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GEJ6 C132

Le capitaine déplore la nature guerrière des animaux

1. Sous la conduite du capitaine, nous longeâmes le fleuve jusqu'à un monticule d'où


l'on jouissait très loin à la ronde d'une vue magnifique. De cette colline où ne poussaient que
quelques palmiers, l'on pouvait suivre les grands méandres du fleuve presque jusqu'aux
parages de Serrhê. Là, nous nous assîmes sur l'herbe et, pendant un moment, nous repûmes
de ce spectacle véritablement fort beau, et le capitaine nous conta quantité d'événements qui
s'étaient passés ici et là ; tous l'écoutaient avec attention, car il était bon orateur et parlait fort
bien le grec, que comprenaient tous les membres de la compagnie, car cette langue était la
plus répandue dans toute l'Asie Mineure.
2. Cependant, comme le capitaine était encore tout à sa narration, il arriva qu'un aigle
d'une taille vraiment gigantesque passa juste au-dessus de nos têtes, tenant un lapin dans ses
serres puissantes.
3. Le capitaine Me dit alors : « Insigne et merveilleux Sauveur, voilà bien encore un
de ces tours de la sinistre histoire de la nature, où l'on ne voit partout sur terre qu'inimitié et
hostilité ! Chaque animal est l'ennemi d'un autre, et il en va ainsi jusqu'à l'homme, qui est
finalement le pire ennemi de tout le reste et qui, dans sa colère, n'épargne pas même son
semblable. Seules les espèces apparentées semblent avoir entre elles une sorte d'amitié
paisible ; mais les espèces dissemblables sont toujours les pires ennemies les unes pour les
autres. Cela parle-t-il vraiment en faveur d'un Dieu très sage et très bon ?
4. Ce Dieu très sage et tout-puissant ne pouvait-il prévoir de nourrir les animaux de
cette terre autrement qu'en les faisant tuer d'autres animaux afin de dévorer leur dépouille ?
Quel mal ce malheureux lapin a-t-il fait à l'aigle, pour que celui-ci l'ait saisi dans ses serres
puissantes et le porte à présent vers quelque lieu où il le déchirera et se repaîtra de son corps
encore vivant ? Et il y a ainsi quantité de bêtes de proie qui ne se nourrissent que de la chair et
du sang d'autres bêtes plus faibles et plus paisibles. Ne pourraient-elles donc aussi bien se
nourrir d'herbe, comme le font les vaches, les ânes, les chèvres et les brebis ?
5. En vérité, la terre est d'une beauté merveilleuse, parée de tout ce qui peut revigorer
les sens d'un homme ; mais à peine a-t-il trouvé quelque petit coin tranquille et sûr où des
considérations élevantes réjouissent son âme, qu'un sort méchant et jaloux lui met sous le nez
une scène qui le dégoûte pour des jours et des jours de tout ce qui est beau et noble.
6. Il est vrai que je suis un soldat, un guerrier, et qu'il ne me sied guère d'avoir le cœur
si tendre - mais je suis ainsi fait, et je ne puis comprendre qu'un Dieu très sage, très bon et
tout-puissant, s'il existe, puisse éprouver du plaisir à voir constamment s'entre-tuer et s'entre-
dévorer celles qui sont censées être ses créatures. Il faut vraiment que son âme soit pareille à
celle de ces Romains que rien au monde ne réjouit tant que les combats de taureaux sauvages
et autres courses à mort d'une cruauté à faire dresser les cheveux sur la tête.
7. Si l'unique vrai grand Dieu que tu veux, cher ami, nous faire mieux connaître, est un
gaillard de cette sorte, dispense-nous de faire sa connaissance plus avant, et surtout d'une vie
éternelle sous son règne ! Car ce serait là une chose terrible, et bien la dernière que je puisse
souhaiter ! Comme Dieu, je te préférerais infiniment toi-même ! Ah, au fond, je crois bien que
ce sont de semblables expériences qui ont dû décider Diogène, si sage par ailleurs, à fuir et à
mépriser tout ce qui rappelait de près ou de loin un Dieu tout-puissant !
8. Dans une école de sagesse où l'on vantait avec grandiloquence la dignité et la
grandeur de l'homme selon Platon, n'a-t-il pas dit un jour, en lâchant une oie toute plumée,
mais encore vivante : "La voilà, la dignité de l'homme platonicien !" La seule supériorité de
l'homme proprement dit sur cet animal, c'est la malheureuse raison qui lui fait éprouver
d'autant plus intensément la douleur lorsqu'on lui arrache de tous côtés les plumes de sa vie !
9. Seigneur et merveilleux grand maître de ton art mystérieux, si tu peux nous donner
sur ce point une explication satisfaisante, tu nous auras fait le plus grand bien ! Mais à
présent, je préférerais que nous rentrions ; car ici, il pourrait fort bien survenir quelque autre
exemple de la cruauté de la nature qui me donnerait de l'humeur et m'attristerait pour
plusieurs jours. »