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Bulletin de droit In: Échos d'Orient, tome 17, N°108, 1915. pp. 422-431. A. Emereau Citer

Bulletin de droit

In: Échos d'Orient, tome 17, N°108, 1915. pp. 422-431.

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Emereau A. Bulletin de droit. In: Échos d'Orient, tome 17, N°108, 1915. pp. 422-431.

: 10.3406/rebyz.1915.4168 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rebyz_1146-9447_1915_num_17_108_4168

»it

BULLETIN

DE

DROIT

L'enseignementdu Droite Beyrouth, — Les Échos d'O?~ient (noyembre- décembre 191 3, p. 564) ont déjà signalé la fondation à Beyrouth de deux établissements d'enseignement supérieur: une nouvelle Faculté française de Droit et une nouvelle École d'ingénieurs. Par intérêt pour les études

juridiques, je signale le discours d'inauguration prononcé le 14 novembre 191 3, à l'ouverture de la Faculté, par M. Paul Huvelin, professeur de Droit à l'Université de Lyon, et lui-même promoteur des deux nouv

elles

Comme premier exercice scolaire, on ne pourrait trouver mieux. Les gloires de l'antique Béryte, de la cité grandement plaisante, valde deliciosa, selon l'expression d'un écrivain du ive siècle, le prestige de son enseignement, le renom de sa jurisprudence, le beau titre de « mère du Droit» que lui donnait Libanius, les privilèges dont Justinien entoura ses chaires, le pied d'égalité sur lequel le basileus plaça ses cours avec ceux des grands centres comme Constantinople et Rome, la supériorité même dont jouirent bientôt ses Facultés sur les Facultés romaines ou byzantines, toutes choses qui, redites avec la conviction d'un maître et d'un juriste expérimenté, rehaussent, s'il en est besoin, l'honneur de la récente fondation, couvrent de gloire ses débuts, captivent dès mainte nantses futurs habitués, et forment pour la jeunesse studieuse les plus séduisantes attractions. Comme à M. Huvelin, il me serait dur à moi aussi de «voir s'estomper à l'horizon l'ombre de Papinien sans la saluer au passage », de voir briller sur les monts de Syrie l'apothéose de son œuvre juridique et de celle d'Ulpien, sans évoquer le souvenir de ces deux génies. Mais je laisse au professeur le soin de nous parler de ces immortels :

Ce n'est pas la première fois que Beyrouth possède une École de Droit. Jadis, il y a bien longtemps, Beyrouth a été, dans l'enseignement juridique, un centre illustre entre tous. Peut-être l'a-t-on oublié, car cela se passait il y a quinze à seize siècles. A cette époque, vous le savez, l'empire romain étendait sa puis sance sur tout le monde civilisé groupé autour de la Méditerranée. Cet empire dictait ses lois aux peuples les plus divers, et leur imposait avec sa paix, son- Droit. Ce Droit, les Romains l'avaient maçonné comme leurs monuments eux- mêmes; ils l'avaient édifié avec des matériaux si solides et si bien liés, qu'il· devait défier le temps; vous savez qu'en effet, comme ces monuments et mieux qu'eux, il a duré et il dure. Aujourd'hui, les principes du Droit romain dominent encore toutes les législations modernes. On les reconnaît à leur généralité, à la clarté de leurs formules, et au juste équilibre qui y règne entre la rigueur

créations (1).

Ί) Voir Réveil de Beyrouth, i5 novembre 1913.

BULLETIN DE DROIT

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logique du raisonnement et le sens des nécessités pratiques. Le Droit romain est devenu l'instrument indispensable de toute culture juridique vraiment classique.

Or, dès le 11e siècle de notre ère, il semble que

le Droit romain ait trouvé en

Syrie un terrain d'élection. Les empereurs romains originaires de Syrie, notam mentSeptime Sévère, le premier d'entre eux (qui monta sur le trône en iq3), avaient sans doute amené à Rome, dans leur suite, des hommes de ce pays;

ils les avaient introduits dans leurs tribunaux et dans leurs Conseils; et ces hommes, qui étaient remarquablement doués, étaient devenus des juriscons ultesde premier rang. Il est vraiment instructif de constater que deux des

plus grands jurisconsultes dont fasse mention l'histoire sont nés dans cette région. L'un d'entre eux se nomme Ulpien. C'est le plus abondant et le plus érudit des grands classiques du Droit. Il était originaire de la ville de Tyr, « la splendide colonie de Phénicie », comme il l'appelle lui-même. L'autre se nomme Papinien; c'est le penseur le plus pénétrant, le plus profond, le maître de l'ana lyse juridique, peut-être le plus puissant génie que la science du Droit ait jamais produit. Il était le beau-frère de l'empereur Sévère par la seconde femme de celui-ci, Julia Domna, et l'on a des raisons de penser qu'il était, comme celle-ci, originaire d'Hemesa, c'est-à-dire de la ville qui s'appelle aujourd'hui Homs. Donc, l'un des premiers jurisconsultes, sinon le premier jurisconsulte de tous les temps est un Syrien, ce qui n'est pas pour décourager les élèves de

notre École de Droit ;

tel père, tel fils.

Donc, ce sont les traces des Ulpien et des Papinien que vont suivre les étudiants de la nouvelle Faculté. Cela vaudra mieux que de ressusc iterla tradition commune et peut-être chère à la jeunesse de toutes les Universités : celle des brimades et des farces. Evidemment, les éphèbes qui fréquentaient les cours de Béryte, au temps de Justinien, n'avaient pas manqué d'implanter cette tradition; aussi bien avaient-ils à cœur de souligner par quelque bonne fumisterie le passage sous la ligne des nouveaux venus. Pauvres nouveaux venus, il paraît qu'ils recevaient pour tout le temps de leur première année le nom peu encourageant de dipundii (étudiants de deux sous), cependant que leurs anciens, ceux de seconde et de troisième année, se paraient des qualificatifs choisis d'edictales (ceux qui étudiaient l'édit du préteur) et de papinianistœ (ceux qui commentaient Papinien) ! La nouvelle École est fille d'une noble lignée. Elle est sur le chemin de l'honneur. Mais aussi elle est française. M. Huvelin, rappelant la vocation séculaire de la France pour les œuvres juridiques, a fait la belle déclaration suivante:

Puisque les États les plus divers du globe se sont inspirés de notre Code civil, il nous est bien permis d'en tirer gloire pour notre patrie, et d'en conclure que notre Droit national a en lui quelque chose de large et d'universel; qu'il dépasse naturellement nos frontières territoriales; que ce n'est pas un Droit

égoïste qui

se réserve ou

se refuse, mais

que c'est un Droit généreux qui

se

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ÉCHOS DORIENT

donne; en un mot, que le Droit de la France devient aussi le Droit de l'h umanité Et ainsi notre pays se fait éducateur. Par le livre ou par la parole, c'est lui qui propage des idées de justice plus hautes et plus généreuses, des principes juridiques plus précis, plus substantiels et plus féconds. Contribuer au progrès de la conscience juridique, voilà le but qu'il nous assigne. Jamais propagande ne fut plus désintéressée que celle-là, car elle ne recherche pas d'avantages matériels; elle vise à réaliser une amélioration morale, et elle tend à subordonner tous les intérêts matériels à la force régulatrice du Droit.

*

Nouvelles études historico-juridiques. — Dans son dernier numéro de 191 3, la revue Roma e l'Oriente a annoncé une publication d'études historico-juridiques, publication suivie, qui mettra à contribution les nombreux documents concernant le droit romano-byzantin, conservés à l'abbaye de Grottaferrata. Cette annonce a éveillé l'attention et des romanistes et des byzantinistes. Nous l'avons reçue, nous aussi, avec quel plaisir et quel intérêt, la spécialité de nos travaux le laisse entendre. C'est qu'il est permis d'espérer et d'attendre beaucoup d'un pareil projet; la vieille abbaye est un « cénacle de savoir » dont les hôtes pieux et savants, depuis ßessarion jusqu'à Mai", n'ont pas encore réussi à épuiser la richesse. Le programme de ces études se bornera à la période byzant ine,et ce faisant, restera dans les cadres qui ont été fixés à la revue. La nouvelle rubrique juridique a pris comme premier intitulé, dans le numéro de janvier : la Legge dei Rodi. C'est à la plume de G.-L. Perugi qu'est due la monographie consacrée à la fameuse Loi rhodienne. Assu rément, elle est de toute actualité, cette monographie. L'auteur, en chan tant la douceur et la beauté des îles de l'Egée : Chio, Samos, Rhodes, etc., ne manque pas d'insinuer l'intérêt qu'elles présentent, dans la crise politique concentrée sur elles, et dont le dénouement prochain fixera leur sort. Dans le jeu des coulisses, dans le clair-obscur de la diplomatie, il est bon que se glisse «le rayon de sagesse » émané d'aperçus juridiques objectifs et impartiaux. Le travail en question est divisé ainsi : i° Les éditions de la loi rhodienne, ou histoire des études faites jusqu'ici sur cette loi, avec leurs résultats; 20 la Loi rhodienne dans le Droit romano- byzantin et dans l'histoire du Droit maritime médiéval ; 3° les Codices de la Loi rhodienne; 40 origine, sources authentiques et sources sujettes à caution; 5° histoire génétique de la Loi rhodienne au point de vue jur idique et philologique; 6° texte critique avec la version latine; 70 lexique juridico-philologique avec éléments historiques. Les deux premiers points forment l'histoire externe de la loi rhodienne; les points suivants, les données internes. Ont déjà paru la question bien traitée des éditions, et en partie la ques tion de la place qu'occupe la Loi rhodienne dans le Droit romano-byzantin.

BULLETIN DE DROIT

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Je n'irai pas jusqu'à dire que l'érudit avide de précision qu'est l'honorable G.-L. Perugi a pris en grippe W. Ashburner, connu pour son ouvrage récent: Νόμος 'Ροδίων Ναυτικός, The Rhodian Sea-Law. Oxford, Cla

1909; mais l'œuvre du juriste anglais, bien que favorablement

jugée par la presse, reçoit ici une telle décharge de critiques et de consi dérants, qu'elle en sort plutôt manquée. Il serait trop long de relever tous les griefs dont on l'accable. A propos des matériaux sur lesquels elle est basée, il paraîtrait discutable qu'elle ait été composée d'après le palimps esteambrosien (édité par Ferrini et Mercati, Basilicorum Libri LX. Vol. VII, Editionis Basilicorum Heimbachianœ supplementum alterum. Leipzig, 1897), document de première main. Ashburner, en effet, a peu confiance dans la critique des deux savants italiens; c'est sous toutes réserves qu'il se reporte à leur texte, / have therefore had to rely « not without misgivings » on the published transcript (p. xvn); il va même jusqu'à formuler en un langage assez obscur le reproche suivant : I should not dwell upon this point if the language of Ferrini-Mercati had not led astray an eminent scholar (p. xlv), reproche certainement injustifié, eu égard à la part prise par Ferrini dans l'édition en question. Le collabora teurde M. Mercati n'a voulu en aucune façon faire œuvre de paléo

rendon,

graphe,

mais a laissé la transcription à la charge de ce dernier. Par ail

leurs,

Ashburner déclare qu'il n'a pu lire directement le palimpseste

ambrosien (il ledésigne par A): for A, I had to be content with F M'stran-

script, as the original writing is now almost illegible (p. xxxn). De son propre aveu, c'est cependant le meilleur des manuscrits, parce que le plus

ancien, A, as it is probably the oldest, is also probably the best manus cript of the Sea-Law (p. liv). Voici donc la base de tout l'édifice à con struire ; le savant anglais sait que sur elle seule peut s'élever quelque chose de solide, il n'a pas confiance dans l'œuvre de Ferrini-Mercati, il ne peut déchiffrer par lui-même les textes dont il a besoin, alors comment son travail repose-t-il quand même sur le palimpseste ambrosien, du moins dans sa pensée? Comment surtout peut-il écrire que A est le meilleur des manuscrits? (1)

La Nouve Revlleue historique de Droit français et étranger

(a. XXIX,

p. 429-448), et la Revue de Philologie (janvier 1905) ont publié une étude de R. Dareste sur la Lex Rhodia. Pour G.-L. Perugi, c'est encore là une œuvre dont la valeur ne répond pas au succès qu'elle a eu Allora sembro ehe il Dareste avesse con la sua parola antorevole portalo un contributo decisivo alla solu^ione dei varî problemi riguardanti la Legge dei Rodi. Fu un illusione : il Dareste si limita a fare in cinque pagine, quella, ehe egli crede la storia délia Legge dei Rodi, ricordando Strabone (Geograph, xiv-2, 5), Cicerone (Pro Lege Manilla XVIII), Volusio Meciano

(1) Roma e l'Oriente, janvier 1914, p. 20-22.

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ÉCHOS D'ORIENT

(in Dig. XIV,

Romani Antejustiniani — Io. Baviera Ed. Barbera — 1909, p. 277), ma è chiaro ehe egli non riesee neppure lonianamente a dimostrare aver voluto gli accennati scrittori parlare délia Lcgge dei Rodi, la quale è oggetio del présente studio (2). Une grave erreur compromet en outre le travail du juriste français : celui-ci, tout en déclarant accepter le texte de Ferrini- Mercati, a confondu le palimpseste ambrosien avec le Codex ambrosien de Milan 68, moins ancien que le palimpseste.

2) e Paolo (1)

(Julii Pauli Sentent., I, 7, in Fontes Juris

Droit chrétien et Droit romain. — Un petit ouvrage vient de paraître, qui porte le beau titre suivant: la Première Ébauche d'un Droit chrétien dans le Droit romain (3). Son auteur est M. Charles Boucaud, ancien

maître de Conférences à l'Institut catholique de Paris, et professeur à la Faculté catholique de Lyon. Il est juste de signaler brièvement quelques- unes de ses conclusions. Le but fixé est d'étudier « comment le christi anismetransforma les institutions juridiques de l'antiquité romaine, au sein de laquelle il naquit » (p. 2). Comme le remarquait récemment M. Carusi, professeur à l'Académie historico-juridique et à l'Université royale de Rome, « la rencontre du développement du christianisme, non seulement en tant que fait historique, mais en tant que doctrine, avec les transformations successives du Droit romain, et leur destinée commune

à tous deux au moyen âge comme religion et Droit commun de l'Europe,

est un des phénomènes les plus grandioses de l'histoire ». {Diritto Romano e Patristica. Naples, 1905, p. 29.) C'est à l'évocation de ce phénomène qu'est consacrée la brochure de M. Boucaud. Celle-ci était, dans l'esprit du savant professeur, une contribution aux fêtes constantiniennes, car « l'avènement de Constantin marque le moment de l'histoire où,

greffée depuis trois siècles sur le vieil arbre romain, la civilisation chré

tienne

de la vie

plume de Lactance, ami de ce prince, que le christianisme commence

à prendre une allure juridique, et que le Droit romain s'inspire ouverte mentde la religion chrétienne ». (P. 3, 4.) La belle thèse que celle qui est exposée dans ces quelques pages, mes

sagères

chapitre est à ajouter à notre apologétique : celui qui redira les bienfaits

de la doctrine et de la piété chrétiennes à l'égard du vieux Droit de Rome, leur influence incontestable sur son amélioration. M. Boucaud vient d'en

commence officielle' à porter des fruits juridiques et sociaux au grand jour

de l'Empire C'est à l'époque de Constantin, sous la

de vérité et révélatrices des gloires de notre religion ! Un nouveau

(1)

Texte cité en note : Levandœ, navis gratia jaclus cum mercium factus est,

omnium in tributione sarciatur quod pro omnibus jactum est, (2) Roma e l'Oriente, février 1914, p. 86. (3) Paris, A. Tralin, 12, rue du Vieux-Colombier, in-16 de 171 pages, 2 fr. 5o.

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écrire le plan, le programme, et d'en indiquer les idées maîtresses. Les premiers linéaments d'un Droit chrétien, c'est dans Lactance qu'il faut les chercher, dans ses Institutiones divinœ, vrai manuel de législa tionchrétienne, probablement inspiré des Institutes et autres travaux

d'Ulpien. «Si, écrivait l'apologiste, des jurisconsultes et des arbitres de l'équité ont publié des institutes (ou éléments) du Droit civil, pour éteindre les procès et les disputes des citoyens en conflit, ne pourrons- nous pas mieux encore et avec plus de raison écrire des institutes divines, pour y traiter, non pas de la servitude d'égout ou d'écoulement des

eaux

, mais de l'espérance, de la vie, du salut, de l'immortalité, de

Dieu, et pour éteindre de mortelles superstitions et de honteuses

erreurs? » {Instit. divin., 1.

que la « saveur juridique » des Institutes de Lactance a été étudiée par

C. Ferrini dans un article intitulé : Die juristischen Kenntntsse des

Arnobius und des Lactantius, paru dans la Zeitschrijt der Savigny- Stiftung. Romanistiche Abtheilung, 1894, p. 343 et suiv., vol. XV, et par M. Carusi, op. cit. Pour la terminologie juridique de Lactance et sa confrontation avec les textes d'Ulpien, voir également M. Carusi, Ibid. p. i5-23.

L'influence chrétienne sur le Droit romain est un problème qu'il faut s'appliquer à résoudre. Il a déjà tenté plus d'une plume savante. On connaît les « préludes » d'Ozanam {Histoire de la civilisation au ve siècle) et de Troplong {Influence du christianisme sur le Droit civil des Romains, Paris, 1843); puis les nouveaux essais de notre époque, dus à Ferrini, le saint professeur de Droit romain à l'Université de Pavie (article cité de la Zeitschrift der Savigny-Stiftung); à M. Evaristo Carusi {op. cit., spécialement p. 11-14 et 25); à M. Salvatore Riccobono, professeur à l'Université de Palerme {Cristianesimo e Diritto Privato. Milan, 191 1); ce dernier poursuit ses recherches dans les compilations justiniennes, tandis que M. Carusi s'est réservé la période antérieure au vie siècle; à M. Bernard Kubier, professeur de Droit à l'Université de Berlin [Die Einwirkung der alteren christlichen Kirche auj die Entwicklung des Rechts und der Sozialen Begriffe, paru dans les Theologische Arbeiten aus dem rheinischen Wissenschaftlichen Prediger-Verein du profes seurSimons, 1909). Il est regrettable qu'un collègue de M. Riccobono,

M. Baviera, professeur à l'Université de Naples, ait protesté violemment

contre ses conclusions {Concetto e limiti delV influença del Cristianesimo

sul Diritto Romano. Paris, 1912); pour lui, le Droit et la morale chré tienne sont des parallèles qui ne se rencontrent pas. M. Boucaud, en

établissant la position logique du problème en question, sagement :

indifférent à la terre, sous pré

texte

I,

ch. 1.) Rappelons ici, avec M. Boucaud,

écrit très

II ne faudrait pas croire que le chrétien soit

qu'il regarde le ciel; c'est « sur la terre » que

la volonté du Père céleste

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ÉCHOS D'ORIENT

doit être faite « comme au ciel ».

Le chrétien n'ajourne pas au ciel le règne de

la justice, il doit travailler à le faire arriver ici-bas. D'une manière plus génér ale, la vie morale de l'homme informe toute son activité, y compris sa vie économique. Le Droit ne saurait donc échapper à l'influence de la morale, et notamment de la morale chrétienne, sous prétexte qu'il a principalement pour objet l'organisation de la vie pratique (1); c'est, au contraire, la vie pratique de tous les jours qui est l'occasion permanente de la vertu morale. C'est pourquoi nous ne saurions admettre le postulat de M. Baviera, que le Droit et la morale sont intrinsèquement étrangers l'un à l'autre, et que le Droit romain, en parti culier, n'a pu s'allier à la morale chrétienne. C'est la vraisemblance et non l'invraisemblance de l'influence chrétienne sur le Droit romain que la logique suggère a priori. (P. 69.)

Puisque c'est sur le terrain de l'histoire qu'il faut se placer, et qu'à l'histoire « appartient de convertir cette vraisemblance en vérité », il y a lieu d'envisager les difficultés qui se présentent et de chercher des principes de solution. A ce sujet, M. Boucaud écrit :

Droit naturel et de

D'abord il est difficile de déterminer si

les progrès du

l'équité dans le Droit romain de l'époque chrétienne sont dus à l'influence pro

prement

particulier, de la philosophie stoïcienne, qui avait déjà éclairé les jurisconsultes classiques. La comparaison des textes juridiques et des textes patristiques n'est

pas toujours concluante à cet effet; comme l'a noté M. Baviera, les Pères de l'Église se sont souvent inspirés, dans leur littérature, des auteurs classiques, et notamment de Cicéron. En s'assimilant la philosophie ambiante dans ce qu'elle avait d'assimilable, l'influence chrétienne s'est, par une sorte de mimét isme historique, dérobée aux regards. Il y a une seconde difficulté à déterminer si certaines réformes des empereurs chrétiens sont d inspiration chrétienne ou, comme le dit M. Baviera, de nécess itépolitique et d'utilité sociale. Pour élucider le problème, une distinction semble s'imposer entre les réformes qui sont logiquement d'inspiration chrétienne, parce qu'elles pro cèdent implicitement ou que leurs auteurs se recommandent expressément du christianisme, et les réformes qui, tout en n'étant pas logiquement d'inspiration chrétienne plutôt que d'inspiration philosophique ou politique, seraient dues historiquement à l'influence des chrétiens. Il y a lieu de distinguer entre les réformes proprement chrétiennes, qui font aboutir une idée spécifiquement chrétienne, et les simples influences chrétiennes qui ont pu faire aboutir des idées communes au christianisme, à la philosophie et à la politique sociale. Il y a lieu de distinguer entre les réalisations juridiques de Vidée chrétienne et les réalisations chrétiennes du Droit naturel et de la justice. (P. 69-70.)

chrétienne, ou à l'influence plus générale de la philosophie, et, en

Posées ces distinctions, il est intéressant de suivre les étapes de l'i

nfluence

et récemment M. Carusi.

chrétienne sur le Droit romain, comme l'ont fait déjà Troplong,

Une première étape, allant jusqu'à la fin

p. (1)266Note276), deoù l'auteurest résumée: « Voir,l'influenceà cet socialeégard, duTanquerey,christianisme.De Vera»

Religione (191 1,

BULLETIN DE DROIT

429

du 111e siècle, se présente comme une période de fermentation des idées chrétiennes dans la société romaine; l'influence du christianisme n'est alors qu'indirecte et inconsciente. Une seconde étape ou époque constan- tinienne et théodosienne, partant de la fin du 111e siècle, et finissant à la moitié du v\ manifeste de grands effets juridiques chrétiens; c'est qu'à ce moment le christianisme est devenu religion officielle (époque du Code Théodosien, promulgué en 438). La dernière étape va du Code Théodosien au Droit de Justinien ; l'influence chrétienne est, à cette période, « définitivement conquérante ». Ce que furent « les corollaires juridiques du théorème chrétien », on s'en rendra compte par la notion nouvelle qui se forme du Droit lui-même et de ses abus; supprimée cette maxime égoïste de l'ancienne jurisprudence, qui suo jure utitur neminem lœdit, par la notion également nouvelle de la souveraineté; « un bon prince, disent les empereurs Léon et Anthemius, ne se croit permis que ce qui est permis aux particuliers » (Novelles postthéodo- siennes, Anthemius, titre III, § 2); l'autorité du basileus est considérée comme devant servir les intérêts du peuple et des faibles, une politique religieuse et sociale s'inaugure dans le Droit du Bas-Empire, par la réforme de l'esclavage, par la réforme de la famille, par la réforme et la discipline sociale de la richesse, par la réforme du régime pénitentiaire. Toutes choses dont la simple enumeration révèle la première ébauche d'un Droit chrétien, et dont le développement montrerait avec éloquence comment le Droit romain n'est déjà plus le « monument admirable où l'on jetait les hommes aux lions », pour rappeler le mot d'Ozanam. Mais, qu'on le remarque bien, il ne s'agit que d'une ébauche; le Droit ancien ne pouvait entièrement se transformer du fait que les chrétiens arrivaient au pouvoir; la politique et le Droit ne s'enchaînent pas comme les prémisses d'un syllogisme.

L'œuvre d'art fut reprise au moyen âge européen. Le Droit canonique de l'Église hérita du Droit romain, et répudia dans cet héritage tout ce qui cont

rariait

« en se fondant avec le Droit civil de l'empire, le Droit canonique transforme les lois romaines au profit de la charité chrétienne » (2). La transition entre l'empire romain et l'Europe chrétienne du moyen âge est marquée par le pont ificat de saint Grégoire le Grand; descendant de l'illustre famille Anicia, et pour ainsi dire le dernier des Romains, il recueille et consolide ce qui, dans la tradition antique, peut servir à la construction de la société nouvelle; il inau

la

foi

et

la

morale chrétiennes (1). Comme l'a noté

Charles

Giraud,

gure le moyen âge;

romain, d'où est sorti le Droit canonique (3). C'est à la grande figure de saint Grégoire le Grand, à son rôle social,

il

opère la

belle

synthèse de christianisme et de Droit

(1) Viollet, Histoire du Droit civil français (Paris, Larose, 1893), p. 3o-33. (2) Giraud, Histoire du Droit français au moyen âge, t. I", p. 338. (3) Sur les principales réformes consacrées par le Droit canonique, voir Rivalta, Diritto Naturale e Positivo (Bologne, 1898), p. 144-147.)

43°

ECHOS D ORIENT

que M. Boucaud a réservé ses dernières pages. Il l'a montré modèle du riche chrétien, sage interprète de l'économie politique chrétienne. Il a salué en lui à la fois « le consul de Dieu », suivant la belle expression

toute quiritaire de son épitaphe {Jean Diacre, IV, 68), et aussi « le ques

teur du Christ », héritier chrétien des anciens questeurs la République romaine. * -**

et financiers de

Droit romain et Droit égyptien. — II n'est jamais trop tard pour parler d'œuvres dignes d'attention et recommandables par leur doctrine

avertie. Nous ne sortons pas de l'Orient avec le livre d'EuGÈNEREviLLOuT, les Origines égyptiennes du Droit civil romain, paru il y a deux ans (i). Quelques réflexions seulement sur cet intéressant travail. Au vieux peuple qui longtemps habita les bords du Nil, le Droit romain est redevable de bien des lois et institutions. Le tempérament égyptien fut un tempérament philosophique; celui des Romains fut plutôt mili

taire,

Rien d'étonnant qu'auprès des savants et des penseurs de la vallée du Nil on voie accourir non seulement Solon, mais peut-être aussi l'homme qui, parmi lesDoriens d'Italie, incarna la loi vivante (νομός) et reçut pour cela le nom de Numa. Le Droit de Numa a, de fait, des ressemblances avec le Droit égyptien primitif. C'est ce qu'essaye d'établir E. Revillout. Je ne relève ici, comme dans la question qui va suivre, que les exemples pris de la propriété et de l'aliénation. Le principe des législations primi

comme il convenait à des Quirites, hommes de la lance (quiris).

tives n'admet pas que la terre appartienne aux individus. En Egypte, c'est entre le roi, les prêtres et les guerriers que Ramsès II Sésostris divise le domaine eminent, lorsque, fondant la caste militaire, il lui donne des propriétés foncières semblables à celles de la caste sacerdotale. De même, sous la dynastie des prêtres d'Amon (la XXIe), le dieu est propriétaire unique des terres, et les castes nobles n'ont qu'à jouer le rôle d' « appro

visionneurs

pas l'individu qui possède, ce sont les gentes, dont les chefs ou gentiles sont les homologues des hir égyptiens, tout comme les phratries chez les législateurs grecs, tout comme les tribus dans la législation mosaïque. Encore une fois, la ressemblance de cette donnée juridique n'est qu'un des exemples qui permettrait d'émettre l'hypothèse d'emprunts romains faits au Droit égyptien (plus concluants les rapprochements du mariage par confarreatio, de la communauté des biens entre époux) dès les origines. L'étude des Réformes juridiques d'Amasis et de leur répercussion dans le Droit romain des XII Tables change cette hypothèse en certitude, tant sont nombreux les cas de similitude des dispositions légales et des insti tutions, qui se rencontrent de part et d'autre. E. Revillout a établi, dans son Précis de Droit égyptien, que la mission en Grèce, confiée d'après

du temple ». Or, même fait dans le Droit de Numa; ce n'est

(i) Paris, P. Geuthner, i3, rue Jacob, 1912, grand in-8° de vîi-i63 pages.

BULLETIN DE DROIT

43 I

Tite-Live à Postumius Albus, A. Manlius et Sulpicius Gamerinus pour aller étudier de près les lois de Solon et les institutions des différents Etats grecs, en vue de la rédaction de la loi des XII Tables, a eu lieu en 454 avant Jésus-Christ, cent ans après la promulgation du code d'Amasis. Or, deux ans avant l'arrivée des envoyés romains, vers 456, Hérodote, qui a tant chanté Amasis, lisait son Histoire aux Jeux olympiques. « II était donc naturel que les Romains ainsi alléchés, si je puis m'exprimer ainsi, s'emparassent de la nouvelle législation d'Amasis. » (P. 21.) L'aliénation des immeubles fournit en particulier une preuve solide en faveur d'emprunts romains au code d'Amasis. La mancipation avec prix entièrement soldé ne s'appliquait, dans le Droit primitif égyptien, comme dans celui de Numa, qu'aux objets mobiliers qu'on pouvait tenir avec la main, manu capere (d'où le terme de mancipation). L'acheteur prenait livraison de ces biens en les payant et en procédant per œs et libram, en présence du libripens qui, assisté de témoins, vérifiait le poids de l'airain jeté dans la balance. Mais par imitation d'Amasis, les decemv irspermirent aussi l'aliénation des immeubles et leur mancipation. Seulement, pour sauvegarder la tenue en main traditionnelle, on remplaça la maison vendue par une tuile, et le champ vendu par une motte de terre. Tous les biens ne furent pas pour autant biens mancipi, mais ceux-là seulement qui avaient été les plus anciennement prévus (parmi les bestiaux, le bœuf fut de tout temps bien mancipi, chez les Romains comme les Égyptiens). Il est évident pour E. Revillout que le Droit romain des XII Tables n'est pas un Droit « originaire », mais qu'il a puisé largement dans le

Droit égyptien, surtout une fois codifié par Amasis. Mais, il faut aussi l'ajouter, « tout ce qui n'est pas égyptien est grec dans ce code, qui a non seulement profité de Solon, mais de Lycurgue, etc.». (P. 43.) A constater les origines égyptiennes du Droit romain, nettement accusées par de nom breux exemples, tous aussi frappants que ceux que nous avons relevés,

une conclusion se dégage : « C'est que le Droit comparé est la seule source

des études juridiques un peu sérieuses. Il n'est plus permis de s'isoler dans

une

spécialité ou chez un peuple, en coupant les liens qui le rattachent

aux

autres, et il faut absolument renoncer, en particulier, à voir dans les

Romains les inventeurs de quoi que ce soit. C'était bien dans les nations

de l'antiquité, celle où la force dominait le plus et où l'intelligence créa trice jouait le plus petit rôle. Ils se moquaient tous du grœculus esuriens ■ad cœlum jusseris ibit. Et cependant c'était leur guide, même quand il ne faisait que traduire une sagesse plus ancienne et plus haute. » (P. 5i.)

On

n'est donc plus fondé à croire avec Ortolan et Labbé que le Droit des

XII

Tables en particulier n'imite le Droit grec qu'en des points de minime

importance, et demeure plutôt un Droit originaire et non d'emprunt.

Constantinople, mai 1914.

A. EmebeaU.