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Empire et Multitude : la démocratie selon Antonio Negri

Conférence pour PhiloCité (23 et 25 janvier 2007)1
Par Anne Herla

Remarques préliminaires :
- Titre pas tout à fait correct ! J’aurais dû dire : la démocratie selon Negri et Hardt.
Empire et Multitude
- Empire (Paris, Exils) et Multitude, Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (Paris, La Découverte) sont parus
en 2000 et 2004. Deux volets d’un même projet de philosophie politique qui vise à apporter un éclairage
conceptuel sur la réalité de notre temps et à permettre ainsi de mieux agir sur elle. But : penser l’émancipation à
partir des conditions présentes.
- Grand succès. Sujet très à la mode aujourd’hui (cf. livres, revues, séminaires,…), très controversé.
- Je me centre sur Multitude, car plus axé sur la démocratie.
Negri et Hardt
- Negri : Né en 1933 à Padoue. Prof de philo à l’université de Padoue (lecteur de Hegel, Marx, Spinoza,
Leopardi, Dilthey …) et activiste dans l’opéraïsme italien des années 60. Radical de gauche opposé au PC dans
les années 70 (contre le compromis historique entre PC et Democrazia cristiana). « Cerveau » de l’extrême
gauche. Accusé de responsabilité morale dans l’assassinat d’Aldo Moro par les brigades rouges en 78. Prison
(quatre ans et demi de préventive). Elu député du parti radical italien en 1983. Exil en France. Acquitté pour le
meurtre d’Aldo Moro, mais reste condamné par contumace à une peine réduite. Retour en Italie en 1997. Pas
d’amnistie. Libération conditionnelle en 2002.
Negri n’a jamais cessé de mener en parallèle recherche théorique et engagement politique sur le terrain. Encore
très prolifique aujourd’hui.
- Hardt : américain de Seattle, ingénieur, docteur en philo (thèse sur Negri et Deleuze), est venu « chercher »
Negri pour écrire Empire…(et autres ouvrages communs).

1. Passage de la modernité à la post-modernité
Empire et Multitude sont deux ouvrages concrets, pratiques, en prise sur la réalité. Negri et
Hardt présentent Empire comme «une boîte à outils de concepts pour théoriser et agir à la
fois dans et contre l’Empire»2. De même, Multitude se veut un ouvrage à la fois
philosophique et pratique : il ne s’agit pas d’énoncer un programme d’action, mais bien de
repenser des concepts comme le pouvoir, la résistance, la multitude, la démocratie, afin
d’ élaborer les bases conceptuelles d’un nouveau projet de démocratie.
Le point de départ de la pensée de Negri et Hardt est le constat de la faillite des grandes
catégories politiques modernes (souveraineté nationale, peuple, syndicats, partis de masse…)
désormais incapables de rendre compte des évolutions du monde actuel. Il est urgent
d’inventer une « nouvelle grammaire du politique »3, qui tienne compte du passage de la
modernité à la post-modernité.

1

Le texte de cette conférence reprend en partie celui de mon article « Empire et Multitude, livres de chevet des
alters », dans Politique. Revue de débats, février 2007.
2
Negri et Hardt, Empire, Paris, Exils, 2000, page 21.
3
Sous-titre du livre de Negri : Fabrique de porcelaine. Pour une nouvelle grammaire du politique, Paris, Stock,
2006.

… en constituent les nouvelles figures. il faut se pencher un instant sur les changements survenus dans le travail ces trente dernières années. le culturel. Entretien avec Antonio Negri en DVD : Toni Negri. et finalement les corps et les consciences (les subjectivités). de la communication. sans-travail. services…). la mobilité. Cela ne signifie pas que la plupart des gens travaillent dans les secteurs dits «immatériels» (communication. diffusés dans les cerveaux et les corps des citoyens. Intensification des appareils normalisants. bref la vie elle-même dans toute sa généralité (Bios). Dans une société biopolitique. le post-fordisme (transformations des conditions de travail privilégiant la flexibilité. l’école. l’organisation en réseaux). de Pierre-André Boutang et Annie Chevallay. un potentiel révolutionnaire. les coutumes. etc. Pour mieux comprendre le caractère biopolitique de la post-modernité. La société disciplinaire gouverne en définissant le normal et le déviant et en produisant des mécanismes d’exclusion et d’intégration. Alors que le travail industriel a occupé le devant de la scène aux XIXe et XXe siècles. modulables. N et H font référence ici au passage de la société disciplinaire à la société de contrôle diagnostiqué par Foucault : dans la société disciplinaires. les sans-papiers. qui influent directement sur la vie des individus. Quelle est cette tendance ? Le travail immatériel est le travail biopolitique par excellence. des affects. les mécanismes de maîtrise sont de plus en plus immanents au champ social tout entier. des émotions – qui se trouve en position hégémonique. des relations. mais transforme en même temps le social. De manière positive. sans domicile fixe. Développons ce deuxième aspect. qui en est la face sombre : c’est le pouvoir transcendant qui modèle la vie et lui impose un ordre à la manière d’une autorité souveraine . et le biopolitique. c’est aujourd’hui le travail immatériel – travail qui produit avant tout des biens immatériels tels que du savoir. la prison. cette post-modernité peut se définir comme époque des post et des sans4 : le post-nationalisme (déclin du pouvoir des États nations au profit d’entités supranationales). et le post-syndicalisme (érosion des structures traditionnelles de luttes sociales) désignent en creux une époque encore en quête d’elle-même . du social et du culturel : c’est ce que Negri et Hardt nomment. . Les comportements d’intégration et d’exclusion sociale propres au pouvoir sont de plus en plus intériorisés par les sujets. qui est celui qui intéresse le plus N et H. du politique. des modes d’existence. puisqu’il ne se contente pas de créer des biens matériels. qui est cette force immanente au social qui crée des relations et des formes de vie à travers une production coopérative. Dans la société de contrôle. la post-modernité est caractérisée par l’interpénétration de l’économique. l’univ. Editions Montparnasse. les habitudes. 2004. Des années de plomb à «l’Empire». mais produit aussi des relations et la vie sociale elle4 Cf. mais aussi des biens culturels. par des réseaux souples. sans-nationalité. L’aspect « biopolitique » de la post-modernité a donc deux visages : le «biopouvoir». les pratiques sont générés par des dispositifs institutionnels comme l’usine. mais que cette forme de travail impose une tendance aux autres formes de travail et à la société toute entière. la production économique a elle aussi directement prise sur l’ensemble de la vie sociale : elle produit non seulement des biens matériels. de l’information. culture. l’hôpital. face lumineuse. le pouvoir ne se contente plus de produire un ordre politique. Mais dans une société biopolitique. mais ceux-ci s’étendent bien au delà des institutions sociales. Les forces productives ont donc elles aussi une énorme puissance.Qu’est-ce que la post-modernité ? De manière négative. à la suite de Foucault (mais en le détournant en partie…). le «biopolitique».

de l’organisation en réseau. Epoque de l’économie immatérielle (= de l’information. Ce nouveau sujet politique est nommé multitude. Son organisation est typiquement post-fordiste : mettant l’accent sur la flexibilité du temps de travail et la mobilité (au risque d’une certaine précarité). Enfin. vastes dynamiques migratoires…). Ils sont les victimes de l’ordre global.…). … Nouveaux syndicats = expression organisée de la multitude dans toute son amplitude. avec le phénomène de la globalisation. il visait aussi à créer une réalité). Ce concept est entièrement ouvert et inclusif. la multitude concerne en droit chacun de nous : tous les travailleurs tous secteurs confondus.même. Ce sont ces caractéristiques qui tendent à s’étendre à toutes les formes de production et de vie sociale. migrants…. agriculture. à l’échelle du monde. une véritable transformation anthropologique. mais aussi des agents actifs et puissants. mais aussi tous les pauvres (chômeurs. Elle s’est produite au niveau de l’espace cette fois. riches de leurs savoirs et de leurs pouvoirs de création. il fonctionne en plus petites unités décentrées qui collaborent sous la forme du réseau réparti. 2. Ils sont intégrés dans les circuits de la production sociale et biopolitique (cf. prestations de services. Ses modes de fonctionnement principaux sont l’information. Les pauvres expriment une richesse et une productivité fabuleuse (biodiversité. la coopération. Cf. Les Etats restent fondamentaux. migrants…). du biopolitique (intrication de l’économique. intermittents. non salariés. y compris nationale. sans domicile fixe. aux yeux de Hardt et de Negri. qui excluait les autres classes sociales. Contrairement à celui de classe ouvrière. la communication. Negri et Hardt ont l’ambition de fournir les armes conceptuelles pour penser l’exploitation et l’émancipation aujourd’hui (nb : même si le schéma marxiste est toujours de rigueur… N et H s’en revendiquent explicitement : il s’agit de « réactiver le projet politique de la lutte des classes tel qu’il est pensé par Marx »). du culturel et du social). productivité dans le langage. Multitude Negri et Hardt tentent d’identifier le nouveau sujet politique adapté à la post-modernité (tout comme Marx désignait le prolétariat comme nouveau sujet politique : en le désignant et en le définissant. de la mondialisation (impossibilité d’échapper au caractère global du politique). de la communication. la post-modernité nous force à revoir nos cadres d’analyse. phénomène qui constitue.) car le concept de «travail» prend ici le sens de production sociale au sens large. outre les transformations du travail et de la souveraineté (devenus tous deux « biopolitiques ») qui affectent profondément la vie des individus. Tous ces « travailleurs » partagent un devenir commun. de la coopération. . Nb : les syndicats traditionnels sont dépassés. et rend ainsi caduques de nombreux concepts et instruments d’analyses qui fonctionnaient correctement durant la modernité. Piqueteros. La mondialisation n’entraîne pas la fin des Etats-nations mais oblige à penser toute politique. mais ils sont reconfigurés entièrement dans un contexte global (ils se contentent de seconder le Pouvoir global). du politique. participent à la condition commune et prennent donc potentiellement part à la multitude. de la créativité. une troisième transformation essentielle crée une césure radicale avec la modernité.

à travers des relations coopératives. qui est toujours pensé dans la tradition philosophique comme une réduction du multiple à l’un. la flexibilité. L’Empire n’est dès lors que la réaction du biopouvoir aux transformations du travail et des relations sociales inventées par la multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire. qui défendent ensemble un ordre libéral pour le marché capitaliste global… Les «sommets» (Seattle. Contrairement à la foule –fragmentée. p. info. anarchique – et à la masse – indifférenciée. Multitude. la Banque mondiale et autres ONG. Car s’il y a un nouveau sujet politique à la post-modernité. incohérente. de nationalité. un réseau qui permet de travailler et de vivre en commun »6. sur trois niveaux. etc. Davos …) lors desquels 5 Negri et Hardt. relations sociales coopératives. réseaux de communication. Empire Pour Negri et Hardt. 6 Multitude. s’étendant à toute la planète sans barrières de classes. C’est ce pouvoir qui doit d’adapter sans cesse. sans transcendance ni centre. 3. passive. etc. l’organisation en réseaux. Gênes. Les nouvelles conditions communes des « travailleurs » née de l’hégémonie du travail immatériel (l’informatisation. Ce désir est visible dans les luttes qu’elle mène un peu partout dans le monde pour se libérer de l’oppression et de l’exploitation. de résister et de créer collectivement du commun (connaissances. manipulable – la multitude est capable de s’auto-organiser. en se répartissant. elle est le fondement ontologique de toute société et c’est elle qui entraîne les mutations économiques. entre de grandes sociétés privées (entreprises multinationales < lex mercatoria). potentiellement. fondée sur des relations d’égalité et de liberté. elle est nécessairement «globale». la rendant ainsi toujours plus menaçante pour ceux qui l’exploitent. la créativité. de professions. sans la moindre médiation.). Contrairement au peuple. p. l’inventivité) ne font qu’accroître la puissance de la multitude. OMC) et une série d’organisations supranationales telles que l’ONU. comme la classe de ceux qui refusent la domination du capital »5 La multitude est composée en puissance de toutes les figures de la production sociale (en puissance seulement car nous verrons plus loin que ce sont les luttes politiques qui créent la réalité empirique de la multitude : c’est par des actes de résistance collective qu’on appartient à cette « classe sociale » qu’est la multitude) . Face à cette nouvelle poussée démocratique de la multitude qui tend à s’organiser de manière de plus en plus autonome. il y a un nouvel adversaire : l’Empire. la multitude est un ensemble de singularités conservant leurs différences et néanmoins capables de penser et d’agir en commun. 7. la mobilité. le pouvoir prend lui-même la forme d’un réseau diffus pour tâcher de conserver la mainmise sur la production biopolitique. Elle emprunte sa forme au travail immatériel : elle s’organise en réseaux. la multitude est toujours première. Il doit muter et se mondialiser. et donc comme unification et identité à soi. . quelques grands États-nations (< accords multilatéraux Ex. Paris. politiques. Elle est un « réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les différences peuvent s’exprimer librement et au même titre. La Découverte. 132 (abrégé en Multitude).On peut donc concevoir la multitude comme « l’ensemble de ceux qui travaillent sous la tutelle du capital et donc. la coopération. le FMI. sociales. D’autant plus que cette multitude manifeste en outre un profond désir de démocratie authentiquement universelle. la communication.

l’Empire est en effet contraint de mener une guerre totale à travers un «état d’exception permanent». avec un régime tourné vers une forme presque absolue de contrôle social (perte de libertés individuelles élémentaires). la souveraineté est pensée comme ce qui vient mettre un terme aux guerres civiles. Politique et guerre se confondent : la guerre est devenue le premier principe d’organisation de la société. bureaucratiques. elle ne se distingue plus des activités de police (vise à créer. Droit d’ingérence. elles font partie d’un même « monde ». etc. cherche à conserver à tout prix sa domination. Etats voyous. sorte de guerre civile incessante à l’intérieur de l’Empire. Durant toute la modernité. Ce sont des guerres contre des ennemis indéfinis et immatériels . nouvelle forme de souveraineté globale. La guerre et les belligérants sont redéfinis autrement : retour de la « guerre juste » (>< modernité ! : séparation justice – politique. Cette «exception américaine» n’entraîne pourtant pas que les États-Unis puissent «jouer perso» : eux. quand bien même celle-ci se voit de plus en plus contestée. Dans ce monde. Le but de toutes ces guerres est en fait d’établir et de maintenir des positions de domination relative au sein des hiérarchies du système global. du « mal ». La post-modernité est ainsi caractérisée par un état global de guerre généralisée. La définition de l’Empire est tout aussi large et inclusive que celle de la multitude. Il y a donc parfaite complicité entre le pouvoir et le capital : les élites économiques. Pour se maintenir. elle est bannie hors de l’espace civil interne . il n’a pas à obéir. l’Empire doit nécessairement être multilatéral et s’organiser en structure complexe articulée en réseaux. le déclin de l’autorité des Etats nations et le passage à l’Empire global. au niveau national. etc. L’Empire. Résistances (nouvelle logique des luttes). « nation building ». Avec la post-modernité. entre l’Empire et ses « ennemis » (=tous ceux qui tentent de déstabiliser les hiérarchies établies par l’Empire). financières qui se réunissent à Davos sont de mèche et relativement interchangeables entre elles . «Le pouvoir en réseau est la seule forme de pouvoir aujourd’hui capable de produire et de maintenir l’ordre»7. Pour faire face à un ennemi tout aussi global et diffus qu’il l’est lui-même. 7 Multitude.82 . la guerre est dès lors illimitée d’un point de vue spatial et temporel . comme tous les autres. les États-Unis occupent bien sûr une position particulière : en tant qu’État le plus puissant militairement. p. politique d’imposition des droits de l’homme et de la démocratie par en haut. maintenir un ordre social). C’est le mode de fonctionnement de l’Empire. Cela va de pair. La guerre est séparée du politique (comme gestion des conflits sociaux). la guerre est limitée aux conflits entre entités souveraines (enter Etats) : elle est un état d’exception limité. Mal/Bien – politique). sont contraints de s’allier à d’autres nations et à d’autres entités supranationales pour tenter de conserver une place dominante dans l’Empire. L’Empire est à la fois politique et économique : les deux sont intimement liés dans la post-modernité.se décident les grandes lignes de force de cet ordre mondial constituent l’emblème de l’Empire. La guerre prend de nouveaux noms : guerre contre le terrorisme. 4. contre la drogue. l’état d’exception s’est généralisé (contradiction !) et la guerre est devenue permanente. mais on le reconnaît à sa capacité à mettre de l’ordre dans l’horizon global en déterminant des hiérarchies.

leur manque de structuration ou d’organisation.. des modes de vie. et produisant des relations sociales. ironie >< hiérarchie. La manifestation mondiale contre la guerre le 15 février 2003 en a été l’apogée. jusqu’à l’invention de la lutte en réseaux : réseau privé de centre. toujours par réaction. c’est avant tout la productivité biopolitique de la multitude qui rend possibles les mouvements de résistance contre l’Empire. des subjectivités…Ils soulignent cette évolution progressive vers la forme du réseau réparti. guérilla cubaine. en rassemblant des luttes contre le pouvoir global qui étaient auparavant disséminées. pas prendre le pouvoir) Les politiques identitaires : féministes. Pour Negri et Hardt. minorités ethniques. à la structure polycentrique et horizontale des guérillas (ex. Ce cycle s’est consolidé ensuite aux Forums sociaux mondiaux et lors de rassemblements plus locaux qui ont permis d’approfondir la réflexion sur les alternatives et de prolonger la «célébration du commun» (exemple des Tute bianche). objectif : changer le monde. respect des différences. regroupant des groupes aux intérêts divergents mais capables d’agir en commun. forme parfaite pour aujourd’hui. Parmi celles-ci. coopération. indépendance. Qqs exemples de ces nouvelles luttes biopolitiques en réseaux : (Luttes anti-appartheid en Afrique du Sud et Intifada (tournant dans la généalogie)) Les zapatistes (charnière entre l’ancien modèle de la guérilla et le nouveau modèle du réseau biopolitique (post-fordisme : internet.Mais la «domination tous azimuts» (= qui couvre tous les spectres du pouvoir) de l’Empire rencontre de sérieuses résistances. Pour Negri et Hardt. puisqu’il va jusqu’à sacrifier sa vie même dans la lutte – et la production sociale de la multitude. Besoin de liberté et d’organisation démocratique. C’est à travers la mise en place d’un «cycle de luttes» (luttes qui mobilisent le commun à travers le monde) que l’Empire pourra être efficacement combattu. . formé d’une pluralité irréductible de points nodaux communiquant entre eux. Autonomie. via des délibérations démocratiques. unifiée des armées populaires. Néanmoins. organisation en réseaux. Si on a souvent reproché aux mouvements alter leur manque d’unité. ou révolution chinoise) (mais qui redevient vite autoritaire et centralisée avec la prise de pouvoir). les plus significatives sont le kamikaze – limite ontologique négative du biopouvoir. en est venu à ce type de guerre totale). communication. sans aucune autorité supérieure. la multiplicité des fronts de lutte. communication. préserver sa différence.. limite active et positive. (biopolitique contre biopouvoir) Pour comprendre quelles sont aujourd’hui les formes de résistance les plus adaptées (et pour comprendre comment l’Empire. Seattle marque le début d’un tel cycle. la mise en réseau des luttes singulières a été un pas essentiel dans la constitution et vers l’émancipation de la multitude. passant de la structure centralisée. l’analyse de Negri et Hardt montre qu’ils ont en réalité adopté une nouvelle logique de lutte parfaitement adaptée à la nature de la multitude et à la lutte contre l’Empire : information. flexibilité. organisation réticulaire et horizontale . Les mouvements alter : meilleur exemple d’organisation en réseau. hiérarchisée. Negri et Hardt retracent la généalogie des mouvements de résistance depuis les armées du peuple jusqu’aux guérillas puis aux luttes en réseaux d’aujourd’hui pour montrer comment la forme de la résistance / de l’organisation révolutionnaire n’a cessé de devenir plus démocratique et plus autonome. mobilité. réduit à une contestation de sommet en sommet (mais ça peut changer !). autorité . gays et lesbiens. Limites : très occidental . production et mobilisation du commun. D’où une nouvelle organisation structurelle (prises de décisions coopératives).

idéologiques…) contre leur potentielle désobéissance et en cherchant à les convaincre de leur dépendance. Negri et Hardt réunissent à la fin de leur ouvrage les doléances partagées (en matière de représentation. seul l’un peut gouverner . et de lutter par tous les moyens (pressions économiques. Tout comme il existe dans le travail immatériel des possibilités inédites d’autogestion. vers la constitution concrète de la démocratie globale. Ce discours qui nie la capacité de la multitude à se gouverner et à produire de manière autonome vise en réalité à légitimer un rapport de domination qui ne tient qu’avec la participation active des dominés. commissions de vérité. extension de la Cour Pénale Internationale. la souveraineté – qu’elle soit celle d’un monarque. 5. c’est-à-dire sans l’unification du multiple. confondus dans l’Empire. Or aujourd’hui. psychologiques. puisque l’expression de la singularité de chaque lutte n’est pas diminuée. d’une aristocratie. comme le montrent de plus en plus d’expériences alternatives (exemples : Indymedia. Il s’agit donc sans cesse. On sait cependant ce qu’elle n’est pas : la démocratie s’oppose à la souveraineté. qui récuse la possibilité même de la démocratie comme «gouvernement de tous par tous». résistante et productive. Cette théorie classique. Il faut faire un pas de plus. doit avoir un projet et se reconnaître à travers lui comme sujet politique. d’économie. fonctionnant en réseau ouvert et expansif. La multitude. Pour toute la tradition politique. par-delà la contestation.Ces luttes sont à l’image de la multitude : différenciée. va de pair avec les théories capitalistes et les pratiques de management pour lesquelles seul un génie isolé peut innover en matière économique. Leur caractère parasitaire apparaît au grand jour. le souverain unitaire devient parfaitement superflu. taxe Tobin ou variantes. . mais à leurs yeux celles-ci ne suffisent pas (même si ça montre le profond désir de démocratie de la multitude). agence mondiale de l’eau ou autorité mondiale de la communication. Projet constituant de démocratie globale Il ne faut pas s’attendre à ce que la démocratie globale soit vraiment définie par Negri et Hardt : sa forme doit encore être inventée par la multitude (p. pour le souverain comme pour le patron. de biopolitique) et les projets de réformes qui émergent (transparence. élimination de la dette du tiers monde. La multitude est donc appelée à bannir la souveraineté hors de la politique et à se gouverner elle-même. etc. En effet. il existe de plus en plus de potentiels d’auto-organisation politique et sociale. meilleure représentativité à l’ONU. On échappe ici à la vieille alternative entre une lutte unifiée au nom d’une identité centrale et des luttes séparées affirmant des différences. pour parvenir à sa libération.). dépendent plus que jamais des agents sociaux sur lesquels ils règnent. il n’y a pas de politique sans souveraineté. Forums sociaux…). qui nie la nature plurielle de la multitude et tend toujours à l’assujettir. traités internationaux. de négocier le consentement des sujets et travailleurs. 356). mais au contraire augmentée par la mobilisation et l’extension globale du commun. du peuple. la souveraineté et le capital. À partir du moment où les gouvernés produisent des relations sociales de manière autonome et se constituent en multitude. de justice. de la nation ou du parti – est toujours réduction du multiple à l’un.

Il s’agit bien de revenir au principe même de la démocratie : le gouvernement de tous par tous. une possibilité réelle à l’échelle globale»8. et non pas des philosophes. Pour comprendre comment la multitude peut décider (énorme question). Le pari de Negri et Hardt : Nous n’avons pas besoin de transcendance pour produire et pour vivre ensemble (ni patron. «la démocratie est en train de devenir. sans quoi aucune résistance et aucune libération ne pourront avoir lieu.Analogie avec la neurobiologie : le corps humain est lui-même organisé sur un plan d’immanence . ou ce que l’on doit faire pour y parvenir. et qu’il faut donc reprendre aujourd’hui) Mais un tel processus n’est pas spontané ou improvisé : il nécessite l’invention de mécanismes constitutionnels et de procédures institutionnelles qui garantissent son plein épanouissement et le protègent de toute nouvelle tyrannie. Pour N et H. Autogestion et autonomie sans concessions. p. on a (entre autres) ainsi taxé la démocratie globale de pure utopie et dénoncé une téléologie sous-jacente à l’œuvre dans cette pensée politique. Une vraie démocratie est aujourd’hui possible ! Conclusion : Si Empire et Multitude ont fait l’objet de multiples éloges. il faut s’appuyer sur ces modèles : par ex. par collaboration. est la coordination de milliard neurones qui s’articulent au sein d’un agencement cohérent. À la critique d’utopisme. 5.Analogie avec l’économie : l’innovation ne requiert aucun contrôle centralisé . le désir profond de le transformer. seules les discussions politiques collectives pourront le dire. « Nous avons changé. pour la première fois. connaissance. modèle du développement coopératif des programmes informatiques. Société démocratique // Open Source : société dont le code source est révélé. Nous ne produisons et n’innovons qu’ensemble. de l’interaction libre (v. plus démocratique»). en réseaux (v. Quant à savoir quand viendra le temps de cette révolution. Negri et Hardt répondent qu’il faut conserver l’espoir d’un monde meilleur («plus libre. il n’est pas nécessaire que l’un gouverne . Bref il faut une nouvelle science de la démocratie. grèves de Berlin en 1953). par exemple. de l’accès gratuit. (C’est ce projet démocratique que la modernité n’a pas su achever (à cause de la représentation) ni le socialisme (abandon de la volonté de représenter la classe ouvrière. V. partout dans les domaines en pointe : info. révolution informatique rendue possible par l’accès à des communs électroniques). dont l’objectif premier soit de détruire la souveraineté au niveau global (//Lénine) et d’inventer ces structures institutionnelles démocratiques. Nos auteurs se contentent d’affirmer que «le moment venu. l’organisation sociale. en réalité il ne gouverne jamais ! L’organisation sociale biopolitique est immanente : tous ses éléments interagissent au même niveau et produisent ensemble. …). un événement nous 8 Multitude. fondées sur les conditions présentes (//Madison). nous en avons les moyens ! » Parce que le pouvoir constituant de la multitude a mûri. permettant à tous de collaborer à la résolution des problèmes et de créer des programmes sociaux plus performants. . . leurs thèses ont aussi été abondamment discutées et critiquées . communication. elle exige au contraire des ressources communes. Telle est la tâche de la multitude aujourd’hui. ni chef). Rien dans le cerveau n’opère une décision : il s’agit d’une multitude qui agit de concert) . la pensée.

dans cette déclaration finale aux tonalités très «affectives». place à la discussion collective ! 9 Multitude. . Peut-être faut-il voir. p. Peut-être est-ce là le véritable enjeu d’Empire et Multitude.propulsera comme une flèche dans cet avenir vivant. 404. une déclaration performative : l’espoir et l’enthousiasme qu’a pu susciter chez des milliers de gens la lecture d’Empire et de Multitude ne sont-ils pas des moteurs puissants de transformation sociale ? Dans ce cas. plutôt que l’affirmation téléologique d’une révolution en marche dans l’histoire. Mais puisque la révolution ne peut naître que de la multitude. Ce sera le véritable acte d’amour politique»9. désigner le «commun» qui relie des mouvements de contestation très divers et faire valoir le projet politique qui les rassemble n’a pas qu’un objectif descriptif : cela vise également à contribuer à créer l’«événement» en question.