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Projection privée de « L’Épreuve des Mots »

12 mars 2010
L’Entrepôt, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris

Échange avec le public


DEBAT DU 12 MARS 2010 A L’ENTREPOT.

Fin de la projection du film « L’épreuve des mots ». Début du débat. Sont présents lors de ce débat :
Louis Pilote, Directeur de l’Arche en France, Producteur
Nicolas Favreau, Réalisateur
Anne Chabert d’Hières, Réalisation des entretiens

Louis Pilote:
Simplement dire en deux mots que bien évidemment toutes les personnes qui sont présentes dans le
film ont donné leur autorisation et étaient volontaires. Elles avaient toutes très envie de faire ce projet
avec nous. Nous les avons invitées pour leur faire une projection du film et elles étaient vraiment très
fières de leur parole.

Intervenant 1 :
J’ai trouvé le film très intéressant. On ne décroche pas une seconde. La seule critique que je pourrais
faire est qu’il est presque un peu court et qu’on reste un peu sur sa faim. J’aurais plutôt vu le film sur
une heure. Il y a beaucoup de personnages, de personnes plutôt et on aimerait en savoir plus sur
chacune d’entre elles. Mais il n’y a pas une seconde où l’attention s’en va. C’est peut être dû à la
rapidité du montage. Oui, vraiment on ne décroche pas.

Nicolas Favreau :
Je suis ravi que vous ne vous ennuyiez pas ! C’est vrai qu’il y avait de quoi faire plus, mais notre envie
en faisant ce film était qu’il s’adresse à un public qui ne connaît pas le handicap.
Là nous sommes sur un format de vingt six minutes, qui est un format calibré télévision. Si on passe
au-delà c’est cinquante deux minutes. On a voulu prendre le risque d’embarquer des gens dans ce film
qui est assez âpre, qui a un style épuré, ce qui n’était pas gagné avec un cinquante deux minutes.
Voilà la raison pour laquelle on n’est pas allé au-delà. Ce qui ne veut pas dire qu’un jour on ne fera
pas un cinquante deux minutes ! Nous avons interrogé près d’une trentaine de personnes, on n’en a
gardé que dix. Vous imaginez les trésors que nous avons encore ! Mais votre remarque nous donne
envie de se demander pourquoi on n’est pas allé plus loin…

Intervenante 2:
Je suis un peu étonnée. Vous parliez tout à l’heure du fait que le film était peut être un peu rugueux,
ou âpre. Ce n’est absolument pas ce que j’ai ressenti. J’ai trouvé au contraire que c’était extrêmement
doux, qu’il y avait beaucoup d’humanisme, de tous les cotés. Anne votre voix est vraiment
sensationnelle ! Il y a de vrais portraits. On entre dans l’intériorité de ces conversations, de ces
entretiens. On ne se sent absolument pas voyeurs, on ne se sent pas à l’extérieur dans un regard
distancié, voire jugeant. Pas du tout. Donc du coup, je n’ai pas ressenti d’âpreté.
Bien sur, il y a des moments difficiles, il y a des silences, des interruptions. Mais qui sont infiniment
respectables et qui ne mettent pas du tout à distance. Au contraire, on se projette même... D’ailleurs
vous nous mettez dans la même situation qu’eux, en nous demandant aussi de réagir !

Nicolas Favreau :
Nous sommes encore une fois très heureux de l’entendre. Nous venons ici avec beaucoup de
questions, plein d’inquiétudes. Nous vous montrons le film pour entendre des choses, parce que nous
ne savons pas du tout comment il peut être entendu d’un public qui ne connait pas le handicap.
Pourquoi je dis « âpre » ? Le film a un style très épuré. Mon souci pendant tout le montage du film
était de ne pas trahir la pensée. J’ai donc fait un film très épuré sur un fond neutre, avec aucune
musique sur leurs mots pour ne pas induire quoi que ce soit, avec un montage extrêmement large, des
plans séquence assez longs.
Mon souci était aussi d’être toujours à la mesure de leur élaboration, de leur mode de pensée. Au fur et
à mesure que je faisais le montage, je me demandais si ce film n’allait pas être trop dur, s’il ne
manquait pas de fantaisie quelque part. C’est une inquiétude que j’avais. Parfois les gens ont besoin
d’avoir un peu de légèreté sur des sujets graves, difficiles. Donc je pense que ce film peut surprendre
un public qui n’a pas l’habitude de ce genre de sujet. C’est vrai que c’est un sujet qui est encore tabou
aujourd’hui en France, et pas seulement en France. Il y a très peu de films, à ma connaissance, où l’on
donne la parole à des personnes avec un handicap et où l’on parle de vie amoureuse, de politique, de
religion…
Mais je suis ravi d’entendre ce que vous me dites.

Intervenante 3 :
Ne vous inquiétez pas. Ce film est magnifique, notamment d’un point de vue esthétique. Il offre plutôt
de la beauté et non pas de la rigueur ou de l’âpreté. C’est vraiment magnifique. Mais ce que j’aimerais
vous dire, c’est que ça fait deux fois que j’entends parler de déficience intellectuelle. Or ce film me
fait voir de façon éclatante qu’il n’y aucune déficience intellectuelle. Il y a une déficience expressive,
de communication, c’est tout. C’est ce que j’ai ressenti de plus fort, et ce que vous avez su montrer à
travers ce film.

Intervenant 4 :
Moi je comprends pourquoi on a parlé d’âpreté. J’ai trouvé ce film dur. Il m’a remué en profondeur.
Ce qui m’a beaucoup marqué, ce sont les moments où les personnes en viennent à dire « stop ». Je
trouve ces moments très forts. Ce seuil au-delà duquel elles ne souhaitent pas être entendues, que leur
pensée reste quelque chose de l’ordre de l’intime et qu’elles ne souhaitent pas dévoiler. Je me suis
mis à votre place Anne, en me disant « prendre le risque de poser ces questions-là, c’est prendre le
risque de « l’impudeur »… Mais en fin de compte, en face, la réponse est la pudeur. C’est sur cet
angle-là que ce film m’a remué, ce moment où la personne dit stop, au-delà c’est mon sanctuaire, c’est
autre chose.

Anne Chabert d’Hières :


Je me permets dans le film de poser une question à Xavier sur sa vie sexuelle. Lorsqu’on s’était
rencontré avant, et que l’on avait parcouru les questions ensemble, il avait été très limpide et fluide sur
le sujet. Il était incroyablement éloquent. Il avait beaucoup de choses à dire sur le sujet, ça le
réjouissait ! J’avais donc noté que ce serait un sujet sur lequel il serait libre et content de parler. Mais
le jour du tournage il n’était pas prêt.

Intervenant 4
Evidemment nous sommes dans un climat où il y a des émissions de téléréalités dans lesquelles les
gens ne savent pas dire stop. Or dans ce film ces personnes savent parfaitement dire stop. C’est
quelque chose qui est assez extraordinaire, et qui n’est pas partagé par la multitude, me semble t’il, du
moins la multitude telle qu’on nous la montre à la télé…

Intervenante 5
Je trouve que c’est un film qui sonne très juste. Ces personnes sont très vraies, elles sont pleines de
bon sens, d’humour, de joie de vivre et cela transparaît. Elles savent être graves, mais elles ne sont
jamais tristes sur leur sort, jamais elles ne s’apitoient. Elles sont très conscientes de leurs limites et
elles le disent avec beaucoup de simplicité.
Elles semblent très en confiance par rapport à la personne qui les interviewe, elles acceptent de parler
de tout. Et quand elles disent stop, ce n’est pas forcement parce qu’elles ne veulent pas s’exprimer,
mais peut être parce qu’elles ne trouvent pas les mots pour le dire. Je ne le perçois pas comme le
monsieur tout à l’heure. Je n’ai pas la même perception que lui de ce « stop ». Je le mettrais plutôt sur
le fait qu’ils ne savent pas dire, où ils n’osent pas dire devant la caméra. Ils ne retrouvent pas les mots
qu’ils avaient utilisés avant avec Anne, comme elle l’expliquait.
Et puis j’ai beaucoup aimé ce respect dans les questions, le droit de ne pas dire, de ne plus dire, et ce
refus d’insister lourdement.
Je trouve aussi bienvenue que ce ne soit pas plus long parce que sinon il y aurait eu un risque que cela
devienne monotone, car la forme est un petit peu répétitive. Je suis vraiment enchantée par ce que j’ai
entendu, et par la vérité, l’authenticité qui sort de ces dialogues. Je suis très contente et je vous
remercie infiniment. Un grand bravo.
Intervenante 6 :
Ce film m’a fait penser à une exposition de Yann Arthus Bertrand « 6 milliards d’autres », que j’ai vu
l’année dernière, et qui m’a beaucoup touchée. C’est la seule exposition où je suis restée 5 heures à
regarder ces vidéos qui me marquaient et qui m’ont fait ressentir beaucoup d’émotions. J’aurais mois
aussi aimé en voir beaucoup plus, même si je comprends en effet que cela puisse être dérangeant pour
certaines personnes. On en attend vraiment plus, et ils ont vraiment encore beaucoup de choses à nous
dire. Merci, c’était vraiment génial.

Nicolas Favreau :
Je comprends effectivement que le projet de Yann Arthus Bertrand vous parle dans ce sens. Pour ne
rien vous cacher on a d’autres projets, et on a très envie d’interroger toutes les personnes déficientes
intellectuelles de la planète. C’est un projet que j’ai dans le coin de ma tête que j’aurais également
imaginé sous cette forme, avec des thèmes, etc… Mais c’est un projet qui demande beaucoup de
moyens. C’est beaucoup plus difficile de trouver de l’argent pour faire des films avec des personnes
déficientes intellectuelles. Mais c’est un projet que j’ai en tête…

Intervenant 7 :
Je voulais vous remercier aussi. J’ai vraiment était très touchée par la lucidité des personnes qui
étaient dans ce film. Cette capacité qu’elles ont à savoir exprimer leurs émotions, et à ne pas parler
pour ne rien dire. C’est ce qui m’a beaucoup marqué. On sent tout ce travail d’accompagnement, de
mise en confiance.
Il y a une certaine difficulté à exprimer en français la notion de la déficience intellectuelle. Je ne suis
pas très satisfaite avec cette formulation. Il faudrait un terme qui reflète d’avantage la réalité. En
anglais on dit que les personnes sont « handicapable ». J’ai trouvé ça intéressant. Je crois qu’il y a un
travail à mener à ce niveau-là, au niveau du vocabulaire, de la linguistique. Il faut aussi travailler sur le
changement du regard à travers les mots. Merci en tous cas.

Louis Pilote :
Je voudrais juste réagir sur la question du regard. Je pense que l’un de nos objectifs en faisant ce film
était certainement de provoquer un changement de regard. Je voudrais juste vous raconter une histoire.
Il y a quelques années j’étais dans un lycée avec une amie handicapée. Un lycéen lui a posé cette
question : « Est ce que vous regrettez que vos parents vous aient laissé naître ? » Cette personne a
répondu : « Il y a des jours, en fonction de la manière dont on me regarde je préférerais ne pas être née
et il y a des jours, selon la manière dont on me regarde je suis heureuse d’être là. » Cela fait 30 ans que
je suis engagé avec des personnes qui ont un handicap et quand j’entends Julie dire « J’ai des trous
dans ma tète », et dire « excuse moi », ça m’affecte complètement. Alors si ce film peut concourir à
changer nos regards…

Intervenante 8 :
Ça fait cinq minutes que le film est fini et je pense encore à ce qu’a dit Julie, que je trouve magnifique.
Je suis très émue, ça me touche énormément. Elle a cette envie de parler, de communiquer. Ces
dernières paroles sont pour Anne, elle a envie de continuer de parler. J’aimerais bien la réentendre et
qu’on lui redonnera la parole, mais je suis sûre que vous le ferez !
J’ai reçu tout cela comme un don précieux, tout ce qui a été dit. Il n’y a rien de superflu. Ils parlent
avec leur cœur. Tout est d’une vérité ! N’importe quel sujet, que ce soit la politique, l’amour… Quand
cette dame dit que c’est magnifique de voir un homme et une femme s’embrasser, nous on l’oublie
alors que ce sont les plus belles choses de la vie.
Il y a un millier d’images, un millier de mots qui ont été dits, un millier j’exagère, mais pour moi ils
deviennent milliers parce qu’ils contiennent tant de beauté. Je trouve tous ces gens merveilleux et
d’une intelligence… l’intelligence du cœur. Donc merci beaucoup

Intervenante 9 :
Je tiens vraiment à vous remercier, c’était vraiment un très beau film. Très court, mais je pense
suffisant. Pour un public qui n’est pas habitué au handicap, avoir face à lui la réalité du handicap
pendant cinquante deux minutes aurait été beaucoup trop long. Cela n’aurait pas eu l’impact que votre
film, je l’espère, aura.
On voit dans ce film que tout le monde à une opinion, que ces personnes ont un avis sur tout. On ne
pense pas forcement qu’une personne déficiente intellectuelle puisse avoir un avis politique. Je pense
que vous avez abattu tous ces petits tabous et montré la réalité, et je vous en remercie parce que ce
n’est pas un sujet facile. A mes yeux la déficience n’a aucune valeur, c’est seulement un terme
médical. Donc merci à vous.

Anne Chabert d’Hières :


Je vais raconter les conditions des interviews. On a questionné toutes les communautés de l’Arche en
France et j’ai rencontré quelques personnes qui se portaient candidates. Ving-sept personnes sont
venues à Paris pendant trois jours. On leur a concocté un petit programme qui les a un petit peu « agité
du ciboulot ». On est allé visiter le Sénat, le musée Orsay, Notre Dame. Il y a un homme politique et
quelqu’un d’une ONG qui sont venus discuter avec le groupe. Ils ont eu des échanges entre eux.
Pendant ces trois jours, ils ont été en émulsion, à s’interroger, à discuter. Chacun passant en interview,
ils s’encourageaient, se mobilisaient, se donnaient du courage. Il n’y avait pas d’effet « star », parce
que tout le monde allait passer sa demi-heure dans le studio. Je pense qu’ils ont chacun vécu trois
jours qui leur ont plu et du coup ils ont donné une interview avec liberté et générosité.

Intervenant 10 :
Ce qui me touche, c’est la beauté… La beauté des personnes. Quand on est éloigné du handicap, ce
sont des personnes qui font peur, des gens qui ne sont pas associés à la beauté. Mais là cette beauté des
visages et la vérité des expressions, c’est vraiment très touchant.

Intervenant 11 :
J’ai trouvé dans ce film beaucoup de respect et de vérité. Le respect de l’intervieweuse qui a laissé le
temps, ou qui même lorsqu’elle ne se rappelait plus de sa question et se fait reprendre « vous avez le
temps, réfléchissez! ». Et la vérité dans les réponses qui ont été faites, que nous nous n’aurions pu
faire les uns et les autres. On sentait une vraie réflexion. Et cela m’a particulièrement marqué.

Nicolas Favreau :
Effectivement on découvre que les personnes déficientes intellectuelles ont une réflexion et élaborent.
J’ai essayé de les filmer en train de penser. Je trouve qu’on ne le fait pas assez souvent alors que c’est
très beau de voir des gens penser. Ils sont magnifiques dans cette élaboration. Ils le font en rythme. Ce
sont eux qui donnent le tempo, qui font le montage du film. Même si le film est court, je trouve qu’on
a le temps, le temps de voir, le temps de réfléchir.

Intervenante 12 :
J’ai trouvé ce film super parce qu’on rigole vraiment. Même si c’est un film très sérieux, on se marre,
et je trouve que c’est très représentatif des contacts qu’on a avec les personnes handicapées. C’est bien
de le montrer justement aux personnes qui ne savent pas ça. Etre avec des personnes handicapées, ce
n’est pas se lamenter, se sentir gêné. Au contraire c’est vraiment quelque chose qui est joyeux. C’est
fondamental.

Intervenante 13 :
Tout à l’heure quelqu’un disait qu’on ne sent pas de déficience intellectuelle. Mais ils sont handicapés,
il y a une déficience ! Ils essaient de le dire les uns et les autres.
J’ai été extrêmement touchée quand le monsieur parlait des hôpitaux, des piqures, de l’enfermement,
là où il n’y plus droit à la parole, on imagine l’Hôpital Psychiatrique comme on l’a vu chez
Depardon… Mais actuellement qu’est-ce qui se passe ? Parce que là vous montrez des choses…
Effectivement moi je n’avais jamais vu de film sur des personnes handicapées. J’aimerais que vous me
parliez du cadre, du travail qui est fait autour de la parole, de vos expériences, au sein de l’Arche.
Louis Pilote :
Quand Jean-Claude parle de son histoire et de son enfance, il y a une cinquantaine d’années, il fait
référence à une époque où les moyens n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Aujourd’hui, bien
évidemment, dans 98 % des cas on a des établissements et des services de très grande qualité.
Il y a certaines régions du monde aujourd’hui où on trouve pire que ce que Jean-Claude décrit. Notre
organisation est présente dans 45 pays et on retrouve encore ça dans certains pays de l’Est par
exemple. Mais bien évidemment ce n’est pas la réalité des pays occidentaux.
La particularité que l’on pourrait attribuer à l’Arche et à ce film c’est que, pratiquement depuis la
naissance du mouvement en 1964, il y a eu une volonté de donner la parole aux personnes. Par
exemple, dans notre organisation, on consulte les personnes handicapées pour nommer un directeur,
on les consulte sur ce que devrait être leur mission, quel type de profil ils imaginent. Ils prennent la
parole sur beaucoup d’éléments de leur vie quotidienne, pour l’organisation de la vie. Tout cela
devient aujourd’hui une évidence avec les récentes lois qui sont apparues pour dans le secteur médico-
social, et bien heureusement !
La chance qu’on a dans ce film est que ce sont des personnes qui ont appris à prendre la parole, et qui
ont développé cette culture. On dit souvent « donner la parole », mais ce sont eux qui la prennent.
Prendre la parole est au début un acte de courage, puis de responsabilité. Je pense qu’aujourd’hui la
législation des pays occidentaux, Nord Américains, où même les Nations Unies militent pour cette
démarche là.

Anne Chabert d’Hières :


On peut rajouter aussi que Mireille, qui s’est entendue et vue devant une assemblée a d’abord été très
choquée. Elle s’est sentie déprise de sa propre parole. Elle s’est mise en colère. Et puis elle s’en est
servi pour se ressaisir de sa vie et de sa parole. Du coup le film a participé au fait qu’elle change son
projet. Elle a changé de type de foyer et de type de travail. Elle est allée vers quelque chose où elle fait
preuve de plus d’autonomie. Comme quoi on ne sait jamais ce qu’on déclenche quand on donne la
parole à une personne. Elle peut s’en servir pour advenir à quelque chose de nouveau pour elle.

Louis Pilote :
Effectivement, aujourd’hui elle est très fière. Je crois que la question du regard est fondamentale. Si
nous considérons que les personnes ont des choses importantes à nous dire, et bien elles le disent. Des
personnes prennent la parole et disent des choses extrêmement pertinentes. Mais effectivement il faut
écouter, il faut changer le regard.
Et puis il faut dire ici que l’on a un florilège très concentré de ces paroles. Bien évidement dans notre
vie quotidienne, ces éclairs de génie, nous les retrouvons que quelques minutes par semaine. Chacun
d’entre vous peut le voir avec son entourage pas nécessairement handicapé d’ailleurs. On n’écoute pas
toujours ce que les gens nous disent, on ne leur donne pas toujours la possibilité de prendre la parole.
Dans notre vie quotidienne à l’Arche c’est pareil. Régulièrement on passe à coté de choses
extrêmement intéressantes qui sont dites. La capacité d’être à l’écoute en permanence est impossible.
Mais il y a besoin d’un rappel à l’ordre. Le film est un rappel à l’ordre pour nous en interne, et j’espère
un rappel à l’ordre pour la société en général.
Nous allons regarder comment diffuser ce film. L’impression que nous avons c’est qu’on ne peut pas
lancer le film dans la nature comme ça. Il a besoin d’être accompagné par la parole. Il faut prévoir un
espace pour la discussion. Je pense que cette interactivité-là est vitale pour ce film et très importante
pour les personnes handicapées qui s’expriment et qui y ont mis du temps.
Nous aimerions organiser un maximum de projections et de débats, dans des lycées, peut être à la télé,
dans des festivals de films alternatifs ou de documentaires. On est ouvert à tout, on fait des recherches,
des expériences.

Nicolas Favreau :
Je voulais également vous préciser que nous sommes en train de faire une version sous-titrée anglaise.
Ce n’est pas facile, comme vous pouvez l’imaginer, mais nous avons envie d’exporter ce film à
l’étranger dans des festivals de documentaires.
Il y a une page Facebook et un compte Twitter qui ont été ouverts pour l’épreuve des mots sur
Internet. Ils seront régulièrement alimentés. Vous pourrez connaître les prochaines dates de diffusion à
Paris, en province ou à l’étranger.

Intervenant 15 :
J’ai moi aussi beaucoup apprécié ce film que j’ai trouvé très riche. J’ai vraiment aimé rencontrer ces
personnages. J’ai l’impression qu’ils sont vraiment tous très différents, qu’ils sont issus de milieux
sociaux différents.
Comme cela a déjà été dit, on reste un petit peu sur sa faim. J’aurais aimé les entendre bien plus.
Il y a un homme en particulier qui m’a beaucoup marqué. J’ai le sentiment que ce qu’il dit résume le
film. Il réponds à une question du type : « qu’est-ce que le handicap vous a fait ? », ou, « si vous
n’étiez pas handicapé qu’est ce que vous feriez ?». Finalement il répond : « Je ne serais pas ce que je
suis aujourd’hui ». Pour moi cela résume la richesse de ces gens là.
J’ai une toute petite critique mais je suis gêné de la faire. J’ai lu le document qui accompagnait
l’invitation. Vous dites dans ce document que vous n’aviez pas envie de passer de musique ni de faire
de mise en scène pour garder un peu la pureté de tous ces personnages. Mais le moment dans le
couloir, où vous passez de la musique, je me suis retrouvé pendant 3 secondes dans un reportage
d ’ « Envoyé Spécial ». Mais ce sont trois secondes sur vingt-six minutes de film !

Nicolas Favreau:
Vous n’êtes pas le seul à le dire. Il y a beaucoup de gens qui ont un problème avec ce couloir ! J’ai
tourné ces images avec une petite caméra qui tient dans la poche, sans savoir ce que j’allais en faire.
Très vite, en construisant le film, je me suis dit qu’il fallait quand même des respirations. Pour moi
c’était une évidence. Mais je me suis peut-être trompé sur l’illustration.
J’ai demandé à Pierre, avec qui je travaille, de trouver une texture sur ces images. L’idée était
d’amener ces images un peu floues vers la lumière, de sortir ces personnes de l’ombre et de les
magnifier. J’avais cette envie de sortir ces personnes handicapées de l’ombre, parce qu’on n’en parle
pas aujourd’hui dans notre société. Mais peut être que je me suis trompé !

Intervenant 15 :
Mais magnifique, superbe, très émouvant…

Louis Pilote :
Je voulais rajouter un mot sur la diversité des personnes qui sont là. Dans le monde du handicap, il y a
une hétérogénéité très surprenante. On a vraiment voulu que cette diversité d’expression soit
représentée.
Un certain nombre de personnes m’ont également demandé de sous-titrer le film, car ils ne
comprenaient pas bien. Mais cela nous aurait paru manquer de respect par rapport aux personnes.
C’est vrai qu’au début il faut tendre l’oreille, parce qu’à certains moments il y a des mots qui nous
échappent. Mais cela fait parti de chacune des personnes qui sont là.

Intervenant 15 :
C’est vraiment très riche en personnalités. Bravo

Intervenante 16 :
J’aimerai vous demander un petit éclairage sur le titre. C’est « l’Epreuve des Mots », Mais c’aurait pu
être « Les bienfaits du silence ». Il y avait toutes sortes de possibilités pour ce titre. Pourquoi ce titre ?

Nicolas Favreau :
Jusqu’à la dernière minute je n’avais pas de titre. En regardant le film terminé, c’est devenu pour moi
une évidence : « L’Epreuve des Mots ». C’est une épreuve, on en a parlé tout à l’heure. Pour n’importe
qui dans cette salle et moi le premier, parler devant une caméra est une difficulté, une épreuve.
Ces trois jours, comme Anne l’a expliqué, se sont très bien passés. Les personnes ont été considérées,
stimulées… Il y avait des équipes sur place, des accompagnants. L’Arche a fait un travail
extraordinaire. Elle a mis des moyens pour que ce film se fasse dans des conditions formidables. Mais
malgré tout cela restait quand même une épreuve, une inquiétude. Voilà pourquoi je l’ai appelé
« L’Epreuve des Mots ». Aujourd’hui je ne vois pas comment je pourrais l’appeler autrement

Anne Chabert d’Hières :


Moi j’aime beaucoup aussi parce que le titre est polysémique

Louis Pilote :
Pour en revenir au couloir, lorsque l’on voit Pascal arriver avec son jogging bleu, on a l’impression
d’un boxeur qui arrive sur le ring. Il y a aussi quelque chose de l’épreuve de force.

Intervenant 17 :
Je voulais savoir pourquoi vous n’avez pas choisi l’option d’expliquer le contexte en introduction, par
une voix off par exemple, Nous dire comment vous avez fait ce film, votre objectif, pourquoi l’arche à
choisi de produire ce film…. Je crains que vous puissiez avoir l’effet opposé à celui que vous attendiez
en plaquant ce film devant des gens qui ne connaissent ni le handicap, ni l’Arche.

Louis Pilote :
On s’est beaucoup posé la question. J’ai le sentiment qu’il ne serait pas regardé de la même manière si
on mettait un préambule. C’est comme si on venait dire : « Il y a une parole forte qui est donnée là,
mais ne vous inquiétez pas ils sont quand même handicapé ». On préférait avoir le débat après plutôt
qu’avant. Peut-être qu’on a fait une erreur, mais on a l’impression qu’il ne serait pas regardé de la
même manière.
La deuxième chose, c’est pourquoi ne pas parler plus de l’Arche. On a fêté l’année dernière les
quarante cinq ans de l’Ache et on s’est demandé comment montrer notre savoir faire après 45 ans
d’existence. La première chose qui nous est venue à l’esprit est que nous ne voulions pas parler de
l’Arche, mais nous voulions donner la parole aux personnes que nous accueillons. Ce sont eux qui ont
le savoir être. Le savoir faire que nous avons vient de leur savoir être…
Ce qui nous intéresse c’est qu’à la fin du film, vous puissiez vous dire : « Mais qui a fait ça ? Où peut-
on parler comme ça? » Le but c’est vraiment de permettre aux personnes qui verront le film, de
changer leur regard sur le handicap et de se renseigner sur l’Arche. C’est un film promotionnel pour
les personnes handicapées, mais ce n’est pas un film promotionnel pour notre mouvement.