept de hasard que l'on entend faire dans cette recherche. Il a été
soulevé avec clarté par la définition qu'Ernest Renan donne du hasard,
dans L 'avenir de la science: « Le hasard est ce qui n'a pas de cause morale
proportionnée à l'effet » 1• La rencontre de hasard manifeste une dispro­
portion morale entre la cause et l'effet. Un exemple lumineux de ce phéno­
mène est exprimé par l'anecdote pascalienne du calcul rénal de Cromwell
(bien que chez Pascal, l'objet de la démonstration soit très différent - mais
l'exemple est significatif) : « Cromwell allait ravager toute la chrétienté ; la
famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit
grain de sable qui se mit dans son uretère » 2• Cette disproportion morale
entre cause et effet - un calcul rénal vient changer le cours de l'Histoire­
manifeste l'effectivité d'un événement dans un processus qui implique des
enjeux de prise de forme, sans que cet événement intervienne suivant la
finalité de produire cet effet. La définition de Renan est d'une grande
subtilité, en ce qu'elle couple deux problématiques hétérogènes pour
circonscrire le problème de hasard, la causalité physique et la proportion
morale. En effet, notre rapport immédiat au monde physique nous donne
un sentiment de proportion entre cause physique et effet physique, caracté­
ristique de notre rapport inductif aux phénomènes mécaniques : si vous
refermez ce livre doucement, un son léger se produira ; si vous le refermez
plus rapidement, un son plus fort se produira. Dans le cadre de la méca­
nique classique, réfractée par la « physique naturelle » utilisée par notre
cerveau, qui régit notre rapport aux objets physiques, il y a proportion entre
cause et effet. Or dans le cas des phénomènes de hasard, d'une petite cause
physique procède un événement décisif du point de vue moral, c'est-à-dire
concernant les affaires humaines. C'est l'équivalent du tirage de dé qui fait
tout perdre au joueur, ou qui lui fait tout gagner. Il y a un décrochage entre
deux ordres, celui de la causalité physique, et celui de l'existence
« morale », décrochage que qualifie proprement le terme « hasard » : on
assiste à l'effectivité de la causalité physique non finalisée dans le monde
humain. La disproportion est morale au sens où elle produit des effets dans
un autre ordre de réalité : ici un problème physiologique vient influer sur
un phénomène historique à vaste échelle. Il y a hasard parce que ce

l . Ernest Renan, L'avenir de la science, éd. A. Petit, Paris, Flammarion, 1 995, p. 24.
2. Pascal, Pensées, B176, Paris, Poeke!, 2004.
20 INTRODUCTION

phénomène physiologique microscopique n 'a pas pourfinalité de changer


l' histoire. C' est sur ce mode que le concept de hasard implique l' idée
d' absence de finalité, mais aussi celle d' enjeu et de processus.
C' est pourquoi il est possible d'expliciter cette idée en appliquant ces
trois notions au domaine du processus d ' individuation comme prise de
forme. Le hasard intervient lorsqu' un événement sans finalité (c 'est-à-dire
qui n' est pas téléologiquement déterminé à produire un effet dans un
processus de prise deforme) joue effectivement ce rôle. La prise de forme
est ici l' analogue de l ' enjeu. C' est l ' événement de hasard qui va déterminer
une prise de forme plutôt qu ' une autre, qui va orienter le cours du processus
de manière significative.
De cette analyse des concepts de hasard, l on peut isoler une série
d' attributs pour ébaucher quelques directions ; ces attributs seront fonda­
mentaux dans les concepts plus précis de hasard que l ' on va tenter.d' arti­
culer à la problématique de l' individuation. Les attributs les plus généraux
du concept de hasard le définissent par une absence :
1 ) absence de toute raison déterminante (soulignons que le hasard
qualifie un événement produit en l ' absence de toute raison déterminante) ;
2) absence de toute détermination téléologique.
De ce point de convergence partent déjà trois formes de divergences,
qui posent le concept de hasard dans la perspective de problèmes précis:
absence de finalité ; absence de prédictibilité ; absence de causalité.
Le concept de hasard ne prend sens que dans une opposition contrastive
avec un terme général dont il vient ébranler le règne : la finalité, la causalité,
la prédictibilité. Le premier cas sera le point de départ de notre recherche.
C 'est désormais ce nœud de problèmes : le hasard spécifié comme
absence de finalité, que nous qualifierons de hasard. En ce sens, le hasard
caractérise l' absence de toute détermination téléologique. Un événement
hasardeux arrive en vertu d' une nécessité mécanique (c' est en ce sens qu' il
ne s ' oppose nullement à la causalité), mais en dehors de tout ordre téléo­
logique, c' est-à-dire d' abord en dehors de tout dessein humain ou divin,
mais encore en dehors de tout ordre stable comme une téléologie de la
nature. N' est appelé « hasard » que ce qui est en opposition contrastive avec
cet ordre même. Le hasard est le statut d ' un événement qui se caractérise
par une exclusion de la finalité et joue un rôle structurant dans un processus
de prise de forme.
Cette finalité peut être déclinée sous plusieurs formes, selon le type de
discours, de disciplines, et de problèmes qui sont en question. Elle peut être
formulée comme entéléchie dans un débat avec Aristote, comme téléologie
INTRODUCTION 21

dans une problématique philosophique plus lâche, comme Fatum ou destin


dans la question de l' individuation spécifiée comme existence humaine,
comme projet dans le cadre d' une théorie de l' action, comme programme ,
enfin, dans un débat avec les sciences de l ' information appliquées à la bio­
logie : programme génétique si l ' on pense l ' individuation comme onto­
genèse de l ' organisme ; programme adaptatif si l ' on met l' accent sur I' évo­
lution des espèces ; programme développemental suivant la psychologie
du développement.

Du substantifà la substance

À quoi le substantif « hasard » renvoie-t-il précisément dans une


situation d' absence de finalité ? Cette question qui peut sembler arbitraire
est en fait à l' origine d ' un malentendu majeur, caractéristique des usages
désinvoltes du terme. Ici se manifeste un des risques constants induit par
toute manipulation du concept de hasard : l' hypostase (institution du terme
en substance ontologique), et son analogue métaphorique, la personni­
fication. Ce risque trouve son origine dans une tendance naturelle de
l'esprit, que Wittgenstein définit comme « recherche d' une substance qui
réponde à un substantif » 1• Ludwig Wittgenstein associe cette erreur de
raisonnement à un écueil langagier : l' esprit glisse naturellement du
substantif à la substance ; il élabore un substrat ontologique qui serait la
réalité objective correspondant au nom commun. De substantif, le hasard
tend à se calcifier en chose ; comme sujet grammatical, il tend à s ' ériger en
en sujet agissant. Ce phénomène apparaît avec clarté dans les usages du
sens commun : « le hasard fait bien les choses » . Instauré par la grammaire
en sujet de la phrase, le hasard devient sujet de l' action, il devient acteur
ontologique. Cette personnification a connu une fortune mythologique
considérable. Comme concept proprement philosophique, il s ' agit de
distinguer le hasard des utilisations plus littéraires ou mythologiques qui
consistent à le personnifier. La déesse grecque Tychè (Fortuna en latin),
qui se manifeste dans la littérature grecque et surtout romaine, possède une
iconographie précise, qu'il est intéressant d' analyser : elle est figurée
comme une femme, aveugle ou les yeux bandés, munie d' une ample cheve­
lure, ou seulement d' une mèche de cheveux, qui représente l' occasion à
saisir. Cette personnification substantialise en la personnifiant la notion de
hasard.

1 . Cf L. Wittgenstein, Le Cahier bleu, Le Cahier bleu et Le Cahier brun, Paris,


Gallimard, 1965, p. 51.
22 INTRODUCTION

Or il s ' agit de conserver la définition philosophique préliminaire pure


de toute substantialisation : le hasard comme absence de finalité ne peut
être une instance de choix ; le hasard ne choisit pas, parce qu' il n' existe pas
comme un agent ; il est bien plutôt, sous sa forme strictement conceptuelle
(Aristote, Darwin, Cournot), le statut d'un événement qui apparaît sans
finalité ou intentionnalité à l'égard de ce sur quoi il a des effets. Le hasard
n' est pas ce qui choisit quand personne ne choisit, mais le caractère d 'un
événement qui ne manifeste pas definalité. En toute rigueur, il n ' y a pas de
« hasard » au sens où un substantif renvoie à une chose ; mais seulement des
effets de hasard.
Ainsi, une partie des problèmes d' intelligibilité à l' égard du terme
« hasard » viennent de faux problèmes philosophiques engendrés par le
langage. Le hasard devient le sujet qui agit lorsqu' aucun sujet assignable
n ' agit. Proposer une conceptualisation du hasard ne doit pas ramener à la
vie le dieu païen « Hasard ».

Le schème conceptuel du hasard darwinien


Notre projet consiste à isoler le fonctionnement de l ' opérateur
conceptuel qu ' on peut nommer « hasard » dans la mécanique de la théorie
darwinienne de l ' évolution, pour montrer dans un second temps que ce
concept est susceptible d' être transposé, après composition et adaptation, à
la problématique de l ' individuation. Dans sa thèse, Charles Lenay 1 a isolé
et délimité avec une grande précision le sens et la fonction du hasard dans la
construction théorique darwinienne.
Le terme hasard a en effet plusieurs définitions possibles, et trouve sa
place dans des disciplines différentes, comme dans des problématiques
différentes. La différence entre ces concepts devient intelligible dès lors
que l ' on renonce à les considérer comme des représentations objectives et
exclusives desphénomènes réels de hasard, pour reconnaître que chacun de
ces concepts tire sa particularité du fait qu' il résout les problèmes théo­
riques circonstanciés pour lesquels il a été créé. Les contradictions entre
ces différentes définitions, et le manque de clarté qui s' ensuit, tient en
conséquence à une ignorance de la nature d' un concept, caractéristique de
la conception traditionnelle du savoir, et à son réalisme implicite à l' égard
des idées : le hasard est considéré comme un phénomène réel et non comme
une idée servant à résoudre certains problèmes théoriques précis. Cette

1. C. Lenay, Enquête sur le hasard dans les grandes théories biologiques de la seconde
moitié du XIX' siècle, thèse de doctorat de l ' Université de Paris-1, 1989.
INTRODUCTION 23

conception traditionnelle revient à une théorie repi"ésentationnelle du


savoir, qui repose sur une théorie de la vérité par correspondance - une idée
es t vraie parce qu' elle correspond à une chose du monde. L' idée « hasard »,
dans cette mesure, devrait représenter ou être l' image d ' un certain type de
phéno mène s dits hasardeux, la poutre qui tombe sur la tête du passant, le jet
de dés qui fait le six espéré quand on a tout misé, le battement d ' aile de
papill on.
On se retrouve alors face à une contradiction logique : une même idée
représente des phénomènes radicalement différents. Cette contradiction
est souvent constatée, mais son sens est mal interprété. On considère que la
di fficulté à conceptualiser le hasard provient de sa nature ontologique :
imprévisible, chaotique, impensable. On voit ici les dommages induits par
une attitude naïvement réaliste : le mot fait croire à l'existence de la chose,
Ja chose est considérée comme étant impensable, ce qui est censé expliquer
pourquoi Je sens du mot est toujours flou et vague. Cette interprétation est
en fait erronée. Le hasard n' est pas impensable, car il n' existe pas comme
substance unique en dehors des opérateurs théoriques qui essaient de
résoudre certains problèmes. Ce qui donne cette sensation de complexité
contradictoire, ce n ' est pas la contamination de l' idée par Je chaos onto­
logique de la chose qu' il représente, c' est Je fait qu' il existe une multi­
plicité de concepts, qui ont pour vocation, non de représenter le hasard,
mais de résoudre des problèmes théoriques apparus dans différents champs
et différentes disciplines, solutions qui manifestent des ressemblances
(souvent superficielles) et qui pour cette raison sont définies comme des
hasards, du hasard, ou des phénomènes de hasard. Il faut être plus nomi­
naliste pour rendre manipulable le terme « hasard » .
Pour organiser c e champ, il faut ainsi souscrire à une autre conception
du savoir, dans laquelle une idée n' est pas la représentation objective d ' un
phénomène, mais une solution technique apportée à un problème
théorique. Dans cette perspective, l ' idée n'est plus assimilable à l' image
d' une chose, mais à une solution pour résoudre Je problème théorique que
pose une chose selon une certaine perspective. La multiplicité des
problèmes et des perspectives théoriques induit donc une multiplicité
nécessaire des concepts. L' idée n ' est plus une image de chose mais une
solution à un problème d'intelligibilité ou d' interaction avec la chose.
24 INTRODUCTION

Pour comprendre le concept darwinien de hasard, il faut mettre en


scène le contexte théorique dans lequel il apparaît. Nous reprenons ici point
par point les analyses de Charles Lenay 1 •
L' effort qui préside à la découverte de Darwin consiste à chercher le
lien entre la variation, omniprésente dans le vivant (à chaque génération,
les individus diffèrent minimalement sur tous leurs aspects) et l' adaptation
aux conditions de vie. Il va entreprendre des recherches sur la causalité des
variations. Mais son ignorance reste totale ; il faudra attendre les décou­
vertes de Mendel et l' essor de la génétique pour comprendre les méca­
nismes causaux de variation : combinaison génétique du patrimoine
paternel et maternel, et mutations génétiques.
Comme le pointe Lenay, la déception est perceptible dans les notes de
travail de Darwin : il n'y a pas la moindre piste sur ce qui pourrait produire
des variations transmissibles avantageuses, déterminées par leur utilité.
« Il doit être observé, dit-il, que la transmission n ' a aucune relation avec
l' utilité du changement - d'où becs de lièvre héréditaires, maladies » 2 •
Charles Lenay soutient que c'est dans le creux de cet échec que va
apparaître le concept positif de hasard. Une piste nouvelle se dessine : cet
échec est-il si important ? Méditant Malthus, Darwin voit bien que ce sont
les petites différences individuelles qui permettront ou non la survie. Ce
qui compte, c' est donc qu'il y ait des différences, et non pas leurs causes.
Pourquoi alors ne pas admettre que ces variations, ces différences, se
produisent effectivement indépendamment de) ' utilité ?
Darwin accepte cette issue : des variations quelconques, apriori
aléatoires, sont conservées dans la lutte pour l ' existence en fonction de
l' avantage qu' elles apportent a posteriori. Dès lors, une explication de la
transformation des espèces devient possible : de petites variations héré­
ditaires individuelles se produisent indépendamment de leur utilité. Puis,
dans la compétition due à la surpopulation, les individus qui présentent des
variations avantageuses pour leur survie se reproduisent plus facilement,
transmettant plus largement leurs caractères héréditaires. Les adaptations
que l ' on observe résultent simplement du fait que dans ce processus, seuls
les caractères qui se trouvent par chance adaptés, sont conservés.

1. Celles-ci sont exposées dans s a thèse, dans larticle « hasard» d u Dictionnaire du


darwinisme et de l'évolution (Paris, P.U.F., 1996) et dans son Darwin (Paris, Les Belles
Lettres, 1999).
2. Enquête sur le hasard dans les grandes théories biologiques de la seconde moitié du
xtx• siècle, op. cit, p. 52, citant Darwin, Carnet D, p. 172 (traduction de Lenay).
INTRODUCTION 25

C' est de ce positionnement théorique que découle fa conceptualisation


du has ard non comme cause, ni comme agent, mais comme statut de La
relation qui articule deux opérations. Cette articulation est formulée par
Lenay en termes d' « indépendance » : « Il faut admettre que la causalité des
variati ons est indépendante de ce processus automatique de sélection » 1•
Cette contextualisation de l ' individuation du concept darwinien de
hasard permet en conséquence d' abstraire le schème théorique qui nous
occupe. Le hasard est le concept d' une relation entre deux opérations.
Le concept de hasard a un sens précis chez Darwin, qui doit être situé
dans la structure de la théorie de la sélection naturelle. Sa fonction expli­
cative est essentielle : il articule les deux principales composantes de la
théorie - la variation et la sélection. Le hasard, d' abord, ne s' oppose pas à la
causalité. Dans la conception déterministe du monde partagée au
XIXe siècle, il ne peut être question de hasard absolu ou d' effet sans cause.
En ce sens, les variations sont déterminées par des lois et causes précises, et
la sélection n' est que le résultat automatique des conditions de vie :
variation et sélection n' échappent pas au règne des causes. Le hasard
n' appartient donc ni à la variation ni à la sélection, mais spécifie plutôt la
nature de leur relation 2.
Dans le cas de la sélection naturelle, ce qui est accidentel dans la
variation est seulement son utilité au cœur de la lutte pour l ' existence. La
variation n' est pas au hasard en elle-même, mais seulement dans sa relation
à la sélection. Il n ' y a donc pas de hasard dans la variation, qui est causale
(bien que ses mécanismes soient ignorés par Darwin et resteront obscurs
jusqu' au développement de la génétique), ni dans la sélection, qui est
causale ; mais seulement dans la relation entre variation et sélection, c'est­
à-dire que la variation n ' est pas prédéterminée pour la sélection. Lenay
conclut : « Le premier sens du hasard darwinien est de s ' opposer à la
finalité, et cette négation de toute finalité agissante est proprement
constitutive de la théorie darwinienne » 3•

l . Ibid. , p. 62.
2. I have hitheno sometimes spoken as if the variations [ . ] had been due to chance.
« - . . -

This, of course, is a wholly incorrect expression, but it serves to acknowledge plainly our
ignorance of the cause of each panicular variation. » (Darwin ( 1 859), L 'Origine des Espèces,
Paris, Maspéro, 1 987, p. 1 3 1 ) Pour approfondir l'analyse du sens du terme « accidentel», voir
F. Merlin, Le hasard et les sources de la variation biologique: analyse critique d 'une notion
multiple, dirigée par J. Gayon, à l' adresse suivante: http ://www-ihpst.univ-paris l .fr/fichiers/
theses/francesca_merlin_80.pdf, p. 1 55 - 1 74.
3. P. Ton (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l 'évolution, op. cit. , p. 2 1 44.
26 INTRODUCTION

Ainsi, selon la formule de Lenay, de même que les variations des


animaux domestiques sont au hasard pour les critères des éleveurs, dans la
nature, les variations des êtres vivants sont au hasard pour la sélection natu­
relle. Un texte essentiel du darwinisme institue clairement ce point. Il s' agit
de la Lettre de Darwin à Julia Wedgwood du 1 1 juillet 1 86 1 . À propos
d' Asa Gray qui, comme bien d' autres, envisageait que les variations utiles
auraient été réglées par une Providence bienfaisante, Darwin écrivait :
Mais lorsque je lui demande s ' il regarde chaque variation du biset, duquel
l' homme a fait, par accumulation de croisements, un grosse-gorge ou un
pigeon-paon, comme voulue par la Providence pour l ' amusement de
l ' homme, il ne sait que me répondre ; et s'il admet, lui ou quelque autre, que
ces variations sont accidentelles en ce qui concerne le but (naturellement,
ce n' est pas accidentel en ce qui concerne la cause ou l ' origine) alors je ne
vois aucunement pourquoi il considèrerait les variations accumulées par
lesquelles le pic, si admirablement adapté, a été formé, comme préconçues
d' une manière providentielle 1•

Darwin conçoit avec une grande clarté le jeu entre causalité et hasard
dans le cadre de sa théorie : « naturellement », les variations ne sont pas
accidentelles « en ce qui concerne la cause ou l ' origine », parce que cause et
origine sont de l' ordre de la causalité, et que le hasard n' est pas un accident
au regard de la cause, mais un accident « en ce qui concerne le but », donc à
l' égard du problème de la finalité.
Résumons : selon Darwin, le mécanisme du changement évolutif est à
deux composantes (dans une perspective allagmatique, on verrait un
processus articulé en deux opérations) : le hasard est à l ' origine de la varia­
bilité. C ' est du hasard en ce qu ' il n'est pas en vue de la sélection, c' est-à­
dire qu' il y a hasard vers l' aval, mais déterminisme en amont, en ce que les
variations ont des causes déterminées. Puis agit la sélection naturelle, qui,
dans la foule des variants, opère un tri et ne retient que ceux d' entre eux qui
sont porteurs des meilleures qualités, pour engendrer, à partir d' une popu­
lation souche, les générations suivantes.
En ce sens, on peut dire que chez Darwin, aucune des opérations consti­
tutives du processus n 'est hasardeuse selon la causalité (la variation est
causale, la sélection est causale). C'est seulement la rencontre des deux
opérations et l' absence de finalité de l' une pour l' autre qui est hasardeuse ;
le hasard ne renvoie pas à un être, mais à une relation. Or, dans la pensée de
Gilbert Simondon, ce qui a éminemment valeur d' être, c'est la relation :

1 . Lettre citée dans le Dictionnaire du darwinisme et de l 'évolution, op. cit. , article


« hasard», p. 2 1 43.
INTRODUCTION 27

« La méthode consiste à considérer toute véritable relation comme ayant


rang d'être » 1 • Cette thèse méthodologique, est simultanément une thèse
ontlogique ; cette dimension de la relation chez Simondon permet désor­
mais de penser positivement le hasard.
C'est ici qu' apparaît le plus clairement la commensurabilité du concept
de has ard à la théorie de l ' individuation : il prend place dans une allagma­
tique, c'est-à-dire dans une théorie des opérations, opposée à une théorie
des structures ; or c' est précisément le statut de la théorie de l' indivi­
duation. L' individuation est avant tout un processus, qui n' est intelligible
que lorsqu' il est analysé dans sa temporalité, comme série d' opérations
articulées. Et précisément, le hasard apparaît ici comme une des modalités
de l ' articulation des opérations qui constituent un processus : il est une
relation positive d' absence de finalité articulant deux opérations succes­
sives d'un processus.
Par ailleurs, le concept de hasard utilisé par Darwin n' est pas cantonné à
une utilisation strictement biologique. Pris à un certain niveau de géné­
ralité, il n' implique pas une conceptualité technique qui appartiendrait en
propre à la biologie évolutionnaire ; il se manifeste au contraire comme une
modalité possible de toute relation entre les opérations successives d ' un
processus unifié de genèse de forme. En ce sens, le concept darwinien de
hasard semble même élucidé par une formulation simondonienne, en
termes allagmatiques, qui pense l évolution comme un processus à l ' unité
effective, où le hasard caractérise l ' articulation des opérations. En ce sens,
ce concept de hasard darwinien trouve une formulation rigoureuse dans la
théorie allagmatique, indépendamment de son origine dans la biologie de
Darwin.
Le schème théorique du concept darwinien de hasard n'a donc pas
besoin des définitions précises de la variation et de la sélection pour
fonctionner. Il suffit de les déterminer comme des opérations successives
et articulées dans un processus de genèse de forme pour que le concept
amène ses effets d' intelligibilité majeurs. Il est la relation positive
d' absence de finalité entre les deux opérations successives et articulées
d'un processus de genèse de forme. On dira que l' analogie est essentiel­
lement une analogie de problème : c ' est en tant qu'il résout un problème
théorique analogue qu' un schème théorique peut être abstrait depuis un
phénomène A pour être appliqué à un phénomène B. Ici, c' est en tant que ce
schème théorique pose et résout le problème de la genèse de forme sans

1 . L 'individuation à la lumière des notions deforme et d 'information [dorénavant ILFI]


( 1 964), Grenoble, Millon, 2005., p. 30.
28 INTRODUCTION

finalité qu'il peut être transposable depuis l'évolution jusqu'à l'indi­


viduation.

Hasard et prise deforme


Le point qui souligne avec force la commensurabilité du concept de
hasard avec la problématique de l'individuation est le thème de la genèse
de forme. On travaillera pour commencer avec une définition relativement
lâche de la notion de hasard, mais néanmoins suffisamment précise pour
n'être pas confondue avec d'autres opérateurs ressemblants : le hasard se
définit, suivant le schème théorique que l'on peut abstraire du concept
darwinien, comme une relation positive d 'absence de finalité entre deux
opérations ou segments articulés d 'un processus unifié de genèse deforme.
Comment une absence peut-elle être dite positive ? D'abord, elle est
positive du point de vue historique : car elle se substitue à une intention­
nalité postulée par les explications traditionnelles antérieures. Par
exemple, dans la théorie de l' évolution, la nouveauté darwinienne consiste
à poser une absence de finalité dans le processus de variation/sélection qui
aboutit à la genèse des organismes organisés et adaptés, là où toutes les
explications antérieures voyaient une intention démiurgique.
Ensuite, elle est positive du point de vue explicatif. On peut sur ce point
envisager une analogie avec le concept de « zéro » en mathématiques.
Avant d'atteindre à sa notation actuelle « Û », il n'était pas considéré
comme nombre avec lequel opérer (marquage d'une position vide entre
deux chiffres dans le système de numération babylonien). Les mathé­
matiques indiennes, relayées par les mathématiques arabes, inventent et
instituent un symbole positif et existant pour marquer une absence :
« En 976, Muhammad Ibn Ahmad, dans ses "Clés des Sciences" suggère
- si aucun nombre n'apparait à la place des dizaines - d'employer un petit
cercle pour "garder le rang" » 1• Le symbole « zéro » devient un objet
mathématique permettant d'exprimer une absence comme une quantité
- une quantité nulle. Or cette symbolisation d'une absence par une
présence dans les opérations mentales et graphiques permet des effets
d'intelligibilité décisifs, et une extension du domaine des mathématiques
et de la calculabilité. Par exemple, l'invention du symbole « zéro » permet
l'invention des nombres négatifs. De même, il acquiert des propriétés
arithmétiques et algébriques qui élargissent le champ de la pensée mathé­
matique. Il est en de même pour le concept de « hasard » : instaurer une

1 . J.-C. Risler, la civilisation arabe, Paris, Payot, 1 955, p. 1 52.


INTRODUCTION 29

notation symbolique positive pour qualifier une absence a des effets


d'intelligibilité décisifs pour comprendre les phénomènes (par exemple
l' évol ution du vivant chez Darwin). Le symbole devient un opérateur pour
expliq uer la structure de certains processus : on peut désormais penser avec
le has ard.
Si l' on détermine un concept de hasard comme absence de finalité, quel
est le champ d' extension qui le caractérise ? Il en vient alors à qualifier
toute s les coïncidences, les synchronicités, et en vérité tout le champ des
phénomènes non finalisés, qui est immense. Que je croise mon voisin dans
l'escalier, qu' il pleuve sur ma veste en sortant le matin, que le coiffeur soit
plein, tous ces phénomènes sont des rencontres de séries causales indépen­
dantes (absence de finalité), donc de l' ordre du hasard au sens de Cournot.
Dire ceci n' apporte quant à eux aucun essor d' intelligibilité. On avancera
donc l' idée selon laquelle un concept de hasard appliqué au cas singulier
n'est opératoire que s ' il vise à expliquer la genèse de forme, et non la
simple rencontre de séries causales indépendantes, précisément parce que
c'est dans ce seul cadre de la genèse de forme que le hasard joue un rôle
explicatif significatif, qu' il possède un rôle théorique pertinent. D' ailleurs,
le langage courant ne s ' y trompe pas, en n' appelant pas « hasard » tous ces
phénomènes. Pour que le sens commun parle de hasard, il faut certes une
rencontre de séries causales indépendantes , mais il faut que cette rencontre
génère effectivement un effet significatif, un étonnement, un effet qui a
l 'air d 'être le produit d' une finalité, c' est-à-dire, l 'amorce d 'une forme,
quelque chose comme uneforme. Comme l ' a vu Aristote, c' est pour rendre
compte des phénomènes non intentionnels qui miment la finalité que le
hasard est opérant 1 : si le tabouret lancé en l' air retombe sur le côté, c 'est
autant un hasard au sens de Cournot que s'il retombe sur ses pieds, pourtant
on ne parlera de hasard que dans le second cas, parce qu'il y a genèse de
quelque chose comme une forme. Ici, il s ' agit d' une forme au sens
seulement psychologique: un effet significatif. L' exemple sera plus
explicite si l'on évoque le lancer de baguettes de bois sur le sol : dans tous
les cas, ce qui apparaitra dans l ' enchevêtrement reviendra à la rencontre de
séries causales indépendantes. Mais le sens commun ne parlera de hasard
que si cet enchevêtrement dessine une forme significative, un visage ou un
paysage, c' est-à-dire uniquement si cette rencontre mime la finalité.
Certes, c' est à nouveau au sens psychologique qu' il y a une forme, et ici, le
terme de forme pourrait se réduire à l' idée d' événement significatif qui
mime la finalité. C'est qu 'en fait, comme on le verra plus bas, la distinction

1. Aristote, Physique, éd. et trad. P. Pellegrin, Paris, GF, 1 999, II, 4, l 96b.
30 INTRODUCTION

entre forme subjective (psychologique : un visage dans les nuages) et


forme objective (un organisme viable, une personnalité intégrée) va
permettre de fonder une distinction nouvelle entre hasard subjectif et
hasard objectif : il y a hasard subjectif lorsque la forme générée sans finalité
n'est une forme organisée et cohérente que du point de vue de l 'obser­
vateur ; il y a hasard objectif lorsque la forme générée sans finalité est
objectivement une forme organisée et cohérente.
Quel que soit le statut de cette forme, le concept de hasard implique
cette idée de forme, c' est-à-dire d'entité structurée et signifiante dont la
production mime la finalité. En ce sens, c'est la définition aristotélicienne
de l' automaton, en un de ses points, qui reste la plus pertinente : le hasard
est ce qui mime la finalité, précisément en ce qu ' il génère une forme, mais
en articulant deux opérations par une relation d' absence de finalité. C' est
pourquoi le concept est si pertinent et si controversé chez Darwin, car le
réflexe cognitif premier consiste à penser le vivant en termes de finalité.
C' est pourquoi sceptiques et détracteurs ont posé cette question à Darwin :
comment l ' organisation si complexe et parfaite d ' un organisme peut-elle
trouver son origine dans le hasard ? Comment une forme aussi cohérente et
organisée, qui est pour nous le signe d' une intelligence (intelligence
technique, postulée à Dieu comme architecte ou démiurge) peut-elle être
apparue sans finalité ? La réponse est que le hasard n'est pas la seule cause
de ces formes organisées, mais un opérateur de l ' évolution situé entre la
variation et la sélection (la variation est au hasard au regard de la sélection,
elle ne vise pas l ' adaptation au milieu). Le hasard est d' ailleurs plutôt la
cause de leur diversité que de leur organisation, celle-ci étant plutôt due
aux contraintes développementales et à la sélection, qui élimine toutes les
formes moins viables.
C' est donc en tant qu' il est un opérateur effectif dans une genèse de
formes différentes que le concept de hasard devient pertinent. Tout
processus qui ne génère pas de forme, ou détruit une forme, peut être pensé
en termes de hasard, mais cela n' apporte en fait aucun essor d' intelligi­
bilité, car il n'y a aucun paradoxe à résoudre : le problème apparaît quand
quelque chose qui semble ne pas pouvoir avoir lieu sans finalité (la genèse
d' une forme organisée et sensée) apparaît bien sans finalité ; dès lors, dans
le cadre d' une réflexion sur la prise de forme et la genèse, le hasard devient
un problème philosophique crucial. C' est pour cette raison que le problème
du hasard est ici inséré dans la philosophie simondonienne de l ' indivi­
duation comme genèse deforme métastable.
INTRODUCTION 31

L E HASARD DANS LA PENSÉE DE SIMONDON

L 'énigme de la récusation simondonienne du hasard


Posons frontalement un problème qui nous occupera longuement : si
l' on entend montrer que la problématique du hasard est cruciale pour
penser l'individuation selon la théorie de Simondon, comment expliquer
que Simondon ne soulève pas cette problématique, et qu'il récuse en
plusieurs points les théories qui mettent en scène le hasard ? On peut
synthétiser le rapport explicite de Simondon à l' égard du problème du
hasard en deux points. Le premier point, et le plus évident, revient à
l' absence de cette thématique dans la théorie de l ' individuation. Le terme
« hasard » manifeste peu d' occurrences dans le corps du texte de ILFI, et
elles sont po 11r la plupart, on le verra, ou bien critiques, ou bien concessives.
Le second p dint est plus problématique : sous la forme du hasard atomiste,
ou du « hasard pur », l' hypothèse du rôle du hasard dans l' individuation est
explicitement récusée par Simondon. Il nous faudra expliquer ces deux
paradoxes. Quant au premier, on soutiendra la thèse selon laquelle
l' absence de cette thématique tient à trois facteurs : le premier et le plus
ponctuel revient à la genèse même du projet de théorique de Simondon,
dont le geste inaugural consiste en une réforme critique de l' hylé­
morphisme. Or cette réforme envisage le schème hylémorphique aristo­
télicien en passant sous silence le problème de la finalité : elle consiste à
critiquer le concept de forme comme entité abstraite, mais non comme
porteuse de finalité. Dans la mesure où le problème de la finalité est passé
sous silence dans le geste inaugural de construction de l' axiomatique
simondonienne, ce problème va rester latent dans la suite de la recherche
simondonienne, et n ' apparaître que de manière ponctuelle on marginale.
C'est une cause structurelle, mais en quelque sorte une « cause matérielle »,
selon la distinction de Platon dans le Phédon. En effet, on ne peut pas
attribuer cette marginalisation du problème de la finalité à une négligence
de Simondon, car elle tient plutôt à la nature des problèmes que Simondon
entend résoudre, comme aux postulats qu' il entend défendre dans le cours
de cette résolution. Comme on le verra plus bas, Simondon entend, dans sa
théorie de l ' individuation, proposer un schème d'intelligibilité pour
comprendre la genèse de l' individualité comme unité processuelle, et non
de cet individu comme entité singulière. Simondon propose une théorie de
l'individuation dont la vocation première est de comprendre la matrice
processuelle commune de l ' individuation, et non les formes singulières
que sont susceptibles de prendre les individuations différentes. Il est
important à cet égard de souligner une particularité textuelle de la théorie
32 INTRODUCTION

simondonienne de l ' individuation : le texte de L 'individuation à la lumière


des notions deforme et d 'information utilise extrêmement peu d' exemples
singuliers d'individuations, qui seraient notifiés par des déterminants
démonstratifs à visée déictique : cette brique, ce cristal. Ce que viseraient
ces déictiques, c' est le problème de l'eccéité 1 • Cette notion, que l ' on ana­
lysera plus loin, soulève et souligne le problème depuis lequel on entend
interroger la théorie simondonienne de) 'individuation. Il s' agit en quelque
sorte de questionner l' édifice depuis une notion qu' il soulève, mais qui
reste marginale dans l' architecture simondonienne. Il ne s ' agit pas pour
Simondon pour autant d' expliquer la genèse de la brique, et du cristal,
qualifiés par l article défini, ce qui reviendrait à proposer, dans une
perspective platonicienne, une Idée de l' individuation. Il s ' agit plutôt
d' expliquer l' individuation d' une brique et d ' un cristal, d ' un enfant 2,
qualifiés par un article indéfini, qui oriente l' analyse vers une saisie de la
matrice que constitue chaque régime d' individuation. Lorsque l' analyse se
déplace vers le processus d' individuation psycho-social, on peut observer
le même paradoxe à l égard de ces indices textuels de singularité que
constituent les noms propres : Simondon propose une théorie de l ' indivi­
duation sans individus singuliers. Les individus singuliers sont laissés de
côté au profit d'un discours générique qui prend pour objet la matrice de
leur constitution : le processus d'individuation comme articulation d' opé­
rations successives. Or, pour penser le processus d ' individuation comme
matrice, le concept de hasard n' est absolument pas nécessaire : il suffit de
décrire la rencontre d' une singularité et d ' un milieu métastable, comme
opération individuante, sans spécifier la nature modale de cette rencontre,
c' est-à-dire sans s ' interroger sur le mode d' apparition de cette singularité
dans ce milieu métastable. C ' est d' ailleurs pour cette raison, on essaiera de
le montrer, que l ' isotope du hasard se manifeste avec une plus grande
densité dans le texte de Simondon aux alentours de la notion d' eccéité.
Cela indique que la question du hasard devient plus nette et plus prégnante
lorsque se pose le problème de la singularité de l ' individu comme eccéité.
Spécifier la « survenue » en termes de hasard est en effet nécessaire pour
penser les individuations différentes induites par la présence de cette
singularité plutôt que de cette autre singularité, mais ce n' est pas nécessaire
pour penser l' individuation comme matrice en termes de rencontre entre
une singularité et un milieu métastable. La différence de perspective repose

1. C'est-à-dire ici, de 1' individu comme être singulier et original.


2. Voir l'analyse de la structuration des rythmes de repas chez l'enfant, dans « Forme,
information, potentiels », ILFI, p. 545-546.
INTRODUCTION 33

sur un chan gement d' accent à l' égard du problème théorique qu' on entend
résoudre , c'e st-à-dire ici à l' aspect de l' individualité que l ' on entend rendre
intell igible.

De l 'individualité à la singularité : mettre l 'accent sur un problème

Le problè me depuis lequel cette réflexion interroge la philosophie de


l' indi vid uation de Simondon consiste bien en une interrogation sur la
genèse de l ' individualité, mais elle déplace l' accent. Chez Simondon, ce
q ui est en question, c' est la genèse de l' individualité comme unité proces­
sue lle ; on entend ici mettre plutôt l' accent sur l' individuation comme
genèse d' une entité singulière. Simondon ne pose que très rarement le
problème de l ' individu comme entité singulière, car il pose préférentiel­
le m ent Je problème des modalités génériques de l' ontogenèse. Sont en
question la genèse d' une dune, d ' un cristal ; et non pas de cette dune, de ce
cristal. Dans Simondon ou l 'encyclopédisme génétique, Jean-Hugues
Barthélémy soulève cette distinction en la localisant sur la différence
simondonienne entre individuation et individualisation :
L'individuation n'est pas seulement une individualisation différenciatrice,
elle est aussi et d'abord un processus universel de genèse, dont l' « indivi­
dualisation » devient chez Simondon un « régime » propre aux vivants en
tant que ces derniers se caractérisent par une genèse-individuation­
permanente ' .

Jean-Hugues Barthélémy distingue ici les deux accents possibles que


l'on peut porter sur le problème de l' individualité processuelle : la genèse
différenciatrice d' entités singulières ou le processus universel. De ce point
de vue, on pourrait avancer que le questionnement propre à notre recherche
porte plus sur l' individualisation que sur l ' individuation, mais ceci
reviendrait à fonder la recherche sur une distinction qui ne nous apparaît
pas assez nodale pour mettre en place avec clarté les enjeux de notre
réflexion. Nous conserverons donc le terme d ' individuation pour inter­
roger le processus de genèse en tant qu' il est susceptible de générer des
entités singulières et multiples, fondant ce geste sur la détermination par
Simondon de l' individuation comme genre, dont l' individualisation n' est
qu' une espèce, ce qui permet de parler du genre en incluant l ' espèce.
Au-delà de ces questions terminologiques, on pourrait s ' interroger plus
abruptement sur l' intérêt de poser philosophiquement le problème de
la genèse de l ' individualité sous l ' angle de la singularité : pourquoi

1 . J.-H. Barthélémy, Simondon ou l "encyclopédisme génétique, Paris, P. U .F., 2005, p. 5 .


34 INTRODUCTION

s'intéresser aux individus singuliers ? On pourrait dans un premier temps


évoquer que cet intérêt repose sur un écart entre les effets théoriques de la
pensée de Simondon et les observations empiriques : la force de la pensée
de Simondon revient plus, à nos yeux, à sa capacité à rendre pensable la
matrice processuelle des entités et des formes de vies individuelles
multiples, qu' à fournir une représentation d ' un processus universel. Toute
la question revient alors à interroger la théorie de Simondon comme
matrice des multiplicités singulières qui constituent le cosmos des indi­
vidus. Cette perspective ouvre un espace de problèmes qui nous semble
particulièrement fécond : il permet d ' interroger conséquemment les
formes du commun dans chaque individu, malgré le caractère singulier et
unique de la trajectoire des rencontres (et ce sous la forme de la singularité
qui est présubjective et donc partageable, et du problème rencontré et
élaboré, mixte de subjectif et d' objectif). Il permet ainsi d ' interroger la part
commune des individuations depuis le postulat principiel de leur diffé­
rence, perspective qui redouble la considération de leurs différences sur le
fond de leur communauté. Il permet enfin de questionner l' aptitude de
l' individuation à générer de l ' individualité à partir de la pluralité
contingente des rencontres, c'est-à-dire à élaborer quelque chose comme
un « soi », métastable et processuel, à partir de l' autre. C'est en quelque
sorte cette énigme qui a alimenté notre perspective de recherche : comment
comprendre cette propension de l' individuation à inventer les structures
qui lui sont les plus intimes, qui le définissent dans son rapport singulier à
l' expérience future (manières de percevoir, de concevoir, d' évaluer, et
d'agir), à partir de singularités qui sont incorporées depuis des rencontres
de hasard (hasard relatif, comme on le verra, car hasard contraint par la
compatibilité du système comme par la composition du milieu). Dans la
perspective de l ' individuation, ce « soi » ne peut plus ressembler à un sujet :
il est le vecteur métastable des manières d' exister, structurations indi­
viduelles élaborées par les rencontres avec des singularités.

Objectivation sociologique du questionnement philosophique


On pourrait tenter une objectivation sociologique de notre problémati­
sation philosophique. Dans cette perspective, il faudrait reconnaître que les
changements conjoncturels sociohistoriques sont susceptibles de faire
saillir des problèmes théoriques nouveaux, susceptibles d' être capturés par
la recherche philosophique. La conjoncture sociohistorique nouvelle qui
pourrait en ce sens donner un corrélat réel à notre problème, reviendrait
alors à la forme nouvelle que prend l' individualisme dans la société
contemporaine, selon l ' hypothèse de Pierre, Rosanvallon, comme
INTRODUCTION 35

« individualisme de singularité ». Selon Pierre Rosanvallon, « l' individua­


lisme de singularité consiste dans la généralisation de l' individualisme de
distinction » 1• L' individualisme de distinction caractérise la structure
sociale dans laquelle la tendance des individus est de rechercher une forme
de singularité par la distinction sociale qui les sépare d' une masse, d ' un
peupl e, d'une majorité. On remarquera qu' avec le déclin du monde de
) ' Ancien Régime, c'est le milieu artiste qui a le plus sensiblement et le plus
décidément incarné cette dimension psychologique de l' individualisme :
« L' artiste s' est alors défini comme celui qui manifestait son identité sous
la forme d' une dissidence avec le commun » 2• Cet individualisme consiste
à se définir en rupture avec le monde bourgeois défini par son confor­
misme, c' est-à-dire son incapacité d' exister autrement que comme classe
prisonnière d' une destinée, gouvernée par l' étroitesse de ses objectifs et
son absence d'imagination. Prise de distance également avec la foule,
supposée grégaire, mue par ses intérêts immédiats et ses passions irré­
fléchies : « Cet individualisme de distinction à mêlé au XIXe siècle l ' esprit
de la Bohème romantique avec des relents de sentiments aristocratiques » 3 .
D'après Pierre Rosanvallon, cet individualisme de distinction a été le
précurseur de l' individualisme de singularité contemporain. Il a dessiné les
premiers traits d'un horizon, mais est longtemps resté l' apanage de son
milieu d' origine, celui du monde artiste, qui « pouvait aspirer au sein même
des épreuves matérielles à l ' existence élargie à laquelle donne accès la
production d' une œuvre originale » 4• Les masses, réduites quant à elles à
une simple force de travail, ne pouvaient en effet songer à se nourrir de cet
individualisme de singularité. Leur émancipation restait tout entière déter­
minée par la transformation de leur condition socio-économique générale.
C' est cette transformation relative qui induit la forme de l ' individualisme
contemporain comme individualisme de singularité. L ' individualisme de
singularité banalise l' individualisme de distinction, il supprime son côté
élitiste, il le démocratise :
S ' ouvre avec lui une nouvelle étape de l ' émancipation humaine, celle du
désir d' accéder à une existence pleinement personnelle. Son avènement a
été lié à la complexification et à l ' hétérogénéisation du monde social, aux

1 . P. Rosanvallon, La société des égaux, Paris, Seuil, 20 1 1 , p. 3 08 .


2. Ibid. , p. 307. Voir les analyses de N. Heinich, L 'élite aniste. Excellence et singularité
en régime démocratique, Paris, Gallimard, 2005.
3 . /bid.
4. Sur l' artiste et la constitution du moi moderne, voir Charles Taylor, Les sources du moi,
Paris, Seuil, 1 998.
36 INfRODUCTION

mutations du capitalisme donc également. Mais plus profondément encore


au fait que les individus sont dorénavant plus déterminés par leur histoire
que par leur condition. C ' est J ' affrontement aux événements, les épreuves
subies ou les opportunités rencontrées qui façonnent aujourd' hui la plupart
des existences, marquent des points d' arrêt, condamnent à des régressions
ou entraînent des accélérations ' .

On ne manquera pas de souligner les paradoxes qui caractérisent cet


individualisme contemporain : la singularisation par distinction implique
nécessairement l ' existence d' une masse homogène dont on se distingue
(pour l' artiste bohème, c'est la bourgeoisie ou le peuple). Dans l' indivi­
dualisme de singularité, si cette pratique de la distinction se démocratise et
s' étend à tous, de quelle masse homogène est-il désormais possible de se
distinguer ? Indépendamment des paradoxes intéressants et des effets
d' intelligibilité que cette description de l' individualisme contemporain
permet, Rosanvallon le détermine comme un état de fait. Ces arguments
sont convaincants, et l' analyse des idéologies massivement véhiculées par
les médias convergent vers ces problématiques.
C' est ce qui permet de s ' interroger sur la valeur de cette configuration
idéologique : si l ' individualisme de singularité est un état de fait, l ' idéo­
logie qui le sous-tend mérite t' elle d' être critiquée, ou bien défendue ?
Selon Pierre Rosanvallon, cet individualisme de singularité est plus qu' un
état de fait, il est un combat à mener :
Cela souligne que la construction de la singularité est un combat. Il n ' est
même pas exagéré de considérer qu'elle devient l ' un des nouveaux objets
de la lutte des classes. Les batailles pour Je respect, la dignité, l' intégrité, la
non-discrimination, la reconnaissance, la possibilité de construire son
histoire, constituantes de la réalisation d' une égalité des singularités, n' ont
pour cela pas fini de devoir être menées '.

La détermination de l' individualisme de singularité comme un combat


à mener nous semble ambiguë, tant qu ' on n'a pas déterminé le type de
singularité qui mérite d' être défendu. Si celle-ci passe essentiellement par
un réflexe de distinction généralisé, servi par des accessoires matériels, une
crispation individuelle sur son histoire personnelle, et une mise en valeur
du moi subjectif (que les philosophies françaises de la seconde moitié du
XXe siècle on légitimement contribué à détruire comme « sujet »), on peut
s ' interroger sur la viabilité du projet. Mais si cette singularité est constituée
par des « schèmes de conduite » et des « attitudes vitales », selon les

1 . Charles Taylor, Les sources du moi, op. cit., p. 308.


2. lbid. , p. 370.
INTRODUCTION 37

formules de Simondon, c'est-à-dire des manières d' exister acquises lors


d' une trajectoire d' individuation singulière et relativement contingente,
qui permettent en même temps l ' expérimentation comme invention du soi,
et la co mmunication des singularités (au sens simondonien cette fois) sous
forme d'informations propagées dans les milieux d'individuation ; alors il
semble possible d'articuler l' état de fait avec une tendance à défendre.
De ce point de vue, c' est paradoxalement d ' un individualisme de singu­
larité sans sujets que nous avons besoin, thèse que Deleuze a contribué à
élaborer dans toute son ampleur éthico-politique.
On peut donc reconnaître que la problématisation propre à cette
recherche philosophique est susceptible d' une objectivation sociologique.
Questionner la théorie simondonienne de l' individuation du point de vue
de la singularité des structures individuelles générées par les processus
d'individuation, est une solution à un problème théorique qui est apparu
assez récemment, par une transformation sociohistorique des représen­
tations: l' évolution caractéristique de l' individualisme contemporain vers
un « individualisme de singularité » . Dans cette mesure, on reconnaîtra que
le questionnement philosophique lui-même est lié aux conjonctures, et que
l'intérêt de cette enquête pour le processus de genèse de singularité est une
expression de cette structure idéologique contemporaine. C' est pour cette
raison qu' à l' intérieur du projet simondonien, nous portons l ' accent sur
l' individuation en tant qu' elle génère des entités singulières et plurielles, et
pas seulement en tant qu ' elle est un processus universel.
C'est ce premier déplacement de problème qui induit la nécessité argu­
mentée ici d ' injecter la problématique du hasard dans la théorie de l ' i ndivi­
duation. Cette nécessité est aussi induite par un second déplacement de
problème, que l'on explicitera plus loin, et qui consiste à penser l ' indivi­
duation comme invention de formes plurielles et nouvelles. À nouveau,
c'est l' injection de la question de la pluralité singulière qui va rendre néces­
saire l ' injection du problème du hasard dans la théorie de l' individuation.
38 INTRODUCTION

H ORIZON DE LA RECHERCHE :
PENSER LE PROCESSUS DE GEN È SE DU MILIEU DE V I E INDIVIDUEL

On peut dès maintenant anticiper sur l' horizon visé par cette élabo­
ration théorique : il consiste d' abord à appliquer à la théorie de
l ' individuation les formules nodales que Simondon met en place pour
penser la mémoire vivante dans MEOT 1 •
La mémoire humaine accueille des contenus qui ont un pouvoir de forme en
ce sens qu' ils se recouvrent eux-mêmes, se groupent, comme si l 'expé­
rience acquise servait de code à de nouvelles acquisitions pour les inter­
préter et fixer : le contenu devient codage, chez l ' homme et plus généra­
lement chez le vivant, alors que dans la machine codage et contenu restent
séparés comme condition est conditionné. Un contenu introduit dans la
mémoire humaine va se poser et prendre forme sur les contenus antérieurs :
le vivant est ce en quoi l ' aposteriori devient apriori ; la mémoire est la
fonction par laquelle des a posteriori deviennent des a priori 2.

La première de ces thèses se formule ainsi : « Je vivant est ce en quoi


l' a posteriori devient l 'a priori. » Cette formule qualifie avec précision la
modalité de l' individuation que l'on va mettre en lumière dans cette
recherche, suivant laquelle les structures d ' individuation sont des produits
de rencontres de hasard (non finalisées), qui vont organiser par sélectivité
et compatibilité les rencontres aléatoires futures. De sorte que l ' inter­
vention du hasard dans l ' individuation est toujours celle d'un hasard
contraint, objectivement par le contenu du milieu d'individuation, subjec­
tivement par la compatibilité de l' individu à l ' égard des rencontres à venir,
compatibilité élaborée historiquement suivant les structurations induites
par les rencontres antérieures.
La seconde thèse est la formulation technique de la première : dans le
vivant, « le contenu devient codage ». Fonder cette thèse implique deux
phénomènes symétriques, de part et d' autre de la rencontre. D' abord, que
la structure d' accueil, récepteur, système individuel de structurations
métastables, manifeste une « plasticité d ' intégration » 3. Ensuite que les
contenus accueillis possèdent un « pouvoir de forme », c' est-à-dire une
capacité à moduler la structure d' accueil pour opérer des reconfigurations
de son agencement. Ces reconfigurations peuvent être mineures, lorsque le

1 . Du mode d 'existence des objets techniques [dorénavant MEOn ( 1 969), Paris, Aubier,
200 1 .
2. lbid. , p. 1 23.
3 . lbid. Cette formule qualifie la mémoire des vivants dans l' argumentaire de Simondon.
INTRODUCTION 39

contenu (la singularité) porte sur un point marginal ou apporte une infor­
m ati on minimale ; comme elles peuvent être décisives pour la forme
indi viduelle, si le contenu intégré implique une reconfiguration en un
point-clé de l'individuation, ou si l ' information qu' il porte est maximale
_ c' est le phénomène que nous qualifions de « rencontre individuante ».
C' est précisément cette thèse que nous entendons soutenir et expliciter,
non seulement à l' égard de la mémoire, mais de l ' individuation au sens
fort : les singularités, apparues au hasard dans le milieu d ' individuation,
mais sélectionnées par la compatibilité, ont un « pouvoir de forme ».
Cette élaboration d' équations conceptuelles à l ' intérieur du corpus
métastable que constitue l' œuvre de Simondon a pour vocation de mettre
en lumière une certaine articulation de thèses simondoniennes qui
constitue peut-être l' originalité de cette recherche. L' articulation de
l' information à un phénomène de hasard contraint ; de la singularité à une
information ; de l ' opération d ' individuation à une genèse de structuration
issue d' une information active, dessine une trajectoire théorique qui induit
finalement quelque chose comme un schème d'intelligibilité relativement
neuf, en tant qu' il éclaire la dimension singulière et processuelle du
pouvoir de qualification de l 'environnement physique en milieu de vie,
pouvoir qui caractérise le mode d' existence singulier et historiquement
constitué d'un être individuel. Pour faire comprendre cette articulation, il
faut revenir à l' origine de ces thèses : l' idée de pouvoir de qualification de
l' environnement en milieu de vie trouve nettement son origine dans la
pensée de Jacob Von Uexküll. Dans Mondes animaux et monde humain 1 ,
elle caractérise le fait que chaque vivant sélectionne dans l' environnement
objectif des données, en occulte d' autres, transforme des variations
physiques quantitatives en stimuli vitaux et des stimuli en signaux, et des
signaux en signification. De cette manière, le vivant élabore à l ' intérieur de
l'environnement objectif un milieu de vie, configuré et agencé par lui, qui
induit son mode d' existence, comme mode de rapport à l' expérience et à la
signification. Mais dans sa version éthologique, ce pouvoir de qualification
de l 'environnement en milieu est strictement spécifique et inné, c ' est-à­
dire qu ' il caractérise non pas un individu, mais une espèce : il y a un
pouvoir distinct de l' oursin, l' abeille, la mouche, la tique, le chien 2• Dans la
version éthologique de cette idée, les modes d 'existence sont donc spéci­
fiques et innés. Simondon a accès à cette idée par l ' intermédiaire des

1 . Jacob Von Uexküll, Mondes animaiu et monde humain ( 1 934), Paris, Denoël, 1 984.
2. Voir sur ce point les illustrations explicites présentés dans Mondes animaiu et monde
humain, op. cit. , cahier d' illustration, de Pl. 4a à Pl. 7c.
40 INTRODUCTION

réflexions de Canguilhem concernant « Le vivant et son milieu » 1 • Comme


on le montrera, Canguilhem impose un premier infléchissement à cette
thèse de Von Uexküll, en laissant dans l' ombre la dimension spécifique de
ce pouvoir, pour accentuer le rôle de l' individu polarisateur comme centre
et mesure de l' élaboration du milieu. En passant sous silence la dimension
spécifique de ce pouvoir, Canguilhem permet à Simondon de le penser
comme un pouvoir de qualification individuel. Mais le peu d ' intérêt de
Simondon pour la question de la singularité des individus ne lui permet pas
d' approfondir cette intuition. Par contre, l' intuition que Simondon appro­
fondit avec constance et profondeur, c' est celle qui consiste à penser l' indi­
vidu comme processus. De telle sorte que si l ' on articule les deux équations
en présence (le pouvoir de qualification est individuel ; l'individu est
constitué par un processus), on obtient l' idée que le pouvoir de qualifi­
cation est constitué processuellement et singulièrement dans le processus
d'individuation : il est acquis. De spécifique et inné, il devient singulier et
acquis dans le cadre d ' un processus d' individuation. Or ce pouvoir de
qualification n' est pas un phénomène marginal à l' égard de l ' individualité :
il est, en quelque sorte, l' individualité même, comme mode d'existence
individuel, dans la mesure où c'est lui qui définit et détermine la manière de
sentir et d' agir d ' un individu, c' est-à-dire, sa manière de se comporter, sa
matrice de comportement à l' égard de l' expérience qu' est la vie, et ce dans
ses moindres détails. Il est ce qui définit activement l' individualité comme
manière d'exister, comme dispositif singulier d' arpentage et d' organi­
sation de l'expérience vitale. Cette problématique du pouvoir de qualifi­
cation de l' environnement en milieu subit donc ici trois déplacements.
Depuis sa forme spécifique et innée, elle va être pensée comme un pouvoir
individuel et acquis. L' individu étant pensé comme processus, on va
penser l'élaboration de ce pouvoir comme élaboration processuelle d'un
système de structurations, contenu devenu codage, a posteriori devenu
a priori. Enfin, le processus étant pensé comme trajectoire de rencontres
individuantes non finalisées, on va pouvoir penser la genèse historique et
contingente de ce pouvoir comme la genèse du système de structurations
acquises par les rencontres passées avec des singularités, ou système de
manières d'exister, qui est régulier et métastable entre deux rencontres
individuantes. Ce système processuel, singulier, relativement contingent,
qui qualifie l' environnement objectif en milieu, organise les rencontres
futures depuis le codage constitué par les rencontres passées, et agence

1 . G. Canguilhem, La connaissance et la vie ( 1 952), Paris, Vrin, 2003 .


INTRODUCTION 41

ai nsi l'ex périence, est, dans ses phases de stabilité relative, ce que le
l angage commun appelle un « individu ».
Cette idée constitue en quelque sorte une version processuelle, indivi­
duel le, historicisée et singulière, de l' idée sociologique d' habitus. C ' est
pour cette raison que la réflexion implique un dialogue critique avec le
concept bourdieusien d' habitus. Le concept de Bourdieu, comme on le
montrera, s'élabore avec une grande netteté à partir de l' idée de
Von Uexküll, à la nuance près que la dimension générique du pouvoir de
qualification n'est plus chez Bourdieu l' espèce biologique, mais la classe
sociale. L' habitus de classe est la forme sociologique du système de quali­
fication de l'environnement physique en milieu de vie qui caractérise chez
Von Uexküll une espèce biologique. Mais on ne peut pour autant, dans la
perspective qui nous occupe, être convaincu par tous les aspects du concept
d' habitus : l' habitus, comme système de dispositions qui agence l' expé­
rience, organise les rencontres et qualifie l ' environnement en milieu,
fonctionne comme un principe d' individuation, et ce sur un mode hylé­
morph ique, en négligeant l ' historicité de la genèse du schème lui-même 1 •

1 . Cf le dernier chapitre de cet ouvrage : « Socialisation et individuation » .


C HAPITRE PREMIER

LE PROBLÈME DU HASARD DANS


LA THÉORIE SIMONDONIENNE DE L'INDIVIDUATION

O CCURRENCES DE LA NOTION ET CRITIQUES.


POURQUOI N'Y A-T-IL PAS DE HASARD
DANS LA PHILOSOPHIE DE SIMONOON ?

Le hasard de l 'atomisme
Le terme « hasard » apparaît en de rares occurrences dans le texte de
L 'individuation à la lueur des notions de forme et d 'information. Si l'on
excepte sa présence dans des syntagmes qui n'ont aucune dimension
théorique (par exemple la formule rhétorique « ce n'est pas un hasard
si . . . » ), on peut en pointer les occurrences décisives, ce qui aura pour
vocation de montrer le sens que Simondon donne à cette notion, et le posi­
tionnement théorique qu'il revendique à son égard. Il nous faudra montrer
que ce positionnement est essentiellement critique, mais qu'il n'est valable
qu'à l' égard du sens et des enjeux spécifiques que Simondon articule à la
notion restreinte de hasard qu 'il mobilise, de telle manière que toute autre
tentative de conceptualiser autrement le hasard ne sera pas frappée du
même discrédit.
La première occurrence du terme se trouve dans l ' introduction, et on y
trouve le schème théorique à partir duquel Simondon va déduire les impli­
cations du concept : c' est le schème théorique de l'atomisme. Celui-ci
induit toute une série d'éléments et d'enjeux théoriques : atomes,
clinamen, absence de processus de genèse au profit d' un acte instantané de
genèse, absence d' activité de l'individu lors de genèse au profit d' une
passivité de la genèse, principe d' individuation antérieur à l' individuation
44 CHAPITRE PREMIER

elle-même 1 • Cette première occurrence du terme « hasard » prend place


dans la critique simondonienne de la tendance à chercher un principe
d' individuation comme condition d' intelligibilité de l' individu constitué,
tendance qui induit une cécité à l' égard de cette « zone d' ombre » qui est
l' opération d' individuation elle-même. Après l' hylémorphisme, l' ato­
misme est le second modèle théorique qui est critiqué en tant qu' il présup­
pose un principe d ' individuation antérieur au processus.
De fait, aussi bien le substantialisme atomiste que la doctrine hylé­
morphique évitent la description directe de I' ontogénèse elle-même ;
l 'atomisme décrit la genèse du composé, comme le corps vivant, qui n ' a
qu' une unité précaire e t périssable, q u i sort d' une rencontre d e hasard e t se
dissoudra à nouveau en ses éléments lorsqu' une force plus grande que la
force de cohésion des atomes l ' attaquera dans son unité de composé 2•

La première critique que fait Simondon à la conception atomiste de


l' individuation revient à un problème méthodologique, analogue à celui
critiqué dans l' hylémorphisme : le processus réel de prise de forme n'est
pas décrit comme tel ; ce point aveugle trouve son explication dans la
présupposition du principe d' individuation, qui possède déjà quelque
chose d' individué antérieurement au processus d'individuation : il y a ainsi
toujours déjà de l ' individualité antérieurement à l ' individuation, et on
présuppose au début ce qu' on entend retrouver à la fin. Si l ' atomisme
néanmoins « décrit la genèse du composé », cette description ne peut
rendre compte de la prise de forme réelle, de l' apparition de l' individualité,
car dans la description est présupposé le principe d ' individuation : en effet,
si le corps prend forme, c ' est du fait de « la force de cohésion des atomes » .
O r celle-ci appartient intrinsèquement aux éléments, e t non au composé :
elle est rejetée « dans la structure des particules élémentaires qui existent de
toute éternité et sont les véritables individus ». Le principe d ' individuation
de l' atomisme revient donc à l ' existence des atomes antérieure à l' exis­
tence de tout composé, et à leur détermination structurelle comme indi­
vidus susceptibles de s' agréger et de se désagréger ; l ' individu est donc
toujours secondaire à l ' égard du principe d'individuation que sont les
atomes. Ceci est le premier point de la critique.
Le second point est plus discret dans ce court texte, mais prendra toute
son ampleur lorsqu' il sera mis en série avec l ' ensemble des remarques de

l . L' atomisme est ici critiqué par Simondon comme une théorie de l ' individu qui
substitue une recherche du principe a priori à une analyse du processus ; à cet égard, I 'ato­
misme est considéré comme un analogue de l' hylémorphisme.
2. ILFJ, p. 24.
LE PROBLÈME DU HASARD 45

Simondon sur le hasard. On remarquera dans un premier temps que le


terme, lentité lexicale « hasard » apparaît chez Simondon dans le champ
théori que de l atomisme : comme concept, il sera donc marqué des impli­
cation s et enjeux théoriques que recouvre l' atomisme, et dans cette mesure,
récusé. Le hasard dans la perspective de Simondon, ce n'est autre que le
clinamen, qui génère la « rencontre de hasard » qui origine le composé. Au
sens de clinamen, on voit que le hasard dans la problématique simon­
donienne de l' individuation possède donc trois caractères : d' abord, il joue
le rôle déterminant de l événement de genèse. En effet, le hasard est
)' attribut, ou la modalité spécifique, d' une rencontre ; or, on verra dans
)' analyse du terme de rencontre 1 chez Simondon que celle-ci caractérise
)'événement historique et local qui origine une opération de prise de forme,
en l 'espèce de la rencontre entre une singularité et un milieu métastable. Or
la renc ontre est toujours chez Simondon, non une rencontre entre individus
déjà constitués (les atomes), mais une rencontre qui individue des entités
non complètement individuées. Dans cette mesure, le hasard ne peut être
une option viable car il implique des entités déjà individuées : les atomes.
Comme événement déterminant la prise de forme, l' atomisme
détermine selon une modalité instantanée, unique, donc non processuelle :
il n'y a qu ' un seul événement de prise de forme, conclu par un événement
de dissolution de la forme. Surtout et enfin, cet événement de détermi­
nation de la prise de forme agit selon un modèle de distribution aléatoire
des éléments qui prennent ensemble : le hasard devient créateur au sens où
c' est lui qui préside à la distribution et répartition des éléments qui
composent le composé. Le hasard acquiert selon ce modèle un rôle de
cause formelle, d' agent dans la genèse des entités individuelles.
Simondon ne fait pas grand cas de l' atomisme réel, celui des textes de la
tradition, pour travailler à partir d' une représentation infléchie et
simplifiée du schème théorique qu' il propose. Néanmoins, on accordera
que le rôle déterminant accordé au hasard (comme agent) dans la genèse du
composé est une interprétation légitime de l atomisme. Or cette thèse,
comme on le verra, possède des implications théoriques majeures pour une
théorie de l ' individuation : elles déprennent l' être de tout rôle actif dans sa
prise de forme. Or si « l ' individu est un acte », selon la formule centrale de
Simondon, si l' être est aussi bien le produit que l 'agent et le milieu de la
rencontre, c' est précisément pour retirer au hasard comme agent cette
dimension génétique déterminante dans le processus d ' individuation.

1. Cf le chapitre III de la première partie, consacré au problème de la rencontre indivi­


duante : « Rencontre et compatibilité » .
46 CHAPITRE PREMIER

Hasard et signification
On peut dans un second temps souligner le rapport déceptif que
Simondon entretient à l' égard de la notion et du terme de hasard, et ce sur
plusieurs points. On a vu qu ' il était récusé en tant qu' il impliquait un mono­
pole du hasard créateur sur la prise de forme, hasard qui annihile l ' activité
de l' individu lors du processus ; mais la raison de son discrédit dans la
pensée de Simondon revient aussi au fait qu' il récuse la problématique du
sens de l ' individuation. Le hasard, dans certaines de ses connotations,
induit la détermination d'un phénomène comme arbitraire, donc absurde
du point de vue du sens. Or la problématique du sens de l ' individuation est
centrale chez Simondon. Ce caractère déceptif apparaît dans le texte de
Simondon à l'occasion d' une réflexion sur les possibilités de survie du
sujet après sa propre mort :
La seule chance pour l ' individu, ou plutôt pour le sujet, de se survivre en
quelque façon est de devenir signification, de faire que quelque chose de lui
devienne signification. Encore y a-t-il là une perspective bien peu satis­
faisante pour le sujet, car la tâche de découverte des significations et du
collectif est soumise au hasard t .

Ici, le terme de hasard caractérise seulement l ' arbitraire et l ' aléa selon
laquelle une survie en termes de signification est possible. Or cet arbitraire
n ' est pas considéré d ' un point de vue neutre par Simondon : il est considéré
d'un point de vue déceptif car cette perspective est « bien peu satis­
faisante ». Cette neutralisation du hasard en tant qu' il s' oppose à un « sens »
de l' individuation a été soulignée par Anne Fagot-Largeault dans son
article sur l ' individuation biologique chez Simondon 2 :
Il fallait des motivations philosophiques fortes, dans les années 1 960, pour
refuser de voir que la biologie de l ' évolution et la biologie moléculaire
naissante convergeaient vers une représentation des processus évolutifs
sous le signe d ' un jeu entre hasard et nécessité 3.

l . /LF/, p. 3 1 2.
2. Gilbert Simondon. Une pensée de l 'individuation et de la technique, colloque consacré
à la philosophie de Gilbert Simondon, Paris, Albin Michel, Bibliothèque du Collège
International de Philosophie, avril 1 992.
3. lbid. ' p. 40.
LE PROBLÈME DU HASARD 47

S elon Anne Fagot-Largeault, il y avait des motivations : « il voulait


donner du "sens" au devenir, donc en particulier à la responsabilité morale,
sans reto mber dans 1' hypothèse d' une création divine » ' ·
En fait, cette problématique du « sens » de l' individualité qui trouve son
origi ne chez Goldstein et Canguilhem ne s' oppose pas au concept de
hasard que nous entendons injecter dans l' axiomatique simondonienne de
l'individuation. Un certain concept de hasard, pensé non comme sujet
cré ateur ou cause unique, mais comme statut d'un certain type d' évé­
nements rencontrés, ne s ' oppose pas à ce qu'il y ait un sens à l' indivi­
duation, précisément si le processus d' individuation apparaît comme ce
qui est susceptible de donner sens à des effets de hasard.

D'UN PROBLÈME DU HASARD CHEZ SIMONDON

Si le terme « hasard » semble en grande partie disqualifié chez


Simondon, il existe bien une problématique du hasard chez Simondon,
problématique qui utilise rarement le terme, mais mobilise tout l' isotope de
la notion, et recouvre des enjeux théoriques qu' on attribue constamment à
la notion de hasard : absence de finalité, absence de nécessité, imprévi­
sibilité, incertitude, rencontre, localité des opérations, historicité, critique
de la préformation, multiplicité des possibles.
On va suivre pas à pas l ' élaboration de la théorie simondonienne de
l' individuation, dans le but de faire apparaître d' abord les conditions de
possibilités, et ensuite la nécessité, de l ' injection de la problématique du
hasard en son sein. La critique simondonienne de l' hylémorphisme,
lorsqu'elle est poussée à l ' extrémité de sa logique, fait apparaitre la
nécessité d' une interrogation du processus d'individuation en termes de
hasard, en tant qu' une critique rigoureuse de l' hylémorphisme implique
nécessairement une critique de lafinalité.
Par ailleurs, le concept de singularité, qui joue le rôle de la forme
(comme information active) dans le schème hylémorphique réformé par
Simondon, comme « événement pur » qui intervient sans finalité dans le
milieu individuation, est une première manifestation de la problématique
du hasard dans le processus d' individuation. La confirmation de cette thèse
apparaît avec la reconstitution que nous ferons de l ' équation simon­
donienne qui assimile la singularité à l ' information, et qui permet de penser

! . Ibid. Sur ce point contestable, elle cite L 'individu et sa genèse physico-biologique


[dorénavant /G] ( 1 964), Grenoble, Millon, 1 995, p. 290.
48 CHAPITRE PREMIER

l' information comme « un phénomène de hasard », au sens précis où nous


entendons ce concept, comme relation positive d' absence de finalité entre
les deux opérations articulées d'un processus de genèse de forme.
La troisième manifestation de cette problématique apparaît avec la
thématisation de la « rencontre ». Il y a chez Simondon une théorie cachée
de la rencontre. Cette ligne problématique qui met en question le rapport de
non finalité de l' apparition de la singularité dans le milieu d' individuation.

La critique de l ' hylémorphisme

La théorie de l' individuation trouve son fondement dans la critique, ou


plus précisément la réforme du schème hylémorphique. Par schème hylé­
morphique, Simondon entend le schéma conceptuel d' origine aristoté­
licienne, qui stipule que les individus trouvent leur origine dans la l' action
d' une forme pure qui informe une matière passive. L' hylémorphisme est
un schème, c' est-à-dire un dispositif conceptuel formel à portée ontolo­
gique, capable de rendre intelligibles toutes les prises de forme concrètes,
du minéral au psychosocial en passarit par le biologique. Simondon va
choisir de réformer, c' est-à-dire de conserver mais subvertir en profondeur
les concepts de forme et de matière, pour interroger la genèse des choses.
Pourquoi ces concepts antiques méritent-ils de durer ? Le chapitre premier,
intitulé « Forme et Matière », s' ouvre sur une partie au titre double :
« 1. Fondements du schème hylémorphique. Technologie de la prise de
-

forme ». La duplicité étrange (métaphysique/technologique) de ce titre


indique que c ' est le schème hylémorphique qui est à l' origine du problème
de l ' individuation, et que c' est dans sa dimension technologique qu' il sera
traité. Il faut remarquer la complexité de la position de Simondon à l' égard
du schème hylémorphique. La phrase d'ouverture du texte, dans son carac­
tère abrupt, en manifeste un aspect: « Les notions de forme et de matière ne
peuvent aider à résoudre le problème de l ' individuation que si elles sont
premières par rapport à sa position » 1 .
Avant même de poser et d' expliciter les notions de forme et de matière,
il manifeste la possibilité de leur caducité, c' est-à-dire de leur secondarité
quant au problème de l ' individuation.
La question : « les notions de forme et de matière sont-elles premières
au problème de l ' individuation ? » trouve assez vite une réponse négative
chez Simondon : « Il est difficile de considérer les notions de forme et de

1. Gilbert Simondon, op. cit. , p. 39.


LE PROBLÈME DU HASARD 49

m atiè re comme des idées innées » 1 • Le problème dù schème hylémor­


ph ique semble déjà résolu : n' étant pas inné, il est secondaire quant à la
recherche du principe d' individuation.
Mais au moment où Simondon accomplit le geste d' écarter ces deux
noti ons, il les retient :
Pourtant, au moment où l on serait tenté de leur assigner une origine
technologique, on est arrêté par la remarquable capacité de généralisation
que possèdent ces notions [ . . . ]. La force logique de ce schème est telle
qu' Aristote a pu l utiliser pour soutenir un système universel de classifi­
cation qui s' applique au réel aussi bien selon la voie logique que selon la
voie physique, en assurant l' accord de la voie logique et de la voie
physique, et en autorisant la connaissance inductive 2.

Ce qui retient Simondon d' exclure ces notions comme secondaires,


c'est leur « force d' universalité ». On remarquera que la conciliation de la
voie logique et de la voie physique est aussi ce qu' il vise dans sa théorie de
l'individuation, au point que ce qu' il reconnaît à Aristote, il le revendique
aussi pour lui-même dans sa réforme du schème hylémorphique.
Le problème qui se pose est alors qu' « une base aussi étroite que celle de
l'opération technologique paraît difficilement pouvoir soutenir un para­
digme ayant une telle force d' universalité » 3 .
L' argument est assez complexe, en ce qu' il noue deux problèmes : celui
de la secondarité des notions de forme et de matière quant au principe
d' individuation, qui permet de leur postuler une origine non innée mais
technologique (Aristote les aurait tirées de l' observation de la prise de
forme des objets artisanaux) ; mais ce faisant, l' origine technologique
semble trop faible pour rendre compte de l' extension universelle du
schème. Il a donc des attributs ambigus, voire contradictoires : il est second
logiquement quant au principe d' individuation mais permet de penser uni­
versellement l' individuation ; il a une origine technologique, donc contin­
gente, mais est pourtant capable de s' appliquer à « un grand nombre de faits
de formation, de genèse, et de composition dans le monde vivant et le
domaine psychique » 4.
Ce couple de problèmes étant posé, le projet de cette première sous­
partie peut être annoncé : « Il convient donc, pour examiner le fondement

l . Ibid.
2. lbid.
3 . lbid.
4. lbid.
50 CHAPITRE PREMIER

du schème hy lémorphique, d'apprécier le sens et la portée du rôle joué dans


sa genèse par l'expérience technique » 1 .

Concept et expérience technique


La thèse fondamentale de Simondon, qui permet de tenir ensemble
l'origine technique du schème et sa force d'universalité, repose sur une
théorie de l'analogie comme opération fondamentale de la connaissance.
Mais cette théorie n'est pas encore explicitée par Simondon, car elle néces­
sitera les apports de la réforme du schème hylémorphique, et les concepts
de la théorie de l'individuation pour être défendue (suivant une circularité
assez classique dans les philosophies systématiques), ce qui lui donne ici
une apparence arbitraire :
Le caractère technologique d ' un schème n' invalide pas ce schème, à la
condition toutefois que l opération qui sert de base à la formation des
concepts utilisés passe entièrement et s' exprime sans altération dans le
schème abstrait. Si, au contraire, l ' abstraction s' effectue de manière infi­
dèle et sommaire, en masquant un des dynamismes fondamentaux de l ' opé­
ration technique, le schème est faux. Au lieu d' avoir une véritable valeur
paradigmatique, il n'est plus qu' une comparaison, un rapprochement plus
ou moins rigoureux selon le cas 2•

Le schème valide ne s'oppose pas à une vague comparaison comme


l'analyse peut s'opposer à l'analogie ; ce qui est visé ici par le terme de
comparaison, ce n'est pas la totalité de la pensée analogique, mais son utili­
sation faussée ; c'est d'une distinction dans l'analogie même qu'il est
question. II s'agit pour Simondon de valoriser l'analogie forte, que l'on
peut qualifier d'analogie structurelle et opératoire, caractérisée par le
déplacement depuis un phénomène jusqu'à un autre d'un schème qui
conserve les dynamismes fondamentaux du phénomène d'origine ; pour
invalider la version faible de l'analogie, comparaison ou rapprochement,
qui altère le schème dans ses traits fondamentaux lors du passage d'un
objet à l'autre.
C'est cette thèse qui va permettre à Simondon de réformer le schème
hylémorphique c'est-à-dire de le faire passer du statut de comparaison au
statut d'analogie structurelle et opératoire. La réforme consiste d'abord en
une localisation de la faiblesse analogique du schème hylémorphique dans
sa formulation aristotélicienne : l'abstraction opérée par Aristote depuis

1. Gilben Simondon, op. cit. , p. 39.


2. Ibid. , p. 40.
LE PROBLÈME DU HASARD 51

l' observation des artisanats y est infidèle et sommaire, l ' application à


d' autres objets ne sera donc qu' une vague comparaison. Dans un second
temps, l' attention soutenue à la dynamique réelle de la prise de forme
technique permettra d'en produire une abstraction plus fine, par le biais de
laquelle il sera légitime d' utiliser le schème technique comme une analogie
forte (structurelle et opératoire) pour rendre compte des autres modalités
de la prise de forme (biologique, psychosociale).
Le problème évoqué plus haut est déplacé sans être résolu : la question
de la secondarité des notions de forme et de matière (comment des concepts
is sus de la technique pourraient expliquer le vivant qui lui est antérieur ?)
est éludée au profit d' une conception de la connaissance qui fait fi de
l' antériorité logique, dans la mesure où l ' analogie ne fonctionne pas sur le
mode déductif. La question de l ' universalité du schème est déplacée : elle
ne repose plus sur le statut d' idée innée du schème hylémorphique, mais
sur la qualité de l' analogie qui produit un schème abstrait à partir de
l' observation de la prise de forme technique. On s' aperçoit que Simondon
écarte très tôt des problématiques qui ne sont pas les siennes, sans prendre
réellement la peine d'y répondre (question de l' innéité, question de la vali­
dité d' une notion en rapport avec son origine technique), pour y substituer
des problèmes encore non fondés, en ce qu' ils présupposent ce qui sera
découvert plus tard (théorie de l ' analogie). Il semble qu' il faut voir dans ce
geste inaugural la nécessité de changer radicalement l' espace des
problèmes pour rendre possible la pensée nouvelle qui va suivre.
La distinction étant faite entre l' analogie et la comparaison, toute la
critique simondonienne de l ' hylémorphisme va reposer sur son statut de
comparaison. C' est-à-dire que ce n ' est pas son origine technique qui fait
problème, lecture qui a volontiers été faite, et qui reposerait sur l ' idée que
la localisation d' une expérience technique à l' origine du schème hylé­
morphique substituerait une contingence à sa nécessité. Ceci n' est pas une
question simondonienne, pour qui l' origine technique d'un schème ne
saurait être une déchéance, bien au contraire. La critique de l' hylé­
morphisme ne porte pas sur la localisation technologique de son origine,
mais sur le dédain aristotélicien quant à l' observation sérieuse de son
origine technologique, c' est-à-dire sur le caractère infidèle et sommaire de
l' observation qui a produit un schème abstrait à partir de l' expérience
technique de prise de forme (dont le modèle sera le moulage de la brique).
Le problème n ' est pas qu' Aristote ait voulu construire une métaphysique à
partir de concepts techniques, c' est qu' il s'est insuffisamment intéressé
aux phénomènes techniques concrets pour le faire. C' est dire que l' expé­
rience technique à l' origine du schème universalisable est résolument
52 CHAPITRE PREMIER

valide - si toutefois elle est abstraite suivant les structures et les opérations
intimes de la prise de forme technique concrète. La bonne métaphysique ne
vient pas du ciel, elle se fait dans l' atelier de l' artisan, et mieux, depuis
l' intérieur du moule de la brique.
C' est cette prise de forme technique observée de manière probe et
rigoureuse qui va alors manifester sa divergence d' avec le schème hylé­
morphique abstrait, par la mise en exergue de l' inadéquation du second à la
première.
Or, dans l ' opération technique qui donne naissance à un objet ayant forme
et matière, comme une brique d' argile, le dynamisme réel de l ' opération est
fort éloigné de pouvoir être représenté par le couple forme-matière.
La forme et la matière du schéma hylémorphique sont une forme et une
matière abstraites. L' être défini que l ' on peut montrer, cette brique en train
de sécher sur cette planche, ne résulte pas de la réunion d' une matière quel­
conque et d' une forme quelconque 1 •

Assumer les conséquences de la critique


de laforme aristotélicienne : ouvrir une brèche au hasard
Le premier élément théorique qui oriente la réflexion vers la
problématique du hasard (défini comme absence de finalité) dans la théorie
de l' individuation, trouve son origine dans cette critique simondonienne de
l' hylémorphisme. En effet, on remarque que cette critique, qui déboute le
schème hylémorphique sur plusieurs points, néglige un problème central
de l' hylémorphisme aristotélicien ou scolastique, qui est celui de la
finalité. C' est par le biais d'un point aveugle, en l' espèce, de cette absence
de questionnement quant à la dimension finalisée du schème hylé­
morphique d' Aristote, dans la critique de Simondon, que l ' on peut s' inter­
roge sur le rapport entre individuation et hasard.
Car le schème hylémorphique classique implique structurellement la
problématique de la finalité. Dans la critique simondonienne, la forme est
interprétée seulement comme détermination structurelle et géométrique (et
ce parce que Simondon prend pour support de sa critique, non les textes
d'Aristote, mais le paradigme technique du moulage de la brique, qui
permet de laisser dans l' ombre la question de l' intention finalisée de
l' artisan). Or, dans l ' hylémorphisme aristotélicien, la « forme » a pourtant
une dimension finalisée impossible à négliger. Dans le cadre hylé­
morphique, la forme n' est pas seulement structure spatiale, elle est bien
entendu et avant tout le principe téléologique de la prise de forme, suivant

1 . Gilbert Simondon, op. cit. , p. 40.


LE PROBLÈME DU HASARD 53

le modèle de l'entéléchie. Elle synthétise, suivant la réforme du schème de


la causalité aristotélicienne qu ' on trouve dans De l 'âme, la cause formelle
et la c ause finale. Le principe d' individuation, même si c' est en débat 1, est
traditionnellement la forme chez Aristote, mais non comme simple moule,
c' est-à-dire comme structure géométrique : comme cause finale et cause
formelle. Or c' est bien à une discussion portant sur le principe d' indivi­
duation que Simondon s' applique dans sa critique de l' hylémorphisme.
Celui-ci consiste en une perspective de réflexion qui « accorde un privilège
ontologique à l' individu constitué » 2• Cette thèse, selon l ' introduction,
possède un postulat intrinsèque :
Ce qui est un postulat dans la recherche du principe d' individuation, c ' est
que l individuation ait en principe. Dans cette notion même de principe, il y
a un certain caractère qui préfigure l ' individualité constituée, avec les
propriétés qu'elle aura quand elle sera constituée ; la notion de principe
d'individuation sort dans une certaine mesure d' une genèse à rebours,
d' une ontogenèse renversée [ . ] 3.. .

Si dans l ' atomisme, ce terme premier est l' atome, dans l ' hylé­
morphisme, ce terme premier est évidemment la forme. C' est la forme qui
e st « un certain caractère qui préfigure l ' individualité constituée » avec ses
« propriétés » ; c' est la forme qui est principe d' individuation en ce qu' elle
« porte » l ' individualité de l' individu et son eccéité. La forme du moule
préfigure en effet l' individualité de la brique avant que le moulage ait lieu.
D ans l ' interprétation même que Simondon donne de l' idée de principe
d' individuation, on voit l' amorce de la dimension téléologique de la forme.
Le vice logique que Simondon localise dans cette thèse consiste à montrer
que ce geste théorique implique de localiser un individu (la forme) à l' ori­
gine de l' individu (le composé) : c' est là le paradoxe du terme premier
- il présuppose ce qu' il prétend expliquer. La forme est considérée, dans sa
version aristotélicienne, comme un « terme premier de cet ordre » : « Tout
ce qui peut être support de relations est déjà du même mode d' être que
l' individu, que ce soit l' atome, particule insécable et éternelle, la matière
prime, ou la forme [ . . . ] » 4• C' est en localisant un individu à l ' origine de

l . L'origine de ce débat revient à la complexité des textes d' Aristote sur la détermination
de la matière ou de la forme comme substance, comme cela apparait dans enquête fameuse de
Métaphysique, Z 3 , 1 029, op. cil.
2. Ibid. ' p. 23.
3 . /bid.
4. lbid.
54 CHAPITRE PREMIER

l' individuation que « la doctrine hylémorphique évite la description directe


de l' ontogenèse elle-même [ . . . ] » 1 .
Selon le schème hy lémorphique, au contraire [ . . . ] on n ' assiste pas à l ' on to­
genèse parce qu' on se place toujours avant cette prise de forme qui est
! ' ontogenèse ; le principe d ' individuation n'est donc pas saisi dans l' indivi­
duation même comme opération, mais dans ce dont cette opération a besoin
pour pouvoir exister, à savoir une matière et une forme : le principe est
supposé contenu soit dans la matière soit dans la forme, parce que l' opé­
ration d'individuation n'est pas supposée capable d' apporter le principe
lui-même, mais seulement de le mettre en œuvre 2•

On voit que Simondon connaît les débats exégétiques à l' égard du


schème hylémorphique, qui s' interrogent sur la localisation du principe
d' individuation entre forme et matière. Néanmoins, la conclusion que tire
Simondon de ce point aveugle consiste à localiser et mettre en lumière une
« zone obscure qui recouvre l' opération d' individuation » 3• Cette zone
obscure consiste à postuler l ' existence préalable du principe d' indivi­
duation, qui va se déployer dans une opération d' individuation, pour que
l' individu constitué apparaisse. Dans tous les cas, on cherche à passer en
survol rapide à travers l ' étape d' individuation, pour arriver à cette réalité
dernière qu' est l ' individu.
On voit dans un premier temps que Simondon occulte la dimension
téléologique potentielle du principe d' individuation, parce que sa critique
du principe d' individuation repose sur le vice logique qui consiste à se
centrer sur le principe en négligeant l' opération, et pas à critiquer les
postulats implicites du principe lui-même. Sa stratégie argumentative vise
ici à mettre en lumière le passage du principe au processus d' individuation
comme problème éminent et central. Mais on voit que dans son
mouvement même, cette stratégie argumentative en vient à négliger de
critiquer un des postulats crucial de l' idée de principe d' individuation, dont
le caractère problématique et insatisfaisant dans le cadre d' une réflexion
sur l ' individuation ne consiste pas seulement à négliger l ' opération
concrète d' individuation, mais à lui substituer une théorie implicite du
processus, qui lui est intrinsèque et structurelle, qui est celle de la.finalité.
En effet, on ne pourrait comprendre que le principe d' individuation,
antérieur à l ' individu, le préfigure déjà dans son eccéité, si le mode de mise
en œuvre de l ' individuation qui fait passer du principe à l' individu n' était

1 . Gilbert Simondon, op. cit. , p. 24.


2. lbid. , nous soulignons.
3. lbid.
LE PROBLÈME DU HASARD 55

pas de l' ordre de l a finalité : l e gland est principe d' individuation d u chêne
si et seu lement si c' est la finalité qui dirige le processus qui va du gland au
s
chê ne . C' est la raison pour laquelle le concept de forme dans le chème
hy l é morphique aristotélicien est un concept intrinsèquement téléologique,
structuré selon le double statut de cause formelle et cause finale.
Si mondon n ' ignore pas ce pan de l' hylémorphisme, comme il le montre
dans sa reformulation du schème hylémorphique, servant d' autres fins
argu mentatives, dans « Forme, information, potentiels » . Le problème de
! ' entéléchie est nommément évoqué, mais sa dimension téléologique est
encore une fois obérée par Simondon, qui préfère interpréter l' entéléchie
comme tendance plutôt que comme finalité :
La forme du schème hylémorphique, telle qu' elle se trouve présentée chez
Aristote, est une forme qui est à l ' intérieur de l 'être individuel, dans le
synolon, dans le « tout-ensemble » qu' est l 'être individuel ; elle n' est plus
antérieure ni supérieure à la genesis et à la phtora, à la génération et la
corruption ; elle intervient à l ' intérieur du jeu d ' interaction entre structure
et matière, à l' intérieur de l ' être sensible 1 •

On voit par ailleurs ici précisément dan s quelle mesure Canguilhem


peut interpréter la philosophie de Simondon comme un néo-aristotélisme :
c' est qu ' il se positionne pour Aristote et contre Platon à l' égard de la loca­
lisation de la forme dans le sensible. Dans un second temps, la forme « n ' est
pas strictement éternelle ou en tout cas immuable, puisqu' elle passe de la
virtualité à l ' actualité à l ' intérieur de l ' individu. Elle n 'estpas sans rapport
avec la matière : la matière aspire laforme comme lafemelle vers le mâle ;
il y a des tendances dans le vivant, qui est un champ d' interactions réci­
proques et complémentaires » . Simondon connaît la dimension téléo­
logique de la forme aristotélicienne ; cette dernière n' est donc pas ignorée
dans sa critique, mais négligée, pour des raisons qu' on présente plus loin.
Enfin, Simondon interprète l' entéléchie comme une tendance, et non
comme téléologie, ce qui permet de limiter l ' importance des enjeux de ce
débat concernant la finalité et le hasard :
Chez Aristote, il existe un pouvoir de devenir dans le couple hylé­
morphique ; la relation forme-matière à l ' intérieur du vivant est une
relation qui pousse vers l ' avenir ; l 'être tend à passer à son état d'enté­
léchie ; l ' enfant grandit parce qu' i l tend vers l ' adulte ; le gland qui contient
l ' essence virtuelle du chêne, la forme du chêne à l ' état implicite, tend
à devenir un arbre adulte entièrement développé. Ici, il y a bien une

l . ILFI, p. 536. Dans le texte de Simondon, les mots en italique sont donnés dans leur
graphie grecque.
56 CHAPITRE PREMIER

interaction, en quelque façon horizontale entre forme et matière, avec un


certain degré de réciprocité 1 •

I I existe donc u n point de déviation qui, dans l a première page de


l ' introduction, implique chez Simondon cette négligence à l' égard du
problème de la finalité. On qualifie ce phénomène de négligence, car il est
très net que Simondon, s'il ne s ' interroge pas sur la dimension téléologique
du schème hylémorphique, ne revendique pas pour autant de finalité dans
sa réforme du schème hylémorphique. Mais en obérant la question, il court
le risque de voir ce pan implicite de la théorie qu' il réforme ressurgir, ou
tout au moins obombrer des problèmes philosophiques significatifs : en
l occurrence celui du rôle de la finalité et du hasard dans le processus
d' individuation. On fera ici l' hypothèse que c' est la décision méthodo­
logique même de Simondon quant au choix du dispositif théorique qui va
permettre sa critique d' Aristote, qui induit cette cécité : comme on l ' a vu
plus haut, ce n' est pas en s' appliquant à une critique théorique du réseau
conceptuel aristotélicien que Simondon critique l ' hylémorphisme, mais en
prenant pour modèle le moulage de la brique comme phénomène technique
concret. S ' il s' était engagé dans les textes aristotéliciens Simondon
n ' aurait pas pu négliger la dimension téléologique de la forme ; mais si
l' objet de sa critique repose sur l ' observation circonstanciée du moulage de
la brique, dans laquelle la forme peut être assimilée simplement au moule
(puisqu' en se focalisant sur les entités techniques en présence, moule et
argile, on en oublie l ' artisan, qui articule le moule comme forme à la fina­
lité de l intention fabricatrice), alors il devient possible d' opérer une
critique du schème hylémorphique sur le modèle du moulage en négligeant
parfaitement la finalité.
Dans la mesure donc où le modèle du schème hylémorphique dans ce
chapitre premier consiste en l ' opération de moulage d' une brique, la
critique de Simondon va porter sur la dimension caricaturale de
l ' abstraction que constitue le geste d'Aristote, qui produirait les concepts
de forme pure et de matière pure à partir de la réalité du moule et de la
réalité de 1' argile. Simondon résume ainsi sa critique :
Ainsi, le schème hylémorphique, sortant de la technologie, est insuffisant
sous ses espèces habituelles, parce qu'il ignore le centre même de

l . ILFI, p. 49.
LE PROBLÈME DU HASARD 57

lopération technique de prise de forme, e t conduit e n c e sens à ignorer le


rôle joué par les conditions énergétiques dans la prise de forme 1 •

C' est parce qu' il ignore ce point de rencontre médian où va se jouer


l' indi viduation réelle comme rencontre d' une singularité et d ' un champ
mé tastable, que le schème hylémorphique est considéré comme inopérant
sous sa forme aristotélicienne, et qu' il appelle une réforme. Au point qu' on
peut lire :
Le paradigme technologique n'est pas dépourvu de valeur, et il permet
jusqu' à un certain point de penser la genèse de l' être individuel, mais à la
condition expresse que l ' on retienne comme schème essentiel la relation de
la matière et de la forme à travers le système énergétique de la prise de
forme 2•

Il apparaît nettement que Simondon laisse de côté ici le problème


suivant : si le principe d'individuation est comme un terme premier qui pré­
figure l' individu constitué, c' est, on l ' a vu, que le principe entre dans un
rapport de finalité avec l ' individu constitué. Critiquer le principe d' indivi­
duation, dans sa dimension hylémorphique, implique donc d' opérer, au
moins une mise en question, sinon une critique, du statut téléologique de ce
schème théorique. Simondon dans un premier temps portait ailleurs le
point de la critique : elle consiste à démontrer que c' est le processus et non
l e principe qui est central. Dans un second temps c' est le modèle argu­
mentatif de Simondon, qui se centre sur le moulage de la brique, qui permet
de laisser dans l ' ombre la dimension téléologique du problème. Simondon
pose pourtant la question de la dimension téléologique du schème : si le
modèle est le moulage de la brique, donc une opération technique, la
dimension téléologique n' est pas à chercher dans une phusis, mais dans
l' intention fabricatrice de l artisan, qui dans le schème hylémorphique joue
le rôle de la cause finale lorsqu' il s ' agit de prise de forme technique :
De plus, même rétabli et complété sous forme de triade matière-forme­
énergie, le schéma hylémorphique risque d' objectiver abusivement un
apport du vivant dans l ' opération technique ; c ' est l ' intention fabricatrice
qui constitue le système grâce auquel l 'échange énergétique s' établit entre
matière et énergie dans la prise de forme [ . ] 3.
. .

Cette analyse du schème hylémorphique en tant qu' il prend pour


modèle le moulage de la brique montre bien que dans le moulage, une

l . lbid., p. 49.
2. /bid. , p. 41 .
3 . Ibid. , p. 49.
58 CHAPITRE PREM IER

dimension téléologique est absolument nécessaire pour penser la prise de


forme, et que celle-ci consiste en une intention fabricatrice. Si le schème
hylémorphique est débouté sous sa forme aristotélicienne matière/forme,
au profit du couple singularité/milieu métastable, qu'en est-il de la
dimension téléologique ? Celle-ci reste-t-elle la même ?
Il est nécessaire de s ' interroger sur l' ensemble des mutations induites
sur le schème hylémorphique par la réforme simondonienne : si le couple
central du schème (matière/forme) se transforme, on ne peut postuler
apriori que d' autres éléments théoriques de ce schème (par exemple la
finalité) restent indemnes, et ne sont pas elles aussi transformées par cette
réforme théorique. Cette nécessité d'interroger le problème de la finalité
dans le schème hylémorphique est manifeste si l'on s ' en tient à un para­
doxe que la lecture de Simondon fait apparaître :
Les vicissitudes du schéma hylémorphique proviennent du fait qu' il n'est
ni directement technologique ni directement vital : il est de l opération
technologique et de la réalité vitale médiatisée par le social, c ' est-à-dire par
les conditions déjà données [ ] d' une réception efficace d ' information, en
. . .

l' espèce l ' ordre de fabrication 1 .

S i le schème hylémorphique trouve effectivement son origine dans un


modèle technologique, on ne peut le comprendre sans lui adjoindre
constamment une intention fabricatrice. Or, sous sa forme réformée par
Simondon (singularité/milieu métastable) le nouveau schème hylé­
morphique va s' appliquer à rendre intelligible des prises de forme qui ne
sont absolument pas techniques, mais physiques et biologiques ; c' est-à­
dire des prises de forme qui n ' impliquent pas nécessairement, et sur
certains points absolument pas, l ' intervention d' une intention fabricatrice.
On voit ici apparaître, malgré l' effectivité et la fécondité décisive de la
méthode de Simondon, un risque potentiel de cette méthode analogique.
En prenant pour modèle de l' hylémorphisme une opération technique,
dont l' abstraction va constituer un schème susceptible de penser des
phénomènes physique et biologique, il court le risque de négliger la
spécificité radicale du lieu d' origine de son modèle : la prise de forme
technique. En effet celle-ci implique toujours une intention, or cette
dernière n. est pas localisable dans l ' individuation physique ou vitale. c· est
donc nettement à un point aveugle du schème théorique de Simondon que
l ' on a affaire ici. C ' est pourquoi toute réflexion sur les modalités
(possible/réel/nécessaire) ou sur la finalité est majoritairement absente de

1 . /LFI, p. 5 1 .
LE PROBLÈME DU HASARD 59

la réflex ion simondonienne portant sur l ' individuation� Alors qu' il nous
semble très nettement que cette problématique est absolument nécessaire si
) ' on veut s ' interroger sur l' analogue de l' « intention fabricatrice » lors de
la prise de forme physique, vitale et psychosociale, c' est-à-dire sur le
problème de la finalité dans le processus d' individuation.
Lorsque Simondon dit que « la prise de forme elle-même demande
matière, forme et énergie, singularité » 1 , il résume les apports de sa
réflex ion sur le schème hylémorphique en obérant un aspect qu' il a lui­
même dit crucial : l ' intention fabricatrice. Il cède avec une netteté
énigmatique à la tentation qu' il évoque plus haut :
le schéma hylémorphique risque d' objectiver abusivement un apport du
vivant dans l ' opération technique ; c' est l ' intention fabricatrice qui
constitue le système grâce auquel l ' échange énergétique s 'établit entre
matière et énergie dans la prise de forme [ . ] 2.
. .

Ce qui nous semble ressortir de cette analyse du point aveugle de la


critique simondonienne de l' individuation, c' est la nécessité d'interroger
désormais le déploiement théorique précis de l' analyse du processus
d' individuation par Simondon depuis le problème de la finalité. Qu' en est­
il désormais, lorsqu' il n ' y a pas d' intention humaine à l' origine d' une prise
de forme ?

De la.finalité au hasard : entéléchie et automaton


Le hasard s' insère dans l' individuation en creux, par une omission, une
absence : celle du principe fondamental qui lui donnait un sens et une
direction chez Aristote (la finalité). Ce principe écarté, ce qui reste est la
causalité ; mais la causalité ne s' oppose pas au hasard : elle le sert quant à la
genèse des formes singulières physiques, vitales, et psychosociales.
Quelle est dans ces cas l ' analogue de l ' intention fabricatrice (la genèse
d'un cristal, d ' un organisme, d' une personne humaine, d ' un collectif) ? En
fait, la plupart du temps, il n'y a tout simplement pas d' analogue, et c' est là
l'essentiel : l' opération d' individuation manifeste le problème de la finalité
sous l ' angle de l' absence de finalité, or l ' absence de finalité dans un
processus effectif de genèse de formes, c' est précisément ce que nous
appelons le hasard. Assumer les conséquences du refus simondonien de
l' hylémorphisme implique de pousser le raisonnement jusqu' à son extré­
mité logique : il n'y a pas de forme (structurale et téléologique) individuelle

l . Ibid. • p. 52.
2. Jbid. , p . 49.
60 CHAPITRE PREMIER

qui viendrait informer la matière de l' événement, mais une structure méta­
stable compatible avec plusieurs événements structurants.
La négligence de la problématique de la finalité dans la réforme du
schème hylémorphique implique que Simondon ne souligne pas qu ' H s' en
détache explicitement, ce qui induirait les conséquences théoriques
majeures qui consistent à penser un processus de genèse de forme san s
finalité. Pour soutenir cette thèse, nous allons montrer comment le principe
de l' opération de prise de forme devient la « singularité », et dans cette
mesure, que la question de la finalité et du hasard dans le processus d' indi­
viduation devient la question du statut de la singularité et de la modalité de
son apparition dans un milieu métastable. L' exemple le plus pédagogique
de Simondon est sans doute celui de la cristallisation. Il s ' agit donc de
montrer dans un premier temps, lors de la prise de forme du cristal, la possi­
bilité d ' interpréter en termes de hasard la rencontre entre singularité
(germe cristallin) et milieu métastable (eau-mère sursaturée).

L ' INDIVIDUATION DU CRISTAL E T L A POUSSI È RE INDIVIDUANTE

Il s ' agit désormais de mettre en place la nouvelle axiomatique concep­


tuelle qui remplace l ' hylémorphisme. Tirée de l' analyse de la cristalli­
sation, elle articule les notions de singularité, système énergétique méta­
stable, transduction, préindividuel, énergie potentielle, en l ' interrogeant
depuis ce point aveugle de la critique simondonienne de l'hylémor­
phisme qu' est la finalité : quel est l' analogue de l' « intention fabricatrice »
dans les individuations non techniques, comme celle des cristaux naturels ?

Le processus de cristallisation
Pour cela, le paradigme premier qu' utilise Simondon est celui de la
genèse d ' un cristal. Il se fonde sur des analyses de cristallographie, disci­
pline à la frontière entre la physique et la chimie, qui s' intéresse à cette
entité minérale aux propriétés proches, en un certain sens, du vivant. Le
cristal est chez Simondon une analogie maîtrisée, en ce qu' elle repose
selon lui sur une proximité réelle : les processus d'individuation du cristal
se retrouvent, selon des modalités analogues, dans l ' individuation vivante,
psychique, sociale.
On remarquera la subtilité métaphysique du choix de Simondon : le
cristal donne en effet à l ' origine l ' image parfaite de l' individu substantiel.
Il montre une forme pure, absolument stable, sans plasticité, sans porosité,
sans rapport à l' extériorité ; il est l' archétype de la substance en soi, fermée
LE PROBLÈME DU HASARD 61

- e. Ce choix apparaît d' autant plus subtil, s i l'on se réfère à la


sur elle mêm
uc ti on par Averroès, dans son Grand commentaire sur la Méta­
trad
ph ysi qu e d 'A ristote ( 1 1 82- 1 1 93), du concept central de « substance » par le
ter m e arab e « al Jawhar », littéralement : joyau, pierre précieuse, et, par
e xte nsi on/a bstraction : matière, substance, essence, quintessence, cœur du
b lèm e 1 • Le cristal Goyau, pierre précieuse) est le plus pur modèle de
p ro
l' indi vidu substantiel : immuable, inatteignable par les accidents. Or
Si mondon veut montrer que la figure la plus pure de la substantialité est en
véri té, si on la pense dans sa genèse, métastabilité, historicité accidentelle,
et relation à 1 ' extériorité. En effet, dès que l on se détourne du cristal
comme individu constitué pour s ' intéresser à sa genèse, le cristal perd ces
attributs d' individu pur. Le cristal immuable et parfait n' est pas l' individu
réel : il n'en est que le résidu.
C'est précisément sur ce modèle de l' individu substantiel que
s'applique sa critique, qui substitue le processus à l' individu figé. S ' il
parvient à montrer que le plus pur modèle de la substance recèle en fait un
processus, il aura montré comment la théorie substantialiste de l ' individu
se contente de prendre pour ens realissimum le résidu, la figure appauvrie
de l'être réel qui est le processus lui-même. L' individuation hic et nunc
« génère une substance à partir d' une singularité » 2. Mais l essentiel est

dans le verbe « génère », pas dans le produit terminal. On aura réformé la


métaphysique depuis une observation microscopique.
Or c'est précisément ce qui se passe si l'on cesse d' observer le cristal
constitué pour s ' intéresser au processus de cristallisation. Imaginons une
solution chimique de soufre, qui se présente comme un liquide ionisé
m aintenu à une température entre 94 °et 1 1 5°. Cet état liquide du soufre est
appelé état de surfusion. Cette solution va nous donner l'exemple d'un
milieu réel dans lequel il est loisible d' observer un processus d' indivi­
duation : celui d' une forme cristalline. En effet, introduisons désormais
dans le liquide un germe cristallin de forme prismatique qui peut par
exemple être une impureté chimique microscopique. Prenons pour la suite
l'exemple d' une poussière comme germe cristallin. Ce qui a lieu, c' est
alors, autour de cette poussière tombée dans le liquide, une cristallisation
du liquide sous la forme d ' un cristal grandissant par itération de la prise de
forme prismatique. Ce qui résulte, c' est un prisme de soufre constitué de

1 . Grand commentaire de la Métaphysique d 'A ristote, livre Beta, trad. fr. L. Bauloye,
Paris, Vrin, 2003 ; et Grand commentaire sur la Métaphysique (livres XI et XII), trad. fr.
M. Aubert, Paris, Les Belles Lettres, 1 984.
2. ILFI, p. 97.
62 CHAPITRE PREMIER

microscopiques prismes de soufre qui ont pris forme autour d'u n e


poussière. Le cristal constitué est solide, il a des limites précises, fixes, et
figées dans le minéral. Ce phénomène est caractérisé comme process us
d' individuation.
La solution liquide première peut être appelée le milieu 1 ; c' est è n elle
que va avoir lieu la solidification du cristal. Ce milieu n ' est pas neutre. On
peut en effet insérer une poussière dans un verre d'eau, on ne verra pas pour
autant se former un cristal. Ce qui caractérise avant tout ce milieu, c' est son
état de surfusion ; c ' est-à-dire sa faculté à se transformer. Il n' est pas dans
un état stable, mais dans ce que Simondon appelle un état « métastable »,
c' est-à-dire en puissance de transformation. La solution chimique possède
une énergie potentielle qui va produire un processus de cristallisation si
elle est mise en rapport avec un germe cristallin. Le propre du milieu, c' est
ici d' être en puissance de transformation. Nous pouvons alors caractériser
le milieu comme un système énergétique métastable.
Le second élément qui rend compte de l' individuation de ce cristal,
c' est l' apparition d ' un germe cristallin, dans ce système énergétique méta­
stable. Ce germe est pensable comme une singularité qui vient jouer le rôle
d' information active dans l ' individuation : il est une « information active »
en ce que c' est lui qui, par sa forme prismatique, va déterminer la forme
prismatique du cristal entier. L' énergie potentielle du couple individu
milieu, c' est la relation active qui va résulter de la rencontre du milieu
métastable et de la singularité.
Une fois la solution liquide solidifiée et le cristal constitué, ce qui reste
est un individu stable, fini, figé : ce cristal de soufre. Le milieu a disparu, il
s ' est résorbé entièrement dans l' individu. Or ce qui intéresse Simondon,
c' est précisément de dire que ce qui reste n' est pas l' individu réel, ce n ' est
qu' un être individué. L' individu réel est l' opération même de l ' indivi­
duation, c' est le processus de la genèse de forme. Ce qui est l' essentiel de
l' individu, c ' est la métastabilité du système énergétique qui le constitue.
Le véritable individu n 'existe qu'un instant pendant l ' opération de cristalli­
sation : il existe tant que dure la prise de forme (c' est pendant que le
système est en état d'équilibre métas table qu' i l est modulable par les singu­
larités, et qu' i l est le théâtre de processus d' amplification, de sommation,

1 . Pour être absolument rigoureux, il faudrait qualifier cette solution de « champ », car le
milieu est pour Simondon un produit, secondaire à l ' individuation : il est ce qui reste à
l ' extérieur de l ' individu constitué après la prise de forme. Néanmoins, pour des raisons
d'intelligibilité, on emploiera dans cette enquête le terme milieu pour qualifier indiffé­
remment le champ métas table avant et après l ' individuation.
LE PROBLÈME DU HASARD 63

de communication. ) Après cette opération, ce qui subsiste est un résultat


qui va en se dégradant, non un véritable individu ; c ' est un être individué
plutôt qu'un individu réel, c' est-à-dire un individu s ' individuant 1 •

Le p rob lème de lafinalité dans la cristallisation

La stratégie argumentative de Simondon, qui consiste à prendre un


paradi gme technique pour penser l ' individuation d' entités physiques ou
vi vantes , est reconduite dans l' analyse de la cristallisation, et elle pose à cet
égard le même problème que lors du moulage de la brique : elle occulte en
l 'objecti vant l' intention fabricatrice. En effet, pour des soucis de précision
descripti ve, Simondon définit son paradigme comme cristallisation dans le
cadre d 'une expérimentation physique de cristallographie : ce n' est pas le
cristal tel qu ' il apparaît dans la nature qui est pris pour modèle, mais le
cristal tel qu' il est généré en laboratoire. Cela permet la simplification du
schème par négligence de tous les paramètres négligeables, mais cela
induit à nouveau l' insertion invisible de l ' intention fabricatrice du cristal­
lographe dans un processus qui j amais, dans la nature, ne manifeste
d'intention. La cristallisation décrite par Simondon comme paradigme du
processus d'individuation est ainsi la cristallisation technique opérée par
des physiciens dans un laboratoire. Or ce fait est assez couramment occulté
dans le processus de description de cette expérience : « Tout se passe
comme si l' équilibre métastable ne pouvait être rompu que par l ' apport
local d' une singularité contenue dans un germe cristallin [ . . . ] » 2• Le statut
de cet « apport » n' est pas interrogé, il est à nouveau laissé dans l ' ombre.
Néanmoins, l ' intention fabricatrice est évidente : « Les physiciens
emploient d' ordinaire un mot emprunté au vocabulaire biologique pour
désigner l' action d' apporter un germe : ils disent qu' on ensemence la
substance au moyen d ' un germe cristallin » 3 • L'ensemencement est donc
dans ce cas l ' analogue de l ' intention fabricatrice qui met en rapport moule
et argile dans le moulage de la brique et, dans cette mesure, la théorie du
processus d ' individuation du cristal de Simondon est parfaitement
pertinente en tout point pour penser l' individuation technique d ' un cristal,
l' individuation d ' un cristal de laboratoire.
Or l' immense majorité des cristaux, la quasi-totalité des cristaux ne
sont pas des cristaux de laboratoire. Et pourtant, ce sont eux que la théorie
simondonienne essaie de penser. On ne dira pas que Simondon néglige de

l . lbid. • p. 6 1 .
2. Ibid. • p. 78.
3. Ibid.
64 CHAPITRE PREMIER

penser la prise de forme d ' un cristal sans intention fabricatrice. Elle e st


marginale dans un laboratoire, mais elle est centrale dans le cadre de I ' in di­
viduation physique des cristaux omniprésents autour de nous, q ui
constituent le monde minéral de l' Univers dans lequel nous prenons pl ac e.
La cristallisation de laboratoire ne peut servir de modèle à la cristallisati on
à l ' échelle cosmique, car ce second niveau ne manifeste pas d' intenti on
fabricatrice. L'ensemencement n'y est pas de l' ordre d' une intention. Le
cas d ' un ensemencement sans intention est évoqué, de manière relati­
vement marginale par Simondon. Selon nous, cette marge doit pourtant
devenir la norme, car c' est elle qui permet de penser l' individuation des
cristaux naturels, à l' égard desquels les cristaux techniques sont quantité
négligeable.

Les enjeux du concept de germe


Le modèle premier de la cristallisation prend pour opération implicite
l' ensemencement de laboratoire. Ce choix méthodologique induit des
effets de mise à distance de la problématique du hasard qui tiennent aussi
au concept de germe et à son origine théorique. C' est cet ensemencement
sans intention qui est le premier modèle de l' individuation pensée comme
intégration des effets de hasard.
Comment donc intervient le germe structural lorsqu ' il n' est pas
ensemencé par une intention fabricatrice ? Simondon évoque en passant :
« des conditions locales particulières peuvent équivaloir à ce germe
structural (traces d ' impureté chimique, par exemple) » 1 • Cette trace
d ' impureté chimique, que nous avons plus haut qualifiée par l' image méta­
phorique de la « poussière », est le modèle du germe structural pour toutes
les individuations non techniques, dans la mesure où elle n' est pas le
produit d' une intention fabricatrice. L' analyse du concept de germe doit
nous permettre de comprendre son mode d ' interaction avec le milieu méta­
stable.
On dira que le terme de germe chez Simondon est au croisement de
plusieurs problématiques. Dans un premier temps, le terme germe est
effectivement utilisé en cristallographie, et il vient ici qualifier la forme
précise que prend la singularité individuante dans le cadre d' une analyse
cristallographique. Comprendre ce qu' est un germe, c ' est donc com­
prendre ce qu' est une singularité. C'est ce à quoi l ' on s ' attachera dans le
prochain chapitre. Dans un second temps, le terme germe renvoie chez

l . ILFI, p. 8 1 .
LE PROBLÈME DU HASARD 65

Si mondon à une influence théorique majeure, qui est celle de la 'Zoologie


biolog ique de Rabaud 1 , pour lequel le terme « germe » est un équivalent
fonctionnel de l' idée de « substance héréditaire » 2• Il y a donc un sous-texte
bi ologique décisif dans l' utilisation par Simondon du terme de germe, et il
faudra analyser les enjeux de cette influence sur les orientations de la
réfl exion. On proposera déjà l' hypothèse que l' une des raisons pour
lesq uel les le rapport du germe au milieu métastable n'est pas pensé chez
Si mondon selon le problème de la finalité, et donc potentiellement en
termes de hasard, tient à la connotation biologique du terme, qui, comme
sub stance héréditaire, l' articule à un concept biologique de finalité
ontogénétique très net : dans le vivant, le germe est la cellule-œuf, et c' est
selon un principe de finalité reconnue par Rabaud que la cellule-œuf va se
développer, par le biais de l' embryogénèse, en individu constitué. Or ici, le
germe cristallin n'a rien d' une substance héréditaire, il n ' a aucune
di mension biologique ni téléologique.
On a donc vu que, lorsque c' est la cristallisation technique, où le
physicien ensemence par un germe le milieu métastable, qui constitue le
modèle de l' individuation physique, alors la question de la finalité quant au
mode d' apparition du germe est à nouveau obombrée par l ' intervention
implicite de l ' intention fabricatrice. Pour autant, dans l' analyse de la prise
de forme du cristal, Simondon, avec la probité descriptive qu' on lui
connaît, souligne constamment la dimension historique, non immanente,
ex térieure, du germe à l ' égard du milieu métastable. Mais sans que soient
tirées les conséquences du point de vue du problème de la finalité. C' est
cette omniprésence de ce que nous appellerons des « amorces » de la
problématique du hasard, dans l' analyse que Simondon fait du cristal
comme paradigme de l ' individuation, que nous allons analyser. Nous
prendrons pour origine l' élaboration simondonienne du concept de singu­
larité qui est, comme nous l ' avons dit plus haut, le concept générique dont
le germe est la formulation spécifique dans le cadre de la cristallographie.
Comment la singularité intervient-elle dans le milieu métastable, quelle est
la modalité de la rencontre ?

1 . B . Poreau, La pensée biologique du milieu du x1x• siècle à J 970 dans la philosophie de


Gilbert Simondon, mémoire de Mil, non publié, disponible à l ' adresse suivante : http ://s2hep.
univ-lyon l .fr/Memoires_M2_HPDS/Poreau_M2HPDS_20 1 O_Simondon.pdf. Il pointe
l'omniprésence des références à Rabaud dans les réflexions de Simondon sur l'individuation
biologique.
2. Cf A. Fagot-Largeault : « L' individuation en biologie », dans Gilbert Simondon. Une
pensée de l 'individuation et de la technique, op. cit. , p. 1 9 .
66 CHAPITRE PREMIER

Indétermination et hasard
Une toute autre approche du problème de la cristallisation apparai t
dans : « L' individuation psychique ». Ce dernier, dans un tout autre
contexte (il traite des psychologies de la perception), revient sur la prise de
forme du cristal, en l ' interrogeant cette fois-ci explicitement du point de
vue de la finalité. On observe dans ce texte un phénomène philosophique
significatif : dans la mesure où le problème philosophique qu' il est en train
de résoudre est différent, et qu' il met en scène des enjeux hétérogènes,
Simondon va reprendre son analyse de la cristallisation en soulevant des
aspects qu'il avait laissés dans l ' ombre jusqu' ici. Le problème de l' indéter­
mination apparaît dans ce texte, qui traite du problème du préformisme, et
Simondon montre que toute théorie qui prend au sérieux la question de la
genèse effective de la forme se trouve confrontée à une « certaine »
indétermination comme condition nécessaire à la prise de forme 1 •

Le problème du préformisme
Simondon questionne ici les théories de la perception dans leur capacité
à rendre compte de la ségrégation des unités perceptives. Il récuse l' alter­
native classique entre théorie de la forme et associationnisme pour lui
substituer la nécessité d' une théorie de l' individuation des formes
perceptives. On remarquera que les thèses défendues dans ces lignes ne se
cantonnent pourtant pas à la seule théorie de la perception : par l' analogie et
du fait des enjeux, l' extension du propos inclut la théorie de l' individuation
toute entière, comme certains marqueurs lexicaux le prouvent.
Or, la théorie de la Forme [en psychologie] laisse subsister un problème
important, c' est précisément celui de la genèse des formes. Si la forme était
véritablement donnée et prédéterminée, il n ' y aurait aucune genèse, aucune
plasticité, aucune incertitude relative à l ' avenir d ' un système physique,
d ' un organisme, ou d ' un champ perceptif ; mais ce n ' est précisément pas le
cas. Il y a genèse des formes comme il y a une genèse de la vie. L'état

1 . Cf H. Atlan qui cite ce passage dans son dernier ouvrage sur la postgénomique
(Le vivant post-génomique ou qu 'est-ce que l 'auto-organisation ?. Paris, Odile Jacob, 201 1 )
pour souligner une convergence entre s a théorie d u hasard organisateur et l a pensée de
Simondon. On peut dire dès maintenant que si des convergences existent, une différence
majeure subsiste entre les deux modèles : le rôle du hasard (comme bruit) dans l' auto­
organisation revient à amplifier l organisation du système, à enrichir sa réactivité ; chez
Simondon, comme singularité, ! ' effet de hasard instaure des structures individuées nouvelles.
LE PROBLÈME DU HASARD 67

d' entéléchie n' est pas entièrement prédéterminé dans le faisceau de


virtualités qui le précède et le préforme 1 •

Ce texte manifeste avec clarté l ' attitude ambigüe que Simondon entre­
tient à 1' égard de cette thématique de 1' indétermination, du hasard, de la
conti ngence : sa probité descriptive lui impose de leur laisser une place,
mai s son rationalisme tend toujours à les cantonner à un rôle limité : « 1' état
d' entél échie n'est pas entièrement prédéterminé ». On peut se demander à
quoi Simondon fait référence ici ; il semble que le terme entéléchie qualifie
la formule « genèse de la vie » située dans la phrase précédente.
Néanmoins, c' est une citation gênante : Simondon semble ici revenir à une
biologie aristotélicienne de l' entéléchie, qu' il se contente de nuancer.
Quoiqu ' il en soit de cet usage du terme entéléchie, qui caractérise
ensemble l' état de plein développement dans l' ontogénèse d ' un vivant, et
la tendance téléologique pour y parvenir, il est seulement ici nuancé par le
modalisateur « pas entièrement ». II y a donc une forme de prédétermi­
nati on. Ce partage, dans la genèse, entre détermination et indétermination,
sera explicité dans notre analyse de la critique simondonienne du concept
de « hasard pur ». On retiendra néanmoins de ce passage que la forme ne
peut être prédéterminée.
La critique de l 'hylémorphisme chez Simondon assume donc le refus
de la cause finale : il faut penser une « incertitude quant à l' avenir », une
plasticité. Si l' individuation n ' est pas entièrement déterminée dans le
faisceau de virtualités, quelle est la marge d'indétermination et comment la
penser ?
C' est là que s' insère en fait notre enquête : proposer un concept opéra­
toire de hasard qui puisse s ' insérer dans l' axiomatique simondonienne de
l' individuation, pour rendre intelligible la part d ' indétermination, d' histo­
ricité, de hasard, constamment évoquée par Simondon mais laissée dans
l'ombre théorique de cette formule récurrente : « une sorte de relative
indétermination » 2.
Cette indétermination est, sinon expliquée, du moins affirmée avec
force, quelques lignes plus loin, où la critique de la théorie de la Forme
appliquée à la perception revient à 1 ' exemple du cristal :
Dans ce moment de métastabilité, aucun déterminisme de la « bonne
forme » n' est suffisant pour prévoir ce qui se produit : des phénomènes
comme l' épitaxie montrent qu'il existe à l ' instant critique (au moment où

l . ILFl, p. 234.
2. Ibid.
68 CHAPITRE PREMIER

l' énergie potentielle est maximum) une sorte de relative indétermination du


résultat ; la présence du plus petit germe cristallin extérieur, même d'une
autre espèce chimique, peut alors amorcer la cristallisation, et l ' orienter.
Avant l ' apparition du premier cristal existe un état de tension qui met à la
disposition du plus léger accident local une énergie considérable. Cet état
de métastabilité est comparable à un état de conflit dans lequel l ' instant de
plus haute incertitude est précisément l ' instant le plus décisif, source des
déterminismes et des séquences génétiques qui prennent en lui leur origine
absolue 1 •

Ce texte peut être décomposé en séquences dont l' articulation révèle


une architecture conceptuelle décisive pour notre réflexion. D' abord, le
concept de métastabilité sert à qualifier la perspective la plus englobante à
l' égard d ' un phénomène de genèse : la genèse effective n' est compré­
hensible que si l ' on saisit la métastabilité des éléments en présence.
Ensuite, la métastabilité est articulée à l absence de déterminisme : « Dans
ce moment de métastabilité, aucun déterminisme de la "bonne forme" n' est
suffisant pour prévoir ce qui se produit [ . . . ] ». Or c' est précisément la prise
en compte de la métastabilité qui permet de récuser l ' idée de déter­
minisme : en ce sens, c'est la métastabilité qui implique l ' indétermination.
Cette « relative indétermination » est limitée à l ' instant critique. On voit
encore comment Simondon tend à circonscrire les phénomènes d ' indéter­
mination dans d' étroites bornes : l ' indétermination n ' est que relative, et
elle n'existe qu' un instant ; néanmoins cet instant est précisément celui où
tout se joue, c' est-à-dire celui où se détermine la prise de forme dans sa
singularité : « [ . . . ] la présence du plus petit germe cristallin extérieur,
même d' une autre espèce chimique, peut alors amorcer la cristallisation, et
l 'orienter ». Cette présence, on le voit ici, n'est pas pensée selon le geste
technique de l'ensemencement : elle est un fait, un état de fait, un
événement sans la moindre finalité, mais qui n' appelle pas vraiment de
questionnement quant à la modalité de son origine.
Ce statut de la singularité ou du germe est central chez Simondon, en
tant qu' il permet de comprendre pourquoi il n'y a pas de finalité, sans qu'il
y ait pourtant de hasard thématisé. C'est que Simondon accorde comme
statut modal à cette apparition du germe dans le milieu métastable, la
simple facticité. La singularité est de l ' ordre du simple fait, qui se trouve là
au moment critique. Pourquoi cela n' induit-t-il pas une théorisation du
hasard ? Le propre du simple fait, c' est pourtant de n 'être pas là pour

l . ILFI, p. 234.
LE PROBLÈME DU HASARD 69

l ' évène ment, donc d' être là et de jouer un rôle décisif sans finalité, donc
d • être là par hasard.
Ce silence conceptuel assourdissant s' explique ainsi : pour Simondon,
l a factic ité de l' intervention de la singularité n' est pas cruciale, parce que
ce qui est décisif, c 'est la métastabilité elle-même. L' accent de la formule
citée porte sur l' « instant critique », et non sur l' indétermination. Pour le
dire autrement, peu importe en un sens quelle singularité est présente de
fait s ur les lieux, l 'essentiel est qu' il y a prise deforme ; et il n ' y a prise de
forme que parce qu' il y a métastabilité. Le fait majeur de l' individuation,
c' est la prise de forme, et non cette prise de forme. Or celle-ci tient à la
métas tabilité, non à cette singularité en particulier, plutôt qu' une autre.
Encore une fois, le « véritable individu » n' existe que dans le moment de
métastabilité, le reste singulier, vous et moi, ce cristal particulier, c' est-à­
dire ce qu' on qualifie habituellement d' individu, est un « résultat qui va en
se dégradant » 1 • On trouve ici une des premières apparitions d ' un paradoxe
sur lequel on reviendra : si Simondon néglige le statut de l' intervention de
la singularité dans le milieu métastable, c ' est parce qu' en dernière
instance, n ' importe quelle singularité compatible fera l' affaire : elle
induira une individuation. Ce que Simondon néglige ici, c' est la différence
entre une individuation et cette individuation. C' est seulement si l ' on
s' intéresse à la genèse de cette forme individuée singulière que la question
du statut de l' origine de la singularité va devenir central. Simondon se
concentre sur le problème de la capacité des êtres à devenir ; nous nous
concentrons sur la raison de devenir cet êtreplutôt qu 'un autre.
Or, on peut prendre appui sur sa théorie, pour montrer que c' est un
problème majeur : en effet, si n ' importe quelle singularité compatible
aurait déclenché la prise de forme dans un « instant critique » de méta­
stabilité, la singularité ne se contente jamais de déclencher la prise de
forme : elle l ' oriente. Elle détermine son « qui » futur. Elle n' est pas l ' allu­
mette quant au baril de poudre, selon la métaphore nietzschéenne.

L' allumette et le baril de poudre : l' étiologie nietzschéenne


La parabole de l ' allumette et du baril de poudre est fondamentale pour
comprendre comment on peut sous-estimer ou surestimer la place du

1 . Cf. ILFI, p. 6 1 , qui inverse la polarité traditionnelle entre individu et processus : l' indi­
vidu devient un résidu secondaire : « Le véritable individu n'existe qu'un instant pendant
l'opération de cristallisation : il existe tant que dure la prise de forme [ . . . ]. Après cette opé­
ration, ce qui subsiste est un résultat qui va en se dégradant, non un véritable individu ; c'est un
être individué plutôt qu'un individu réel, c'est-à-dire un individu s' individuant ».
70 CHAPITRE PREMIER

hasard dans l ' individuation des personnes. Elle est exposée par Nietzsche
au paragraphe 360 du Gai Savoir. Elle pose le problème de la causalité, et
de la pertinence à concevoir le hasard comme une cause. C' est précisément
le problème qui nous occupe : y-a-t-il une pertinence à questionner le
concept de singularité en termes de hasard, si celle-ci n ; est qu' un
« accident local » qui déclenche l' individuation ? La problématique du
hasard n'est pertinente que si l ' événement de hasard est à l' origine d'une
genèse de forme : il faut qu' il mime la finalité. Si l' événement n' est qu'un
prétexte (une allumette) auquel tout autre événement aurait pu se substituer
pour jouer le même rôle, il n' est pas pertinent d'évoquer le hasard, il suffit
de considérer l' événement comme unfait indéterminé.
Le texte de Nietzsche entend distinguer « deux espèces de causes que
l ' on confond ». Il considère cette distinction comme l ' un « de [ses] progrès
les plus importants » :
J ' ai appris à distinguer la cause de l ' action en général de la cause d'une
action particulière, d' une action dans tel ou tel sens, dans tel ou tel but. La
première espèce de cause et une quantité de force accumulée qui attend
d' être dépensée n' importe comment, pour n ' i mporte quoi ; la seconde
espèce par contre, mesurée à l'étalon de cette première force, est quelque
chose de tout à fait insignifiant, généralement un petit hasard, grâce auquel
cette quantité se « dégage » maintenant d' une façon unique et déterminée :
c' est le rapport de l ' allumette au baril de poudre 1 •

Ce texte prend pour problème l ' explication des actions humaines. Mais
la distinction peut être appliquée par analogie au problème de l' indi­
viduation. L' intérêt de cette analogie va consister à montrer les points
de convergence entre cette distinction et celle qu' on trouve dans l' indivi­
duation, mais sa fécondité revient à pointer les divergences majeures entre
ces deux modèles, car la singularité ne peut être assimilée, on le verra, à une
allumette : elle n' est pas seulement un déclencheur, elle est surtout une
« information active » .
Cette parabole d e ! ' allumette et d u baril d e poudre permet d e mettre en
scène avec assez de précision les deux causalités à l ' origine d' une indivi­
duation singulière, qui nous fait devenir ceci ou cela. D ' un côté, il y a
l' énergie latente de la métastabilité, qui attend d' être déclenchée (le baril
de poudre), et qui en un sens explique le phénomène d' individuation, préci­
sément parce qu' une entité stable, comme une entité instable, ne montrent
pas d' individuation, dans la mesure où elles ne sont pas susceptibles de

l . Cf. Le Gai Savoir ( 1 882), M. Sautet (éd.), Paris, Livre de Poche, 200 1 , § 360,
p. 385-386.
LE PROBLÈME DU HASARD 71

trans formation. De ce point de vue-là, c' est la métastabilité qui est la cause
es sentiel le de l ' individuation : un cristal formé, une psyché rigide et sur­
strUcturée, ne se transforment plus. C ' est la position que Simondon tend à
pri vilégi er, en tant qu 'il met l' accent sur l' activité et l' autonomie de l ' être
indi viduel dans sa propre prise de forme.
Le problème revient à distinguer force motrice et force directrice :
Je compte parmi ces petits hasards et ces allumettes tout ce que l ' on nomme
« cause » et tout ce que l ' on nomme « vocation » : elles sont relativement
quelconques, arbitraires, presque indifférentes, comparées à cette énorme
quantité de force qui tend, comme je 1' ai indiqué, à être utilisée d' une façon
quelconque. On considère généralement la chose d' une autre façon : on est
habitué à voir laforce motrice dans le but (la fin, la vocation, etc . ) confor­
mément à une erreur ancienne, - mais le but n ' est que la/orce directrice, on
confond le pilote avec la vapeur. Et ce n ' est quelquefois pas même la force
dirigeante, le pilote . . . 1 •

D'un autre côté, l a singularité joue le rôle de l' allumette, considéré par
N ietzsche comme un prétexte. La singularité est bien un prétexte dans la
mesure où elle ne fait qu' exprimer l ' énergie possédée en propre par la
métastabilité. Néanmoins, elle devient la cause décisive s ' il s' agit de
comprendre, non pas l' individuation comme opération, mais cette indivi­
duation précise en tant qu' elle prolonge cette singularité particulière. La
métastabilité est certes la force motrice, mais la singularité est la force
directrice. Chez Nietzsche, la force directrice qu' est la singularité (l' allu­
mette) est déterminée comme un « petit hasard ». C' est dire que ce type de
cause n ' intervient pas pour déclencher, et qu' il intervient comme un fait,
qui a posteriori et par hasard (sans finalité) va déclencher l ' autre causalité.
Chez Nietzsche encore, cette cause est secondaire à l' égard de la poudre
e lle-même. La force motrice est plus pertinente pour comprendre la causa­
lité que la force directrice. Néanmoins c' est ici un effet de contexte : chez
Nietzsche, ce texte a pour fonction de remettre en cause les théories
idéalistes du but, et de la volonté dans l ' action humaine, pour pointer le
fond pulsionnel de toute action singulière, en tant qu' elle n' est pas
e xpliquée pertinemment par la raison qu' on en donne. Le modèle des deux
causalités peut donc être configuré différemment en fonction du problème
philosophique que l' on va résoudre.
Cette parabole est éclairante pour comprendre la coprésence de deux
perspectives théoriques complémentaires, mais qui tendent à se phago­
cyter mutuellement, dans les théories de l ' individuation : est-ce que c' est

l . lbid.
72 CHAPITRE PREMIER

l' individu dans sa capacité à se transformer qui est la cause majeure de son
individuation, ou l' événement extérieur qui le transforme ? Soit
l' explosion d ' un baril de poudre, à quoi doit-on accorder la causalité
majeure ? Est-ce à l' allumette, ou bien à la propension explosive de la
poudre ? L' allumette n ' est-elle qu'un prétexte qui révèle la propension de
la poudre à exploser, comme n ' importe quelle étincelle aurait pu le faire ?
Ou bien est-elle la cause singulière et précise qui seule peut déclencher un
phénomène de cet ordre ? On voit bien que l' exemple du baril de poudre
chez Nietzsche est choisi dans le cadre d' une stratégie argumentative très
raffinée. Elle impose discrètement au lecteur de pencher expressément
dans la première direction : l' allumette n' est qu' un prétexte. La cause
singulière et précise n'est qu' un prétexte, car c' est la poudre qui explose, id
est qui déploie son énergie. Nietzsche a beau répéter que cette énorme
quantité de force tend « à être utilisée d' une façon quelconque », la méta­
phore impose bien une représentation de cette « utilisation » qui est
toujours la même, indifféremment du type de cause qui l ' a déclenchée. Le
baril de poudre ne peut qu' exploser, il n'engendrera pas une cathédrale ou
une fleur : son déploiement d' énergie est limité à l'explosion. De sorte que
l' allumette peut à bon droit être qualifiée de prétexte : elle ne fait
qu' exprimer la tendance unique et exclusive de la poudre. Chaque individu
est d' abord un baril de poudre, une force vitale, peu importe l' allumette :
qu' elle en fasse un artiste ou un capitaine d ' industrie, un militant ou un
ascète, c' est sa force propre qui est importante, et qui se révèlera toujours
dans l' intensité avec laquelle il devient ce qu' il est.
Simondon parfois semble céder au modèle du baril de poudre et de
l' allumette pour penser le rapport qui articule métastabilité et singularité,
précisément lorsqu' il met l ' accent sur la métastabilité comme problème
majeur de la prise de forme : « Avant l' apparition du premier cristal existe
un état de tension qui met à la disposition du plus léger accident local une
énergie considérable » 1 • Voilà évoqué le modèle du baril de poudre : si l ' on
centre la focale sur la métastabilité, la singularité devient un prétexte : un
phénomène non pas négligeable, car il est nécessaire comme déclencheur,
mais interchangeable. La singularité voit son rôle limité à celui le plus
ténu, le plus limité, le plus dérisoire possible, par le biais du superlatif, de
« plus léger accident local » 2. Le modèle de l' accident est à cet égard inté­
ressant : l' accident est ici un prétexte qui vient déclencher ce qui était en
attente. N ' importe quelle singularité anonyme viendra exprimer l ' énergie

l . /LFJ, p. 234.
2. lbid.
LE PROBLÈME DU HASARD 73

en attente que recèle la métastabilité. Mais ce modèle, qui tend à laisser


dans l' ombre la question de l' origine de la singularité, n'est pas pleinement
perti nent pour penser l' individuation, et Simondon en est parfaitement
cons cient.
En effet, la différence principielle entre la métastabilité et le baril de
poudre, c' est que le baril de poudre ne peut exprimer son énergie que dans
une seule direction, et c' est précisément pour cela que toutes les causes ne
sont que des prétextes : la poudre est incapable de réagir à autre chose qu' à
une étincelle, donc elle sélectionne les rencontres selon une g amme de
compatibilité si restreinte qu' elle ne peut jamais rencontrer qu' une seule
chose, et c' est pour cela que la cause singulière n' est qu' un prétexte. Or, le
propre de la métastabilité dans l' individuation du vivant et de l ' humain,
c' est de n ' être pas limitée à se déployer d'une seule manière dans une seule
direction. Plus précisément, le déploiement énergétique de la métastabilité
est virtuellement multiple, et sa direction effective va précisément être
orientée par la singularité elle-même.
Cet état de métastabilité est comparable à un état de conflit dans lequel
l ' instant de plus haute incertitude est précisément l ' instant le plus décisif,
source des déterminismes et des séquences génétiques qui prennent en lui
leur origine absolue 1.

De sorte que « le plus léger accident local » est en même temps l' origine
des structures d'individuation les plus intimes et les plus définitoires de
l' être individué. La singularité n' est pas une allumette, car elle n ' a pas
qu' un effet possible sur la poudre (la faire exploser), c 'est elle qui déter­
mine l ' orientation selon laquelle l' énergie considérable de la métastabilité
va se déployer et s ' individuer : donner forme à cette destinée plutôt qu' à
une autre.
Si la métastabilité est la condition majeure de l ' individuation comme
une prise de forme, la singularité historique et locale est la condition
majeure de 1' être individué comme cet être. Ceci est à nouveau éclairé par
la parabole nietzschéenne :
J ' ai appris à distinguer la cause de l ' action en général, de la cause d' une
action particulière, d ' une action dans tel ou tel sens, dans tel ou tel but 2.

La métastabilité est la cause de l ' individuation « en général » , la singu­


larité est la cause de l' individuation « particulière », « dans tel ou tel sens » .

1 . lbid.
2. Nietzsche, Le Gai Savoir ( 1 882), éd. citée, § 360, p. 385-386.
74 CHAPITRE PREMIER

Dans le contexte qui est le nôtre, on se contentera de bénéficier de l a di s­


tinction nietzschéenne, en tant qu' elle pointe, pour un phénomène u niq ue,
deux perspectives causales complémentaires, mais qui tendent mutuel­
lement à s' assurer un monopole théorique. Simondon, dans la localité des
textes, parvient à les tenir ensemble, sous la forme originale du paradoxe ' ·
Ce paradoxe a une grande une fécondité théorique : i l permet de mettre
en scène ce dispositif théorique à la puissance synthétique décisive, où
c'est l' accident qui est le principe de l' individuation singulière, tout en
n' étant que le déclencheur d' une énergie qui est présente dans l ' indi vi­
duation.
De ces textes, on peut néanmoins déduire l' engagement de Simondon
contre un concept métaphysique de finalité et de déterminisme abstrait ;
mais c'est en quelques sorte un refus abstrait et de principe ; le problème est
désormais de comprendre, dans la localité des opérations, comment ce
refus est pensable positivement, c' est-à-dire, quelles sont les notions mobi­
lisées et les choix théoriques induits pour penser des processus sans finalité
(théorie de la rencontre, valorisation de la métastabilité, et conception de la
singularité historique comme principe d'individuation).

L E CONCEPT DE SINGULARITÉ

Notre hypothèse est que c' est par le biais de la « singularité » que le
hasard intervient dans la genèse de forme. Mais à quoi, concrètement,
renvoie ce concept de singularité ? Il apparaît pour la première fois dans
l ' argumentation de Simondon par l ' intermédiaire de l' idée de « forme
implicite » . La forme implicite renvoie à une critique du schème hylémor­
phique appliquée à la prise de forme technique. En effet, la prise de forme
technique ne met pas en rapport une forme pure et une matière informe,
mais une « forme matérialisée et une matière préparée » 2• Cette matière
préparée n' est pas strictement informe, elle possède une (ou des) forme
implicite qui va rendre possible la production de l' artefact dans sa particu­
larité. Par exemple, dans le cas de la brique, l ' argile est une forme
préparée : elle possède une forme implicite qui est celle de la plasticité (qui
rend le moulage possible), et de la solidification (qui rend le démoulage
possible). Mouler un volume de gravier, ou un volume d' eau, est

1 . J.-H. Barthélémy, Penser l 'individuation. Simondon et la philosophie de la nature,


Paris, L ' Hannattan, 2005.
2. /LF/, p. 45.
LE PROBLÈME DU HASARD 75

trictement impossible : ils ne garderont pas leur forme au démoulage, car


�ls ne possèdent pas la forme implicite nécessaire.
1 Le cas est plus évident pour les prises de forme techniques qui ne sont
pas du type « moulage ». La fabrication d'un arc, par exemple, n ' impose
pas une forme (courbe en tension élastique) à une matière informe : c' est la
matière même, le bois choisi, qui possède la forme implicite de la
souples se, qui permet la courbure, et de l' élasticité, qui permet la tension.
Ai nsi un type de bois possédant à un haut degré ces formes implicites sera
choisi pour fabriquer un arc, le bois d ' if étant traditionnellement adéquat en
Europe du Nord. Certains bois sont quant à eux inaptes à produire des arcs,
comme le bois de pin, car leur matière ne possède pas la forme implicite de
souplesse et d' élasticité nécessaire (le bois de pin se fend et casse sous la
pres sion). Dans ces exemples, c ' est donc la matière même qui manifeste les
formes implicites, et non la forme qui est imposée de l' extérieur.
Les activités techniques autres que le moulage manifestent « l ' action
des singularités historiques apportées par la matière » 1 • Il s ' agit de
souli gner la proximité de l' idée de forme implicite à celle de singularité
pour expliciter l' adéquation de la notion de singularité à la problématique
de l' intégration de l' extériorité (comme hasard) à l' individu. La singularité
est apportée par la matière, c 'est-à-dire en un sens, elle vient de l'exté­
riorité. Il est important de souligner les enjeux de cette simple formule
selon laquelle les singularités historiques sont « apportées par la matière » .
Cette thèse vient prendre place dans une réforme d u schéma hylémor­
ph ique aristotélicien, dans lequel le principe de structuration est intrin­
sèquement lié à la forme : la matière est informe, si elle apporte son
dynamisme au processus d'individuation, elle ne lui apporte aucune
dimension structurelle, aucune singularité formelle, elle est strictement
passive du point de vue de la prise de forme. Or dans la réforme du schéma
hylémorphique, Simondon pose avec force que le principe structurant est la
singularité, et que cette singularité est potentiellement apportée par la
matière. Qu 'elle est donc déjà présente dans le donné, et pas strictement
liée à la cause formelle, au moule, déterminé par l' intention fabricatrice.
Que le principe de structuration de cette brique singulière soit présent sous
forme de grumeaux et graviers localisés dans cette masse d' argile à partir
de laquelle la brique va être faite, cela implique que la singularité de cette
brique ne tient pas seulement à l' action structurante du moule, mais à la
présence de singularités historiques qui ne sont pas de l' ordre de la forme.
Ne provenant ni du moule, ni de l ' intention fabricatrice, ces singularité

1 . Ibid. , p. 51.
76 CHAPITRE PREMIER

apportées par la matière trouvent leur origine dans une certaine extériori té.
Elles sont extérieures à la forme comme moule et extérieures à l ' inten tion
fabricatrice.
La singularité est historique, c' est-à-dire qu 'elle n ' est pas présente dan s
une préformation ou dans un programme. Cette dimension historique de la
singularité présente nettement une prise de position de Simondon à l'égard
du problème de la finalité qu'il ne pose pas : c'est une solution sans
problème. De plus, la singularité «joue le rôle d ' information active » ,
c' est-à-dire qu ' elle ne se contente pas d' être une matière qui va être
informée par l' essence formelle de l' individu, mais qu' elle produit une
forme nouvelle dans l' individu, c' est-à-dire qu'elle met en place une
nouvelle configuration structurale et fonctionnelle : elle individue.
Le terme apparaît en deux occurrences, dans l ' un appareil de notes qui
vient commenter le premier chapitre, non de manière marginale, mais de
manière technique, conceptuelle, et fondamentale : mise en place de la
ligne conceptuelle des ordres de grandeur, de la théorie énergétique qui e st
à peine évoquée dans le corps du texte, et du concept de singularité. Ainsi
c' est dans la note 5 de la page 44 que le concept de singularité fait sa
première apparition :
C ' est en cette interaction des deux ordres de grandeur, au niveau de l ' indi­
vidu, comme rencontre de forces, que consiste la communication entre
ordres de grandeur, sous l ' égide d' une singularité, principe de forme,
amorce d' individuation. La singularité médiatrice est ici le moule ; en
d' autres cas, dans la nature, elle peut être la pierre qui amorce la dune, le
gravier qui est le germe d' une île dans un fleuve charri ant des alluvions :
elle est de niveau intermédiaire entre la dimension inter élémentaire et la
dimension intra élémentaire.

Ici le concept de singularité joue un rôle précis, qui le définit par sa


fonction : il vient articuler les deux ordres de grandeur ; il est le lieu médian
de la rencontre, sa fonction est de faire communiquer deux ordres de
grandeur incommensurables sans lui. On voit donc dès l' abord que la
singularité a une fonction polarisante ; c'est elle qui centre le processus
d' individuation autour d' elle, en faisant communiquer en elle les
conditions énergétiques et les conditions topologiques. Néanmoins, on ne
peut passer sous silence le sens et les enjeux recouverts par le choix des
exemples que prend Simondon 1 • En effet, le jeu des exemples manifeste ici

1 . La méthodologie de Frédéric Cossutta sur l'analyse des exemples est éclairante, dans
Eléments pour la lecture des textes philosophiques, Paris, Bordas, 1 993, chap. III : « La réfé­
rence : du concept à l' exemple ». Cossutta montre que le choix des exemples peut entrer en
LE PROBLÈME DU HASARD 77

crucial que nous essayons de cibler dans cette réflexion, le


J e pass age
qui articule les phénomènes techniques d ' individuation aux
� as sage
hé nomènes naturels d' individuation. Simondon objective implicitement
)'i ntention fabricatrice à l' œuvre dans les phénomènes techniques d' indi vi­
duation ; c' est l' intention fabricatrice qui est la solution au problème de la
fi nalité lorsque qu ' on se penche sur les cas d' individuation technique :
c' est par finalité que sont mis en rapport le moule et l ' argile dans le
moulage d'une brique. Mais quel est l' analogue de cette finalité dans les
prises de formes naturelles ? Il y a une dimension aveugle de la
reconduc tion de la finalité dans le schème hylémorphique réformé par
Si mondon lorsqu' on pense les processus naturels. Ceci est évident dans la
con tin uité avec laquelle il propose ces exemples : « La singularité média­
trice est ici le moule ; en d' autres cas, dans la nature, elle peut être la pierre
qui amorce la dune, le gravier qui est le germe d' une île dans un fleuve
ch arriant des alluvions ». Le moule fonctionne exactement de la même
m anière que la pierre qui amorce la dune, ou le gravier comme germe d' une
île alluviale, alors même qu' il implique une intention fabricatrice irréduc­
tible, qui est parfaitement absente dans les exemples mis en série j uste
après. L' apparition du terme « germe » ici, hors du contexte cristallogra­
p h ique, montre bien que ce terme possède chez Simondon une dimension
conceptuelle qui excède la simple technicité cristallographique, et qui va
jouer un rôle générique pour penser le statut de singularité hors de l' indivi­
duation du cristal, selon les connotations biologiques que nous avons
localisées plus haut. Ce sont les connotations biologiques et entéléchiques
de ce terme, appliqué aux phénomènes non biologiques et non téléo­
logiques, qui permettent en partie l' occultation de la problématique du
h asard dans l' individuation.
Or, si dans l' individuation technique, le moule fonctionne comme
singularité lorsque et parce qu'il est mis en présence d' une masse d' argile
métastable ; personne, littéralement, ne met en présence la pierre et le sable
qui vont constituer la dune, le gravier et les alluvions qui vont constituer
l'île dans le lit de la rivière. En ce sens, on répondra à la question « quel est
l' analogue de l' intention fabricatrice dans les processus naturels d' indi­
viduation ? » ainsi : il n 'y en a pas.
L'intention fabricatrice qui appartient de manière structurelle au
schème hylémorphique dans le cas des individuations techniques n ' a pas

contraction avec la démonstration, ou l ' infléchir par des effets de décalage entre les exemples
pris et les thèses avancées. Nous nous sommes beaucoup inspirés de sa méthodologie de
lecture pour structurer notre recherche.
78 CHAPITRE PREMIER

d' analogue dans les cas de prise de fonnes physiques naturelles. Dans la
mesure où cette intention fabricatrice joue le rôle de la finalité, on dira qu ' il
n ' y a, dans les processus de prise de fonnes naturelles, pas de finalité. Or
l' absence de finalité dans un processus effectif de prise de fonnes (dune ou
île alluviale), c'est la définition précise que nous avons donnée au tenne de
hasard, depuis le schème théorique darwinien.
La quatrième occurrence du concept manifeste une dimension
nouvelle. Cette fois la notion de singularité vient prendre place dans la défi­
nition même du principe d ' individuation :
On pourrait dire que le principe d' individuation est l ' opération allagma­
tique commune de la matière et de la forme à travers l actualisation de
l ' énergie potentielle. Cette énergie est énergie d'un système ; elle peut
produire des effets en tous les points du système de manière égale ; elle est
disponible et se communique. Cette opération s ' appuie sur la singularité ou
les singularités du hic et nunc concret ; elle les enveloppe et les amplifie.

La dimension polarisatrice de la singularité s ' augmente ici d'un


attribut : la singularité est enveloppée et amplifiée par le processus d' indi­
viduation. L' individuation amplifie donc les singularités, c'est ce qui
détennine le fonctionnement des singularités en aval de leur intervention
dans l ' individuation. Néanmoins ce texte nous renseigne aussi sur leurs
origines en amont du processus d ' individuation : les singularités pro­
viennent du « hic et nunc concret ». Ceci est encore renforcé : « Ces singu­
larités réelles, occasions de l' opération commune, peuvent être nommées
infonnation. La fonne est un dispositif pour les produire » . Apparaiî ici la
fonnulation cruciale qui a fonctionné comme intuition à l' origine de notre
réflexion : au modèle finaliste de la fonne comme origine de l' indivi­
duation se substitue ici un modèle où des singularités structurantes sont
détenninées non pas en tennes de finalité, mais en tennes d' occasion.
Le tenne « occasion » et ses implications ne sont pas glosés par Simondon.
Pourtant, on peut proposer l' hypothèse que cette idée trouve son influence
dans une réflexion de Merleau-Ponty dans La structure du comportement.
Le sens que Merleau-Ponty donne au tenne occasion pennet de déduire les
implications de cette définition de la singularité comme occasion : c' est sur
le modèle du stimulus que la singularité est intégrée dans le milieu d' indi­
viduation ; modèle pensé par Merleau-Ponty en ces tennes :
les stimuli physiques n ' agissent sur l ' organisme qu'en y suscitant une
réponse globale qui variera qualitativement quand ils varient quantita­
tivement ; ils jouent à son égard le rôle d' occasion plutôt que de cause ;
LE PROBLÈME DU HASARD 79

la réaction dépend, plutôt que des propriétés matérielles des stimuli, de leur
signification vitale 1 .

L'occasion est une alternative à l' idée de cause : l a cause joue u n rôle
déterministe dans la production de ses effets, quand l' occasion implique un
intermédiaire agissant, l' individu, qui joue par rapport à l ' occasion le rôle
d' un sél ecteur. Cette thèse de Merleau-Ponty a pour fonction de désa­
morcer tout risque de réductionnisme qui ramènerait le vivant à un méca­
nis me déterministe stimulus-réponse. Or cet enjeu est précisément celui
qui anime Simondon dans sa théorie de l' individuation : la singularité n ' est
pas une cause d ' individuation, car le processus d' individuation n' est pas
un simple effet des rencontres, il est aussi le milieu et l 'agent de la rencontre
avec la singularité.
Pourtant, il nous semble bien, dans le cadre d' une lecture symptomale 2,
qu' on peut comprendre l' apparition de termes décisifs, mais non
conceptuellement thématisés, comme des réponses à des problèmes qui ne
sont pas non plus thématisés. Le problème en question, c' est celui dont
nous nous sommes attachés à démontrer la nécessité dans le cadre d' une
réforme du schème hylémorphique : il s' agit du problème de la finalité lors
de la rencontre entre singularité et milieu métastable dans les cas d' indi­
viduations où il n ' y a pas d' intention fabricatrice.
Si ce n'est pas pour donner forme téléologiquement à la matière que le
principe informatif intervient, c' est comme occasion pour la prise de
fo rme. Le terme occasion appartient nettement à l ' isotope du hasard.
L ' argument de l ' isotope ne permet pas de fonder notre thèse, mais il permet
d' orienter la réflexion. On parle d' occasion lorsqu'un phénomène entre

1 . Paris, P.U.F., 1 942, p. 74.


2. Sur la méthode althussérienne de lecture symptomale, on peut se référer à ce résumé de
J.-M. Vincent : « Un texte n'est pas seulement intéressant par ce qu'il organise logiquement,
par les argumentations qu' i l développe de façon apparemment rigoureuse, mais aussi par tout
ce qui désorganise son ordre, par tout ce qui l ' affaiblit. La notion de lecture symptomale ne
doit donc pas être prise dans un sens essentiellement psychanalytique - les bévues de
l'auteur-, mais dans une acception beaucoup plus large : les difficultés subjectives (comment
dire ce que l'on a du mal à comprendre) et objectives (la complexité du contexte) à situer et à
cerner une problématique explicite dans toutes ses implications [ . . . ] II ne peut y avoir de
lecture linéaire, de lecture qui ne questionnerait pas les silences des textes, leurs bévues, les
réponses sans question qu'ils peuvent contenir. La lecture symptomale doit en quelque sorte
produire un autre texte qui éclaire et déplace le premier, rend lisible ce qui autrement aurait été
illisible. Elle ne produit pas pour autant un nouveau texte plus parfait qui se contenterait de
combler des manques conceptuels. Elle fait apparaître de nouvelles problématiques et de
nouveaux objets à travailler. » (Jean-Marie Vincent, La lecture symptomale chez Althusser,
Multitudes-web, mise en ligne décembre 1 993)
CHAPITRE PREMIER
80

: une ca use
dans une relation spécifique à l' égard d'un autre il n'en est pas
nécessaire, de même qu ' il n'entre pas avec lui dans une relation de final ité ;
dans une relation de rencontre possible mais n on
mais il en tre avec lui
nécessaire , susceptible de produ ire des effets .
Les sing ularités sont les « occasions » des individuations particuliè res .
En plusieurs de ces attributs, le concept simondonien de singularité rend
possibl e de poser la question du hasard. Celui-ci est le premier : com me
« occasions » des processus d'individuations, il faudra se demander quel
est le mode d' apparition de cene singularité dans ce milieu métastable - et
si ce mode n' est pas définissable comme hasard.
En plus de s ' instituer comme centre et médiation de l' individu, la
singularité joue le rôle d' origine de l' individu ; l' idée de principe d' indivi­
duation ayant été dévaluée, il s ' agit de localiser ce qui est le fondement de
l' individu, mais plus comme principe ; désormais, comme origine singu­
lière et concrète. La singularité est alors ce qui permet aux termes extrêmes
- forme et matière - d' entrer en communication interactive pour produire
l ' individuation : « l' information, la singularité du hic et nunc de l'opé­
ration, événement pur à la dimension de l' individu en train d' apparaître » 1 •
Comme « événement pur », l' idée de singularité manifeste l a seconde
ouverture à la question du hasard. On notera à nouveau que le terme
d' « événement » n' est pas thématisé conceptuellement. On fera néanmoins
l' hypothèse qu' il faut comprendre cette qualification de la singularité
comme « événement » comme une amorce pour penser le mode d' inter­
vention de la singularité dans le milieu métastable dans le cadre du
problème de la finalité : la singularité est un événement pur, c' est-à-dire un
phénomène non finalisé, non prévisible, qui n' appartient pas à une préfor­
mation ni à un programme, mais qui intervient hors de toute dimension
téléologique pour « casser le temps en deux » 2•
Comme événement et comme occasion, la singularité individuante qui
joue le rôle structurant dans la rencontre se détermine comme intervention
non finalisée. Cette intervention non finalisée va être rendue explicite
par l' utilisation massive que Simondon va faire plus loin du terme

l . ILF/, p. 5 1 .
2. Voir le concept deleuzien d'événement, beaucoup plus élaboré que celui de Simondon,
et adapté à d'autres fins théoriques, mais qui reprend probablement à Simondon le syntagme
« événement pur » ; concept dont les formulations sont synthétisées par R. Sasso dans le Voca­
bulaire de Gilles Deleuze, et A. Villani, Les cahiers de Noesis, n° 3, Mayence, 2004, p. 1 38 sq.
Sur le concept d'événement dans la philosophie française, E. Balibar, « La philosophie et
l'actualité : au-delà de l'événement ? », dans Patrice Maniglier (dir. ), Le moment philo­
sophique des années / 960 en France, Paris, P.U.F., 20 1 1 .
LE PROBLÈME DU HASARD 81

», utilisation qui va nous inciter à orienter la théorie simon­


« rencontre
doni e nn e de l ' individuation dans certaines de ses formes (individuation
non té lé ol ogique) comme une théorie de la rencontre.
C' est dans le cadre d' une réflexion portant sur la fonction de la singu­
larité dans l ' individuation que Simondon va amener le troisième attribut de
ce concept. Après sa détermination comme centre polarisant, puis comme
origi ne , la singularité va être spécifiée comme information :
Cette forme implicite, expression des singularités anciennes de la
croissance de l ' être - et à travers elles de singularités de tous ordres :
actions des vents, des animaux - devient information quand elle guide une
opération nouvelle 1•

La forme dans sa dimension génétique, qui consiste à donner forme à


l 'indivi du dans les opérations du processus, entretient une relation
complexe avec la singularité. Dans le cas de la forme implicite, on voit que
Ja forme est « l 'expression de singularités anciennes » ; mais plus généra­
lement, la singularité accapare chez Simondon la dimension génétique de
Ja forme : elle joue le rôle d' information active. « Ces singularités réelles,
occa!l>ions de l' opération commune, peuvent être nommées information. La
forme est un dispositif pour les produire » 2.
Dans ce texte, la forme, au sens technique et non philosophique
(le moule) est définie comme dispositif qui produit les singularités : en
l' occurrence c' est le système parallélépipédique et ses dimensions
concrètes, sa texture et son revêtement concrets qui vont informer point par
point la prise de forme. On voit donc que l ' intervention du concept de
singularité, qui joue le rôle d'information active, c'est-à-dire qui accapare
Je rôle structurant de la forme dans le schème hylémorphique traditionnel,
restructure complètement le schème hylémorphique : la fonction structu­
rante, auparavant attribuée exclusivement à la forme, est désormais
attribuée aux singularités, et trouve son origine aussi bien dans ce qu' on
appelait auparavant la forme (le moule), que dans ce qu' on appelait aupa­
ravant la matière (l ' argile et ses graviers, les branches).
C' est dire que le problème de savoir si les singularités sont de l' ordre de
la forme ou de l' ordre de la matière est un faux problème. Les singularités
peuvent provenir de ce qu' on considérait antérieurement comme la forme :
le processus de développement de l' arbre avec ses tropismes et ses
tendances. Mais elle peut aussi provenir de ce qu ' on appelait

l . ILFI, p. 53, n. 1 1 .
2. Ibid. , p. 48, n. 8.
82 CHAPITRE PREMIER

antérieurement la matière : action des vents qui vont donner une oblique à
la direction de croissance du tronc, action des animaux qui vont ébrancher
les parties basses de l' arbre. Le principe de prise de forme ne trouve pas son
origine dans une forme préformée ou préprogrammée, mais il e st
l' ensemble des opérations concrètes par lequel des singularités indiffére m­
ment internes ou externes (selon la frontière issue de l' ancienne conception
hylémorphique) le structurent dans sa forme singulière. Pour le dire en
termes aristotéliciens, la forme comme essence n ' a aucune prééminenc e
sur les accidents quant à la prise de forme : les deux instituent des opé­
rations concrètes de prise de forme en tant qu' elles jouent le rôle de
singularités.
Le concept de singularité critique sans le montrer une conception
finaliste de la prise de forme, dans la mesure où il prive le concept hylé­
morphique de forme de sa dimension téléologique (entéléchie), et accorde
le statut privilégié d' événements structurants aux accidents de la matière
aussi bien qu' aux principes de développement internes du vivant. C' est
donc lorsqu ' on l ' articule à la conception traditionnelle de l ' hylé­
morphisme, dans laquelle seule l ' essence est structurante, les accidents ne
produisant jamais que des modifications de surface lors du processus
d' individuation, que les implications philosophiques profondes du concept
de singularité apparaissent : ce concept déboute le finalisme implicite ou
explicite des théories hylémorphiques traditionnelles en ne donnant
aucune prééminence dans la structuration de l' individu au principe formel
interne sur les singularités externes et accidentelles.
C'est pourquoi Simondon en vient à nuancer le paradigme du moulage
pour penser l ' individuation réelle : le moulage de la brique, lorsqu' il est
pris comme paradigme, induit une prééminence et une exclusivité de la
fonction structurante accordée à la forme sur une matière passive, dans la
mesure où cette opération technique, parce qu'elle prépare la matière en la
rendant homogène (l' argile prélevée sur la rive de l ' étang est ensuite
tamisée, broyée, purifiée), lui enlève tout pouvoir structurant (les impu­
retés qui auraient donné à chaque brique une singularité formelle sont
évacuées). C ' est parce qu' une opération technique de purification de la
glaise vient préparer l' argile avant le processus même d' individuation, que
cette argile est considérée comme passive quant à la structuration formelle.
Si on ne préparait pas la glaise, les graviers et impuretés donneraient à
chaque brique une structure formelle singulière, elles auraient des effets
structurants sur chaque brique dans sa singularité, manifestant donc que les
singularités proviennent aussi bien de la forme que de la matière.
LE PROBLÈME DU HASARD 83

Le cas de la brique n' est donc pas le plus rigoureux lorsqu'il s ' agit de

rn fester l' opérativité de la singularité dans l ' individuation :


ani
Seule la dominance des techniques appliquées aux matières rendues
plastiques par la préparation peut assurer au schéma hylémorphique une
apparence d' universalité explicative, parce que cette plasticité suspend
l ' action des singularités historiques apportées par la matière. Mais il s ' agit
là d ' un cas limite, qui masque l ' action de l ' information singulière dans la
genèse de l ' individu • .

L' action de l' information singulière est masquée par le paradigme que
constitue le moulage de la brique, alors que c' est cette information singu­
lière intégrée dans le processus comme opération qui est effectivement
structurante, et que cette information singulière ne provient pas d' une
forme téléologique, mais d' une rencontre, d' une occasion non finalisée,
c'est-à-dire d'un phénomène de hasard, lors de la prise de forme, entre
singularité et milieu métastable.
Ce que fait apparaître l ' analyse de la dimension technique de l 'hylé­
morphisme, c' est avant tout ce lieu médian de l' opération qu 'est la
rencontre, où est localisée la singularité. Au point même que le concept de
singularité vient se substituer au couple forme-matière, qui a pourtant servi
à le faire apparaître.
Il est probable que les cas technologiques d ' i ndividuation en lesquels
forme et matière ont encore un sens sont encore des cas très particuliers, et
rien ne prouve que les notions de forme et de matière soient général isables.
Par contre, ce que fait apparaître la critique du schème hylémorphique,
l ' existence entre forme et matière, d' une zone de dimension moyenne et
intermédiaire - celle des singularités qui sont l ' amorce de l ' individu dans
l ' opération d ' i ndividuation - doit sans soute être considéré comme un
caractère essentiel de l ' opération d' individuation 2.

À ce niveau de l' analyse, le concept de singularité, déterminé comme


centre polarisateur, lieu médian de la rencontre, origine et principe de
l' individuation, et information active, devient l ' élément définitoire fonda­
mental de la prise de forme. L a singularité vient se substituer au couple
forme/matière pour penser la dimension structurante du processus d' indi­
viduation. Ce faisant, elle récuse toute prétention téléologique de la forme.
C ' est au niveau de ces singularités que se rencontrent matière et forme dans
l ' individuation technique, et c ' est à ce niveau de réalité que se trouve le

l . ILFl, p. 57.
2. Ibid. , p. 60.
84 CHAPITRE PREMIER

principe d ' i ndividuation, sous forme de l ' amorce de l ' opération de l ' indivi­
duation : on peut donc se demander si l ' individuation en général ne pourrait
pas être comprise à partir du paradigme technique obtenu par une refonte du
schème hylémorphique laissant, entre forme et matière, une place centrale
à la singularité, jouant un rôle d ' information active 1•
Pour penser l' individuation sous ses formes naturelles, c'est donc le
concept de singularité qu' il faut analyser, en tant qu ' il se substitue au
couple forme/matière, et aux connotations téléologiques qui articulent ce
couple (entéléchie), même si elles ne sont pas explicitées par Simondon.
Ceci étant posé, on peut se demander, suivant l' interrogation exposée
plus haut : quel est l' analogue de l ' intention fabricatrice dans l ' apparition
des singularités au cœur d'un milieu métastable lorsqu' il s' agit de
processus d' individuation non pas technique, mais naturel ? Une forme
minimale de la question peut se formuler ainsi : d'où vient la singularité ?
Elle est dite issue de « l 'extérieur », mais c'est elle qui institue l' inté­
riorité, ce qui ne laisse pas de poser certains problèmes. Cela pose la
question du rapport de l ' intrinsèque et de l 'extrinsèque dans la définition
de l ' individu, et par là du statut de la singularité. On doit se demander si la
singularité ou les singularités d'un individu jouent un rôle réel dans l' indi­
viduation, ou bien si ce sont des aspects secondaires de l' individuation,
ajoutés à elle, mais n' ayant pas de rôle positif.
Elle a été définie comme principe, mais comme telle, où réside-t-elle ?
Le principe d'individuation ne peut pas préexister à l' opération sans être
localisé dans la forme ou dans la matière, or ces deux solutions sont
erronées.
Le principe d' individuation est l ' état du système individuant, cet état de
relation allagmatique à l ' intérieur d ' un complexe énergétique incluant
toutes les singularités ; le véritable individu n' existe qu'un instant pendant
l ' opération technique : il existe tant que dure la prise de forme 2•

De nouveau, ce qui est en note indique le mouvement réel de la pensée


de Simondon, comme si le corps du texte n ' était que le résidu de l' indivi­
duation de l' idée : « C ' est pendant que le système est en état d' équilibre
métastable qu' il est modulable par les singularités, et qu ' il est le théâtre de
processus d' amplification, de sommation, de communication » 3• Le rôle
d' information active de la singularité ne se comprend que lorsqu ' on la

l . ILFI, p. 60.
2. lbid.
3. ILFI, n. 1 6, p. 6 1 .
LE PROBLÈME DU HASARD 85

saisi t comme une détermination formelle particulière qui va jouer un rôle


de canalisation ou d' orientation (de modulation) lors de la prise de forme
d' un système métastable ; c' est-à-dire qu ' il n'y a pas de réalité substan­
ti el le ni essentielle de la singularité.
Il n'y a pas de réalité substantielle de la singularité, cela veut dire que la
si ngularité n' existe pas comme telle dans une durée et une identité consis­
tantes ; elle n' est pas une chose ni une substance ; le milieu métastable, en
é voluant peut se donner à lui-même de nouvelles singularités, comme des
seuils, des effets physico-chimiques, de nouvelles configurations de la
matière qui mettent en jeu d' autres effets de production de forme. Il n ' y a
pas de réalité essentielle de la singularité, c' est-à-dire qu' une chose n ' a pas
pour essence d' être une singularité (ou « information active »). C' est dans
un certain milieu métastable qu' une chose quelconque va prendre une
fonction informante, qu' elle peut ne pas prendre dans un autre milieu.
Ce statut de la singularité deviendra pleinement intelligible lorsqu' il
sera analysé à partir du concept d ' information élaboré par Simondon, et
dont l' originalité sans précédent consiste à définir l' information par les
rencontres a posteriori et non par sa nature apriori : l ' information n' est
que ce qui est reçu par un récepteur, id est par un milieu métastable compa­
tible. La singularité n' est pas une chose, mais la faculté d' une chose à
donner forme dans un certain milieu d' individuation ; elle ne se définit
jamais comme un objet en soi, mais toujours dans sa relation informative
potentielle avec un certain milieu. Ainsi une poussière n'est pas une singu­
larité, ou plutôt, cet énoncé est dépourvu de sens. Une poussière est une
singularité lorsqu' elle est introduite dans une eau-mère ionisée sursaturée,
en ce qu 'elle donne lieu à une cristallisation. Elle n ' est pas une singularité
lorsqu' elle est introduite dans un verre d' eau. La singularité est définie par
ses effets, et non par sa nature. On remarquera que le concept qui sert ici à
penser le principe d' individuation ne renvoie pas à une substance, où même
à un type de chose ; il renvoie à un rôle, un mode de comportement, une
manière d'interagir.
C ' est là un enjeu majeur du réalisme des relations chez Simondon ; un
enjeu et une manifestation de l' opérativité de cette ontologie, dans la
mesure où elle permet de générer des schèmes d'intelligibilité qui prennent
pour postulat la dimension non substantielle mais relationnelle des phéno­
mènes d' individuation. Lorsqu' elle joue le rôle d' information dans une
individuation singulière, la singularité est conservée et déployée par
l' individuation même. C ' est ce qui chez Simondon définit en propre
86 CHAPITRE PREMIER

l ' individuation vivante : « La vie est une individuation perpétuée, une indi­
viduation continuée à travers le temps, prolongeant une singularité » 1• Ici
la singularité est à nouveau présentée comme point de départ d' une série,
origine temporelle absolue reprise par les opérations d' individuation : or,
cette origine absolue peut être pensée en termes de hasard.

La singularité comme information,


l 'information commephénomène de hasard
Si la singularité n' est pas une chose, mais se définit par ses effets, par
son comportement, c' est qu' elle n' est singularité qu 'en tant qu 'elle
fonctionne comme information : « singularité », c ' est le nom d' une chose
en tant que de fait, elle informe un milieu métastable. Un livre que je lis, par
exemple, (prenons le Manuel d' Epictète) n' est pas une singularité en soi, il
en deviendra une si de fait il déclenche en moi des transformations de mon
individualité (manière de cartographier le monde, de comprendre et juger,
d' agir). Il peut très bien laisser de marbre beaucoup de lecteurs, dont la
métastabilité n' est pas compatible, et donc échouer à jouer le rôle d' infor­
mation sur leur individualité.
C' est dans la conférence de Royaumont, qui analyse la notion d' infor­
mation, que se fait jour le plus explicitement la relation entre hasard et
information. En élaborant l' équation conceptuelle qui définit l ' information
comme opération d' individuation, et celle qui définit la singularité comme
information, il devient donc possible de montrer le rôle central que le
hasard joue, par le biais de l ' information-singularité, dans le processus
d ' individuation. Si un phénomène de hasard peut fonctionner comme une
information active, et que l' information active est l' opération centrale du
processus d ' individuation, alors le hasard s' insère dans la problématique
de l' individuation comme la modalité de l' apparition dans le milieu des
singularités structurantes qui vont générer les structures intimes de l ' être
individué. Ce n'était pas pour m' individuer dans cette direction que je suis
tombé sur ce livre d' Epictète et, pourtant, je suis désormais un autre.
Cette conférence, intitulée « L' amplification dans les processus
d ' information », entend poser que la condition de possibilité première de
l ' information est la réception. Comme le dit J.-Y. Chateau, « la question de
la définition de la nature de l ' information est posée ici explicitement
avec une grande radicalité » 2• En effet, cette définition simondonienne de

l . ILFI, p. 63.
2. G. Simondon, Communication et information, op. cit. , p. 20.
LE PROBLÈME DU HASARD 87

l ' infonnation va à rebours des théories philosophiques et scientifiques de


I' i n fonnation.
Être ou ne pas être information ne dépend pas seulement du caractère
interne d' une structure ; l ' information n ' est pas une chose, mais l ' opération
d' une chose arrivant dans un système et produisant une transformation 1•

Cette « opération d' une chose », dans le lexique d ' ILFI, est l a singu­
larité, quand le « système » est le milieu métastable. On a vu qu' il était
passible d ' interpréter l ' apparition de cette « chose » dans le système sur le
mode de l' absence de finalité, que nous avons qualifiée de hasard. Cette
possib ilité va être corroborée par la définition que Simondon donne de
l' infonnation. Cette définition apparaît dans l' introduction de « L' amplifi­
cation des processus d'information » paru en 1 962, quatre ans donc après la
soutenance de la thèse principale. Néanmoins elle ne fait que formaliser
des positions qui sont présentes de manières latentes dans L 'individuation
à la lumière des notions de forme et d 'information. Le titre en est signifi­
catif : « La métastabilité du récepteur est la condition d' efficacité de
l' information incidente » . Ceci signifie que c' est en tant que l ' information
transforme activement un récepteur disponible à la transformation, qu ' il y
a information.
Être ou ne pas être information ne dépend pas seulement des caractères
internes d ' une structure ; l ' information n ' est pas une chose, mais l ' opé­
ration d' une chose arrivant dans un système et produisant une transfor­
mation. L ' information ne peut se définir en dehors de cet acte d ' i ncidence
transformatrice et de l ' opération de réception. Ce n ' est pas l ' émetteur qui
fait qu' une structure est information, car une structure peut se comporter
comme information par rapport à un récepteur donné sans avoir été
composée par un émetteur individualisé et organisé ; des impulsions
provenant d ' un phénomène de hasard peuvent déclencher un récepteur
déterminé aussi bien que si elles provenaient d ' u n émetteur [ . . . ] 2.
Ce texte détermine l ' information comme « acte d' incidence transfor­
matrice », ce qui permet de localiser son effectivité au niveau de « l' opé­
ration de réception » . Ce sont ces deux aspects qui vont retenir notre
attention, en tant qu' ils permettent de déduire la possibilité pour un
« phénomène de hasard » de constituer une information effective. Si
l'information est définie du point de vue de la réception, il n' est donc pas

l . lbid. , p. 1 59.
2. lbid.
88 CHAPITRE PREM IER

nécessaire que ce qui est reçu comme information ait été émis comme infor­
mation, id est que l' information soit un phénomène téléologique.
L' information est acte chez Simondon.
L'information n' est donc information que si elle est reçue comme telle.
Le phénomène de l ' information n' est pas déterminé par son émission fina­
lisée mais par la facticité de la prise de forme. Il y a information lorsqu' il y a
prise de forme : l' information n' est pas un message destiné à donner forme
mais le fait de la prise de forme induit par une réception. J.-Y. Chateau
souligne avec clarté la possibilité pour un phénomène de hasard de
fonctionner comme une information, qui est une conséquence de la défi­
nition de l' information comme réception :
En revanche, ce qui a pu être émis intentionnellement comme signal peut ne
pas être reçu comme tel, et, dans ce cas, n ' existe que comme énergie qui va
se dégrader dans tel ou tel système. Et inversement, preuve décisive, sobre
et élégante, une structure quelconque, qui n ' est pas produite pour constituer
une information ( « un phénomène de hasard »), peut de fait déclencher le
système, qui se conduit alors comme un récepteur : c ' est cela qui fait
qu' elle est information, en acte, et on peut dire aussi , dans ces conditions,
que le récepteur est agent 1 .

Cette thèse majeure permet de comprendre l' information non comme


un acte intentionnel mais comme un fait. Un fait qui ne fonctionne comme
information qu'aposteriori, en tant qu'il déclenche une réaction de prise
de forme dans un système métastable :
Le fait de l ' information est lié à des conditions technologiques en relations
étroites, tenant, d ' une part, à la nature du système récepteur : un système
possédant « une énergie potentielle en état métastable » , un « quasi
système » , un « système à entrée » ; d' autre part, à la nature de l ' énergie
incidente appliquée à son entrée : que ! ' énergie incidente venant de
l ' émetteur soit « aussi faible qu'on le voudra » 2•
L' objectivation et la quantification de l ' information sont, pour
Simondon, caractéristiques des théories de l' information (Shannon,
Wiener) ; c' est aussi leur principal défaut théorique 3. Il s' agit de séparer le
mode d'effectivité de l ' information de celui de la cause. L' énergie, lors­
qu' elle prend valeur d ' information, ne peut pas être assimilée à l' action
d' une cause.

1 . G. Simondon, Communication et information, op. cit., p. 2 1 .


2. lbid.
3 . /bid. , p. 1 9, n. 1 4.
LE PROBLÈME DU HASARD 89

L ' i ncidence de l ' information, de l ' énergie quand elle prend valeur
d ' i nformation, ne peut être assimilée à l ' action d' une cause, tel qu' elle est
comprise en général dans la physique classique. Car la communication
avec un système n' est pas la transmission à ce système de réalité donnée,
mais (communication externe et communication interne étant indisso­
ciables) l ' incidence de ce qui fait qu ' i l communique avec lui-même (réso­
nance interne), c'est-à-dire q u 'il s' individue 1.

Cette citation de J.-Y. Chateau montre bien u n point de l' aporie : s ' il
faut reconnaître, comme il le dit, que la communication n' est pas trans­
mission d' une réalité donnée, on ne peut être convaincu par la description
de ce qu' elle est. La seconde partie de la phrase est alors inintelligible ; en
tout cas elle ne permet pas de comprendre la genèse d' une dune, d' un
individu vivant ou même d ' un cristal. On pourrait formuler la question
ainsi : comment un être pourrait-il s' individuer dans sa relation à
!'extériorité sans recevoir de ! ' extériorité une réalité donnée ? C' est toute la
question de Simondon : comment penser la prise de forme en dehors de tout
schéma hylémorphique ; c' est-à-dire sans imposition de forme pré­
existante à une matière plastique ? Le problème consiste à penser un type
de phénomène apte à donnerforme sans pour autant être uneforme ; id est à
individuer sans pour autant être déjà individuel.
L'information devient alors « une amorce d' individuation, une
exigence d ' individuation », ou « la formule de l ' individuation ». C ' est pour
cette raison que chez Simondon, et c' est d' ailleurs son paradigme de
!' action le plus significatif : « des causes minimes peuvent produire des
effets considérables » précisément parce que la singularité comme infor­
mation est minime en termes d' énergie, mais décisive en termes
d' information. Comme le dit Chateau :
Cette cause n ' agit pas à proportion de sa quantité d' énergie (en addi­
tionnant ou retranchant sa quantité d ' énergie de celle du système auquel
elle s ' applique), mai s elle déclenche, en revanche, dans le système, un effet
« d' amplification » et produit en lui une modification qui concerne son
processus d ' i ndividuation. Une incidence énergétique quelconque,
minime, relativement indéterminée, à partir du moment où elle est reçue
par un système qui réagit comme un individu dans sa forme, sa structure,
l ' équilibre de l ' énergie et la répartition de la matière en lui, méritent d' être
appelé « information » 2.

l . lbid. , p. 1 9.
2. Ibid. • p. 22.
90 CHAPITRE PREMIER

C' est à ce modèle de l ' information que s' applique le plus parfaite ment
l' idée d'individuation par le biais de phénomènes de hasard. Le phéno­
mène de hasard se définit précisément comme l ' information : il n' est pas
émis intentionnellement vers le récepteur, mais il est susceptible de
déclencher en lui des transformations majeures.
C'est de ce point de vue que l' on peut qualifier le rapport du phénomène
de hasard à l' individuation sur le modèle de la communication :
Pour le dire de façon aussi peu technique que possible, informer, dans tous
les cas, qu ' il s ' agisse d ' un système physique, vivant, humain, c ' est
communiquer avec lui, c ' est-à-dire non pas le modifier par la puissance, en
lui appliquant directement la quantité massive d' énergie nécessaire à son
remodelage en force de l ' extérieur, mais appliquer à une entrée juste
l énergie nécessaire pour déclencher un processus par lequel il se modifie
lui-même par actualisation de son énergie potentielle 1•

En dernière instance, cette formule synthétique de Chateau n' est pas


rigoureusement exacte : il s ' agit plutôt d' appliquer à une entrée une infor­
mation susceptible de déclencher un processus, et non pas «juste l' énergie
nécessaire », puisque c' est comme information et non comme énergie que
la singularité joue un rôle dans la prise de forme.
Cette définition de l ' information du point de vue de la réception n ' est
pas sans effet à l' égard de la théorie de l ' individuation. En effet, la
réception d ' information va devenir le paradigme de l' opération d' indivi­
duation elle-même.
Adopter la notion de réception d ' i nformation comme expression essen­
tielle de l ' opération d' individuation, ce serait affirmer que l ' individuation
se fait à un certain niveau dimensionnel (topologique et chronologique) 2.

Cette configuration des thèses de Simondon permet de faire saillir une


équation centrale pour notre travail : la réception d'information est le para­
digme de l' opération d' individuation. Or l ' information peut être un phéno­
mène de hasard ; donc le paradigme de l ' opération d' individuation admet
l ' existence de phénomènes de hasard dans le processus de prise de forme.
On remarquera qu' il semble y avoir un paradoxe à faire du phénomène
de hasard le statut de l ' information dans les individuations non techniques.
En effet, dans le texte cité, c' est comme concession marginale et cas limite
que le « phénomène de hasard » peut fonctionner comme une information.
On pourrait même interpréter cette formule comme une concession

1 . G. Simondon, Communication et information, op. cit., p. 23 .

2 . lbid. , p . 1 52 .
LE PROBLÈME DU HASARD 91

pédagogique servant à mettre en valeur l' originalité de sa définition de


!' inform ation. Si l ' information est définie du point de vue de la réception,
alors les conséquences théoriques de cette définition vont assez loin : au
point même que l ' on peut négliger la dimension téléologique omniprésente
dans les théories de l' information (l' émetteur émet l' information pour un
récepteur). Or le geste opéré par notre lecture consiste à faire de cet aspect
margi nal et quasi concessif, l' aspect dominant et majoritaire du phéno­
mène de l' information dans le processus d' individuation. Ceci est
néan moins une conséquence logique dès que l ' on pose la question de
l'apparition de la singularité en termes de finalité/hasard, dans le cas des
indi viduations naturelles. Lorsque ce problème latent chez Simondon est
accentué, l ' édifice se reconfigure, au point que le phénomène de hasard
n' est plus un cas marginal d' information, mais le cas majoritaire, dans la
mesure où il qualifie toutes ces opérations d ' informations lors desquelles la
singularité apparait dans le milieu métastable sans avoir pour finalité la
prise de forme.
Dès que l ' on s' attache à interroger le système par des problématiques
qui mettent en lumière la question de la finalité, de la singularité de l' indi­
vidu, de la pluralité des possibles, du mode d' apparition du nouveau, alors
il faut s ' interroger sur le statut de l' apparition de la singularité, et on ne peut
s' épargner une analyse en termes de hasard. C' est l' objet des analyses qui
viennent.

La mort adverse : l 'ouverture comme condition de l 'individuation


Dans la perspective qui consiste à penser l ' individuation en termes
d' information, le couple constitué par l ' être individué et la part de méta­
stabilité qu' il conserve joue le rôle du récepteur. Ce couple, c ' est par
exemple un être humain à un moment donné de sa vie, avec pour partie ses
structures comportementales acquises, et pour partie sa plasticité, sa capa­
cité à se transformer au contact de l ' expérience. À l ' égard des singularités
futures, qui sont des informations, l ' être individué métastable fonctionne
comme un récepteur. Or comme l ' exprime Simondon : « la métastabilité du
récepteur est la condition d' efficacité de l' information incidente » 1 • Cet
aspect du processus est crucial en tant qu ' il permet de définir, la condition
de l 'individuation. Cette condition de l ' individuation du vivant est le
maintien de la métastabilité. Tout individu qui perd cette métastabilité perd
sa capacité à recevoir des informations, donc à voir bouger ses lignes

l . lbid. , p. 1 60.
92 CHAPITRE PREMIER

intérieures. Or ce phénomène, décrit ici à partir d' une conceptuali té


technique, prend une toute autre dimension si on en explicite les consé­
quences au niveau du vivant dans son rapport à l' extériorité. Cette métasta­
bilité du récepteur, nécessaire pour que des phénomènes de hasard puissent
jouer le rôle d ' information, détermine la condition d'existence de l' indi vi­
duation vitale comme une ouverture au hasard. Ce point est exprimé par
Simondon dans un texte difficile, où il décrit le problème de la « mort
adverse », comme rencontre toujours possible pour l' individuation du
vivant. Ce texte de l ' individuation vitale manifeste une apparition du terme
hasard qu ' il nous faut analyser :
La mort existe pour le vivant en deux sens qui ne coïncident pas : la mort
adverse, celle de la rupture d ' équilibre métastable qui ne s ' entretient que
par son propre fonctionnement, par sa capacité de permanente résolution :
cette mort traduit la précarité même de l ' individuation, son affrontement
aux conditions du monde, le fait qu' elle s ' engage en risquant et ne peut tou­
jours réussir ; la vie est comme un problème posé qui peut n ' être pas résolu,
ou mal résolu : l ' axiomatique s ' effondre au cours même de la résolution du
problème : un certain hasard d' extériorité existe ainsi en toute vie 1•

Le terme « hasard » , inséré dans le flux argumentatif comme « un


certain hasard d' extériorité », ne caractérise pas ici le statut des événements
de prise de forme, mais précisément le statut des événements de dissolution
ou de destruction de la forme : il a pour modèle la mort. Si l ' on part de cette
formule « un certain hasard d'extériorité » pour remonter en amont, il appa­
raît qu' elle vient commenter, par l' intermédiaire des deux points, la possi­
bilité pour l' individuation de « s'effondrer au cours même du processus » ;
si l'on remonte de nouveau pour comprendre la nature de cet effondrement,
il est déterminé comme la possibilité pour la vie d' être un problème « non
résolu ou mal résolu ». Si l ' on remonte encore, ce risque apparaît comme la
condition de l' individuation en tant qu' elle est « un affrontement aux
conditions du monde » ; un peu plus haut, il apparaît que cette « précarité »
est précisément traduite par « la mort adverse ». La mort adverse est chez
Simondon une des deux modalités de la mort, la seconde étant liée non pas
à la rupture d' individuation, mais à la surstructuration induite par le
processus d' individuation même, qui conduit à la vieillesse, et plus loin à la
rigidification et à la perte totale de métastabilité qui caractérise l' état
thermodynamiquement stable qu' est la mort d ' un corps vivant.

l . ILFl, p. 2 1 5 .
LE PROBLÈME DU HASARD 93

Il y a donc une certaine continuité, du moins une articulation, entre le


phénomène de la mort et le « hasard d'extériorité » ; dans cette perspective,
on peut interpréter ce texte en postulant que le hasard d'extériorité n' inter­
vient dans le processus d' individuation que comme événement de
destruction ou dissolution de forme, mais jamais comme événement de
structu ration, ou amorce d' une prise de forme. Le hasard, ce serait la moda­
lité de la rencontre qui détruit ou déstructure l ' individu, donc l' inverse du
processus d ' individuation déterminé comme structurations successives.
Néanmoins cette interprétation n' est pas exclusive. En effet, la mort
adverse traduit la précarité et l' affrontement entre le monde et le processus
d' individuation, ce qui n'implique pas qu' elle en soit la seule modalité.
Elle pourrait apparaître plutôt comme cas extrême : la poutre qui tombe sur
la tête de Cyrano (si on accorde qu' elle n ' a pas été jetée par un sicaire au
service d ' un ennemi du polémiste) apparaît bien comme ce hasard d'exté­
riorité qui détruit le processus de prise de forme. Mais si on interprète la
mort comme une possibilité, ouverte par la condition de l' individuation qui
consiste en affrontement au monde et précarité, et non comme seule mani­
festation du hasard d'extériorité, elle devient un révélateur de cette
condition d'ouverture à l' extériorité qui caractérise le processus d' indivi­
duation. Le hasard d' extériorité trouverait selon cette interprétation un de
ses exemples paradigmatiques dans la « mort adverse », mais celle-ci ne
serait qu' un cas extrême, qui révèle et traduit l' ouverture à l' extériorité du
processus d'individuation, et donc le risque qui caractérise la condition de
l' individuation.
Cette interprétation semble corroborée si, au lieu de remonter le texte
vers l' amont, on le suit, depuis la formule « un certain hasard d'extériorité »
vers l ' aval. En effet, la formule est alors articulée par un point-virgule à
deux thèses qui ne prennent plus la mort comme point focal, mais qui
tendent à expliquer le statut du hasard comme condition de l ' indivi­
duation : « l' individu n' est pas fermé en lui-même et il n'y a pas de destin
contenu en lui, car c' est le monde qu' il résout en même temps que lui­
même : c' est le système du monde et de lui-même. » La thèse selon laquelle
l' individu n' est pas fermé en lui-même implique avec netteté que son statut
consiste en une ouverture à l' extériorité ; la thèse selon laquelle il n ' a pas de
destin contenu en lui consiste à faire de cette ouverture au hasard un
principe agissant sur le processus qui le constitue.
La conclusion de ce texte, qui est directement articulée par un
connecteur argumentatif à l ' absence de destin : « il n'y a pas de destin
contenu en lui, car c'est le monde qu' il résout en même temps que lui­
même : c'est le système du monde et de lui-même. », confirme notre
94 CHAPITRE PREMIER

interprétation. L' absence de destin n' est donc pas strictement liée à la mon
comme problème non résolu ou mal résolu ; elle est articulée à la
description positive du processus d'individuation comme résolution
conjointe du « système du monde et de lui-même ». Cette formule ne vi se
plus la détermination de la mort adverse, mais du processus de genèse de
formes en tant qu' il produit des structurations effectives ; mais cette
structuration n' est pas le produit d'un programme ou d'un destin
précontenu dans l' individu. Cette prise de forme effective s' oppose au
destin en tant qu' elle articule l' intériorité à l'extériorité, ou plus exac­
tement l' individu à l' extériorité que constitue le monde, dans une relation
active et constituante qui est le processus d' individuation. Dans ce passage,
le hasard comme absence de destin, c' est-à-dire absence de programmes
précontenus dont le processus d'individuation ne serait que le dévelop­
pement déterminé apriori, c' est-à-dire le hasard comme absence de fina­
lité, apparaît comme la condition de possibilité du processus d' indi­
viduation, en tant qu'il n ' est pas seulement ouvert au monde, mais qu'il est
le processus même d 'ouverture et de relation qui articule l ' être et le monde .
Penser un processus de genèse sans destin, et sans programme, c'est
créer les conditions théoriques d' une interrogation sur le rôle précis du
hasard dans chaque processus d ' individuation.
C HAPITRE Il

POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE

RENCONTRE ET COMPATIBILITÉ

La singularité fonctionne comme information, et l' information peut


consister en un phénomène de hasard. Or l ' articulation entre singularité et
information permet de déduire que le lieu décisif de l' individuation se
localise comme lieu de la rencontre : si la singularité est une information,
c'est en tant qu'elle rencontre un milieu métastable avec lequel elle rentre
dans une relation de tension. Ceci apparait dans une formulation simon­
donienne de l' équation qui met en lien singularité et information :
L ' i nformation, entendue comme arrivée d' une singularité créant une
communication entre ordres de réalité, est ce que nous pouvons le plus faci­
lement penser, au moins dans quelques cas particuliers comme la réaction
en chaîne, libre ou limitée 1.

Ici, l a singularité n' est pas l' information : c' est l'arrivée de l a singu­
larité en tant qu'elle a des effets individuants qui constitue l ' information.
De nouveau, l' usage du suffixe « -ation » prend sa pleine valeur chez
Simondon : l ' information est une opération complexe et prolongée, et pas
une entité porteuse d'un message, ou un signal. Comme « arrivée d'une
singularité », l ' information se trouve déterminée comme rencontre. C' est
cette détermination de l' information comme événement de la rencontre
entre singularité et milieu métastable qui permet de saisir sa définition

l . ILFI, p. 1 5 1 .
96 CHAPITRE l i

comme « tension entre deux réels disparates » 1 • C' est cette déterminati on
de l ' information comme « arrivée d' une singularité » dans un milieu méta­
stable qui nous a amené à prêter attention aux choix lexicaux que fait
Simondon pour qualifier cette « arrivée ». On va voir que le choix des
verbes ( « se présenter », « apparaître », « être apportée du dehors »,
« arriver ») détermine la survenue de la singularité sur le mode de la facti­
cité neutre, sans finalité.
Nous touchons ici l ' aspect premier et fondamental de l ' i ndividuatio n
physique. L' individuation comme opération n ' est pas liée à l identité d'une
matière, mais à une modification d' état. Du soufre conserve son système
cristallin tant qu' une singularité ne se présente pas pour faire disparaître la
forme moins stable. Une substance conserve son individualité quand elle
est dans l ' état le plus stable en fonction des conditions énergétiques qui
sont les siennes 2.

C'est dans le cadre de cette formulation que se situe la possibilité la plus


sérieuse d'interroger l ' intervention de la singularité dans l ' individuation
en termes de hasard.
[ . . . ] l amorçage de la structuration est critique ; le plus souvent, dans la
cristallisation, des germes sont apportés du dehors. Il y a donc un aspect
historique de l ' avènement d' une structure dans une substance, il faut que le
germe structural apparaisse [ . . ]. L' individu constitué enferme en lui la
.

synthèse de conditions énergétiques et matérielles et d' une condition infor­


mationnelle, généralement non immanente 3.

C' est dans l' espace ouvert par ce caractère « généralement » non
immanent de la singularité que se situe la problématique énoncée dans cette
étude. La singularité a une nature historique, elle intervient dans le
processus sur le modèle de l ' événement, excluant toute préformation.
« L' individuation d' une forme allotropique part d' une singularité de nature
historique » 4•
On objectera que la singularité ne peut être intégrée, c' est-à-dire jouer
le rôle d'information active, que s ' il y a compatibilité avec le milieu méta­
s table en question, et que cette compatibilité repose sur des lois physiques
et une causalité stricte. Mais cela n' implique pas pour autant de nécessité ni
de finalité : la compatibilité est multiple. On doit avérer la possibilité pour
plusieurs singularités différentes de jouer un rôle d' information, et c' est

1 . Comme c'est présenté dans le texte suivant, à la page 3 1 de ILFI.


2. Ibid. , p. 79.
3. /bid.
4. Ibid. , p. 80.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 97

entre ces différentes options, non infinies, que se tramerait le hasard,


comme absence de finalité, de nécessité, et de prédétermination. Dans un
sec ond temps, on peut répondre que la problématique de la compatibilité
est restrictive au niveau de la spéciation (tous les humains, tous les
cristaux) mais non au niveau de l' individuation singulière. Ce qui parait
fermé à un niveau de différentiation est ouvert à un autre, inférieur. Il
s' agira de distinguer constamment ces deux niveaux, où pivote le débat :
individuation et spéciation, le hasard n' ayant vraiment de sens qu ' au
premier niveau. Or cette distinction est éminente chez Simondon et est
précisément permise par l ' intervention du concept de singularité dans
}' axiomatique de l ' individuation :
Nous voyons ainsi que la considération des conditions énergétiques et des
singularités dans la genèse d'un individu physique ne conduit en aucune
manière à ne reconnaître que des espèces et non des individus ; elle
explique au contraire comment, à l ' intérieur des limites d ' un domaine,
l ' infinité de valeurs particulières que peuvent prendre les grandeurs
exprimant ces conditions conduit à une infinité de résultats différents (par
exemple la dimension des cristaux) pour un même type structural 1•

Cette infinité des entités individuées est due à l a multiplicité des singu­
larités et des milieux métastables, ainsi qu ' à la multiplicité des rencontres
entre singularités et milieu, c' est-à-dire des conditions hic et nunc de I' opé­
ration d' individuation, de sorte qu' on n ' en trouvera jamais deux stricte­
ment identiques.
Le paradigme de cette singularité fondatrice qui intervient de
l'extérieur, et, comme « effet de hasard » dans l ' individuation, c' est la
poussière qui produit la cristallisation. C' est la poussière qui est à l' origine,
non du cristal, mais de sa structure individuée, de sa forme (tétraédrique ou
octaédrique par exemple, pour le soufre) constituée autour de ce centre
polarisant, apparu dans une rencontre contingente entre singularité et
milieu métastable.
Néanmoins, le caractère contingent de cette rencontre ne permet pas de
déduire qu' un hasard pur est à l' origine des structurations individuelles :
car la rencontre se redouble d' une compatibilité qui permet de penser la

sélectivité et la détermination de la prise de forme, quand la rencontre


permet de penser sa dimension hasardeuse. Ni hasard pur ni déterminisme,
donc, concepts trop abstraits pour permettre de penser les opérations dans

l . Ibid.
98 CHAPITRE II

leur localité, mais rencontre et compatibili té, qui sont les opérateurs préc is
de ces deux abstractions, articulés dans le processus de prise de forme.
Et dès Je début, il nous est apparu que cette individuation était une opératio n
résul tant de la rencontre et de la compatibilité d' une singularité et de s
conditions énergétiques et matérielles. On pourrait donner Je no m
d' allagmatique à une pareille méthode génétique qui vise à saisir les être s
individués comme Je développement d' une singularité qui unit à un ordre
moyen de grandeur les conditions énergétiques globales et les conditions
matérielles 1•

L' enquête textuelle sur les choix lexicaux de Simondon fait apparaître
un isotope majeur, abondamment utilisé sans qu' il ne soit j amais théma­
tisé, et qui nous semble mériter pour cette raison une lecture symptomale :
c' est celui de la « rencontre ». Ce terme est omniprésent dans ILF/, et il
vient articuler de manière discrète les concepts techniques de Simondon. Il
était déjà présent dans de nombreuses citations que nous avons présentées.

L E STATUT DE LA RENCONTRE :
THÉORIE SIMONDONIENNE DE L' ÉVÉNEMENT

À l 'origine de l' engendrement de ce que l ' on appelle une substance, il y


a donc la rencontre d'une singularité et d ' un système énergétique méta­
stable. La « rencontre » dans le texte de Simondon est une entité théorique
dont il importe de décrire le statut avec précision pour saisir les enjeux
qu'elle recouvre : on dira dans un premier temps que la rencontre n 'est pas
définie selon des attributs rigoureux et fixes qui lui donneraient le statut
d ' un concept, sur le modèle de la métastabilité, de la singularité, de la trans­
duction, ou de l' énergie potentielle. La rencontre apparaît avant tout
comme un terme non conceptualisé qui met en relation des concepts. Pour
analyser dans un texte philosophique le statut d' une entité théorique impor­
tante mais non conceptualisée, la méthode qui nous semble pertinente est
celle de la lecture symptomale.
On peut en inférer que le rôle nodal attribué à une notion non concep­
tualisée recouvre un problème philosophique qui n 'est pas thématisé pour
diverses raisons par l ' auteur. Une thématisation explicite du concept de
rencontre orienterait le processus d' individuation vers la question du
hasard avec trop de netteté dans le cadre théorique de Simondon. Or, on sait

l . ILFI, p. 82.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 99

que le terme de hasard recouvre chez Simondon une option théorique qu'il
rejette , en tant qu' elle implique une passivité radicale de l' entité qui s' indi­
vi d ue à l'égard de sa propre individuation ; si « l' individu est un acte », cela
i mpli que que c' est l 'entité qui s' individue qui possède l' initiative de l' acte
d ' indi viduation, et qu ' on ne peut donc l' accorder à une extériorité aléatoire
pure. La notion de rencontre dans le texte de Simondon manifeste de
maniè re latente la problématique du hasard au sens où nous l' entendons
( relation positive d' absence de finalité qui articule les opérations succes­
sives d' un processus effectif de genèse de forme).
Le premier élément qui montre le caractère nodal du problème de la

rencontre revient au paradoxe induit par le nombre d' occurrences de ce


terme dans les textes où Simondon essaie de décrire l' opération atomique
de l' individuation, qui ne reçoit pourtant aucune définition stricte - alors
qu' on sait que Simondon est attaché au geste définitoire comme geste
fondateur de sa création de concept, comme on peut le voir dans son expli­
citation des concepts de métastabilité, de transduction, ou d' énergie
potentielle.
Le terme « rencontre » apparaît pour qualifier dans un premier temps
l i ndividualité stable : « L' individualité stable est donc faite de la rencontre
de deux conditions : un certain état énergétique du système doit corres­
pondre une certaine structure » 1• Ici, le terme « rencontre », nettement
sous-déterminé, ne se définit pas comme un instant temporel de mise en
relation de deux entités, mais comme la coprésence de deux conditions. Le
sens et la fonction du terme « rencontre » vont néanmoins changer dans la
suite de la réflexion, la rencontre n' étant une coprésence simultanée dans
l' individualité stable que dans la mesure où, d ' un point de vue diachro­
nique, elle est le produit d' une rencontre dans le cours du processus.
Le terme « rencontre » va se trouver déterminé par un réseau théorique
de notions et de problèmes qui l ' environnent, et qui vont lui donner son
sens et sa fonction, sans pour autant lui donner un statut de concept défini.
La notion de rencontre va passer d' une fonction descriptive d ' un état de
coprésence entre deux conditions, à une fonction explicative de l ' évé­
nement de prise de forme. Cette dimension de mise en présence temporelle
des deux conditions apparaît avec l' idée « d' amorçage critique » de la
structuration : « [ . . . ] l' amorçage de la structuration est critique » 2• L' idée
d' amorçage implique bien qu'il est question d' une phase temporelle de
l' individuation, son origine chronologique, qui n' est pas pour autant une

1 . /bid. , p. 79. Nous soulignons.


2. lbid.
1 00 CHAPITRE l i

cause, ni une forme constituée, mais une information occasionnelle (c 'e st à


cette distinction que sert chez Simondon l'image de l' « amorçage » :
l' amorce ne cause pas, et elle n'est pas individuée) ; la dimensi on
« critique » implique bien le caractère de l' événement dans le proces su s
d' individuation : la crise est le modèle de l' événement en tant qu' elle opère
une rupture dans la linéarité d' une temporalité.
La singularité est qualifiée par Simondon d' « événement pur ». Or la
singularité n' est pas « un terme » qui préexisterait à l' individuation, mais le
rôle qu' une entité est susceptible de jouer lorsqu'elle est prise dans une
rencontre ; ce n'est donc pas la singularité comme « événement pur » qui va
dans un second temps être prise dans une rencontre, c' est la rencon tre
même, qui, instituant le germe cristallin comme singularité susceptible de
jouer le rôle d ' information, se manifeste comme un « événement pur ». La
rencontre comme instant d' amorçage critique prend donc la forme de
l' événement. On peut, par le biais de cette équation, qui assimile la singu­
larité à un événement pur et l' événement pur au phénomène de la
rencontre, proposer une détermination assez précise du concept d' évé­
nement propre à Simondon.
On pourrait évidemment interpréter son concept d' événement dans la
lignée de la tradition, où celui-ci se détermine comme point singulier dans
la succession de points réguliers du temps, qui vient tronçonner la linéarité
du processus, où il induit une transformation structurelle décisive. Mais
cette lecture néglige l' originalité de l ' usage simondonien du terme « évé­
nement ». La spécificité de l' événement dans la théorie de Simondon
consiste alors en ceci : il n ' y a d'événement que lorsqu' il y a une prise de
forme, c' est-à-dire lorsque qu' une rencontre temporelle induit une structu­
ration individuelle. C' est-à-dire que l 'événement tire sa spécificité, dans le
flux régulier du temps, non pas seulement du fait qu' il vient briser une
continuité, mais du fait qu'il induit une rupture de continuité en générant
une structuration nouvelle à partir d ' un état métastable. Les moments de
destruction, de dissolution, ne sont pas directement pris en compte par
Simondon dans sa théorie de l 'événement. Tout événement est donc
d' abord individuant. Le fait d' être individuant est définitoire de l ' évé­
nement simondonien : c' est cet attribut qui caractérise un instant temporel
comme événement. On utilisera désormais pour qualifier cet instant
temporel d' amorçage critique de prise de forme la formule « événement
individuant ».
Si on peut parler de rencontre pour qualifier l' événement individuant,
c' est parce que la notion de rencontre renvoie à la mise en présence de deux
entités qui ont cheminé l' une vers l' autre. Dans son sens commun, le terme
POUR UN E THÉORIE DE LA RENCONTRE 101

« rencontre » repose sur une image spatiale dont est tirée une abstraction
si mple : deux entités issues de lieux différents convergent vers un point où
elles sont mises en présence. Un Athénien se rend au marché depuis son
domici le ; son créditeur fait de même depuis le sien ; les deux hommes se
rencontrent au marché. C' est d' ailleurs à partir de cette image que Cournot
va déterminer un concept de hasard à partir de la notion de rencontre, en
s ub stituant aux entités concrètes deux notions abstraites. Dans la définition
de Cournot, ce sont des séries causales temporelles qui se rencontrent en un
point, et plus des hommes dans l ' espace. Ceci pour dire que la notion de
rencontre implique l' idée d' une origine différente des entités qui vont se
renco ntrer ; or cette dimension est présente dans le texte simondonien, et
légitime son usage du terme spécifique de rencontre, dans la mesure où « le
plus souvent, dans la cristallisation, des germes sont apportés du
dehors » 1 •
Cette localisation d e l' origine des singularités e n dehors d u milieu
métastable permet de parler d' une rencontre entre singularité et milieu
métastable. Cette rencontre se constitue comme événement dans la mesure
où elle possède une dimension historique : « Il y a donc un aspect historique
de l'avènement d' une structure dans une substance, il faut que le germe
structural apparaisse » 2. C' est cette apparition de la singularité, qui est un
germe structural, apporté du dehors, qui amène la détermination de ce
phénomène en termes de rencontre. Néanmoins, si la nécessité de ce terme
apparaît bien au vu du réseau conceptuel qui l' entoure et du statut du
phénomène qu' il prétend décrire, les implications d' une telle description
sont laissées dans l ' ombre par Simondon. Qu' implique de décrire l' opé­
ration d' individuation en termes de rencontre ? Les enjeux impliqués sont
de l' ordre de l' historicité et de la contingence dans le processus d' indi­
viduation.
L' aspect historique de l ' individuation provient du caractère temporel
de l' événement de la rencontre entre singularité et milieu métastable. Mais
Simondon donne une seconde dimension à l ' historicité de l' avènement de
la structure : « Le pur déterminisme énergétique ne suffit pas pour qu' une
substance atteigne son état de stabilité. Le début de l' individuation structu­
rante est un événement pour le système en état métastable » 3.
C 'est donc pour récuser la thèse d ' un déterminisme que Simondon fait
intervenir le concept historique d'événement comme origine de la structu-

l . ILFI. p. 79.
2. lbid.
3. Ibid.
1 02 CHAPITRE II

ration ; cet événement est une rencontre qui met en présence une entité avec
une autre entité, extérieure à lui : « Dans l'individuation la plus simple en tre
ainsi, en général, une relation du corps considéré avec l ' existence tempo­
relle des êtres extérieurs à lui, qui interviennent comme condition événe­
mentielle de sa structuration » 1 .
L' opération d ' individuation est donc un événement constitué par la
rencontre entre les conditions énergétiques, matérielles et la condition
informationnelle ; or c ' est la condition informationnelle qui va jouer le rôle
d' information active, c ' est-à-dire qui, si elle est compatible avec les autres
conditions, va orienter et déterminer la structuration de l' individu ; et cette
condition informationnelle est apportée « généralement » du dehors, dans
une rencontre non finalisée. L' entité qui possède la puissance d' infor­
mation se retrouve être celle qui vient de l'extérieur, dans une rencontre
non téléologique. Certes, ce n' est pas une extériorité purement aléatoire
dans la mesure où la rencontre exige compatibilité ; et certes, la singularité
ne possède pas le monopole de la structuration formelle, car les conditions
énergétiques et matérielles jouent un rôle actif dans la réception de cette
information ; néanmoins, la singularité qui s' avère avoir un rôle éminent
dans la prise de forme, provient bien, dans la description de la rencontre, de
l'extériorité contingente, d'un événement de hasard au sens où nous
l' avons défini.
La rencontre devient alors l' événement définitoire d' une entité indi­
viduelle qui y trouve son critère spécifique ; il n ' y a d' individus ou d' indi­
vidualités que produits par une série de rencontres : « Les uns comme les
autres sont individuels parce qu 'ils résultent de la rencontre [nous
soulignons] de conditions énergétiques et de singularités, ces dernières
étant historiques et locales » 2• En effet, on le verra plus loin, ce qui diffé­
rencie l ' individuation physique de l' individuation vitale et psychosociale,
c' est que ces dernières impliquent une individuation prolongée comme
série de rencontres successives avec des singularités, permises par le
maintien de leur métastabilité.
La mise en lumière de l ' effectivité du problème de la rencontre n ' a pas
pour seul effet de rendre visible la question du rôle du hasard dans l' indivi­
duation. Il est nécessaire d' analyser la détermination de la rencontre
comme relation dans le cadre de la théorie simondonienne de la relation :
« Dans l' individuation la plus simple entre ainsi, en général, une relation
du corps considéré avec l' existence temporelle des êtres extérieurs à lui,

l . ILFI, p. 79.
2. lbid.• p. 8 1 .
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 03

qui i nterviennent comme condition événementielle de sa structuration » .


La relation d u corps considéré avec les singularités extérieures consiste
préc isément en la rencontre. Or le terme de « relation » ne peut être ici inter­
prété de manière lâche : la relation a valeur d' être dans le cadre de l' onto­
l ogie relationnelle de Simondon 1• La rencontre, en tant qu' elle met en
présence une entité métastable et une singularité extérieure, consiste en une
relation. Il faudra revenir sur la détermination de la rencontre comme
relation dans la mesure où, s ' il est possible de penser la rencontre en termes
de hasard, et de conceptualiser le hasard comme une relation, la théorie
simondonienne va permettre de donner au concept de hasard une consis­
tance ontologique strictement positive, en l' instituant comme relation
d' individuation. Si la relation a valeur d' être et que le hasard comme
rencontre est une relation, alors le hasard gagne valeur d' être.
Si la rencontre est bien l' événement individuant, l' être n' est pas
seulement le produit secondaire de la rencontre, ce qui impliquerait qu' il
trouve une part de son origine structurelle dans l' extériorité, mais il est, en
plus du résultat, l ' « agent » et le « milieu » de cette rencontre. Si l' être indi­
vidué n' était que le produit de la rencontre, il trouverait bien son origine
dans une extériorité, mais s ' il est aussi bien l' agent et le milieu de cette
rencontre, la dimension d'extériorité se trouve nuancée, déplacée, au
service de la thèse du caractère actif et non passif du processus d' indivi­
duation : dans l'individuation, l' être ne reçoit pas passivement une forme
de l' extérieur, c' est pour cette raison que l' extériorité ne peut constituer
pour Simondon le fin mot de l individuation ; l' être s' indi vidue activement
car il n ' est pas seulement le produit de la rencontre mais aussi son agent et
son milieu. L' individu n'est pas constitué par les rencontres, comme le
formule un certain sens commun, il est etfait le drame tissé des rencontres.
Il s ' agit désormais d' analyser comment la rencontre se trouve
rapportée à l' isotope du hasard par son réseau théorique proche :
Il existe à l ' instant critique, une sorte de relative indétermination du
résultat [ . . . ] . Avant l ' apparition du premier cristal existe un état de tension
qui met à la disposition du plus léger accident local une énergie
considérable. Cet état de métastabilité est comparable à un état de conflit
dans lequel l ' instant de plus grande incertitude, celui de la rencontre, est

1 . Sur cette thèse ontologique concernant la relation, cf J.-H. Barthélémy, dans


Simondon ou l' encyclopédisme génétique, op. cit. , chap. premier : « Le réalisme des relations,
un préalable épistémologique ».
1 04 CHAPITRE II

précisément l ' instant le plus décisif, sources des déterminismes et des


séquences génétiques qui prennent en lui leur origine absolue 1•

Par ce texte, il nous est possible de reconstituer le réseau théorique qui


détermine le sens de la notion non thématisée de rencontre. La rencontre
s ' y caractérise comme un « instant », c' est-à-dire une entité temporelle
déterminée par sa ponctualité (et non comme phase) ; et comme instant « de
plus grande incertitude » . La notion d'incertitude appartient bien à l' iso­
tope de l ' imprévisibilité qui est une détermination majeure du concept
traditionnel de hasard. L ' incertitude est, en un sens premier, un phénomène
psychique, qui pourrait faire croire qu' il s ' agit ici d'un sens subjectif de
hasard. En vérité, une analyse approfondie déboute cette thèse : d' abord,
dans le cas du cristal, on ne voit pas en quoi l ' incertitude psychologique fait
sens. Or c' est bien de l ' individuation du cristal qu 'il est question ici.
L ' incertitude, ce n' est donc pas une incapacité cognitive de prévoir, une
imprévisibilité, c ' est une condition objective d' une situation qui se carac­
térise par deux attributs : l' absence de nécessité, et donc l ' absence de fina­
lité dans l' apparition d'un évènement critique structurant ; et la multiplicité
des possibles. L' incertitude caractérise cette condition où la structuration
décisive qui va individuer un être peut provenir de plusieurs rencontres,
non finalisées et non nécessaires, mais qui auront pour autant un effet indi­
viduant décisif, voire définitif dans le cas du cristal.
Néanmoins cette incertitude n 'est pas stigmatisée, comme c' est le cas
dans une perspective substantialiste, en tant qu' accident qui n ' a pas
d' effectivité sur la genèse d'un individu : l' instant de plus grande incer­
titude « est précisément l ' instant le plus décisif ». Le phénomène incertain
n'est donc pas caractérisé comme accident superficiel et ineffectif, mais
comme le principe même de la structuration lors du processus d' indivi­
duation. Il est « source des déterminismes et des séquences génétiques qui
prennent en lui leur origine absolue » . L' instant incertain pensé comme
rencontre joue donc ici le rôle d' origine absolue, c' est-à-dire de principe
d ' individuation. Ceci revient à la thèse selon laquelle la singularité hic et
nunc est le seul vrai principe d' individuation chez Simondon.
On ne peut négliger la portée théorique de cette assimilation de l ' instant
incertain de la rencontre au principe d 'individuation. Traditionnellement,
dans l ' hylémorphisme critiqué par Simondon, le principe est néces­
sairement une entité déterminée (le moule), une forme archétypale 2, une

l . ILFJ, p. 234.
2. Au sens que Simondon donne à ce terme dans « Forme, information, potentiels », JLFJ,
p. 535 sq.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 05

bonne forme qui va légitimement pouvoir informer la matière. C' est une
entité qui rend raison de l ' individuation autant qu' elle en rend justice, en
localisant une entité téléologique à l ' origine d'un processus de prise de
forme, pour justifier son ordre et son sens. Le concept de principe, dans les
théories du principe d' individuation, a une fonction légitimante. Il légitime
)' ordre du monde dans chaque individuation singulière. Ici, toutes ces
imp lications légitimantes du concept de principe sont mises à mal par
) ' assimilation du principe à un instant incertain de rencontre. On peut y voir
assez nettement une inversion de la conception de l' individuation, qui n' est
p lus déterminée par une Origine ou une Fin (selon la formule nodale du
« matérialisme de la rencontre » d' Althusser analysée en conclusion) mais
p ar quelque chose comme un accident, c' est-à-dire un phénomène déter­
miné par son absence de dimension téléologique. C ' est en effet l' enjeu que
recouvre l' usage de ce terme dans la description que Simondon fait de la
rencontre : l' état de tension met à disposition « du plus léger accident
local » une énergie considérable.
Cette formule très dense renvoie à plusieurs positions théoriques de
Simondon : l ' idée que la singularité, qui en elle-même possède une énergie
négligeable, va pouvoir utiliser une énergie considérable, qui est celle de la
métastabilité du milieu d' individuation, est une détermination essentielle
du concept de singularité. Celle-ci n ' agit pas sur le milieu métastable sur le
modèle de l'échange d' énergie, id est comme une boule avec une énergie
cinétique propre viendrait taper dans une autre boule, lui transmettant son
énergie ; la spécificité physique des phénomènes d' individuation consiste
en ce qu' ils ne sont pas des échanges d'énergie, mais des mises en relation
d' une information avec une énergie potentielle, la première n' ayant pas
besoin de posséder une énergie propre pour disposer de (ou avoir un effet
sur) l ' énergie considérable du milieu métastable. C' est pour cette raison
qu' un « accident local » peut jouer le rôle d' information dans un milieu
métastable, et le transformer/structurer de manière décisive. Pour donner
un exemple éclairant de ce phénomène dans le cadre de l ' individuation
psychique humaine, on peut évoquer le cas de la rencontre de hasard avec
une idée, ou une phrase dans un livre, phrase qui est susceptible de
fonctionner comme singularité, et d' induire une structuration nouvelle,
i. e. un nouveau schème mental et schème de conduite dans le processus
d' individuation psychique. Cette problématique apparaît nettement ici :
La vérité emphatique du geste dans les grandes circonstances de la vie[ . ]
. .

C' est encore Baudelaire qui a dicté à Barthes une de ses citations préférées,
dans une formule qui dévoilait une passion ambivalente des formes.
Barthes a souvent mobilisé ce fragment du Peintre de la vie moderne,
1 06 CHAPITRE li

Uusque dans son essai sur le catch, cette tragédie de consomm ation
courante); dérivant en lui pendant trente ans, ce souvenir de lecture a
exercé sa force plastique sur sa vie, dans une pluralité de circonstance s
d' écriture et de pensée. La phrase ici n ' a pas fonctionné comme un cadre de
perception, dans lequel il fallait apprendre à se mouvoir, mais comme une
véritable « idée de conduite » . Et pas seulement cette phrase-ci, mais tou te s
celles qui ont pu arrêter le lecteur, lemporter et, justement, le conduire '·

L' accident local constitue bien dans ce texte le modèle de la singularité


qui est un des éléments de la rencontre, celle-ci pensée comme instan t
incertain qui va constituer l' origine de la structuration individuante. Il
apparaît donc très nettement que le concept de rencontre prend sens dans un
réseau théorique qui donne une place significative à la problématique du
hasard pensé comme incertitude/imprévisibilité, accident/absence de fina­
lité. Ce statut de la rencontre consiste non pas à penser le hasard comme
accident parasite, mais comme modalité de la rencontre entre la singularité
et le milieu métastable. Si la singularité consiste en un accident, cela
signifie qu' elle n' apparaît pas dans le milieu métastable selon une finalité,
qui serait celle du processus de développement interne de l ' individuation
(un programme génétique ou développemental), ou celle d' une intention
fabricatrice extérieure, celle d'un homme, d'un dieu ou celle d' une Provi­
dence. La rencontre de la singularité et du milieu d' individuation est, dans
une certaine mesure, contingente.
Nous avons proposé comme définition d'un concept de hasard, opé­
ratoire dans cette étude : relation positive d' absence de finalité qui articule
les deux opérations d'un processus de genèse de formes. Ce concept, qui
reprend et adapte le schème théorique issu de la théorie darwinienne, a une
fonction et une extension très précise, qui ne recouvre absolument pas tous
les phénomènes qualifiés de hasard. Gardons-nous bien d'interpréter ici le
concept de hasard comme pur aléa : c' est une chose de dire que la singu­
larité qui rencontre le milieu le rencontre comme accident, une autre de dire
que n 'importe quel accident en intervenant dans le milieu est susceptible de
générer une individuation.
C' est précisément pour empêcher ce contresens que Simondon, à nos
yeux, n' utilise pas le concept de hasard. Car celui-ci possède une inertie
théorique et charrie dans son sens vague une série de connotations idéo­
logiques (celles de l' atomisme), qui donnerait à l ' individuation une
dimension strictement aléatoire qui est non pertinente. En effet, le fait de
dire que la singularité intervient de manière non téléologique dans le milieu

1 . Marielle Macé, Façons de lire, manières d'être, Paris, Gallimard, 20 1 1 , p. 1 82.


POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 07

n'i mp lique pas de dire qu' elle intervient de manière parfaitement aléa­
toire : dans un premier temps, le concept de hasard n ' a qu' une dimension
négati ve, il est absence de finalité, mais il ne nous permet pas de nous
prononcer quant à la modalité positive de l' apparition de la singularité dans
le milieu. Cette modalité positive, qui précise le sens de la rencontre 1, sera
en grande partie apportée par la problématique de la compatibilité.
Et Simondon articule très précisément le concept de rencontre et celui
de compatibilité, la compatibilité venant restreindre et structurer le champ
d'effectivité de la rencontre : si la rencontre entre un milieu métastable et
n'importe quelle entité n' est pas individuante, c ' est parce que l ' événement
individuant n' implique pas seulement rencontre, mais aussi compatibilité :
« Et dès le début, il nous est apparu que cette individuation était une opé­
rati on résultant de la rencontre et de la compatibilité d' une singularité et
des conditions énergétique et matérielle » 2.
La compatibilité est la contrainte qui s ' impose au hasard de la ren­
contre. Le hasard se définit alors comme un principe de distribution relati­
vement aléatoire, et ce relativement aux contraintes de compatibilité, qui
orientent, canalisent et rendent possibles son expression. La compatibilité
entre singularité et milieu métastable est ce qui assure apriori que n' im­
porte quel accident local aléatoirement mis en présence du milieu méta­
stable ne jouera pas le rôle d' information active, c' est-à-dire ne constituera
pas une singularité réelle. Ceci apparait dans l' exemple de Simondon qui
met en scène la rencontre entre un germe cristallin et un verre d' eau: il n'y a
pas de compatibilité entre l' accident et le milieu, et donc la rencontre ne
déclenche pas de processus d ' individuation/cristallisation.
Le concept de rencontre joue donc un rôle nodal dans le cadre de la
problématique de l ' injection d' une dimension non téléologique, histo­
rique, et contingente dans le processus d' individuation, en tant qu' il rend
possible de penser la dimension hasardeuse de la rencontre comme évé­
nement d'individuation, sans céder à une conception purement aléatoire de
la genèse individuelle, dans la mesure où il n'y a rencontre individuante
que si et seulement si il y a compatibilité. La compatibilité étant un attribut
appartenant en propre au processus d' individuation, le hasard pensé
comme pur aléa n ' a donc aucune dimension créatrice à lui seul, il ne
vient pas, comme dans l' atomisme, jouer le rôle de cause formelle de

1 . La rencontre n'est pas nécessairement un impact ponctuel et frontal : elle peut être une
insémination insidieuse, une porosité, ou s' opérer progressivement du fait qu'un individu est
plongé de manière régulière dans un milieu d'individuation.
2. Ibid.' p. 82.
1 08 CHAPITRE li

l ' individuation, car le processus d'individuation sélectionne a priori le s


hasards 1 qui sont susceptibles de jouer sur lui un rôle d' information activ e,
par le biais de la compatibilité. Non seulement il les sélectionne, mais c ' e st
lui qui détermine en partie leur effet, puisque ces singularités sont intégrée s
selon le système d' interprétation constitué par les structurations histo­
riques déjà présentes dans l ' individu. C' est donc au concept de compa­
tibilité que revient désormais le rôle central de préciser le mode de l ' inter­
vention du hasard dans le processus d' individuation des êtres vivants 2.
La compatibilité régule les types de hasard susceptibles de jouer un rôle
individuant, elle fonctionne comme un modulateur.

La compatibilité permet la rencontre

La compatibilité se définit à trois niveaux. D' abord, elle diffère en


fonction du régime d' individuation dans lequel on est situé. Par exemple
dans le régime physique, le propre de la compatibilité est de n' être ouverte
qu' à une seule singularité ou germe structural qui va individuer de manière
« brusque et définitive » le cristal ; alors que le régime d' individuation vital
se caractérise par un maintien de la métastabilité qui rend le processus
compatible avec une série ouverte de singularités successives.
On peut déduire de cette distinction que la compatibilité est liée au
degré de métastabilité. La compatibilité est l' aptitude à être affecté. Elle
manifeste un rôle actif de l ' individu, parce qu' elle se manifeste comme un
caractère individuel et singulier : cette aptitude à être affecté dépend des
individus (cela apparait clairement dans le Cours sur la communication
1970-1971 ) , ensuite parce qu' elle implique une sélection : être compatible
avec certaines informations et pas avec d' autres, c 'est sélectionner dans
l environnement, activement, les rencontres possibles et les rencontres
impossibles. Si la compatibilité de l ' individuation physique est réduite à
n' accepter qu' une seule singularité, c ' est parce que la métastabilité du
cristal est toute entière consumée dans le processus de prise de forme ; par
contre, c ' est en tant qu' il conserve de la métastabilité que l ' individu vivant

1 . On pourrait ébaucher ici une détermination des entités qu' un processus d' indivi­
duation psychique et vital est susceptible de rencontrer : des personnes, des collectifs, des
livres, des combats, des idées, des mobilisations, des œuvres, des événements - mais non pas
comme tels : comme des singularités qui fonctionnent comme informations actives.
2. Une philosophie de la rencontre est préférentiellement une philosophie du vivant, car la
pierre n'a « pas de monde », selon la formule heideggérienne; en termes simondoniens, il faut
dire qu' une fois individuée, elle n' est plus susceptible de rencontrer des singularités. La
rencontre implique métastabilité, et seul le vivant conserve de la métastabilité.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 09

est s usceptible de rencontrer et d' être compatible avec d' autres singu­
larités. En première approximation, le degré d' ouverture de la compati­
bi li té est proportionnel au degré de métastabilité du système, une méta­
stabilité nulle (état stable) induisant une compatibilité nulle (le cristal
constitué). Ensuite, il apparaît que la métastabilité correspondant à l' ouver­
ture de la compatibilité à plusieurs types de singularités différents est
val orisée chez Simondon 1•
Dans la théorie de la communication de Simondon 2, on retrouve en
quelque sorte une intuition analogue en un point au « Tout conspire »
stoïcien, sous la forme d'un « Tout communique ». Précisons cette
intuition : tout communique, mais pas avec tout ; tout communique avec
q uelque chose, ou plutôt, le mode de relation dominant entre toutes choses
est la communication.
Cette intuition repose d' abord sur un phénomène stylistique prégnant
dan s le texte de ce cours. En effet Simondon semble disposer, dans son
tissu cognitif, du monde entier pour exemple : le passage des exemples
biologiques aux exemples techniques, physiques, culturels donne ce
sentiment que tout communique. La succession horizontale et sans
hiérarchie de l' exemple de la communication du train avec un buisson, des
articles de ! ' Encyclopédie entre eux, de l' étincelle avec la maison de bois,
présente sur un même plan, actif et communicatif, tant les phénomènes
naturels que techniques, humains et non-humains. Ceci tient au sens subtil
mais universel du concept de communication de Simondon : l ' exemple du
train qui communique en enflammant des buissons sur son passage devient
significatif : tout ce qui produit des effets communique. Mais pourquoi
mobiliser le concept de communication alors que le concept de cause /effet
semble suffisant ? La thèse de Simondon, c ' est que le concept d' effet est
trop pauvre pour dire la spécificité de ce qui se passe en réalité. Commu­
niquer, en effet, c ' est ce qui a lieu quand une information émise est reçue.
Il affirme que, même quand le signe n' est pas émis volontairement, il y a
communication dès qu'il y a réception.
Et c ' est là le point central : recevoir une information n' est pas
seulement être l ' effet d' une cause : car ce qui reçoit sélectionne, ne reçoit
de cause que s ' il y a compatibilité, compatibilité qui est impliquée par sa

1 Cf notre article, « La néoténisation. Ontogénèse d' une hypothèse », dans


.

J.-H. Barthélémy (dir. ), Cahiers Simondon 3, Paris, L'Harmattan, 20 1 1 . Ce qui semble


impliquer que plus la compatibilité est ouverte et ample, plus l'individuation est riche.
2. Cours sur la communication 1970-1971, dans Communication et information. Cours
et conférences [dorénavant Cl], Chatou, Les Éditions de la Transparence, 20 1 O.
1 10 CHAPITRE li

structure, et pas par la cause ; il y a donc un rôle actif de tout ce qui subi t, qui
consiste en une aptitude à être affecté, c'est-à-dire à fonctionner comme un
récepteur. L' effet du train sur le buisson n' est pas juste un effet, car le
buisson ne subit pas toutes les causes, il ne s 'enflamme pas pour rie n, ni
avec tout : il sélectionne. Il y a des choses qu' il néglige. Tout communique,
au sens où pour recevoir une information, il faut être compatible, et donc en
un sens, sélectionner, donc avoir une part d' activité dans la rencontre. Cette
équation théorique, dont on voit les effets stylistiques dans le Cours sur la
communication, réenchante le monde : reprenant l ' intuition de la formule
d' Héraclite : « Ici aussi il y a des dieux ». Ici, dans le four à pain selon
l' anecdote, donc partout. Les buissons communiquent avec les trains, les
savoirs communiquent entre eux, les miroirs communiquent parce qu ' ils
inversent les images.
Répétons que cette communication n'a pas un modèle spirituel : elle
n'implique aucun animisme ; elle met juste en exergue les spécificités
singulières des choses de l' expérience, en tant qu' elles se comportent
singulièrement les unes envers les autres ; elle remet au goût du jour
l ' intérêt du naturaliste pour les réactions chimiques d' une solution sur un
minerai, d'un ruissellement d' eau dans une certaine glaise, d'un animal
envers une certaine plante. C' est un réenchantement impromptu du monde
qui découle du concept simondonien de communication : chaque chose
réagit à sa manière propre, il y a une force des choses, un « parti pris des
choses », les faits sont têtus, chaque chose a son comportement propre, et
devient par là un interlocuteur actif, dont il faut respecter le mode de
fonctionnement. C' est une théorie simple mais qui insuffle aux phéno­
mènes de la singularité et du sens, en réfutant le mécanisme réductionniste
qui rend passifs tous les objets et phénomènes par le schéma cause/effet.
On sort du naturalisme mécaniste dans lequel la phusis est morte, pour
entrer dans une grande nature multiple et sans esprit où les individuations
communiquent.
Dans « Forme, information, potentiels », consacré à la description du
rôle du germe archétypal (reformulation de la singularité) dans l ' opération
de prise de forme, Simondon évoque les limites de la compatibilité :
Toutefois, cette forme ne peut structurer le champ que parce que celui-ci est
en état métastable et peut passer à l ' état stable quand il reçoit la forme : dans
l ' opération transductive de modulation qui est véritablement l ' opération
hylémorphique, ce n ' est pas n ' i mporte quelle forme qui peut déclencher
l ' actualisation de l 'énergie potentielle de n ' importe quel champ méta-
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 111

stable : la tension de forme d ' un schème dépend du champ auquel il


s' applique 1 •

La problématique qui se fait jour dans c e court passage est celle de la


comp atibilité : n ' importe quelle singularité ne peut en effet déclencher de
prise de forme, dans la mesure où la rencontre effective entre singularité et
milieu métastable exige une compatibilité.
C' est ce concept de compatibilité qui constitue le pivot, ou la plate­
fonne, à partir duquel il est possible d ' interpréter Simondon ou bien dans
une direction hylémorphique traditionnelle, avec prééminence d'un dyna­
misme interne sur la prise de forme ; ou bien dans une direction de théorie
de la rencontre, avec prééminence du principe aléatoire de distribution des
singularités. Ce pivot théorique fonctionne de manière très simple : si la
compatibilité manifeste une gamme de singularités compatibles restreinte,
voire quasi close (les seules singularités compatibles sont d'un seul et
même type, comme l' allumette pour le baril de poudre, par exemple), alors
on s' engage dans une nouvelle théorie hylémorphique. Si la gamme de
compatibilité, par contre, est ouverte à une différence dans le type, la
fonction, l ' effet des singularités qui peuvent jouer le rôle d'information,
alors on s' engage dans une théorie de la rencontre qui donne une effectivité
aux effets de hasard. La formule « ce n' est pas n' importe quelle forme qui
peut déclencher l' actualisation » est pour Simondon un déni de hasard
comme principe aléatoire pur, générateur de forme. Sur ce déni, nous
sommes en parfait accord avec sa position ; en effet, postuler un hasard
absolu qui pourrait faire intervenir n ' importe quelle singularité dans
n' importe quel milieu serait faire usage d'un concept abstrait et inopérant
de hasard. Nous reconnaissons également à la suite de Simondon qu' une
commensurabilité et une compatibilité sont nécessaires entre la singularité
et le milieu d' individuation pour que la rencontre soit effective ; néanmoins
toute la question reste celle du degré d'ouverture de la compatibilité.
Notre postulat est que le propre d'un individu métastable réside dans le
fait que sa g amme de compatibilité est extrêmement vaste ; cette amplitude
de la gamme induit qu' une singularité apparue au hasard, c'est-à-dire sans
avoir pour finalité la structuration individuelle, va pouvoir « prendre », et
induire une restructuration singulière de l ' individu, alors qu' une autre
singularité, qui aurait elle aussi été compatible, produirait en « prenant »
une autre structuration de l ' individu. C ' est en ce point que notre réflexion
se distingue de celle de Simondon : chez Simondon il n'y a pas de hasard

l . ILFI, p. 546.
1 12 CHAPITRE II

car c' est toujours une singularité qui vient déclencher le processus d'in di­
viduation ; ceci est une règle ; ce qui nous intéresse, c'est de s ' interroger sur
quelle singularité est susceptible de produire quelle individuation plu tôt
qu' une autre ceci n' étant pas généralement une problématique si mon ­
-

donienne.
Ce problème appelle une conceptualisation du hasard qu' il faut étudier,
puisqu ' il devient le principe de distribution de cette singularité plutôt que
d' une autre, contraint et borné par le dispositif de compatibilité constitué
par les structures déjà individuées dans l' individu. C' est le problème de la
liberté limitée :
Un liquide sursaturé surfondu ne peut cristalliser à partir de n ' importe quel
genne, il faut que le genne cristallin soit du même système cristallin que le
corps cristallisé : il y a donc dans les couplages possibles de fonnes et de
matières une certaine liberté, mais une liberté limitée 1 •

Toute l a question consiste à interroger les limites de cette liberté, et la


modulation du dispositif théorique de Simondon dès lors qu' on s' essaie,
par postulat, à augmenter l ' amplitude de cette liberté limitée.
Ainsi, au cours d' une ontogenèse, les apports de gennes structuraux dus
aux circonstances extérieures peuvent orienter dans une certaine mesure la
structuration qui survient après une dédifférenciation 2•

On retrouve ici un modalisateur vague courant dans le lexique de


Simondon, qui a une récurrence très significative : « une certaine mesure »,
qui entre en jeu à chaque fois qu'il s'agit de déterminer l' effectivité réelle
de l ' extériorité, de la contingence, de l ' indétermination, ou du hasard, dans
le processus d' individuation. On analyse ailleurs le poids et les enjeux
philosophiques d'un terme si discret. On pourrait dire ici qu'il sert de
solution à la double contrainte théorique dans laquelle Simondon est pris :
d'un côté, refuser le déterminisme substantialiste et les théories de la pré­
formation qui nient la temporalité réelle de la rencontre ; de l' autre, ne pas
déprendre l' individuation du rôle actif dans sa structuration au profit d' une
extériorité aléatoire et toute puissante : un hasard créateur, ce que constitue
pour lui l' aporie atomiste. Le terme « certain » sert à nos yeux à inventer
discrètement une via media entre ces deux exigences opposées. Il nous
semble bien qu'il est possible de la conceptualiser thématiquement, par le
couple hasard/contraintes, ou rencontre/compatibilité, de manière à
soutenir les mêmes enjeux : le hasard permet de nier substantialisme et

l . ILF/, p. 546.
2. lbid. , p. 545.
POUR UNE TH ÉORIE DE LA RENCONTRE 1 13

finalis me ; la contrainte, localisée comme activité individuelle de


sé lecti o n-intégration, sauve l' activité individuelle dans le processus.
Un nombre considérable de singularités n'est pas compatible avec le
mili eu métastable que constitue la structuration historique d'un individu au
moment de la rencontre, et dans cette mesure ne fonctionne pas comme
information ; ceci parce qu ' il « ne possède plus aucune tension d' infor­
mati on par rapport à ce champ », ceci précisément parce qu' il est d' une
nature trop différente, trop inassimilable, en un mot incompatible, sans
qu •on puisse présager a priori du sens de cette incompatibilité. En effet, il
ne faut pas interpréter la compatibilité comme une ressemblance, une
communauté de traits, ce qui induirait une impossibilité de rencontrer autre
chose que de l' analogue, ou du « soi » ; il faut bien plutôt penser la compati­
bilité en termes de « tension de forme » : la singularité jouant le rôle d' infor­
mation peut être parfaitement contradictoire avec les structures de forme
caractérisant l' individu rencontré, car c' est la tension d'information qui est
importante et non pas l' absence d' information.
Dans un second temps il faut penser la compatibilité non d'un point de
vue de ressemblance neutre et passive, mais du point de vue d' une réso­
lution de problème dans laquelle est toujours engagé le processus d' indivi­
duation comme transformation. En effet : « Le champ qui peut recevoir une
forme est le système en lequel des énergies potentielles qui s'accumulent
constituent une métastabilité favorable aux transformations » 1 On •

pourrait dire en un sens que cette complexité théorique manifeste dans la


pensée de Simondon a pour dessein de faire tenir ensemble deux enjeux
théoriques contradictoires : d'un côté penser la disponibilité aux trans­
formations comme ayant une valeur éminente, et comme étant le sens et la
fonction vers laquelle tendent les processus d'individuation ; tout en
localisant toujours l' agent de ces transformations comme l ' individu lui­
même, et non comme les rencontres extérieures. Simondon a bien compris
que dans la pensée traditionnelle de l ' individu, la meilleure manière de
donner à l' individu le monopole de l' action est de le considérer comme
immunisé à l ' égard des accidents, de l' extériorité : en le constituant comme
substance. Néanmoins, la fixité de la substance répugne à son sens profond
de la temporalité processuelle des choses réelles. Il s' essaie donc à penser
la transformation comme le critère éminent de l' individualité ; néanmoins,
pour que ce soit bien un individu qui se transforme, et pas un individu qui
est transformé par l' extériorité (option dans laquelle il perdrait la
dimension active de l' individuation, l' individu n' étant plus que l' effet des

l . ILFI, p. 547 (souligné par l auteur).


1 14 CHAPITRE II

rencontres avec l' extériorité) il faut que le principe de transformation lui


soit interne et non pas externe. L' enjeu est donc de reconnaître à l' individu
sa temporalité transformatrice et son ouverture au changement, tout e n
refusant à l' extériorité le rôle déterminant que l ' on attribue traditionnel­
lement aux transformations. Pour Simondon, il faut défendre l' indi vi­
dualité sur tous les fronts : elle est ouverte aux transformations, mais c' est
elle qui se transforme.
Une théorie de la rencontre telle que celle que nous proposons ici a pour
fonction de laisser le monopole de l ' action à l ' individuation ; mais cette
action n' est pas une création ex nihilo, elle est une configuration active
d' un donné hasardeux, ce donné étant précisément le produit de rencontres
de hasard.

L 'historicité sédimentée comme système de compatibilité


Qu' elle soit ouverte ou limitée, la compatibilité est liée aux
structurations historiques déjà présentes dans l' individu. Si on s ' interroge
sur ce qui joue concrètement le rôle de compatibilité dans une indivi­
duation physique, celle du cristal de soufre par exemple, on trouvera que
celle-ci est liée à un état du souffre, c' est-à-dire à une forme implicite,
c'est-à-dire à une structure déj à individuée dans l' être métastable. Ce qui
fonctionne comme un sélecteur de compatibilité dans une individuation,
c ' est ce qui dans l ' être est déjà individué. Cette thèse aura des effets
majeurs pour comprendre le rôle du hasard dans le processus d' indivi­
duation psycho-vital.
Si on revient désormais à la différence entre le cristal et le vivant, on
voit qu' elle réside dans le fait que si la structure est issue d'un événement
d' individuation unique dans le cas du cristal, elle est le produit d' une accu­
mulation et d' une intégration de structures multiples issues des rencontres
successives avec des singularités dans le cas du vivant. Les structures
s' accumulent. Si l ' on raisonne par analogie avec le cristal, ce sont donc les
structures accumulées dans le passé qui jouent le rôle de la compatibilité
dans le vivant. Ce seraient les structures accumulées dans l ' histoire de
l' individu par rencontre avec des singularités passées, qui fonctionneraient
comme sélecteurs de compatibilité à l' égard des rencontres avec des singu­
larités futures. Dans le vivant pensant qu' est l 'humain, les structures
en question sont des habitudes, schèmes incorporés et automatisés de
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 15

solutions à des problèmes passés 1 • C' est en ce point que l'on retrouve un
rai sonnement analogue à celui de Jean-Jacques Kupiec dans sa réflexion
sur l'historicité de la cellule : le hasard accumule des structures dans l' indi­
vi du qui vont fonctionner comme des contraintes de compatibilité à l' égard
des fu tures rencontres de hasard. Le hasard génère des contraintes qui
limitent l'expressionfuture du hasard.
Si l ' on s ' intéresse à la localité des opérations de production d' indivi­
dualité singulière, il va apparat"tre qu ' une rencontre aléatoire va induire
cette structuration singulière chez un individu, alors qu' une autre singu­
larité toute aussi compatible, mais non rencontrée, aurait induit une autre
structuration décisive pour sa trajectoire d' individuation. En conséquence,
la question qu'il faut poser devient : la compatibilité se limite-t-elle à une
seule forme, un seul type de singularité (par exemple le germe octaédrique
pour le cristal de soufre) ? Dans tous les cas d' individuation où la réponse
est non, on est en présence d' une effectivité du hasard. Or on est obligé
d'avoir au moins deux types de rencontres possibles, sinon on se retrouve
dans un schéma hylémorphique. Si, en effet, une eau-mère cristalline n' est
compatible qu' avec un seul type de germe structural octaédrique, elle n' est
susceptible de s ' individuer que d'une seule manière ; elle devient une
matière qui attend sa forme unique et nécessaire ; l' énergie potentielle
devient un état de latence d' une structure unique, d' une préformation qui
attend la seule singularité avec laquelle elle est susceptible de réagir. Or ce
cas est récusé par Simondon : le moment de la rencontre est celui de la plus
grande incertitude. On peut en déduire une nécessité du hasard dans le
processus singulier d' individuation.

Hasard et raison des choses


D' une certaine manière, la dialectique entre rencontre et compatibilité,
avatars du hasard et de la contrainte dans la théorie locale des opérations
d' individuation chez Simondon, constitue une réponse assez claire à une
question courante, formulée selon le sens commun et qui s' interroge sur le
hasard ainsi : « est ce qu 'il y a du hasard, ou bien tout arrive-t-il pour une
raison ? ». Un long détour par la conceptualité simondonienne et l ' analyse
du jeu de la rencontre et de la compatibilité permet de répondre avec une
grande précision à cette question, sans subir l 'exclusive imposée par une
formulation caricaturale du problème. En effet, hasard et destin ne

!. li s' agira de conceptualiser la nature de ces structures à partir de L'individuation


psychique et collective, Paris, Aubier, 1 989, et Imagination et Invention, 1965-1966, Chatou,
Les Éditions de la Transparence, 2008. Cf. troisième partie.
1 16 CHAPITRE II

s' opposent pas ici comme des entités métaphysiques, mais sont le statut
local et naturel des opérations successives d'un processus d' individu ati on.
C'est pourquoi il faut une pensée allagmatique pour dire ce phéno mène et
le passage par la pensée de Simondon est ainsi nécessaire. En tenne s
simples, la réponse à cette question pourrait être formulée ains i : le s
événements nous arrivent par hasard, mais ils nous affectent et nous trans­
forment pour une raison. L ' intervention de la singularité structurale dans Je
milieu est non finalisée, elle est donc hasardeuse, mais la compatibili té à
l' égard de cette singularité qui rend la rencontre possible, c ' est-à-dire qui
rend la prise de forme effective, est quant à elle déterminée par la compa­
tibilité de l' être individué, qui est induite par la structure individuelle qu ' il
a produite le long de sa trajectoire d' individuation.
Il n'y a de rencontre que dans cette double détermination : événement
de hasard (non finalisé et non nécessaire) et compatibilité intégratrice.
Reste qu'un autre événement aurait pu survenir, et que l ' être individué
aurait aussi pu y être compatible, avec d' autant plus de probabilité qu' il est
plus métastable. Il aurait été autre. Aussi bien, rien n' aurait pu survenir, il
aurait aussi été autre.

Théorie de La rencontre et hasard


On aboutit ici à une nuance qui caractérise la théorie de la rencontre
propre à la pensée de Gilbert Simondon. Cette nuance permet de donner
toute sa singularité novatrice à cette pensée, et montre le gain mutuel qui
apparait lorsqu ' on articule le problème de la rencontre de hasard et le
problème de l ' individuation. Dans le cadre de la théorie de l ' individuation,
la rencontre n ' a j amais lieu entre des individus, (ce qui est le postulat des
représentations traditionnelles de la rencontre) mais c ' est la rencontre elle­
même qui individue. C' est elle qui est individuante. On dira que cela
n' exclue pas que les entités qui se rencontrent soient déjà en partie indi­
viduées, mais en vérité, ce n' est que à l' égard de ce qui n 'est pas individué
en elles, de ce qui est métastable, qu ' il y a rencontre. Cette prise de forme
du statut métastable et préindividuel des entités mises en présence devient
alors définitoire de la rencontre : la rencontre est déterminée comme ce
phénomène de mise en présence en tant qu'il produit une opération d' indi­
viduation. Toute mise en présence non individuante, entre deux entités
parfaitement individuées, ne pourra j amais constituer une rencontre : deux
cristaux qui ont épuisé leur eau-mère peuvent bien se heurter, il ne se
passera rien qui puisse être pensé en terme de rencontre effective. Ainsi la
POUR UNE THÉORI E DE LA RENCONTRE 1 17

rencontre qui est l ' objet de la théorie de Simondon, ce n' est pas la rencontre
entre deux individus atomiques, mais la rencontre qui individue 1• De telle
man ière que la notion de rencontre doit désormais être exprimée selon la
formule tautologique mais conceptuellement exacte de « rencontre indi­
viduante ».
Si donc le problème de la rencontre est central chez Simondon, le type
spécifique de rencontre qu' est la rencontre de hasard dans l' atomisme (ou
clinamen) n'en est pas une formulation pertinente aux yeux de Simondon,
et ce po ur les raisons suivantes. D' abord c ' est une rencontre entre individus
(les atomes) et non une rencontre qui individue (elle ne génère que des
agrégats, pas des individus) ; ensuite le principe de détermination de la
pri se de forme est aléatoire, c ' est-à-dire qu' il ne manifeste pas d' ordre ni de
sens (absence de sens que Simondon pourrait à la rigueur accepter pour
)'i n dividuation du cristal). Enfin et surtout, le hasard comme principe
déterminant de la prise de forme est récusé en tant qu' il prive l' être de toute
initi ative, de toute activité propre dans le processus de genèse, alors que ce
postulat de l ' initiative et de l' activité de l ' individu dans la prise de forme
est un présupposé central de la théorie de Simondon.
En conséquence, on voit que la pensée de Simondon ne récuse pas de
manière massive tout concept de hasard. C' est précisément celui de l' ato­
misme qui est récusé. Il suffit de faire intervenir un concept de hasard qui
ne mette pas en relation des individus constitués (par exemple, un concept
de hasard individuant qui permet de penser la rencontre non nécessaire et
non finalisée entre singularité et milieu métastable chez Simondon) ; qui ne
s' institue pas comme cause formelle, c ' est-à-dire comme hasard créateur
ayant le monopole de la création de forme (impliquant la substitution du
hasard comme attribut d'un phénomène, au hasard comme sujet gramma­
tical et ontologique) ; enfin qui s ' insère dans la prise de forme selon une
modalité d' appropriation par le processus lui-même, et dans cette mesure
ne récuse pas tout sens ni ordre à l' individuation, du fait qu'il n' est pas
déterminant et créateur, mais déterminé dans sa réception par le processus
lui-même, qui retrouve de cette manière son initiative et sa dimension
active à l ' égard de la prise de forme.

1. On remarquera que c' est dans cette notion de rencontre que Deleuze semble trouver
l' intuition et l ' enjeu majeur de sa propre théorie de la rencontre, en tant qu' elle ne met pas en
présence des entités individuées, et implique la notion de « devenir ».
1 18 CHAPITRE I I

Inco rporation des hasards : l'a posteriori devient a priori


La thèse selon laquelle le jeu entre rencontre et compatibilité permet
d' affirmer que les structures d' individuation sont des produits de
renco ntres aléatoires passées qui vont organiser, par sélectivité et compati­
bilité, les rencontres aléatoires futures, trouve un corollaire fort et imagé
dans la thèse soutenue par Simondon dans Du mode d 'existence des obj ets
techniques : dans le vivant, « l' a posteriori devient l'a priori. » 1 Cette thèse
est avancée dans la deuxième partie : « L' homme et l ' objet technique » ,au
chapitre II. Elle recourt à la théorie de l ' information telle qu'elle est
réformée par Simondon. Il s ' agit de retracer la genèse de cette thèse pour
comprendre sa fonction théorique, et sa résonance avec le problème qui
nous occupe.
Simondon distingue la mémoire propre à la machine et la mémoire
humaine, pour montrer que
il y a couplage interindividuel entre l ' homme et la machine lorsque les
mêmes fonctions autorégulatrices sont accomplies mieux et plus finement
par le couple homme-machine que par le seul homme ou la machine seule 2.

C' est ce qui apparaît clairement dans la relation qu' entretiennent


mémoire humaine et mémoire machinique :
[ . . . ] on peut dire que l ' homme et la machine présentent deux aspects
complémentaires d' utilisation du passé. La machine est capable de
conserver pendant un temps très long des documents monographiques très
complexes, riches en détails, précis [ . . . ] Or, ce qui caractérise ici la
fonction de conservation de la machine, c ' est qu' elle est absolument sans
structure; le film n ' enregistre pas mieux des figures bien tranchées, par
exemple des images géométriques, que l ' i mage désordonnée des grains
d'un tas de sable[ . . ] 3.
.

Cette caractéristique de la mémoire machinique lui donne la préséance


pour stocker des données sans ordre et sans synthèse, mais dont la conser­
vation reste pour autant nécessaire.
[ ... ] Une vue photographique même floue vaut mieux qu ' un témoignage
humain lorsqu ' i l s ' agit d' affirmer la position relative de divers objets dans
l ' espace. La mémoire de la machine triomphe dans le multiple et dans le

l . MEOT, p.123.
2. lbid., p.120.
3 . /bid.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 19

désordre; la mémoire humaine triomphe dans l ' unité des formes et dans
l ' ordre 1 •

Le fonctionnement de la mémoire humaine est quant à lui différent :


Dans la mémoire humaine, au contraire, c' est la forme qui se conserve; la
conservation même n'est qu'un aspect restreint de la mémoire, qui ·est
pouvoir de sélection des formes, de schématisation de l ' expérience[ . . ] On
.

peut dire que la fonction de conservation des souvenirs est dans la mémoire,
chez l ' homme, car la mémoire, conçue comme ensemble de formes, de
schèmes, accueille le souvenir qu' elle enregistre parce qu'elle le rattache à
ses formes [ . . . ] 2.

C' est de cette distinction fonctionnelle entre le modus operandi des


mémoires vivante et machinique que Simondon déduit leurs forces et leurs
faiblesses mutuelles :
Toutes les fois qu' une fonction d ' intégration ou de comparaison apparaît,
la machine la plus complexe et la mieux construite donne des résultats très
inférieurs à ce que la mémoire humaine peut atteindre 3.

C' est à partir de cette distinction conceptuelle que Simondon aboutit à


l' idée de constitution de la priori par la posteriori dans le vivant, en
partant du cas précis de la mémoire humaine.
La mémoire humaine accueille des contenus qui ont un pouvoir de forme en
ce sens qu' ils se recouvrent eux-mêmes, se groupent, comme si l ' expé­
rience acquise servait de code à de nouvelles acquisitions pour les inter­
préter et fixer: le contenu devient codage, chez l ' homme et plus généra­
lement chez le vivant, alors que dans la machine codage et contenu restent
séparés comme condition et conditionné. Un contenu introduit dans la
mémoire humaine va se poser et prendre forme sur les contenus antérieurs :
le vivant est ce en quoi l'aposteriori devient a priori; la mémoire est la
fonction par laquelle des a posteriori deviennent des a priori 4.

Le propre de la mémoire humaine repose ainsi sur une « plasticité


d' intégration »: cette formule est importante en deux points ; comme
plasticité, elle postule la capacité de la structure réceptrice de changer de
structure, de transformer sa structure dans sa relation à des apports
nouveaux ; comme intégration, elle postule que le mode d' apport d ' un
nouveau contenu n' est pas le stockage abstrait dans un rangement vide, id

1. Jbid. , p. 122.
2. lbid.
3 . Ibid.
4. /bid. , p. 123.
1 20 CHAPITRE Il

est un modèle hylémorphique où la mémoire serait comme une stru c ture


vide susceptible d'accueillir des matières-souvenirs et de les stoc ker (c e
qui est bien la définition du storage de la machine), mais une intégratio n.
L'intégration est un modèle crucial pour Simondon, en tant qu' il permet de
penser des rencontres et des compositions sur un mode non hylémor­
phique. Dans l ' intégration, les deux entités jouent le rôle de matière et de
forme, il y a comme un agencement intégratif des structures, analogue à
celui qui intervient lors de l' intromission d'un aimant dans un champ
magnétique : le champ transforme la charge de l' aimant, mais l ' aim ant
transforme la structure du champ. Ce phénomène, abondamment com­
menté par Simondon 1 , est considéré par lui comme le modèle central po ur
penser un couplage fin entre l 'élément et le tout dans le cadre des science s
humaines, et il est parfaitement adapté pour penser ici l' intégration.
Cette plasticité d'intégration de la mémoire est déterminée comme
« fonction du présent ». Cette formule sert à qualifier la différence entre une
mémoire mécanique qui serait définie fonctionnellement comme lieu de
stockage, de la mémoire humaine, qui est avant tout une « fonction du
présent », c 'est-à-dire dans laquelle le stockage des données est un moyen,
mais structuré selon cette fonction qui consiste en une orientation et une
configuration des contenus vers / 'intelligibilité du présent et l action. C' est
pourquoi « la mémoire humaine accueille des contenus qui ont un pouvoir
de forme ». C' est cette thèse majeure qu'il nous faut comprendre pour être
en mesure de proposer une analogie opératoire qui déterminerait le statut
des structurations individuelles, id est des structures d' individualité de
chaque être individué vivant à un instant t, sur le modèle de la mémoire.
En effet le projet qui nous occupe consiste à utiliser la méthode ana­
logique de Simondon pour transposer cette thèse, appliquée ici à l' analyse
de la mémoire humaine, à une compréhension du fonctionnement des
structures individuelles instituées dans le processus d'individuation du
vivant, et spécifiquement du vivant pensant. Dans un premier temps, la
mémoire accueille des contenus, c' est dire qu ' ils viennent bien de
l 'extérieur, qu' ils sont issus des expériences. Ces expériences n' étant ni
finalisées (elles ne sont pas pour la mémoire, comme la variation n'est pas
pour la sélection dans le schème darwinien) ni nécessaires, on peut très
bien localiser l ' apparition de ces contenus comme des phénomènes de
hasard (selon notre définition de relation positive d' absence de finalité
entre les deux opérations successives d'un processus de prise de forme).

1. Voir l ' analyse du concept de champ dans « Forme, information, potentiels », ILFI,
p. 538-540.
POUR UNE THÉORI E DE LA RENCONTRE 121

On peut e n conséquence, dans l ' intérêt de l a suite de notre réflexion,


p ser une partie de ces expériences induisant un contenu mémoriel, sur le
e n
modèle de l accident (extérieurs à l essence, non nécessaires, non fina­
li sés) de la même manière que le milieu métastable qu' est un individu
vi vant accueille des singularités. On remarquera que ce qui est accueilli est
déterminé comme contenu, c'est-à-dire, dans une perspective hylé­
morphique, comme matière. C ' est précisément sur ce mode que sont
conçus les apports d' extériorité dans les théories traditionnelles de l' indi­
viduatio n (l' exemple de la nutrition, analysé en introduction, est à cet égard
éclairant). Or le paradoxe que crée Simondon, et qui possède à nos yeux
une fécondité philosophique qui n'a pas été soulignée, c' est le fait que ces
contenus « ont un pouvoir de forme ». Ils sont certes définis dans un cadre
hylémorphique, mais par opposition à la position classique : ce sont des
contenus issus de l 'extérieur, mais qui ne sont pas de simples matières qui
vont être informées par la forme essentielle : ils ont un pouvoir de forme,
c'est-à-dire, non de substitution de leur forme à la structure de la mémoire
déjà existante, mais de composition des formes par intégration.
Les contenus accueillis ont un pouvoir de forme, non seulement à l' égard
de la mémoire, mais de l ' individuation au sens fort : les singularités, appa­
rues au hasard dans le milieu d' individuation, mais sélectionnées par la
compatibilité, ont un « pouvoir de forme ».
La mémoire humaine accueille des contenus qui ont u n pouvoir d e forme en
ce sens qu'ils se recouvrent eux-mêmes, se groupent, comme si l ' expé­
rience acquise servait de code à de nouvelles acquisitions pour les
interpréter et fixer: le contenu devient codage, chez l ' homme et plus
généralement chez le vivant, alors que dans la machine codage et contenu
restent séparés comme condition et conditionné 1•

Ce pouvoir de forme est d' abord défini selon un rapport spatial :


les contenus postérieurs vont recouvrir les contenus antérieurs, non pour
les cacher, mais pour y ajouter un paramètre, une information, par un
groupement de données, qui fonctionne en un certain sens comme une
synthèse (une « compatibilisation », en termes simondoniens), de telle
manière que c ' est la structure mémorielle acquise à un instant t qui va servir
de principe d' interprétation et de fixation aux contenus acquis au moment
t+l; contenus qui vont pour autant moduler la structure mémorielle de
réception. L' idée selon laquelle l ' expérience acquise sert de code pour de
nouvelles acquisitions est un modèle très précis de ce qui nous intéresse

l. MEOT, p. 1 22.
1 22 CHAPITRE I I

dans la détermination de la faculté des structures historiques d' indivi­


duation à organiser les rencontres futures, id est à jouer le rôle de sélecteur
de compatibilité et de support d' intégration, pour les rencontres futures
avec d' autres singularités intervenues comme des phénomènes de hasard.
La structuration individuelle, intégration des singularités passées dans une
structure historique et métastable, devient le code à partir duquel la singu­
larité future va être interprétée et donc intégrée (interprétée comme bonne
ou mauvaise, moyen ou fin, absolue ou relative, c' est-à-dire adaptée à la
structuration déjà présente).
De sorte que dans l ' individuation, le contenu devient codage, c ' est-à­
dire que les structurations historiques issues des rencontres antérieures
avec des singularités vont fonctionner comme code, apte à organiser les
rencontres avec des singularités futures. Par « organiser les rencontres », on
n' entend encore rien qui soit de l' ordre de l' éthique ou de l' action
volontaire, mais d' abord la compatibilité d' une structure métastable avec
une rencontre, ensuite le mode d'intégration de la singularité rencontrée
sur la structuration historique déjà existante. Pour donner de l ' intelligi­
bilité au propos, on peut anticiper sur la détermination concrète de ce que
nous considérons comme des structures dans une individuation humaine.
Ce sont des dispositions à voir, concevoir, percevoir, agir, et juger ; des
habitudes perceptives, théoriques et pratiques ; des schèmes mentaux et des
« schèmes de conduite », manières d' exister, qui sont fixés comme habi­
tudes après avoir été inventés, selon une perspective simondonienne, pour
résoudre un problème.
Ainsi, sur le modèle du contenu mémoriel humain, la singularité
« introduite » dans le milieu d'individuation va « se poser et prendre forme
sur les contenus antérieurs ». Ce phénomène est décrit par Simondon dans
le cas de la mémoire : « Un contenu introduit dans la mémoire humaine va
se poser et prendre forme sur les contenus antérieurs : le vivant est ce en
quoi la posteriori devient a priori; la mémoire est la fonction par laquelle
des a posteriori deviennent des a priori. » C' est par le biais de ce pouvoir
de forme de chaque contenu mémoriel, interprété selon une perspective
d' historicité de constitution de la mémoire, que Simondon aboutit à la thèse
majeure, selon laquelle I'a posteriori devient apriori. En effet, si l ' on
postulait que le contenu n ' a pas « pouvoir de forme », mais qu' il vient
s ' insérer dans une structure immuable qui est une structure de stockage,
alors lapriori resterait le même de toute éternité : il serait toujours la
structure originelle de stockage qui accueille les contenus, comme la forme
dans I' hy lémorphisme.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 23

Il faut déterminer avec précision l' enjeu et la fonction de l' usage allusif
que Simondon fait ici de la distinction kantienne entre a priori et
a posteriori. L' apparition des deux termes sans référence pourrait prêter à
confu sion, mais l ' absence de détermination ou d' explicitation de cette
formule induit une interprétation selon laquelle, c ' est parce que la réfé­
rence coule de source que la formule, si l ' on peut dire, tient debout toute
seule, et possède un sens et un essor propre sans nécessiter de commen­
tai res. Il semble donc bien que ce soit ici un usage subverti d' une problé­
m atique kantienne qui donne à cette thèse une dimension décisive, dans la
m esure où elle convoque des notions qui sont lourdes de sens tout en inflé­
chissant leur rapport. Comme à son habitude, Simondon fait un usage très
désinvolte des références philosophiques, les infléchissant selon les
courbes propres de son projet théorique et instrumentalisant leur pouvoir
sémantique à son profit. Ici l' a priori est ainsi convoqué, hors de toute la
théorie kantienne de l' expérience, pour qualifier le code, c ' est-à-dire la
structure d' interprétation qui rend l' expérience possible, et qui la déter­
mine antérieurement et indépendamment de cette expérience, comme cette
expérience particulière. Le modèle technique est le code : le code est
antérieur à toute expérience particulière, et c ' est lui qui configure et
organise des datas en cette expérience particulière. Le paradoxe mis en
place revient à ceci : le code est antérieur à et indépendant de l' expérience
particulière, il semble jouer le rôle de forme immuable à l' égard de la
matière plastique de l' expérience, et pourtant l' expérience, dans un second
temps, possède un pouvoir de forme, qui va réformer le code lui-même.
L'expérience particulière a un pouvoir de forme, précisément parce que le
mode d' accueil du contenu mémoriel n' est pas hylémorphique (dans ce cas
l' a priori serait toujours le même, originel et immuable, depuis le début du
processus) 1 , mais intégratif. La formule « l ' a posteriori devient l' a priori »
n'est que la révélation des enjeux philosophiques de la formule : « le
contenu devient codage ». Ce code revient à un « codage vital que constitue
l'expérience ». En effet :
La mémoire de l ' homme et celle qui, à plusieurs années d ' intervalle,
évoque une situation parce qu' elle implique les mêmes significations, les
mêmes sentiments, les mêmes dangers qu' une autre, ou simplement par ce

1 . Simondon démontre nettement la dimension hylémorphique de la théorie kantienne de


la perception et de la connaissance dans Je Cours sur la perception, op. cit., et rejette cette
perspective avec force.
1 24 CHAPITRE I I

que c e rapprochement a u n sens selon l e codage vital implicite que


constitue l'expérience 1 .

L'expérience constitue, au sens actif et processuel de ce verbe, un


codage non abstrait ni neutre, qui n' est pas de l' ordre du rangement thé ma­
tique selon un ordre homogène et conventionnel, mais une configuratio n
vitale qui intègre les expériences présentes dans le code d'interprétation
des expériences futures. L' opérateur de ce codage, c ' est précisément la
membrane telle qu'elle est définie par Simondon, comme nous le verrons
plus loin : la membrane 2 est l' organe générique qui fait communiquer
l' intérieur avec l 'extérieur, le passé et le futur, sur le double mode de la
qualification/interprétation du futur par le passé, et de l ' intégration du futur
au codage passé. C' est dans cette perspective que l ' on peut appliquer le
modèle de la membrane pour penser l ' intégration des singularités dans la
structuration individuelle, où l' a posteriori devient a priori. La membrane
est le lieu topologique où se noue le jeu de la rencontre et de la compatibilité
dans le processus de constitution des structures individuelles.
Cette fonction du vivant de transformer l' a posteriori en a priori a pour
modèle la mémoire, en tant qu' elle accumule des expériences passées pour
les utiliser comme structure d ' interprétation des expériences futures. C' est
précisément le rôle des singularités comme informations, intervenues
comme phénomènes de hasard. Mais ce texte est important aussi dans la
mesure où il permet de penser l ' articulation de cette intégration au concept
de hasard. La formule « l ' a posteriori devient a priori » apparaît dans le
chapitre suivant, articulée à la notion de « hasard pur » . C'est donc aussi un
outil de commentaire pour comprendre l' injection du problème du hasard
dans l ' individuation.

L 'information entre hasard pur etforme stable


Le terme « hasard », est dans ILFI la plupart du temps critiqué par
Simondon. Cependant, dans les autres oeuvres, lorsque le terme est désar­
ticulé de son sens atomiste, et qu' il recouvre un autre concept, Simondon
est susceptible de lui accorder une valeur d' intelligibilité toute différente.
C' est le cas de ce passage de MEOT, où la problématique du hasard inter­
vient par le biais d' une réflexion sur la théorie de l ' information.
Notre interprétation de ce texte consiste à lire cette détermination de

1 . MEOT, p. 1 23 .
2 . S u r l a portée philosophique d u concept d e membrane, voir les analyses
d' A. Sauvagnargues, dans Deleuze. L 'empirisme transcendantal, op. cit. , p. 283 sq.
POUR UN E THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 25

)'i nfonnation par rapport au hasard en gardant en tête la définition de la


singu larité comme infonnation, de manière à pouvoir penser l' articulation
c onséquente entre singularité et hasard. Simondon entend démontrer ici le
caractère non univoque de la notion d ' information. L'information est, en
un sens, ce qui peut être infiniment varié, ce qui exige, pour être transmis
avec le moins de perte possible, que l ' on sacrifie le rendement énergétique
pour ne rétrécir en aucune manière l' éventail des possibles 1 •

Cette analyse consiste à définir les phénomènes d'infonnation par


rap ort aux émissions de signaux parfaitement aléatoires, et aux émissions
p
p arfaitement détenninées. La première thèse est aisément compré­
hensible : elle stipule que pour constituer une infonnation, un signal doit
posséder une régularité telle qu' elle se distingue du « hasard pur » :
Mais l' information, en un autre sens, est ce qui , pour être transmis, doit être
au-dessus du niveau des phénomènes de hasard pur, comme le bruit blanc
de l' agitation thermique ; l ' information est alors ce qui possède une régu­
larité, une localisation, un domaine défini, une stéréotypie déterminée par
laquelle l ' information se distingue de ce hasard pur 2•

Le modèle du hasard utilisé ici est le « bruit blanc de l' agitation


thennique ». Il correspond à un mouvement purement aléatoire des parti­
cules dans un système qui ne manifeste ni ordre ni régularité, ce qu' on peut
qualifier de mouvement brownien. Par commodité et pour le distinguer des
autres occurrences, nous allons le qualifier de hasard brownien 3 . Il faut
bien noter que ce phénomène n' est pas analogue au concept de hasard indi­
viduant et qu'il ne nous intéresse que dans ses enjeux, non dans sa fonction
théorique ni son usage conceptuel. En effet, ce concept s ' applique dans le
cadre d' une multiplicité d' entités en mouvement dans un espace, pour
qualifier le caractère non régulier, non ordonné, et non prédictible de leurs
mouvements ; quand le concept de hasard qui nous occupe qualifie le statut
d'un événement qui intervient dans un processus de genèse de fonne sans
avoir pour finalité la prise de forme. Néanmoins, le concept de hasard
brownien manifeste une convergence majeure avec le concept de hasard
individuant, du point de vue des enjeux : tous deux postulent l' absence de
finalité et de nécessité d'un mouvement susceptible de produire une forme.

l . lbid. , p. 1 34.
2. /bid. , p. 1 35.
3 . Simondon parle, dans un autre contexte (Imagination et Invention, op. cit. ), de « hasard
brownoïde » .
1 26 CHAPITRE li

Si donc l ' information doit se distinguer du hasard pur pour exister, pour
autant, elle possède avec lui des traits communs :
L' information est, en un sens, ce qui apporte une série d' états impré­
visibles, nouveaux, ne faisant partie d' aucune suite définissable d' avance ;
elle est donc ce qui exige du canal d ' information une disponibilité abso lue
par rapport à tous les aspects de la modulation qui achemine ; le canal
d' information ne doit apporter de lui-même aucune forme prédéterminée,
ne pas être sélectif 1 .

Et Simondon de conclure : « En ce sens, l ' information a certains carac­


tères communs avec les phénomènes purement contingents, sans loi [ . ] . » . .

On voit exposée ici une articulation fine de l ' information à l 'égard des
phénomènes de hasard, qui fonde une des thèses majeures de ce livre. Ce
texte étant d' une grande technicité, le commentaire va consister en une
reformulation explicative du phénomène technique, qui ne peut se passer
de quelques biais métaphoriques. L'information pour être telle, id est pour
transmettre effectivement quelque chose à un récepteur, doit apporter « une
série d' états imprévisibles, nouveaux, ne faisant partie d' aucune suite défi­
nissable d' avance ». En effet, pour qu' il y ait information réelle, il faut que
le message institue dans le récepteur une suite de signaux que le canal
d' information ne possédait pas ni ne pouvait prévoir, sinon l ' information
serait tautologique à l ' égard de l' état du récepteur 2•
Ce caractère imprévisible et nouveau a pour conséquence la nécessité
d' une disponibilité absolue du canal d ' information : celui-ci ne peut sélec­
tionner, infléchir, rejeter par absence de compatibilité aucun élément de
l ' information, sous peine de ne pas la recevoir comme telle, mais de la
tamiser au point de la défigurer. C'est pourquoi, pour que l ' information
soit fidèle, « le canal d' information ne doit apporter de lui-même aucune
forme prédéterminée, ne pas être sélectif ». C'est de ce point de vue que :
« l ' information a certains caractères communs avec les phénomènes
purement contingents, sans loi . . . ». On soulignera ici à nouveau l 'équation
produite par Simondon entre information et singularité, selon laquelle,

! . Imagination et Invention, op. cit.


2. Cf. CI, op. cit. p. 542 : « Ce qu'il y a de commun à tous les auteurs qui ont fondé la
théorie de l ' information, c' est que pour eux l' information correspond à l' inverse d' une proba­
bilité ; l ' information échangée entre deux systèmes, entre un émetteur et un récepteur, est
nulle lorsque l' état de l' objet sur lequel on doit être informé est totalement prévisible,
absolument déterminé d' avance. Il y a information nulle, et il n' est pas nécessaire de faire
passer un message lorsqu'on est certain de l'état de l' objet : autant vaut ne pas envoyer des
messages du tout. »
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 127

dans l'individuation, « la singularité joue le rôle d'information active ». On


doit déduire de ces deux équations à deux termes une troisième équation : si
)' information a certains caractères communs avec les phénomènes
purement contingents, et que la singularité joue le rôle d' information, alors
l a sin gularité a certains caractères communs avec les phénomènes pure­
ment contingents.
Néanmoins, si l'information exige une forme d'imprévisibilité et
d' absence de détermination pour apporter une information neuve, elle ne
peut pour autant être assimilée au bruit : « Cependant, le bruit n ' a pas de
signification alors que l ' information a une signification. En un sens
opposé, l ' information se distingue du bruit parce que l' on peut assigner un
certain code, une relative uniformisation à l ' information [ . . . ] » 1 • Le propre
de l' information, c ' est de posséder une signification, et de se voir assigner
un code. C' est ce codage qui permet de penser la gamme des positions de
l'information à l' égard du bruit. Plus l ' information est imprévisible, plus
elle est difficile à décoder, plus elle semble proche du bruit de fond ; en
revanche, plus elle est prévisible, plus elle se distingue du bruit : « Plus
s'ac croît la prévisibilité du signal, plus le signal peut être aisément
distingué du phénomène de hasard qu' est le bruit de fond » 2•
Pour faire entendre ce raisonnement, on pourrait prendre l ' exemple
d'un message radio : l ' institution de codes internationaux pour s' exprimer
dans les transmissions radios, le « langage radio », n ' a en fait pas d' autre
but que de faciliter la distinction entre les phénomènes de bruit et les
messages. En effet, les distorsions sonores induites par la transmission
radio permettent l ' assimilation de la voix humaine à un bruit, et si en consé­
quence celle-ci ne formate pas ses messages selon un code à la
reconnaissance aisée et universelle, le risque qu' elle soit assimilée à un
bruit par les auditeurs augmente. Un message dans une langue étrangère,
imprévisible et dépourvu de signification parce que hors du langage radio,
court ainsi le risque de ne pas être saisi comme information par un auditeur.
L'information se localise donc dans une situation médiane à l' égard du
hasard pur du bruit, et de la prévisibilité parfaite : le premier état induirait
une absence totale de signification, le second une pure tautologie de l' in­
formation qui n' apporterait aucun élément neuf. Or Simondon prend ce
phénomène technique pour prétexte pour poser un problème philo­
sophique :

1. Jbid. , p.134.
2. lbid. , p. 1 36.
128 CHAPITRE I I

Cette opposition représente une antinomie technique qui pose un prob lè me


à la pensée philosophique : l ' information est comme l' événemen t de
hasard, mais elle se distingue pourtant de lui . Une stéréotypie absolue, en
excluant toute nouveauté, exclut aussi toute information. Pourtant , po ur
distinguer l information du bruit, on se fonde sur un caractère de réduc tion
des limites d'indétermination 1 •

En d' autres termes, i l faut une part de hasard pour qu' il y ait une in for­
mation réelle, mais le hasard est aussi le critère qui distingue l' inform atio n
réelle du bruit : autrement dit, le hasard est une condition de possibilité de
l ' information, mais c ' est dans le même temps ce qui définit l' absence
d' information.
Pour résoudre le paradoxe évoqué dans ce court texte, Simondon v a
faire appel à une modalisation dans le taux même de hasard accordé à
l'information par le biais de l' indice lexical « une certaine indéter­
mination ». Cette subtilité stylistique a pour fonction de penser ensemble le
hasard comme à un certain degré, définitoire de l' information, à un autre
degré, plus élevé, définitoire de l ' absence d'information (le bruit). Ce
degré n' étant pas définissable, il va être marqué par cet indice lexical vague
mais central qui va instituer une formule récurrente dans ce texte, comme
dans ILF/, et d' une importance capitale dans la pensée de Simondon : « un
certain degré d'indétermination » ou « une certaine indétermination » sont
nécessaires. Il faudrait produire une liste de ces occurrences, pour montrer
comment elles prennent discrètement place dans des points majeurs de la
réflexion de Simondon, instillant avec discrétion la problématique du
hasard dans la théorie de l' individuation. Voyons désormais la genèse de
cette formule, qui entend qualifier la position médiane de l' information,
entre le hasard pur, et la prévisibilité parfaite.
Si les bases de temps étaient véritablement indéréglables comme les
monades de Leibnitz, on pourrait réduire autant qu'on le voudrait le
moment de sensibilité de l' oscillateur à synchroniser [ . . . ) Le signal de
synchronisation n' aurait plus aucun caractère d'imprévisibilité par rapport
à l ' oscillateur à synchroniser ; pour que la nature d' information du signal
subsiste, il faut qu ' une certaine marge d'indétermination subsiste 2•

Cette « certaine marge d' indétermination » a pour fonction de localiser


l' information dans son rapport à la prévisibilité à l' égard de laquelle elle
doit être accessible mais non tautologique : « La prévisibilité est un fond
recevant cette précision supplémentaire, la distinguant d' avance du hasard

1. Cl, p. 1 36.
2. MEOT, p. 1 36.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 129

pur dans un très grand nombre de cas, la préformant partiellement. L' infor­
mati on est ainsi à mi-chemin entre le hasard pur et la régularité absolue » 1•
Voilà donc déterminé Je statut de l' information : elle n' est pas hasard
p ni régularité absolue, mais elle manifeste une marge de hasard néces­
ur
saire pour que l'information amène une nouveauté effective - cette marge
est impliquée dans notre réflexion par le phénomène non finalisé de la
rencontre - ; comme elle manifeste une forme de régularité, qui est induite
par la prévisibilité, en tant qu ' elle « préforme partiellement » l' infor­
mation. Cette prévisibilité est l' analogue dans notre réflexion de la compa­
tibilité , déterminée par la structure individuée historique qui reçoit les
singularités nouvelles comme un récepteur reçoit une information. Nous
voyons ici la détermination du statut de l' information dans une situation
parfaitement analogue à celle que nous avons attribuée, dans notre com­
me ntaire du phénomène de la rencontre individuante, à la singularité, qui se
manifeste selon un double statut : une certaine marge d' indétermination,
induite par les hasards de la rencontre, et une forme de prévisibilité, induite
par la structure de compatibilité qui caractérise le récepteur individuel.
C'est d' ailleurs dans cette perspective que Simondon distingue à
nouveau la forme de l' information, mais cette distinction s' applique tout
aussi bien à la définition de la singularité : si la singularité n' est pas une
forme, c ' est parce qu' elle n' est pas individuée, c ' est pourquoi elle est
susceptible de jouer Je rôle d'information active :
On peut dire que la forme, conçue comme régularité absolue, tant spatiale
que temporelle, n'est pas une information mais une condition d' infor­
mation ; elle est ce qui accueille l ' information, l'apriori qui reçoit l ' infor­
mation. La forme a une fonction de sélectivité 2.

La forme qui possède cette fonction de sélectivité, c 'est, dans le cadre


de la théorie de l ' individuation, la structuration individuelle, acquise,
historique, cet a priori constitué de couches successives d'a posteriori
intégrés, qui sélectionnent les informations en fonction de leur structure
actuelle. C' est en ce sens qu' elle « accueille » l information : accueillir,
c'est accepter l' altérité dans sa différence, après lui avoir imposé un
traitement sélectif, tout en lui donnant accès, et pouvoir de forme, sur une
intériorité structurée et déjà partiellement formée, comme on accueille un
ami dans son existence.

l. lbid.
2. /bid. , p.137.
130 CHAPITRE I l

Si la structure d' accueil est une forme, l ' information, comme la singu-
larité, n'a pas de forme :
Mais l information n' est pas de la forme, ni un ensemble de formes, elle es t
la variabilité des formes, l' apport d' une variation par rapport à une forme.
Elle est l'imprévisibilité d' une variation de forme, non la pure imprévi­
sibilité de toute variation. Nous serions donc amenés à distinguer trois
termes : le hasard pur, la forme, et l ' information 1 •

L' apport majeur de ce texte pour notre réflexion tient en cette défi­
nition : l' information est « l ' imprévisibilité d' une variation de forme, non
la pure imprévisibilité de toute variation ». C' est en prenant pour postul at
cette définition de l ' information que nous allons multiplier les explici­
tations de son fonctionnement comme singularité individuante dans le
cadre d' une individuation travaillée par les variations du hasard, d ' un
hasard localisé dans la distribution des événements individuants qui
échoient à l' individuation, mais qui est limité et contraint par la structure
d' accueil qui le sélectionne et le « préforme partiellement », tout en étant
elle-même le produit de l ' intégration des hasards historiques qui ont
fonctionné comme singularités structurantes lors de la trajectoire
d' individuation.
Ce texte est central pour notre réflexion, dans la mesure où il définit les
effets de hasard sur lesquels on travaille, comme localisés entre le hasard
pur et la forme fixe ; ainsi, l ' information comme effet de hasard est défi­
nissable comme l ' imprévisibilité d' une variation de forme ; ce qui la
distingue du hasard pur, c ' est d' abord que c'est toujours une variation de
forme et non « la pure imprévisibilité de toute variation » ; ensuite que
celle-ci manifeste une compatibilité avec le récepteur, en l' espèce le milieu
métastable. C' est donc bien un phénomène de hasard comme variation de
forme qui est susceptible de jouer le rôle d' information dans la philosophie
de Simondon.
À partir de cette détermination de l ' information entre hasard et régu­
larité, Simondon revient à la distinction entre machine et vivant qui nous
occupait plus haut.
La pensée philosophique ne pourra bien saisir le sens du couplage de la
machine et de l' homme que si elle arrive à élucider le véritable rapport qui
existe entre forme et information. Le vivant transforme l ' information en
forme, l'a posteriori en a priori; mais cet a priori est toujours orienté vers
la réception de l ' information à interpréter. La machine au contraire a été

l . MEOT, p. 1 37.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 131

construite selon un certain nombre de schèmes, et elle fonctionne de


manière déterminée ; sa technicité, sa concrétisation fonctionnelle au
ni veau de l' élément sont des déterminations de forme 1 •

L' apport double des analyses de l a mémoire et de 1 ' information permet


de s aisir les enjeux majeurs de cette formule, qui pourtant ne sert dans ce
tex te qu ' à penser avec plus de pertinence le rapport entre l' homme et la
mac hine. Si Simondon borne la fonction théorique de sa thèse ici à amé­
li orer la conception du couplage homme/machine, il est possible de tirer de
cette thèse des conséquences majeures pour penser le rapport de l ' indivi­
duation au hasard, car celle-ci synthétise les deux aspects du hasard et de la
contrainte, de la rencontre et de la compatibilité, sous les aspects de
l' information qui intervient dans le vivant avec une certaine marge d' indé­
termination (qui joue le rôle de la rencontre et du hasard) ; et de 1' autre côté,
de cette détermination de l ' a priori, c'est-à-dire de la structure individuée,
à fonctionner comme sélecteur de compatibilité et contrainte, en tant qu'il
est « toujours orienté vers la réception de l ' information à interpréter » .
O n remarquera enfin que c e texte traitant d u « hasard pur », qui semble
marginal dans la pensée de Simondon, possède en fait une position
cruciale, car il fonde 1' assimilation entre 1' information, concept central de
l' individuation, et un certain degré du hasard (que nous appelons hasard
contraint), localisé entre la forme fixe et le hasard pur.

La lecture simondonienne des Stoïciens

Nous partons de ce postulat simondonien : la pensée est résolution de


problèmes, comme la vie est résolution de problèmes. Ce postulat a un
corollaire. Toute solution, aussi élégante et efficace soit-elle, structure le
champ, induisant de nouveaux déterminismes. Faire un choix théorique
pour résoudre un problème philosophique oriente dans des directions de
réflexion qui ferment certaines pistes. C' est la condition de la pensée et de
la vie, de la création technique et artistique : toute solution à un problème
impose des structures fixes qui posent de nouveaux problèmes. Un choix
théorique est donc susceptible d' avoir des conséquences majeures.
C ' est ce qui apparait dans l ' influence de la théorie stoïcienne de l ' indi­
vidualité sur la pensée de Simondon. La manière dont Simondon lit les
théories de 1' individu nous renseigne sur ce qu'il voudrait y voir ; les points
sur lesquels il les critique nous renseignent sur ce qu' il veut attribuer à sa

l . MEOT, p. 1 37 .
132 CHAPITRE li

propre théorie. On y entrevoit les enjeux des thèses propres à Simond on


concernant l ' individuation par contrepoint et distorsion.
L' individu est l' être qui résulte d' une série de faits qui s' organise nt en
drame ; il n'y a plus en l ' individu une différence entre une substance et de s
accidents : l'être est ce qu'il est, ou plutôt ce qu 'il a été ; le fait d'être ce qu ' il
était ne se réfère plus du tout à une quiddité permanente, mais à la
nouveauté d'un drame indéfini. L' individu est lêtre constitué par un drame
singulier, et qui accumule en lui dans son idiosyncrasie la substance de tous
ces événements, de toutes ces relations qui se transforment en être parce
qu'elles sont corporelles [ . . . ] 1 .

Ce qui nous intéresse ici, c ' est l a théorie de l a création de l a substance


par incorporation de l ' accident qui permet de dépasser l' opposition entre
substance et accidents. Localiser la définition de l ' individu dans l ' essence
revient à le rendre inaccessible aux accidents de l' existence : son noyau dur
est intouchable, infrangible, inaltérable comme c' est le cas dans le substan­
tialisme scolastique.
L' individu est comme du temps condensé en corps ; la relation est dans
cette vision du monde un échange d'être, un apport d' être, un mélange total.
En toute rigueur, la notion de substance, au sens hellénique, est détruite car
tout accident apporte de la substance qui s ' incorpore par mélange à la
substance déjà existante 2.

On comprendra alors que localiser le principe de définition de l' indi­


vidu dans l'existence temporelle remette en cause le statut de l ' accident
dans son rapport à l ' essence. Comme chez Leibniz, il n'y a plus d' accident,
non pas parce que tout est compris dans la notion complète, mais parce que
ce sont les accidents de l' agir et du pâtir, du lieu et du temps, qui structurent
et informent de l ' extérieur l ' individu métastable.
Mais la divergence entre la position stoïcienne et celle de Simondon est
nette dès l' origine : cette théorie est fondée chez les Stoïciens sur un
concept du mélange, qui est une modalité passive de l' intégration, alors
que la modalité d'intégration de l ' accident plus proprement simondo­
nienne est la prise de forme, l ' information active, c 'est-à-dire la structu­
ration par incorporation de singularité. Ce problème est explicite dans la
critique que Simondon adresse aux Stoïciens :
L' individu devient le sujet d' états plus que le sujet d' actes, son activité est
le résultat de la relation plus qu' une initiative ; car l' individu n' est vivant

1 . MEOT, p. 379.
2. lbid.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 33

que dans la mesure où il peut accueillir d' autres faits et d' autres événements
qui viendront mêler de nouveaux apports à sa substance 1 •

La modalité de l ' intégration ne peut être le mélange passif : elle doit être
de l' ordre de la structuration active du métastable. Néanmoins cette
strocturation n' est pas nécessairement de l ' ordre de la mise en tension de
deux dimensions internes, mais de la mise en présence d' une singularité
hi storique et du métastable propre à un individu, dans l ' orbe du processus
d' individuation. La singularité n' est alors plus extérieure puisqu' elle s' est
intégrée au milieu associé, sans être pour autant une dimension interne - au
sens des couples de base évoqués par Simondon. La singularité, comme la
poussière avant la cristallisation, se donne depuis une extériorité initiale
qui va être intériorisée. Dans cette mesure, la question à poser n' est plus
« Qu'est-ce qu'un individu ? Quelle est la définition de l'essence de l' indi­
vidu ? », mais « Où se joue l ' individuation ? ». Celle-ci se joue très préci­
sément sur la membrane.

Dresser une topologie de l 'individuation :


la membrane comme interface
Ce concept temporalisé d'extériorité qui passe progressivement à
l' intériorité est théorisé par ce que Simondon appelle la chrono-topologie
du vivant. Essayons d' analyser l' idée d' individu comme ensemble chrono­
topologique chez Simondon 2• Il s' agit de saisir comment se configurent les
dimensions d' intériorité et d'extériorité de l' individu une fois que l ' oppo­
sition individu/monde a été déboutée. La thèse de Simondon consiste alors
à désamorcer Je couple binaire intérieur/extérieur en localisant le modus
operandi de l ' individuation entre les deux, précisément à leur interface.
Pour penser ce lieu dynamique, il utilise l' analogie opératoire et struc­
turelle de la membrane biologique :
Il faudrait pouvoir produire la topologie du vivant, son type particulier
d' espace, la relation entre un milieu d ' intériorité et un milieu d'extériorité
pour dire que l ' on approche de la vie 3.

Or, la fonction du concept de membrane est bien de penser une


différence entre intériorité et extériorité, mais qui ne soit plus exclusive,

l . lbid.
2. Ibid. , cf partie li, « L' individuation des êtres vivants », chap. II, « Individuation et
information », II, « Information et ontogénèse », 5. « Topologie et ontogénèse ».
3. Ibid. , p. 225.
1 34 CHAPITRE I I

statique et figée : la membrane constitue une frontière active, dynamique et


temporalisée entre intérieur et extérieur.
La membrane vivante, anatomiquement différenciée ou seulement
fonctionnelle lorsque aucune formation particulière ne matérialise la
limite, se caractérise comme ce qui sépare une région d ' intériorité d' une
région d' extériorité : la membrane est polarisée, [ . . ] c'est la membrane qui
.

fait que le vivant est à chaque instant vivant, parce que cette membrane est
sélective : c'est elle qui maintient le milieu d'intériorité comme milieu
d ' intériorité par rapport au milieu d'extériorité 1 •

La membrane est alors le lieu « d' une topologie dynamique qu i


entretient elle-même la métastabilité par laquelle elle existe » 2•
La topologie est une branche des mathématiques modernes qui étudie
l 'espace sous l' angle de la continuité et de la limite, et pas comme espace de
points. L' usage qu ' en fait Simondon n' est pas mathématique, il est philo­
sophique. Simondon l'utilise pour distinguer deux espaces : un espace
abstrait et naïf, de la géométrie analytique, partes extra partes, ponctuel,
extensif, qui isole des figures dans des espaces en deux ou trois dimensions.
Précisément l' intérêt que Simondon porte à la topologie vient du fait
qu' elle permet de penser un espace hétérogène, polarisé, centré, aniso­
trope, c' est-à-dire un espace avec des intérieurs et des extérieurs, chose que
la géométrie euclidienne puis analytique ne peuvent pas penser.
La thèse de Simondon qui sous-tend cette utilisation de la topologie est
la suivante : pour comprendre ce qu' est un individu, il faut réformer
jusqu ' à notre conception de l' espace. Il distingue l' espace des corps de
Descartes - figure et mouvement - d' un espace propre aux individus. Cela
pose la question du statut de la limite dans la géométrie classique. Quel est
le statut de la forme d'un corps ? C' est une simple forme géométrique : la
limite n' est qu' une simple délinéation, il s' agit de suivre le contour de ce
qui se meut ensemble. Or la limite d'un individu n' est pas de cet ordre .
C' est un dispositif dynamique et relationnel, c' est une limite qui joue le
rôle d'interface, qui polarise l ' espace, qui crée un dedans et un dehors, un
haut et un bas, donc des directions, des sélections entre ce qui rentre, ce qui
reste dehors, ce qui sort, et ainsi des valeurs. Il s ' agit d'un phénomène
topologique selon Simondon, qui en propose un concept générique :
la membrane.
Pour lier la membrane à la problématique de la rencontre, il faut réarti­
culer cette topologie à la dimension temporelle, processuelle de l ' individu.

1 . MEOT, p. 225.
2. lbid.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 135

L a membrane est u n concept central pour manifester chez Simondon


l' di viduation par la rencontre avec l 'événement extérieur. En effet, il
in
reprend à son compte la théorie de l' individu qu ' il attribue aux Stoïciens,
reformulée à partir de ses propres concepts. La thèse centrale consiste à
po ser une articulation entre l' architecture spatiale de l' individu et son ins­
cription dans le temps. On peut distinguer trois lieux dans l' architecture de
J' individu : Je dedans, le dehors, et la surface de contact, l ' interface entre les
deu x. De même, il y a trois dimensions de la temporalité : Je passé, Je pré­
sent et l' avenir. L' idée de chrono-topologie consiste à faire coïncider point
par point les dimensions de l ' espace avec celles du temps de l' individu.
Alors que l ' espace euclidien et le temps physique ne peuvent coïncider, les
schèmes de chronologie et de topologie s' appliquent l'un sur l' autre ; ils ne
sont pas distincts, et forment la dimensionnalité première du vivant : tout
caractère topologique a un corrélatif chronologique, et inversement 1 •

Le passé renvoie au dedans de l ' individu : c'est ce qui a été incorporé,


J' objet des rencontres antérieures structuré en dimensions intérieures :
[ . . . ] ce qui a été produit par individuation dans le passé fait partie du
contenu de l espace intérieur : tout le contenu de lespace intérieur est
topologiquement en contact avec le contenu de l' espace extérieur sur les
limites du vivant [ . . ] 2.
.

La forme d'intériorisation proposée ici par Simondon est double :


d' abord l' assimilation, ensuite la condensation de ce qui a été assimilé à la
surface de l' individu. Ce n' est pas Je mélange passif qui caractérise l' indi­
viduation, mais la prise de forme au contact de l' événement extérieur, en
fonction de la métastabilité propre à l ' individu pris dans la rencontre.
La dimension du futur de J' individu renvoie, quant à elle, à J' extérieur de la
membrane. Ce qui est à l' extérieur est de l ' ordre de l' événement possible :
« Le fait qu' une substance est dans Je milieu d' extériorité signifie que cette
substance peut advenir, être proposée à l' assimilation, léser l' individu
vivant : elle est à venir » 3. Enfin, c' est Je lieu même de l' affrontement entre
intérieur et extérieur, à la surface de la membrane, où les événements sur­
viennent et où Je passé condensé induit la réaction singulière de l' individu
face à l ' événement qui caractérise Je présent de l individu.
Au niveau de la membrane polarisée s' affrontent le passé intérieur et
l' avenir extérieur : cet affrontement dans l' opération d ' assimilation

l. lbid. ' p. 228.


2. Ibid. , p. 227.
3 . Ibid. , p. 228.
1 36 CHAPITRE I I

sélective est l e présent d u vivant, qui est fait d e cette polarité d u passage et
du refus, entre substances passées et substances qui adviennent, présentes
l' une à l' autre à travers l' opération d'individuation ; le présent est ce tte
métastabilité du rapport entre intérieur et extérieur, passé et avenir ; c · e st
par rapport à cette activité de présence mutuelle, allagmatique, que
l extérieur est extérieur et l ' intérieur intérieur 1 •

L' individu est du passé incorporé confronté à l' avenir. Ce qui fai t
l ' individualité d'un être, c ' est la présence actuelle d'un passé singu lier
incorporé et disponible pour le présent. L' atome, la particule ne sont pas
des individus, au même titre que le sujet, car ils n'ont pas de mouchetures,
de cicatrices, de dispositions qui sont du passé incorporé agissant au
présent. Là résident la singularité et la spécificité de l ' individu.

LE MILIEU INTÉRIORISÉ : STIMUL US ET SIGNIFICATION

Le milieu est élaborépar le processus d 'individuation


La spécificité de l' individuation vitale, c ' est son rapport au milieu. Le
concept de milieu subit ici une mutation radicale : d' environnement
physique, il devient espace configuré par le vivant. Le concept de milieu
chez Simondon trouve son origine chez Canguilhem, et plus loin dans la
tradition philosophique issue de Von Uexküll et Goldstein. Cette lignée
philosophique définit le milieu comme « produit » en quelque sorte par
l' individu, en tant qu' il est celui qui qualifie un environnement physique et
objectif en milieu signifiant et vivant. Ce concept sert pour une large part à
contrer les influences réductionnistes, qui tendent à penser le compor­
tement individuel comme effet de causes extérieures apparues dans le
milieu. La théorisation du milieu comme qualifié par l'individu permet de
récuser cette causalité directe, au profit d'un schéma sélectif et interpré­
tateur : dans le rapport du vivant au milieu, comme le dit Canguilhem, le
vivant n'est pas la machine qui reçoit les stimuli comme des ordres du
milieu, il est le machiniste qui doit les interpréter. On ne peut sous-estimer
les conséquences d' un tel modèle théorique, repris et prolongé par
Simondon, à l' égard d' une réflexion sur le rôle de l ' extériorité dans l ' indi­
viduation : le risque théorique que ce schéma implique consiste en effet en
une déréalisation de l' extériorité résistante, celle-ci étant devenue impen­
sable si l'on considère le milieu d ' individuation comme un milieu vivant.
Ceci peut être argumenté si l ' on reprend l ' exemple du stimulus comme

1 . MEOT, p. 228.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 137

modè le d e l ' intégration d u hasard. Cette détermination de l ' intervention


des stimuli sur le mode du hasard n' est pas arbitraire : elle est revendiquée
par Simondon dans Imagination et invention en ces termes : « Le hasard ne
se manifeste pas seulement, en effet, dans l' occurrence des stimuli
provenant du milieu et apportant des informations [ . . . ] » 1 • Cette formule
de Simondon présente l' équation qui assimile à nouveaux les informations
issues de l' extériorité à des manifestations du hasard, par la médiation de la
notion de stimuli. Le stimulus est une des formes de la manifestation du
has ard informatif dans le milieu individuant. Mais cette assimilation n' est
pas anodine : si la manifestation du hasard dans le processus d' indivi­
duation se fait sur le mode du stimulus, cela implique encore une fois que le
hasard n' est pas une cause de structuration, qui agirait de manière méca­
nique et déterministe sur la structuration individuelle, mais qu' il est traité
dans l' individuation comme un vivant traite un stimulus. Pour comprendre
la spécificité de ce traitement, il faut revenir aux modèles théoriques sur
lesquels se fonde Simondon pour comprendre le rapporte entre un vivant et
son milieu, issus de la pensée de Merleau-Ponty et de Canguilhem, comme
de I' éthologie de H. S. Jennings. C' est la théorie du stimulus définie dans
IA structure du comportement que nous prendrons ici pour base.
Notre hypothèse peut être formulée ainsi : c 'est sur le modèle du
stimulus que le hasard est intégré dans l ' individu ; modèle pensé par
Merleau-Ponty en ces termes :
Les stimuli physiques n' agissent sur l organisme qu' en y suscitant une
réponse globale qui variera qualitativement quand ils varient quantita­
tivement ; il joue à son égard le rôle d' occasion plutôt que de cause ; la
réaction dépend, plutôt que des propriétés matérielles des stimuli, de leur
signification vitale 2.

C' est par là que la problématique du sens et de la signification, qui


trouve son origine chez Goldstein, va jouer un rôle central dans la philo­
sophie française de l' individualité à partir des années cinquante, par le biais
des récupérations qu'en font Merleau-Ponty et Canguilhem. Cette problé­
matique de la signification vitale pour penser le rapport de l' organisme au
milieu va avoir des effets décisifs sur la philosophie de Simondon,
notamment sur la problématique de la distinction intériorité/extériorité.
De la même manière, cette problématique va être à l ' origine de la fermeture
de la voie qui nous intéresse, dans la mesure où elle va localiser dans un

) . Imagination et invention, op. cit. , p. 30.


2. La structure du comportement, op. cil. , p. 1 74.
1 38 CHAPITRE II

individu le monopole de la réaction à l'extériorité, éloignant l ' extériorité


résistante tellement loin du centre individuant, qui la recrute, quali fie et
médiatise par cercles concentriques, qu' elle finit par être occultée de s
données du problème. En effet si l' individu ne qualifie et ne réagit aux
stimuli qu'en fonction du sens qu' il leur donne, alors les stimuli ne s ont
qu' une cause matérielle qui va être informée par la signification vitale
imposée par l' individu. Ils ne sont que des accidents, indéterminés tant
qu' ils ne sont pas qualifiés par l' individu lui-même. À nouveau, un schéma
hylémorphique s ' impose dans la réflexion, qui consiste à disqualifier le
pouvoir déterminant de l ' extériorité, au profit de l' aptitude à déterminer la
signification des stimuli qui caractérise l ' individu lui-même. Or cette réap­
parition cryptée du schème hylémorphique trouve son sens dans un enjeu
philosophique majeur pour Merleau-Ponty, Simondon et Canguilhem :
le refus du réductionnisme et du déterminisme behavioriste, dans lesquels
le stimulus, où la singularité, fonctionnent comme des causes, et non
comme des signaux 1 • Cette résurgence hylémorphique est clairement
exposée par Merleau-Ponty à la suite du texte évoqué plus haut : « On ne
peut assigner un moment où le monde agit sur l' organisme, puisque l' effet
même de cette "action" exprime la loi intérieure de l' organisme » 2. Cette
idée que l' organisme qualifie les stimuli amène cette conséquence perti­
nente, mais trop englobante, selon laquelle le monde n ' agit plus sur l' orga­
nisme, puisque cette action est toujours déjà capturée interprétée et
infléchie par l' organisme lui-même. Le stimulus n' est plus qu' une
occasion, un accident. Une occasion auquel l' individu est libre de répondre
ou de ne pas répondre. Une stimulation et plus un stimulus.
Merleau-Ponty continue à analyser les conséquences de cette thèse
dans une direction qui sera reprise par Simondon :
En même temps que l ' extériorité mutuelle des stimuli se trouve dépassée
l'extériorité mutuelle de l' organisme et de l' entourage. À ces deux termes
définis isolément, il faut donc substituer deux corrélatifs, le « milieu » et
l' « aptitude » qui sont comme les deux pôles du comportement et parti­
cipent à une même structure 3 .

1 . Cf. M . Merleau-Ponty : « En reconnaissant que les comportements ont u n sens et


dépendent de la signification vitale des situations, la science biologique s ' interdit de les
concevoir comme des choses en soi qui existeraient, partes extra partes, dans le système
nerveux ou dans le corps, elle voit en eux des dialectiques incarnées qui s' irradient sur un
milieu qui leur est immanent. » (La structure du comportement, op. cit. , p. 1 74)
2. lbid. , p . 1 74.
3 . lbid.
POUR UNE THÉORIE DE LA RENCONTRE 1 39

Il n ' y a plus de distinction intérieur/extérieur entre l' individu et le


milieu, puisque le milieu n' est tel que qualifié par l ' individu. Cette consé­
quence philosophique, déduite par Merleau-Ponty des thèses majeures de
Von Uexküll sur la nature de l' Umwelt, va avoir des répercussions déci­
si ves sur la philosophie simondonienne de l' individuation. C'est donc en
sui vant l ' intuition de Merleau-Ponty que Simondon va réformer le couple
cl assique extériorité/intériorité, en localisant l'extériorité du milieu à
l' intérieur de l ' individu, repensé comme processus d' individuation.
En lui-même ce geste théorique a une force considérable, et permet des
effets décisifs de résistance aux modèles mécanistes caricaturaux du beha­
viorisme. Néanmoins il possède une inertie théorique problématique, qui
est très nette dans la perspective de cette réflexion : en ouvrant le champ de
l'intériorité au milieu associé, il décale les limites de l' extériorité à une
distance trop lointaine pour qu' on s ' interroge sur la dialectique réelle entre
intérieur et extérieur. Au point que cela donne une impression de toute­
puissance du processus d' individuation, qui ne connaît pas l'extériorité
résistante, et se détermine strictement par lui-même. C' est la limite du
concept simondonien de disparation que l ' on rencontre ici, en tant que le
problème individuant ne met jamais en tension que des dimensions inté­
rieures à l ' individu ; on retrouve ce que nous pourrions appeler une
« monadologie fluide » des processus d' individuation. Les processus
d' individuation deviennent des monades « sans porte ni fenêtres », qui ne
rencontrent rien à l' extérieur d' eux-mêmes, mais déroulent comme du
papier à musique leur processus individuant par résolution des tensions
internes.
On remarquera néanmoins que dans le processus d' individuation, le
milieu associé est quand même géographiquement extérieur. On remar­
quera ensuite qu' il connaît des transformations et des changements (évé­
nements) qui n' appartiennent pas à la loi de développement de l' individu­
organisme ; et donc en conséquence, certains de ces événements et
changements peuvent avoir des effets que le processus d' individuation va
intégrer, mais qui trouvent leur origine dans l' événement extérieur ou dans
le changement lui-même. C'est sur ce point que notre réflexion porte.

Le hasard comme opérateur interne de [ 'individuation inventrice


Le hasard est-il créateur, ou bien est-ce l' individu ? Ce modèle trop
simple produit une mécompréhension du concept de hasard : il impose un
couple individu/hasard, pensés de manière symétrique, comme deux
instances qui pourraient être opérateurs d ' invention ou de création. Rigou­
reusement, le hasard n' est jamais créateur, c'est toujours l ' individuation
1 40 CHAPITRE Il

qui crée à partir du hasard. Il n'y a pas de « hasard créateur », pour


reprendre la formule de Henry Lestienne, car le hasard n' est pas un sujet,
mais le nom d' une relation. Comme le dit Wittgenstein, il faut pre ndre
garde à ce que le substantif ne glisse pas vers la substance. Utiliser Je
substantif « hasard » n' implique pas de penser le phénomène comme une
instance existante, susceptible d' action minimale. C' est le retour du dieu
antique « hasard ». Comme l ' individu ne s' oppose pas au milieu, l ' individu
ne s' oppose pas au hasard comme deux instances pourraient s ' opposer
quant à l' attribution d'un phénomène. Le hasard n' est pas une instance
extérieure à l' individu, mais une relation interne constitutive de l ' individu :
une relation positive d' absence de finalité entre les deux opérations du
processus de constitution de l ' individu même. Le hasard est au dedans de
l 'individuation, comme relation constitutive. Ces deux opérations sont,
d' une part, l' apparition d' une singularité dans le milieu d'individuation ;
d' autre part, l ' intégration de cette singularité comme information active
qui restructure ce qui est métastable dans l individu.
Comme dans la théorie de l ' évolution, le hasard n' est pas une instance
qui pourrait s' arroger une des attributions de la vie ou de l' évolution : créer
des formes nouvelles. Le hasard est un des opérateurs de définition du phé­
nomène même qu' on appelle vivant ; et du phénomène même qu' on ap­
pelle l' individu. Le hasard n ' est qu'un des opérateurs internes de définition
de ce qu ' on appelle individuation. L' individuation est un processus, qui se
structure par rencontres successives, étant admis que ces rencontres se font
avec des singularités qui n ' ont pas pour finalité d'individuer l ' individu.
Comme le dit Rémy Lestienne dans Le hasard créateur concernant le
hasard chez Darwin : le hasard joue le rôle d' entité théorique ayant le même
statut que la variation et la sélection pour penser l évolution. De la même
manière dans la théorie de l' individuation, le hasard a le même statut théo­
rique que l' apparition de singularité dans un milieu individuant, que le
concept d' intégration, que celui de métastabilité ou de résolution de problème.
Ce n' est donc ni le hasard ni l' individu qui sont créateurs de formes
nouvelles (vitales, existentielles, techniques, artistiques, collectives), mais
le processus d' individuation. L' individu n' est qu' un résidu figé, le hasard
n' est que le nom d' une relation interne à l individu réel, qui est le processus
d' individuation.
CHAPITRE III

LES STRUCTURA TIONS INDIVIDUELLES


DU VIVANT-PENSANT : L'INDIVIDUALISATION HUMAINE
DU POINT DE VUE DU HASARD

Nous voudrions désormais appliquer le schème théorique du hasard au


problème de l' individuation humaine, c ' est-à-dire d'un vivant psychique,
selon le double régime d' individuation qui le caractérise, en laissant
d' abord de côté la question du psychosocial et du transindividuel. Le
mouvement de la recherche va maintenant s' éloigner d' une lecture stricte
de Simondon, dans la mesure où les problèmes que l'on entend poser à ses
textes ne sont pas rigoureusement les siens ; en conséquence, il s' agit plutôt
de recruter ses thèses et concepts, et de les configurer pour proposer des
réponses aux problèmes philosophiques qui nous occupent : quel est le rôle
du hasard dans le processus d' individuation et d'individualisation d' un
humain ?
On notera encore une fois que le problème de savoir si une idée est
proprement simondonienne est un problème difficile, et ce du fait de la
forme même de la pensée écrite de Simondon. Celle-ci ne produit que peu
de définitions strictes et exclusives. À nos yeux, ceci n' est pas la marque
d'un manque de clarté, mais l ' indice d' une problématique supérieure :
le concept chez Simondon n ' a pas une fonction de classement à bords nets
des phénomènes de !' expérience, mais une fonction mobile de résolution
de problèmes multiples. La plurivocité de chaque concept est un gage
de polyfonctionnalité par métastabilité ; elle tient alors à la tentative simon­
donienne de le faire fonctionner pour plusieurs problèmes et dans
divers débats (ainsi la distinction individuation/individualisation/
1 42 CHAPITRE Ill

personnalisation va tour à tour être prise comme opérateur pour expliquer


la différence entre traits essentiels et traits accidentels de l ' individu, le
phénomène de la tentation morale, l' origine de la transcendance, le
dédoublement de personnalité . . . ).
Dans le cas de ses meilleurs concepts, cette richesse permet des effets
d' intelligibilité à l' amplitude rare, par exemple l' équation conceptuelle qui
assimile singularité à information, et fait se rejoindre la problématique de
la prise de forme, celle de la communication et celle de la théorie de l' in for­
mation émetteur/récepteur. Dans d' autres cas, comme celui qui nous
occupe (la distinction entre individuation et individualisation) la fécond ité
nous reste assez obscure.
En conséquence, la métastabilité théorique est le statut le plus net des
textes de Simondon. Ceci n' implique pas néanmoins qu' on puisse tout leur
faire dire, car toute métastabilité n'est plastique que selon certains
tropismes, contraints par sa compatibilité à l' égard des singularités. C'est
reconnaître à l ' œuvre de S imondon la capacité à répondre à d' autres
problèmes philosophiques que les siens. Néanmoins, ces réflexions ne
relèvent plus de la responsabilité théorique de Simondon, mais de celle de
1' auteur de ces lignes.

DE LA RENCONTRE À LA RÉSOLUTION DE PROBLÈMES : L ' INVENTION

Dans le passage entre le régime physique et le régime vivant d' indivi­


duation, le paradigme de l ' opération d ' individuation change progres­
sivement. Simondon substitue une opération de résolution de problème,
qui devient prégnante dans le régime d' individuation psychique, au
modèle de la rencontre et de la compatibilité entre une singularité et un
milieu métastable. Le vocabulaire de la singularité disparaît progressi­
vement dans l' analyse de l ' individuation psychique, et ce précisément au
profit du vocabulaire de la résolution de problème. Que se passe-t-il lors du
passage entre les deux paradigmes ?
On peut montrer ce passage en deux temps dans la pensée de Simondon.
D' abord, dans le passage du régime d' individuation du cristal à celui du
vivant, où apparaît la problématique de la métastabilité maintenue, qui
induit des structurations successives nouvelles :
Il n'y a de véritable individu que dans un système où se produit un état
métastable. Si l' apparition de l' individu fait disparaître cet état métastable
en diminuant les tensions du système dans lequel il apparaît, l ' individu
devient tout entier structure spatiale, immobile et inévolutive : c ' est
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 43

l ' individu physique. Par contre, si cette apparition de l' individu ne détruit
pas le potentiel de métastabilité du système, alors l' individu est vivant, et
son équilibre est celui qui entretient la métastabilité : il est en ce cas un équi­
libre dynamique 1 •

Simondon opère une explicitation de l a spécificité du vivant en le


dérivant depuis le physico-chimique, comme une opération d' indivi­
du ation qui se maintient en suspens dans le temps :
Un cristal est comme la structure fixe laissée par un individu qui aurait vécu
un seul instant, celui de sa formation, ou plutôt de la formation du germe
cristallin autour duquel des couches successives du réseau cristallin macro­
scopique sont venues s' agréger. [ . . . ] Le vivant est comme un cristal qui
maintiendrait autour de lui et dans sa relation au milieu une permanente
métastabilité 2.

Le maintien de la métastabilité est le propre de l ' individuation du


vivant. Or cette métastabilité se définit, dans un autre contexte, comme
« pouvoir de refonte des formes ». Ce pouvoir de refonte caractérise le
vivant, en tant qu' il opère par résolution de problème.
Dans cette mesure, la résolution de problème apparaît comme propre au
vivant dans sa distinction d' avec la machine, dans un passage déjà cité de
MEOT :
Il n'y a jamais pour eux problème, chose lancée devant, chose qui est en
avant et qu' il faut enjamber. Résoudre un problème, c'est pouvoir l ' en­
j amber, c'est pouvoir opérer une refonte des formes qui sont les données du
problème. La résolution véritable de problèmes est une fonction vitale
supposant un mode d' action récurrente qui ne peut exister dans une
machine : récurrence de l' avenir sur le présent, du virtuel sur l ' actuel 3.

La résolution de problème apparaît donc comme « une fonction vitale »


par différence d' avec les entités physiques et les machines techniques.
Cette fonction tient en fait au couplage de deux dimensions centrales de
l'individuation du vivant : le maintien de la métastabilité, et l ' activité indi­
viduante du vivant. Ceci apparaît dans un texte fondateur, « Forme,
information, potentiels », où Simondon opère l' articulation entre le modèle
de la métastabilité et celui de la résolution de problème :
Une adaptation qui ne correspond plus au monde extérieur, et dont l ' ina­
déquation par rapport au milieu se réverbère dans 1 ' organisme, constitue

l . ILFI, p. 237.
2. lbid
3. MEOT, p. 1 44 .
144 CHAPITRE Ill

une métastabilité qui correspond à un problème à résoudre : il y a impossi­


bilité pour l' être de continuer à vivre sans changer d'état, de régime
structural fonctionnel 1 •

Le système d'équations conceptuelles très dense que Simondon déve­


loppe ici peut être analysé ainsi : une adaptation (par exemple un schè me de
conduite) peut devenir inadéquate dans son milieu ; soit que le mili eu ait
changé, soit que la problématique vitale ait changé. C' est cette ina­
déquation qui va constituer une métastabilité. Il faut entendre métastabilité
ici comme situation de tension. Cette tension, lorsqu'elle se manifeste dans
une individuation vivante, prend la forme d'un problème à résoudre, parce
que le vivant a un rapport actif à son individuation : la résolution de l' état de
tension ne se fait plus par apparition d' une singularité dans le milieu, mais
par le geste actif de résolution propre au vivant. Simondon montre bien la
filiation complexe qui existe ici entre le régime cristallin et le régime vital :
Cette métastabilité vitale est analogue à la sursaturation et à la surfusion des
substances physiques. Cet état surtendu et par conséquent métastable est
propice à une prise de forme transductive à partir d'un germe structural ;
dès que ce germe est présenté, il module la région du champ la plus proche ;
la prise de forme se propage et parcourt tout le champ 2.

On ne peut manquer d' être fasciné par la tension interne à tous les textes
de Simondon, par laquelle les schèmes se superposent quasi instanta­
nément, produisant une densité parfois inanalysable, sa capacité à avancer
dans la pensée malgré la présence de contradictions effectives.
L' opération de résolution de problème dans son rapport à la méta­
stabilité a donc pour fonction de résoudre l ' incompatibilité, opération qui
était assumée dans le régime cristallin par la rencontre non finalisée avec
un germe cristallin.
[ . ] or les systèmes vivants, ceux qui précisément manifestent la plus
. .

grande spontanéité d' organisation, sont des systèmes d' équilibre méta­
stable ; la découverte d' une structure est bien une résolution au moins
provisoire de son incompatibilité, mais elle n'est pas la destruction des
potentiels ; le système continue à vivre et à évoluer ; il n' est pas dégradé par
l' apparition de la structure ; il reste tendu et capable de se modifier 3.

De l' analyse de cette substitution d'un modèle à un autre, on peut tirer


plusieurs éléments invariants.

l . JLFJ, « Forme, information, potentiels », p. 547 .


2. lbid.
3 . MEOT, p. 1 63.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 145

En premier lieu, ce qui semble changer, c ' est le passage du passif à


)' acti f. Dans la mesure où toute opération d'individuation résout un état de
tension métastable, en un sens toute individuation est résolution de
prob lème. Car le problème, dans son sens le plus large, c'est une situation
de tension, dont la sursaturation cristalline est un cas. Le problème n' est
pas avant tout une situation cognitive ou même vitale, c'est une situation
é nergétique de tension. Donc lorsque la singularité intervient dans le
milieu métastable de l eau-mère sursaturée, il y a une forme minimale et
passive de résolution de problème. Dans cette perspective, l' individuation
du cristal est une résolution au sens minimal, une résolution sans réso­
Juteur, mécanique et automatique, sans action ni intention.
Dans tous les cas, la rencontre reste la situation de base, rencontre entre
singularité et métastabilité. Dans le cas du vivant, la métastabilité semble
être la situation problématique, et la singularité, une « amorce de solu­
tion », qui vient de l intérieur ou de l ' extérieur, selon les deux voies de
l' individuation.
Le passage au modèle de la résolution de problème consiste donc à
bouturer la problématique de la résolution sur celle de la rencontre, en
interprétant la métastabilité comme tension problématique et la singularité
comme « amorce de résolution » : « le vivant est un être qui se perpétue en
exerçant une action résolvante sur le milieu ; il apporte avec lui des
amorces de résolution parce qu ' il est vivant » 1 . On notera que dans ce texte,
c'est nettement la première voie de l' individuation, par dynamisme
interne, qui est évoquée.
Ceci étant posé, dans les régimes d' individuation vivants et
psychiques, le problème prend une forme plus complexe : il constitue
encore une situation énergétique de tension, mais celle-ci s' oppose à une
tendance, ou à un projet de l' individu plus nettement déterminé que la seule
propension à la prise de forme du cristal. La forme extrême de ce projet est
l'intention consciente, qui apparaît dans le paradigme simondonien du
problème exposé dans Imagination et Invention : le rocher sur la route qui
empêche le voyageur de continuer son chemin. Le chemin à continuer est
une métaphore du processus d' individuation, et non une analogie opé­
ratoire, en ce qu ' il implique toute une série d' attributs qui ne sont pas légi­
timent attribuables au processus d' individuation : le vivant ne « veut » pas
s'individuer comme le marcheur veut continuer son chemin. Néanmoins,
c 'est bien parce qu' il est vivant que le vivant rencontre des problèmes au
sens fort, et pas seulement des situations de tensions énergétiques : comme

l . /LFI, p. 264.
1 46 CHAPITRE Ill

vivant, son individuation manifeste une tendance, un développement


propre qui est comme un chemin parcouru susceptible de rencontrer de s
obstacles.
Le second point de différenciation entre l'individuation par rencontres
passives, qu' on trouve essentiellement dans le monde physique, et l ' i nd i­
viduation par résolution, c ' est la localisation de la singularité comme
amorce de résolution dans l ' individu lui-même le plus souvent, selon la
formule de Simondon, et pas dans l ' extériorité.
Dans l' individuation du cristal, le germe est le plus souvent apporté du
dehors, ce qui induit la dimension historique de l' individuation. Alors que
dans l ' individuation du vivant, le poids de l ' engagement simondonien en
faveur de l' activité individuante et de l ' autonomie fonctionnelle de l' indi­
vidu le pousse à localiser dans l 'individu l' origine des singularités, mais ce
encore, la plupart du temps, et non en permanence.
[ ] un être n'est jamais complètement individualisé ; il a besoin pour
. . .

exister de pouvoir continuer à s'individualiser en résolvant les problèmes


du milieu qui l'entoure et qui est son milieu ; le vivant est un être qui se
perpétue en exerçant une action résolvante sur le milieu ; il apporte avec lui
des amorces de résolution parce qu'il est vivant 1 •

On voit sur ce point l a distinction entre les deux voies théoriques


possibles de l ' individuation : l ' individuation par dynamisme interne et
l'individuation par rencontre avec l' extériorité. La voie théorique de
l ' individuation par dynamisme interne était le modèle préférentiel de
Simondon. C'est en effet ce modèle qui permet de penser avec le plus de
force l' autonomie et l' activité propre à l ' entité individuelle dans l ' opé­
ration d' individuation. On a vu aussi que cette voie théorique courait le
risque de remettre en place un hylémorphisme et une monadologie fluide,
dont la formulation la plus nette est celle de l ' individuation des phases de la
nutrition chez l' enfant dans « Forme, information, potentiels » .

De l ' événement au problème


Comment l ' individuation par rencontre, qui est courante dans le
modèle du cristal, reste-t-elle une voie pertinente dans l' individuation du
vivant ? Dans cette dernière, le vivant ne rencontre plus jamais d' évé­
nements, mais seulement des problèmes. Cette rencontre de problèmes est
la première phase de la rencontre avec un événement individuant dans le
cadre du régime vital d'individuation. La seconde phase consiste en

l . ILF/, p. 264.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 47

l' usage d' une singularité comme « amorce de résolution », que celle-ci
vienne de l' individu lui-même, ou qu'elle soit aussi rencontrée dans le
milieu . On notera que l' individu joue un rôle dans la formulation du
prob lème, même s ' il ne le choisit pas ni ne le produit pas : il le rencontre
dans l ' extériorité, mais au sens où la rencontre est aussi active et configu­
ratri ce, et induit une formulation 1• Quoi qu' il en soit, le problème inter­
venant comme événement dans le processus d' individuation sans avoir
pour fin l' individuation, il est à nouveau qualifiable selon le concept de
hasard que nous avons mis en place. Le hasard joue donc encore un rôle
si gnificatif dans la distribution non finalisée des événements-problèmes
qui imposent à l' individu vivant un acte résolutif. On voit ici depuis une
autre perspective un des motifs qui amènent Simondon à tenir à distance la
p roblématique du hasard. Simondon refuse l ' idée de hasard, non pas parce
qu ' il réfute la contingence de l' événement, mais parce qu' il réfute son
effectivité directe : l'événement est toujours médiatisé par une résolution
de problème. L' événement ne détermine pas, il pose problème ; ce qui est
déterminant et structurant, ce n' est pas l' événement dans sa contingence,
c'est la résolution individuante et individuelle du problème.
L' erreur de Simondon sur ce point consiste à souscrire à la définition
personnalisante du hasard, qui en fait une instance de création possible :
c'est toujours le hasard de l ' atomisme qui est réfuté chez lui. Comme
instance personnalisée de création de forme, le hasard n'est en effet pas un
bon candidat de création. Le postulat de Simondon, dont nous recon­
naissons la pertinence, est que le hasard, pensé comme instance autonome
de création de forme, n'est pas susceptible de créer de la bonne forme.
La bonne forme ne peut apparaître que par résolution de problèmes, et pas
par automaton, ou par clinamen.
C' est encore une fois la seconde voie de l' individuation que l' on entend
mettre en lumière : mais peu importe désormais de localiser l ' origine de la
singularité dans une extériorité non finalisée, il suffit en effet de penser
l' opération d' individuation comme rencontre non finalisée avec un
problème, pour conserver l' opérateur hasard que nous avons mis en place
plus haut. Dans le modèle de la résolution de problème, le rapport du

1 . La meilleure formulation d' une rencontre co-constitutive, où ce qui est rencontré est
pour une part objectif, mais aussi pour une part formulé et configuré par l 'entité qui rencontre,
revient à l idée deleuzienne de « double capture » (voir sur ce point le modèle de la rencontre
entre la guêpe et l' orchidée, dans Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1 980, p. 1 7). Le terme
« capture » pointe une dimension majeure de ces phénomènes de rencontre que l on essaie de
penser ici : la rencontre n' est pas un phénomène passif de réception ; elle est active, comme
capture, et donc co-constitutive de la rencontre elle-même, comme de ce qui est rencontré.
148 CHAPITRE Ill

couple intériorité/extériorité avec le couple singularité/milieu métastable


s ' inverse 1 : c ' est le problème, comme métastabilité problématique, qui
s' impose de l'extérieur à l' individu dans une rencontre non finalisée. li
suffit à cet égard de penser le problème selon un autre modèle que celui de
la disparation (donc tension interne), comme Simondon le fait nettement
dans sa réflexion sur l' individuation psychique 2• Cela ne nie pour autant
pas l ' activité de l' individu dans la résolution de problème, car le problè me
extérieur vient se poser à la structuration historique qui caractérise l'e ntité
individuée, et il est infléchi et interprété par ses structurations antérieures,
qui sont l ' individu lui-même, sur le modèle de la membrane, qui reçoit les
événements en les configurant à partir de son contenu intérieur, donc passé ,
disponible à la surface.
Le hasard intervient donc à deux niveaux dans les problèmes qu' un
vivant est susceptible de rencontrer. C' est d' abord un hasard contraint par
la propension d'un individu structuré à vivre une situation comme tension,
comme problème (le problème n' est pas objectif). Mais il intervient aussi
comme les amorces de solution qui sont présentes dans l' individu mais
n'ont pas pour vocation, ou fonction, de résoudre ce problème contingent.

Renoncer au couple dynamisme interne/extériorité


Si ce couple possède un intérêt lorsqu' il a pour fonction de résoudre le
problème du risque, ou de la propension de la pensée de Simondon à tendre
vers une monadologie fluide, ou monadologie des processus, il devient ino­
pérant lorsqu' on essaie de l ' appliquer à d' autres problématiques.
Il possède lui aussi une forme d' inertie théorique qui obscurcit le question­
nement lorsqu' il se déplace vers d' autres problèmes. Ainsi, dans le cadre de
l ' individuation psychique, les singularités ne se localisent pas dans une
extériorité, mais précisément dans la réserve disponible que constitue le
fonds de schèmes mentaux, attitudes vitales, dispositions qui ont été
accumulés pendant une histoire individuante. On voit donc que le statut de
la singularité et du milieu s ' inversent. Ceci tient à la complexité du langage
de Simondon, qui utilise le terme milieu pour qualifier ici ce qu' on pourrait
appeler un milieu intérieur, et parfois pour qualifier l ' espace d' interaction

1 . Le rapport intériorité/extériorité est tellement complexifié par les différentes thèses


simondoniennes que ce couple ne permet plus d' usage discriminant.
2. Selon ce modèle, c'est désormais dans le milieu que le vivant rencontre des problèmes :
« [ . ) il a besoin pour exister de pouvoir continuer à s'individualiser en résolvant les
. .

problèmes du milieu qui lentoure et qui est son milieu ; le vivant est un être qui se perpétue en
exerçant une action résolvante sur le milieu » (ILF/, p. 264 ).
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 149

dans lequel et avec lequel s' individue l' être. Il faut reconnaître ici que nous
subis sons les mêmes limites théoriques que nous avons localisées chez
Si mondon : l' inertie d'un choix théorique principiel (distinguer dyna­
mis me interne et individuation par extériorité) obscurcit notre réflexion dès
qu'elle se déplace vers l'individuation humaine. En conséquence, il nous
faut affirmer dès maintenant que ce couple que nous avons institué n' est
p lus pertinent pour résoudre le problème qui nous occupe, dans la mesure
où la localisation (déjà complexe dans la pensée de Simondon) entre
intériorité et extériorité, quant à l' origine de la singularité, n 'est pas un
critère décisifdu rôle du hasard dans l' individuation psychique. Il suffit que
la relation entre les entités qui se rencontrent soit non finalisée et ouverte,
pour qu' il se manifeste un phénomène de hasard. Il faut donc revenir à la
définition générique du hasard que nous avons donnée comme relation
d' absence de finalité entre les opérations d'un processus d' individuation,
indépendamment du fait de localiser dans un dedans ou un dehors l ' origine
du phénomène de hasard. Si nous revenons à notre définition principielle,
le problème se résout de lui-même : toute relation d' absence de finalité
dans une rencontre individuante manifeste une efficience du hasard dans la
genèse de formes. C' est cette forme de hasard qui nous intéresse lorsqu' il
s'agit de penser l' individuation selon le modèle de la résolution de
problèmes.
L' opposition entre voie de l ' individuation par dynamisme interne (où le
concept de problème est phagocyté par le modèle de la disparation qui met
en tension des dimensions strictement internes), et la voie de l' indivi­
duation par rencontre avec l' extériorité (où la singularité apparaît dans le
milieu métastable depuis une extériorité non finalisée), est commode à
certains égards : elle nous a permis de montrer la propension de la théorie
de Simondon à tendre vers une monadologie fluide, à cause du primat trop
lourd d' autonomie individuante qu' il entend reconnaître aux individus.
Mais cette opposition doit être complexifiée dès lors qu'on passe au
modèle de la résolution de problème (et plus seulement de la rencontre
singularité/métastabilité), modèle caractéristique du régime d' indivi­
duation psychique.
On peut en effet complexifier cette opposition, par l' analyse du raison­
nement de Simondon qui présente le « dynamisme autoconstitutif » de
l' individualité psychologique. À nouveau, ce raisonnement semble carac­
tériser la voie théorique de l ' individuation par dynamisme interne, mais
dans sa complexité, il permet d'entrevoir une modalité du croisement entre
les deux voies.
1 50 CHAPITRE III

Le domaine de l ' i ndividualité psychologique apparaît ainsi comme affecté


d' une certaine précarité, car il ne se définit pas seulement par la compo­
sition d'un certain nombre d' éléments, constituant une idiosy ncrasi e
partiellement instable, mais aussi par un dynamisme auto constitutif, qui
n'existe que dans la mesure où il s' alimente lui-même et se maintien t en
l' être ; sur un soubassement biologique apportant une idiosyncrasie plus o u
moins riche, concordante ou discordante, se développe une activité qui se
construit elle-même et se conditionne elle-même 1 •

L ' individuation biologique apparaît ici comme « soubassement biolo­


gique apportant une idiosyncrasie plus ou moins riche ». Ce soubassement,
en tant qu' il est structuré, fonctionne comme un système qualificateur de
l'environnement physique en milieu, et ouvre donc un horizon de
compatibilité aux rencontres spécifique à l' individu.
[ . ] l' individu existe à partir du moment où une prise de conscience
. .

réflexive des problèmes posés a permis à l'être particulier de faire inter­


venir son idiosyncrasie et son activité (y compris celle de sa pensée) dans la
solution ; le caractère propre de la solution au niveau de l ' individu réside
dans ce que l' individu y joue un double rôle, d' une part comme élément des
données et d' autre part comme élément de la solution ; l' individu intervient
deux fois dans sa problématique, et c' est par ce double rôle qu'il se met en
question lui-même ( . . . ] 2.

C' est cette dernière formulation qui nous semble éclairer le rapport
complexe entre les deux voies : lorsqu'on s'y penche, il apparaît que
chacune des entités en présence, individu et milieu, apparaissent à deux
niveaux dans l ' apparition d'un problème. L' individu formule et rencontre
le problème, il le détermine et est déterminé par lui : il apporte une partie
des données, et une partie de la solution. Comme le précise Simondon,
l ' individu figure « parmi les données [du problème] et les éléments de la
solution » 3• Dans cette mesure, Simondon peut dire que le problème
comporte l' individu « à double titre dans sa structure, bien que l' individu
paraisse s' approprier le problème » 4• C' est ce qui amène Simondon à
proposer le modèle d'un « schème de mutuelle inhérence » pour penser le
rapport entre individu et problème :
[ ] individu et problème se dépassent l'un l' autre et se croisent en quelque
. . .

manière selon un schème de mutuelle inhérence ; l' individu existe dans la

l. ILFl, p. 277.
2. lbid.
3 . lbid.
4. lbid.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT J5J

mesure où il pose et résout un problème, mais le problème n' existe que dans
la mesure où il oblige l' individu à reconnaître son caractère limité tempo­
rellement et spatialement ' .

Dans la même mesure, le milieu présente le problème, mais i l est


qu lifié comme milieu par l' individu, le problème est donc toujours déjà
a
capturé par le système qualifiant, qui va formuler l ' incompatibilité en
problème singulier. Par ailleurs, si le milieu apporte une partie du
problème, il apporte aussi une partie des solutions, sous forme de singu­
larités susceptibles de jouer le rôle d' amorces de résolution. On a donc un
rapport complexe dans lequel chaque terme joue un rôle à deux niveaux, et
c'est ce qui détermine précisément l ' apparition du problème et l ' accès
d' individuation comme rencontre. Le problème est rencontré au sens où il
est subi et élaboré : il est le produit d' une rencontre entre le pouvoir de
formulation et d' interprétation vital de l ' individu, et un événement du
milieu apparu sans finalité pour l ' individuation.
Le problème ne vient pas de l ' extériorité, qui serait le lieu du hasard,
pas plus qu' il ne constitue une disparation comme mise en tension de
dimensions purement intérieures (même si Simondon fait de ce phéno­
mène un cas dominant dans certains textes). Le problème est co-constitué
par l ' individu et par le milieu. Le hasard, alors, comme relation d' absence
de finalité et de nécessité, est la modalité de cette rencontre co-constitutive.
Ceci étant posé, on peut revenir au problème de la résolution de
problème, qui devient dès lors le modèle de l' opération d' individuation. En
dernière analyse, le point important dans ce modèle de la résolution de
problème consiste en sa capacité à penser l ' institution de structures
nouvelles, c ' est-à-dire l ' invention de la forme d' individualité neuve consé­
quente à la résolution. C' est la problématique de l ' invention qu' elle met en
place. Il faut en conséquence approfondir l ' analyse de la théorie simon­
donienne de la résolution de problème, pour saisir comment elle permet de
penser la trajectoire de structurations successives qu'est une individuation
humaine.

Résolution de problèmes et invention


Pour saisir cette théorie, on prendra appui sur la synthèse lumineuse
qu' Anne Fagot-Largeault propose du rapport entre Simondon et la
biologie 2. La thèse que soutient Anne Fagot-Largeault peut être résumée

l . lbid.
2. Simondon, une philo.wphie de / 'individuation et de la technique, op. cit.
152 CHAPITRE Ill

ainsi : le modèle de la résolution de problème dans la pensée de Simon don


est avant tout cognitif, et revient à une théorie de l' invention. C'e st ce
modèle cognitif qui va ensuite être utilisé pour qualifier l ' acte individ uant
'
jusque dans les formes les plus primitives du vivant.
C' est un processus de « résolution de problèmes », dont le modèle (de ty pe
cognitif) est issu d' une théorie de l ' invention dans laquelle toute inve n ti on
suppose un acte, donc un agent 1 .

Or, le propre de l a théorie de l' invention simondonienne consiste à


postuler un acte individuant, et non une invention passive par rencon tre
aléatoire (clinamen). C' est sur ce point précis qu' Anne Fagot-Largeau lt
localise le refus simondonien des théories du hasard, qui sont deven ues
dominantes dans la biologie de l ' évolution.
Le néodarwinisme reste tellement étranger à Simondon qu 'il n'en discute
même pas les thèses. Il lui paraît évident qu'en règle générale, il ne peut y
avoir d' individuation (solution de problèmes) sans acte individuant (acte
d ' information, « germe » , idée), ni d'acte individuant sans sujet. L' individu
est peut-être transductif, relationnel, non substantiel, mais il est acte de
mise en relation, « centre », « unité », « nœud » de la relation [ . . . ] 2•

Cette théorie de l' acte individuant comme résolution de problème par


invention va se généraliser, par transfert amplifiant, depuis la théorie de
l ' individuationjusqu' à la théorie de l' évolution, qui va être décrite selon ce
modèle, comme on l ' a vu précédemment.
Faire de l ' individu un acte organisateur est bien autre chose que d'en faire
un sac de gènes. Le schéma évolutif de Simondon ne comporte ni
« pressions de mutation », ni « pressions de sélection » . Les « variations »
ne sont pas aveugles. Les « solutions » inadéquates n ' y sont pas éliminées,
mais intégrées à des solutions meilleures. L' organisme vivant, loin d' être le
produit ou le jouet de l ' évolution, en est l' agent 3.

Ce constat d' Anne Fagot-Largeault nous semble parfaitement


pertinent, localisant la problématique de l ' action individuante, activité
sans sujet, dont l ' agent n' est pas une volonté consciente mais un processus
d' individuation, au-dessus de la problématique évolutive, comme une pro­
blématique dominante chez Simondon. Elle permet ainsi de ne pas réduire
l ' individuation au schéma évolutif néodarwinien. Elle implique aussi que

1 . Simondon, une philosophie de l 'individuation et de la technique, op. cit. , p. 38.


2. Jbid. ' p. 40.
3 . lbid.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 53

l a théorie simondonienne de l ' individuation n' est pas pertinente pour


penser 1' évolution du vivant, robustement expliquée par le darwnisme.
C' est dans le concept « d' autonomie fonctionnelle » que l on voit le
plus nettement ce postulat d' activité et ce rôle causal accordé à l' individu
dans sa propre structuration : il signifie que « l ' organisme est comme une
machine qui marche toute seule, qui se répare, qui fabrique d' autres
machine s à sa ressemblance » 1 • Il faut, dit Simondon, donner au mot auto­
nomie son « plein sens » (on entend bien ici qu' il s' agit du sens kantien) : ce
sen s doit être entendu comme « régulation par soi-même, fait de n' obéir
q u'à sa propre loi » 2.
Si l' individu n' obéit qu' à sa propre loi, il ne peut pas obéir au hasard,
q ui est la figure la plus parfaite de l' hétéronomie ; c' est parce qu' il réactive
ici l'alternative infrangible, quant au rôle déterminant et constitutif des
formes individuelles, de la substance ou des accidents, posée ici en termes
d'obéissance à « sa propre loi » d'individuation, ou à la loi des événements
aléatoires, que Simondon ne voit pas la dialectique opératoire subtile qui
peut articuler individuation et hasard. Le hasard ne s' impose pas de
l'extérieur à l ' individuation, puisqu'il est en elle : il est une de ses relations
constitutives. En récupérant cette idée d' autonomie comme obéissance à sa
propre loi, Simondon réactive la fracture entre le moi et le monde qu' il
concourt pourtant à remettre en cause dans certaines de ses pages les plus
lumineuses. Si l ' on ne surstructure pas le primat d' activité en autonomie
fonctionnelle, on peut comprendre l ' intégration des phénomènes de hasard
dans les processus d'individuation sans avoir à défendre, ou à sauver le
pouvoir d' action sur lui-même de l ' individu, en déboutant radicalement
toute forme d' hétéronomie.
L' autonomie en question est définie comme une autonomie à l' égard de
l'information.
Est autonome l' être qui régit lui-même son développement, qui
emmagasine lui-même l ' information et régit son action au moyen de cette
information. L' individu est l'être capable de conserver ou d' augmenter un
contenu d'information. Il est l'être autonome quant à l'information, car
c ' est en cela qu 'est la véritable autonomie 3.

On remarquera toute l' étendue du paradoxe, car c' est précisément du


point de vue de l ' apparition de l ' information structurante dans le processus

l . IG, 1 995, p. 1 99.


2. lbid.
3. Ibid.
1 54 CHAPITRE I l l

d' individuation que Simondon accorde la place la plus nette à la poss ibil ité
du hasard 1 • En effet, on a montré que le rôle de l' information était joué par
la singularité, et qu' un « phénomène de hasard » est susceptible de fonc­
tionner comme information, puisque l ' information n' exige pas pour être
telle, d' être émise comme telle, mais seulement d' être reçue comme tel le.
Sur cette ligne de pensée, Simondon néglige tous les apports de sa
propre réflexion, en réactivant un aristotélisme hylémorphique exp licite
dans le choix de certains exemples. La graine « porte un message spéc i­
fique complet et est douée pour un certain temps (plusieurs années gé né­
ralement) d' une absolue autonomie » 2• On voit bien selon quel type
d'exemple Simondon se voit justifié à parler d' autonomie du point de vue
de l' information : ce sont les exemples de maturations, qui ont fourni
depuis l' Antiquité ses paradigmes les plus convaincants à l' hylémor­
phisme. C'est précisément l' exemple classique de la substance enté­
léchique, dans lequel l' individuation se développe selon un programme de
développement complet et parfaitement autonome, à l' égard duquel la
temporalité réelle, et le rapport à l ' extériorité, sont parfaitement niés, en
tout cas considérés comme accidentels et secondaires. Or ces exemples ne
sont pas des faits, ils sont des données interprétées et configurées pour
donner une impression de finalité et de téléologie, d' autonomie du vivant à
l' égard de l' environnement, et qui vont servir d' illustration continue de la
finalité biologique depuis l ' entéléchie aristotélicienne jusqu' au concept de
programme génétique 3.
Sur certains points, le « présupposé subjectif » chez Simondon
dominant de l' activité et de l ' autonomie de l' individu gauchit la réflexion
pour la ramener précisément vers ce que Simondon avait critiqué abon­
damment dans ses intuitions les plus fortes. En effet, Simondon critique la
préformation et l' idée de programme. Mais toute la question, pour
comprendre cette critique, revient à saisir les motivations profondes qui la
portent : cette critique n'a pas pour fonction de mettre en place une théorie
de l' historicité ou du hasard ; elle vise plutôt à soutenir une autre thèse :
celle qui consiste à conserver un primat absolu de l' activité autonome de
l' être qui s' individue. On remarque en effet que l ' idée de préformation
s' oppose en fait, non à une idée mais à plusieurs idées ; on peut critiquer

1 . Voir les analyses du texte sur C/.


2. /G, p. 1 99.
3. Sur la critique du modèle aristotélicien omniprésent dans la génétique contemporaine,
voir J.-J. Kupiec et P. Sonigo, Ni Dieu ni gène : pour une autre théorie de l 'hérédité, Paris,
Seuil, 2003 .
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 55

cette préformation pour défendre une autre voie théorique, mais le tiers
n'est pas exclu. L' alternative n' est pas binaire. Simondon critique l' idée de
préform ation, mais pas au profit de la contingence : il la critique parce
qu'elle nie tout aussi bien l' activité de l ' individu dans sa prise de forme. De
sorte que sa critique du substantialisme finaliste l ' amène à une mona­
dologie fluide, où la monade comme processus d'individuation, se crée
dan s une certaine indétermination, mais qui n ' a rien à voir avec son
i nserti on dans une extériorité susceptible de la transformer, car cette indé­
termin ation est strictement contenue en elle.
Tout notre problème revient donc, puisque c' est d' une théorie de l' indi­
viduation et non de l' évolution qu'il s ' agit ici, à conserver ce primat de
l' activité, mais en réformant le concept d' activité. Ce en la pensant non
comme autonomie fonctionnelle, mais comme opération de résolution de
problèmes à l ' égard des hasards d' extériorité, opération d'intégration/in­
corporation sur le modèle simondonien de la membrane. Cette réforme
théorique consiste à rouvrir et approfondir une problématique latente dans
la théorie métastable de Simondon. Elle implique néanmoins de réformer
le concept de problème, qui ne peut se cantonner au modèle de la dispa­
ration comme la tension de deux dimensions internes au processus d' indi­
viduation. L'extériorité manifeste une résistance et une incidence décisive
dans l' individuation, et c' est sur celle-ci que nous entendons insister, pour
s' écarter de la voie d' une monadologie fluide dans laquelle certains textes
de Simondon s' engagent.
Dans sa théorie de l ' invention, l ' idée selon laquelle toute invention
suppose un acte, et donc un agent, nous semble être un postulat d' une
nécessité décisive. Néanmoins la nécessité d'un acte et d'un agent
n' implique pas que cet agent soit déterminé a priori, c' est-à-dire qu' il
possède une forme fixe. Or la force de Simondon consiste précisément à
penser un agent qui n' est pas déterminé, qui est métastable, et qui se trans­
forme dans le moment même où il agit et invente 1 ; ce n'est donc pas un
sujet, mais un processus d'individuation qui « résout le système de lui et du
monde » . C' est dans cette subtilité que se joue la possibilité d' une
rencontre significative entre les effets de hasard et le processus métastable
d' individuation.

1 . Voir la théorie de J ' action induite par la critique de l ' adaptation.


1 56 CHAPITRE III

Les théories de [ 'invention en présence


La résolution de problème comme opération d' individuation est une
invention de structuration. Il s' agit désormais d' analyser cette théorie de
l' invention dans son opposition aux autres théories de l' inventi on, qui
mettent explicitement en scène la question du hasard, comme celle du néo­
darwinisme par exemple. Selon Anne Fagot-Largeault, le modèle opposé à
celui de Simondon est un modèle purement néodarwinien, pour lequ el « Je
schéma de la sélection naturelle (essai aléatoire/élimination des erreurs)
s ' applique à tous les pas évolutifs, y compris les inventions humaine s
techno-scientifiques » 1 • Le modèle rival du modèle de Simondon, le tâton­
nement aléatoire, est le modèle de l ' invention, dans le vivant comme dans
l 'esprit. Dans cette mesure, « l ' individu vivant est lui-même épisodi­
quement le lieu d' inventions (mutations) qui se font en lui sans lui, de façon
aléatoire » 2.
Cette opposition entre les deux modèles est pertinente sur plus d'un
point, mais elle nous apparaît trop massive et binaire, dans la mesure où elle
assimile implicitement des problématiques hétérogènes : dans le néo­
darwinisme, en effet, l ' individu est le lieu d' inventions qui se font sans lui,
mais ces inventions ne sont telles que du point de vue de la spéciation, et
pas du point de vue de l ' individuation. Elles n' apparaissent pas dans le
processus d'individuation, comme solutions à des problèmes rencontrés
dans le temps de I' ontogénèse. Elles apparaissent antérieurement à I' onto­
génèse, et indépendamment d' elle, par le biais des mutations, et sont
ensuite mises à l 'épreuve dans le temps de la vie individuelle, qui n' est pas
considérée ici comme une individuation, mais comme un tamis des
variations génétiques. Dans la mesure où le néodarwinisme est une théorie
de la spéciation (en tous cas de la diversification des espèces, puisqu' il est
contesté que sa théorie explique vraiment l'origine des espèces), les
inventions/mutations sont toujours passives, ce sont les variations : de ce
point de vue l ' individu est toujours passif. En un sens, si l ' on nous permet
cette formule imagée, chez Darwin, l' individu n' est jamais que le crash test
dummy (mannequin d' essai de choc) d' une variation potentielle. C' est
cette nuance qui empêche de produire une comparaison significative entre
ces deux théories de l' invention.
Quant à cette problématique du rôle du hasard dans l ' invention, Anne
Fagot-Largeault fait référence à un texte singulier de Simondon où il

1 . Simondon, une philosophie de / 'individuation et de la technique, op. cit, p. 39.


2. lbid.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 157

« lai sse affleurer une hypothèse de type néodarwinienne » 1 • C' est la confé­
re nce de 1 960, « Forme, information, potentiels » . Il interroge dans une
di gression l' application du modèle de la rencontre entre métastabilité et
singul arité dans le cadre des phénomènes historiques de masse. Il se réfère
à une étude de P. Auger, dont la référence n' est pas donnée. À partir de cette
référe nce, il admet que dans certains états psychosociaux métastables,
comme les états prérévolutionnaires,
la résolution peut advenir soit par le fait qu' une idée tombe d ' ailleurs - et
immédiatement advient une structure qui passe partout - soit peut-être par
une rencontre fortuite, encore qu ' i l soit très difficile d' admettre que le
hasard ait valeur de création de bonne forme 2•

Ce texte doit être replacé dans son contexte pour bien saisir le sens des
alternatives qu'il propose :
[ . ] un état pré-révolutionnaire, voilà ce qui apparaît comme le type même
. .

de l ' état psycho-social à étudier avec l ' hypothèse que nous présentons ici ;
un état pré-révolutionnaire, un état de sursaturation, c ' est celui où un évé­
nement est tout prêt à se produire, où une structure est toute prête à jaillir ; i l
suffit que l e germe structural apparaisse e t parfois le hasard peut produire
l équivalent d'un germe structural 3.

Ce qui apparaît, par l'isotope qui définit la notion de hasard évoquée,


c' est que le hasard en question renvoie à un concept très particulier, le
hasard atomiste, le clinamen à l ' origine de la rencontre des atomes : c' est là
le sens de la formule « rencontre fortuite », si on le rapporte au modèle
repris à Pierre Auger, physicien des particules. Ce concept de hasard qui est
le seul agent de la création et de la structuration individuante est dans la
plupart des cas débouté par Simondon, sauf en ce point précis de son texte,
où il reconnaît la possibilité de phénomènes d' organisation ayant pour
origine le hasard, avec pour modèle une thèse de cristallographie physique.
Nous souscrivons pleinement à la méfiance de Simondon à l' égard du
concept atomiste de hasard, lorsqu' il prétend s' appliquer à l' individuation.
Le problème de Simondon tient à ce qu'il assimile toute idée de hasard à ce
concept atomiste de hasard, alors qu'il n ' en est qu' une /o rme partielle, et
peu convaincante, comme nous le montrerons en conclusion dans l ' ana­
lyse du matérialisme de la rencontre chez Althusser.

l . lbid.
2. ILFI, « Forme, information, potentiels », p. 550.
3. Ibid. , p. 549-550.
1 58 CHAPITRE I I I

Ainsi, cette inertie d' un concept caricatural de hasard constamment


débouté empêche la mise en place d'un concept plus subtil de has ard. Ce
phénomène est assez évident dans la citation dès lors qu' on la lit de près :
l ' alternative consiste à opposer d'un côté une « rencontre fortuite », qu i
serait le fait du hasard, et de l' autre « le fait qu' une idée tombe d' ailleurs ­
et immédiatement advient une structure qui passe partout ». Or ce second
pan de l' alternative que Simondon oppose au hasard atomiste, est un e
description précise de ce que nous nous efforçons de conceptuali ser en
termes de hasard, depuis le concept darwinien. Car cette idée qui tombe
d' ailleurs se manifeste dans une relation de rencontre compatible mais non
finalisée à l' égard du champ auquel elle va donner forme. Simondon
reconnaît d' ailleurs ce sens du terme de hasard dans un texte central pour
notre réflexion, que nous avons commenté ailleurs : lorsqu'il appelle
phénomène de hasard une information reçue qui n'a pas été émise inten­
tionnellement, c'est-à-dire qui n'a pas pour finalité d' informer le
récepteur. Relation d' absence de finalité entre les opérations d' un
processus de prise de forme, c ' est précisément le concept de hasard que
nous postulons dans le processus d' individuation, et il renvoie à ce modèle
d' une « idée qui tombe d' ailleurs, et immédiatement advient une structure
qui passe partout ».
Le hasard atomiste est donc récusé par Simondon car il consiste en un
hasard absolu agent de structuration ; mais cette conception atomiste du
hasard s' oppose à une conception de l ' individuation par rencontre entre un
processus individuant et une singularité intervenue selon un hasard
contraint par la compatibilité du milieu métastable, qui n' intervient pas
comme cause de la genèse, mais comme problème.
Une note au passage cité suggère trois types de théories de l ' invention :
la théorie déterministe, la théorie du hasard innovateur, ou la théorie du
choix libre des actions. Selon Anne Fagot-Largeault, « il ne fait pas de
doute que la théorie de Simondon est la troisième, même s'il concède ici
une petite place à la seconde, en admettant que parfois le hasard peut
produire l' équivalent du germe structural » 1• Or il nous semble que le
hasard intervient, sous deux formes différentes, dans les deux phéno­
mènes : comme cause formelle de l' invention quand il la génère comme
rencontre fortuite, mais comme cause matérielle, ou occasionnelle, dans le
cas de l' acte individuant, où l ' acte individuant consiste à intégrer une
singularité apparue dans le milieu sans avoir pour finalité la résolution de
problème qui caractérise l' invention.

1 . Simondon, une philosophie de l 'individuation et de la technique, op. cit. , p. 40.


LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 159

LA MISE A U JOUR DES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES HUMAINES

On a montré que l' individuation se déployait par opérations, réso­


l uti on s de problème qui induisaient la genèse de structurations nouvelles.
Quid des structurations individuelles humaines ? De quoi s' agit-il, si l ' on
peut dire, « concrètement » ? Cette question donne lieu à un débat assez
complexe chez Simondon. D' abord, il n'y a pas d' humain à proprement
parler dans sa pensée, comme règne séparé. Il y a un certain régime d' indi­
viduation qui est indissolublement vital et psychique et collectif, en lequel
) ' individualisation psychique vient redoubler l ' individuation vitale, et en
lequel l ' individualisation psychique est toujours déjà psychosociale. Inter­
roger l ' individuation caractéristique de ce type d'entité qu' est l' être
humain impliquerait en conséquence de remettre en scène tous les enchaî­
nements complexes qui articulent individuation, individualisation, person­
nalisation ; vital, psychique et social. Cette tentative nous ferait perdre de
vue que ce n' est pas l' individuation de l ' humain en totalité qui nous
intéresse ici, mais une continuation de l'enquête ouverte antérieurement.
La spécificité de cette enquête revient à ce qu' elle prend pour modèle de
l'opération d' individuation la rencontre entre singularité et milieu méta­
stable, pensée comme résolution de problème ; et, comme modèle du
processus d' individuation, la séquence multipliée de ces rencontres,
ponctuée par la structuration toujours plus complexe de l' entité individuée,
et, si l ' on peut s' exprimer ainsi, la baisse de son taux de métastabilité (voie
de l ' individuation par l' extériorité). On retrouve probablement dans cette
idée d' une puissance d' indétermination qui s' affaiblit avec le temps une
intuition bergsonienne, mais telle qu'elle est reprise dans l ' édifice
théorique de Simondon, elle sort complètement de la métaphore pour
devenir une théorie de l ' opération d' individuation humaine, et éclairer
jusqu ' aux comportements de résolution de problème.
Si la rencontre et compatibilité entre singularité et milieu métastable est
à l ' origine des prises de forme, c ' est-à-dire des structurations individuelles
successives, quel est le statut de ces formes ? On a établi à partir du texte de
Simondon que ces formes sont des structurations internes à l' individu, des
formes dynamiques par rapport auxquelles il entre en rapport avec
l'extériorité, c ' est-à-dire des formes qui ont le pouvoir configurateur de la
forme aristotélicienne, mais sans son immuabilité ni sa finalité, car elle
sont recrutées comme singularités dans un milieu d' individuation où elles
interviennent la plupart du temps aléatoirement, bien que la compatibilité
contraigne ces rencontres possibles. Nous appelons ces formes, des struc­
turations. Elles se distinguent des structures, d' abord en ce que la structure
1 60 CHAPITRE Ill

est globale, les structurations sont locales, multiples, modulaires ; en s u ite


en ce que le terme structuration permet, par l' affixation du suffix e « -ion »
cruciale dans l'élaboration simondonienne des concepts, de qu alifier l�
processus et son résultat, et de ne traiter du résultat que comme produ it d ' un
processus. Ce terme est expressément choisi par Simondon, comme on le
montre plus loin, pour qualifier les prises de formes success ives et
partielles mises en place dans le processus d' individuation psychique.
On ébauchera à l' orée de cette réflexion, pour donner corp s à ce s
problèmes, ce que sont concrètement ces structurations : elles constitu en t
l' immatériel squelette plastique d' habitudes ou dispositions qui est un
individu ; ses manières de configurer les expériences, évaluer, et agir.
C' est-à-dire les schèmes de conduite incorporés à partir desquels chacun
plie l' expérience, la comprend et interagit avec elle : sa manière de nouer
ses lacets, de ressentir les sentiments, de comprendre les intentions des
autres, d' évaluer un acte moral ; ce maillage invisible qui donne son style à
chaque être, et constitue son essence mobile.
C 'est cela désormais qu' il faut conceptualiser. L' individu structuré est
un système de telles structurations historiques, qui oriente l ' individu vers
la rencontre, et l ' intégration, de nouvelles singularités historiques (des
personnes, des idées, des combats, des expériences) en nouvelles structu­
rations (des dispositions, ou schèmes de conduite).

L 'opération d 'individuation : invention et avènement de structure


Pour interroger en termes de hasard l' individuation humaine, revenons
à la formulation synthétique que Simondon donne de la théorie de l ' indivi­
duation dans Du mode d 'existence des objets techniques, « Essence de la
technicité ».
Il en propose une définition synthétique, qui permet de préciser le statut
de l ' individuation dans son rapport à l évolution :
Il y a genèse lorsque le devenir d ' un système de réalité primitivement sur­
saturé, riche en potentiel, supérieur à l ' unité et recelant une incompatibilité
interne, constitue pour ce système une découverte de compatibilité, une
résolution par avènement de structure 1 .

Ce qui nous intéresse dans ce texte est la formulation donnée du


moment de la résolution, d' abord défini comme « découverte », ensuite
comme « résolution », enfin comme « avènement de structure ». On a ici
quelque chose comme un point aveugle de la philosophie de Simondon : le

l . MEOT, p. 1 55 .
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT J6J

vecteur de l' individuation est tout entier orienté vers la résolution, qui se
mani fe ste par 1' avènement de structures. Or la détermination du statut de
ces structures est relativement négligée par Simondon, lorsqu' il s' agit de
penser l' individu vivant, et de déterminer concrètement et précisément ce
qu' est une structure individuée ou individuante. Comme on va le voir,
Si mondon multiplie les usages du terme, et le qualifie de diverses
manières, mais sans jamais le thématiser conceptuellement, et lui donner
une exte nsion précise dans le champ de l expérience. On remarquera ainsi
q ue le concept de structuration est absent par exemple du Vocabulaire de
Simondon, pourtant très complet et extrêmement précis ; comme il n' est
pas an alysé thématiquement dans la plupart des analyses portant sur
)'œu vre de Simondon. Or la question qui nous intéresse est celle de la
nature et du fonctionnement d' une structuration dans le cas du processus
d'individuation du vivant psychique.
Quelle est la nature de ces structurations, quel est leur fonctionnement,
dans le cadre de l ' individuation du vivant psychique ? (L' animal, en tant
« qu'il pense parfois », comme le dit Simondon, appartient donc à cette
catégorie). La réflexion suivante consiste donc en un sens à chercher dans
sa pensée des linéaments de ce qu ' aurait pu être une détermination précise
et poussée de ces structurations. C' est donc une virtualité théorique de
l'œuvre de Simondon que nous mettons en place, un accès d' individuation
à partir de la métastabilité du milieu théorique qu' est son œuvre. Il est donc
net que cette voie n' est ni nécessaire, ni exclusive, elle permet de répondre
à des problèmes que pose l' intelligibilité de l individuation humaine.

Structurations et métastabilité
Simondon pointe leur apparition dans le régime d'individuation propre
au vivant. Leur détermination apparaît d' abord dans la distinction entre
cristal et vivant :
Par contre, si cette apparition de l' individu ne détruit pas le potentiel de
métastabilité du système, alors l ' individu est vivant, et son équilibre est
celui qui entretient la métastabilité : il est en ce cas un équilibre dynamique,
qui suppose en général une série de structurations successives nouvelles,
sans lesquelles l 'équilibre de métastabilité ne pourrait être maintenu 1 .

L'historicité de ces structurations est soulignée nettement par leur


détermination comme « successives et nouvelles ». On voit aussi qu' elles
s' accompagnent toujours d'un maintien de la métastabilité : « Le vivant est

l . ILFI, p. 237. Nous soulignons.


1 62 CHAPITRE III

comme un cristal qui maintiendrait autour de lui et dans sa relati on au


milieu une permanente métastabilité » .
Cette coprésence des structurations et de la métastabilité dans l' in di­
vidu même devra être analysée. Faut-il la penser comme une comparti men­
tation nette ? D'un côté les structurations sont acquises et fixes, mais il
resterait des régions de métastabilité qui attendraient une structuration. On
verra que ce schéma n'est pas pertinent, et que le phénomène implique en
fait une conceptualisation en termes de plasticité des structurations ell es­
mêmes, que l'on mettra en place par le biais du concept de plasticité, selon
l' usage philosophique que Catherine Malabou rend possible, et de la
théorie des modules en biologie du développement 1 •
Simondon donne néanmoins des pistes pour comprendre l a relation
entre structurations et métastabilité, qui permettent de préciser le contenu
de la notion de structuration.

Les structurations comme schèmes mentaux, ou schèmes de conduite


Le rapport de la métastabilité et de la structuration est explicité par
Simondon comme une inversion proportionnelle :
Le vivant peut-être doué d' une vie indéfinie, comme dans certaines formes
très élémentaires de la vie, ou au contraire limité dans son existence parce
que sa propre restructuration s' oppose au maintien d' une permanente mét a ­
stabilité de l' ensemble formé par l ' individu et le milieu. L'individu perd
peu à peu sa plasticité, sa capacité de rendre les situations métastables, à
faire d'elles des problèmes à solutions multiples 2.

Dans cette analyse apparaît la problématique de la résolution de


problème, qui caractérise la nature des structurations : celles-ci ont partie
liée avec la fonction résolutive de l' individuation. Le terme « plasticité »
est ici utilisé comme un équivalent de métastabilité, de la même manière
que l'on voit la métastabilité fonctionner à plusieurs niveaux : celui de
l' ensemble formé par l' individu et le milieu, mais aussi celui des situations.
La métastabilité d' une situation revient à l' aptitude d'un individu d'en
faire un problème à solutions multiples. Par ailleurs, ces structurations ont
aussi partie liée avec les conduites de l ' individu : « On pourrait dire que
l' individu vivant se structure de plus en plus en lui-même, et tend ainsi à
répéter ses conduites antérieures, lorsqu'il s' éloigne de sa naissance » 3•

1 . Cf Catherine Malabou, Ontologie de l 'accident, Paris, Éditions Leo Scheer, 2009.


2. /LF/, p. 237.
3 . /bid.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 63

Dans la mesure où le processus de structuration induit la répétition de


conduites analogues, on peut en déduire que les structurations sont liées
aux conduites de l' individu : les structurations impliquent des conduites.
Le problème est désormais de faire synthèse entre ces deux aspects de la
stro cturation : elle est liée à la résolution de problèmes ainsi qu' aux
conduites de l' individu.
En ce sens, la limitation de la durée de vie n ' est pas absolument liée à l 'indi­
viduation ; elle est seulement la conséquence de formes très complexes de
l ' i ndividuation dans lesquelles les conséquences du passé ne sont pas éli­
minées de l ' individu et lui servent à la fois d'instruments pour résoudre les
difficultés à venir et d' obstacles pour accéder à des types nouveaux de
problèmes et de situations 1 .

Dans ce raisonnement, Simondon pointe le fonctionnement des structu­


rati ons dans le cadre d' une individuation dans laquelle « les conséquences
du passé ne sont pas éliminées ». Ces conséquences du passé sont
précisément les structurations internes en tant qu' elles ont été instituées par
les opérations successives d' individuation, par l' intégration probléma­
tique des singularités rencontrées. Or, elles sont déterminées ici comme
« instruments pour résoudre les difficultés à venir » . C' est-à-dire que ce qui
est incorporé dans une opération d'individuation, ce n' est pas exactement
une conduite, mais une règle de résolution des problèmes analogues à celui
résolu antérieurement, un instrument de résolution incorporé dans le
système inductif d' action de l ' individu. Ce que Simondon qualifiera
ailleurs de « schème de conduite », ou de « schèmes mentaux » 2 (ces deux
phénomènes sont analogues dans la perspective qui nous occupe). Le terme
de conduite renvoie au problème de s' orienter dans l ' expérience, de se
conduire à l 'égard de la vie, mais sans connotation morale. Il modélise
l'existence en termes d' orientation dans l' espace : un voyage qui va
d' invention en invention pour ouvrir un chemin. C' est cette formulation

l . lbid.
2. Voir Imagination et invention ([dorénavant //] 1965- 1 966, Chatou, Les Éditions de la
Transparence, 2008) et voir ILFJ, p. 279 : « Cependant, le monde psychologique existe dans la
mesure où chaque individu trouve devant lui une série de schèmes mentaux et de conduites
déjà incorporés à une culture, et qui l ' incitent à poser ses problèmes particuliers selon une
normativité déjà élaborée par d' autres individus. » Lorsque Simondon aboutit au concept de
sujet comme forme psychosociale de l ' individuation, les solutions aux problèmes, schèmes
intellectuels (reprise à peine déclinée de schèmes mentaux) sont mêmes qualifiées d' « atti­
tudes vitales. » : « Le sens de la valeur réside dans le sentiment qui nous empêche de chercher
une solution déjà donnée dans le monde ou dans le moi, comme schème intellectuel ou attitude
vitale [ . . . ] » (JLFJ, p. 507).
1 64 CHAPITRE Ill

qui est cruciale : le schème de conduite n' est pas cette condu ite pan;.
culière, mais un « instrument » sensorimoteur modulaire applicab le à de s
situations analogues, et susceptible de résoudre des problèmes. Le sc hème
de conduite diffère de la conduite, ou du souvenir de la conduite, co mme la
carte diffère du territoire, ou du souvenir du territoire. Le schème de
conduite fonctionne comme « une réserve de solutions pour l ' invention
concrète, un peu comme une carte routière est une réserve toujours prête
d' itinéraires » 1 • Cette analogie très limitée mais éclairante est propo sée p ar
Simondon pour qualifier le statut des images lors de l ' invention.
L'image, système actif de réception des données sensorielles, quand ell e
peut se développer comme mode de compatibilité pluri-sensorielle, est u ne
réserve de solutions pour l ' invention concrète, un peu comme une cane
routière est une réserve toujours prête d ' itinéraires. On comprend pourquoi
l ' organisation préalable d ' un territoire avec explorations multiples et
variées est une des conditions de la résolution des problèmes de détour, car
c ' est l' occasion du développement d'images comptabilisant les données
des divers sens ; les détours possibles préexistent dans l ' i mage, et ils so nt
d' autant plus rapidement découverts que cette image est plus précise 2•

L' analogie est possible dans la mesure où c' est comme contenu
psychique que l ' image est un instrument résolutif, au même titre que le
schème mental.
Le schème de conduite est une habitude résolutoire, une disposition à
l ' invention de solutions à un type de problèmes précis. Mais dans le même
moment où la structuration est déterminée comme un instrument pour
résoudre les problèmes futurs, elle est aussi déterminée comme « obstacle
pour accéder à des types nouveaux de problèmes et de situation ». C 'est-à­
dire que dans la mesure où elle implique un schème de comportement
déterminé, celui-ci va refermer le champ de la compatibilité à la rencontre,
au point de développer une cécité aux situations nouvelles, inouïes, en
ayant tendance à les considérer et les traiter comme des situations problé­
matiques analogues aux situations déjà rencontrées, et qui ont structuré
l' individu selon des schèmes de conduite précis.
Comme schème de conduite ou attitude vitale, c' est-à-dire instrument
comportemental de résolution des problèmes futurs et obstacle à la décou­
verte de problèmes réellement nouveaux, la structuration individuelle du
vivant-pensant a la nature conceptuelle d' une habitude. L' habitude, en
effet, est au sens éthologique une séquence comportementale acquise, qui

1 . 1/, p. 1 45 .
2. lbid.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 165

facili te la résolution des problèmes analogues à celui pour laquelle elle a


été ins tituée, et implique une cécité et une désadaptation (dans la mesure où
el le est une séquence déterminée), aux problèmes radicalement nouveaux.
Ceci tient au fait que l' habitude montre une tendance à traiter les problèmes
sel on un protocole d' action qu' elle applique immédiatement et auto­
matiquement, sans réflexivité. Dans cette mesure, il devient possible de
penser que les structurations induites dans l' individu par les opérations
d' individuation (intégration de singularités de hasard comme solutions à
des problèmes) sont des habitudes comportementales incorporées dans
)' individu. Cette analyse permet de lire les textes de Simondon dans la
perspective d' une anthropologie de l' habitude.
Cette hypothèse de lecture est limitée en tant qu' elle ne prend pas en
compte le problème du transindividuel par exemple et considère l ' indivi­
duation humaine du seul point de vue de sa rencontre avec des singularités­
problèmes, mais elle est confirmée en plusieurs points par les textes de
Simondon. Elle est la continuation de cette voie théorique simondonienne
que nous avons entrepris de rouvrir, en mettant l ' accent sur la rencontre
entre singularité et milieu métastable comme opération centrale d' indivi­
duation. Cette hypothèse de lecture est en effet confirmée par l' application
par Simondon de son idée de structuration individuelle à la question de
l' apprentissage.
Le caractère successif de l ' apprentissage, l ' utilisation de la successivité
dans l ' accomplissement des différentes fonctions, donnent à l ' individu des
possibilités supérieures d' adaptation, mai s exigent une structuration
interne de l ' individu qui est irréversible et fait qu'il conserve en lui, en
même temps que les schèmes découverts dans les situations passées, le
déterminisme de ces mêmes situations 1 •

Les situations passées, comme situations-problèmes, impliquent la


découverte et la conservation de « schèmes » (schèmes de conduite) ; ceux­
ci facilitent la résolution de problèmes complexes, dans la mesure où
chaque problème rencontré n' exige pas que l'on réapprenne toutes les
conduites complexes pour le résoudre, mais que l ' on articule, dans la
successivité, des schèmes de conduite acquis.

Le schème mental comme instrument et obstacle


Reprenons l' exemple de la résolution de problème que Simondon
prend pour paradigme dans le chapitre consacré à l ' invention dans

l . /LF/, p. 237.
1 66 CHAPITRE I l l

Imagination et Invention 1 • Soit un chemin encaissé, sur lequel a roulé un


rocher massif qui empêche le passage des voyageurs, com ment le
déplacer ? (On remarquera qu' on est là face à un cas très simp lifié de
problème, car la fin y est déj à stabilisée, de telle sorte que tous les élémen ts
en présence n' ont plus un sens métastable mais stable : le rocher est un
obstacle, les voyageurs sont des adjuvants. Ce modèle du problème sera
abondamment critiqué par Simondon dans sa critique du concept
d' adaptation appliqué par Lewin à la théorie de l' action).
Pour résoudre le problème du rocher qui a roulé au milieu du chemin,
chaque individu n ' a pas à réapprendre toute la biomécanique de son propre
corps, ni celle des objets physiques : il a acquis antérieurement la maîtrise
des schèmes de conduite qui permet de pousser un objet lourd (appliquer
son poids, arquer son corps, enfoncer ses appuis dans le sol). De même, il
possède en lui les schèmes de conduite qui permettent de déplacer un objet
rond : il sait que si celui-ci est poussé selon une translation parallèle au sol,
il va rouler, ce qui va faciliter le mouvement. Enfin, il possède incorporé en
lui un autre schème de conduite, celui qui sait que multiplier le nombre de
personnes qui poussent multiplie la force, et donc le mouvement. Il
possède les schèmes de conduite pour travailler en commun, synchroniser
son mouvement sur celui des autres, lire sur leur visage s 'il faut se reposer,
donner un signal pour pousser ensemble . . . Articulant ensemble dans la
successivité ces schèmes de conduite, qui sont des complexes incorporés
de savoir (non nécessairement verbalisés), et de pouvoir, il va mettre en
place un comportement complexe, adapté à la situation présente.
Mais dans le même temps où ces schèmes peuvent être articulés pour
résoudre des problèmes complexes, ils induisent une forme de cécité et de
désadaptation aux problèmes radicalement nouveaux, car les schèmes de
conduite s' enclenchent quasi instantanément lorsque le problème posé est
reconnu comme analogue aux problèmes anciens. Postulons que le schème
de conduite possédé par les voyageurs revient au savoir-faire pour déplacer

1 . Ce texte étant postérieur de six ans à ILFI, il ne s ' agit pas de postuler une continuité
parfaite entre les deux thèses, mais pédagogiquement, d' éclairer l ' une par l ' autre : « [ . ] Par
. .

exemple, selon le thème d' une fable classique, le rocher qui roulait au milieu d'un chemin
encaissé arrête successivement plusieurs voyageurs, car il est trop lourd pour un seul homme,
mais il est aisément mis de côté par tous les voyageurs unissant leurs efforts ; [ . . . ] déjà, dans
les conditions du problème se manifestent négativement les lignes possibles d' une solution ;
laccumulation de gens arrêtés par le rocher les uns après les autres constitue progressivement
une simultanéité des attentes et des besoins, donc l ' attention vers une simultanéité des départs
quand 1' obstacle sera levé ; la simultanéité virtuelle des départs imaginés régresse vers la
simultanéité des efforts, en laquelle gît la solution » (Il, p. 1 40).
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VI VANT-PENSANT 1 67

co llec tivement un objet arrondi en le faisant rouler. Alors, un rocher


anguleux (de forme carrée, par exemple) qui n' est pas susceptible de
rouler, pourra être poussé indéfiniment par des individus qui voudraient le
déplacer, avant qu' ils prennent conscience que la structure du problème
n' est pas analogue à celui qu' ils connaissent, retardant voire rendant
i mpossible la résolution du problème nouveau. Pour résoudre ce problème,
il faut recourir à une analogie opératoire de problème, et non laisser les
schèmes de conduite appliquer sans discernement des analogies grossières
- par exemple, utiliser un levier, ou soulever l' objet et non le pousser. Cette
désadaptation est formulée nettement dans le dicton populaire qui stipule :
« Pour qui a un marteau, tout problème est un clou ».
C'est en ce sens que l' individu « conserve en lui, en même temps que
les schèmes découverts dans les situations passées, le déterminisme de ces
mêmes situations » 1 • Cette formule renforce notre hypothèse qui consiste à
déterminer les schèmes de conduites comme des habitudes : car l' habitude
est indistinctement une séquence comportementale qui facilite la réso­
lution des problèmes connus, et rend plus difficile la résolution des
problèmes nouveaux : elle peut être définie dans son pan limitant comme le
« déterminisme » dans l individu des situations passées. Il est possible
d' expliciter ce phénomène d'un point de vue neurobiologique. Lorsque des
connexions synaptiques sont régulièrement sollicitées, apparaît un renfor­
cement de ces connexions, augmentation de taille ou de volume, appelé
« potentialisation à long terme ». Ce phénomène se double de son
contraire : lorsque des connexions sont peu ou pas sollicitées, elles
diminuent, c ' est le phénomène de « dépression à long terme ». Ce phéno­
mène neurobiologique est analysé par Catherine Malabou :
En psychanalyse, comme en neurologie, un cerveau plastique, une psyché
plastique sont ceux qui trouvent le bon équilibre entre capacité de changer
et aptitude à rester les mêmes, entre avenir et mémoire, réception et
donation de forme 2.

Or ce déterminisme manifeste une augmentation tendancielle, dans un


processus qui est décisif à l' égard de l' individuation : le processus de mort,
au sens simondonien, comme perte de toute métastabilité, et retour du
vivant à un état thermodynamiquement stable. Poussé à sa limite extrême,
ce déterminisme accumulé est une tendance vers la mort. Simondon, dans
le cadre d' une réflexion qui continue à opposer les entités qui accumulent

l . ILFI, p. 237.
2. Ontologie de l ' accident, op. cit. , p. 1 2.
168 CHAPITRE I I I

des structurations historiques (les vivants) aux entités qui n ' accumulent
pas de structurations (le cristal), révèle le rapport que la structuration entre­
tient avec la mort :
Dès que les fonctions de succession des conduites et de séquences tempo­
relles des actes apparaissent, une irréversibilité qui spécialise l ' indiv idu est
la conséquence de cette apparition des lois temporelles : pour chaque type
d' organisation, il existe un seuil d' irréversibilité au-delà duq uel tout
progrès fait par l ' individu, toute structuration acquise, est une chance de
mort ' .

On voit se préciser la détermination des structurations comme schèmes


de conduite, selon une conceptualité éthologique : elles sont des
« séquences temporelles des actes » 2• C'est une formulation rigoureu­
sement éthologique de l' idée d' habitude. Dans un second temps, cette
structuration est déterminée comme un progrès, dans la mesure où elle se
caractérise par une acquisition d'un schème de conduite nouveau, qui va
faciliter la résolution de problèmes complexes lorsqu' il sera mis en série
avec d' autres schèmes ; mais à nouveau, toute détermination étant une
négation, la structuration du schème étant irréversible, elle est définie par
Simondon comme « une chance de mort ». Cette formule n' est pas méta­
phorique, si l'on se rapporte à la définition proprement simondonienne de
la mort : la mort est le processus de disparition graduelle de la métastabilité
et au sens fort, la mort est l' état stable et définitif de l' individu où a disparu
toute métastabilité, c ' est-à-dire toute aptitude à s' individuer par résolution
de problème. En conséquence, la structuration étant irréversible, elle réduit
dans son apparition la capacité de métastabilité de l' individu, et elle
constitue ainsi un pas de plus vers la stabilité qu' est la mort.
Ce qui nous ramène à l' accent majeur mis par Simondon sur le
problème de la métastabilité comme condition de possibilité et de viabilité
de l ' individuation du vivant : « Le problème essentiel de l' individu biolo­
gique serait donc relatif à ce caractère de métastabilité de l ' ensemble formé
par l' individu et le milieu » 3. C ' est donc dans un jeu subtil entre structu­
ration et maintien de la métastabilité que se joue l' individuation : sans
structuration, l'être reste indifférencié et ne peut s' individuer par

l . ILFI, p. 238.
2. L'éthologie de K. Lorenz par exemple, trouve sa spécificité dans l ' analyse des actes
humains comme des séquences comportementales d' actes articulés. Voir sur les causes, les
origines et les fonctions d ' un comportement, J .-L. Renck et V. Servais, L ' tthologie, Histoire
naturelle du comportement, Paris, Seuil, 2002, p. 1 1 3- 1 8 1 .
3 . ILF/, p. 238.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 69

résolution de problèmes complexes ; mais les solutions aux problèmes


re ncontrés, accumulées en lui, restreignent sa métastabilité et donc son
aptitude à résoudre des problèmes nouveaux. La structuration est donc une
sol ution vitale qui amène un risque de mort 1 .

Les schèmes mentaux comme mémoire :


solutions incorporées aux problèmes passés
Les structurations sont donc des schèmes de conduite acquis par
résolution des problèmes passés, et susceptibles de résoudre les problèmes
futurs. Lorsque l ' on suit cette ligne conceptuelle simondonienne jusque
dans les chapitres portant sur l ' individuation psychique, la nature de ces
schèmes de conduite va être déterminée comme contenu psychique :
« Selon cette voie de recherche, on pourrait considérer l' ensemble des

contenus psychiques comme le résultat de la résolution d' une série de


problèmes qui se sont posés aux vivants, et qu' il a pu résoudre en s' indivi­
dualisant [ . ] » 2• Ces contenus psychiques sont essentiellement des
. .

solutions à des problèmes passés, susceptibles de fonctionner comme


schèmes de résolution modulaires dans la rencontre de problèmes
nouveaux. On retrouve, en termes de résolution de problème, le dispositif
d' historicité que nous avons isolé en première partie : ce sont les structu­
rations historiques passées qui induisent et orientent l' acquisition des
structurations historiques futures.
Le contenu psychique consiste en le résultat de la résolution des
problèmes passés. Néanmoins, il ne faut pas entendre par là que ces
structures psychiques sont seulement mentales, abstraites, ou théoriques.
D' abord elles sont couplées à des conduites concrètes, et dans cette mesure,
elles impliquent plus un savoir-faire, une connaissance technique et incor­
porée des structures intimes de l ' action et de l ' expérience (le cas du rocher
par exemple, qui appelle connaissance de la posture de corps nécessaire
pour le faire rouler, comme le principe du levier et son application).
En conséquence, il faut penser ces structurations comme des schèmes
de conduite incorporés, et ce, en deux sens distincts et complémentaires.
D' abord, ils sont incorporés comme mémoire passée inscrite dans le corps
et disponible pour l' action actuelle ; ensuite ils sont incorporés en ce qu' ils

1. On trouve ici une idée analogue à celle de H. Jonas, développée comme « dialectique
du vivant », dans Le Phénomène de la vie, Vers une biologie philosophique, trad. fr. D. Lories,
Bruxelles, De Boeck, 200 1 , thèse qui peut décrire la condition de l'individuation, au sens où
l on parle de « condition humaine » .
2. ILFI, p . 238.
170 CHAPITRE l l l

ont une nature corporelle, dans la mesure où ce ne sont pas des phénomènes
strictement psychiques, mais psychosomatiques.
Psychiquement, l ' individu continue son individuation par le moyen de la
mémoire et de l ' imagination, fonction du passé et fonction de l ' avenir selon
les définitions courantes. [ . . . ] c ' est la mémoire qui crée le passé pour l ' être,
de même que l ' i magination crée l ' avenir ; le produit de cette individuation
psychique n' est en fait psychique qu' au centre ; le psychique pur est
! ' actuel ; le passé devenu passé lointain et ! ' avenir lointain sont des réalités
qui tendent vers le somatique ; le passé s ' incorpore, ainsi que l ' avenir, sous
forme d' attente. Le passé en s' éloignant du présent devient état contre le
moi, disponible pour le moi, mais non directement parent du moi, non
adhérent au moi 1 .

On peut s' arrêter ici sur l ' explication de la formule « disponible pour le
moi ». Il s' agit d'un point crucial de la théorie mémorielle de Simondon.
On revient ici à la membrane comme dispositif mémoriel, et on retrouve la
pertinence de l 'usage topologique de ce modèle : dans la topologie,
l ' espace n' est pas homogène et extensif, et donc tous les contenus
mémoriels sont disponibles « à la surface » .
Pour continuer l 'enquête sur l a nature des structurations indivi­
dualisantes, on verra qu'elles sont des habitudes ou schèmes de conduite au
sens où elles sont avant tout psychosomatiques. C' est comme idées incor­
porées, c ' est-à-dire comme règles de conduites incarnées dans un savoir
vital (mais potentiellement théorique ou abstrait) que la structuration
acquise se présente.
Il y a dans l ' i ndividu vivant des structures et des fonctions presque
purement somatiques, au sens où pourrait l 'entendre le matérialisme ; il y a
aussi des fonctions presque purement psychiques ; mais il y a surtout des
fonctions psychosomatiques ; c'est le psychosomatique qui est le modèle
du vivant ; le psychique et le somatique ne sont que des cas limites, jamais
offerts à l ' état pur 2.

Le sens à attribuer à cette formule apparaît dans l' exemple que


Simondon en donne, sous forme de paradoxe : la science est psycho­
somatique.
En fait, la science, comme la perception, sont psychosomatiques ; elles
supposent l ' une et l ' autre un affrontement initial de l 'être sujet et du monde
dans une situation qui met ! ' être en question ; la seule différence réside en
ce que la perception correspond à la résolution d ' un affrontement sans

l . ILFJ, p. 287.
2. /bid. , p. 27 1 .
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 17 1

élaboration technique préalable, alors que la science vient d'un


affrontement à travers l opération technique : la science est la perception
technique, qui prolonge la perception vitale, dans une circonstance qui
suppose une aberration préalable [ . . ] 1 ..

Psychosomatique signifie seulement que l a pensée n' existe que comme


solution à des problèmes qui engagent l ' individu vivant dans sa corporéité,
et qui n' apparaissent comme solutions que lorsqu'elles sont incorporées
dans le corps comme des schèmes de conduite. Les idées sont d' abord,
psychosomatiques, parce qu' elles ont un double ancrage dans le corps :
elles sont des solutions aux problèmes posés au corps, et elles ne
fonctionnent comme solutions que lorsqu' elles sont mises en œuvre par le
corps. Mais c 'est le corps qui est toujours déjà maillé d' idées, de représen­
tations, de manières. C' est une théorie instrumentale de la pensée très
approfo ndie, où les contenus mentaux sont toujours déjà des protocoles
d'action. Lorsqu' on les trouve comme des idées gratuites, c ' est plutôt
l' imagination qui fonctionne et les met en rapport dans un jeu sans consé­
quence, ce qui caractérise le troisième moment du rythme nycthéméral de
l' imagination chez Simondon.
Les structurations individualisantes sont donc désormais pensables
comme des contenus psychosomatiques incorporés, acquis durant
l'histoire de l ' individu, par le biais de ses rencontres compatibles avec des
singularités-problèmes apparues sans finalité pour son développement,
c' est-à-dire selon un hasard contraint par la compatibilité qu' il déploie. Ces
contenus psychiques sont donc une mémoire incorporée.

Le schème mentalfonctionne comme un symbole : l 'invention


C' est sous forme de mémoire « que le passé s ' incorpore ». Mais cette
mémoire n' est pas seulement de l' ordre du souvenir précis et circonstancié
d'un événement, c'est même d' ailleurs un phénomène qui est largement
négligé par Simondon. Le souvenir précis renvoie à la singularité d' une
subjectivité, et c ' est un problème auquel Simondon préfère toujours les
déterminations objectives et communes. Le type de contenu mémoriel qui
est incorporé est bien plus de l ' ordre de la règle inductive, de la solution
généralisable inventée par une expérience passée, donc d'un schème de
conduite. Pour saisir cette distinction, on peut se rapporter à la nuance
proposée par la psychologie entre souvenir brut et souvenir dérivé 2• Le

l . lbid.
2. Voir sur ce point le manuel de psychologie évolutionniste de Workman et Reader,
op. cit. , p. 20 1 -202, et l ' article S. B Klein, J. Loftus, J. F. Kihlstrom, « Self-knowledge of an
1 72 CHAPITRE I l l

souvenir brut a pour contenu des sensations et des émotions singu lières ,
celles de l'expérience passée concrète (le chemin était poussié reu x, le
rocher en basalte sombre, les voyageurs attendaient avec des chapeau x . . . ).
Le souvenir dérivé consiste en une abstraction du schème de conduite grati­
fiant inventé dans l' expérience passée, par le biais de la recollection et de la
configuration des apprentissages induits par la résolution de problème, ce
que le sens commun nomme « avoir de 1' expérience ». On peut prendre
pour exemple les deux formes mémorielles impliquées par une expérie nce
ancienne de brûlure à la main. Le souvenir brut retrouvera l' image du lieu,
des odeurs, de la date, des objets et des personnes présentes, quand le sou­
venir dérivé se contentera de conserver l' expérience de la douleur induite
par la séquence corporelle, et donc le schème de conduite qui implique
d' éviter un contact direct avec un objet brûlant dans des situations
analogues.
On retrouve très nettement cette distinction dans la détermination
simondonienne des critères d ' un souvenir, ou contenu symbolique, qui est
recrutable dans un processus d' invention, c'est-à-dire dans un processus de
résolution de problème. Cette analyse ne vise pas l' individuation,
puisqu' elle se trouve dans la partie consacrée à l ' invention d' Imagination
et invention. Néanmoins, dans la mesure où ce texte définit l ' invention
comme résolution de problème, et que l' opération d'individuation est
clairement définie comme une résolution de problème inventive 1 , il
semble légitime d' appliquer cette analyse, pourtant postérieure, au cas qui
nous occupe. Le problème qui occupe Simondon consiste en la détermi­
nation du fonctionnement des images mentales incorporées dans la
mémoire lors des processus d'invention, théorique ou esthétique par
exemple. Simondon a distingué l ' image du symbole, en tant que le sym­
bole possède un degré d' abstraction supérieur à l' image, comme le sou­
venir dérivé à l' égard du souvenir brut. C'est précisément dans la mesure
où le symbole est moins lié, dans la mémoire, à une situation empirique
singulière, qu' il devient mobilisable pour des inventions ultérieures. Car
bien qu'il soit plus abstrait que l ' image, le symbole ne conserve pas de la
situation une image vague et générale : il ne conserve que son point-clé,

amnesic patient : toward a neuropsychology of personality and social psychology » , Journal


ofExperimenta/ Psycho/ogy, 1 3, 1 996, p. 50 1 -5 1 8.
l . MEOT, p. 1 56 : « C'est pourquoi il n' est pas interdit de faire appel à une hypothèse
faisant intervenir un schème génétique plus primitif que les aspects opposés de l ' adaptation et
de lélan vital, et les renfermant tous deux comme cas-limites abstraits : celui des étapes
successives de structuration individuante, allant d' état métastable en état métastable au
moyen d'inventions successives de structures. »
LES STRUCTURATIONS INDI VIDUELLES DU VI VANT-PENSANT 1 73

strocture locale qui gouverne toute la situation 1• Le statut du rapport entre


contenu abstrait et contenu concret chez Simondon est particulier : dans
une perspective hégélienne, l' abstrait n' est pas plus général que le concret,
il e st plus épuré dans la localisation de l'essentiel d' une situation, en
l' occurrence son point-clé. Le souvenir abstrait va à l' essentiel, le souvenir
concret se perd dans les détails. La distinction entre image et symbole est
formulée ainsi :
De manière concrète, on pourrait dire que le monde mental des symboles
est celui des objets « vus de profil », alors qu'ils sont pourtant des points­
clés des situations, des objets ou organes de manifestations, chargés de sens
et de force ; le relatif détachement de ces objets significatifs les démobilise,
les rend disponibles, fait d'eux les pierres d' attente de l ' imagination inven­
tive ; les symboles sont des « objets absolus » , détachés des circonstances
empiriques de leur apparition, mais ayant conservé leur pouvoir, leur
capacité d' expression, leur capacité d'indiquer des potentiels 2.

Alors que l ' image conserve dans la mémoire les qualités sensibles de
l' objet, le symbole renvoie à l' objet « vu de profil ». Cette formule reste
énigmatique tant qu ' on ne localise pas son origine dans la réflexion de
Simondon. Dès lors, cette métaphore devient particulièrement éclairante.
Ce que Simondon entend par « vu de profil » renvoie à la distinction, issue
de l' héraldique, qu'il fait entre le symbole et l' image : le symbole est
« passant » quand l' image est « issante ». En héraldique, passant caractérise
une figure présente sur un blason et « se dit de tous les animaux qui
paraissent marcher. Cette attitude étant celle ordinaire du léopard, il est
inutile de l ' exprimer en blasonnant, mais lorsque le lion est figuré dans
cette allure, il doit être dit léopardé » 3• Le terme issant, quant à lui, « se dit
de tout animal, lion, aigle ou autre, dont on ne voit figuré que la tête et une
petite partie du corps ».
Ce recrutement d'un vocabulaire héraldique largement réinterprété
permet de distinguer le statut fonctionnel de l ' image et du symbole selon la
logique suivante, où la structure du contenu mémoriel induit les possi­
bilités de son usage dans l' invention. L'image renvoie à un souvenir de
l ' objet dans une de ses fonctions particulières (souvenir brut), et non pas

1 . Voir la théorie simondonienne des points-clés, dans MEOT, 3e partie, chap. premier :
« Genèse de la technicité ».
2. li, p. 1 36.
3 . « Glossaire de l ' héraldique », présenté à l' adresse: http ://www.blason-armoiries.org.
Les définitions sont issues de L.-A. Duhoux d' Argicoun, Alphabet et figures de tous les
tennes du blason, Paris, L. Joly, 1 899.
1 74 CHAPITRE I l l

dans la totalité de ses fonctions mises en tension. Comme une figure


issante, il est statique et fermé sur lui-même. Cela s' oppose à la capac ité du
symbole d' être passant, c' est-à-dire dynamique et ouvert pour des combi­
naisons, rendues possibles par le degré d' abstraction qui le caractérise .
Ceci apparaît clairement dans la faculté du symbole à être « symétrique » ,
c' est-à-dire non appliqué à un sujet singulier, mais articulable à d' autre s
sujets. Le symbole est asubjectif : le symbole de la brûlure à la main vaut
pour toutes les mains qui s' approchent du feu. Il constitue une expérience
partageable. La symétrie du symbole a un sens encore plus précis dans le
texte de Simondon. Simondon prend à cet égard l' exemple de la fi gure
héraldique de l' arme, présentée sur un blason : « L' arme-symbole n' est ni
tenue en main par le sujet ni brandi contre lui par autrui ; elle est la ten sion
entre ces deux images, comme une arme vue de profil qui contient poten­
tiellement le geste qui le tournera vers autrui ou contre le sujet » . Comme
souvenir dérivé, dénué de déterminations concrètes, le symbole devient
mobile et asubjectif pour entrer dans des combinatoires avec d' autres
symboles, et penser des situations neuves. L' effectivité du symbole dans
l' invention tient alors à sa capacité à conserver d' une situation son point­
clé « chargé de sens et de force » : il en est de même pour le schème de
conduite. Sa force ne tient pas à sa nature subjective (il a été acquis dans
une expérience subjective et singulière) mais à sa nature objective (ce qu'il
retient de cette expérience, c' est son point-clé, sa structure intime).
L'image et le symbole ne sont pas pour autant des contenus strictement
séparés : c' est plutôt que le statut immédiat du souvenir est de l' ordre de
l' image, qui est susceptible de se convertir en symbole, comme le souvenir
brut se convertit en souvenir dérivé.
Le sujet en qui la majorité des images se convertissent en symbole perd
partiellement ses souvenirs en tant qu ' historiques, datés, particuliers [ . . . ] ;
dans le symbole, le successif devient simultané, l' individuel prend une
portée universelle, ce qui était aux autres commence à appartenir virtuel­
lement au sujet [ . . . ] ; les symboles ne sont pas situés par rapport au moi, ce
qui fait qu' ils peuvent adapter le sujet comme organisme agissant à son
milieu, à son territoire ; ils traduisent aussi bien la force des choses que les
virtualités d' action du sujet ; ils sont des pouvoirs sans support, sans sujet
aussi bien que sans milieu extérieur pour les insérer 1 •

Ce texte permet de déterminer le statut des « contenus psychiques »


incorporés susceptibles de servir dans les situations d' invention, que
celles-ci s' appliquent à des objets techniques, théoriques, esthétiques ou

1 . 11, p. 1 37.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 175

bien , dans le problème qui nous occupe, à des structurations individuantes.


Si l' image renvoie à un « objet orienté ayant un sens défini et univoque »,
el le n' est pas susceptible de servir à une invention future : elle n' est pas
polyfonctionnelle, elle est une structure figée, sans métastabilité, comme
un schème de conduite hypertélique adapté à un seul usage de résolution de
problème, et sans capacité de se combiner ou de s' infléchir pour résoudre
un problème nouveau.
Si l ' on applique la distinction majeure entre image et symbole au
problème de l ' invention théorique ou esthétique, elle décrit le mode d' exis­
tence de l' inventeur ou du créateur dans sa dimension acéphale : en trans­
formant ses images en symboles, il les rend disponibles pour la création. Il
les rend mobiles, susceptibles de rentrer dans une combinatoire infinie qui
est la création même, en tant que la combinatoire est en recherche de
bonnes formes qui sont les formes artistiques, ou les formes conceptuelles
qui méritent d'être inventées. Cette description donne aussi l'image du
caractère anonyme du créateur, dans la mesure où la capacité de créer est
directement liée au détachement du matériau de création de la personne
subjective dans sa subjectivité. Pour autant, ce qui s' abstrait, ce ne sont pas
des symboles neutres, car même lorsque «je » détache le symbole de
l' arme du souvenir concret de l ' arme qu' on a pointée sur moi, c' est le
point-clé de la situation de confrontation armée qui est conservé. C' est
dans cette mesure que le symbole « est un mixte du sujet et d' objet qui a
valeur instrumentale pour l' invention [ . . . ] » 1• Il est subjectif en tant qu ' il
été acquis par une expérience subjective et concrète. Il est objectif en tant
qu' il ne conserve d' elle que le point-clé objectif des situations concernées.
Lorsqu' ils fonctionnent ensemble, les symboles constituent enfin un
« monde de symboles », mobilisable et configurable pour des inventions ou
des résolutions de problèmes, médiatisant la relation entre le vivant et le
milieu : « Le monde des symboles est une espèce de pandémonium flottant
entre la situation d' objet et celle de sujet, s ' interposant entre le vivant et le
milieu » 2•
La combinaison textuelle que l ' on entend proposer ici consiste à
appliquer cette détermination du contenu psychique incorporé qu' est le
symbole dans II, à la compréhension des contenus psychiques incorporés
que sont les schèmes de conduite, structurations acquises dans le processus
d' individuation psychovital, dans ILF/ avec pour projet de comprendre
-

[ 'invention individuante des schèmes mentaux et attitudes vitales.

l . /bid. , p. 1 38.
2. /bid. , p. 1 37.
1 76 CHAPITRE III

Cela consiste à définir les structurations (habitudes ou dispositions à


agir, voir, penser, évaluer), pensées comme schèmes de conduite, comme
des mixtes d' objectif et de subjectif, en tant qu' ils conservent les points-clé
des situations vécues, qui ont « une valeur instrumentale pour l ' inv en­
tion ». Les structurations, ou schèmes de conduite sont alors pensables, par
analogie avec le symbole, en tant qu' ils
ne sont pas situés par rapport au moi, ce qui fait qu ' ils peuvent adapter le
sujet comme organisme agissant à son milieu, à son territoire ; ils traduisent
aussi bien la force des choses que les virtualités d' action du sujet ; ils sont
des pouvoirs sans support, sans sujet aussi bien que sans milieu extérieur
pour les insérer 1 .

Le paradoxe de cette définition de l ' intériorité de chaque individu


humain en termes de schèmes de conduite ou symboles, c' est que l ' inté­
riorité devient presque impersonnelle. Impersonnelle au sens où les
contenus personnels, les souvenirs bruts, ne sont pas vraiment importants
pour savoir qui nous sommes : ce sont les souvenirs dérivés, c'est-à-dire les
règles de conduite, les manières de faire issues de l' expérience qui défi­
nissent l' identité individuelle.
Penser les schèmes de conduite sur le modèle des symboles permet
alors de présenter le modus operandi de l ' invention individuante de
comportements nouveaux et plus loin de schèmes nouveaux. Si l ' on revient
à la citation présentée plus haut sur la nature des symboles, pour appliquer
ses déterminations au schème de conduite, il apparaît que le schème de
conduite consiste en un contenu psychique qui conserve le « point-clé »
« chargé de sens ou de force » d' une situation. Le « relatif détachement » du
schème par rapport à la conduite passée le « démobilise », le rend « dispo­
nible » pour des inventions futures, qui consistent en des combinaisons de
schèmes par lesquels ils sont susceptibles de remplir des fonctions
nouvelles.
Cette analogie entre symbole et schème de conduite consiste donc à
analyser la structuration dans sa capacité d' invention. La structuration a
deux aspects : un aspect susceptible de résolution de problème par
invention (instrument), et un aspect déterminé et inadapté à des problèmes
nouveaux (obstacle), l ' application de la théorie du symbole à la structu­
ration a pour fonction d' éclairer ces deux aspects, pour montrer qu' ils n'en
font qu' un du point de vue de la résolution inventive : car celle-ci invente
en recrutant des schèmes disponibles déterminés pour les appliquer à de

1 . 11, p. 1 37.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 177

nouvelles fonctions. Cette analyse de la structuration individuelle sur le


modèle du symbole va nous permettre plus loin d'interroger le processus
d' individuation comme invention de manières de voir, concevoir, évaluer,
agir ; manières qui sont précisément ces mixtes d' objectif et de subjectif, en
tant qu' elles répondent à des situations objectives de problèmes, et qu' elles
manifestent la part de subjectivité de l' expérience acquise dans leur réso­
lution. Ces manières d' être, habitudes, ou structurations, schèmes de
conduite, sont donc la matière vivante même de l' individu : sa structure
dynamique et évolutive, construite par le biais de son historicité, et qui
) 'oriente vers la rencontre et la résolution des problèmes futurs, qui vont
induire une restructuration des manières, et un infléchissement possible de
la trajectoire d'individuation - ce qu ' on appelle une destinée.

Rencontrer un problème. L 'invention des schèmes de conduite


face à un problème nouveau
Le processus d'individuation se structure par rencontres successives
avec des événements individuants (distribués sur le mode du hasard
contraint par l 'horizon de compatibilité induit par le système de structu­
rations historiques que constitue, à un instant t, l ' individu lui-même), qui
sont des situations-problèmes. Ces situations-problèmes appellent des
inventions résolutrices. Ces inventions vont ensuite constituer, par reconfi­
guration, les schèmes nouveaux par lesquels l' individu se rapporte à
l expérience, orientant sa trajectoire et ouvrant un horizon nouveau de
situations-problèmes. Or, ce modèle laisse dans l ' ombre la question
cruciale de l ' invention des schèmes nouveaux. Ce point central du
processus reste une zone d' ombre : celle du modus operandi par lequel une
résolution de problème consiste en une invention. Le concept biologique
d' exaptation 1, transposé et composé dans une théorie de l'individuation,
permet de penser analytiquement la résolution de problème comme
invention de schème, par invention d' une fonction nouvelle appliquée à
une combinaison de schèmes préexistants. On peut néanmoins préciser
l' analyse de l ' invention individuante par l ' approfondissement de l ' ana­
logie entre le schème de conduite et le symbole.

1 . S. J. Gould, E. Vrba, « Exaptation - a nussmg term in the science of Form » ,


Paleobio/ogy, Vol . 8, n° ! , Winter 1 982, p. 4- 1 5 : « Ainsi, Vrba e t moi-même recommandons
que les traits façonnés pour leur usage présent continuent d' être appelés adaptations (ce qui
correspond aux préconisations restrictives de Darwin et de Williams) et que les traits cooptés
pour leur usage actuel, après être apparus pour une raison différente, soient appelés des
exaptations » .
1 78 CHAPITRE III

Dans la théorie de l' individuation, Simondon pense la résolution


comme in ventio n, mais néanmoins postule que les schèmes de conduite ,
par leur détermini sme, empêchent l ' accès à de nouveaux problèmes en
limitant la métastabilité individuelle. Comment penser la rés olution
comme invention de solutions à des problèmes nouveaux si les schè mes de
conduite, par leur déterminisme, impliquent une cécité à l ' ég ard des
problèmes nouveaux ? On remarquera que Simondon évoque le modus
operandi qui nous semble caractéristique de l' invention de solution à
l' égard d'un problème d'individuation nouveau, lorsqu' il parle des
« possibilités supérieures d' adaptation » qui caractérisent les « formes trè s
complexes d' individuation », dont l' individuation psychovitale est une
manifestation majeure.
Le caractère successif de l ' apprentissage, l' utilisation de la successivité
dans l' accomplissement des différentes fonctions, donnent à l' individu des
possibilités supérieures d' adaptation, mais exige une structuration interne
de l' individu qui est irréversible et fait qu 'il conserve en lui, en même
temps que les schèmes découverts dans les situations passées, le déter­
minisme de ces mêmes situations 1 •

Simondon pose ce problème lorsqu'il évoque la résolution de problème


comme la combinaison séquencée de schèmes de conduite acquis dans le
passé. C' est donc la voie ouverte par ces « possibilités supérieures
d' adaptation » qu' il faut suivre dans le but de penser l' accès à un problème
nouveau, dans laquelle la résolution est une invention au sens fort.
On voit que le phénomène qui caractérise les « possibilités supérieures
d' adaptation » tient à deux aspects : « le caractère successif de l' appren­
tissage », et « l' utilisation de la successivité dans l' accomplissement des
différentes fonctions » . Le premier phénomène caractérise l' acquisition
prolongée de schèmes appris dans le parcours d' apprentissage (sur
plusieurs années, et plusieurs millénaires au regard de l 'évolution cultu­
relle), et leur conservation sous forme simultanée, disponible à la surface (à
chaque instant de la vie), suivant le modèle de la membrane. Pour inventer
des solutions aux situations critiques, c ' est-à-dire d' abord transformer le
drame (la crise) en problème, et ensuite résoudre ce problème, il faut donc
disposer sous formes de souvenirs dérivés des acquis des millénaires
passés, combinables dans la simultanéité de l' action présente. Le second
phénomène caractérise l ' opération de résolution de problèmes comme
articulation successive de séquences d 'actions remplissant des fonctions

l . /LFI, p. 237.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 79

différentes, orientées vers la résolution d'un problème complexe, qui exige


de s détours prolongés. Par exemple, pour reprendre une expérience étho­
logique fameuse de résolution de problème : pour obtenir une nourriture
placée en hauteur, un singe (un chimpanzé par exemple) doit articuler dans
la successivité toute une série de séquences d' action : placer un support
sus ceptible de surélever sa position sous la nourriture recherchée, utiliser
ensuite une perche, depuis son promontoire, pour atteindre la nourriture.
Ces actions complexes ne sont possibles que parce que l' individu a acquis
successivement durant l ' apprentissage des schèmes de conduite, dispo­
nibles simultanément pour résoudre un problème présent dans l' expé­
rience, en les réarticulant dans la successivité de l' action actuelle. La possi­
bilité supérieure d' adaptation tient donc à la coprésence simultanée de
schèmes acquis dans la successivité de l ' apprentissage, recrutables et
mobilisables dans la successivité articulée de l' action. Nous revenons ici
aux thèses de la théorie de l' invention de Simondon, présentées dans Ima­
gination et Invention. C' est à nouveau elles qui vont nous permettre de
penser l' invention des structurations comme solutions à un problème
nouveau. Il faut revenir à la détermination conceptuelle du problème :
celui-ci se pose comme situation d'incompatibilité.
À quelle situation correspond l ' invention ? À un problème, c 'est-à-dire à
l ' interruption par un obstacle, par une discontinuité jouant Je rôle d ' un
barrage, d'un accomplissement opératoire continu dans son projet. Est
problématique la situation qui dualise l ' action, la tronçonne en la séparant
en segments, soit parce qu'il manque un moyen terme, soit parce que la
réalisation d' une partie de l' action détruit une autre partie également
nécessaire ; hiatus et incompatibilité sont les deux modes problématiques
fondamentaux [ . . . ] I .

L' incompatibilité entre les segments de l ' action, entre les conditions en
présence, caractérise le problème. C' est par exemple l ' incapacité du singe
à atteindre la nourriture cherchée simplement selon la locomotion naturelle
de son corps : même en pleine extension, son corps reste trop petit pour
atteindre la nourriture placée en hauteur. Dans cette perspective, Simondon
se trouve justifié à définir la solution comme restitution de continuité :
« [ . . . ] les solutions apparaissent comme des restitutions de continuité auto­

risant la progressivité des modes opératoires, selon un cheminement anté­


rieurement invisible dans la structure de la réalité donnée » 2• Pour restituer
cette continuité, l ' individu doit substituer à la progression directe une

1 . 11, p. 1 39.
2. lbid.
1 80 CHAPITRE Ill

conduite de détour, pour compatibiliser les segments tronçonnés de


l' action. Ainsi du singe qui doit faire le détour par le support et la perc he
pour obtenir la nourriture.
Cette restitution de continuité passe par l' apparition d' une compati -
bilité entre le milieu et l' organisme :
L' invention est l' apparition de la compatibilité extrinsèque entre le milieu
et l ' organisme et de la compatibilité intrinsèque entre les sous-ensembles
de l' action. Le détour, la fabrication d'un instrument, l' association de
plusieurs opérateurs sont différents moyens de rétablir la compatibilité
intrinsèque et extrinsèque 1 .

C'est pour rétablir la continuité de l' action que l' invention résolutrice
implique les opérations concrètes du détour, de la « fabrication d' instru­
ments » , ou « l' association de plusieurs opérateurs ». La notion de détour ne
doit pas être entendue ici en un sens trop littéral. Le détour n' est pas néces­
sairement un phénomène de déplacement moteur : il caractérise plutôt la
mise en place d' une médiation entre l' individu et son but, médiation qui
peut être instrumentale, et qui consiste à articuler une série d' opérations
complexes, plutôt que de chercher une résolution directe et frontale. La
résolution directe et frontale consisterait, dans notre exemple éthologique,
pour le singe cherchant à atteindre la nourriture en hauteur, à multiplier
vainement les tentatives directes de saut.
Le détour consiste lui à substituer à la tentative de résolution directe une
médiation. Cette médiation peut être un détour par le passé. C'est
précisément le cas qui nous intéresse :
[ ] il s'agit du recrutement sélectif de certaines données de l' expérience
. . .

passée par la représentation actuelle du but concret à atteindre. L' invention,


comme organisation, est ici un détour par le passé ; dans l expérience
passée, au cours des explorations et des manipulations, ont été établies,
parfois fortuitement, des relations de continuité entre l' organisme et 1 ' objet
qui constitue le but ; dans la situation problématique, caractérisée par une
discontinuité, la proximité du but et l' intensité de la motivation créent une
forte pente, un champ au gradient important qui entre en interaction avec
toute la population d' images mentales condensant l' expérience passée 2.

Le détour apparaît donc ici comme détour par l 'expérience passée, qui
met en série les données incorporées, pour les orienter et les articuler de
telle manière à chercher un rétablissement de continuité dans le

1 . 11, p. 1 39.
2. /bid. , p. 1 5 1 .
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 181

mouvement vers le but. Or, ces données, comme « relations de continuité


entre l' organisme et l' objet » établies dans le passé, correspondent préci­
sé ment à ce que nous avons qualifié plus haut de schèmes de conduite, ou
schèmes mentaux. Simondon qualifie cette opération de détour, de
« recrutement sélectif », et elle correspond à « l' association de plusieurs
opérateurs » évoquée comme « moyen » de rétablir la continuité.
En effet, ces données incorporées sont définies par Simondon comme
« une population d' images mentales » :
Cette interaction entre le champ de la finalité (gradients de but de l ' action
anticipée) et le champ de l'expérience permet paradoxalement à une
situation simple, mais intense à cause de la tension vers un but proche, de
moduler une population d'images mentales portant sur le résultat
d'explorations et de manipulations ayant demandé une très longue et très
complexe activité [ . . . ] I .

Ces images mentales, comme les schèmes, ont précisément été incor­
porées dans la trajectoire historique d' expérience de l' individu. En toute ri­
gueur, les images mentales évoquées ici par Simondon mériteraient d' être
qualifiées de symbole, selon sa distinction, car le propre des images est
d' être trop singularisées dans leur rapport à leur situation concrète pour être
aisément mobilisables dans le cadre d' une invention 2 - mais la distinction
entre image et symbole n' apparaît que plus tard dans le texte de Simondon.
Si l ' on veut appliquer désormais ce modèle de l ' invention résolutive
par le détour, à la résolution de problème qui caractérise les accès d' indi­
viduation, on trouvera pour analogue à ces images mentales, ou symboles,
les schèmes de conduite acquis dans l' expérience passée. Ces schèmes,
selon le modèle de la membrane, sont disponibles à la surface, et
susceptibles d' être recrutés, configurés, et associés dans la séquence
complexe d' actions qui caractérise l ' invention résolutive.
Or on remarquera que la condition de possibilité de ce recrutement
consiste en la disponibilité de ces schèmes. On peut désormais analyser le
sens et l ' origine de cette disponibilité selon le modèle que Simondon
propose à l 'égard des images/symboles.
Des images trop accentuées ne permettent pas l' invention, mais seulement
l itération, la persévération ; pour que les images soient des instruments
d' invention obéissant à la situation finalisée où elles s' organisent, il faut

l . lbid.
2. Voir la distinction exposée plus haut entre image et symbole.
1 82 CHAPITRE III

qu' elles soient dans un état voisin de la neutralité tout en restant faibl ement
chargées 1 •

Pour que des schèmes de conduite ou des attitudes vitales incorporés


soient des « instruments d' invention », ils doivent donc être disponibles
(c' est-à-dire pas trop accentués de manière univoque sur leur usage d' ori­
gine), tout en restant faiblement chargés, c' est-à-dire considérés comme
des schèmes utiles, efficients, acquis lors d' expériences gratifiantes de
résolutions de problèmes.
Si les processus d' acquisition étaient aussi fortement polarisés que les si­
tuations problématiques, l ' invention organisatrice ne serait pas possible,
parce que sa condition, à savoir ce recrutement amplifiant des images déjà
constituées antérieurement par le champ de finalité immédiate du
problème, manquerait de sa condition de base : un gain supérieur à l ' unité,
grâce à un couplage aussi irréversible qu'il se peut entre l ' actuel et le
passé [ ] 2. . . .

Cette double détermination des images comme disponibles et faible­


ment chargées est nécessaire pour qu 'elles servent lors de résolutions
inventives :
La plus modeste des inventions pratiques est aussi le résultat d ' un acte
d' amplification qui tire en quelques instants profit de longs apprentissages
antérieurs, peu finalisés, c ' est-à-dire engendrant des images mobiles,
détachables, obéissant aux lignes de force d'un champ de finalité 3.

En conséquence, pour que des schèmes de conduite incorporés servent


à des inventions de conduite futures, ils doivent être mobiles et détachables
de leurs situations empiriques d' acquisition, pour être infléchis selon les
« lignes de force d' un champ de finalité » présent.
Cet infléchissement permet une combinaison de schèmes anciens,
détachés de leur usage d'origine, pour remplir une nouvelle fonction, servir
à un nouvel usage, qui est précisément la solution inventive, susceptible de
générer un nouveau schème de conduite complexe, solution nouvelle à un
problème nouveau, qui va être incorporé. Si en effet le problème nouveau
se répète, devient un problème régulier dans la situation d' individuation
régulière de l' individu, la solution nouvelle va être incorporée comme
schème nouveau, apte à résoudre souplement, sur le modèle de l ' habitude,
ce nouveau problème récurrent.

1 . //, p. 1 52.
2. lbid.
3 . /bid. , p. 1 53.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 183

Cette invention d' un nouveau schème d e conduite permet de penser, à


l' horizon, une invention de forme de vie, de mode d' existence, caracté­
ristique d' un individu confronté à de nouveaux problèmes (qu ' il contribue
à élaborer selon son système propre de structurations, aussi bien qu' il le
rencontre comme un obstacle, comme une discontinuité objective dans
l' environnement nouveau). Appliquer la théorie de l ' invention par les
symboles (ou images) au processus d' individuation permet en consé­
quence de comprendre l' individuation comme processus de résolutions
(qui inclue leur fonnulation) de problèmes par inventions de schèmes de
conduite nouveaux, qui déterminent l' individu comme système d' habi­
tudes, système de schèmes de conduite et d' attitudes vitales métastables,
susceptibles de se reconfigurer lors de la trajectoire d'individuation pour
résoudre des problèmes nouveaux, rencontrés sur le mode du hasard
contraint.
Penser les schèmes de conduite, qui sont les formes dynamiques par
lesquelles l ' individu se rapporte au milieu sur le modèle de l ' invention,
permet plus loin de comprendre avec une grande netteté le rapport
complexe et dynamique qui organise le rapport individu/milieu. Si en effet
on se rapporte désormais à la conclusion du chapitre d'imagination et
Invention, il apparaît que l ' idée d' invention appliquée à l ' individuation des
attitudes vitales éclaire le rapport problématique de l' individu au milieu.
D' abord, et selon la perspective simondonienne selon laquelle l ' indi­
vidu ne s ' oppose pas au milieu, mais n' existe que comme processus d' indi­
viduation qui inclut le milieu dans un rapport constitutif, il apparaîtra que
l' invention des attitudes vitales implique un changement de milieu :
Formellement comparable à un changement de milieu (le désir de changer
de milieu est d' ailleurs l'un des substituts de l' invention manquée),
l' invention se distingue des images qui la précèdent par le fait qu'elle opère
un changement d' ordre de grandeur ; elle ne reste pas dans l' être vivant,
comme une part de l 'équipement mental, mais enjambe les limites spatio­
temporelles du vivant pour se raccorder au milieu qu'elle organise 1 •

De l a même manière, le schème de conduite ou attitude vitale, ne reste


pas cantonné dans l ' individu comme un contenu mental et subjectif : il
constitue essentiellement un raccordement au milieu qu' il configure. Il
induit d' abord une adaptation au milieu, qui consiste en une reconfigu­
ration de celui-ci selon l' horizon de compatibilité et de problèmes du
vivant ; il induit ensuite une transformation du milieu lui-même, qui

1 . 11, p. 1 85.
1 84 CHAPITRE I l l

devient un élément du couple d' individuation. Ce phénomène apparaît


avec une grande clarté si l ' on essaie de penser le schème de conduite sel on
le modèle de l' objet technique inventé. Le schème de conduite est profon­
dément analogue à l' objet inventé, et ce sur trois points : d' abord en tant
qu' il est le résultat d' une résolution inventive prenant pour matériau les
contenus psychiques incorporés disponibles ; ensuite en tant qu ' il constitue
un instrument de résolution disponible comme élément pour des problèmes
ultérieurs ; enfin en tant que sa nature psychique n' implique pas qu ' il soit
subjectif et unique. Le schème mental est efficient en tant qu'il est un
instrument objectif de résolution de problèmes ; cette objectivité tient au
fait qu'il est constitué de schèmes qui ont conservé les point-clés objectifs
des situations vécues, et non leur souvenir subjectif. La seule différence
entre l' objet inventé et le schème mental tient alors à leur forme extérieure :
le premier est constitué de matière, et il est extérieur au corps de l ' individu.
Pour cette raison, il est partageable et transmissible. On remarquera que le
schème de conduite est quant à lui incorporé, et que son support matériel est
le corps individuel, en tant qu' il accomplit des techniques d'existence, qui
sont les usages des schèmes de conduite. Mais cela n' interdit pas de penser
que le schème de conduite est partageable et transmissible. Les techniques
corporelles, les solutions existentielles, les techniques mentales de
résolution de problème, en tant qu' elles sont objectivement adaptées à des
problèmes partagés par plusieurs individus, sont transmissibles, comme
des idées, des gestes et des séquences d' action, par le biais de l' appren­
tissage et du mimétisme. On analysera plus loin cette analogie entre
schème mental et objet inventé sous la catégorie unifiée de techniques, qui
peuvent aussi bien être des techniques matérielles, constituant des objets
techniques, que des techniques d' existence, ou techniques de soi.
La réflexion s' oriente désormais vers l 'horizon d' une détermination des
schèmes de conduite et attitudes vitales comme des techniques d' exis­
tence, partageables et reproductibles, dont les techniques de soi appa­
raîtront comme une espèce particulière.
Appliquons l' analogie entre objet inventé et schème de conduite
inventé pour comprendre le rapport au milieu que ces inventions
permettent de penser. Le statut de l ' objet inventé repose sur sa « relative
extériorité » . Il est extérieur au sens où il existe dans le monde matériel des
objets, à portée de main, devant l' individu, mais cette extériorité n' est pas
celle d' une matière neutre : « Il convient de préciser d' abord le caractère
relatif de l' objet créé ; l' objet créé est en fait un point du milieu réorganisé
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 85

par l' activité orientée d'un organisme » 1 • Ce qui caractérise l' objet carac­
térise aussi le schème, dans la mesure où celui-ci reconfigure le milieu en
transformant la conduite. Le schème de conduite nouveau configure le
milieu en tant qu ' il qualifie d' une manière nouvelle les entités en présence :
d' anciens obstacles deviennent des adjuvants, d' anciennes fins deviennent
obsolètes, des entités anciennement neutres deviennent des fins nouvelles.
Si l' environnement physique n' est pas reconfiguré objectivement par le
schème de conduite (bien qu'il finisse par l ' être, puisque le schème de
conduite agit sur le milieu de manière à le transformer, comme le schème
de conduite du singe l ' amène à obtenir effectivement la nourriture placée
en hauteur), le milieu de vie, lui, est directement reconfiguré par le schème
de conduite, qui le qualifie d' une nouvelle manière. Le schème de conduite
médiatise le rapport au milieu, comme l' outil, comme le chemin : « L' outil
et l' instrument font, comme les chemins et les protections, partie de l' enve­
loppe de l ' individu et médiatisent son rapport avec le milieu. C' est topolo­
giquement qu' il faut caractériser cette médiation » 2• Dans une perspective
topologique, la différence entre schème de conduite et outil devient
secondaire : si l' outil fait partie de l' enveloppe de l ' individu, comme
système de couplage entre vivant et milieu, il est topologiquement de la
même nature que le schème de conduite. De ce point de vue, le fait que
l' objet soit matériel et que le schème n'ait pas de matérialité extérieure
autre que des techniques du corps (il est psychosomatique) est une
distinction artificielle : ils sont analogues par leur origine et par leur
fonction d' organisateurs du milieu 3•
C' est cette relative extériorité qui se réalise dans l ' invention par la position
d' objets créés servant d' organisateurs au milieu. Un objet créé n ' est pas
une image matérialisée et posée arbitrairement dans le monde comme un
objet parmi des objets, pour surcharger la nature d'un supplément d'arti­
fice ; il est, par son origine, et reste, par sa fonction, un système de couplage
entre le vivant et son milieu, un point double en lequel le monde subjectif et
le monde objectif communiquent. Dans les espèces sociales, ce point est un

l . lbid.
2. /bid. , p. 1 86- 1 87 .
3. Cette intériorisation d e l objet créé est encore plus nette lorsqu'on l étend p ar analogie
à cenains vivants, sur le modèle de I' extended phenotype proposé par R. Dawkins, par
exemple. Cf. Il, p. 1 89 : « L' objet créé est d' abord le monde comme réalité organisée en terri­
toire ; il est aussi l ' enveloppe des existences concrètes individuelles, de manière si étroite que
pour certaines espèces il se confond presque avec l' organisme, comme chez les coraux. »
1 86 CHAPITRE I I I

point triple, car il devient une voie de relations entre les individus, orga­
nisant leur fonction réciproque 1 .

Par sa fonction, l ' objet inventé reste « un système de couplage entre le


vivant et son milieu ». C' est précisément sur ce mode que le schème mental
articule le vivant au milieu : comme instrument de résolution de problème,
il est un point d' insertion du vivant dans le milieu, et une brèche par
laquelle le vivant va configurer par rayonnement son milieu de vie.
Ce point est « un point double en lequel le monde subjectif et le monde
objectif communiquent », précisément parce que le schème est une
invention subjective (les schèmes qui sont le matériau de l ' invention ont
été acquis dans une expérience subjective) mais qui a des effets de réso­
lution objectifs (en tant que ces schèmes ont conservé les point-clés des
situations), et qu' ils sont pour cette raison, partageables et transmissibles 2 •
Les concepts philosophiques sont par essence des entités de ce genre.
Les concepts éthiques (ce qui dépend de moi/ ce qui n'en dépend pas ;
affects positifs et négatifs chez Spinoza) rendent ce phénomène visible,
puisque leur proximité à l ' action est très visible : ils induisent des
conduites. Mais les concepts métaphysiques les plus abstraits jouent un
rôle analogue de schème de conduite, indéfiniment médiatisé par des
chaînes déductives qui font croire à leur caractère strictement théorique et
spéculatif ; le concept de Dieu, de Tao, comme celui d' évolution darwi­
nienne sont des matrices de schèmes de conduite, architectoniques et
décisifs, destinés à formuler et résoudre des problèmes indifféremment
théoriques et pratiques, puisque à ce niveau la différence n' existe pas (elle
ne renvoie qu' à la longueur du détour), qui sont l'expérience même.
Cette assimilation fonctionnelle du schème de conduite ou attitude
vitale à un objet technique, partageable et transmissible, en tant qu' il agit
sur les points-clés obj ectifs de situations-problèmes, et donc est
susceptible de résoudre des problèmes partagés par plusieurs, nous oriente
vers une réflexion portant sur le schème de conduite, structuration indi-

1 . /1, p. 1 86.
2. L' analyse commune de l ' objet et du schème comme des dispositifs d' action configu­
rateurs de milieu revient alors à ce que Simondon appelle une « praxéologie générale », étude
des modes d'action universels du vivant, centrée sur le rapport individu-milieu, et qui assimile
les adaptations fonctionnelles des vivants non humains (les coraux par exemple) à des
inventions configuratrices. La synthèse de cette problématique est formulée par Simondon
dans la conclusion de Il, p. 1 9 1 : « L'étude de l'image mentale et de l ' invention nous conduit
ainsi à la praxéologie, "science des formes les plus universelles et des principes les plus élevés
de l ' action dans l 'ensemble des êtres vivants", selon la définition donnée en 1 880 par Alfred
Espinas dans l ' article intitulé Les Origines de la technologie [ . . . ] ».
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 87

viduelle, comme une technique d' existence, dispositif de résolution de


problème incorporé qui configure le milieu, comme il est susceptible d' être
partagé avec d' autres individus. Le schème de conduite constitue donc un
point triple, car l' humain est une espèce sociale, « il devient une voie de
relations entre les individus, organisant leur fonction réciproque. En ce cas,
le point triple est aussi organiseur social » . L ' intérêt de cette équation
conceptuelle revient à la perspective ouverte, qui induit la possibilité
d' appliquer les acquis majeurs de la philosophie de l' invention technique
simondonienne à la problématique contemporaine, actualisée par
Foucault, des techniques d' existence.

SOCIALISATION ET INDIVIDUATION : LE CONCEPT BOURDIEUSIEN


D'HABITUS AU PRISME DE LA PENSÉE DE GILBERT SIMONDON

Il existe une parenté de problème entre l' analyse sociologique de l ' indi­
vidu suivant un processus de socialisation, et la théorie du processus
d' individuation. De même, il y a une analogie très nette entre la détermi­
nation par Simondon des structurations individuelles comme schèmes de
conduite acquis lors du processus d' individuation, avec l' idée socio­
logique de dispositions acquises lors de la socialisation. En effet, ces
schèmes de conduite individuels (qu' on peut se représenter comme des
solutions inventées face à des problèmes rencontrés dans l' histoire person­
nelle, incorporées sous la forme d' habitudes, c ' est-à-dire comme des
manières propres de voir, concevoir, évaluer et agir) sont chez Simondon
des a priori du comportement (schèmes), c ' est-à-dire des manières
structurées et intériorisées de se rapporter à l ' expérience vécue et de la
traduire en problèmes 1 • Parallèlement, on peut interpréter philosophi­
quement les dispositions en sociologie (essentiellement ici chez
P. Bourdieu et B. Lahire), comme des transcendantaux du comportement,
propres à un habitus partagé : manières de faire et de dire qui sont comme la
« grammaire générative » des actions singulières de chaque agent.
L ' intérêt d' une perspective croisée consiste alors à redoubler l' analyse
bourdieusienne de la genèse de l ' individu par le social (point de vue
extérieur sur les trajectoires individuelles), par une perspective simondo­
nienne, qu' on pourrait dire interne, au sens où Simondon dit qu' il faut être
à l 'intérieur du moule pour voir l ' individuation de la brique. Cette

1 . Sur la nature de ces structurations, cf. B. Morizot, « Le hasard contraint comme moda­
lité de l 'individuation >>, dans J H Barthélémy, Cahiers Simondon, n°4, Paris, 20 1 2.
.
-
.
1 88 CHAPITRE I l l

perspective consiste également à redoubler une théorie des structures par


une théorie des opérations, pour ouvrir la « boîte noire » en laquelle
consiste le concept de disposition, si utile et efficient en sociologie, mais
opaque à toute analyse quant à son fonctionnement interne. La théorie
simondonienne des opérations concrètes d' individuation permet en effet
de comprendre l' acquisition de dispositions/schèmes, dans laquelle on
reconnaît la place de la socialisation, mais à laquelle on ajoute tout le
complexe théorique de la résolution de problèmes et de la composition
historique des schèmes de conduite.
Mais ces analogies entre socialisation et individuation se contentent
d' ouvrir une piste pour l' enquête : elles n'existent que sur le fond de diver­
gences et d' écart. Il s' agira alors de rendre visibles, grâce la conceptualité
simondonienne, les limites du concept d' habitus, qui constitue en fait un
principe et non un processus d' individuation - où l ' essence précède
l ' existence. On montrera comment il est possible de le réinterpréter en
termes de processus, qui ne préfigure ni ne préforme l' individuation.
Enfin, on pointera une seconde divergence entre habitus et indivi­
duation : le postulat implicite de l' habitus revient à lui conférer une
tendance nécessaire à la reproduction à l' identique des dispositions, que
nous analyserons comme tendance vers la stabilité. On opposera ici à
Bourdieu la thèse de Simondon selon laquelle la tendance de l ' indi­
viduation n' est pas au maintien de la stabilité, mais au maintien de la
métastabilité. On ne remettra pas pour autant en cause l' existence de cette
tendance sociale vers le stable, mais on réfutera qu' elle constitue la
tendance normale et naturelle du processus de socialisation. Il s' agira de
montrer que la définition de l' habitus comme principe de reproduction à
l' identique ne manifeste alors qu' une forme locale et pathologique du
processus d' individuation, propre aux situations de crise, caractéristique
des sociétés traditionnelles conservatrices, ou sociétés closes, qui se main­
tiennent comme telles par un rapport néophobe à l'égard des inventions et
infléchissements de dispositions.
Cette réflexion philosophique autour d'un concept sociologique ne
consiste pas à prétendre normer de l ' extérieur une discipline théorique et
empirique qui s' est autonomisée à bon droit de l 'emprise philosophique.
Elle consiste localement à prendre pour objet d' analyse conceptuelle des
opérateurs théoriques (celui de disposition, et celui d' habitus) efficients
dans la réflexion sociologique, et dont certaines thèses de Simondon
permettraient de clarifier la portée et les usages. Les sociologues sont les
seuls juges de la pertinence des résultats ; l' analyse conceptuelle se limite à
proposer ces clarifications, qui ne seront valables que si elles servent à
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 89

préciser des études empiriques ou des cadres théoriques, selon l'avis même
des sociologues.
Par ailleurs, et pour continuer à débouter les préjugés qui verrouillent la
frontière entre philosophie et sociologie, il ne s'agit pas d' opposer une so­
ciologie déterministe à une philosophie de la liberté. Le concept idéaliste et
mystérieux de liberté n 'est pas à nos yeux un concept fonctionnel. À la
rigueur, la perspective simondonienne permet-elle de définir, dans leur lo­
calité, les opérations de bricolage des déterminismes, que certains appel­
lent, de manière solennelle et « chantante », des expressions de la Liberté.

Convergences entre habitus et individuation psychovitale


Le premier temps de cette réflexion consiste à pointer les lieux où se
manifeste une analogie profonde entre la détermination de l' individu
comme système historiquement constitué de schèmes mentaux et attitudes
vitales, et la thèse de l' habitus. On voudrait montrer ici comment le concept
d' habitus rejoint avec une grande précision la théorie du processus d' indi­
viduation, dans la mesure où les modèles théoriques mis en place pour
penser l ' intériorisation de l ' extériorité, et l'extériorisation de l ' intériorité y
sont profondément analogues. Néanmoins, le système de structurations
simondonien, s ' il fonctionne comme un habitus, ne se structure pas de
manière aussi homogène qu' un habitus. On pourra alors pointer trois diver­
gences majeures entre ces deux modèles de l ' habitus et de l' individuation.
C' est en tant qu' ils posent des problèmes analogues, en prenant comme
amorces de réponse ces bases conceptuelles, qu' ils proposent en consé­
quence des théories convergentes sur plusieurs points. Ces deux modèles
théoriques appliqués à la compréhension de la constitution individuelle,
s' ils ne sont pas analogues du point de vue de leur fonction théorique
première (l' habitus sert à résoudre le problème sociologique de la conti­
nuité spatiale et temporelle des pratiques de « classes », comme l' aspect
non stratégique mais néanmoins adapté des comportements ; le système
des schèmes sert à penser l' entité individuée comme invention et structu­
ration), sont analogues du point de vue de certaines de leurs fonctions
théoriques secondaires (ces deux modèles permettent par exemple de
penser le rôle du passé dans l ' action présente). Pour le dire autrement, s ' ils
ne sont pas analogues du point de vue de leurfonction, ils manifestent des
analogies majeures du point de vue de leurfonctionnement. Cette analogie,
par les différences majeures qu' elle va mettre en lumière, permettra une
critique réciproque des deux modèles, qui peut permettre de souligner leurs
limites et leurs forces. Pour présenter la théorie de l' habitus, on se basera
essentiellement sur les formulations synthétiques et à portée philosophique
1 90 CHAPITRE III

que Bourdieu donne de ce concept dans Le Sens pratique. Cet ouvrage


théorique, qui privilégie l ' élaboration conceptuelle à l' enquête empirique,
semble le plus approprié pour pointer les convergences conceptuelles avec
la théorie philosophique qui nous occupe.
Premièrement, il apparaît que l ' habitus, comme « système de dispo­
sitions durables et transposables » est acquis parce que l' individu est
« soumis à une classe particulière de conditions d'existence ».
Les conditionnements associés à une classe particulière d e conditions
d'existence produisent des habitus, systèmes de dispositions durables et
transposables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme
structures structurantes, c' est-à-dire en tant que principes générateurs et
organisateurs de pratiques et de représentations qui peuvent être objecti­
vement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de la fin et la
maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre [ . . . ] 1 •

Ces conditions d'existence sont l' analogue en théorie de l' indivi­


duation du milieu d' individuation. On remarquera néanmoins une diver­
gence : Bourdieu théorise comme « conditionnement » ce que Simondon
analyse comme opération d' individuation. Si le conditionnement impose à
l' individu comme matière plastique des dispositions, par mimétisme, qui
impliquent une reproduction à l' identique des dispositions du champ,
l ' individuation postule que l ' intégration des schèmes se donne quant à elle
comme résolution de problème. On passe d'un modèle déterministe du
conditionnement, à un modèle plus complexe de l'incorporation des
solutions efficientes à des problèmes du milieu :
Cependant, le monde psychologique existe dans la mesure où chaque
individu trouve devant lui une série de schèmes mentaux et de conduite déjà
incorporés à une culture, et qui l ' incitent à poser ses problèmes particuliers
selon une normativité déjà élaborée par d' autres individus 2•

Demandons-nous si le modèle de Simondon n'est pas susceptible de


qualifier avec plus de précision le phénomène que Bourdieu pense comme
conditionnement. L' enjeu de la réflexion de Bourdieu dans le texte
présenté plus haut consiste à montrer que les comportements individuels
sont susceptibles d' être adaptés stratégiquement à leur champ, sans exiger
pour autant de réflexivité stratégique. Cette adaptation serait l 'effet d' une
incorporation mimétique progressive des dispositions adaptées, que les
individus voient se manifester dans le champ. À cet égard, le modèle de la

1 . P. Bourdieu, Le sens pratique, ( 1 980), Paris, Minuit, 2005, p. 89.


2. ILFI, p. 279.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 191

résolution de problème semble pertinent pour rendre compte de cette


adaptation. C ' est bien en tant que les dispositions résolvent les problèmes
d'existence rencontrés dans le champ qu' elles constituent des habitudes
stratégiques sans stratégie réflexive. C'est pourquoi les dispositions
« peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée
consciente de la fin et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour
les atteindre » 1• Bourdieu pense l' acquisition de ces dispositions comme
des adaptations à un milieu social, mais des adaptations acquises par mimé­
tisme reproductif ; le modèle de Simondon est susceptible d' approfondir ce
schème en proposant l' idée que ces dispositions, comme schèmes de
conduites, sont incorporées en tant qu' elles résolvent effectivement les
problèmes du champ, donc en tant qu ' elles sont gratifiantes. Car le mimé­
tisme, s ' il est susceptible d' expliquer pourquoi un individu expérimente ou
s' approprie une disposition, ne donne pas d'explication satisfaisante quant
au fait que cette disposition va être incorporée, c ' est-à-dire conservée
comme schème de conduite efficient. Ces microscopiques résolutions de
problème constituent un modèle alternatif à la socialisation par condition­
nement, sans pour autant remettre en cause la puissance de détermination
de l' individu par le social. C' est parce que les problèmes d'un champ ont
une existence objective que les dispositions acquises comme solutions sont
analogues entre les agents, et non pas parce qu' elles sont acquises selon un
conditionnement déterministe de l ' ordre de la seule mimétique. Ces
schèmes de conduite peuvent bien être trouvés dans le champ par mimé­
tisme, mais ils ne sont effectivement incorporés et conservés que dans la
mesure où ils sont expérimentés par l' individu, et ont un résultat gratifiant.
Le schème de la résolution de problème, sans exiger de réflexivité ou de
pensée stratégique, caractérise avec plus d' attention à l' action individuelle
l' acquisition de dispositions.
Dans la droite ligne de ce modèle du conditionnement, la sociologie
dispositionnelle postérieure à Bourdieu pense volontiers l' activité des
dispositions sur le modèle de l' « activation » ou du « déclenchement » 2•
Ces termes révèlent un modèle mécaniste, auquel il pourrait être pertinent
de substituer le modèle de la résolution de problème. La disposition est dite
activée, ou déclenchée, par une situation. Ces métaphores techniques uti­
lisées dans la sociologie dispositionnelle sont profondément limitées

l . lbid.
2. Cf l' usage récurrent que B . Lahire fait de ces métaphores techniques dans la théorie de
l ' action proposée par L 'homme pluriel. Les ressorts de l 'action, Paris, Hachette Littératures,
200 1 , Scène II : « Les ressorts de l action » .
1 92 CHAPITRE III

lorsqu ' on interroge l' individuation : les conduites ne sont pas déclenchées
ou activées, parce que le milieu n'est pas seulement un environnement
objectif pourvoyeur de stimuli, c ' est un milieu de vie où les stimuli sont
saisis et interprétés sous forme de problèmes. On remarquera que I' acti­
vation et le déclenchement sont des métaphores techniques. Simondon, par
ailleurs, multiplie les métaphores techniques pour penser l' individuation
(modulation, amplification, information . . . ). Mais si le geste semble ana­
logue, il ne l' est pas en réalité, car Simondon fait subir un traitement à ces
analogies techniques nettement plus élaboré que celui qui instaure le dé­
clenchement ou l' activation comme modèle de l' usage d' une disposition.
Cette instauration est dans la sociologie dispositionnelle une simple méta­
phore. Simondon montre par ailleurs que les analogies techniques néces­
saires pour penser les opérations concrètes d' individuation et d' action indi­
viduelle sont d' une telle complexité, que les modèles simples de
l' activation et du déclenchement ne sont pas assez élaborés pour en rendre
compte en profondeur. Un complexe théorique d' une grande multiplicité
est nécessaire pour penser ce phénomène local et microscopique de l ' opé­
ration d' individuation humaine, comme de son action, où se manifestent
ses schèmes de conduite (analogues ici aux dispositions). Ce complexe
implique de questionner la rencontre, l' événement, la singularité comme
information, la différence entre signal et signification, entre stimulus
réflexe et activité vitale, et la résolution de problème comme invention.

Une analogie defonctionnement


Ceci étant posé, lorsqu' il s'agit désormais de déterminer leur fonction­
nement, et non leur origine, on constate une convergence majeure entre les
deux modèles de l' habitus et du système de structurations individuelles.
Comme « système de dispositions durables et transposables, structure
structurée prédisposée à fonctionner comme structure structurante, c 'est-à­
dire en tant que principe générateur et organisateur de pratiques et de repré­
sentations » 1 , l 'habitus manifeste le même modus operandi que le système
de structurations issu de l ' individuation. Les schèmes de conduite, en effet,
sont durables, disponibles dans la mémoire incorporée pour des résolutions
futures. Ils sont transposables, dans la mesure précisément où ils sont
configurables de manière polyfonctionnelle pour résoudre des problèmes
nouveaux. Le système de schèmes constitue une « structure structurée », en
tant qu'il a été acquis dans l' histoire individuante, mais cette structure est

l . /LFI, p. 279.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 93

« prédisposée à fonctionner comme structure structurante » dans la mesure


où le système de schèmes ouvre un horizon de compatibilité à l'égard des
rencontres futures, et contribue à la formulation des problèmes qu ' il va
rencontrer par son aptitude à qualifier l'environnement objectif en milieu
individuel. De ce point de vue, Bourdieu propose des formulations très
précises pour penser comment le système de schèmes circonscrit a priori
son horizon de rencontre et d' expérience, ce que l ' on peut appeler dans le
cadre simondonien « horizon de compatibilité » .
Bourdieu expose ainsi que l' habitus ouvre une gamme d e futurs
possibles de l' ordre des « potentialités objectives, immédiatement inscrites
dans le présent, choses à faire ou à ne pas faire, à dire ou ne pas dire », qui
sont opposées à l' idée du futur comme une « possibilité absolue », thèse
qu' il attribue à Sartre, projetée par le projet pur d' une « liberté négative » 1 •

Une différence de structuration


Cette critique de la liberté absolue apparaît dans la réflexion de
Bourdieu concernant la nature des stimuli : « Les stimuli n' existent pas
pour la pratique dans leur vérité objective de déclencheurs conditionnels et
conventionnels, n' agissant que sous condition de rencontrer des agents
conditionnés à les reconnaître » 2.
À cet égard, les stimuli sont strictement analogues à des singularités : ils
ne sont susceptibles d' être rencontrés que s ' ils sont compatibles avec
l' individu historique au moment de la rencontre, que s ' ils sont susceptibles
d' être qualifiés comme des singularités. La différence entre stimulus au
sens bourdieusien et singularité individuante au sens de Simondon tient
alors à leur différence d'effectivité : la singularité est susceptible de donner
forme à l' individu, elle joue un rôle dans sa structuration, dans la mesure où
elle implique un événement individuant, alors que le stimulus n'est que le
signe d'un objet avec lequel on peut interagir. Il faut dans cette mesure
distinguer stimulus et singularité du point de vue de leur effectivité sur
l' individuation, ce qui permettra par ailleurs de contribuer à critiquer et
réformer la nature de l' habitus, pensé comme principe d ' individuation, en
un processus d' individuation. En effet, si toutes les rencontres avec le
milieu sont des rencontres avec des stimuli, ceux-ci vont se contenter
d' activer des dispositions déjà présentes dans l ' habitus comme principe
d' individuation. Mais si certaines rencontres spécifiques s' ouvrent à des

l . lbid. , p. 89.
2. lbid.
1 94 CHAPITRE III

singularités individuantes, l' habitus ne peut plus fonctionner comme un


programme figé constitué a priori de rencontres possibles issu des sociali­
sations primaires et secondaires. Il doit alors être pensé comme une
structure métastable et évolutive tout au long de la trajectoire de sociali­
sation/individuation (avec cependant une sensibilité au changement diffé­
rente en fonction des phases temporelles : les restructurations sont pl us
aisées et plus courantes quand le système est plus métastable, c 'est-à-dire
dans les phases de jeunesse, comme Simondon le montre abondamment).

Une généalogie commune


Comment comprendre cette parenté théorique entre ces deux modèles ?
On pourrait postuler que Bourdieu a lu Simondon, mais aucune citation
dans l ' œuvre de Bourdieu ne venant étayer cette hypothèse, elle resterait
une pure conjecture. Il semble bien plus probable, pour comprendre cette
parenté, de renoncer à isoler une filiation directe d'un modèle à l' autre,
pour leur chercher une origine commune. L' air de famille entre cette apti­
tude qualifiante de l' habitus comme du système de schèmes pointe une
origine commune à ces thèses, dans la référence au fondateur de cette
théorie. La présence d'un modèle commun apparaît avec une certaine
netteté dans le texte de Bourdieu, et nous l' avons déjà montrée dans le texte
de Simondon : il s' agit du rapport éthologique du vivant et de son milieu,
théorisé par Von Uexküll, puis médiatisé et infléchi par Georges
Canguilhem. En effet, pour définir cette adaptation à un type de stimulus,
Bourdieu fait référence à la notion de « relief structurel des attributs d'un
objet », c ' est-à-dire à la saillance d'un attribut par rapport à un agent en
fonction du mode d'interrogation dans lequel il le saisit. Ce mode de saisie,
ou d'interrogation de l' expérience, est induit par l' habitus, de sorte que
l' habitus ne puisse produire la réponse objectivement inscrite dans sa
« formule » que pour autant qu' il confère à la situation son efficacité de
déclencheur en la constituant selon ses principes, c'est-à-dire en la faisant
exister comme question pertinente par rapport à une manière particulière
d' interroger la réalité 1 .

On remarquera ici avec intérêt l a manière dont Bourdieu fait siennes les
avancées théoriques permises par l ' éthologie de Von Uexküll. Cette
dernière consiste à penser l 'expérience comme organisée par une configu­
ration de l ' environnement objectif en milieu de vie, qui qualifie certaines
données en stimuli et néglige les autres. Ces thèses ont eu une influence

l . ILFI, n. 3, p. 89.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 95

majeure sur Simondon, par le biais de la pensée de Georges Canguilhem.


On peut en effet trouver dans la pensée de Georges Canguilhem 1, qui a été
le professeur de Simondon et de Bourdieu à l ' École Normale Supérieure de
la rue d' Ulm 2, les bases conceptuelles de ces théories convergentes.
L' hypothèse de l' origine de cette thèse dans la philosophie biologique de
Georges Canguilhem trouve des indices convaincants dans le champ
lexical biologique que Bourdieu utilise parfois, dans des variantes de défi­
nition de l ' habitus : le système sélectif est caractérisé comme « orga­
nisme » 3. La thèse partagée par ces propositions revient à l' idée que les
structures individuelles qualifient l' environnement en milieu, ouvrant de
cette manière une g amme de compatibilité qui leur rend accessibles
certaines problématiques, mais qui les laisse aveugles à toute une série de
pans de l' environnement objectif. C' est précisément la retraduction
canguilhemienne de la pensée de Von Uexküll. Le geste d' infléchissement
de Bourdieu par rapport à la formulation « éthologique » de ces thèses
consiste à repenser l' origine de ces structures : dans l' éthologie, elles sont
essentiellement présentes à l' échelle de l 'espèce biologique, et la diffé­
rence entre ces « systèmes de qualification de l' environnement en milieu »
distingue en conséquence le m ode d' existence de la mouche, par rapport à
celui du chien, par rapport à celui de la pie, comme on peut le voir dans les
graphes comparés de Mondes animaux et monde humain. Chez Bourdieu,
le groupe qui partage un mode de sélection des stimuli n'est pas l' espèce,
mais l 'avatar sociologique de l' espèce, ce qui dans la sociologie joue le
rôle de l ' espèce, c' est-à-dire la classe. L' « habitus de classe », comme
manière de voir, de concevoir, d' évaluer et d' agir, sélectionne dans l ' envi­
ronnement des stimuli qu' il est susceptible de comprendre et il les

1 . Par exemple « Le vivant et son milieu », dont on a analysé plus haut les influences
majeures sur les thèses de Simondon, concerne le rapport entre l'individu et son milieu dans le
processus d'individuation.
2. Georges Canguilhem a dirigé la thèse de Gilbert Simondon, et Bourdieu, dans son
autobiographie théorique proposée dans les Méditations pascaliennes, intitulée « Confes­
sions impersonnelles », se réfère à Canguilhem comme son professeur, et comme figure
totémique de tous ceux qui voulaient rompre avec les modèles dominants (cf. Méditations
pascaliennes, Paris, Seuil, 2003, p. 59-60).
3. Le Sens pratique, op. cit. , p. 92 : « Échappant à l ' alternative des forces inscrites dans
l' état antérieur du système, à l ' extérieur des corps, et des forces intérieures, motivations
surgies, dans l ' instant, de la décision libre, les dispositions intérieures, intériorisation de
/ 'extériorité, permettent aux forces extérieures de s'exercer, mais selon la logique spécifique
des organismes dans lesquels elles sont incorporées, c ' est-à-dire de manière durable, systé­
matique et non mécanique [ . . . ] » .
1 96 CHAPITRE Ill

configure à partir de ses problématiques propres pour induire une orien­


tation spécifique à une classe sociale, dans l' espace social partagé.
Simondon utilise strictement le modèle de la sélection et de la confi­
guration, mais transforme le statut de la structure sélectionnante : elle est
bien, en effet, comme le dit Bourdieu, un système de dispositions, mais qui
n' est pas partagée à l' échelle de la classe sociale : elle est partagée à un
certain niveau par tout un régime d' individuation ; mais à un niveau plus
précis, elle est strictement singulière. Elle définit l' individu comme un
système singulier de dispositions, historiquement acquises par des
rencontres avec des problèmes, c ' est-à-dire des événements individuants.
Malgré ces ressemblances, le modèle bourdieusien diffère du modèle
simondonien comme la species infima se différencie de l' espèce chez
Leibniz 1 : il est général, relativement atemporel et rigide ; quand l ' indivi­
duation est processuelle, singulière et plastique jusque dans ses structures.
Le concept d' habitus manque en ces sens de la souplesse nécessaire pour
penser l'historicité singulière qui instaure des habitudes (schèmes d' action
apriori) par des événements rencontrés (a posteriori). Dans l 'habitus
l' a priori de l' éthos est donné une fois pour toutes par la socialisation ; dans
l ' individuation, suivant la formule de Simondon, l' « aposteriori devient
l' a priori » 2 : l ' histoire refond constamment les schèmes de perception et
d' action, i. e. les structurations individuelles.
C' est que l' habitus fonctionne comme un principe, et non comme un
processus d' individuation.

Du principe au processus :
sociétés closes/ sociétés àforte différenciation
Le concept d' habitus de classe, principe d' individuation commun à
plusieurs et continu dans son élaboration, n' est en fait pertinent, comme on
va le voir maintenant, que dans le cas des sociétés traditionnelles et conser­
vatrices - modèle qui n'est plus pertinent pour penser les socialisations
contemporaines.
Ce fait est parfaitement souligné par Bernard Lahire, qui en fait l ' un des
enjeux majeurs de sa critique de la conception systématique de l' habitus
chez Bourdieu. Dans le chapitre de L 'homme pluriel consacré aux
« conditions socio-historiques de l ' unité et de la pluralité », il montre que le

1 . Voir l ' article IX du Discours de métaphysique suivi de Monadologie, Paris, Gallimard,


200 1 , et les pages correspondantes dans l ' introduction de Michel Fichant.
2. MEOT, p. 1 23. Sur cette formule énigmatique, voir B. Morizot, « Le hasard contraint
comme modalité de l'individuation », art. cit.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 1 97

postulat abstrait d' une unité de l' individu, comme celui d' une fragmen­
tation de l' individu, ne sont en fait que des modèles extrêmes caracté­
ristiques de cas extrêmes de conditions socio-historiques de socialisation.
Dans un premier temps, la société traditionnelle est Je modèle d'un régime
de socialisation où les individualités sont moins développées, et ce en
partie du fait de l' homogénéité des conditions extérieures où tout contribue
à réduire les différences et les variations au minimum. Or, et c' est la thèse
de Lahire, c ' est pour penser ce modèle de la société traditionnelle,
faiblement différenciée, à savoir la société kabyle, que Bourdieu
réactualise Je concept d' habitus.
Du fait de la grande homogénéité, de la grande cohérence et de la grande
stabilité des conditions matérielles-culturelles d'existence et des principes
de socialisation qui en découlent, les acteurs façonnés par de telles sociétés
sont dotés d'un stock de schèmes d'action incorporés particulièrement
homogène et cohérent 1 .

Pour pouvoir observer une telle « force formatrice d' habitudes », il faut
que les conditions socio-historiques manifestent une homogénéité et une
invariance très exceptionnelles, comme Panofsky Je souligne dans Archi­
tecture gothique et pensée scolastique, texte dont la sociologie implicite a
profondément influencé la conception de l' habitus chez Bourdieu. Comme
Je dit Lahire, Bourdieu n'a pas souligné dans son commentaire de
Panofsky, dont il signe la postface, « l' exceptionnalité du contexte étudié.
En tenir compte l' aurait sans doute amené à devoir relativiser l' unicité, la
durabilité ou la transposabilité des schèmes ou des dispositions constitutifs
de l ' habitus » 2.
Il faut distinguer ces sociétés faiblement différenciées qui ne manifes­
tent pas de variations majeures des conditions d' existence, et les « sociétés
à forte différenciation qui, par définition, produisent nécessairement des
acteurs plus différenciés entre eux, mais aussi intérieurement » 3•
L' aspect de cette différence qui nous intéresse pour la réflexion qui
nous occupe tient à la question de la durabilité des conditions d' existence
au cours de la vie individuelle : dans la société peu différenciée, ou tradi­
tionnelle, « [ . . ] la stabilité et la durabilité des conditions auxquels sont
.

soumis les acteurs durant toute leur vie sont maximales [ . . ] » 4•


.

l . L 'homme pluriel, op. cit., p. 38.


2. Ibid p. 4 1 .
.•

3 . Ibid. , p. 43.
4. lbid.
1 98 CHAPITRE Ill

L' habitus ne peut fonctionner comme un principe d' individuation sans


processus de structuration et de transformation que dans la mesure où la
durée de son incorporation manifeste une continuité et une homogénéité
des conditions d'existence. Il ne peut être une structure fixe que s ' il est le
produit d'un processus strictement continu et homogène, dont l' historicité
sans événement est celle de la reproduction à l' identique, et pas celle de la
variation et de l' invention.
Lorsque l ' on se situe dans une société à forte différentiation, l' habitus
devient pluriel et clivé :
On pourrait résumer notre propos en disant que tout corps (individuel)
plongé dans une pluralité de mondes sociaux est soumis à des principes de
socialisation hétérogènes et parfois même contradictoires qu 'il incorpore 1 .

La subtilité de l' argument de Lahire consiste à ne pas récuser le concept


d' habitus, mais à réduire le champ d' extension de ce concept en montrant
que ses conditions de pertinence sont limitées à des modèles de société qui
ne sont plus pertinents pour penser le monde contemporain. L' habitus
comme norme devient une exception, caractéristique des sociétés closes ou
conservatrices, ou de leurs avatars contemporains. Or, les conditions
sociales d'existence qui servent de milieu aux individuations contem­
poraines ne sont plus celles des univers sociaux homogènes et prescriptifs,
comme dans la société kabyle.
C 'est par cette objection que Lahire met en place sa théorie des dispo­
sitions multiples qui a pour fonction de se substituer à l' idée d'un habitus
strictement unifié. C' est à partir de cette objection que nous voudrions
montrer que la théorie de l' habitus comme principe est une conception à la
rigueur valable si on l' applique seulement au cas extrême d' individuation
qui caractérise la socialisation dans une société traditionnelle, conser­
vatrice et néophobe, c' est-à-dire dans une société close, où le champ des
rencontres possibles avec des singularités est contraint a priori de manière
telle que toute expression d'un hasard est réduite à sa plus simple
expression.
Néanmoins, il faut lui substituer une conception de l' habitus comme
processus d 'individuation, processus lors duquel la structure configu­
ratrice elle-même ( l ' a priori) se transforme par structurations successives
des schèmes issus de rencontres individuantes avec des singularités
appelant une résolution de problème. L' habitus comme « principe géné­
rateur » n'est un principe qu' à un instant t, car ce principe lui-même est

1 . L 'homme pluriel, op. cit. , p. 50.


LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT J 99

soumis à une histoire, à un processus de structuration qui est précisément le


processus d'individuation, au sens simondonien. Historiquement,
l' habitus comme principe d 'individuation est un modèle sociologique
pertinent pour rendre compte de la socialisation et de l' individuation dans
certains types de sociétés, mais c'est un modèle qui ne semble pas pertinent
pour rendre compte des phénomènes d'individuation par le biais des
rencontres, rendus possibles par des sociétés relativement ouvertes telles
que la société occidentale contemporaine. Il ne s' agit pas de céder à un
dualisme qui opposerait la société close à des sociétés parfaitement
ouvertes et sans déterminations sociologiques ; mais de reconnaître,
comme le fait Bernard Lahire 1 à partir des données empiriques, l' ouverture
à la multiplicité des rencontres individuantes rendue possible par les
nouvelles formes de socialisation.

L 'habitus comme principe et non processus


La différence centrale que l on pointera alors revient à une thèse simon­
donienne majeure : celle qui institue la différence entre principe d' indivi­
duation et processus d'individuation. On défendra ici que le concept
d' habitus interroge la constitution individuelle comme son principe d' indi­
viduation. De ce point de vue, le concept d' habitus manifeste les limites
théoriques qui sont, selon Simondon, caractéristiques de toutes les théories
du principe :
Dans cette notion même de principe, il y a un certain caractère qui préfigure
l' individualité constituée, avec les propriétés qu ' elle aura quand elle sera
constituée ; la notion de principe d'individuation sort dans une certaine
mesure d' une genèse à rebours, d' une ontogenèse renversée : pour rendre
compte de la genèse de l' individu avec ses caractères définitifs, il faut
supposer l ' existence d'un terme premier, le principe, qui porte en lui ce qui
expliquera que l individu soit individu et rendra compte de son eccéité 2.

L' habitus a la nature conceptuelle atemporelle et fondationnelle d' un


principe d' individuation. Il préfigure et préforme l ' individualité consti­
tuée. Cela apparait clairement dans le caractère stable, durable et monoli­
thique de l 'habitus. Si Bourdieu précise que l 'habitus est un « produit de
l'histoire », il faut préciser qu' il s'agit ici d' une histoire longue, trans-

1 . B. Lahire, L 'homme pluriel, op. cit, p. 54, « Nous vivons donc (relativement) simulta­
nément et successivement dans des contextes sociaux différenciés. » Il évoque en I' occur­
rence la famille, l ' école, les univers professionnels, l'église, l' association, le club sportif, le
monde de l ' art, de la politique, le groupe d' amis.
2. ILFI, p. 23.
200 CHAPITRE Ill

générationnelle et stable ; non une histoire personnelle ; il correspond en


fait, comparé à l' échelle de la temporalité individuelle, à une anhistoricité.
La différence d' échelle d'historicité entre l' histoire qui produit
l' habitus (histoire longue de la reproduction sociale) et l'histoire produite
par l' habitus (histoire courte à l' échelle individuelle), induit des effets très
nets d' anhistoricisation de l' habitus. L' habitus est anhistorique parce que
l' échelle d' historicité de son incorporation implique une pure continuité,
qui le transforme en principe unifié. Cela induit une dissymétrie, dans la
théorie de Bourdieu, entre l ' aspect « agit » et l' aspect « agissant » du passé
incorporé.
Histoire incorporée, faite nature, et par là oubliée en tant que telle, ! ' habitus
est la présence agissante de tout le passé dont il est le produit : partant, il est
ce qui confère aux pratiques leur indépendance relative par rapport aux
déterminations extérieures du présent immédiat. Cette autonomie est celle
du passé agit et agissant qui, fonctionnant comme capital accumulé, produit
de l ' histoire à partir de l ' histoire et assure ainsi la permanence dans le
changement qui fait l' agent individuel comme monde dans le monde 1 •

En négligeant l'historicité du processus d'incorporation de l 'habitus,


Bourdieu se condamne à ne pouvoir penser l ' action postérieure de
l' habitus que sous le mode de la permanence et de la reproduction. Cette
rigidité de l' horizon théorique de la théorie bourdieusienne est liée à la
conception de l ' habitus comme un principe, et non comme processus
d' individuation. Un habitus pensé comme processus d' individuation, dont
les accès d' individuation seraient de l' ordre de la résolution inventive,
serait susceptible de rendre pensable l ' invention des pratiques, et non
seulement leur reproduction.
Toute la question devient alors celle du statut de l' habitus, considéré ou
bien comme système acquis une fois pour toutes par la socialisation,
structure individuée et fixe, résidu d'individuation, ou bien comme
processus d'individuation métastable dont le système de configuration (le
schème a priori) est susceptible de transformations en fonction des
rencontres avec des événements individuants.
On essaie ici en conséquence de penser l' habitus, suivant ainsi la
réforme matricielle de Simondon, comme processus, pour déconstruire les
paralogismes induits par l ' instauration de l' habitus comme principe
d' individuation. L'habitus individuel est bien un « principe générateur
durablement monté d' improvisations réglées » 2, mais ce principe géné-

l . ILFI, p. 94.
2. Ibid p. 96.
. •
LES STRUC1URATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 20 1

rateur est-il un principe unique et fixe acquis par le biais d' une socialisation
primaire et secondaire univoque et monolithique, ou bien un processus,
dont la sensibilité à la transformation décroît au cours du temps, mais reste
pour autant métastable au-delà de la simple phase des socialisations ?
Cette différence entre habitus comme principe ou comme processus
d' individuation a des effets sur la question majeure de l' invention des
pratiques :
[ . . ] système acquis de schèmes générateurs, l' habitus rend possible la
.

production libre de toutes les pensées, toutes les perceptions et toutes les
actions inscrites dans les limites inhérentes aux conditions particulières de
sa production, et de celles-là seulement 1 •

Cette liberté limitée par « les conditions de production » est une thèse
irréductible, dès que l on accepte le modèle éthologique du système
qualifiant : chaque schème fonctionne comme une habitude, de cette
manière, il ne peut inventer a priori des conduites qui ne sont pas permises
par sa gamme d' action. Comment penser alors le phénomène de l' appa­
rition de nouvelles conduites ? Comment comprendre l évolution et le
changement dans les modes d' existence et les formes de vie ?
À y bien regarder, cette liberté limitée de l ' habitus est assez bien décrite
dans une analyse de Simondon qui distingue l 'esclave de la machine. Dans
cette perspective, l' individu porteur de l' habitus est ni plus ni moins que
voué à une activité machinique :
Toutes les machines sont comme des machines à calculer. Leur axio­
matique est fixe pendant la durée d' une opération, et l' accomplissement de
l' opération ne réagit pas sur l' axiomatique. Au contraire, l ' individu est un
être dans lequel l' accomplissement de l' opération réagit sur l' axiomatique,
par crises intenses qui sont une refonte de l ' être. C' est précisément ces
crises intenses qui permettent de penser la spécificité du vivant sur la
machine ; sa liberté n' est pas seulement celle des combinaisons d' une
gamme, mais une réforme potentielle de la structure de la gamme 2•

Cette transformation propre au vivant de ses propres fins, c' est-à-dire


de l' axiomatique de l' action (des algorithmes de traitement de l ' infor­
mation reçue), Simondon la baptise d'un nom solennel et peut-être
maladroit, mais qui a pour fonction d'interdire tout réductionnisme - la
conversion.

1 . P. Bourdieu, Le Sens pratique, op. cit. , p. 92.


2 . « Notes complémentaires sur les conséquences de la notion d'individuation,
chapitre li : Individuation et invention, Ill : L'individuation des produits de l'effort humain »,
ILF/, § 2, p. 5 1 8.
202 CHAPITRE I I I

La machine est susceptible de conduites auto-adaptatives, mais il subsiste


entre une conduite auto adaptative et une conversion une différence
qu' aucune ressemblance extérieure ne peut masquer : l ' homme est capable
de conversion en ce sens qu'il peut changer de fins au cours de son exis­
tence ; l ' individualité est au-delà du mécanisme téléologique, puisqu 'elle
peut modifier l' orientation de cette finalité 1 .

Cette transformation des fins de l' action dans et par le cours de l' action
devient une courbe modèle des trajectoires existentielles, qu' on pourrait
synthétiser ainsi : vivre = chercher quelque chose, trouver autre chose.
La machine peut se dérégler et présenter alors des caractéristiques de
fonctionnement analogues à la conduite folle chez un être vivant. Mais elle
ne peut se révolter. La révolte implique en effet une profonde transfor­
mation des conduites finalisées, et non un dérèglement de la conduite 2.

L 'invention des dispositions


Nous avons vu que Simondon pense précisément l' individuation
comme invention de conduites, par le biais majeur de l ' invention de
schèmes. Si un schème a toujours une liberté d' action limitée, et donc n'est
pas susceptible de produire des inventions comportementales majeures,
l ' apparition de nouveauté doit passer par l ' invention des schèmes eux­
mêmes. Simondon, par la différence qu' il thématise entre principe et
processus d'individuation, rend ce phénomène pensable : il en fait même le
modèle de lopération d' individuation.
Ceci en concevant le système qualifiant comme le produit à un instant t
du processus d' individuation, et non comme un principe fixe d' individua­
tion - comme c' est le cas chez Uexküll, où ce principe est lié à l ' espèce du
vivant, ou chez Bourdieu, où ce principe est lié aux conditions d' existence
homogènes, et par là à la classe sociale de l' individu, avatar de l ' espèce.
Si donc on ne peut remettre en question que chaque schème a une liberté
d' expression limitée, on peut remettre en question la thèse selon laquelle
les schèmes restent identiques et stables dans la trajectoire individuelle. Si
on théorise, avec Simondon, le processus d'individuation comme
invention de schèmes nouveaux, alors il apparaîtra que cette liberté limitée
n'est limitée que dans la phase temporelle où le processus d' individuation
ne produit pas d' inventions de schèmes. C'est la phase de l' action régu­
lière, où les schèmes incorporés, dans leur expression, apportent une réso­
lution gratifiante des problèmes familiers rencontrés. Ces problèmes mani-

l . ILFI, p. 5 1 8.
2. lbid.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 203

festent des variations mineures, auquel le schème répond par la gamme


improvisée des variations mineures de réponses, ajustements aux situa­
tions, qui caractérise sa liberté limitée.
Mais ce phénomène n' est pas le seul lieu où s' exprime l' action ; si cette
phase est la plus courante, si elle est quantitativement dominante, comme
phase des habitudes familières et des comportements naturellement adap­
tés, elle est qualitativement secondaire, car elle trouve l' origine de sa struc­
ture précisément dans les phases critiques où les habitudes devenues fami­
lières sont inventées. Cette phase stable est une suite de points réguliers
ponctués par des points singuliers : or ce sont précisément ces points
singuliers qui orientent la trajectoire de la série future des points réguliers 1 •
Certes, les schèmes (grammaires génératives) ne peuvent inventer des
réponses absolument nouvelles, mais ce sont les schèmes de conduites eux­
mêmes (les dispositions), qui sont susceptibles d' être inventés comme
résolution à des problèmes nouveaux dans le processus d' individuation. La
thèse selon laquelle « l' habitus rend possible la production libre de toutes
les pensées, toutes les perceptions et toutes les actions inscrites dans les
limites inhérentes aux conditions particulières de sa production » 2 est donc
strictement vraie, si on circonscrit son champ de validité temporellement :
elle n' est valable que dans une phase temporelle d'individuation limitée,
entre deux accès d' individuation inventifs. Cette phase est susceptible
d' être réformfe par une rencontre individuante qui ouvrira une autre liberté
de production, liberté à nouveau limitée par ses conditions de production.
La liberté des pratiques n'est donc pas celle permise par le schème
générateur, mais par le processus d 'invention des schèmes générateurs. La
liberté n' est jamais une liberté d' agir en dehors de son schème d' action,
mais celle d' inventer de nouveaux schèmes d' action qui auront aussi une
liberté limitée. On pourrait dire en ce sens que la liberté effective, c 'est
l ' aptitude à inventer des schèmes d' action à liberté limitée.
De ce point de vue, l ' invention et la configuration de déterminismes est
la forme la plus nette de ce qu' on pourrait appeler liberté, phénomène qui se
manifeste lorsqu ' on passe d' une conception du système de structurations
ou habitus comme principe, à une conception comme processus. Bourdieu
évoque la problématique de la liberté comme une des alternatives
classiques et inopérantes qui structure le débat concernant l' action
humaine. La liberté qu ' il critique est celle de la « créativité pure »,

1 . q. les analyses d e Deleuze d u couple points réguliers/points singuliers appliquées au


problème de l ' individuation dans son cours sur Leibniz, www.webdeleuze.com.
2. P. Bourdieu, Le Sens pratique, op. cit. , p. 92.
204 CHAPITRE Ill

« imprégnée d' imprévisible nouveauté » . C'est la pensée de Sartre qu' il


vise ici . Il lui substitue une liberté conditionnée qui est celle de l' expression
contrôlée par chaque schème générateur des actions qu 'il détermine :
Parce que l ' habitus est une capacité infinie d' engendrer en toute liberté
(contrôlée) des produits - pensées, perception, expression, actions - qui ont
toujours pour limites les conditions historiquement et socialement situées
de sa production, la liberté conditionnée et conditionnelle qu'il assure est
aussi éloignée d' une création imprégnée d'imprévisible nouveauté que
d' une simple reproduction mécanique des conditionnements initiaux 1 •

Nous souscrivons à sa critique d' une créativité pure et indéterminée.


Mais nous estimons que la liberté conditionnée qu'il lui substitue n' est pas
suffisante pour rendre compte des inventions dans les modes d' existences,
par le biais des inventions dispositionnelles. La liberté conditionnée est
celle qui est permise par l' habitus comme principe d' individuation géné­
rateur de produits. Elle ne permet de penser que la variation de ces produits
par ajustement à des situations variantes mais analogues.
Le problème crucial concernant la liberté concerne la question de la
réaction à l' apparition/formulation de problèmes réellement nouveaux,
comme invention de dispositions nouvelles. Ce phénomène, qui n' est pas
plus libre ou plus indéterminé, mais qui est susceptible d'introduire de la
nouveauté dans les individuations et dans le monde social, est celui de
l' invention des dispositions qui génèrent ensuite des actions selon une
liberté limitée. On pourrait argumenter ad absurdum pour montrer que le
problème de la liberté qui nous semble crucial est de cet ordre. On remar­
quera en effet que si l'on applique le raisonnement de Bourdieu dans ce
texte (et dans ce texte seulement, car on trouvera ailleurs des réflexions de
Bourdieu concernant le changement social et l ' invention, même s ' ils
restent marginaux) 2, on devrait pouvoir observer un monde social, et donc
des dispositions, qui sont restés rigoureusement les mêmes depuis leur
origine, puisque l' habitus est reproduit selon une continuité historique, et
que les actions qu' il permet sont limitées à celles permises par les
dispositions. Il ne devrait pas y avoir de variation majeure dans les
dispositions, ni d' invention dispositionnelle.
Or, si cette représentation historique de la société et des mode d' exis­
tences individuels et sociaux humains est, à la rigueur, valable pour penser

1 . Le Sens pratique, op. cit. , p. 92.


2. Cf le concept d'hystérésis et la figure du transfuge, dans P. Bourdieu, A. Sayad,
Le Déracinement. LLz crise de l 'agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1 964 ;
Le Bal des célibataires. Crise de la société paysanne en Béarn, Paris, Seuil, 2002.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VI VANT-PENSANT 205

la perdurance des dispositions dans une société close, sur un temps rela­
tivement court, elle produit une fiction parfaitement fantasmatique, digne
des livres de science-fiction d' Orwell ou d' Huxley, si on la prend pour
modèle général du monde social.
Pour penser l' individuation, aussi bien que pour penser I' évolutivité et
le changement du monde social, il est donc nécessaire de penser l' habitus
non pas comme une essence ou un principe d' individuation, mais comme
un processus d ' individuation dans lequel la structure de sélection se trans­
forme au gré des rencontres avec des singularités fonctionnant comme des
événement� individuants ; et dans un second temps, que cette structure
invente des dispositions nouvelles par la rencontre entre une compétence
en vacance fonctionnelle et un nouveau milieu, nouveau problème, qui
appelle et rend possible une nouvelle fonction. Ces inventions disposition­
nelles sont susceptibles d' être créées de manière transindividuelle, et si ce
n' est pas le cas, de s' étendre depuis l' individu inventeur, par transfert
amplifiant, à d' autres individus et d' autres groupes sociaux ; c'est ici la
condition de l origine plurielle et pluricentrée des transformations
sociales, qui peuvent en partie être pensées selon le modèle des inventions
dispositionnelles induites par des problèmes nouveaux.

Du stable au métastable
L' analogie ente habitus et système de structurations issu de l ' indivi­
duation nous a permis d' éclairer réciproquement ces deux phénomènes,
comme de montrer leurs limites potentielles, au regard de la problématique
qui est la nôtre. On a ainsi montré que l' habitus devait être réformé depuis
son statut de principe d' individuation en un processus d'individuation ; et
ce par une variation de l' échelle d'historicité depuis laquelle on observe les
processus individuels. C ' est donc les divergences entre les deux modèles,
rendues manifestes par l analogie, qui ont apporté le plus de lumière sur les
phénomènes visés. On entend montrer ici qu' il existe une troisième diver­
gence majeure entre le concept d' habitus, même pensé comme processus,
et la théorie de l ' individuation. Si les deux phénomènes constituent des
structures structurées prédisposées à fonctionner comme des structures
structurantes, leur tendance fondamentale, c' est-à-dire le tropisme de leur
structuration, n'est pas orientée de la même manière.

La tendance néophobe à la conservation

Cette divergence majeure apparaît dans les lignes suivantes, où


Bourdieu introduit dans le fonctionnement de l' habitus une tendance
206 CHAPITRE I I I

défensive à la conservation, que la théorie de l' individuation simon­


donienne peut permettre de nuancer.
Le poids particulier des expériences pnm1t1ves résulte en effet pour
l' essentiel du fait que l' habitus tend à assurer sa propre constance et sa
propre défense contre le changement à travers la sélection qu' il opère entre
les informations nouvelles, en rejetant, en cas d' exposition fortuite ou
forcée, les informations capables de mettre en question l ' information accu­
mulée et surtout en défavorisant l 'exposition à de telles informations : que
l'on pense par exemple à l' homogamie comme paradigme de tous les
« choix » par lequel l' habitus tend à favoriser les expériences propres à le
renforcer [ . . . ] 1 .

Le point de l a pensée de Bourdieu que l ' on entend accentuer ici consiste


en un glissement non argumenté qui accorde, de manière universelle et
nécessaire, une tendance à l ' habitus, qui est une tendance de conservation,
de défense contre le changement : l ' habitus tend vers un état stable, il tend à
structurer un état stable.
Par le « choix » systématique qu' il opère entre les lieux, les événements, les
personnes susceptibles d' être fréquentées, l ' habitus tend à se mettre à l ' abri
des crises et des mises en question critiques en s ' assurant un milieu auquel
il est aussi préadapté que possible, c' est-à-dire un univers relativement
constant de situations propres à renforcer cette disposition en offrant le
marché le plus favorable à ses produits 2.

Bourdieu élabore son concept d' habitus en lui donnant une tendance,
un télos, une entéléchie propre qui consiste toujours dans la conservation
d'un état ancien. Pourquoi l' habitus serait-il nécessairement et dans tous
les cas un « principe d' une perception sélective des indices propre à le
confirmer et à le renforcer plutôt que le transformer » 3 ?
Cette tendance défensive à la conservation des structures acquises peut
être interrogée de plusieurs manières. Dans la pensée de Bourdieu, elle a
pour fonction de rendre compte de la continuité des pratiques et des insti­
tutions par le biais de la reproduction sociale. Mais si l'on prend au sérieux
l ' hypothèse que l'on a proposée plus haut, selon laquelle un des modèles
théoriques de Bourdieu pour penser l ' habitus trouve son origine dans le
modèle de la relation entre le vivant et son milieu théorisée par
Von Uexküll et Canguilhem, on peut en proposer une interprétation diffé­
rente. Comme « principe d' une perception sélective des indices », l ' habitus

1 . P. Bourdieu, Le Senspratique, op. cit. , p. 1 0 1 .


2 . lbid.
3 . Ibid. , p. 1 08.
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 207

fonctionne indéniablement selon le modèle du vivant configurateur de


milieu formulé ainsi par Canguilhem : « Le milieu dont l' organisme
dépend est structuré, organisé par l' organisme lui-même. Ce que le milieu
offre est fonction de la demande » 1 • Si l'on prend cette thèse comme un
modèle de l' habitus bourdieusien, il devient possible d'interroger selon les
termes de la philosophie biologique de Canguilhem la tendance à la conser­
vation plutôt qu' à la transformation que Bourdieu attribue à l' habitus.
Canguilhem pose ce problème en référence à la pensée de Goldstein lors­
qu'il interroge l' individu vivant selon l' idée d' une norme vitale propre :
Entre le vivant et son milieu, le rapport s' établit comme un débat, où le
vivant apporte ses normes propres d' appréciation des situations, où il
domine le milieu, et se l accommode. Ce rapport ne consiste pas en une
lutte ou une opposition. Cela concerne l' état pathologique. Une vie qui
s' affirme contre, c'est déjà une vie menacée. Les mouvements de force
comme par exemple les réactions musculaires d'extension, traduisent la
domination de l ' extérieur sur l' organisme 2.

Les situations de domination de l ' extérieur sur l' organisme induisent


un rapport d' opposition entre le vivant et le milieu. Dans une perspective
éthologique, la conséquence comportementale de cette opposition consiste
en une réaction de crispation sur les comportements anciens, de sur­
structuration des conduites antérieurement acquises 3. Cette réaction de
crispation conduit à une tendance conservatrice et défensive, dans laquelle
le système de schèmes ne sélectionne plus que les stimuli susceptibles de le
conserver. Or cette modalité comportementale, qui tend à la conservation
défensive des schèmes anciens, a dans le cas du vivant un statut préoc­
cupant : elle « concerne l ' état pathologique » 4• Comme Canguilhem le
précise plus loin : « La situation du vivant commandé du dehors par le
milieu, c' est ce que Goldstein tient pour le type même de la situation catas­
trophique » 5•

1 . G. Canguilhem, La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 2003, p. 1 95.


2. Ibid. , p 1 87. On trouvera une exposition de ces thèses de Goldstein dans la conclusion
de F. Dagognet, Philosophie biologique, Paris, P. U .F., 1 955.
3. Cf K. Goldstein, La Structure de l 'organisme, Paris, Gallimard, 1 983. Dans une
situation critique, cette crispation vitale peut même entrainer une régression vers des schèmes
comportementaux plus primitifs, désamorçant tous les comportements d'expérimentation et
d'exploration, bases de l invention.
4. C' est ce qui permet à Canguilhem de définir la maladie en ces termes : « Le propre de la
maladie c'est d' être une réduction de la marge de tolérance des infidélités du milieu », dans
id. , Le Normal et le pathologique, Paris, P.U.F., 1 984, p. 1 32- 1 33
5 . l.e Normal et le pathologique. op. cit. , p. 1 32- 1 33.
208 CHAPITRE Ill

L' hypothèse que l'on présente ici consiste à avancer que Bourdieu
localise comme fonctionnement naturel et nécessaire de l' habitus les
modalités pathologiques du comportement du vivant en situation de crise,
qui se caractérisent par une sur-structuration et une crispation sur les
structures anciennes, qu'on peut penser comme une conservation de
stabilité, servie par un retour tendanciel à l' état stable. On remarquera que
c' est précisément un point sur lequel la théorie simondonienne de l'indi­
viduation propose des vues différentes.

La tendance au maintien de la métastabilité

Le geste de Simondon appliqué au processus d' individuation


psychique et vital consiste à débouter la thèse selon laquelle il tend vers un
état stable : le processus tend plutôt vers un état métastable, une conser­
vation du métastable lui-même. À l ' opposé, le concept d' habitus est
infléchi par cette thèse selon laquelle il tend à conserver des structures
stables. Il semble ici que Bourdieu soit victime du caractère binaire de la
distinction entre stabilité et instabilité. Comme il est clair que les compor­
tements tendent à se structurer, à l' inverse d' une tendance instable et
chaotique, le seul membre de l' alternative deviendrait la tendance à la
stabilité. Mais comme le montre Simondon, il existe un troisième terme
entre stabilité et instabilité.
Or, cette tendance à la conservation des structures stables, qui a une
pertinence dans le cadre d' une analyse sociologique en tant qu' il permet de
comprendre la reproduction sociale, n' est pas pertinente lorsqu'il s' agit de
penser un processus d'individuation : il n 'est qu' une modalité tendancielle
du processus de structuration, et précisément la modalité pathologique de
l ' individuation vivante.
Comme maintien de la métastabilité, la modalité saine de structuration
consiste bien plutôt en l' ouverture métastable, expérimentant la rencontre
dans la mesure où celle-ci est susceptible d' enrichir le système d' indivi­
duation, et d' augmenter encore sa métastabilité, comme capacité d'agir et
de pâtir, ou normativité. Ce n' est que dans sa modalité pathologique que
l ' habitus est condamné à fuir toute forme de nouveauté et à reproduire les
schèmes et les pratiques antérieurement incorporées. On pourrait qualifier
cette tendance de l' habitus comme une tendance néophobe, selon le terme
éthologique qui caractérise la tendance à fuir et refuser toute forme de
nouveauté, et ainsi à conserver défensivement les structures comporte­
mentales et les habitudes acquises dans le passé.
Comment comprendre cette spécificité de l' habitus mise en lumière par
son analyse en termes de stabilité/métastabilité ? C' est, comme on l ' a vu
LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES DU VIVANT-PENSANT 209

plus haut, que ce concept caractérise la socialisation dans les sociétés


closes, à faible différentiation, qui limitent les expérimentations et tendent
à stabiliser les dispositions en survalorisant la reproduction sociale (culte
du passé authentique). La société close dont on parle ici est un fait stylisé,
une expérience de pensée, et il ne s' agit pas ici d' une réflexion normative
concernant les bonnes ou mauvaises sociétés. Désormais que le té/os impli­
cite de l' habitus comme conservation stable et néophobe est mis en
lumière, on peut proposer l' idée que l' habitus comme système de dispo­
sitions (ou schèmes de conduite) à un instant t du processus d' individuation
n' est pas intrinsèquement néophobe : il n' est majoritairement néophobe
que dans une société close, dans laquelle les comportements de repro­
duction sont valorisés, et les comportements d'expérimentation et
d' invention, comportements néophile 1 par excellence, sont stigmatisés.
Si cette hypothèse était valable, on pourrait en déduire que Bourdieu a
érigé en modèle universel du comportement social, un concept d' habitus
impliquant une tendance à une crispation pathologique sur l' ancien et une
structuration monomaniaque sur les vieilles habitudes. Ce modèle ne serait
pas faux pour autant, mais il constituerait un modèle limité, en sociologie,
aux sociétés traditionnelles et à ses avatars contemporains ; et, en théorie de
l ' individuation, à la modalité pathologique de l ' individuation d'un être
psychovital. De sorte que du point de vue de l' individuation, le geste théo­
rique de Bourdieu consisterait à universaliser comme modalité générale et
normale du comportement, un concept qui ne renvoie qu' à la modalité
locale et pathologique du comportement. Le modèle de l ' individuation
saine est alors l' « expérimentation-vie » 2, qui ne désamorce pas a priori la
possibilité de rencontre individuante, mais consiste en une expérimen­
tation constante et renouvelée des rencontres possibles dans la perspective
d'un enrichissement du système d' individuation et d' une conservation,
non de l ' état stable, mais de la métastabilité elle-même.
Dans cette perspective, la théorie de l' individuation converge plus
nettement vers la théorie de l' homme plurieP (qui est un affinement de

1 . Cf K. Lorenz, L 'Envers du miroir. Une histoire naturelle de la connaissance, Paris,


Aammarion, 1 975, chap. XI : « Fonctions de destruction de l ' invariabilité culturelle », qui
questionne le désir de nouveauté (néophilie) sous l' angle de la curiosité et de l ' ouverture au
monde extérieur, dans le cadre d' une éthologie comportementale, p. 296-306.
2. Formule deleuzienne qui apparaît dans les Dialogues, Paris, Aammarion, 1 996, p. 59,
appliquée ici à l'individuation. Voir aussi p. 18 « Le désert, l' expérimentation sur soi-même,
est notre seule identité, notre chance unique pour toutes les combinaisons qui nous habitent ».
3 . B . Lahire, L 'Homme pluriel, p. 1 9- 1 05 et id. , La Culture des individus : Dissonances
culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2006. Dans ce dernier ouvrage,
210 CHAPITRE I I I

l' habitus érigé proposé « sur les épaules de Bourdieu »), proposée par
Bernard Lahire, qui met en lumière les déterminismes sociaux multiple s
qui concourent à cliver les habitus, comme les changements de milieux qui
sont susceptibles d' amener des inventions dispositionnelles (ce dernier
point est un apport strictement simondonien).
L ' intérêt de croiser les thèses de la sociologie dispositionnelle avec les
réflexions de Simondon concernant l ' individuation psychique dans son
rapport à la culture, tient au gain réciproque que cela est susceptible
d' apporter pour les deux théories. Ce gain, appliqué à la théorie de I' indi vi­
duation, montre bien que l ' alternative binaire entre liberté et déterminisme
manque une voie qui est précisément celle de l' individuation. Entre le
modèle du choix et celui du mimétisme reproductif caractéristique de
l ' incorporation de l' habitus, il existe le modèle qui pense le rapport
singulier aux situations comme rencontre avec un état de tension, un
drame, formulé en problème, auquel le processus invente une solution. Le
problème est relativement commun car il appartient à une conjoncture
sociohistorique partagée, mais il est singulier parce qu' il est toujours en
partie formulé par l' individu (c' est la double dimension des inventions de
formes de vie alternative, de celle de Pierre Rabbi au Retour aux sources du
Pléistocène de Paul Shepard, en passant par les saint-simoniens et les
utopies marxistes).
La solution est partageable parce qu' elle répond, comme on l'a vu, au
point-clé de la situation problématique, mais elle est singulière en tant
qu' elle est une invention, elle est un mixte d' objectif et de subjectif.
La résolution inventive est un modèle de l ' action dans ses phases critiques
(points singuliers), et non comme expression d' une habitude (points
réguliers) ; dans ce second cas, il ne se pose pas vraiment de problème, c' est
pourquoi les schèmes fonctionnent de manière fluide et inquestionnée.
Ce modèle permet de penser l' action individuelle comme non indéter­
minée (choix libre) puisqu' elle est déterminée par le problème, et par le
système de schèmes qui s ' y insère et contribue à le formuler. Mais cette
détermination n' est pas de l ' ordre du déterminisme laplacien, rapport de
cause à effet, elle est de l ' ordre du rapport du problème à l 'égard d 'une
solution inventée. Et il est aussi peu pertinent de parler de choix que de
déterminisme, pour qualifier une invention résolutrice.

B. Lahire expose une théorie de l ' acteur pluriel, qui débouche sur le programme d' une socio­
logie psychologique, qui s'intéresse aux « plis les plus singuliers du social ».
CONCLUSION

DÉFINIR ÉTHOLOGIQUEMENT L ' INDIVIDU

Par le biais des concepts de schèmes de conduite et attitude vitale,


Simondon permet de concevoir une détermination éthologique de l' indi­
vidu humain. Ce dernier ne se définit plus comme un sujet, comme un
« moi » psychologique, comme un code génétique unique, ou suivant le
modèle hylémorphique, comme un composé de matière et de forme où la
forme détermine l ' individuation ; il se définit comme un système de
manières d' exister, qui qualifie l ' environnement physique en milieu de vie
individuel. Cela dessine de l ' individu un portrait assez étrange, où son indi­
vidualité se trouve déterminée par des schèmes de conduite innombrables
(des habitudes), articulés par des schèmes dominants, situés au niveau des
points-clés de l' individuation, et non par ce qui définit traditionnellement
l' individu (un caractère, un naturel qui revient au galop, un ego pur dont
chaque action est le produit d'un libre-arbitre). Il se présente comme un
faisceau métastable de solutions vitales et psychiques aux problèmes qu'il
a rencontrés et qui lui sont familiers, solutions incorporées comme des
habitudes et des savoir-être, induisant des dysfonctionnements lorsqu' elles
ne sont plus adaptées aux problèmes nouveaux. Ces schèmes, traduisant
suivant une certaine diffraction le passé de l' individu, ouvre l' horizon de
problèmes qui oriente son futur, en sélectionnant et interprétant les
rencontres à venir. Surtout, et c ' est le point que la suite de nos recherches
s' attachera à examiner, ces solutions incorporées, en temps qu' elles sont
des schèmes résoluteurs inventés, partageables, sont profondément ana­
logues à des entités techniques. Cela ouvre une représentation de l' individu
comme un faisceau de techniques d' existence (conscientes et
inconscientes, acquises et à inventer) susceptible de faire converger la
problématique contemporaine des techniques de soi et la philosophie
212 CONCLUSION

simondonienne de la technique. Ce que Foucault appelle « technique de


soi » renverrait alors au pan le plus élaboré et le plus conscient et réflexif
des techniques d' existence, car ce que Simondon montre, c' est que tous les
comportements acquis sont pensables comme solutions à des problèmes
récurrents, et que les habitudes les plus opaques et les plus anciennes, sur le
modèle des comportements animaux, peuvent, en droit, être interprétées en
ces termes. Il s' agira alors de consacrer nos recherches ultérieures aux
effets éthiques d' une telle détermination de l' individu, dans le champ du
problème des techniques d' existence.
Mais l' apport de la pensée de Simondon va plus loin : elle permet de
concevoir ce système de schèmes sous l' angle du processus, c ' est-à-dire,
de penser la genèse historique et singulière d'un système de manières, sa
détermination relative par ses rencontres individuantes passées, et son
ouverture contrainte aux rencontres futures, qui sont susceptibles, par le
biais des inventions individuantes, de générer des manières d' exister nova­
trices - à partir de la réserve exaptative que constituent les manières
incorporées dans le passé.
De sorte que deux points de vue extrêmes sont désormais possibles sur
l' individu : on peut envisager le parcours de rencontres individuantes qui
ont induit ces structurations du point de vue de leur absence definalité (on
interrogera alors le primat du hasard dans l ' individuation) ; on peut aussi
mettre l ' accent sur le système de manières qu'il constitue, en tant qu' il
détermine ses rencontres et infléchit l ' intégration des singularités futures
(on interrogera alors le rôle actif de l ' être individuel dans sa propre genèse
de forme, sous la forme des contraintes qu'il impose à l' expression du
hasard).
Entre ces deux extrema, il existe une multitude de variations possibles,
qui permettent peut-être de situer entre elles différentes théories philo­
sophiques du rapport de l' individuation au hasard. Par exemple, on
pourrait localiser dans la zone médiane entre ces extrema le modèle
machiavélien : si on assimile le hasard à 1afortuna, et l' activité individuelle
à la virtù, le jeu entre les rôles individuants s' articule suivant cette
proportion, à la précision énigmatique : « Néanmoins, pour que notre libre
arbitre ne soit pas étouffé, je juge qu' il peut être vrai que la fortune est
l ' arbitre de la moitié de nos actions, mais qu' également elle nous en laisse
gouverner à nous l' autre moitié, ou à peu près » 1 • Dans ce modèle, dont la
vocation éthique est de rendre possible et de valoriser l' action politique

1 . Machiavel, Le Prince, Paris, Pocket, 1 993, chap. XXV, p. 1 1 8 : « Combien la fortune a


de pouvoir sur les choses humaines ».
CONCLUSION 213

malgré les fluctuations chaotiques de la Renaissance italienne, le rôle indi­


viduant est partagé équitablement entre le hasard et l' activité individuelle.
On pourrait aussi localiser, à l' intérieur de cette g amme , cette fois-ci
entre la zone médiane et le pôle où c'est l' activité individuelle qui domine
l' individuation, l ' articulation nietzschéenne entre individuation et hasard,
telle qu' elle se manifeste par exemple ici :
Je fais bouillir dans ma mannite tout ce qui est hasard. Et ce n' est que
lorsque le hasard est cuit à point que je lui souhaite la bienvenue pour en
faire ma nourriture. Et en vérité, maint hasard s ' est approché de moi en
maître : mais ma volonté lui parle de façon plus impérieuse encore, - et
aussitôt il se mettait à genoux devant moi en me suppliant de lui donner
asile et accueil cordial, et me parlant de manière flatteuse : « Vois donc,
Zarathoustra, il n ' y a qu ' un ami pour venir ainsi chez un ami ! » 1 •

Ici, c ' est l ' activité individuante qui a le primat dans l' individuation,
dans la mesure où sa force propre consiste à sélectionner et domestiquer
tous les hasards, de sorte qu' ils ne sont incorporés qu' après avoir été
dominés, ce qui détruit leur pouvoir de transformation majeure. On notera
que cette articulation du hasard avec l' activité individuante semble corres­
pondre à la position la plus explicite de Simondon sur cette question, en tant
qu'il met constamment l' accent sur l' activité et l' autonomie de l ' être indi­
viduel dans sa propre prise de forme, sans récuser pour autant le hasard
comme distributeur de singularités.
À l' opposé de cette position, cette fois entre la zone médiane et le
primat du hasard, on pourrait positionner le modèle surréaliste du « hasard
objectif» dans son rapport à l' individuation du poète, et à la création
artistique. Breton insiste sur la passivité de l ' esprit dans sa manipulation
des hasards rencontrés, enfin, d'un certain esprit : de la conscience. L' acti­
vité consiste à s' acharner méthodiquement à être passif, à ouvrir son apti­
tude à être affecté par le hasard. On substitue aux rencontres artificielles de
l' art les rencontres subies de la vie. Ferdinand Alquié, dans sa Philosophie
du surréalisme, voit ici le problème essentiel que pose philosophiquement
le surréalisme : « Avant le surréalisme, l' étonnement devant les rencontres
était abandonné à la superstition. Le surréalisme propose qu' il révèle le
rapport de l ' homme au réel » 2• Dans cette perspective, le hasard a un primat
dans la rencontre, au sens où il n' est pas sélectionné ; mais l ' activité indi­
viduante garde un rôle majeur, car c'est elle qui joue le rôle d' interprète,

1 . Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, éd. Paul Mathias, Blaise Benoît, trad. fr.
Geneviève B lanquis, Paris, Flammarion, 2006, Ill , 5-3.
2. F. Alquié, Philosophie du surréalisme, Paris, Flammarion, 1 977, p. 1 49.
214 CONCLUSION

c ' est-à-dire qui impose le mode d'incorporation du hasard, la forme selon


laquelle il va être envisagé. Car c ' est l' individu qui éclaire les choses
rencontrées, qui donne sens à la contingence, aux rencontres de fortune ; et
il ne les éclaire que parce qu' il n'est pas chose parmi les choses, mais
absolue disponibilité ; selon la formule de Breton : « Aujourd' hui encore je
n' attends rien que de ma seule disponibilité, que de cette soif d' errer à la
rencontre de tout [ . . ] » 1• Cette disponibilité peut être pensée comme
.

ouverture offerte, aptitude ample à être affecté ; et activement, comme


aptitude à ouvrir des mondes, à instituer des sens, au gré des rencontres de
hasard. Comme dans les poèmes automatiques, la fortune distribue des
événements, mais il s'agit d'y être disponible pour en produire des œuvres
d' art, des vies qui sont des œuvres d' art.
Le jeu entre hasard et contraintes dessine donc une matrice depuis
laquelle, en faisant varier les proportions, il semble possible de rendre
intelligibles des positions philosophiques différentes, traitant de
problèmes analogues.
Revenons alors au positionnement précis du modèle de relation entre
hasard et activité individuelle qu'on a élaboré dans cette recherche. Le
modèle du hasard individuant tiré de ces analyses consiste en une via media
entre une théorie substantialiste et hylémorphique du processus d' indivi­
duation (où l ' événement et l ' extériorité ne sont j amais que des matières
passives informées par la forme, substance première de l' individu) ; et une
théorie déterministe et hylémorphique (où c'est l' individualité qui est
purement plastique et passive, quand l 'extériorité sous la forme des
conditions d' existence, déterminismes biologiques et sociologiques,
fonctionne comme cause formelle déterminante des structures reçues).
Dans le modèle qui nous occupe, le déterminisme est débouté, car l'exté­
riorité n' est jamais une cause, elle propose une partie des données d'un
problème individuant, comme elle propose des singularités qui
fonctionnent comme informations et amorces de solution. La singularité
n' est pas une cause, elle se distingue de la cause comme le signal se
distingue du stimulus 2, cette information n' est pas imposée comme une
cause impose un effet, mais prise dans un acte de résolution de problème, et
sélectionnée par une compatibilité qui est de l' ordre de la structuration
antérieure de l ' être individué. De même, cette structure n' est pas immuable

1 . A. Breton, « Equation de l' objet trouvé », Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard,
1 992.
2 . Selon la distinction proposée par Canguilhem dans « Machine et organisme » ,
La connaissance de la vie, op. cit.
CONCLUSION 215

et primitive, elle est historique, car elle possède une métastabilité constante
qui permet des rencontres restructurantes avec d' autres singularités de
hasard. On se retrouve avec un schème théorique médian : pas de pur
hasard, pas de déterminisme, mais une sélection des hasards par des
contraintes qui ont été structurées elles-mêmes historiquement par des
rencontres de hasard 1 • La sélection n' est pas à entendre dans un sens
darwinien, mais au sens de l' action de la compatibilité définie par
Simondon. C' est ce qui est assez novateur dans la représentation de la
genèse individuelle : tout discours déterministe néglige le fait qu'il n'y a
jamais de cause, mais des informations, jamais de détermination mais des
résolutions ; toute théorie substantialiste manque le fait que la substance
n' est que le système de structurations à un instant t du processus, issue de
l'historicité des rencontres, et qui va induire les conditions des rencontres
futures. La compatibilité d' une structuration individuelle à l' égard des
rencontres futures peut être appelée « condition individuelle », comme on
parle de condition humaine. C'est elle qui circonscrit l' horizon des
rencontres possibles et impossibles. La première forme de compatibilité
est celle du régime d'individuation (vivant ou non vivant, par exemple), à
partir duquel on distingue des individuations physiques imposant une
rencontre unique, et les individuations vitales continuées. Par ailleurs, la
condition de vivant fait de la blessure physique, de la maladie, de la mort,
des conditions d' individuations constantes. La compatibilité dépend
ensuite du régime d ' individuation psychique ou non psychique : l' humain
a pour condition une ouverture de son champ d'individuation au rencontres
avec des singularités symboliques (idées, significations, symboles), plus
facilement que les autres mammifères ; ensuite et enfin ces conditions sont
individuelles, et elles sont construites à partir des structurations historiques
de chaque individualité.
La méthode historique la plus apte à rendre intelligibles des processus
de genèse tels qu' on les a analysés devient, avec un grande nécessité, la
généalogie nietzschéenne, en tant qu'elle redouble logiquement l' opé­
ration biologique d' exaptation, qui est un modèle de l ' opération
d' invention individuante. La généalogie est la philosophie de l ' histoire de
l'individuation par intégration des effets de hasard.

1 . Pour proposer ce schème, on s' est inspiré (par transposition est composition de
schème) de celui que propose J.-J. Kupiec pour penser les structurations de la cellule bio­
logique, dans L 'origine des individus, op. cit. , au chap. VJ.3 : « La théorie darwinienne de la
différenciation cellulaire ».
216 CONCLUSION

La rencontre qui individue

Voici l' apport majeur de Simondon pour une théorie de la rencontre. Il


revient à l' idée qu 'il n'y a jamais de rencontre entre deux individus, mais
rencontre qui individue. Ce point est central parce que, si la rencontre indi­
viduante passe par le biais d' une communication d' information, qui inter­
agit avec la métastabilité d'un récepteur, induisant une structuration, alors
métastabilité et prise de forme sont des conditions nécessaires pour penser
un phénomène de rencontre individuante. Si ces conditions sont absentes,
il n'y a pas de rencontre, mais mise en présence ineffective. Donc, si un être
est complètement individué, sans métastabilité, c'est-à-dire s' il est un indi­
vidu et non un processus d'individuation, alors aucune rencontre n'est
possible. Il y a contradiction logique à penser une rencontre entre
individus : c' est précisément ce qui n' est pas individué en chacun qui
permet la rencontre. C'est ce que Deleuze redouble dans son concept de
rencontre par l' idée de devenir. En conséquence, il n'y a jamais de
rencontre entre individus. De la même manière, ce n'est jamais un individu
qu' un être rencontre, mais ce qui en cet individu est susceptible de
fonctionner comme singularité, compatible avec la métastabilité de l ' être
pris dans la rencontre. La seule mise en présence qui puisse être qualifiée de
rencontre, c' est la mise en présence de ce qui n' est pas individué, donc
métastable chez l ' un, avec ce qui est susceptible de fonctionner comme
singularité chez l' autre. Pour le dire abruptement : personne ne rencontre
jamais personne ; mais la métastabilité individuelle d'un processus singu­
lier est susceptible de rencontrer, en quelqu ' un, quelque chose qui
fonctionne comme singularité. Le modèle concurrent de la rencontre est en
fait hylémorphique, où chaque individu fonctionne comme une forme qui
fait jouer à l ' entité rencontrée le rôle de matière passive, et non le rôle de
singularité induisant une information active. La rencontre entre deux
individus constitués, ne permet de combler que leurs besoins réciproques,
ils s ' instrumentalisent mutuellement. Ils comblent leurs besoins mutuels
de matière. Chacun va chercher dans la rencontre, dans un rapport de
prédation, ce dont sa forme structurée a besoin, mais aucun ne se trans­
forme, c'est-à-dire, ne s' individue.

Anthropologie de l 'habitude
La fécondité de penser la genèse des structurations individuelles dans
un processus de résolution de problème, et de postuler une équivalence
entre ces structurations et des dispositions, ou des habitudes, consiste en la
réévaluation du problème de l 'habitude. Cela permet de penser une anthro­
pologie de l' habitude qui définit l' individu comme un système d' habitudes
CONCLUSION 217

historiques, acquises dans une historicité contingente, susceptibles de


s' exapter pour servir d' autres fins que celles pour lesquelles elles ont été
créées. De ce point de vue, le schème de conduite pensé comme habitude
est une invention résiduée, un résidu d' invention susceptible de servir dans
des inventions futures. Cela permet surtout de penser l ' habitude avec une
plus grande profondeur : celle-ci n' est plus l' expression automatique d' une
pratique routinière non questionnée, elle devient la forme résiduelle, incor­
porée jusqu ' à la transformer en instinct, d' une solution gratifiante à un
certain problème d' existence récurrent, et l' élément d' une réserve exapta­
tive au service des résolutions futures. L' habitude est un accélérateur
technique de comportement, elle induit un gain de temps et d' énergie, et
rend disponible l' individu pour des problèmes nouveaux, pourvu qu' il ne
subisse pas la part de déterminisme et de cécité induite par l' habitude.
L' habitude métastable concrétise les comportements, au sens où
Simondon parle de « concrétisation » dans sa philosophie de la technique.
De sorte que penser l ' individu comme système d' habitudes ne revient plus
à déterminer l' individu comme système mécaniste d' automatismes, mais
comme l ' interface vivante de conservation des solutions viables aux
problèmes anciens, comme un bloc d' intelligence vitale résolutrice,
transformée en corps. Ceci n' empêche pour autant pas de penser les limites
des comportements d' habitude : mais celles-ci ne sont pas celles de l ' habi­
tude en soi, seulement le propre d' une habitude qui continue à s 'exprimer
dans des situations problématiques qui ont changé, qui ne sont plus celles
pour lesquelles l' habitude est une solution. La mauvaise habitude est,
comme schème de conduite, rigoureusement la même que la bonne, elle se
distingue de celle-ci en tant qu' elle n' est plus adaptée aux situations neuves
qu' elle essaie de traiter - ou qu' elle pose plus de problèmes qu' elle n'en
résout - la mauvaise habitude est celle qui s 'exprime dans une conjoncture
problématique inadaptée à sa fonction.

POUR UN E THÉORIE DE LA RENCONTRE INDIVIDUANTE

Quelles sont les conditions philosophiques d' une description de l' opé­
ration d'individuation comme rencontre individuante et inventive ? Il
s' agit en quelque sorte de mettre en question la plateforme ontologique à
partir de laquelle une théorie de la rencontre est susceptible de se déployer
dans des usages analytiques.
Par le biais de la lecture symptomale invoquée plus haut, notre
recherche a mis en lumière la place théorique nodale de la rencontre dans la
218 CONCLUSION

pensée de Simondon. On remarquera que la rencontre est un thème


rarement conceptualisé en philosophie. On en a trouvé deux formulations
majeures, dans la pensée de Deleuze, et dans celle d' Althusser. On peut
poser l' hypothèse que la théorie deleuzienne de la rencontre, qui aboutit à
l'élaboration du concept de devenir, trouve en partie son origine dans sa
lecture de Simondon. Deleuze aurait saisi l'importance de ce terme non
conceptualisé, en tant qu ' il met en relation la singularité et la métastabilité.
Cette hypothèse semble confirmée par les proximités manifestes entre les
formulations simondoniennes et deleuziennes du phénomène de la
rencontre : dans les deux modèles, la proximité revient à cette idée que la
rencontre n' est pas ce qui a lieu entre des individus, mais l' événement qui
individue, en mettant en présence une singularité et la part non individuée
d' une entité individuelle. Néanmoins, ce n' est pas sur la théorie
deleuzienne que l'on entend mettre l' accent pour manifester les enjeux
ontologiques qui nous semblent sous-jacents à la théorie simondonienne de
la rencontre. Le projet althussérien tardif d'un « matérialisme de la
rencontre » 1, nous semble en effet plus propice à exprimer les enjeux idéo­
logiques et philosophiques que cette problématique appelle. En effet, ce
projet met en relation le problème du hasard avec celui de la rencontre dans
la perspective génétique de la constitution des entités individuelles. Ce
projet, parallèle à notre réflexion, permet en conséquence de souligner les
enjeux qu' une théorie simondonienne de la rencontre est susceptible de
partager avec celle d' Althusser, comme les divergences majeures entre les
deux théories. Cette perspective comparative nous permettra par ailleurs
de souligner la fécondité de l' axiomatique simondonienne de l' indivi­
duation pour penser une théorie de la rencontre, en montrant qu' elle permet
de penser avec plus de force et de précision les enjeux et les implications
mêmes qu' Althusser entend défendre dans son matérialisme aléatoire. Il
s ' agit donc ici d' examiner la théorie althussérienne de la rencontre, pour
reprendre ses enjeux majeurs, et pour montrer dans un second temps sa
limite (qui revient à ce qu' elle prend pour base le modèle atomiste de
l ' individuation) - limite que Simondon permet de dépasser par la théorie
de l ' individuation.

1 . Louis Althusser, « Le matérialisme de la rencontre », dans Écrits politiques et


philosophiques, t. Il, Paris, Stock, 1 995. Cf. Du matérialisme aléatoire ( 1 986), « Hors
Champs. Un inédit d' Althusser », Multitudes n °2 l (Exils Éditeur, été 2005) et les articles
consacrés à ce texte dans le même numéro.
CONCLUSION 219

Le matérialisme de la rencontre comme plateforme théorique


pour interroger la théorie de l 'individuation
On entend montrer ici le chemin que parcourent ensemble dans cette
voie Simondon et Althusser, et leurs points de divergence fondamentaux.
L' individuation peut être envisagée selon les enjeux philosophiques forts
défendus par Althusser (refus de la détermination par la fin ou le
fondement, double contingence).
La thèse est la suivante : le phénomène de la rencontre, institué en
concept central pour qualifier le processus de genèse des choses singu­
lières, exige pour faire sens d'être pensé en termes d'individuation, et en
termes de matérialisme aléatoire, ces théories fournissant l ' infrastructure
théorique dans laquelle le concept de rencontre peut devenir intelligible et
opératoire. Plus loin, cette analyse entend proposer une plateforme
théorique qui donne une place éminente à l' idée de rencontre dans la
genèse des choses, c'est-à-dire qui fait du concept de rencontre un des
termes pertinent et effectif de la description du monde 1 la catégorie onto­
-

logique majeure d' une métaphysique du métastable, en vérité.


L'enjeu d' une théorie de la rencontre revient alors à répondre à la
question : comment penser un processus d ' individuation, une vie,
autrement que comme un destin, l'expression substantielle d'un caractère
immuable, ou une suite absurde d' événements additionnés ?

Enjeux polémiques et philosophiques


Le texte d' Althusser s' ouvre sur cette phrase. « Il pleut. Que ce livre soit
donc d' abord un livre sur la simple pluie » 2• Loin d' être un jeu de langage,
cette figure de la pluie constitue un choix théorique, car la pluie en question
ici est un modèle ontologique. La figure de la pluie constitue un « thème
profond qui court à travers toute l ' histoire de la philosophie. C'est la pluie
des atomes d' Épicure qui tombent parallèlement dans le vide » 3. Ce
modèle est celui du clinamen. Il permet pour Althusser d' unifier un courant
souterrain du matérialisme qui articulerait, selon lui, Machiavel, Spinoza,

1. La rencontre n' est traditionnellement pas considérée comme un événement effectif ;


par exemple, dans le providentialisme des romans de chevalerie, la rencontre du chevalier
avec une épreuve n ' a qu' une place symbolique : elle est l ' indice du plan divin pour les
destinées individuelles. Voir notre article « Hasard et rencontre : pour une topique philoso­
phique », dans S. Lokjine, P. Ronzeaud (dir.), Fictions de la rencontre. Le Roman comique de
Scarron, op. cit.
2. Althusser, « Le matérialisme de la rencontre », art. cit., p. 539.
3 . lbid.
220 CONCLUSION

Hobbes, Heidegger, et les philosophies françaises de la différence :


Deleuze, Foucault, Derrida. On n'examinera pas cette filiation trans­
historique, trop vaste et désinvolte pour être évaluée ; on se contentera
plutôt de présenter ce projet théorique d'un matérialisme aléatoire.
Althusser qualifie ce matérialisme de « matérialisme de la pluie, de la
déviation, de la rencontre, et de la prise » 1• Il implique « un matérialisme
de l' aléatoire et de la contingence » 2, qui s' oppose à la tradition idéaliste,
thématisé par un autre couple : nécessité et téléologie.
La tâche que s' assigne Althusser consiste alors à « délivrer de son
refoulement ce matérialisme de la rencontre » 3. Le modèle du clinamen
qu' Althusser revendique, trouve son origine dans une reformulation des
thèses d' Épicure :
Le clinamen, c'est alors une déviation infinitésimale, aussi petite que
possible, qui a lieu « on ne sait où, ni quand, ni comment », et qui fait qu'un
atome dévie de sa chute dans le vide [ ] et provoque une rencontre avec
. . .

l ' atome voisin, et de rencontre en rencontre un carambolage, et la naissance


d'un monde, c'est-à-dire l' agrégat d' atomes que provoque en chaine la
première déviation et la première rencontre 4•

Ce qui intéresse Althusser, plus que le modèle ontologique des atomes


et sa portée explicative (somme toute assez faible pour comprendre l' indi­
viduation), ce sont les enjeux impliqués par une telle ontologie s :
Épicure nous explique qu' avant la formation du monde, une infinité
d' atomes tombaient, parallèlement, dans le vide [ . . . ] Ce qui implique aussi
qu' avant la formation du monde, aucun sens n'existait, ni Cause, ni Fin, ni
Raison, ni déraison 6.

Cette absence de principe originaire, de principe d 'individuation à


l ' origine des événements de prise de forme, implique un corollaire qui
donne toute sa portée à une théorie de la rencontre :

1 . Althusser, « Le matérialisme de la rencontre » , art. cit., p. 540.


2. lbid.
3 . /bid.
4. Ibid. ' p. 54 1
5. Il semble en effet que la structure du modèle atomiste ne soit pas ce qui intéresse
Althusser dans sa reprise du lexique épicurien ; il vise bien plutôt les enjeux théoriques que
l ' atomisme permet de tenir ferme. Ceci peut être inféré du fait qu'il dit trouver chez toute une
série d' auteurs un « mouvement de pensée analogue » (ILFI, p. 542), alors même qu' aucun
des auteurs qu'il évoque par la suite ne reconnaît la physique atomiste comme modèle onto­
logique (Machiavel , Spinoza, Hobbes, Heidegger, Deleuze, Foucault, Derrida).
6. /bid p. 54 1 .
. •
CONCLUSION 22 1

Que l origine de tout monde, donc de toute réalité et de tout sens soit due à
une déviation, que la Déviation et non la Raison ou la Cause soit l origine
du monde, donne une idée de laudace de la thèse d' Épicure 1 •

Ce corollaire peut être formulé ainsi : la déviation est originaire, et non


dérivée. La déviation qualifie ici l' événement contingent, sans finalité et
sans rationalité, à l' origine de la prise de forme.
C' est le premier point qui intéresse Althusser. Le second porte non plus
sur l 'événement de la rencontre, mais sur les conditions de sa viabilité et de
sa perdurance : il porte sur la durée de l' agrégat produit par la rencontre.
Pour que la rencontre fasse naître un monde,
il faut qu' elle dure, que ce ne soit pas une brève rencontre, mais une
rencontre durable, qui devient alors la base de toute réalité, de toute
nécessité, de tout Sens et de toute raison . Mais la rencontre peut aussi ne pas
durer, et alors il n'y a pas de monde 2.

Ces deux éléments successifs (événement contingent à l ' origine de la


rencontre, prise ensemble des éléments de la rencontre) sont précisément
ce qui nous intéresse dans une perspective comparative avec la théorie
simondonienne de la rencontre.
Ceci nous permet d' isoler les objectifs théoriques d' Althusser, dont
nous postulons qu' ils sont plus importants que les modèles mêmes (ato­
misme et clinamen), qu' il utilise pour les soutenir. Althusser expose trois
postulats d' une philosophie de la rencontre : « Pour qu ' un être soit (un
corps, un animal, un homme, un Etat, ou un Prince) il faut qu' une rencontre
ait eu lieu au passé composé antérieur » 3. Le résultat est « tel individu
défini, Borgia par exemple » . La rencontre est donc ce qui individue, et non
la rencontre de deux individus. Cela implique néanmoins que la rencontre
ait eu lieu entre des « affinissables ». Il y a une affinité des éléments en jeu
dans la rencontre, qui permet la prise de forme et la possibilité pour la
rencontre de durer, de produire des formes : c'est ce que pense Simondon
avec l' idée de compatibilité. Il faut une compatibilité entre la forme maté­
rialisée et la matière préparée. On voit déjà en quel sens, du point de vue
explicatif, la conceptualité de Simondon qui caractérise la rencontre dans
l' opération individuante de prise de forme, s' avère plus opératoire et plus
convaincante que l ' idée d' « atomes crochus », qui est celle qu' Althusser
convoque en réinstituant l ' atomisme antique. Notre hypothèse est que le

1 . lbid.
2. lbid.
3 . lbid. , p. 565.
222 CONCLUSION

clinamen et l' atomisme sont pour Althusser des métaphores, qui figurent et
fondent des postulats matérialistes forts, et non un modèle théorique qui
entend rendre intelligible ce qui se passe techniquement au moment de la
rencontre.
Le second postulat est qu' il n'y a de rencontre qu ' entre plusieurs séries.
Althusser se réfère sur ce point, de manière allusive, à Cournot. Le dernier
postulat implique que « chaque rencontre est aléatoire, non seulement dans
ses origines mais dans ses effets » 1 • Cette thèse majeure est synthétisée par
Althusser selon la formule de « double contingence » . Elle est explicitée
ainsi :
Autrement dit toute rencontre aurait pu ne pas avoir lieu, bien qu'elle ait eu
lieu, mais son possible néant éclaire le sens de son être aléatoire. Et toute
rencontre est aléatoire en ses effets en ce que rien dans les éléments de la
rencontre ne dessine, avant cette rencontre même, les contours et les déter­
minations de l' être qui en sortira. Jules II ne savait pas qu'il nourrissait dans
son sein romagnole son ennemi mortel, et il ne savait pas non plus que ce
mortel allait frôler la mort et se trouver hors histoire au moment décisif de la
Fortune, pour aller mourir en une obscure Espagne, sous un fort inconnu 2.

La thèse d' Althusser peut donc être résumée ainsi : les vies, les États,
les époques sont doublement contingentes : elles auraient pu ne pas
advenir, et elles ne visent aucune fin ultime. Cela induit une inversion du
rapport entre nécessité et contingence : « Au lieu de penser la contingence
comme exception de la nécessité, il faut penser la nécessité comme le
devenir-nécessaire de la rencontre des contingents » 3•
On ne peut interroger les processus de prise de forme ni en termes de
finalité, ni en termes de fondement. En quels termes alors les interroger ?
La théorie simondonienne de l ' individuation fournit précisément la
conceptualité qui permet d'interroger ces processus qui ne sont pas assi­
gnables à une finalité ou à un fondement, tout en expliquant ce
qu' Althusser ne permet pas de penser : leur unité et leur organisation mini­
male, qui est le produit du processus d' individuation. On peut désormais
commencer à pointer l ' apport de la pensée de Simondon pour une théorie
de la rencontre qui reconnaîtrait l' enjeu de la double contingence, comme
refus de la Fin ou du Fondement en tant que principes d' individuation.
En effet, lorsqu'il entend décrire la « prise » induite par la rencontre,
Althusser utilise le terme de « forme » pour qualifier la production de

1 . Althusser, « Le matérialisme de la rencontre », art. cit. , p. 565.


2. Ibid. , p. 566.
3. lbid.
CONCLUSION 223

structures qui sont les individus ontologiques : « L' événement de la


rencontre devient avènement d' une forme, d'un monde, une forme d' ordre
et une forme d' être » 1 • Une fois pris ensemble, les flux (ou les atomes dans
la perspective d' Épicure) adviennent à l' être, qu' ils n'étaient que virtuel­
lement avant la rencontre. Ils constituent des êtres localisables,
désignables, doués de telles propriétés : « La rencontre prend forme, donne
naissance à des formes » 2• C ' est ce que la théorie de l ' individuation entend
penser avec précision par l ' intermédiaire de ses modèles. Ces formes sont
les structurations métastables induites par les rencontres. Sur ce point, on
peut isoler une convergence très nette entre les deux modèles : « Une fois la
rencontre effectuée, il y a un primat de la structure sur les éléments » 3•
Dans le lexique simondonien, il s ' agit de la structuration individuante. Ici
Althusser et Simondon défendent des enjeux analogues : ils proposent une
thèse médiane entre un pur substantialisme immuable, et un pur désordre
fluide ; le processus fluide exige des structurations à certains moments,
pour être effectif. C' est l ' objet de la critique fameuse que Simondon fait à
Bergson : la durée est trop fluide, elle ne permet pas de penser des maladies
mentales, qui impliquent des arrêts, des structurations. Mais ces structu­
rations n' appellent pas de substantialisme, car elles restent le produit d ' un
processus passé et le support d'un processus futur : elles sont métastables.

Les limites du matérialisme de la rencontre


La première limite du modèle d' Althusser revient ici à ce qu' il conserve
le couple stabilité/instabilité, et donc qu' il en subit les apories, bien
soulignées par Simondon. En effet, si la rencontre induit l ' avènement
d' une forme stable, cette dernière se caractérise paradoxalement par une
instabilité radicale, qui est figurée dans le lexique d' Althusser par l' idée de
« surprise » 4 : « La possibilité de la surprise, d' une nouvelle rencontre
toujours à l ' horizon, qui fait d'un homme un auteur ou un fou, ou les deux à
la fois » 5• On voit la convergence très nette entre les deux modèles en
termes d' enjeux, qui n'est pas soutenue par une convergence de

l . lbid p. 567.
. •

2. lbid.
3. /bid p. 564.
. •

4. Ibid. , p. 569 : Il y a une « surprise (il n' est de prise que sous la surprise) et qui frappe
autant les esprits aux grands déclenchements, déhanchements ou suspens de l' histoire, soit
des individus (exemple : la folie), soit du monde, lorsque les dés sont comme rejetés
impromptus sur la table, ou les cartes redistribuées sans préavis, les éléments déchainés dans
la folie qui les libère pour de nouvelles prises surprenantes (Nietzsche, Artaud) ».
5 . lbid.
224 CONCLUSION

conceptualité : la théorie simondonienne de la rencontre implique elle aussi


l' idée de l' avènement d' une structure par rencontre, où la structure est
toujours susceptible, tant que l' individu est vivant, de nouvelles
rencontres. Mais Simondon propose à cet égard un concept qui rend ce
phénomène pensable sans contradiction : la structure n' est ni stable ni
instable, elle est précisément métastable 1 • Cette subversion est essentielle :
Simondon montre une troisième voie entre une théorie parménidienne de
1' être, et une théorie héraclitéenne du devenir : 1 ' être est stable, mort, sans
création ni genèse possible. Le devenir pur est instable, absurde, dispersé
dans tous les sens ; la métastabilité permet de penser 1' être comme devenir,
mais selon un mode intelligible, parce que la métastabilité n'est pas le
désordre, l' instabilité : elle est structurée, elle est déterminée, donc acces­
sible à la pensée. C' est ce phénomène qui permet de concevoir la structure
comme induite par une rencontre, déterminée, mais susceptible de
rencontres futures, ouverte. La limite du modèle d' Althusser provient ici
du fait qu 'il conserve un couple de concept opposé et massif
(ordre/désordre), qui ne permet pas de rendre compte du statut ambigu de
1' entité individuée. En effet, le matérialisme de la rencontre repose selon
Althusser sur la thèse du « primat du désordre sur 1 ' ordre » 2• La localisation
de cette thèse, dans un espace polémique structuré par des concepts
massifs, principes métaphysiques sous-déterminés, permet certes d'en
défendre les enjeux, mais elle ne permet pas de produire des descriptions
fines de ce qui a lieu dans un phénomène de rencontre individuante, ceci
parce que le phénomène appelle une conceptualisation en termes de méta­
stabilité, qui est précisément la via media entre les théories traditionnelles
de l' ordre ou du désordre. Cette thèse sous-déterminée mériterait d'être
précisément réformée par la conceptualité de Simondon qui a démontré la
non-pertinence des concepts d' ordre et désordre pour penser le processus

1 . Cette invention revient chez Simondon à subvertir le couple ordre/désordre,


stabilité/instabilité, par le concept de métastabilité : « L' individuation n'a pu être adéqua­
tement pensée et décrite parce qu'on ne connaissait qu' une seule forme d'équilibre, l ' équi­
libre stable ; on ne connaissait pas l'équilibre métastable ; l' être était implicitement supposé
en état d'équilibre stable ; or, l'équilibre stable exclut le devenir, parce qu' il correspond au
plus bas niveau d' énergie potentielle possible ; il est l'équilibre qui est atteint dans une
système lorsque toutes les transformations possibles ont été réalisées et que plus aucune force
n ' existe ; tous les potentiels se sont actualisés, et le système ayant atteint son plus bas niveau
énergétique ne peut plus se transformer à nouveau. Les Anciens ne connaissaient que l'insta­
bilité et la stabilité, le mouvement et le repos, ils ne connaissaient pas nettement et objecti­
vement la métastabilité. » (ILFI, p. 26)
2. lbid., p. 562.
CONCLUSION 225

de transformation des formes, à partir de sa remise en cause d'un couple


analogue : le couple stable/instable. N' ayant à disposition que les concepts
d' ordre et de désordre, de structure et de chaos, Althusser ne parvient pas à
proposer un modèle qui rende intelligible l' opération induite par la
rencontre : la clé de cette énigme, c'est le métastable simondonien. Il existe
en effet des régularités dans les moments de structurations ; mais ces
structurations sont métastables, donc pas instables, donc susceptibles de
nouveau changement structural, de nouvelle rencontre, donc de nouvelles
genèses de forme.
Si l ' on voulait appliquer cette réforme au modèle althussérien, il
faudrait traduire le lexique de l' ordre et du désordre dans le lexique de la
métastabilité : « Le matérialisme de la rencontre tient dans le sourdre de
l' ordre du sein-même du désordre qui produit le monde » t. C ' est en fait un
ordre métastable qui sourd d'un ordre métastable moins structuré, et ceci
de manière régressive jusqu' au préindividuel.
Le problème du préindividuel permet de localiser la seconde limite du
modèle d' Althusser. Le matérialisme de la rencontre implique un « primat
du rien sur toute forme, et du matérialisme aléatoire sur tout formalisme » 2•
C ' est encore une fois l' inertie théorique du couple ordre/désordre qui vient
ici induire des thèses difficiles à soutenir : ce primat du « rien » est la
conséquence d' une localisation du désordre à l ' origine de l ' ordre, et d' une
détermination du désordre comme un « rien ». Mais si le désordre est pensé
sous la forme de la métastabilité, qui caractérise, sous sa forme primitive, le
préindividuel, il n'y a pas « rien » à l' origine des formes, mais précisément
le préindividuel, comme matrice métastable des individuations, qui n'est
pas individué, mais qui n' est pas un pur chaos ou un pur désordre. Le
modèle d' Althusser manque ici de la conceptualité qui permet de penser
quelque chose d' antérieur aux choses individuées, qui ne soit pas une
substance ou un principe d'individuation.
La fécondité du matérialisme althussérien de la rencontre pour notre
recherche tient en conséquence aux enjeux polémiques qu' il soutient avec
force : un refus des substantialismes et des finalismes, permis par une
théorie de la double contingence ; et une thèse du devenir-nécessaire de la
contingence, qui produit de la stabilité temporaire, toujours susceptible
d' une nouvelle rencontre : « Ce matérialisme tient aussi bien tout entier
dans la négation de la Fin, de toute Origine, téléologie, qu' elle soit

l . lbid.
2. /bid. , p. 567.
226 CONCLUSION

rationnelle, morale, politique ou esthétique » 1• Cette tradition matérialiste


est avant tout une philosophie offensive, qui combat pour la négation des
problématiques fondationnelles et téléologiques en philosophie. Elle
implique donc un rejet radical de toute philosophie de l' essence, de la
substance, en ce qu' elles sont des philosophies du fondement et du télos.
Sur ce point, c' est une philosophie essentiellement offensive, construite en
contre, aux enjeux directement polémiques, et qui perd par-là de sa préci­
sion descriptive : on est moins attentif aux nuances en contexte de guerre.
La limite de ce modèle tient, nous allons essayer de le montrer, à sa
force même : le problème du matérialisme de la rencontre revient aux
limites imposées par les alternatives classiques, où Althusser est tenu de
s ' engager, parce qu' il entend se positionner de manière polémique dans le
débat entre matérialisme de la contingence et idéalisme de la Raison. Or
cela implique qu'il utilise des couples de concept issus de ces alternatives :
ordre/désordre, atomisme/téléologie. Or ces couples, dans leur dimension
polémique, perdent leur capacité explicative, ce sont des armes de guerre,
plus que des instruments d' observation. Pour ce faire, il est nécessaire
d' échapper aux formulations massives et molaires des alternatives
classiques. Or c 'est précisément un geste théorique omniprésent chez
Simondon 2. Ce geste théorique est, comme on l ' a vu, synthétisé par Jean
Hugues Barthélémy, sous la formule : « subvertir les alternatives
classiques » 3. Cette subversion peut se manifester ici en plusieurs points.
La première alternative oppose l ' agrégat d' atomes à l ' individu entélé­
chique. Plutôt que de revendiquer un modèle atomiste qui s' opposerait à un
modèle entéléchique, il faut penser la genèse de forme comme indivi­
duation, qui permet de penser une genèse effective (dont l ' unité proces­
suelle n 'est pas de l' ordre de l' agrégat) tout en conservant une théorie de la
rencontre. Ce modèle converge à nouveau vers les enjeux d' Althusser, car
ce dernier, dépassant son propre modèle atomiste, reconnaît que les entités
constituées par les rencontres ne sont pas de simples agrégats, ni des indi­
vidus institués en sujet, mais des processus :

1 . Althusser, « Le matérialisme de la rencontre », art. cit., p. 562.


2. Ce qui permet d'ailleurs de comprendre une des difficultés de communication entre sa
pensée et la tradition philosophique : il refuse de prendre position dans un champ déjà
constitué par des alternatives (matérialisme/idéalisme, ordre/désordre, Raison/Chaos), et
entend constamment se positionner en dehors des polémiques classiques.
3 . « Le fil directeur ou la priorité de la pensée simondonienne : la subversion des
alternatives classiques. », dans J.-H. Barthélémy, Penser l 'individuation. Simondon et la
philosophie de la nature, op. cit.
CONCLUSION 227

Nous dirons enfin que le matérialisme de la rencontre n ' est pas celui d'un
sujet (fût-il Dieu ou le prolétariat) mais d'un processus, sans sujet mais
imposant aux sujets (individus ou autres) qu' il domine l'ordre de son
développement sans fin assignable 1 •

Ce modèle atomiste est donc indigent théoriquement, mais fécond


polémiquement. Il a pour fonction de manifester des enjeux théoriques
forts : production de nécessité à partir de la contingence, absence d' origine
absolue, d' ordre principiel ; primauté de l' informe sur la forme ; double
contingence. Ces postulats peuvent être conservés sans l' atomisme, et
devenir intelligibles selon des modèles théoriques bien plus aptes à penser
la genèse de forme (l' individuation), tout en conservant la puissance
percussive de leur dimension polémique. Le modèle qu'il faut substituer à
l' atomisme de la pluie, c' est l' individuation, avec ses modèles : la cristal­
lisation, l ' individuation du vivant, la membrane, la résolution de
problèmes. La théorie de l ' individuation peut alors s' articuler aux enjeux
métaphysiques d' Althusser pour fonder une ontologie de la rencontre.
Cependant, il faut souligner les divergences radicales entre les théories
de Simondon et d' Althusser. Il y a plusieurs points sur lesquels ces modèles
divergent. Le premier point en lequel les deux théories sont irréconciliables
porte sur la question de l' origine : Althusser tient à la thèse du « néant
primordial », du « vide », ou du « rien » 2• À nos yeux, cette thèse ne vaut pas
par ce qu' elle pose, mais par ce qu'elle interdit : l' enjeu est essentiellement
d' empêcher toute entreprise fondationnelle que se focaliserait sur
l 'origine, sur le fondement comme départ absolu qui déterminerait
l ' essence de toute chose. Sur ce point, nous souscrivons plutôt à la thèse de
Simondon, qui pousse plus loin l' exigence d' intelligibilité du monde, en
tentant de conceptualiser ce qui existe « avant » les formes, non pas comme
une détermination ou une substance première, mais comme la matrice
métastable des choses singulières, c' est-à-dire comme préindividuel.
Le second point de divergence revient à l' accent radical mis sur l a
contingence chez Althusser, alors que Simondon situe plutôt l' accent sur la
puissance intégratrice du processus d' individuation à l'égard des singu­
larités, ce qui permet de tenir à distance la question de la contingence de
leur survenue. On a vu cependant qu' il était possible de faire saillir dans
l' œuvre métastable de Simondon une voie théorique latente, qui inscrit le
hasard dans le processus d'individuation.

l . lbid., p. 567.
2. Sur ce point qu'il argumente de plusieurs manières, cf. ibid. , p. 565.
228 CONCLUSION

Un troisième point de divergence, que l ' on ne peut négliger revient à la


détermination althussérienne de la théorie de la rencontre comme un maté­
rialisme de la rencontre. Néanmoins, on a montré que cette revendication
est plus un choix polémique qu' une détermination philosophique : « Le
matérialisme de la rencontre n' est dit matérialisme que par provision, pour
bien faire sentir son opposition radicale à tout idéalisme » 1 • Quoi qu'il en
soit, on ne peut revendiquer le terme de matérialisme pour qualifier la
théorie simondonienne de la rencontre. D ' abord, dans sa subversion des
alternatives classiques, Simondon n' entend pas se positionner contre
l' idéalisme, pour un matérialisme. On pourrait plutôt parler d'un « natu­
ralisme » de la rencontre, tant on peut penser son projet, à la suite des thèses
de Jean-Hugues Barthélémy, comme une philosophie de la nature.
La fécondité du matérialisme althussérien de la rencontre pour notre
recherche tient en conséquence aux enj eux polémiques qu' il soutient avec
force, et qu' on entend revendiquer : un refus des substantialismes et des
finalismes, permis par une théorie de la double contingence (pas de déter­
mination par l' Origine ni par la Fin) ; et une thèse du devenir-nécessaire de
la contingence, qui produit de la métastabilité temporaire, ouvrant un
horizon de compatibilité qui vectorise le devenir - toujours susceptible
d' une nouvelle rencontre.
Ce détour par le matérialisme de la rencontre, transformé dans le
champs simondonien en un surmatérialisme de la rencontre, rend visible la
portée ontologique de cette recherche. Entre une ontologie substantialiste
de l' être et une ontologie du devenir, la première empêchant de penser la
transformation, la seconde l' identité, il y a une ontologie de la rencontre.
C' est-à-dire une théorie de « l ' ameublement dernier du monde », suivant la
définition russellienne de l ' ontologie, où c ' est la rencontre qui constitue la
catégorie ontologique majeure. C' est-à-dire qu' elle est dotée de la plus
grande valeur d 'être, en ce que c ' est elle qui institue et sculpte l' existence
de tout le reste (les choses, les Etats, les habitudes, chaque animal, chaque
institution, moi, vous). Elle redessine un atlas de l 'être dont le motif
cartographique fondamental n' est plus les choses (montagnes, forêts) ni les
processus (rivières, vents, flux), mais la mise en présence individuante de
singularités-informations et de processus métastables 2• « La relation a

1 . Althusser, « Le matérialisme de la rencontre », art. cit., p. 562.


2. Sur cette conception cartographique de la métaphysique, voir B . Morizot, « La philo­
sophie comme machine de terraformation. Variations métaphysiques sur une nouvelle de
Borges », dans F. Albrecht-Desestré et al. (dir. ), Philosophie, science-fiction ?, Villefranche­
sur-mer, Éditions du Somnium, 20 1 4.
CONCLUSION 229

valeur d' être » suivant la formule de Simondon ; or la rencontre est la forme


archétypale de la relation constitutive, donc la rencontre a valeur d' être.
Discrète, labile, impensable par une approche chosiste de l' être, elle est
pourtant sa matrice ; puisque les termes (chaque être) sont secondaires à la
rencontre, comme relation contingente au devenir-nécessaire.
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1 . Concernant Je corpus simondonien, nous ne mentionnons que les textes effectivement


convoqués dans cette étude. Pour une bibliographie visant l ' exhaustivité, on pourra consulter
celle établie par Gilbert Hottois dans Simondon et la philosophie de « la culture technique »,
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TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE par Jean-Hugues BARTHÉLÉMY . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7


INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
Formalisation des hypothèses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Légitimité et pertinence de la convergence entre théorie de
l ' individuation et concept de hasard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
Le hasard : notion et problème . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
Du substantif a la substance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
Le schème conceptuel du hasard darwinien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
Hasard e t prise de forme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
Le hasard dans la pensée de Simondon. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
L'énigme de la récusation simondonienne du hasard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
De l ' individualité à la singularité : mettre l 'accent sur un
problème . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. 33
Objectivation sociologique du questionnement philosophique . 34
Horizon de la recherche : Penser le processus de genèse du milieu de
vie individuel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38

CHAPITRE PREMIER : L E PROBLÈME D U HASARD DANS L A THÉORIE


SJMONDONIENNE DE L' INDIVIDUATION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
Occurrences de la notion et critiques. Pourquoi n'y a-t-il pas de
hasard dans la philosophie de Simondon ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
Le hasard de l'atomisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43
Hasard et signification . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46
D'un problème du hasard chez Simondon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
L a critique d e l 'hylémorphisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
Concept e t expérience technique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
Assumer les conséquences de la critique de la forme
aristotélicienne : ouvrir une brèche au hasard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 52
D e l a finalité au hasard : entéléchie e t automaton .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
244 TABLE DES MATIÈRES

L ' individuation du cristal et la poussière individuante . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61


Le processus de cristallisation . . . . . .. .. .. . . . . .. .. .. . . . .. .. .. .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 6(
Le problème de la finalité dans la cristallisation . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
Les enjeux du concept de germe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 64
Indétermination et hasard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 66
Le concept de singularité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
La singularité comme information, l ' information comme
phénomène de hasard . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
La mort adverse : l 'ouverture comme condition de
l ' individuation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91

CHAPITRE II : POUR UNE THÉORIE D E L A RENCONTRE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95


Rencontre et compatibilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 95
Le statut de la rencontre : théorie simondonienne de l 'événement . . . . . . . . 98
L a compatibilité permet l a rencontre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 08
L ' historicité sédimentée comme système de compatibilité . . . . . . . 1 14
Hasard et raison des choses . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 15
Théorie de la rencontre et hasard. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 16
Incorporation des hasards : la posteriori devient a priori . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 18
L ' information entre hasard pur et forme stable . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 24
La lecture simondonienne des Stoïciens . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131
Dresser une topologie de l ' individuation : la membrane comme
interface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
L e milieu intériorisé : stimulus et signification . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 36
Le milieu est élaboré par le processus d ' individuation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 36
Le hasard comme opérateur interne de l ' individuation inventrice . . . 139
CHAPITRE III : LES STRUCTURATIONS INDIVIDUELLES D U VIVANT­
PENSANT : L ' INDIVIDUALISATION HUMAINE DU POINT DE
VUE DU HASARD . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141
D e l a rencontre à l a résolution d e problèmes : l 'invention. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 42
De l ' événement au problème . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 46
Renoncer au couple dynamisme interne/extériorité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 48
Résolution de problèmes et invention . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151
Les théories de l ' invention en présence . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 56
La mise au jour des structurations individuelles humaines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 59
L 'opération d'individuation : invention et avènement de structure . 1 60
Structurations et métastabilité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
Les structurations comme schèmes mentaux, ou schèmes de
conduite . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 62
Le schème mental comme instrument et obstacle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 65
Les schèmes mentaux comme mémoire : solutions
incorporées aux problèmes passés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 69
TABLE DES MATI ÈRES 245

Le schème mental fonctionne comme un symbole :


l' invention . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 171
Rencontrer un problème. L' invention des schèmes de conduite
face à un problème nouveau . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 77
Socialisation et individuation : le concept bourdieusien d'habitus au
prisme de la pensée de Gilbert Simondon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 87
Convergences entre habitus et individuation psychovitale . . . . . . . . . . . . . . 1 89
Une analogie de fonctionnement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 92
Une différence de structuration . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 93
Une généalogie commune . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 94
Du principe au processus :
sociétés closes/sociétés à forte différenciation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 96
L'habitus comme principe et non processus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 99
L'invention des dispositions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202
Du stable au métastable . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205
La tendance néophobe à la conservation .. .. .. . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . .. . 205
La tendance au maintien de la métastabilité . . . . . . . . .. .. .. . . . . . . . .. . .. . . . . 208

CONCLUSION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 1
Définir éthologiquement l ' individu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 1
La rencontre qui individue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 216
Anthropologie de l 'habitude . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 216
Pour une théorie de la rencontre individuante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 217
Le matérialisme de la rencontre comme plateforme théorique
pour interroger la théorie de l ' individuation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
Enjeux polémiques et philosophiques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
Les limites du matérialisme de la rencontre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 223

BIBLIOGRAPHIE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23 1
TABLE DES MATIÈRES . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 243