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Empire et Multitude : la démocratie selon Antonio Negri

Conférence pour PhiloCité (23 et 25 janvier 2007)1
Par Anne Herla

Remarques préliminaires :
- Titre pas tout à fait correct ! J’aurais dû dire : la démocratie selon Negri et Hardt.
Empire et Multitude
- Empire (Paris, Exils) et Multitude, Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire (Paris, La Découverte) sont parus
en 2000 et 2004. Deux volets d’un même projet de philosophie politique qui vise à apporter un éclairage
conceptuel sur la réalité de notre temps et à permettre ainsi de mieux agir sur elle. But : penser l’émancipation à
partir des conditions présentes.
- Grand succès. Sujet très à la mode aujourd’hui (cf. livres, revues, séminaires,…), très controversé.
- Je me centre sur Multitude, car plus axé sur la démocratie.
Negri et Hardt
- Negri : Né en 1933 à Padoue. Prof de philo à l’université de Padoue (lecteur de Hegel, Marx, Spinoza,
Leopardi, Dilthey …) et activiste dans l’opéraïsme italien des années 60. Radical de gauche opposé au PC dans
les années 70 (contre le compromis historique entre PC et Democrazia cristiana). « Cerveau » de l’extrême
gauche. Accusé de responsabilité morale dans l’assassinat d’Aldo Moro par les brigades rouges en 78. Prison
(quatre ans et demi de préventive). Elu député du parti radical italien en 1983. Exil en France. Acquitté pour le
meurtre d’Aldo Moro, mais reste condamné par contumace à une peine réduite. Retour en Italie en 1997. Pas
d’amnistie. Libération conditionnelle en 2002.
Negri n’a jamais cessé de mener en parallèle recherche théorique et engagement politique sur le terrain. Encore
très prolifique aujourd’hui.
- Hardt : américain de Seattle, ingénieur, docteur en philo (thèse sur Negri et Deleuze), est venu « chercher »
Negri pour écrire Empire…(et autres ouvrages communs).

1. Passage de la modernité à la post-modernité
Empire et Multitude sont deux ouvrages concrets, pratiques, en prise sur la réalité. Negri et
Hardt présentent Empire comme «une boîte à outils de concepts pour théoriser et agir à la
fois dans et contre l’Empire»2. De même, Multitude se veut un ouvrage à la fois
philosophique et pratique : il ne s’agit pas d’énoncer un programme d’action, mais bien de
repenser des concepts comme le pouvoir, la résistance, la multitude, la démocratie, afin
d’ élaborer les bases conceptuelles d’un nouveau projet de démocratie.
Le point de départ de la pensée de Negri et Hardt est le constat de la faillite des grandes
catégories politiques modernes (souveraineté nationale, peuple, syndicats, partis de masse…)
désormais incapables de rendre compte des évolutions du monde actuel. Il est urgent
d’inventer une « nouvelle grammaire du politique »3, qui tienne compte du passage de la
modernité à la post-modernité.

1

Le texte de cette conférence reprend en partie celui de mon article « Empire et Multitude, livres de chevet des
alters », dans Politique. Revue de débats, février 2007.
2
Negri et Hardt, Empire, Paris, Exils, 2000, page 21.
3
Sous-titre du livre de Negri : Fabrique de porcelaine. Pour une nouvelle grammaire du politique, Paris, Stock,
2006.

l’école. les mécanismes de maîtrise sont de plus en plus immanents au champ social tout entier. Dans une société biopolitique. Pour mieux comprendre le caractère biopolitique de la post-modernité. puisqu’il ne se contente pas de créer des biens matériels. de l’information. sans-nationalité. les coutumes. Les comportements d’intégration et d’exclusion sociale propres au pouvoir sont de plus en plus intériorisés par les sujets. la production économique a elle aussi directement prise sur l’ensemble de la vie sociale : elle produit non seulement des biens matériels. Quelle est cette tendance ? Le travail immatériel est le travail biopolitique par excellence. cette post-modernité peut se définir comme époque des post et des sans4 : le post-nationalisme (déclin du pouvoir des États nations au profit d’entités supranationales). qui influent directement sur la vie des individus. des relations. bref la vie elle-même dans toute sa généralité (Bios).… en constituent les nouvelles figures. qui en est la face sombre : c’est le pouvoir transcendant qui modèle la vie et lui impose un ordre à la manière d’une autorité souveraine . le culturel. Cela ne signifie pas que la plupart des gens travaillent dans les secteurs dits «immatériels» (communication. et le biopolitique. Les forces productives ont donc elles aussi une énorme puissance. Editions Montparnasse. mais ceux-ci s’étendent bien au delà des institutions sociales. à la suite de Foucault (mais en le détournant en partie…). des modes d’existence. De manière positive. mais produit aussi des relations et la vie sociale elle4 Cf. mais aussi des biens culturels. mais que cette forme de travail impose une tendance aux autres formes de travail et à la société toute entière. diffusés dans les cerveaux et les corps des citoyens. l’organisation en réseaux). et finalement les corps et les consciences (les subjectivités). l’univ. services…). Mais dans une société biopolitique. culture. sans domicile fixe. la mobilité. Intensification des appareils normalisants. qui est cette force immanente au social qui crée des relations et des formes de vie à travers une production coopérative. le pouvoir ne se contente plus de produire un ordre politique. etc. la prison. de Pierre-André Boutang et Annie Chevallay. la post-modernité est caractérisée par l’interpénétration de l’économique. Entretien avec Antonio Negri en DVD : Toni Negri. il faut se pencher un instant sur les changements survenus dans le travail ces trente dernières années. les habitudes. le «biopolitique». Dans la société de contrôle. le post-fordisme (transformations des conditions de travail privilégiant la flexibilité. un potentiel révolutionnaire. 2004. des affects. par des réseaux souples. face lumineuse. Développons ce deuxième aspect. et le post-syndicalisme (érosion des structures traditionnelles de luttes sociales) désignent en creux une époque encore en quête d’elle-même . mais transforme en même temps le social. du politique. . L’aspect « biopolitique » de la post-modernité a donc deux visages : le «biopouvoir». Des années de plomb à «l’Empire».Qu’est-ce que la post-modernité ? De manière négative. des émotions – qui se trouve en position hégémonique. les pratiques sont générés par des dispositifs institutionnels comme l’usine. de la communication. les sans-papiers. l’hôpital. N et H font référence ici au passage de la société disciplinaire à la société de contrôle diagnostiqué par Foucault : dans la société disciplinaires. du social et du culturel : c’est ce que Negri et Hardt nomment. sans-travail. Alors que le travail industriel a occupé le devant de la scène aux XIXe et XXe siècles. c’est aujourd’hui le travail immatériel – travail qui produit avant tout des biens immatériels tels que du savoir. modulables. La société disciplinaire gouverne en définissant le normal et le déviant et en produisant des mécanismes d’exclusion et d’intégration. qui est celui qui intéresse le plus N et H.

Tous ces « travailleurs » partagent un devenir commun.…). il visait aussi à créer une réalité). de la mondialisation (impossibilité d’échapper au caractère global du politique). Son organisation est typiquement post-fordiste : mettant l’accent sur la flexibilité du temps de travail et la mobilité (au risque d’une certaine précarité). Ce sont ces caractéristiques qui tendent à s’étendre à toutes les formes de production et de vie sociale. y compris nationale. agriculture. phénomène qui constitue. Enfin. mais aussi des agents actifs et puissants. migrants….même. Les pauvres expriment une richesse et une productivité fabuleuse (biodiversité. la multitude concerne en droit chacun de nous : tous les travailleurs tous secteurs confondus. une troisième transformation essentielle crée une césure radicale avec la modernité. Piqueteros. Cf. et rend ainsi caduques de nombreux concepts et instruments d’analyses qui fonctionnaient correctement durant la modernité. avec le phénomène de la globalisation. de la créativité.) car le concept de «travail» prend ici le sens de production sociale au sens large. sans domicile fixe. de la communication. de l’organisation en réseau. outre les transformations du travail et de la souveraineté (devenus tous deux « biopolitiques ») qui affectent profondément la vie des individus. Negri et Hardt ont l’ambition de fournir les armes conceptuelles pour penser l’exploitation et l’émancipation aujourd’hui (nb : même si le schéma marxiste est toujours de rigueur… N et H s’en revendiquent explicitement : il s’agit de « réactiver le projet politique de la lutte des classes tel qu’il est pensé par Marx »). du politique. la coopération. Les Etats restent fondamentaux. du biopolitique (intrication de l’économique. la communication. productivité dans le langage. Ils sont intégrés dans les circuits de la production sociale et biopolitique (cf. migrants…). il fonctionne en plus petites unités décentrées qui collaborent sous la forme du réseau réparti. participent à la condition commune et prennent donc potentiellement part à la multitude. prestations de services. … Nouveaux syndicats = expression organisée de la multitude dans toute son amplitude. de la coopération. aux yeux de Hardt et de Negri. Nb : les syndicats traditionnels sont dépassés. une véritable transformation anthropologique. Ses modes de fonctionnement principaux sont l’information. Ce concept est entièrement ouvert et inclusif. Ce nouveau sujet politique est nommé multitude. la post-modernité nous force à revoir nos cadres d’analyse. Ils sont les victimes de l’ordre global. mais aussi tous les pauvres (chômeurs. riches de leurs savoirs et de leurs pouvoirs de création. vastes dynamiques migratoires…). du culturel et du social). . non salariés. à l’échelle du monde. Epoque de l’économie immatérielle (= de l’information. mais ils sont reconfigurés entièrement dans un contexte global (ils se contentent de seconder le Pouvoir global). Contrairement à celui de classe ouvrière. Multitude Negri et Hardt tentent d’identifier le nouveau sujet politique adapté à la post-modernité (tout comme Marx désignait le prolétariat comme nouveau sujet politique : en le désignant et en le définissant. La mondialisation n’entraîne pas la fin des Etats-nations mais oblige à penser toute politique. Elle s’est produite au niveau de l’espace cette fois. 2. intermittents. qui excluait les autres classes sociales.

132 (abrégé en Multitude). l’inventivité) ne font qu’accroître la puissance de la multitude. Face à cette nouvelle poussée démocratique de la multitude qui tend à s’organiser de manière de plus en plus autonome. en se répartissant. la multitude est toujours première. etc. OMC) et une série d’organisations supranationales telles que l’ONU. de professions. s’étendant à toute la planète sans barrières de classes. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire. elle est le fondement ontologique de toute société et c’est elle qui entraîne les mutations économiques. politiques. potentiellement. à travers des relations coopératives. La Découverte. la communication. réseaux de communication. l’organisation en réseaux. 6 Multitude. Empire Pour Negri et Hardt. Gênes. la multitude est un ensemble de singularités conservant leurs différences et néanmoins capables de penser et d’agir en commun. la mobilité. un réseau qui permet de travailler et de vivre en commun »6. qui est toujours pensé dans la tradition philosophique comme une réduction du multiple à l’un. et donc comme unification et identité à soi. anarchique – et à la masse – indifférenciée. quelques grands États-nations (< accords multilatéraux Ex. Multitude. 7. sociales. elle est nécessairement «globale». relations sociales coopératives. le FMI. sans transcendance ni centre. la rendant ainsi toujours plus menaçante pour ceux qui l’exploitent. p.). sur trois niveaux. Elle est un « réseau ouvert et expansif dans lequel toutes les différences peuvent s’exprimer librement et au même titre. 3. Il doit muter et se mondialiser. D’autant plus que cette multitude manifeste en outre un profond désir de démocratie authentiquement universelle. la flexibilité. etc.On peut donc concevoir la multitude comme « l’ensemble de ceux qui travaillent sous la tutelle du capital et donc. de nationalité. C’est ce pouvoir qui doit d’adapter sans cesse. qui défendent ensemble un ordre libéral pour le marché capitaliste global… Les «sommets» (Seattle. L’Empire n’est dès lors que la réaction du biopouvoir aux transformations du travail et des relations sociales inventées par la multitude. le pouvoir prend lui-même la forme d’un réseau diffus pour tâcher de conserver la mainmise sur la production biopolitique. sans la moindre médiation. la créativité. incohérente. Paris. il y a un nouvel adversaire : l’Empire. Elle emprunte sa forme au travail immatériel : elle s’organise en réseaux. Car s’il y a un nouveau sujet politique à la post-modernité. de résister et de créer collectivement du commun (connaissances. fondée sur des relations d’égalité et de liberté. manipulable – la multitude est capable de s’auto-organiser. Ce désir est visible dans les luttes qu’elle mène un peu partout dans le monde pour se libérer de l’oppression et de l’exploitation. Contrairement à la foule –fragmentée. entre de grandes sociétés privées (entreprises multinationales < lex mercatoria). . la Banque mondiale et autres ONG. comme la classe de ceux qui refusent la domination du capital »5 La multitude est composée en puissance de toutes les figures de la production sociale (en puissance seulement car nous verrons plus loin que ce sont les luttes politiques qui créent la réalité empirique de la multitude : c’est par des actes de résistance collective qu’on appartient à cette « classe sociale » qu’est la multitude) . Davos …) lors desquels 5 Negri et Hardt. p. Contrairement au peuple. info. passive. la coopération. Les nouvelles conditions communes des « travailleurs » née de l’hégémonie du travail immatériel (l’informatisation.

Dans ce monde. l’Empire est en effet contraint de mener une guerre totale à travers un «état d’exception permanent». elle est bannie hors de l’espace civil interne . Droit d’ingérence. mais on le reconnaît à sa capacité à mettre de l’ordre dans l’horizon global en déterminant des hiérarchies. la souveraineté est pensée comme ce qui vient mettre un terme aux guerres civiles. il n’a pas à obéir. Durant toute la modernité. la guerre est limitée aux conflits entre entités souveraines (enter Etats) : elle est un état d’exception limité. sorte de guerre civile incessante à l’intérieur de l’Empire. Cette «exception américaine» n’entraîne pourtant pas que les États-Unis puissent «jouer perso» : eux. quand bien même celle-ci se voit de plus en plus contestée. etc. Le but de toutes ces guerres est en fait d’établir et de maintenir des positions de domination relative au sein des hiérarchies du système global. p. la guerre est dès lors illimitée d’un point de vue spatial et temporel . Pour se maintenir. sont contraints de s’allier à d’autres nations et à d’autres entités supranationales pour tenter de conserver une place dominante dans l’Empire. La guerre et les belligérants sont redéfinis autrement : retour de la « guerre juste » (>< modernité ! : séparation justice – politique.se décident les grandes lignes de force de cet ordre mondial constituent l’emblème de l’Empire. « nation building ». Etats voyous. Résistances (nouvelle logique des luttes). L’Empire est à la fois politique et économique : les deux sont intimement liés dans la post-modernité. comme tous les autres. La définition de l’Empire est tout aussi large et inclusive que celle de la multitude.82 . contre la drogue. avec un régime tourné vers une forme presque absolue de contrôle social (perte de libertés individuelles élémentaires). Mal/Bien – politique). politique d’imposition des droits de l’homme et de la démocratie par en haut. du « mal ». Avec la post-modernité. Cela va de pair. «Le pouvoir en réseau est la seule forme de pouvoir aujourd’hui capable de produire et de maintenir l’ordre»7. Pour faire face à un ennemi tout aussi global et diffus qu’il l’est lui-même. cherche à conserver à tout prix sa domination. au niveau national. le déclin de l’autorité des Etats nations et le passage à l’Empire global. La post-modernité est ainsi caractérisée par un état global de guerre généralisée. L’Empire. C’est le mode de fonctionnement de l’Empire. 7 Multitude. etc. nouvelle forme de souveraineté globale. Il y a donc parfaite complicité entre le pouvoir et le capital : les élites économiques. La guerre prend de nouveaux noms : guerre contre le terrorisme. Politique et guerre se confondent : la guerre est devenue le premier principe d’organisation de la société. l’état d’exception s’est généralisé (contradiction !) et la guerre est devenue permanente. entre l’Empire et ses « ennemis » (=tous ceux qui tentent de déstabiliser les hiérarchies établies par l’Empire). elle ne se distingue plus des activités de police (vise à créer. maintenir un ordre social). 4. financières qui se réunissent à Davos sont de mèche et relativement interchangeables entre elles . La guerre est séparée du politique (comme gestion des conflits sociaux). les États-Unis occupent bien sûr une position particulière : en tant qu’État le plus puissant militairement. bureaucratiques. elles font partie d’un même « monde ». l’Empire doit nécessairement être multilatéral et s’organiser en structure complexe articulée en réseaux. Ce sont des guerres contre des ennemis indéfinis et immatériels .

la mise en réseau des luttes singulières a été un pas essentiel dans la constitution et vers l’émancipation de la multitude. autorité . indépendance. pas prendre le pouvoir) Les politiques identitaires : féministes. coopération. guérilla cubaine. passant de la structure centralisée. D’où une nouvelle organisation structurelle (prises de décisions coopératives). organisation en réseaux. Néanmoins. ironie >< hiérarchie. leur manque de structuration ou d’organisation. ou révolution chinoise) (mais qui redevient vite autoritaire et centralisée avec la prise de pouvoir). sans aucune autorité supérieure. puisqu’il va jusqu’à sacrifier sa vie même dans la lutte – et la production sociale de la multitude. Les mouvements alter : meilleur exemple d’organisation en réseau. jusqu’à l’invention de la lutte en réseaux : réseau privé de centre. en rassemblant des luttes contre le pouvoir global qui étaient auparavant disséminées. Pour Negri et Hardt. forme parfaite pour aujourd’hui. via des délibérations démocratiques. respect des différences. les plus significatives sont le kamikaze – limite ontologique négative du biopouvoir. communication. toujours par réaction. Parmi celles-ci. objectif : changer le monde. et produisant des relations sociales. mobilité. formé d’une pluralité irréductible de points nodaux communiquant entre eux. des subjectivités…Ils soulignent cette évolution progressive vers la forme du réseau réparti. gays et lesbiens. . Besoin de liberté et d’organisation démocratique. organisation réticulaire et horizontale . en est venu à ce type de guerre totale). des modes de vie. Seattle marque le début d’un tel cycle. Qqs exemples de ces nouvelles luttes biopolitiques en réseaux : (Luttes anti-appartheid en Afrique du Sud et Intifada (tournant dans la généalogie)) Les zapatistes (charnière entre l’ancien modèle de la guérilla et le nouveau modèle du réseau biopolitique (post-fordisme : internet. à la structure polycentrique et horizontale des guérillas (ex. Limites : très occidental . Ce cycle s’est consolidé ensuite aux Forums sociaux mondiaux et lors de rassemblements plus locaux qui ont permis d’approfondir la réflexion sur les alternatives et de prolonger la «célébration du commun» (exemple des Tute bianche).. Pour Negri et Hardt. (biopolitique contre biopouvoir) Pour comprendre quelles sont aujourd’hui les formes de résistance les plus adaptées (et pour comprendre comment l’Empire. réduit à une contestation de sommet en sommet (mais ça peut changer !). hiérarchisée. préserver sa différence. l’analyse de Negri et Hardt montre qu’ils ont en réalité adopté une nouvelle logique de lutte parfaitement adaptée à la nature de la multitude et à la lutte contre l’Empire : information. Autonomie. communication. Negri et Hardt retracent la généalogie des mouvements de résistance depuis les armées du peuple jusqu’aux guérillas puis aux luttes en réseaux d’aujourd’hui pour montrer comment la forme de la résistance / de l’organisation révolutionnaire n’a cessé de devenir plus démocratique et plus autonome. regroupant des groupes aux intérêts divergents mais capables d’agir en commun.. Si on a souvent reproché aux mouvements alter leur manque d’unité. flexibilité. la multiplicité des fronts de lutte. c’est avant tout la productivité biopolitique de la multitude qui rend possibles les mouvements de résistance contre l’Empire. C’est à travers la mise en place d’un «cycle de luttes» (luttes qui mobilisent le commun à travers le monde) que l’Empire pourra être efficacement combattu. limite active et positive. production et mobilisation du commun.Mais la «domination tous azimuts» (= qui couvre tous les spectres du pouvoir) de l’Empire rencontre de sérieuses résistances. unifiée des armées populaires. minorités ethniques. La manifestation mondiale contre la guerre le 15 février 2003 en a été l’apogée.

agence mondiale de l’eau ou autorité mondiale de la communication. c’est-à-dire sans l’unification du multiple. Ce discours qui nie la capacité de la multitude à se gouverner et à produire de manière autonome vise en réalité à légitimer un rapport de domination qui ne tient qu’avec la participation active des dominés. la souveraineté et le capital. le souverain unitaire devient parfaitement superflu. Forums sociaux…). meilleure représentativité à l’ONU. fonctionnant en réseau ouvert et expansif. de justice. confondus dans l’Empire. Il s’agit donc sans cesse. 356). La multitude. commissions de vérité. de biopolitique) et les projets de réformes qui émergent (transparence. qui nie la nature plurielle de la multitude et tend toujours à l’assujettir. traités internationaux. résistante et productive. Cette théorie classique. d’une aristocratie. 5. va de pair avec les théories capitalistes et les pratiques de management pour lesquelles seul un génie isolé peut innover en matière économique.).Ces luttes sont à l’image de la multitude : différenciée. du peuple. seul l’un peut gouverner . mais au contraire augmentée par la mobilisation et l’extension globale du commun. la souveraineté – qu’elle soit celle d’un monarque. À partir du moment où les gouvernés produisent des relations sociales de manière autonome et se constituent en multitude. extension de la Cour Pénale Internationale. qui récuse la possibilité même de la démocratie comme «gouvernement de tous par tous». Tout comme il existe dans le travail immatériel des possibilités inédites d’autogestion. par-delà la contestation. de la nation ou du parti – est toujours réduction du multiple à l’un. idéologiques…) contre leur potentielle désobéissance et en cherchant à les convaincre de leur dépendance. La multitude est donc appelée à bannir la souveraineté hors de la politique et à se gouverner elle-même. Pour toute la tradition politique. d’économie. pour le souverain comme pour le patron. doit avoir un projet et se reconnaître à travers lui comme sujet politique. On échappe ici à la vieille alternative entre une lutte unifiée au nom d’une identité centrale et des luttes séparées affirmant des différences. etc. Projet constituant de démocratie globale Il ne faut pas s’attendre à ce que la démocratie globale soit vraiment définie par Negri et Hardt : sa forme doit encore être inventée par la multitude (p. Or aujourd’hui. Il faut faire un pas de plus. vers la constitution concrète de la démocratie globale. psychologiques. Leur caractère parasitaire apparaît au grand jour. élimination de la dette du tiers monde. puisque l’expression de la singularité de chaque lutte n’est pas diminuée. il n’y a pas de politique sans souveraineté. et de lutter par tous les moyens (pressions économiques. pour parvenir à sa libération. . il existe de plus en plus de potentiels d’auto-organisation politique et sociale. Negri et Hardt réunissent à la fin de leur ouvrage les doléances partagées (en matière de représentation. On sait cependant ce qu’elle n’est pas : la démocratie s’oppose à la souveraineté. taxe Tobin ou variantes. En effet. mais à leurs yeux celles-ci ne suffisent pas (même si ça montre le profond désir de démocratie de la multitude). dépendent plus que jamais des agents sociaux sur lesquels ils règnent. de négocier le consentement des sujets et travailleurs. comme le montrent de plus en plus d’expériences alternatives (exemples : Indymedia.

« Nous avons changé. permettant à tous de collaborer à la résolution des problèmes et de créer des programmes sociaux plus performants.Analogie avec l’économie : l’innovation ne requiert aucun contrôle centralisé .Il s’agit bien de revenir au principe même de la démocratie : le gouvernement de tous par tous. révolution informatique rendue possible par l’accès à des communs électroniques). et non pas des philosophes. par exemple. communication. de l’interaction libre (v. modèle du développement coopératif des programmes informatiques. fondées sur les conditions présentes (//Madison). l’organisation sociale. est la coordination de milliard neurones qui s’articulent au sein d’un agencement cohérent. Le pari de Negri et Hardt : Nous n’avons pas besoin de transcendance pour produire et pour vivre ensemble (ni patron. on a (entre autres) ainsi taxé la démocratie globale de pure utopie et dénoncé une téléologie sous-jacente à l’œuvre dans cette pensée politique. . grèves de Berlin en 1953). À la critique d’utopisme. nous en avons les moyens ! » Parce que le pouvoir constituant de la multitude a mûri. il n’est pas nécessaire que l’un gouverne . seules les discussions politiques collectives pourront le dire. plus démocratique»). partout dans les domaines en pointe : info. …). «la démocratie est en train de devenir.Analogie avec la neurobiologie : le corps humain est lui-même organisé sur un plan d’immanence . en réseaux (v. et qu’il faut donc reprendre aujourd’hui) Mais un tel processus n’est pas spontané ou improvisé : il nécessite l’invention de mécanismes constitutionnels et de procédures institutionnelles qui garantissent son plein épanouissement et le protègent de toute nouvelle tyrannie. le désir profond de le transformer. une possibilité réelle à l’échelle globale»8. ni chef). un événement nous 8 Multitude. dont l’objectif premier soit de détruire la souveraineté au niveau global (//Lénine) et d’inventer ces structures institutionnelles démocratiques. leurs thèses ont aussi été abondamment discutées et critiquées . (C’est ce projet démocratique que la modernité n’a pas su achever (à cause de la représentation) ni le socialisme (abandon de la volonté de représenter la classe ouvrière. par collaboration. Rien dans le cerveau n’opère une décision : il s’agit d’une multitude qui agit de concert) . Pour comprendre comment la multitude peut décider (énorme question). . sans quoi aucune résistance et aucune libération ne pourront avoir lieu. pour la première fois. 5. Société démocratique // Open Source : société dont le code source est révélé. Pour N et H. connaissance. en réalité il ne gouverne jamais ! L’organisation sociale biopolitique est immanente : tous ses éléments interagissent au même niveau et produisent ensemble. V. Telle est la tâche de la multitude aujourd’hui. Quant à savoir quand viendra le temps de cette révolution. Bref il faut une nouvelle science de la démocratie. elle exige au contraire des ressources communes. Autogestion et autonomie sans concessions. ou ce que l’on doit faire pour y parvenir. p. de l’accès gratuit. Nos auteurs se contentent d’affirmer que «le moment venu. il faut s’appuyer sur ces modèles : par ex. Nous ne produisons et n’innovons qu’ensemble. Negri et Hardt répondent qu’il faut conserver l’espoir d’un monde meilleur («plus libre. la pensée. Une vraie démocratie est aujourd’hui possible ! Conclusion : Si Empire et Multitude ont fait l’objet de multiples éloges.

plutôt que l’affirmation téléologique d’une révolution en marche dans l’histoire. Peut-être faut-il voir. dans cette déclaration finale aux tonalités très «affectives». une déclaration performative : l’espoir et l’enthousiasme qu’a pu susciter chez des milliers de gens la lecture d’Empire et de Multitude ne sont-ils pas des moteurs puissants de transformation sociale ? Dans ce cas. Mais puisque la révolution ne peut naître que de la multitude. place à la discussion collective ! 9 Multitude. désigner le «commun» qui relie des mouvements de contestation très divers et faire valoir le projet politique qui les rassemble n’a pas qu’un objectif descriptif : cela vise également à contribuer à créer l’«événement» en question. 404. Ce sera le véritable acte d’amour politique»9.propulsera comme une flèche dans cet avenir vivant. . Peut-être est-ce là le véritable enjeu d’Empire et Multitude. p.