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Marcel Detienne Qu’est-ce qu’un Dieu ? Présentation In: Revue de l'histoire des religions, tome 205

Qu’est-ce qu’un Dieu ? Présentation

In: Revue de l'histoire des religions, tome 205 n°4, 1988. pp. 339-344.

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Detienne Marcel. Qu’est-ce qu’un Dieu ? Présentation. In: Revue de l'histoire des religions, tome 205 n°4, 1988. pp. 339-344.

doi : 10.3406/rhr.1988.5194 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1988_num_205_4_5194

MARCEL DETIENNE

Ecole pratique des Hautes Etudes

QU'EST-CE QU'UN DIEU?*

L'empreinte d'un pied sur le sable ? un miroir de métal ?

un trône vide ? une

odeur ? un silence ? des jumeaux sou

dain ? l'inconnaissable dans son essence ? N'importe qui ? n'importe quoi (à la manière japonaise). Innombrables sont les figures du divin, cela se sait aussi nettement que le carac tèreindécidable du religieux en général. Dépossession ? ali énation ? Les généalogies évolutionnistes alternent comme nuages clairs et nuages sombres (dans le ciel de Paris) avec les modèles politiques ou théologico-politiques à ligne de mire occidentale et chrétienne, pouquoi pas ? La question posée, à l'ouverture du dossier (accueilli par ce numéro spécial), est ailleurs. Très précisément, elle s'énonce depuis le vaste cadastre - état civil des dieux fichés, recensés, indexés ou simplement signalés par des observateurs (de

* Sous le même int.il nié, quelques participants actifs de I'atp (Action

thématique programmée) « Les Polythéismes. Pour une anthropologie des sociétés anciennes et traditionnelles » ont organisé une Table ronde avec l'aide du cniïs du 30 novembre au 2 décembre 1987. Nos remerciements vont a Yves Duroux (c.nrs) et à Pierre Gcoltrain (kphk, Ve section). L'Institut culturel ii alien nous a généreusement accueillis, 50, rue de Varenne. Charles Malamoud et Georges Charachidzé, polythéistes de longue date, ont beaucoup aidé à cerner les questions et à préciser l'enjeu d'une réflexion qui entend investir Je domaine exploré par F\tp « Les Polythéismes » (lancée en octobre 1983 par le Département « Sciences de l'Homme et de la Société » du cnrsI

Ut-vue de l'Histoire des Religions, c.cv-1/1988, p. 339 à 311

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l'Homme, bien sûr), dans le temps et dans l'espace sans limites, entre Sumeret l'Egypte. Versailles et les Nouvelles-Hébrides, le Japon d'aujourd'hui et de demain, l'Inde à l'infini, et le reste qui est immense. Nos archives débordent, regorgent de puissances, de divinités, de dieux, des grands, des petits, des obèses, des obscènes, des terribles, des minables, de tout poil, de toutes couleurs, drôles, pitoyables, transcendants, ronds- de-cuir. Des dieux en pagaille, des populations en pleine expansion. On en fabrique partout, sans cesse, comme les enfants, autant que les morts. Les historiens, les ethnographes, les anthropologues, les théologiens indigènes enrichissent continûment notre savoir sur les dieux, sur les différentes espèces et sous-espèces du genre « dieu ». Un genre majeur dans les sociétés si justement dites « aux dieux multiples », polythéistes, dieu-pluriel, au sens où Eschyle (qui savait beaucoup de grec) parlait d'un sanc tuaire « rempli de dieux » (polûlheos)1. Cinq, trois, sept, douze, trente-trois, trois mille trois cent trente-trois. Des grands, des très grands dieux, certes, mais aussi des puissances anonymes (ce qui ne veut pas dire inconnues), des forces diffuses aux traits flous, des entités non identifiées, des fétiches, des choses- dieux, des dieux-objets, et il y a ceux qui sont allergiques à la figuration, aniconiques de stricte observance, ceux qui chan gent de forme à chaque occasion, se métamorphosent, font communiquer les plantes, les animaux, les pierres comme d'autres multiplient les anges, les archanges, les archontes, les saints, les séraphins à l'entour, en hiérarchies, à l'infini. Retour aux dieux donc : le mot d'ordre, en somme, lancé par Georges Dumézil. On s'en souvient. Son comparatisme du début, l'enthousiasme pour Frazer, pour Le Rameau d'Or, et la conviction d'abord que, dans l'histoire des civilisations, seuls les thèmes demeurent, accrochés aux fêtes, chevillés aux rituels, tandis que les dieux passent, disparaissent les uns après les autres, qu'ils sont l'éphémère, l'insignifiant. Un peu plus

1. Eschyle, Suppliantes, 424.

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tard, et grâce aux sociologues l'incitant à aller des mots aux concepts. G. Dumézil découvre l'importance des dieux, le poids, la consistance des hiérarchies de puissances, le haut degré de complexité des configurations de divinités : les dieux sont riches en structures conceptuelles ; les relations positives et négatives qui les marquent différentiellement organisent des types d'expériences, des formes de savoir, constituent même l'armature d'un système de pensée, et souvent dans la longue durée. Soudainement, les dieux apparaissent comme les révélateurs des systèmes de valeurs dans les sociétés anciennes et dans les sociétés archaïques. Des civilisations, des cultures qui se pensent dans leurs dieux — dieux-choses, dieux-fonction bureaucratique, dieux grecs ou caucasiens, peu importe — sont d'emblée comparables et d'abord elles sont justiciables de l'interrogation ici fo rmulée : qu'est-ce, en eiïet, qu'un dieu ? N'est-ce pas l'invita tionà conceptualiser ce qui est déjà le plus souvent du matér iau conceptuel, et de première qualité ? Avec quelle rigueur les Africanistes aujourd'hui nous montrent l'ampleur, la comp lexité, la finesse des opérations intellectuelles que permett entles objets-fétiches, les entités encapuchonnées des autels à sacrifice ou les pratiques de la divination quotidienne, les rituels aux mille chemins à parcourir entre naître et mourir2. Sous les doigts de Dumézil, les dieux du panthéon romain deviennent des opérateurs surdoués arrachant les dieux de la Grèce à leur vie indolente de formes trop belles ou de pur pro duit du hasard. Une fois remis en activité, c'est-à-dire analysé dans le système de ses relations et de ses positions, l'Apollon du Belvédère n'a rien à envier au dahoméen Legba3, objet- dieu polyvalent qui permet de penser ensemble le corps et l'action, le sexe et le temps, y compris les autres et le monde.

2.

3.

Exemple de première qualité, le volume Sous le masque de l'animal.

Au centre de la réflexion de M. Auf,'é, Le dieu objet, Paris, Flammarion,

Essais sur le sacrifice en Afrique noire, sous la direction de Michel Car try (« Biblio

thèque de l'Ecole des Hautes Etudes, Sciences religieuses », t. 88, Paris, puf, 1987, 380 p.).

1988.

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Mais l'on dira : comment comparer des sociétés certes marquées par le dieu-pluriel mais si différentes et d'abord par le style de leur polythéisme. Car il y a celles, peu nombreuses, élitaires même, qui cultivent l'autonomie de la société divine, attentives à faire voir de grands dieux assemblés au fronton des temples ou processionnant sur les murs des palais. Des dieux enclins à être les spectateurs essentiels des grands prin

cipes

dont ils sont les acteurs souverains aux étages voisins.

Et il y a les autres. les sociétés en grand nombre découvrant un hiatus permanent entre un Dieu suprême, créateur retiré dans le plus lointain du ciel, et des entités aux contours indécis tantôt identifiées à un lieu-dit, tantôt affectées à l'eau, à la brousse ou à la sauvegarde, si aléatoire, de la création. Les génies d'un village voltaïque seraient-ils comparables aux grands dieux d'un royaume du Proche-Orient ? Aussi parfai

tement,

élu par les philosophes est homologue, à un autre niveau, à un de ces « dieux des carrefours »4 que fustigeait naguère un phi losophe spiritualiste, indigné par les manières de Durkheim, mêlant les «civilisés » et les «sauvages ». L'Apollon de l'Olympe, si facilement al tier, s'affirme également dieu-objet, sous la forme d'une pierre conique, ointe d'huile, entourée de bandel ettes, plantée devant la porte de la maison. Les sociétés arbo rant des divinités à haut relief mythologique ne sont pas cou pées de celles qui semblent privilégier des gestes, des manipul ations, du cérémonial, du rituel à foison. Une ville de l'Inde ou une cité grecque n'est pas plus complexe qu'un village africain de deux cents personnes avec cent vingt-huit lieux sacrés et soixante et un autels à sacrifice dont chacun est. voué à une entité nommément individuée5. Bien entendu, l'analyse comparée des systèmes polythéistes

répondrons-nous, que, dans une même culture, le dieu

1. L'affaire a été évoquée par M. Carlry dans un essai récent sur l'anthro pologie religieuse (Le fait religieux, dans Le Courrier du CNRS, 1987. Images des Sciences de, V Homme, supplément au n° 67, 50-56). 5. Village bobo du Burkina-Faso dont la complexité est remarquablement analysée par G. Le Mo al, Le sacrifice comme langage, dans Sous le masque de. ranimai. Essais sur le sacrifice en Afrique noire, éd. M. Cart.ry, Paris, 1987, 41-87.

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mettra en premier dans ses préoccupations l'inventaire des paramètres qui diversifient les paysages des sociétés à dieux multiples : formes d'organisation sociale, relations de parenté, types d'ancestralité ; systèmes politiques, village acéphale, ville, cité, royaume, Etal bureaucratique ; modalités d'écri tureet d'oralité avec les techniques intellectuelles produites

dans l'une et dans l'autre ; les différentes espèces de médiateur cultuel, clergé autonome, inspirés, possédés, absence de toute

prêtrise

aiguë des sociétés mobilisées afin de construire les modèles sur lesquels va porter la réflexion des comparatistes. Les sociétés polythéistes constituent un immense laborat oire,elles permettent de procéder à des expériences multiples. Pour commencer, celles que G. Dumézil a si heureusement inaugurées. Soif des civilisations qui gèrent des sociétés de

dieux, souvent prospères, avec des dieux plus ou moins fort ement individualisés, des dieux dont la définition est différent ielle,des dieux investis de pouvoir, des dieux qui se partagent des compétences, des savoirs. Quels sont leurs modes d'action

singulière ?

la limitation

pensée ? Davantage : il s'agit de prendre deux ou trois puis

sances

Autant d'aspects qui requièrent une intelligence

Gomment

des pouvoirs est-elle

divines dont les affinités, par exemple, sont déjà visi

bles dans l'une ou l'autre configuration explicite, et de voir comment elles réagissent placées devant un objet, une activité technique, ou au contact d'une institution sociale (la guerre, le mariage, les funérailles ). Autre forme d'expérimentation : ie champ sacrificiel (avec, préalablement, l'énoncé des critères, des conditions nécessaires pour qu'il y ait sacrifice dans chaque société à comparer). Dans l'Inde védique, certains dieux, et des plus grands, se confon dentavec une des matières du sacrifice, ils sont le sacrifice divinisé, ce sont des dieux-matières, agis par le sacrifice, animés par les paroles énoncées dans l'aire du sacrifice6. Tandis que

G. Cf. Ch. Maluinoud, Briques cl mots. Observations sur le corps des dieux dans l'Inde védique, dans Corps des dieux, éd. Ch. Malaiuoud et J.-P. Vernant, Le Temps de la réflexion, VII, 1986, 77-98.

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dans certaines sociétés africaines, ce sont les propriétés préle vées sur l'animal sacrificiel qui forment en se combinant les traits des « entités » auxquelles cet animal semble consacré. Quelles sont les différentes stratégies déployées pour « faire du divin » dans le champ du sacrifice et de ses pratiques ? L'on peut aussi partir de la catégorie de lieu7. Essentielle dans toute les procédures de territorialisation, pour faire du territoire en mettant en œuvre des puissances tantôt simples topo- nymes, tantôt individualisées en grands noms propres. Les lieux sont vivants, ils parlent, ils émettent des signes. Dont s'inquiète la géomancie, science largement répandue entre l'Afrique et la Chine. En Insulinde, les Ancêtres constituent une population confuse dont les seules marques de singularité sont des déterminations spatiales (un grenier, le sommet d'une colline, un arbre). Les Géorgiens du Caucase déploient égal ement un ample savoir des lieux, mais par la bouche d'un chaman, parlant la langue des dieux et énumérant ainsi les déplacements successifs d'une puissance, par ailleurs non ident ifiée8. La topographie permet alors de lever la carte d'une partie du panthéon. Mais il y a aussi la catégorie du nom, du toponyme au nom propre, et l'ensemble des problèmes portés par le langage des dieux. Autant de voies, d'expériences, de cheminements que les essais, rassemblés dans ce numéro, invitent à imaginer en proposant les uns des modèles, les autres des matériaux pour en construire.

7. Cf., en ce sens, le volume collectif Tracés de fondation (à paraître) sous

direction de M.

la

indo-européenne du Caucase, Paris, Hachette, 1987.

Détienne.

8. Enquête en cours de G. Charachidzé. Dont on lira déjà La mémoire