Vous êtes sur la page 1sur 9

V Conclusion : les concepts philosophiques et politiques du STRASS

Le STRASS se présente souvent comme un syndicat de travailleur·se·s, féministe et situé politiquement au niveau de la gauche radicale. Ainsi il est écrit sur son site qu’il représente « touTEs les travailleurSEs du sexe, quels que soient leur genre ou le type de travail sexuel concerné» 1 . Par ailleurs, on apprend également que « Le STRASS accorde une attention particulière aux femmes - en adoptant une position féministe fondée sur le droit de chacune de disposer librement de son corps» 1 . Le STRASS appartient également à un collectif se revendiquant féministe, le collectif « 8 mars pour toutes » 2 . Morgane Merteuil dira dans une tribune «[Le] féminisme [des abolitionnistes] est bourgeois : il consiste à permettre aux femmes d'accéder aux privilèges de classe. Notre féminisme est révolutionnaire : il consiste à abolir ces classes. », se plaçant dans une perspective marxiste 3 . Dans une interview, elle se range du côté du « féminisme d’extrême gauche », s’opposant à ce qu’elle nomme le « féminisme institutionnel », qui serait représenté par des associations abolitionnistes comme Osez le Féminisme 4 .

Mais qu’en est-il réellement ?

Une défense des travailleur·se·s ?

Le STRASS se présente comme un syndicat défendant les « travailleur·se·s du sexe ». Alternative Libertaire a déjà déconstruit de manière très claire cette notion 5 et il nous a semblé pertinent de reprendre leur analyse :

Le Strass nous répond qu’il n’est pas pro-prostitution. En tant que militant-es communistes libertaires, bien souvent aussi syndicalistes, nous lui répondons qu’il nous semble qu’il y a une confusion qui revient constamment dans ses propos, une ambivalence. S’agit-il d’un syndicat de défense « de la légalité du travail sexuel » ou d’un « syndicat de défense des travailleurs et travailleuses du sexe » ? Nous pensons que le nom du syndicat est sans ambiguïté, il s’agit d’un syndicat de défense du « travail sexuel » et non de défense des travailleurs du sexe au sens où l’a entendu le mouvement ouvrier. Le Strass est un syndicat qui défend les intérêts d’une corporation de métier, c’est un syndicat de défense d’artisans du travail sexuel. Or, un syndicat de travailleurs au sens du mouvement ouvrier ne défend pas un métier, mais des travailleurs contre les abus des patrons. […]

Le second point de divergence d’un point de vue syndical tient selon nous au rapport au métier. En tant que communistes libertaires et que syndicalistes, nous ne considérons pas que le maintien d’un emploi soit toujours la priorité lorsqu’il met en danger la santé des travailleurs ou des citoyens en général. […]

Refuser de légitimer la transformation de la sexualité en travail, cela ne signifie pas renoncer à soutenir les prostitué-es, mais cela conduit à défendre la possibilité pour les personnes prostitué-es d’accéder à d’autres emplois ou de défendre le droit au logement et à la formation professionnelle pour tous.

Nous ajouterons aussi que bien loin de défendre les « travailleur·se·s du sexe » contre les « abus des patrons », le STRASS minimise régulièrement l’exploitation dont sont victimes les prostitué·e·s, et a déjà présenté la subordination à un patron comme pouvant présenter des avantages. Tout ceci a été détaillé dans les parties II et III de cet article.

Enfin, le STRASS n'a pas les statuts d'un syndicat, d’abord parce que la prostitution n'est pas considérée comme une profession en France. Ensuite, parce que le STRASS ne remplit par certains critères, notamment celui de la transparence financière 6 . Pour finir, on peut adhérer au STRASS sans être « travailleur·se·s du sexe » 7 , ce qui n’est pas habituellement le cas des syndicats (même si seul·e·s « les travailleur·se·s du sexe » peuvent voter en assemblée générale)

Le consentement au cœur de la réflexion du STRASS

Le STRASS met très régulièrement en avant le consentement des « travailleur·se·s du sexe ». Morgane Merteuil a par exemple consacré une tribune entière sur le consentement des prostitué·e·s 8 . Pourquoi un tel focus sur cette notion de consentement ?

Cela peut s’expliquer par le fait que le consentement est un critère prédominant de la validité d’un contrat. Or, selon le STRASS, une passe consiste en un contrat passé entre le client et la prostituée. On peut ainsi lire sur le site du STRASS, qu’un·e prostitué·e doit « imposer ses conditions aux hommes dans le cadre du contrat sexuel en parlant avant, que ce soit au sujet de la durée, des pratiques, de la prévention et des règles du consentement 9 . » ou encore que « Un client c’est celui qui respecte le contrat. Un agresseur c’est celui qui ne respecte pas le contrat 10 . » Morgane Merteuil dira dans une interview au sujet de la prostitution, qu’ « au final, les conditions sont données dès le départ, elles sont franches, on part sur un contrat honnête. 11 » et dans une autre « Le travailleur sexuel propose une prestation qu’il réalise avec son corps, mais il fait aussi travailler sa tête ! Il y a des choses qu’il accepte de faire, d’autres qu’il ne fait pas et, pendant la prestation, il garde à tout moment le contrôle de ce qui se passe 12 ».

Le STRASS, on l’a vu, ne s’oppose pas au proxénétisme, et de la même façon, y voit souvent un contrat honnête. Ainsi une femme trafiquée peut avoir été d’accord pour venir : c’est de l’exploitation, mais « consentie » (!), nous rappelle Thierry Schaffauser. De la même façon, une femme prostituée se mettant au service d’un patron y trouve également des avantages, car elle sera mieux protégée et aura moins de responsabilité, nous dit Morgane Merteuil sur le forum du Parti Pirate 13 .

Cet idéal de liberté, que serait la liberté de contracter, fait furieusement penser aux idéaux des libertariens, qui rêvent d’une société où les interactions entre individus seraient régies par des contrats librement consentis, et où l’Etat aurait un rôle minimal.

Puisqu’il s’agit de contrats, il s’agirait donc d’un bon procédé, où les deux partis seraient gagnants. Mais les représentant·e·s du STRASS ignorent délibérément les rapports de force qui peuvent lier les deux partis. Ils ignorent dans leur raisonnement qu’une femme prostituée, stigmatisée, souvent pauvre, souvent étrangère, parfois mineure, subissant régulièrement des violences, peut difficilement faire respecter ses conditions face à des hommes occidentaux, qui eux, payent pour un service et exigent qu’il soit à la hauteur de leurs attentes. Ils omettent également de préciser à quelle pression financière ou à quelle violence peuvent être soumises les personnes prostituées, qui sont alors prêtes à accepter certaines pratiques difficiles, voire dangereuses, comme les fellations sans préservatif. Enfin, ils oublient les lois du marché, impitoyables. Ils ignorent aussi dans le cas du proxénétisme-salariat qu’un contrat passé entre un·e employé·e et un employeur consiste en une subordination, une subordination contractuelle, certes, mais une subordination quand même. Et c’est d’ailleurs bien la rupture de ce lien de lien de subordination des travailleur·se·s par rapport aux propriétaires de capitaux qui est visée par l’abolition du salariat 14 .

Ainsi, tout comme les libéraux et notamment les libertariens, le STRASS ignore complètement les déterminants sociaux ou l’aliénation des individus : ils les présentent comme des act·eur-rice·s économiques faisant des choix rationnels. La façon simpliste que le STRASS a de décrire le système prostitutionnel et ses act·eur-rice·s ressemble à celle des libertariens. Ainsi, Walter Block, un célèbre théoricien libertarien écrit dans son livre de 1975 Défendre les indéfendables à propos de la prostitution 15 :

La prostituée peut se définir comme quelqu’un qui a choisi de pratiquer de plein gré la transaction de services sexuels contre rétribution. […]

La prostituée ne considère pas la vente de relations sexuelles comme dégradante. Une fois pris en compte les avantages (heures de travail réduites, haute rémunération) et les inconvénients (harcèlement par la police, versement de commission obligatoire à son souteneur, conditions de travail médiocres), la prostituée préfère manifestement son métier, sinon elle ne continuerait pas à l’exercer. […]

Dans l’expérience des prostituées, il y a bien sûr de nombreux aspects négatifs qui apportent un démenti à l’image de la « putain heureuse ». Il y a des prostituées qui sont des droguées, des prostituées qui sont battues par des proxénètes, et des prostituées qui sont retenues dans des bordels contre leur gré. Néanmoins, ces aspects sordides ont peu de rapport avec la carrière intrinsèque de la prostitution. […]

La prostituée gagne [à avoir un proxénète]. Elle gagne le temps qui autrement aurait été perdu à la chasse au client. […] Elle est aussi protégée par le proxénète. […] La prostituée n’est pas plus exploitée par le proxénète que le fabricant ne l’est par le vendeur qui racole des acheteurs pour lui, ou l’actrice qui verse à un agent un pourcentage de ses gains afin qu’il lui trouve de nouveaux rôles. Dans ces exemples, l’employeur, grâce aux services de l’employé, gagne plus que ne lui coûte son salaire. Si tel n’avait pas été le cas, la relation employeur-employé ne se serait pas établie. La relation de la prostituée avec le proxénète (d’employeur à employée) apporte les mêmes avantages.

Ce discours ressemble beaucoup à celui du STRASS sur plusieurs points :

les prostitué·e·s choisiraient leur « travail « et le préféreraient à un autre. Morgane Merteuil dit par exemple dans son livre 16 qu’elle préfère « tailler des pipes » à « pleins d’autres boulots minables » (p11). Elle dira aussi lors d’une interview qu’elle « préfère être escort plutôt que travailler en usine » 12 .

les souffrances que vivent de nombreuses personnes prostituées seraient dues non pas à la prostitution elle-même, mais aux conditions dans lesquelles elle s’exerce. Le STRASS ne considère pas que la prostitution soit elle-même problématique, mais dénonce régulièrement la dégradation de « l’environnement de travail » des prostitué·e·s. On peut par exemple lire sur leur site « nous luttons pour que la prostitution ne constitue plus jamais une violence, pour que celles et ceux qui ont choisi de l’exercer puissent le faire dans de bonnes conditions » 17

les prostituées pourraient trouver des avantages à avoir un proxénète, et les prostitué·e·s ne seraient pas plus exploité·e·s par leur proxénète que les autres employé·e·s par leur employeur (voir à ce propos la partie III sur les positions du STRASS sur le proxénétisme)

Le STRASS aime mettre également en avant la notion de choix. Prudent·e·s, ses représentant·e·s parlent plutôt de « choix contraints ». Ainsi Morgane Merteuil dira dans une interview au Monde 12 :

Les personnes qui ont des journées extrêmement difficiles sur des chantiers ou dans la restauration diraient sans doute, elles aussi, qu’elles ont fait un choix contraint. Personne ne songerait à leur rétorquer, comme on le fait avec nous, que leur consentement ne vaut rien et qu’elles sont aliénées.

Or il est évident qu’avoir le choix entre la peste et le choléra ne peut pas constituer un idéal de liberté… Si Morgane Merteuil a certes raison de choisir la possibilité qui lui paraît la moins pire, il est par contre étonnant qu’elle érige le « choix contraint » comme un idéal de liberté. Dans cette même interview, elle ajoutera d’ailleurs « Pour moi, l’émancipation, cela consiste au contraire à vivre selon ses propres désirs. ». Elle se contredit donc complètement puisqu’elle est donc d’accord pour dire qu’un « choix contraint » n’est pas synonyme d’émancipation et n’a donc pas de valeur absolue en termes de liberté

En conclusion, selon une vision très libertarienne, le STRASS considère que le consentement est le seul critère permettant de déterminer si une situation est légitime ou non. S’interroger sur un

éventuel vice de consentement serait infantilisant et reviendrait à la négation de l’autonomie des prostitué·e·s 12,18,19 . Morgane Merteuil va plus loin puisque, selon elle, relativiser la valeur du consentement dans certaines conditions reviendrait à plus ou moins légitimer le viol 8,16 Notons que pour le STRASS, et à l’instar de certains libertariens comme Walter Block 20 , le consentement légitimerait l’existence de « l’esclavage volontaire ». N’oublions pas en effet que Thierry Schaffauser et Morgane Merteuil se sont offusqués du fait que l’on ne reconnaissait pas comme valide le consentement de certaines femmes à être trafiquées et mises en esclavage par la servitude pour dettes 13,21,22 (voir partie II)

Le refus d’être une victime

Refuser d’être une victime : tel est le dernier et 15 ème commandement du « féminisme pute », selon

le STRASS 9 .

A entendre le STRASS, le terme « victime » est une insulte. Les abolitionnistes, considérant que les

prostitué·e·s sont victimes d’une forme de violence sexuelle, propageraient un véritable discours de

haine à leur égard (voir partie IV sur la « putophobie »).

La façon dont le STRASS emploie le terme « victime » laisse à penser qu’il s’agirait d’une identité. On

lit sur leur site que la position abolitionniste « essentialise [les travailleurSEs du sexe] en tant que victimes sans espoir 2 », ou encore qu’elle « enferme les travailleurSEs du sexe dans un statut de victime 23 ». Il est encore question de « rôle de victimes » dans la charte de l’association 24 . Cette

« essence » de victime empêcherait les prostitué·e·s d’être autonomes et les « condamne[rait] à

rester sans droits 25 ». En outre, elle les stigmatiserait : « [En Suède] le message de la loi est de

la stigmatisation s’est donc accrue» 26

; « Nous luttons ainsi contre l’opprobre moral à l’encontre de nos activités, qui nous place […] dans le rôle de victimes » 24 ). Enfin, « victime » serait un synonyme de « faible » ou « stupide »… Dans Fières d’être Putes 27 , Thierry Schaffauser et Maîtresse Nikita écrivent que « [la logique abolitionniste] désign[e] les putes comme des victimes, trop connes pour savoir ce qui est bon pour elles ». Elisabeth Hofmann, qui a fait partie de la délégation internationale francophone Genre en Action à AWID 2012, et qui à cette occasion a rencontré une représentante du STRASS, rapporte ses arguments contre l’abolitionnisme 28 :

considérer toutE travailleurSE du sexe comme une victime [

],

L’abolitionnisme ne conçoit pas les femmes comme étant actives, auteures de leurs choix. Au contraire, la vision abolitionniste les renferme dans un rôle passif… donc dans une vision essentialiste de la femme faible par nature.

Kajsa Ekis Ekman, dans son livre l’Être et la Marchandise 29 analyse cette nouvelle définition, néolibérale, de la notion de victime 30 :

Comme tous les systèmes qui acceptent les inégalités, l’ordre néolibéral déteste les victimes. Parler d’un être humain sans défense, d’un être vulnérable, suppose en effet la nécessité d’une société juste et le besoin d’une protection sociale. Rendre tabou la notion de victime est une étape pour légitimer le fossé entre les classes sociales et les sexes. […]

Selon le glossaire de l’Académie suédoise, une victime est « quelqu’un ou quelque chose qui devient une proie pour quelqu’un ou quelque chose » ou « qui pâtit de quelque chose ». Cela signifie donc qu’une personne est victime de quelque chose ou de quelqu’un. Mais rien n’est dit ici sur le caractère de la victime […]

Cependant, la définition néolibérale de la victime réfère désormais au fait que c’est un trait de caractère. Être victime signifie qu’on est une personne faible. Nous sommes soit des victimes passives ou des sujets actifs. On ne peut pas être les deux à la fois.

Rendre honteuse la notion de victime est un outil fantastique pour contrer les luttes sociales. Si les opprimé·e·s refusent de se voir victimes, il leur sera difficile de lutter contre leur oppression. Cela ne s’applique évidemment pas qu’au cas de la prostitution. Combien de femmes disent n’avoir jamais subi le sexisme ? Combien ont du mal à admettre qu’elles puissent être aliénées ?

Il n’est alors pas étonnant que les pires réactionnaires – comme Eric Zemmour 31 , Elisabeth Lévy 32 , Marcela Iacub 33,34 ou Elisabeth Badinter 35,36 (tou·te·s anti-abolitionnistes, par ailleurs)- reprennent à leur compte la définition néolibérale de « victime », et se dressent en même temps contre les « discours victimaires » des minorités politiques. Entendez par là, contre leurs discours de lutte et de revendication.

A ce propos on notera que Morgane Merteuil formulera, elle aussi, à mi-mots une critique du « féminisme victimaire » dans le livre Libérez le féminisme 16 :

Mais s’il est vrai que les femmes sont les premières victimes d’un système patriarcal, sexiste, les réduire à ce statut ne va à mon avis pas dans le sens de leur émancipation. (p.103)

Il devient urgent de libérer le féminisme d’un système pseudo binaire où les êtres non dotés de pénis seraient forcément les victimes de ceux qui en sont dotés. (p.105)

Il faut inciter à l’empowerment, « la prise de pouvoir », plutôt qu’à la désolation sur son sort de victime. (p.106)

Ainsi donc, même dans sa façon d’appréhender la notion de victime, transparait une idéologie libérale dans le discours du STRASS. Cette idéologie, ce mépris des victimes, paraît a priori difficilement compatible avec la lutte pour la justice sociale, et donc avec le féminisme. Mais d’autres aspects dans le discours du STRASS nous ont semblé problématiques pour la défense des droits des femmes.

Un syndicat féministe ?

On l’a vu, le STRASS se présente comme une organisation féministe. Pourtant une chose frappe dans son discours : l’absence des hommes.

En effet, le STRASS s’attaque avant tout aux abolitionnistes, majoritairement des femmes. Un sondage fait en juin 2012 montre qu’en effet 59% des femmes françaises sont favorables à la pénalisation des clients, contre seulement 32% d’hommes 37 .

Les hommes sont complètement éclipsés des analyses du STRASS. A entendre le STRASS, la prostitution est une affaire de femmes, un débat qui oppose d’une part les féministes prohibo- abolitionnistes, et d’autres part les « travailleur·se·s du sexe » et leurs allié·e·s, souvent des féministes « pro-sexe ». Les clients, les proxénètes ou encore les hommes favorables à la prostitution, passent à la trappe. Par ailleurs, on a vu (voir partie II) que la responsabilité des violences masculines, celles des clients sur les prostitué·e·s est transférée sur des femmes, les féministes abolitionnistes en l’occurrence : en effet, le STRASS considère les abolitionnistes comme responsables des violences dans la prostitution. Cette manière d’éluder les véritables responsables des violences envers les prostitué·e·s très majoritairement des hommes ne semble pas très compatible avec une défense des droits des femmes

Mais le STRASS n’escamote pas seulement la question des violences masculines dans son discours : il privilégie les analyses individualistes au détriment d’une analyse politique, en termes de rapports de classe. On peut ainsi lire dans le livre Libérez le féminisme 16 de Morgane Merteuil :

L’abolitionnisme radical n’est pas une réponse pertinente, parce qu’il n’y a pas UNE forme de prostitution mais que chaque vécu est unique (p. 61)

Or un certain degré de généralisation est nécessaire à toute analyse sociologique et politique. Ce genre de poncifs (« chaque vécu est unique ») ne sert qu’à masquer les rapports de pouvoir entre classes de sexe, de race ou sociales. Par ailleurs, on l’a vu précédemment, se focaliser sur le « consentement » et refuser de le questionner un minimum, est aussi une manière de masquer ces rapports de pouvoir.

Enfin Morgane Merteuil, dans un paragraphe de son livre, appelé « Les clients : ces mâles dominateurs ?», tourne en dérision les analyses féministes sur les rapports de pouvoir entre classes de sexe 16 :

Selon nos féministes anti-prostitution, le client, parce qu’il est un homme, et appartient en tant que tel à la classe des dominants, serait forcément face à nous, femmes, putes, un macho, un tortionnaire, pour qui la femme ne serait qu’un simple objet sexuel destiné à son plaisir. Comme si elles ne pouvaient pas concevoir que dans un rapport privé homme-femme, l’homme n’est pas forcément là pour abuser ou profiter de la femme. (p. 47)

Cette volonté de dépolitiser le « privé » et de nous convaincre que les rapports de force s’estompent dans la sphère intime est surprenante. Déjà, selon Morgane Merteuil, la prostitution est un travail (« Sexwork is work » est-il écrit sur son profil Twitter) : il est donc étrange d’en parler comme d’un « rapport privé homme-femme ». Ensuite, une des grandes avancées des féministes est d’avoir su montrer que les rapports de pouvoir existent dans la sphère personnelle : le privé est politique. Pourquoi revenir sur cet acquis ?

Le reste du paragraphe servira à minimiser les rapports de domination hommes-femmes que l’on retrouve dans la prostitution. Morgane Merteuil dira ainsi des hommes qu’ils sont aussi victimes du système patriarcal, et qu’au final, ce serait justement pour échapper au poids de leur statut de dominant, que beaucoup d’entre eux achèteraient des services sexuels. Les clients peuvent être « attendrissants, voire attachants» et « se tournent vers une pute pour trouver, simplement, de l’humanité » (p.52) conclura- t-elle.

Conclusion finale

Le STRASS se présente comme un syndicat féministe de défense des droits des prostitué·e·s. Pourtant, il ne dénonce jamais les violences des clients et des proxénètes, préférant se focaliser son attention sur les féministes abolitionnistes. Comme l’a très bien démontré Alternative Libertaire, il s’agit plutôt d’un syndicat militant pour la reconnaissance d’un métier : la prostitution.

Le STRASS met en avant les notions de « choix », de « consentement » ou de « contrat » pour légitimer l’existence de la prostitution. Ces notions effacent complètement les rapports de pouvoir entre classes sociales, de race et de sexe. Politiquement le STRASS se situe donc plutôt dans une vue libérale, qui semble difficilement compatible avec la défense d’une justice sociale. Pourtant beaucoup de socialistes, de libertaires ou de communistes soutiennent et reprennent à leur compte les analyses du STRASS.

On pourra remarquer que dans Fières d’être Putes 27 , Thierry Schaffauser et Maîtresse Nikita classe le parti Alternative Libérale, maintenant disparu, deuxième dans le classement des « partis les moins putophobes », juste derrière le Parti Radical de Gauche, disant que « les membres de ce nouveau parti se déclarent en accord avec une grande partie de nos revendications »(p. 97). A l’inverse, la plupart des partis socialistes ou de gauche radicale figurent en bas du classement, à commencer par la LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) et le PC (Parti Communiste).

1.

A propos du STRASS. STRASS - Syndicat du Travail Sexuel at <http://site.strass-

syndicat.org/about/>

2. Lettre ouverte du collectif ‘8 mars pour toutes’ au NPA. STRASS - Syndicat du Travail Sexuel

(2013). at <http://site.strass-syndicat.org/2013/01/lettre-ouverte-du-collectif-8-mars-pour-

toutes-au-npa/>

3. Merteuil, M. On est des putes, et vous êtes quoi ? Minorité (2012). at

<http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/1352-on-est-des-putes-et-vous-etes-

quoi.html>

4. L., N. Interview de Morgane Merteuil,secrétaire générale du STRASS. Radio Londres (2012). at

<http://radio-londres.fr/2012/10/interview-de-morgane-merteuilsecretaire-generale-du-strass/>

5. Réponse d’AL à la réponse du Strass du 24 août 2010. Alternative libertaire (2010). at

<http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3712>

6. La pertinence de la transparence. Fondation Scelles (2013). at

<http://www.fondationscelles.org/index.php?option=com_content&view=article&id=35:la-

pertinence-de-la-transparence&catid=11:evenements&Itemid=143#notes1>

7. Statuts. STRASS - Syndicat du Travail Sexuel at <http://site.strass-syndicat.org/about/statuts/>

8. Du « non » du viol au « oui » de la prostitution. A contrario (2012). at

<http://www.acontrario.net/2012/03/05/viol-prostitution-consentement/>

9. Nous ne sommes pas que belles, ou le féminisme pute en 15 points. STRASS - Syndicat du Travail

Sexuel (2010). at <http://site.strass-syndicat.org/2010/03/nous-ne-sommes-pas-que-belles-ou-

le-feminisme-pute-en-15-points/>

10. VIOLS, ON ÉTOUFFE ! STRASS - Syndicat du Travail Sexuel (2013). at <http://site.strass-

syndicat.org/2013/02/viols-on-etouffe/>

11. Prostitution : ‘Toutes les lois visant à protéger les femmes ont été néfastes’. France 24 (2011). at

<http://www.france24.com/fr/20111207-france-loi-prostitution-assemblee-strass-morgane-

merteuil>

12. Chemin, A. Morgane Merteuil : « Je préfère être ‘escort’ plutôt que travailler en usine ». Le

Monde (2011). at <http://juralib.noblogs.org/2011/11/27/%C2%AB-%E2%80%A6-ce-que-je-

trouve-degradant-cest-plutot-detre-trader-ou-huissier-de-justice-%C2%BB/>

13. Merteuil, M. La prostitution : mafias, abolition, liberté, corps…. Forum du Parti Pirate (2012). at

<http://forum.partipirate.org/societe-solidarite/prostitution-mafias-abolition-liberte-corps-

t7663-15.html#p62331>

14. Gautier, J. De 1900 à 2000, un siècle de coopération. Participer (2000).

15. Faut-il réglementer la prostitution ? Par Gustave de Molinari et Walter Block. Contrepoints at

<http://www.contrepoints.org/2012/06/29/88705-reglementer-prostitution-molinari-block-

prostituees>

16. Merteuil, M. Libérez le féminisme ! (L’Editeur, 2012).

17. Ne nous libérez pas, on s’en charge ! STRASS - Syndicat du Travail Sexuel (2013). at

<http://site.strass-syndicat.org/2013/04/ne-nous-liberez-pas-on-s%e2%80%99en-

charge%c2%a0/>

18. Désintox. STRASS - Syndicat du Travail Sexuel at <http://site.strass-

syndicat.org/about/desintox/>

19. Les féministes doivent soutenir et inclure les travailleuSEs du sexe. STRASS - Syndicat du Travail

Sexuel (2011). at <http://site.strass-syndicat.org/2011/02/les-feministes-doivent-soutenir-et-

inclure-les-travailleuses-du-sexe/>

20. Block, W. Towards a Libertarian Theory of Inalienability: A Critique of Rothbard, Barnett, Smith,

Kinsella, Gordon, and Epstein. Journal of Libertarian Studies 17, 3985 (2003).

21. Schaffauser, T. Pénaliser les clients ou les putes migrantes ? Les mots sont importants (lmsi.net)

(2012). at <http://lmsi.net/Penaliser-les-clients-ou-les-putes>

22. Schaffauser, T. Luttons sérieusement contre la traite des êtres humains. Les mots sont

importants (lmsi.net) (2011). at <http://lmsi.net/Luttons-serieusement-contre-la>

23. Journée mondiale contre les violences faites aux travailleurSEs du sexe. STRASS - Syndicat du

Travail Sexuel (2012). at <http://site.strass-syndicat.org/2012/12/journee-mondiale-contre-les-

violences-faites-aux-travailleurses-du-sexe/>

24. Charte. STRASS - Syndicat du Travail Sexuel at <http://site.strass-syndicat.org/about/charte/>

25. Samedi 2 Juin : Manifestation 14h30 Pigalle. STRASS - Syndicat du Travail Sexuel (2012). at

<http://site.strass-syndicat.org/2012/05/samedi-2-juin-manifestation-14h30-pigalle/>

26. Entretien avec Pye Jakobsson de Rose Alliance (Suède). STRASS - Syndicat du Travail Sexuel

(2012). at <http://site.strass-syndicat.org/2012/12/entretien-avec-pye-jakobsson-de-rose-

alliance-suede/>

27. Maîtresse Nikita & Schaffauser, T. Fières d’être putes. L’Altiplano (2007). at

<http://www.laltiplano.fr/ouvrages/fieresdetreputes.php>

28. Hofmann, E. L’abolitionnisme essentialiste, l’émancipation par la prostitution, des clientes pour

des travailleurs de sexe… – des notions qui interrogent. Genre en action (2012). at

<http://www.genreenaction.net/spip.php?article8941>

29. Collectif. L’être et la marchandise prostitution maternité de substitution. (MEditeur, 2013).

30. Ekman, K. E. Prostitution - Rendre tabou la notion de victime pour masquer l’existence

d’agresseurs. Sisyphe (2013). at <http://sisyphe.org/spip.php?article4415>

31. Zemmour, E. Prostitution : Bachelot et le modèle suédois. RTL (2011). at

<http://www.rtl.fr/actualites/politique/article/eric-zemmour-prostitution-bachelot-et-le-

modele-suedois-7673225896>

32. Lévy, E. Ne nous délivrez pas du mâle ! Causeur (2011). at <http://www.causeur.fr/ne-nous-

delivrez-pas-du-male,10088#>

33. Clarini, J. & Van Renterghem, M. Marcela Iacub, perdue dans la lumière. (2013). at

<http://www.lemonde.fr/livres/article/2013/02/28/marcela-iacub-perdue-dans-la-

lumiere_1840174_3260.html>

34. Emancipation sexuelle ou contrainte des corps. (Editions L’Harmattan).

35. Audet, E. Élisabeth Badinter dénature le féminisme pour mieux le combattre. Sisyphe (2003). at

<http://sisyphe.org/spip.php?article598>

36. Martin, M.-C. Elisabeth Badinter: «Avec Virginie Despentes, je me sens moins seule». Le Temps

at <http://www.letemps.ch/Page/Uuid/286f01f2-b218-11df-a0da-

d2fe0d65d5d5/Elisabeth_Badinter_Avec_Virginie_Despentes_je_me_sens_moins_seule#.UYlWA

0rcdSE>

37. Les Français et la prostitution. Sondage Harris Interactive pour Grazia. (Harris Interactive, 2012).

at <http://www.harrisinteractive.fr/news/2012/CP_HIFR_Grazia_28062012.pdf>