Vous êtes sur la page 1sur 2

Le Soir mai 2014

1 reportage

L’informatique aux vies multiples

En Belgique francophone, 725 tonnes de maté-

riel informatique ont étés recueillies en 2012.

Les onze opérateurs TIC (Technologies de l’Infor-

mation et la Communication) du réseau Ressources

en ont réutilisé 325.

Ces sociétés d’économie sociale, réalisent un

travail salutaire pour l’environnement et l’accès du plus grand nombre aux nouvelles technologies.

Non sans encombres.

D ans le cadre de l’infor- matique on parle d’avan- tage de « reconditionne-

ment » que de réparation. Il s’agit de prolonger la vie d’une unité informatique. Pour recondition- ner les machines passent par diffé- rents tests, pour déterminer au cas par cas ce qui doit être fait. En général, les sociétés proposent des appareils de seconde main opérationnels pour une utilisation quotidienne « basique ». Le traite- ment de texte, l’utilisation d’Inter- net, la lecture de vidéo pour n’en citer que quelques unes. Ce qui rentre dans la mission d’économie sociale de ces organisations.

Economie Sociale, kézako ?

L’économie sociale donne d’abord par la priorité aux salariés et travailleurs par rapport au capi- tal, dans la distribution des béné- fices réalisés. L’objectif commun des sociétés d’économie sociale est

la production de biens et ser- vices utiles à la collectivité ou aux membres. Ces objectifs permettent de bénéficier d’encouragements :

abaissement de charges patronales, réductions de la TVA ou de coopé- rations avec les CPAS. Des jeunes bénéficiant d’un contrat de travail « article 60 » sont donc intégrés dans des entreprises d’économie sociale. Le salaire d’un contrat « art. 60 » sera pris en charge en par- tie parle CPAS, en partie par l’em- ployeur. Cette opportunité permet

à ces jeunes de pouvoir se forger

une expérience professionnelle.

Chez Tac Tic, on pousse plus loin en offrant aux travailleurs d’exercer plusieurs postes : « Chacun passe par les différents rôles au sein de l’entreprise, que ce soit au magasin,

à l’atelier ou le service aux parti- culiers. », commente M.Williame, responsable technique de chez Tic Tac, « comme ça, on peut se faire une idée du poste qu’on préfère exercer dans l’entreprise ». Les entreprises d’économie sociale reposent également sur la prise de décision démocratique, et d’une indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics concernant la gestion.

En Wallonie, ces entreprises sont rassemblées au sein du réseau Ressources. Ce réseau employait en 2010 un peu plus de 4500 personnes, dont 1777 à équiva- lent temps plein. Le réseau repose d’ailleurs en grande partie sur le bénévolat.

Reconditionner, mais quoi ?

Avant de reconditionner il faut considérer l’ancienneté du maté- riel. « Ce qui est trop vieux, on ne peut pas vraiment le recondi- tionner. Il faut aussi que les gens l’achète. » avoue M. Halen le coor- dinateur Tic Tac Informatique. « Sur les machines plus anciennes, il est possible de récupérer des pièces pour d’autres réparations ». L’approvisionnement en machines usagées se fait de dif- férentes manières. Il peut s’agir de partenariats mis en place avec des entreprises ou via achat auprès de fournisseurs privés qu’on appelle des « brokers ». Le mode d’ap- provisionnement a un impact non négligeable pour ces entreprises. En faisant appel à un broker, on est libre de demander une cer- taine quantité d’une machine bien déterminée. Une fois acheminée dans les ateliers des entreprises, un inven- taire est établi. Cela permet de déterminer ce qu’il est possible de faire, en termes de compatibilité et de reconditionnement. Ensuite l’on installe les systèmes d’exploi-

tation ( Windows 7 en général, ou Linux). La vérification logicielle prend place dans un troisième temps pour assurer une utilisation lambda. Enfin, on installe les logi- ciels gratuits tels que le traitement de texte, ou même un antivirus.

Dans le cas des « tours », il peut s’avérer plus facile d’effectuer des réparations, l’ensemble du parc informatique s’étant « standardisé ». Pour les laptops, c’est selon les cas. Certaines marques permettent de faire des réparations sur cer- taines pièces précises ( le ventila- teur ou le lecteur cd). Pour d’autres pièces plus lourdes comme la carte mère, il est plus difficile de redon- ner vie à la machine, on en gar-

plus difficile de redon- ner vie à la machine, on en gar- Oxfam conserve des pièces

Oxfam conserve des pièces détachées pour assurer de futures réparations ©VICTOR BÉQUIGNON

dera les pièces détachées. « Si besoin, nous pouvons comman- der des pièces détachées nous- mêmes», nous confie M. Williame, « cela qui nous revient à moins cher d’ailleurs ». Une fois testées et recondition- nées, les machines sont mises en vente dans les magasins. Oxfam par exemple à partir de 100 euros par machines, Tic Tac informa- tique démarre à un tiers du prix de la machine d’origine environ (comptez 175 euros pour une machine pour faire du traitement de texte). « Il faut tout de même savoir qu’on fixe les prix nous- mêmes, tout en ayant un œil sur ce que fait la concurrence », com- mente M. Schoevaerts responsable de l’Atelier Informatique Oxfam. En général une garantie d’un an à six mois est fournie sur ces machines. C’est sur la politique de vente que les entreprises se différencient.

Oxfam et Tic Tac informatique, deux politiques du recondition- nement

Oxfam et Tic Tac sont actifs dans le cadre de l’informatique. Le second y est entièrement dévoué. Mais l’approche est différente. Une différence qui se construit dès la

récupération du matériel. D’après M. Schoevaerts, Oxfam reçoit sur- tout des machines employées par le service public : « nous avons des partenariats avec la Commission Européenne, la SNCB. Ils renou- vellent leur parc informatique tous les quatre ans, et font un appel d’offre ». Oxfam prend ensuite en charge les machines, pour les reconditionner. 320 tonnes ont été traitées en 2013, dont 11.000 écrans et 3.500 imprimantes. Les dons des particuliers ne repré- sentent ici qu’1% des machines. M. Schoevaerts rappelle que « les machines proviennent du monde professionnel, il s’agissait d’un usage ‘soft’ ce qui permet de rece- voir un matériel quasi-intact ». Héritant du matériel d’entreprises, il estime à 5 ans le « retard » tech- nologique sur le marché du neuf. Oxfam traite d’ailleurs peu de lap- top pour le moment, environ 1750 par an. La Société Coopérative à Responsabilité Limitée (SCRL) Tic Tac Informatique a choisi pour se démarquer, d’écouter les désirs des clients pour se démar- quer. « Ce que les gens veulent, par effet du mode ou pas, c’est des PC portables », estime M. Halen, « cela représente 80% de nos ventes,

nous vendons environ 50 PC par mois ». Le matériel vient ici aussi du monde professionnel, sauf que Tic Tac achète au lot ou à la pièce, « sans vraiment savoir ce que ça

vaut

souriant. « Pour les machines pro- fessionnelles, l’espérance de vie est de 10 ans, les constructeurs jouent leur réputation sur ces machines », ajoute-t-il. Une personne est aussi responsable d’aller auprès de particuliers ou d’entreprises pour réaliser des interventions. Cette SCRL créée en mai 2012, a vécu des débuts « un peu difficiles », avoue M. Halen, « mais mainte- nant ça commence à marcher, on espère même engager de nouvelles personnes bientôt ». Malgré tout, certaines contraintes existent.

» nous glisse M. Halen en

Quand le neuf conditionne le reconditionné

Le reconditionné dépend évi- demment du neuf. Et des socié- tés qui produisent les ordinateurs. Beaucoup s’accordent à recon- naître une standardisation des ‘tours’, ce qui est moins le cas pour les portables. « Il y a des machines qu’on a du mal à traiter, de certains fabricants. A titre d’exemple on fait très peu de Mac», d’après M.

Williame. Toujours, chez Tic Tac, M. Halen exprime plus de craintes sur certains systèmes d’exploita- tion : « Aujourd’hui on implante beaucoup de Windows 7. Mais quand Vista est sorti et que tout le monde le détestait, cela représen- tait un vrai problème. Pareil pour Windows 8, qui apporte trop de changements dans l’interface. Les gens ne s’y retrouvent pas, et on est vraiment pas pressés de pas- ser sur ce système d’exploitation ». La domination de Microsoft, conditionne énormément le sec- teur de la seconde main, qui aime- rait proposer uniquement des logi- ciels libres tournant sur systèmes open source. Mais le public n’y est pas encore prêt. L’informatique demande aussi une certaine « édu- cation », qui n’est pas assez dispen- sée aux consommateurs. Les ven- deurs conseillent de faire atten- tion en utilisant ces machines, pour éviter de devoir en acheter plus souvent.

VB

machines, pour éviter de devoir en acheter plus souvent. VB Un travailleur de chez Tic Tac

Un travailleur de chez Tic Tac Informatique teste un écran d'ordinateur reconditionné. © VICTOR BÉQUIGNON

VB Un travailleur de chez Tic Tac Informatique teste un écran d'ordinateur reconditionné. © VICTOR BÉQUIGNON

Le Soir mai 2014

reportage 2

Récupérer pour conserver la mémoire (vive)

Depuis les années

60, Jacques Laffut,

ancien technico-com- mercial de la société Unysis, conserve des pièces informatiques des temps passés.

Ces pièces sont un

témoignage de l’avan-

cée technique fulgu- rante qu’a connu le monde informatique.

Nous l’avons ren-

contré lors d’une visite

du Unysis Computer Museum.

C ’est au sous-sol du bâtiment

Laffut nous emmène dans

de l’Unisis que Jacques

une véritable caverne aux trésors. Cet ancien technico-commercial de chez Unysis entretient depuis 1989 ce musée entièrement dédié

à l’histoire de l’informatique. « La

direction me laisse carte blanche pour gérer le musée », nous glisse- t-il en souriant. De prime abord, on peut être surpris par ce qui est exposé. Les écrans, les souris, ou autres pc portables ne représentent qu’une

petite part de l’ «archéologie indus- trielle », comme il l’appelle. C’est que l’histoire de l’informatique est ancienne et remonte jusqu’au siècle dernier, jusqu’aux machines

à écrire. Avant d’être grand public,

machines à écrire. Avant d’être grand public, Jacques Laffut, employé de chez Unyisis depuis 1961, se

Jacques Laffut, employé de chez Unyisis depuis 1961, se définit lui même, comme "archéologue industriel" ©VICTOR BÉQUIGNON

l’informatique était en effet dédiée

aux travailleurs de bureau, dactylo- graphes et autres comptables. C’est pour cela que M. Laffut com- mence par les machines à calculer : « La première machine à calculer

à imprimante inventé par William

Seward Burroughs en 1885. elle fonctionne toujours, l’obsolescence n’était peut-être pas programmée

à l’époque ». Intarissable sur son

sujet, il montre aux visiteurs, les avancées techniques qui ont jalon- né l’histoire des précurseurs. Il faut dire qu’il la connaît bien, lui qui est employé d’Unysis depuis 1961. Et son musée, il le fait visiter

depuis 25 ans. Tout ce qui est entreposé dans ce local, est le fruit d’années de récu- pérations. : « Je sais que pas mal

de matériel a été mis à la mitraille,

et bien, je me suis mis en quête à l’affût (sans jeux de mots) d’an- ciens matériaux pour pouvoir gar- der des témoins du passé, au profit des générations futures. Ce sont des dons d’utilisateurs anciens ou actuels. ». Même en devant mettre la main à la poche avoue-t-il. Les pièces les plus impressionnantes sont indéniablement les premiers « ordinateurs ». Dont les capaci-

tés de traitement sont inversement proportionnelles à la taille. « Si vous comparez ce que vous avez pour votre argent au jour d’au- jourd’hui, les performances et le prix que vous donnez, en compa- rant ça aux Airlines, vous pour- riez aller de Bruxelles à New York pour 6 euros ! », s’exclame-t-il. Aux murs, sont exposés de grand disques de métal, des bobines, qui

servait il y a quelques années à transporter des données. « Il n’y a pas si longtemps, je les soulevais encore mais aujourd’hui j’ai un peu peur ». Pour chaque machine, Jacques Laffut a une bonne anecdote. Il nous explique l’origine du « bug » bien connu en informatique pour désigner une panne. Lors des essais d’un des premiers ordina- teurs Mark I, en 1944, la machine produisait une chaleur intenable. « Alors on a ouvert les fenêtres, et un insecte s’est glissé dans la pièce. Il s’est logé dans les machines et a provoqué un dysfonctionnement », nous raconte-t-il sourire aux lèvres. Parmi les objets qu’il considère comme symboliques, il y a cet espèce de réacteur au centre de la pièce (voir photo). Il s’agit en réa- lité d’une mémoire tambour, « elle avait une capacité de 50.000 carac- tères, qui devait être refroidie dans un bain d’hélium et qui coutait 250 millions en 1958 ». Bien décidé à continuer de pré- senter son musée, il n’en finit pas de collecter des pièces : « Vous avez bien vu, aujourd’hui on m’a apporté du matériel. Maintenant j’ai un problème évident de place et de stockage ». Mais M. Laffut, toujours l’esprit à la boutade, nous glisse : « J’ai d’ailleurs dit à un journaliste un jour : ‘ je devrais louer la moitié de la basilique de Koekelberg pour pouvoir y stocker tout ce que j’ai envie de garder‘. Mais c’est un rêve».

VB

L’Afrique, rebut de l’informatique ?

Selon un rapport de l’Agence Européenne de

l’Environnement, l’Union Européenne envoie entre 250.000 et 1,3 millions de tonnes de produits élec- troménagers chaque année vers l’Afrique et l’Asie.

Certaines sociétés envoient en Afrique des

machines pas toujours en état de marche vers des pays en développement.

Sur place, ils sont désossés pour récupérer des

matières précieuses, avec des conséquences sani- taires et environnementales importantes.

P our combler la ‘fracture numérique’ existant entre pays développés et pays en

développement, beaucoup d’ini- tiatives envoient des ordinateurs de seconde main sont envoyés en Afrique. Néanmoins, dans un rapport de 2009 Greenpeace révèle que trois machines sur quatre envoyées au Ghana ne fonctionnent pas. Pour pouvoir en tirer quelque chose, les machines sont désossées, pour en retirer notamment du cuivre ou de l’or afin de le revendre. Néanmoins, ces opérations se déroulent dans des conditions précaires pour d’hygiène et endommagent consi- dérablement l’environnement direct. Toutes les organismes de seconde main ne jouent pas cette carte. Chez Oxfam Belgique, on ne préfère pas exporter, en pri- vilégiant la clientèle locale. Tic Tac Informatique envoie pour sa part des ordinateurs en Afrique :

« On s’assure néanmoins que les

machines fonctionnent, sous les yeux de l’acheteur, hors de ques- tion d’envoyer des machines hors- service ». Au niveau législatif, l’encadre- ment des mouvements de déchets potentiellement toxiques vers des pays en développement existe pourtant. Rentrée en vigueur en 1992, la Convention de Bâle ambitionne de contrôler le flux de déchets toxiques vers les pays en développement. Premier pro- blème, l’un des plus grands pro- ducteurs de déchets, les Etats- Unis, n’a pas fait ratifier cette convention par son Congrès. Un amendement à cette convention

a également été mis en avant en

2015, visant « l’interdiction d’ex- porter tous les déchets dange- reux visés par la Convention desti- nés à des opérations d’élimination finale, de réutilisation, de recyclage et de récupération ». Deuxième

de recyclage et de récupération ». Deuxième Le Ghana est l'un des pays les plus touchés

Le Ghana est l'un des pays les plus touchés par le phénomène "e-waste" © KEVIN MCELVANEY

problème, cet amendement n’est jamais rentré en vigueur. Au-delà des normes et de leur respect, le problème vient aussi du traitement des machines dans les pays développés. Aux Etats-

Unis, seuls 66% des GSM, ordi- nateurs et écrans avaient été recy- clés en 2010. Sur environ 258,2 millions de produits mis au rebut, soit 87,8 millions de machines non traitées. En Belgique, environ

18.000 tonnes de Déchets d’Equi- pement Electrique et Electronique (DEEE) ont été collectés, 2.000 tonnes ont pu être réutilisées au sein du réseau Ressources. Dans le cadre de l’économie sociale, la

mission de responsabilité va au- delà du contexte proche. Le travail fourni par ces sociétés a un impact non négligeable sur l’environne- ment, même lointain.

VB

proche. Le travail fourni par ces sociétés a un impact non négligeable sur l’environne- ment, même