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ÉCOLE DE MUSIQUE

Université de Sherbrooke

Travail de recherche :
Les femmes à l’ère du swing

LES FEMMES À L’ÈRE DU SWING

Par MIKAEL LEFEBVRE

Présenté à GÉRALD CÔTÉ

Dans le cadre du cours


MUH 501 – Histoire du jazz 1

Sherbrooke
22 décembre 2017
En 1917, alors que la Première guerre mondiale bat son plein en Europe, les autorités

militaires décident de fermer le quartier de Storyville à la Nouvelle-Orléans, quartier où l’alcool,

le crime et la prostitution règne, dans le but d’éliminer certains éléments de distraction de la vie

des soldats qui y étaient basés. Suite à ces nouvelles mesures de droite additionnées au pressions

politiques faites par des groupes suprémacistes blancs tels que le Ku Klux Klan, on assiste peu à

peu à un exode des musiciens de jazz vers les grandes villes du Nord. Puis, au début de l’année

1920, c’est l’entrée en vigueur du 18e amendement de la constitution des États-Unis rendant illégale

la production, la vente et la possession d’alcool. La pègre prend alors de l’expansion, grâce à la

contrebande, jusqu’à exercer un contrôle important sur certaines municipalités à travers le pays.

Les musiciens voient alors leurs opportunités de travail décupler dans les villes comme Kansas

City, New-York et Chicago où un grand nombre de bordels et de bars clandestins ouvrent leurs

portes. Grâce à l’argent de la contrebande, ces établissements étaient en mesure d’engager un plus

grand nombre de musiciens qu’auparavant. C’est la naissance des big bands. On pouvait voir en

tête d’affiche l’orchestre de Bennie Moten, de Fletcher Henderson, celle de Count Basie ou encore

de Benny Goodman. Ceux-ci étaient tous formés presque exclusivement de musiciens masculins.

En effet, quelques femmes pianistes jouaient avec des groupes d’hommes et il était courant

d’entendre des chanteuses, mais les femmes instrumentistes n’étaient généralement pas admises

dans les groupes masculins. Bien qu’elles n’étaient pas représentées en très grand nombre, elles

étaient là, travaillant dans l’ombre des hommes.

Au cours des années 1920, il était très rare de voir une femme travailler hors de son foyer.

En effet, bien que le nombre de travailleuses ait augmenté durant cette décennie, on a recensé

environs 10%1 de femmes avec un emploi à cette époque. On les retrouvait notamment dans les

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https://www.americanhistoryusa.com/working-voting-women-1920s/
domaines de l’éducation et de la santé et occupant des postes de bureau. En ce qui concerne le

domaine de la musique, celui-ci était presque entièrement réservé aux hommes. Cette citation de

George T. Simon, chroniqueur de jazz à l’époque du swing et batteur dans l’orchestre de Glenn

Miller, résume bien la vision qu’avaient les musiciens des musiciennes : « Seul Dieu peut créer un

arbre, seuls les hommes peuvent bien jouer du jazz »2.

Au début du siècles, les seuls endroits où les femmes instrumentiste pouvaient se produire

en concert étaient lors de spectacles de Vaudeville. Le Vaudeville est un style théâtral né à la fin

des années 1800 et qui a été populaire jusqu’aux années 1930. On y présentait des numéros de

variété tels des magiciens, des hommes forts, des musiciens, des animaux entrainés et plusieurs

autre choses impressionnantes parce qu’inhabituel. Lors de ces événements, comme il était rare de

voir une femme jouer d’un instrument, on exploitait l’aspect inhabituel de la chose pour créer un

spectacle divertissant et drôle. Un des groupes de femmes instrumentistes parmi les plus populaires

de l’époque Vaudeville était les sœurs Daisy et Violet Hilton. Ces sœurs siamoises jouaient des

duos de saxophone et de clarinette en se déplaçant sur des patins à roues alignées. On donnait

beaucoup plus d’importance à l’aspect visuel et inhabituel de la performance qu’à l’aspect musical.

Ce genre de production a fait en sorte que les consommateurs du divertissement américain se sont

habitués à cette image marginale de la femme instrumentiste. C’est ce qui explique en partie

pourquoi c’était difficile pour elles de se tailler une place en tant que musiciennes professionnelles.

Alors que les Big bands gagnent en popularité, certaines femmes instrumentistes veulent

entamer une carrière de musicienne professionnelle, mais ce n’est pas chose facile. À l’époque, les

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http://www.nytimes.com/2000/08/10/books/when-women-called-tunes-rediscovering-players-who-
kept-things-swinging-after-men.html
seules femmes qui étaient admises par les hommes pour jouer dans les groupes de l’heure étaient

les pianistes et les chanteuses. On pense notamment à Mary Lou Williams, pianiste et arrangeuse

qui a travaillé avec l’orchestre de Duke Ellington entre autres, et la chanteuse Billie Holiday. Bien

que les femmes pianistes et chanteuses étaient acceptées dans certains big bands masculins, il était

hors de question que des femmes saxophonistes, trompettistes, trombonistes ou jouant d’un autre

instrument de la section rythmique soient admises puisque jouer de ces instruments était vu comme

une tâche exclusivement réservée aux hommes. Devant cette triste réalité sexiste, le seul moyen

pour elles d’exercer leur passion était de former leurs propres big bands avec d’autres femmes.

L’un des orchestres féminins les plus populaires était The International Sweethearts of

Rhythm. L’ensemble était formé de 17 femmes de différentes origines ethniques : on y retrouvait

des Africaines-américaines, des Asiatiques, des Mexicaines et des femmes caucasiennes. Ce big

band qui, de par le talent des femmes qui le composait, pouvait rivaliser musicalement avec les

groupes masculins de l’heure, a sillonné les États-Unis de la fin des années 1930 jusqu’à la fin de

la Deuxième Guerre mondiale en 1945. Même si elles faisaient partie des meilleures musiciennes

jazz de l’époque, leur histoire n’est pas de tout repos. En effet, elles devaient se battre non

seulement contre la discrimination faite à leur égard à cause de leur genre, mais aussi contre les

lois Jim Crow du Sud du pays. Ces lois racistes imposaient une ségrégation entre les Blancs et les

Noirs et comme il y avait des femmes blanches dans le groupe, elles étaient considérées comme

hors-la-loi. Il régnait un climat de stress et de peur lorsqu’elles faisaient des séries de spectacles

dans les états racistes et elles devaient constamment trouver des stratagèmes pour contourner la loi.

La saxophoniste Rosalind Cron, membre des Sweethearts of Rhythm, raconte dans le documentaire

The girls in the band par Judy Chaikin (2013), qu’elle et les autres filles blanches du groupe
devaient se noircir la peau du visage pour paraitre métisse et ainsi passer inaperçu aux yeux des

policiers qui assistaient aux représentations lors de tournées dans les états du Sud.

Les spectacles de groupe masculins et féminins étaient pour le moins différents. Lorsque

l’on allait voir un big band masculin, c’est la musique que l’on venait entendre. Les musiciens

pouvaient être jeunes ou vieux, attirants ou repoussants, ça ne faisait pas de différence. En

contrepartie, lors de spectacle de groupe féminin, on misait sur la beauté des femmes. La musique

était certes de très haut niveau, mais on mettait le paquet sur l’aspect visuel pour marquer les

spectateurs. On leur demandait de sourire en jouant de leur instrument, ce qui est très absurde

lorsque l’on joue d’un instrument à vent. Sherrie Tucker, professeure assistante en études des

femmes au Hobart and William Smith College, a même écrit dans son livre Swing Shift (2001) que

certains spectacles de big band féminin étaient « comme des spectacles érotiques »3. Donc, pour

avoir une place dans le divertissement américain, elles se devaient d’exploiter grandement le côté

visuel du spectacle, mais en agissant ainsi, il était alors encore plus difficile pour elles de se faire

reconnaitre en tant que musiciennes professionnelles.

L’entrée en guerre des États-Unis, en 1941, apporta beaucoup d’opportunités

professionnelles aux femmes à travers le pays. Elles ont été appelées en grand nombre à participer

à l’effort de guerre en travaillant dans les usines d’armement notamment. Dans un même ordre

d’idées, les musiciennes ont aussi trouvé beaucoup de travail grâce à la guerre. En effet, dû au

nombre non négligeable de musiciens ayant été déployés en Europe, les orchestres masculins ont

été dépouillés de leurs effectifs forçant les gérants de ces groupes à engager des femmes. Il y a

aussi eu beaucoup plus de place sur la scène du divertissement américain pour les big bands

3
http://www.nytimes.com/2000/08/10/books/when-women-called-tunes-rediscovering-players-who-
kept-things-swinging-after-men.html
féminins comme les Sweethearts of Rhythm, le Ada Leonard Orchestra et Ina Ray Hutton and her

melodears. Ces trois ensembles ont participé au divertissement des soldats envoyés de l’autre côté

de l’Atlantique à partir de 1941 jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Dès le début de la guerre, on

fonde une organisation de divertissement, la United Service Organisation (USO), qui a pour

mission de participer au bon moral des troupes américaines en assurant le divertissement en

territoire occupé. Cette organisation a permis aux ensembles féminins de voyager outremer et ainsi

montrer aux hommes qu’elles étaient en mesure de faire de l’aussi bonne musique que les groupes

masculins. Cela a aussi montré aux jeunes musiciennes qu’il était possible de faire de la musique

professionnellement en étant une femme.

Une fois la Seconde Guerre mondiale terminée, les soldats sont rentrés aux pays et sont

redevenus des travailleurs civils reprenant leur boulot d’avant la guerre. Il en fut de même pour les

musiciens, qui reprirent leurs postes dans les big bands où des femmes les avaient remplacés

pendant les quatre années où ils étaient partis outremer. Beaucoup de big bands féminins ont aussi

perdus leurs contrats dans les salles de danse et les théâtres quand les hommes ont repris du service.

Bien que beaucoup de progrès restait à faire, cette époque fut primordiale pour que

d’importantes avancées soient faites vers une acceptation des femmes musiciennes sur la scène

américaine et internationale. De par leur détermination, leur esprits combatifs et leur amour pour

la musique, les musiciennes de l’ère du swing ont pavé la voie aux grandes musiciennes de jazz

d’aujourd’hui et celles de demain.


Ouvrages généraux

CÔTÉ, Gérald, Le jazz vu de l’intérieur. Québec, 2011 (2006), 272 p.

SMITH, Dinitia (2000, 10 août). « When Women Called the Tunes; Rediscovering the Players Who Kept
Things Swinging After the Men Went to War ». The New York Times. Sur le site officiel du New York
Times. http://www.nytimes.com/2000/08/10/books/when-women-called-tunes-rediscovering-players-
who-kept-things-swinging-after-men.html

Film

CHAIKIN, Judy. The Girls in the Band. Documentaire, One step Productions, 2011. 86 min.

Périodique numérique

SMITH, Dinitia (2000, 10 août). « When Women Called the Tunes; Rediscovering the Players Who Kept
Things Swinging After the Men Went to War ». The New York Times. Sur le site officiel du New York
Times. http://www.nytimes.com/2000/08/10/books/when-women-called-tunes-rediscovering-players-
who-kept-things-swinging-after-men.html

Sites web institutionnels

Gale group, U.S history in context. Working Women in the 1930.


http://ic.galegroup.com/ic/uhic/ReferenceDetailsPage/ReferenceDetailsWindow?query=&prodId
=UHIC&displayGroupName=Reference&limiter=&disableHighlighting=true&displayGroups=&
sortBy=&zid=&search_within_results=&action=2&catId=&activityType=&documentId=GALE
%7CCX3468301237&source=Bookmark&u=sand55832&jsid=ff1c546a17b62d2d1ce4007351b9
7724, consulté le 20 décembre 2017

American History USA. BRYAN, Dan. Working and voting: Women in the 1920s. 2012.
https://www.americanhistoryusa.com/working-voting-women-1920s/, consulté le 20 décembre
2017

Npr music. McDONOUGH, John. America’s Sweethearts: An All-Girl Band That Broke Racial
Boundaries. 2011. https://www.npr.org/2011/03/22/134766828/americas-sweethearts-an-all-girl-
band-that-broke-racial-boundaries, consulté le 20 décembre 2017