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r

OUVRIR
NOS CANAUX
D’ÉNERGIE
PAR LA
MÉDITATION
D1 JACQUES VIGNE
Voici une réflexion fondamentale sur les
processus en oeuvre dans la méditation tels
qu’ils ont été élaborés depuis 4 500 ans en
Inde et depuis 2 500 ans par le bouddhisme.
Le D r Jacques Vigne y étudie une notion
centrale dans le yoga, peu connue en
Occident, de rééquilibrage des latéralités
corporelles et d’ouverture des canaux
d’énergie, avec ses corrélations neurolo­
giques et psychologiques. Il nous enseigne
comment gérer mieux nos émotions et
notre mental afin de développer en nous ce
qu’il appelle un corps vécu, ce corps subtil
que l’on peut métamorphoser grâce à des
pratiques appropriées qu’il détaille avec
précision. Ce livre dense et profond trace
les contours d’une science contemplative
qu’il s’agit d’intégrer dans notre culture
moderne. Le D r Jacques Vigne nous propose
ici un approfondissement de l’héritage
traditionnel, une magistrale synthèse, un
ouvrage novateur sur la gestion de nos états
d’âme et la découverte de notre être.

Médecin psychiatre, l’auteur vit la majeure


partie de l’année en Inde. Il a publié aux
éditions du Relié : L’Inde intérieure et La Faim
du vide.

Couverture : Circulation de l’énergie dans le


corps : gravure appartenant au monastère des
k
Nuages blancs, Chine (interprétation). DR
leRelié
Graphisme : Marie de Smedt
P rix : 24,90 €

ISBN : 978-2-35490-094-6

9 782354 900946
Pour en savoir plus sur les éditions du Relié
(catalogue complet, auteurs, titres, extraits de livres,
revues de presse, débats, conférences, etc.),
vous pouvez consulter notre site internet :
http ://www.editions-du-relie.com

© 2013, Les éditions du Relié


27, rue des grands Augustins. 75006 Paris
ISBN : 978-2-35490-094-6
Toute traduction, toute reproduction par quelque procédé
que ce soit sont interdites pour tout pays.
Dr Jacques Vigne

O u v r ir n o s c a n a u x
d ’é n e r g i e p a r
LA M ÉDITATION

Yoga, bouddhisme et neurosciences


pour mieux gérer les émotions et
le vécu corporel
Introduction

L’ « ouverture » des canaux d’énergie est une pratique


importante du yoga indien et tibétain pour progresser d’une
pratique corporelle vers le stade d’une méditation approfondie.
Les chercheurs en neurosciences ont montré que l’expérience
de méditation profonde est liée à une stimulation du centre
permettant de percevoir l’espace pur et à une inhibition de
celui des obstacles. De fait, avant même ces découvertes, il suf­
fisait déjà de lire la littérature spirituelle pour s’apercevoir
qu’une des comparaisons les plus fréquentes pour évoquer les
grandes expériences spirituelles était celle de l’espace sans li­
mites ni compartimentations. Cette pratique qui était souvent
considérée comme ésotérique peut être interprétée de nos
jours de façon plus raisonnable et pragmatique par un savoir
moderne ouvert, synthétisant les enseignements traditionnels,
un psychologie respectueuse de l’expérience spirituelle et les
neurosciences. On tend à parler de nos jours de sciences
contemplatives, sous l’impulsion de penseurs comme Fran­
cisco Varela et Matthieu Ricard par exemple.
Il y a encore un demi-siècle, le hathayoga paraissait un
savoir mystérieux réservé aux ascètes des grottes de l’Inde, et
les visualisations quelque peu approfondies la spécialité des
moines cachés dans les ermitages du Tibet. Le développement
du hatha-yoga, y compris dans sa forme thérapeutique, et des
pratiques de visualisations comme dans la sophrologie, ont
bousculé ces préjugés et a apporté un réel progrès pour la mo-
dernité. Il est bien possible qu’une meilleure connaissance de
ce en quoi consiste l’ouverture des canaux d’énergie et des pos­
sibles applications en thérapie et dans le développement inté­
rieur puisse aller dans le même sens, et devenir une branche
non négligeable des sciences contemplatives.
Le lien entre la méditation, les émotions et le corps
vécu est un vaste sujet. Tout d’abord, donnons une définition
autant que faire se peut du « corps vécu ». Il existe d’une part
le corps anatomique et physiologique, que l’on a, et le corps
que l’on ressent par intuition directe, le corps que l’on est :
c’est celui-ci que j’appelle « corps vécu ». Il est beaucoup plus
souple que le corps physique, peut se déformer dans les états
de conscience modifiés, par exemple dans des thérapies du
type rêve éveillé, en sophrologie ou hypnose, en méditation
profonde, ou encore à l’approche du sommeil, dans cette pé­
riode transitoire qu’on appelle hypnagogique quand on entre
dans le sommeil, ou hypnopompique quand on en sort. Cette
souplesse même permet de travailler avec ce corps vécu de
façon très riche et créatrice. Il constitue au fond cette paire de
lunettes colorées à travers laquelle nous percevons notre corps
physique, et représente au niveau de notre psychisme une réa­
lité plus immédiate que le corps anatomique, cet objet que l’on
peut disséquer après la mort. Pour moi, le terme « corps vécu »
est à peu près synonyme de corps subtil, corps éthérique, corps
de lumière, mais la première expression est plus « passe-par­
tout » et acceptable dans les milieux laïcs, scientifiques ou psy­
chologiques, c’est pourquoi je l’utilise. Il n’a été longtemps
accessible qu’à travers l’intériorisation subjective, mais main­
tenant il devient accessible à une approche plus objective par
exemple grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonc­
tionnelle, IMRF. Il s’agit d’une véritable vidéo du cerveau en
action. Nous en reparlerons.
Cet ouvrage fait suite en particulier à mes livres Médi­
tation et psychologie et Le mariage intérieur Il développe la no­
tion centrale dans le yoga, mais peu connue en Occident,
d’ouverture des canaux d’énergie, avec ses corrélations neuro­
logiques et psychologiques. J ’ai ressenti de le rédiger, car je
crois au pouvoir de l’écrit pour transmettre des informations
unies dans le domaine spirituel. Par contre, je ne me sens pas
la carrure d’un enseignant spirituel pour prendre en charge les
gens personnellement et à long terme, et j’aime aussi ma li­
berté. Dans ce sens, j’ai aussi abandonné la pratique de psy­
chiatre et de psychothérapeute pour me consacrer à des
recherches de fond. Dans mes tournées ou avec les visiteurs
qui viennent me retrouver en Inde, j’ai des entretiens, mais il
s’agit plutôt d’entretiens d’orientation que de prise en charge.
Les parties sur Nâgârjuna et le Râjayoga ont été entièrement
écrites à l’occasion de retraites en 2010 à l’ermitage de Mâ Ana-
nadamyî à Dhaulchina, sur une crête de colline himalayenne
près du Népal et du Tibet, au sud de la Nanda Dévi qui do­
mine toute la région à presque 8000 mètres d’altitude.
Sources de la méditation dans le yoga, le védânta
et le bouddhisme

Pour centrer le sujet de ce livre, nous allons nous focaliser sur


quelques thèmes et pratiques de méditation. Je ne suis pas un
enseignant spirituel, mais un pratiquant comme les autres qui
transmet aux lecteurs quelques pratiques et principes qu’il a
trouvés et trouve encore utiles. J’insisterai sur le vipassana et le
râja yoga. Rapidement, nous établirons toutes sortes de ponts
entre ces deux méthodes qui ont fondé une bonne partie de la
pratique d’intériosiation respectivement du bouddhisme et de1
1. Vigne Jacques Soigner son âme - Méditation et psychologie, Albin Michel,
Espaces libres, 2003 et Le mariage intérieur, Albin Michel, Spiritualités,
2001 .
l’hindouisme. Ensuite, pour approfondir certaines notions-clefs
de la méditation bouddhiste, nous aurons une étude quelque
peu détaillée d’aspects importants de l’enseignement de Nagâr-
juna (IIe siècle de l’ère commune), qu’on surnomme le second
Bouddha. Son école a non seulement été un des fondements
principaux du bouddhisme Mahâyâna, mais se trouve tout par­
ticulièrement au centre des enseignements tibétains. L’école qui
est issue de lui s’appelle le Madhyamika Prasangika 2. Il s’agit de
l’école de référence dans cette tradition, bien qu’on y en étudie
aussi d’autres. Le râja-yoga est fondé sur l’ouverture des canaux
d’énergie, les nâàis. Nous en avons déjà parlé dans notre ou­
vrage écrit il y a une dizaine d’années, Le mariage intérieur. Nous
développerons ici ce sujet à la fois au niveau du vécu intime en
méditation, autant que faire se peut, et au niveau des corrélations
scientifiques auxquelles il peut donner lieu.
Insistons d’emblée sur un point clé : la méditation n’est
pas du nombrilisme, mais elle revient au contraire à une forme
intelligente d’altruisme. En termes simples, ce dernier consiste
à vouloir offrir du bonheur aux autres, et le bon sens nous in­
dique qu’il est difficile d’en donner vraiment si on n’en a pas
trouvé un minimum en soi-même, et donc si on n’a pas atteint
un certain équilibre intérieur et une bonne compréhension de
soi. La vie est une question de juste milieu, et il y a un équilibre
à trouver entre le travail qu’on effectue sur soi et celui qu’on
fait pour les autres. Dans les deux cas, l’idée est de dépasser
l’égoïsme de façon non pas moralisatrice, mais intelligente, par
la compréhension plus que par le volontarisme. La clé de cette
2. Nous suivrons la translittération internationale des noms sanskrits, à quelques
nuances près : les consonnes rétroflexes, en général translittérées par la lettre
avec un point dessous, seront simplement redressées à l’intérieur du mot sanskrit
qui lui est globalement en italique. Le c qui représente le son tcha sera retranscrit
par cha, et le son cha français sera retranscrit par le sh anglais habituel, comme
dans « Shiva ». L’accent circonflexe correspondra bien sûr aux voyelles longues.
Ces modifications me semblent constituer les translittérations les plus naturelles
pour les non-spécialistes.
éthique, qui peut paraître nouvelle pour des personnes comme
moi-même qui ont été d’abord éduquées dans les lois révélées
du monothéisme, c’est que justement elle n’a pas besoin de
Révélaüon. Cultiver les émotions positives nous fait du bien à
nous-mêmes et aux autres, c’est une raison nécessaire et suffi­
sante pour s’y mettre et continuer dans ce sens sa vie durant.
Ces notions simples sont à la base d’une révolution silencieuse
des conceptions de base de l’éthique, dont un bon témoin est
par exemple l’ouvrage du Dalaï-lama écrit en 1999 sur une
éthique pour le nouveau millénaire, et retravaillé tout récem­
ment en anglais sous le titre de Au-delà de la religion 3. Espé­
rons que ce livre important soit rapidement traduit en français.
Lors de la grande initiation au Kalachkra en janvier 2012 à
Bodhgaya, le lieu de l’illumination du Bouddha, il a en guise
de conclusion présenté ce livre.
Quand on observe globalement l’introduction de
concepts et de pratiques de l’hindouisme et du bouddhisme
en Occident, on peut distinguer plusieurs vagues :
1) Le mouvement de traduction de certains textes comme les
Upanishads ou les Védas, ainsi que les Soufras bouddhistes qui
a commencé à vraiment se développer au XIXe siècle.
2) La venue des premiers maîtres, comme Vivékananda qui a
présenté le Védânta aux occidentaux autour de 1900.
3) L’arrivée du hatha yoga qui a maintenant pris ses racines
mêmes dans les villages et les coins reculés de l’Europe et des
États-Unis.
4) L’intégration de pratiques de visualisation qui semblaient
être l’apanage des ascètes tibétains dans leur grotte. Celles-ci
ont été répandues en particulier grâce à la sophrologie dans le
grand public et le système de santé occidental.
5) Les études scientifiques sur la méditation vipassana et leur
3. The Dalai Lama, Ancient Wisdom, Modem World —Ethics for a New Mil­
lennium, Little Brown and Company, London, 1999.
application dans maintenant environ 250 hôpitaux aux États-
Unis, dans la lignée du professeur Jon Kabat-Zinn. Au mo­
ment où je relis ces lignes, je reviens juste d’un grand congrès
du Mind and Life Institute à Denver au Colorado avec 700
personnes présentes et une conférence inaugurale de Kabat-
Zinn. Rien que dans l’année 2012, les chercheurs reliés à son
mouvement ont effectué plus de 300 études scientifiques de
bon niveau sur la pleine conscience et ses effets.
6) Peut-être que, dans un avenir proche, on verra apparaître
des études pratiques et théoriques ainsi qu’un enseignement
plus large à propos de la notion d’ouverture des canaux : ce
qui semblait être une notion très ésotérique a priori, a cepen­
dant de nombreuses corrélations scientifiques, et pourrait être
enseignée de façon simple pour une meilleure santé physique
et psychique de la population en général. Cette corrélation est
un des buts de ce livre, bien qu’il faille garder à l’esprit que la
méditation représente en dernière analyse une voie spirituelle
à long terme, et que les stades avancés de cette connaissance
seront beaucoup mieux transmis dans le cadre de la relation
traditionnelle et personnelle de maître à disciple.
A chaque époque, les civilisations et les cultures ont
tenté d’intégrer la vision du monde de leur temps dans leurs
pratiques et conceptions religieuses, afin d’établir une synthèse
viable. Notre époque ne fait pas exception à cette loi générale,
d’où l’intérêt de toutes les études sur science et conscience. Vers
la fin du présent ouvrage, on trouvera une conférence quelque
peu développée que j’ai préparée pour un congrès sur ce sujet
à Agra, au sud de Delhi en 2010. L’organisateur de cette ren­
contre était le mouvement des Radha Swami Ssang, dont la pra­
tique principale, de façon intéressante, est d’écouter le silence.
C’est une pratique fort ancienne, dont on parle déjà dans le pre­
mier chapitre de la Chandogya Upanishad. Le centre d’Agra
constitue probablement le plus grand ashram de l’Inde, avec

îo
3000 résidents. Leur tradition est d’élire de façon communau­
taire le nouveau gourou après le décès du précédent. Celui qui
est en fonction actuellement, Prem Satsangi, a été élu il y a
moins de dix ans vers l’âge de 60 ans, après une belle carrière
comme professeur d’électronique dans l’École polytechnique la
plus prestigieuse de l’Inde, Ylndian Institute of Technology (HT)
de Delhi. Certes, l’entrée à l’École polytechnique en France est
très sélective, mais celle pour l’école de Delhi l’est plus encore,
puisque c’est l’institution d’ingénieurs la plus prestigieuse pour
une population d’1,2 milliard d’habitants. Y être professeur est
donc réellement une distinction dans le milieu scientifique. De
par cette double vie, le nouveau dirigeant du mouvement ac­
corde une importance particulière aux ponts qu’on peut établir
entre science et conscience. Dans le bouddhisme aussi, sous
l’impulsion du Dalaï-lama, du Mind and Life Insitute et de Mat­
thieu Ricard, des rencontres de haut niveau entre chercheurs
scientifiques et pratiquants spirituels se sont déroulées depuis
maintenant bientôt un quart de siècle. J’avoue que je n’ai pas
encore eu le temps de lire toute la littérature qui en résulte, mais
je m’y intéresse en tant que psychiatre de formation pratiquant
la méditation, et cela me semble être un élément à la fois du
dharma et du Zeitgeist de notre époque.
Faisons une observation simple à propos de science et
méditation : la science demande toujours des vérifications ex­
périmentales, mais en réalité, on peut considérer que des pra­
tiques traditionnelles données transportent avec elle plusieurs
siècles, voire plusieurs millénaires de vérification expérimen­
tales, par les générations elles-mêmes qui les ont effectuées et
trouvées bonnes. C’est pour cela qu’elles doivent être prises au
sérieux, ne serait-ce justement que par souci d’esprit scienti­
fique au sens large.

il
Nous allons parler dans ce livre des émodons, citons
d’emblée, à propos de leur rapport au cerveau, cette réflexion
claire d’un grand spécialiste, Richard Davidson : « Il n’y a pas
d’avantage de centre localisé des émodons qu’il n’y en a pour
le jeu de tennis. »4 Son image n’est pas au hasard, car le pro­
cessus même de la réaction émotionnelle implique de nom­
breux rebondissements de l’information d’un bout à l’autre du
cerveau, finalement comme une balle de tennis.
On observe par contre des liens finalement assez sim­
ples entre les émotions et certains systèmes physiologiques.
On a par exemple étudié la tension artérielle de Matthieu Ri­
card pendant qu’on lui passait des photos évoquant des situa­
tions émotionnelles. On lui demandait d’évaluer si celles-ci
étaient agréables ou désagréables. On a remarqué que réguliè­
rement, les émotions qu’il estimait désagréables correspon­
daient à une augmentation de sa tension artérielle, alors que
les autres ne la faisaient pas monter.
L’Occident doit-il intégrer le bouddhisme,
ou est-ce l’inverse?

Nous reparlerons ci-dessous du rapport entre méditation et


science. Par contre nous pouvons parler dès maintenant du rap­
port du bouddhisme à l’Occident à travers la méditation,
puisque c’est beaucoup grâce à sa pratique que le bouddhisme
est devenu une figure familière du monde spirituel occidental
actuel, et y a en quelque sorte acquis ses lettres de noblesse. On
s’interroge beaucoup à propos de l’intégration du bouddhisme
à l’Occident, mais on pourrait rafraîchir et renouveler la ré­
flexion en se posant la question inverse, c’est-à-dire l’intégration
de l’Occident au bouddhisme. Expliquons-nous : au-delà du
4. Davidson Richard, cité par Mingyur Rimpoché dans Le bonheur de la médi­
tation, Fayard, 2007.
prosélytisme, le bouddhisme a la capacité de procurer une voie
du juste milieu à cet Occident qui fait de plus en plus un grand
écart douloureux entre un matérialisme intellectuel et un mo­
nothéisme dévotionnel, tous les deux intolérants à leur manière
et ayant du mal à se supporter l’un l’autre. Cette voie est en me­
sure de respecter la liberté de travail de la science, sa capacité
de renouveler la vision du monde matériel et de ses origines,
ainsi que sa compréhension des mécanismes psychologiques
sans référence aucune à un dieu personnel. Cette voie du juste
milieu respectera aussi le besoin de lien et d’expérience de l’Ab­
solu qu’a essayé de gérer le monde biblique avec les connais­
sances, il serait peut-être plus juste de dire les ignorances de son
époque, et malgré toutes ses exclusions et ses étroitesses
conceptuelles. Rappelons que le juste milieu dans le bouddhisme
signifie non pas le tiède entre le froid et le chaud, mais un pas­
sage vers une réalité au-delà du froid et du chaud, et au fond,
par delà toutes les paires d’opposés.
La modernité ressemble à un adolescent qui avance à
tâtons et se brûle les ailes avec toutes sortes d’expériences.
Même si par egotisme elle a de la peine à le reconnaître, elle a
besoin de protection, en particulier spirituelle. Le bouddhisme,
mais pas seulement lui, peut contribuer à cela. Il est une meil­
leure alternative que le monothéisme biblique, et ce pour deux
raisons qui ne sont pas mystérieuses : le monothéisme a déjà
un lourd dossier de répression de la liberté de pensée et de
croire, en particulier de persécution des scientifiques vécus
comme des menaces. De plus, le fait incontournable, quelle
que soit l’astuce des théologiens qui essaient de le déguiser,
c’est que le monothéisme et le théisme en général piègent l’hu­
manité dans un grande dépendance métaphysique dont elle a
de moins en moins besoin. L’être humain mûrit, il ne ressent
plus guère ni la nécessité ni même l’envie de s’identifier à la
position d’esclave d’un dictateur céleste, selon la vision com-
mune par exemple dans l’islam. Dans le cas du christianisme
non plus, elle n’a plus envie d’être réduite au statut de pente
fille condamnée à perpétuité à jouer et gazouiller sur les ge­
noux de son Papa-Dieu supposé tout amour sauf quand il en­
voie ulcéré toute une partie de l’espèce humaine dans les
souffrances infinies et éternelles de l’enfer. Que nous en
soyons plutôt contents ou plutôt chagrinés, nous assistons à
l’émergence d’une humanité insoumise, qui apprend peu à peu
à être simplement elle-même.
Dans ce sens, on doit prendre au sérieux les cinq pré­
ceptes du yoga, du bouddhisme et du jaïnisme. Ils sont prati­
quement les mêmes : ne pas commettre de violence, respecter
la vérité, ne pas voler, éviter l’inconduite sexuelle et ne pas ac­
cumuler, cette dernière recommandation étant remplacée dans
le bouddhisme par ne pas prendre d’intoxicants. Il s’agit de
simples méthodes pour s’améliorer et rendre les relations hu­
maines harmonieuses. Elles n’ont rien à voir avec des com­
mandements, car ce terme impliquerait un Commandeur
céleste suprême, et met automatiquement l’être humain en po­
sition de soumission, voire d’esclavage par rapport à un maître.
Le Bouddha a rejeté clairement cette mythologie métaphysico-
militaire qui pointait déjà le nez dans le théisme de son époque,
car il a bien vu qu’elle n’était pas saine. La société a déjà trop
de ces rapports de pouvoir/soumission dans sa violence au
quotidien, ce n’est pas vraiment lui rendre service que d’en ra­
jouter en les projetant vers le ciel, en les « célestifiant » si l’on
peut dire.
Méditation et émotions

L’amélioration de la gestion des émotions passe par le corps.


On parle de la posture en sept points de Vairochana, qui est
pratiquement la même que la posture du lotus, padmâsana en
yoga. Vairochana est un des cinq bouddhas de la connaissance,
et son nom signifie celui qui voit, rochana, en détail ou com­
plètement ; vi- : cette dernière syllabe donne vai à cause de la
nominalisation de la racine. En ce sens, Vairochana représente
symboliquement une fonction proche de vipassana, terme qui
a le même sens. Les sept points sont les suivants :
- La position des jambes croisées est classiquement en lotus.
Cependant le bouddhisme théravada conseille en pratique plu­
tôt le demi lotus qui est plus confortable surtout si on n’a pas
l’habitude de ce type de postures.
- La position des mains est en dhyâna mudrâ ; chez les tibétains
on conseille plutôt la main droite sur la gauche, contrairement
au zen où c’est l’inverse. L’important au fond est le contact lui-
même des mains, en particulier des pouces. C’est cette rencon­
tre qui permet de méditer très concrètement sur la voie du
juste milieu et la conjonction des opposés chère à Nagarjuna,
au bouddhisme mahâyâna et à Jung au siècle dernier. C’est
comme si on avait deux cerceaux énergétiques fonctionnant
ensemble, celui des deux bras qui se ferment au niveau des
pouces, dans le plan frontal, et celui dans le plan sagittal, avant-
arrière, qui passe par la tête et les petits doigts en contact avec
la zone du hara un peu en dessous du nombril. On pourrait
dire que ces deux cerceaux et les courants qui y circulent for­
ment une cage de Faraday, capable de nous protéger de la
« foudre », c’est-à-dire des agressions du monde extérieur qui
peuvent être parfois violentes. Ils évoquent aussi les spirales
d’une bobine électrique : quand le courant y circule, un champ
magnétique s’en dégage.
- Le point suivant de la posture de Vairochana est le dos droit,
on dit comme une pile de pièces d’or. Celle-ci s’effondrera plu­
tôt lourdement s’il y a une déviation.
- Les épaules quant à elles sont ouvertes vers le haut et vers
l’arrière comme les ailes du faucon. Cette image correspond
bien à une sensation du corps subtil durant la pratique : ce
corps tend à dépasser les limites physiques des épaules pour
aller un peu au-dessus et en arrière d’elles.
- Le menton est rentré ce qui a pour effet d’étirer la nuque.
- Le point suivant est la langue verticalisée en khecharî mûdrâ,
littéralement l’attitude, mûdrâ, qui va, charî, vers le ciel, khé.
- Dernier point, les yeux convergent vers le sol et le dedans.
Au delà de cette posture assez complète en sept points,
on a une forme simplifiée de position qu’on pourrait dire
« portable » ou « de voyage », la posture en deux points : le dos
est droit et tout le reste du corps relaxé...
Quand on parle du rapport du corps et de la médita­
tion, on oublie souvent de mentionner un fait tout simple. Pen­
dant longtemps, les êtres humains n’avaient pratiquement pas
d’antalgiques pour faire face aux nombreuses douleurs qui les
affligeaient, et donc il était très important de développer un
véritable savoir-faire en méditation, ne serait-ce déjà que pour
atténuer ces douleurs physiques qui pouvaient souvent être
chroniques, voire invalidantes. Cette motivation actuellement
est bien sûr toujours valable ; cela représente par exemple tout
une partie du travail de Jon Kabat-Zinn, mais le centre de l’at­
tention en ce qui concerne les études sur la méditation s’est
cependant déplacé de nos jours vers la gestion de troubles plus
psychologiques.
Le Bouddha, en proposant une voie hors de la souf­
france, a voulu empêcher une résignation, une « dépressivité »
chronique qui est un phénomène trop répandu, en particulier
en France par rapport à d’autres pays, pour de multiples raisons.
À ce sujet, je me souviens d’un groupe de parole que j’étais allé
animer dans une prison française assez moderne. L’architecte
avait pris soin de mettre des grilles au bout des couloirs princi­
paux qui donnaient directement sur le ciel et la mer, puisque
l’établissement était proche de la côte. Cependant, l’ambiance
était assez oppressante avec des séries de portes électroniques,
j’en ai compté six ou sept, qui ne s’ouvraient qu’avec des passes
digitalisés ou par l’opération d’un gardien invisible qui vous
épiait à travers un système de télévisions internes. Un des déte­
nus maintenait comme idée centrale que de toute façon, l’être
humain ne pouvait rien faire contre ses impulsions, elles sor­
taient d’on ne sait où et allaient aussi on ne sait où. C’était de
toute évidence la manière qu’il avait trouvée pour se déculpabi­
liser des grosses erreurs qu’il avait commises pour se retrouver
derrière les barreaux. Il est clair que cette sorte de mesure d’ur­
gence pour éviter une anxiété conséquence du ou des passages
à l’acte n’était pas bonne à long terme, car elle empêchait toute
évolution. Cependant, ne lui lançons pas la pierre, même si nous
n’avons rien fait de trop grave dans notre vie, n’est-ce pas quand
même typiquement le jeu de notre ego à nous aussi ? Il essaie
de nous déculpabiliser en chuchotant à notre oreille que de toute
façon, il n’y a rien à faire pour s’améliorer et se libérer de nos
émotions destructrices.
Dans ce sens, on a montré que méditer sur la compas­
sion augmente l’activité cérébrale des sujets dans le lobe pré­
frontal gauche, l’associant à la joie et l’enthousiasme. De plus,
les zones impliquées dans la planification des mouvements et
de l’amour maternel sont elles aussi fortement stimulées5. Une
idée simple de méditation sera donc de déplacer par l’entraî­
nement la conscience habituelle de la gauche du corps, latéra­
lité du cœur et de son stress, vers la droite, le côté le plus serein,
avec en particulier la masse immobile, tranquille du foie en sy­
métrique du cœur perpétuellement agité.
Ce livre n’est pas un traité sur les émotions en tant que
telles. Cependant, le souci de les comprendre et de trouver des
5. Myngyur Rimpoché, Le bonheur de la méditation, Fayard, 2008, p. 15.
moyens pratiques méditatifs pour mieux les gérer nous suivra
dans les différentes parties de l’ouvrage. J’ai essayé de dire, ou
au moins de faire toucher du doigt beaucoup de prises de
conscience concrètes dans ce sens, car je crois au pouvoir de
l’écrit pour transmettre quelque chose de l’expérience inté­
rieure, j’en ai trop bénéficié moi-même lors de mes lectures
assez vastes pour ne pas en être convaincu. Cependant, il y a
des sujets que je n’ai pas abordés car je ne le sentais pas, me
disant par exemple qu’ils seraient mal compris ou dilués dans
le grand public. Cela me fait penser à une réflexion qu’avait
faite à la fin de sa vie le maître tibétain Kalou Rimpoché à une
personne que je connaissais et qui avait été sa disciple pendant
de nombreuses années : « Si vous n’arrêtez pas de rajouter de
l’eau dans le lait, vous ne pourrez plus faire de beurre ! »
Le pouvoir de l’image créatrice

Il nous faut tout d’abord distinguer les images superficielles


de la rêverie qui passent sans guère laisser de traces, et celles
beaucoup plus profondes des archétypes qui peuvent rester
pendant des années enfouies et actives quelque part au fond
de l’esprit du méditant. Dans ce livre, nous nous appuierons
le plus possible sur ce second type d’images. Elles entraînent
des modifications sensitivo-motrices dans le corps de celui qui
les perçoit, à cause des neurones-miroirs. Celles-ci seront à leur
tour à l’origine de modifications neuronales et biochimiques,
c’est ce qu’on appelle la neuroplasticité.
Une image est un type de comparaison. Certes, il y a
du vrai quand on dit « comparaison n’est pas raison ». Cepen­
dant, elle n’est pas déraison non plus. Bien choisie et en conso­
nance avec l’expérience, l’image sera raisonnable à un niveau
plus subtil, plus archétypal que celui plutôt grossier du raison­
nement avec ses rouages et boulons bien vissés.
Les visualisations proposées dans cet ouvrage ne sont
pas créées de toutes pièces, elles sont des variations sur thème
donné. En effet, il s’agirait d’une musique plutôt pauvre que
de répéter un thème de base sans aucun changement. Cela
pourrait certainement induire un état d’apaisement un peu ar­
tificiel, mais la vraie musique a besoin de variations. Une ma­
nière de se familiariser avec une idée sur laquelle on se
concentre, c’est justement de savoir faire varier quelque peu la
manière dont on médite sur elle. Cela entretient une attention
vive, et c’est en fait grâce à l’attention qu’on se transforme.
Une fois qu’on a compris ce principe, chacun peut trouver ses
propres variantes par rapport aux grandes méditations tradi­
tionnelles de base. C’est ce qu’on appelle les kriyas en yoga.
Les « variations » qui sont données ci-dessous ne le sont qu’à
titre d’illustrations et elles sont là surtout pour encourager les
individus à trouver les leurs. Je les ai faites pratiquer dans des
séminaires depuis une vingtaine d’années d’une manière ou
d’une autre et avec certaines évolutions. Les personnes en gé­
néral, même débutantes, rentrent assez bien dans ce type exer­
cices, qu’une participante a qualifié une fois, après mure
réflexion, de « méditations mystiques scientifiques ».
Phosphorescence
Des écoles comme celles de l’hypnose fractionnée de
Milton Erickson et Ernest Rossi ont remis à l’honneur la mé­
taphore comme instrument thérapeutique, il faut dire « remis »,
car les enseignement traditionnels et mystiques sont remplis,
on pourrait presque dire constitués, de métaphores. Celles-ci
sont encore le meilleur moyen, ou au moins le moins pire, pour
transmettre quelque chose du secret de l’expérience intérieure.
Dans ce sens, les sages disent que l’univers entier est une mé­
taphore du Soi, il en porte la lumière, il en est le « phos-phore »,
puisque c’est le sens étymologique de ce terme. Le mystique,
comme le scientifique à sa manière, se pose la question de la
nature de la claire lumière qui sous-tend cette phosphorescence
luminescente de la nuit étoilée. Notre monde intérieur, quand
on se met à l’observer, n’est-il pas comme un ciel nocturne,
avec beaucoup de petits points lumineux certes, mais une masse
d’obscurité bien plus grande. D ’où provient donc la lumière ?
Derrière le pouvoir de l’image créatrice, il y a l’idée que
certains moyens habiles peuvent coopérer au fonctionnement
de la sagesse. Dans l’hindouisme, ces moyens correspondent
au yoga, et la sagesse au védânta : on pourrait au fond réunir
les deux en un nouveau terme « yogânta » : faire les pratiques
concentratives du yoga avec une partie de soi-même, et s’ob­
server en train de les effectuer avec l’autre part, c’est-à-dire
avec le Soi. Dans un sens analogue, Maitripa, un maître du
bouddhisme indien du XIe siècle, disait :
La pratique qui unit les moyens habiles et la connaissance
transcendante
Calme la houle des pensées douloureuses de l ’océan des
existences. 6
Pour une pratique vivante

Dans certaines parties de ce livre, je proposerai des visualisa­


tions qui ne sont pas complètement traditionnelles. Je ne l’avais
pas fait dans mes ouvrages précédents, mais je me suis dit que
ce livre serait une bonne occasion pour m’y mettre. Je les pro­
pose dans des séminaires que j’organise depuis une vingtaine
d’années autour de la pratique de la méditation, et elles sont
bien reçues par un public aussi vaste que varié, en général de
tous niveaux. Elles ne sont pas destinées à remplacer les vi­
sualisations traditionnelles de certaines écoles bouddhistes ti­
bétaines par exemple ; il faut plutôt les concevoir comme des
6. Chants d ’immortalité, op.cit., p.63.
instruments pédagogiques pour mieux assimiler des notions a
priori abstraites, ou, comme on dirait en musique, il s’agit de
variations sur thème donné. Le râja yoga et le vipassana par
exemple sont structurés autour de quelques lois simples. En­
suite, avec les années de pratique, on trouve certains moyens
de les appliquer concrètement. Ce sont, dans ceux que j’ai trou­
vés, les moyens les plus importants et efficaces que j’ai eu ten­
dance à mettre noir sur blanc dans certains chapitres de ce
livre. Il faut bien comprendre que ces détails techniques ne
doivent pas être vécus comme une limitation, mais comme une
illustration de ce qu’on peut faire par soi-même, une fois qu’on
a bien saisi les principes de base de différents types de médi­
tation. Il faut savoir trouver un juste milieu entre les axes que
nous donnent les différentes formes traditionnelles de pratique
et une certaine créativité. S’il n’y a que la créativité, on risque
la dispersion, s’il n’y a que la tradition, il se peut qu’on tombe
dans la rigidité, voire dans une forme d’intégrisme.
De manière générale, l’esprit fondamental de la médi­
tation est de vérifier les lois du fonctionnement intérieur par
soi-même. Si ce livre incite le lecteur dans ce sens, il ne n’aura
pas été peine perdue.
P remière partie

Rééquilibrage des latéralités


&
claire vision intérieure
Chapitre 1

Physiologie et méditation
A propos du rééquilibrage des latéralités

En abordant ce sujet, il me revient à l’esprit deux épi­


sodes lors desquels j’ai été personnellement impliqué dans les
recherches scientifiques sur la méditation. L’un est ancien et
l’autre plus récent. Le premier remonte donc à 1986, au centre
hospitalier spécialisé de Villejuif, où j’exerçais comme interne.
Je m’étais lié d’amitié avec un autre interne qui était dans la re­
cherche en neuropsychiatrie, et nous avons lancé un petit pro­
jet de recherche sur la méditation. Le sujet principal que nous
avons testé était lama Denis Teundroup, qui s’occupe du centre
de Karmaling dans les Alpes. Il était venu dans notre labora­
toire et s’était prêté à différentes expériences destinées à enre­
gistrer l’électroencéphalogramme et les effets de différentes
visualisations et émotions évoquées par la méditation. Malheu­
reusement, mon départ en Inde peu après n’a pas permis de
développer vraiment le projet comme il le méritait. Le second
épisode était en 2009, à Rishikesh, à l’endroit où le Gange sort
de l’Himalaya. La recherche a eu lieu dans un grand ashram
relié à l’œuvre de Swami Rama. Celui-ci avait déjà participé à
des recherches en méditation et physiologie aux États-Unis
dans les années 70. Le successeur de Swami Rama, Swami Ved
Bharati, venait d’ouvrir un laboratoire de recherches neuro­
physiologiques avec un très bon équipement d’EEG, c’est-à-
dire une machine avec 72 électrodes, alors que celles utilisées
pour les diagnostics cliniques habituels n’en ont que 12. Le
nombre d’électrodes est important dans les instruments pour
la recherche, afin de pouvoir déterminer le plus précisément
possible les régions du cerveau qui répondent pendant la mé­
ditation ou pendant d’autres stimulations émotionnelles par
exemple. Deux Françaises effectuaient une mission à Rishikesh
pour ce projet, qui était dirigé par un professeur américain et
un autre universitaire qui oscillait entre la France et les Etats-
Unis. Le but de cette étude était de différencier les types variés
de méditation quant à leurs résultats sur les émotions. Les ex­
périences s’assortissaient à chaque fois de groupes de
contrôles. Il sera intéressant de savoir les conclusions aux­
quelles ils seront arrivés, une fois que le long processus des en­
registrements eux-mêmes et du dépouillement sera effectué.
Méditation et science

J ’ai déjà abordé la question des recherches physiologiques et


psychologiques dans mon livre Soigner son âme1. Les re­
cherches sur la méditation, qui semblaient plutôt une bizarrerie
suspecte durant les années 70 dans le milieu scientifique, ont
maintenant acquis droit de cité. Elles ont commencé par des
études sur la méditation transcendantale. Le mouvement s’est
mis en lien avec des laboratoires, en particulier américains, ré­
putés pour effectuer différents types d’études, qui ont été pu­
bliées dans des gros volumes sous le titre de Collected Papers.
Ensuite, dès 1986, Robert Walsh a publié les articles les plus
significatifs des recherches sur les effets de la méditation, avec
une bibliographie de 700 références. Une nouvelle vague7
7. Vigne Jacques, Soigner son âme, Albin-Michel, 2003.
d’études a été conduite par le mouvement de John Kabat-Zinn,
qui enseigne un type laïcisé et simple de méditation vipassana.
Comme nous l’avons dit, cette méthode est enseignée mainte­
nant dans 250 hôpitaux aux Etats-Unis. Elle commence à être
pratiquée en France depuis quelques années à l’hôpital Sainte-
Anne avec Christophe André, et à l’Université de Strasbourg
aussi dans le cadre de la formation permanente du personnel
de santé, avec Marie Fruhinholz et le Dr Bloch, rhumatologue
à l’hôpital. Dans ce sens aussi, nous pouvons citer le livre d’un
jeune psychiatre, Rosenfeld, Méditer, c ’est se soigner8.
Matthieu Ricard, quant à lui, a organisé personnelle­
ment un certain nombre de ces nouvelles recherches sur la mé­
ditation. En effet, un défaut important de la première vague
d’études, était qu’elle prenait souvent comme sujets des médi­
tants avec peu d’expérience, ou alors qu’elle mélangeait quelques
méditants expérimentés avec une majorité qui ne l’était que très
peu. Ainsi, les statistiques finales qui apparaissaient dans la pu­
blication diluaient l’évidence des effets d’une véritable expé­
rience de méditation. Matthieu Ricard, en lien avec le
Dalaï-lama, a organisé des enregistrements de méditants qui
avaient une vraie pratique, allant de 10 000 à 60 000 heures, et
de quelques années à quelques dizaines d’années selon les cas.
On a pu ainsi montrer pour la première fois que l’entraînement
mental provoquait des changements permanents dans le fonc­
tionnement cérébral, en particulier l’augmentation des ondes
gamma, qui correspondent à l’attention soutenue9. Matthieu Ri­
card parle aussi dans son livre Plaidoyer pour le bonheur 10, du
« centre du bonheur » qui se trouve dans le cortex frontal
gauche. Nous y reviendrons ci-dessous. Le rôle de la méditation
pour améliorer la santé physique et émotionnelle sera détaillé
8. Rosenfeld Frédéric, Méditer, c ’e st se soigner, Éditions des Arènes.
9. Lutz, A., Proceedings of the national Academy o f Sciences (PNAS), vol
101, n°46, novembre 2004, et PNAS, vol. 104, juillet 2007, p.l 1443-11488.
10. Ricard Matthieu, Plaidoyer pour le bonheur, voir en particulier le chapitre
sur « le bonheur au laboratoire ».
dans le chapitre sur la science contemplative ou ailleurs au fil
du texte, mais nous pouvons d’emblée en donner le résumé pré­
senté par Matthieu Ricard, en mettant en note un échantillon
d’articles de référence parmi de nombreux autres :
Signalons qu ’un nombre croissant d ’études scientifiques in­
diquent que la pratique de la méditation à court terme dimi­
nue considérablement le stress (dont les effets néfastes sur
la santé sont établis11), l ’anxiété, la tendance à la colère (la­
quelle diminue les chances de survie après chirurgie car­
diaque et les risques de rechute chez les personnes qui ont
au moins vécu deux épisodes de dépression grave12. Huit se­
maines de méditation (de type MBSR13) à raison de 30 mi­
nutes par jour, s ’accompagnent d ’un renforcement notable
du système immunitaire, des émotions positives14 et des fa­
cultés d ’attention, ainsi que d ’une diminution de la tension
artérielle chez les sujets hypertendus et d ’accélération de la
guérison du psoriasis. L'étude de l'influence des états men­
taux sur la santé, autrefois considérés comme fantaisistes,
est donc de plus en plus à l ’ordre du jour pour la recherche.
Sans vouloir faire de sensationnalisme, il importe de souli­
gner à quel point la méditation et l ’« entraînement de l ’esprit
» peuvent changer une vie. Nous avons tendance à sous-es­
timer le pouvoir de transformation de notre esprit et les ré­
percussions que cette « révolution intérieure », douce et
profonde, entraîne sur la qualité de notre existence.15
11. Sur les effets négatifs du stress, voir Sephton S.E, Sapolsky R.,
« Diumal Cortisol Rythme as a Predictor of Breast Cancer Survival »,
Journal of the National cancer Institute, 92 (12), 2000, p.994-1000
Sur l’influence de la méditation, voir : Carlson L.E., Speca, M.,
« Mindfulness-Based Stress Réduction in Relation to Quality of Life, Mood,
Symptoms of Stress and Levels of Cortisol, DHEAS and Melatonin in Breast
Cancer Outpatients». Psychoneuroendocrinology, vol. 29, Issue 4, 2004.
12. Grossman.R, “Mindfulnesss-Based stress réduction and health benefits. A
meta-analysis”, Journal of Psychosomatic Research, 57 (1), 2004, p. 35-43.
« Mindfulnesss-Based Stress Réduction » est un programme de méditation de 8
semaines en ambulatoire, inspiré par le vipassana et établi par Jon Kabat-Zinn.
13. « Mindfulnesss-Based Stress Réduction » est un programme de méditation
de 8 semaines en ambulatoire, inspiré par le vipassana et établi par Jon Kabat-
Zinn, dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons dans les chapitres 14
et 15.
L’expérimentation et les données scientifiques de base à
propos du rééquilibrage des latéralités

On a effectué une expérience au principe très simple : on a de­


mandé à des patients qu’on enregistrait durant leur méditation,
de tout simplement appuyer sur une petite poire qu’ils tenaient
en main, quand ils sentaient qu’ils rentraient en méditation
profonde. On a corrélé ces instants avec le tracé électroencé-
phalographique, et on a trouvé qu’il correspondait à une syn­
chronisation de l’activité électrique des hémisphères droit et
gauche, ainsi que, dans une moindre mesure, des hémisphères
frontaux et occipitaux. Cette observation a été un tournant,
car elle a pu remplacer une première vision plutôt naïve : selon
celle-ci, on méditait avec l’hémisphère droit, alors que la pensée
habituelle et raisonnante était du ressort de l’hémisphère
gauche. Cette conception qui a été très répandue dans les mi­
lieux spirituels était en réalité causée par une erreur d’interpré­
tation. Effectivement, quand on enregistre des débutants qui
ont beaucoup de bavardage mental et qui essaient de s’intério­
riser, ce bavardage se calme un peu, mais il est vite remplacé
par un état de rêvasserie qui est une forme de bavardage visuel,
si l’on peut dire. Le premier est géré par l’hémisphère gauche,
le second par l’hémisphère droit. Ainsi, cela ne veut pas dire
que ce dernier soit lié à la méditation profonde. Ceci dit, si l’on
prend ces définitions de l’hémisphère gauche et droit comme
des métaphores, cela permet une certaine classification es
fonctions de l’esprit, mais la réalité est plus complexe. Beau­
coup de fonctions physiologiques simples sont gérées par un
centre unilatéral, sans qu’on sache pourquoi, comme par exem­
ple la déglutition. Le langage ne peut fonctionner correctement145
14. Davidson, R.J., Kabat-Zinn, J., “Alterations in brain and immune func-
tions produced by mindfulness méditation”, Psychosomatic Medicine, 65,
2003, p. 546-570.
15. Ricard Matthieu, L ’art de la méditation, Pocket- évolutions, 2008, Nil
Éditions, p. 24.
qu’avec un certain nombre de sous fonctions coordonnées, et
ces dernières sont en fait réparties sur les deux hémisphères.
Nous reviendrons plus en détail sur les fonctions dif­
férenciées de l’hémisphère droit et gauche dans le chapitre 12
du livre La gauche et la droite dans l ’univers, le corps et la culture,
mais nous pouvons souligner un aspect de leur différence qui
est souvent négligé par les neurophysiologistes dans leur pré­
sentation générale des fonctions gauche et droite. Pourtant, il
est important pour le sujet de cet ouvrage : il s’agit de la colo­
ration émotionnelle respective des hémisphères gauche et
droit. Par ailleurs, certains voient dans le plus grand dévelop­
pement et la plus grande rapidité du système neuronal dans
l’hémisphère gauche une donnée génétique, se manifestant très
tôt dans l’embryon. Nous y reviendrons.
On ne peut cependant pas écarter non plus l’hypothèse
peut-être plus simple, celle d’une spécialisation « naturelle » :
puisque le cœur est de toute façon à gauche, et qu’il réagit au
stress, l’hémisphère droit s’est rapidement spécialisé dans la
réaction à ce stress, ce qu’on appelle de façon schématique les
comportements de retrait rapides, alors que l’hémisphère
gauche a assumé les fonctions complémentaires, c’est-à-dire
l’approche minutieuse. Celle-ci inclus la capacité de construire
des opérations complexes, comme par exemple gratter une al­
lumette. En effet, il s’agit d’un acte apparemment simple, mais
qui requiert de bien positionner la boîte, l’allumette, et de met­
tre les pressions exactes, donc une grande coordination pour
appliquer son idée en pratique. On l’appelle praxie idéatoire.
Dans le même sens, il faut beaucoup de coordination pour
réussir à mettre ensemble les articulations élémentaires des
consonnes et des voyelles et faire une phrase correcte du point
de vue syntaxique et grammatical. Sans cela, le langage se
trouve être très handicapé, voire même incompréhensible. C’est
sans doute pour cela que l’aire de Broca, dont l’atteinte par un
accident vasculaire cérébral supprime la capacité de langage, est
localisée dans l’hémisphère gauche, à l’arrière du lobe frontal.
Pour exprimer les choses de façon simple, nous pou­
vons nous souvenir qu’il y a deux centres symétriques, tous les
deux dans le cortex préfrontral, un à gauche et un à droite.
Quand on observe par exemple des enfants en crèche, on peut
y distinguer des sous-groupes, en fonction de ceux qui sont
extravertis ou au contraire intravertis. Les premiers ont une in­
tensification de l’activité du centre de gauche, les seconds de
droite. Cette observation peut être reliée à l’effet de certaines
pratiques méditatives. Nous y reviendrons.
Les recherches d’Ernest Rossi et l’alternance des narines

Les yoguis de l’Inde se sont servis depuis plus d’un millénaire


du rééquilibrage des narines pour entrer en méditation pro­
fonde. J’en ai déjà parlé dans mon livre Le mariage intérieur 16,
avec trois chapitres dans la première partie sur le yoga des la­
téralités, la confluence des canaux d’énergie et les archétypes
de l’union mystique dans l’hindouisme. Le texte de référence
sur ce yoga du rééquilibrage des latéralités qu’on appelle le
svara-yoga, est le Svarayogodaya, « l’aube du yoga des latérali­
tés ». Il existe une traduction de ce texte Svara-yoga, le cerveau
respire aux Editions Satyanandashram17. Une autre version
existe traduite et présentée par Alain Daniélou.
Ernest Lawrence Rossi est le successeur de Milton
Erickson dans le développement de l’hypnose fractionnée -
qu’il appelle aussi « l’hypnose naturaliste », c’est-à-dire qui tient
16. Vigne Jacques, Le mariage intérieur, Albin-Michel /Spiritualités, 2001.
17. Svara-yoga, le cerveau respire, aux Éditions Satyanandashram, 11 cités
Trévise, 75010 Paris.
compte des rythmes du corps pour entrer en relaxation pro­
fonde. Il s’est passionné depuis longtemps pour la question de
l’ouverture alternée des narines et du rythme général qu’elle
suit, d’une durée de 90 à 120 minutes.
La théorie ultradienne de la guérison par l ’hypnose, sug­
gère premièrement que la source des réactions psychoso­
matiques se trouve dans des distorsions, induites par le
stress, dans la périodicité normale des cycles ultradiens et
deuxièmement, que l ’approche naturaliste en hypnose fa­
vorise la guérison en régularisant ces processus.
Lorsque j'ai découvert par hasard les travaux remarqua­
bles de Wertz18, j ’ai obtenu une autre confirmation de ces
conclusions. En effet, ils nous apportent d'autres preuves
expérimentales du rôle de l'hypothalamus comme point de
départ et de régulation des rythmes ultradiens au niveau
de la dominance cérébrale, de la dominance nasale, et de
l'intégration du système nerveux autonome. Les travaux de
Wertz, avaient ceci de passionnant, sur le plan théorique,
qu’ils impliquaient l ’existence d ’un rapport empirique
entre les recherches du monde occidental psychophysiolo­
gique et les pratiques yoguiques anciennes du monde
oriental. Ce rapprochement en cours entre les conceptions
orientales et occidentales de la relation entre l ’esprit et le
corps, se trouve encore confirmé par l ’ensemble des re­
cherches de Benson19, qui a précisé de son côté que l'effet
bienfaisant de la « réaction de relaxation » qu ’on retrouve
dans le yoga, la méditation et la prière, proviennent d ’une
réaction de l ’hypothalamus, résultant d ’une diminution gé­
néralisée de l ’activité du système sympathique:20
18. Wertz D., « Cérébral hemispheric activity and autonomie nervous
function », Unpublished doctoral dissertation, University of California, San
Diego, 1981.
Wertz, D., Bickford, R., Shannahoff-Khalsa D., « Alternative cérébral hemis­
pheric activity and lateralization of autonomie nervous function », Human
Neurobiology, 2, 225-229, 1982.
Wertz, D., Bickford, R., Shannahoff-Khalsa D., « Sélective hemispheric sti­
mulation by unilatéral forced nostril breathing », Human Neurobiology, 6,
165-171.
Ces alternances de dominance des hémisphères, cor­
rélées avec l’ouverture d’une des deux narines, suivent un
rythme :
A peu près toutes les heures, des poussées de cortisol acti­
vent l ’esprit et le corps et sont suivies, à peu près 20 minutes
plus tard, d ’une poussée de bêta-endorphines qui, au
contraire, ont un effet de ralentissement. Ces alternances
sont liées aux rythmes circhoriens (d ’environ une heure) et
ultradiens (une heure et demie ou deux heures, mais plus
fréquent de toute façon que le rythme « circadien » qui est
pour toute la journée). La journée habituelle de travail se
divise en périodes naturelles d ’action entrecoupées par des
coupures de 15 à 20 minutes. Il semble que ce « cycle acti­
vité-repos de base » (CARB) de 90 minutes environ, dé­
pende de poussées fluctuantes et adaptatives de production
de molécules messagères en provenance de l ’axe neuroen­
docrinien... De manière similaire, au cours de la nuit, des
cycles d ’environ 90 minutes font alterner des périodes in­
tenses de rêve de 20 à 30 mn et des creux de sommeil lent à
ondes lentes.
Comme beaucoup d ’autres hormones, comme le cortisol et
les bêta-endorphines, la testostérone suit une périodicité ul-
tradienne typique d ’environ 90 minutes chez les mâles hu­
mains. Il y a d ’un côté des réponses d'excitation par
l ’intermédiaire de cette testostérone et du cortisol, et de
l'autre, une réponse de détente, par les bêta-endorphines.
La plupart des activités humaines quotidiennes suivent cette
périodicité de 90 minutes, à 30 minutes près : il en va ainsi
des moments d ’étude et de travail, des activités ménagères
et du shopping, des bons repas, des représentations musi­
cales, desfdms et des spectacles de théâtre, tous suivent un
rythme similaire. Les hémisphères cérébraux droit et
gauche sont sous la prédominance de grands changements
ultradiens, que la plupart d'entre nous ne remarquent d ’ail-1920
19. Un livre de H. Benson sur la Réponse de relaxation a été publié en fran­
çais dans les années 80.
20. Rossi Ernest Lawrence, Psychobiologie de la guérison - effet de l ’esprit
sur le corps, Epi-Desclée de Brouwer, 1994.
leurs pas, alors que notre dynamisme personnel, nos com­
pétences, nos humeurs oscillent de manière sinusoïdale et
passent subtilement d ’un état à l ’autre tout au long de la
journée.
Dans ce sens-là, les patients disent qu ’ils se sentent vrai­
ment « vivants, vibrants et forts » lorsqu ’ils traversent des
moments de forte activité ultradienne, pendant lesquels les
messagers de lafamille du cortisol inondent d ’énergie l ’en­
semble de leur corps et de leur esprit. Dès lors, il n ’est pas
du tout surprenant que lorsque les messagers de relaxation
de la famille des bêta-endorphines suivent, tout naturelle­
ment, 20 minutes plus tard, ils se sentent alors « si bien, si
à l'aise, si heureux », pleins de reconnaissance et de trans­
fert positif vis-à-vis de leur merveilleux thérapeute. De nou­
velles prises de conscience surviennent facilement durant
ces périodes, étant donné que les molécules messagères de
la famille des bêta-endorphines sont aussi celles qui enco­
dent différents aspects des comportements, apprentissages,
mémoire, liés à l'état, en même temps que l ’attention, les
humeurs et les émotions.21
Une bonne manière de produire ses propres endor­
phines consiste à sentir comme si la narine fermée s’ouvrait
par exemple sur l’inspiration. Même si elle ne s’ouvre pas phy­
siquement complètement, on sent quand même comme si elle
le faisait, et on trompe alors en quelque sorte son cerveau. En
effet, cette ruse nous met dans une situation de deux narines
ouvertes, qui est celle de l’effort soutenu, par exemple pendant
la course, ou quand on monte les escaliers, etc. C’est cet état
même qui est régulièrement associé à la production de bêta-
endorphines, un neurotransmetteur qui est certainement le
meilleur anti-stress et antidépresseur naturel. Cela a donc bien
des avantages, et de plus ces endorphines augmentent aussi
des éléments utiles du système immunitaire. On insiste main­
tenant sur une alimentation et des compléments alimentaires
21. Id. p. 115.
qui puissent avoir des effets de renforcement de ce système,
ainsi que des vertus anti-stress. On pourrait faire remarquer
que les endorphines produites naturellement par la méditation
ont cet effet. C’est comme si elles étaient un « complément ali­
mentaire » fort utile au niveau de la nourriture du mental.
Parlons maintenant d’un cas de personnalités multiples
rapporté par Ischonlodsky22. Il s’agit d’une patiente très intéres­
sante pour notre compréhension car son problème semblait bien
lié à l’alternance des cycles d’ouverture nasale. Dans ce cas, c’est
l’amnésie entre les personnalités actives et passives qui nous don­
nent des indications claires sur la façon dont les oscillations la­
téralisées du système nerveux autonome, entre une dominance
du système sympathique et parasympathique, pouvaient être as­
sociées au cycle nasal et à des changements de la personnalité.
L’auteur de l’article décrit ainsi la symptomatologie :
Il y avait deux types de personnalités diamétralement op­
posées : d ’un côté, on trouve une personnalité impulsive,
irresponsable, méchante et vindicative, en rébellion contre
l ’autorité et pleine de haine envers son entourage. La pa­
tiente, lorsqu ’elle se trouvait dans cette phase, se montrait
extrêmement agressive, utilisait un langage grossier et ef­
frayait les patients en racontant des histoires horribles à
propos d ’hôpitaux psychiatriques, de relations sexuelles,
etc. Lorsque cette première personnalité se transformait
soudain en son contraire, la patiente semblait dépendante,
soumise, timide, ejfacée, affectueuse et obéissante. Très
apeurée, elle se montrait amicale, en quête d ’affection,
cherchant à se faire accepter et approuver par ces mêmes
membres du personnel qu ’elle avait insultés ou injuriés. On
ne trouvait plus trace de mots ou d ’expressions hors de pro­
pos, aucune manifestation d ’hostilité envers son entourage,
ni la moindre référence à la sexualité.
22. Ischolondsky N., « The inhibitory process in the cerebrophysiological la-
boratory and in the clinic », Journal ofNervous and Mental Diseases, 121, 5-
18, 1955.
Il était évident que la patiente manifestait une attitude dia­
métralement opposée dans un état d ’esprit ou dans l ’autre
: quand sa narine droite était ouverte et qu ’elle était dans
sa face agressive, elle était hypersensible aux odeurs du
côté droit, alors que de l ’autre côté elle n 'avaitpas d ’odo­
rat. Sa narine gauche était bouchée. Pour les autres signes
neurologiques, comme la dimension des pupilles, les ré­
flexes, la salivation, la transpiration, la différence était éga­
lement marquée d ’un côté du corps par rapport à l ’autre :
quand la narine droite était ouverte, on observait le type de
personnalité plus agressive, et sur le côté droit l ’hyposécré-
tion salivaire, une absence de transpiration du pied et de la
main, ainsi qu une inhibition des réflexes abdominaux,
alors que du côté gauche on remarquait une hypersécrétion
salivaire, la transpiration trèsforte de la paume de la main
et de la plante des pieds, et des réflexes abdominaux vrai­
ment très vifs. Ensuite, dès que la narine gauche s'ouvrait
et que la psyché passait à la personnalité timide, passive et
permissive, toutes les manifestations neurologiques chan­
geaient aussi, et la dominance s ’inversait, tandis que le sens
olfactifse montrait très développé du côté gauche et quasi­
ment absent du côté droit, la narine droite étant congestion­
née et tout à fait bouchée à son tour2'
Rossi explique ensuite que sa méthode préférée
consiste, pour inverser les narines et la dominance hémisphé­
rique, à se coucher simplement et à s’installer confortablement
sur le côté gauche ou le côté droit. Le fait d’être couché sur le
côté droit, par exemple, amène une congestion de la narine
droite, alors que la narine gauche se libère au bout de quelques
minutes. Ceci amène à son tour une activation réflexe de l’hé­
misphère droit. Si l’on se couche sur le côté gauche, c’est l’hé­
misphère gauche qui est activé. Cependant, dans mes
observations depuis plus de dix ans que je pratique ces mé­
thodes, j’aurais tendance à dire qu’on a effectivement l’impres-23
23. Id. p.244.
sion que la narine opposée du côté sur lequel on s’est couché
s’ouvre, mais souvent, l’ouverture physique complète ne s’en­
suit pas pour autant. Qu’à cela ne tienne, il semble bien qu’il y
ait quand même une certaine inversion de la dominance céré­
brale par cette ouverture ressentie également en continu :
Ce changement de dominance nasale est associé à un chan­
gement concomitant de la dominance cérébrale, elle passe
à l ’hémisphère opposé, et à un changement de l ’équilibre
du système nerveux autonome dans le corps tout entier. Le
cycle nasal ultradien sert non seulement d ’indicateur de la
dominance cérébrale, mais pourrait aussi être utilisé pour
changer à volonté des pôles d ’activité dans les centres su­
périeurs du cerveau et du système autonome. Certains cher­
cheurs font l ’hypothèse que ce lien entre le cerveau et
l'esprit pourrait être la principale voie empruntée dans les
pratiques yoguiques traditionnelles de régulation du souffle,
pour contrôler volontairement plusieurs fonctions du sys­
tème nerveux autonome, ce qui afait la notoriété de certains
maîtres orientaux. Ces phénomènes ont inspiré récemment
la thèse de doctorat de Darlène Osowiec (1992). Elle est
consacrée à l ’étude des associations pouvant exister entre
le nasal ultradien, l'anxiété, les symptômes de stress et le
processus de réalisation de soi.2'1'
En résumé, quand il y a peu de stress, le cycle nasal est
irrégulier, et vice versa. Rossi poursuit :
Ces résultats nous rappellent les anciens textes qui asso­
ciaient un cycle nasal irrégulier, surtout lorsque la personne
conservait pendant une durée extrêmement longue la domi­
nance d ’une narine ou d ’une autre, à la notion de maladie
et de troubles mentaux.2425
Quand on demande au patient de se coucher d ’un côté ou
de l'autre, d ’observer le changement des narines et les effets
24. Id. p.244-246.
25. Rama S., Ballentine R. et Ajaya S., Yoga andpsycotherapy : The Evolu­
tion of Consciousness, Honesdale, Himalayan International Institute ofYoga,
Science and Philosophy. Pensylvania, USA, 1976.
physiologiques et mentaux qui en découlent, on obtient des
résultats expérimentaux remarquables : on peut souvent
transformer un mal de tête fonctionnel, dû simplement au
stress ou à lafatigue, par exemple, et changer son intensité
ou son emplacement en peu de temps, en faisant passer le
rythme nasal d ’un côté à l ’autre. Certains patients ont rap­
porté qu 'ils parvenaient à transformer leurs douleurs, de
façon idéo-dynamique, en un sentiment de chaleur agréa­
ble, de fraîcheur, ou autre, en changeant simplement de
côté. Les dispositions d ’humeur, les affects négatifs et les
douleurs corporelles peuvent être mis en images et consi­
dérés de manière plus positive après quelques minutes pas­
sées à jouer ainsi avec ce type de transformations
sensorielles. J ’ai publié par ailleurs certaines de mes pro­
pres expériences d ’accès à des états auto-hypnotiques pro­
fonds de « somnambulisme » en passant à une dominance
du cerveau droit lors de périodes de repos ultradiens.26
Les méthodes de Rossi et de l’hypnose fractionnée, ont
encore bien d’autres points communs avec la pratique du yoga
des latéralités. Nous y consacrerons le chapitre 11 de ce livre.
On peut considérer que ce svara-yoga est une branche du Râ-
jayoga, et vise à l’ouverture des canaux d’énergie, nâdis. Pour
ce travail, la prise de conscience de l’ouverture de la narine fer­
mée est une base, une racine, on pourrait presque parler de na­
rine-racine. Celle-ci permet un déblocage à toutes sortes de
niveaux non seulement corporels, mais aussi énergétiques, psy­
chologiques et spirituels. Comprendre cela en théorie et en pra­
tique représente un des fils directeurs de cet ouvrage.
Nous consacrerons aussi un chapitre à la fin du livre à
approfondir les bases physiologiques de la différence droite
gauche, et à répondre à des questions simples mais qui sont
restées longtemps énigmatiques, comme par exemple pourquoi
26. Rossi E., « Dreams and the Growth of Personality - Expanding Awareness
in Psychotherapy », New York, Brunner, Mazel.
les vertébrés depuis plus de cent cinquante millions d’années
et donc les êtres humains ont le cœur à gauche. Quoi qu’il en
soit, ce livre est principalement consacré à la méditation, ce
n’est pas un ouvrage de médecine. Dans ceux-ci, on commence
régulièrement par les bases anatomiques et physiologiques
avant de parler d’autre chose. Cette manière de faire est
quelque peu ennuyeuse, je préfère aller plus rapidement vers
le vif du sujet, et donner certaines informations supplémen­
taires plutôt vers la fin du livre, comme une sorte d’annexe in­
téressante. Elles sont cependant en rapport indirect avec
l’expérience de méditation elle-même, c’est pour cela que je les
ai quand même incluses dans ce livre.
La Stimulation Magnétique Transcranienne

La Stimulation Magnétique Transcranienne répétitive (SMTr)


est une technique qui permet de soigner des dépressions, même
sévères et résistantes aux médicaments. Elle nous intéresse au
premier chef car elle stimule directement ce « centre du bonheur
» dans le cortex dorso-latéral préfrontal gauche. Notre hypo­
thèse de base dans ce livre est que ce centre est stimulé quand
on se concentre sur le cœur subtil à droite, symétrique du cœur
physique à gauche, ou sur l’oreille droite : en effet, contraire­
ment aux autres paires crâniennes, la plupart des fibres du nerf
auditif croisent le plan central, et l’écoute à droite va donc sti­
muler le cortex auditif gauche. Pour être précis, le nerf auditif
est plutôt appelé maintenant nerf cochléo-vestibulaire, car il
contient une partie non auditive, vestibulaire qui elle est reliée à
l’équilibre. Il se dirige d’abord dans le noyau cochléaire et le
complexe oüvaire supérieur, d’où la plupart des fibres croisent
le plan central en suivant le lemnisque latéral, arrivent dans le
colliculus inférieur controlatéral (le colliculus supérieur est un
relais non pas auditif mais visuel), puis dans le noyau géniculé
médian de l’hypothalamus qui est situé juste au-dessus et fina­
lement dans l’aire auditive primaire qui est dans le gyrus tem­
poral supérieur, et donc de l’autre côté de l’oreille de départ.
La technique de stimulation magnétique a commencé
à être utilisée en 1985, bien qu’à l’époque les machines ne per­
mettaient de faire qu’une stimulation isolée, sans répétition ra­
pide. En 1995, un grand pas en avant a été accompli, quand
on a eu des stimulateurs qui ont pu faire varier la fréquence,
en la produisant soit lente à 1 Hz, soit rapide à 20 Hz. La fré­
quence lente inhibe le centre, la fréquence rapide le stimule.
En pratique, l’appareil créateur de champ magnétique lui-
même a environ la taille d’une valise, et il est relié à une sorte
de huit, ou parfois simplement à un cercle qu’on dispose sur
le crâne du patient. La zone qui est stimulée par le champ élec­
tromagnétique est environ de trois centimètres sur trois, avec
deux centimètres de profondeur, juste assez pour toucher le
centre sous-jacent. L’intérêt du champ magnétique est qu’il tra­
verse facilement la paroi osseuse, alors que le courant élec­
trique se diffuse. Ceci a pour conséquence que lorsqu’on fait
la narcolepsie avec l’électricité (ce qui est appelé populairement
« l’électrochoc »), on doit stimuler tout un hémisphère à la fois,
on ne peut être plus précis. Un aspect intéressant de cette sti­
mulation finalement peu spécifique de la narcolepsie, est que
stimuler l’hémisphère gauche a un effet plus thérapeutique sur
la dépression que la même action sur l’hémisphère droit. Cela
nous ramène à la méditation, où, quand on se concentre sur
l’oreille droite ou sur le cœur subtil à droite, on ne stimule pas
spécifiquement le centre préfrontal gauche, mais on augmente
l’activité générale de l’hémisphère gauche et on a globalement
un effet d’amélioration de l’humeur.
Dans cette technique, il faut bien comprendre que ce
n’est pas le champ magnétique lui-même qui agit, mais il sert
simplement de véhicule à l’énergie pour traverser la paroi os­
seuse. Une fois qu’il est en contact avec les neurones, il induit
une dépolarisation, qui elle-même induit un nouveau courant
électrique, une sorte de résonance locale donc, de ce courant
général, qui au niveau de la machine a servi à fabriquer le
champ magnétique. Il est possible que cette dépolarisation aug­
mente la production de catécholamines au niveau local. Cette
technique de stimulation magnétique en cas de dépression est
maintenant approuvée officiellement aux États-Unis, au Ca­
nada et en Israël.
Ce qu’il y a de beau dans cette méthode en rapport
avec notre sujet portant sur l’équilibre des latéralités, c’est
qu’elle est symétrique : on a le même effet en stimulant le cen­
tre préfrontal gauche, qu’en inhibant son symétrique à droite.
Ceci a été démontré par Klein en 1999. Nous sommes com­
plètement dans la question de l’équilibre des latéralités, et ce
de façon tout à fait scientifique.
L’avantage sur les médicaments, c’est qu’il n’y a pas
d’effets secondaires pour cette technique, à part une légère ten­
sion due à la contraction des muscles au niveau de la zone sti­
mulée ; celle-ci se dénoue en fait la plupart du temps tout seule,
ou avec les antalgiques ordinaires. Nous avons maintenant un
recul d’une vingtaine d’années et on n’a pas observé d’effets
indésirables à moyen ou long terme. Ceci est très différent
donc de l’électronarcose, qui entraîne une épilepsie, nécessite
le plus souvent une anesthésie générale, et peut provoquer des
pertes de mémoire.
Considérons maintenant par exemple l’étude pilote
qu’a effectuée Mark S. George en 199527 : Un certain nombre
de pistes convergeaient déjà à l’époque pour s’intéresser à cette
zone dorso-latérale préfrontale gauche. On a remarqué que
dans les dépressions sévères, ainsi que dans celles psychotiques
27. Georg Mark S., and Post Robert, « Daily Prefrontal Répétitive Transcra-
nial Magnetic Stimulation for Acute Treatment of Médication-Résistant », The
American Journal of Psychiatry 168, p.356-364, avril 2011.
des personnes âgées, son activité était notablement diminuée.
De plus, un accident vasculaire cérébral en cette zone augmen­
tait le risque de dépression. George a donc pris en charge six
patients difficiles, tous résistants à des séries de médicaments
antidépresseurs, et hospitalisés. Leur dépression a globalement
diminué, en suivant l’échelle de Hamilton, de 24 à 17. Chez
une des patientes par exemple, le traitement a donné des ré­
sultats rapides, mais ensuite, les effets se sont estompés lente­
ment ; cependant, deux séries de traitements supplémentaires
ont encore eu des réponses positives, de telle sorte qu’on peut
considérer que la patiente s’est sortie de la dépression. A un
moment donné, elle est même passée à l’opposé dans un état
hypomaniaque, mais cette inversion de l’humeur, qui peut être
un sérieux effet secondaire des médicaments antidépresseurs
aussi, a été désamorcée facilement en espaçant simplement les
traitements et en n’en faisant qu’un tous les deux jours.
On a effectué une vérification au PET scan (à émission
de positrons) pendant le traitement même de stimulation, et
on s’est aperçu qu’il y avait une augmentation du métabolisme
de la zone avec un accroissement de la consommation de glu­
cose, et que même à distance, une série d’autres centres se ré­
veillaient. Probablement, il s’agissait de parties de circuits
régulateurs de l’humeur. On a mesuré aussi l’hormone thyroï­
dienne TSH : elle avait augmenté, ce qui expliquerait un des
mécanismes de l’effet antidépresseur des stimulations, puisque
cette hormone est stimulante. La libération est sans doute due
à une stimulation de la thyroïde par l’hormone produite au ni­
veau du cerveau par l’hypophyse, la TRH.
Rééquilibrer la gauche et la droite pour transcender les
paires d’opposés

J’utilise volontairement le terme fort « transcender » pour ce


travail, car il s’agit d’une pratique spirituelle, elle ouvre un che­
min pour aller du physique vers le métaphysique, du corporel
vers le spirituel ; on peut dire que cette méthode représente un
type de voie directe vers la transcendance. La symétrie a tou­
jours fasciné l’esprit humain : Socrate parlait du bien en tant
que beauté-symétrie-vérité. Le prix Nobel de physique, Abdus
Salam, décrivait lui-même le monde comme « une harmonie
intérieure, une symétrie qui pénètre profondément toute
chose ». Le problème, cependant, c’est que cette symétrie peut
nous séduire, alors que, du point de vue scientifique strict, il
s’agit d’un postulat qui doit pouvoir être remis en question.
Dans une expérience de psychologie pratique, on a
passé des centaines de photos de visages différents à des vo­
lontaires, en leur posant deux questions parallèles : quels
étaient ceux qui leur semblaient les plus beaux, et ceux qui leur
semblaient les plus intelligents. Souvent, c’était les mêmes vi­
sages qui étaient reconnus comme beaux et intelligents, et leur
particularité commune était d’être plus symétriques. Dans le
même ordre d’idées, on a mis côte à côte des séries de paires
de photos qui était celles à chaque fois de vrais jumeaux ou ju­
melles, qui possédaient donc exactement le même patrimoine
génétique. Pourtant leurs visages différaient un peu, c’est ce
qu’on appelle la dissymétrie fluctuante qui est due aux diffé­
rences de conditions dans l’utérus et après la naissance, et qui
explique des dissymétries minimes dans les zones qui sont en
réalité génétiquement symétriques comme le visage ou les
membres. C’est bien à cause de cela qu’on peut distinguer au
quotidien deux vrais jumeaux, c’est-à-dire des jumeaux mono­
zygotes. Quand on reprenait les choix des volontaires à propos
de ces paires de visages, on s’apercevait que régulièrement,
c’était le visage le plus symétrique qui avait été vécu comme le
plus attirant.
Dans l’immense majorité des cultures, la droite est le
côté favorable. Dans la Bible, Benjamin, le dernier des 12 en­
fants de Jacob, est béni par son père grâce à ce nom même qui
signifie « fils de ma droite ». L’Ecclésiaste dit d’ailleurs : « Le
sage a son cœur à droite, l’idiot à gauche. » Pour les occiden­
taux modernes, cette phrase n’a guère de sens, si ce n’est dans
une interprétation très symbolique et presque abstraite du
terme « droit » comme représentant le bien et « gauche » le mal.
Cependant, quand on connaît la tradition et méditation du
yoga sur le cœur subtil à droite, cette citation de la Bible prend
toute sa signification : en effet, il est stupide de se laisser piéger
par l’anxiété du cœur qui bat à gauche, alors qu’il est sage de
s’extraire de ce fond d’émotions perturbatrices basées sur des
réflexes corporels. Cela se fait par une prise de conscience ré­
gulière de la manière dont le cœur physique à gauche nous
donne un fond de mal-être. On décide alors de s absorber dans
le cœur subtil à droite, et l’équilibre est rétabli, comme un car­
ton qui était trop déformé dans en sens et qu’on tord exagéré­
ment dans l’autre afin de le faire revenir à la verticale. En Inde,
c’est un signe de respect d’offrir tout le temps quelque chose,
argent ou don en nature, avec la main droite. À tel point que
l’offrande qu’on donne aux brahmines ou à son gourou est ap­
pelé la dakshina, c’est-à-dire ce qui vient de la droite. Le gourou
nous montre pour sa part la « voie droite » en nous donnant la
diksha, l’initiation, ce dernier terme étant aussi de cette racine
indoeuropéenne dek- désignant la droite, la « bonne direction ».
Dans l’ensemble des langues indo-européennes, le mot pour
droite est pratiquement toujours de la même racine, alors qu il
y a un grand nombre de racines pour désigner la gauche. Le
terme « droite » est original, on dit en linguistique « non-mar­
qué », alors que le terme de gauche est généralement marqué,
c’est-à-dire qu’on le définit comme « non-droit ». L’explication
à cela, c’est que probablement, le mot même de « gauche » était
tabou, comme il était interdit dans le judaïsme de mentionner
le mot même de Satan, de peur qu’il ne se sente appelé et qu’il
ne vienne pour de bon. On en parlait donc par des périphrases
ou des allusions indirectes. Il est intéressant de remarquer aussi
qu’en Angleterre, dans les années 1950, des chercheurs sont
allés interroger des retraités qui avaient donc appris leur anglais
ou leur dialecte local de leurs parents au début du XXe siècle.
Ils ont constitué un dictionnaire du résultat de leurs recherches.
Ils n’avaient guère, dans leur vocabulaire, qu’un ou deux mots
pour dire la droite, mais on y découvre 87 termes pour dire la
gauche, qui en général ne sont pas élogieux. Nous trouverons
par exemple pour « gaucher », kak-handed, qui est une expres­
sion plutôt forte, puisqu’elle signifie pour une personne « se
nettoyer en allant aux toilettes » alors que la droite est utilisée
pour s’alimenter.
Cœur et anxiété

Le côté gauche abrite le cœur qui peut à tout moment partir


dans le stress et battre la chamade - ce cœur qui de toute façon
va nous lâcher traîtreusement un jour et nous entraîner dans
le trou noir de la mort, et qui est une source régulière d’anxiété
corporelle diffuse, même quand la plupart du temps elle est
préconsciente. Il est pour nous le sujet d’une certaine inquié­
tude, il détourne notre attention, on pourrait presque dire qu’il
la kidnappe. Ce phénomène a priori interne est projeté à l’ex­
térieur dans la manière dont on regarde les images : on com­
mencera régulièrement par examiner le côté gauche de l’image,
et simplement ensuite le côté droit. La gauche est le domaine
d’une attention prioritaire car il est connoté d’anxiété.
Les psychologues ne manquent pas d’idées pour de
nouvelles études : par exemple, ils se sont postés à l’entrée
d’une salle de réunion, symétrique, et ont observé si les gens
allaient s’asseoir plutôt à gauche ou plutôt à droite. Ils ont donc
distingué deux sous-groupes, dont ils ont étudié la personna­
lité, et ils se sont aperçus que les « tourneurs à droite » avaient
tendance à externaliser les conflits, alors que les « tourneurs à
gauche », avaient tendance à les inhiber, et ils étaient plus em­
mêlés dans leurs mécanismes de défense. On retrouve claire­
ment dans cette étude l’anxiété, la culpabilité, liées au fait de
se laisser influencer, voire guider comme dans le cas de ces
« tourneurs à gauche », par le côté du cœur.28
Shakespeare a fait dire dans Othello à Cassio qu’on
soupçonnait d’être en état d’ébriété : « Ne pensez pas, Mes­
sieurs, que je sois ivre : voici ma main droite, et voici ma main
gauche ! » On pourrait remarquer dans ce sens que l’inversion
gauche/droite pendant la méditation que nous expliquerons
et qui permet le rééquilibrage des narines, met en fait dans un
état d’ivresse, d’intoxication, et temporairement efface la dif­
férence entre les deux latéralités. Cela rend capable d’aller au-
delà du mental habituel. Comme le disait Simone Weil : « le
paradoxe est le levier de la transcendance. »
À la manière de la plupart des méditations, cette mé­
thode de rééquilibrage des latéralités est basée sur la concen­
tration. Est-ce à dire que la sensation de rééquilibrage qu’elle
nous procure correspond à un placebo, à une construction
mentale qu’on se fabrique au fur et à mesure ? On pourrait ré­
pondre à cela par une autre question : Est-ce que cette objec­
tion ne revient pas, au fond, à dire aussi que croire que le cœur
est à gauche est une hallucination ? Plus un travail psycholo­
gique est proche de la réalité des sensations dans le corps, moins
28. Mc Manus Chris Right Hand, Left Hand -T h e Origins of Asymmetry in
Brains, Bodies and Cultures. Harvard University Press, 2004, p. 262.
il a de chances d’être déformé par des interprétations, voire des
hallucinations, c’est une loi de base importante à bien compren­
dre. L’image qui me vient à l’esprit est celle d’une algue plutôt
longue qui se balance dans le courant d’une rivière : la partie
près de la racine bougera beaucoup moins que l’extrémité
proche de la surface. Le côté « sensations » proche du corps sera
moins sujet à des déformations et interprétations, que le côté
qui est proche de « la surface » du mental et de toutes les asso­
ciations imagées que celui-ci induit constamment.
Par ailleurs, on pourra reprocher à ce travail favorisant
la symétrie parfaite de créer de l’ennui, en nous rendant froid
et trop bien organisé comme un cristal : certes celui-ci est beau,
mais il reste fixé-figé, inodore et plutôt glacial. Nous pouvons
offrir deux réponses à cette objection.
1) Oui, certes, c’est volontairement qu’on induit un ennui dans
le mental habituel. C’est cet ennui même qui libère la
conscience de la dispersion vers les objets superficiels pour
porter son attention-intérêt vers le niveau plus profond de
l’être, celui de l’esprit immuable dont l’éveil permet les grandes
expériences spirituelles. De même, la maman berce son bébé
par un mouvement monotone, et ainsi « l’ennuie » non pas
jusqu’à en mourir, mais au moins jusqu’à l’endormir, et après
elle est libre pour autre chose que de gazouiller avec son petit
chéri. Elle peut par exemple lire un livre intéressant, ou encore
observer tranquillement son esprit pour mieux comprendre
comment il fonctionne, où se consacrer à rendre service à d’au­
tres personnes qu’à son petit bébé « téteur » de temps encore
plus que de lait...
2) La conscience vive de la symétrie est le but, mais régulière­
ment, on y arrive par une perception claire de la dissymétrie :
les gens ordinaires ne sont conscients ni de la dissymétrie réelle
dans laquelle ils sont enlisées, ni de la symétrie harmonieuse
qu’ils pourraient atteindre en pratiquant. Ils souffrent de cette
double ignorance, il s’agit des deux faces de la même pièce.
La cabale a eu tendance à associer le côté gauche du
corps au Diable, et le côté droit à Dieu. C’est peut-être un peu
simpliste et manichéen, mais cela a eu au moins le gros avantage
de mettre fin discrètement à un mythe aussi tenace que pertur­
bant pour le progrès de l’humanité : celui de croire que Dieu et
Diable seraient des entités extérieures à l’être humain, comme
des seigneurs médiévaux qui se battraient indéfiniment dans des
régions avoisinant la nôtre, et dont la mésentente retentirait sur
nous presque par hasard. La résolution des conflits entre bien
et mal, et entre les paires d’opposés en général est avant tout
privée, voire intime. Trop personnaliser les concepts peut être
une aide au départ car cela simplifie, mais le risque à long terme
sera de fausser la réalité et sa complexité. Cette personnalisation
a le danger de nous enliser dans un clivage psychotique, et fina­
lement dans une vision paranoïaque du monde. Celle-ci peut
conférer certes, de grands avantages, par exemple politiques :
agresser sans la moindre mauvaise conscience le voisin, puisque
lui et son groupe sont le Diable et que nous sommes Dieu - ou
encore, pour dire les mêmes choses de façon plus hypocrite,
nous sommes les serviteurs de Dieu...
Les lecteurs qui seraient intimidés par le fait de plonger
directement dans des réflexions sur la méditation, mais par
contre rassurés en continuant sur les bases scientifiques de la
gauche et de la droite dans notre corps, peuvent commencer
par lire les deux derniers chapitres du livre. Ils y trouveront
toutes sortes d’observations et de réflexions qui développent
l’aspect scientifique de ce livre. Pour les autres, nous allons
maintenant commencer par des réflexions étayées d’images
nombreuses qui seront beaucoup plus proches de l’expérience
méditative.
Bien que le rééquilibrage des latéralités soit une pra­
tique du yoga à long terme, avec un but de développement de
la conscience et d’une joie intérieure stable, il peut être assez
utile déjà dans la vie courante comme une méthode pour se
déstresser. J ’ai une amie médecin qui l’a appris. Elle est res­
ponsable d’une équipe de soins palliatifs et d’hospitalisation à
domicile, il s’agit donc de lourdes responsabilités avec des pa­
tients par définition en mauvais état, certains au stade terminal.
Pour mieux gérer la situation, elle ramène souvent son atten­
tion vers le cœur à droite, et cela lui permet de retrouver son
équilibre quand la pression est trop grande. De mon côté, j’en­
seigne depuis 20 ans à toutes sortes de publics dans différents
pays d’Europe lors de séminaires. Surtout depuis 10 ans, j’in­
siste sur le svara-yoga et le rééquilibrage des latéralités. Ces pra­
tiques sont en général bien reçues, malgré le fait qu’il y ait
régulièrement une proportion de vrais débutants en méditation
dans ces groupes. Ils comprennent quand même à leur niveau
l’utilité de rééquilibrer les latéralités pour sortir d’un mal-être
de base. Après, tout restera une question de pratique et d’ap­
profondissement, et d’intégration de la clarté méditative à la
vie quotidienne.
L’attraction automatique par les variations du cœur
physique à gauche, entretient une anxiété de base, on peut
donc la considérer comme un poison. Cependant, dans la tra­
dition tibétaine, on conseille de méditer pour transformer les
poisons en remèdes. La prise de conscience qu’il y a un pro­
blème que nous avions négligé avec le cœur à gauche, nous
amène à travailler sur le cœur subtil à droite pour le rééquili­
brage, et cela soigne une cause profonde de mal-être. C’est
comme si notre énergie ne réussissait pas à monter, bien que
nous ayons fait ce que nous pouvions pour en avoir. La raison
en est qu’il y avait en réalité un « trou au fond du seau », c’est-
à-dire un lieu non pris en conscience par lequel cette énergie
s’échappait. Cela est une image, mais elle donne cependant une
asse2 bonne idée de la ligne générale de ce travail.
On dit que l’habitude est une seconde nature, et donc
le départ de cette pratique sera une concentration qui n’est pas
forcément naturelle d’emblée. Nous pouvons reprendre
l’image qu’on a déjà donnée : comme un carton tendu dans un
sens et qu’on retord dans l’autre exagérément, pour que fina­
lement il redevienne bien droit. Après un certain temps cepen­
dant, ce qui était un effort devient beaucoup plus naturel et
spontané. On cesse de « faire » l’exercice pour simplement
l’observer se faire en nous, c’est ce que nous avons appelé pré­
cédemment le yogânta, la culmination du yoga.
Chapitre 2

Corps, émotions
et méditation
Entre Vipassana et Râjayoga

À la demande de certaines personnes qui sont venues


à des stages que j’ai animés lors de mes cycles de séminaires
en France, je me suis décidé à mettre par écrit certaines pra­
tiques que jusqu’ici j’avais indiquées surtout oralement. Depuis
vingt-cinq ans que je suis en Inde, dont de fréquents séjours
dans un ermitage de l’Himalaya où d’ailleurs j’écris ces lignes,
j’ai pu expérimenter de nombreuses manières de pratiquer l’in­
tériorisation : pour ceux qui veulent développer de bonnes
bases en méditation, il est important d’avoir une idée très claire
du rapport entre le corps, les émotions et le mental. À cette
fin, des méthodes inspirées par vipassana, la claire vision inté­
rieure des bouddhistes, sont très utiles. De la même manière,
le yoga peut être une grande aide pour expérimenter le corps
subtil et les correspondances que celui-ci établit entre les dif­
férentes parties de l’organisme et du fonctionnement psy­
chique.
Claire vision intérieure et localisations émotionnelles

Dans le bouddhisme théravada, il y a deux grandes voies de


méditation, vipassana, la claire vision intérieure, et samatta qui
signifier égalité - et aussi en pratique la concentration. Il existe
beaucoup de manières de pratiquer vipassana : Jack Kornfield,
dans son livre Dharma vivant parle de différentes méthodes
selon les maîtres qu’il a rencontrés en Thaïlande et en Birma­
nie. Cependant, il y a toujours une forte insistance sur l’obser­
vation de la respiration telle qu’elle est ainsi que des diverses
sensations du corps également telles qu’elles sont. Une façon
logique de procéder, expliquée par exemple par S.N. Goenka
et une lignée birmane à laquelle il se rattache, est tout simple­
ment de balayer le corps partie par partie et d’y observer les
sensations. On ne laisse pas l’attention être renvoyée comme
une balle d’une partie du corps à l’autre et se dissiper comme
cela se passe dans le fonctionnement mental habituel de re­
laxation sans contrôle ni conscience. En effet, ce sont ces en­
chaînements de sensations qui forment la base des réactions
émotionnelles, qui elles-mêmes correspondent en fait à de vé­
ritables chaînes entravant la liberté de l’individu. Si on les maî­
trise dès le départ, le serpent des émotions perturbatrices qui
se dressent est comme coupé en morceaux, il ne peut plus
nuire, le nâga, cobra, peut certes continuer de siffler mais il ne
mord plus. Supposons par exemple qu’on observe la plante du
pied gauche et qu’une sensation de crispation remonte, asso­
ciée à un souvenir de colère. L’enchaînement habituel serait
une propagation inconsciente de cette tension d’abord au pied
droit, puis aux mains se refermant comme pour donner un
coup de poing, puis aux mâchoires et à la nuque, tout cela sans
s’en apercevoir car on a le mental projeté vers la cause exté­
rieure supposée de la colère. Par contre, si on observe la ten­
sion de la plante du pied gauche de façon objective, si on tient
le coup et l’on ne fuit pas automatiquement cette sensation
quelque peut désagréable comme on le fait d’habitude, elle aura
tendance, après être née, à augmenter, atteindre un sommet,
diminuer puis se dissoudre. Après cette dissolution reste une
sensation harmonieuse, unifiée de la zone : quand on s’habitue
à percevoir cela derrière toutes les sensations de toutes les par­
ties du corps, on est proche de la conscience de nirvana, ou
de cette toile de fond du Soi qui « éclaire de sa propre lumière »
(svaprakâsha dans le védânta ).
Du point de vue pratique, il suffit d’attendre face à une
partie du corps pour qu’à un moment ou à un autre, la sensa­
tion finisse par s’y éveiller. C’est une attitude d’observation
pure qui est de meilleure qualité quand le corps est très relaxé,
comme un peu endormi, tel un chat qui fait semblant de som­
meiller en face du trou de la souris, pour l’attraper dès qu’elle
tente une sortie. Cette attitude pourrait être comparée égale­
ment à celle de l’esquimau qui fait un trou dans la banquise et
attend que le poisson vienne pour l’attraper. Cependant, il n’est
pas interdit d’utiliser certains moyens pour éveiller la sensation
d’une partie du corps, cela peut rendre la méthode moins sèche
pour les débutants qui rencontrent souvent comme principal
obstacle le fait de ne rien sentir. On peut par exemple imaginer
que le souffle rentre et sort par la peau comme à travers un
mouchoir très fin, que ce même souffle ravive une braise
presque éteinte, que du feu sort de la partie qu’on observe, ou
bien encore qu’on la masse, ou que quelqu’un la masse. On
peut ainsi s’offrir une réelle autothérapie de do-in ou d’acu-
pressure rien que par la conscience. Comprenons la loi de
base : les premières zones à être ressenties sont celles reliées
au stress car elle sont tendues de façon chronique et donc sen­
sibles, voir un peu douloureuses. Se concentrer sur les zones
voisines non ressenties a priori permet un effet antistress, un
rééquilibrage en profondeur.
Cette pratique est un entraînement direct à l’équani-
mité. Pour vérifier celle-ci, il est bon de se souvenir du visage
et de la respiration. En effet, dès qu’une vraie sensation appa­
raît dans une partie du corps - cela n’est pas forcément immé­
diat - il y a une réaction déjà au niveau du visage, si subtile
soit-elle. C’est comme si celui-ci disait par son expression après
une évaluation très rapide : «J’aime » ou « je n’aime pas » ou
encore « je suis indifférent ». Ce début de réaction émotion­
nelle se marque dans des localisations précises sur la face ; il y
a en fait un lien direct entre celles-ci et les différentes parties
du corps. Par exemple, le bassin correspond au menton et la
bouche, la poitrine plutôt à l’étage du nez, le haut du sternum
plutôt au front. Pour prendre un exemple supplémentaire, les
genoux qui sont des protubérances osseuses à l’extérieur quand
on est assis jambes croisées éveilleront par correspondance
assez facilement la sensation des pommettes, car elles sont elles
même des protubérances osseuses à l’extérieur, même si elles
ont une taille bien différente. Pour chaque partie du tronc et
des membres, il y a ainsi des lieux de projection préférentielle.
Quand on a en quelque sorte un œil dirigé vers la partie du
corps qu’on observe, et l’autre vers le visage, on peut les repé­
rer, les relaxer et tendre ainsi vers une équanimité parfaite. C’est
comme si la remontée d’une vraie sensation dans une partie
donnée du corps « éclaboussait » la vitre du visage. Le méditant
expérimenté sera alors un bon laveur de vitre aussi profession­
nel que consciencieux ; il « nettoiera » à chaque fois avec son
grand balais la vitre qui vient d’être éclaboussée, c’est-à-dire
en clair qu’il effacera de son visage les tensions réactionnelles.
On peut en dire de même à propos de la respiration, qui doit
redevenir lisse comme un courant d’huile quelles que soient
pour elle les réactions réflexes perturbatrices que peuvent pro­
voquer les perceptions d’une vraie sensation dans une partie
donnée du corps.
Une autre variante de vipassana permet d’affiner l’ana­
lyse des émotions opposées. J ’aime bien l’enseigner en stage
car je trouve que cela aide concrètement les débutants à mieux
comprendre et maîtriser leurs émotions, ce qui est une de­
mande fréquente, non dépourvue d’urgence et bien compré­
hensible de leur part. On sait que les muscles fonctionnent
dans chaque partie du corps de façon agoniste et antagoniste :
c’est parce que le triceps se détend que le biceps en se contrac­
tant peut faire plier le bras. Sinon il y aurait tétanisation sans
mouvement. De même, les sensations fonctionnent par pôles
agoniste et antagoniste. Pour reprendre l’exemple de la
contraction du pied gauche liée à la colère, si l’on se concentre
sur la zone des antagonistes, c’est-à-dire le dos du pied et la
sensation qu’elle provoque, on pourra percevoir que ce dos du
pied est relié à un sentiment de détente, de paix et de pardon.
11 en va de même pour toutes les parties du corps, et l’on peut
considérablement affiner de cette façon l’analyse émotionnelle
grâce à une perception directe des sensations. Il faut compren­
dre que statistiquement, les sous-zones du corps correspon­
dant aux émotions perturbatrices, peur-colère-désir, sont les
premières à se manifester sous forme de sensation, quand on
décide d’observer une partie du corps donnée. Ce n’est que
dans une seconde phase que sont ressenties les sous-zones
complémentaires, correspondant aux émotions « restaura­
trices » d’apaisement, etc.
Si par exemple une émotion perturbatrice est particu­
lièrement répétitive, on peut choisir de bien se la remémorer,
d’abord dans tout le corps, et ensuite d’analyser chacune des
parties. On s’apercevra que dans la plupart de ces parties, les
émotions perturbatrices ne stimulent qu’une zone, aux dépens
de la zone complémentaire qui reste insensible, comme aveu­
gle. Quand on détend la zone stimulée et qu’on fait glisser la
sensation vers la zone aveugle, on s’aperçoit que les associa­
tions émotionnelles correspondront à l’émotion contraire. On
croit qu’une vague émotionnelle nous submerge complète­
ment, mais c’est une erreur, elle ne touche que certaines parties
du corps, et si l’on pousse l’analyse plus loin, dans ces parues,
elle ne touche que certaines sous-parties. L’idée derrière tout
cela est de faire un diagnostic physico-émotionnel très précis
dans chaque partie du corps, pour que la « thérapeutique » dans
ces parties soit également très précise. Certes, une pensée po­
sitive globale garde sa valeur, il est toujours bon de se dire « je
ne me mettrai plus en colère, à partir de maintenant je resterai
paisible », mais cela n’a pas toujours l’efficacité recherchée. On
est alors comme un chirurgien qui voudrait faire l’exérèse
d’une tumeur sans savoir exactement où elle est. Faisons
également remarquer que peut-être 80% des localisations cor­
porelles des émotions perturbatrices sont communes et cor­
respondent aux endroits tendus par le stress.
Ceux qui débutent dans ces pratiques soulèvent parfois
des objections car ils craignent d’augmenter les émotions né­
gatives en allant en chercher les racines. Il faut comprendre
qu’il s’agit dans un premier temps de préciser la localisation
des émotions perturbatrices. Dans un deuxième temps, il s’agit
de compenser ce travail par le glissement vers les sous-zones
complémentaires ; à ce niveau-là, c’est à chacun de doser son
temps de travail, entre l’observation des émotions négatives
pour repérer leurs localisations précises - le diagnostic en
quelque sorte - et la concentration sur les sous-zones corres­
pondant à des émotions positives complémentaires, la théra­
peutique en d’autres termes. Le point de vue traditionnel, pour
ceux qui pratiquent beaucoup, c’est de tout simplement atten­
dre que les émotions négatives remontent à la surface de la
conscience pour les contempler, ce qu’elles ne manquent pas
de faire quand on travaille avec suffisamment d’intensité. Les
pratiques systématiques sont utiles pour les débutants car elles
aident à comprendre un fonctionnement de base du complexe
émotion-sensation, mais après, on laisse naturellement plus de
place soit pour la spontanéité pure, soit pour des méthodes
qui se révèlent à nous spontanément et qu’on pratique systé­
matiquement pendant quelque temps.
Notre être émotionnel fonctionne habituellement
comme une partie de billard. Une sensation nouvelle, provo­
quée par un événement extérieur ou la remontée d’un souvenir,
stimule une partie du corps. Ceci créé un déséquilibre qui se
répercute ailleurs comme une boule de billard sur le tapis vert.
Elle va cogner au hasard d’autres boules, lesquelles vont en co­
gner elles-mêmes encore de nombreuses autres : le corps est
ainsi pris dans ces sensations comme par un filet, c’est ce qu’on
appelle l’émotion. L’art du méditant, c’est de savoir ne pas
même commencer la partie : ceci n’est pas un refoulement,
puisqu’on balaie quand même chaque partie du corps. Au
contraire, on porte son attention sur des zones « aveugles »,
pratiquement jamais ressenties du corps qui correspondent à
des zones refoulées de l’inconscient qui pourront alors se ma­
nifester. On pourrait comparer ce processus au fait d’éclairer
une cave obscure avec une lampe de poche : là où se projette
le faisceau, on y voit clairement alors que ce n’est pas le cas
dans le reste de la cave qui demeure dans l’obscurité.
Si l’on a du mal au début à sentir les polarités sensitives
reliées aux émotions opposées, on peut penser au geste ins­
tinctif causé par une émotion dans une partie donnée du corps.
Prenons par exemple l’épaule : dans la peur, elle est relevée et
va un peu vers le dedans, dans le courage, on se redresse et on
bombe le torse, les épaules vont donc plutôt vers l’arrière et
vers l’extérieur. Dans l’affection, on fait le mouvement d’em­
brasser, les épaules iront donc plutôt vers l’intérieur et un peu
vers le bas ; par contre, dans la colère et l’indignation, elles par­
tiront vers l’arrière, l’extérieur et le haut. A chacun de ces mou­
vements opposés reliés à des émotions complémentaires
correspondent aussi des sensations dans des localisations op­
posées au niveau de la peau qui recouvre les muscles stimulés.
De même qu’il y a des muscles agonistes et antagonistes fonc­
tionnant en alternance, de même il y a des zones de peau ago­
nistes et antagonistes étant ressenties en alternance aussi.
À chaque fois qu’une vraie sensation remonte dans une
partie du corps, il y a un effet de surprise, même si elle est très
brève. Cela crée une petite distorsion, une irrégularité, une
sorte d’encoche sur une respiration qu’on voudrait lisse par
ailleurs, un hiatus du rythme respiratoire qui, idéalement, de­
vrait être tranquille et constant. C’est pour cela que l’observa­
tion des sensations est associée traditionnellement à un
entraînement de l’attention centré sur le va-et-vient respira­
toire, anapanasati. En revenant sans cesse à une respiration
complètement naturelle, on se libère de l’effet des sensations
quelles qu’elles soient sur le mental. On a ainsi un espoir d’at­
teindre une véritable sérénité. Nous retrouvons ici une analogie
avec un nom même du Bouddha, le Tathâgaîa, celui, qui est
venu, âgata, tel quel, tathâ ou dans une seconde interprétation,
celui qui est allé, gata, tel quel, tathâ. Quand le souffle est ob­
servé sans interférence, il va et vient « tel quel ». C’est donc ce
souffle même qui mérite le nom de tathâgata, et sa perception
est inséparable de la conscience de bouddha. En plus, ce souf­
fle « tend à la perfection » du naturel, c’est le sens même de
siddhârtha, et il est pleinement conscient, bouddha. Il mérite
ainsi également ces deux autres noms de Gautama.
L’attention doit être posée sur les vagues du souffle de
façon aussi légère qu’un bateau en papier qui est emporté par
le courant d’un ruisseau. Et en même temps, cette même at­
tention peut produire autant d’énergie qu’une usine marémo­
trice qui extrait une quantité de puissance électrique du simple
mouvement naturel du flux et du reflux.
En empêchant que les émotions se propagent à une
autre partie du corps, on arrive à se libérer et éliminer toutes
sortes de liens, de chaînes intérieurs qui parasitent l’organisme,
et qui risquent parfois de devenir pathologiques. Les « chaînes »
empêchent entre autres de maintenir une bonne posture de
méditation malgré les efforts répétés. Il y a cependant des liens,
auquel nous reviendrons dans la deuxième partie, qui servent
à renforcer cette bonne posture et qu’il convient donc d’en­
courager.
Dans la méthode de vipassana de base, on remplace
des chaînes de blocages par des ouvertures en chaîne, il y a
donc un processus de libération par des dissociations en série.
Cela n’est pas si différent de la pratique du yoga dans une dé­
finition qu’en donne la Bhagavad-Gîtâ en jouant sur le mot
même yoga :yoga dukha-samyoga viyoga : « le yoga, c’est la dis­
sociation de l’association à la douleur. » Par ailleurs, si l’on ba­
laie le corps de façon ascendante, on obtient un effet plutôt
dynamisant, si on le fait de façon descendante, c’est un effet
plutôt calmant. Ceci est surtout valable quand le rythme de ba­
layage est assez rapide, s’il est lent par contre, en faisant un tra­
vail détaillé dans chaque partie, cette opposition de sens est
moins ressentie.
Chaque zone du corps est associée à une partie don­
née de notre inconscient ; aller en profondeur dans les sen­
sations d’une zone revient à y faire une sorte de forage
vertical, au travers de couches de plus en plus profondes afin
de faire remonter les sédiments enfouis dans la mémoire.
C’est comme si l’on descendait en bathyscaphe à la verticale
dans notre océan intérieur : on verra des poissons divers et
variés, parfois inconnus, qui se présentent en face de notre
hublot. De cette façon, on aura la capacité d’interpréter par
nous-mêmes le sens de certains symptômes ou maladies dont
éventuellement nous souffrons dans une partie donnée du
corps. Michel Odoul, auteur du livre bien connu Dis-moi où
tu as mal (éd. A. Michel), reconnaît que c’est le sujet lui-même
qui de toute façon est le mieux à même pour interpréter la
signification profonde de la localisation corporelle de ses
symptômes, de même que c’est le rêveur lui-même qui est le
meilleur interprète de ses propres songes, selon les particula­
rités de son inconscient personnel.
Il existe un tissu de liens dans le corps : un des noms
de celui-ci en sanskrit est tanu, de la racine de tan- qui a le
même sens de base qu’en français tendre. Comme sens déri­
vés, on trouve les significations de tisser, créer, se manifester,
tanu pouvant aussi signifier manifestation. Ces deux manifes­
tations fondamentales que sont le corps et le monde sont for­
mées d’un tissu. De tous les fils, les liens qui constituent la
texture du corps par exemple, certains représentent une aide,
d’autres un parasitage à une bonne observation du mental.
En bref, on pourrait dire que les associations de sensations
qui entraînent une perturbation de la posture juste de médi­
tation forment les parasitages, et que les liens qui améliorent
cette posture constituent des aides. Par exemple, en position
du lotus, si les genoux sont fermement poussés dans le sol,
cela crée un réflexe de redressement de toute la colonne, c’est
ce que nous pourrions appeler « un bon lien ».
E.L. Rossi est un des psychothérapeutes américains les
plus connus, ainsi que disciple et successeur de Milton Erick-
son. Il explique clairement, dans son livre Psychobiologie de la
guérison 29que les troubles et maladies psychosomatiques pro­
viennent d’un excès de compartimentation, de fragmentation
à l’intérieur du corps, et entre celui-ci et les fonctions mentales
supérieures (émotions, imagination, etc.). En donnant à chaque
partie du corps un temps d’écoute, on remédie directement à
cette fragmentation.
On peut voir chez les tibétains une allusion à ces liens
multiples dont nous parlions au niveau du corps subtil quand
ils parlent de « corps de diamant » : en effet, ce qui fait la beauté
d’un diamant, ce sont tous ces éclats, ces réflexions secondaires
29. Rossi E.L., Psychobiologie de la guérison, éd.Epi, 1993.
entre ses facettes ciselées. Dans la cabbale, on parle plutôt de
miroirs qui font que les différentes parties du corps subtil se
reflètent entre elles: il s’agit au fond de la même idée.
Dans la méthode d’analyse émotionnelle du corps par­
tie par partie, on commence à chaque fois par vipassana, qui
est en quelque sorte le diagnostic pour aller jusqu’à samatta, lié
à la thérapeutique. En effet, en amenant le soleil d’une
conscience intense dans les sous-zones opposées à celles sti­
mulées par une émotion perturbatrice, on favorise l’émotion
contraire positive qu’on pourrait appeler « restauratrice ». On
peut même choisir de se concentrer directement sur les émo­
tions positives, en se focalisant sur chaque sous-partie du corps
qui lui correspond exactement ; à ce moment-là, les zones cor­
respondant aux émotions perturbatrices complémentaires se­
ront illuminées comme l’obscurité par le soleil, et leurs tensions
se dissiperont comme la brume dans l’éclat de l’aurore.
Zones primaires et secondaires

On peut régulièrement distinguer deux phases dans la prise de


conscience d’une zone du corps, une fois qu’on a dépassé le
conditionnement qui amène à relaxer une zone dès qu’on y
pense, et qu’on observe la remontée véritablement spontanée
des sensations. Dans la première phase, ce sont en général des
zones reliées à des émotions perturbatrices ou de stress qui se­
ront stimulées, et c’est simplement dans la seconde phase que
ce qu’on pourrait appeler les zones secondaires sont perçues
grâce à un effort dirigé de conscience vers elles. Elles corres­
pondent aux émotions pacificatrices. Cette loi générale est
compréhensible, car les émotions perturbatrices comme la co­
lère et la peur ont un rôle de protection du corps, elles sont
liées directement à l’instinct de conservation et il est donc nor­
mal que ce soit elles qui surviennent en premier de façon quasi
réflexe. Le travail de pacification, de mise à distance de ses
émotions primaires vient dans un second temps, d’où cette dis­
tinction entre zones primaires et secondaires.
Quand on fait ce genre de travail, il faut être attentif à
la précision dans les prises de conscience des zones secon­
daires. En effet, si sans y faire attention on couvre dans la
même prise de conscience la zone primaire et secondaire, on
ne créera pas cette différence de potentiel qui fait glisser les
sensations d’une zone à l’autre, et l’effet de rééquilibrage émo­
tionnel sera émoussé, voire perdu. C’est probablement pour
cela que beaucoup de tentatives non systématiques d’intério­
risation ne sont pas efficaces. Concrètement, ces zones secon­
daires correspondent à quelques centimètres carrés, on peut
même leur trouver un centre ou un point principal et imaginer
qu’il est piqué par une aiguille d’acupuncture, ce qui fait réagir
toute la petite zone autour. On peut aussi imaginer nos deux
pouces de lumière qui se touchent juste sur ce point. La
concentration sélective sur une zone secondaire représente une
écriture claire, permettant de rédiger une lettre à l’inconscient
corporel qui ait un sens. Si la concentration est trop large et
diffuse, c’est comme écrire un texte avec plein de pâtés, le mes­
sage deviendra incompréhensible. On pourrait comparer aussi
cela au fait de vouloir écrire sur un clavier d’ordinateur ou d’en­
voyer des ordres à la machine en appuyant malencontreuse­
ment sur plusieurs touches à la fois : le message ne passera pas.
C’est ce que font en général les gens qui n’ont guère l’habitude
de la méditation en général, et en particulier guère conscience
de leur corps pendant la méditation ou la prière. Quand la pra­
tique selon la voie de la dévotion ou de la connaissance, selon
la bhakti ou le védânta se développe, la conscience du corps
s’affine aussi d’une façon ou d’une autre, même si ce fait n’est
pas mis en avant ou explicité officiellement dans la méthode
suivie à long terme.
Méditation selon le Yoga et équilibre des latéralités dans
le corps

La méthode générale de méditation du Râjayoga consiste à


faire converger les sensations du corps vécu dans le canal cen­
tral, un peu en avant de la colonne vertébrale, et de les faire
monter jusqu’au troisième œil, voire jusqu’au sommet de la
tête quand la conscience du corps n’est plus ni à droite ni à
gauche, mais au centre : c’est à ce moment-là que l’énergie vi­
tale fondamentale peut monter. De même, c’est quand le ba­
lancier du funambule est bien équilibré que celui-ci peut
progresser sur la corde.
Il y a déjà un déséquilibre du corps du à l’anatomie,
cœur à gauche et foie à droite par exemple, celui-ci est renforcé
par la différence de sensations entre l’hémicorps du côté de la
narine fermée et celui du côté de la narine ouverte, le premier
étant plus fermé, rigide, recroquevillé, dense, un peu comme
chiffonné, humide, avec plus de mucus dans la narine et de
transpiration dans le demi-corps, le second étant plus lâche,
souple, ouvert léger et sec. Toutes les deux heures environ, le
côté de l’ouverture change. En observant précisément, on re­
marquera par exemple que les paupières du côté de la narine
fermée sont obturées d’une façon plus forte, plus tassées l’une
sur l’autre que du côté de la narine ouverte, où le contact est
plus léger. Il en va de même pour les espaces intervertébraux,
qui sont plus pincés du côté de la narine fermée à cause de la
contraction des muscles paravertébraux, ce qui entraîne une
déviation de la colonne du côté de cette narine fermée et une
rotation de la tête dans le même sens.
J ’ai développé tout cela en détail dans mon livre Le ma­
riage intérieur et si j’en reparle ici, c’est pour introduire une
autre variante du balayage du corps partie par partie : on
cherche à se focaliser successivement sur les parties bilatérales
et symétriques, par exemple pied gauche et pied droit, on ob­
serve d’abord la différence de sensations qu’il y a entre les
deux, qui dépend elle-même de quelle narine est ouverte par
rapport à l’autre qui est fermée. Ensuite, on croise simplement
les sensations, on essaie de sentir le pied droit exactement
comme le pied gauche et vice-versa, puis on continue ainsi
avec les jambes, les moitiés droite et gauche du dos, de l’abdo­
men, de la poitrine, les bras, etc. jusqu’au visage et au sommet
de la tête. Quand on réussit à ressentir deux parties bilatérales
de façon complètement symétrique, comme si elles n’étaient
plus qu’une, comme si elles se superposaient complètement,
alors l’énergie de conscience s’engage spontanément dans l’axe
central. On peut renforcer ce ressenti si on visualise au préa­
lable ces parties symétriques comme superposées sur l’axe cen­
tral, au niveau du front par exemple, ou encore du cœur. On
expérimente alors ce que les bouddhistes appellent samatta et
les yoguis samatvam, l’égalité, l’équanimité. On peut remarquer
d’ailleurs que lorsque notre état émotionnel est tendu, qu’on
« va de travers », on sent une des latéralités plus tendue par
rapport à l’autre. En équilibrant complètement les deux côtés,
on « revient dans le droit chemin », celui du milieu. N ’y a-t-il
pas un proverbe latin qui dit In medio stat virtus : « dans le mi­
lieu il y a la force » ?
Une manière complémentaire de travailler, c’est de
« prendre l’énergie » dans une partie de l’hémicorps du côté
de la narine fermée, et de la « mettre » dans la partie symé­
trique. C’est comme si on puisait des seaux d’eau dans un bas­
sin trop plein pour en remplir un autre qui serait plutôt vide.
Une autre manière encore de faire est de vérifier constamment
l’équilibre de la colonne vertébrale qui a tendance à dévier du
côté de la narine fermée, et l’orientation de la tête elle-même
qui tend à se tourner aussi de ce côté. Cet effet s’ajoute ou
contredit une légère déviation venant de la dissymétrie des
jambes dans les positions jambes croisées. Corriger ces petites
déviations qui semblent mineures peut être une pratique de
méditation en soi, quand on a bien sûr une idée suffisamment
claire du fondement de ces pratiques.
Les anciens Chinois parlent de l’inversion des polarités
au moment de la naissance, quand on passe du « ciel antérieur »
au « ciel postérieur », c’est-à-dire de la vie in utero à la vie sur
terre : dans ce cas, après la naissance, et contrairement à ce
qu’on dit en Occident, le côté masculin correspond à la gauche
et le féminin à la droite. Inverser les sensations de gauche et
de droite dans chaque partie du corps en vue d’un rééquilibre
fait donc passer symboliquement au travers du mur de la nais­
sance pour revenir au « ciel antérieur ». Dans la cabbale, on
parle aussi de « l’inversion des lumières », il serait intéressant
d’interroger l’avis des experts de cette science ésotérique sur
le rapport avec les méditations dont nous parlons ici.
Quand on rassemble les sensations latérales dans l’axe
central, on ne distingue plus entre gauche et droite, littérale­
ment on ne sait plus « sur quel pied danser », donc on est im­
mobile, et c’est bien là le but de l’opération.
Une façon traditionnelle de faire converger les sensa­
tions qui viennent de la gauche et de la droite du corps, c’est
de se concentrer sur le troisième œil au milieu du front grâce
à une convergence oculaire. C’est comme si l’on intensifiait de
façon subtile les effets entre les deux hémisphères du cerveau
du corps calleux et des fibres qui relient les lobes frontaux. On
sait que dans la lobotomie, ceux-ci sont séparés chirurgicale­
ment chez des patients gravement épileptiques pour les soula­
ger de leurs crises; mais cela a l’inconvénient de les rendre
pareils à des zombies, n’ayant plus de volonté personnelle et
étant soumis complètement aux décisions des autres. Il semble
donc que la communication et différenciation régulière entre
les hémisphères droit et gauche soient importantes pour faire
une distinction claire entre moi et les autres. En état de médi­
tation profonde, on recherche une atténuation de cette distinc­
tion. Pour en revenir à notre sujet, en se concentrant sur cette
sorte de globe, de sphère qu’est le troisième œil, on crée au
contraire une masse insécable, ce qui est le sens étymologique
de atome ; à l’inverse d’une lobotomie, on effectue ce qu’on
pourrait appeler une lob-atomie, une réunion inséparable des
lobes, et cela renforce notre capacité à effectuer des choix per­
sonnels indépendamment de ce que pense la masse ou l’en­
tourage.
Ceux qui sont instables émotionnellement ne doivent
pas pratiquer la concentration sur l’axe central et la montée de
l’énergie dans celui-ci, ils ne pourraient pas supporter l’intensité
qui en provient. De plus, ceux qui veulent pratiquer intensive­
ment, même s’ils sont équilibrés au départ, doivent de préfé­
rence le faire en solitude, à l’occasion de retraites. Ce sera alors
bien plus facile pour eux de gérer l’énergie qui s’éveille. Durant
les tournées de séminaires et de retraites que j’ai tenus en
France, plusieurs personnes sont venues me voir pour ce
qu’elles croyaient être des « montées de koundalinî ». Aucune
n’était authentique à mon sens. Des sujets qui ont des problèmes
psychologiques ont tout à fait le droit d’essayer de les vivre et
de les résoudre avec l’aide d’un éclairage spirituel, mais cela ne
suffit pas à faire de toutes leurs expériences intérieures difficiles
des « éveils de koundalinî » anormaux et perturbateurs. Tradi­
tionnellement, ceux-ci se produisent quand on observe une
chasteté complète, ce qui n’est guère facile ni fréquent dans le
milieu occidental actuel, il faut le reconnaître honnêtement.
Souvent dans les cas que j’ai vus, il s’agissait de crises
hystériques —ces personnes présentaient un terrain propice à
cela — d’autre fois d’états-limites, donc entre hystérie et psy­
chose. L’hystérie est aussi une montée d’énergie, mais qui se
passe plutôt à l’avant du corps, de l’utérus jusqu’au visage, d’où
le nom que lui ont donné les Grecs. Les signes de base sont
restés les mêmes au cours de l’histoire, mais les hystériques
sont toujours avides de se déguiser derrière de nouveaux trou­
bles, un peu mystérieux, dont on ne sait pas très bien s’ils sont
pathologiques ou non : à l’époque de Charcot et de Freud,
c’était les convulsions, car on ne faisait pas bien la différence
entre épilepsie d’origine physique et hystérie d’origine psy­
chique. Ensuite cela a été la neurasthénie, puis il y a eu dans
les années 90 toute le phénomène de la spasmophilie, où l’on
ne savait pas très bien s’il s’agissait d’un trouble organique du
calcium ou fonctionnel de type hystérique. En notre début de
troisième millénaire, avec la mondialisation, c’est l’éveil acci­
dentel de la koundalinî qui est à la mode. Quand les psycho­
thérapeutes et le grand public connaîtront mieux ces sujets,
(par exemple grâce à des livres comme celui de Marc-Alain
Descamps, L'éveil de la Kundalini30), les hystériques n’en conti­
nueront pas moins de faire leurs crises mais ils trouveront d’au­
tres façons de les déguiser sous des étiquettes de troubles
« honorables ». Dans les états-limites et les psychoses débu­
tantes, il peut y avoir une montée des sensations vers la tête
avec une impression de se vider par le haut du corps, bien que
ce ne soit pas une localisation exclusive pour ce type de déper­
dition d’énergie. Cela peut se passer aussi à l’endroit où il y a
une injection, aussi étrange que ça puisse paraître... Il est inté­
ressant de voir que traditionnellement, il y a une sorte de pré­
vention de ce processus quand on demande au méditant de
visualiser une forte présence lumineuse au sommet de la tête :
il peut se représenter par exemple, assis en lotus à cet endroit-
là, son guru, sa divinité d’élection, ou bien Shiva ou Shakti. Les
Tibétains préviennent aussi que les méditations de transfert de
conscience, le phwa, qui concentrent l’énergie sur le sommet
de la tête, peuvent entraîner un vide d’énergie chronique, et
même la mort. Je pense qu’en termes modernes, on parlerait
d’entrée dans la psychose. Il y a deux qualités fondamentales
pour les pratiquants spirituels, le discernement, viveka, et le dé­
tachement, vairagya. Leur absence ou leur faiblesse peut tout
30. Descamps Marc-Alain, L'éveil de la Kundalini, Éditions Alphée, Monaco,
2007.
à fait leur créer des problèmes, même s’ils ne relèvent pas di­
rectement des pathologies dont nous venons de parler.
Nous avons vu qu’un terme pour « corps » en sanskrit
était tanu. Ce mot est très proche de dhanu qui signifie « arc »,
et les auteurs classiques de l’Inde ne se sont pas privés de rap­
procher les deux notions. Le corps est un arc qui, s’il est conve­
nablement tendu dans la bonne direction, permet d’envoyer la
flèche de l’énergie dans la cible du Soi, le trait de Shaktî dans
le cœur de Shiva. Pour cela, il faut savoir rassembler les sensa­
tions dans le « plan de la flèche », c’est-à-dire le plan sagittal,
antéro-postérieur, qui inclut l’axe central, la série des chakras,
le troisième œil et d’autres points encore au-delà, au-dessus et
en avant, sur lesquels on peut se concentrer.
Prenons une image : lorsqu’on s’assoit en méditation
après le sommeil de la nuit, on peut aller « dire bonjour » à cha­
cune des parties de son corps, et prendre le temps d’écouter
ce qu’elles veulent nous communiquer. Une partie donnée du
corps est comme un employé dans une petite entreprise, dont
nous serions le patron. Si celui-ci en arrivant au travail se pré­
cipite dans son bureau et n’appelle ses ouvriers que pour leur
faire des remontrances, il ne sera pas très aimé. Par contre, s’il
prend le temps d’aller leur serrer la main et d’écouter même
brièvement ce qu’ils ont à lui dire, il verra sa popularité aug­
menter. Mieux vaut être vis-à-vis de notre corps comme un
patron aimé plutôt que détesté. Il s’agit au fond d’être « bien
élevé » avec soi-même. Cette expression a en fait un sens yo-
guique profond : la conscience supérieure qui observe les par­
ties du corps est associée au troisième œil, situé donc dans une
position qui est « bien élevée » par rapport au reste du corps...
Quand on relie les diverses parties de l’organisme à la
conscience du troisième œil, on les rattache à l’Ami divin, celui
qu’on appelle en sanskrit bandhu, l’ami, de la racine -bandh qui
signifie « lien ». De cette manière, on fabrique jour après jour
le tissu d’un corps subtil divinisé, et même si le travail semble
à chaque fois se défaire automatiquement, et qu’il faut le re­
commencer régulièrement, l’époux divin finira bien par revenir
nous rencontrer, de même qu’Ulysse est retourné à Ithaque re­
trouver son épouse Pénélope qui ne cessait de tisser. C’est
comme si le tissu, la tenture du corps était suspendue au bâton
de la rectitude juste.
En devenant clairement conscient des liens qu’il y a à
l’intérieur de notre corps, et en distinguant entre ceux qui nous
aident en nous reliant au divin et en facilitant une bonne pos­
ture, et ceux qui nous nuisent en nous prenant dans les filets
d’une activité mentale inférieure et en induisant une posture
incorrecte, on devient « maître des liens », pahsu-pati en sans­
krit, terme qui signifie littéralement maître, pati, de ceux qui
sont liés, pashu, c’est-à-dire les animaux. Cela évoque la
conscience individuelle, qui est elle-même servante de Shiva.
Un des noms connus de celui-ci, sous lequel il est honoré par
exemple dans le temple principal de Katmandou, est Pashupa-
tinath, le Seigneur de Pashupati, c’est-à-dire de la conscience
individuelle.
Au contraire, dans l’activité mentale ordinaire comme
dans le rêve, nous ne nous ne préoccupons pas de centration,
notre regard intérieur va simplement de gauche et de droite en
courant après les objets mentaux qui attirent notre attention ;
dans le rêve, ces mouvements mentaux s’accompagnent même
physiquement de mouvements oculaires rapides, à tel point
qu’on a nommé la phase du sommeil avec rêves « phase à mou­
vements oculaires rapides ». Certes, cette notion de Jouvet et
Kleinman a depuis été analysée plus finement, et on a montré
que certains rêves pouvaient survenir même en dehors de cette
phase, par bouffées de quelques dizaines de secondes ou mi­
nutes, même si la représentation qu’on en a dans le temps ap­
paraît parfois beaucoup plus longue. Notre esprit est comme
un balancier d’horloge qui oscille indéfiniment entre gauche et
droite ; cependant, s’il peut se stabiliser au centre, le temps s’ar­
rête, et la bulle de l’énergie réprimée peut monter librement
pour se dissoudre dans le Soi, le Son du silence, le Divin, l’in­
temporel.
Les isomorphies, ou les différentes facettes
de ce diamant qu’est le corps conscient

Nous avons déjà évoqué le fait que certaines parties du corps


se correspondaient préférentiellement dans l’expérience de mé­
ditation. Ce fait est dû en général à une analogie de forme ou
de position, souvent des deux, ce qui a pour résultat que
quelque part dans le cerveau, ces deux structures sont traitées
en même temps. Nous appelons ce genre de correspondances
vécues entre les parties du corps isomorphies. C’est une notion
qui n’est pas sans rapport avec les homologies du Dr Francis
Lefébure (cf. une de ses œuvres maîtresses Les homologies). On
peut y voir aussi une résonance morphique interne, pour re­
prendre la notion de Rupert Sheldrake. Ces correspondances,
ces résonances en réseau à l’intérieur du corps - on pourrait
parler de « résomorphies » - constituent la base physique et
subtile de l’émergence des émotions. Nous avons déjà men­
tionné que ces réseaux peuvent soit aider soit gêner la pratique
selon qu’ils contribuent au non à une posture juste. Pour être
concret, prenons l’exemple du nez : on peut dire qu’il corres­
pond au tronc et à ce moment-là, le septum nasal évoquera le
périnée, les ailes des narines les hanches et les flancs, l’arête du
nez la colonne vertébrale (il y a inversion entre l’avant et l’ar­
rière, mais cela ne gêne par le processus d’isomorphie, pas plus
que les différences de taille). L’ensellure turcique correspondra
au cou, et la partie au-dessus de la racine du nez à la zone des
yeux qui est d’ailleurs la localisation du troisième œil.
Si l’on prend la poitrine par exemple, la partie en des­
sous des seins sera reliée au bassin, et le haut du sternum plutôt
au front. Le sacrum, quant à lui, avec sa forme de triangle à
pointe inférieure, se projette facilement au niveau des omo­
plates, et à l’occiput, en tant qu’os plat à l’extrémité de la co­
lonne vertébrale. On pourra le visualiser également au milieu
du front. Sa pointe inférieure se confondra alors avec la racine
du nez. La prise de conscience de ce genre de correspondances
permet de faire circuler l’énergie bien plus aisément, par exem­
ple de la faire monter du sacrum au front via les omoplates.
L’énergie du sacrum n’est pas automatiquement sacrée, mais
avec ce processus, on la rend telle. Cela représente toute une
part du travail de montée de la koundalinî.
On utilise aussi un autre groupe de correspondances
dans la pratique de la posture de siddhâsana. Le talon d’un des
pieds est contre le périnée, celui de l’autre à la racine de l’or­
gane sexuel, avec la pratique simultanée de la khechârî moûdrâ
avec la pointe de la langue retournée vers la luette près de la
racine du palais, et les deux yeux fixant le centre au-dessus de
la racine du nez. On appelle d’ailleurs celle-ci en sanskrit talu-
mulam, ce qui a ce sens de « racine du palais » ; le talon quant
à lui est nommé pada-mulam, la « racine du pied », et dans la
posture de siddhâsana, on mène celle-ci vers mûlâdhâra, litté­
ralement la base de la racine, au niveau du périnée. Ainsi, dans
cette posture, on a aligné dans une même méditation verticale
six « racines » : les deux talons, la racine du corps, la racine de
l’organe sexuel, celle du palais et celle du nez. Ces formes de
structures analogues servent de pôles d’attraction à distance,
entrant en résonance les unes avec les autres et favorisant l’ou­
verture des canaux d’énergies, c’est-à-dire des courants de sen­
sations qui relient entre elles les polarités.
Dans un autre contexte, les isomorphies jouent égale­
ment un rôle important, à mon sens, pour donner un début
de compréhension des réflexes dont on se sert pour les traite­
ments d’acupuncture ou de shia-tsu. Par exemple, le point ro-
kou, nom qui signifie « le fond de la vallée », se trouve à
l’extrémité de cette vallée que forment le premier et le second
métacarpien. Il est utilisé pour soigner les douleurs des mo­
laires et dents de sagesse. Quand on y réfléchit, il y a corres­
pondance de forme, isomorphie, entre la pince que forment
le pouce et l’index et celle que forment mâchoire supérieure
et mâchoire inférieure. Il n’est pas étonnant alors que le « fond
de la vallée » soit relié au fond de la pince mandibulaire, c’est-
à-dire les dents de sagesse et les molaires.
Au niveau de la main toujours, le troisième doigt, par
sa position médiane, sera relié à la colonne vertébrale. Si en
particulier la main est levée, la dernière articulation inter-pha-
langienne correspondra à la nuque, l’ongle à l’occiput et le bout
du doigt au sommet de la tête. Il faut bien comprendre que ces
isomorphies ne sont pas univoques, elles peuvent varier selon
la position des parties mobiles, mains ou pieds par exemple. Il
existe une isomorphie qui est bien connue maintenant en ré-
flexologie, c’est la projection de tout le corps dans une partie
donnée, par exemple l’homonculus inversé au niveau du pa­
villon de l’oreille qui rend possible l’auriculothérapie, et la pro­
jection du corps au niveau de la plante du pied qui rend possible
la réflexologie plantaire. Ceci est relié d’une certaine façon à
l’homonculus de Roger Penrose, la projection corticale sensitive
du schéma corporel. Il y a un autre homonculus dont on se sert
en yoga, en particulier dans les pratiques de Kriya-Yoga : Lahari
Mahashay, le fondateur de la forme moderne du Kriya-Yoga,
l’appelle angushta purusha, l’homme (purusha) pouce (angushta).
En pratique, on se représente dans la zone médiane du front
son propre corps vu de dos et ayant la dimension d’un pouce.
Cette visualisation favorise la transmutation de l’énergie, que ce
soit celle des sensations venant du corps ou de l’énergie sonore
qui vient du bassin grâce au travail du Om. Rien n’empêche de
poursuivre cette ascension de l’énergie en se représentant dans
le front de « l’homme-pouce » un autre « homme-pouce » plus
petit et ainsi de suite.
Une base d’associations, d’isomorphies, importante
dans la posture de méditation la plus classique est tout simple­
ment la rencontre des deux pouces quand les deux mains sont
posées l’une sur l’autre. Elle sert de structure de cristallisadon
aux expériences de rencontre dans l’axe central de courants de
sensations venant de la gauche et de la droite. Quels que soient
les points du plan sagittal [le plan qui coupe le corps en deux
moitiés droite et gauche] où l’on veuille faire se rencontrer les
courants de sensations droite et gauche, visualiser ces points
comme tenus entre les deux pouces permet de favoriser le pro­
cessus de confluence. Les dernières phalanges des pouces sont
comme deux gouttes d’eau ; quand elles se touchent, elles ont
une tendance naturelle à rentrer en coalescence. Les pouces
qui se rencontrent au-dessus des mains dessinent une sorte de
sphère qui évoque l’unité de l’être originel : on se souviendra
par exemple que pour Platon, l’être originel était sphérique. Il
n’est pas si étonnant que les états intérieurs, par exemple ici
l’expérience d’unité, de transcendance des paires d’opposés,
puissent se manifester dans les mains. Le mot même mani-fes-
ter ne comprend-il pas le mot main ? En fait, tout mon livre
Le mariage intérieur 31pourrait être considéré comme une mé­
ditation sur cette rencontre des pouces pendant la pratique.
L’expression des enfants qui ne veulent plus jouer est
intéressante. Ils disent : « Pouce, j’arrête ! » Quand on réunit
les deux pouces dans une même horizontale, c’est comme si
tous les couples d’enfants qui se disputent en nous, les polarités
qui semblent parfois irréconciliables, disaient tout d’un coup :
« Pouce, je ne joue plus ! » En acupuncture, les pouces sont re­
liés au méridien du poumon. Garder les pouces dans une po­
sition médiane peut être ainsi assimilé à un désir de respiration
équilibrée, entre le haut et le bas des poumons, et entre l’avant
et l’arrière dans la dilatation thoracique. Les chinois associent
31. op.cit., édition italienne également disponible, Il Matrtimonio interiore, La
Lcpre, Rome, 2008.
la tristesse, émotion perturbatrice, aux poumons ; elle est en
général liée à un sentiment de solitude. Si les deux pouces « so­
litaires » se retrouvent, la solitude disparaît, et la tristesse s’en
va, le mal des poumons est comme guéri. Etonnant mais vrai,
cela fonctionne : quand on a l’habitude de cette pratique, elle
donne immédiatement une joie qui est celle de l’union. Celle-
ci se dit en sanskrit yoga.
L’enfant a tendance à sucer son pouce pour se calmer,
se rassurer, et évidemment se rappeler la présence du sein et
de la maman qui l’a nourri. La réunion des deux pouces évoque
aussi la fusion enfant-mère - il suffit d’associer un côté à l’en­
fant et l’autre à la mère - mais en se dégageant de la phase de
dépendance orale. La sécurité provient alors non plus de cette
dépendance, mais d’un équilibre intérieur entre gauche et
droite, c’est-à-dire entre toutes les polarités de l’individu.
Quand on approfondit la pratique, on peut en plus établir un
lien entre le contact des pouces et la récitation du mantra : dans
les deux cas, une association de départ à la satisfaction orale
(langue dans le cas de la récitation, ou pouce dans la bouche)
est transformée en expérience spirituelle. Le petit doigt est as­
socié à une certaine superficialité - on caricature par exemple
quelqu’un de snob en se le représentant en train de prendre sa
tasse de thé avec le petit doigt levé. Peut-être est-ce dû à la
morphologie fragile de l’auriculaire —on l’appelle en italien le
mignolo— ou à sa situation externe quand la main est en posi­
tion de pronation. En tous les cas, par opposition, le pouce est
plus facilement associé à une notion de profondeur et de force.
Dans la tradition de l’Inde, il y a un chakra secondaire
au centre de la paume, comme une fleur qui s’ouvre vers le ciel
quand les mains sont en position de méditation. Cette fleur
cherche naturellement le Soi à la manière du tournesol qui
cherche le soleil. L’axe central du corps est également une tige,
dont la fleur serait le cerveau. Celui-ci s’ouvre également
comme un tournesol qui rechercherait le soleil du Soi.
Si l’on s’intéresse maintenant aux isomorphies, aux ho­
mologies qui vont au-delà du corps, on peut poursuivre la
comparaison de la fleur. Francis Lefébure fait remarquer à juste
titre que la forme de la colonne vertébrale elle-même corres­
pond à la disposition des feuilles dans une plante habituelle :
d’abord petites, elles deviennent assez rapidement très grandes
et diminuent de nouveau jusqu’au sommet, pour devenir d’une
taille minimale au niveau des sépales juste sous les pétales, des­
sinant ainsi à peu près une pointe de lance. Cela évoque l’aug­
mentation de taille des vertèbres sacrées jusqu’à la cinquième
lombaire, la diminution progressive des corps vertébraux
jusqu’à l’atlas et l’épanouissement de cette fleur qu’est le cer­
veau. Il y a des correspondances inversées entre la plante et le
corps humain qu’il vaut la peine de relever : la plante se nourrit
par les racines, en particulier par d’innombrables radicelles di­
rectement en contact avec la terre, et respire par les feuilles.
Ces organes de respiration et de nutrition sont donc à l’exté­
rieur, alors que chez l’homme, les poumons et les villosités in­
testinales qui évoquent les radicelles sont ce qui il y a de plus
à l’intérieur. L’évolution de la nature semble vouloir nous dire
que pour en venir à l’être humain, un processus d’intériorisa­
tion est nécessaire. De même, dans la plante, la nutrition est
en bas alors que la reproduction est en haut, au niveau de la
fleur, avec le pistil, les étamines et le pollen. À l’inverse, chez
l’homme, la fonction de nutrition est en haut avec la bouche,
alors que celle de reproduction est en bas. Nombreuses sont
les traditions ésotériques qui ont remarqué que l’être humain
était une plante inversée qui a ses racines dans le ciel d’où il
retire une sève de lumière.
Pour continuer avec des images « éclairantes », on
pourrait dire que les sensations qui montent du corps en mé­
ditation sont comme les rayons des différentes couleurs de
l’arc-en-ciel qui convergent vers le troisième œil. Il y a là un
prisme qui transforme ces courants divers et variés en un fais­
ceau de lumière blanche et unique, qui se dirige directement
vers le soleil du Soi, auquel il a au fond toujours appartenu.
La tête comme référence de travail sur les autres parties
du corps

Le mouvement de l’énergie dans la tête est assez simple et fa­


cile à saisir : les émotions perturbatrices comme la colère, la
frustration, l’avidité, et le stress en général ont tendance à créer
une tension dans la mâchoire, qui s’accumule en particulier en
dessous du menton, là où les tendons s’attachent à l’os. Par
contre, le sommet de la tête et le cuir chevelu, ainsi que le troi­
sième œil au milieu du front, ne sont pas sensibilisés dans ces
circonstances. Il faut cependant noter que l’espace directement
entre les sourcils est en général tendu. Un travail important de
méditation consiste à faire monter l’énergie de la base du men­
ton vers le troisième œil au niveau du front et encore au-dessus
vers le cuir chevelu ou le chakra de la couronne. Il y a aussi un
texte de yoga qui établit une distinction entre deux pôles dans
Yâjha chakra, celui inférieur juste entre les sourcils et le supé­
rieur plutôt vers le milieu du front. Le premier est relié à l’irri­
tation, et donc à l’ego, alors que le second est ouvert vers le
ciel, la lumière et le Suprême. Il y a donc là encore une ascen­
sion à effectuer du premier vers le second.
On peut transposer aux différentes parties du corps
cette structure de base de la montée de l’énergie à l’intérieur
de la tête : il suffit pour cela de sentir pendant quelque temps
en alternance la tête et la partie du corps que l’on étudie,
comme par exemple le thorax, et de se rendre compte
progressivement comment transposer le mouvement de l’éner­
gie du premier au second. La base de la bouche correspondra
alors au diaphragme, le dessous du menton au plexus solaire
— où l’on retrouve une structure avec une arcade osseuse et
de nombreux tendons qui s’y attachent —; le troisième œil sera
alors quelque part sur le sternum dans le tiers supérieur, le cuir
chevelu et le sommet de la tête se trouvant dans la même ré­
gion un peu en arrière et à l’intérieur. Pour l’abdomen, la base
de la bouche correspondra au périnée, le dessous du menton
à la zone génitale, et on retrouvera un analogue au troisième
œil au niveau du hara à deux ou trois travers de doigts en des­
sous du nombril, ou éventuellement entre le nombril et le
plexus. L’équivalent du chakra de la couronne sera alors plutôt
vers le milieu de la zone lombaire. Ce mouvement énergétique
à l’intérieur de la tête peut se retrouver aussi dans chacun des
segments de membres, par exemple main, avant-bras et bras
au-dessus du coude. A ce moment-là, la pulpe des doigts ou
l’articulation inférieure du segment correspondra à la base de
la bouche, il faudra aller chercher dans le tiers supérieur du
segment de membres, en général plutôt à l’arrière ou à l’exté­
rieur (par exemple dans le dos de la main), ce qui correspondra
au chakra du front ou de la couronne. Si l’on part des pieds, et
ensuite des mains, le travail d’ascension s’accompagnera d’un
travail de rapprochement de l’axe central du corps, ce qui ira
bien dans le sens du double mouvement général du Rajayoga.
Celui-ci ne consiste pas seulement en un suivi de n’importe
quel trajet d’énergie dans le corps, il est polarisé et dirigé prin­
cipalement vers Yâjna chakra ou éventuellement vers le cœur,
en suivant le cours des trois canaux principaux.
Un autre voyage dans le corps qui est plus du domaine
de la concentration que de l’observation est le suivant : on se
représente le hindou comme le point de concentration habi­
tuelle du yoga à la fois lumineuse et sonore, c’est-à-dire qu’on
le visualise comme une source de lumière et qu’en plus on l’en­
tend comme l’origine du son intérieur qui est en fait omnipré­
sent. Avec ce travail, on a le sentiment que tout le corps se met
à vibrer sur une même longueur d’onde. Cela favorise l’expé­
rience d’unité.
De manière générale, les méditations de concentration
dans le bouddhisme sont regroupées sous le terme de shama-
tha, l’égalité, et les méditations d’observation sous celui de vi-
passana, la claire vision intérieure. Il y a une combinaison de
deux approches dans les pratiques que je décris dans ce texte.
Les voies du juste milieu

En Yoga classique, on revient régulièrement à la sushumna, l’axe


central du corps qu’on atteint en stabilisant d’abord la
conscience des canaux latéraux. On peut y voir une voie du juste
milieu entre les extrêmes de la gauche et de la droite. Ce système
de trois canaux n’est pas localisé au niveau cutané, mais dans le
tronc lui-même. A ce moment-là, cela représente aussi une voie
du juste milieu entre l’avant et l’arrière. La face antérieure du
tronc est reliée au mouvement d’embrasser, donc à l’affectif et
à l’attachement. On a tendance à se voûter quand le mental est
teinté de cette coloration émotionnelle. La face postérieure cor­
respond au mouvement inverse, aux efforts qu’on fait pour se
détacher d’une situation dans laquelle on a été trop impliqué, à
la réaction, et dans son aspect négatif au rejet, à l’arrogance ou
à l’irritation (cf. l’expression « en avoir plein le dos »). Dans ces
cas de figure, on a tendance à se redresser excessivement, à se
cambrer. Entre les deux, on doit trouver le juste milieu. C’est
comme si les faces antérieures et postérieures de tronc, attirant
régulièrement la conscience lors des oscillations perpétuelles du
couple attachement -aversion, devenaient plus lumineuse, et
qu’entre les deux il y avait des sortes de colonnes obscures, aveu­
gles, des « puits gris ». Le travail consistera alors à les remplir,
les combler de lumière-énergie pour que l’âme soit comblée à
son tour de joie. En pratique, il s’agit des deux « puits » latéraux
et de celui central correspondant aux trois canaux du yoga. La
grande pluie de l’expérience intérieure permet de remplir de lu­
mière à ras bord les « puits gris ».
On peut trouver un autre type de voie du juste milieu
lors du travail sur la conscience de la mâchoire. L’état de désir-
colère qui est à la base du mental réactif habituel intensifie la
tension dans les attaches des muscles à leur soutien osseux : il
s’agit à l’avant du paquet tendineux qui s’insère à la base du men­
ton, et à l’arrière à l’angle des mâchoires. Entre ces deux « pleins »
de tension, c’est-à-dire d’énergie, il y a en fait un vide, qui cor­
respond au milieu des os maxillaires de chaque côté. Souvent,
on ne le repère pas, on en reste à l’expérience globale de ’« j’ai
les mâchoires tendues ». Pour obtenir une relaxation plus efficace
de la zone, il ne suffit pas de détendre la base du menton et les
angles maxillaires postérieurs, mais on peut aussi intensifier la
sensation au milieu même des maxillaires, rendre brillante la zone
aveugle en quelque sorte. Nous reviendrons sur cette voie du
juste milieu dans les parties suivantes de cet ouvrage.
Il est possible d’effectuer le même type de travail au
niveau des membres. Les tensions ont tendance à s’accumuler
dans et autour des articulations, qui sont ainsi vécues comme
plus lumineuses alors que le milieu des segments de membres
sont eux vécus comme gris et « aveugles ». La conscience ha­
bituelle d’un segment de membre pourrait être comparée à un
haltère, avec deux sphères pesantes et denses rattachées par un
axe plus fin. Quand on fait le rééquilibrage, les deux boules
distales d’énergie accumulée se rapprochent et ne forment plus
qu’une boule lumineuse médiane. Cela soulage l’excès de sen­
sations-tensions dans les articulations, et soulage ce qu’on
pourrait appeler « l’arthrite énergétique chronique ». En fait,
en médecine courante, on voit régulièrement des plaintes d’ar­
thrite ou d’arthrose, mais rarement des douleurs au milieu de
segments de membres, sauf bien sûr en cas de traumatisme
direct. Ceci est relié au fait que l’énergie, ce mélange d’attention
au long cours et de sensations, s’accumule préférentiellement
dans les articulations que dans les milieux de segments de
membres. Ce type de concentration donne l’impression qu’une
nouvelle articulation est formée au milieu même du segment
de membre. On peut discerner une double fonction à ce tra­
vail. Positive, en augmentant le vécu de souplesse du corps,
elle est une sorte d’archétype imaginaire de souplesse absolue
d’être capable de plier même les fémurs ou les humérus en leur
milieu. La fonction « négative », au sens technique du terme,
permet de faire ressortir la peur fondamentale de fracture des
membres, représentant une partie de l’instinct de conservation,
et de la contempler avec un sourire relaxé. Il est toujours bon
d’être capable de méditer sur ses peurs fondamentales quand
elles remontent dans un état d’attention souriante. Cela cor­
respond à ce qu’on pourrait désigner sous le terme de « mé­
nage en profondeur ». On pourrait également appeler le
« principe du cheval de Troie » l’esprit de ce type de travail sur
les « justes milieux » qu’on peut reproduire dans diverses par­
ties du corps.
Le principe du cheval de Troie

De même que celui-ci a été introduit à l’intérieur même de la


forteresse des Troyens pour pouvoir mieux la conquérir, de
même, quand on introduit la conscience dans une zone de
« vide » située juste entre deux zones de « plein » énergétiques,
on arrive à triompher de tensions qui étaient aussi solides et
dures que des remparts. De façon moins poétique mais malgré
tout parlante, nous pourrions prendre également l’image du
lavabo. L’eau s’écoule naturellement par l’orifice central. De
même, quand on « ouvre » par la conscience une zone aveugle
entre deux zones lumineuses, c’est-à-dire de tensions, on per­
met « l’écoulement » et l’évacuation de celles-ci.
Ce prototype de travail au niveau de la mâchoire peut
être reproduit en d’autres lieux. On pourrait définir par exem­
ple une « ceinture maxillaire » comprenant les deux maxillaires,
la symphyse du menton et à l’arrière l’occiput, les deux der­
nières vertèbres atlas et axis et le réseau de muscles et de ten­
dons qui relient tous ces éléments. Cette « ceinture maxillaire »
correspond par isomorphie à la ceinture scapulaire, ainsi qu’à
celle pelvienne, la symphyse pubienne correspondant au men­
ton, et le sacrum étant en symétrie de l’occiput. On pourrait
aussi définir en quatrième lieu une « ceinture diaphragmatique »
correspondant au pourtour des attaches du diaphragme, aux
dernières côtes et à la charnière dorsolombaire. À ce moment-
là, l’accumulation d’énergie à la base du menton correspondra
à celle dans le plexus, et les médecins et psychiatres savent
combien fréquente elle est chez les gens stressés et angoissés.
Le correspondant du menton-plexus sera la gorge au niveau
de la ceinture scapulaire, elle aussi impliquée à l’évidence dans
les phénomènes d’anxiété, et au niveau de la ceinture pelvienne
au pubis, centre de désirs, ce qui revient quasiment au même :
en effet, s’il n’y avait pas la peur de désirs frustrés et contredits,
ou serait l’anxiété et l’angoisse ? En résumé, on peut faire sur
ces quatre ceintures un travail équivalent de « cheval de Troie »,
c’est-à-dire trouver une voie du juste milieu entre les tensions
antérieures et postérieures. Du point de vue des attitudes des
mains, la voie du juste milieu entre l’avant et l’arrière est bien
indiquée par Yabhaya mûdrâ, l’attitude de la non-peur avec la
main en général droite redressée un peu au-dessus du niveau
de l’épaule, paume vers l’avant, à mi-chemin donc entre l’avant
et l’arrière.
On peut retrouver entre le haut et le bas du tronc la
« structure d’haltère » dont nous parlions pour les membres. La
tête, qu’on ressent naturellement comme une partie « capitale »
du corps, et le bassin qui est lui aussi fortement investi d’énergie
vitale, forment les deux sphères de l’haltère, et le travail de ré­
équilibrage consistera donc à « aspirer » et rediriger l’énergie vers
le milieu du dos, éventuellement plutôt du côté droit pour ré­
équilibrer le pôle cardiaque à gauche, qui lui aussi attire réguliè­
rement la conscience-énergie. Ceci crée un déséquilibre avec le
symétrique à droite, c’est-à-dire la zone du foie. Travailler à
contrebalancer ce déséquilibre au niveau énergétique peut de
façon surprenante amener à harmoniser toutes sortes de paires
de contraires au niveau du psychisme, masculin-féminin, inté-
rieur-extérieur, humain-divin, relatif-absolu, etc...
La méditation des huit a-s, plus le neuvième

Pour reprendre ce que nous avons dit précédemment, et le ré­


sumer dans la description d’une pratique, nous pourrions dire
que l’avant du tronc correspond à l’attachement et à l’asthénie,
ce qui nous amène à nous voûter; c’est ce qu’on pourrait appeler
les deux premiers a-s. L’arrière du tronc évoque l’aversion et à
l’arrogance, ce qui nous amène à nous cambrer, les colonnes à
l’intérieur du tronc entre ces deux plans sont soit pas du tout
ressenties, ou alors comme vides ou grises : elles correspondent
quand elles s’éveillent et se remplissent à l’aspiration et à l’as­
cension, encore deux a-s, elles mènent à l’intérieur de la tête où
on ressent l’allégresse et l’ânanda, la félicité, les septième et hui­
tième a-s et où l’on peut écouter le son intérieur qui est en fait
omniprésent, le neuvième a qui n’est pas prononcé...
Les pratiques de méditation décrites dans ce texte
s’adressent à des chercheurs spirituels qui sont prêts, comme
l’indique cette notion si importante d’adhikari dans la tradition
de l’Inde. Les méditations centrées sur les sensations corpo­
relles ne sont par exemple pas recommandées pour des pa­
tients hypocondriaques, qui n’ont que trop tendance à prendre
celles-ci comme une base de maladies imaginaires. De façon
générale, il est vrai que des gens perturbés psychologiquement
peuvent éventuellement bénéficier de pratiques simples de
méditation, mais ceci à deux conditions : déjà, qu’ils aient de
l’intérêt à pratiquer, et deuxièmement, qu’ils soient suivis di­
rectement par un psychothérapeute qui ait lui-même l’expé­
rience de ces pratiques de méditation. Pour les chercheurs
spirituels normalement équilibrés, ces méditations où l’on étu­
die très précisément le rapport entre sensations corporelles,
émotions et images mentales forment une base : elles sont aux
autres pratiques d’intériorisation ce que sont les mathéma­
tiques aux autres sciences, elles permettent d’aller plus loin
avec une fondation plus solide.
Il existe une critique de fond du balayage des sensa­
tions du corps et elle mérite d’être mentionnée : dans les textes,
par exemple l ’Anapanasati sutra, le Bouddha parle de vedâna,
qu’on traduit souvent trop hâtivement par « sensation ». En
fait, il s’agit plutôt d’un sentiment global du corps. Quand on
l’accepte moment après moment, on glisse naturellement dans
un état de relaxation passadi, qui mène tout aussi naturellement
à la joie, l’absorption et finalement la libération. La concentra­
tion sur les sensations corporelles en tant que telles risque en
fait d’en fabriquer indéfiniment, de nous piéger en nous faisant
sans arrêt revenir à la « case départ », et c’est justement la libé­
ration de toute fabrication qu’on recherche dans la méditation
d’observation.
Relativiser la notion de kriya-s (exercices de méditation)

Certains sâdhakas (pratiquants spirituels) pensent que le maître


spirituel est un professeur de technique qui enseigne des pra­
tiques de méditation très précises et aux effets automatiques
et quasi miraculeux. Bien que cela puisse exister grâce aux ré­
sultats aussi de la dévotion du disciple, il faut cependant en
venir à comprendre que le maître transmet surtout une énergie
intérieure, shakti-pat, pour accomplir les pratiques et les réussir.
Les exercices de méditation sont certainement utiles pour les
débutants comme des gammes pour les enfants qui appren­
nent le piano. Mais le répétiteur qui les enseigne n’est pas for­
cément un artiste de génie. Les gammes préparent à la vraie
musique —mais ne la sont pas. De même, les exercices de mé­
ditation préparent à la méditation véritable qui elle est sponta­
née. Swâmi Vijayânanda est un Français qui a passé plus de 30
ans avec la grande sage Mâ Anandamayî. Au début, il pensait
que celle-ci, en tant que gourou, devait lui enseigner des exer­
cices très précis de méditation et elle a répondu à cette de­
mande en lui en indiquant effectivement certains tellement
complexes qu’il avait même parfois du mal à les effectuer. Un
beau jour, il s’est aperçu que les kriyas qu’il trouvait par lui-
même fonctionnaient mieux que ceux que lui donnaient Mâ.
Il lui a dit, et celle-ci s’est mise à rire en lui répondant : « Sur­
tout, suis les kriyas que tu as trouvés ! » Après, il s’est surtout
concentré sur l’énergie que Mâ lui transmettait directement. Il
faut garder régulièrement présent à l’esprit ce passage du yoga
au védânta où les canaux d’énergie sont en quelque sorte noyés
et effacés dans l’inondation de lumière qu’est l’expérience du
Soi. A ce moment-là, les exercices de yoga s’effectueront quasi-
spontanément, le pratiquant devenant à la fois la pratique et
l’objet de la pratique, on discerne là de nouveau cette union
des trois pôles qu’on appelle triputi, ce phénomène est ana­
logue à la maturation de la bhakti en non-dualité et védânta
quand l’adorateur, l’adoration et l’Adoré ne font plus qu’un.
Cette manière de pratiquer est en quelque sorte une culmina­
tion, une fin du yoga, on pourrait donc utiliser ce terme que
nous avons déjà évoqué, le « yogânta ».
D euxième partie

En cheminant avec
Nâgârjuna
Méditations d'un psychiatre et
yogui français dans l ’Himalaya
en lisant le Mâdhyamika

« La mort du fait de s ’agripper, c ’est le nirvâna lui-même. »32

32. Mahâ Prajnâparamita Shastra, traduit du chinois et présenté par K. Ven-


kata Ramanan dans Nâgârjuna s Philosophy, 1966, Motilal Banarsidas, Delhi,
1987, p.135.
Cette étude sur Nâgârjuna s'intéresseparticulièrement aux
rapports du bouddhisme avec l'hindouisme, déjà avec cette voie de
connaissance hindoue qu 'est le védânta, et, ce qui est moins connu,
avec le Râjayoga. Le point de départ de cette réflexion a été le phé­
nomène récent de la petite Shambhavî, originaire d ’un village de
l'Andhra Pradesh. Elle a maintenant dix ans, et elle avait six ans
quand elle a déclaré qu 'elle se sentait liée, peut-être par des nais­
sances antérieures à Nâgârjuna, et aussi au Dalaï-lama actuel. Ce
dernier a confirmé ce lien, l ’a gardée pendant cinq mois avec sa
mère dans une chambre de sa propre résidence, et à partir de ce
point de départ, un mouvement plus large se dessine avec une vo­
lonté de rapprocher l'hindouisme et le bouddhisme, en particulier
dans l'état de naissance de la petite Shambhavi, l'Andhra-Pradesh
où elle est très connue. Le Dalaï-lama lui-même travaille dans ce
sens depuis longtemps.
Nâgârjuna était abbé d ’un grand monastère. Il était pro­
bablement déçu de voir que ces moines gaspillaient leur temps et
leur énergie dans des disputes intellectuelles et sectaires n 'ayant
pas grand-chose à voir avec la véritable expérience spirituelle ; il
a donc beaucoup insisté sur lefait de dépasser les concepts rigides.
Quand on comprend bien la portée de sa pensée, on peut y voir une
réelle métaphysique de la non-violence, d ’autant plus importante
que la violence religieuse est malheureusement toujours d ’actua­
lité.
Pour beaucoup, les formules paradoxales du sage boud­
dhiste de l ’Andhra Pradesh paraissent trop abstraites. Le troisième
et dernier chapitre de cette étude cherche à remédier à cette diffi­
culté, en présentant 34 propositions de méditations permettant de
se familiariser et de mieux sentir dans son corps les idées-forces
de l ’école de Nâgârjuna, le mâdhyamika.
Chapitre 3

La pensée de Nâgârjuna
en rapport avec l’hindouisme
et la modernité

Ce que veut vous nous dire Shambhavî

Shambhavî, au moment où j’écris ces lignes en mai 2012, est


une petite fille qui fête l’anniversaire de ses dix ans. Depuis trois
ou quatre ans, elle s’est mise spontanément à parler de sujets
spirituels, disant qu’elle était reliée à Nâgârjuna (qui a enseigné
en Inde, en Andhra-Pradesh où habite aussi Shambhavî, vers
l’an 100 ou 150 après l’e.c.) et qu’elle devait rencontrer le Dalaï-
lama. Elle affirmait que son travail était de rapprocher l’hin­
douisme et le bouddhisme ainsi que de promouvoir aussi la
connaissance du kriya-yoga. Cette tradition a été enseignée à Bé-
narès par Lahari Mahashay dans les années 1860. Shambhavî
descend directement de Lahari Mahashay par son père Saumya
Acharya, qui s’occupe d’une fondation pour préserver l’héritage
et les nombreux manuscrits de son arrière-grand-père Lahiri33.
Elle se continue jusqu’à nos jours à travers différentes lignées.
33. On peut visiter le site de cette fondation installée près de Bénarès à
http ://www. shy amacharanlahirifoundation.org
La mère de la petite a essayé de la faire taire, mais elle a insisté
pour aller voir le chef des tibétains en exil. Comme les parents
n’obtempéraient toujours pas, elle s’est arrêtée de manger. Assez
déconcertée, la mère a bien été obligée de quitter leur village de
l’Andhra-Pradesh et de se rendre avec son enfant à Dharamsala.
Plutôt gênée, elle a expliqué l’histoire au secrétaire du Dalaï-
lama : elle n’a pas été repoussée, mais au contraire elle a été reçue
tout de suite avec sa fille par Sa Sainteté.
Après avoir écouté ce récit peu banal, le Dalaï-lama a
parlé d’elle comme une sainte du sud de l’Inde. À la suite de
cet entretien, Shambhavî a demandé de faire des poûjâs pour
la santé du Dalaï-lama, celui-ci y est venu en personne et a re­
connu que ces rituels l’ont aidé. Sa Sainteté a accueilli la mère
et la fille pendant cinq mois dans sa résidence à Dharamshala,
et finalement la petite fille a décidé d’étudier le sanskrit et le
tibétain en parallèle, et a choisi son tuteur de sanskrit sur place.
Le Dalaï-lama lui a aussi lui-même donné une liste de textes
philosophiques bouddhistes à étudier. Il lui a demandé en plus
de venir à l’initiation du Kalachakra à Bodhgaya, le lieu de l’il­
lumination du Bouddha, ce qu’elle a fait les dix premiers jours
de 2012. J’ai pu l’accompagner à cette occasion, et nous avons,
par les facilités de la réception des enseignements de Sa Sain­
teté grâce à un casque d’écoute, eu la chance de suivre avec la
petite, sa mère et quelques amis les discours du Dalaï-lama tout
en étant assis au lieu de l’arbre de l’illumination de Shakyamuni,
dans l’enceinte du grand temple de Bodhgaya. On pouvait voir
que Shambhavi suivait bien les grandes lignes de l’enseigne­
ment et les intégrait dans son inconscient. Cela ressortait en
particulier dans la grande qualité archétypale des rêves qu’elle
nous racontait à cette période.
Au moment où j’ai écrit la première version de ce texte,
en février 2010, il y avait déjà eu autour de la toute jeune fille
un premier grand rassemblement en Andhra-Pradesh d’envi­
ron 5000 personnes, des bouddhistes et hindous mêlés. Elle
leur a parlé en leur disant ce qu’elle sentait de leur dire. Il est
étonnant de voir tant de personnes se réunir pour écouter la
parole d’une si petite fille. Probablement il n’y a qu’en Inde
qu’on peut voir cela. Shambhavi avait à cette époque tout un
programme d’enseignement à travers l’Andhra-Pradesh, de­
vant les foules venues pour la voir. Il faut comprendre que la
déesse principale de l’Andhra-Pradesh est à Tirupati et s’ap­
pelle Balaji, bala signifiant « petite fille ». C’est donc la déesse
sous forme d’une enfant, et les fidèles viennent la vénérer de
toute l’Inde, il s’agit du pèlerinage le plus fréquenté de tout le
pays. Depuis, comme nous l’avons vu, le Dalaï-lama a demandé
à la fille et sa mère d’être moins dans les programmes publics
et plus dans l’étude.
Il y a des liens entre le kriya-yoga et le bouddhisme ti­
bétain, qui sont même ressentis jusqu’en France. Il y a quelques
années, Lama Denys Teundroup a organisé au monastère de
Karmaüng dans les Alpes une rencontre entre le bouddhisme
tibétain et le kriya-yoga de Lahiri Mahashay. Dans les deux tra­
ditions, il y a des exercices de méditation précis fondés en par­
ticulier sur les canaux d’énergie. Il n’est pas impossible que ces
liens remontent à l’origine du kriya-yoga. En effet, Lahiri Ma­
hashay qui travaillait à Bénarès a été en poste pendant quelques
mois dans l’Himalaya à Ranikhet, qui se trouve à 300 km au
nord-est de Delhi et à 150 km environ au sud de la frontière
du Tibet. Là-bas, il a rencontré un vieux yoguî qui est devenu
son gourou.
À l’époque, c’est-à-dire dans les années 1860, les sa-
dhous et renonçants hindous passaient assez facilement du
côté du Tibet, les frontières étaient ouvertes pour eux comme
pour les marchands. Certains de ces sadhous n’hésitaient pas
à aller recevoir, de l’autre côté de la barrière du grand Hima­
laya, des enseignements de yoga tibétain, comme cela a été le
cas par exemple pour le Babaji de Harikant, près de Haldwani,
qui est mort dans les années 1930. De façon plus profonde,
l’enseignement de Nâgârjuna est basé sur la shunyatâ, la va­
cuité, donc l’immobilité, et le kriya-yoga sur les courants
d’énergie qui traversent comme des rivières notre corps, donc
sur le mouvement. Il semble y avoir une contradiction. Cepen­
dant, il y a un lien entre les deux : le mental s’absorbe et stabi­
lise plus facilement au fond dans un mouvement que dans une
immobilité. A témoin cet aphorisme joliment paradoxal du chi­
nois Sengchao (disciple de Kumarajîva qui était lui-même de
la lignée de Nâgârjuna et a rédigé sa première biographie) : « La
rivière qui se précipite ne coule pas. »
Shambhavî insiste sur le lien à effectuer entre Nâgâr­
juna et le kriya-yoga. C’est dans ce sens aussi qu’il y a une série
de kriyas, d’exercices de méditation, qui sont donnés en der­
nière partie de ce texte. Certainement, je sais qu’il faut aussi
savoir prendre les choses avec un grain de sel. Parfois, des
mouvements religieux se développent sur une vague d’enthou­
siasme, et puis retombent car il y a des problèmes. Cependant,
le fait que le cas de Shambhavî ait été confirmé directement
par le Dalaï-lama donne envie de continuer de suivre ce phé­
nomène. Les développements en 2011 sont les suivants : le
Dalaï-lama a conseillé que Shambhavî soit formée selon la tra­
dition tibétaine mais en lien aussi avec la tradition vishnouïste,
qui, rappelons-le, reconnaît a priori le Bouddha comme Avatar.
Il lui a attribué un tuteur dans la région de Dharamshala pour
qu’elle y étudie de façon régulière, et donc la petite Shambhavî
sera sans doute moins en vue qu’elle ne l’a été pendant ces der­
nières années, où elle parlait régulièrement devant des au­
diences de plusieurs milliers de personnes en Andhra-Pradesh.
Le grand tibétologue de Harvard Robert Thurman, qui fré­
quente depuis plus de 45 ans le Dalaï-lama et a été le premier
occidental à recevoir l’ordination monastique de celui-ci, suit
avec intérêt ces développements.
Quoi qu’il en soit de Shambhavî et des particularités
de son histoire, il est fort utile de travailler en ravivant-revivant
de nos jours la présence de Nâgârjuna. Certes, le rapproche­
ment entre bouddhisme et hindouisme, et en particulier entre
Nâgârjuna et le yoga, représente bien sûr un mouvement beau­
coup plus profond que simplement le phénomène de la petite
Shambhavî. De toute façon, en étudiant et « revivant » Nâgâr­
juna, on fait aussi justice, en court-circuitant le temps, à ce phi­
losophe et sage qui est un de ceux qui a montré le plus
clairement que l’espace et le temps étaient des constructions
du mental, et ne pouvaient donc en aucun cas être un sérieux
obstacle à la présence en soi.
Citons parmi les études sur Nâgârjuna The Philosophy
of Nâgârjuna de Vicente Fatone, un professeur de philosophie
à l’Université de Buenos-Aires34. Nous avons également de M.
Tachikawa, An Introduction to the Philosophy of Nâgârjuna3S.
L’auteur est professeur dans la grande cité bouddhiste japo­
naise d’Osaka. Enfin, on trouvera de nombreuses références
à Nâgârjuna dans le classique The Central Idea of Buddhism par
TRV Murti36, et A comprehensive Survey oflndian Philosophy par
Chandradhar Sharma37. Ecrivant moi-même en Inde, j’ai plus
lu les ouvrages anglais que français sur Nâgârjuna, cependant,
ceux-ci ne manquent pas. Citons dans Points-Sagesse avec
Georges Driessens le Livre du Milieu, le Traité de la chance et la
Lettre au roi et dans Spiritualités vivantes Nâgârjuna et la doc­
trine de la Vacuité de Jean-Marc Vivenza. Il y a aussi une édition
des Stances du Milieu par excellence de Guy Bugault, et des Ver­
setsjaillis du centre de Stephen Batchelor, un anglais étant passé
par le bouddhisme tibétain et ensuite le zen coréen. Les édi­
tions Padmakara animées par une équipe de traducteurs en lien
avec Mathieu Ricard ont aussi traduit les stances du milieu
d’Arya Nâgarjuna, comme disent les tibétains en conservant
le titre sanskrit du sage, c’est-à-dire le « Noble Nâgarjuna ».
34. Motilal Banarsidass, Delhi, 1981
35. Motilal Banarsidass, Delhi, 1997.
36 - 37. idem
Sous la protection de Shiva et du Bouddha

Au moment où j’écris la première version de ces lignes, cela fait


cinq jours, le jeudi 11 février 2010, qu’il y a eu une grande réu­
nion dans le centre de l’Andhra-Pradesh, près de Nagarjuna-
konda. Je n’y étais pas présent personnellement, mais j’avais les
nouvelles par téléphone. Environ 10 000 personnes étaient réu­
nies, avec beaucoup de bouddhistes ; lorsqu’il y a des grandes
foules le nombre exact est toujours un peu difficile à évaluer.
Shambhavî a parlé. Elle était protégée par deux grandes repré­
sentations, celle de Shiva et celle du Bouddha. La date elle-même
avait été choisie à dessein, c’était la veille de Shivaratri, la plus
grande fête de l’année en l’honneur de ce dieu. Là où j’habite,
Hardwar, il y avait en même temps un bain royal, shahi snan,
pour la célébration de cette fête de Shivaratrî qui est un élément
important du programme général sur trois mois de la grande
Kumbha-Mela. Celle-ci revient à Hardwar une fois tous les 12
ans, et représente le plus grand pèlerinage du monde, réunissant
environ 30 millions de personnes sur trois mois. Le nom même
Hardwar peut être relié à Shiva, dwar signifiant la porte, et hara
voulant dire Shiva. Il s’agit donc de la « porte de Shiva ». Nous
détaillerons ci-dessous les liens entre Nâgârjuna, Shiva et le
Bouddha. Que ce soit dans son discours ou dans la méditation
qu’elle a conduite pour les gens, l’orientation bouddhiste était
nette. Je n’ai jamais entendu parler ailleurs qu’en Inde d’une pe­
tite fille de 7 ans qui prêche, puis guide une méditation pour
10 000 personnes. Incredible India, c’est le cas de le dire. Puis il
y a eu 108 feux, les gens se sont regroupés près d’eux, et Shamb­
havî a fait le tour de quelques-uns.
Tout ceci est en lien aussi avec le nom même de Shamb­
havî, qui désignait au départ la femme de Shambhû, c’est-à-dire
Shiva, celle qui a la nature, bhav, paisible, shan-. Cette racine si­
gnifie la paix, comme dans shântî ou dans Shankara. Dans le shi-
vaïsme du Cachemire qui a été influencé par le bouddhisme, on
décrit le shambhavî mûdrâ, qui consiste tout simplement à être
dans un état méditatif profond en gardant les yeux ouverts. Cela
va bien dans la lignée de Nâgârjuna et du Mahâyâna, où l’on ar­
ticule la voie spirituelle autour de l’union du nirvâna et du sam­
sara. Quand les yeux sont ouverts, les mondes intérieur et
extérieur s’unissent et c’est ce qui est recherché.
Shambhavî et sa mère ont été sur l’île même au centre
du lac de Nagarjuna-sagar qui a recouvert Nâgârjuna-konda. Il
y a un musée qui rassemble les restes archéologiques des mo­
nastères où avait enseigné Nâgârjuna, et on pense qu’il prêchait
aussi sur le mont lui-même qui est maintenant au milieu du lac.
Celui-ci est très tranquille et immense. Shambhavî, a voulu tou­
cher de ses propres mains ces pierres qui avaient certainement
vu Nâgârjuna en personne, elle a senti qu’il y était présent et
s’approchait d’elle. Elle ne voulait plus quitter l’île. De ce fait, la
mère a pensé acheter une terre au bord du lac. Certes, les cri­
tiques pourront dire que Shambhavî est trop influencée par sa
mère, qui lui souffle certaines réponses, mais on peut aussi
considérer que cela fait partie d’une éducation spirituelle globale.
Dans la tradition indienne, même les avatars de Vishnu, Râma
et Krishna ont eu des gourous. Pour que la nature divine se ré­
vèle sur terre, elle a quand même besoin d’un minimum d’édu­
cation. De plus, une âme avancée dans le yoga, mais qui a dû se
séparer du corps par décès avant d’être arrivée au but de la Li­
bération (yogabrashta), choisit a priori de se réincarner dans le
sein d’une mère déjà spirituelle. Ne serait-ce pas le cas de
Shambhavî ? On peut aussi faire des critiques psychologiques,
en faisant remarquer que le père de la petite est parti, et que
donc le couple mère-fille resté seul a converti la souffrance en
se plongeant à corps perdu dans la vie spirituelle. Mais pourquoi
pas ? Quand on regarde ceux qui se sont vraiment engagés dans
le chemin spirituel, on trouve souvent un choc déclenchant au
départ. Ceux qui sont dans le confort complet n’ont pas trop
de raison de plonger à l’intérieur d’eux-mêmes. Nâgârjuna et
Shankarâchârya ont eu leur choc déclenchant sous forme d’une
prédiction astrologique les condamnant à mort à l’âge de 7 ans
pour le premier, et à l’âge de 16 pour le second. À l’époque, on
croyait fortement à l’astrologie. Les deux ont échappé à ce des­
tin, nous dit la tradition, en embrassant la vie monastique. À ce
moment-là, le traumatisme, ou même la simple annonce de
celui-ci, devient très précieux, car il vous plonge directement, la
tête la première, dans un courant qui va vers la libération. De
plus, l’enseignement central de Nâgârjuna est anupalambha, le
détachement. Il a prôné l’accès à l’absolu à travers la vacuité.
Rien de tel qu’une séparation affective non souhaitée pour vous
plonger vigoureusement dans un bain de vacuité. Ceux qui réus­
sissent à remonter la tête hors de l’eau sans se noyer en devien­
nent souvent profondément spiritualisés. Se retrouver délaissée
par un père est une bonne éducation, si l’on considère que celle-
ci consiste aussi dans le développement du lâcher-prise.
Pour finir, nous pourrions ajouter une réflexion sur le
lien entre hindouisme et bouddhisme. La relation du Dalaï-lama
avec Shambhavî pourrait rappeler le lien qu’il y a eu entre Gan­
dhi et la petite Shanti qui avait 8 ou 10 ans, et qui se souvenait
de sa vie antérieure. Elle a été très connue en Inde à l’époque
du Mahâtma, et celui-ci a pris un intérêt personnel à aller la voir
et à examiner par lui-même les allégations troublantes d’une vie
antérieure, troublantes justement parce qu’elles ont pu être vé­
rifiées dans le détail. Le professeur de psychiatrie Ian Stevenson
a analysé ce cas dans sa célèbre série de livres sur les allégations
de naissances précédentes, dont est paru une version française
abrégée. Il semble qu’on retrouve quelque chose d’analogue
dans la relation entre le Dalaï-lama et Shambhavî. Pour une ap­
préciation synthétique et claire de la question des vies anté­
rieures en français, on pourra lire l’ouvrage de mon collègue le
psychiatre Jean-Pierre Schnetzler De la mort à la vie38.

38. Schnetzler Jean-Pierre, De la mort à la vie, éd. Dervy.


Un fil conducteur

En décembre 1999 à Sarnath, l’endroit près de Bénarès où le


Bouddha a donné sa première prédication, s’est déroulé un sé­
minaire interreligieux organisé par Ramon Panikkar. Je l’ai
suivi. La dernière séance en a été présidée par le Dalaï-lama.
Le président de l’Institut tibétain de Sarnath pour les Etudes
avancées participait régulièrement aux sessions. Il s’agissait de
Samthong Rimpoché, qui est devenu depuis le premier à être
élu comme Premier ministre du peuple dbétain en exil. Je lui
ai demandé si la Voie du milieu de Nâgârjuna et du mâdyamika
pouvait être mise en rapport avec le travail de rassemblement
des énergies dans la sushumna, la voie du milieu du corps subtil
dans le yoga. Il m’a fixé avec un regard vide, dont je me sou­
viens comme si c’était hier, et m’a répondu : « Evidemment ! »
C’est au fond pour préciser cet « évidemment » que, dix ans
plus tard exactement, m’est venu à l’esprit de rédiger ce texte.
De même qu’une blessure produit une croûte et
qu’après un certain temps on peut gratter celle-ci pour faire
apparaître une peau neuve sous-jacente, de même en « se frot­
tant » à la pensée de Nâgârjuna, on arrive à gratter les croûtes
des conceptions erronées et à voir apparaître par-dessous la
peau neuve de l’Absolu.
À propos de Voie du milieu, citons une expérience qui
est fondamentale pour établir un lien avec la science et ses
connaissances neurologiques : elle est très simple. On demande
à des méditants qui ont déjà une certaine expérience, d’appuyer
sur une petite poire qu’on leur a placée dans les mains dès
qu’ils sentent qu’ils rentrent dans un état profond de médita­
tion, quel que soit le moment. Ensuite, on vérifie sur le tracé
d’EEG, qu’on a effectué pendant que les sujets sont en train
de méditer, et on s’aperçoit que ces moments de « plongée »
correspondent à une synchronisation des deux hémisphères
gauche et droit du cerveau, donc à une sorte d’ « éveil du mi­
lieu ». On observe aussi, mais à un moindre degré, une syn­
chronisation avant et arrière.
Ce n’est pas le but de cette étude de développer en dé­
tail ces aspects scientifiques de la méditation, dont j’ai parlé
dans mon livre Soigner son âme ~ méditation et psychologie 39,
mais par contre, nous allons développer quand même les as­
pects physiologiques et neurologiques du rapport gauche-
droite. En parallèle, nous étudierons le lien de la voie du milieu
avec le Râjayoga et le svara-yoga. Le premier travaille princi­
palement en rassemblant l’énergie à partir des extrémités des
membres jusque dans le canal central, et en l’expédiant vers le
troisième œil. Le second, le svara-yoga, est fondé sur le fait
qu’à un moment donné, une des narines est fermée et l’autre
ouverte, et toutes les deux heures le côté change, sauf la nuit
ou la même narine reste fermée pendant les 4 ou 5 premières
heures du sommeil. À partir de cette réalité physiologique que
les O.R.L. appellent la rhinite physiologique alternante, les yo-
guis ont développé depuis plus d’un millénaire les pratiques de
l’ouverture des canaux d’énergie. Il s’agit d’un travail qui est
beaucoup plus large que l’ouverture des narines, mais cette der­
nière est un bon point de départ pour se familiariser avec ces
pratiques, et c’est ce que nous détaillerons dans les visualisa­
tions données ci-dessous. Notons en passant qu’il est probable
qu il y ait un lien entre l’ouverture des canaux durant la nuit et
les rêves de voler dans les airs. Dans les deux cas, il y a une lé­
gèreté sous-jacente qui imbibe au fond tout le corps. À propos
du troisième œil, nous pourrions dire que nous avons dans la
zone médiane du front une centrale thermique fort utile : non
seulement elle est capable de brûler toutes les poubelles des
« trois villes » (dans le yoga et le védânta, tripura, corps phy­
sique, subtil et causal, ou encore les trois états de conscience
ou les autres triades) mais aussi de produire de l’énergie qui
offrira une lumière et une chaleur utiles à tous. Dans ce sens,
39. Albin-Michel, 1996.
Siva, le dieu du yoga, est appelé tripurantaka, « celui qui détruit
els trois villes ».
Quand on parle de l’ouverture des canaux d’énergie,
des nâdis en décrivant noir sur blanc certains des aspects de
ce travail, cela semble facile, comme juste un truc à compren­
dre. Il n’en va pas de même dans la réalité de la pratique, où il
s’agit d’un travail considérable et de longue haleine. Cependant,
le paradoxe est que c’est justement, quand on se souvient que
la tâche est difficile qu’on a des chances de la réussir. À témoin
ce propos du roi Bhoja qui a commenté les Yoga Sutras de Pa-
tanjali au XIe siècle dans le centre de l’Inde :
Que l union de Shiva et de Parvati
Vous apporte le bien suprême : la liberté !
Cette union est atteinte si l'on se souvient
Qu 'elle est bien difficile d'accès ! 40
Tilopa est le fondateur de la lignée des Kagyupas. Il
était indien, vivait dans les plaines de l’Inde où il a formé son
disciple Naropa. Il mentionne probablement cette ouverture
des nâdis quand il dit :
Pour ceux d ’intelligence médiocre qui ne savent pas de­
meurer dans la Réalité, saisissez les points essentiels des
souffles et établissez la conscience. Appliquez-vous à la
posture des yeux et aux techniques de contrôle de l ’esprit
jusqu’au moment où vous pourrez demeurer dans la
conscience. Si par exemple vous examinez le centre de l ’es­
pace, les notions de centre ou de limite cessent. De la même
façon, si l ’esprit examine l ’esprit, la foule des pensées
cesse et vous demeurez sans limitation, vous voyez la na­
ture propre de l ’esprit éveillé insurpassable."
Ces conseils de Tilopa évoquent dans leur première
partie probablement des concentrations yoguiques sur des cha-
kras et la circulation des souffles dans les canaux d énergie,
40. Hymne d’introduction aux Yoga Sutras de Patanjali avec le commentaire
de Bhoja, éditions Agamat, 2003, traduit par Philippe Geenens, p.49.
41. Ngawang Zangpo, Les chants d ’immortalité, Claire Lumière 2003, p. 189.
ainsi que la convergence oculaire sur le troisième œil pour le
contrôle de 1 esprit. Il est difficile d’appréhender directement
shûnyatâ, c est pour cela qu un support de concentration yo-
guique peut être d’une grande aide. Cette citation de Tilopa est
extraite d’un chant de Jyamang Kyentsé Wangpo, qui fait partie
d’un recueil de chants de réalisation de maîtres de la lignée
Shangpa, Les Chants de l ’immortalité, qui ont été publiés en
France par les éditions Claire Lumière. Dans les autres chants
que celui de Wangpo, on trouve aussi de nombreuses allusions
à l’ouverture des canaux d’énergie. Certes, il y a moins d’allu­
sions directes à cela dans 1enseignement de Nagarjuna, qui écri­
vait un millénaire avant les tibétains, mais quand on sait
interpréter le symbolisme, on retrouve un certain nombre d’al­
lusions indirectes au yoga dans son enseignement. C’est une par­
tie de ce que nous allons développer dans l’étude ci-dessous.
Un message essentiel de Nâgârjuna est de ne pas s’ac­
crocher à des concepts sectaires. Le Bouddha lui-même parlait
souvent d’agrahya, ne pas s’agripper, les deux mots sont d’ail­
leurs de la même racine indo-européenne. Quand on y pense,
on retrouve finalement une répétition intéressante de l’histoire
en ce qui concerne l’enracinement du bouddhisme en Occident.
Comme au moment de son apparition en Inde, elle dérange un
clergé bien établi dans ses rituels, à l’époque c’était les brah­
manes, maintenant en Occident ce sont les prêtres chrétiens.
Dans les deux cas, il y a non seulement la remise en question
du rituel, mais aussi de ce Dieu personnel avec lequel les rites
sont censés mettre en relation. La différence, c’est que de nos
jours, le développement des sciences, astrophysique, biologie et
psychologie en particulier, fait clairement pencher la balance
dans le sens de l’intuition première du Bouddha, c’est-à-dire à
propos de la non-existence d’un Dieu personnel et créateur.
Cela remet en question évidemment aussi la raison d’être des
rituels mêmes, et n est pas sans créer des remous et des réactions
dans les clergés en tous genres, nous y reviendrons bientôt.
Nous allons beaucoup parler de détachement dans
cette étude, mais il faut bien souligner dès le début que Nâgâr-
juna sait bien distinguer entre deux types de chercheurs spiri­
tuels, ceux qui sont engagés dans le monde et ceux qui sont
moines. Il fait même pour chacun des chapitres séparés dans
sa Lettre à un ami spirituel42. On peut pratiquer dans le monde
un détachement profond, quand on a compris que l’essence
du renoncement était dans le mental. Le détachement est avant
tout une question d’attitude intérieure, quel que soient le type
de vie et les devoirs que l’on ait. C’est quand on comprend ce
contexte qui se répète que l’œuvre de Nagarjuna prend tout
son sens pour notre époque.
Depuis un quart de siècle que j’écris sur des sujets spi­
rituels, c’est la première fois que je compose toute une série
de méditations concrètes avec des visualisations expliquées en
détail. Il se trouve aussi que celles-ci sont liées à 1ouverture
des canaux. Une motivation de fond pour me lancer dans cette
petite entreprise a été la suivante, elle est simple à comprendre.
Si j’avais eu entre les mains le présent texte il y a 25 ans, il m’au­
rait été bien utile. Pourquoi alors ne le serait-il pas maintenant
pour certains autres qui se lancent ou cherchent à progresser
en méditation ?
Rapprocher l’hindouisme et le bouddhisme

C’est un souhait souvent repris par le Dalaï-lama, et dont se


fait écho notre petite Shambhavî, qui, bien qu’hindoue, se sent
visiblement associée à la vaste sagesse bouddhiste à travers son
lien avec Nâgârjuna et le Dalaï-lama. Le grand historien anglais
Arnold Toynbee parlait de bouddhéité pour désigner l’ensem­
ble hindouisme-bouddhisme, qui s’est répandu ensuite en Asie
sous forme, au moins en apparence, principalement boud­
42. Driessens Geoges, Lettre au roi, Seuil, Points-Sagesse.
dhiste. En fait, le Bouddha ne voulait pas créer une nouvelle
religion, il faisait partie de tous ces sages de l’Inde qui propo­
saient une voie de méditation pour obtenir la Libération. De
plus, pendant quinze siècles, ces deux courants se sont non
seulement côtoyés, mais ont interagi à tous les niveaux, que ce
soit du point de vue philosophique, rituel ou encore artistique,
etc. Ce qu’il y a de nouveau à notre époque, c’est le retour des
bouddhistes en Inde en nombre assez conséquent, un phéno­
mène qui est favorisé aussi par la facilité des communications
et la plus grande mobilité des pèlerins bouddhistes du monde
asiatique pour venir visiter le berceau indien de leur religion.
Comme le disait le Dalaï-lama lorsqu’il est venu inaugurer le
pavillon du Tibet à Auroville en début 2008 : « L’Inde est mon
gourou ! »
Ce n’est pas complètement par hasard si je termine de
relire la première version de ce texte durant la Kumbha-méla
à Hardwar. Il s’agit de la cité de Shiva, donc reliée au yoga, et
d’un évènement qui est structuré autour des ordres de sannyâ-
sis, et ainsi relié au védânta et à Sankarâchârya, à travers lui au
shûnyatâ et donc, si l’on remonte le fil de l’histoire, à Nâgâr-
juna. À la Kumbhaméla de Prayag (Allahabad) en 2001, pour
la première fois dans l’histoire, le Dalaï-lama a effectué un
poûjâ à la manière hindoue avec un des Shankarâchâryas, c’est-
à-dire des successeurs du sage védantin du VIIIe siècle. La ren­
contre avait été organisée par Swami Chidânanda de Paramarth
Niketan à Rishikesh. J’écris d’ailleurs ces lignes le lendemain
de ma rencontre avec E. Selvanizza. Il m’a raconté qu’il était
présent à cette poûjâ de 2001 à Prayag et qu’il l’a même filmée.
Il est l’actuel président de la Fédération italienne de yoga, et
est souvent en lien avec les maîtres de l’Inde.
Quand on s’intéresse au rapport entre les deux reli­
gions, on peut mentionner par exemple que l’hindouisme est
redevable au bouddhisme des débuts de la statuaire : celle-ci
semble maintenant typiquement hindoue mais, en fait, a com-

too
mencé avec les bouddhistes qui se sont mis assez rapidement
à élaborer des représentations du Bouddha lui-même, et en­
suite les hindous ont suivi pour figurer leurs dieux dans la
pierre ou le bois. On peut citer parmi d’autres trois livres sur
ce sujet hindouisme-bouddhisme, The Buddhist Transformation
of Yoga, Bhagavad-Gita and Buddhism et enfin Buddhism and
Hinduism, ce dernier de Ram Swarup43.
Réfléchissons maintenant d’un peu plus près à un
exemple de réintégration d’idées-forces du bouddhisme dans
l’hindouisme. Cela s’est fait au IIIe siècle avant l’ère commune
par la Bhagavad-Gîtâ. La tendance ascétique, monastique et
non-violente du bouddhisme mettait de fait en question deux
piliers de la société hindoue, c’est-à-dire la caste des prêtres et
celle des guerriers. Une des argumentations centrales de la Bha-
gavad-Gîtâ est intéressante à ce sujet. Krishna part du fait
qu’on ne peut vivre sans l’action, sans le karma, car il faut bien
manger ou respirer, tout cela est du domaine de l’action bien
sûr ; mais ensuite, il extrapole à l’action rituelle et celle de la
guerre supposée juste, et en conclut finalement qu’elles sont
aussi indispensables, et ainsi il récupère les « parts du marché »
pour les deux groupes influents de la société, c’est-à-dire les
brahmanes et les kshatriyas, et pour ces deux activités dont on
peut honnêtement avoir le droit de vouloir se passer, le rituel
et la guerre sacrée.
Cela fait penser, pour ceux qui connaissent la psycho­
logie, à ce qu’on recommande aux vendeurs de porte-à-porte.
Cela s’appelle en anglais le « yes set ». On commence à deman­
der aux clients potentiels :
- Savez-vous que nous sommes lundi matin ?
- Oui, bien sûr !
- Savez-vous que ce nous sommes en période de crise écono­
mique ?
43. Éditions Voice of India, Delhi.
—Oui, évidemment !
Le vendeur pose ainsi une série de questions au fond banales,
auxquelles le client ne peut répondre que par oui, puis il finit
par glisser la question importante : «Vous achetez notre nou­
veau turbo-aspirateur qui nettoie 50% de microbes en plus
dans les moquettes par rapport aux autres appareils sur le mar­
ché, nos études scientifiques l’ont prouvé ? » Comme l’inter­
locuteur a été conditionné à répondre oui, il répond là aussi
oui, par inertie. C’est le «yes set», et il est refait, ayant acquis
un instrument dont après tout il n’avait guère besoin. Ce rap­
prochement simple donne en fait une bonne idée de la contes­
tation bouddhiste directe de l’ordre établi de l’hindouisme.
Les idées bouddhistes avaient un fort écho dans la population,
que ce soit sur l’inutilité du rituel pour la Libération, ou, sur la
non-violence, ou encore à cause de leur regard critique sur les
guerres présentées comme justes. Les bouddhistes soulignaient
le fait psychologique que ceux qui voulaient de toute façon
partir au combat cherchaient toujours à présenter cela comme
juste. Les brahmanes et les kshatriyas, apeurés par la perspec­
tive de la perte de leur « marché », ont malgré tout fini par réus-,
sir à « vendre » à un public qui n’en avait sans doute pas
complètement besoin leur produit fini, c’est-à-dire le rituel et
la guerre supposée juste.
Il est intéressant de détailler ces mécanismes psycho­
religieux de réaction de l’hindouisme au bouddhisme, car l’ar­
rivée de ce dernier en Occident est accueillie avec à peu près
les mêmes mécanismes de réaction par le christianisme. Le
cœur de la pratique chrétienne est basé sur le rituel, chasse-
gardée d’un clergé fortement organisé, la messe au moins une
fois par semaine le dimanche. D ’autre part, la base de la pra­
tique bouddhiste est la méditation. Beaucoup de gens réalisent
qu’ils ont plus besoin d’une voie de méditation-intériorisation
bien structurée plutôt que d’un rituel et d’une soumission idéo-
logico-théologique à un système clérical. Par ailleurs, l’argu­
ment de la guerre juste trouve de moins en moins de preneurs.
On est moins prêt à s’engager de bon cœur dans les troupes
de l’Église qui agiterait le spectre de la peur de se faire massa­
crer par les hordes extérieures du matérialisme ou de l’isla­
misme. Le public devient trop instruit, trop éduqué et trop
méfiant pour continuer avec le simplisme, voire l’automatisme
de tels schémas. De ce fait, la machine ecclésiastique essaie de
trouver des moyens détournés pour récupérer les choses, et va
peut-être nous sortir une sorte de Bhagavad-Gîtâ chrétienne
pour tenter de retrouver son influence qui s’évanouit : « Nous
aussi nous avons notre type de méditation, notre mystique né­
gative et de la connaissance, mais comme on ne peut pas se
passer d’action, ni de guerres, ni de rituels, venez quand même
chez nous, et engagez-vous, rengagez-vous pour servir le
monde en vous soumettant à nos institutions... » Ils vont sans
doute avoir des succès tactiques à court terme, mais on peut
raisonnablement estimer que le mouvement général et à long
terme n’est pas en leur faveur.
Les laboratoires pharmaceutiques cherchent régulière­
ment des anti-psychotiques de plus en plus puissants. Au fond,
l’enseignement même du Bouddha, quand on comprend bien
ce qu’il veut dire, est un bon anti-psychotique pour toutes
sortes de délires de toute-puissance : par exemple se fabriquer
un concept de Dieu omnipotent qui doit conquérir la terre en­
tière et penser en même temps qu’on a une relation privilégiée
et exclusive avec lui : voilà qui peut être consolant, aider à dé­
passer un sentiment d’infériorité et de dépression, mais voilà
aussi qui peut faire glisser insensiblement dans un délire, jus­
tement celui de toute-puissance. Il est bon de savoir prendre
cet avertissement de psychologie au sérieux, si on veut éviter
que les violences de demain soient pires que celles d’hier, qui
ont été nombreuses et graves. Quand on a une certaine
connaissance et compréhension de l’histoire, il est intéressant
de voir comment, au fond, les mêmes schémas se répètent.
Certes, malgré ces critiques, la Bhagavâd-Gîtâ reste un beau
manuel en ce qui concerne la spiritualité de l’acdon juste et de
la dévotion à un Dieu personnel. C’est aussi une raison de son
succès durable jusqu’à nos jours.
Dans cet équilibre des forces entre, d’un côté, le jaï­
nisme-bouddhisme sans Dieu personnel et créateur, et de l’au­
tre le brahmanisme ou le monothéisme, redisons le point
essentiel : la balance est en train de pencher franchement du
côté du jaïnisme-bouddhisme grâce à la science, et c’est cela le
phénomène vraiment nouveau. Le champ d’action du Dieu
unique et tout-puissant se réduit de plus en plus, il a déjà été
chassé du champ des causes des maladies physiques depuis
longtemps, de l’origine du fonctionnement de la nature par la
physique, de la création matérielle du monde par l’astrophy­
sique et la biologie, il est de plus en plus évacué de la vie psy­
chique elle-même par la psychologie moderne, comme au fond
il l’avait déjà été par la psychologie spirituelle du jaïnisme et du
bouddhisme depuis environ trois mille ans. Ces évolutions ne
sont probablement pas réversibles à long terme.
La sagesse de Nâgârjuna et sa modernité

Il y a quelques livres en anglais sur Nâgârjuna, le plus impor­


tant étant à ma connaissance celui de K. Venkata Ramanan,
qui est une traduction réorganisée et commentée du Mahâ-
prajnâparamita Shastra, un commentaire par notre philosophe
à propos du Sutra du même nom. Le texte qui a été perdu en
sanskrit a été conservé en chinois, et il a été retraduit en anglais,
en donnant à la fois les mots techniques avec leurs caractères
chinois et leur équivalent sanskrit. C’est sur ce livre de 400
pages que j’ai principalement travaillé, et je me suis aussi aidé
de la Lettre à un ami spirituel, dans son édition de la Tibetan Li-
brarv of Works and Archives de Dharamsala, Nagarjuna ’s Letter,
avec le commentaire médiéval de Rendawa, qui était proche de
Tsong-ka-pa. Le titre sanskrit de cette œuvre est Suhrita lekhh,
ce qui pourrait se traduire littéralement par « Les écrits, lekha,
du bon cœur, suhrita », ce qui est un titre assez naturel pour
un écrit spirituel.
À l’époque où vivait Nâgârjuna, le Mahâyâna était en
formation, il y avait déjà eu le bouddhiste Ashvaghosa qui avait
repris un certain nombre de notions des Upanishads et s’était
écarté de la doctrine très stricte des sarvâstivâdins. C’est à partir
de ceux-ci que Nâgârjuna a évolué en s’opposant à eux sur un
certain nombre de points. Nagarjuna a introduit clairement
dans le bouddhisme les bases d’une métaphysique non-duelle.
L’autre grand principe du mâdhyamika, l’école de Nâgârjuna, a
été ce qu’on pourrait traduire par « l’habileté du non-attache­
ment », an-upalambha yoga.
La logique de Nâgârjuna dépasse celle d’Aristote, avec
un appel constant à ne pas rester coincé dans les contradictions
mais à les dépasser. Une autre notion centrale du mâdhyamika
est shûnyatâ : il ne faut pas traduire ce concept par néant, bien
que son sens étymologique soit vacuité. Quand on comprend
sa signification, elle désigne surtout la relativité à la fois des
choses en elles-mêmes et du point de vue sur les choses. La réa­
lité des entités est seulement temporaire ; dans ce sens elles ne
sont pas complètement existantes, mais bien sûr elles ne sont
pas complètement inexistantes non plus. Cela est la vue juste,
et comme le dit le Bouddha de façon imagée : « Ceux qui sui­
vent une vue juste sont pareils à un rondin qui flotte (entre les
rives du Gange, sans couler au milieu) vers le nirvana, qui glisse
en descendant vers le nirvâna, qui gravite vers le nirvâna..., car
la vue juste flotte, glisse, et gravite vers le nirvâna. »44
Ce qui fait qu’on s’attache, qu’on s’agrippe aux choses,
ce ne sont pas les choses elles-mêmes, mais l’ego. C’est un phé­
nomène de projection. Pour prendre une comparaison fami­
lière, on pourrait dire que la confiture est sur les mains qui
prennent, et non pas sur l’objet qui est pris. Shûnyatâ n’est donc
pas la non-existence complète, mais la non-individualité des
personnes et des choses. C’est une sorte de solvant universel
pour se détacher de la fausse idée de substantialité complète
du monde. Certes, les différences existent, mais il ne faut pas
faire un absolu de ce qui représente au fond surtout un classe­
ment : cette attitude représente la tendance de la science mo­
derne, et celle, à 1 époque de Nâgârjuna, du jaïnisme, du
vaishshika et du sarvâstivâda (sarv tout, asti existe, vâda théo­
rie) : « Considérer que les différences sont absolues, c’est être
en contradiction avec la nature des choses au niveau du monde
autant qu’au niveau de la Réalité ultime. »45 L’attachement aux
classements en tant que tels peut être un trait obsessionnel,
alors que nous sommes égarés sur cette terre comme un pois­
son sur la plage, et qu il faut nous hâter de retourner dans
l’océan de shûnyatâ.
C’est la « saisie », l’agrippement, graha, qui pose pro­
blème, et ce à quatre niveaux : déjà la saisie pour les objets des
sens, c est la sensualité, au maximum la débauche, mais il y a
aussi la saisie représentée par l’attachement psychorigide au
moralisme et à des points de vue sectaires. Ce sont des facteurs
qui mènent directement à l’intégrisme ou au totalitarisme. La
quatrième et dernière saisie est de croire que l’ego est substan­
tiel. La psychologie moderne est largement tombée dans ce
piège et commence juste à s’en sortir sous forme par exemple
de psychologie transpersonnelle ou de science contemplative
à la manière de Francisco Varela : elle peut associer la phéno­
ménologie et l’expérience à la première personne avec celle à
la troisième personne. Par ailleurs, il faut aussi bien compren­
dre que le désir est déjà une saisie subtile de l’objet avant même
de l’avoir en main.
Le grand paradoxe du Mahâyâna, c’est qu’il ne faut pas
s’agripper au nirvana: « Pour celui qui ne s’agrippe pas, le
monde est lui-même nirvana, tandis que pour celui qui
s’agrippe, le nirvana lui-même est le monde. »46Voilà un sujet
de méditation central. Le mental, quant à lui, a une tendance
automatique à réchauffement, à l’emballement-ébullition, au
maximum jusqu’à l’excitation maniaque. Si on veut éviter le re­
tour de flamme dépressif, mieux vaut couper le feu sous la
marmite, faire en sorte que l’on revienne à une température
normale, que l’esprit retourne à sa vraie nature. Il est meilleur
qu’il cesse de saisir « tous azimuts », comme un bébé insup­
portable qui porte tout à sa bouche au grand dam de ses
parents. Au fond, Nâgârjuna est un bon psychiatre : il voit que
le nœud de la souffrance humaine réside dans la névrose de
fixation et sa thérapie est simple, elle tient même en un seul
mantra : « Dé-fixez, dé-fixez, dé-fixez ! »
Puisque tout est un, toutes les dualités, les distinctions
sont vides et shûnya représente alors la Voie du milieu entre
éternalisme et négativisme philosophique (ce terme est aussi
utilisé en psychiatrie, mais dans un sens différent, désignant
l’oppositionisme des schizophrènes). Certes, il y a par exemple
un grain de vérité dans l’éternalisme, mais si on s y accroche
de façon dogmatique, cela devient un spasme, une épilepsie,
voire une catalepsie. Par ailleurs, pour éviter de donner trop
de substances au temps, Nâgârjuna évite le mot kâla, et utilise
plutôt samaya. Ce dernier terme contient le préfixe sam, qui si­
gnifie « ensemble », « composé ». Le temps est en effet une
construction mentale, et il ne faut pas en faire une divinité à la
manière de l’hindouisme, où Mahâkâl est une sorte d’ogre qui
avale constamment le monde. Notons que le bouddhisme ti­
bétain populaire est en partie retombé dans une représentation
théiste-animiste de Mahâkâl, dont la gueule ouverte tient la
roue des renaissances dans la représentation habituelle à 1en­
trée des grands temples.
Nâgârjuna a fait une synthèse des tendances de son
époque, et en tant qu abbé responsable d’une grande commu­
nauté, il a été particulièrement attentif à la réconciliation des
différentes orientations sectaires, voyant que ses moines per­
daient beaucoup de temps à des débats stériles : « Pour celui
qui demeure dans shûnyatâ, tout est en harmonie, pour celui
qui n’est pas dans shûnyatâ, rien n’est en harmonie. »47Le men­
tal est au fond comme un chien qui ne peut s’empêcher d’aller
régulièrement chercher l’os des disputes pour le ronger. C’est
pour cela que la vraie paix est au-delà du mental. Le Bouddha
lui-même ne prend pas parti, il est comme un soleil qui éclaire
toute la réalité telle qu’elle est sans faire de choix.
Le négativisme n’est pas seulement le nihilisme, mais
aussi le rejet du monde de l’ascète excessif, soi-disant par
amour de 1Absolu. Au fond, appliquer shûnyatâ au monde ma­
nifesté, fait sentir sa non-solidité comme, sous les doigts, celle
du pain qu’on est en train d’émietter. Dans le même sens, il ne
faut pas faire un absolu de l’impermanence, comme on est in­
cliné à le faire dans le Theravada. Celle-ci n’a été enseignée par
le Bouddha que comme un remède à une humanité qui n’a que
trop tendance à s’attacher et à croire naïvement que tout va
durer toujours. Cette insistance sur l’impermanence représente
en quelque sorte une cure de désintoxication.
Le but dans ce processus spirituel, c’est un état d’équi­
libre, equipoise en anglais, qui provient de l’harmonisation de
samathâ et de vipashyana (en pâli, samatta et vipassana): sama-
thâ, la méditation de tranquillité, si elle est pratiquée seule, apai­
sera seulement les couches superficielles du mental. Si à son
tour vipashyana est pratiquée seule, certes, elle atteindra les
couches profondes, mais sans les apaiser. Ainsi les deux ap­
proches sont nécessaires en parallèle. Tout ceci permet l’éveil
de la vraie compassion : « La fondation ultime de la sympathie
réside dans la non division ultime entre soi-même et les autres.
L’individu en lui-même est une abstraction. » C’est ainsi que
la sagesse de la vision juste rejoint la compassion. Certes, la
croyance du mahâyâniste qui veut réussir à extirper toutes les
racines de l’ignorance dans le monde et fait le vœu de se réin­
carner tant que ce travail n’est pas parachevé peut être critiquée
comme une sorte d’excitation maniaque. Cependant, à l’inverse
aussi, on pourrait taxer de dépressifs les théravadins qui croient
qu’ils ne peuvent pas le faire. Les mahâyânistes se sont rendus
compte que la fixation sur l’impermanence du bouddhisme
ancien pouvait renforcer une tendance dépressive et donc ont
été attentifs à mettre en avant aussi l’aspect de permanence.
Finalement, ils invitent à aller au-delà de cette polarité.
J’ai mentionné que nous avions eu un séminaire d’une
semaine avec le Dalaï-lama et Raimon Panikkar en 1999 à 1Ins­
titut tibétain d’études avancées de Sarnath sur le thème de plé­
nitude dans l’hindouisme, vacuité dans le bouddhisme et
mystique chrétienne. Tout le monde était d accord sur cette
base commune de l’enseignement mystique : ne pas s’arrêter,
aller tout le temps de l’avant, comme le dit le mantra célèbre
de la Prajnâparamita : « gâté, gâté, paramgaté », « [aller] au-dela,
au-delà, et au-delà du par-delà ».
Les innombrables classifications de la science ne sont
que relativement réelles, elles ressemblent à des arbres dont les
racines se perdent dans une unique nappe phréatique lumi­
neuse sous-jacente. « L’erreur est de s’agripper à 1aspect ultime
de l’analyse comme l’Ultime authentique. »48
L’attachement au sac de cendres

Nagarjuna insistait sur le détachement des conceptions figées


afin de favoriser l’ouverture à des expériences mystiques réelles
et vivantes, pas simplement la reproduction de souvenirs d ex­
périences passées. Dans le même sens, le Bouddha racontait
l’histoire suivante :
Un jeune veuf avait perdu sa jeune femme précocement et
avait reporté toute son affection sur son uniquefils de huit
ans. Il était au centre de son monde affectifet mental. Mal­
heureusement, un jour que le père était parti en voyage
pour ses affaires, des brigands sont venus et ont non seu­
lement volé et incendié le village, mais ils y ont tué bon
nombre de gens. Quant à l ’enfant, ils l ’ont fait prisonnier
et emporté avec eux. Lorsque le père est revenu peu après,
il a trouvé les ruines du village et un corps d ’enfant d ’en­
viron huit ans gravement calciné près de ce qui restait de
sa maison. Il en a conclu qu ’il s ’agissait de son fils, a fini
de brûler le corps, a mis les cendres dans un sac et a gardé
celui-ci jour et nuit contre lui, comme symbole concret de
son chagrin et de ce deuil qu 'il ne pouvaitfaire. Quelques
mois plus tard, l ’enfant a réussi à s ’évader de chez les bri­
gands, a pu retrouver son chemin vers la maison pater­
nelle. Il y est enfin parvenu au milieu de la nuit et afrappé
à la porte en disant « Papa!Papa! C ’est moi!». Le père,
cependant, n a pas ouvert. Il ne dormait pourtant pas mais
était en train de sangloter sur sa couche avec dans les bras
le sac de cendres. Il a pensé qu il s agissait d ’un petit voi­
sin cruel qui imitait la voix de son fils pour lui jouer un
mauvais tour au beau milieu de la nuit. D où sa colère et
le renvoi de l ’enfant avec des mots si durs à travers la porte
fermée que le garçon est reparti dégoûté pour être recueilli
par une autrefamille bien loin de son village natal. Ainsi,
père et fils ne se sont plus jamais revus.49
Nâgârjuna avait-il pressenti le monothéisme exclusif ?

Le monothéisme était très peu développé au Moyen-Orient à


l’époque de Nâgârjuna, au premier siècle de l’ère commune.
Cependant, il semble que Nâgârjuna l’ait pressenti et ait essayé
49. Histoire racontée par le Buddha à l’ascète Dighanakha, un ami de Saripu-
tra, et reprise par Thich Nhat Hanh dans sa biographie du Bouddha, Siddhartha.

HO
de prévenir sa violence potentielle en insistant sur la nécessité
de dépasser les notions spirituelles et métaphysiques exclusives
et rigides. Au fond, il soutient que les multiples erreurs concep­
tuelles dans le champ spirituel et métaphysique pourraient se
résumer à une seule : « absolutiser le relatif ». Dans ce sens, il
y a un parallèle évident, en positif, avec la critique de l’idolâtrie
dans le monothéisme. Cette critique peut être bonne quand on
reste dans le domaine mystique, mais éminemment dangereuse
quand elle est pervertie par une idéologie politico-religieuse et
quand eüe se traduit par l’agression des temples et de la religion
des autres pour les détruire. On absolutise le relatif, et on ido­
lâtre alors en fait un livre-fondateur d’une idéologie à tendance
totalitaire. L’attachement idolâtre est au fond toujours là et
bien présent dans le système de fonctionnement monothéiste,
malgré ses déclarations emphatiques et émotionnelles visant
au contraire. Simplement, il s’est reporté vers un objet plus
subtil, mais donc de ce fait encore plus pénétrant, plus enva­
hissant, et donc plus difficile à dépasser : les croyants parleront
de doctrine, les critiques d’idéologie totalisante, donc au bout
du compte totalitaire, visant à soumettre le monde entier à une
pensée unique. Cela a été, et est toujours, le drame non seule­
ment des intégrismes, mais aussi, ne nous le cachons pas, des
orthodoxies monothéistes, en particulier chrétiennes et musul­
manes. Les juifs, quant à eux, sont moins préoccupés en pra­
tique par l’obsession d’imposer leur religion à un monde qui
n’en veut pas vraiment.
En un sens, cette étude même représente un défi au
monothéisme exclusif qui s’est manifesté en Inde en particulier
par la destruction des bibliothèques, monastères et centres de
savoir bouddhistes par les vagues successives d envahisseurs
musulmans ou islamistes, on ne sait pas trop comment les ap­
peler. Sans doute ils ont brûlé avec le reste de la bibliothèque
de l’université de Nalanda le texte sanskrit de Nagarjuna com­
mentant la Prajnâparamita. Il a de toute façon disparu. Cepen­
dant, il s’est conservé dans sa version chinoise et a été retraduit
en anglais vers 1960. C’est cette version dont nous nous
sommes principalement servi pour cette étude, il s’agit donc en
quelque sorte d’une résurrection.
On peut certes remettre en question le polythéisme en
faisant remarquer qu’adorer la forme particulière d’un dieu
peut donner quelques pouvoirs magiques spécifiques, mais
ceux-ci créent un attachement et reviennent donc à un piège.
Cette notion est bien connue. Ce qui est moins connu, c’est
qu il existe dans le monothéisme un attachement beaucoup
plus intense, développé à cause du culte d’un Dieu unique sup­
posé tout-puissant, qui donne en miroir aux fidèles le senti­
ment personnel - le délire intime pourrait-on dire si l’on est
plus critique - d’être tout-puissants. Le tout est bien sûr re­
couvert régulièrement de façon soit naïve soit perverse de
grandes déclarations d’humilité. Même dans le christianisme
ou on cherche à s’éloigner un tant soit peu du concept de Dieu
autoritaire, on développe celui de Dieu Père de toutes les na­
tions. Ce Père reste en réalité non seulement autoritaire, mais
réellement violent, pour ceux qui osent dire qu’ils n’ont pas
d’intérêt particulier à croire qu’il existe ou qu’il faille l’aimer.
L’archétype même de père est ambivalent, il peut rentrer en
compétition vive avec ses enfants et chercher à s’en venger en
les détruisant. N oublions pas que les dictateurs se présentent
régulièrement comme « père de la nation » : celle-ci, à leur avis,
ne pourrait vivre sans eux.
Le nombre de gens qui ont péri (sans comptabiliser
ceux qui n’ont pas pu naître) à l’invasion et à la conversion for­
cée au catholicisme de l’Amérique latine et centrale par les es­
pagnols et portugais au xvic siècle a été environ 85 millions.
C est l’évaluation que donne par exemple des études améri­
caines et un auteur qui en a fait une l’analyse précise, l’historien
et anthropologue brésilien Ribeiro. Ce dernier n’inclut dans les
85 millions pour une période de 150 ans que les indiens des
Andes et de l’Amérique centrale, ü faut donc ajouter ceux de
la forêt et des plaines. Si l’on compte le déficit démographique
(calculé par rapport au développement normal d’une popula­
tion), le chiffre monte probablement à 200 millions. Cela a été,
à ma connaissance, le plus grand génocide de l’histoire hu­
maine. Ce fait mérite plus qu’une note en bas de page. Il doit
donner à penser et à méditer.
Nâgârjuna critique de façon implacable le sectarisme
philosophique et religieux. Il avait vu ses propres moines en
souffrir, et gaspiller leur énergie intellectuelle et spirituelle dans
des querelles au fond stériles, causées en réalité par la recherche
de pouvoir beaucoup plus que de réalisation intérieure. Dans
une comparaison célèbre qu’il reprend du Bouddha, il dit que
la parole n’est que le doigt qui montre la lune, mais pas la lune
elle-même. On pourrait voir là-dedans une remise en question
profonde des religions du Livre, qui sont fondées non seule­
ment sur une parole fixée, mais encore de façon plus rigide sur
de la parole figée en écrit.
Une bonne psychothérapie des délirants est de les sui­
vre dans leurs hallucinations jusqu’à un certain point, puis de
les stopper et de leur montrer comment les propos dissociés
se contredisent eux-mêmes. C’est la méthode qu a suivie Nâ­
gârjuna de façon très systématique avec les constructions théo­
riques en vigueur à son époque. Celui qu’on a surnommé le
second Bouddha a été, et est toujours par ses écrits percutants,
un vrai psychothérapeute des hallucinations dogmatiques-sec­
taires. Il a fait passer de l’air frais dans tout ce qui enferme,
que ce soient les temples, les églises, les chapelles, ou toute
« boîte d’allumettes » conceptuelle quelle qu’elle soit.
On raconte au Japon, à propos de cette psychothérapie
par la contradiction interne, l’histoire suivante. Un jeune homme
avait une fiancée qui était malheureusement décédée de maladie.
Sur son lit de mort, il lui avait promis fidélité et de ne jamais se
marier, mais au bout de quelques mois, il s’est mis à avoir une
nouvelle petite amie. Cela ne s’est pas passé sans culpabilité, à
tel point qu’il a fini par délirer. Il croyait qu’un spectre venait
chaque nuit le menacer et l’envoyer en enfer à cause du viol de
sa promesse. Personne ne réussissait à le guérir, jusqu’au mo­
ment où on a appelé un vieux moine. Il a compris la situation,
ne lui a pas fait la morale, mais lui a demandé une seule chose :
de poser une question au spectre : « Quand je prendrai une poi­
gnée de riz dans la cuisine, combien contiendra-t-elle de
grains ? » « Ensuite, lève-toi, vas dans la cuisine, compte le nom­
bre de grains de riz ; si le chiffre est exact, suis tout ce que dit
le spectre, s’il est inexact, ne l’écoute plus !»
« Ce qui importe à propos du dharma ultime n’est pas
d en parler ou non, mais de s’agripper ou non à la parole aux
objets désignés par cette parole. »50 Voilà qui est une mauvaise
nouvelle pour les intégristes de tout acabit qui idolâtrent leurs
livres sacrés tout en maudissant le reste du monde en tant
qu’idolâtres. Nâgârjuna va encre plus loin dans sa critique de
ces mécanismes psychologiques quand il affirme : « Une unité
qui est forgée de l’extérieur est artificielle ; elle ne fait qu’aug­
menter la souffrance ; et l’unité qui efface l’individualité dans
le monde annule l’essence même de ce qui doit être intégré,
elle ignore la personnalité complètement. Cela crée aussi une
souffrance plus grande. »51 C’est une réflexion qui, au fond,
coupe l’herbe sous les pieds des grandes religions prosélytes
qui veulent imposer au monde à propos de leur fondateur une
unité en réalité artificielle.
Certes il y a eu des saints dans le monothéisme qui ont
pratiqué les vertus jusqu à 1héroïsme, comme le dit la formule
consacrée des procès de canonisation dans le catholicisme. Ce­
pendant, il y a une vertu qu’ils ont régulièrement oublié de dé­
velopper, c’est une réelle tolérance pour les autres croyances.
La tendance générale chez ces saints, à de rares exceptions près,
50. Id. p.274.
51. Id. p.277.
a été d’aggraver plutôt par leur piété exaltée le sectarisme exis­
tant déjà dans la société de leur époque.
Revenons au nombre du génocide d’Amérique latine
qui revient à 15 fois l’Holocauste des juifs durant la seconde
guerre mondiale : il a eu comme inspiratrice 1Église catholique,
et ses théologiens, principalement Thomas d’Aquin, le « Doc­
teur angélique », qui affirmait clairement dans sa Summa théo-
logica que les hérétiques devaient être « éliminés du monde par
la mise à mort ».52 On pourrait faire remarquer avec une pointe
d’ironie qu’il est passé par bien des détours et complications
intellectuelles d’une Somme théologique pour parvenir à cette
conclusion plutôt simpliste. C’est la définition même du sec­
tarisme dans toute sa brutalité. Il a donc une lourde responsa­
bilité, en particulier dans le génocide des Indiens qui 1a suivi
deux siècles et demi plus tard. Dans ce sens, il est triste de voir
qu’il reste le théologien de référence de l’institution catholique.
Souvenons-nous qu’en réalité les conquistadors n’ont fait
qu’exécuter les ordres des théoriciens-théologiens. C’est d’ail­
leurs l’excuse classique des bourreaux dans les régimes totali­
taires, exécuter les ordres, et les opposants du même coup...
Par derrière tout cela, il y a aussi du point de vue psycholo­
gique, et métaphysique l’ombre d un Dieu Père tout-puissant
des chrétiens. Evidemment, les croyants essaieront de l’exemp­
ter de toute faute en disant qu’il n’est qu’Amour. Voilà qui est,
reconnaissons-le, une manœuvre plutôt naïve, et dans certains
cas perverse, pour éviter de poser les vrais questions, en par­
ticulier celle de la violence d’une croyance à tendance exclusive.
Ce qui est choquant, c’est non seulement les chiffres en eux-
mêmes, mais le fait qu’il n’y ait pas eu, comme nous 1avons
dit, l’ombre d’un procès de Nuremberg pour condamner les
coupables, c’est-à-dire en clair le pouvoir portugais et espagnol
avec comme inspiratrice idéologique la papauté. C’est comme

52. St Thomas d’Aquin, Summa Theologica 11-2 (XI) 2-4.


si les morts étaient tués une seconde fois, c’est d’ailleurs bien
ce à quoi tend le négationnisme dans toutes ses formes.
Dans ce sens, la pensée de Nâgârjuna est d’autant plus
à propos et moderne après ces deux millénaires qui ont été
marqués par la violence religieuse, en provenance principale­
ment du monothéisme. C’est toute cette idéologie de croyance
totalitaire qui a été déconstruite en quelque sorte d’avance par
la métaphysique du sage bouddhiste, quand on comprend réel­
lement sa portée. Si on veut « désarmer les dieux », comme le
dit bien Muller, spécialiste de la non-violence, dans un livre ré­
cent53, on ne peut faire l’économie de travail de déconstruction
du concept d’un Dieu unique supposé tout-puissant, sinon on
risque bien de rester à la superficie des choses et au niveau des
voeux pieux. Soulignons l’importance de Nâgârjuna pour fon­
der une vraie métaphysique de la non-violence et, tout simple­
ment par la compréhension, pouvoir désarmer les dieux - en
particulier les dieux qui se voudraient uniques. La méthode du
sage à la fois philosophe et mystique vise à détacher l’esprit
des conceptions rigides, et à lui redonner sa liberté première
en le libérant de l’agrippement aux notions figées, qu’elles
soient métaphysiques, idéologiques, identitaires ou émotion­
nelles. Tous ces niveaux sont bien sûrs impliqués-emmêlés
dans la violence religieuse. On me demandera : « Voulez-vous
dire que si les théologiens chrétiens avaient fait évoluer leurs
idées selon la méthode de Nâgarjuna, on aurait évité en grande
partie le génocide des Amérindiens ? » Je répondrai que oui.
Pour mieux faire comprendre la portée de la pensée
du « second Bouddha », je prends une analogie : il y a une vérité
que j’ai apprise directement durant mes études de médecine
grâce à des aînés beaucoup plus expérimentés que moi : les er­
reurs diagnostiques étaient souvent causées par le fait qu’on
s’agrippait anxieusement à un ou deux symptômes ou signes,
qu on éliminait donc tous les autres de son esprit et qu’ainsi
53. Muller Jean-Marie, Désarmer les dieux, Le Relié, 2009.
on ne voyait plus l’ensemble. Il en a va de meme généralement
pour les erreurs spirituelles et/ou métaphysiques dans la re­
cherche de l’Absolu. On s’accroche à deux ou trois idées qui
ne sont pas mauvaises en soi, mais on oublie de ce fait tout le
reste et on finit par faire de grosses erreurs.
« Le bodhisattva réalise qu’il est parvenu au niveau où
il en est, seulement grâce à l’aide des bouddhas. »54 II est inté­
ressant de voir que le Mahâyâna évite de tout concentrer sur
le Bouddha historique Sakyamuni, car celui-ci avait déjà dit de
lui-même qu’il n’était ni le premier, ni le dernier d’une longue
chaîne de bouddhas. En évitant de se concentrer sur l’unicité
du fondateur, on limite les chances d’exclusivisme, voire de fa­
natisme. C’est ce que les chrétiens et les musulmans n’ont pas
su, ou n’ont pas voulu voir.
Au fond, Nâgârjuna a l’esprit large, il dit à qui veut l’en­
tendre : « Croyez à ce que vous voulez, mais simplement, ne le
faites pas de façon “spastique”, ne vous y raccrochez pas
comme en un spasme. » L’humanité en a assez de ces types
particuliers de spasmophilies que sont les dogmatismes, sec­
tarismes et de leur enfant terrible de toujours, le fanatisme.
Voltaire rapprochait déjà en son siècle ce fanatisme de 1 épi­
lepsie. De même que les blessures du cortex sont à l’origine
de cicatrices devenant des foyers électriques qui provoquent
des crises d’épilepsie, de même des blessures émotionnelles
sont souvent à l’origine de ces « crises d épilepsie psychiques »
que sont les accès de dogmatisme, de sectarisme et de paranoïa
religieuse. Elles se dissimulent en général sous le déguisement
passe-partout du conformisme et de la grégarité. On parle
beaucoup de nos jours d’épidémie de grippe, mais la pandémie
de grippe mentale qui afflige l’humanité depuis toujours, c’est
la « grippe de l’agrippement ». Et le vaccin en est simple, effi­
cace, gratuit et sans effets secondaires : « ouvrir le poing
fermé », depuis le niveau le plus physique —en sachant donner
par exemple matériellement à ceux qui manquent —jusqu’au
niveau le plus subtil, en se « désagrippant », en se libérant des
concepts et constructions rigides sur ce que devrait être la re­
ligion de la société et surtout sur ce que devrait être l’expé­
rience intérieure et ses fruits.
Le « grilleur de grilles »
Par souci de simplification et de répandre un message
de masse, les mouvements dévotionnels ont en pratique réduit
leur contenu on peut dire souvent à l’extrême. On peut citer
par exemple le fait d’écrire sur les murs des graffitis du genre
«Jésus sauve» ou asséner inlassablement des «vérités» du
genre « crois à un tel et tu seras sauvé du châtiment éternel,
sinon... » En fait, il faut aussi reconnaître qu’un certain nombre
de mouvements de psychologie ou d’idéologies suivent le
même schéma, la même grille. L’intérêt de Nagarjuna, c’est
qu’il a bien mis en évidence ce processus dans le monde de
son époque et l’a désamorcé pour libérer les esprits. Sa thérapie
de ce type de maladie spastique, nous l’avons dit, est le déta­
chement. Et les opposants du sage, évidemment frustrés qu’on
vienne casser leur maison, ont essayé de contre-attaquer de
façon simpliste en disant : « Mais vous aussi, vous avez votre
système !» Ce à quoi Nagarjuna répondait : «N on ! Je me
contente de démonter le système des autres, en mettant sim­
plement en évidence toutes leurs contradictions internes ! »
Derrière une agression apparente, il s’agissait d’une compas­
sion réelle. Il souhaitait que les gens de son époque, en parti­
culier les religieux et les moines, ne restent pas emprisonnés-
empoisonnés derrière les barreaux de leurs grilles de lecture,
et puissent s’en évader. On pourrait dire qu’il a développé une
profession nouvelle, intéressante et éminemment utile à l’hu­
manité : « grilleur de grilles »...
Nagarjuna et le védânta

Il y a eu bien des querelles inutiles entre le bouddhisme et l’hin-


douisme, à cause du fait que certains mots avec des sens dif­
férents n’aient pas été clairement définis. Un exemple est la
notion de soi, âtman, qui est très proche pour les bouddhistes
de celle d’ego, alors que le védânta l’associe souvent au Su­
prême. Si par contre on comprend que Vâtman des boud­
dhistes est l’ego de / ’advaita, il n’y a plus guère de problème
entre les deux écoles. De plus, un advaitin ne pourra que sous­
crire à cette affirmation de Nagarjuna : « La racine du cycle de
toutes les souffrances, c’est l’ignorance, avidyâ. »55 La réelle na­
ture du monde est Prajnâ, pour le védânta Brahman. Plus loin,
Nagarjuna affirme : « Le sage voit que toutes choses sont
égales à une création magique. » Il ne prononce pas le mot de
Mâyâ, mais l’idée est clairement présente. Le « Nâga » parle
aussi de l’Être non divisé, advaya dharma, comme de la Réalité
ultime, ce qui revient au Brahman du védânta. Quand le mâ-
dhyamika affirme qu 'avidyâ est prajnâ elle-même, cela revient
à dire que mâyâ n’est pas différente de brahman, c’est là encore
le fondement même du védânta.
Ce qui passe d’un corps à l’autre dans la transmigra­
tion, n’est pas un ego ou un atmân permanent, mais vijhâna,
une conscience impermanente, un simple agrégat. Cela res­
semble fort au corps causal, kârana sharira du védânta, une
sorte de « sac de nœuds » pour parler de façon familière, qui
passe d’un corps à l’autre. En ce sens, les actes forment des
sortes de conduits, ils creusent des « canalisations » qui mènent
aux prochaines incarnations.
Certes, il existe une conscience individuelle, c’est une
évidence, mais elle n’est pas éternelle. Le mâdhyamika explique
qu’on a de toute façon besoin d’une conscience en quelque
sorte transitionnelle qui réagit au coup par coup aux sensations,
c’est cittâ ou vijnâna - mais pas d’un jivâtma (âme individuelle)
permanent. Nous en arriverions sinon à l’argument de la ré­
gression infinie. Si la conscience sous forme de cittâ, déjà fonc­
tionnelle en soi, avait besoin d’une autre conscience immobile
et inactive pour être consciente, quelle serait l’autre conscience
qui sera derrière cette conscience, quelle sera le jivâtma du jî-
vâtma et ainsi de suite ? Il s’agit d’un engrenage en fait sans fin,
et les bouddhistes ont simplement décidé de ne pas mettre le
doigt dedans. Le feu de cittâ peut bien brûler de lui-même, il
n’a pas besoin d’une « personne humaine » par derrière pour
faire son travail. Admettre que l’ego est impermanent mais
qu’il est contrôlé par derrière par un jivatma qui, en pratique,
ne sert à rien car il est inactif, semble bien mystérieux, voire
imaginaire aux bouddhistes. La libération vient du processus
de connaissance directe du mental et de son fonctionnement,
il n’y a pas besoin de présupposer une âme individuelle per­
manente à cela. Nous nous rapprochons de la psychologie mo­
derne et nous nous éloignons de concepts métaphysiques
articulés avec l’existence d’un Dieu personnel et qui en dépen­
dent d’une façon ou d’une autre.
Le mâdhyamika a plusieurs termes pour désigner la
base permanente de l’Ultime correspondant au Brahman du
védânta : sva-bhava, l’Être en soi, dharmadhatu, l’Essence de la
réalité, nous reparlerons de ce terme ci-dessous, ou encore bhu-
koti, la fine pointe de l’être. Par ailleurs, il est intéressant de re­
marquer que Shankarâcharya critique de façon très détaillée
1école bouddhiste des Vijnânavâdins, mais reste très discret sur
le shûnyavâda de Nâgârjuna. Il l’écarte d’un revers de main en
le traitant de nihiliste, c’est-à-dire en interprétant au premier
degré, et de façon populaire, le terme même de shûnya. Il vou­
lait séparer clairement le védânta du bouddhisme, mais en fait
il aurait été fort embarrassé de devoir reconnaître officielle­
ment que cette doctrine était la même que la sienne, à part
quelques points de détail.
Le mâdhyamika répète avec force que le problème n’est
pas avec les croyances, les théories, ou les dogmes, mais avec
la manière dont on s’y relie. Si on s’y accroche, on plafonne, et
même on risque fort de dégringoler dans le trou du sectarisme,
voire du fanatisme. Si on ne s’y agrippe pas, on peut continuer
à s’élever dans la pureté et la vaste étendue du ciel intérieur.
Le mâdhyamika s’est prolongé en Chine avec l’école du
Chan. Celle-ci a plus insisté sur la transmission directe de maî­
tre à disciple que sur le raisonnement philosophique, en disant
directement que les mots étaient du « mobilier inutile »56. Cela
ne voulait pas dire qu’il fallait abandonner la culture des qua­
lités spirituelles par une pratique régulière, mais par contre il
était conseillé d’abandonner l’attachement qu’on avait aux
concepts et plus avant, à cette pratique elle-même. Il est beau
de remarquer que dans le septième des dix stades, bhûmis, du
développement du bodhisattva, la qualité sur laquelle on insiste
est le détachement des trois joyaux, c’est-à-dire du Bouddha,
du Dharma et de la Sangha. Pour un bouddhiste conservateur,
voire un peu psychorigide, cela représente beaucoup.
Dôgen a nombre de réflexions très profondes sur le
silence et l’arrêt du mental. Certains pourraient trouver para­
doxal que ses œuvres complètes occupent 90 volumes, j’avoue
que je ne sais pas non plus précisément la taille exacte de ces
volumes, peut-être sont-ils plutôt concis. Cependant, ce que
j’ai lu de ses textes est fort intéressant et profond, même si je
je suis loin de tout comprendre, n’étant pas un spécialiste de
la culture bouddhiste japonaise médiévale. Cependant, il est
important que cette œuvre soit là, elle fait partie du patrimoine
spirituel de l’humanité. Après, c’est à chacun d’équilibrer le
temps qu’il consacre à travailler dans les textes et celui à expé­
rimenter par soi-même.
Kumârajîva affirmait : « Avec la réalisation de la vacuité
complète, qui est la même que le nirvâna, la vraie nature des
choses, l’esprit, touche à la joie non-conditionnée.»57 Dans un
hymne du Lankavatâra Sutra, on parle de Nâgârjuna directe­
ment comme du « Nâga », et on indique qu’il a atteint finale­
ment le stade de la Grande joie dès cette vie, après quoi il est
parti dans le paradis de Sukhâvatî (la Demeure heureuse)58.
Tout cela converge vers la définition fondamentale de l’Absolu
dans le védânta, sat-chid-ânanda, qui peut signifier non seule­
ment «être-conscience-félicité», mais aussi félicité d’être
conscient de l’Être.

57. « Exposition de la grande signification du Mahâyâna », cité par Ramanan,


op. cit. p. 323.
58. Letter, op.cit. p. 16.
Chapitre 4

Voie du milieu,
Râjayoga et Svara-yoga

Nâgâr juna était-il aussi un yogui ?

Étymologiquement, le terme Nâgâr juna signifie nâga, cobra et


arjuna, blanc-brillant. Cela évoque directement la kundalinî-
Shakti qui s’élève à l’intérieur du corps par le canal central, donc
l’état de yogui éveillé. Nous reviendrons ci-dessous plus pré­
cisément au sens possible de ces termes, mais disons déjà que
dans les commentaires, on compare celui qu’on appelait le se­
cond bouddha au cobra qui se faufile et qui sait frapper où il
faut... C’est non seulement une reconnaissance de son habileté
philosophique dans les discussions, mais aussi, plus largement,
le fait que le mystique éveillé peut reconnaître, dans chaque re­
coin de l’univers, la kundalinî éveillée : c’est ce qu’on appelle
dans la tradition du shaktisme, de la déesse, urdhva-kundalinî,
la kundalinî dressée qu’on distingue partout. C’est une manière
d’évoquer l’omniprésence du Soi sous cette forme particulière.
Certes, si on veut relier Nâgârjuna à un yoga, ce sera
d’abord le yoga de la connaissance : il permet d’aller au-delà
des apparences pour trouver la racine de tout. Cependant, son
insistance sur le fait de ne pas s’agripper fait penser au yoga
plus en général. Le yoga est le détachement, la désunion
(viyoga) de l’union, yoga, à la souffrance, dit-on dans une des
définitions données dans la Bhagavâd-Gîtâ, celle-ci se trouvant
au chapitre VI. On peut aussi établir de nombreux liens avec
le svara-yoga. Beaucoup d’éléments en fait sont reliés à l’ac­
croissement de tensions, au fait de s’agripper subconsciem­
ment à 1 hémicorps du côté de la narine fermée : mal-être en
général, mais aussi perversion, haine, et... sectarisme. De plus,
le terme névrose signifie au départ souffrance des nerfs de
façon non pas physique, mais globale. Et quand on est attentif
a la situation de son hémicorps du côté de la narine fermée, il
y a effectivement une tension qui peut, quand elle augmente,
se transformer en une certaine souffrance : légère douleur au
fond de cette narine fermée, un peu comme si on venait de
saigner du nez, légères céphalées unilatérales, perception d’une
sorte de pincement dans la pommette du même côté comme
si on était sur le point de pleurer, tension dans les dents tou­
jours du côté de la narine fermée, un peu de douleur à la nuque
du même côté, etc. D où l’importance de méditer en profon­
deur pour régulièrement « désagripper » tout cela. L’attention,
le mal-être du côté de notre narine fermée pourraient bien être
interprétés comme une névrose de fixation. Détendre ces ten­
sions est le travail de base de l’ouverture des nâdis, et peut dans
ce sens être considéré comme une psychothérapie de la « né­
vrose de fixation » fondamentalement inscrite dans notre sys­
tème physiologique et dans son miroir subtil, c’est-à-dire le
niveau psychologique.
L ouverture de la narine fermée est facile, avec un peu
d habitude on la perçoit rapidement, presque instantanément.
Cependant, elle est aussi bien difficile, car l’attention, cette
« grande sauterelle » saute très vite d’un brin d’herbe à l’autre,
elle ne tient guère à son support de départ. Ceux qui ont tenté
de pratiquer en particulier l’attention au souffle et au son du
silence le savent d’expérience.
Les deux termes « anxiété » et « angoisse » sont reliés
à la racine latine qui signifie « étroit » : cela évoque la fermeture
d’un canal, d’un conduit. On pense d’habitude au larynx et à
l’œsophage, avec cette gorge nouée à cause d’une boule
d’anxiété, mais sous-jacente, en profondeur, il y a aussi et sur­
tout l’exagération de la tension de la narine presque fermée qui
se répand dans tout l’hémicorps du même côté.
Pourquoi le mal-être, l’anxiété amènent à nous rétracter
du côté de la narine fermée ? Probablement car cela corres­
pond à une régression vers le sommeil pour fuir les difficultés
survenant durant l’éveil. Je développerai plus ce point impor­
tant dans le chapitre 13 sur le sommeil. Nous pouvons aussi
mentionner le mémoire de D.E.A. sur émotions et latéralité de
Stéphanie Pornin59. Elle est spécialiste en psychologie cognitive
et a effectué une mission de recherche dans un laboratoire
d’étude de la méditation à Rishikesh, ce bourg qu’on sur­
nomme la capitale internationale du yoga sur les bords du
Gange au sortir de l’Himalaya. Elle explique, comme David
Richardson, qu’en bref, le noyau préfrontal gauche traite les
émotions positives et son symétrique droit celles négatives.
Plus généralement, l’hémisphère droit, étant relié au cœur, a
tendance à gérer le stress et les réactions de retrait rapide, alors
que l’hémisphère gauche prendra en charge l’approche minu­
tieuse et donc relativement paisible des objets, étant relié au
foie qui lui ne réagit pas au quart de tour en cas de stress. Ceci
rejoint d’autres expériences citées par Matthieu Ricard sur la
méditation et le cerveau dans son livre Plaidoyer sur le bon­
heur 60. Il y a aussi un lien évident avec la concentration sur le
59. Mémoire de 2004 présenté à l’Université de Lyon-Lumière, communique
directement par l’auteur. . . . .
60. Ricard Matthieu, Plaidoyer pour le bonheur, Nil Editions, Poche.
cœur subtil à droite, cette pratique qui est le seul « yoga » re­
commandé par Ramana Maharshi. En se concentrant du côté
droit, on stimule 1hémisphère gauche et donc notre « versant »
anti-stress, celui qui prend en charge la concentration paisible.
Nous verrons dans les visualisations proposées en der­
nière partie de cette étude toutes sortes de moyens pratiques
de travailler là-dessus, et déjà, à la fin de cette section, nous
donnerons des bases de réflexion dans ce sens. Mentionnons
cependant dès maintenant que le très grand psychothérapeute
américain, Ernest Lawrence Rossi, disciple de Milton Erickson
et auteur dun livre remarquable sur la psychobiologie de la
guérison, avait redécouvert par ses recherches l’importance de
l’état de l’ouverture des narines pour le psychisme en général.
Il a même proposé aux étudiants toute une série de sujets de
docteur en psychologie pour détailler les recherches à ce pro­
pos. On trouvera plus de détails dans le chapitre sur ce yoga
de l’ouverture des canaux dans mon propre ouvrage Le mariage
intérieur61, et dans la troisième partie de ce livre où le chapitre
11 est consacré à ses travaux en lien avec l’équilibre gauche-
droite. De manière générale, l’état intérieur est relié à la pos­
ture. Nous pourrions condenser cette vérité à multiples
facettes en une formule : « Quand le mental est affairé, le corps
est affaissé; quand le mental revient au centre, le corps re­
tourne à la verticale. »
En chinois, la notion de milieu est essentiel : elle définit
même 1identité chinoise en tant que telle, zhông guo : guo si­
gnifiant « pays ou empire », zhông « du milieu ». Zhông (pro­
noncer djông) a donné l’anglais China et bien sûr le français
« Chine ». On comprend que la Voie du juste milieu ait été
adoptée facilement dans l’Empire du Milieu. Qui plus est, le
point de concentration habituel dans un certain nombre
d écoles de méditation bouddhiste est dans la petite rigole à
61. Albin-Michel/spiritualité, 2001.
mi chemin entre la lèvre supérieure et le septum nasal. On 1ap
pelle rén zhông, le milieu de l’être humain. Il permet à la fois
de réveiller quelqu’un quand il a perdu connaissance et de sta­
biliser les émotions, on le pique par exemple en cas de trouble
bipolaire, maniaco-dépressif. Ceci représente le but de la mé­
ditation, stabiliser les émotions et aller vers l’éveil. Rén zhông
se trouve aussi au milieu de deux zones tendues par le stress
chronique, l’une entre les sourcils et 1autre à la base du men­
ton. Il n’est quant à lui jamais tendu. Se concentrer dessus per­
met en fait d’évacuer naturellement l’excès d’énergie des deux
zones susdites, un peu comme l’eau d’un lavabo passe par son
orifice inférieur quand on le débouche.
Nâgârjuna, en plus d’un logicien incontournable, a été
également un grand yogui et un bon poète, et pour beaucoup
de gens ses images parleront même plus que ses raisonnements
et syllogismes quelque peu secs ou abstraits. Certes, toutes ces
images ne sont pas de lui, elles proviennent aussi du Bouddha
ou des courants du Mahâyâna débutant qu’il a synthétisés, mais
au fond tant mieux, cela leur donne encore plus de poids et
d’enracinement.
Le philosophe-yogui est aussi présenté par la tradition
comme un grand alchimiste. En fait, la plus haute des alchimies
survient dès l’instant où on réalise que la matière grossière du
monde est en réalité l’or même du nirvana. Nâgârjuna a telle­
ment bien mis cela en évidence qu’il est passé donc dans la tra­
dition également comme un maître alchimiste.
Précisons mieux les sens des mots nâgâ et arjuna. Pour
ce type d’informations, nous nous servirons du grand diction­
naire de sanskrit Monnier-Williams. Le mot nâga a une grande
page et demie de sens, ce qui est rare. Cela signifie qu’il a beau­
coup été utilisé. Certes, il s’agit surtout de noms de plantes, de
lieux ou de personnes. Cependant, on peut déjà remarquer la si­
militude avec le terme nanga, qui signifie nu. Le serpent est nu,
il perd régulièrement ses mues, le yogui éveillé est également nu,
dépouillé de tous les concepts, ayant abandonné toutes ses
mues. Nous observons là un lien direct avec l’insistance de Nâ-
gârjuna sur le « désagrippement » à tous les niveaux.
Précisons maintenant ce que représentaient les nâgas.
Selon la tradition de l’Inde, ils ont la moitié inférieure de leur
corps comme un serpent, et la moitié supérieure comme un
être humain, des sirènes masculines en quelque sorte. Ils sont
représentés dans la grande fresque sur le rocher de Mahâbali-
puram au bord de la mer, au sud de Chennaï au Tamil-Nadu.
C est la première grande sculpture de l’hindouisme datant d’en­
viron 690 e.c., elle représente des scènes du Mahâbhârata cen­
trées sur le Gange. Les nâgas sont censés habiter dans des cités
souterraines, et aussi des rivières. Patanjali, le grand maître du
yoga qui a vécu sans doute juste après Nâgârjuna est représenté
comme un nâga, il salue avec les mains jointes, nâmânjali, à la
manière habituelle de l’Inde, cela peut être considéré comme
une allusion au samâdhi : sam, joindre, â, en faisant revenir en­
semble vers soi, dhi, les courants d’énergie, évoqués ici par
1union des mains. Si les nâgas vivent dans les rivières, c’est
aussi une allusion au processus yoguique : les sensations de
base, animales comme l’est le corps de serpent, sont transfor­
mées par les courants d’énergie en conscience humaine. Ces
courants d énergie sont comme des rivières à l’intérieur du
corps, leur nom d ailleurs, nâdis, qui signifie « tige », est très
proche du terme nadî qui signifie « petite rivière ». Seuls le type
du d et les longueurs vocaliques diffèrent.
Arjuna en tant que personne était aussi le meilleur des
frères Pandava pour ce qui était de l’archerie. Donc, que ce soit
comme cobra ou comme archer, on peut dire que Nâgârjuna
savait viser doublement juste dans les pointes qu’il lançait à
tous les systèmes philosophiques connus de son époque. Nâga
peut signifier aussi « requin », c’est donc une association d’idées
plutôt forte. Les nâgas gardent les trésors du dieu des richesses
naturelles, Kubera. Ils ont aussi toujours leur fête dans l’hin­
douisme, en juillet, le cinquième jour de la lune, qu’on appelle
Nâga-panchami.
Le cobra est typiquement lié à Shiva, le dieu du yoga.
Il en a de différentes tailles autour du cou, du bras, et on l’ap­
pelle nâga-yajnâ-pavitâ, « celui qui porte le cobra en guise de
cordelette sacrée ». Ce dernier symbole est important, car il
suggère que Shiva, et par association via les cobras, Nâgârjuna,
ont à la fois le savoir théorique des brahmanes et celui pratique
des yoguis. Dans les siècles avant et après la période de Nâ­
gârjuna, le culte de Shiva s’est fortement développé dans le sud
de l’Inde, et ensuite sa dévotion, bhakti, s’est répandue dans le
nord. Quelque part, Nâgârjuna était honoré comme le Shiva
des bouddhistes.
Pour continuer dans ce sens, le lien entre Nâgârjuna et
Shankarâchârya est perceptible à travers la légende de son en­
fance, qui n’est pas mentionnée dans la première biographie
ancienne de Kumârajîva, mais qu’on retrouve dans sa biogra­
phie tibétaine beaucoup plus tardive. Ceci est compréhensible
puisqu’il a fallu attendre que Shankarâchârya apparaisse au VIIe
siècle pour qu’on puisse le rapprocher d une façon ou d une
autre de Nâgârjuna. On dit que celui-ci, à l’âge de sept ans, de­
vait mourir —ainsi son horoscope l’avait prédit. Un moine de
passage a suggéré qu’il pouvait etre sauve de ce malheur s il
prenait les vœux monastiques, ce qu’il a fait. Il avait déjà d ail­
leurs une aspiration spirituelle, que sa formation monastique
a confirmée. On dit la même chose de Shankarâchârya, sauf
que son choix s’est fait à l’âge de 16 ans, car la prédiction as­
trologique annonçait qu’il devait périr à cet âge-là.
Si les nâgas sont associés à Shiva, ils le sont aussi à
Shakti, représentée régulièrement sous forme de cobra dressé
au dessus du lingam. On pense aussi à cette épithète nâga -
kundala -knndalinî, « celui qui porte un cobra en guise de boucle
d’oreille », où la racine kundal liée à la kundalinî est répétée deux
fois.
Nous pourrions faire un lien entre Râmana Mahârshi
et Nâgârjuna. Tous les deux étaient des grands maîtres du sud
de 1Inde, ils ont insisté sur un enseignement qui allait le plus
droit possible à l’essentiel, sans se laisser absorber par les dé­
tails d’un système ou d’un autre. Ils ont tous les deux des liens
avec Shiva le méditant silencieux dans la montagne, ainsi
qu’avec Dakshinamurti, littéralement « la statue du sud », qui
enseigne en silence assis sous son arbre aux quatre fils de
Brahma, simplement en faisant la jnâna moûdrâ, le geste de la
connaissance.
Venons-en maintenant au sens d’Arjuna. Il s’agit de la
racine raj-, qui a donné en français « rouge », mais qui en sans­
krit a principalement le sens de blanc, brillant, argenté, couleur
du jour, du lait et de 1éclair. On trouve aussi comme sens plus
rare la couleur de l’aube, donc effectivement plutôt rouge
comme le dérivé de la racine en français. Il s’agit en résumé de
la couleur de la pureté, celle du lait et du jour autant que celle
de l’illumination intellectuelle et spirituelle, l’éclair. Pour ren­
forcer la connotation de « jour », rappelons qu’Arjuna en tant
que personnage était le troisième fils à moitié divin de Kunti,
son père était Indra, le dieu du ciel et le roi des dieux dans les
védas. Quand on synthétise toutes ces significations, on peut
discerner dans Nâgârjuna l’incarnation du pouvoir suprême
sous forme d’un yogui d’exception. Si on a, de plus, une défi­
nition large du yoga en y incluant le jnâna, le yoga de la
connaissance, le nom de notre sage philosophe est tout à fait
cohérent avec sa biographie.
Le yogui est celui qui sait maîtriser les courants d’éner­
gie, symboliquement il est installé sur la tête du cobra. Il y a
une représentation très connue de Krishna qui est debout sur
la tête du nâgârâja, du roi des cobras appelé Kaüya. Ainsi, Nâ­
gârjuna tient le rôle presque d’un avatar, mais dans son cas non
pas de Vishnou mais du Bouddha, en ce sens on l’appelle « se­
cond Bouddha ». Notons d’ailleurs la similarité des mots Nâ-
gârjuna et Nâgârâja. Ce rapprochement n’a pas échappé aux
Tibétains qui ont composé un hymne à Nâgârjuna qui forme
la préface de sa Lettre à un ami spirituel. Historiquement, son
destinataire était le roi Udayi-bhadra (le nom de celui-ci peut
signifier « gentillesse de l’aube » ou « douceur matinale »).
Libre des extrêmes de la vacuité, le joyau sur la
couronne du Nâga
Dissipe les ténèbres des trois sphères,
O toi, Nâgârjuna, seigneur des Nâgas, sois victorieux
Assis au sommet de la tête de tous les êtres. 62
Normalement, le cobra de la kundalinî se redresse à
partir du bassin, mais s’il se dresse au sommet de la tête, cela
veut dire que l’individu a déjà cette kundalinî complètement
éveillée. De plus, dans le tantrisme hindou comme tibétain, on
médite régulièrement sur la divinité d’élection, ou le sadgou-
rou, au sommet de la tête. Sans vouloir mélanger les traditions,
on peut quand même faire le rapprochement avec 1uraeus, ce
cobra dressé au centre du front des pharaons.
Citons maintenant quelques histoires de la biographie
tibétaine de Nâgârjuna, qui nous font pénétrer plus profondé­
ment dans le sens archétypal de sa descente sur terre. Elles
sont merveilleuses et ne peuvent donc être incluses dans une
biographie scientifique, mais elles transmettent de façon pro­
fonde une connaissance sur la spécificité spirituelle de l’ensei­
gnement du sage
Commençons par une information intéressante . on dit
que quand notre sage-philosophe a été abbé du grand monas­
tère de Nalanda au Bihar, dans le nord de l’Inde d’où il aurait
renvoyé 8 000 moines pour corruption. Comme il n’y a pas de
fumée sans feu, même si Nâgârjuna n’est jamais allé à Nalanda
- Kumârajîva son premier biographe n’en parle pas - on peut

62. Letter, op.cit. p. 15.


quand même comprendre qu’il a certainement été un maître et
abbé à la poigne ferme. On s’en rend compte aussi dans la force
avec laquelle il assène ses arguments dans ses écrits. Du point
de vue historique, sa présence est attestée en Andhra-Pradesh,
mais pas dans le nord. Cependant, comme son enseignement a
été à la base du bouddhisme mahâyâniste de Nalanda, la tradi­
tion a imaginé qu’il avait enseigné là-bas. Cela a été en quelque
sorte vrai indirectement, car il l’a fait non pas en personne mais
par l’intermédiaire de ses lignées de disciples.
La biographie tibétaine nous raconte entre autres qu’il
y avait une famine qui menaçait le monastère de Nalanda, et
Nâgârjuna était responsable de l’approvisionnement, donc
soumis à un grand stress. Grâce à un talisman qui permettait
de marcher sur les eaux, il s’est rendu sur l’île au centre d’un
grand lac. Par prudence, il a mis aussi un autre talisman avec
le même pouvoir dans sa chaussure. Là-bas vivait un brahmane
qui connaissait le secret alchimique pour transformer les mé­
taux en or. Quand il le lui a demandé, le brahmane rusé qui
avait bien vu qu’il avait le pouvoir de marcher sur les eaux, lui
a proposé un échange : lui donner son talisman contre le secret
alchimique. Nâgârjuna a accepté, tandis que de son côté le
brahmane a pensé que le moine ne pourrait jamais ressortir de
1île puisqu il serait privé de son talisman permettant de mar­
cher sur les eaux, et qu’ainsi il ne pourrait jamais utiliser et di­
vulguer le secret de la pierre philosophale. Cependant, à ce
moment-là, il a sorti son autre talisman de sa chaussure et il
est reparti en marchant joyeusement sur la surface du lac. Il a
pu ainsi sauver son monastère de la famine.
Du point de vue symbolique, le brahmane au centre
de l’île inaccessible est le Soi, et le monastère menacé de famine
pourrait bien représenter la communauté des moines boud­
dhistes affamés de véritables expériences mystiques, en en
étant privés à cause des théories réductrices du Theravâda, sé­
parant comme au couteau le samsâra et le nirvâna. Nâgârjuna,
à qui un talisman dans sa chaussure permettait de marcher sur
les eaux, évoque la légèreté du yogui qui a ouvert ses canaux
d’énergie et n’a plus les pesanteurs habituelles des gens ordi­
naires dont les canaux sont fermés, voire bouchés... à l’émeri.
Quant au secret alchimique central, c’est que le samsâra est au
fond un avec le nirvâna, le plomb est un avec 1or. Cela a tou­
jours été la Réalité, mais nous l’avons oublié, il suffit donc pour
le réaliser de nous en souvenir à chaque instant et de changer
ainsi notre point de vue.
On raconte que Nâgârjuna a été voir le grand chef des
Nâgas, Mahânâga, qui l’a emmené dans le fond de l’océan et a
ouvert pour lui Le trésor des Sept joyaux, ainsi qu’une version
très complète de la Prajnâparamita, et ainsi il a pu rapporter
ces deux enseignements sur terre. Ce récit a typiquement un
sens yoguique : plonger dans l’océan, c est rentrer dans un état
de conscience plus profond, à ce moment-là, parmi tous les
courants de sensations dans le corps — symboliquement les
nâgas ~ on éveille le plus grand de tous, l’axe central, Mahâ­
nâga. C’est alors que le trésor des sept joyaux s’ouvre, c’est-à-
dire que les sept chakras s’éveillent. Et on est capable de
devenir un âcharya, un véritable enseignant spirituel comme
Nâgârjuna l’a été.
Dans une autre histoire, Nâgârjuna a rencontré un as­
pect terrible de la déesse, Chandikâ. Celle-ci a voulu l’emmener
au paradis pour rester seul avec lui dans une intimité toute cé­
leste, mais il a refusé en lui expliquant qu il avait des moines à
charge, et qu’au contraire, il fallait que ce soit elle qui s’installe
près du monastère afin de pouvoir nourrir cette communauté.
Elle lui a demandé : « Pendant combien de temps ? » L ’âcharya
a répondu : « Surveille le madrier dans le mur du temple de
Manjushrî, aussi longtemps qu’il sera là, tu nourriras la com­
munauté ! » Ce système a duré pendant 12 ans. Cependant, le
moine responsable de la réception de la nourriture s est attaché
de façon de plus en plus amoureuse à la belle donatrice. Fina­
lement, il a franchi le pas et lui a fait des avances directes. Celle-
ci n’a pas refusé d’emblée, mais lui a tendu un piège : « Si tu
vas brûler le madrier de bois dans le mur du temple, peut-être
bien que nous pourrons nous unir ! » C’est ce qu’a fait le mal­
heureux moine, et dans le même mouvement, le temple de la
sagesse s est effondré, la belle Chanc/ikâ a disparu, envolée, et
la communauté est restée sur sa faim, privée de nourriture...
En plus du sens premier de discipline pour exhorter les moines
à ne pas courtiser les donatrices, il y a un sens yoguique plus
profond à cette histoire. Le madrier au centre du mur repré­
sente l’axe central du corps subtil : tant que la conscience y
reste fixée, le monastère, c’est-à-dire la pratique spirituelle de
1individu, ne craint rien. Lorsqu’il est décentré, désaxé par un
fort désir vers 1 extérieur, non seulement l’objet de ce désir
n est pas obtenu du tout, ou pas de manière stable de toute
façon, mais en plus la nourriture spirituelle du sujet et la soli­
dité de son « temple de sagesse » sera mise en péril.
Le fait que Nâgârjuna ait été protégé par les cobras
sous forme d’un dais dans leur jardin quand il a été leur ensei­
gner, le met sur le même plan que le Bouddha Sakyamuni après
sa réalisation, ainsi que Parshvanâth, le 23ème Teerthankara et
fondateur du jainisme qui est représenté régulièrement avec
un dais de 5 ou 7 cobras au-dessus de la tete. Cela évoque aussi
Krishna dansant sur la tête du roi des cobras, Kâliya. Par ce
symbolisme du Nâga, Nâgârjuna devient ainsi tout à la fois
bouddha, jina et avatar, et incarne en quelque sorte une syn­
thèse de la tradition indienne de son époque.
Réfléchissons sur une question simple et pourtant em­
barrassante pour le bouddhisme. Est-ce que Nâgârjuna n’a pas
découvert une doctrine plus élevée, plus profonde et plus large
que le Bouddha Sakyamouni lui-même ? Et si oui, est-ce que
ce dernier était vraiment complètement réalisé ? La manière
dont les mahâyânistes résolvent cette problématique délicate
est de souligner que le Bouddha Sakyamuni a fait ce qu il pou­
vait pour faire comprendre l’Ultime dans le contexte et avec
les limitations de son époque et que Nâgârjuna a fait de même
cinq siècles plus tard, méritant ainsi le nom de « second Boud­
dha ». Le contexte ayant changé, le « texte » lui-même, le mode
de présenter l’enseignement a changé aussi, mais l’essentiel est
resté le même. De plus, Sakyamuni en personne a dit très clai­
rement qu’il n’était ni unique ni le dernier dans la chaîne des
bouddhas et qu’il n’y avait donc pas lieu de l’idolâtrer naïve­
ment en tant que « sceau de la bouddhéité ». Sinon, on risque­
rait de tomber dans l’ornière, le simplisme et la solution de
facilité d’un culte, pour ne pas dire d’une idéologie de masse.
Abandonner la crispation et l’agrippement

Venons-en maintenant à une réflexion sur le sens de quelques


termes clés du mâdhyamika qui tous tournent autour de la no­
tion de détachement, de décrispation. Un des principaux vo­
cables est an-upa-lambha. Lambha est de la racine lab- « prise »,
comme dans les termes d’origine grecque « épilepsie » ou « ca­
talepsie ». Upa- signifie « en dessous », il s agit donc de 1atta­
chement aux zones inférieures de la personnalité et du corps
subtil comme obstacle principal. Nous retrouvons la perspec­
tive yoguique de transmutation de l’énergie vitale en énergie
spirituelle par la montée de l’énergie vers les chakras supérieurs.
On pourrait parler pour suivre la piste étymologique d hypo-
lepsie. Contrairement à l’épilepsie qui vient par crise, l ’hypo-
lepsie tend elle à la chronicisation.
Lambha signifie aussi perception, discernement, recon­
naissance : le mystique oublie la conscience habituelle du corps,
il s’absorbe dans l’océan de lumière au niveau du troisième œil,
l’œil de connaissance, prajnâ, au sommet, paramita, du corps
subtil, et il obtient ainsi prajhâparamita. Son éblouissement de
la connaissance spirituelle est tel qu’il ne distingue plus les objets
habituels et banals de conscience, y compris les sensations cor­
porelles « en-dessous ». Dans le yoga de l’ouverture des canaux,
on part de la constatation que la narine fermée est comme un
goulot d’étranglement, relié de façon réflexe à toutes les tensions
de 1hémicorps qui se trouve en dessous. Si on relaxe les deux
niveaux, on ne s attache plus à ce qui est « en-dessous » et on
peut faire converger l’énergie au troisième œil par les deux côtés,
menant à 1expérience du nomdeux, advaya dharma, et à l’expé­
rience juste par excellence du sommet de l’être, bhutakoti. C’est
une manière pratique de travailler et ressentir le mâdhyamika,
grâce au svara-yoga, le yoga des latéralités.
La racine de l’attachement vient bien sûr de la période
néonatale, dès le jour de la naissance : le nouveau-né agrippe
le téton de la mère avec la bouche, c’est pour lui vital, et dès
qu il le peut, il s’agrippe aussi à elle avec les mains. Quand on
lui met le doigt dans la main, il a tendance à l’accrocher, c’est
un réflexe. Cet attachement physique et mécanique se déve­
loppe ensuite en un attachement affectif plus profond mais
encore malgré tout réflexe, dont l’envers négatif, l’ombre, est
la peur viscérale d’être abandonné. En insistant sur le non-
agrippement, la non-crispation, le Bouddha et Nâgârjuna sont
de bons psychothérapeutes, ils coupent directement la racine
de la névrose d’abandon. Ainsi, se développe aussi le « non-
abandonnisme ». Il ne faut même pas avoir peur d’être aban­
donné par cette « mère intérieure » qu’est le nirvana. Le nirvana
ne vient qu à ceux qui sont totalement désagrippés. Cette
«m ort de l’agrippement est le nirvana lui-même »63, il s’agit
d une maxime centrale que nous avons d’ailleurs mis en
exergue de cette seconde partie sur Nâgârjuna.
On traduit en général en anglais anupalambha par non-
clinging. L’anglais clinging, en plus du sens général d’attache­
ment, a aussi un sens particulier qui est intéressant, il signifie
63. Id. p. 135.
« moulant » en parlant d’un vêtement qui colle bien au corps.
H en va de même pour la conscience lorsqu’elle se laisse obsé­
der par le corps qui lui colle à la peau comme un vêtement
moulant, on pourrait presque dire moulinant, c est-à-dire écra­
sant. Dans le même sens, il n’y a rien de plus collant également
à la peau que des conceptions étroites à propos de la vie exté­
rieure ou intérieure...
Un autre terme très courant dans le langage du Boud­
dha pour la non-crispation est a-graha. Graha signifie au départ
« saisir », de la même racine donc qu’en français « agripper ».
Il a des sens dérivés importants, par exemple grah- en tant que
planète, dans le sens de celle qui saisit notre destin. Dans le
monde de l’Inde classique, on croyait beaucoup à l’astrologie
et au fait que les astres gouvernent la ligne de notre vie de
façon obscure. C’est comme s’ils saisissaient au cou le cheval
de notre destinée et le dirigeaient comme ils le voulaient, ou à
peu près. De plus, deux « planètes », Rahu et Ketu, sont sup­
posées saisir le soleil et la lune lors des éclipses, ce dernier
terme se traduisant aussi par grah. On peut rapprocher cela
des pulsions inconscientes, qui surgissent brusquement et
éclipsent pour un temps le soleil ou la lune de notre claire
conscience.
À propos d’éclipse de la clarté de conscience, le terme
graha-gana est important, il signifie littéralement « la troupe
des saisisseurs », c’est-à-dire des démons qui créent toutes
sortes d’ennuis, y compris ces maladies qui nous saisissent le
corps ou le psychisme. Graha-grasta, mot qui répète en fait la
même racine deux fois, veut dire « possédé par un démon ».
Grahaka veut dire « prisonnier », et grahana, simplement « la
main », en tant que celle qui par excellence saisit. Un autre sens
de ce dernier mot est aussi la compréhension, la saisie intel­
lectuelle. Cette association indique clairement que ce mental
qui est gourmand peut ingurgiter de nouveaux savoirs, de nou­
veaux objets à dévorer, mérite d’être comparé à un démon qui
nous possède, ou à une main spasmée, tétanisée sur les objets
qu’elle ne veut pas lâcher.
L avidité peut nous transformer en animal féroce, et
gmha avec un « a » Iong signifie « crocodile, requin ». Grâhaka
signifie « acheteur », et on retrouve ici encore l’avidité pour la
consommation à tous les niveaux. Grâhi est la déesse qui cause
1épilepsie, et son fils est le dieu du sommeil. Grâhin est celui
ou celle qui est séduisant, fascinant. Par ailleurs, grahya, la prise,
est de la même racine que grab en allemand et grave en anglais,
c est à dire la tombe : quand on est dans la saisie, la crispation,
on finit dans le fossé (der Graben) qui devient une tombe (das
Grabe) où a lieu finalement notre enterrement (das Begrübnis).
Voilà tout un programme possible qui est un avertissement !
Avec le a- privatif, a-grâhya devient « ce que l’on ne doit pas
accepter, ce qui doit être rejeté », et a-graha veut dire non seu­
lement la non-acceptation, mais une personne sans maison, et
donc aussi un moine. On comprend que le Bouddha et Nâ-
gârjuna ont donc fait d'a-graha la qualité centrale, presque
l’identité du moine. C’est pour cela que pour la traduction d’a-
gmba ou des termes équivalents, je favorise souvent « agrippe-
ment », et son contraire par le néologisme « désagrippement ».
On retrouve la racine du mot que le Bouddha lui-même em­
ployait, avec au fond le même sens.
Le terme upâdâna a la même signification générale,
mais il est utilisé par le Bouddha spécifiquement pour décrire
le moteur principal de la roue de la vie et de la mort en douze
stades. Il signifie le fait de s’agripper à l’existence, il s’agit d’un
stade qui vient après trishna, l’avidité, et mène à bhava, le désir
pour avoir une renaissance. Dans le védânta, ce terme désigne
la cause matérielle des choses et de manière générale, le fait
d’intégrer, d’attirer à l’intérieur de soi. Adâna fait penser au
français « s’adonner», ainsi, upâdâna, peut aussi signifier
« s’adonner à l’inférieur », « avoir une addiction à l’inférieur »,
ce qui certes, est en soi une orientation risquant de nous faire
déraper sur une pente glissante... Quant à trishna, littéralement
la soif, elle est la fille de la Mort, et la mère de dambha, l’hypo­
crisie,’la tromperie. Pour le Bouddha, elle est au centre de la
roue des renaissances, et elle est produite par le sentiment, ve-
dana, et mène à l’attachement, upâdâna. Notons que le terme
pratiquement équivalent trisha, signifie aussi la soif, mais en
tant que fille de l’Amour. Ainsi, dans le langage même, les deux
réalités de l’amour et de la mort restent bel et bien fiées. Trishna
(pâli tanhâ) est un terme intéressant pour une autre raison
aussi. Il est probablement de la racine de tra- qui a donné trans-
en latin : pour synthétiser ces différents sens, nous pourrions
dire que la soif interne nous traverse-transperce, et justement
à cause de cela, elle est un aiguillon pour nous transformer-
transmuter.
To cling en anglais veut dire aussi du point de vue af­
fectif « être enlacé », comme dans to cling together ou bien to
each other. On peut dire que notre conscience est « enlacée »
dans toutes les tensions de la narine fermée et de l’hémicorps
correspondant, la sensation d’ouverture permet, quant à elle,
de dés-enlacer, de dé-lacer, et aussi de délaisser autant que de
délasser...
Quand on ressent un tant soit peu les canaux qui s’ou­
vrent, qui se débouchent, on s’aperçoit qu’en fait on était au­
paravant, comme le dit l’expression familière que nous avons
déjà mentionné, « bouchés à l’émeri »... Pour prendre une autre
image, nous vivons trop notre corps comme une petite boîte
d’allumettes. Sentir la narine obstruée qui s’élargit, c’est comme
ouvrir quelque peu le haut de cette boîte et lui permettre de
commencer à communiquer avec le vaste espace du ciel
(âkâsha).
Par ailleurs, remarquons que lorsqu’on atteint le niveau
du pur don, cela inclut aussi le pardon. Pur don et pardon ne
font qu’un. Qui plus est, pour continuer sur le thème du dés-
agrippement, on peut faire remarquer que l’expérience spiri-
tuelle est si puissante qu’elle vous laisse complètement « re­
tournés », y compris au niveau concret de la main : avant, elle
était régulièrement vers le bas, pour saisir ou écraser, dans
1 agrippement, maintenant, elle est vers le haut, et dans le dés-
agrippement elle s étend, s allonge et s’ouvre en devenant fleur
de pur don.
A-nimitta est une autre notion importante : c’est un
terme qui veut dire que non seulement il ne faut pas s’agripper,
mais en plus, il faut voir d’avance quels seront les risques de
s’agripper et les éviter dès le départ. Comme dit le proverbe,
mieux vaut prévenir que guérir.
En Inde, on considère que c’est un très bon karma
d’acheter des oiseaux en cage et de les libérer. Dans notre na­
rine fermée et dans chaque articulation du même côté, on peut
ressentir qu’il y a nombre « d’oiseaux en cage » qui attendent
qu’on leur ouvre la porte pour s’envoler. Ce sont des énergies
piégées qui ne sont pas disponibles pour un travail de niveau
plus élevé. Les libérer permet d’effectuer ce travail.
Une traduction familière de anupalambha pourrait être
« le fait de se dépatouiller ». En effet, on a régulièrement « les
pattes dans la pâte » et dirigées plutôt vers le dessous. Quand
les pattes sortent de la pâte et qu’on abandonne vraiment ce
geste de prise, on est comme libéré, extatique, « nirvanique ».
On se décolle aussi de cette impression de « collage » à la fois
des muqueuses dans la narine obstruée, et dans l’hémicorps
du même côté, des faces cartilagineuses dans les articulations.
A ce moment-là, on peut vraiment décoller vers le vaste ciel ;
pour résumer ce processus en une formule : « On se décolle à
1intérieur pour mieux décoller vers le haut. »
Nous connaissons tous 1 expression douloureusement
familière, « tête à baffes ». Si l’on était précis, il faudrait sans
doute dire « demi-tête à baffes ». En effet, la peur de se prendre
une claque est une base de l’anxiété, et elle a tendance à se ma­
nifester par une tension particulièrement du côté de la narine
fermée. De manière générale, une première loi psychophysio­
logique dit que le mal-être se traduit par une augmentation de
la différence de tension entre l’hémicorps du côté de la narine
ouverte et celui côté narine fermée, avec un accroissement des
tensions dans cette dernière latéralité. Cependant, il y a aussi
une deuxième loi indépendante qui indique que de toute façon
la pulsion de vie du cœur, le stress du combat vital entraîne
une tension chronique du côté gauche. Il y a alors deux possi­
bilités, qui alternent toutes les deux heures : quand c’est la na­
rine gauche qui est la plus fermée, la crispation de ce côté
s’additionne, par contre quand c’est la narine droite qui est ob­
turée, il y a une sorte d’équilibre qui s’établit. Baudelaire disait,
au début d’un célèbre poème des Fleurs du mal : « Sois sage, ô
ma douleur ! » Si l’on observe de près les racines corporelles
des sentiments, il ne serait pas déplacé de dire plus précisé­
ment : « Sois sage, ô mon côté gauche ! » En d autres termes,
le sage laisse un passage dans les tensions chroniques du côté
gauche pour pouvoir les amener vers la droite, il est assez
adroit et à droite pour se libérer des tensions aussi gauches
qu’à gauche, pour rééquilibrer ainsi les côtés et permettre petit
à petit l’ouverture de l’axe central.
Reconnaître shûnyatâ dans le samsâra, une recomman­
dation centrale de Nâgârjuna, c’est aussi percevoir régulière­
ment ce petit vide, ce « vidule » qui cherche à passer entre les
muqueuses presque collées. Sam-sâra signifie étymologique­
ment « qui coule ensemble », on aurait presque envie de dire
aussi qui « colle » ensemble. On retrouve ce « vidule » entre les
faces des articulations du même côté que la narine obstruée,
articulations qui sont elles aussi collées... Par ailleurs, percevoir
nirvâna dans samsâra, c’est expérimenter ce qu on pourrait ap­
peler nir-sâra, ce qui cesse de couler, de coller ensemble, le dé­
collement-détachement, tout en vivant dans le monde. On
pourrait aussi interpréter nir-sâra avec l’autre sens du préfixe
nir- qui n’est plus de négation, mais de complétude, c est-à-
dire « couler complètement ». Les objets perdent leur substan-
tialité permanente, cessent d’être automatiquement collés en­
semble, et se mettent à couler séparément. Cette perception
d une fluidification du monde est une prise de conscience émi­
nemment spirituelle. Dans ce sens, dans la science de la médi­
tation, il ne pourra guère y avoir d’Agrégés, car justement,
méditer, c’est désagréger... Le balayage du corps en vipassana
aide tout particulièrement à cette désagrégation positive, à cette
fluidification du monde intérieur.
Pour résumer les développements précédents, disons
que la sensation de décollement des muqueuses dans la narine
fermée est une bonne préparation à l’expérience de shûnyatâ,
bien qu’évidemment celle-ci soit beaucoup plus vaste.
Facteurs d’illumination et Yoga royal

Nous avons parlé de l’intérêt qu’il y a à rapprocher bouddhisme


et hindouisme, et en particulier Nâgârjuna et le yoga. Nous pou­
vons établir un parallèle entre le travail de base du Râjayoga et
les sept facteurs d’illumination du Bouddha repris par le Ma-
hâyâna. Ceux-ci sont le souvenir, smriti, la connaissance, prajnâ,
1héroïsme, vîrya, la joie,prîti, l’agilité mentale, ou encore l’éner­
gie débordante, prasrabdhi, l’absorption ou encore la recollec­
tion dans le calme intérieur, samâdhi, et enfin le point de vue
élevé, ou encore l’équanimité, upeksha. Il est intéressant de re­
marquer qu en sanskrit, tous ces facteurs d’illumination sont
masculins, sauf prajnâ qui est féminin. L’idée est sans doute que
pour obtenir l’illumination, il faut avoir une qualité virile, d’ail­
leurs le terme vîrya qui fait partie des facteurs, évoque non seu­
lement la notion d effort, mais aussi de façon sous-jacente celle
de virilité. Il faut être actif et se risquer, comme dans l’archétype
habituel de l’homme qui a le dynamisme nécessaire pour sortir
de sa maison, du confort douillet, pour s’en aller en quête de
nourriture dans des endroits lointains.
Rendawa, ce maître et ami de Tsongkapa qui a com­
menté la lettre de Nâgârjuna, fait un fort beau commentaire
sur la joie : « La joie cause des délices comme l’éclat du joyau
pour le roi... Et avec l’accroissement de la lumière du dharma,
la joie mène à de constants développements. »64
On peut discerner un mouvement commun dans la
gradation des sept facteurs d’illumination et le travail sur l’éner­
gie dans le Râjayoga, où l’on fait remonter celle-ci des extré­
mités des membres vers le troisième œil :
- Il faut tout d’abord installer le cadre, smriti, le souvenir, qui
nous rappelle le but supérieur de l’existence, et correspond
donc à un éveil du sommet de la tête. Âjnâ nous permet de dé­
velopper une vision claire de la voie à suivre, et est relié ainsi
au troisième œil.
- Une fois ce cadre établi, le travail commence : vîrya, l’effort
v ir il, voire même héroïque, permet d’inverser le courant habi­
tuel de l’énergie (désir, curiosités, etc.) qui était centrifuge et
de le rendre centripète. « Il n’y a pas de plus grand héros, vîr,
que celui qui se conquiert lui-meme. » Cette inversion pro­
voque un réveil, est donc une joie, prîti. On est enfin capable
de comprendre comment fonctionnent les courants de sensa­
tions à la base de la fébrilité mentale, et de les reprendre en
main. Cette joie devient enthousiasme débordant, prasrabdhi,
dans un autre sens «courant de conscience», dhi, «qui
s’écoule », pra-sra, vers l’axe central. Le samâdhi est un « cou­
rant», dhi, «qui revient», â, «complètement», sam. Ensuite
l’énergie emprunte le canal central jusqu au troisième œil, d où
on peut contempler les choses d’un point de vue élevé, up-
eksha, et on atteint alors l’équanimité, encore upeksha.
Cette mise en parallèle des sept facteurs d illumination
avec le travail de base du Râjayoga a son importance, car elle
permet de rapprocher en profondeur bouddhisme et hin­
64. Letter, op.cit. p.U6.
douisme. Après les destructions de l’islam et huit siècles d’ab­
sence, les bouddhistes sont de nouveau présents en Inde ; il y
en a 20 millions environ, un nombre supérieur par exemple au
Sri Lanka. Approfondir donc la relation entre bouddhisme et
1hindouisme est important, c’est d’ailleurs un souhait exprimé
souvent par le Dalaï-lama, comme nous l’avons dit.
Libération fractale

Quand on Ht le Sutra de la pleine conscience du souffle tel que


présenté par exemple par Thich Nhat Hanh dans sa biographie
du Bouddha, on s’aperçoit qu’il y a un rythme logique dans la
succession des stades : il s’agit d’abord de prendre conscience
du souffle tel qu’il est, ensuite de voir comment il se calme,
puis du corps tel qu on le perçoit, ensuite de voir comment il
se détend, puis des émotions telles qu’eHes remontent, puis en­
core de les dénouer. On est au fond devant une organisation
fractale, où la même structure se reproduit à différents ni­
veaux : elle consiste en prendre conscience et relaxer. Le
compte des 16 souffles pour aller de l’observation de départ
de la respiration jusqu’à la Hbération correspond au chiffre de
la plénitude dans la tradition de l’Inde. Nous pouvons aussi re­
lever un Hen aussi avec les phases de la lune, kalâ, on peut en
distinguer quatorze ou quinze en incluant l’absence de lune, et
la seizième phase est purement mystique, elle va au-delà dans
la lumière subtile-stable de la RéaHsation, dans la plénitude de
1espace lumineux, ou de la luminosité spacieuse.
La conclusion du travail mérite d’être méditée
: le quinzième « souffle » correspond à la libération, mais il y
en a encore un de plus, ultime, qui représente le lâcher-prise.
Cela est une intuition qui nous l’avons vu est développée de
façon centrale dans le Mahâyâna : si on s’attache au nirvana, il
devient le samsâra, et si on vit détaché dans le samsara, cela
devient le nirvana. Ainsi, on peut considérer que le lâcher-prise
est supérieur à la libération du nirvana. Pour prendre une
image, on pourrait dire que la libération est la bulle qui vient
du fond et crève la sürface de l’étang, mais que le lâcher-prise
est le vent qui emporte l’air de cette bulle et s’en va, en toute
liberté, et sans l’ombre d’un attachement, caresser 1univers.
Les sept facteurs d’illumination

Dans une autre traduction, celle de Thich Nhat Hanh6566, les


sept facteurs d’éveil sont l’attention, l’investigation dans les
dharmas, la relaxation, la joie, l’absorption, la libération et enfin
le lâcher-prise. Nous pourrions par exemple proposer les cor­
respondances suivantes, un peu différentes de ce que celles que
nous avons données ci-dessus, il faut y voir en quelque sorte
un complément et non une contradiction.
—L’attention évoque la focalisation sur le point du centre de
l’homme entre la lèvre supérieure et la base du nez. Ceci per­
met de déstresser le visage et d’avoir comme un rocher stable
au bord de l’eau, où l’on puisse s’asseoir tranquillement et ob­
server l’écoulement du flot respiratoire.
- L’investigation dans les « dharmas », c’est-à-dire les objets,
amène à comprendre que l’attachement que ceux-ci engen­
drent automatiquement a son effet à l’intérieur du corps sous
forme de tensions. Celles-ci forment comme un filet qui piège
et emmêle régulièrement l’oiseau de notre énergie. En prenant
conscience du filet, on dissout en quelque sorte ses mailles et
l’oiseau blanc peut prendre son essor naturel. Cela induit un
sentiment d’aise, de relaxation quand l’énergie monte dans le
tronc, de joie quand elle passe par le centre de la tête, et d ab­
sorption et lumière quand elle atteint le troisième œil. Cepen­
dant, il ne faut pas s’arrêter là, on se lance dans le vide

65. Thich Nhat Hanh, Old Path, White Clouds, Full Circle, Delhi, p.279 et en
français sous le titre de Siddhartha.
66. Id. p. 35.
« interplanétaire » au-delà du centre du front et on amène la
conscience à se fondre dans le point-soleil. Pour fixer les idées,
on peut situer celui-ci à un ou deux mètres en haut et en avant
du front. Il ne reste plus alors qu’à laisser agir d’elle-même
1énergie propre à ce point qui est la clé de voûte de notre corps
subtil. On peut ainsi prendre en quelque sorte un bain de soleil
dans ses rayons bienfaisants, et obtenir une relaxation du corps
physique faisant écho à une libération de l’esprit : c’est le sep­
tième et dernier facteur d’éveil, le lâcher-prise.
Lâcher à la fois l’ego et le non-ego

L’ego humain aspire à l’expansion, ce qui est au fond un mouve­


ment naturel : « La croissance dans la connaissance consiste en
une assimilation progressive de l’objet et en un établissement de
l’umte avec lui. L’extension progressive de la connaissance, ainsi
que l’approfondissement non moins progressif de la compréhen­
sion, sont des manières dont l’être humain répond au besoin qu’il
a en lui pour l’illimité, un besoin qui est fondamental dans toutes
ses activités. » 67
Ver à soie
Le ver à soie s’enferme dans le cocon qu’il a lui-même
produit, et à cause de cela il est capturé et détruit. Il en va de
meme pour le mental « egocentré » qui s’enveloppe dans la
« soie des désirs » à la base de l’ego, il s’agit aussi d’une soif
provenant du petit soi, elle paraît soyeuse, confortable, mais
finalement elle travaille dans le sens de la captivité et de la des­
truction du noyau vivant de l’être.
Derrière 1activité de l’ego dans le sens négatif du
terme, il y a les émotions perturbatrices : « Ce sont les émo­
tions non travaillées qui s’agrippent à chaque pas, à chaque
objet sur lequel atterrit l’attention... Ceci est causé par une soif
67. Id. p.60.
qui travaille dans l’aveuglement. » 68 Selon leur niveau, les per­
sonnes seront plus sensibles à l’enseignement sur le « je » ou
bien à un autre sur le « non-je » : « À celui qui comprend la si­
gnification de l’enseignement du Bouddha et saisit la vérité du
nom dérivé, il a enseigné qu’il y avait un “je’ ; mais à celui qui
ne comprend pas la signification de l’enseignement du Boud­
dha et ne saisit pas la vérité du nom dérivé, il a enseigné qu il
n’y a pas de “je”. » En parlant de nom dérivé, le Shastra [écri­
ture sacrée] fait allusion au fait que les noms en eux-memes
sont purs, mais c’est l’usage et la récupération qu’on en fait,
l’attachement qu’on y développe qui les rend impurs. L ego a
sa fonction, il peut être utile, est pur en soi, mais il ne faut pas
y coller, c’est la « colle » dont nous le badigeonnons qui le
souille. Ceci nous amène au point suivant :
Les « vingt pots de colle »
Il y a cinq stades dans la relation du monde extérieur
avec le psychisme : on parle en pâli des panchakandha (skt pan-
chaskandhà), la forme extérieure, rûpa, les sensations-senti­
ments, vedâna, la perception, sannâ (skt sarnjnâ), 1intégration
des facteurs précédents qui mène à une disposition person­
nelle, en d’autres termes à une individuation, samkhârâ, et enfin
la conscience qui assure la continuité de l’individu, vinnâna (skt
vijnanâ).69 On pourrait dire que l’ego colle tant qu’il peut à cha­
cun de ces niveaux « des quatre côtés », c’est-à-dire à chaque
phase par l’intermédiaire de quatre conceptions erronées. Pre­
nons par exemple la première phase et point de départ du pro­
cessus de perception, rûpa, la forme. Elle est contaminée par
le sens de l’ego des quatre façons suivantes, comme encerclée
des quatre côtés à la fois :

69 Pour une description détaillée de ces facteurs et bien d’autres informations


précieuses sur la psychologie bouddhiste, voir Kalpuhana David, The Pnnci-
ples o f Buddhist Psychology, Satguru Publications, Delhi, 1991 et Suny (Sta e
University of New York Press), 1987, p.18.
a) Je suis la forme
b) J ’ai la forme, elle est à moi
c) La forme est en moi
d) Je suis dans la forme.
Et ainsi de suite pour les quatre autres stades, donc vingt belles
occasions d être « dans la colle », vingt « pots de colle » qui en­
gluent d’ego tout le système. De cela vient l’importance de tous
les types de concentration et de méditation qui pourront aider
a « décoller », et à faire vivre ce « désengluement » dans l’intime
du corps : par exemple, nous développerons ci-dessous la mé­
ditation simple où l’on prend conscience, sur l’inspiration, du
fait que les muqueuses au fond de la narine fermée se décollent
1une de l’autre. On essaie de maintenir cette sensation sur l’ex­
piration et même, ensuite quand on reste un peu à poumons
vides et sur les cycles suivant.
Lunes brisées
D ordinaire le mental est somnolent quand il s’agit de
se remettre en question, voire il dort « sur ses deux oreilles »,
la tête enfoncée dans l’oreiller tout mou des idées toutes faites,
il reflète la lune ronde et auto-satisfaite de l’ego comme de
1 eau dormante ; mais il suffit d’agiter cette eau en la frappant
avec le bâton de la sagesse pour que l’image éclate en mille
morceaux, et disparaisse : elle n’avait pas de réalité véritable.
Enfants-miroirs
L enfant croit trouver un ami dans l’image de soi-
même dans le miroir, mais il ne fait que se cogner le nez sur le
verre plutôt froid... jusqu’à ce qu’il comprenne. Lacan, de son
cote, avait souligné l’importance du stade de miroir et de son
dépassement dans le développement normal de l’enfant. Le
Sbastra réfléchissait déjà sur ce sujet il y a plus de quinze siècles,
et expliquait dans ce sens : « Quand un enfant voit une image
dans le miroir, il a un grand plaisir dans son cœur, et cherche
à la saisir passionnément. Quand l’image disparaît, il brise le
miroir en mille morceaux (de rage) mais il essaie quand même
de saisir (l’image une fois de plus). Les aînés en rient. Or, c est
tout à fait le cas avec les ignorants qui, ayant perdu le plaisir
des cinq sens, le cherchent de nouveau. Et ces ignorants sont
l’objet du rire des sages qui ont réalisé la Voie. » 70
Les sages disent qu’en ce monde, nous sommes tous
fous. Nâgârjuna va un pas plus loin, en disant que nous
sommes déjà, au niveau de nos conceptions de base, tous per­
vers (viaparyayita). Cependant, il reste positif et ajoute que ça
se soigne !
Les paradoxes du nirvana

Faisons d’abord remarquer que ces paradoxes ont fait la célé­


brité du Mahâyâna, et en particulier de celui qui en a fait la pre­
mière synthèse, c’est-à-dire Nâgârjuna.
Imaginez que « je dois réaliser le nirvâna, le nirvana sera
mien » est un concept erroné. En effet, on entretient la notion
que le « je » est une chose et que le nirvâna en est une autre...71
Cette notion revient en fait à fracturer l’être indivis entre le
« je » et le nirvâna, entre celui qui réalise et ce qui est réalisé,
entre sujet et objet. Même à ce niveau (élevé de début d’expe-
rience de nirvâna), on n’arrive guère à atteindre ce qui est vrai­
ment non-divisé...72 « Si on avance en saisissant, en s’agrippant,
alors le monde est pour nous une masse de perversion. Mais
quand on avance en restant libre de la saisie, de l’agrippement,
alors le monde lui-même est nirvâna... »73
« Le déterminé, salakshana, est un extrême, le non-dé­
terminé, alakhashana, en est un autre ; rejeter ces deux ex­
70. Id. p.96.
71. Id. p.37.
72. Id. p.103.
73. Id. p.97.
trêmes et emprunter la voie du milieu, voilà la vraie nature de
Bouddha. »74
En d’autres termes et pour nous résumer, la perver­
sion, viparyaya, fondamentale, c’est de considérer que des en­
tités relatives puissent être l’Absolu.
Nous pouvons maintenant évoquer trois sortes de
connaissances dans le monde, la connaissance ordinaire, avec
toutes sortes d’aspects positifs, littérature, art, science, service
des autres, etc. Ensuite, il y a la connaissance de base permet­
tant de se mettre en route vers la Libération, comme la maîtrise
des désirs et des sens, et enfin la connaissance transcendante
qui est capable de remettre en question et de dissoudre à la ra­
cine le sens du « je » et du « mien ». Cependant, même cette
connaissance est « dépassée par prajnâ-paramita, la connais­
sance parfaite qui est complètement pure et libre de tout atta­
chement »75. Nous retrouvons là une structure très fréquente
en Inde : le monde est représenté par une triade, et la
conscience absolue par quelque chose au-delà, qu’on désigne
par le trois et demi ou le quatre. Cela a même donné le nom
trika, qui désigne une école hindoue proche du bouddhisme,
le shivaïsme du Cachemire. Trika signifie « triade ».
La vraie compréhension, sphota, est pure comme le
cristal, sphatika. Le premier terme peut aussi vouloir dire « ex­
plosion ». On peut rassembler toutes ces significations en di­
sant que la prise de conscience explose rapidement, et qu’elle
a non seulement la pureté, mais aussi la densité stable, la sta­
bilité dense du cristal. C’est sur ce cristal qu’on peut méditer
par exemple au niveau du troisième œil, ou au centre du cœur,
pour se familiariser avec la pureté du nirvâna.
Pour ceux qui connaissent un tant soit peu la voie du
yoga et de l’hindouisme, on peut faire remarquer que le nirvâna
74. Id. p.88.
75. Id. p. 118.
correspond au nirvikalpa-samâdhi, où le sujet est entièrement
absorbé dans son monde intérieur unifié. Par contre, prajfiâ-
paramita correspondra alors au sahaja-samâdhi, quand on réus­
sit à transposer ce sentiment, cette expérience complète d’unité
dans le monde extérieur et la vie courante.
Nous pouvons nous aider maintenant dans notre com­
préhension de Nâgârjuna en citant la conclusion d’un livre sur
la philosophie de celui-ci par Vicente Fatone : il a été profes­
seur de philosophie et d’histoire des religions jusqu’en 1962 à
l’Université de Buenos Aires.
La vérité absolue est au-delà des mots. Elle est silencieuse
comme le vol de ceux qui parviennent à l ’Absolu, dit Chan-
drakîrti : il s'agit du vol des paons royaux qui s'élèvent
dans le vent produit par leurs ailes, d ’une part l ’aile des
mérites accumulés, et d ’autre part celle de la connaissance
accumulée. Un vol sans aucun support, dans le vent de l'es­
pace vide.
Les mots ont des limites, ils ne peuvent exprimer que l'être,
le non-être. Et Nâgârjuna reste silencieux.
C ’est la méthode et c ’est la conclusion de la méthode. Si­
lence, quiétude, pacification, que même le fondateur de la
doctrine n ’a osé exprimer au moyen de la parole:('
Pour conclure cette section sur le nirvâna en revenant
à la pratique, nous pouvons faire remarquer que le redresse­
ment tout simple du corps durant la session de méditation a
aussi un sens métaphysique : on a l’habitude de rester le nez
dans ses petits problèmes, c’est-à-dire dans le plan du relatif,
mais tout d’un coup, on se souvient et on relève la tête. On est
alors capable de regarder, montant au-dessus de l’horizon, la
pleine lune de l’Absolu.76

76. Fatone Vicente, The Philosophy of Nâgârjuna, Motilal Banarsidass, Delhi,


1981, 1991, p.151.
Chapitre 5
Marches d \approche :
Trente-quatre méditations
pour se familiariser avec
la Voie du milieu

Le chiffre 3 désigne les triades constituant le monde,


tamas- raM satva, etc. Ce qui vient au-delà, qu’il s’agisse du 3
et demi, du 4, ou du 34 par rapport à 33, indique la transcen­
dance, l’Absolu. D ’où le nombre des pratiques dans ce chapitre.
Avant d envisager les méditations elles-mêmes, commençons
par préciser quelques règles de base.
Conseils généraux
Ces méditations représentent en fait des visualisations
pédagogiques. Pour beaucoup, la pensée de Nâgârjuna apparaît
comme trop abstraite, logique et métaphysique. Cependant, il
donne dans ses écrits toute une série d’images avec lesquelles
on peut se familiariser grâce aux visualisations. De plus, le nom
même de 1 école de Nâgârjuna, le mâdhyamika, est relié à l’éveil
de 1axe central, et donc au rééquilibrage des côtés en dyshar­
monie, et par conséquent à l’ouverture de la narine fermée afin
qu’on puisse la percevoir de la même façon que la narine ou­
verte de l’autre côté. Les visualisations proposées ci-dessous
n’ont donc rien de vraiment nouveau, elles représentent des
variations pédagogiques sur thème donné. Elles sont nées d in­
tuitions de méditation possible. En un sens, je ne les ai pas pra­
tiquées en tant que telles pendant des années, mais le fait
qu’elles me soient venues spontanément comme cela, peut
aussi être considéré comme le résultat de plus de trente ans de
pratique. Il faut bien comprendre que ces visualisations ne peu­
vent remplacer des méditations traditionnelles pour ceux qui
suivent la voie tibétaine par exemple. Celles-ci ont été établies
par des sages réalisés et il faut donc que les méditants qui sui­
vent la voie tibétaine les poursuivent sans changement comme
leur pratique principale. Cependant, nous pouvons nous sou­
venir de la petite Shambhavî qui prend au sérieux le souhait
du Dalaï-lama de rapprocher bouddhisme et hindouisme. Pour
ce faire, elle se sent particulièrement reliée à Nâgârjuna d’un
côté, et au kriya-yoga de l’autre. Elle est en fait une descendante
directe par son père du fondateur du kriya-yoga, Lahari Ma-
hashaya. Les visualisations ci-dessous, accompagnées de res­
pirations et de trajets d’énergie dans le corps, sont typiquement
des sortes de kriyas. Il ne faut pas en faire un absolu, ce sont
comme des gammes pour s’habituer à ce clavier qu est le corps
subtil. Elles sont des instruments pédagogiques qui donnent
une souplesse technique pour réussir ensuite cette improvisa­
tion, cette création qu’est la méditation spontanée.
Swami Vijayânanda auprès duquel j ai été souvent pen­
dant 25 ans, disait que la meilleure manière d ouvrir les canaux
d’énergie, c’est la grâce du gourou. Il mentionne ensuite
l’amour, principalement mystique, et finalement le prânâyâma
qui peut être physique, mais aussi subtil. Dans ce cas, il s agit
de l’art de guider les souffles, et nous arrivons près de kriyas
décrits ci-dessous.
Du point de vue pratique, je parlerai souvent de façon
abrégée de la narine fermée, mais en fait, dans la plupart des
cas, elle est simplement presque fermée, et la narine dite ou­
verte peut aussi ne pas l’être complètement. Cependant, on
observe d’habitude au repos une différence d’ouverture. Si on
ne la sent pas quand on s’assoit en méditation, il n’y a pas lieu
de s’impatienter, la différence entre les deux narines peut ne
devenir claire qu’après quelques minutes de tranquillité. Quand
il est conseillé d’ouvrir la narine fermée sur l’inspiration, il est
sous-entendu qu’il faut tâcher de garder la sensation d’ouver­
ture sur l’expiration aussi, et dans les cycles suivants. C’est jus­
tement là la difficulté : autant il est assez facile de sentir un
petit peu d’ouverture sur l’inspiration dans la narine fermée,
autant il est difficile de maintenir cette sensation sur les expi­
rations suivantes, surtout quand on arrive en fin expiration où
tout a tendance à se rétracter au niveau subtil.
Les visualisations proposées ci-dessous ont une struc­
ture, un « squelette » simple : il s’agit de commencer à inspirer
à partir de l’hémicorps du côté de la narine fermée, de conti­
nuer à le faire par cette narine fermée elle-même, et d’expirer
en général par le troisième œil, ou de temps en temps de l’autre
côté pour rééquilibrer. Un travail complémentaire est d’inspirer
des deux côtés par les canaux latéraux. Pour être pratique, on
pourrait se représenter ces canaux latéraux entre les hanches
et le troisième œil, et expirer au niveau du troisième œil en sen­
tant leur confluence. Cette confluence peut aussi être marquée
de façon plus claire en visualisant les deux pouces de lumière
qui se joignent exactement au niveau du centre du front, et en
favorisant le contact des ongles de ces pouces de lumière plutôt
que celui de leur pulpe, cela allège la méditation et la rend plus
précise.
Concrètement, on fait d’abord ce travail au niveau des
pouces physiques dhyâna-mudra, la position de méditation ha­
bituelle où les pouces horizontaux se touchent au-dessus des
deux paumes de mains l’une sur l’autre. Ensuite, on détache
les pouces de lumière des pouces physiques, et on les amène
au bindu, le point de concentration mobile qui peut être en dif­
férents lieux du corps. On peut le mettre en particulier au cen­
tre du cœur, ou au centre du front, ou au point de contact de
la langue retournée vers l’arrière et vers le haut avec le palais.
Les emplacements en dehors du corps sont aussi possibles,
mais en général le bindu reste dans le plan sagittal (le plan qui
va vers l’avant comme une flèche et qui sépare le côté de
gauche du côté droit du corps).
Un point important dans ce plan sagittal est ce qu’on
pourrait appeler le point-soleil, il se trouve dans la direction
générale du soleil, c’est-à-dire vers le haut et vers l’avant, on
peut le placer peut-être à un ou deux mètres dans cette direc­
tion. Il peut être considéré comme le sommet du corps subtil,
c’est à lui que tout va, c’est de lui que tout vient, c’est par lui
que tout tient. Il a quelque chose à voir avec la fine pointe de
l’âme des mystiques chrétiens, la scintilla animae de la mystique
médiévale, et dans le mâdhyamika, avec bhûtakoti, le sommet,
koti, de l’être, bhûta. Cela est bien sûr relié à la nature solaire
du Bouddha, dont l’éclat éclaire toutes les entités telles qu’elles
sont en réalité. Les méditations sur le troisième œil sont tou­
jours possibles, et même souvent plus efficaces, quand on le
projette en haut et en avant vers le point-soleil.
Bien que j’insiste dans les descriptions ci-dessous sur
l’inspiration par la narine fermée, il peut être bon de faire en
plus converger les deux canaux, gauche et droit, au niveau du
troisième œil sur l’expiration. De plus, les visualisations peu­
vent régulièrement être aidées par des gestes des mains qui les
dessinent et les évoquent, souvent accompagnés de la respira­
tion. Dans un second temps, les mains physiques restent au
repos, et seulement les mains subtiles, de lumière, suivent ces
visualisations et décrivent leur mouvement. En plus de tout
cela, rester poumon vide en s’absorbant dans une sensation-
visualisation —un diamant au centre du front pour prendre un
exemple parmi cent autres possibles - permet d’intensifier le
phénomène et de l’imprimer plus rapidement dans la mémoire
profonde, comme une image sur une plaque photographique.
Quand on mentionne l’ouverture de la narine fermée,
il faut savoir qu’elle est régulièrement corrélée avec six autres
ouvertures dans l’hémicorps du même côté: celle des paupières
qui s’allègent, et finalement s’entrouvrent ou même s’ouvrent
complètement; celle des dents qui se desserrent, se décollent
du côté de la narine obstruée, en particulier dans leur zone
postérieure, avec les molaires et les dents de sagesse un peu
plus serrées ; celle des espaces intervertébraux au niveau cer­
vical et dorsal, leur ouverture correspondant à une légère in­
clinaison de la colonne qu’on peut effectuer du côté de la
narine ouverte, pour rééquilibrer ; celle de l’aisselle qui s’ouvre,
avec le bras au-dessus de coude qui a tendance à se décoller
légèrement du tronc ; celle des espaces entre les doigts, en gar­
dant présent à l’esprit que le majeur correspond de façon ré­
flexe à l’axe central du dos ; enfin, comme septième ouverture,
on peut regrouper collectivement la sensation de détente, de
laisser-aller, de décrispation, on aimerait pouvoir dire de « dé-
chiffonnement » de toutes les articulations du côté de la narine
fermée. C’est comme si une vieille caisse de vêtements était
enfin aérée.
On peut critiquer toute tentative d’écrire sur la médi­
tation en disant que de toute façon, il s’agit du domaine de l’in­
dicible. Cependant, dans le domaine spirituel, bien qu’une
tradition vivante soit importante, elle peut être partiellement
ou complètement interrompue par une décadence. Donc, ce
qui reste des mystiques anciens par la suite, qu’on le veuille ou
non, ce sont des textes. On est content qu’ils soient là et, tant
qu’à faire, qu’ils soient le plus clair possible. En ce qui me
concerne, j’ai grandement profité de la lecture d’écrits spirituels
du passé, et c’est pour cela que je ne méprise pas l’idée du texte.
Ce sont des formes de nourriture, et comme le dit une Upani-
shad : « Ne méprise pas la nourriture (anna), c’est l’Absolu »,
anna Brahman. Chacun doit trouver un appétit juste pour les
textes, en d’autres termes sa voie du juste milieu au-delà de
l’anorexie et de la boulimie au niveau mental.
Toutes les méditations qu’on effectue à l’intérieur du
corps peuvent être aussi projetées en avant dans son propre
corps de lumière, qu’on visualise à deux ou trois mètres à
l’avant de soi-même, éventuellement un peu plus haut que soi.
Cette dissociation donne une base de yoga de la connaissance,
où c’est soi-même qui observe soi-même, et elle crée aussi un
dynamisme. Ne dit-on pas de quelqu’un qui a de l’élan qu’il «
va de l’avant » ?
Certes, on pourra reprocher aux visualisations péda­
gogiques ci-dessous de n’être que des béquilles. Cependant,
mieux vaut s’en servir pour avancer que de rester paralysé sur
son lit de malade. Et peut-être qu’après un certain temps, le
miracle arrivera, la méditation spontanée surviendra, et des in­
firmes pourront suspendre leurs béquilles au mur du sanc­
tuaire, avec des ex-voto remerciant le pouvoir d’En haut pour
prières exaucées. On peut considérer ces visualisations aussi
comme des starters : dans une voiture, elles peuvent aider à
démarrer le moteur trop refroidi et lancer le mouvement d’une
vraie méditation selon le mâdhyamika. Celle-ci a son propre
pouvoir et mènera loin.
C’est tout un travail de « digérer » Nâgârjuna. Recourir
à la visualisation en lien avec le souffle peut beaucoup y aider.
Certes, une visualisation n’est qu’une image, mais quand il y a
toute une série d’images qui rentrent profondément dans la
conscience, elles constituent à la longue un compost, un ter­
reau fertile pour la germination de cette fleur qu’est la véritable
expérience.
Les kriyas ci-dessous sont basés sur différents types de
concentrations. Il est bon de savoir alterner les concentrations
avec les méditations d’observation. En effet, même si norma­
lement une concentration devrait être effectuée sans tensions,
ces dernières existent, surtout au début, et il est donc bon d’al­
terner ces pratiques avec, par exemple, l’observation de la res­
piration, de la posture, ou du mental tel qu’il court librement.
Cette dernière pratique paraît la plus simple, mais elle n’est pas
si facile. La structure de base des concentrations est l’ouverture
de la narine fermée. On comprendra donc qu’en pratique, il
s’agit de 34 méditations qui n’en font qu’une.
Par ailleurs, les kriyas, exercices de méditation, sont
souvent donnés sous le sceau du secret de l’initiation. On com­
prend l’idée de base, il s’agit de renforcer la concentration sur
le gourou et d’être sûr que les exercices soient adaptés au ni­
veau du disciple. On peut cependant aussi avoir une vision cri­
tique de ce système, où le gourou garde le secret de fabrication
de son produit pour avoir son exclusive sur le marché. On
parle dans la tradition de « gourou au poing fermé ». À ce mo­
ment-là, il s’agit d’une sorte de brevet, une marque déposée
pour un ensemble de recettes visant à la Réalisation. Tout cela
dans un contexte de compétition commerciale sévère entre
groupes religieux et spirituels, sachant aussi que les débutants
ont, de toute façon, et plus que les gens avancés, besoin d’exer­
cices clairs et précis à suivre... Il faut bien comprendre le pour
et le contre de ce système. Par exemple, un maître comme le
Bouddha a donné un enseignement clair (subhassita, bien ex­
pliqué) et pour tous, enseignement qui est conservé par écrit
dans le canon du Tripitika, cette approche est donc aussi pos­
sible. Là encore, il y a une voie du juste milieu à trouver, entre
ne rien dire et tout dire.
Beaucoup de gens s’enferment, se piègent eux-mêmes
dans une plainte chronique : « Nous ne savons pas comment
méditer ! » Les 34 propositions de pratiques données ci-des­
sous pourront peut-être contribuer au fait qu’ils ne chanton­
nent plus de façon indéfiniment monotone leur « complainte
de l’ignorant ». S’ils trouvent que les pratiques ci-dessous sont
trop complexes, ils peuvent aussi réciter leur mantra ou obser­
ver leur souffle. En l’effectuant de façon sérieuse et intense,
ils retrouveront de toute façon par eux-mêmes, et de l’intérieur,
certaines lois du corps subdl sur lesquelles sont fondées ces
34 méditations.
Un avertissement important : méditer sur la narine qui
s’ouvre est franchement stimulant. Pour beaucoup de gens, ce
sera une aide car en ce qui les concerne, un grand obstacle
pour la méditation est la somnolence avec, caché par derrière,
l’ennui. Cependant, si les personnes ont déjà tendance à s’em­
baller facilement, ou même souffrent de surexcitation de type
hypomaniaque, mieux vaut choisir de pratiquer des méditations
plus calmantes, elles ne manquent pas. Il y a trop de personnes
dans les milieux religieux ou spirituels qui dérapent sur la peau
de banane d’un délire de toute-puissance. C’est un des pro­
blèmes majeurs de ces milieux. Quand on est dépressif, on s’en
aperçoit et on a donc tendance à demander de l’aide, mais
qu’on est surexcité voire hypomaniaque, on ne s’en aperçoit
pas, on ne pense donc pas à demander de l’aide et on cherche
plutôt à sauver le monde, ce qui bien sûr pose toute sorte de
problèmes. Il faut garder cela présent à l’esprit. Les apprentis
mégalomanes doivent s’abstenir.
Pour les gens dépressifs, l’indication peut se discuter :
probablement dans le travail sur l’ouverture de la narine fer­
mée, il y a une stimulation directe des endorphines qui repré­
sentent le meilleur antidépresseur naturel et qui stimule
directement la dopamine induisant une amélioration de l’hu­
meur. Il y a des dépressions où une sorte de tristesse relative­
ment calme est au premier plan, à ce moment-là une
méditation stimulante sera indiquée et pourra avoir un effet
très bénéfique. Par contre, dans le cas de dépressions anxieuses
ou avec une colère sous-jacente énorme, il faudra de toute
façon insister sur des pratiques calmantes d’abord, avant de
réactiver l’énergie par l’ouverture de la narine fermée. Il ne faut
pas faire l’erreur de certains psychiatres qui donnent des anti­
dépresseurs stimulants à des patients qui ont envie de se suici­
der, car ceux-ci pourront bien finalement passer à l’acte à cause
même de l’effet désinhibiteur de leur médicament. De manière
générale, un travail intensif sur l’ouverture des nâdis doit se
faire en solitude et en lien avec un maître qui connaît la ques­
tion par expérience directe.
Heureusement, il reste tous les gens qui ne souffrent
ni de dépression, ni d’hypomanie, et qui jouissent d’un équili­
bre de base. Pour eux, je peux témoigner, comme un encoura­
gement, que cela fait une petite dizaine d’années que je travaille
sur l’ouverture des nâdis, et j’ai l’impression d’être seulement
au tout début des vastes possibilités que cette voie ouvre.
Description des pratiques de visualisation

1) Nâgârjuna, l’Alchimiste

Phase 1 :
Se représenter un soleil au-dessus et en avant. À l’intérieur, Nâ­
gârjuna est assis en position de lotus avec un léger sourire et
un dais de sept cobras au-dessus de la tête. Il réside dans une
mandorle de vacuité. Celle-ci rayonne dans toutes les direc­
tions, y compris vers le corps du méditant. Ce corps, avec
toutes les sensations qui s’y agitent dans tous les sens, est pareil
à un chariot agité par les cahots, transportant un énorme sac
de billes de plomb sur une route de terre inégale. Ce sac est
sans cesse chahuté-cahoté à cause des trous et ornières de la
route. Soudain, Nâgârjuna effectue une moûdrâ (geste) mys­
térieuse : le rayon de soleil qui descendait vers le corps se trans­
forme d’un instant à l’autre en baguette magique, et tout à coup
les billes de plomb ballottées se transforment en or immobile.
Le corps demeure dans l’or immobile.
Le corps demeure...
Or immobile.
Phase 2 :
Percevoir maintenant que, en plus d’une lumière provenant de
Nâgârjuna, il y a aussi un son continu qui s’en dégage. On peut
l’entendre comme un a- ou un om continu, mais le mieux est
encore de faire comme si c’était le bruissement du silence,
nâda, qui pouvait avoir son origine à cet endroit. Nâgârjuna
l’Alchimiste se transforme en Nâdârjuna, Silence brillant. Le
son tenu mais continu se répand comme l’onde circulaire dans
un étang où l’on a lancé une pierre, et la partie de cette onde
qui touche notre corps le rééquilibre, le paralyse, l’immobilise
instantanément. Finis les bruits de bavardages !
Un silence lisse. Un lissage intérieur....
2) La forme est dans le vide, le vide est dans la forme

Il s’agit d’une notion centrale de la philosophie de Nâgârjuna,


le mâdhyamika, reprise de la Prajnâparamita, et ce, même si la
formule elle-même n’apparaît que peu en tant que telle dans
les écrits du « Nâga ». Pour mieux la sentir et l’incarner, on peut
la relier facilement à la conscience des narines, en sentant par
exemple que l’interstice qui augmente à l’intérieur de la narine
en train de s’ouvrir, représente le vide dans la forme, et à l’in­
verse, la narine ouverte qui se condense pour se refermer re­
présente la forme qui « concentre » le vide. Le but reste comme
d’habitude un équilibre parfait entre les deux latéralités.
3) Advaya dharma, la réalité non duelle
Sentir un germe dans la tension de la narine fermée, comme
la graine d’un arbre. Sur les inspirations successives, il se dé­
veloppe et les branches ainsi que les feuilles de la nouvelle
plante se mettent à occuper tous les recoins de l’espace infini,
de la grande Vacuité.
On peut aussi méditer pendant quelques temps sur la narine
fermée en tant qu’ego et que petit soi, et sur son ouverture
comme leurs dépassements : petite narine, petit soi, grande na­
rine, grand Soi.
Le rééquilibrage du niveau d’ouverture des narines, et de façon
sous-jacente des latéralités, permet à la non-dualité d’émerger
et aux deux « soi-s » d’être comme enveloppés par la « soie »
d’un châle harmonieux et soyeux, on aimerait pouvoir écrire
soie-yeux ou même simplement soi-yeux. N ’est-ce pas une
évocation directe du rayonnement spirituel de l’unité?
4) Le delta de lumière

Tous les éléments du samsâra sont aspirés par le nirvâna.1'


L’inspiration monte à partir de toutes les parties de l’hémicorps
du côté de la narine fermée, comme des ruisseaux qui sorti­
raient de sources mais s’écouleraient de façon ascendante. Ils
se rassemblent au niveau de la narine en train de s’ouvrir, à la
manière d’un torrent qui passerait un défilé, puis parviennent
dans la plaine du front où ils rencontrent la « rivière » contro­
latérale, pour former avec elle un delta de lumière s’ouvrant
sur l’océan du vide.
5) Les cinq pratiques du « désagrippement »

Pour celui qui s ’agrippe, le nirvâna est le monde, pour celui qui ne
s ’agrippe pas, le monde est le nirvâna.
Nous l’avons vu, il y a deux méditations centrales dans le mâ-
dhyamika, le fait de se désagripper (agraha, anupalambha, anu-
pâdâna,) et celui de suivre la Voie du milieu (madhyamâ
pratipat). La symétrie même du V majuscule dans l’alphabet
latin nous suggère que la Voie converge vers l’axe du milieu...
On peut combiner les deux méditations en les incarnant dans
le corps de la façon suivante :
Sentir dans chaque articulation du corps, du côté de la narine
fermée, un point qui s’ouvre. Ou encore, pour préciser, on iden­
tifie les cinq endroits les plus sensibles à la tension-fermeture
du côté de la narine fermée, et on les ouvre : en plus de la narine
elle-même, il y a les paupières, les mâchoires, en particulier dans
la zone postérieure des molaires et des dents de sagesse, les ais­
selles, les espaces intervertébraux au niveau cervical et dorsal.
Ouvrir ceux-ci peut être effectué facilement en inclinant le haut
de la colonne et en tournant la tête très légèrement du côté op­
posé à la narine fermée. Quant à ce qui est d’ouvrir l’aisselle,
un geste peut aider : soulever vers l’extérieur le bras du côté de
la narine fermée à environ 30°, le coude étant à peu près plié.
On tend alors les mains et on amène en dessous d’un majeur,
le majeur de l’autre côté. Pour être précis, le contact entre les
deux majeurs s’effectue au-dessous de l’articulation interpha-
langienne distale, c’est-à-dire la plus proche de l’ongle.
Au niveau des yeux, il ne faut pas hésiter à induire une franche
dissymétrie, l’œil du côté de la narine fermée étant bien ouvert,
celui du côté de la narine ouverte presque fermé. C’est ainsi que
l’effet de rééquilibrage sera maximum. Lorsque ces cinq pra­
tiques sont suffisamment ressenties, le corps du côté de la narine
fermée est déjà bien « dé-grippé », comme des boulons rouillés
qu’on a finalement réussi à désolidariser de leur vis alors qu’ils
étaient grippés par la rouille. On s’est séparé d ’upâdâna, l’hypo-
lepsie, on l’a traitée en quelque sorte. L’énergie se met alors à
s’écouler naturellement en montant dans le canal central qui cor­
respond, en ce qui concerne le corps subtil, à la « voie du mi­
lieu ». Son nom en yoga, sushumna, signifie « paix intense », de
la même racine que shânti.
6) Stopper le disque rayé

Avoir une attention toute particulière au dernier tiers de l’expi­


ration. C’est là que le corps se recroqueville du côté de la narine
fermée. Pour éviter cela, pensez dans cette phase à remonter le
haut de la colonne légèrement vers l’arrière et du côté de la na­
rine ouverte. Sinon, l’ensemble corps-mental retombe inévita­
blement à chaque fois dans l’ornière de « l’agrippement »,
comme une tête de lecture dans le sillon du disque rayé.
A chaque fin d’expiration, le haut du corps subtil est repris par
une légère contracture. À chaque systole, le cœur retombe aussi
dans l’agrippement. D ’où, dans ce dernier cas, la pratique de
base de Râmana Mahârshi, méditer sur le cœur subdl à droite,
pour favoriser régulièrement le « désagrippement ». Cela per­
met un passage progressif du côté gauche du stress au côté
droit du non stress du point de vue physique, et du côté gauche
de l’ego au côté droit du Soi du point de vue métaphysique.
7) De la passion à la compassion

Le bodhisattva a imbibé l ’esprit de la sagesse sans limite et de la


compassion sans entrave.
Après que la compassion s’est « désemmêlée » de la passion,
après que la sagesse s’est « dés-enlacée » de l’ignorance, la com­
passion-sagesse peut enfin s’élever comme une double spirale
confluant au sommet, c’est-à-dire au niveau du troisième œil.
Il s’agit d’une sorte de molécule d’ADN qui constitue le « pa­
trimoine génétique » d’un nouvel être de lumière. Sur l’inspi­
ration, sentir le courant de sagesse qui démêle les déblocages
dans l’hémicorps du côté de la narine fermée, et finalement la
contracture de la narine fermée elle-même. Ce courant par­
vient au niveau du troisième œil en haut de l’inspiration et sur
l’expiration, un flux de détente permet de condenser l’énergie :
cela est similaire à un nuage qui se transforme en gouttes de
pluie pour irriguer de compassion la moitié du corps du côté
de la narine ouverte. Sagesse et compassion amènent ainsi à
créer un équilibre parfait entre soi-même et les autres. Notons
que du point de vue neurologique, le côté de la narine fermé
est plus humide, avec plus de mucus dans la narine elle-même,
et plus de transpiration sous l’aisselle et en général de ce côté.
8) La porte au fond de ce corridor qui m ène du samsara
au nirvâna
La narine fermée, et du même côté, l’aisselle, les espaces inter­
digitaux et toutes les articulations sont en fait particulièrement
noués, et représentent donc des lieux privilégiés pour pratiquer
le désagrippement. Ces lieux représentent par là même autant
de portes qui ouvrent directement du samsâra vers le nirvâna.
Une fois qu’on a trouvé la porte, on peut identifier la serrure et
rechercher de façon plus efficace la clé capable de l’ouvrir. Cette
porte débouchant sur le nirvâna pourrait aussi mériter le nom
de « porte du paradis ».
La sensation d’ouverture des espaces interdigitaux est favorisée
par les ablutions, en particulier matinales, comme celles qui sont
pratiquées dans les pays chauds, par exemple hindous et musul­
mans. Ces ablutions induisent de façon réflexe une ouverture
des narines et favorisent donc non seulement un réveil général,
mais aussi déjà un début de dégagement du chemin des nâdis.
Ajoutons que l’eau mise directement dans le nez, ainsi que dans
le conduit ou derrière le lobe de l’oreille a le même effet.
9) Où donner le coup de griffe ?

Avec les griffes de la sagesse, dépecer la peau des apparences.


Il s’agit de faire croître les griffes de sagesse pour déchiqueter
les entrailles de la passion et de l’ignorance. [Cette image est
probablement reliée à l’avatar de Vishnu Narasingh, l’homme-
lion, qui prend sur ses genoux le démon Hiranyakassyapu et
lui ouvre le ventre avec les griffes. Il s’agit d’une scène réguliè­
rement représentée dans ces temples hindous que Nagarjuna
devait voir un peu partout quand il sortait de son monastère].
Lever les coudes à l’horizontale, rapprocher les deux mains qui
ne se touchent pas mais dont les doigts sont orientés vers l’avant
et l’intérieur, les paumes sont donc vers l’avant, et finalement
s’inclinent pour faire le geste de deux griffes qui ouvrent la peau
du ventre d’un monstre. Sentir aussi qu’elles ouvrent en même
temps l’espace entre les deux muqueuses collées de la narine
obstruée, pour que le courant ascendant du samsara vers le nir­
vâna puisse passer à libre flot.
10) Prajnaparamita : la vision

Prajnâ, la Connaissance, est comme l ’œil.1*


Sentir le centre du front, âjnâ chakra, le « centre qui instruit »,
ajnâ. De là, sur l’inspiration, monter en direction du point-so­
leil, cela fait progresser, pra-, la connaissance, jnâ. Quand cette
connaissance en progrès, prajnâ, arrive au sommet, paramita,
on a la complétion de Prajhâparamita. Sur l’expiration et les
cycles suivants, intensifier cette sensation au sommet. Tout
tient par le haut.
Par ailleurs, on pourrait dénommer ajnâ chakra également
prajnâ chakra. C’est le point vers lequel le monde doit conver­
ger : « En suivant la voie, le chercheur amène le monde entier
à tendre vers prajnâ, la Connaissance. »7>Seng-chao disait de
celle-ci : « Bien qu’elle soit vide, prajnâ illumine, bien qu’elle
illumine, elle est vide » et aussi «prajna ne connaît pas, et pour­
tant elle illumine les couches les plus profondes. ». On dit dans
les écritures bouddhistes : « Le dharma est le soleil d’où pro­
vient la splendeur de la sagesse immaculée qui dépasse les at­
tachements, la haine et l’ignorance envers les objets. » 78980 On
dit aussi du Bouddha qu’il est de la famille du Soleil. Le canal
principal par lequel il fait descendre sa compassion sur la terre
comme un soleil couchant est la forme d ’Avalokitshvara, lui-

78. Id. p. 281.


79. Id. p. 266.
80. Letter, op. cit., p. 26.
même relié au bouddha de connaissance (jnâni bouddha) Ami-
tâbha, ce qui signifie « lumière ineffaçable ».
Suivre sur l’inspiration, des lignes de lumière qui montent de
toutes les cellules du corps, passent à travers les narines et sur
l’expiration, déversent leurs lumières au centre du front, âjnâ
chakra, qu’on pourrait ainsi appeler, sans le dégrader, prajhâ
chakra.
11) C’est dans le ciel que sont les racines de l’Arbre
à l’envers

Le ciel ou espace, âkâsha, est un concept très important chez


Nâgârjuna, justement parce que c’est beaucoup plus qu’un
concept, c’est une expérience. Il évoque souvent la Réalité elle-
même. L’ascension de l’énergie s’opère comme dans un arbre
inversé. Sur l’inspiration, on remonte à partir des « feuilles » qui
correspondent à toutes les petites parties tendues dans l’hémi-
corps du côté de la narine fermée, on sent le tronc qui ouvre
en quelque sorte le passage au niveau de ce conduit, et les ra­
cines s’élargissent au-dessus pour pénétrer dans tous les recoins
de la terre d’or du dharmadhatu (littéralement le métal, dhatu,
des choses, un des noms de l’Absolu). Sur l’expiration, on se
maintient à ce niveau et on arrose ainsi en quelque sorte les ra­
cines de l’arbre...
12) Qui peut percer le mur de l’Absolu ?

L'Absolu est un mur, l'enfant ne peut y fixer le monde, mais l'adulte


qui a atteint la maturité y parvient, en y faisant le « trou » néces­
saire.81
Au-dessus de la narine fermée, il y a « l’espace nirvana » et en
dessous, « l’espace samsara ». Être comme l’adulte, capable de
percer un trou dans le mur de la narine fermée, et ainsi de faire
communiquer-communier samsâra et nirvâna.
13) Traverser les extrêmes pour les dépasser

Quand on dit que l ’Absolu est sans limites, ces limites correspon­
dent aux « extrêmes » qu 'ilfaut effacer par la poursuite de la Voie
du milieuf ’
Commencer par bien percevoir les muqueuses presque collées
de la narine obstruée en les considérant comme les « ex­
trêmes », et le fil d’air qui se faufile en entrant comme un cou­
rant d’or qui monte en les décollant, et donc correspond à la
Voie du milieu. Bien sûr, cette visualisation d’ouverture ascen­
dante peut être ensuite reportée dans le canal central égale­
ment, c’est un lieu où on la sent assez naturellement.
14) Embrasser le monde

Sur l’inspiration, sentir à la fois la narine obstruée et l’aisselle


du même côté qui s’ouvre. Le bras de lumière de ce côté s’écarte
du tronc, puis s’étend en visualisant qu’on va entourer le cou
de quelqu’un et commencer à l’amener contre soi. Dans l’expi­
ration, on sent la narine ouverte qui se resserre un peu et le bras
de ce côté qui prend la personne de passage et la serre contre
soi. L’inspiration suivante, on se détache de la première per­
sonne et on étend le bras de lumière pour commencer à en ra­
mener une seconde vers soi.
La façon dont un sage vit les relations humaines pourrait faire
penser à un moteur à deux temps. Quand un visiteur est là en
sa présence, il est complètement focalisé sur lui ou elle, il peut
même sembler y être attaché, mais le second temps vient vite,
et alors il se détache pour pouvoir s’attacher complètement au
visiteur suivant. L’être ordinaire suit aussi ces cycles à deux
temps, cependant le sage les effectue plus complètement et ra­
pidement. Quelque part, son moteur est mieux lubrifié et fonc­
tionne plus vite.
15) Dharmadhatu, un Fondu d’Absolu

Les objets, dharma, du monde sont du minerai d’or. Quand on


les jette dans le grand chaudron de la connaissance éveillée-ré-
veillée, on voit surnager au bout du compte l’or de l’Absolu,
dharma-dhatu. Dhatu signifie nature, naissance, mais au départ
ce terme désigne le métal, d’où l’image de Nâgârjuna pour dé­
signer l’Absolu : l’archétype est celui du minerai d’or des objets,
dharma-s, en fait du samsâra, qui deviennent par fusion l’or
pur, dhatu, du nirvâna. De plus, sachant que ces deux termes
sont de la même racine dha-, qui signifie « soutenir, suppor­
ter », et comprenant en même temps que les objets sont le sup­
port de la perception, on pourrait pour avancer traduire plus
librement, sans pour autant trahir l’étymologie, le dharma-dhatu
par le « Support, dhatu, des supports, dharma ».
16) Bhutakoti, la fine pointe de l’Être

Koti signifie le sommet, et donc, bhûtakoti, le sommet de l’Être.


On parle en yoga de tri-kuti, un terme pratiquement similaire
pour désigner le sommet des trois canaux qui se réunissent au
centre du front.
Percevoir que la fine pointe de l’être est comme une flèche de
lumière qui pénètre dans le conduit presque fermé de la narine
et le débloque, permettant ainsi à l’énergie sous-jacente de re­
monter, comme une résurgence de rivière souterraine, et de se
fondre enfin dans le lac lumineux de la zone au centre du front.
17) Témoin au mariage de la Vacuité et du Vide

De toutes les méthodes pour obtenir l'union, yoga, celle effectuée


grâce à shûnyatâ est la meilleure. Elle surpasse toutes les unions P
Sentir pendant quelques temps les deux pouces de lumière,
projetés au centre du front, qui se touchent en restant hori­
zontaux comme dans la posture habituelle de méditation. Per­
cevoir la convergence des courants gauche et droit au centre
de cet espace. Puis, sur l’inspiration, sentir que le souffle qui
écarte légèrement les muqueuses de la narine fermée est un
courant de vacuité, le faire monter jusqu’à l’espace du front,
et sur l’expiration, le faire converger au centre même en le fai­
sant se rencontrer avec l’autre courant à peu près symétrique.
Du côté de la narine fermée, on « fait » le vide, d’où l’utilisation
du terme vacuité ; de l’autre, le vide est déjà là, naturellement,
car la narine est ouverte. C’est la nuance de perception entre
les deux courants qui permet le rééquilibrage parfait et finale­
ment l’union, d’où l’idée de parler de mariage conscient entre
la vacuité et le vide.
On peut effectuer l’union des canaux en différents chakras,
celle au niveau du front est à peu près le point de rencontre le
plus élevé, d’où le lien avec ce que nous dit le Shastra : « Elle
dépasse toutes les autres unions. »
18) La Flamme imprenable

Une flamme de bougie s’élève toute droite comme elle le ferait


dans une chambre sans courants d’air. On peut décrire avec
les mains d’abord physiques, puis avec les mains de lumière,
subtiles, le mouvement de l’air chaud qui s’élargit durant son
ascension dans le canal central du bassin vers la tête. La chaleur
même de cette flamme de la voie du milieu repousse quatre
gros papillons de nuit, quatre éphémères qui voudraient s’en
approcher :
- En avant, l’Être, vers lequel on a toujours eu tendance à se
pencher avec attachement, comme avec les êtres chers connus
auparavant : penchant passé certes, mais aussi penchant-
péché...
- En arrière, le non-être, qui nous fait peur, crispant le dos par
l’aversion, la crainte qu’il nous inspire.
- A droite, l’affirmation à la fois de l’être et du non-être en­
semble, ce qui est au fond une impossibilité. Donc, à éviter
aussi, sinon, dissociation psychique possible.
- À gauche, la présence plutôt anxiogène, faisant battre le
cœur, de la négation complète, « ni être, ni même non-être »,
de l’annihilation non seulement de tout objet, mais aussi de
toute signification à l’aventure de l’univers. À éviter aussi.
Sinon, effet de non-sens et dépression assurée.
Entre ces quatre « papillons », la flamme de la conscience suit
la loi naturelle-ascensionnelle de la Voie du milieu, et elle
pourra s’élever sans être touchée.
19) Du Nâgârjuna supérieur au Nâgârjuna suprême

O toi, Nâgârjuna, Seigneur des nâgas, sois victorieux


Assis au sommet des têtes de tous les êtres.84
Ce texte que nous avons déjà cité indique bien l’association
entre Nâgârjuna et le sommet de la tête. Cette zone est associée
à Yishtâ-devatâ, la divinité d’élection, et souvent aussi au sad-
gourou : on les visualise ainsi à ce niveau-là comme une pro­
tection pour tout le système de notre corps subtil. Dans le
même sens, au 10eme stade de l’évolution selon le Mahâyâna,
quand le bodhisattva devient complètement Bouddha, la lu­
84. Letter, op.cit. p. 15.
mière se met à rayonner à partir du sommet de sa tête. C’est
ce qu’on pourrait appeler le Nâgârjuna suprême. Quant au
« Nâgârjuna supérieur », il pourrait correspondre à la langue
remontant vers l’arrière et le haut pour que sa pointe touche
l’arrière du palais, khecharî moûdrâ. Elle devient alors comme
un cobra blanc qui se dresse, signe du désir d’éveil spirituel.
Trop souvent, elle est comme collée, bloquée en position ho­
rizontale avec même la pointe vers le bas contre les incisives
inférieures, dans un mouvement de colère ou de désir, par
exemple l’envie de calomnier ; elle est alors non plus comme
un cobra blanc, mais comme une vipère noirâtre.
La langue en position horizontale avec la pointe qui descend
un peu vers le bas semble bien constituer l’arc supérieur d’un
cercle, celui des émotions destructrices qui tournent indéfini­
ment sur elles-mêmes. Plus profondément, il s’agit finalement
du cercle de la vie et de la mort, du samsâra. Quand la langue
se redresse, elle « prend la tangente », plus précisément cette
tangente qui est la verticale même. Elle s’oriente alors vers la
sortie du cycle, c’est-à-dire le nirvâna.
Le cobra blanc de la langue redressée a une tendance sponta­
née à s’élever vers le sommet de la tête, comme une flamme
monte dans la cheminée. Finalement, il se fondra là-haut dans
ce cobra brillant qui n’est autre que le Nâgârjuna suprême.
20) La bulle de vacuité qui tue le mental

La mort de l ’agrippement, c ’est le nirvâna lui-même.^


On peut ressentir comme un flash ce shûnya qui paralyse le men­
tal, au moins pendant quelques temps. Par ailleurs, si on injecte
une bulle d’air dans la perfusion d’un patient, elle ira directement
dans son thorax provoquer une embolie pulmonaire gazeuse, et
éventuellement une mort subite.85
85. Venkata Ramanan, op.cit. p. 135.
Imaginez sur l’inspiration la narine obstruée en train de se di­
later comme une bulle de gaz en formation : en haut de l’ins­
piration, elle arrive au centre du front dans les « poumons »
du mental, et déclenche sa mort subite. Sur l’expiration, il est
important, et en réalité pas facile, de maintenir la sensation
d’ouverture de la narine fermée. Tout en faisant cela, on se re­
laxe et se réjouit du décès de ce petit tyran au fond impossible
à vivre qu’était le mental.
Le mental est mort, vive l’Esprit !
21) A la croisée des chemins du vide

« Shûnyatâ est présente au cœur de chaque objet. »


Shûnyatâ, la vacuité, est présente également dans le corps vécu,
sous forme de l’axe central.
Dans les mains, elle est en correspondance avec le majeur, l’axe
de symétrie qui est relié de façon réflexe à l’axe central du
tronc : les majeurs, droit et gauche, sont donc deux formes de
chemins du vide —qu’on peut cependant percevoir —et leur
rencontre évoquera ce nirvâna qui est purement paradoxal :
« En l’atteignant, on ne l’atteint pas, en ne l’atteignant pas, on
l’atteint. »
Pratique : amener les deux mains en face du visage, avec les deux
majeurs qui se croisent en face du centre du front, au niveau
par exemple de l’arrière de l’articulation interphalangienne dis­
tale, près de l’ongle. Pour être précis, le majeur du côté de la na­
rine fermée sera en avant, car il aura la sensation qu’alors son
articulation est ouverte par la poussée postérieure de l’autre ma­
jeur. En fait, il ne faut pas manquer, quand on le peut, une oc­
casion d’induire une sensation d’ouverture de l’hémicorps du
côté de la narine fermée. C’est la règle générale du svara-yoga
et de la pratique de l’ouverture des canaux d’énergie.
22) Le Nâga

Ressentir l’hémicorps du côté de la narine fermée comme la


moitié inférieure du Nâga, c’est-à-dire avec un corps de ser­
pent. Sur l’inspiration, faire monter les sensations en les dé­
nouant, les faire passer à travers le conduit de la narine obturée
qui s’entrouvre, et percevoir que c’est là que s’opèrent le pas­
sage et la transition de la moitié inférieure « serpent », à la moi­
tié supérieure « être humain ». En haut de l’inspiration et sur
l’expiration suivante, visualiser le buste et le visage humain, lu­
mineux, dans la zone centrale. C’est au niveau de la narine qui
s’entrouvre que s’opèrent l’alchimie et la transmutation de
l’animal en homme, des forces ophidiennes en énergie spiri­
tuelle. Rappelons que Patanjali, le maître du yoga qui nous a
laissé les Aphorismes, est aussi représenté dans la sculpture in­
dienne comme un nâga. Avec les mains jointes, il nous présente
son salut, nâmânjali, c’est une manière aussi de nous rappeler
qu’il faut rassembler les courants dans l’axe central, ce qui est
un des sens du terme samâdhi. Pour aller plus loin, nous pour­
rions observer que quand le salut, nanda, revient â- vers son
Soi, ânanda, la félicité, s’éveille.
23) Le Sens suprême

Afin de discerner le Sens suprême, exerce une attention juste envers


toutes les entités, il n ’y a pas d ’autre dharma qui soit aussi plein
de vertu ! 86
En montant l’inspiration à travers la narine fermée qui s’en­
trouvre, on sent la sensation d’éternité, l’éternalisme et l’atta­
chement qu’on a envers lui. Finalement on perçoit aussi que
cet éternalisme se désagrège au même rythme que les tensions
de la narine obstruée qui se dénouent par l’ouverture. À l’in­
verse, en expirant à travers la narine ouverte qui se referme,
on perçoit qu’on est en train d’exorciser le nihilisme et son
non-sens.
24) L’oiseau du vide sur son arbre perché

Le monde est constitué d’un entrelacs d’interdépendance, pra-


titya-samutpada. La Voie du milieu permet d’observer tout cela
de l’extérieur. Nagârjuna déclare : « L’origine interdépendante
est si difficile qu’on doit étudier longtemps les textes du mâ-
dhymika pour en saisir la signification réelle. » 87
Sur l’inspiration sentir que les tensions dans l’hémicorps du
côté de la narine fermée et dans cette narine également sont
comme autant de filets. L’oiseau blanc de l’énergie veut s’en
libérer, finalement il y parvient, il « échappe au filet de l’oise­
leur » comme dit un psaume. Vers la fin de l’inspiration ainsi
que sur l’expiration, il rejoint son nid « au sommet de la mon­
tagne », c’est-à-dire dans la zone centrale du front.
25) Gourou prânâyâma

Nous avons mentionné précédemment que Vijayânanda a dit


que la meilleure manière d’ouvrir les canaux d’énergie était la
grâce du gourou. Il mentionne ensuite l’amour, principalement
mystique, et finalement le prânâyâma qui peut être physique,
mais aussi subtil. Dans ce cas, il s’agit de l’art de guider les
souffles.
De même qu’il y a un yoga dirigé vers le gourou, par exemple
le gourou-yoga chez les Tibétains, de même on peut pratiquer
un prânâyâma orienté vers lui, par exemple dans la ligne de
ceux que nous donnons ici.
Sur l’inspiration, sentir les courants d’énergie qui montent dans
l’hémicorps du côté de la narine fermée. Celle-ci, en commen­
87. Letterp. 54.
çant à s’ouvrir, représente notre ego obtu-obstrué autant
qu’obturé-torturé de disciple qui commence à laisser un petit
passage à l’énergie du maître. Sur le haut de l’inspiration, on
arrive à l’ajnâ-chakra, le « chakra des instructions », qu’on ap­
pelle aussi gourou-chakra. On y rencontre le courant montant
de la narine ouverte qu’on associe dans cette méditation au
gourou, ainsi que celui provenant du courant du canal central
qui peut alors correspondre directement à la relation gourou-
disciple. Donc, dans le gourou-chakra, on sent l’union des trois
souffles sur l’expiration, et ainsi on la confirme. Cela stoppe
le mental et ouvre la fenêtre par laquelle la lumière du nirvâna
peut nous pénétrer et imbiber.
26) Les quatre Nâgas-thérapeutes

Nous verrons plus en détail dans la partie suivante sur le Râja-


Yoga le rôle du coeur comme attracteur, comme l’auteur d’un
« détournement » d’énergie vers le bas et la gauche de la cage
thoracique. Cette déviation chronique est reliée aux émotions
de stress et d’anxiété. Pour sortir par le haut de cette cage à la
fois thoracique et subtile, il faut ramener l’énergie vers la droite,
en se concentrant :
Sur le coeur subtil à droite d’abord, c’est la base du travail. En­
suite, on monte vers le haut et la droite en s’absorbant dans la
sensation de trois points supplémentaires :
- Le contact entre les molaires supérieures et inférieures à
droite, légèrement collées, tandis qu’à gauche, elles sont légè­
rement décollées.
- La base inférieure externe, c’est-à-dire droite, de l’orbite
droite. Il y a là une zone reliée de façon réflexe au coeur.
Comme souvent, ce lien réflexe correspond à une isomorphie.
Si par exemple l’oeil gauche évoque le sein, la base externe de
l’orbite du même côté correspondra au coeur. Ici, nous faisons
un travail en symétrie pour le rééquilibrage vers la droite.
- L’oreille droite, où il est conseillé traditionnellement d’écou­
ter le chant du silence.
Ainsi, nous avons quatre sources d’énergie, une en bas, une
vers l’arrière, une vers l’avant, et une sur le côté avec l’oreille
droite, l’énergie de ces quatre sources se dirigeant ensuite vers
le troisième oeil. On peut augmenter l’énergie dans ces quatre
zones, en visualisant dans chacune un cobra, un Nâga dressé,
de couleur blanche et brillante, pour retrouver le sens étymo­
logique de Nâga-arjuna. Cela aura un effet de dépolarisation
par rapport au coeur en bas à gauche.
Pour continuer la comparaison de la cage, on pourrait rappro­
cher notre mental en miroir de l’inconscient corporel instant
après instant, avec un bagnard dans une cellule, ayant un boulet
aux pieds en bas à gauche de cet espace. La situation semble
désespérée, mais il s’aperçoit qu’il y a un vasistas en haut à
droite; il réussit donc à scier patiemment la chaîne qui l’attache
au boulet, se faufile par le vasistas et prend la clé des champs.
Dans notre contexte, « prendre la clé des champs » signifie di­
riger l’énergie par le troisième oeil, pour l’envoyer dans l’océan
de lumière vers l’avant et le haut. Nos quatre « nâgas-théra-
peutes » sont comme quatre sources d’énergie donnant nais­
sance à quatre ruisseaux, puis fleuves confluant dans le
troisième oeil. Avec la pratique, ils peuvent même devenir des
tsunamis, et emporter les maisons de la « plage ensoleillée » qui
correspond à l’écran lumineux au niveau du front. Ces maisons
correspondent aux images récurrentes ou aux idées toutes
faites dont on se détache.
27) De l’amour des souffles au souffle de l’Amour

Le manque de possibilités d’ouvrir le canal de communication


de l’amour est vécu comme une obstruction, qu’il s’agisse de
l’amour physico-affectif ou de l’amour spirituel. On peut re­
prendre une méditation sur le même modèle que la précédente,
mais où le courant du côté de la narine ouverte est vécu
comme l’Autre, et le troisième œil avec son union des trois ca­
naux comme le mariage intérieur. C’est là que l’amour des
souffles entre eux est ressenti pour être finalement transcendé
dans le souffle de l’Amour 88.
28) Les feuilles d’automne emportées par le vent

Le Bouddha disait : « Sabba dukha, anitta, anatta », ce qui pour­


rait se traduire par : « Tout est anxiété, impermanence (skt anî-
tya), et absence d’individualité stable (skt anâtma). » (Rendre
dukha par anxiété plutôt que souffrance est une idée de Ste­
phen Batchelor, dans son livre Le bouddhisme au-delà des
croyances 89). Les tensions dans la narine obstruée et dans l’hé-
micorps du même côté ne sont au fond plus guère utiles,
quand on a bien compris qu’elles étaient sous-jacentes à notre
mal-être, voire même son fondement concret. Il est temps
qu’elles soient emportées par le vent du temps.
Passons à la mise en pratique : sur l’inspiration, une brise d’au­
tomne s’élève dans l’hémicorps du côté de la narine fermée,
traverse avec force la frondaison des tensions et détache toutes
sortes de feuilles déjà mortes, qui au fond n’avaient plus de rai­
son de rester accrochées là. Cette inspiration libératrice est
vraiment inspiration de l’esprit, du génie, du divin en nous.
On profite de l’inspiration au troisième œil pour prendre un
bain de soleil grâce aux rayons qui percent pour un moment
les brumes de novembre, et sur l’expiration, on sent les feuilles
d’automne qui tombent à terre « en ronde monotone », comme
le dit la chanson. C’est un travail de détachement, finalement
toujours le même, et donc effectivement quelque peu mono­

88. Pour plus de détails, on pourra se référer à mon livre Le mariage intérieur
en particulier aux premiers chapitres de la partie sur l’Inde où se trouve abor­
dée l’ouverture des canaux d’énergie.
89. Batchelor Stephen, Le bouddhisme au-delà des croyances, DDB, 2008.
tone. Il représente la loi naturelle, il n’y a pas lieu d’en être soit
triste, soit gai, on en prend simplement note. Après la fin de
l’expiration, on reste poumons vides, et on a la vision accélérée
du processus des feuilles qui s’entassent, vieillissent, se trans­
forment en compost, et finalement nourrissent les pousses, et
même la poussée entière du printemps.
29) Le diamant perdu qui s’est transformé
en vacuité rayonnante de sagesse-compassion

Libre est shûnyatâ, le diamant au centre de la couronne du nâga


Il dissipe les ténèbres des trois sphères.
O toi, Nâgârjuna, seigneur des nâgas, sois victorieux !
Siège au sommet de la tête de tous les êtres.90
Sur l’inspiration, sentir deux serpents qui montent en double
hélice autour de l’axe central, comme deux mains qui cherche­
raient à se joindre, mais ne pourraient le faire qu’au sommet.
Cette double hélice représente aussi les cobras du caducée, une
fois qu’ils sont arrivés en haut, ils s’embrassent-embrasent. Née
de leur baiser, une goutte très précieuse, la panacée des univers,
tombe dans la coupe : c’est le plus grand des remèdes, et il a
pour nom « désagrippement ». Il s’agit d’un remède plutôt chi­
rurgical, qui coupe là où ça fait mal, certes, mais au bout du
compte, c’est lui qui sauve la mise. Après plusieurs cycles res­
piratoires, inspirer par le diamant au sommet de la tête, et sentir
sur les expirations qu’il croît et augmente dans toutes les di­
rections de l’espace. C’est la sagesse qui se répand, et tranche
en passant les attachements avec la rigueur-vigueur du vrai dia­
mant. Sa pureté scintillante, éminemment subtile, pleine de
vide, occupe les moindres recoins de l’espace. C’est comme si
les deux serpents des courants latéraux étaient tendus dans l’es­
pace au-dessus du sommet de la tête vers le centre du Vide, le
90. Letter, op.cit. p. 15.
diamant manquant, et pourtant marquant, par la présence
même de son absence.
Dans la phase suivante, celle de la compassion, karuna, le dia­
mant-diadème se démultiplie, devient millions, comme les
gouttelettes d’un grand nuage qui recouvrirait la terre entière.
Sur l’expiration, faire tomber une pluie d’amitié spirituelle, mai-
tri, sur tous les êtres. Cette ondée est pure, cristalline, diaman-
tine. La déesse Fortune - pour une fois unie à la déesse de
l’Amour —renverse sa corne d’abondance sur les champs des­
séchés de la pauvreté. Et la terre, aussi immobile que silen­
cieuse, lui répond, en un bruissement presque imperceptible,
mais quand même ténu-continu : « Merci ! »
30) Le cinquième œil

C ’est par le pouvoir de l ’œil de sagesse que l ’on peut rester libre
du fait de s'agripper exclusivement, soit à ce qui est composé ou à
ce qui est non composé, soit au mondain ou à ce qui le transcende,
soit à ce qui est souillé, ou à ce qui ne l ’est pas. Ainsi, c ’est en ne
s ’agrippant pas qu ’on pérégrine dans toutes les choses. On ne
s 'agrippe pas à ce qui est déterminé quand on ne perd pas de vue
la vérité du dharma non exclusif. Cela, l ’œil de la sagesse le per­
metf
Nous avons déjà vu le rapport entre la connaissance supé­
rieure, prajnâ, et le troisième œil. Le texte ci-dessous confirme
ce lien, et le Shastra évoque en fait cinq yeux pour la connais­
sance, selon le degré de « pénétrance » du regard : - les deux
yeux physiques ;
- l’œil du deva, de la vue divine, au sens de raffinée, qui a la
capacité de regarder directement les réalités subtiles ;
—l’œil de prajnâ, la sagesse qui est capable d’aller au-delà des
extrêmes et d’emprunter la voie du juste milieu ;
- celui du dharma, de la compassion qu’ont les bodhisattvas et
qui leur permet d’adapter les vérités absolues aux capacités re­
latives de chacun des auditeurs pris en particulier ;
- et enfin le cinquième œil, le suprême, celui du Bouddha, qui
intègre et synthétise tous les types de regards précédents.
Pour une pratique de méditation, on peut se représenter l’œil
subtil au centre du front, et l’œil du Bouddha au niveau du
« point-soleil » un ou deux mètres en haut et en avant du front.
En s’aidant éventuellement du cycle respiratoire, on monte
l’échelle à cinq degrés et on la redescend, balayant ainsi les dif­
férentes possibilités de regards et de connaissances.
31) Lâcher de ballons lumineux

Je me suis trouvé un jour de grande fête dans la capitale tradi­


tionnelle du royaume thaï, Ayuthaya dans la région de Bang­
kok. Le mot vient d ’Ayodhya, en sanskrit « invincible », le nom
même de la capitale originelle du roi Râm qu’on situe tradi­
tionnellement dans le bassin du Gange, en Uttar Pradesh près
de Lucknow. Beaucoup de rois de Thaïlande, bien que protec­
teurs du bouddhisme, se sont fait appeler Râm pour s’identifier
à cet archétype du roi juste dans la tradition de l’Inde classique.
La ville est agréable, parsemée de temples et de stupas boud­
dhistes au milieu d’immenses prairies ombragées d’une abon­
dance d’arbres. En cette soirée de fête, j’ai pu observer pour
la première et seule fois de ma vie un lâcher de ballons lumi­
neux. Chacun de ces ballons avait une nacelle contenant une
petite flamme, et il était lâché dans les airs pour former un
point lumineux d’une immense colonne brillante s’élevant len­
tement vers la voûte céleste constellée d’étoiles.
Trop souvent, on voit le lâcher-prise comme le début de la
chute d’un objet laissé à sa propre pesanteur. Cependant, j’ai
appris ce soir-là qu’il pouvait être aussi le début de l’ascension
de lumières, comme le montrait cette spirale de ballons-flam-
c
mèches qui ne cessait de monter sans aucun effort, simplement
par la poussée d’une loi naturelle.
En pratique, chercher à sentir sur l’inspiraüon les tensions de
l’hémicorps du côté de la narine fermée, qui monte en spirale
vers cette « cheminée » de la narine obstruée et arrive au centre
du front à la fin de l’inspir ; y visualiser la pleine lune de mai,
durant laquelle on célèbre la naissance, la Réalisation et la mort
du Bouddha, puis expirer à travers ce disque lumineux.
Durant l’arrêt après la fin de l’expiration, reposer au sommet.
32) Nâga d’en haut, Nâga d’en bas

Sous chaque crêtre de montagne, il y a un dragon qui repose (école


bouddhiste chinoise).
Phase 1
Sentir le point à l’extrémité inférieure de l’arête osseuse du nez,
peut-être à un travers de doigt environ au-dessus de la pointe
du nez. Percevoir le lien réflexe, l’isomorphie avec la pointe du
sacrum, la colonne s’élevant au-dessus correspondant alors à
l’arête osseuse du nez, les deux axes avant et arrière montant
en convergeant vers le troisième œil. Dans cette correspon­
dance, la région de la selle turcique évoque la nuque. A cause
de ce type d’associations, nous pourrions surnommer cette ex­
trémité supérieure de l’os du nez « la pointe sacralisée » diffé­
rente donc de la pointe du sacrum ou pointe sacrée qui est le
coccyx, mais y étant malgré tout reliée de manière réflexe, par
isomorphie donc. Elle est dite sacralisée car se focaliser dessus
représente déjà une ascension, donc une sacralisation de l’éner­
gie. Dans un second type d’isomorphie, on peut ressentir que
cette « pointe sacrée » correspond au hara, la base du nez évo­
quant alors celle du bassin, et le milieu du bord inférieur du
septum nasal le milieu du périnée. La concentration sur le hara
et/ou la pointe sacrée, représente alors le premier pas de la mon­
tée de l’énergie. À ce moment-là, on peut percevoir l’ouvermre
de la narine obstruée en parallèle à celle subtile du canal rectal
et du sigmoïde qui le prolonge vers le haut. Cela induit donc une
sorte de « déconstipation énergétique ». Il y a des yoguis qui re­
doutent tellement la constipation physique qu’ils ne commen­
ceront pas leur pratique le matin avant d’être allés à la selle. C’est
exagéré, ils confondent le plan physique avec celui énergétique.
Cependant, il n’y a pas de fumée sans feu, on a grand besoin
pour une bonne pratique d’une désobstruction, d’une « décons­
tipation énergétique » aux deux niveaux dont nous avons parlé.
Phase 2
Maintenant que le cadre d’une correspondance haut-bas spéci­
fique a été établi, venons-en à la visualisation des nâgas. Sur l’ins­
piration par la narine obstruée, sentir-visualiser un demi-anneau
de cobra lové, qui se referme presque sur lui-même au moment
de l’expiration par la narine ouverte qui, elle, se rétrécit un peu.
Finalement, le haut du corps du serpent s’élève vers le milieu
du front dans la seconde moitié de cette expiration. L’idée est
de ressentir que la tête du cobra est redressée et que son crochet
ressort au niveau du troisième œil, presque donc comme
l’uræus des pharaons de l’Egypte ancienne. Pour maintenir la
rectitude du dos poumons vides et éviter la tendance automa­
tique à se recroqueviller, on peut effectuer un redressement de
la main droite sous forme physique d’abord, et ensuite surtout
sous forme subtile, c’est-à-dire avec la main de lumière. Pour
être précis, il peut être mieux de visualiser l’anneau du cobra
lové dans un plan orienté vers le haut et l’avant, en effet, le
plan de l’inspiration par la narine fermée et l’expiration par la
narine ouverte est en fait vertical, le plan du cobra lové repo­
sant sur le sol est horizontal, la visualisation essaie donc de
combiner les deux orientations.
Pour aider à la concentration, on peut centrer l’anneau du
cobra autour du point à l’extrémité de l’arête du nez, le coccyx
supérieur que nous avons surnommé « la pointe sacralisée ».
Quand tout cela sera bien en place, le nâga deviendra vraiment
brillant, arjunct, et donnera de la félicité, ânanda ; nâgârjuna ne
fera plus qu’un avec nâgânanda.
Phase 3
Percevoir que le filet d’air frais qui passe à travers la narine
presque fermée est lui-même un cobra lumineux, un nâg­
ârjuna. On pourrait mentionner une sorte de vision archéty­
pale issue de la tradition bouddhiste chinoise : « Sous chaque
crête de montagne, il y a un dragon qui repose. » L’arête du
nez correspond à la crête, et le dragon qui se trouve dessous,
au filet de souffle. Par ailleurs, la crête du nez peut aussi évo­
quer la colonne vertébrale, et le filet respiratoire ascendant par-
dessous la sushumna, le conduit du nez correspondant alors à
un « axe central local ». En méditant dessus, on suit la ligne de
crête, « l’arête du faîte » entre les deux gouffres, les deux dé­
lires : celui de toute-puissance, l’exaltation maniaque, et celui
non moins dangereux et destructif de toute-impuissance, un
autre nom pour la dépression profonde. C’est aussi une ma­
nière de suivre la voie du milieu. Cela est valable également
pour l’oscillation de l’humeur sentimentale, ce battant d’hor­
loge qui va et vient entre « tomber amoureux » et « tomber de
l’état amoureux », c’est-à-dire retomber dans la solitude et la
séparation, être chassé du « paradis d’une affaire » sentimentale
pour chuter dans « l’enfer d’une fin d’affaire ». Au-delà de ces
revirements, de tous ces « faire » parfois enfers, nous pouvons
choisir de suivre la route des crêtes, la voie du juste milieu de
« n’avoir rien à faire » de l’enfer des affaires et de juste rester
ici et maintenant avec l’esprit tranquille.
33) Les arceaux de la Bouddhéité

La compassion et la sagesse font partie intégrante de la nature de


Bouddha.
Sur l’inspiration, faire partir des courants d’énergie de l’hémi-
corps du côté de la narine fermée. On perçoit un espace re­
laxant, un vide libérateur dans les articulations et le conduit de
la narine obstruée. Sur le sommet de l’inspiration, on parvient
au troisième œil et on complète la partie ascendante. Sur l’ex-
pir, on prolonge l’arceau en redescendant vers le côté de la na­
rine ouverte, il va en s’élargissant, ce qui amène à percevoir
shûnyatâ, le vide unique-uni qui sous-tend chacune des entités
du monde et permet, en quelque sorte, de lisser toutes ces dif­
férences qu’on y perçoit mais qui ne sont qu’apparentes.
On effectue ensuite la respiration symétrique qui monte par la
narine ouverte, et redescend de l’autre côté pour former un ar­
ceau. Cependant, à l’inverse du mouvement précédent, l’arceau
de la compassion commence large, comme s’il prenait l’énergie
dans le réservoir infiniment vaste du nirvana. Il croise en haut
de l’inspiration au troisième œil l’arceau de la sagesse à peu
près à angle droit, et redescend de l’autre côté en s’affinant, en
se condensant, pour assembler l’énergie dans une sorte de pi­
lule, de comprimé. Ainsi, le message de la compassion sera fa­
cile à ingérer pour ceux qui sont dans la souffrance et
cherchent une voie pour s’en sortir. Pour avoir un support pra­
tique de plus pour la méditation, on peut associer le troisième
œil, le point de croisement des courants-arceaux de sagesse et
de compassion à l’esprit de bodhicittâ.
34) La danse des Trois dragons

À la fin de cette étude sur Nâgârjuna et le yoga, il est bon de


rapporter les lignes de la fin du chapitre du livre de Venkata
Ramanan, un ouvrage dense de plus de 400 pages, qui a été
notre support principal d’inspiration textuelle dans les ré­
flexions ci-dessus. Il s’agit d’une citation du Mahâprajnâpara-
mita shastra de Nâgârjuna :
Le sage est comme le dragon qui garde sa queue dans l ‘océan, sa
tête dans le ciel et fait tomber les pluies sur terre.92
On peut supposer que le terme « dragon » est ici l’équivalent
chinois de nâga en sanskrit. C’est un symbole puissant de l’éveil
de l’énergie intérieure ; non seulement le méditant, mais la terre
entière peut en profiter indirectement comme les champs des­
séchés bénéficient des pluies de la mousson. Le dragon en
Chine est aussi étroitement associé au Nouvel An, et donc un
symbole du renouvellement cyclique de la nature.
En pratique, sentir sur l’inspiration que trois dragons montent
à travers le corps de façon à converger, la queue des deux dra­
gons latéraux étant au niveau des hanches, et celle du dragon
central au niveau du centre du périnée. Leurs têtes se rappro­
chent finalement et s’embrassent au niveau du troisième œil.
Sur l’expiration, confirmer la perception de l’énergie à ce ni­
veau, et même l’intensifier encore en restant un petit peu à
poumons vides. Sur l’inspiration suivante, repartir du même
point au centre du front, mais cette fois-ci en sentant qu’il se
dilate pour former un nuage couvrant finalement toute la terre
desséchée, et sur l’expiration, faire pleuvoir sur celle-ci.
Comme il s’agit de courants d’énergie subtils qui sont rarement
complètement stables, on peut bien parler de « danse des Trois
dragons », le roi auquel cette danse pourrait être dédiée étant
la Conscience plus profonde qui observe.
La concentration sur la rencontre des Trois dragons au niveau
du centre du front peut être utilement complétée au niveau,
non plus sensitif, mais auditif, en percevant comme si le bruis­
sement du silence pouvait provenir de ce centre du front. Cela
92. Venkata Ramanan K., Nâgârjuna s Philosophy, op.cit. p.330. Il s’agit des
lignes de conclusion de l’ouvrage.
nous amène à conclure cette étude en revenant progressive­
ment au silence. Pour ce faire, méditons sur un célèbre koan
zen commenté par Maître Dôgen :
Un moine a demandé à Sôzan : « Y a-t-il un cri de dragon dans un
crâne ? » Tôsu répliqua : « Je dis qu 'ily a rugissement de lion dans
un arbre mort. » 93
On pourrait interpréter le cri du dragon comme l’éveil de
l’énergie intérieure, le cobra qui se dresse dans le yoga, accom­
pagné d’un éveil du nâda, le son fondamental. Cela se passe
quand le corps est complètement immobile (arbre mort) du­
rant la méditation profonde. A ce moment-là, le son est perçu
non plus au niveau de la colonne (tronc de l’arbre) mais dans
la tête qui par ailleurs ne réagit pas, avec un mental qui « fait le
mort » (rugissement de lion dans le crâne). Ce rugissement de
dragon, bien qu’étant perçu à l’intérieur du corps, correspond
au son universel et éternel. Dans ce sens, Dôgen commente :
« Bien que ce son ne soit pas inclus dans les notes de la gamme
en musique, toutes les notes de musique sont, avant ou après,
deux ou trois enfants du cri du dragon... Cela correspond à
mille mélodies, dix mille mélodies d’un cri de dragon seule­
ment. » Ce son est perceptible de façon ténue mais continue à
l’intérieur : « Le cri du Dragon produit un son qui continue
dans le mental »; il est accessible à tous et entraîne une disso­
lution de l’ego, une paralysie complète des mouvements inté­
rieurs, plus qu’une tétraplégie, il faudrait dire une
« pentaplégie », car non seulement les quatre membres, mais la
tête aussi sont déconnectés et immobilisés par ce son.
Le moine demanda : « Est-ce que quelqu 'un l ’entend ? »
Sôzan lui répliqua : « Il n ’y a personne au monde qui ne l ’entende. »
Le moine demanda : « De quelle Ecriture l ’expression “cri du dra­
gon ”provient-elle ?» Sôzan dit : « Je ne sais pas de quelle Ecriture
elle provient, mais tous ceux qui entendent ce cri meurent. »
93. Cité dans mon ouvrage La mystique du silence, p. 234, dont nous repre­
nons l’interprétation à propos du koan en la développant quelque peu, ou dans
Dogen Rational Zen, Shambala, Boulder, USA, p.104.
T roisième Partie

Râjayogâlankâra
L’ornement du Râjayoga

Notes d ’un ermitage himalayen


sous les pluies de mousson
au milieu des pins
Chapitre 6

Paroles jaiUies du cœur subtil

Le langage comme ornement du corps de l’expérience

Les paroles ne pourront jamais rendre compte complètement


de l’expérience mystique, mais elles peuvent attirer l’attention
sur elle, comme les ornements sur le corps qui les porte. Dans
ce sens, un titre assez fréquent de recueils spirituels dans la tra­
dition sanskrite est alankâra, l’ornement, quelque chose donc
qui met en valeur le sujet qu’on traite. Il y a de grands textes
bouddhistes qui portent ce nom. Ualankâra a pris un sens
assez large de rhétorique, de science et d’art du langage, et ce
titre n’est donc pas déplacé ici, puisque la dernière partie de ce
recueil consiste en méditations « étymologiques » ; elles explo­
rent avec un regard spirituel les racines de certaines familles
de mots.
D ’autres sens de alam peuvent être « suffisant, préféré,
qui rend capable ». Ainsi, alankâra peut aussi avoir une nuance
de « ce qui rend capable, de ce qui est suffisant » pour aborder
un sujet. On parle par exemple d’alam-jîvika, « ce qui est suffi­
sant pour vivre », ou de alam-manas, « un esprit satisfait ». Dans
ce sens, un texte appelé alankâra est un manuel, un précis qui
résume et donne des bases suffisantes pour se lancer dans
l’étude d’une matière donnée. Il y a aussi une nuance de pou­
voir, de fécondité, comme dans alam-prajanana, « qui est ca­
pable d’engendrer ». Un texte bouddhiste sur la méditation
s’appelle alamkâra-shura, « la lumière de l’ornement », mais ce
titre peut signifier également « la brillance qui se suffit à elle-
même ». On sent l’influence non-dualiste dans le sous-entendu
de ce nom. Si ce texte sur le Râja-yoga peut aider à donner le
goût et la capacité de pratiquer, il aura atteint son but.
Le Râja-yoga ne vient pas à la place des autres yogas
comme le jnâna ou la bhakti. Vivekananda a bien clarifié ce
sujet dans ses conférences en Occident. Elles ont été publiées
par Albin-Michel dans Spiritualités vivantes sous le titre de Les
yogas pratiques, et Jnâna yoga. Il a individualisé la notion de
Râjayoga pour regrouper les pratiques méditatives du yoga et
les associer aussi au yoga aux huit membres de Patanjali.
Les images et archétypes ci-dessous ont pour but de
se familiariser avec ce que peut être l’ouverture des nâdis. En
tibétain, d’ailleurs, le terme pour « méditer » signifie littérale­
ment « se familiariser ». On peut se nourrir correctement en
consommant une « salade niçoise », en l’occurrence une salade
composée d’images et d’archétypes. Consommer signifie ici
« visualiser, ressentir, s’absorber dans » afin de se familiariser,
de toutes sortes de manières, avec le sujet.
Swami Vijayânanda,avec lequel j’ai étudié pendant un
quart de siècle, nous a quitté en avril 2010, après 75 ans de pra­
tique de la méditation, dont 17 ans comme solitaire dans l’Hi-
malaya, y compris 8 ans dans l’ermitage de Dhaulchina où
j’écris ces lignes. Il revenait très souvent à l’ouverture des nâdis,
soulignant son importance, mais ne donnait guère de détails
techniques. Pour lui, le rôle d’un vrai maître était de transmettre
une énergie et non pas de faire des cours ex cathedra. Il avait
conscience que les sâdhakas, les aspirants spirituels, pouvaient
trouver nombre de choses par eux-mêmes. De mon côté, après
12 ans de pratique assez régulière, je sens qu’il est juste de don-
ner quelques explications de base pour que les méditants trou­
vent la direction la plus juste possible, au moins telle que je la
comprends à mon niveau d’évolution. Ce texte fait suite aux
chapitres sur le yoga, l’hindouisme et le bouddhisme dans Le
Mariage intérieur, ainsi qu’aux méditations proposées dans En
cheminant avec Nâgârjuna, dont une partie a d’ailleurs été pu­
bliée récemment dans la revue Infos-Yoga. Même si Swamijî
donnait peu de détails sur les nâdis, il disait cependant certaines
choses importantes à leur sujet :
- La meilleure manière de les ouvrir est la grâce du gourou,
mais la méditation, le prânâyâma et le yoga peuvent y parvenir
aussi, de façon plus laborieuse certes.
- Le yoga a un réel pouvoir d’autoguérison, mais celui-ci ne se
manifeste pleinement que quand les nâdis sont ouverts.
- Troisièmement, et pour finir par un dernier bénéfice de l’ou­
verture de ces nâdis, celle-ci permet d’avoir une chasteté com­
plète sans refoulement. C’est une grande aide pour ceux qui
veulent s’engager dans une sâdhanâ soutenue.
Dans les méditations et réflexions que nous évoque­
rons, nous resterons très proches du corps. C’est là le génie du
hatha-yoga et du Râjayoga : en restant lié au corps, ils ont une
portée plus universelle que d’autres voies qui, elles, sont liées
aux images d’une tradition donnée. C’est souvent le cas des
voies dévotionnelles. Quand on fait une sâdhanâ un tant soit
peu intense, les idées de kriyas, d’exercices de méditation vien­
nent en nombre, et ils aident au progrès du pratiquant, chacun
à sa manière. Il s’agit de phases créatrices pour celui-ci, on
pourrait parler de « kriyactivité ».
En nutrition, on distingue les aliments équilibrés de
ceux équilibrants : ces derniers ont un excès d’un nutriment
qui manque dans le régime général. Bien que déséquilibrés
parce que trop riches dans cet élément, ils sont malgré tout
globalement rééquilibrants. Il en va de même pour les médita­
tions, il y a dans le corps physique et subtil ce qu’on pourra
appeler des « attracteurs » qui nous déséquilibrent, et qu’il faut
savoir « redresser » par des méditations apparemment déséqui­
librées, mais en fait rééquilibrantes. Pour être clair, nous pou­
vons distinguer les attracteurs primaires et secondaires :
- Les attracteurs primaires sont le cœur à gauche et la narine
fermée. Rappelons que toutes les deux heures, le côté de fer­
meture des narines change. Pour repérer la narine fermée, si
on ne la sent pas directement, on peut boucher une narine et
inspirer fort par l’autre, et ensuite intervertir. On sent bien que
l’air passe bien par une narine et mal par l’autre ; de façon
conventionnelle, on parlera de narine fermée ou bien ouverte,
même si en général la narine dite fermée ne l’est pas complè­
tement. La tension dans la zone du cœur due à ses battements
perpétuels, ainsi que cette autre tension dans la narine fermée,
forment ce que nous pourrions appeler des attracteurs pri­
maires, car ils agissent en permanence.
- Les attracteurs secondaires : ils viennent souvent perturber
l’équilibre du corps subtil, mais non constamment. Il y a par
exemple les zones érogènes, comme l’aire génitale, les lèvres,
ainsi que les seins surtout chez la femme, mais aussi chez
l’homme. Citons aussi les zones de l’anxiété, principalement le
plexus, le creux de la gorge, l’espace entre les sourcils et les
mâchoires tendues.
Si l’on veut « nourrir » de façon correcte son corps
subtil, il s’agit non seulement de faire des méditations équili­
brées mais aussi rééquilibrantes. On pourra par exemple pra­
tiquer avec profit l’absorption dans le cœur subtil à droite, une
pratique qui correspond au seul yoga que conseillait le sage vé-
dântin Râmana Maharshi. Sinon, celui-ci revenait tout le temps
à la question : « Qui suis-je ? » Bien que reconnaissant que le
Soi n’avait aucun lieu, il recommandait en pratique, si on vou­
lait lui trouver un support physique, de le placer dans le cœur
subtil à droite, au milieu de la masse du foie. Il se référait pour
cela à des textes d’ayurvéda du sud de l’Inde. Nous verrons ci-
dessous tous l’intérêt rééquilibrant de cette méditation qui peut
sembler déséquilibrée a priori et de l’extérieur.
La dernière partie de ce travail consiste en des médita­
tions étymologiques et poétiques. Qu’est-ce qu’une méditation
poétique ? Nous pourrions dire qu’il s’agit d’évoquer le corps
vécu par des paroles-images subtiles, en faisant en sorte que les
mots de la chair rencontrent la chair des mots, dans un cœur à
corps, dans un corps à cœur aussi intime qu’intense.
J’écris ces lignes en pleine saison des pluies, et la petite
crête de l’Himalaya sur laquelle je réside est souvent immergée
dans les nuages. L’Inde recommande à ses moines de méditer
pendant la mousson, estimée à quatre mois, chaturmâs, au sens
large. Les hindous célèbrent même au début de cette période
une fête particulière de Vishnou qui est censé lui-même rentrer
pendant quatre mois dans le grand sommeil primordial. Il re­
pose sur le serpent Shesha qui flotte sur la mer de lait originel.
Ce repos est naturel. En effet, à l’époque, les moyens de com­
munication étaient réduits, même les lettres n’arrivaient pas car
les messagers n’avaient guère envie de faire des dizaines de ki­
lomètres sous une pluie battante, avec des rivières en crue dan­
gereuses à traverser et des chemins boueux, juste pour une
missive. Les livres étaient rares, les quelques écritures sacrées
que possédait le moine avaient été tellement lues et relues qu’il
les connaissait presque par cœur. Il ne restait donc plus qu’une
activité envisageable en pratique, cette non-activité en fait
qu’est la méditation.
Peut-être que les habitants du Nord ou des climats
océaniques devraient se mettre au chatur-mâsa, mais pour eux
durant les quatre mois d’hiver. Les grandes vacances d’été sont
après tout récentes, elles sont venues à la fin du X IX e siècle à
cause du besoin qu’on avait d’avoir des jeunes avec une période
de temps libre pour aider aux moissons dans les campagnes.
De façon naturelle, c’est en hiver que l’organisme a le plus be­
soin de repos, et qu’il se sent de rester à l’intérieur, déjà tout
simplement à cause du mauvais temps qui règne d’habitude.
Une remarque qu’il est bon de garder présente à l’es­
prit : redisons que beaucoup de pratiques auxquelles nous nous
référons ci-dessous sont liées à l’ouverture de la narine fermée,
ce qui est en soi stimulant, il faut donc de la prudence pour
ceux qui ont tendance à l’excitation. Même pour tout le monde,
il s’agit de bien faire attention que l’énergie éveillée aille dans
le sens du progrès intérieur et ne se disperse pas dans toutes
sortes d’objets secondaires, voire d’émotions perturbatrices,
ce qui n’est pas si facile en pratique quotidienne. Pour ceux qui
ont de la difficulté à s’endormir, mieux vaut éviter de faire ce
type d’exercices juste avant d’aller se coucher. Par contre, on
peut pratiquer à l’inverse : en effet, si l’absorption dans l’ou­
verture de la narine fermée réveille, au contraire le fait de se
concentrer pour augmenter sa fermeture et se plonger dans
cette sensation aide à s’endormir. De manière plus large, il est
bon en situation d’endormissement de « ressentir-visualiser »
que la sensation de fermeture se répand à tout l’hémicorps du
même côté. C’est encore plus efficace quand on choisit de dor­
mir sur le flanc du côté de cette narine fermée en position de
chien de fusil : de cette façon, le sommeil surviendra plus ra­
pidement. Nous donnerons plus de détail dans le chapitre 13 :
Bien s'endormir pour bien s'éveiller.
Il fut un temps où les techniques de visualisations sem­
blaient l’apanage des yoguis de l’Himalaya dans leurs grottes,
cependant, elles ont maintenant pénétré l’Occident et le milieu
thérapeutique grâce, par exemple, à Caycedo et la sophrologie,
ou Simonton et les visualisations anti-cancer. Idem pour le vi-
passana qui paraissait être la propriété exclusive des ermites dans
les huttes des montagnes sri lankaises ou birmanes. Sous la
forme simplifiée du professeur Kabat-Zinn, c’est une pratique
désormais enseignée dans plus de 200 hôpitaux aux États-Unis,
et maintenant en France, à Sainte-Anne même, grâce en parti­
culier à Christophe André et Christine Miribel-Saron. De même,
il n’est pas impossible non plus que dans un avenir assez proche,
les pratiques de l’ouverture des nâdis sous forme simplifiée pour
les débutants, trouvent leur chemin dans les méthodes mo­
dernes de psychothérapie à médiation corporelle.
Nous parlerons beaucoup d’expériences du corps sub­
til dans ces notes, mais il faut remettre tout cela dans une pers­
pective plus globale. Il est naturel que les expériences viennent,
mais il ne faut pas s’y attacher. Mâ Anandamayî le disait en par­
lant de anubhav ki tchiz, ces « choses d’expériences » qu’a priori
il faut savoir laisser par derrière. Le corps subtil n’a qu’une réa­
lité relative par rapport au Soi qui est l’Absolu. Ceci dit,
quelques connaissances de base ne sont pas non plus inutiles,
elles font partie de la pédagogie et permettent d’établir de
bonnes fondations pour la véritable méditation qui, elle, sera
spontanée.
L’ouverture des narines et du troisième œil

Notons déjà que les narines fermées changent de côté toutes


les deux heures environ, mais que cette durée peut s’allonger
au repos, ou être raccourcie s’il y a une activité plus intense.
Pendant celle-ci, il est même fréquent que les deux narines
s’ouvrent en même temps, ce qui est certainement relié à la
production d’endorphines et à une impression de bonheur in­
térieur intense. La grande « ruse » du Râjayoga est de méditer
sur l’impression d’ouverture de la narine fermée, et ainsi de
faire croire au cerveau qu’il y a un effort important en cours,
afin que celui-ci libère ces endorphines. Elles sont importantes,
car elles sont les neurotransmetteurs de la joie intérieure et de
l’appétit de prendre conscience, deux qualités essentielles pour
une bonne méditation. Faisons remarquer aussi que la nuit,
c’est la même narine qui reste fermée pendant cinq ou six
heures. On observe souvent une alternance d’une soirée sur
l’autre du sens de fermeture des narines, surtout quand on se
couche à heure régulière, mais cela n’a rien d’obligatoire.
Quand la narine droite est ouverte, le fonctionnement du sujet
est plus porté vers l’activité, quand c’est la gauche, vers la ré­
ceptivité. Cela a été remarqué par le yoga depuis au moins un
millénaire, mais n’a été confirmé par la neurologie moderne
que récemment.
Le Râjayoga ouvre une voie royale vers le Soi. Sa réali­
sation est techniquement reliée à l’éveil du troisième œil. Il est
très utile de considérer le dégagement par la conscience de la
narine obstruée comme une ouverture de la voie royale. En
effet, même si la route de l’air physique redescend du haut de la
narine vers le pharynx, ne peut-on pas considérer que le souffle
subtil, le prâna, continue à monter et débouche sur la « place en
haut de la ville », c’est-à-dire l’aire au centre du front, d’où on a
une vue imprenable sur toutes les vallées environnantes ?
Un objet aiguisé peut se frayer un passage dans une
substance dense ; de même, une attention aiguisée peut facile­
ment s’ouvrir un corridor entre les muqueuses de la narine
presque fermée. Pour aller plus loin, faisons remarquer que la
séparation des muqueuses collées au fond des narines revient
à une coupure : celle-ci peut évoquer le cordon ombilical tran­
ché au moment de la naissance ainsi que la séparation causée
par la mort. On retrouve cette « coupure » à l’occasion de la
moisson du blé mûr, des vendanges ou de la cueillette des
fruits en automne. Cette simple sensation du fond des narines
se retrouve donc liée aux grands archétypes de naissance, mort
et fertilité.
Le côté de la narine fermée garde en mémoire sous
forme de blocages le souvenir de tous les coups reçus. Pour être
familier, mais précis quand même, il ne faudrait plus parler de «
tête à baffes », mais seulement de « demi-tête à baffes ». L’autre
côté, celui de la narine ouverte, correspondra alors à la « demi-
tête à caresses ». Au-delà de ces demi-visages pour le moins am­
bivalents, il y a le « joug » du troisième œil, qui réunit ces
conjoints que sont les canaux droits et gauches pour un mariage
aussi intérieur que fondamental. Le prêtre désigné pour bénir
cette alliance n’est autre que l’axe central. Dans cette union su­
périeure, plus question ni de coups ni de caresses. L’aspiration
est devenue plénitude, l’élan état, et la fièvre mentale se trouve
guérie par une fraîcheur consciente. Les innombrables points
d’interrogation et d’exclamation se transforment alors en un
unique point de suspension, planant quelque part dans la direc­
tion du soleil...
Il y a trois zones dans le visage qui peuvent être fermées
et collées. Les paupières, la narine presque obstruée, et les lèvres.
En pratique, il est utile de décoller les paupières, de sentir
comme si la narine obstruée allait se décoller, et de laisser les lè­
vres, bien que se touchant encore, presque décollées.
Au-delà de la satisfaction et de l’insatisfaction, la lumière
du troisième œil

Les scientifiques ont trouvé un centre de l’anxiété dans le cor­


tex frontal gauche, et un centre de la sécurité, du sentiment de
bonheur en symétrique dans le cortex frontal droit. Ceci donne
une tonalité différente au côté gauche et droit du corps. On
savait d’ailleurs cela intuitivement déjà, en essayant de perce­
voir directement les effets du cœur qui bat constamment à
gauche. Cette différenciation a un écho, plus haut du même
côté, au niveau de la zone supérieure des pommettes, juste en
dessous des yeux. Le fait que l’innervation des paires crâ­
niennes ne croise pas le plan médian au niveau du visage (sauf
la majeure partie du nerf auditif qui croise), alors que les nerfs
le font quand ils vont en dessous vers les deux hémicorps, ne
semble pas jouer ici : il apparaît que le facteur majeur soit le
schéma corporel vécu en division de haut en bas entre gauche
et droite, y compris sur le visage. Si l’on est un tant soit peu
réceptif, on sent bien d’ailleurs que la pommette gauche est re­
liée au sentiment de frustration, d’insatisfaction, entretenu par
l’instabilité des battements du cœur sous-jacent et la pommette
droite au contraire à la satiété, à la satisfaction. Vient alors
l’idée assez naturelle de dépasser le couple insatisfaction-satis­
faction en « perçant » l’espace des orbites pour atteindre la
zone du centre du front où l’on médite sur la « per-fection »,
la qualité de ce qui vient après le « per-cement »...
Il faut trouver un passage pour dépasser les opposés
insatisfaction-satisfaction et pour prendre conscience qu’il
existe autre chose dans la vie que d’être affamé ou repu. No­
tons en passant que la différenciation pommette droite/pom­
mette gauche est en soi ni mauvaise ni bonne, elle est en
quelque sorte neutre : le côté positif de l’insatisfaction, par
exemple, c’est qu’elle nous rend capable de nous remettre en
cause et d’entrer dans le chemin spirituel, et le côté négatif de
la satisfaction, c’est qu’elle nous fait basculer dans la somno­
lence. Elle pose problème en nous affaissant en quelque sorte
sur nous-mêmes : pour le dire en une formule plutôt conden­
sée et certes trop simple, il faut choisir entre être repu-repous-
sant, ou aspirant-inspiré.
Il y a un niveau de notre visage subtil qu’on ressent
comme un ballon qui aurait envie de s’envoler, mais qui est en
permanence « lesté » par les tensions au niveau des pommettes.
Celles-ci sont de deux sortes : un type de tensions alternantes
toutes les deux heures, liées à la sensation de narine fermée, et
un type de tensions fixées, toujours dans la pommette gauche,
reliées de façon réflexe au cœur sous-jacent. Une bonne mé­
ditation consiste simplement à délester, délester, délester.
One stitch a time saves a thousand.
Ce proverbe anglais signifie littéralement : « Un point
(

de couture effectué une fois en épargne mille. » L’idée qu’il


faut savoir intervenir précocement et au bon endroit dans le
corps subtil peut nous éviter un gros travail de réparation par
la suite. On pourrait dire que c’est au troisième œil qu’il y a «
le haut de la couture ». Celle-ci part ensuite le long de la tête et
de l’axe vertébral. Si l’on sait maintenir la pression des deux
canaux gauches et droits et les garder convergents régulière­
ment, le corps subtil ne s’affaissera pas, c’est-à-dire en d’autres
termes qu’il ne s’ouvrira pas vers l’arrière quand on se courbe
vers l’avant. De même que la clé de voûte empêche les ogives
de la cathédrale de s’effondrer, de même l’union des canaux
au troisième œil évite à l’architecture du corps subtil de se dé­
faire. Cela fait aussi penser à la maxime ésotérique : « Tout tient
parle le haut. »
Pour fêter un heureux événement, on débouche le
champagne. Pour célébrer cette bonne nouvelle qu’on devient
conscient, pourquoi ne pas déboucher la narine fermée ? Dans
les deux cas, il y aura action sur les centres de production d’en­
dorphines, mais l’ouverture de la narine sera bien sûr de meil­
leure qualité car elle n’aura pas recours à cet intoxicant qu’est
l’alcool.
Quelques avantages de la position de lotus en lien avec
la narine

Quand les jambes sont enlacées, il y a une forte ouverture de


la cheville au niveau du cou-de-pied, et en fait des six articula­
tions principales des jambes. Par réflexe, cela entraîne une ou­
verture de la narine fermée et donc enclenche tout le processus
de l’ouverture des nâdis. Par ailleurs, il y a un lien entre l’étire­
ment du cou-de-pied et du cou, cela amène déjà en soi le sujet
à être mieux réveillé, et l’amène aussi à faire de façon réflexe
le mouvement de cou du cygne : celui-ci est le symbole du dis­
cernement et du yogui avancé dans la tradition indienne, on
l’appelle hamsa. Dans ce sens, cela a son importance de bien
remonter le dos du pied retourné vers la cuisse controlatérale :
à ce moment-là, la sensation d’étirement s’étend en direction
des doigts de pied, et par lien réflexe, vers la zone occipitale
au-dessus de la nuque. De façon analogue, on peut aussi ob­
server que l’étirement complet du dos du pied favorise auto­
matiquement un redressement complet du dos. Ceci confirme
l’effet de réveil général de la posture du lotus.
Lorsqu’on creuse les reins, on obtient plusieurs béné­
fices : déjà, une ouverture de tout l’abdomen comme une fleur
de lotus, celui-ci devient aussi semblable à une cité, puram, de
lumière, bien organisée, autour d’un joyau central, mani. Rap­
pelons que manipura est le nom du chakra du nombril. Plus en
profondeur, il y a une ouverture des espaces intervertébraux
antérieurs qui induit de façon réflexe une ouverture de la na­
rine fermée. C’est ce qu’on recherche en Râjayoga. De plus,
cette ouverture des espaces intervertébraux antérieurs favorise
aussi une ouverture de la mâchoire, car il y a une analogie de
forme, un lien réflexe, une isomorphie entre les deux.
Troisième point, la bascule du bassin favorise l’étirement
et l’ouverture des articulations des jambes, donc, comme nous
l’avons dit, une ouverture de la narine fermée de façon réflexe.
Voici maintenant quelques pensées libres, parfois poé­
tiques, sur cette expérience d’ouverture de la narine fermée :
Il y a une énergie qui se dégage de la narine fermée
quand elle commence à s’ouvrir, tout comme un djinn qui sort
de sa bouteille où il était enfermé depuis fort longtemps.
Le canal de la narine presque fermée est rabougri
comme une peau de chagrin, à nous de le rendre dilaté comme
une « peau de bonheur ».
Les contractions légères, mais chroniques des articula­
tions de l’hémicorps du côté de la narine fermée sont autant de
sources d’énergie « souterraines » renouvelables - si on sait les
exploiter. En l’occurrence, le forage, la pompe géothermique,
correspond à la sensation d’ouverture de la narine obstruée.
Une cheminée de fée est une formation naturelle en
cône, en général calcaire, avec une sorte de disque en roche
plus dure au-dessus. On pourrait dire que la narine qui est en
train de s’ouvrir représente le cône, et la zone du troisième œil
le disque. Quand la « cheminée de fée » s’ouvre et que le cou­
rant de souffle y passe vraiment, la lumière qui se met à rayon­
ner au niveau du disque est réellement féerique.
Il y a nombre de portes verrouillées à double tour dans
le corps et l’esprit. La narine fermée représente le trousseau
de clés, et sentir qu’elle s’ouvre, le fait de s’approprier ce trous­
seau : les ouvertures subséquentes deviendront alors faciles.
Nous avons deux « centrales nucléaires » dans notre vi­
sage. Au niveau de la narine fermée qui s’ouvre par un début de
fissure, il s’agit de l’énergie de fission, et au niveau du troisième
œil où les trois canaux s’unissent, il s’agit de l’énergie de fusion.
La descente du Gange et l’ouverture de la narine fermée

Une des histoires fondatrices de l’Inde est la manière dont


Bhagirathâ a fait descendre le Gange. Cent mille de ses grands-
oncles, tous fils de l’empereur primordial Sagar (nom qui si­
gnifie « océan ») avaient été maudits par un Rishi coléreux qu’ils
avaient dérangé par mégarde dans sa méditation. Il s’agissait
de Durbhasha, dont le nom veut dire « mauvais langage ».
Leurs âmes ont été emprisonnées depuis lors dans des géodes
de la masse rocheuse himalayenne.
Bhagirathâ, donc, a décidé de les libérer et s’est mis a
faire des tapasya-s, des pratiques de yoga intensives, (littérale­
ment « échauffements »), ce qui a eu le don de faire fondre le
cœur de Shiva. 11 est venu l’aider en lui soufflant à l’oreille son
secret, le nâda, ce qui a fait fondre à son tour la masse de l’Hi-
malaya et a laissé un passage ouvert pour la nadî, c’est-à-dire
la rivière, en l’occurrence le Gange. Ceci a permis la libération
des âmes des ancêtres, qui ont pu rejoindre leur origine, c’est-
à-dire leur père, Sagar, l’océan. L’ouverture du fleuve, nada,
correspond à celle des nâdis, canaux d’énergie, et en pratique
à celle de la narine fermée. C’est là que s’ouvre un passage
étroit, une gorge dans un Himalaya de tensions et de blocages.
De même que le chant apparaît lorsque la gorge s’ouvre, de
même le son devient audible lorsque la narine fermée se dé­
gage, et les nœuds dans tout le corps se libèrent, leur énergie
s’écoulant naturellement vers l’océan de lumière qui se mani­
feste au niveau du front.
C’est le résultat du travail de Baghirathâ, et c’est pour
cela, dit-on, que le Haut Gange se nomme Bhagirathî. En sans­
krit et hindi, Bhagirathâ prayatna signifie littéralement « efforts
de Bhagirathâ », et en pratique, « travaux d’Hercule ». Prayatna
veut dire « tourments, torture », yatna, « vers l’avant » , pra-.
C’est une jolie explication de l’effort, une torture, certes, mais
qui nous fait progresser...
Rathâ signifie le commandant d’un groupe de chariots,
chariot se disant lui-même ratha. Bhagi signifie la part, le lot,
la bonne fortune en tant que lot de la destinée, et peut corres­
pondre aussi à l’abréviation familière de Bhagavân, Dieu. Le
corps subtil a une forme de char, avec les roues parallèles qui
correspondent aux canaux latéraux, et la nacelle à l’axe central.
N ’est-ce pas un effort herculéen de prendre les commandes
de ce chariot et de le faire s’élancer vers le Divin, la meilleure
des bonnes fortunes correspondant alors à Sa vision ?
Du point de vue de la psychologie des profondeurs, la
raison de la mise au cachot des âmes dans les géodes hima-
layennes est intéressante : il s’agit de la malédiction d’un Rishi,
d’une figure d’autorité qui aurait dû a priori être protectrice,
positive, et retenir sa colère, mais qui ne l’a pas fait. Les explo­
sions de rage, que ce soit chez les parents, les grands-parents
ou des professeurs a priori aimés, et encore plus chez l’ensei­
gnant spirituel, créent des fêlures profondes dans le psychisme
du petit enfant ou du disciple - aussi profondes que les géodes
de l’Himalaya. Il faut un travail de yoga non moins profond -
rien moins que l’ouverture des nâdis - pour réussir à en dé­
nouer les conséquences à long terme et à s’unir de nouveau à
l’Origine, aussi océane que lumineuse. On dit d’ailleurs que les
nouveau-nés voient l’océan de lumière avant que leur esprit ne
soit voilé par la « pensée pesante ».
La fonction rééquilibrante du cœur subtil à droite

L’agrippement subtil à ce cœur qui bat à gauche correspond


en profondeur à ce que les Yoga-Sutras nomment abhinivesha,
l’investissement, nivesha, primordial, abhi. Cela a bien sûr
quelque chose à voir avec l’instinct de conservation. C’est l’un
des obstacles, klesha-s, fondamentaux à la réussite du yoga,
avec l’ignorance, le sens de l’ego, et le couple attachement/
aversion.
On dit dans les Evangiles : «Là où est ton trésor, là
aussi sera ton cœur. » On pourrait inverser la formule : « Là
où est ton cœur, là aussi sera ton trésor. » Si le cœur auquel va
la conscience est à gauche, le trésor sera physique et instable,
d’où le serrement d’anxiété de ce côté. S’il est à droite, le trésor
sera subtil, omniprésent dans l’espace et le temps, d’où l’ou­
verture de paix ressentie dans cette latéralité.
Klesha, défaut, obstacle, a des sens particuliers intéres­
sants : déjà la colère, comme modèle de tous les défauts, et
aussi l’agitation mentale due à la vie dans le monde, business
comme disent les Anglais, nég-otium en latin, le « négoce »
comme non-oisiveté, non-paix. Le terme klesha est probable­
ment de la même racine que les mots clic, clamp, en anglais
ainsi que « gripper, agripper » et « clé » : c’est ce qui coupe,
ferme, bloque, et on revient à l’expérience de fermeture des
canaux. En effet, en anglais, un clip ou un clamp est une pince
par exemple chirurgicale qui serre un tuyau, une artère. On re­
trouve donc aussi l’archétype de la fermeture de la narine.
Nous avons parlé des deux attracteurs, cœur à gauche
et narine fermée. Ils sont comme deux icebergs au niveau de la
mer. Si on fait fondre grâce au soleil de la conscience les ten­
sions du corps, tous ces glaciers-banquises-icebergs vont dége­
ler, et la « mer », c’est-à-dire la perception du corps, sera unifiée.
Ces attracteurs ressemblent aussi à des étoiles qui captent les
comètes, car ils retiennent l’énergie ; mais celles-ci peuvent sor­
tir de leur orbite et être expédiées vers le troisième œil. Dans
une image du même type, cœur et narine fermée seront des
frondes à l’ancienne qui tournent en rond de plus en plus vite
sur elles-mêmes ; mais il suffit de lâcher « quelque chose » pour
que la « pierre » prenne la tangente et parte avec un plein élan
vers sa cible. En Râjayoga, cette cible est représentée le plus
souvent par le centre du front.
Akâmakâmin
« Celui qui ne désire pas, a-kâmin, les désirs, kâma » devient le
sage pour lequel s’ouvre Brahmânanda, la félicité de Brahman.
Voici un enseignement central des Oupanishads. Dans la pers­
pective du Râjayoga, le cœur à gauche correspond au désir fort,
vital, viscéral, kâma : non seulement sexualité, mais aussi par
exemple une faim intense, une envie énorme de dormir, et,
pour finir par le plus important, l’instinct de conservation.
C’est comme si à chaque diastole, le cœur avalait quelque
chose, et à chaque systole, le digérait. Ce processus plutôt
goulu continue perpétuellement durant toute l’existence. On
pourrait dire que le cœur « avaleur » est à la fois avide et à vif
à vie. Pour devenir celui qui ne désire pas les désirs, il est im­
portant de savoir s’extraire du cœur physique à gauche avec sa
cohorte de connotations symboliques et de s’absorber dans le
cœur subtil à droite. Dans celui-ci, on expérimente la stabilité
de la zone du foie : pas de battements nettement perceptibles,
donc sensation d’immense quiétude.
Ce côté droit est quelque part immobile comme une
statue, et cela fait penser à Dakshinamourti, « la statue de la
droite ». Il s’agit de ce sage adolescent qui a enseigné aux quatre
vieillards fils de Brahma la connaissance en silence, en faisant
simplement la jnâna-moudrâ, le « geste de la connaissance » de
sa main droite levée : de façon subtile, on pourrait considérer
que le redressement du bras dans cette moudra correspond au
redressement du dos, et le cercle du pouce et de l’index vient
se placer au beau milieu de la masse silencieuse du foie. Dans
une visualisation complémentaire, on peut se représenter ce
cercle au centre du front, le coude droit étant alors projeté sous
forme lumineuse vers l’arrière et la droite du foie, et l’avant-
bras de lumière reliant les deux points, c’est-à-dire occupant le
trajet du canal d’énergie droit, pingala. C’est ainsi qu’on pourra
donner à inaugurer dans le temple du corps la statue, prâna-
pratishtâ. Ce dernièr terme pratishtâ est intéressant, car il ne
désigne pas seulement l’insufflation du prâna dans une statue,
mais la stabilité d’une demeure, la demeure elle-même, la base
ferme, la fondation, la terre, l’accomplissement d’un désir, et
enfin l’autorité. Tous ces sens vont bien avec le vécu du cœur
subtil à droite.
Le cœur produit une sensation de rétrécissement pul­
satile à chaque battement, et la narine fermée le même type de
sensation aussi, mais de façon continue. On perçoit donc les
deux zones régulièrement en train de se rétrécir « comme peau
de chagrin » : il n’est pas étonnant qu’elles soient directement
associées à l’anxiété et à la dépressivité. Si on veut qu’elles se
dilatent comme des « peaux de bonheur », on peut agir direc­
tement dessus dans ce sens par la conscience, ou sur les zones
complémentaires, comme par exemple en s’absorbant dans le
cœur subtil à droite, ou la narine et pommette controlatérale.
On perçoit a priori surtout la sensation de la pointe du
cœur en bas et à gauche du thorax, mais en réalité, il y a aussi
la crosse de l’aorte qui monte vers le milieu du thorax, et l’aorte
elle-même qui descend jusqu’à sa bifurcation au bassin, tout
cela à gauche. On peut aussi ajouter à ce réseau pulsatile les
artères brachiales et cervicales gauches. Pendant l’effort phy­
sique soutenu, par exemple en montant une pente rapidement,
il est intéressant de noter que les deux narines s’ouvrent, ce
qui augmente la symétrie, alors qu’au niveau du tronc, le sys­
tème cardio-aortique devient de plus en plus perceptible car
stimulé et accéléré, ce qui accroît la dissymétrie à ce niveau.
Cet accroissement du déséquilibre en faveur de la gauche va
en général avec un réveil d’un fond d’anxiété. Une partie de
l’inconscient corporel ne peut s’empêcher de dire : « Que va-
t-il m’arriver ? Est-ce que le cœur ne va pas tout d’un coup lâ­
cher ?» Si à ce moment-là, on est assez adroit pour ramener la
conscience franchement à droite, l’énergie importante dégagée
par l’effort n’est plus détournée, kidnappée par ce fond
anxieux à gauche et de grandes expériences intérieures devien­
nent possibles, même au beau milieu d’un exercice physique
intense.
Nous avons tous en nous un «Jean qui pleure » et un
« jean qui rit ». En s’observant attentivement, le premier est
plutôt situé du côté gauche, le second plutôt du côté droit.
C’est comme s’il y avait un cœur subtil sous la pommette
gauche. À la place de faire jaillir du sang, il tend à faire jaillir
des larmes, de ce côté-là préférentiellement. Cela correspond
aux observations neurologiques qui situent le centre du stress
dans l’hémisphère droit et leur symétrique dans deux autres
centres de l’hémisphère gauche qui sont plutôt reliés au bon­
heur. Rappelons qu’il y a un croisement entre les hémisphères
et les hémicorps, et que malgré le fait qu’il n’y ait pas de croi­
sement au niveau des paires crâniennes, à part pour la moitié
interne des nerfs optiques et le nerf auditif, la sensation de
vécu corporel gauche et droit est suffisamment importante et
intense pour relier directement par exemple, dans l’expérience
courante, le demi-visage gauche au reste de l’hémicorps
gauche, en se « surimprimant » et effaçant en quelque sorte
l’influence des paires crâniennes.
Addiction

Le cœur à gauche a besoin de boire sa goulée de sang frais à


chaque diastole, il est comme un alcoolique : « Encore un
verre, encore un verre, et encore un, et encore un ! » Derrière
cela apparaît l’anxiété fondamentale, abhinivesha : qui nous ac­
croche à la vie. C’est un des grands obstacles dans les Yoga-
Sutras de Patanjali : « La nescience, l’égoïté, la passion, la haine
et le vouloir-vivre sont les cinq afflictions » (II 3) et aussi sva-
rasavâhî vidusho ’p i tathârûdho ’bhinivesha : « Profond et impor­
tant, même chez le savant, le vouloir-vivre a sa propre saveur »
(II 9). Il s’agit d’une addiction et pour s’en désintoxiquer di­
rectement, il est bon de revenir au cœur subtil à droite. Pour
se dégriser, revenir à la lumière blanche, solaire, immobile, de
la zone au-dessus du foie, de l’espace du Soi.
Quelques pensées sur le cœur subtil à droite

Une observation : dans la colère aiguë, on serre les mâchoires


des deux côtés, mais dans celle chronique, on les serre surtout
du côté gauche, a sinistra comme disent les Italiens.
Une idée d’autothérapie : pour amoindrir cette colère
chronique, détacher légèrement l’arrière des mâchoires à
gauche, et les coller au contraire légèrement à droite : cela
amène une détente non seulement dans les mâchoires à droite,
mais aussi dans tout l’hémicorps de ce même côté, ce qui est
rééquilibrant, car cela lutte contre l’influence tensionnelle du
cœur physique à gauche.
Dans le yoga du cœur subtil à droite, on peut dire
qu’en venant d’une attention piégée par le cœur physique, on
passe du mal-être à gauche au bien-être à droite, pour finale­
ment déboucher sur l’axe central, qui permet une ascension
continue vers l’Être. En d’autres termes, par la cheminée du
canal central, les deux fumées de couleur différente, grise du
mal-être et blanche du bien-être, se mélangent en montant
pour finalement se dissoudre dans le pur ciel de l’Etre.
Notre attention corporelle préconsciente est fascinée
est comme ensorcelée par le battement du cœur à gauche :
pour se défaire de ce sortilège de la sorcière, s’absorber dans
le cœur subtil à droite, le couver comme un œuf, le cueillir
comme une fleur, et le mettre ainsi au centre de son « florilège
» intérieur.
La sensation à chaque seconde pratiquement d’une
contraction, de l’étroitesse du cœur, produit non pas une an­
gine de poitrine, mais une « angine » du corps subtil : son trai­
tement sera alors un « vasodilatateur » spécifique, là encore sur
le plan subtil évidemment, il s’agit de l’ouverture des canaux
d’énergie.
La sonate intime, où l’harmonisation du vivace et de
Yadagio
Le cœur qui bat à gauche s’accroche comme une plante vivace
à la vie. A la manière du bambou qu’on déracine dix fois et
qui repousse une onzième, il renaît à chaque battement, il est
rapide, vif, vivace, vivace comme un morceau de sonate joué
prestement. De l’autre côté, le cœur subtil à droite est vécu
comme tranquille, à l’aise, adagio dirait-on en italien. Quand
on s’absorbe en lui, on expérimente même plus que cela : de
« tranquille », il en vient à l’arrêt, s’immobilise, et de « à l’aise »,
il devient extatique.
Les Italiens ont une jolie manière de dire «à
m on/ton/ son aise » : a proprio agio, « à sa propre aise, à son
aise propre ». Cela pourrait suggérer de façon indirecte que,
quand on est bien dans sa peau, bien dans son propre soi, on
évite les souillures de l’extérieur, et on reste plus facilement
pur et propre.
Continuons notre analogie : le corps subtil est sem­
blable à un président qui a deux conseillers, la Signorina Vi­
vace et il Signore Adagio. Au début de son mandat, il manque
d’expérience, de flair, et il se laisse impressionner par la Si­
gnorina qui pépie-papote sans arrêt, et il néglige il Signore,
qui, lui, demeure presque silencieux. Cependant, progressive­
ment, il se relie de plus en plus à lui, commence par mieux
communiquer, et finalement à communier profondément avec
Adagio. Il devient lui-même ad agio, à l’aise, a proprio agio, à
l’aise en soi, à l’aise dans le Soi, à l’aise dans la propreté, la pu­
reté du Soi.
Pour changer l’habitude, l’attitude automatique de ne
faire attention qu’à la Signorina, et d’oublier il Signore, il faut
une certaine énergie, un certain élan-allant. « Allant » se dit en
italien andante, et c’est ici que la sonate intime se complète,
avec cet andante qui donne l’élan-allant nécessaire pour effec­
tuer la grande traversée de l’océan, celle de la rive du vivace
jusqu’à l’Autre rive, celle de Yadagio.
Le « nœud du cœur » est percé

Faisons maintenant une méditation pour conclure cette section


à propos du cœur subtil en partant de la célèbre exclamation
mystique de la Mundaka Oupanishad 2-2-8. Le texte dit :
Le nœud du cœur est percé
Les doutes sont résolus
Les karmas sont effacés
Au moment où Cela apparaît, qui est le Suprême, le Support ?
Le nœud du cœur est percé
Notre conscience est comme un point lumineux au mi­
lieu d’un enchevêtrement de sensations, d’un nœud, d’un nid.
Celui-ci est pendu au milieu de ces branchages que sont les
côtes. Quand l’œuf de la conscience voilée se brise, l’oisillon
fini par sortir du nid et va soit vers le corps subtil à droite, soit
vers le troisième œil, à ce moment-là, le nœud du cœur est ef­
fectivement percé.
Les doutes sont résolus.
On peut rapprocher la pulsation cardiaque de l’ambi­
valence du doute, comme par exemple celui bien connu du
paysan Normand : diastole, p’têt’ ben qu’oui, systole, p’têt’ ben
qu’non ! Le côté droit, lui, n’est pas dans l’hésitation, la vacil­
lation, il est stable, il correspond à la perception qu’a de soi le
sujet assuré-rassuré
Un doute est un mouvement, une oscillation. Quand
la conscience est complètement absorbée dans le cœur à droite,
il n’y a plus ni mouvement, ni oscillation-vacillation. Les ra­
cines du doute sont coupées.
Les karmas sont effacés
Une action et ses conséquences représentent un mou­
vement qui se développe dans le temps. Or, le cœur à droite
est immobile. En lui, il n’y a plus ni mouvement ni temps.
Donc, les karmas sont effectivement effacés
Quand Cela apparaît, qui est le Suprême, le Support.
Il y a deux zones où la lumière du Soi aime apparaître,
c’est le cœur à droite, évoquant ici le Support, et le troisième
œil, correspondant dans ce cas au Suprême. Les deux se ma­
nifestent en se dégageant des deux attracteurs primaires, c’est-
à-dire du cœur à gauche et de la narine fermée.
Chapitre 7

Nâdis, axe central et


équilibre gauche-droit

Cheveux de lumière

On dit des gens qui ne se sont pas peignés depuis longtemps


qu’ils ont les cheveux en bataille. Quand on ne travaille pas ré­
gulièrement pour réorganiser son corps subtil, il y a de fortes
chances que ce soient les canaux d’énergies qui soient « en ba­
taille », allant de-ci de-là de façon incohérente, sans suivre aucun
courant directeur. Le yoga royal agit directement comme un roi,
pacifiant les différents courants, les diverses tendances parmi ses
sujets, pour éviter les batailles et unifier le pays. Quand les che­
veux, ou « canaux en bataille », sont bien peignés, la chevelure,
le corps subtil, deviennent ce qu’ils auraient toujours dû être :
symbole de beauté et de force. Kesha, la chevelure, n’est plus
klesha, obstacle, elle devient Ishan, le Maître du Yoga, en l’oc­
currence Shiva.
Axe relatif, axe absolu

Il y a deux axes, l’axe central absolu, archétypal, la verticale


vraie, et l’axe relatif au milieu du corps subtil, qui oscille
constamment comme le mât d’un bateau ballotté par les
vagues du mental, ou bien comme la baguette d’un métro­
nome. Quand arrive l’instant où l’axe relatif se confond, s’en­
castre comme en un clic dans l’axe absolu, alors le temps se
suspend et l’énergie peut monter, la baguette devient magique
et le prestidigitateur parvient à faire sortir de son chapeau noir
le lapin blanc : en d’autres termes, le méditant peut faire jaillir
de son mental, plongé dans le repos de la nuit, la lumière spi­
rituelle, qui, pour le Râjayoga, est située principalement au troi­
sième œil.
Cette compréhension des deux axes donne une clé in­
terprétative possible du Yogasutra II, 23. Svaswâmi shaktyo :
svarûpo ’labdhahetu: samyoga : « L’obtention, upalabdha, de
l’Essence, svarûpa, a pour cause, hetu, la conjugaison, samyo-
gam, des énergies, shaktyo : du Soi universel, sva, et du soi in­
dividuel, svâmi. »
Le sva est perçu à travers l’axe central absolu, et le
svâmi, à travers l’axe relatif. La conjugaison des deux axes, des
deux énergies survient souvent spontanément (samyogam a le
sens dérivé d’« heureux hasard ») et fait toucher du doigt l’Es­
sence, même s’il faudra certainement beaucoup d’entraînement
pour faire durer cette expérience.
Le corps subtil est comme un adolescent agité qui ré­
gulièrement part de travers (en se laissant par exemple capter
par les deux « attracteurs »), mais que des parents attentifs réus­
sissent à « recadrer » au fur et à mesure.
Notre axe central est régulièrement penché comme la
tour de Pise : quel est l’ingénieur génial qui trouvera le truc
pour le redresser de façon stable ?
Rééquilibrer les deux côtés du corps requiert une ha­
bileté de jongleur, pour envoyer régulièrement les « boules »
d’énergie là où elles doivent aller. L’anglais a un mot intéres­
sant, one-sided : il désigne un sujet littéralement « d’un côté »,
c’est-à-dire partiel, sectaire, dogmatique, psychorigide, voire
fanatique et paranoïaque. Ce côté violent est plus marqué
lorsque la narine gauche est fermée, car à ce moment-là, la dis­
sociation est plus forte entre le côté gauche doublement tendu,
à cause du cœur qui bat aussi à gauche, et le côté droit com­
plètement ouvert. Pour se tirer de ce « travers », il faut revenir
au juste milieu, devenir comme on dit en anglais composed,
tranquille, com-posé, posé en équilibre, bien reposé. Ainsi, on
peut dire que le yoga de l’ouverture des canaux et le Ràjayoga
en général correspondent principalement au labeur consistant
à passer peu à peu de l’état de one-sided à celui de composed.
T.a colonne vertébrale et l’axe central sont comme une
longue chaîne moléculaire, par exemple d’acide gras. Le cœur
physique et la narine fermée agissent comme des liaisons d’hy­
drogène. Lorsque c’est la narine gauche qui est fermée, les
deux liaisons sont en position cis-, et lorsque c’est la narine
droite, elles sont en position trans-. Ce concept de cis/trans
peut aider à clarifier ce qui se passe dans le corps subtil en mé­
ditation selon le côté d’ouverture des narines. Par exemple,
quand la narine droite est ouverte, l’axe secondaire pingala qui
traverse le milieu du côté droit devient comme un « lance-mis­
siles », car rien ne vient contrer sa projection vers l’extérieur
- pour le meilleur et pour le pire. Nous revenons au one-sided
décrit ci-dessus.
Par contre, quand la narine droite est obstruée, le
lance-missile est « fermé », et c’est le moment d’être plus pon­
déré, composed, comme disent les Anglais, peser le pour et le
contre, la gauche et la droite, considérer la balance de la déesse
Justice avec ses yeux bandés, c’est-à-dire regarder à l’intérieur,
ressentir directement où est l’équilibre et finalement devenir
réfléchi. Dans ce sens-là, la « réflexion » intellectuelle corres­
pond à une reflexion physique, en miroir, entre deux zones de
tensions, le cœur physique à gauche et narine fermée à droite,
qui se réfléchissent comme un miroir entre gauche et droite.
A l’inverse, quand la narine droite est ouverte, il n’y a pas de
réflexion, il n’y a qu’un axe lumineux — une impulsion qui
monte toute droite sans être jamais « réfléchie », ni même « in­
fléchie » le moins du monde, d’où le risque de violence, de
piège dans une attitude one-sided.
On peut reprendre ces deux cas de figures à l’aide
d’une analogie géométrique : lorsque la narine gauche est fer­
mée, l’énergie circule selon deux parallèles qui ont du mal à
converger, l’une de tension à gauche, l’autre d’ouverture à
droite. D ’autre part, si c’est la narine droite qui est fermée,
l’énergie suit une sorte d’ovale en tournant sur elle-même via
le cœur à gauche et la narine droite fermée.
Une autre analogie de forme permettra de mieux com­
prendre le même phénomène. Quand c’est la narine gauche qui
est fermée, l’axe central a tendance à être dévié vers le haut et
vers la gauche, comme la barre oblique « \ », et lorsque c’est la
narine droite qui est fermée, la superposition de la courbure en
bas, à concavité gauche, et de la courbure en haut, à concavité
droite, forme un « S ». Dans les deux cas, le travaille consistera
à revenir à la barre verticale « | » .
Transformer le câble en canal

Quand on est accablé, on se voûte et c’est comme si un câble


subtil vous attachait le cou aux jambes et vous obligeait à vous
courber. L’ouverture des canaux est liée par contre à un re­
dressement, et le « câble » qui était en avant du corps, rentre
alors à l’intérieur de celui-ci, il devient canal, nadî.
Le Râjayoga ressemble beaucoup à une course d’obsta­
cles, il faudrait même dire, pour être plus exact, une course à un
obstacle, qui se trouve à la base du troisième œil : il s’agit de cette
zone entre les sourcils qui se tend en cas de colère-désir, il faut
s’arranger pour faire « sauter » dessus le cheval de l’énergie, c’est-
à-dire l’envoyer dans la zone du milieu du front. On pourrait
aussi considérer le milieu du front comme un plongeoir, et le fait
d’y faire passer d’énergie comme un « saut de l’ange ».
Et la colombe planait sur les eaux

Le plan de la mâchoire est comme un océan : à l’intérieur


s’agite un requin, la bouche correspond à l’embouchure de la
rivière, et dans celle-ci rôde un crocodile. Expliquons-nous :
quand les lèvres se tendent vers l’avant dans le désir, on devient
comme un crocodile avide ; quelqu’un de « lippu » est ressenti
intuitivement comme sensuel, gourmand, et le son lui-même
évoque également un individu « repu ». A l’inverse, quand les
lèvres se pincent vers l’arrière, se collent aux incisives, on a une
sensation de colère, d’irritation, on devient comme un requin
agressif qui s’apprête à déchiqueter sa proie. Le plus souvent,
les lèvres ne sont pas détendues et en équilibre, soit elles sont
poussées vers l’avant, conférant au visage un aspect « lippu-
repu », et on devient crocodile avide, soit elles se tirent en ar­
rière, donnant à la face une allure assez pincée-coincée, et on
devient requin coléreux.
Comment trouver non pas seulement un juste milieu
entre ces deux émotions perturbatrices, mais un dépassement,
une émergence hors de « l’aquarium des contraires » ? En dé­
tendant les lèvres, et en faisant monter la force ainsi libérée
dans le milieu de la zone frontale. Ainsi, la puissance de l’avi-
dité-colère sera transformée en énergie de lumière spirituelle,
le requin coléreux et le crocodile avide se métamorphoseront
en colombe de paix. Même faire seulement monter l’énergie
au milieu de la petite rigole menant de la lèvre supérieure au
septum nasal assure la même fonction, pour peu que la
concentration devienne bien précise. C’est une pratique cen­
trale dans certains types de méditation vipâssana.
Les lèvres serrées sont comme une bombe à retarde­
ment. Tôt ou tard, l’énergie accumulée va se décharger soit
sous forme d’avidité vers l’avant, soit sous forme de colère
vers l’arrière. Pour désamorcer cette bombe que représente la
tension des lèvres, faire monter l’énergie vers l’aire centrale du
front, où elle amorcera « l’éclairage » de cette zone spirituelle.
A ce moment-là apparaîtra la colombe, et elle planera sur les «
eaux de l’océan », c’est-à-dire sur les tensions de la mâchoire à
la base de la tête.
Khechan-mudrâ et la distance de sécurité
Nous développerons l’aspect traditionnel de khechari dans le
chapitre 11, qui sera pour sa plus grande part un commentaire
d’un texte traditionnel médiéval sur le sujet, la Khecharî-vidyâ.
Cependant, nous donnons ci-dessous quelques réflexions plus
générales sur cette pratique importante du yoga classique.
On a observé grâce à l’imagerie cérébrale qu’il y a un
centre du cortex responsable du sentiment de séparation ; il
est inhibé durant l’activité sexuelle, on pouvait s’y attendre,
mais ce qu’il y a de plus intéressant, il l’est aussi par la colère.
Cela ramène à une intuition fondamentale de la psychologie
du yoga et de l’Inde qui met le couple kâma-krodha, désir-
colère, régulièrement ensemble, en en faisant presque un seul
mot. Or, à la fois dans la colère et le désir la langue a tendance
à partir vers l’avant, la mâchoire à se tendre, et les deux à faire
bloc. C’est le tronc commun entre les deux émotions, la diffé­
rence étant dans les lèvres, qui se plissent vers l’avant dans le
désir et se rétractent vers l’arrière dans la colère.
Le « bloc » de colère-désir peut être en quelque sorte
fendu par la verticalisation de la langue, lorsqu’elle se sépare
clairement de la mâchoire. Nous avons mentionné que Bau­
delaire disait au début de l’un de ses poèmes des Fleurs du
mal : « Sois sage, ô ma douleur ! » Quand on détend la mâ­
choire en khecharî, cela revient à dire : « Sois sage, ô ma
colère ! » ou bien « Sois sage, ô mon désir ! » On établit une
distance de sécurité et on évite ainsi le risque de « carambolage
», de cette inhibition du centre de séparation qui survient dans
la colère-désir et qui mène à toutes sortes de complications-
implications résultant souvent, au bout du compte, à un besoin
urgent de psychothérapie. Contre ce genre de glissement, la
langue redressée représente une cloison, non étanche certes,
mais cloison quand même.
En d’autres termes, nous pouvons faire remarquer qu’il
y a deux types de fusion, pré- et trans- : la fusion pré- est celle
de la colère et du désir sexuel de base, écraser la différence
pour simplement dévorer et phagocyter l’autre en tant qu’ob-
jet. C’est contre cette « fusion pré- » que « s’élève » la pratique
de khecharî, sous forme de langue qui monte et se redresse. La
fusion trans- correspond à celle qui survient après tout un tra­
vail de détachement, donc de distinction. En pratique, elle est
associée à l’union du soleil visualisée à la pointe de la langue
subtile et de la lune localisée au troisième œil. Cela va bien au-
delà de l’aspect physique, grossier de khecharî où les yoguis,
semble-t-il, réussissent à étirer la langue jusque dans cette ré­
gion du troisième œil en coupant progressivement son frein et
en travaillant à l’allonger. Pour cela, ils prennent un tissu afin
qu’elle ne glisse pas et travaillent pendant des mois dans ce
sens. Pourtant, on peut avoir un résultat analogue simplement
par la visualisation.
Pour continuer sur khecharî, il existe une isomorphie
importante à prendre en conscience. L’analogie entre la luette
et le périnée. Le conduit montant du pharynx vers le haut des
narines correspond alors au rectum, le nez à la zone génitale
et le troisième œil au hara. Khecharî permet de faire monter
l’énergie directement vers le troisième œil, et par effet d’ana­
logie de forme, d’indirectement faire monter l’énergie du mû-
lâdhâra vers le hara. Cela aide concrètement à la transmutation
de l’énergie vitale en énergie spirituelle. Sinon, elle ne se verti-
calisera pas, elle tournera en rond dans le plan de la base du
bassin et de la base de la bouche, c’est-à-dire dans celui de la
colère-désir.
Il y a un chakra secondaire dans la voûte du pharynx,
à la base du crâne et que la langue va toucher, soutenir en
quelque sorte, quand la pointe de la langue est en khecharî. On
l’appelle talu, « plat » (tal veut dire « lac »), de la même racine
que « talon » en français probablement. On pourrait se repré­
senter un petit homme de lumière dans la tête, dont les talons
seraient au talu, et dont le centre du front se confondrait avec
le centre du front habituel. Il recevrait alors de la pointe de la
langue « l’énergie fondamentale » et la transmettrait à travers
ses talons jusqu’au troisième œil. Dans la tradition chrétienne,
on cite souvent Irénée de Lyon : « La gloire de Dieu, c’est
l’homme debout. » On pourrait dire en yoga : « La gloire de
l’Homme, c’est la langue debout. » En effet, la langue redressée
consciemment en khecharî-mudrâ est comme un doigt qui in­
dique le ciel de l’Absolu.
Khecharî, le redressement de la langue, verticalisé et
paralyse tout à la fois : il verticalisé l’énergie et la rend spiri­
tuelle, et en même temps, il paralyse sa tendance à se perdre
dans le plan horizontal du couple désir-colère, qui tourne d’ha­
bitude en rond sur lui-même.
Dans beaucoup de traditions spirituelles, on retrouve
cette sorte d’anecdote archétypale du mystique qui est en si­
lence et qui, à chaque fois qu’on lui pose une question, répond
en indiquant le ciel du doigt et de la main levée. La langue en
khecharî accomplit ces deux actions à la fois. Elle indique le
ciel par sa verticalité, et à l’évidence, elle est en position de repli
silencieux : on ne peut guère parler avec la pointe de la langue
collée à l’arrière du palais.
Quand on trouve que quelque chose est vraiment bon,
ou redresse le pouce vers le haut au-dessus du poing fermé et
on s’exclame : « Super ! ». Il existe un lien réflexe, d’isomorphie,
entre ce redressement du pouce et celui de la langue en khe­
charî. Les deux se répondent, le premier extérieur, le second
plus intérieur, secret, intime. Il est difficile de pratiquer un tant
soit peu longtemps le premier en public, alors que c’est possi­
ble pour le second. Cette correspondance n’est pas étonnante
quand on se souvient du sens de khecharî, « ce qui va vers le
ciel ». C’est bien ce que fait le pouce lorsqu’il se redresse.
Le pôle inférieur de la cavité buccale est relié aux ten­
sions dans la zone de la mâchoire, qui viennent avec les émo­
tions perturbatrices, colère, peur, etc. Un travail important et
à long terme consiste donc, pourrait-on dire, à faire passer l’ha­
bitude de conscience du pôle inférieur - « enfer » au pôle su­
périeur - « super »...
Dans le khecharî, on évite de poser les questions, et on
accepte de ne pas trouver de réponse. En d’autres termes, on
donne sa langue au chat. Du point de vue yoguique, le chat,
c’est l’axe central, et on lui « donne la langue » en la verticalisant
et en la rapprochant de celui-ci.
Rappelons que nous donnerons dans le chapitre 10 des
citations commentées d’un texte classique du XIVe siècle, la Khe-
charî-vidyâ, suivi de réflexions et méditations supplémentaires
sur les archétypes impliqués dans cette pratique importante.
Les chakras et l’archétype de la Table ronde

Chakra-bheda, la percée des chakras, est une tâche centrale du


yoga. Chakra signifie « cercle, rond », mais aussi « meule de
moulin ». Il n’est pas impossible que Chrétien de Troyes et les
nombreux auteurs anonymes qui ont développé le Roman de
la Table ronde aient senti tout cela intuitivement. Si chakra peut
signifier meule de moulin, donc une structure de pierre ronde,
il peut bien signifier aussi « table ronde ».
On dit que Lancelot a pu soigner la blessure du roi Mé-
haigné (nom qui signifie justement « blessé »), une fracture pu­
rulente à la jambe, en réussissant à ressouder l’épée Excalibur,
un exploit que personne n’avait pu accomplir avant lui. Cette
force du chevalier était due à sa conduite héroïque antérieure­
ment. La fracture purulente vient du gaspillage, de l’hémorra­
gie d’énergie qui survient le plus souvent dans la psycholgie
ordinaire fondée sur la dualité. La fracture en elle-même est
un archétype de dualité.
Les parties inférieures du corps et du mental (ici la
jambe fracturée) nous « pompent » notre énergie, justement
parce que sur la fracture de la dualité de base se surajoute l’in­
fection purulente des complications mentales, dont la tendance
automatique est de toujours augmenter. Deux des chevaliers
principaux de la Table ronde ont des noms « perçants », il s’agit
de Perceval et Lancelot. Le val pourrait correspondre au canal
central, où il y a justement l’enfilade des chakras à percer. Le
terme « Perceval » est proche de « percevoir », l’héroïsme de­
vient l’archétype de la recherche spirituelle : le chevalier
conscient se transmute alors en Chevalier-Conscience. Lance­
lot lui, va de la lance de son nom à l’épée : il redresse et rend
fonctionnelle l’épée magique du pouvoir spirituel, Excalibur.
Il fait sortir, Ex-, et monter l’énergie figée (-calibur, sans doute
de la racine de caillou, calcaire, calcanéum, c’est-à-dire pierre)
vers l’excellence de la lumière. Le Saint Graal sur la Table
ronde représente alors les deux centres spirituels ajfia et sahas-
râra, qu’on éveille une fois qu’on a pu dépasser les cinq « tables
rondes » inférieures correspondant aux cinq éléments et donc
à l’univers visible.
D ’un point de vue yoguique, plus technique, il pourrait
être joli d’interpréter la jambe brisée du roi Méhaigné comme
la douleur chronique qu’on ressent en position de lotus, et la
plaie purulente comme les constructions mentales qu’on établit
par-dessus, en se disant par exemple : « L’enseignant de médi­
tation est un sadique quand il nous demande de persévérer en
lotus, je ne suis pas un masochiste pour me soumettre à lui, je
vais tout envoyer promener, c’en est fini à tout jamais de la mé­
ditation !, etc. » Tout cela parce qu’on a les jambes qui tirent. Le
chevalier Lancelot représente l’héroïsme de la concentration,
précise comme une pointe de lance. L’épée brisée Excalibur qu’il
a ressoudée correspondra ici à cette colonne vertébrale affaissée,
voûtée, au fond comme cassée, qui se redresse, et qui fait mon­
ter l’énergie inférieure du calcanéum vers la pointe de la
conscience, le Saint Graal, en l’occurrence le centre du front.
Ce son du « Je » qui met le « je » en jeu

Mâ Anandamayî disait que lorsqu’elle prononçait le « a » de ami,


le son suivant « mi » n’existait pas dans sa conscience (ami signi­
fie « je » en Bengali). On peut comprendre sa déclaration à deux
niveaux : déjà, il faut être présent dans ce qu’on fait à chaque
instant, comme on épelle un mot, syllabe après syllabe, en toute
conscience. La seconde interprétation vient du rapprochement
entre la voyelle « a » et le son fondamental, les deux étant régu­
lièrement associés par la tradition. S’arrêter au « a » pur signifiera
alors s’absorber dans le Son essentiel, sans le couvrir par le voile
du « -mi » de la dualité dans laquelle se complaît et se repaît le
« je ».
On pourrait faire une méditation parallèle sur le « je »
en français, et dire que le sage reste dans le « j », le jaillissement
de l’énergie fondamentale, il n’a pas besoin de se projeter auto­
matiquement, comme le font les gens ordinaires, dans le « e »,
entendez le « euh », de l’hésitation, l’ambivalence, et finalement
la dualité. Du point de vue yoguique, ce « j » pur et simple, dé­
nudé, peut évoquer aussi le jaillissement de l’énergie dans l’axe
central.
On peut s’absorber dans la sensation du troisième œil,
ou écouter le son intérieur, ou encore suivre la respiration. Dans
les trois cas, l’objet d’attention est comme une corde qui est ten­
due vers l’avant au-dessus du « précipice » s’ouvrant devant le
corps, et qui se perd au loin dans le brouillard. L’attention elle-
même est comme le funambule sur la corde, mais quel est le
spectateur qui observe tout cela ? Cette dernière question per­
met de passer de la concentration avec la distinction ordinaire
entre sujet et objet, à la non dualité, et rend capable d’aller du
yoga au yogânta, la culmination du yoga. C’est une explosion
subtile dans la grande Vacuité. Elle est provoquée par la fission
du noyau de l’ego. C’est la plus grande énergie de l’univers inté­
rieur. Plus que renouvelable, elle est inépuisable. Le passage du
yoga au yogânta correspond à un exercice laborieux qui devient
spontané, on pourrait dire en une autre formule, à la transmu­
tation du consciencieux en conscient.
Suivre le fil du son, qui sonne et résonne en nous,
revient à devenir « sonne-ambule », pour ne pas dire « sonam-
bule ». Nous pourrions parler aussi de l’attention « spirambule »
qui suit le fil de l’inspir et de l’expir comme on marcherait sur
une corde tendue. Les deux sont en fait reliés, et il est important
de savoir qu’au début, l’effort d’attention au son subtil entraîne
souvent un blocage du souffle. 11 faut donc garder « les deux
yeux ouverts », et en avoir régulièrement un sur le son spontané
lui-même, et l’autre sur la respiration afin de la garder naturelle.
Qui peut écouter le son universel, si ce n’est l’oreille
du cosmos lui-même ? Et celle-ci n’est-elle pas également ou­
verte en nous ?
On ne peut guère voir la tête ou le corps de l’Absolu,
mais on peut toujours l’attraper par la « queue » : celle-ci n’est
autre que le son du silence.
Le terme « chapitre », cette réunion que tiennent les
moines dans leur monastère, vient de la racine « chef », « tête ».
Ainsi, une expression comme « Laisser l’Absolu avoir voix au
chapitre » pourra être entendue comme « Laisser résonner le
son cosmique-intime au centre de la tête ».
En sanskrit, les deux termes nâda et nâtha sont presque
les mêmes. Et curieusement, c’est l’ordre des Nâthas qui a
transmis le plus au Moyen Age la tradition du yoga, en parti­
culier celle de l’écoute du son du silence, le nâda. Nâtha signifie
seigneur, maître, et celui qui est suffisamment fortuné pour
percevoir clairement et régulièrement le son intérieur dans
toute sa subtilité, devient réellement un maître en yoga.
Le Paradoxe

Comment, tout en restant enraciné dans une conscience qui


ne bouge pas, observer une respiration naturelle qui bouge tout
le temps ?
Comment, tout en restant absorbé dans un son qui ne
change pas, accepter un brouhaha mental qui change tout le
temps ?
Comment, tout en étant identifié, comme l’oiseau pri­
mordial, à un vol plané immobile, accepter en dessous les
vagues de l’océan qui ondulent tout le temps ?
Comment, tout en suivant en pleine conscience le flot
continu, statique, extatique de la Flûte divine, accepter aussi
pleinement le bavardage distrayant du monde, dont on dit à
juste titre : « C’est du pipeau ! » ?
Une réponse possible, profonde :
En prenant l’attitude de la mère vis-à-vis de son enfant.
Celle-ci est fatiguée par le travail de la journée, et elle se repose.
C’est normal. Cependant, elle observe du coin de l’œil l’enfant
jouer, car c’est dans sa nature de jouer. C’est normal. Les deux
gardent leur indépendance à leur niveau, mais sont quand
même en relation, et même plus qu’en relation : en affection.
C’est normal aussi. C’est là tout le génie de la méditation d’ob­
servation.
Le maître immobile apprivoise l’animal agité

Une autre image est significative en plus de celle de la mère :


le son est comme un maître, et le complexe corps-mental, en
particulier la respiration, comme un animal rétif qui ne veut
pas être domestiqué. Peut-être a-t-il même peur de mourir en
acceptant d’être dominé par ce silence qu’on dit parfois « de
mort ». C’est tout l’art du maître de savoir canaliser, apprivoiser
et finalement domestiquer l’animal, afin que celui-ci accepte
comme naturelle sa présence nouvelle.
Elargir le cercle de l’immobilité pour y inclure le mou­
vement. Elargir le cercle du silence sonore pour y inclure la
variété infinie des bruits. Élargir le cercle du Même pour y in­
clure l’Autre.
Pensées et pratiques méditatives sur l’équilibre gauche -
droite

En faisant s’unir les nâdis dans le centre du thorax, on mani­


feste à la fois la victoire de la vie et la vie de la victoire. La vie
vient de l’union, et en hindi par exemple jina signifie à la fois
« vivre » et « vainqueur » (pour ce dernier terme, surtout dans
son sens religieux : vainqueur des forces d’ignorance et de dis­
persion à l’intérieur).
La tension chronique de la narine fermée s’étend à la
nuque, et donne un sentiment préconscient mais prolongé de
léger torticolis. Pour s’en défaire, amener les mains de lumière
dans cette zone et redresser en douceur l’axe cervical. En d’au­
tres termes, devenir son propre ostéopathe...
Lors d’une retraite de saison des pluies à l’époque du
Bouddha, il y a eu toute une série de moines suivant son en­
seignement qui ont commis le suicide. Ils avaient trop médité
sur l’impermanence du corps. Ceci a amené le Tathâgata à par­
ler fortement en faveur de l’intelligence chez le chercheur spi­
rituel, lui permettant d’éviter les dangers inhérents à
l’entreprise. Il a pris une image intéressante : les chasseurs de
cobra ont un bâton avec une petite fourche au bout. Ils doivent
attraper le cobra en dessous du cou et non pas près de la queue.
Dans ce dernier cas en effet, celui-ci pourrait se retourner, se
redresser et mordre le chasseur. Cette image a bien sûr le sens
général de « prendre l’enseignement par le bon bout », mais
on peut y discerner une signification plus spécifique : l’énergie
éveillée par la pratique doit monter vers les centres spirituels
d’une façon ou d’une autre, sinon elle risque de se retourner
contre nous et de nous mordre.
Selon une jolie image des tibétains, il y a des moments
où être stable en méditation est aussi difficile que de faire tenir
une aiguille debout sur une pierre.
Je ne suis pas de très près le christianisme actuel, mais
j’ai lu qu’il y avait un mouvement qui prenait comme prière
principale la parole du Christ guérissant un aveugle, effatha,
« ouvre-toi ! ». Sans doute ceux qui ont eu de fortes expériences
avec cette parole ont vécu quelque chose en lien avec l’ouver­
ture de la narine fermée, et plus largement avec celle des nâdis.
On pourrait considérer que les récitants d'effatha pratiquent
l’ouverture des canaux sans le savoir. Dans la tradition de
l’Inde, le grand mantra d’ouverture qui me vient à l’esprit est
aham brahmâsmi, « je suis Brahman ». Il s’agit d’une expansion
à 360° et dans tous les plans possibles, surtout quand on se
souvient du sens étymologique de Brahman : « ce qui est
vaste ».
L’entraînement à la méditation permet de passer du «
forage » habituel au puits artésien, voire au geyser : au début,
il faut bien des efforts pour « pomper », faire monter ne se­
rait-ce qu’un peu d’énergie vitale. Progressivement cependant,
le processus devient naturel, elle remonte d’elle-même, comme
justement l’eau sort du puits artésien, voire du geyser.
Samarasa, l’équanimité, est synonyme d’épuisement du
désir : celui-ci en effet est fondé sur une dualité qu’on établit,
ensuite on choisit un pôle et on rejette l’autre, et on renforce
ainsi un processus de déséquilibre.
Nous pouvons réfléchir sur deux archétypes opposés,
le cobra et le cochon. Ce dernier est horizontal et tend plutôt
vers le bas, car il fouille pour trouver à manger tout ce qu’il peut
dans des ordures décomposées à souhait. Le cobra, au contraire,
est vertical et ascendant quand il se redresse pour mordre, et il
a alors toute son énergie qui tend vers le haut. Le yoga a choisi
le chemin du cobra, nâga en sanskrit. Ce n’est peut-être pas par
hasard que les deux termes yoga et nâga ont en commun la der­
nière syllabe ga, qui a pour sens général « aller », comme dans
svarga, « l’aller au ciel », terme qui a pris le sens de « paradis ».
Les gens de notre époque croient que les progrès de la
science vont résoudre tous leurs problèmes, certains aussi fer­
mement que les chrétiens ou musulmans du Moyen Age
croyaient que Jésus ou Mohamed allaient aussi le faire et leur
offrir sur un plateau d’argent l’hégémonie mondiale. Pour re­
prendre de façon constructive la croyance a priori quelque peu
naïve en la science, on pourrait réfléchir par exemple sur la thé­
rapie par la stimulation magnétique transcranienne du centre de
l’humeur altruiste dans le cortex préfrontal gauche, de la façon
suivante : il s’agit simplement de visualiser que « l’appareil-mi-
racle » est situé au niveau du cœur subtil à droite et qu’il va sti­
muler ce centre. L’effet positif résultant sera à moitié dû à la
foi, et à moitié à la réalité : en effet, l’éveil du côté droit du corps
stimule l’hémisphère gauche en général, et en particulier le cen­
tre de l’humeur positive. On aura un mélange d’effet placebo et
d’action réelle, mais ceci ne devrait pas poser de problème ma­
jeur au thérapeute, puisque c’est ce qui se passe en fait dans le
cas de la plupart des médicaments.
Des saignements de nez répétés peuvent être des symp­
tômes d’hypertension artérielle. De même, des tensions légère­
ment douloureuses de la narine fermée peuvent être le signe
d’une hypertension nerveuse, d’un stress chronique qui crispe
tout l’hémicorps de ce côté.
Le côté de la narine fermée est froid, rigide, frigide,
congelé comme la terre en hiver. L’ouverture de celle-ci corres­
pond à l’arrivée d’un redoux, d’un souffle de printemps, de pri-
mavera comme on dit en italien. C’est alors que peuvent pousser,
dans toutes les articulations de l’hémicorps du côté de cette narine
fermée a priori tendue et nouée, les « primevères de la détente ».
Le troisième œil, réunions des canaux, est à la fois :
- symbole, car il met ensemble les deux côtés ;
- parabole, car il va au-delà de la gauche et de la droite, et même
du corps tout entier pour permettre le plongeon dans l’océan
de lumière qui nous fait face ;
- et hyperbole, car il intensifie la perception et la transmute en
hyperconscience.
L’union des nâdis est classiquement comparée à la
confluence continue de deux rivières, et le son intérieur est
alors relié au bruissement créé par cette confluence. Pour mo­
derniser l’image, on pourrait rapprocher cette union à la dé­
charge entre des pôles électriques positifs et négatifs qui
induisent l’apparition d’un arc électrique, avec son crépitement
caractéristique.
On peut méditer sur l’amour altruiste même à l’inté­
rieur de sa propre poitrine. Le cœur physique à gauche est
émotionnel et doit donc être pacifié et consolé, le cœur subtil
à droite prendra alors justement le rôle pacificateur et conso­
lateur.

Méditation : la continuité des trois vides

Milarépa disait :
Au début, rien ne vient,
Au milieu, rien ne se maintient,
A la fin, rien ne reste.
Il exprimait ainsi cette vacuité d’existence propre et figée qui
sous-tend l’impermanence.
Pratique
Sentir le début comme l’inspiration par la narine fermée, le mi­
lieu comme le passage de l’attention dans la zone inférieure du
front, et la fin comme l’expiration à travers la narine ouverte.
Pour fixer les idées, le point stable à partir duquel on observe
l’instabilité pourrait être le troisième œil au milieu du front.
Méditation : cœur de plomb, cœur d’or

Préparation
Sentir la pointe du cœur qui repose sur la gauche du dôme du
diaphragme. Percevoir que dans la seconde moidé de l’expira­
tion, l’énergie se rassemble dans ce cœur qui glisse un peu plus
vers la gauche et vers l’avant, comme s’il s’enlisait. Ce glisse­
ment est augmenté par le diaphragme qui se bombe à la fin de
l’expiration. Ressentir que cela est relié à une augmentation lé­
gère, mais immédiate de l’anxiété, ainsi qu’à une tension de
l’œil gauche et dans le plancher de l’orbite gauche, avec même
un début d’envie de pleurer du côté gauche. En fait, il y a une
isomorphie entre dôme du diaphragme et plancher de l’orbite,
ainsi qu’entre œil et cœur : en particulier l’œil gauche repose
sur le plancher de l’orbite comme la pointe du cœur sur le dia­
phragme.
Pratique
Elle vise à se dégager de cette anxiété certes légère, mais persis-
tante-insistante, qui survient en fin d’expiration à cause de l’ac­
cumulation des sensations dans la zone du cœur à gauche.
Sur l’inspiration faire monter le souffle par la narine fermée en
sentant qu’elle s’ouvre, sur l’expiration le faire descendre par la
narine ouverte en sentant qu’elle se resserre quelque peu.
Dans un second temps, sentir-visualiser le cœur physique à
gauche comme s’il était de plomb, sur l’inspiration on le soulève
non sans difficulté, sur l’expiration on va le déposer délicatement
sur la zone du diaphragme symétrique, c’est-à-dire à droite et un
peu en arrière. Si on peut faire suivre la fin de l’expiration d’un
arrêt, même bref, cela marquera, ancrera comme d’habitude
mieux la sensation, ici l’image d’un cœur reposant sur le dia­
phragme à droite et un peu en arrière. Pour développer cette
méditation en faisant évoluer quelque peu l’archétype, le cœur
d’or peut devenir un œuf d’or (le cosmos est appelé en Inde
brahmânda, « l’oeuf de Brahma », ou encore hiranya-garbha, « la
matrice d’or»), A son tour, l’œuf d’or peut devenir un grand
œuf de Pâques en chocolat, bel et bien caché sous le feuillage
au fond du jardin pour que les enfants le trouvent au matin de
la Résurrection - si toutefois cette jolie coutume aux racines
probablement préchrétiennes parle à l’esprit du pratiquant.
Dans un troisième temps, on fait un même genre de travail, mais
au niveau du visage : sentir l’œil gauche comme un œil de plomb,
le soulever non sans difficulté du plancher de l’orbite où il est
lourdement collé —tout en ouvrant la narine gauche si celle-ci
est fermée et le déposer du côté droit, où il devient œil d’or.
Dans un quatrième temps, on peut se servir de l’isomorphie
entre les deux pentes latérales du diaphragme et les deux
cuisses en position de méditation de type lotus. À ce moment
on partira du cœur de plomb au milieu de la cuisse gauche et
on ira le déposer, transmuté en cœur d’or, au milieu de la cuisse
droite.
Dans un cinquième temps, une visualisation supplémentaire
peut aider à rééquilibrer l’influence du cœur physique à
gauche : on considère celui-ci comme un patient grincheux-
geignard-pleurnichard. Le cœur subtil à droite, qu’on se repré­
sente au niveau du diaphragme ou à celui de la cuisse,
correspondra alors à l’infirmier musclé qui veut le bien du pa­
tient, mais qui justement pour cela l’invite fermement à cesser
de se lamenter.
Variante au niveau des yeux
Lors de la troisième phase, on peut percevoir que le plancher de
l’orbite à gauche n’est pas solide, il estons cesse déstabilisé par
la perception sous-jacente des battements du cœur : de même,
quand il y a un courant d’eau qui passe sous une masse de sable,
cela produit le phénomène des sables mouvants. Au contraire,
le plancher de l’orbite du côté droit n’a pas ce problème, il est
comme un rocher sur lequel on peut s’asseoir en toute sécurité ;
de là, on regarde avec soulagement les sables mouvants tout
proches dans lesquels on a failli être englouti. On peut dévelop­
per cette image en revenant à l’archétype de la maison construite
sur le sable, à gauche, et de celle construite sur le roc, à droite,
ou encore de Jean qui pleure, à gauche, et de Jean qui rit, à droite.
De fait, on pourrait considérer que le cœur à gauche est comme
une glande lacrymale, et qu’à chaque systole, il verse une larme...
Pour aller dans le même sens, quand on est proche des pleurs,
la glande lacrymale gauche est plus tendue et gonflée que la
droite ; c’est comme si la première larme allait jaillir d’abord à
gauche.
Méditation « Verticalitude »,
ou quelques pratiques à propos de l’axe central

Ce nouveau terme de « verticalitude » m’est apparu comme


joli, car il exprime une nuance signifiante par rapport à la sim­
ple verticalité. Celle-ci reste une notion abstraite, géométrique,
alors que quand elle s’incarne et se vit dans la position, l’atti­
tude corporelle, elle devient expérience, « verticalitude », plé­
nitude, qui nous guérit d’une des névroses les plus commune,
la névrose de la platitude, grâce au remontant subtil de la prise
d’altitude intérieure...
Pratique
« La pluie a cessé, pourquoi ne fermez-vous pas vos para­
pluies ? »
Quand quelqu’un est dehors avec son parapluie ouvert et qu’il
ne s’est pas aperçu que la pluie venait de cesser car il pensait à
autre chose, il a l’air gentiment ridicule. Il en va de même en
méditation L’axe du parapluie correspond à la langue vertica­
lisée, et plus largement à l’axe central du corps, et il existe en
fait deux surfaces plates superposées, deux parapluies ouverts,
le palais et le plancher de la bouche. Les deux termes « plan­
cher » et « palais » viennent d’ailleurs de la même racine que
« plat ». Quand le stress est là, la tension va vers l’avant, comme
pour prévenir une attaque ou pour mordre. L’énergie est alors
en première ligne pourrait-on dire, et l’on sent ces deux zones
comme étirées, contraintes, stressées horizontalement, comme
un parapluie tendu sur ses baleines. Cependant, quand on s’as­
soit pour la méditation, on est protégé au moins pour un temps
des pluies d’exigences et urgences de la vie extérieure, on peut
donc se déstresser et « replier le parapluie », en l’occurrence
sentir le plancher de la bouche se détendre, et de ce fait retom­
ber naturellement, comme emporté par une pesanteur subtile,
le long du manche, c’est-à-dire l’axe central. L’hypothèse est
que probablement tout ceux qui « déstressent » réellement et
reviennent à eux-mêmes doivent avoir ce type de sensations,
même s’ils ne font pas cette pratique formellement. Ils y arri­
vent spontanément, car elle est inscrite dans notre logique phy­
siologique aussi bien sur le plan physique que subtil. Par
ailleurs, le terme « verticaütude » a l’intérêt d’intégrer le fait que
notre colonne vertébrale physique ne sera jamais complète­
ment verticale, ce n’est pas dans l’anatomie qu’elle le soit, mais
on peut cependant la ressentir au niveau subtil comme une
verticale parfaite. Dans ce sens, il est aussi intéressant de noter
que les termes « vertige » et « verticalité » ont la même racine.
C’est en tournoyant comme pris de vertige autour de l’axe cen­
tral qu’on trouve sa verticale.
Quand la colonne et la tête sont bien droites, bien éri­
gées, il y a un travail de transformation de cette érection qui
reste chez l’homme, et à sa manière chez la femme, le désir
biologique de base. Par contre, si l’on glisse vers l’avant et que
le dos s’affaisse, cela évoque l’impuissance. La beauté de la
chose, c’est que seconde après seconde, nous avons au fond
la liberté de choix entre les deux attitudes.
Savoir ce qui monte et ce qui descend

a) Quand on fait la moue, qu’on est dans la frustration, l’orgueil


blessé, l’arrogance, alors la base et la houppe du menton se
contractent et montent. Le milieu de la lèvre inférieure se tend
et s’élève aussi légèrement, la pointe de la langue accompagne
globalement le mouvement de tension juste par derrière ;
même la pointe du nez se redresse.
b) À l’inverse, quand on va vers le lâcher-prise et le contente­
ment intérieur, on prend la posture de méditation juste. On
suit alors le conseil du zen de « rentrer le menton et pousser le
ciel avec la tête » : ainsi, l’axe central du visage se met à des­
cendre, en sens contraire du mouvement de la frustration. Si
on observe les axes latéraux et l’axe arrière (celui de la langue
redressée), on a aussi une inversion du mouvement : les com­
missures des lèvres qui descendaient dans le geste de la moue
remontent en un joli sourire, qui se prolonge à la base externe
des yeux. Le sourire des lèvres peut n’être que social et super­
ficiel, mais le sourire des yeux (lié à la contraction des périor-
biculaires à la base et à l’extérieur de l’œil) est sincère - c’est
celui du bébé quand sa mère approche. Pour ce qui est de l’axe
arrière, celui de la langue dans khecharî, on observe la même
inversion de descente en ascension. Dans la frustration-colère,
le milieu du dos de la langue se tend, se tasse et s’enfonce.
Dans la détente-contentement au contraire, il remonte. Ce
mouvement spontané est encouragé et amplifié par le khecharî
qui amène à peu près la langue dans l’axe central subtil, et ce
de façon ascendante.
Une femme, Niguma, maître tibétain médiéval indiquait que
tout le tantra pouvait être résumé en une formule unique : « Ni
méditation, ni distraction »94. À méditer... sans distraction ! Ap­
pliqué à la posture, cela peut signifier par exemple qu’il faille
94. Niguma, dans Les chants d'immortalités, op.cit.
faire attention à la manière dont on se redresse, sans culpabilité
ni colère contre soi-même pour s’être une fois de plus affaissé.
Certes, on se redresse - mais avec tendresse.
Le terme « clavicule » signifie « petite clé ». Ces clavicules peu­
vent ouvrir ou fermer la porte du cœur, ou le couvercle de la
« caisse au trésor ». Quand on se redresse pour ressentir la vé­
ritable « verticalitude », on utilise ces petites clés dans le sens
de l’ouverture.
Il est intéressant et important de réaliser que l’étirement des
chevilles en position de type lotus favorise par réflexe une ou­
verture antérieure des lombaires basses, c’est-à-dire la bascule
du bassin et par conséquent la rectitude de la colonne et la dé­
tente de la mâchoire. Elle facilite donc une bonne méditation.
On peut tirer un enseignement profond de ces soldats de
plomb à l’ancienne dont la base est une demi-sphère : de
quelque côté qu’on les pousse ou bouscule, ils se laissent faire
sans résistance mais reviennent infatigablement et naturelle­
ment à la verticale juste.
Méditation
Le champ de fleur et celui ou celle qui l’admire

Tout un chapitre de la Bhagavad-Gîtâ a reçu pour titre : Le


champ (kshetra) et celui qui connaît le champ (kshetra-jnâ). On
y réfléchit sur la distinction et la relation entre le corps et le
Soi qui observe ce corps. Pour créer une variation sur ce thème
de base, on pourrait évoquer le corps vécu comme un champ
ou un parterre de fleurs, et le « connaisseur du champ » sera
alors le promeneur solitaire qui saura prendre le temps d’ad­
mirer la profusion des épanouissements dans le jardin, et, de
façon plus subtile, d’écouter la musique secrète des boutons
qui s’ouvrent et éclatent dans l’espace vide. Ces expériences
d’ouvertures intimes ont souvent un aspect sonore également,
quand on a des oreilles pour entendre. Dans ce sens, on pour­
rait aussi parler de la relation du « chant et du connaisseur du
chant »...
Pratique
Quand on creuse les reins et redresse le dos, les espaces inter­
vertébraux antérieurs s’ouvrent : visualiser-ressentir que cha­
cun d’entre eux est une rose ou un lotus en train de s’épanouir.
Une pratique analogue se situe quant à elle en haut du tronc :
on se représente la tige d’une grande fleur qui monte du centre
du périnée jusqu’à la charnière cervico-dorsale environ. Là, le
bouton s’épanouit en quatre pétales, deux horizontales, ce sont
les omoplates et les épaules qui s’ouvrent, et deux verticales,
ce sont les colonnes cervicales et dorsales qui se redressent. A
ce moment-là, ce pistil qu’est le cœur subtil s’ouvre, devient
accessible, et des abeilles arriveront de toute part pour venir y
faire leur miel. Cette ouverture de la fleur du cœur est à chaque
fois un petit miracle : elle était fermée, ses pétales tombaient
vers l’avant et sur les côtés, et soudain elle ressuscite et devient
fraîche, jeune, vigoureuse et parfumée.
On indique dans le bouddhisme tibétain la posture en sept
points dite de Vairochana qui est pratiquement la même que
celle du lotus, padmâsana, dans le yoga indien. Cependant, il
ne faut pas non plus négliger la posture toute simple en deux
points : dos droit, tout le reste relaxé... et basta !
Chapitre 8

Méditations brèves

Corps subtil et bonne posture

Tenir la route
La méditation est une ligne droite. Laisser son éner­
gie-conscience être piégée par la tension dans la narine fermée
et la pommette avoisinante, c’est comme déraper et tomber
dans le fossé.
La fougère qui pousse vers le ciel
Ressentir-visualiser, on pourrait presque dire aussi
« sentir-revisualiser » son corps, en particulier l’axe vertébral,
comme une fougère qui pousse. La pointe supérieure de la
plante qui se déroule sera ressentie comme l’ouverture de la
narine presque fermée.
« Spirambule »
Le funambule est un champion qui réalise l’exploit de
pouvoir marcher sur une corde tendue. Le « spirambule » réus­
sit un exploit encore bien plus extraordinaire : demeurer sur la
corde raide de l’attention au souffle, être constamment
conscient de son inspir et de son expir, sans basculer dans
l’abîme de la distraction. Dans ce sens, une Upanishad déclare
sans ambages : « L’inattention, en vérité, est pire que la mort ! »
La convergence des cotons dans la lumière
Visualiser-ressentir les cuisses comme de grands rou­
leaux de coton léger et lumineux. Sur l’inspiration, les aspirer
via le canal central jusqu’au troisième œil, et de là, sur l’expira­
tion, les « souffler », sous une taille plus réduite, vers le point
soleil (environ un ou deux mètres en haut et en avant du front)
où ils se fondront l’un dans l’autre en même temps que dans
la masse solaire.
L ’ascension des verrous
En lotus, sentir que la rencontre des chevilles et des
mains correspond à deux verrous, deux cadenas superposés.
Sur l’inspiration, monter ces verrous vers le troisième œil et
sur l’expiration, sentir que la porte de là-haut s’ouvre, et laisse
rentrer à flot une lumière qui nous inonde.
Pomme ridée, lifting et cure de jouvence
Quand on a tendance à somnoler en méditation, le
corps physique se tasse et le corps subtil suit, en devenant ra­
tatiné comme une vieille pomme ridée. Dans cette situation,
l’état mental en vient rapidement à se dégrader. C’est le mo­
ment de citer le proverbe : « Ciel pommelé, femme fardée,
pomme ridée, ne sont pas de longue durée. »
Dans la tristesse, la « dépressivité », les traits du visage
tombent sur les côtés et aggravent les effets de l’âge. C’est aussi
le corps vécu qui a tendance dans son ensemble à s’affaisser,
reproduisant au niveau subtil la voussure de la colonne verté­
brale et la ptose des organes. La méditation revient alors au
contraire à un « lifting » du corps subtil. L’ouverture des canaux
est comme un ascenseur, un « lift » qui trouve son chemin vers
le haut. En pratique, on peut ressentir-visualiser une montée
d’énergie dans les colonnes latérales du visage, c’est-à-dire les
deux axes passant par le coin des lèvres et celui des yeux. En­
suite, on élargit cette ascension aux colonnes latérales du tronc,
en le redressant et en ouvrant les épaules. Voilà qui représente
une bonne cure de jouvence, et gratuite qui plus est.
Mal-être, bien-être et Être
Entre, par-delà la fatigue d’exister (le côté gauche, où
le cœur battant exprime l’anxiété de l’instinct de conservation)
et la peur de ne plus vivre (le côté droit, où le silence du foie
peut être interprété comme une immobilité mortuaire), il s’agit
de se diriger vers le repos ascendant de l’être (l’axe central où
une énergie monte continûment vers le troisième œil). Cet état
d’être ascendant correspond à un état qui tient à la fois du
fleuve et de l’océan, du mouvement et de l’immobilité, de l’ou­
verture de l’embouchure et de la joie de l’union.
Jean qui sourit
Nous avons évoqué ci-dessus le lien entre le côté
gauche du visage et ce qu’on pourrait appeler « Jean-qui-
pleure », ainsi que le côté droit avec « Jean-qui-rit ». Ceci est
particulièrement sensible au niveau des pommettes. En médi­
tation, on n’en reste pas à cette observation, mais on agit en
faisant converger les deux courants en provenance des pom­
mettes et des deux demi-visages vers le troisième œil. Là, on
voit apparaître, comme par un coup de baguette magique,
au-dessus d’un nuage blanc, le visage complet de «Jean-qui-
sourit ».
Les cobras amoureux
Au début de la pratique du lotus, on a tendance à vivre
les jambes comme coincées et sources de souffrance : mais si
on comprend qu’elles sont enlacées étroitement comme des
cobras amoureux, alors leur tension pénible deviendra étire -
ment d’aise, comme un bâillement, et leur souffrance se trans­
mutera en délivrance. Dans une seconde phase, on peut visua­
liser que les cobras amoureux se redressent, et on obtient la
représentation classique du yoga avec les deux serpents enlacés
qui montent jusqu’au troisième œil. Il s’agit bien sûr aussi de
l’archétype du caducée.
L’ouverture de la narine fermée et du troisième œil

Printemps, automne
Le cœur à gauche et la narine fermée sont comme des
arbres. Sur l’inspiration, le vent d’automne passe à travers leurs
frondaisons, et sur l’expiration, les feuilles sont emportées
jusqu’au « tas » au fond du jardin, c’est-à-dire le centre du front
; là, elles sont brûlées au fur et à mesure par le jardinier de la
conscience. C’est ainsi qu’on assure une énergie renouvelable
dans le corps vécu et que les déchets deviennent lumière. Rap­
pelons qu’en sanskrit, chitâ, le bûcher, est pratiquement le
même mot que chittâ, la conscience, et que chitrinî, le nom de
l’enveloppe la plus interne du canal central. Cette parole signifie
aussi « merveilleuse ».
Le vent d’automne peut également devenir brise prin­
tanière. Les deux arbres seront alors des cerisiers et leurs fleurs
emportées par le souffle iront s’accumuler dans la zone centrale
du front, l’autel au dieu de la lumière - quel que soit le nom
qu’on puisse lui donner. Pour préciser la visualisation, les deux
cerisiers seront des arbres inversés (cf. la Bhagavad-Gîtâ, où
l’être humain est présenté comme un arbre retourné) avec les
branches et les fleurs au niveau des « attracteurs », c’est-à-dire
le cœur à gauche et la narine fermée, et les pieds ainsi que les
racines au centre du front. Ainsi, l’autel au dieu de la lumière
sera au pied de l’arbre, ce qui correspond à l’archétype habituel.
La lampe à acétylène
L’énergie qui monte sur l’inspiration de la pommette
du côté de la narine fermée, libérée par la sensation de détente,
se dirige vers le troisième œil comme un courant d’acétylène,
et à l’expiration elle s’unit au courant « d’air » en symétrique
de la narine ouverte, pour engendrer une flamme vive. C’est
la lampe frontale du mineur qui s’apprête à explorer la profon­
deur des boyaux de l’inconscient, ou encore l’endoscope du
« chirurgien spirituel » qui s’apprête à pratiquer une exérèse de
la tumeur de l’ego, quand il s’aperçoit que celui-ci s’est déve­
loppé de façon maligne.
Trou blanc, trou noir
Le cœur à gauche est comme une étoile, avec son
bouillonnement d’énergie continue et une certaine force d’at­
traction. On pourrait parler de « trou blanc ». Le cœur à droite
est comme un trou noir, imperceptible au début, mais avec une
force d’attraction finalement beaucoup plus grande que son
homologue à gauche.
Nous avons parlé de deux attracteurs, le cœur à gauche
et la narine fermée, qui agissent comme des frondes à l’an­
cienne en faisant tourner autour d’elles la « pierre » de l’énergie.
Le méditant est alors un petit David : il sait lâcher cette pierre
au bon moment pour qu’elle aille frapper directement le centre
du front, c’est-à-dire toucher à la tête le Goliath de l’ego et le
vaincre.
Eclipse totale
Le point de concentration, par exemple le centre du
front, est souvent visualisé comme une étoile, un soleil. Pour
intensifier la sensation d’absorption, on peut aussi le percevoir
comme un soleil en éclipse totale, c’est-à-dire un disque noir
entouré d’un anneau éblouissant. On peut aussi utiliser une
image analogue : un énorme trou noir en train d’avaler des mil­
liers d’étoiles. Ces expressions « éclipse totale » ou « trou noir »
pourront éveiller chez certains des peurs. Cependant, qu’y a-t-
il de si dangereux à installer quelque part en nous une « pou­
belle à problèmes » et de les y jeter au fur et à mesure qu’ils
remontent à la surface ?
La désinhibition de la séparation
Intuitivement, je sens qu’il doit y avoir un lien entre
l’ouverture de la narine fermée et la désinhibition du centre du
sentiment de séparation dans le corps. On sait déjà que celui-
ci est désinhibé non seulement dans l’amour, mais dans la co­
lère aussi. Il l’est donc également, c’est probable, dans le
sectarisme qui est un mélange particulièrement toxique
d’amour et de colère. Le monothéisme a malheureusement été
loin dans ce sens-là : « Tous ceux qui ne veulent pas être
convertis de force à “l’amour” de notre Dieu unique —auquel
toute la terre appartient bien évidemment, puisque c’est Lui
qui nous l’a dit dans nos textes sacrés indiscutables - méritent
d’être tués » Pourtant, la désinhibition du sens de séparation
est aussi à la base de l’élan spirituel authentique. Tout dépend
du niveau auquel on place cette désinhibition. Sur un plan vrai­
ment subtil, ou bien sur le plan grossier des conquêtes mili­
taires et de l’impérialisme. C’est pour cela que le chemin
spirituel reste un tout, et qu’on peut difficilement isoler une
technique, aussi valable soit-elle, d’un effort global de discipline
de soi, de purification de l’esprit et de recherche de non-vio­
lence en priorité par rapport à toutes sortes de croyances et
d’idées de toute-puissance.
Histoires de cobras volants
On dit dans le yoga qu’il existe un cobra blanc lové
dans le bassin ; il cherche la « fente entre les rochers » pour re­
monter, s’envoler vers le troisième œil. On pourrait aussi ef­
fectuer le même type de visualisation à propos de la « fente »
dans la narine presque fermée. Et de façon intéressante, dans
l’Égypte ancienne, un des symboles principaux du pouvoir du
pharaon était l’uraeus, justement un cobra lové en train de se
redresser et s’envoler, cette fois-ci au niveau du troisième œil.
L’axe central: In m edio stat virtus
Petite roue, grande roue
Le cœur physique à gauche est comme une petite roue
qui tourne sur elle-même dans ses anxiétés, etc. Il attire la co­
lonne thoracique légèrement vers lui, et elle devient déviée vers
la gauche, comme un arc de roue. Le cœur subtil à droite est
au contraire stable comme la roue du Dharma. Plus précisé­
ment, il correspond au moyeu vide d’une roue dont un arc est
la colonne thoracique, cette fois-ci légèrement inclinée sur la
droite. Cela évoque la célèbre parole de Lao-tseu : « C’est parce
que le moyeu est vide que la roue peut tourner. »
Le galérien et l ’amiral
Le cœur à gauche est comme un galérien, qui doit sui­
vre le « boum-boum » du contremaître, jouant de son tambour
qui donne le rythme aux rameurs, en l’occurrence le nerf
vague. Le cœur subtil à droite est comme l’Amiral, qui, lui, sait
vers où vogue la galère. C’est le vrai maître, on aimerait pouvoir
dire comme les Anglais, « the admirable Admirai ».
Le Centaure tire sa flèche vers la gauche
Nous avons vu que la colonne vertébrale et l’axe cen­
tral subtil ont tendance à dévier légèrement, comme la cour­
bure d’un arc, vers le cœur à gauche. C’est-à-dire que, pour
suivre ce symbole, la flèche sera tirée vers la droite. Quand on
met la force de sa concentration dans le cœur subtil à droite,
la courbure de l’arc s’inverse. C’est comme si la flèche de l’arc
était dirigée vers la gauche. À ce moment-là, le Centaure aura
son corps de cheval à peu près jusqu’au niveau du foie.
Savoir extraire de l ’accordéon l ’accord parfait
La colonne vertébrale modifie régulièrement son
orientation, même si ce n’est que d’un peu, comme un accor­
déon dont on est en train de jouer. Normalement, cet « accor­
déon » s’infléchit vers le cœur à gauche, mais on aura de vraies
chances de trouver l’accord parfait, la mélodie de l’amour vrai,
quand on saura l’incliner régulièrement vers le cœur prânique
à droite. Puissent les accordéonistes du silence partir à la re­
cherche de l’accord divin, et le monde danser au son de leurs
mélodies aussi subtiles que le tracé des constellations dans le
ciel...
Prendre ses distances
Les deux cœurs forment un couple : ils ne peuvent se
séparer, ce serait la mort, mais ils ne s’accordent pas si bien
pour autant. La solution consiste en une prise de distance in­
térieure. Quand, dans un ménage, on s’aperçoit que l’autre est
un(e) véritable hystérique, mais qu’on ne veut pas le laisser
tomber, par exemple par sens de l’engagement, la solution sage
est la prise de distance intérieure. Dans notre analogie, cela se
traduit par un rééquilibrage interne du tronc. L’attention prend
ses distances par rapport à l’agitation perpétuelle à gauche et
se met à s’appuyer sur le cœur subtil à droite. De l’extérieur,
rien n’a changé, le ménage tient ensemble, mais de l’intérieur,
l’état d’esprit est tout à fait différent, il est bien plus paisible.
Du « sac de nœuds » à la roue du Dharma
Nous avons vu que le cœur à gauche, se nouant régu­
lièrement à chaque systole, attirait l’attention anxieuse, et sur­
tout, qu’à la fin de l’expiration, la colonne vertébrale avait
tendance à pencher vers la gauche, et les espaces interverté­
braux à se pincer dans ce sens, un peu comme une mère s’in­
cline du côté de son enfant malade. Ainsi, chaque espace in­
tervertébral légèrement pincé devient un nœud secondaire, en
écho-miroir du nœud principal qu’est le cœur. La résultante de
tout ce méli-mélo est que l’espace du thorax à gauche est vécu
par le préconscient corporel comme un sac de nœuds. Pour
sortir de ce sac de nœuds qui, dans les moments difficiles, peut
tourner au nœud de vipères, une solution simple : l’absorption
dans le cœur subtil a droite. Celui-ci sera ressenti comme le
moyeu de la roue du dharma, kha (signifiant « interstice central,
moyeu »), qui, lorsqu’il est bien vécu, tourne au sukha, le « bon­
heur », littéralement le « bon moyeu, la qualité d’une affaire qui
tourne bien ». L’inflexion à gauche de la colonne passe à droite,
afin que par effet de rééquilibrage des deux déviations oppo­
sées, le geyser de l’énergie puisse jaillir dans l’axe central tout
droit et se diriger en une érection qui mène directement vers
l’union avec la lumière au troisième œil.
Le Bouddha est celui qui a « mis en branle la roue du
dharma », dharma-chakra-parivartra. Un sens possible de cette
appellation suggère cet éveil du cœur subtil à droite. Le vécu
corporel habituel a tendance à verser dans la sinistrose, telle­
ment il est fasciné par ce cœur à gauche qui gigote perpétuel­
lement de façon apeurée, voire parfois paniquée. A chaque fin
d’expiration, le méditant doit être assez adroit pour dévier l’axe
central à droite plutôt qu’à gauche. Comme nous l’avons dit,
le résultat de ce rééquilibrage ne se fera pas attendre. L’axe cen­
tral redeviendra bien droit, avec une énergie montante, pendant
que le mental suivra fidèlement le mouvement et deviendra
upright, comme disent les Anglais, littéralement « droit vers le
haut », c’est-à-dire droit, honnête, debout, bien d’aplomb,
convenablement soutenu par des « montants », uprights, du
sens moral intérieur.
Dans ce sens, nous pouvons relever une image inté­
ressante : upright signifie aussi de façon abrégée upright piano,
le piano droit. Le grand avantage de celui-ci est qu’il tient
moins de place dans un appartement qu’un piano à queue.
Ainsi en va-t-il du méditant qui sait revenir à la posture juste
et bien droite : son ego tient moins de place dans l’appartement
des relations humaines, et c’est tant mieux pour tout le monde.
O bruit doux de la pluie
[Ces images me sont venues, allongé sur mon lit dans l’ermi­
tage de l’Himalaya, au milieu de la nuit, en écoutant une averse
de mousson.]
Chaque goutte qui tombe est un nœud qui s’en va, qu’il
soit relié à un souvenir du passé ou à une anxiété pour le futur.
Le lac limpide de la conscience calme s’emplit petit à petit. La
terre mouillée du soi s’imbibe progressivement de l’énergie li­
bérée. Tout ceci donne envie de répéter Verlaine, non sans le
contredire :
O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits,
Pour un cœur qui se réjouit,
O le bruit de la pluie !
Le bruissement de la pluie rend sonore l’espace ; la
conscience s’y fond et s’y oublie elle-même. On pourrait donc
aller plus loin en s’exprimant de cette manière : « Pour un cœur
qui s’oublie, ô le bruit de la pluie ! »
Le Tuteur, Dakshinamûrti
Quand un arbre penche de trop d’un côté, on lui met
un tuteur. L’arbre vertébral penche trop du côté gauche, il faut
donc lui mettre un tuteur bien solide drpcôté droit, par une
forme d’absorption de l’attention, de résorption du mental
dans la zone du foie. Pour être précis, il est utile de distinguer
deux cas de figure : si la narine gauche est fermée, le corps sera
dévié dans ce sens jusqu’en haut, il faudra donc visualiser-res-
sentir le tuteur jusqu’en haut également. Si c’est la narine droite
qui est fermée, le tuteur montera simplement jusqu’à la limite
du tronc et du cou.
Le tuteur est aussi une forme de maître spirituel, de gou­
rou, « celui qui a du poids » et qui par sa force de gravité même at­
tire à lui, tout comme la planète Jupiter, énorme, a pu capter de
nombreux satellites. L’archétype du maître réalisé qui transmet la
connaissance suprême en silence est Dakshinamûrti (la statue, mûrti,
de la droite, dakshina). Lorsque l’énergie est tellement absorbée-
résorbée dans le cœur subtil à droite, que tout s’y immobilise, c’est
alors que Dakshinamûrti, la statue, la pétrification, la « statufication
» à droite se révèle.
Dakshina veut aussi dire l’offrande qu’on fait aux brah-
mines pour les remercier de leurs rituels, ou au gourou en gra­
titude pour son enseignement. En fait l’offrande est effectuée
avec la main droite, d’où le nom. Pour aller dans ce sens mais
plus profondément, on pourrait dire que la concentration sur
le cœur subtil à droite représente la meilleure offrande au gou­
rou, car elle stabilise notre mental et révèle le Soi sous-jacent.
C’est évidemment ce que souhaite un maître spirituel le plus
pour son disciple.
Dakshina signifie aussi « sud », car on s’oriente dans la
tradition indienne en faisant face à l’est, et c’est donc à droite
que se trouve le sud. C’est la région des morts, le lieu où le so­
leil s’immobilise au zénith, c’est l’arrêt sur image du film du
mental, c’est la cessation du soi dans le Soi.
Râmana Mahârshi exprimait dans son attitude corpo­
relle même sa méditation régulière sur le cœur subtil à droite,
en tournant la tête à 45° environ vers sa droite, et en dirigeant
les yeux vers sa gauche pour pouvoir quand même regarder en
face de lui son interlocuteur. Dans cette position, on sent bien
l’éveil de la colonne latérale droite, c’est-à-dire de pingala. Et
pour aller dans le sens de notre comparaison, on pourrait dire
que cela aide à bien enfoncer solidement le tuteur dans le sol.
Le spectacle laser
Envoyer ces sensations qui naissent au niveau des
jambes, du bassin et du ventre vers la tête, aussi directement
qu’un rayon laser puissant qui irait éclairer les nuages. A ce mo­
ment-là, la foule dispersée des sensations sera comme hypno­
tisée et unifiée par le spectacle, et restera « la bouche ouverte »
d’admiration, l’arrêt du mental associé à la « bouche-bée » pou­
vant être le début de la béatitude : c’est ce qu’on recherche, on
aura alors une bonne méditation. Si on veut préciser l’image,
on pourrait dire que le point de contact de la langue et du palais
en khecharî correspondra à la rencontre du laser ascendant
avec le plafond nuageux.
Le visage animal
Associer un visage humain donné à un visage animal
donné représente un travail profond sur les archétypes, on
pourrait presque dire les totems. Il s’agit d’un antidote au désir
de l’autre qui idéalise, et fait croire que l’objet sera comme un
remède à notre souffrance dépourvu de tout effet secondaire.
Ainsi par exemple, par des tests simples, on peut prouver qu’un
bébé qui est sur le point de téter le sein maternel cesse de voir
et d’entendre le monde extérieur. Le désir dissipe littéralement
celui-ci. De même que le bébé est le roi de la famille, le bébé
intérieur, si l’on n’y fait pas attention, a été et reste le roi de
notre mental. Il voudra toujours le sucre de la satisfaction
comme une drogue, même s’il risque fort de se rendre malade
à long terme. Le désir ayant tendance à gonfler les qualités de
l’objet, l’antidote principale de ce désir restera le « dégonflage »
- l’aiguille du discernement qui perce le ballon de baudruche
de l’investissement libidinal.
Merveilles du son naturel et de l ’esprit ordinaire
Niguma, la dame de sagesse, a initié de grands maîtres
du bouddhisme tantrique indien vers le XIe siècle, juste avant
que celui-ci ne soit transmis au Tibet Elle expliquait qu’elle
avait reçu directement ses enseignements du son du silence.
La vibration de ce son s’est mise à baigner et imprégner ses
activités quotidiennes :
J'ai entendu ces paroles, son naturel, sans naissance,
Chantées par le grand porteur de Vajra (Vajradhara),
corps de gloire,
Félicité immense, libre et spontanée....
La voie spirituelle est pour Niguma une ligne de crête
entre deux abîmes : celui de la tension produites par la concen­
tration, et celui de la dissolution provoquée par la distraction.
Nul ne connaît le sens caché des tantras
Pourtant dévoilé par ces seuls mots :
« Non-méditation et non-distraction ».
La grande évasion

Les films de guerre fascinent régulièrement le grand public, en


particulier le thème de l’évasion. Certains se souviendront par
exemple de La grande évasion. Si cette œuvre a eu un particuliè­
rement grand succès, c’est peut-être que son thème est aussi
celui de la quête spirituelle : ce sont les liens de notre mental
qui nous piègent, et au fond, on aspire à s’en libérer, à réussir la
grande évasion pour pouvoir retourner en son pays d’origine.
Pratique
Sentir le cœur à gauche, comme un boulet de bagnard
très pesant-très noir. La moitié gauche de la cage thoracique
forme les barreaux de la prison, et l’hémicorps gauche l’espace
du bagne, celui-ci étant comme installé sur une île. En rusant
de façon magistrale, vous pouvez vous échapper sur le radeau
de la conscience et parvenir sur l’autre rive, celle du continent
de la liberté. Le port où vous parvenez est englobé par une
sphère de lumière, il correspond au cœur subtil à droite.
Le retournement du chien en lion

On explique dans la tradition tibétaine qu’il y a deux types de


comportements, le chien et le lion. Le chien, lorsqu’on lui lance
un bout de pain ou de bois, court en jappant automatiquement
derrière lui ; le lion, lui, se retourne en rugissant et dévore celui
qui a lancé le morceau. La plupart du temps, notre mental est
de type chien car il court automatiquement après ce qu’il voit,
mais parfois, il peut être de type lion, il pousse alors le rugis­
sement du « qui voit ? » et « dévore » la notion d’un ego fixe et
limité qui serait censé être le maître.
Le son intérieur peut aussi être l’objet d’un tel retour­
nement du type « qui écoute ? ». Par exemple, on peut même
percevoir sa forme aiguë comme le son « i », et y associer alors
le « i » du qui dans la question « qui écoute ? » L’expérience du
son intérieur est la racine, mais le fruit, c’est la réalisation in­
tuitive de la réponse à cette question « qui écoute ? », à cette
ritournelle éternelle. Pour paraphraser la formule de Maître
Eckhart à propos de l’œil et la transposer à l’oreille, on pourrait
dire : « L’oreille qui écoute Dieu est la même que l’oreille par
laquelle Dieu nous écoute. » Qui donc fait vibrer le divin tym­
pan ? Cela fait penser aussi au sens du nom de l’archange Mi­
chel, Mi-chaël, « qui est Dieu » ?
Comme le dit Maitripa dans un de ses chants de
libération95:
L ’esprit qui n ’a ni attente ni crainte est pareil à un lion.
Comme unfleuve, la grande Félicité s'écoule continûment.
Premier de cordée

Par son évolution de conscience, Jlêtre humain est à la tête de


son groupe évolutif, les cordés : toutes les espèces munies
95. Les chants d'immortalité, Éditons Claire Lumière, St Cannat, 13, 2003,
p. 63.
d’une « corde vertébrale » ou équivalent, en l’occurrence les
serpents, les oiseaux et les mammifères, à la différence par
exemple des arthropodes (crabes, araignées, acariens).
L’homme, du point de vue de l’intelligence et du sens éthique,
est le premier de la lignée des cordés.
Par ailleurs, le mouvement général de la méditation en
Râjayoga entre autres, est de faire remonter l’énergie à partir
de l’extrémité des membres, de la faire passer par les articula­
tions, rentrer dans la « corde » de la moelle épinière et la porter
finalement au niveau du cerveau et du centre du front. C’est
une ascension vers le sommet, et l’on pourrait dire, pour jouer
sur les mots, que l’homme s’y situe aussi en tant que « premier
de cordée ». Certes, il prend plus de risques que les autres es­
pèces —il a même développé la capacité de s’auto-détruire
complètement avec l’arme nucléaire et l’agression de la nature
—mais s’il arrive au sommet, il y sera le premier.
Pratique
Sentir au départ ses membres comme les pattes d’un
crabe ou d’un arthropode quelconque. Ramener l’énergie vers
l’axe central et percevoir une transformation progressive en
différentes espèces de cordés, serpents, oiseaux et finalement
mammifères. Quand l’énergie arrive à la tête, on devient un
être humain, et quand elle illumine le centre du front, on a un
avant-goût de l’association intime entre pleine compassion et
la pleine conscience.
Méditation :
Retournement en doigt de gant

Sentir la narine fermée comme un doigt dirigé vers le bas et


dans un gant. Sur l’inspiration, sentir la narine qui commence
à s’ouvrir et percevoir que la main se retire vers le haut. Le
doigt de gant est alors retiré vers le troisième œil, c’est-à-dire
vers le soleil de la conscience elle-même, alors qu’auparavant,
en pointant vers le bas, elle indiquait seulement les « planètes »
des émotions, que ce soit les tensions causées par le désir, la
peur ou encore la colère. Sur l’expiration, confirmer que le res­
senti du troisième œil est l’essence de l’émotion et finalement
la pure conscience.
Sur l’inspiration suivante, revenir du troisième œil à
l’axe central de la tête, qui passe par la langue pointée vers le
haut et culmine au sommet de la tête. Sur l’expiration, confir­
mer le ressenti de cet axe, et en particulier de son extrémité
supérieure, qu’on peut considérer techniquement comme le
support de la conscience impartiale qui observe. C’est simple­
ment une manière de travailler qui n’est bien sûr pas exclusive
de bien d’autres.
« Pensées de baudruche »

Voir les pensées-images qui se développent à partir des sensa­


tions dans les différentes parties du corps comme des ballons
de baudruche commençant à se gonfler, et les percer aussitôt
que possible avec l’aiguille aiguisée de la conscience. Pour in­
tensifier la méditation, on pourra même essayer de percevoir
le son subtil des ballons qui se vident...
Le rayonnement silencieux de la compassion

La compassion entretient un lien intime avec le mariage inté­


rieur : en effet, ce terme signifie « passion ensemble », c’est-à-
dire aussi quelque part l’union amoureuse. Celle-ci peut être
vécue à l’intérieur comme l’union des canaux gauche et droits,
au niveau du cœur par exemple. D ’où probablement la visua­
lisation de lumière blanclie et rouge au niveau du centre de la
poitrine, selon les instructions données par Rahula Gupta dans
son chant de libération (ce Rahula n’est pas le fils du Bouddha,
mais un maître du bouddhisme tantrique indien juste avant que
celui-ci ne soit transmis au Tibet).
Commencer en dhyâna mudrâ, avec les mains donc en
position habituelle de méditation, les pouces qui se joignent.
Sentir la confluence de deux rivières d’énergie-lumière. Détacher
ensuite les pouces de lumière des pouces physiques et les amener
par la conscience au centre du thorax. Sentir que leur contact
rayonne en produisant comme des gerbes d’étincelles, et qu’en
plus des rayons visuels de lumière il y aura aussi le rayonnement
du om subtil, s’élargissant de plus en plus comme une sphère à
partir du même centre.
Pensées « poussées » au milieu de la forêt himalayenne,
sous les averses de mousson

11 y a quelques jours a eu lieu dans cette région de montagne


traditionnelle où se trouve l’ermitage où j’écris ces lignes (le
Kumaon, dans l’angle de l’Inde entre Népal et Tibet) la fête de
Hariyâlî, la célébration de la verdure. On coupe des céréales
plantées une semaine auparavant, on les offre d’abord aux dieux
puis à l’entourage avec divers aliments préparés pour l’occasion.
C’est en quelque sorte la fête de bienvenue à la mousson débu­
tante, quand tout se met à reverdir après neuf mois franche­
ment secs. Recueillir les pensées qui « poussent » dans l’esprit
revient aussi à une sorte de moisson, la mousson et ses pluies
correspondant alors à la plongée dans la retraite. C’est la tradi­
tion du chaturmas des quatre mois de retraite de la saison des
pluies qu’observent en principe les moines tant hindous que
bouddhistes.
La salutation indienne, nâmânjalî, est jolie : en regar­
dant la personne, on joint les mains au niveau du cœur. Par ail­
leurs, l’enlacement des jambes en position de lotus est
également une forme de nâmânjalî de la partie inférieure du
cœur. On l’effectue tout en méditant, c’est-à-dire en regardant
« dans les yeux » l’impersonnel, la Déité au plus intime de soi-
même.
La retraite procure la sorte de chaleur humide néces­
saire à la germination de ces graines que sont les paroles du
maître —ou de divers enseignants et écrits spirituels si l’on n’a
pas encore trouvé son maître.
Par-delà les millénaires, le message muet-mystique de la
momie : le mouvement est d’argent, mais l’immobilité, d’or.
Une méditation bien aiguisée comme un acide dissous
les métaux, même les plus durs, à condition quand même de
laisser se faire la réaction durant un minimum de temps !
Quand on regarde leur vraie nature, les pensées et émo­
tions, même fortes, sont comme la pressions des roues du train
des sur les rails. Au moment même, elle paraît énorme mais
après, elles disparaît rapidement, a priori sans laisser de traces.
Les pensées ont la nature des graines germées : laissées
à elles-mêmes, elles se développent et s’emmêlent de façon
inextricable. Le méditant, heureusement, connaît la manière
de les « avaler », c’est-à-dire non seulement de les faire dispa­
raître, mais aussi d’assimiler utilement cette énergie contenue
sous leur apparent fouillis.
Une poignée de sel dans un verre rendra l’eau imbu­
vable, mais si elle est jetée dans un lac, elle ne changera prati­
quement pas son goût. Dans ce sens, la vraie solution des
problèmes, c’est d’avoir un esprit vaste et serein. En pratique,
la narine fermée est comme le verre d’eau, mais quand on
l’élargit subtilement par l’inspiration ouvrante, elle devient pa-
reille à un lac, et à ce moment-là, celui-ci peut recevoir des
« sacs entiers de sel » sans que sa propre saveur fondamentale
soit modifiée.
Un auteur fasciné par la question de la station
debout de l’être humain a récemment publié un livre : Du pi­
thécanthrope au karatéka 96. Je dirais plutôt : « Du pithécan­
thrope au méditant ». Le méditant a le dos aussi droit que le
karatéka. Seulement, il ne donne pas de coups, il se contente
de tenir le coup...
Beaucoup de gens pensent qu’être adulte, c’est avoir une
sexualité active et de passer la nuit avec quelqu’un au lit. Pour­
tant, avec un minimum de perspicacité psychologique et d’ha­
bitude professionnelle, je parle là en tant que psychiatre, on voit
que cela correspond assez souvent plus à un fonctionnement
d’adolescent prolongé que d’adulte véritable, même au-delà de
l’anaclitisme (le fait de ne pas pouvoir passer une nuit seul) pro­
pre à l’hystérie. Je ne veux pas dire par là qu’il faille laisser tom­
ber ses engagements affectifs, mais certainement qu’il est bon
de les vivre avec plus d’indépendance intérieure.
A un niveau élevé, l’affection de la perfection se fond
dans la perfection de l’affection.
La sagesse pratique : sans être dans le feu de la colère,
être dans le feu de l’action.
Nous sommes « tranchés » de l’Absolu, ceci nous
amène à devenir retranchés dans notre ego. Pourtant, il nous
suffirait pour nous en sortir de redevenir « branchés ». Une
seule lettre de différence, et survient un monde de change­
ments, la perspective est complètement retournée.
96. Van Ersel Patrice, Du pithécanthrope au karatéka, Grasset, 2010.
L’inconvénient des méditations hindoues par rapport
aux tibétaines, c’est qu’elles sont moins pédagogiques ; leur
avantage, c’est aussi toutefois qu’elles sont moins scolaires.
De même que l’addiction au sucre peut rendre obèse
sur le plan physique, de même l’addiction aux câlins peut ren­
dre obèse sur un plan subtil. Comprenne qui pourra !97
La consommation de culture telle qu’elle est souvent
encouragée en Occident peut mener à une « obésité » si l’on
n’y prend pas garde. On croit qu’on est global parce qu’on a
été visiter toutes les expositions des environs sur tout et n’im­
porte quoi, mais on peut aussi être simplement handicapé par
cet excès de tissu adipeux que représentent les informations
et connaissances qui s’accumulent couche après couche. On
pense peut-être tuer le temps, mais insidieusement, c’est le
temps qui nous tue. Quant aux marchands du temple de la Cul­
ture, tout comme les vendeurs de sucre à la tonne, ils ne se
préoccupent guère de la santé du client, ils veulent souvent
juste faire leur bénéfice en vendant leur produit. Ils ne se sou­
cient pas du fait que le public n’aura plus guère ni le temps ni
l’énergie pour la culture du champ essentiel, le champ intérieur.
Celui-là restera en jachère, avec toutes sortes de conséquences
fâcheuses au niveau relationnel, psychologique et spirituel.
Quand l’humanité sera plus évoluée, sans doute mettra-t-on
sur chaque affiche proposant des distractions et amusements
culturels pour l’enfant-grand public: « Attention, à consommer
avec modération ». Le culte du culturel peut devenir une ad­
diction, et aussi une idolâtrie, détournant du vrai Soi en soi.

97. On pourra lire à propos du lien entre l'amour physico-affectif et l’addic­


tion, du point de vue des neurotransmetteurs et du comportement, les deux li­
vres de Michel Reynaud, professeur de psychiatrie à Kremlin-Bicêtre et grand
spécialiste de la question des addictions en général : L'amour est une drogue
dâuce, 2005, et On ne pense qu'à ça : passions, amour, sentiments, 2009.
C’est quand un méditant réussit à demeurer longtemps
immobile comme une statue, qu’il prend toute sa stature.
Il est difficile de voir le visage ou le corps de l’Absolu.
La joie, cependant, en est la queue. Si à un moment donné on
la tient en main, il est plutôt conseillé de ne pas lâcher prise...
Le maître spirituel n’est pas une personne, c’est un
principe. C’est même le prince des principes.
Un bel idéal pour la conduite de son existence : jusqu’à
l’heure de la mort, avoir l’œil pétillant de vie.
Gourou-Pournima

Quand j’écris ces lignes à l’ermitage, nous sommes parvenus


au jour de Gourou-Pournima en juillet, au cœur de la mousson,
quand toute la nature de l’Himalaya reverdit. Ce terme purnima
signifie « la pleine lune » mais il peut tout à fait s’entendre
comme « Mère de plénitude ». Ceci offre immédiatement une
perspective plus profonde de gourou-tattva, la vraie nature du
maître spirituel. On retrouve aussi indirectement l’interpréta­
tion traditionnelle du mot tibétain lama : mère, ma, élevée, la.
Une synchronicité : en ce matin de fête, je me suis mis
à réfléchir sur le sens d’ânanda, la félicité, dans cet ermitage de
Mâ Anandamayî où j’écris ces lignes. J’ai regardé le grand dic­
tionnaire de sanskrit de Monnier-Williams, qui fait plus de 1300
pages. Au moment où je l’ai ouvert, je suis tombé d’emblée sur
la page 139, où il y a le début de la rubrique ânanda, qui conti­
nue sur la page 140...
On pourrait distinguer deux niveaux de retour à soi-
même, âkanksha et ânanda. Akanksha signifie le désir, l’ambi­
tion, kanksha, qui revient vers soi, â-, sous la forme de désir de
plaisir, on pourrait même dire de désir pour le plaisir du plaisir,
gloutonnerie, etc. Ananda signifie par contre la salutation,
nanda, qui revient vers soi, encore â-. Saluer, en Inde, se fait
en joignant les mains au cœur et en regardant la personne dans
les yeux. Il y a donc une activation des deux centres supérieurs,
le cœur et l’ajna. On dit aussi que les yeux sont les fenêtres de
Tâme. En se retournant donc vers l’intérieur, on salue son soi,
et en le considérant, on s’aperçoit que les « yeux » de ce soi
sont les fenêtres du Soi. D ’où ânanda.
D ’autres sens d’ânanda sont aussi intéressants. Par
exemple, c’est ainsi qu’on appelle la conclusion tant attendue
par les spectateurs d’une pièce de théâtre, les Anglais diraient
the happy end. Au fond, c’est aussi à la fois la fin et la finalité
des noms de sannyâsis, qui se terminent tous par ananda.
Anandagîrî, « montagne de félicite », était disciple et
secrétaire du grand Shankarâchârya. Si l’on est intéressé par
les canaux du yoga, on pourrait voir Shankarâchârya comme
l’axe central, Shankara signifiant « pacifique » et sushumna la
forme intensive de la même racine sham-, signifiant donc « très
paisible ». A ce moment-là, Anandagîrî serait situé au troisième
œil, le sommet de la montagne d’où on peut découvrir le
monde de l’autre côté, c’est-à-dire l’autre au-delà du corps, et
dans notre comparaison, le secrétaire qui fait passer le message
de l’intérieur vers l’extérieur.
Anandaprabhâ est le nom d’une nymphe céleste, bhâ si­
gnifiant lumière et pra, vers l’avant, on pourrait donc traduire
globalement par « Lumière rayonnante de félicité ». Joli nom à
donner, à offrir à une petite fille qui vient de naître...
Pour finir, Anandavana signifie « forêt de félicité », et
désigne Bénarès. Ce n’est peut-être pas l’image qu’on a de la
Bénarès actuelle, avec ses deux millions d’habitants et la pol­
lution qui s’ensuit, mais symboliquement, cette ville qu’on ap­
pelle aussi Kashi, la resplendissante, correspond au corps subtil
quand il est travaillé et structuré par le yoga. Il recèle alors une
force de poussée vers le haut, vers une félicité une, de même
que tous les arbres de la forêt font monter leur sève vers le
même ciel.
La racine de brahman signifie « ce qui rend vaste, ce qui
brise les limites» . On la retrouve dans breit en allemand et broad
en anglais. L’inspiration ouvrante qui monte dans la narine
presque fermée brise réellement des limites. Les muqueuses
sont attachées l’une à l’autre comme par des menottes, mais
comme nous sommes au niveau des narines, nous pourrions
parler de « narinottes »... D ’abord la brise fraîche du souffle
brise ces entraves, ensuite elle continue de monter vers la zone
« vaste », brahman, du troisième œil, dans le « pays brillant »,
qu’on pourrait aussi appeler Brocéliande (de breiz, « brillant »,
et de land, « pays ») ou encore Dhaulchina, l’ermitage où j’écris
ces lignes (de dhaval qui veut dire « blanc, brillant », et de china
qui signifie « clairière »).
L’indépendance du pratiquant spirituel est bien expri­
mée par la doctrine de la vacuité de Nâgârjuna, le grand maître
spirituel à l’origine du bouddhisme mahayana. Quand non seu­
lement on la lit, mais qu’on la médite, on fait plus qu’y goûter
la joie de la liberté, on peut y expérimenter la joie complète de
la liberté complète.
Il y a un verset intéressant des chapitres 18 de la Bha-
gavad-Gîtâ où l’on parle du bonheur spirituel, prasâdam, qui
est synonyme d’ânanda avec une nuance de sérénité :
Brahmabhûta: prasannâtmâ na shochati na
kankshati.
Sama: sarveshu bhûteshu madbhaktim
labhate parâm
« Étant devenu Brahman, celui qui est joyeux
ne se chagrine pas ni ne désire.
Équanime vis-à-vis de tous les êtres, il obtient
l’amour à Mon égard, cet amour qui est suprême. »
Nous avons vu que brahman a le sens de « vaste », de
« celui qui a brisé les limites ». Cependant, le fait de se dissou­
dre dans cet espace vide risque d’induire une sorte de dépres­
sion. À cause de cela, et en quelque sorte pour immédiatement
rétablir un équilibre, le texte ajoute : « celui qui a l’esprit
joyeux ». À ce moment-là, on expérimente à la fois la liberté
de l’espace vide et la joie de l’être. Le résultat de ce processus
est un apaisement des pensées. La racine soch- est intéressante,
car elle signifie à la fois « pensée » et « souci ». Il y a toute une
psychologie par derrière, basée sur l’observation que le mou­
vement naturel de la pensée est de ruminer toutes sortes de
soucis. À force de faire cuire des légumes amers, la soupe pro­
duite est aussi amère. On s’attache à ses petites souffrances
comme la poule à ses œufs, d’où le verbe to brood en anglais
qui signifie à la fois « couver » et « ruminer des pensées néga­
tives ». Au bout du compte, cela n’est pas pour notre bien.
L’opposé du chagrin, mais qui lui est en même temps
complètement lié en miroir, c’est le désir, un désir qui nous pro­
jette vers l’extérieur et ne nous fait pas revenir vers le soi. Il va
dans le sens du chien qui court au loin après n’importe quel
objet qu’on lui jette, contrairement au lion qui, lui, est capable
de se retourner vers celui qui a lancé l’objet et de le dévorer. Le
méditant est du type lion, il a la capacité de faire volte face vers
l’ego qui a produit la pensée ou le désir et de l’engloutir.
« Égal dans tous les êtres » : Le terme sama, de la même
racine que le français simple, c’est l’idée de rassembler, d’unifier.
,Au niveau psychique, il signifie équanime. Il est très proche de
shama : la discipline. Quand on est suffisamment discipliné pour
revenir sans cesse à l’unité, on développe la véritable équanimité.
Le texte met ensuite un locatif, sarveshu bhûteshu, « dans tous
les êtres » : l’idée est que le sage perçoit la même âme dans tous
les êtres, et que ce n’est donc pas simplement lui qui est équa-
nime, mais tous les autres de par leur nature même.
Jusqu’ici, ce verset est tout à fait cohérent et peut ex­
primer la réalisation selon la voie de la connaissance. Cepen­
dant, l’influence de la bhakti est prépondérante dans la Gîta,
et donc le dieu Krishna ajoute : « il obtient l’amour à mon
égard, cet amour qui est suprême.» En effet, le vide fait peur,
et si l’on n’est pas capable de le remplir directement par de la
joie pure, prasâdam ou ânanda, cela sera certainement plus fa­
cile pour les nombreuses personnes qui sont dépendantes de
la vie relationnelle, d’y installer de l’amour pour une entité sub­
tile. Le terme para- se retrouve dans parampara, signifiant « tra­
dition ». On le traduit d’habitude par d’égal à égal, l’idée étant
que lorsque le disciple est parvenu à un niveau égal à son maî­
tre, il peut lui-même prendre des disciples. Cependant, dans
une interprétation plus profonde, on pourrait entendre le pre­
mier para- dans parampara comme le Suprême, et à ce mo­
ment-là, « tradition » voudrait dire : « Ce qui nous rend égal au
Suprême ».
Les deux derniers mots à la fin du dernier verset de la
Bhagavad-Gîtâ sont importants pour comprendre le rôle du
gourou :
Yatra yogéshvara: krishno yatra partho dhanurdhara:
Tatra shrîrvijayo bhûtirdhruvâ nîtirmatirmama
« Là où il y a le maître du yoga, Krishna, là où il y a
Partha, le porteur de l’arc, c’est là que résident la splendeur, la
victoire, la merveille, la conduite ainsi que la politique stable,
telle est mon opinion. »
Celui qui parle est le chroniqueur de la bataille, Sanjaya,
qui rapporte les enseignements de Krishna au vieux roi aveugle
Dhritarashtra. Il ne conclut pas l’enseignement qu’il a rendu à
la manière des prophètes bibliques, en disant quelque chose du
genre : « Si vous ne croyez pas la révélation divine que je vous
transmets, Yahvé va envoyer des fléaux et des châtiments terri­
bles sur Israël ! » Au contraire, il présente la grande valeur qu’il
attribue à cet enseignement comme simplement une opinion
personnelle, et point final - littéralement. Sous-entendu, le fait
que d’autres puissent avoir une évaluation différente de cet en­
seignement n’est pas culpabilisé, ils sont libres dans ce sens.
Ceci nous rappelle ce qu’affirme Krishna lui-même à
Arjuna un peu avant dans le même chapitre 18, verset 60 :
« Voilà donc que je t’ai expliqué une connaissance des plus se­
crètes. Maintenant, médite dessus en détail, et agis comme tu
le souhaites ! »
Chapitre 9

Méditations étymologiques
et poétiques
Du sens des sons à l 'essence du sens

Racines de sons, fleur de sens

L’évolution des mots véhicule l’expérience de l’humanité en


cours de développement, et donne des lumières sur la percep­
tion qu’elle a eue à différents stades du monde extérieur et de
l’univers intérieur tout à la fois. Ci-dessous, on trouvera un flo­
rilège de quelques racines interprétées de façon spirituelle. Les
étymologies sont comme du papier argentique sur lequel sont
gravées comme des photos, des instantanés de moments évo­
lutifs de la conscience humaine. Vous êtes donc invités à rendre
une visite à cette gallerie-photos, et surtout à y jeter un regard
spirituel, en voyant ce qui peut être extrait de la magie des mots.
C’est alors que le florilège deviendra sortilège.
En sanskrit, le savoir étymologique vyutpati ou nirukti,
est considéré pratiquement comme une pratique spirituelle, à la
manière de la grammaire en général, yyâkaranam. Ce texte est
une tentative, parfois légère, parfois grave, de renouer avec cette
tradition indo-européenne on ne peut plus antique. Quant à
l’hébreu, il n’est pas en reste : il s’est bien prêté aux décompo­
sitions-recompositions quasi infinies de l’art cabalistique. Au-
delà des trouvailles linguistico-mystiques qui font éclater la
rigidité, le carcan du texte écrit, il faut voir surtout le pouvoir
de l’absorption complète dans un objet de focalisation : cela im­
mobilise le mental et ouvre la porte à toutes sortes d’expériences
intérieures profondes.
Il est intéressant de voir que pour dire « sens étymolo­
gique » en sanskrit, on emploie l’adjectif yaugika, c’est-à-dire « as­
socié, secondaire ». La notion d’étymologie ne se limite donc pas
aux racines scientifiques, mais laisse une certaine liberté pour
d’autres associations, du moment qu’elles semblent signifiantes.
C’est ce que nous ferons ici, les étymologies scientifiques servi­
ront de base de réflexion, mais on ne se limitera pas à elles. Nous
glisserons donc à certains moments vers le jeu au fond sérieux
des assonances poétiques, en le saupoudrant de quelques graines
du langage des oiseaux. Au fond, pourquoi pas ? Cela créera
peut-être des anxiétés difficiles à surmonter de la part des gram­
mairiens rigides, mais il faut se souvenir que les esprits fins se
complaisent dans les confins, et que leur front est orienté vers
l’air ouvert des frontières. Ils laissent aux lourds, aux balourds,
aux très balourds, la sécurité limitée du sérail pour bétail...
Le but n’est pas d’explorer toutes les racines dans toutes
les langues sous'tous leurs aspects, ce serait un travail sans fin,
mais seulement d’utiliser certaines d’entre elles pour se familia­
riser avec la physiologie subtile, la psychologie et la pratique du
Râjayoga. Nous avons vu que « se familiariser» est un autre
nom, au moins en tibétain, pour « méditer ». Ces rapproche­
ments étymologico-poétiques permettront d’établir aussi de
multiples liens, et « la formation de lien » est un des sens possi­
bles du mot upanishad, qui désigne l’ancien enseignement ini­
tiatique au cœur de l’hindouisme.
On sait bien que l’expérience spirituelle est indicible, ce­
pendant, la parole, les écrits d’un mystique confirmé - qui ne
sont eux-mêmes qu’un arrière-goût de la réalité - ont un certain
pouvoir pour donner un avant-goût de cette réalité au lecteur, à
l’aspirant, au mystique en puissance.
Les étymologies scientifiques sont certes une fondation
pour la réflexion ; mais comme les fondations en général, elles
manquent de charme, elles sont faites de béton armé, elles sont
carrées, cubiques, parallélépipédiques, enfin peuvent être bien
ennuyeuses ! Les associations poétiques, elles, nous permettent
de construire de façon libre, avec cette pincée du sel de fantaisie
qui donne son goût à la vie...
L’interprétation yoguique a l’avantage d’être proche du
corps, et en cela plus universelle que les images tirées de la dé­
votion qui elles, sont plus liées à une culture donnée, à un nom
et à une forme particulière d’un dieu, fût-il présenté comme
unique par ses zélateurs aux ambitions politico-religieuses uni­
versalistes, et en pratique démesurées. Dans le yoga, grâce au
support offert par le corps physique et subtil, on revient aux
fondations, on se retrouve, comme diraient les Anglais, back
to basics.
Désir

Désir vient du latin desiderium. Sidus, -eris, veut dire l’astre,


l’étoile, et quand on regarde fixement une étoile, on dit qu’on
la « con-sidère ». Si on la perd de vue, on est désorienté, on la
regrette, on veut la retrouver, et c’est là la naissance du « dé­
sir ». Lorsqu’on a perdu sa bonne étoile, c’est presque comme
si on avait perdu la boule, il y a une aspiration à retrouver l’état
antérieur, et c’est là encore, le « dé-sir ». Il y a au fond deux
types d’interprétations de cette racine qui ne sont pas contra­
dictoires, mais complémentaires :
1. Le désir converge vers l’absolu.
Notre attention, notre mental est fixé, figé dans les ob­
jets d’attachement. Il est comme sidéré par eux. L’aspiration
spirituelle met en mouvement ces fixations psychologiques, les
« décoince » (ne dit-on pas familièrement pour un amoureux
malheureux : « il a coincé sur une fille » ?). Elle crée un mou­
vement vers le centre supérieur, la lumière du troisième œil
dans le Râjayoga et le soleil du Soi dans le védânta. Le méditant
n’est plus sidéré, comme possédé par les envies inférieures, il
peut débloquer ses énergies et les envoyer vers le haut.
Dans ce sens aussi, le terme sanskrit prêta est intéres­
sant. Il désigne les âmes des morts qui, par frustration, revien­
nent pour posséder les vivants. On dit qu’ils sont soumis en
permanence au supplice de Tantale, c’est-à-dire qu’ils souffrent
d’une soif et d’une faim terribles mais ne peuvent guère les sa­
tisfaire car leur bouche ne peut pratiquement pas s’ouvrir. Prêta
est le participe passé de la racine pri- qui veut dire « désirer,
chérir », et signifie donc littéralement « désiré ». Nos attache­
ments passés, anciens, parfois enfouis dans l’inconscient, nous
possèdent donc presque comme des entités extérieures. Ce qui
est désiré est « possédant ». C’est pour nous déposséder, nous
« dé-sidérer » que vient le de-siderium, le désir d’Absolu.
Nous pouvons citer aussi l’étymologie de trishna en
sanskrit, qui a donné tanha en pâli, les deux signifiant faim,
désir : c’est le centre, le moteur de la roue du samsâra d’après
le Bouddha. La racine est tra-, comme trans- en latin, évoquant
cette avidité profonde qui transperce le corps et l’esprit et qui
le met littéralement en transe. On retrouve, comme avec prêta,
le lien désir-possession.
2. Les désirs divergent des âmes en peine.
La seconde interprétation, complémentaire, considère
l’expérience d’arrêt du mental - citta-vritti-nirodha dans les
Yoga-sutras - comme l’expérience mystique fondamentale.
Cette sidération est notre véritable nature, mais la fascination
/ pour les objets des sens amène à nous en échapper, à une « dé­
sidération » qui a pour nom « désir ». À la place d’être fixé sur
cette étoile, ce corps sidéral qu’est notre vraie Nature, à la place
de la con-sidérer constamment, nous nous en échappons pour
errer sur terre d’un objet à l’autre comme une âme en peine,
dans la désagrégation de désirs sans fin.
Quand nous sommes bien absorbés dans la contem­
plation et la con-sidération de l’étoile du Soi, nous expérimen­
tons vraiment un effet sidérant. Il s’agit de l’émerveillement à
réaliser que notre vraie Nature est conscience et joie, que le Soi
n’est pas seulement dans l’étoile, mais aussi dans cet espace
entre l’étoile et soi, et finalement en soi. En contemplant le so­
leil, on devient soleil. L’immobilité devient infinie, la sidération
sidérale. Les petits astéroïdes-astrocytes des désirs sont défi­
nitivement éteints (les astrocytes sont des cellules du cerveau
qui nourrissent les neurones et participent donc à l’activité
mentale, elle-même tissée de désirs). Ils deviennent comme des
rochers morts orbitant sur fond d’espace noir, mais qui ont
quand même la courtoisie de continuer à graviter à une dis­
tance respectueuse autour du Soleil, c’est-à-dire du Soi.
On pourrait faire le même type d’interprétation à pro­
pos d’une autre racine pour « désir » : kuep-, qui a donné ku-
pyati, en sanskrit, « il bouillonne ». En latin, on retrouve
cupidus, et donc en français « cupide, Cupidon », et « convoi­
ter » via le bas latin cupidietare. Les termes associés sont aussi
intéressants, par exemple kapnos, « fumée » en grec : les sages
ne disent-ils pas que les désirs sont éphémères et finissent par
se dissoudre comme brume au soleil, comme fumée dans la
pureté du vaste ciel ? Un second groupe de la même racine
kuep- a donné kvep puis vap-, vapor en latin et bien sûr le fran­
çais « vapeur ». Vappa signifie vin éventé, et vapidus, éventé,
terme qui a donné « fade » en français. Notre cupidité, notre
bouillonnement intérieur qui nous poussent à prendre pour
réelles et solides des volutes de fumée, des vapeurs transitoires,
ne sont-ils pas des tentatives impulsives pour remédier à l’en­
nui, à la fadeur d’une vie « sans bulles » comme un vin mous­
seux éventé ?
De là se présentent deux interprétations complémen­
taires comme pour le terme « désir » : la « convoitise » d’Absolu
amène à utiliser tous nos bouillonnements intérieurs, à les ren­
dre cohérents comme des lasers, et à les focaliser sur cet Ab­
solu, dont le siège en pratique pour le Râjayoga est au troisième
œil. Dans l’autre interprétation, les désirs qui se multiplient
nous font « bouillir », et il faut donc calmer le jeu et refroidir
le chaudron intérieur, pour ne pas dire la marmite intime. Nous
sommes là devant un archétype central du yoga. Le bouillon­
nement de l’énergie vitale se situe dans la marmite du ventre,
elle est reliée au soleil brûlant, et par l’ouverture des canaux,
on la transforme en énergie spirituelle au troisième œil, qui est
au contraire baigné des doux rayons d’une lune rafraîchissante.
Il n’y a plus d’immersion forcée dans une casserole cuisante,
mais un plongeon délibéré dans un lac de fraîcheur. Cupidon
rejoint Jupiter par l’intermédiaire de Mercure, Eros Zeus par
celui d’Hermès, et Kâmadev s’unit à Shiva grâce à l’ouverture
des canaux du yoga. Ce qui fait le lien entre les deux pôles, ce
sont les courants d’énergie, les vents, les vayus en sanskrit. La
racine de ce terme est probablement reliée à la racine kwep- de
vapeur dont nous avons parlé plus haut. Il s’agit de transformer
un bouillonnement inférieur en supérieur, de guider la « va­
peur » là où elle doit aller. C’est l’analogie inattendue certes,
mais réelle, qu’on peut discerner entre la locomotive à vapeur
et la sâdhanâ...
Ma Amritânandamayî, une grande sage de l’Inde ac­
tuelle, ne recule pas devant des images contemporaines pour
évoquer l’expérience spirituelle. Elle dit par exemple que l’éveil
de l’énergie intérieure est pareil à une bouteille de boisson ga­
zeuse qu’on décapsule. Dans cette image, il y a à la fois l’aspect
du bouillonnement et de son résultat qui est le calme plat du
liquide éventé, c’est-à-dire une paix intérieure réelle. On peut
aussi relier cette image à l’ouverture de la narine fermée, et
donc des nâdis.
En sanskrit, le terme kâma, « désir intense », en parti­
culier sexuel, est important. Il occupe deux pages de sens prin­
cipaux et dérivés dans le grand dictionnaire Monier-Williams,
ce qui est rare pour un unique mot. Il a pris le sens de « ca­
price » dans kâmakâmin, kâmakârin, kâmachâra, celui qui suit
ses caprices, qui n’en fait qu’à sa tête. Il est intéressant de noter
que Kâmadev, le dieu Kâma, est présenté soit comme fils de
Brahma, soit comme celui de Dharma. En effet, le désir amou­
reux est complètement lié à la création-procréation, donc à
Brahma, mais il peut aussi être mis au service de la loi juste,
de l’harmonie sociale et intérieure, c’est-à-dire de Dharma.
On retrouve l’idée de transformation mystique du désir
dans un des noms de Durgâ, Kâmâkshî, « l’œil du désir », la
beauté de la déesse centrant, hypnotisant presque le désir intense
du fidèle. Cependant, il y a une note de prudence, on sous-en­
tend au fait qu’elle est aussi Kâma-kshî, celle qui détruit le désir.
Notons en passant que kâma est relié à comis en latin, la nour­
riture en tant qu’objet de désir intense, et par chute du k initial
à amare, aimer : l’amour, encore l’amour, nous y revenons !
Déchanter permet de décanter, un peu de dépression
permet de lâcher la pression et d’affiner ses impressions : se
révèle alors au fond de soi le lac limpide du silence de la trans­
parence, de la transparence du silence.
Les larmes sont les armes à la fois du bébé et de
l’amoureux déçu ou possessif. Le sage, lui, est bien dans sa
peau, il n’a pas besoin de l’arme des larmes, il est à la fois dés­
armé et « dé-larmé »...
Nous avons trop été bernés par de multiple désirs-
peurs qui à chaque fois, nous étaient apparus comme fonda­
mentaux sur le coup, mais après se sont révélés n’avoir été que
des caprices. Nous avons été bernés, rebernés et rerebernés.
C’est pourquoi il est grand temps de « mettre le drapeau en
berne » : que l’étendard bigarré du mental cesse de flotter au
gré des humeurs, et qu’il pende, en berne, voilé, vertical, dé­
tendu, reposant en lui-même le long du mât, c’est-à-dire ab­
sorbé dans l’axe central du corps subtil.
Du douloureux illusoire au « doux-heureux » réel

On a tendance à rejeter ce qui est douloureux, mais cela repré­


sente au fond un rappel, nous ramène à l’intérieur, à notre vraie
nature, à notre être profond qui est « doux-heureux ». Il suffit
de retirer une lettre, le /, et l’illusion d’une douleur comme obs­
tacle se dissipe : on trouve alors un passage vers sa vraie nature,
vers le fond doux-heureux. On peut même être plus précis :
ce qui tombe lorsqu’on sort du douloureux pour plonger dans
le « doux-heureux », dans notre vraie nature, c’est le l, qu’on
peut entendre comme « elle », c’est-à-dire la douleur elle-même
vécue en tant que troisième personne, qu’autre, que différente,
qu’ennemie. Si on comprend qu’elle est simplement un rappel
de notre vraie nature pour nous attirer vers le fond, elle devient
une partie intégrante de nous-mêmes, n’est plus autre... et n’est
plus douloureuse. Elle devient presque « douce-heureuse »..
Voilà les grandes lignes du travail que nous indique la douleur,
cela ne veut pas dire bien sûr que cet enseignement soit facile.
Cette douleur nous entaille, nous « grave » la mémoire,
elle nous rend grave, sérieux, et en ce sens elle est un bon gou­
rou pour nous (gourou a le sens étymologique de « grave, lourd,
qui a du poids »).
Venons-en maintenant à la racine indoeuropéenne du
mot douleur : il s’agit de dal-, qui signifie « briser en mille mor­
ceaux, mettre en miettes », mais aussi « percer, s’ouvrir » comme
un bourgeon de feuilles ou un bouton de fleurs qui, en s’ou­
vrant, repousserait les morceaux de leur enveloppe sur le côté.
On pense là directement à un côté positif de la douleur, élagage
certes, mais aussi nouvelle naissance. La forme nominale de la
racine est dalana, un mot qui est exactement comme le latin
dolor, si l’on se souvient que le a bref sanskrit est prononcé à
peu près comme un o ouvert, et que le n est une consonne liquide
très proche du r. Le sens général du mot est « destruction, ce qui
fait exploser, réduit en miette », mais aussi dans le sens psycho­
logique, la brisure, la déchirure du cœur, et donc on retrouve ici
la notion de douleur, mais au niveau moral. Les dérivés en hindi
sont des mots très courants, comme dâl, les lentilles qui sont ef­
fectivement composées d’innombrables petits morceaux, dal, le
parti politique qui est aussi une parcelle de l’ensemble de la so­
ciété, dalya, le blé concassé, le couscous à gros grains, sans ou­
blier les classes défavorisées de la société, opprimées, « cassées
», en l’occurrence les basses castes, appelées dalit-s.
A travers le latin dolus, nous obtenons le français
« deuil » et duolo avec le même sens en italien, et encore dans
cette langue, doglia, « le chagrin » en langage classique, et actuel­
lement seulement le doglie, les « douleurs de l’accouchement »,
ainsi que le verbe plus rare, dolorare, « faire mal » ou « exprimer
sa douleur ». Il semble que les Italiens soient plus expansifs que
les Français, et que, lorsqu’ils sont dans le chagrin, ils ne se
contentent pas de pleurer, mais aussi de « douleurer »...
Regroupant les sens ci-dessus avec d’autres mots sans­
krits de la racine dal-, nous pourrions dire ceci : la douleur nous
attaque à coups de hache (« doloir » en vieux français), elle
nous fend (skdalayati), elle nous fait éclater (skdalati), en petits
morceaux (sk dâl), nous provoque un brisure dans le cœur (sk
dalana), pour finalement nous laisser en état de deuil (latin
dolus) et de chagrin (italien üttéraire doglia).
La douleur psychique est aussi une forme d’éclate­
ment, on le voit bien dans l’instabilité du schéma corporel dans
les états-limite ou dans le morcellement schizophrénique, qui
sont des formes extrêmes de l’éclatement douloureux. Dans
ce sens, une bonne thérapie de la douleur sera le yoga qui as­
sure une stabilité en soi, svastha, ce qui veut dire « ce qui est
stable en soi », et en pratique « la santé » ; il y aura aussi le sa-
mâdhi, qui est le rassemblement, sam, des courants de
conscience, dhi, vers soi, â. Nous pouvons mentionner aussi
l’absorption yoguique complète dans un objet de concentra­
tion, samyâma. Tous ces sam, ces mouvements de rassemble­
ment et de réunion sont de bonnes thérapies de la douleur, car
celle-ci nous avait en fait mis en petits morceaux. Nous pou­
vons rapprocher ce type de thérapie spirituelle du mouvement
général du travail intérieur dans la Cabbale, qui consiste à « ras­
sembler les étincelles », ou à « recoller les éclats du pot cassé ».
De la même racine que « douleur » est « doloir » en
vieux français qui signifie la hache, dolere en latin signifiant lit­
téralement « recevoir des coups ». Tout ceci est un processus
douloureux, on parle de « coupes sombres », mais finalement
aussi doux-heureux : en taillant dans les frondaisons, on peut
voir le soleil directement, il s’agit donc d’un élagage qui ouvre
la possibilité d’un éclairage nouveau.
Une autre racine proche, bien que considérée différente
est dolos en grec, dolus en latin qui veut dire « tromperie, men­
songe ». La « dole » a le même sens en vieux français, et en ita­
lien, doloso signifie criminel mais aussi trompeur, et doloroso
douloureux. La proximité des deux mots n’est pas fortuite, c’est
le propre de la tromperie de décevoir et donc de faire mal.
Une autre racine importante est associée à dal- indoeu­
ropéen, talea en latin qui veut dire « la bouture ». Le mot dala
en sanskrit a pratiquement le même sens, « bourgeon, feuille,
pétale, petite pousse »... De là est venu le français « taille, taillis »
et aussi « détail ».
Venons-en maintenant à une application de ces liens
/ étymologiques à la structuration du corps subtil en yoga. On
pourrait dire que le corps à gauche s’occupe des détails, à
chaque systole il dit non, à chaque diastole oui, il saute ainsi
d’un petit bout à un autre petit bout de la réalité. Dans le cœur
subtil à droite, au contraire, on s’absorbe profondément, c’est
comme si on y faisait une entaille, on y « grave » notre atten­
tion, on se rend plus grave, plus stable et sérieux. Ensuite, les
énergies des deux cœurs se réunissent dans l’axe central qui est
comme le tronc de l’arbre et on essaie de les faire monter le
plus haut possible : c’est le processus de taille, d’élagage, qui
permet à l’arbre de ne pas rester touffu comme un taillis, mais
de s’élever vraiment. A ce moment-là, cet arbre atteint une «
haute taille », c’est le cas aussi du méditant qui, en essayant de
laisser tomber les soucis et les tensions inutiles, se redresse déjà
physiquement, et prend surtout de l’envergure spirituellement.
Quand on sait laisser tomber sur les côtés, par une
bonne taille, toutes les entailles, au sens de cicatrices du passé
dans le corps subtil, et les détails, au sens d’anxiété pour l’ave­
nir, on acquiert réellement une « haute taille ». Pour dire la
même chose autrement, on pourrait faire remarquer que les
sensations inextricablement emmêlées de par le corps, dans
tous leurs détails, sont touffues comme des taillis. L’axe central
est comme l’arbre vraiment haut, bien taillé, de haute taille, qui
s’élève franchement au-dessus du fouillis de taillis alentour.
La quantité d’attention détournée par les deux attrac-
teurs, cœur à gauche et narine fermée, est proportionnelle au
niveau d’anxiété, qui elle-même conduit le sujet à se perdre dans
les détails. La méthode donc consiste, comme nous l’avons déjà
suggéré, à laisser tomber sur les côtés les détails, centrer son
énergie pour se redresser et augmenter sa taille : une haute taille
est comme un belvédère permettant de contempler presque face
à face le sommet blanc, immaculé de l’Absolu.
On peut aussi interpréter la séparation des muqueuses
dans la narine qui s’ouvre comme une forme de taille, d’éla­
gage. Comme elle se situe en haut du corps, on reviendra donc
à la notion de « haute taille » mais dans un sens différent. Dans
le même sens, la narine fermée sera comme un bourgeon sur
le point de laisser jaillir la feuille ou un bouton de laisser poin­
ter la fleur. On pourra alors situer la pointe de la feuille ou de
la fleur au centre du front.
La narine fermée est pareille également à un nœud gor­
dien, un méli-mélo de détails dans lesquels il faut tailler sans hé­
siter, faire une entaille grâce à l’épée d’une inspiration « ouvrante ».
A ce moment-là, le méditant gagnera le même privilège
qu’Alexandre, celui de devenir un grand empereur... au moins de
son continent intérieur : c’est sans doute le plus difficile.
La narine fermée, étant crispée, tendue, pendant un
temps assez long, peut devenir un peu douloureuse, dolente.
Mais il y a là-dedans aussi inclus la possibilité de la percée (sk
dalana) d’un bourgeon (même racine dat) et finalement le jail­
lissement du pistil de la fleur hors des pétales (sk dal aussi),
c’est-à-dire la montée d’un courant de lumière à travers la na­
rine qui s’ouvre.
Les tensions liées au cœur à gauche et à la narine fer­
mée peuvent être rapprochées de ces racines du lierre qui pé­
nètrent le « mur » du canal central, ou encore du plan sagittal
(dirigé vers l’avant) du corps. Si on ne sait pas les couper, les
tailler, elles risquent elles-mêmes d’entailler ce mur et de l’en­
dommager. En pratique, une visualisation possible est de se
représenter le septum nasal, en particulier avec cette muqueuse
du côté de la narine fermée, qui se développe comme une lame
de hache, de « doloir ». Ensuite, cette lame se met à glisser le
long de l’axe central et en vient à couper toutes les « racines
de lierre », c’est-à-dire toutes les tensions. Là encore, comme
d’habitude, nous avons deux cas de figure : si c’est la narine
gauche qui est fermée, la lame du doloir passera tout le long
du côté gauche du mur-axe central. Si c’est la narine droite qui
est fermée, elle fera la séparation de l’axe à droite en haut, et à
gauche en bas, c’est-à-dire au niveau du cœur.
Nous avons souvent fait remarquer que la tension
chronique, que ce soit au niveau du cœur à gauche ou de la na­
rine fermée, peut induire une légère douleur : en fait, quand
on se laisse prendre par elle, cela revient de nouveau à se la­
menter, à pleurer, à « douleurer » comme disent les Italiens
avec leur dolorare.
Dans une dernière image, nous pourrions dire que le
cœur à gauche et la narine fermée représentent des boutiques
de détail, où l’on est très attaché à des objets de peu de valeur.
Le cœur subtil à droite ainsi que le troisième œil sont au
contraire des magasins de gros : ne transitent par leurs entre­
pôts que les gros ballots, pour ne pas dire les balluchons
énormes de lumière qui représentent les « dernières livraisons »
de l’Absolu.
L’ouverture des nâdis

Une expression anglaise est intéressante : quand on veut dési­


gner quelque chose de laid, on dit : It’s an eyesore. « C’est une
douleur, un chagrin pour les yeux. » On pourrait parler à pro­
pos de la sensation de la narine fermée, nouée, sensible au
point d’en être parfois légèrement douloureuse : It’s a nose-sore,
« c’est une douleur, un chagrin pour le nez ».
Ce rapprochement est déjà significatif, mais la diffé­
rence quand on poursuit l’idée l’est encore davantage : l’œil
identifie immédiatement quel est l’objet laid, et le distingue fa­
cilement du reste. Par contre, la sensation un peu pénible de
narine fermée n’est pas associée a priori à un objet précis, elle
est diffuse, et de ce fait libre pour se projeter sur un support
extérieur aléatoire, par exemple en se mettant en colère contre
une personne qui vous coupe votre chemin à l’instant, etc.
L’autre différence, c’est qu’on ne peut guère changer par le tra­
vail intérieur un objet extérieur laid, an eyesore. Par contre, il
suffit d’être attentif à la sensation d’ouverture de la narine fer-
mée pour se dégager d’un nose-sore. Si on ne le fait pas, on
risque fort de se projeter sur une cause extérieure, supposée à
l’origine de notre mal-être. Notons en passant que plus on se
sent coupable, désolé, sorry, plus le nose-sore est perçu de façon
tendue et pénible...
C ’est la fête au faîte !
Les voies de l’Inde mettent ânanda au faîte de l’expé­
rience spirituelle, que ce soit le védânta avec Satchidananda, le
tantra avec l’union de Shiva et Shakti, le Râjayoga dans la réu­
nion des canaux, yogânanda, ou encore la bhakti dans le
mariage de l’âme et de Dieu. Le sommet du chemin est célé­
bration : il place, en fait, la fête au faîte.
En pratique, on peut visualiser les deux courants
d’énergie droit et gauche qui convergent vers le centre comme
les deux pentes d’un toit remontant vers le faîte. On peut as­
socier ces pentes aux pouces de lumière en forme de flèche
ou de « v » inversé qui se touchent en haut. Il est aussi possible
de visualiser la fusée d’un feu d’artifice qui monte sur l’inspi­
ration dans l’axe central comme un point brillant vers le troi­
sième œil, et qui, sur l’expiration, y déclenche une explosion
de lumière, ce qu’on pourrait considérer comme la traduction
visuelle d’ânanda.
Retourner mâyâ en yama
Quand on détache l’énergie des deux attracteurs pour
la faire converger dans le centre du front, on inverse le courant,
et mâyâ devient yama, l’illusion discipline, l’esclavage subi de­
vient contrôle actif, l’attrait qui distrait devient cause de progrès,
et enfin la vision faussée, l’observation réelle de la vie et de la
mort. Rappelons que Yama est le dieu de la mort, celui qui re­
présente l’ultime discipline.
(
C’est quand un satellite fournit l’énergie nécessaire
pour échapper à l’orbite terrestre qu’il peut devenir une sonde
interplanétaire, et sans doute, un jour, interstellaire. De même,
le râja-yogui travaille en profondeur pour se détacher des at-
tracteurs, rappelons qu’il s’agit principalement du cœur à
gauche et de la narine fermée.
La méditation d’abord paralyse, puis « électrolyse ». Ex­
pliquons-nous : quand on s’immobilise, les tensions se défont
petit à petit. Au cœur de chacune de celles-ci, il y a comme une
pépite d’or entourée d’une gangue. Lorsque ces enveloppes se
défont, elles tombent sur les côtés et disparaissent comme ab­
sorbées dans le sol. Les pépites, elles, montent en convergeant
vers le troisième œil, le pôle « positif », où elles sont converties
en lumière pure. Elles se trouvent être en quelque sorte fondues
dans le creuset du centre du front et se transforment en un li­
quide purement rayonnant.
À cause de deux attracteurs, notre axe central non tra­
vaillé a comme deux entorses, il est deux fois « tordu », re-tordu
et « retors ». C’est un grand œuvre que d’aligner tout cela.
« Paranoïer »
On comprendra mieux les lois du corps subtil si l’on
rapproche le sens de deux termes : paranoïa, « l’esprit à côté »
et le sanscrit svastha, « ce qui est stable en soi », qui a pris le sens
de « en bonne santé ». Du point de vue du yoga, la « stabilité en
soi » est l’absorption dans l’axe central, et son contraire « l’esprit
à côté » revient à la déviation de l’énergie-conscience vers le
corps physique des deux côtés et/ou la narine fermée. À cause
de ces deux attracteurs, de ces deux « trous noirs », notre
conscience subtile du corps est amenée régulièrement à dévier,
à glisser insensiblement dans la paranoïa, on pourrait dire à «
paranoïer ». C’est vers ces attracteurs que convergent la crispa­
tion anxieuse, ainsi que l’anxiété crispée. Ceci est d’autant plus
important à comprendre si l’on se souvient de l’importance cen­
trale de la paranoïa dans la structuration de certaines croyances
religieuses à tendance totalitaire qui ont pu se répandre comme
des épidémies. Pour résumer tout cela en un mot nouveau, on
pourrait dire que le travail de retour à l’axe central revient à ce
« dé-paranoïer », comme par exemple d’autres arrivent, par cer­
tains traitements de chélation, à se désintoxiquer des métaux
lourds.
Dans la méditation, il y a deux canaux qu’on doit réussir
à ouvrir vers l’avant et vers le haut, le premier partant du troi­
sième œil et le second du tiers supérieur du sternum. Ceci vient
assez spontanément quand un troisième canal, lui aussi orienté
vers le haut, celui de la narine obstruée, commence à se dégager.
Quand on persévère dans l’ouverture du haut du sternum de
façon obstinée, on en est presque obsédé, et ainsi on se libère,
on cesse d’être consterné pour devenir « ob-sterné ».
Les cobras amoureux
- Saviez-vous que vos jambes étaient des cobras ?
- Non ! Me direz-vous.
- Oui, vous dirai-je : vous le saviez, simplement, vous
l’avez oublié !
D ’habitude, ces cobras des jambes sont assoupis.
Quand vous les croisez pour faire une belle posture du lotus,
ils deviennent assouplis, et lorsque l’énergie se redresse dans
le dos, ils deviennent « assaillants » du Ciel. Cette énergie s’en­
vole ensuite au-delà du troisième œil, comme un oiseau, telle
quelle, comme l’essence d’un oiseau, on pourrait dire « tel
qu’aile ». Ensuite, elle se dissout en s’épanouissant, elle s’épa­
nouit en se dissolvant, dans le Ciel du Soi, dans le Ciel tel quel.
Les cobras enlacés des jambes sont amoureux, même si celles-
ci nous font mal. De même qu’il y a une part de souffrance
dans l’intensité amoureuse, il y a une part d’intensité amoureuse
dans cette souffrance des membres inférieurs étroitement en-
lacés. Ensuite, l’énergie de ces cobras amoureux suit leur ten­
dance naturelle, qui est celle du redressement : d’allongée, elle
devient érigée, d’endormie, éveillée. Les cobras s’enlacent
jusqu’au sommet —et leur baiser tout en haut secrète comme
salive le nectar d’immortalité.
Le son du fonds est aussi le fonds du son
Il y a une association qui est puissante, celle entre mu-
drâs et mantras : on effectue un geste particulier des mains et
des bras qui dirige l’énergie dans un sens, et on exprime cette
forme, cette « idée » par une formule répétitive qu’on répète
comme un mantra. Cette association a un grand pouvoir pour
capturer-captiver le mental dispersé, car le cénesthésique, le vi­
suel et l’auditif sont impliqués en même temps.
Il y a une autre association qui est encore plus puissante,
c’est celle entre mudrâs subtiles et nâda, ce dernier étant la cul­
mination du mantra récité de façon de plus en plus ténue dans
le silence. La mudrâ subtile correspond aux gestes accomplis
avec les mains de lumière seulement, et non pas avec les mains
physiques qui elles, restent au repos. On peut dire que le mantra
subtil se repose sur cette dalle rocheuse qu’est la vibration fon­
damentale du silence, il se fond dans ce Son qui est à la fois son
du fonds et fonds du son.
S’il y a bien un « fondu-enchaîné », c’est cette chaîne
de continuité parfaite qu’on perçoit quand on prête l’oreille au
bruissement fondant du silence.
Il y a un niveau de subtilité de l’écoute où l’on confond
le son et le fonds.
La vie est monotone si on n’entonne pas de temps à
autre un chant de joie. Cela correspond aussi à l’ouverture d’un
canal physico-subtil, celui de la gorge. Dans une première
phase, le sentiment de joie du chanteur est comme un filet de
lumière, mais ensuite, il se développe et devient foudre, ton­
nerre : il ne s’agit plus alors d’entonner une tonalité, mais d’en­
tonner, de tonner de l’intérieur et d’écouter l’écho remplir
l’espace des vallées.
En hindi, on ne dit pas « la pluie tombe », mais « la pluie
se pose », barish parta hê. Cela aide à comprendre pourquoi
écouter la pluie qui se pose repose. Le ciel se libère en pleuvant,
l’être humain est libéré en l’écoutant pleuvoir. La terre desséchée
se remplit de l’ondée, et l’être humain est comblé en l’écoutant
s’en imbiber. Plénitude au dehors, plénitude au-dedans, pléni­
tude dans la plénitude, plénitude au-delà de la plénitude.
Pensées diverses

Si l’on dit de quelqu’un qu’il a l’air pincé, ce n’est pas vraiment


élogieux. En fait, notre narine presque fermée ainsi que les es­
paces intervertébraux du même côté ont plus que l’air, ils sont
réellement pincés : sentir donc concrètement qu’ils s’ouvrent
et ainsi, avoir moins de chance d’avoir « l’air pincé ». De ce
sens, la seule « pince » autorisée ici restera celle du pince-sans-
rire... Une pratique spirituelle sans humour est comme un vi­
sage sans sourire.
L’axe central est la ligne de mire, et le milieu du front
la cible. Admirable, presque miraculeux est celui qui touche ré­
gulièrement la cible dans le mille, j’aimerais pouvoir dire dans
le cent mille (En sanskrit et hindi, lakh, 100,000, est le chiffre
de l’abondance et de la bonne fortune, d’où le nom de la déesse
du foyer Lak-shmî).
On peut faire une interprétation poético-mystique de
dvesha, « l’aversion » en sanskrit : la racine est de toute façon
dva-, deux, mais il y est rajouté isha, maître, divinité. Celui qui
est dans dvesha est comme possédé par la divinité plutôt ma­
léfique de la division, de la dualité.
Colère, collera, choléra
J’aime l’orthographe italienne pour colère, collera. Cela
évoque le redoublement, l’emphase, l’exagération propre à la
mécanique de la colère, et nous rappelle aussi que c’est lorsque
quelqu’un « colle » étroitement à un objet de désir que la colère
risque le plus d’exploser —pour peu qu’on lui ôte. Enfin, cela
nous suggère que la collera est vraiment une forme de choléra,
une épidémie éminemment contagieuse et qui tue régulièrement.
On a la tendance habituelle, surtout en cas de stress et
d’anxiété, de se recroqueviller, c’est-à-dire au fond de bloquer
l’énergie dans le plexus. On devient littéralement com-plexé,
et le travail intérieur, en particulier par le redressement de la
posture et l’ouverture des nâdis, consistera à se « dé-plexer ».
Mâ Anandamayî disait : «Je suis-vous, et entre moi et
vous, c’est aussi “je”. » Il faut comprendre ici bien sûr le «Je »
universel. Ainsi, la relation à l’autre n’est plus comme souvent
un conflit de petits egos en compétition, mais le Grand Jeu du
Grand Je.
Du point de vue physico-subtil, l’être inspiré ne serait-il
pas celui qui sait inspirer par la narine presque fermée ?
Laisser passer les pensées, laisser penser le passé
La première proposition est facile à saisir, c’est la dé­
finition de la méditation d’observation. La seconde, elle, re­
vient au fond au même : si le passé peut remonter à la surface
dans une atmosphère tranquille, son côté « mousseux », exci­
tant, agité, va se calmer naturellement, et il deviendra comme
du champagne dans une bouteille ouverte depuis plusieurs
jours, éventé, plat. « Fade » vient du bas latin vapidus qui veut
dire un vin éventé, sans goût. Ce qui excite le désir ou la colère,
c’est ce qui est salé ou épicé, au propre comme au figuré. Une
bonne méditation d’observation laisse naturellement « s’éven­
ter » les émotions. En anglais d’ailleurs, to vent one ’s émotion
veut dire « laisser libre cours à, défouler » son émotion. C’est
ce qu’on fait dans l’observation méditative, mais entièrement
à l’intérieur. Ces « vents », ces « courants d’air » sont subtils, et
c’est justement pour cela qu’ils sont libérateurs en profondeur
et à long terme. Par contre, si on les laisse gicler à l’extérieur
sous forme de parole dures ou de passages à l’acte, ils entraî­
nent au contraire des tempêtes et contre tempêtes, et on n’en
sort plus : qui n’a pas vécu cet enchaînement ?
Du point de vue du svara-yoga, la pratique principale
pour venting one ’s émotions consiste à faire passer un filet d’air
frais, un filet de « vent » par la narine presque fermée.
Addiction de base, base de l ’addiction
On peut reconnaître dans les muqueuses collées de la
narine fermée l’archétype de l’addiction. Ce terme signifie «
donné à » : le sujet se donne, s’adonne à un objet, le drogué à sa
drogue. Cependant, à un moment donné, il réalise qu’il y a mal­
donne, il revient vers lui-même et vers le but supérieur de sa vie.
Du point de vue de la technique du yoga, les deux muqueuses
se séparent, et l’énergie de celle qui est le plus à l’intérieur revient
vers l’axe central, et remonte vers la zone supérieure, le troisième
œil : l’addiction est donc soignée de façon essentielle par la « su-
pradiction ». Ainsi va le flux du yoga.
« Avoir quelqu ’un dans le nez » : la critique du
ressentiment n ’est pas le seul fait de Nietzsche
La narine ouverte correspond au sentiment, celle fer­
mée au ressentiment. Il est grand temps d’arrêter la pendule
qui nous fait osciller sans cesse de l’un à l’autre, il est temps
d’arrêter le Grand Temps. Ainsi, sentiments et ressentiments
s’élèveront pour finalement se dissoudre dans le Sens im­
mense, dans le Signifiant immobile, dans le « senti » moins le
« ment » du mental. En yoga, on méditera sur lui au niveau de
l’ajna chakra, le centre de la connaissance, jnâ, qui revient vers
soi ou le Soi, â.
Non-oubli
La narine fermée est liée à l’oubli, et son ouverture au
souvenir, à la capacité que l’inconscient corporel « sous-vienne
» par ce conduit qui commence à s’ouvrir et qu’il soit vu clai­
rement au niveau du troisième œil. C’est un travail de vérité au
sens grec du terme, a-lêthéia, le « non-oubli ». Si on somnole
sans rien faire pour changer la sensation automatique de narine
fermée, on est dans un oubli mortel, dans une « léthargie lé­
thale ».
Des bulles qui ne sont pas si nulles
L’art de savoir ne rien faire, l’art de « buller » est un
grand savoir-faire méditatif. Les bulles des émotions perturba­
trices remontent à la surface, comme les gaz produits par la vase
au fond de la mare se dissolvent dans un espace supérieur infini.
Laisser faire, laisser passer.
Laisser remonter, laisser « buller »...
Une bulle est un zéro, mais deux bulles côte à côte in­
diquent l’infini. Nos petites émotions, nos convoitises-
colères mesquines sont au fond nulles, mais si on sait voir, au
lieu du verre à moitié vide, le verre à moitié plein, elles nous
orientent par contraste vers l’Absolu. Le zéro pointé pointe
vers l’autre zéro, ce qui aurait pu être, et nous retrouvons ce
symbole, cette paire de lunettes par laquelle nous pouvons fixer
l’infini. C’est là aussi le génie de la méditation d’observation.
En d’autres termes, quand on accepte ses limites, on devient
sans limites.
Grand business
Le mystique ne fait pas de commerce de détail avec
des petits sous, entendez des petits sons : il cherche à acquérir
directement le lingot d’or, le Grand Son, le Mahâ-nâda. C’est
un terme qui signifie aussi grand fleuve, et désigne le plus
grand des fleuves du sous-continent indien, le Brahmapoutre.
Comme par hasard, ce nom signifie « fils de Brahma, ou du
Brahman », donc l’expression en ligne directe de l’Origine, de
l’Absolu. C’est bien ce à quoi correspond le son intérieur.
En Occident, on a certainement une vision trop tech­
nologique de la méditation. Nous sommes des enfants gâtés
de la modernité, il nous suffit d’appuyer sur le bouton 32 pour
monter en deux minutes au 32eme étage de la tour. Pourquoi,
nous disons-nous en notre for intérieur, n’y aurait-il pas un
bouton sur lequel appuyer qui nous mènerait directement au
samâdhi ? Est-ce que Apple ne va pas bientôt sortir un logiciel
intelligent qui fera le travail pour nous ? Un s-pod qui nous
mettra en samâdhi rien qu’en appuyant sur la touche verte ? A
l’opposé de cela, nous pouvons rapporter le témoignage d’un
tongden, un yogui Tibétain réfugié dans l’Himalaya indien. Ils
sont réputés pour leurs secrets mystiques. Il a reçu la visite de
Tenzin Palmo, qui était alors une jeune nonne arrivée depuis
peu d’Angleterre. Elle a essayé de lui demander des techniques
secrètes et élaborées, mais il a répondu : « Au fond, nous
n’avons pas de secret. Nous faisons à la base les mêmes pra­
tiques que vous êtes censée faire, sauf que vous les effectuez
à moitié alors que nous les faisons à fond ! »
Chapitre 10

Khecharî-vidyâ
La connaissance de la pratique
du redressement de la langue

Le contexte historique

Ce chapitre est basé sur un texte de XIVe siècle de la littérature


du hatha-yoga, la Khecharî-vidyâ. Je dois remercier d’abord mon
ami de longue date Alvaro Enterria, directeur des Éditions Indica
Book à Bénarès, pour avoir publié tout récemment ce texte avec
des commentaires précis et utiles par James Mallinson. Ce der­
nier a effectué son doctorat en sanskrit à Oxford et est un spé­
cialiste des textes du hatha-yoga.,La Khecharî-Vidyâ (KV) a
précédé d’un siècle environ la célèbre Hathayoga-pradipikâ de
Svâtmarâma, « la petite lampe du hatha-yoga » qu’on appelle en
abrégé Hatha-pradipikâ. Le terme vidyâ lui-même signifie
connaissance dans le sens fort du terme. La connaissance pra­
tique des mantras et le pouvoir qui vient de leur récitation est en
particulier appelé de ce nom vidyâ. Ce terme pour un ouvrage
sur la pratique de khecharî, le retournement de la langue en met­
tant la pointe vers le haut, suggère donc que chaque verset du
texte peut avoir la force efficace d’un mantra.
Comme nous l’avons dit au début de cet ouvrage, nous
suivrons la translittération internationale des noms sanskrits, à
quelques nuances près : les consonnes rétroflexes, en général
translittérées par la lettre avec un point dessous, seront simple­
ment redressées à l’intérieur du mot sanskrit qui lui est globa­
lement en italiques. Le c qui représente le son tcha sera
retranscrit par cha, et le son cha français sera retranscrit par le
sh anglais habituel, comme dans Shiva. L’accent circonflexe cor­
respondra bien sûr aux voyelles longues. Ces modifications me
semblent constituer les translittérations les plus naturelles pour
les non-spécialistes.
Le développement du hatha-yoga est lié au shivaïsme
tantrique, il a été transmis par le plus grand ordre ascétique du
Moyen Age indien, le Nâth sampraday, jusqu’au début du XIXe
siècle. C’est de ce groupe dont faisait partie Matsyendranâth et
son disciple Gorakshnâth, qui sont considérés traditionnelle­
ment comme les fondateurs du hatha-yoga. Tout au long de
cette évolution, l’interprétation des pratiques traditionnelles a
oscillé entre deux pôles, celui des tantras visant aux pouvoirs,
siddhis, et celui du védânta et de la bhakti visant à la libération,
mukti. Nous retrouvons ces deux tendances interprétatives dans
les commentaires sur khecharî. Les sannyâsis védântins ont re­
pris le khecharî, non pas pour les siddhis, mais plus simplement
pour le contrôle de soi. On retrouve la simplicité de la descrip­
tion de la pratique telle qu’elle apparaît dans le canon pâli par
le Bouddha, à laquelle nous reviendrons ci-dessous. Dans l’hin­
douisme du XIXe siècle, la tendance du courant général a été de
prendre une distance vis-à-vis des pratiques tantriques com­
plètes, en particulier sous l’influence de la morale victorienne
qui était dominante à l’époque. On peut dire que globalement,
l’importance de khecharî a été oubliée par le yoga du xxesiècle.
B.K.S. Iyengar par exemple ne le mentionne qu’en passant.
Cependant, on peut distinguer comme Vivekânanda
l’a fait au XIXe siècle les pratiques physiques du hatha-yoga et
les pratiques méditatives, celles-ci ayant tendance à être appe­
lées râja-yoga et associée au yoga en huit membres de Patanjali.
À ce moment-là, les manipulations physiques du khecharî mou­
dra du hatha-yoga seront reprises mais du point de vue subtil,
visualisé et méditatif. C’est l’approche par exemple de Swami
Satyânanda.
Les racines de la pratique dans la culture de l’Inde

Nous pouvons commencer par citer ce que le Bouddha rap­


porte de cette méthode à son époque. Elle était effectuée par
des ascètes « antinomiens », c’est-à-dire qui prenaient leur dis­
tance vis-à-vis de la société brahmanique des villes et partaient
dans les forêts, aux « antipodes » de la vie sociale, pour faire
une sâdhanâ plus intensive. Les moines jaïns en faisaient partie,
et le Bouddha a certainement eu sa formation en partie chez
eux. Etait présent alors aussi un ordre maintenant disparu, les
ajîvikas, mais qui à l’époque était très important. Les références
qu’on trouve dans les paroles le Bouddha sont quelque peu
ambivalentes : dans un premier temps, il rejette complètement
la pratique de khecharî comme de la torture inutile, et la met
sur le même plan que les rétentions forcées de souffle et les
jeûnes prolongés. Il fait visiblement référence à la pratique très
physique du khecharî, en forçant le corps, plutôt qu’à son ap­
proche méditative.
Notre citation vient du Mahâsacchaka Sutta (Majjhîma
Nikaya I, livre 9, p. 242-246) où le Bouddha explique à un jaïn
appelé Sacchaka les pratiques qu’il a tentées :
«J’ai serré les dents, j’ai pressé mon palais avec la
langue et contraint, refoulé et torturé mon esprit avec mon es­
prit. Sacchaka, tandis que je serrais les dents, pressais mon pa­
lais avec ma langue et contraignais, refoulais et torturais mon
esprit avec mon esprit, je transpirais abondamment sous les
aisselles. C’était comme si un homme fort s’emparait de
quelqu’un de plus faible par la tête et les épaules pour le
contraindre. Bien que cela ait secoué ma paresse et m’ait donné
une clarté d’esprit non troublée par autre chose, mon corps
restait impétueux, non calmé, tandis que j’étais perturbé par
ces exercices pénibles... J ’ai essayé ensuite les arrêts respira­
toires. Mais je n’ai pas atteint, en me fondant sur ces pratiques
sévères, une plus grande excellence dans la noble conscience
et la clarté d’esprit qui transcendent la condition humaine. Je
me suis demandé alors s’il ne pouvait pas y avoir un autre che­
min vers l’illumination. »
Cependant, dans le même livre du Majjhima Nikâya,
dans le Vitthakasanthânasutta, le Tathâghata semble considérer
que cela peut être utile :
« Quand le pratiquant serre les dents, presse son palais
avec sa langue et contraint, refoule et torture son esprit avec
son esprit, un moment vient où ses pensées troubles et mal­
saines qui sont associées avec le désir et l’aversion sont domi­
nées, et elles disparaissent. En se débarrassant de celles-ci,
l’esprit se tourne vers l’intérieur, devient calme, concentré et
absorbé. »98
Dans le Suttanipâta (p. 138, v. 716-718), le Bouddha ex­
plique la sagesse, monam, en l’associant naturellement à khe­
charî, de la façon suivante :
« Le sage doit être aussi précis que la lame de rasoir.
En pressant sa langue sur son palais il gagnera en maîtrise de
l’appétit. Il ne doit pas avoir un mental inactif mais il ne doit
pas non plus penser de trop. 11 doit être sans taches, indépen­
dant et orienté vers la vie sacrée. Il doit apprendre les pratiques
de la solitude et le service des ascètes. La solitude est un autre
nom pour la sagesse. En étant solitaire, vous serez immergés
dans une joie intense et rayonnante dans les dix directions. »
98. Mallinson James, The Khecharîvidyâ of Adinâtha, Indica Books, Varanasi,
2010, p. 18, www.indicabooks.com
On parle de khecharî dans la Hathayogapradipikikâ, qui
en fait est une compilation, une anthologie de textes antérieurs
sur le hatha-yoga. La Khecharî-Vidya, nous l’avons dit précède
d’un siècle environ la Hathapradipikâ. Dans le Kularatnoddyota,
la khecharî est décrite comme la première d’une série de huit
mudrâs, parce que sans doute l’auteur a considéré qu’il s’agissait
d’une pratique fondamentale. Il faut cependant se souvenir que
le système des sept chakras tel qu’il est présenté dans le yoga
actuel n’est pas constitué comme tel dans les textes du hatha-
yoga de l’époque médiévale. Parfois il y en a moins, parfois plus,
par exemple dans le Vairâta Purâna, on décrit 27 chakras.
Khecharî et la stimulation des endorphines
Beaucoup d’éléments amènent à penser que khecharî stimule
les endorphines. Il y a un travail de transformation des appétits
de base de l’être humain, que ce soit l’alimentation ou la sexua­
lité. Dans ce sens, on dit dans les textes : « Il est difficile pour
les dieux de percer cette porte, [c’est-à-dire de réussir khecharî\
parce que leur esprit est tourné vers le plaisir. » En sortant du
circuit des impulsions instinctuelles habituelles, colère, désir,
etc. et de la tendance à tendre les mâchoires, ainsi qu’en ame­
nant la pointe de la langue vers l’avant, khecharî libère de ces
enchaînements d’émotions perturbatrices et déstresse profon­
dément. Dans ce sens, il y a probablement une diminution du
cortisol et une augmentation des endorphines, puisque ces
deux substances agissent de façon antagoniste. D ’où l’idée sim­
ple d’associer le nectar d’immortalité traditionnel, amritam, aux
endorphines. A ce moment-là, on comprendra mieux ses bons
effets sur la santé que les yoguis soulignent : en effet, si on di­
minue le cortisol en augmentant les endorphines, on va dimi­
nuer le stress chronique, on va renforcer l’immunité et
favoriser une bonne santé à long terme.
Y a-t-il d’autres éléments dans la khecharî qui peuvent
favoriser la sécrétion des endorphines ? Oui, on pourrait par
exemple observer que la zone du palais qui est stimulée par la
pointe de la langue ne l’est pas d’habitude, sauf au moment
même où l’on s’alimente. C’est comme si la langue elle-même
dans cette position inattendue, devenait l’aliment. Un texte de
hatha-yoga le dit d’ailleurs explicitement : « Par le yoga, la
langue devient comme de la viande de vache, et le nectar
comme du vin. » Remarquons qu’il y a dans cette comparaison
un aspect tantrique de la main gauche typique, où la pratique
elle-même est comparée à ce qui en général est interdit : ici,
consommer de la viande de vache et boire de l’alcool, à d’au­
tres endroits ce sera l’analogie entre khecharî et l’union sexuelle.
Cette pratique permet aussi de « supprimer la faim et
la soif en se concentrant dans le creux de la gorge » comme
on dit dans les Yogasutras de Patanjali 3. 29. Dans la Khecharî-
vidyâ, on suggère que le yogui réussit à se nourrir de nâda-
bindu. Cela veut dire que quand il est absorbé dans le point se
trouvant au contact de la langue et du palais, le bindu, et qu’il
écoute comme si le son intérieur, le nâda, provenait de ce point,
son attention est complètement absorbée et la sensation de
faim et de soif se manifeste beaucoup moins. C’est comme s’il
remplissait sa propre cavité buccale de lumière et de son, ayant
ainsi l’impression d’en être nourri. Tout ceci met en branle le
système de l’appétit, avec au début une stimulation des endor­
phines. Dans le mécanisme d’alimentation normale, l’arrivée
des aliments digérés dans le sang coupe l’appétit en faisant
baisser entre autres les endorphines. Mais ici, il n’y a pas d’ali­
ments physiques, et donc les taux d’endorphines restent élevé,
c’est d’ailleurs ce que souhaite le yogui, car cela stimule l’atten­
tion, l’appétit de connaître, diminue les douleurs corporelles
et renforce l’immunité.
Une manière facile de vérifier cette hypothèse serait de
conduire une expérience simple comme je l’ai fait pour la mé­
ditation d’une façon générale pendant trois jours. J’avais pris un
comprimé chaque matin de Naltrexone, une substance qui
coupe les effets des bêta-endorphines. Je remarquai alors que la
joie que je trouvais dans ma méditation —je terminais alors une
retraite de cinq mois sans autre activité pratiquement que de
méditer et de préparer mes repas - était complètement coupée.
Cependant, elle revenait progressivement au bout de sept ou
huit heures, le temps habituel pour que le corps élimine la Nal­
trexone. J’ai parlé plus de cette expérimentation dans mon cha­
pitre sur les substances, inclus dans mon livre Soigner son âme 99.
Si on montre que ce même produit inhibe la joie procurée par
la pratique de khecharî moudra quand on a un minimum l’habi­
tude de la ressentir, alors cela prouvera que les bêta-endorphines
sont un maillon indispensable de cet effet de joie que procure
khecharî. Par ailleurs, cette pratique est régulièrement associée
aux rétentions de souffle dans les textes classiques, et ceux-ci
aident à une production rapide d’endorphines. En effet, cela
crée une alerte vitale pour le cerveau, qui, craignant un manque
d’oxygène fatal, met en route ce système d’urgence que repré­
sentent quelque part les endorphines.
En concluant ces quelques réflexions sur khecharî et en­
dorphines, nous pouvons faire remarquer que la réduction de
l’alimentation et de l’activité sexuelle évite la production impor­
tante d’endorphines par à coup mais la maintient en plateau pro­
bablement. Le contrecoup positif pour le yogui est que le
cerveau fabrique plus de récepteurs pour bien profiter en
quelque sorte de la quantité moindre d’endorphines qu’il trouve.
Donc, un certain niveau d’abstention affine la sensibilité. On le
savait déjà, mais c’est intéressant de pouvoir se dire que cet affi­
nage est probablement relié à une augmentation du nombre de
récepteurs aux bêta-endorphines.

99. Vigne Jacques, Soigner son âme, Albin Michel/Spiritualités, 1996, 2007.
Conseils donnés dans la Khecharî-vidyâ pour la pratique

La pratique de khecharî moudra y est appelé simplement ab-


hyâsa, « la pratique », en quelque sorte donc « la pratique par
excellence ». Son étude est développée entre quatre chapitres.
Ceux-ci sont appelés patala-s, terme dont le sens primitif est
une enveloppe de tissu, probablement pour enrober les pa­
quets de feuilles constituant un chapitre donné. Cependant, il
y un autre sens qui est joli, donné par le dictionnaire de Mo-
nier-Williams, c’est « le troisième œil ». En effet, celui-ci est
marqué par une traînée, une bande de pâte de santal qu’on ap­
pelle aussi patala. Ainsi, les quatre chapitres apporteront aux
lecteurs en quatre phases de plus en plus profondes, une ou­
verture du troisième œil, l’œil de la connaissance.
La pratique de khecharî doit être constante : « Debout,
éveillé, endormi, en bougeant, en mangeant ou en jouissant
durant les relations sexuelles, le pratiquant doit enrouler sa
langue en la rentrant [vers le plafond] de la bouche ». Concrè­
tement, la détente de la mâchoire est le corollaire important
du redressement de la langue. Nous en avons parlé, en fait, le
premier réflexe est au contraire de tendre la mâchoire à cause
de cette position nouvelle de la langue qui est vécue a priori
comme inconfortable. « Il faut mettre la langue dans l’espace
sans support [on peut y voir l’espace en dessous de la luette,
ou au-dessus si on retourne la luette avec un doigt en crochet
et on passe la langue par derrière, comme dans la khecharî phy­
sique du hatha-yoga traditionnel] sans que les dents et les lèvres
ne se touchent, sans qu’elles n’aient aucun contact. » Pour
Swami Satyânanda, ce mouvement de la langue est naturel
quand le prâna s’éveille.
Pour la pratique de khecharî, on conseille dans les
textes de mettre les mains sur les genoux.
Pratique : Les sept lâcher-prises
Assis en position jambes croisées avec les mains sur
les genoux, on détend les mâchoires, on laisse les yeux remon­
ter vers le haut et le souffle sortir par la bouche ouverte, éven­
tuellement en le rendant audible avec un son « Ah ! ». En
même temps qu’on sent les muscles autour des mandibules à
gauche et à droite se détendre, on sent aussi les deux bras et
les deux cuisses qui relâchent leurs tensions. Le fait de laisser
les yeux partir vers le haut permet de relaxer son lien trop étroit
et fusionnel avec les images mentales, en regardant dans le ciel
vide au-dessus de l’horizon en quelque sorte. Cela peut aider
d’imaginer que l’onde de détente a un épicentre, un peu
comme dans les tremblements de terre. Dans cette pratique,
on le situera au talou, le point de contact de la pointe de la
langue avec le palais.
Il existe une isomorphie, un lien réflexe, entre le creux,
la concavité postérieure, de la langue en khecharî, et celui des
colonnes lombaires et cervicales. Khecharî permet donc de re­
dresser le dos, et d’avoir une meilleure méditation, en particu­
lier quand il s’agit d’observer son propre mental en prenant
une distance vis-à-vis de lui.
D ’après les textes, le simple fait que la pointe de la
langue touche le palais commence à mettre en branle le pro­
cessus de montée d’énergie. On dit que la pointe de la langue
redressée est le sommet de l’axe central, qu’on compare sou­
vent à la rivière secrète Sarasvatî. C’est comme si il y avait un
océan de lait dans la zone du cerveau et que la rivière montante
avait son estuaire au niveau du talou, l’arrière du palais.
Pratique
Transformer le fruit rouge en fruit d ’or
Une pratique associée avec khecharî est plutôt simple :
« Le yogui doit inspirer l’énergie par le canal de la lune c’est-à-
dire à gauche, et l’expulser par le canal du soleil, c’est-à-dire à
droite, et ceci pour l’amélioration du corps. » Nous avons déjà
parlé précédemment de cette anxiété qui a tendance à se coller
dans la zone du cœur, comme des atomes dans la solution d’un
sel donné autour d’un cristal de départ. Pour sortir de ce pro­
cessus automatique, on prend sur l’inspiration l’énergie exces­
sive pour l’extraire des « filets » du cœur à gauche, et sur
l’expiration, on la « reverse » libérée en quelque sorte dans la
zone du cœur subtil à droite. De façon imagée, on pourrait
dire qu’il s’agit de transformer le fruit rouge, le cœur physique,
en fruit d’or, le cœur subtil.
Une image qui revient souvent dans les textes de
hatha-yoga à propos de khecharî est jolie, il s’agit du bec de
l’oiseau : la partie supérieure du bec est la langue qui part vers
le haut, la partie inférieure la mâchoire qui se détend et part
vers le bas. On a l’impression de la mère-oiseau qui revient au
nid et qui ouvre son bec pour chanter et nourrir son petit.
On peut se demander ce que signifie exactement le
terme khe dans khecharî. On sait qu’il veut dire au départ « es­
pace, espace médian, fissure », et aussi le moyeu de l’axe, cet
espace vide permettant d’introduire l’axe. Dans ce sens, on
peut dire qu’il s’agit de l’axe central autour duquel tout le corps
subtil gravite, khecharî consistant à sentir la langue qui non seu­
lement pénètre dans cet axe central, mais en constitue l’extré­
mité supérieure. Le bonheur, su-kha, signifie l’état lorsque la
roue tourne bien, su-, autour de son axe, et le malheur, l’état
inverse, du-kha, lorsqu’elle tourne mal, du-, qu’elle grince ou
qu’elle est voilée en quelque sorte. En outre, dans la pratique
de khecharî, on peut aussi considérer que khe correspond à l’es­
pace au-dessus de la luette, ou éventuellement juste en dessous.
On pourrait présenter la visualisation de base pour khe­
charî de la façon suivante :
La rencontre de frère soleil et de sœur lune
Visualiser le soleil à la pointe de la langue, et le porter
vers « l’orbe de la lune », c’est-à-dire le centre du front. De
l’union des deux astres subtils s’écoulent en descendant deux
rivières de nectar, l’une vers le bas et l’avant à travers les narines
baignant donc l’avant du corps, l’autre vers le bas et l’arrière, à
travers le conduit nasal postérieur, imprégnant donc l’intérieur
de l’organisme.
Archétypes et visualisations associées à la pratique de
khecharî
Ce qui pourrait repousser dans la pratique de khecharî, ce sont
les manipulations physiques qui y sont associées dans sa forme
hatha-yoguique ancienne, par exemple se couper le frein de la
langue : bien qu’il y ait des précautions à suivre, cela semble
bizarre. Un informant de James Mallison lui a dit qu’il l’avait
coupé d’un coup sans suivre les précautions traditionnelles,
qu’il avait saigné plutôt abondamment juste après, mais que
sinon, il n’avait pas eu de problèmes spéciaux à long terme.
Cependant, on peut se demander si tout cela est la solution, et
s’il ne vaut pas mieux reprendre certes ces pratiques, mais sous
forme subtile et visualisée. C’est l’avis par exemple de Swami
Satyânanda. Ainsi, on pourra dépasser le fakirisme, sans avoir
besoin de se faire enterrer vivant afin de prouver au public que
khecharî fonctionne... Bien qu’il y ait beaucoup d’exemples
assez sérieusement attestés de yoguis qui se soient faits enterrer
vivants grâce à leurs pratiques de khecharî, j’ai lu au moins un
cas d’un pratiquant qui avait essayé, qu’on avait déterré au bout
d’une semaine et qu’on a malheureusement retrouvé mort.
Il y a une énergie importante qui se dégage de la langue
en khecharî, on peut la diriger vers d’autres points de la zone,
par exemple du visage, en visualisant que cette langue s’allonge
et va les toucher par l’intérieur. Il peut s’agir d’un point au-des­
sus de la luette, qui correspondra au talou dont nous avons
parlé, ou le centre du front, ou encore l’espace dans la petite ri­
gole à mi-chemin entre la lèvre supérieure et le septum natal.
On appelle ce point « centre de l’être humain » en acupuncture,
et il a la réputation de stabiliser les émotions. Dans les textes
du hatha-yoga, c’est une localisation possible pour vajra-danta,
la « dent de diamant ». Nous y reviendrons. Ces visualisations
correspondent à une tendance générale de la pensée de l’Inde,
qui est celle d’intérioriser les rituels. C’est ainsi que les Upani-
shads ont évolué à partir des Védas. On retrouve la même ten­
dance dans le bouddhisme tibétain aussi, en particulier chez les
Kagyupas.
Dans le shivaïsme du Cachemire, la tendance est aussi
d’intérioriser les rituels sexuels du tantrisme de la main gauche.
Khecharî est alors vécu comme l’union avec la déesse qui porte
précisément ce nom, celle « qui va dans le ciel », ou alors, on
se laisse posséder par elle, ou encore on s’offre en sacrifice hu­
main sous forme symbolique en lui donnant la chair de sa
langue à « dévorer ». Cela se retrouve dans une représentation
classique d’une des dix déesses incluse dans la série des dix Ma-
hâvidyas. Il s’agit de Baglamukhi, « celle qui a le visage sur le
côté ». Elle est figurée sur une sorte de radeau flottant en pleine
mer, elle regarde effectivement sur le côté un guerrier qui sort
des eaux avec un bouclier et une épée et qui cherche à l’atta­
quer. Elle le maîtrise en le saisissant par la langue. On peut y
voir un symbole clair de la transformation de l’agressivité liée
à la sexualité de base grâce à la dévotion à la Mère divine. En
effet, si le désir est projeté sur une forme clairement mater­
nelle, le mécanisme du complexe d’Oedipe jouera et l’énergie
sexuelle de base sera transformée.
La langue en tant que kalâ, « lumière croissante »
La pratique sacralise en quelque sorte la perception di­
recte ordinaire de la langue, elle la rend lumineuse, comme le
disait un yogui actuel, cette langue est samâdhi ka anga, ce qui
en hindi signifie « partie, membre du samâdhi ». Un des sens du
mot sanskrit kalâ peut être « langue ». Cependant, la signification
primaire est « quartier de lune ». En plus des quinze phases de
Lune qu’on peut compter quand la Lune croît ou décroît, et il
y en a une seizième, subtile, qui symbolise la réalisation inté­
rieure. Kalâ représente au fond de façon imagée l’évolution na­
turelle du processus d’absorption. Au début de la pratique, la
langue, le palais et la luette seront perçus comme simplement
un peu lumineux. Ensuite, ils le deviendront de plus en plus,
comme le croissant pendant la phase montante, et finalement
ils se transformeront en pleine lune. L’aspect favorable de la
lune montante est tellement important dans l’Inde classique
qu’elle a donné lieu à un nom de clan chez les brahmanes, les
Shukla-s. Dans l’Inde moderne, ceci est devenu un nom de fa­
mille assez courant pour les membres de cette caste.
Un autre sens de kalâ est « coupe, réservoir ». Ceci est
probablement lié à une influence du terme proche kailash qui
a justement ce sens de « coupe ». Cette signification est souvent
utilisée dans le texte de la Khecharî-vidyâ. Un dernier sens est
peut-être le plus profond, c’est celui de « voyelle ». Il semble
que quand la concentration et l’absorption dans la lumière du
bindu, du point de concentration à l’extrémité de la langue de­
vient complète, celui-ci se met à dégager un son continu
comme une voyelle, c’est ce qu’on appelle aussi le nâda.
La pointe de la langue peut être aussi un bon endroit
où visualiser « la reine du langage », Sarasvatî, « aussi brillante
que dix millions de lunes et entourée par les coupes du Grand
nectar ». Le yogui qui visualise la déesse ainsi devient alors un
« maître-poète ». Signalons à ce propos que Sarasvatî, nous
l’avons dit, correspond à l’axe central, et est donc synonyme
de sushumnâ. La pointe de la langue dressée correspond alors
au sommet physique de cet axe central, au-dessus, l’énergie
continue à monter certes, mais sous forme subtile.
Dans les commentaires traditionnels sur khecharî, la
saveur de l ’amritam, du nectar, est un thème qui revient sou­
vent. Il semble normal d’avoir un goût salé quand on dirige la
langue assez en arrière, car on rentre en contact avec les sécré­
tions qui descendent du nez, ce qu’on appelle en O.R.L. « le
jettage postérieur ». Ces sécrétions sont salées, et elles contien­
nent probablement aussi un peu de glucose, ce qui leur donne
quand on maintient le contact avec elle dans un second temps
un léger arrière-goût sucré. Après, joue l’évolution habituelle
de la concentration et de l’absorption dans une sensation, elle
se transforme, déforme, devient plus globale, et donne finale­
ment un arrêt du mental. Les pratiquants expriment cela en di­
sant que la saveur, après avoir évoluée, devient tellement
exquise qu’elle défie toute description.
La langue est aussi comme une sorte d’embryon, de
bébé qu’on consacre à la déesse, afin que sa « croissance de
conscience » aille dans la même direction.
Nous pouvons noter en passant un clin d’œil de la
langue française, le mot même de « langue » ressemble fort au
sanskrit lingam. Avant d’avoir pris le sens dérivé de « pénis »,
ce terme a voulu dire « signe distinctif », c’est d’ailleurs son
sens principal dans les Védas et les Upanishads. Pareillement,
notre langue dressée est un signe distinctif, à la fois le point de
focalisation et le symbole de notre pratique. Elle est comme
un doigt qui pointe vers l’Absolu. De même qu’on honore le
shiva-lingam quotidiennement en lui offrant à l’aube et au cré­
puscule des fleurs, de même on offre ces fleurs que sont les
prises de conscience ainsi que des sentiments intérieurs positifs
(,bhava-s) à la langue qui est dans l’axe central, c’est-à-dire dans
le milieu entre le jour (côté droit, pingala) et la nuit (côté
gauche, ida), ce qui correspond donc symboliquement à l’aube
et au crépuscule.
Il y a une symétrie intéressante et souvent développée
dans la tradition, celle entre kalâ et kâla, ce dernier terme si­
gnifiant le noir, la nuit, et aussi le temps qui finit par tout dé­
truire en l’engloutissant dans ses ténèbres primordiales. En
s’absorbant dans la lumière du kalâ, on échappe à l’emprise de
la nuit du Temps, kâla. Cela évoque la pratique comme une
sorte de naissance inversée, une préparation à la mort pour
pouvoir commencer une vie nouvelle dans un monde de lu­
mière. C’est ce que les Nâths appellent en hindi ulta sâdhanâ,
la pratique « inversée ». L’énergie qui a tendance à descendre
et s’éloigner de sa source est inlassablement recentrée et re­
montée. On dit en sanskrit kâla-mrityu-jayo bhavet : « Qu’ad­
vienne la victoire sur le temps et la mort. »
La luette au centre de l ’attention
Les associations archétypales autour de la luette sont
nombreuses, car celle-ci est au fond au centre de la pratique
de méditation de khecharî. Sa forme évoque pour les yoguis
un shivalingam car la tendance de la langue est d’aller vers elle
comme avec un mouvement de bhakti, de dévotion. Elle est
aussi considérée comme un foyer, agnisthana, d’où montera la
flamme du sacrifice vers le sommet de la tête. Par ailleurs,
comme il s’agit d’une région où se situe la sécrétion d ’amritam,
et que celui-ci est considéré comme le lait, à ce moment-là la
luette devient naturellement associée au pis de la vache. Elle
est aussi comparée à une clochette, ghantikâ, non seulement à
cause de sa forme, mais aussi parce que c’est dans cette zone
qu’on peut placer le bindu d’où rayonne le nâda, c’est-à-dire le
son de base du silence. En effet, celui-ci a deux formes, une
continue et une autre pulsatile, plus ou moins donc comme
une clochette. De manière générale, toute la zone est associée
à la déesse, avec des allitérations en sanskrit qui sont intéres­
santes et qui montrent le sentiment d’unité qu’induit l’absorp­
tion méditative dans cette région : le frein de la langue et appelé
ambikâ, ce qui est un nom courant de la déesse, la langue elle-
même est appelée lambhikâ, « celle qui prend », le palais talikâ,
« la région plate », et la luette ghantikâ, « la clochette ». Tous ces
termes sont des féminins.
Dans la Taittiriya Upanishad 2 -6- 1, on dit : « La luette
est le yoni d’Indra. » Yoni veut dire utérus, matrice, mais aussi
cette pierre ronde qui supporte le shivalingam et de façon plus
générale, les statues de dieux dans les temples. Ceci atteste pro­
bablement dès cette époque ancienne l’interprétation symbo­
lique de la pénétration de la langue dans l’espace derrière la
luette comme une union sexuelle. Du point de vue du Râ-
jayoga, cela signifie que cette zone est une base importante
dans la montée de l’énergie plus haut, en quelque sorte la der­
nière étape du fond du pharynx jusqu’au sommet de la tête.
Un nom de la luette en yoga est vajra-danta, la « dent
royale ». Une autre localisation pour cette « dent royale » est la
zone entre la lèvre supérieure et le système nasal, avec la petite ri­
gole médiane qui joint les deux. On remarque une symétrie entre
ces deux localisations ; c’est comme s’il y avait une dent royale ex­
terne et une autre interne, les deux permettant en quelque sorte
de mordre dans le fruit-soleil du Soi.
Le frein de la langue, en tant que « lien de la mort »
Le frein de la langue empêche la montée de celle-ci
vers l’espace supérieur qui est vie, on l’appelle donc de temps
en temps « le lien de la mort », mrityu bandhanam. Ceci fait écho
à l’un des mantras les plus célèbres de l’hindouisme, le Mahâ-
mrityun-jay mantra, le grand mantra qui vainc la mort, où l’on
demande à Shiva de couper le lien de celle-ci. Quand elle n’a
« plus de frein », la langue visualisée peut monter vers le som­
met de la tête où culmine l’Énergie selon le yoga.
Dans une autre image, la langue s’élève en un mouve­
ment spiralé autour de l’axe central, comme une glycine ou une
autre plante grimpante autour de son tuteur. Cette souplesse
de la langue qui peut monter « sans frein » permet à sa forme
visualisée et lumineuse d’aller toucher certains points énergé­
tiques dans la tête, par exemple la « dent royale » qui se trouve
au-dessus de la lèvre supérieure, nous y reviendrons bientôt.
Il y a au-dessus « l’orbe de lune » qui correspond à la zone in­
férieure du troisième œil entre les sourcils, et encore au-dessus
vajra-khanda, le « bulbe de diamant » qui correspond à sa zone
supérieure dans la moitié du front en dessous des cheveux sur
la ligne médiane. C’est cette zone qu’on appelle « l’orbe des
khechara-s », « ceux qui vont dans l’espace », c’est-à-dire des
sortes d’anges qui aident les yoguis dans leur pratique. Au-delà
des aspects physiques et magiques d’avoir le pouvoir de voler
dans les airs, 1absorption dans le vajra-kandha permet un allé­
gement de la méditation et une familiarisation avec le monde
subtil et lumineux des êtres divins.
Langue, axe du monde et barattage de la mer de lait
La montée de la langue peut assez facilement être per­
çue comme un mouvement spiralé d’ascension, comme le mou­
vement par exemple de la fumée qui s’élève au-dessus du foyer
avant de se dissoudre dans le ciel, ou pour prendre une com­
paraison plus récente, la montée des brins d’ADN. Ce mouve­
ment de rotation est appelé en sanskrit mathana, terme qui
évoque directement le barattage de la mer de lait primordial,
d’où est sorti en particulier Lakshmi, épouse de Vishnu et
déesse de la Fortune, et aussi, ce qui nous intéresse dans notre
cas, en dernier, le dieu de la médecine, Dhavantari, portant avec
lui la jarre de nectar d’immortalité, l ’amritam. Ensuite, les dieux
et les démons se sont battus pour cette jarre. Ils avaient chacun
tiré sur un bout du serpent primordial Ananta pour faire tourner
sur lui-même l’axe du mont Mérou et permettre le barattage de
la mer de lait. Finalement les dieux ont réussi à enlever le pot,
kumbha, de nectar au ciel. Ce récit est relié à la tenue de la
Kumbha-méla tous les douze ans. Le Mont Mérou correspond
clairement à l’axe central, qu’on appelle meru-danda, « le bâton
de Mérou », le serpent primordial Ananta à la force vitale et
sexuelle qui oscille entre la violence et la générosité, entre le
mal et le bien. Quand ce conflit qui tourne en rond sur lui-
même parvient à se débloquer et à monter en spirale, c’est-à-
dire s’orienter vers l’évolution spirituelle, à ce moment-là l’éner­
gie se verticalisé. Ceci est aidé par la position de la langue vers
le haut, d’où la comparaison de mathana, le barattage, et finale­
ment l’ascension en spirale. C’est aussi une façon de dépasser
l’opposition rigide du bien et du mal.
Une autre comparaison parlante pour ceux qui ont l’ha­
bitude du sacrifice védique est arani, l’allumage le feu en faisant
tourner une sorte de grand crayon en bois dans l’orifice d’une
bûche. Le frottement des deux parties amène à créer un début
de braise qui permet d’allumer un feu. Cela est associé régulière­
ment dans les Upanishads et dans les Brahmanas à l’union
sexuelle. Celle-ci d’ailleurs s’appelle maithuna, un terme visible­
ment de la même racine que mathana, le barattage. Le beurre qui
remonte correspondra alors à toutes ces particules lumineuses
dont la perception s’intensifie sur l’écran du front. Il est beau de
voir que toutes ces correspondances symboliques peuvent être
associées au simple fait de verticaliser la langue dans la bouche.
Les trois sommets et les trois cloches
Trikuti, les trois sommets, se réfèrent d’habitude à
l’union des trois canaux d’énergie au niveau externe du centre
du front. Mais cette union peut être aussi visualisée au niveau
interne, c’est-à-dire celui de la luette. On explique aussi les
« trois cloches », comme le carrefour du haut pharynx où il y
a les conduits qui arrivent des deux narines, des deux oreilles,
et les yoguis associent cela aussi aux nerfs optiques qui arrivent
des deux yeux justes au-dessus de cette région.
Brahmadvâra-s, les trois « portes de Brahma »
On indique trois localisations où la conscience-énergie
peut pénétrer facilement dans l’axe central, il s’agit d’abord de
la base, mulâdhâra, ensuite de la région de la luette, qu’on ap­
pelle aussi bindu-dhara, « le support du point », et finalement
sahasrâra au sommet de la tête. On pourrait dire que la porte
inférieure est liée à la génération physique, et donc à Brahma,
le dieu créateur ; la porte supérieure est liée à l’Absolu, c’est-
à-dire au Brahman. Quant à la porte moyenne, elle permet la
transition ascendante du premier au second. Dans ce sens, on
appelle parfois dans la Khecharî-vidyâ l’axe central la « tige de
bambou », venudanda. Bille est conçue comme un tuyau où il
y a des obstacles, les « nœuds » du bambou : si on les peut les
retirer par l’intérieur, le tuyau laissera monter l’eau ou l’énergie
continûment.
L’orifice derrière la luette est aussi présenté comme « la
bouche de la conque ». Il s’agit d’un archétype intéressant, la
conque évoquant l’utérus. Ainsi la cavité buccale représente
un utérus supérieur permettant une naissance inversée, c’est-
à-dire vers le haut, par sa « bouche », qui correspond alors à
un canal pelvien qui serait ascendant. De plus, si l’on souffle
dans l’orifice, la bouche de la conque, on fait un son continu
qui ressemble fort au bruissement du silence, et cela permet
l’absorption dans le divin au moment du rituel de la poujâ.
Celle-ci, rappelons-le, commence et se termine par trois appels
de la conque. Nous avons vu que la région de la luette était un
bon endroit pour se concentrer sur le bindu d’où rayonne le
nâda, le son intérieur. C’est comme si le prêtre ou Shiva lui-
même était au-dessus de la luette, et s’il pouvait, par l’énergie
de ce son intérieur qui se répand dans l’assemblée des « fi­
dèles » en dessous, les mettre dans un état de conscience plus
profond. C’est bien l’effet qu’a la perception du son intérieur
quand on le sent se répandre à flots dans tout le corps.
Melana, l ’union avec la déesse
Il s’agit d’un terme de la même racine que le français
« mélange » et qui signifie « rencontre, union ». Il y a plusieurs
niveaux à cette union, déjà celle entre la pointe de la langue et
le palais, puis entre le fidèle et la déesse qui s’appelle elle-même,
rappelons-le, Khecharî, ou entre les trois canaux, ou encore
entre le soi individuel et le Soi universel.
On dit dans le texte sur la khecharî : « Avec la pointe
de la langue, le yogui doit entrer le lieu du soma, appelé
Shambhu-\e-béni. » Soma désigne la lune, et « l’orbe de la lune »
correspond au pôle inférieur du troisième œil. C’est un endroit
qui est souvent tendu par le stress, voire la colère, et donc, en
quelque sorte par compensation, il est bon de méditer dessus
comme un lieu où réside l’être de paix, Shambhu (Sham, paix et
bhu, être).
L’absorption de la conscience dans le centre du front
peut être aidée par le fait de laisser aller la tête vers l’avant. Il
s’agit de jâlandhara-bandha, « le fait de retenir l’eau ». On peut
interpréter cette expression comme un composé « augmenta­
tif », c’est-à-dire où la voyelle de la racine, ici de jalan, est aug­
mentée pour prendre une valeur longue. Jalan signifie l’eau.
Du point de vue physique déjà, la salive et le jetage postérieur
auront plus tendance à glisser dans la cavité buccale, et à y res­
ter pour quelques temps. Du point de vue subtil aussi, l’énergie
s’accumule plus facilement dans le centre du front quand la
tête est penchée vers l’avant. La racine de mêla fait penser aussi
à la Kumbha-mêla, qui est une vraie rencontre, c’est le moins
qu’on puisse dire, puisqu’en trois mois environ 30 millions de
personnes se rassemblent à Hardwar ou Allahabad pour pren­
dre leur bain dans le Gange et rencontrer les sadhous et ascètes
de différentes écoles. Ma Anandamayî disait que la Kumbha-
mêla était l’étendard de l’hindouisme.
Le terme bindu-dhârana est intéressant. Il signifie « ins­
taller, soutenir le point ». Dhârana a aussi le sens de concen­
tration, absorption dans quelque chose et celui d’assise
prolongée. Une manière de travailler dans ce sens peut-être de
se visualiser soi-même en lotus dans cette région de la luette,
ou d’y visualiser Shiva, le dieu du Yoga ; ainsi, l’absorption dans
cette zone sera intensifiée. Par ailleurs, le redressement et l’al­
longement de la langue vers le haut est rapproché d’un allège­
ment du pénis, une sorte de détumescence100, ce qui est recher­
ché en méditation pour la pacification de l’esprit et une mise à
distance certaine du désir. De plus, bindu-dhâranam est un élé­
ment central du processus d ’ulta-sâdhanâ (terme hindi) qui est
la « sâdhanâ inversée » développée par les Nâths au Moyen
Age. On y fait remonter une énergie qui chez les gens ordi­
naires a plutôt tendance à descendre101. Ulti en hindi signifie
aussi vomissement, il s’agit d’une expérience qui paraît haute­
ment désagréable mais qui en fait libère des endorphines et
donne aussi une euphorie. C’est pour cela qu’un certain nom­
bre de personnes atteintes d’un trouble du comportement ali­
mentaire alternent anorexie, boulimie et vomissements. Le
vomissement est addictif, mais l’inversion du sens de l’énergie
au niveau de l’œsophage de façon yoguique et méditative peut
probablement secréter par association avec le vomissement
une quantité d’endorphines, ce qui est très bon pour la santé
physique et psychique, sans avoir pour autant les inconvénients
du vomissement physique. On pourra regarder à ce sujet mon
ouvrage récent La faim du vide 102.
On dit dans les Yoga sutras 3-29 : « L’absorption dans
le creux de la gorge supprime la faim et la soif. » Cela aide donc
pour le contrôle de l’appétit, et de manière générale cela per­
met d’être vratastha, « stable dans ses vœux », c’est-à-dire aussi
dans celui de chasteté pour les yoguis qui pratiquent intensé­
ment. Ce phénomène est le résultat d’une pratique soutenue
qui échauffe, tapas ; il est comparé à un dessèchement des li­
quides du coprs, rasânâm shoshanam, un terme qui est prati­
quement le même que shodhanam, la purification, une notion
aussi centrale dans le Yoga que dans les pratiques spirituelles
100. Id. p. 204.
101. Id. p. 189.
102. Vigne Jacques, La faim du vide, Éditions du Relié, Paris, 2012. Déjà paru
en 2010 en italien à Milan sous le titre Anoressia e conoscenza interiore, MC
Editrice.
de l’Inde en général. On pourrait dire que quand le dos se re­
dresse sous l’œil de la pleine conscience, le tronc du corps de­
vient suspendu comme un linge qui sèche au soleil. Du point
du vue biochimique, le soleil augmente la vitamine D, qui elle
même soigne les problèmes de rhume, en quelque sorte les
« assèche » donc. Il s’agit probablement de la combinaison
d’une action anti-allergique et antibactérienne.
Naissances inversées
Nous avons déjà évoqué l’association entre bouche et
utérus, le passage derrière la luette étant alors associé au col et
au canal pelvien, et la langue montante correspondant au bébé
en train de naître. On dit qu’à la naissance, les nouveau-nés
ont souvent la langue retournée en khecharî et que c’est leur
premier cri qui la déroule et la met en position habituelle. Ainsi,
la pratique permet de réactualiser cet état de départ, un peu
comme on réinitialise un ordinateur dont le programme est
devenu corrompu. Cela n’est pas sans évoquer le koan zen cé­
lèbre : « Quel était mon visage avant ma naissance ? » La langue
remonte vers la source, en une sorte de processus de décréa­
tion qui permet de retourner au point originel, concrétisé en
yoga par le bindu dans lequel on s’absorbe le plus possible. Il
s’agit aussi d’une préparation à la mort, où l’on rend à la nature
les éléments desquels on est composé. La pratique permet une
naissance dans un nouvel espace au-delà du temps.
On dit dans le texte de la Vidyân III, 30 : « Plus jamais
le yogui [accompli dans la pratique de khecharî\ ne boira le sein
d’une mère dans la ronde des renaissances. » La luette est
comme un pis de vache qui nous offre son lait-nectar, ce qui
fait qu’on peut boire le lait de la Mère divine qui nous libère de
l’errance d’une mère physique à l’autre, d’un sein à l’autre, d’un
lait à l’autre. Le lait de l’Absolu suffit.
Le bulbe de diamant
Vajra-kanda signifie « bulbe de diamant », il s’agit d’une
zone située dans la moitié supérieure du front : « Il est le siège
de Shiva et Shakti, il brille comme une lune éclatante. »103 On
médite en particulier dans cette zone sur pritî, la joie, purna, la
plénitude et angadâ, la « protection du corps ». La raison en est
probablement là encore la production d’endorphines qui per­
met une meilleure immunité et un effet antistress à long terme,
ce qui évidemment donne une meilleure santé. On pourrait
aussi ajouter que cette zone est éveillée juste après la concen­
tration sur la zone de la luette, qui représente la fin de la rivière
sarasvatî (l’axe central). Elle correspond donc dans la tradition
à khir sagar, l’océan de lait supérieur ; s’y plonger équivaut ainsi
à un retour à l’origine qui est aussi une réalisation de la trans­
cendance.
La pratique de khecharî en lien avec le védânta

L’histoire montre de nombreux lien entre le yoga et le védânta.


Ils ont été bien mis en lumière par Christian Bouy dans son
livre de 1994 sur les Nâthas-Yoguis et les Upanishads104. Il
m’avait fait l’amitié de me l’offrir quand nous nous sommes
rencontrés à Paris peu après sa publication. Christian Bouy est
un agrégé de philosophie qui s’est orienté vers l’Inde et en­
seigne maintenant l’indologie et le sanskrit au Collège de
France.
Le rapport entre védânta et yoga tantrique est bien ex­
primé par l’histoire du gourou déchu chez la Reine du pays des
bananes. Il s’agissait de Matsyendranath, le maître de Goraks-
hanath. Il était tombé amoureux de cette reine et était très oc­
cupé à s’amuser aussi avec ses 1600 compagnes. Les hommes

103. Id. p. 125.


104. Bouy Christian, Les Nâthas-Yoguis et les Upanishads, Éditions de Boc-
card, 1994.
étaient interdits dans le harem. Cependant, Gorakshnath, ayant
entendu parler de la chute de son maître, s’est déguisé en cour­
tisane et l’a ramené à ses sens en utilisant le chant et la danse.
Matsyendranath a finalement transformé les 1600 filles en
chauve-souris et s’est échappé du piège... Cette histoire pour­
rait servir de mise en garde pour ceux qui tendent à faire du
yoga un objet de simple consommation, ou un adjuvant pur
et simple d’une sexualité hyperactive. Le risque évident sera
alors de manquer la fonction de libération du yoga et de deve­
nir « l’esclave de la Reine du pays des bananes ».
Le yogui commence par l’éveil de la kundalinl, continue
par une réflexion intellectuelle, tarka, sur l’âtman, et ensuite
contemple l’âtman par l’âtman, c’est le stade du védânta. Ensuite,
nous dit le texte de la Vidyâ, il n’y a plus d’âtman, cela pourrait
être rapproché du stade bouddhiste de shûnyatâ, la vacuité.
La pratique de khecharî est pour les Nâths un moyen
de transcender les différences de castes pour arriver à l’unité
humaine fondamentale, c’est une notion importante dans le
contexte social rigide de l’Inde. « Pur ou impur ou quel qu’il
soit, celui qui pratique khecharî est assurément un adepte. »105
Khecharî amène l’énergie dans la tête, le crâne. Celui-
ci peut être désigné en sanskrit par le terme anda, littéralement
l’œuf, ce qui évoque aussi Brahmânda en sanskrit, c’est-à-dire
l’œuf de Brahma, en fait l’univers. Quand l’énergie est stabili­
sée à l’intérieur du crâne, l’essence de l’univers pourra se révé­
ler plus facilement, c’est l’idée de ce rapprochement.
Pour exprimer le lien entre un yoga tantrique préoc­
cupé de pouvoirs et un védânta plutôt soucieux de libération,
nous pouvons rappeler l’histoire de Brahmânanda et de Go­
rakshnath que nous avions déjà mentionnée dans Le maître et
le thérapeute 106.
105. Id. p. 33.
106. Vigne Jacques, Le maître et le thérapeute, en cours de réédition aux Édi­
tions du Relié, disponible aussi en anglais sur le site
www.jacquesvigne.fr.st
Gorakshanath était très fier d’avoir atteint par une pra­
tique intensive de yoga le vajrakâya, le corps de diamant,
invincible et indestructible. Il a rencontré le vieux vé-
dantin Brahmânanda, lui a tendu son épée et lui a de­
mandé de le frapper pour vérifier par lui-même
l’invulnérabilité de son corps. Au début, Brahmananda
a refusé de se prêter à ce petit jeu, mais devant l’insis­
tance du yogui, il a donné un coup d’épée, et effective­
ment celle-ci a rebondi sur le corps sans le blesser
aucunement. Avec un sourire, il a rendu son épée à Go-
rakshnath et lui a dit : « Maintenant, à ton tour de me
frapper ! ». Gorakshnath s’est bien sûr récusé : « Vieux
et fragile comme tu es, tu risque d’être tué du premier
coup ! » Cependant, comme Brahmânanda insistait, il
l’a frappé. A sa grande stupéfaction, l’épée est passée à
travers le corps sans pourtant l’atteindre, comme s’il
n’avait pas de substance, s’il était constitué de vide.
Brahmânanda a conclu l’anecdote en deux mots mémo­
rables : kâya, chaya, « le corps est une ombre ! ».
Khecharî et le bouddhisme
La pratique de la langue retournée vers le haut, c’est-à-dire
d’un khecharî modéré, est intégrée à la posture de méditation clas­
sique du bouddhisme tibétain, celle dite de Vairochana : le « boud­
dha qui éclaire», rochana, « complètement », vai. La langue
redressée est comme un phare au milieu de la tête, et aide à diriger
dans la bonne direction le navire du mental balloté par les vagues
puissantes des sensations-émotions qui agitent la mer du corps.
Cette posture de Vairochana correspond à la posture du lotus en
yoga. Les Khecharîs, les « déesses qui volent dans les airs » aident
les yoguis ou les yoguinîs ; elles sont synonymes de dâkinîs, khan-
droma en tibétain. Elles sont importantes dans cette tradition, et
d’ailleurs les nonnes qui ont atteint un certain niveau spirituel re­
çoivent le titre de khandroma.
La pratique de khecharî permet une montée de l’énergie
spirituelle du cœur à la tête et facilite ainsi la communication aux
autres d’une qualité de vibration par le rayonnement spirituel di­
rect. Elle est donc reliée à l’altruisme, une notion fondamentale
du bouddhisme mahâyâna. C’est ce qui ressort par exemple du
texte suivant :
Lorsque Shambhu (Shiva, ou encore le pratiquant avancé
qui a atteint « l’être égal », sham-bhu, c’est-à-dire la paix,
sham, profonde de l’être, bhu) a le croissant de lune consti­
tué de nectar dans le cœur, il détruit le poison et la fièvre
(qui peuvent l’affliger lui-même), mais quand il porte ce
croissant au niveau de la tête comme un diadème, il peut
apaiser les souffrances triples des autres.
Secret et compassion
Les textes yoguiques et tantriques sont pour le moins pa­
radoxaux : d’un côté, ils insistent par exemple sur les bénéfices
d’une pratique donnée en en faisant des louanges hyperboliques,
et de l’autre ils insistent sur le fait qu’elle doit rester secrète et uni­
quement être transmise par oral entre gourou et disciple. Cepen­
dant, nous somme bien contents de nos jours d’avoir des écrits
qui nous donnent une idée de ces enseignements, même si elle
n’est pas complète et fraîche comme dans un véritable enseigne­
ment oral direct. Après des siècles voire un ou deux millénaires, il
faut reconnaître que l’écrit est tout ce qu’il nous reste de ces en­
seignements et qu’ils ont leur exactitude. Déjà au temps de Platon
on discutait l’idée selon laquelle le développement de l’écrit allait
altérer la pureté de la sagesse. Il a changé sans doute la forme de
la transmission, mais pas vraiment le fond.
Derrière l’idée de secret il peut aussi y avoir des ques­
tions de pouvoir, on pourrait dire de commerce : ne pas révéler
son secret de fabrication pour garder le marché. Il ne faut pas
sous-estimer cet aspect dans un monde médiéval qui était au
fond très marqué par la concurrence entre les gourous de dif­
férentes sectes. Les shivaïstes avaient par exemple probable­
ment peur des bouddhistes, qui pratiquaient aussi khecharî,
mais en échappant à la mainmise des prêtres de Shiva. Ces
bouddhistes se rendaient donc coupables sur le plan écono­
mique d’un « crime de lèse-monopole », et vice-versa.
Du point de vue positif, le secret limite le risque que
des gens qui n’aient pas une motivation pure arrivent à déve­
lopper un certain pouvoir hypnotique sur les autres. De plus,
la relation entre maître et disciple est une relation d’amour spi­
rituel, et en tant que tel tout ce qu’elle recèle n’a pas à être mis
sur la place publique.
Il faut se souvenir qu’il n’y a au fond qu’un gourou,
c’est le Divin ou l’Absolu, c’est ce que rappelait par exemple
souvent Mâ Anandamayî. Les enseignants sous forme phy­
sique et les pratiques ne sont là que pour nous orienter vers
celui-ci : en particulier, on pourrait comparer khecharî à un
doigt dressé qui montre la lune de l’Absolu, et comme le disait
déjà le Bouddha en des temps très anciens, il ne faut pas que
le doigt nous fasse oublier la lune...
Quelques réflexions supplémentaires sur la pratique de
khecharî
Après avoir été inspiré par le texte de la Khecharî-vidyâ, nous
allons continuer à donner quelques réflexions ou images issues
plus directement de la pratique.
Une objection au yoga de khecharî, c’est de dire qu’elle
amène le méditant à se fabriquer de toute pièce un état mental.
Cependant, quelle que soit la position de la langue, elle influence
l’état intérieur. Khecharî peut être considérée comme une posi­
tion de repos faisant partie de la posture de méditation elle-
même : le lotus par exemple influence de façon positive l’état
mental, et c’est bien pour cela qu’on le recommande.
Khecharî représente une verticalisation subtile du cor­
don ombilical. Expliquons-nous : naître, c’est avoir le cordon
coupé, probablement le nouveau-né vit cela comme une bles­
sure non désirée, imposée de l’extérieur, et il est bien possible
que ce soit un événement qui laisse des traces psychiques. Le
cordon ombilical a deux sens de circulation, l’artère et la veine.
De même, ce cordon verticalisé qu’est l’axe central a deux sens,
ascendant de spiritualisation de la force vitale, et descendant
d’imprégnation de la force spirituelle. Dans la posture de mé­
ditation, dhyâna moudra, les petits doigts touchent l’abdomen
en dessous du nombril, c’est comme s’ils voulaient guérir la
blessure originelle de la coupure du cordon, et cela procure un
sentiment de sécurité profond. Il en va de même pour l’ab­
sorption de la conscience dans le hara. Le cordon physique et
le cordon subtil verticalisé sont à angle droit. Il est utile de bien
méditer sur la droiture de cet angle, car c’est au fond de notre
droiture psycho-spirituelle elle-même qu’il s’agit.
Il est possible de ressentir une isomorphie entre l’ou­
verture antérieure de l’espace intervertébral au niveau lombaire
et les mâchoires. Ainsi, en creusant bien les reins, on facilite de
façon réflexe la détente des mâchoires. On pourrait aussi com­
parer le bloc langue-mâchoires crispées par la colère par exem­
ple à un rondin de bois. Khecharî sera alors le coin qui permet
de fendre le morceau en deux, ce qui le rendra déjà bien plus
utilisable, que ce soit pour la menuiserie ou le chauffage.
En sanskrit, langue se dit jibha et semence bija. Les
deux mots sont presque symétriques : quand la langue se re­
tourne vers le haut, elle passe de la position jibha à la position
bija, et se transforme en semence d’éveil. Elle devient aussi
fondamentalement bonne, shiva, et divine comme Shiva...
Il y a un lien entre le chakra secondaire talou, dans la
région de la luette ou de l’arrière du palais dur, et le point du
centre de l’être humain au dessus de la lèvre supérieure. Les
deux correspondent en acupuncture à la jonction interne et ex­
terne des méridiens yin et yang, et en yoga à vajradanta, la « dent
de diamant », là encore interne ou externe. Par ailleurs, l’énergie
insdnctuelle a tendance à s’accumuler dans le plancher de la
bouche, et en yoga on cherche à la faire monter, au moins au
« premier étage », c’est-à-dire au niveau des deux vajradanta-s.
C’est un premier pas, à la fois facile et difficile : comme le dit
la sagesse populaire : « C’est le premier pas qui coûte. »
Le redressement de la langue dans l’axe central revient
à sortir une grande antenne pour se relier au vaste monde.
Lorsqu’on pénètre bien dans cette expérience, on obtient une
« connexion haut-débit » avec le plan subtil...
Dans l’Inde traditionnelle, on conseille aux personnes,
surtout ceux qui font une pratique spirituelle, de ne pas se tou­
cher les lèvres. C’est un petit travail d’attention et de discipline
tout simple, qui évite la gamme de sensations et sentiments as­
sociées à ces lèvres. Khecharî va dans le même sens, car la langue
est d’habitude en direction des lèvres et les touche presque de
l’intérieur. Avec la pratique, elle revient franchement en arrière,
vers le pôle opposé de la cavité buccale.
Dans le stress ou la frustration, la langue est collée, at­
tachée à l’arrière des incisives inférieures, c’est comme si elle y
faisait un nœud. La langue relaxée qui part vers le haut et vers
l’arrière correspond, elle, à un heureux dénouement.
Dans la tradition des Naths, le plus grand ordre ascé­
tique indien au Moyen Age, la pratique de khecharî était très
encouragée, comme une activité quotidienne. Son nom même
se rapproche de celui du plat de riz, lentilles et légumes qui
représente l’alimentation de base des yoguis et sadhous, le ki-
cheri... Ce rapprochement par assonance est au fond incon­
tournable pour les 600 millions de personnes qui s’expriment
en hindi, je le signale en passant, bien qu’il « n’y ait pas besoin
d’en faire un plat »...
Il y a régulièrement une pression qui monte à l’intérieur
du corps, pour toutes sortes de raisons, ne serait-ce déjà qu’à
cause de l’effort d’immobilité quand on médite, qui excite par
réaction le système sympathique stimulant. L’ouverture de la
narine fermée et la langue redressée en khecharî aident à ré­
duire cette pression, un peu comme le sifflet de la cocotte mi­
nute se soulève. On pourrait aussi rapprocher cela de la
cheminée qui peut permettre à la fumée d’enfin s’échapper par
un orifice dans le toit d’une hutte à l’atmosphère irrespirable :
à ce moment-là, les gens à l’intérieur pourront non seulement
mieux respirer, mais aussi y voir plus clair.
L’idée traditionnelle du khecharî est la suivante : la
langue retournée vers le haut y maintient un liquide, Yamrita,
qui est en fait une énergie. On pourrait comparer cela à une
balle vide qui tiendrait facilement au sommet d’un jet d’eau,
ou encore qui planerait à la sortie d’un entonnoir avec un cou­
rant d’air provenant du tuyau de celui-ci en dessous.
On peut identifier deux pôles : en bas, le mouladhara
et en haut, le talou, la racine de la luette ou à proximité, cette
région qu’on touche lorsque la pointe de la langue effectue un
khecharî modéré. Ces deux extrémités d’un axe vertical se ré­
pondent en isomorphie, c’est-à-dire qu’elles sont en situation
anatomique analogue et symétrique, une zone musculaire à la
rencontre de deux conduits (anus et zone génitale en bas, ar­
rière du conduit nasal et cavité buccale en haut). Le pôle qu’on
pourrait appeler « négatif » est celui de l’énergie vitale au mu-
ladhara, le pôle « positif » sera alors en haut le talou, le haut-
plateau (en effet, talu signifie «plat»). Par l’intensification de
l’aspiration spirituelle, on charge le pôle positif. Le résultat en
sera la décharge d’un arc électrique entre les deux polarités via
l’axe central. Cela correspond à l’éveil de l’énergie intérieure.
Déjà, traditionnellement, le corps, tanu, est relié à l’arc, dhanu,
dans le vocabulaire même. L’image de l’arc électrique va encore
plus vers l’intérieur, voire vers l’intime.
Méditations

Cultiver les sept ouvertures


Le cycle respiratoire de base consiste comme d’habitude
à sentir la narine fermée qui tend à s’ouvrir sur l’inspiration, et
celle ouverte qui tend à se resserrer sur l’expiration. A cette pre­
mière ouverture on en ajoute six autres, au niveau de l’aisselle
du côté de la narine fermée, au niveau de l’espace antérieur des
lombaires et, ce qui va avec, au niveau des mâchoires. La langue
en khecharî représente aussi l’ouverture d’un angle droit situé
entre elle-même et la plancher de la bouche. On fait en sorte
que la paupière du côté de la narine fermée est aussi légèrement
entrouverte. Toutes ces six ouvertures culminent dans la sep­
tième, celle du troisième œil au milieu du front.
L ’alchimie des cinq sublimations
On pourrait distinguer cinq sources de montée d’éner­
gie, de sublimation, qui font en quelque sorte écho à distance
à la montée de la langue en khecharî. Quand on en a conscience,
la montée d’énergie à l’intérieur est plus cohérente, plus intense
comme le rayonnement du laser l’est par rapport à la lumière
ordinaire. D ’autres points de sublimation naturelle sont l’avant
du septum nasal, un peu en arrière de la pointe du nez, la base
du menton, chez l’homme le frein du pénis ainsi que chez la
femme une zone à la sensibilité équivalente comme sans doute
le clitoris ou le col de l’utérus, et enfin le mouladhara. Pour pren­
dre une autre image, on pourrait dire que ces cinq points quand
éveillés et montés ensemble forment un filet qui permet de sou­
lever cet animal craintif, ce chat fuyant qu’est l’énergie vitale.
Savoir décrocher : entre bathyscaphe et montgolfière
Cette idée de pratique est inspirée au départ par cette
réponse plutôt radicale de Ramana Maharshi à toutes sortes
d’interrogations de la part des visiteurs : « Est-ce que votre ques­
tion se posera-t-elle toujours quand vous êtes en état de som­
meil profond ? » En pratique, y a-t-il un déclic, un clic, un tilt
qui permette de « décrocher » et de plonger rapidement dans
cet état de sommeil certes profond, mais malgré tout hyper-
conscient, et ce au moins pour un temps ? Un exercice simple
peut aider dans ce sens, le voici :
Sentir la nuque qui se détend et l’énergie libérée de ce
fait qui descend sous forme d’onde de pesanteur et de relaxa­
tion dans tout le corps. Cette simple prise de conscience peut
être le début d’une exploration des profondeurs de la
conscience corporelle, d’où l’image du bathyscaphe. On peut
aussi s’aider d’une visualisation-sensation plus affective : revenir
à l’état d’enfant, sentir la main de sa mère sur la nuque et la dé­
tente que cela procurait, et procure encore maintenant grâce
au pouvoir merveilleux de la réminiscence. Pour l’électromyo-
graphie, E.M.G., c’est au moment où la nuque lâche que sur­
vient l’endormissement : on peut aussi se souvenir de cela pour
intensifier l’aspect « décrochage » de l’exercice.
Maintenant, on peut observer que la relaxation de la
nuque s’associe bien avec celle de la mâchoire. Il est d’ailleurs
possible de s’y préparer en massant l’os hyoïde (étymologique­
ment « en forme de u »). Il se trouve environ à un centimètre
au-dessus de la pomme d’Adam. Il correspond à une sorte
d’anneau auquel s’attachent de nombreux tendons et muscles
de la région. Le mobiliser induit une relaxation de toute la zone,
à parür en quelque sorte de son centre.
On accompagne la détente de la mâchoire de la verti­
calisation de la langue, sans tension, comme dans le khecharî
méditatif. Les tensions dans la mâchoire représentent une
forme d’énergie en stock, quand on les relâche, elles donnent
le sentiment de monter sous forme d’un courant d’air chaud,
dans la direction indiquée par la langue, c’est-à-dire dans l’axe
central. Dans ce sens, on peut imaginer aussi que les mâchoires
raides de chaque côté sont des bûches qui finalement prennent
feu et dégagent une chaleur agréable tout en induisant un cou­
rant d’air ascendant. Pour poursuivre dans le sens de cette
image, l’air chaud sert à gonfler une montgolfière qui s’élève
dans l’axe central puis part vers le soleil pour s’y fondre, en
l’occurrence elle monte jusqu’à la lumière au centre du front.
L’image de la montgolfière est importante en yoga : en effet,
nous avons souvent une énergie qui veut monter mais qui n’y
arrive pas à cause de blocages divers et variés (mâchoire,
nuque, narine fermée par exemple) : elle est alors stoppée dans
son élan naturel, à la manière d’une montgolfière trop lestée
ou encore attachée au sol.
Cet exercice peut être rapproché de la préparation à la
méditation sans forme dans l’école nyngmapa du bouddhisme
tibétain. Rappelons-en la technique :
On met les deux mains sur le rond des genoux, les mâ­
choires se détendent et la bouche qui s’ouvre fait un son « a »
comme quand on est soudain soulagé, c’est le son même du
« délestage ». Quant aux yeux, ils plafonnent en regardant au
dessus de la ligne d’horizon. Cette pratique est souvent reprise
pour relaxer et détendre après les exercices de méditation avec
forme qui sont plus concentratifs. On peut relier le plafonne­
ment des yeux à l’effet des médicaments neuroleptiques, an­
tipsychotiques, qui vont aussi dans ce sens, et en même temps
stoppent l’apparidon des images mentales et donc en particu­
lier le délire. Tout se passe comme si les yeux dans cette posi­
tion, et encore plus s’ils convergent vers le centre, passaient
rapidement au-dessus des vagues des images mentales, à la ma­
nière d’un hors-bord ou d’un adepte du ski nautique.
Q uatrième Partie

L’éveil au-delà
de la gauche et de la droite
Chapitre 11

La guérison autocatalytique
des émotions et la
méditation

Le présent chapitre relie des aspects importants de la


méditation traditionnelle à l’œuvre d’Ernest Lawrence Rossi.
Nous avons déjà parlé de lui dans le premier chapitre : il s’agit
du disciple principal et successeur de Milton Erickson, il a
beaucoup travaillé sur le lien du corps et de la biologie avec le
mental, étant en même temps ouvert à toutes sortes de mé­
thodes de psychothérapie et aussi à l’Inde. À travers lui, nous
nous relierons donc aussi aux découvertes principales de la re­
cherche en psychothérapie et sur le lien corps-esprit. Je sens
que sa notion de guérison autocatalytique est proche du pro­
cessus de méditation. L’énergie de guérison est déjà en nous,
et tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un « déclic cataly­
tique » pour qu’elle puisse se manifester. Il y a différentes mé­
thodes pour trouver ce déclic, et l’une d’elles est l’ouverture
des canaux d’énergie en travaillant au départ directement sur
l’ouverture de la narine fermée. C’est comme s’il y avait des
« robinets fermés » au fond de nous : on les cherche à tâtons,
mais une fois qu’on les a localisés et ouverts, on peut y étan­
cher notre soif-
Rossi définit aussi son approche technique comme de
l’hypnose naturaliste. Cela est également proche de l’esprit de
la méditation, où l’on cherche à revenir en soi et à rentrer dans
un état de conscience différent, et ce de la façon la plus natu­
relle possible. Par ailleurs, de même qu’il y a deux grandes
orientations dans la méditation, la concentration et l’observa­
tion, de même, la psychothérapie moderne a oscillé entre l’hyp­
nose classique, plutôt basée sur la concentration focalisée sur
les suggestions du thérapeute, et la psychanalyse, plutôt basée
sur l’observation de son mental, mais avec l’aide du thérapeute.
La clarté d’esprit de Milton Erickson et de Rossi est d’avoir
bien vu qu’au fond, on peut et doit combiner les deux et fina­
lement dépasser cette polarité.
Les mains du miracle

Rossi a réfléchi à travers l’œuvre de Jung sur le dépassement


des paires d’opposés, ce qu’on appelle en Inde les dvandva-s.
Ce dépassement est tellement important, en particulier dans
le védânta, qu’on lui a donné des noms tels que nirdvandva ou
dvandvâtîta, c’est-à-dire « au-delà des contraires » qui sont aussi
des noms du Soi.
Le terme sanskrit pour les paires d ’opposés est dvandva.
Il signifie aussi paire (en particulier homme et femme),
conflit, querelle, combat, doute. Les paires d ’opposés ont
été ordonnées par le Créateur du monde. Ne pas se laisser
influencer par elles, être nirdvandva (libre, non touché par
les opposés), s ’élever au-dessus d ’elles, voici la tâche
éthique essentielle, parce que la délivrance des opposés
mène à la rédemption. Le propos de la sagesse de l ’Inde
est donc clair : elle veut libérer l'individu complètement
des opposés inhérents à la nature humaine, afin qu 'il
puisse atteindre une vie nouvelle dans le Brahmane, qui
est l ’état de rédemption et en même temps Dieu.
Le yogui cherchait à réduire cette concentration ou accu­
mulation de libido en ramenant à l ’intérieur systématique­
ment l ’attention (correspondant à cette libido) à lafois en
se dégageant des objets extérieurs et aussi des états psy­
chiques intérieurs, en un mot, des opposés. L ’élimination
des perceptions des sens et l'expulsion des contenus de la
conscience renforcent un abaissement du niveau de celle-
ci, comme en hypnose, et une activation des contenus de
l'inconscient, c ’est-à-dire des images primordiales, qui à
cause de leur universalité et de leur antiquité immense,
possèdent un caractère cosmique et surhumain. Cela rend
compte de toutes ces comparaisons avec le soleil, le feu,
la flamme, le vent et le souffle.
Il est intéressant de réfléchir sur des expressions
comme « mettre les mains à la pâte », « prendre le problème à
pleines mains » ou encore « prendre le taureau par les cornes ».
Ce qui semble des tournures simplement imagées devient une
méthode thérapeutique concrète dans la pratique de Rossi.
Ecoutons en détail ce qu’il en dit :
Les gens éprouvent des conflits à l'intérieur d'eux-mêmes
à cause de la propriété psychologique, naturelle et curieuse,
qu 'ils peuvent spontanément dissocier différentes parties
de leur personnalité, de sorte qu 'elles ne s'expriment pas
au même moment. Pour la plupart des gens, il est apparem­
ment difficile de faire simultanément l'expérience de leur
haine et de leur amour : habituellement il s'agit de « fuir
ou combattre », mais rarement les deux en même temps. De
tels conflits peuvent se résorber à l'aide de prises de
conscience, suite à la mise en place d'une sorte de psycho­
drame psychocorporel permettant aux patients, lors d'une
séance de thérapie, d ’expérimenter à la fois et en même
temps les deux côtés de ce qu 'ils ressentent.
Un moyen idéal d ’apprendre quand et comment utiliser
cette approche, est de prendre des rêves typiques de conflit.
Le thérapeute demande au patient d ’étendre ses mains, les
paumes tournées vers le haut, afin de ressentir, à travers
elles, l ’expérience vécue dans ses rêves. Selon lesforces ou
les personnes qui apparaissent en conflit dans le rêve, le
thérapeute peut, par exemple, demander au patient quelle
main, selon lui, représentait le rêveur, et quelle main lui
semblait être le monstre qui le poursuivait. On peut utiliser
d ’autres types de questions analogues :
- Laquelle de vos mains semble plutôt correspondre à vous-
même, dans votre rêve, et laquelle à votre supérieur qui
vous critique ?
- Laquelle de vos mains ressent un peu de la douleur que
vous avez eue dans votre rêve, et laquelle ressent les bien­
faits de l ’élixir magique que vous avez bu pour la guérir ?
- Laquelle de vos mains représente plutôt la partie de vous
qui est en colère, et laquelle la partie de vous qui a peur ?
- Quel est le côté de votre corps qui sent les choses plutôt
comme votre mère (ou n ’importe quelle autre personne im­
portante avec laquelle le patient est en conflit), et quel est
le côté qui se rapproche de vous-même ?
- Laquelle de vos mains serait plutôt comme l ’adulte, et la­
quelle plutôt comme l ’enfant en vous ?
- Notez quelles sont vos sensations dans le côté le plus sexy
de vous-même, et celles que vous éprouvez dans le côté qui
a peur, puis indiquez-les moi.
- Vous voulez vous débarrasser de ce mal de tête (par exem­
ple). Centrez-vous vraiment sur chacune de vos mains pour
voir laquelle éprouve cette douleur, d ’une manière ou d ’une
autre... Et maintenant, que se passe-t-il en vous, alors que
cette main éprouve une part de plus en plus importante de
cette douleur, juste pendant quelques instants ? (Souvent le
patient annoncera que la douleur s ’est spontanément dé­
placée de l ’endroit où elle se situait précédemment, pour
se mettre dans une de ses mains.) Et vous pouvez vous de­
mander pourquoi c ’est votre main qui ressent cette douleur
maintenant, et plus votre tête ? Et cependant l'autre main,
elle, se sent bien, n 'est-ce pas ? Est-ce qu une de ses mains
va pouvoir aider l ’autre ? Vous pouvez vous demander,
maintenant, comment cette « main guérisseuse », qui se
sent bien, va pouvoir aider l ’autre...
Une fois que le patient a déterminé le rôle de chaque main,
quel que soit le conflit exploré, le thérapeute enchaîne sur la
deuxième étape avec la proposition suivante : « Maintenant,
prêtez simplement attention à ce qui commence à se dévelop­
per entre ces deux côtés qui désormais agissent de pair ;
voyons un peu ce qui commence à se passer avec ces deux
mains. » (Ainsi, le thérapeute établit une communication entre
les deux côtés, et à travers eux, entre les paires d ’opposés psy­
chiques). Tout ce quefait le thérapeute, c ’est simplement de se
joindre à lafête, en observant ce processus autogénératifet en
l ’encourageant à l'aide d'une attitude appropriée, faite de sur­
prise, d ’attente et d ’émerveillement}01
En d’autres termes, les mains ont leur intelligence, et
c’est à nous de savoir les suivre. On dit de façon populaire : «
Jeux de mains, jeux de vilains », mais dans cette méthode, il fau­
drait plutôt dire : «Jeux de mains, jeux de malins ». Cela évoque
aussi tout le savoir transmis par les moudras, les gestes de mains
en Inde et au Tibet, que ce soit pour la danse ou les rituels. La
méthode de Rossi travaille en quelque sorte sur les moudras
spontanés, cette approche évoque également l’anthropologie de
geste de Marcel Jousse. Il s’était inspiré du langage mimique des
populations primordiales qu’il avait pu étudier, en particulier les
Indiens d’Amérique.107108 Cette méthode, ce travail « psycho-ma­
nuel » permet de transformer les symptômes en signaux, et les
problèmes en ressource. Chaque problème recèle en lui un po­
tentiel de progrès, chaque poison une possibilité de remède, on
retrouve ici une des idées force du tantrisme tibétain. Rossi a
écrit un livre entier sur ce type de sujets, dont le titre anglais si­
gnifie : « Le chemin du symptôme à l’illumination : la nouvelle
dynamique de l’auto-organisation en hypnothérapie. »109
107. Rossi, Ernest Lawrence, Psychologie de la guérison, Epi-DDB, Paris,
1993, p. 181.
108. Jousse Marcel, L'anthropologie du geste et La manducation de la parole,
Gallimard.
109. Rossi E.L., The Path from Symptom to Illumination: The New Dyna­
mique ofthe Auto-organisation in Hypnotherapy, 1996.
Il y a un avantage de plus à travailler sur les mains :
c’est que celles-ci ont une grande représentation dans l’homon-
culus de Rasmussen et Penfield, c’est-à-dire la projection cor­
ticale du schéma corporel, de même que les pieds et la bouche.
Rossi utilise aussi des inductions hypnotiques à propos de la
bouche, par exemple essayer de prendre conscience de la cha­
leur ou du froid qui s’y trouvent. Il veut ainsi attirer l’attention
facilement à l’intérieur du corps, et donner un chemin pour
rentrer en soi-même. On pourra rapprocher cela du kécharî,
cette pratique si importante en yoga que nous avons décrite
dans le chapitre précédent. Pour contourner aussi les résis­
tances, le thérapeute insiste bien sur le fait que le travail que le
patient va faire vis-à-vis de lui-même est a priori pour soi. Il a
le droit d’avoir des souvenirs privés, et dans ce sens, il ne sera
pas obligé d’en parler. Cela diffère de la psychanalyse et des
thérapies verbales habituelles.
Pratiquer la non-violence par rapport à ses
propres rythmes naturels

Une idée-force de Rossi est la suivante : « Les individus inter­


rompent leur propre rythme circadien ou n’en tiennent pas
compte (en ignorant leurs besoins naturels périodiques de
repos, notamment avec des pressions très contraignantes, de
rendement par exemple) et mettent ainsi en mouvement les
mécanismes physiologiques de base du stress chronique et des
maladies somatiques. »110 Cette importance du rythme dans
l’intériorisation avait déjà été assez bien identifiée par diffé­
rentes traditions : les moines chrétiens par exemple prient au
minimum cinq fois par jour à l’occasion de leurs offices, les
musulmans ont aussi la prière cinq fois par jour, et les hindous
recommandent pour la méditation l’aube, le crépuscule, l’heure
de midi et l’heure de minuit. Les tibétains recommandent pour
se familiariser avec la méditation des séances plutôt courtes
mais souvent répétées.
Rossi souligne l’efficacité de ces sessions courtes, qu’il
qualifie de « suggestions périodiques ultradiennes ». Précisons
que le rythme ultradien correspond à des périodes entre 90
et 120 minutes, et qu’il continue pendant la nuit où il constitue
les cycles bien connus du sommeil, qui ont une durée qui
reste très proche de 90 minutes. On doit cette découverte à
Kleitman et en France à Jouvet. On parle de Cycles d’Activité-
Repos de Base (CARB). Rossi a remarqué que cela correspon­
dait aux sessions un peu longues qu’aimait pratiquer Erikson,
d’une heure et demie ou deux heures. Quand on a moins le
temps, on peut utiliser le besoin naturel de relaxation de 15 ou
20 minutes toute les heures et demie ou deux heures, pour ren­
trer en soi. C’est une façon habile de faire, on choisit le laps
de temps où, pourrait-on dire, « la pâte à modeler est la plus
modelable »...
La régénération ultradienne que propose Rossi sait
écouter les appels discrets du corps et du mental à un retour à
l’intériorité. L’alternance de l’ouverture et de la fermeture de
chacune des narines toutes les 2 heures environ correspond à
des changements de dominance cérébrale, quand la narine
gauche par exemple est ouverte, c’est l’hémisphère droit qui est
stimulé. Celui-ci est particulièrement reliée à l’activité parasym­
pathique, et l’hémisphère gauche à l’activité sympathique111.
Une manière de stimuler la production d’endorphines,
et ainsi de contrebalancer les effets de l’hormone du stress, le
cortisol, c’est de sentir que la narine fermée s’ouvre. En effet,
quand on fait un effort soutenu comme la course ou monter
les escaliers rapidement, les deux narines s’ouvrent spontané­
ment au bout de quelque temps et simultanément les endor­
phines sont libérées. Méditer directement sur l’ouverture de la
narine fermée revient donc à tromper le cerveau, à lui faire
croire qu’on est en période d’effort intense, et donc à l’amener
à libérer les endorphines. Celles-ci ont de nombreux avantages,
ce sont les hormones de l’attention, du bien-être ; elles repré­
sentent non seulement le meilleur antidépresseur naturel, mais
elles ont aussi un effet positif de stimulation de l’immunité.
De plus elles contrebalancent le cortisol et son effet d’usure
du cerveau et du corps par les mécanismes du stress chronique.
Le taux des deux hormones dans le sang alterne :
A peu près toutes les heures, les poussées de cortisol acti­
vent l ’esprit et le corps et sont suivies, à peu près 20 mi­
nutes plus tard, d ’une poussée de bêta-endorphines qui, au
contraire, ont un effet de ralentissement. Ces rythmes par­
fois d ’une heure, parfois d ’une heure et demie ou deux
heures, divisent lajournée habituelle de travail en périodes
d ’action entrecoupées par des coupures de 15 à 20 mi­
nutes. Il semble que « le cycle de base activité-repos » de
90 minutes soit lié à la production et au rééquilibrage
constant de molécules messagères en provenance du sys­
tème neuro-endocrinien. De manière similaire au cours de
la nuit, les cycles d'environ 90 minutes alternent entre des
périodes intenses de rêve à onde rapide et de creux de som­
meil profond à onde lente...
Comme beaucoup d ’autres hormones telles que le cortisol
et la bêta-endorphine, la testostérone suit une périodicité
ultradienne d ’environ 90 minutes chez les mâles humains.
On observe une alternance ultradienne naturelle, avec
d ’un côté une stimulation vers l'action par l ’intermédiaire
du cortisol, et de l'autre, une réponse de relaxation par la
bêta-endorphine.
La plupart des activités humaines quotidiennes suivent cette
périodicité de 90 minutes, à 120 minutes : il en va ainsi des
moments d'études et de travail, des bons repas, des repré­
sentations musicales, des films et des spectacles de théâtre,
qui tous sont fondés sur des rythmes ultradiens donc simi­
laires... Les hémisphères cérébraux droits et gauches sont
sous la prédominance de tels changements ultradiens, ce
que la plupart d ’entre nous ne remarquons d ’ailleurs pas,
alors que notre dynamisme personnel, nos compétences, nos
humeurs - de manière sinusoïdale - passent subtilement
d ’un état à l ’autre tout au long de la journée.11213
Savoir utiliser ces rythmes naturels et la production d ’en­
dorphines régulières est un bon viatique pour une bonne
santé solide à long terme. Sinon par le stress chronique,
on risque la mort neuronale et le vieillissement prématuré.
L ’excitation chronique est comme une intoxication, et à la
manière des drogues, elle finit par détruire certaines par­
ties du cerveau. Sans aucun doute, une découverte éton­
nante et des plus alarmantes de la neuroscience moderne
au cours des dernières années, a été de montrer qu ’une si­
tuation chronique de stress pouvait détruire - au niveau de
l ’hippocampe - des neurones impliqués dans les appren­
tissages et la formation de la mémoire.m
On parle en Inde de Brahmamuhurt, la période de
Brahma, le dieu créateur, son « heure » qui survient le matin au
réveil, une ou deux heures avant le lever du soleil. Cette période
est réputée particulièrement favorable à la méditation. En fait, du
point de vue hormonal, il y a un pic de cortisol juste avant le réveil
habituel, et un pic de testostérone juste après. Ce sont des hor­
mones qui ont un effet plutôt euphorisant, dynamisant, et si cet
effet est mal géré, il peut se transformer en stress et en agression,
mais s’il est bien dirigé, il peut aider à avoir une bonne méditation.
L’avantage évidemment de la méditation matinale, c’est que le
mental n’est pas parasité comme c’est le cas le soir par les souve­
nirs récents et la dispersion de toute une journée à l’extérieur.
Pour conclure ces quelques réflexions sur la question des
rythmes quotidiens, nous pouvons mentionner que Rossi re­
marque de façon fort intéressante une structure analogue entre
le cycle court de 90 à 120 minutes, ultradien, et celui circadien
de 24 h. Les deux ont une forme de cloche, avec une phase as­
112. Id. p. 112-114
113. Id. p. 117.
cendante et une phase descendante. Au niveau d’une séance de
thérapie ou de méditation de 1 h 30 ou deux heures, la phase as­
cendante correspondra à une excitation montante du sujet, elle
permettra de voir en face le problème, c’est en quelque sorte le
diagnostic, mais pourra mener à une sorte de crise. Après ce pic,
viendra la phase descendante de digestion, d’intégration, de
thérapeutique, où les solutions apparaîtront du fond de l’incons­
cient. C’est à ce moment-là que surviendront le plus probable­
ment les « expériences eurêka » : les trouvailles et prises de
conscience soudaines. Rossi a mis en évidence un rythme ana­
logue sur la journée, le pic central est alors vers midi, avec une
énergie qui monte pendant la matinée et qui peut donner lieu à
certains conflits, mais aussi permet de voir en face les problèmes,
et dans la pente descendante de l’après-midi, on a tendance à
plutôt trouver les solutions.114
La projection corticale du schéma corporel et le
processus du Râjayoga

Le lecteur aura sans doute entendu parler de la projection du


schéma corporel sur le cortex. On l’appelle l ’homonculus, le
« petit homme » de Penfield et Rasmussen. Ce qu’il y a de remar­
quable dans cette projection qui est en parallèle sensitive et mo­
trice, c’est que certaines parties du corps sont beaucoup plus
grandes que leur équivalent anatomique : par exemple la main,
les pieds, la lèvre inférieure et la cavité buccale en général, ainsi
que la zone génitale. Il est facile de comprendre qu’il en est ainsi
car ces zones sont plus investies par la conscience et la libido. Le
travail du rajayoga est justement de partir de ces zones et de les
« désinvestir » pour investir des zones complémentaires. Il peut
s’agir par exemple de chakras supérieurs, comme le troisième œil
au centre du front, le sommet de la tête ou éventuellement le
cœur. On travaille aussi pour ramener l’énergie des mains et des
pieds dans l’axe central, et ensuite pour la faire monter vers le
troisième œil. Le flux de conscience habituel animé par le désir,
la peur et la colère a tendance à aller vers les extrémités, pour
schématiser nous pourrions dire par exemple les mains pour se
battre et les pieds pour s’enfuir. L’activité sexuelle également tend
à aller vers l’autre, cela aussi favorise l’extrémité du corps, que
ce soit par les lèvres ou au niveau génital. On pourrait visualiser
une main subtile couverte d’un gant qui aurait tendance à pren­
dre des objets extérieurs. Le processus de méditation revient à
tirer la main et à retourner les doigts de gants. Ceux-ci alors, au
lieu de pointer vers l’extérieur, indiqueront l’intérieur.
Swami Rama, originaire de Dehradun au nord de Delhi,
a vécu aux Etats-Unis et a beaucoup travaillé pour rapprocher
psychothérapie occidentale et yoga. Son disciple et successeur,
Swami Ved Bharati, a écrit un livre Méditation and the Art of
Dying 115, où il explique : « Il existe dans le samâdhi une relation
intéressante entre l’ouverture nasale, l’orgasme et les états de
béatitude élevée. D ’après les écrits anciens des yoguis, les deux
narines sont dégagées pendant l’orgasme [ce qui n’est guère
étonnant, puisqu’il s’agit d’un effort intense] et pendant les états
de méditation les plus profonds du samâdhi. L’effet de cette
forme de méditation est dû à des implosions vers le haut de
koundalinî... si bien que la chasteté devient plus facile et plus
agréable que le sexe ».116
Plasticité cérébrale

Il faut bien comprendre ce qu’on signifie par plasticité cérébrale :


on ne modifie pas les gènes eux-mêmes, mais leur mode d’acti­
vation. Pour prendre une image, on ne crée pas de nouvelles am­
poules, mais on apprend à les allumer de façon sélective. Ainsi,
115. Swami Ved Bharati (Dr Usharbudh Arya), Méditation and the Art of
Dying, Himalayan Institute Honesdale, Pennsylvania USA, 1979.
116. Id.p. 247.
la plasticité cérébrale aura des effets sur l’organisme tel qu’il est,
mais ses caractères ne seront pas transmissibles génétiquement,
puisque les gènes eux-mêmes n’auront pas été modifiés.
Rossi a fait à ce sujet une expérience pilote, dont il parle
dans un livre entier qu’il a mis en ligne sur son site, y compris en
version française : A Dialogue with our Genes 117. Il s’est fondé sur
l’observaüon de trois sujets qui ont effectué avec lui une séance
d’hypnose fractionnée. Il a fait prélever chez eux un échantillon
de leur sang avant, une heure après, et 24 heures après cette
séance. Le but était de mesurer l’activation des gènes dans leurs
globules blancs. Au bout d’une heure, il y en avait 15 d’activés,
et au bout de 24 heures 77 : ceci montre que ces expériences, où
l’on rentre dans un état profond, ont un effet durable à moyen
terme sur le corps, cela dépasse de loin le cadre de la réaction
immédiate et éphémère. L’activation des gènes est importante,
car elle permet l’élaboration de protéines qui elles-mêmes auront
la capacité de transformer le cerveau, elle représente donc la ra­
cine de la neuroplasticité. On parlait du rythme d’lh30, et les
neurologues ont remarqué que, quand il y a nouvel apprentissage,
la paroi de l’axone (c’est-à-dire le tube qui prolonge le corps du
neurone et constitue la fibre de base du nerf lui-même) com­
mence à gonfler et crée une nouvelle excroissance qui se sépare
au bout de 30 minutes, pour donner deux embranchements qui
constitueront des nouvelles synapses. Donc, même la constitu­
tion des synapses, essentielle pour la mémorisation et l’appren­
tissage, n’est pas immédiate, elle suit un rythme précis.
Neurones miroirs et empathie

Les neurones miroirs ont été mis en évidence par Giaccomo Riz-
zulatti en Italie à l’Université de Parme au début des années 90.
Ils permettent non seulement l’imitation des gestes de l’autre,
mais en reproduisant de façon discrète et intériorisée les mou­
vements de son visage, ils rendent aussi capables de comprendre
les émotions et à plus long terme les intentions de l’autre. Les
primates aussi ont cette possibilité de « singer » l’autre sponta­
nément. Il est clair que c’est cette capacité qui permet l’empathie.
Il y a plusieurs régions anatomiques qui peuvent abriter des neu­
rones miroirs. Une de ces zones est particulièrement importante,
il s’agit de l’aire de Broca, liée au langage. Cela peut se compren­
dre, car l’enfant apprend à parler en reliant les sons qu’il entend
au mouvement des lèvres et de la bouche de sa mère par exem­
ple. Une bonne capacité d’imitation est donc une condition sine
qua non pour un bon apprentissage du langage. Ceux qui pour
une raison ou pour une autre en sont dépourvus n’arriveront pas
à cette acquisition. Signalons par ailleurs qu’on a pu identifier
des centres importants en lien avec l’émotion d’empathie, il s’agit
de l’amygdale, de l’insula et du cortex temporal supérieur.
Les traditions dévotionnelles ont su utiliser naturelle­
ment les neurones miroirs : en effet, elles s’identifient à une di­
vinité donnée ayant en général, une forme humaine. Même chez
les monothéistes, les chrétiens ont des représentations de Jésus
et de la Vierge, sans compter les saints et les démons. Dans l’is­
lam et le judaïsme qui sont plus stricts, l’identification au maître
spirituel peut avoir une fonction analogue, et dans l’hindouisme
et le bouddhisme, il y a à la fois les représentations des dieux,
des bouddhas et des bodhisattvas, avec la figure du maître spiri­
tuel qui reste aussi très importante.
Deux auteurs ont fondé leur anthropologie sur la capa­
cité d’imitation, Marcel Jousse dont nous avons déjà parlé avec
son anthropologie du geste, et René Girard. Pour celui-ci, l’imi­
tation du désir pour un objet est la source de nombreux conflits
des sociétés humaines. De plus, l’imitation de la violence d’un
des membres du groupe par les autres pour éliminer le bouc
émissaire est responsable des épidémies d’agressivité. Il s’agit
aussi d’une loi de base du fonctionnement des sociétés humaines.
Les neurones miroirs sont importants théoriquement,
pour comprendre comment les mouvements perçus à l’extérieur
peuvent être reproduits en nous et entraîner une stimulation des
gènes qui fabriquent de nouvelles protéines, et peuvent conduire
à des changements durables dans le cerveau. Ainsi, les neurones
miroirs seront impliqués de façon essentielle dans le processus
de neuroplasticité. Leur sensibilité aux stimuli extérieurs est tel­
lement importante qu’on pense qu’ils continuent à fonctionner
même dans certains types de coma. A ce moment-là, on pourra
les utiliser en rééducation, même si le contact conscient avec le
patient n’est pas possible.
Les effets de groupe, que ce soit en psychothérapie ou
en méditation lors de sessions de pratique en commun, sont à
l’évidence liés aussi aux neurones miroirs. Dans le gourou yoga,
la méditation sur le maître spirituel consiste à se voir en miroir
de lui. Les Tibétains ont, par exemple, une méditation où l’on
visualise trois rayons de couleurs différentes, l’un qui unit le troi­
sième œil du méditant avec celui du gourou, le second qui unit
les deux centres de la gorge et le troisième les deux du cœur.
Dans une méditation hindoue qui va dans le même sens, on peut
aussi se représenter en face de son maître comme un frère ju­
meau dans l’utérus de la mère. On est donc inclus dans une sorte
d’œuf, on suit en montant l’enchaînement des chakras dans le
corps du gourou, on sort par le haut, on fait un demi-cercle, et
on rentre en redescendant à travers ses propres chakras dans son
axe central. Il s’agit typiquement d’une mise en situation de mi­
roirs, qui facilite le transfert de l’énergie entre maître et disciple.
On connaîtra sans doute le principe des méditations ti­
bétaines d’empathie, comme celle de « prendre et donner » par
exemple : au lieu de chercher à résoudre ses problèmes person­
nels dans son petit coin, on prend en charge en quelque sorte en
miroir le même type de problèmes tel qu’il est répandu dans le
monde, on imagine que, bien que très noirs, ces difficultés sont
aussi peu denses que des nuages, alors que nous sommes nous-
mêmes stables comme la montagne. On peut aussi se représenter
un soleil à l’intérieur de soi, qui avale et consume les fumées
noires provenant des souffrances des autres. Une autre manière
de pratiquer en miroir l’empathie est de savoir se réjouir de la
réussite des autres. Le réflexe de jalousie souvent nous empêche
de le faire de bon cœur.
En parlant de miroir et d’écho, nous pouvons faire re­
marquer que la parole n’est pas simplement son, mais aussi ré­
sonance : l’enfant apprend en miroir de la mère, et quand on
parle, on fait résonner les autres en miroir et écho. De même
que, quand on fait vibrer une coupe de cristal, d’autres coupes
peuvent entrer en résonance, de même la parole, et très proba­
blement l’état vibratoire du cerveau en général, peut faire rentrer
les autres en résonance. Ces phénomènes sont aussi reliés à la
loi d’interdépendance chère aux bouddhistes. Evidemment, du
point de vue scientifique, il reste à déterminer de quels « champs
vibratoires » il s’agit : peut-être un mélange d’interactions vi­
suelles et auditives, plus le champ électromagnétique. Il se peut
que celui-ci agisse directement sur la libération des vacuoles pré-
synaptiques, qui sont extrêmement fines et donc sensibles à une
influence extérieure.
Rossi fait remarquer que l’action de la psychothérapie
passe essentiellement par une décompartimentation de nos fonc­
tions psychophysiologiques qui sont d’habitude trop séparées :
nous avons les sensations d’un côté, les émotions de l’autre, les
images mentales d’un troisième et les messages provenant de la
réalité extérieure d’un quatrième, et tous ces compartiments
communiquent mal. « Les gens ont des symptômes ou des pro­
blèmes quand ils se sentent emprisonnés dans une modalité ou
assujettis à une autre, d’une manière qui les empêche d’utiliser le
génie naturel contenu dans leur nature. » 118
L’ouverture des canaux et la libre circulation de l’énergie
dans ceux-ci grâce au Râjayoga sont une forme de décomparti­
mentation. En cela, elle est thérapeutique. Pour élargir la com­
paraison, nous pourrions faire remarquer que les grandes civili­
sations antiques se sont souvent développées le long d’axes
fluviaux permettant justement la communication entre des tribus
qui, au départ, étaient plutôt isolées et primitives : nous avons
eu l’Egypte ancienne avec le Nil, la Mésopotamie avec le Tigre
et l’Euphrate, ainsi que la civilisation de Mohenjo-Daro avec l’In-
dus et la Sarasvatî. De nos jours, nous avons un nouveau type
de fleuve qui facilite la communication entre les « tribus » sépa­
rées du globe, il s’agit de l’internet...
Au moment d’achever ce chapitre, nous pouvons donner
une image significative à propos de l’utilité des méditations de
rééquilibrage des latéralités. Demandons-nous par exemple quelle
distance pouvons-nous faire en marchant à cloche-pied : certai­
nement, pas plus de 50 ou 100 m. Par contre, si nous utilisons
normalement et en alternance nos deux jambes pour marcher,
nous pouvons partir pour un grand pèlerinage et a priori arriver
au but plusieurs milliers de kilomètres plus loin...
Rappelons que l’ouverture des canaux est traditionnel­
lement le début d’une grande aventure spirituelle. Mon maître
Vijayânanda était au départ médecin généraliste en France et il
est devenu yogui en Inde, il a pratiqué la méditation pendant 75
ans. Il disait parfois, à propos de l’application hâtive de certaines
pratiques de méditation à la thérapie, que cela revenait à « utiliser
un couteau en or pour éplucher les pommes de terre ». Dans ce
sens, pour les pratiquants spirituels en général, mais en particulier
pour les thérapeutes qui souhaitent avoir une ouverture spiri­
tuelle, il est important de se souvenir régulièrement de la pers­
pective de libération complète. Le patriarche du zen Houeï-Neng
était sur le point d’envoyer ses moines pour transmettre un en­
seignement, et il leur a donné au moment de leur départ ce
conseil : «Pensez à parler de l’Essentiel, sinon les gens croiront
que vous l’avez oublié ! »
Chapitre 12

La gauche et la droite
dans l’univers,
le corps et la culture

Au-delà des études scientifiques sur la méditation, il


existe des recherches plus globales qui ont abordé la question
du cerveau et de l’expérience mystique. Un certain nombre de
livres sont parus sur ce vaste sujet, par exemple celui D ’Aquilo
et Newberg que nous mentionnerons dans le chapitre sur la
science contemplative, The Mystical Mind119120,avec une édition
française. On pourra voir aussi entre autres Le cerveau et Dieu.
Cependant, dans ce livre, nous sommes surtout centrés
sur la question de la méditation d’ouverture des canaux d’éner­
gie et de rééquilibrage des côtés gauche et droite. Dans ce sens,
il y a un livre fort intéressant de 400 pages publié en Angle­
terre, et ensuite aux États-Unis par Harvard University Press,
une édition prestigieuse, dont le titre pourrait se traduire ainsi :
Main droite, main gauche - les origines de l ’asymétrie dans les cer­
veaux, les corps, les atomes et les cultures}20 Le professeur d’uni­
119. Fortress Press, USA, 2001.
120. McManus Chris, Right Hand, Left Hand -The Origins of Asymmetry in
Brains, Bodies and Cultures, Harvard University Press, 2004.
versité de Cambridge en Angleterre qui l’a écrit, Chris Mc
Manus, est un vrai passionné, un aficionado, il a travaillé pen­
dant 30 ans sur le sujet et son ouvrage est très complet. Par
rapport à ce que nous avons dit déjà, signalons simplement
qu’il n’a pas beaucoup développé la question des polarités
émotionnelles des hémisphères, ce sont des sujets de recherche
relativement récents, alors que son livre a été publié en 2002.
Du Big Bang aux battements du cœur à gauche

Laissons Mc Manus lui-même nous résumer le sujet de son


livre plutôt fouillé. J ’ai regardé nombre de ces argumentations,
elles sont non seulement fort intéressantes, mais en plus
convaincantes et bien que certains aspects de ses démonstra­
tions soient encore des hypothèses, elles paraissent déjà bien
fondées :
La plupart des gens sont droitiers car ils sont porteurs d ’un
gène appelé le gène D, et le même gène fait en sorte que la
plupart d ’entre nous ont le langage dans l ’hémisphère
gauche. Le gène D représente lefacteur principal permet­
tant de séparer les êtres humains des autres singes et pri­
mates, il s ’est généralisé il y a peut-être deux ou trois
millions d ’années. Le langage et le contrôle moteur chez
les droitiers sont dirigés par l'hémisphère gauche parce
que le gène D est probablement une mutation du gène situs,
lui-même responsable du fait que les humains et les verté­
brés ont leur cœur du côté gauche. Les vertébrés et leurs
prédécesseurs ont eu des corps asymétriques depuis envi­
rons 150 millions d ’années. Le gène situs fait que notre
cœur est du côté gauche car, très tôt dans le développement
embryologique, les cils de la région nodale ont formé un
courant contenant des déterminants du développement
dans le sens des aiguilles d ’une montre, plutôt qu’à l ’in­
verse. Les cils tournent dans ce sens car ils sont constitués
principalement d ’acides aminoacides lévogyres (L), et non
de leur image en miroir (D), c ’est-à-dire dextrogyre.
Presque toutes les protéines des organismes sur terre sont
des chaînes d ’aminoacides-L. Il s ’agit d ’une prédominance
qui n ’est certainement pas lefruit d un pur hasard, puisque
les aminoacides trouvés dans les météorites venus de la
profondeur de l ’espace montrent une prédominance iden­
tique. La vie primordiale a évolué en contenant simplement
des aminoacides L parce qu’ils étaient la forme la plus
abondante, au moins dans ces zones localisées de la Terre
où la vie a évolué. Les aminoacides L peuvent aussi pré­
dominer à cause de ce que les physiciens appellent
« l ’échec de la conservation de la parité » qui est la ré­
flexion de l ’asymétrie de l'interaction faible au niveau sub­
atomique. La prédominance de la dextralité parmi les êtres
humains signifie que beaucoup d ’objets courants sur terre
et notre utilisation des termes symboliques dans le langage
et la culture, sont aussi hautement asymétriques. L ’asso­
ciation de la droite avec le bien et de la gauche avec le mal
se trouve dans pratiquement toutes les cultures hu­
maines,m
Quelques explications à propos de ce résumé. La dif­
férence entre acide aminé lévogyre et dextrogyre est assez fa­
cile à comprendre. Il faut se représenter la molécule d’acide
aminé comme un trépied surmonté d’un axe avec, au centre,
un atome de carbone entouré de ses quatre liaisons. Il y a une
pointe qui part vers le haut et les trois pieds vers le bas sont
différents. Il y a alors deux possibilités, quand on tourne par
exemple dans le sens des aiguilles d’une montre, ABC et/ou
ACB. Ces deux possibilités ne sont pas superposables, mais
par contre, elles sont l’image en miroir l’une de l’autre. Les
acides aminés lévogyres polarisent la lumière vers la gauche,
et les dextrogyres vers la droite, d’où leur nom.
Pour montrer le travail de détective quasiment policier
que les chercheurs ont effectué pour comprendre pourquoi le
cœur des vertébrés et de leurs prédécesseurs depuis environ
600 millions d’années était à gauche, cherchons par exemple à
comprendre le syndrome de Kartagener : il s’agit d’une maladie
rare, qui associe une bronchite et une sinusite chronique à un
situs inversus, c’est-à-dire le cœur à droite, le foie à gauche et
une inversion des viscères à l’intérieur du tronc. On peut com­
prendre que le lien entre bronchite et sinusite chronique soit
une malformation génétique des cils qui normalement sont là
à la surface des cellules pour évacuer les impuretés du poumon
ou des sinus. Par contre, pendant longtemps, l’association avec
un cœur à droite était complètement incompréhensible. Pour
saisir cela, il a fallu remonter aux premiers stades de l’embryon,
après la démultiplication des cellules de l’œuf. À un stade pré­
coce, l’embryon se réduit à une traînée primordiale, avec au
milieu, un nodule qui émet une bosse vers la gauche : cela se
développera en un cœur. Quand on observe au microscope ce
nodule, il a en son centre des cils qui effectuent un mouvement
tous dans le même sens, ce qui pousse les liquides vers la
gauche de la traînée primordiale. Incluses dans ces liquides se
trouvent des protéines messagères qui induiront la formation
du cœur, et elles vont donc s’accumuler à gauche. Les cils eux-
mêmes sont composés de protéines, dont toutes les briques,
les éléments constitutifs, consistent en des acides aminés lévo­
gyres. Le résultat de leur addition donne un mouvement spé­
cifique à la spirale du cil, et celle-ci va finalement pousser les
liquides vers la gauche.
Fonctionnement physiologique des latéralités

Il faut déjà bien comprendre que nous avons un grand nombre


d’éléments génétiquement symétriques dans notre corps,
comme les membres et les deux côtés du visage. Cependant, il
y a une asymétrie non génétique qui fait que nous sommes lé­
gèrement dissymétriques. Même nos deux incisives ne sont pas
exactement de la même taille. Ces petites dissymétries ne sont
pas génétiques, elles ne sont pas transmises par les familles,
mais elles sont dues aux phénomènes qu’on appelle « l’asymé­
trie fluctuante » : cela veut dire qu’à cause de légères variations
d’environnement durant la vie fœtale ou après la naissance, les
parties du corps qui devraient être complètement symétriques
sont un peu déviées. Heureusement au fond pour les vrais ju­
meaux, car c’est justement à cause de ces asymétries fluc­
tuantes qu’il est possible de les distinguer l’un de l’autre.
Les fœtus dans le sein de la mère commencent à sucer
leur pouce à partir de douze semaines. Dans 90 % des cas, il
s’agit du pouce droit. Dès dix semaines, alors que les bras et
les jambes ne sont pas encore connectés au système neuronal
du cerveau, ils commencent à bouger, et en général, c’est aussi
à droite.
Avec des démonstrations détaillées et astucieuses que
je ne développerai pas, Mc Manus a montré que s’il y avait
moins de gauchers en Inde, au Japon, ainsi que dans certains
pays d’Afrique, environ 4 à 5% seulement, cela était dû à des
facteurs génétiques. Il y a en fait deux gènes co-dominants, le
D, le gène de la dextralité à proprement parler, qui lorsqu’il est
dominant (DD) la produit à coup sûr, et le C qui est neutre :
quand il est dominant (CC), il induit 50 % de gauchers et 50 %
de droitiers. Le modèle rend bien compte des proportions de
gauchers et de droitiers dans ces familles où il y a parmi les pa­
rents et les grands-parents des gauchers.
C’est peut-être parce que l’hémisphère gauche a un dé­
veloppement plus complet au niveau de la quantité des neu­
rones et des connexions, qu’il a pris en charge le langage qui
est une fonction complexe. En particulier, on a noté par exem­
ple que la différence entre la prononciation de la lettre b et p
par le larynx était d’un vingtième de seconde. Pour faire la dif­
férence quand on prononce la lettre ou quand on l’entend, il
faut un cerveau qui marche vraiment vite, et pour cela, l’hémi­
sphère gauche est anatomiquement mieux « câblé ».
Il est intéressant de rappeler que l’hémisphère gauche
est lié à l’attention minutieuse, le détail, la vision à deux dimen­
sions, alors que l’hémisphère droit gère le retrait rapide, la vision
dans l’espace, à trois dimensions, car en cas de stress et de be­
soin de retrait rapide, il faut avoir une bonne perception de l’es­
pace. Cette troisième dimension permet également de mieux
se projeter dans le passé et dans l’avenir.
Si on demande de reproduire un grand triangle dont
les lignes sont faites de tas de petits carrés allongés, le sujet qui
ne fonctionne qu’avec l’hémisphère gauche reproduira tous les
petits carrés dans le désordre, mais sans la forme du grand
triangle, alors que celui qui ne fonctionne qu’avec l’hémisphère
droit reproduira la forme générale du triangle, mais oubliera
les petits carrés.
Dans les méditations sur le son dans l’oreille droite, ou
sur le cœur subtil à droite que le yoga propose, on cherche à
aller au-delà du temps, cela est donc en consonance avec le fait
de favoriser la dominance de l’hémisphère gauche. Un sujet
qui ne fonctionne qu’avec le côté gauche est comme un enfant
qui comprend les choses au premier degré, mais manque de la
capacité de calculs intéressés pour un avenir à plus long terme
par exemple. Peut-être y a-t-il quelque chose à voir avec l’en­
fance spirituelle considérée comme un signe de sagesse. On
pourrait rapprocher cela aussi de la spiritualité de l’amour du
travail bien fait. Il s’agit de ne pas se perdre dans la vastitude
des espaces postérieurs du passé ou antérieurs de l’avenir, pour
se concentrer sur la platitude du plan présent, sur sa rectitude,
voire même sur sa « punctitude »...
Nous avons vu aussi que quand on regarde une image,
on est plus attiré vers le côté de celle-ci qui est à notre gauche,
et il y a donc ce qu’on appelle une « pseudo négligence » du
côté droit. Ce phénomène existe sans doute car il est une pro­
jection de ce qui se passe aussi dans notre corps, d’où les mé­
ditations de rééquilibrage.
J’ai rencontré une Française qui était chercheuse dans
le laboratoire d’E.E.G. dont j’ai parlé ci-dessus pour les études
sur la méditation à Rishikesh. Elle avait fait sa thèse de maîtrise
en psychologie cognitive sur la différence émotionnelle entre
cerveau gauche et cerveau droit. J ’ai eu son travail entre les
mains. Ce qui ressortait très schématiquement, c’est qu’il y avait
une distinction importante à établir dans la manière dont le
cerveau se reliait aux émotions, selon qu’il les recevait ou qu’il
les manifestait. Il semblerait que dans les deux cas, il utilise des
circuits assez différents. Ceci expliquerait certaines contradic­
tions si on considère les émotions en tant que telles, sans faire
cette distinction de base, à savoir si l’émotion rentre ou sort
du système.
Ceux qui fonctionnent simplement avec l’hémisphère
gauche ont un trouble de l’attention, ils oublient par exemple
des parties du corps ou leur maladie, c’est ce qu’on appelle res­
pectivement l’asomatognosie et l’anosognosie : peut-être y a-
t-il là aussi un lien avec la méditation profonde, où justement
on cherche à aller au-delà du corps. A ce moment-là, cela cor­
respondra avec l’insistance dans la pratique sur une stimulation
préférentielle de l’hémisphère gauche, par exemple par l’ab­
sorption dans le cœur subtil droit. Redisons-le cependant, l’élé­
ment majeur dans l’importance globale pour la méditation de
l’hémisphère gauche n’est pas le centre du langage de Broca à
l’arrière du lobe frontal, mais le centre préfrontal lié à la joie.
La plupart des fibres du nerf auditif croisent, et donc
quand on écoute, le son du silence dans l’oreille droite, cela ac­
tive le cortex auditif gauche, et de manière générale tout l’hé­
misphère gauche. Relatons une expérience de psychologie
précise : on donne au sujet des écouteurs qui sont dissociés, et
on laisse entendre des séries de mots différents à gauche et à
droite, puis on lui demande d’essayer de les reproduire. Il le
fait mieux avec ce qui a été perçu par l’oreille droite. En effet,
puisque celle-ci connecte avec l’hémisphère gauche, et que
celui-ci a une plus grande capacité d’analyse verbale, l’oreille
droite sera plus performante dans ce sens. L’hémisphère
gauche reconnaît mieux les sons assez plats, il distingue préci­
sément le rythme et la hauteur absolue d’un son, alors que l’hé­
misphère droit traite les mélodies. Cela peut être une raison
supplémentaire pour écouter le son du silence dans l’oreille
droite, car l’hémisphère gauche sera plus à l’aise pour percevoir
pendant longtemps sa platitude complète...
Faut-il préférer la symétrie ou l’asymétrie ?

Il s’agit d’une question très générale à laquelle il n’y a pas de


réponse univoque. Commençons déjà par regarder vers le
passé. Est-ce que nos ancêtres semblaient être droitiers ? Les
psychologues Stan Coren et Clare Porac de Vancouver ont eu
la patience d’examiner un millier de représentations, sculptures,
images datant pour les plus anciennes de 3000 ans avant l’ère
commune. Ils ont observé quelle était la main active dans ces
œuvres, ils ont trouvé une proportion de 8 % de gauchers,
quasi exactement celle qu’on observe actuellement dans nos
sociétés. Il y a eu simplement une légère décroissance au X IX e
siècle, causée probablement par la dictature morale victorienne
qui considérait que ce n’était pas « bien » d’être gaucher... Il est
difficile de remonter plus loin vers la Préhistoire, mais étant
donné la manière dont certains objets en métal ou en pierre
ont été tournés et travaillés, on peut supposer que les artisans
qui les ont fabriqués étaient droitiers. Venons-en maintenant
à envisager certains aspects positifs de la symétrie.
Comme nous l’avons mentionné, l’asymétrie du corps
est liée à un stress et à des épreuves dans le développement.
En général, plus cette asymétrie est grande, plus grande a été
la souffrance, c’est ce que suggèrent des analyses psycholo­
giques aussi. On voit cela également dans les chevaux de
course : les animaux gagnants seront ceux qui seront plus sy­
métriques. Nous avons déjà parlé dans le premier chapitre des
vrais jumeaux : celui qui a le visage légèrement plus symétrique
que l’autre est en général reconnu comme plus attirant. En ce
sens, on peut maintenant arranger des visages et les rendre plus
symétriques par ordinateur : quand on demande à des sujets
extérieurs de dire leur préférence, ils penchent pour le visage
« symétrisé ». Par ailleurs, point n’est besoin d’être spécialiste
de l’histoire de l’art pour voir que dans pratiquement toutes
les cultures, les artisans ont beaucoup travaillé sur la symétrie
et sur toutes sortes de motifs géométriques qui se reprodui­
saient de façon régulière.
On ne peut pas parler de droite et gauche sans faire al­
lusion à la politique ! Le nom des partis de droite et de gauche
est venu au début de la Révolution française, quand le Prési­
dent de la chambre a décidé d’organiser la foule des nouveaux
députés en mettant un parti à sa droite et l’autre à sa gauche.
Ceci dit, la désignation a si bien pris qu’on peut se demander
s’il n’y a pas pour cela des raisons plus profondes. L’idée de
droite est plutôt conservatrice, maintenir l’ordre établi, et l’idée
de gauche est automatiquement associée à l’inverse. C’est peut-
être en se fondant sur cette différence intuitive que le Président
de la nouvelle Chambre des Députés a fait ce choix. Ce qu’il y
a de très intéressant, quand on fait les statistiques des partis de
droite et de gauche depuis la seconde guerre mondiale dans
16 démocraties européennes, c’est qu’on retrouve pratique­
ment toujours les mêmes proportions, c’est-à-dire 41 ou 42 %
de votants pour les partis de gauche, et plutôt 55 % ou 56%
pour les partis de droite122. Cela peut être causé par ce que les
psychologues anglo-saxons appellent le principe de Pollyana.
Il s’agit de l’héroïne d’un roman d’Eleanor H. Porter qui pra­
tiquait la psychologie positive à haute dose. Son père lui avait
appris « le jeu d’être contente », c’est-à-dire de toujours trouver
une raison de se réjouir d’une situation donnée. Il semble
qu’une majorité de gens ait, d’une façon ou d’une autre, cette
122. Id. p. 262.
tendance, ce qui expliquerait la différence de 15 % en faveur
de ceux qui préfèrent l’ordre établi.
Cela vaut la peine de réfléchir sur des expressions
comme « perdre le Nord », « perdre la boussole » ou « être dé­
boussolé ». Tout se passe comme si quelque chose en nous
cherchait régulièrement son axe, sa direction, son cap, sachant
que c’est essentiel pour un fonctionnement psychique harmo­
nieux. Dans le Râjayoga, l’aiguille de la boussole évoque l’axe
central, et le nord correspondrait alors au troisième œil, ou
éventuellement au cœur.
Au début du siècle dernier s’est répandu tout un mou­
vement favorisant le développement de l’ambidextralité
comme une méthode éducative et de progrès personnel. Un
des livres allant dans ce sens a été préfacé par Baden-Powell,
le fondateur des scouts. Il s’agissait certainement d’une réac­
tion contre l’ère victorienne, qui stigmatisait les gauchers tout
simplement parce qu’ils n’étaient pas comme les autres. Les
gens voulaient revenir à la nature, sans avoir compris claire­
ment l’aspect génétique de la dextralité chez 90 % des gens.
Cependant, derrière ce mouvement, on peut voir aussi une ex­
périence des bienfaits du rééquilibrage du corps entre la gauche
et la droite, un sujet qui représente le fil directeur de ce livre.
Il est probable que ceux qui ont pratiqué sérieusement dans
ce sens ont eu des expériences spirituelles profondes. Mais
comme ils suivaient le catholicisme, le protestantisme, le ju­
daïsme, et non le yoga, leurs expériences n’ont pas eu le sup­
port théorique et général nécessaire pour pouvoir se
développer. Cependant, un siècle plus tard, ces possibilités de
développement intérieur reviennent sous une forme élargie et
mise en lien avec un cadre plus général que simplement des
petits exercices pédagogiques.
Les psychologues ont remarqué qu’on était beaucoup
plus attiré et influencé par une symétrie autour d’un axe vertical
plutôt qu’horizontal. Par exemple, on a noté que les enfants
font massivement la confusion entre la lettre p et q ou b et d,
et beaucoup moins souvent entre q et d. La raison en est que
dans les deux premiers cas, il s’agit de symétries verticales et
dans le troisième, d’une symétrie horizontale. Les psychologues
intrigués n’ont pas avancé d’explication, cependant, on pour­
rait relier cela simplement à notre corps lui-même : il a une
grande symétrie autour de l’axe vertical, car à part les viscères,
notre corps est globalement symétrique, par contre, la symétrie
autour d’un axe horizontal, par exemple entre la tête et le bas­
sin ou même les bras et les jambes est moins marquée.
Balancing A ct
Dans les cultures primordiales, la notion de symétrie est fon­
damentale. Nous pouvons citer l’exemple de ces tribus no­
mades qui, quand elles installent leur camp près d’une rivière
le soir, disposent une moitié du groupe rive gauche et l’autre
rive droite, le cours d’eau évoquant l’axe central du corps. On
a nettement l’impression que devant un monde qui apparaissait
comme chaotique et arbitraire, la première ébauche d’organi­
sation, de classement scientifique, passait par la répartition
équilibrée entre la gauche et la droite. Tout se trouve être
comme si, pour faciliter le voyage incertain vers l’avenir, on
s’installait des rails, à gauche et à droite, et que le train du
groupe social puisse alors progresser de façon plus facile vers
le futur.
On a l’impression que l’humanité est comme un fu­
nambule sur son fil, et que constamment, elle se rééquilibre
avec ce que les Anglais appellent un balancing act, un acte de
rééquilibrage. Cette action n’est-elle pas le propre de la vie ?
Claude Bernard a mis en avant la loi d’homéostasie du milieu
intérieur. Il y a constamment des facteurs de déséquilibre qui
surviennent, mais la sagesse de la physiologie sait comment ré­
équilibrer ces stress ou stimuli extérieurs. Il en va de même
pour notre conscience, il y a constamment des distorsions, des
nouveautés et des dissymétries qui arrivent du monde exté­
rieur, quand ce n’est pas l’évolution même de notre corps avec
ses maladies qui les créent, et nous avons à retrouver de nou­
veaux équilibres.
L’homme de Néandertal a été supplanté progressive­
ment par / ’Homo sapiens il y a 250 000 ans. Pourtant, il avait
environ 1 600 cm3 de volume cérébral, c’est-à-dire plus que
nous, mais il manquait de la latéralisation, comme c’est aussi
le cas pour les mammifères supérieurs, et l’on peut donc dire
de façon très résumée que sa capacité de discernement était
très réduite. Ce discernement commence par la claire distinc­
tion entre la gauche et la droite dans le corps et se poursuit
dans toutes ces polarités qui sont à la base de la culture hu­
maine, le pur et l’impur, l’égoïsme et l’altruisme, le violent et
le doux, etc. Quand 1’Homo sapiens a confirmé il y a environ
35 000 ans sa capacité de latéralisation cérébrale et est ainsi de­
venu l ’Homo sapiens sapiens, il a pu finir de supplanter l’homme
de Néandertal. En remontant plus loin, on s’aperçoit que le
processus de structuration de l’univers a été tissé d’une « série
de symétries brisées, d’imperfections, de désordres contrôlés
pour créer la complexité et la nouveauté, et ainsi a été rompue
la symétrie parfaite des forces originelles ».123
Dans le mouvement provenant de l ’Homo sapiens,
nous pouvons dire que nous évoluons vers l’Homo consciens.
Pour réfléchir sur ce processus, nous pourrions dire que sa­
piens évoque la racine latine de saveur : l ’Homo sapiens s’est dé­
veloppé en prenant conscience des messages des sens, un peu
comme un enfant découvre le monde en portant tout à sa
bouche et en réalisant la diversité des saveurs des objets. Ceci
est un premier niveau de conscience, plutôt réactif et immé­
diat. La conscience plus évoluée est celle de / 'Homo consciens
123. Cité par le Dr Jean Pierre Rodde, Du Big-Bang à l’être humain, à paraî­
tre, p. 38.
consciens. Elle est capable d’observer de l’extérieur le processus
mental lui-même et de faire des synthèses. Celles-ci peuvent
être au niveau concret des lois scientifiques, ou bien au niveau
quantitatif des recherches internet par exemple autour d’un
mot-clé, ou encore au niveau spirituel. En allant plus loin, il
s’agit de la synthèse suprême du Soi ou de l’Absolu. L’être hu­
main qui parvient à l’expérimenter mérite vraiment d’être
nommé Homo consciens consciens.
Nous avons parlé de l’anthropologie de Marcel
Joussse, dont les trois lois fondamentales étaient le mimisme,
le formulisme et le bilatéralisme : non seulement l’enfant, mais
l’adulte, apprend de l’extérieur en sachant se mettre en position
de miroir. « Quand tu es à Rome, fais comme les Romains ! » :
c’est la première loi, celle du mimisme. L’être humain a ten­
dance à rassembler sa pensée et son expérience de la vie dans
toute une série de formules, pour faciliter le travail de l’appren­
tissage et de la mémoire. C’est la deuxième loi, celle du formu­
lisme. Et il structure cette connaissance du monde de façon
équilibrée, pour que le stress de la nouveauté soit converti en
repos de l’équilibre et puisse être soutenable à long terme. C’est
la troisième loi, celle du bilatéralisme. Cette organisation bila­
térale et symétrique est jusqu’à un certain point une condition
du développement durable de la conscience. Quand la dissy­
métrie est excessive ou mal gérée, ne risque-t-on pas de deve­
nir, comme on dit, un « déséquilibré mental » ?
La notion de dharma en Inde est basée sur l’équilibre,
nous y reviendrons, mais nous pouvons souligner déjà que le
sacrifice lui-même est destiné à installer la notion satisfaisante
d’équilibre relationnel dans notre vie ici-bas : avant chaque
repas par exemple, on offre la nourriture au dieu et on s’ab­
sorbe dans l’idée que celui-ci nous la rend, donnant ainsi une
couleur d’ouverture relationnelle à cet acte qui, sinon, peut être
le plus égoïste du monde, « manger », tout en sachant qu’il y a
milliard d’êtres humains qui ont faim au quotidien. Prendre
pour se nourrir crée un déséquilibre, une dissymétrie, on doit
effectuer un rééquilibrage en sachant offrir aux dieux et donner
aux autres une partie de ce que l’on s’apprête à ingérer, tel est
l’équilibre que les traditions religieuses recommandent.
Tout ce travail sur le bilatéralisme et le rééquilibrage
rejoint en profondeur la voie du milieu de Nagârjuna, et la sa­
gesse bouddhiste dans son ensemble : ils ont compris et ex­
primé très clairement que le travail le meilleur, le plus splendide
que nous ayons à faire dans ce monde de déséquilibres et d’im­
permanence, c’était justement ce balancing act.
Déboulonner quelques mythes à propos des gauchers

Il existe un certain nombre de clichés qui par ignorance ne


sont pas assez remis en question :
- « Les gauchers meurentjeunes. »
Il s’agit d’un artefact statistique. La proportion des naissances
de gauchers a augmenté durant le XXe siècle, et donc il y en a
plus qui soient jeunes dans une couche donnée de population.
En fait, la dextralité ne joue pas sur le taux de décès, mais
comme la proportion des gauchers est plus forte qu’avant,
quelque part, il apparaît que la proportion de ceux qui meurent
jeunes est plus grande.
- « Les gauchers sont plus intelligents, d ’ailleurs voici une liste de
gens célèbres qui sont gauchers. ».
Certes, on peut être gaucher et intelligent, mais il y a beaucoup
de gens célèbres, et dans la population générale il y a régulière­
ment des gauchers, environ 10%. C’est pour cela qu’il n’est pas
difficile de fournir une liste de gauchers célèbres...
- « Les gauchers ont été et sont persécutés. »
Il est vrai qu’être gaucher peut poser quelques problèmes, en
particulier pratiques car un certain nombre d’objets sont a
priori faits pour les droitiers. Par exemple, on remarque dans
les grands hôpitaux qu’il y a une proportion normale de gau­
chers parmi les médecins, mais pratiquement aucun parmi les
chirurgiens. Cependant, la stigmatisation de leurs différences
ne va guère plus loin, à part dans certaines sociétés réellement
rigides, dans lesquelles les gauchers sont mal vus, mais de toute
façon, ils y survivent quand même assez bien. Les partis de
gauche en politique se débrouillent aussi avec cela, bien qu’ils
puissent avoir certains problèmes, comme l’a analysé un psy­
chologue récemment. On verra à ce propos le lien sur Internet
avec Today’s Science124. Les psychosociologues distinguent
trois niveaux dans la stigmatisation : d’abord, on n’ose pas se
présenter comme tel, quelle que soit la différence à l’origine
du rejet social possible. Dans une forme plus grave on croit
que c’est de sa faute, et dans la forme la plus prononcée, la
stigmatisation devient un handicap, une identification pro­
fonde de l’individu. Il est rare que cela devienne le cas pour
les gauchers.
- « Certaines tribus doivent être majoritairement gauchères. »
Ceci n’est pas le cas, cette notion erronée est probablement
née d’un désir inconscient de rééquilibrer l’humanité, car
quelque part on a du mal à trouver normal que partout il y ait
90 % de droitiers. Il y a peut-être aussi la culpabilité que l’Oc­
cident ait été trop dans le même sens, et qu’il faudrait qu’il y
ait des groupes, mêmes minoritaires, qui existent quand même
pour rééquilibrer les exagérations de l’ouest et de la modernité.
En fait, il s’agit d’un mythe.
Cependant, il n’y a pas de fumée sans feu, il est certain que
nous avons un déséquilibre vers la gauche, et donc à travers
un rééquilibrage droite gauche, on peut aussi travailler effica­
cement à se dégager de l’anxiété de base, s’intérioriser davan­
tage et contrebalancer la proportion à la dispersion. Dans ce
sens, vouloir que la gauche et la droite soient plus équilibrées
n’est pas un mythe, c’est au contraire une erreur de perspective
de ne pas s’apercevoir du tout qu’elles sont déséquilibrées à
124. Are Your values right or left? The answer could be more literal than you
think. http://feeds.sciencedaily.com
cause de notre anatomie, et que cela a des conséquences aux­
quelles on peut remédier. C’est en fait un des axes du présent
ouvrage.
- « Nous n ’utilisons que 10 % de notre cerveau. »
Quand on étudie cet organe avec la résonance magnétique nu­
cléaire fonctionnelle (IRMf), on observe directement que
toutes les parties de notre cerveau fonctionnent. Évidemment,
si au lieu de faire un travail plutôt répétitif, on continue ses
études jusqu’à 70 ans, on apprendra certainement beaucoup
plus de choses et on utilisera probablement davantage notre
cerveau. Des études montrent que ceux qui apprennent une
langue nouvelle après 40 ans ont le cerveau qui ne diminue pas
de poids, ce qui est d’habitude le cas pour les autres. Le bilin­
guisme en général, ou la pratique d’un instrument de musique,
retardent statistiquement l’apparition de la démence sénile.
- « Picasso, Einstein, Léonard de Vinci étaient gauchers. »
On trouve souvent ces notions citées dans des livres sur les
gauchers, sans références. Mc Manus, en bon scientifique, a
pris la peine d’observer de nombreuses photos de Picasso et
d’Einstein. A chaque fois, quand ils avaient un stylo, ils le te­
naient de la main droite, et pour Picasso aussi, son pinceau
était dans la même main. Quant à Léonard de Vinci, il semble
qu’il ait eu un accident à la main droite, ce qui l’a amené à écrire
plus facilement de la main gauche. Quand il écrivait pour lui-
même, il utilisait la main gauche et avait une « écriture en mi­
roir », mais pour des écrits destinés aux autres, il continuait à
utiliser la droite pour être plus lisible, mais sans doute non sans
quelques difficultés et douleurs.
Eloge de l’asymétrie

Nous avons réfléchi sur des éléments en faveur de la symétrie,


observons maintenant les arguments opposés. La critique de
fond pourrait être de soutenir que la symétrie est mortifère, et
la vie, en particulier humaine, est dissymétrique. Par exemple,
les animaux ne peuvent distinguer la gauche et la droite, car
leurs cerveaux sont complètement symétriques. C’est sans
doute pour cela qu’ils sont encore animaux.
Un cristal est parfaitement symétrique, mais il est froid,
mort, inodore. Beaucoup de formes de vie sont dissymé­
triques : l’amibe primitive représente l’établissement d’une dis­
symétrie entre l’intérieur et l’extérieur, et au bout de plus d’un
milliard d’années, on a rajouté un second niveau de dissymétrie
intérieure/extérieure avec l’apparition du noyau chez les euca­
ryotes. Le milieu biologique au-dedans de celui-ci était, et est
toujours, très différent du milieu en dehors. Il y a régulièrement
dans les formes de vie une dissymétrie entre le haut et le bas,
par exemple une opposition entre la fleur et la racine, la feuille
et le tronc, ainsi qu’entre la tête et le bassin. Et depuis environ
un milliard deux cent millions d’années, la reproduction est
principalement fondée sur la séparation des sexes. C’est une
dissymétrie fondamentale, qui a tellement d’avantages évolutifs
qu’elle s’est répandue rapidement pour devenir la règle pour
la plupart des espèces. Par ailleurs, même en gastronomie, la
fadeur d’un plat peut être considérée comme une forme de sy­
métrie, par contre les épices viennent apporter quelque chose
de nouveau, comme une dissymétrie qui fait tout le charme de
la bonne cuisine...
Les autocrates avaient un goût prononcé pour la sy­
métrie, que ce soit Napoléon ou Louis XIV dans les architec­
tures qu’ils ont encouragées. J’ai vu une étude sur les dessins
d’enfance de Louis XIV : il aimait concevoir des forts ou des
châteaux qui étaient parfaitement symétriques, comme s’il
n’avait pas moyen d’échapper lui-même au contrôle de sa psy­
chorigidité sous-jacente... Il a révoqué l’Edit de Nantes et per­
sécuté les Protestants, car ils incarnaient une dissymétrie
insupportable dans une société majoritairement catholique.
L’obsession de la symétrie peut amener à des erreurs.
Par exemple, pendant longtemps, tout le monde a cru sans
sourciller à la loi de Bichat, selon laquelle tout dans le corps
devait être symétrique, et que la dissymétrie était signe de ma­
ladie, voire de folie. Quand Broca a découvert le centre du lan­
gage à l’arrière du lobe frontal gauche, avec rien de tel à droite,
il n’y a pas cru au début car c’était une infraction à cette « loi »
de Bichat. Ainsi va la somnolence profonde des idées précon­
çues. McManus explique ceci :
Les astrophysiciens John Barrow et Joseph Silk ont écrit
dans leur ouvrage La main gauche de la création ;
« Combien de physiciens ont peur de la perte du “paradis...
de l ’état de symétrie parfaite et ultime ”- une symétrie par­
faite qui a pu exister à un moment, mais qui était “condam­
née à l ’impermanence ”, n 'existant seulement que pour une
toute petitefraction de seconde après le big-bang. Ensuite,
“le paradis a été définitivement perdu ”, et dans un style
apocalyptique, “la décadence a dominé le monde subato­
mique, et cela en est arrivé à l'univers varié de symétrie
brisée qui nous entoure ”. Néanmoins, Barrow et Silk amè­
nent à voir au-delà de l ’apparente perfection d ’un monde
pur, complet et symétrique, en réalisant au contraire les
potentialités de l'asymétrie : “Les petites fissures dans le
modèle parfait, mais que nous nous serions attendus à
trouver, sont enfait comme la roue dentée d'un mécanisme
brillant au centre des choses, et c 'est l'une des raisons
pour lesquelles notre existence même est possible”}25
La pensée totalitaire de l’intégrisme monothéiste peut
être comprise aussi comme une obsession de symétrie : il y a
eu d’un côté un Dieu unique qui a parlé par un Livre unique,
et de l’autre, une humanité qui est censée s’aligner complète­
ment sur cette révélation comme un miroir. Toute rupture de
symétrie sous forme de contestation est une souillure, porte
malheur comme un miroir cassé, et doit être impitoyablement
éliminée et détruite. C’est ainsi que l’obsession de pureté sy­
métrique tourne progressivement à la paranoïa religieuse, avec125
125. Id. p. 357.
ses conséquences destructrices à grande échelle pour les liber­
tés et la société.
Une application importante de cette réflexion sur la
remise en question du postulat de la symétrie est tout simple­
ment la notion de Loi. Je suis intervenu parfois en prison pour
enseigner des pratiques de relaxation et de connaissance de soi
aux détenus, et cela m’a amené à réfléchir plus profondément
sur cette notion de loi, ce qu’on appelle en Inde le Dharma. A
première vue, il semble que celle-ci soit là pour établir une sy­
métrie : à tout délit correspondra une punition, en proportion
juste, œil pour œil, dent pour dent. Cependant, la loi a cherché
à limiter les « réponses disproportionnées », les vengeances ex­
cessives qui mènent à s’engager dans des « vendetta » à n’en
plus finir. Certains essaient d’améliorer le côté par trop méca­
nique de la loi du talion en se référant au texte d’origine qui,
paraît-il, signifie plutôt dans le contexte « le prix d’un œil pour
un œil, le prix d’une dent pour une dent », ce qui est effective­
ment très différent.
Cela remplace un système de vengeance bêtement sy­
métrique par un principe d’amende et compensation financière,
et a évidemment l’intérêt de réduire par l’introduction de cette
dissymétrie la contagion de la violence physique.
En Inde, la notion de dharma est fondamentale, elle
est aussi basée sur l’équilibre et la symétrie. Il est d’ailleurs in­
téressant de noter que dans l’Inde moderne, sur les bords des
routes, il y a de longues queues de camion pendant la saison
de la récolte de canne à sucre. Ils attendent pour se faire peser,
ils roulent sur la balance qui est souterraine dans des sortes de
stations-service au bord de la route, on leur dit le poids de leur
camion chargés de cannes. Ainsi, ils pourront vendre celles-ci
à l’usine sucrière proche. Le nom de ces balances est intéres­
sant, on les appelle dharma-kanta, « aiguilles du dharma ». Le
mot même « balance » d’ailleurs en français signifie équilibre,
symétrie. La justice est représentée comme une femme aux
yeux bandés qui tient une balance en équilibre dans ses mains.
Michel Foucault a bien mis en évidence de nombreuses dévia­
tions que pouvait donner cette notion de symétrie dans le sys­
tème répressif pénal. On se reportera à son gros ouvrage
Surveiller et punir126 où il donne beaucoup de détails et d’exem­
ples sur le sujet.
On pourrait définir l’axe de fond de la non-violence
comme une dissymétrie, ou l’introduction d’une nouvelle sy­
métrie à un niveau supérieur. « Si l’on te frappe sur la joue
droite, tends la joue gauche » au lieu de répondre par un coup
bêtement symétrique. C’est aussi sur la notion de dissymétrie
que repose une critique fondamentale de la notion d’enfer bi­
blique : pour des fautes limitées dans l’espace et dans le temps,
le Dieu éternel, dans sa rage infinie, punit le pauvre pêcheur
par un enfer aux souffrances illimitées et éternelles. Il y a là
une dissymétrie qui fait violence au sens inné de justice et
d’équilibre. Donc, continuons les critiques, la notion d’enfer
n’est pas la réelle, mais la projection d’un psychisme humain
malade, le produit de l’imagination d’un groupe de « déséqui­
librés » mentaux qui manquaient de bon sens et préféraient le
recours à la mythologie pour essayer de fonder l’éthique. Leib­
niz mettait déjà en avant cet argument, et on lira avec intérêt
sur ce sujet les réflexions détaillées d’un catholique d’origine,
Jean-Marie Müller, qui a travaillé pendant 40 ans sur la non-
violence. Dans son livre récent Désarmer les dieux 127, il en vient
à rejeter la notion d’enfer justement parce qu’elle est violente
dans sa dissymétrie même, et remet en cause la soi disant non-
violence de Jésus, car celui-ci, dans la droite ligne des pro­
phètes du Premier Testament, condamne régulièrement à
l’enfer, la où il y a « les pleurs et les grincements de dents »,
tous ceux qui refusent de se prosterner devant lui.
126. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard.
127. Müller Jean-Marie, Désarmer les dieux, Editions du Relié, 2008.
Pour clarifier les choses et sortir de l’opposition sim­
pliste symétrie/dissymétrie, il faut bien distinguer l’avant et
l’après, l’en deçà et l’au-delà : une paire d’opposés représente
une dissymétrie. Il y a la fusion préconsciente du bébé avant,
et l’unité hyperconsciente du sage après l’expérience de vie or­
dinaire. On retrouve une structure analogue à celle de l’ego.
Celui-ci établit en quelque sorte une dissymétrie entre l’inté­
rieur et extérieur, mais il y a cependant un en deçà et un au-
delà de l’ego : respectivement, le stade préconscient du bébé,
et au-delà le stade hyperconscient du sage. Bien que les ex­
trêmes puissent sembler se toucher, ce n’est pas le cas. Ken
Wilber met bien cela en relief quand il insiste dans la psycho­
logie du développement individuel, sur l’opposition pré-/trans.
Jung a remarqué que dans les rêves, il y avait une struc­
ture 3+1 ou 4+1, ce qui est ajouté à l’ensemble représentant
le Soi, le Divin, la quintessence (le cinquième principe au-delà
des quatre de base). En Inde aussi, le 3 et demi est le 4 repré­
sentent le Soi au-delà des triades habituelles du monde, on re­
trouve la même signification dans le 34, ou dans le 11 au-delà
de la série complète de 10, ou dans le 17 au-delà de la plénitude
du 16. Ce sont des chiffres qui invitent à un recommencement
et ouvrent vers l’infini En ce sens, j’ai choisi dans cet ouvrage
de développer 34 méditations et de diviser le sujet en 17 cha­
pitres.
Chapitre 13

Méditation, éthique
et science contemplative

L’émergence d’une science contemplative

J’ai commencé mes études à l’université par deux ans de ma­


thématiques et de physique, ensuite sept ans de médecine, puis
trois ou quatre ans pour devenir psychiatre, et depuis 25 ans,
je suis chercheur et sâdhaka en Inde. Durant toutes ces phases,
je n’ai jamais ressenti de contradictions importantes entre
science et spiritualité. Chacune des deux était juste à son ni­
veau. Par origine, je suis d’un milieu catholique et j’ai pu voir
autour de moi la difficulté que l’harmonisation de la science
et de la religion pouvait provoquer chez les croyants. Il s’agis­
sait d’un travail pénible, et même parfois d’une tâche exté­
nuante. Il y avait un questionnement sans fin sur la manière de
réconcilier, par exemple à propos des origines du monde, la
mythologie biblique et les données solides de la science mo­
derne. Non seulement dans ce domaine, mais aussi dans celui
de la procréation et des questions de contrôle des naissances,
il est réalisé dans le milieu chrétien de façon douloureuse que
le royaume de Dieu, tel qu’il avait été défini auparavant, se ré­
duisait jour après jour. Par exemple, le rôle de Dieu dans le
passé était de donner des enfants, désormais, il y a toutes sortes
de techniques scientifiques qui ont été conçues pour en avoir
ou au contraire, pour s’en passer.
Dans le domaine des neurosciences et de la psychologie
en particulier, la subjectivité est bien moins taboue qu’aupara-
vant. Cela a été la conséquence de la collaboration de scienti­
fiques à l’esprit ouvert, de méditants et d’enseignants spirituels.
Au début, il y a eu la publication des recherches scientifiques
effectuées en lien avec le mouvement de méditation transcen­
dantale de feu Mahesh Yogui et à partir de 1985, nous avons
bénéficié des dialogues du Dalaï-lama avec les scientifiques
dans le cadre du Minci and Life Insititute. En novembre 2005, le
Dalaï-lama lui-même a été invité à présider un congrès à Wash­
ington qui rassemblait 35 000 spécialistes des neurosciences.
Cela a été un tournant important dans le dialogue entre les tra­
ditions contemplatives et la science moderne. Quand j’ai eu une
discussion avec Huzur il y a trois ans, il a mentionné l’impor­
tance de ce genre de dialogue, et nous allons le développer dans
cette contribution. Les chrétiens essaient aussi d’assouplir leur
lien avec la science à travers par exemple des livres comme Le
cerveau et Dieu de Mario Beauregard.128
De tout ce mouvement, ce qui émerge, c’est la notion
de « science contemplative », où la notion de subjectivité n’est
plus taboue. Alan Wallace, physicien par formation et ensuite
étudiant du bouddhisme tibétain ainsi que traducteur compé­
tent du Dalaï-lama, a écrit plusieursouvrages justement sur ce
sujet visant à lever le tabou de la subjectivité dans le domaine
des neurosciences.129 Le Dalaï-lama lui-même souligne que le
meilleur champ pour la collaboration entre la spiritualité et la
128. Beauregard Mario et O’Leary Denyse, Du cerveau à Dieu - Plaidoyer
d ’un neuroscientifiquepour l ’existence de l ’âme, Guy Tredaniel, 2008.
129. Wallace B. Alan, Budddism and Science: Breaking New Ground, 2004 et
Embracing Mind: The Common Ground of Science and Spirituality.
science était celui de la psychologie. Je ne mentionne pas cela
parce que je suis psychiatre ! Au contraire, j’ai choisi ce domaine
de la psychiatrie il y a 30 ans parce que j’étais intéressé par la
conscience ainsi que par la pratique de la méditation et je vou­
lais établir un pont en profondeur entre la psychologie d’une
part et les enseignements religieux et spirituels de l’autre.
Il est intéressant de voir que le Dalaï-lama, durant ses
dialogues avec les scientifiques, présente d’emblée les quatre
Nobles vérités comme une loi de psychologie : la question cen­
trale, c’est de sortir de la souffrance, et pour réussir dans cette
entreprise, la métaphysique est secondaire, bien que certaine­
ment pas inutile. Le chef spirituel des Tibétains s’est impliqué
plus que dans de simples dialogues, il a aidé à trouver des sujets
d’étude, comme les yoguis tibétains, dans les laboratoires oc­
cidentaux afin d’essayer d’évaluer, avec des moyens de mesure
moderne, les caractéristiques des différents états d’attention
décrits et pratiqués dans la tradition tibétaine. Après la confé­
rence de Denver au Colorado en avril 2012, il a fait une dona­
tion de 200 000 dollars au Mind & Life Institute pour leur
permettre de poursuivre leurs recherches.
Pour les méditants, la question de l’énergie et du corps
subtil est au premier plan. Dans ce sens, il y a des liens directs
avec la notion de kundalinî dans le yoga, avec les canaux d’éner­
gie ainsi qu’avec la réflexo-thérapie au sens large du terme. Avec
l’aide de l’introspection méditative, il est clair qu’on améliore la
connaissance directe du lien entre les sensations du corps et du
mental de base. Toutes les techniques de méditation dévelop­
pent ce type de prise de conscience, mais pouvant être expri­
mées plus ou moins clairement selon les religions.
En fait, chaque branche de la science a ses instruments
préférés, le télescope pour l’astronomie et le microscope pour
la biologie. Si vous les intervertissez et prenez les microscopes
pour regarder les planètes, cela ne mènera à rien. Dans le
même sens, le monde intérieur de la subjectivité a aussi son
instrument préféré, la méditation. Tout d’abord, on doit cali­
brer l’instrument et les chercheurs doivent apprendre à s’en
servir, c’est là qu’il y a une différence principale entre l’ap­
proche occidentale et orientale traditionnelle. Même de grands
psychologues occidentaux n’avaient pas cette connaissance, et
n’ont pas pris le temps d’affiner les pratiques de concentration
et de méditation. C’est pourquoi ils ont eu de grandes difficul­
tés à voir, et même à concevoir les réalités subtiles de l’esprit.
Ils ne pouvaient même pas raisonner sur ces domaines de la
réalité, car ils ne pouvaient les voir, de même que jadis, sans
microscope, on ne pouvait même pas concevoir le monde de
la microbiologie. Au contraire, nous pourrions définir la mé­
ditation comme le meilleur instrument, le plus adapté, pour
développer une science de la subjectivité.
Venons maintenant à la question des preuves : pour
les sciences dures, on les trouve dans la biochimie, l’électricité
ou l’imagerie cérébrale. Pour les méditants, elles résident dans
la perception des courants de sensations (nâdis en sanskrit, tsa
en tibétain), des chakras, et de l’absorption dans des visualisa­
tions archétypales. Néanmoins, on a établi déjà quelques ponts.
Je pense par exemple au livre de Hiroshi Motoyama sur la
théorie des chakras130. Par ailleurs, l’imagerie cérébrale a repré­
senté une révolution récente dans les neurosciences. Enfin, il
devenait possible d’observer en direct le cerveau dans son pro­
cessus de pensée, grâce à des techniques comme par exemple
l’IRMf.
La relation entre la spiritualité et la science s’est éten­
due et est devenue un vaste sujet. Nous pouvons mentionner
par exemple Ken Wilber, qui a réalisé un travail substantiel
dans ce sens. Il a d’abord été inspiré par Shrî Aurobindo, et
son idéal d’incarner le spirituel dans le monde et de le combi­
130. Motoyama Hiroshi, The chakras - A Bridge towards the Absolute, The
Theosophical Society, New York, 1981 et Delhi, New Age Books, 2001.
ner avec de nouvelles idées sur l’évolution. À partir de cette
base, il a travaillé beaucoup par lui-même, il a maintenant ré­
digé un grand nombre de livres, en plus de ce qu’on trouve de
ses écrits sur Internet.
Du point de vue du bouddhisme aussi, on assiste à
toute une série de publications dans ce domaine. Le Dalaï-
lama, bien qu’âgé maintenant de 75 ans, continue conscien­
cieusement à participer aux rencontres du Mind and Life
Institute. Il explique clairement que le but de ces rencontres
entre bouddhisme et science n’est pas de convertir les sujets à
cette confession, mais de servir l’humanité, afin que les gens
puissent devenir de meilleures personnes. La méditation est un
héritage commun du genre humain. Personne ne peut la bre­
veter. Puisse-t-elle être utilisée le plus largement possible pour
l’amélioration de l’esprit. C’est le besoin de notre temps, et au
fond un besoin éternel. Pour cette œuvre, il y a bien sûr des
complications et des obstacles à dépasser. Néanmoins, le suc­
cès dépendra de notre qualité de vision. C’est ce que soutient
Etty Hillesun, une jeune mystique belge qui est morte dans les
camps de concentration nazis, mais n’a pas manifesté de haine
contre qui que ce soit : « Le problème réside toujours dans la
représentation, jamais dans la réalité. »
À la recherche d’une éthique universelle

Seulement une ou deux personnes sur cinq dans le monde sont


religieuses. Les chiffres habituels du monothéisme par exemple
sont trompeurs, car beaucoup sont nés avec cette étiquette,
alors qu’ils n’ont aucune éduction et pratique dans ce sens, et
une croyance tellement floue qu’on ne peut guère les considé­
rer comme religieux. Même en Iran, présenté comme la répu­
blique islamique idéale, environ la moitié de la population ne
fréquente pas les mosquées, ne serait-ce déjà que par allergie
au fascisme islamique des ayatollahs. Sont-ils toujours croyants,
et en quoi ? Difficile à dire. En France, seulement 22 % des
gens croient encore en un Dieu personnel, et de plus, cette en­
quête dont je cite les chiffres date du début des années 2000,
probablement la proportion a encore chuté depuis. Pas plus
d’un ou deux pour cent de la population souscrit entièrement
au credo catholique. Un sujet important de discussion en
France et en Europe est la théorie et la pratique de la spiritua­
lité laïque, cela signifie dans ce contexte une spiritualité sans
Dieu personnel et sans églises. Dans ce sens, même les chré­
tiens de France sont profondément et collectivement ébranlés,
et leur dernier congrès national il y a quelques mois avait pour
titre : « Est-ce que nous avons toujours besoin de Dieu ? »
Voilà une vraie question !
On peut distinguer trois pôles en vue de fonder une
éthique universelle.
- L’individualisme : est défini comme étant aussi bien que tout
ce qui promeut le développement de l’individu. Cette théorie
est clairement tentante, et même séductrice pour les esprits oc­
cidentaux modernes, qui donnent une grande valeur à ce type
de développement personnel.
- Le perfectionnisme : l’être humain est appelé à la perfection,
il fait des efforts pour elle, et ce travail même le rendra pleine­
ment éthique. C’est le point de vue des traditions religieuses
et spirituelles.
- Le rationalisme : la logique à elle seule est suffisante pour
montrer que tous les êtres humains sont égaux ; ainsi, on doit
définir clairement les droits de l’homme afin qu’ils puissent
être mis en place grâce à la politique et au travail social.
Un intellectuel français célèbre, Edgar Morin, anthro­
pologue et sociologue, a publié une somme appelée Ethique,
où il ne parle pas du tout du christianisme ou d’un Dieu per­
sonnel quelconque. En fait, la modernité est lassée d’une vue
sectaire de l’éthique telle qu’elle est proposée dans certaines
formes religieuses. Dans celles-ci, tout ce qui aide à disséminer
le credo est considéré comme bon, même la guerre soi-disant
sainte, et les choses ou les gens qui empêchent le développe­
ment de ce credo sont considérés comme mauvais, et même
sataniques. La Révolution française a été une réaction en pro­
fondeur contre cette demi-éthique, cette caricature qui se ré­
duit au bout du compte à une absence d’éthique. Si nous
parlons précisément des monothéistes, il est très intéressant
de relever une évolution générale : leur expansion a été fondée
sur l’iconoclasme, c’est-à-dire sur le fait de détruire les dieux
des autres religions et pays que l’on étiquetait globalement
comme « idoles ». Maintenant, la modernité a porté cet icono-
clasme à sa conclusion logique, c’est-à-dire à détruire cette
idole ultime qu’est le concept d’un Dieu unique, créateur et
tout-puissant. C’est ce qu’on pourrait appeler « achever pro­
prement le travail ». On peut aussi considérer cela comme le
retour d’un karma violent du monothéisme, ou un effet de
boomerang, qui est au fond tout à fait logique et compréhen­
sible psychologiquement. Quand nous gardons présent à l’es­
prit ce contexte historique, l’approche du bouddhisme et du
jaïnisme fondée non sur des croyances, mais sur l’éthique di­
rectement, semble plus moderne, saine et viable pour le futur
de l’humanité. Le Dalaï-lama l’a senti et a écrit là-dessus un
livre en anglais Ethique pour le nouveau millénaire m, qu’il a pro­
longé tout récemment par un autre Beyond Religion 13132. C’est
intéressant de voir un grand responsable religieux indiquer clai­
rement l’au-delà des religions.
Dans ce sens, je me permets de raconter un témoignage
rapporté par une amie qui est médecin en France mais d’origine
iranienne. Il y a quelques mois, elle a perdu son père. Il avait
été un intellectuel libéral en Iran, et avait assumé la direction
d’une grande institution d’éducation à Téhéran, en fait le lycée
131. The Dalaï-Lama, Ancient Wisdom, Modem World - Ethics for a New
Millennium Little, Brown and Company, London, 1999.
132. The Dalaï-lama, Beyond Religion - Ethics for a Whole World, Houghton
Mifflin Harcourt, Boston, New York, 2011.
français, avant la révolution islamique. Quand sa dernière heure
est venue, alors que sa femme plutôt émotionnelle évoquait le
Prophète comme elle y avait été conditionnée depuis l’enfance,
lui-même avait les noms de Zoroastre et Bouddha sur ses lèvres
et il critiquait un gouvernement qui tuait les citoyens de l’Iran.
Il se moquait aussi avec son fils de la bigoterie islamique. Il n’est
pas interdit de voir dans cette anecdote un symbole de notre
temps. Nous pouvons aussi parler d’un autre intellectuel ira­
nien, Darius Shayegan, qui est un professeur de philosophie ef­
fectuant souvent la navette entre Téhéran et Paris. Il a écrit un
livre intitulé La lumière vient de l ’Occident. Dans celui-ci, il re­
connaît le rôle du Siècle des Lumières comme indispensable à
notre modernité, mais il conclut dans son dernier chapitre sur
l’idée suivante : pour fonder une éthique universelle, le boud­
dhisme est irremplaçable. Ceci converge avec l’opinion de Vi-
vékânanda qui, bien qu’étant assurément un fidèle de
l’hindouisme, reconnaissait volontiers que le bouddhisme était
« la seule religion rationnelle de l’humanité ».
Un critique contemporain français des religions et
libre-penseur, Régis Debray, a établi un parallèle intéressant
entre la religion et la technologie. Les religions, selon lui,
comme les cultures, représentent des facteurs de division, en
créant des compétitions, des querelles et finalement des
guerres. Les technologies, au contraire, sont des facteurs d’uni­
fication, parce qu’elles peuvent se répandre rapidement à tra­
vers le monde entier et travailler de la même façon d’un bout
à l’autre de la planète, quelles que soient les croyances des gens
qui l’utilisent. Néanmoins, nous pourrions argumenter qu’au
contraire il y a une fondation commune aux diverses religions,
par exemple le processus de dévotion qui fonctionne de façon
à peu près analogue dans chaque tradition. Les techniques mé­
ditatives aussi peuvent travailler de la même manière, tout ce
dont on a besoin pour le reconnaître est la traduction de
quelques notions d’un chemin spirituel à un autre. Quand aux
technologies, bien sûr, elles peuvent être utilisées pour la
guerre.
La compassion, l’empathie, l’altruisme semblent four­
nir une base solide à une éthique universelle, bien qu’il puisse
y avoir certaines critiques et mises en garde :
- La compassion peut se contenter d’être sentimentale et être
induite davantage par de la pitié ou par un complexe de supé­
riorité, plutôt que par une empathie réelle pour l’autre.
- La compassion est reliée à la religion, en particulier au boud­
dhisme : ainsi, elle ne peut être universelle.
- La compassion est trop personnelle ; le besoin de notre
époque, c’est un principe général qui ensuite pourra s’appliquer
également pour les masses de par le monde.
Quelles que puissent être ces critiques, la compassion
reste néanmoins une bonne base pour les actions à grande
échelle. Qu’on l’appelle empathie, altruisme, charité ou quoi
que ce soit d’autre, on doit trouver quelque chose de ce genre
si l’on veut que l’humanité se développe bien, et même si l’on
souhaite simplement qu’elle survive. La règle d’or énoncée par
le sage juif Hillel durant le premier siècle avant l’ère commune,
est aussi valide aujourd’hui qu’auparavant : « Ne fais pas aux
autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse à toi-même ! »
L’individualisme lui aussi mérite d’être remis en ques­
tion : en fait, il s’agit également d’une nouvelle croyance reli­
gieuse d’imaginer que l’individu a des droits illimités. Il a été à
la mode et politiquement correct il y a quelques années de cé­
lébrer en grande pompe l’anniversaire de la Déclaration des
Droits de l’Homme qui a eu lieu au début de la Révolution
française. Mais la plupart des gens oublient que huit ou neuf
ans plus tard, sous le Directoire, après la phase de la terreur
où 50 000 personnes ont été tuées au nom de ces « droits »,
les Français avaient été dégrisés de leur zèle révolutionnaire.
Ils se sont mis à réfléchir plus profondément et ont écrit une
déclaration non plus des Droits de l’Homme, mais de ses de­
voirs... Très peu de gens ont observé l’anniversaire de cette dé­
claration ! Cela serait-il un effet de l’ego banal, à tout jamais
plus prompt à affirmer ses droits qu’à assumer ses devoirs ?
Dans ces discussions avec les scientifiques sur
l’éthique, le Dalaï-lama a un argument intéressant, en tant que
bouddhiste, à propos d’une éthique universelle qui voudrait se
fonder sur l’idée de Dieu : « Qu’en est-il des animaux, en par­
ticulier ces animaux qui ont un début de sens social ? (Comme
les primates et les dauphins). Ils ont une forme limitée d’al­
truisme et ils semblent aussi avoir un très bon sens de la res­
ponsabilité envers le bien commun, mais sans aucune religion !
Si certaines espèces animales peuvent avoir un début d’éthique
sans aucun Dieu, pourquoi pas l’humanité dans son ensem­
ble ? »133 Le développement d’une psychologie spirituelle dans
les religions bibliques a été étouffé et ombragé par l’obscuran­
tisme d’une dévotion bigote. Si quelqu’un essayait de compren­
dre directement l’esprit, comme le Bouddha l’a fait et comme
le fait maintenant la psychologie moderne, on le suspectait de
ne pas avoir foi dans l’action toute-puissante de Dieu, et il était
mis de côté, voire brûlé vif comme insoumis. Cet obscuran­
tisme bigot a été tristement efficace pour empêcher le déve­
loppement d’une psychologie indépendante pour plus d’un
millénaire en Occident, ainsi que d’une éthique réellement uni­
verselle.
Même la psychothérapie moderne a ses propres fai­
blesses, ses instruments pour l’introspection ne sont pas affinés
comme ils devraient l’être, par exemple la notion de concen­
tration et d’enseignant spirituel y reste très floue. Certainement,
il y a un accroissement dans la connaissance de soi, et il y a
pour sûr beaucoup de publications sur la psychologie, que ce
soit au niveau populaire ou universitaire, mais il n’y a pas beau­
coup d’accroissement dans le contrôle de soi. On raconte une
histoire humouristique qui est signifiante dans ce sens :
133. Goleman, Healing Emotions, Shambala, 1997, p. 27.
Quelqu’un arrive dans une boîte de nuit, passe au bar
et y commande une bière. Le garçon le sert, le visiteur
prend le verre, le regarde attentivement, et le retourne
avant de s’en aller sans rien ajouter. Plutôt stupéfait, le
garçon lui crie pendant qu’il sort : « Eh toi, espèce de
fou, tu ferais mieux d’aller voir un psy ! » Un mois plus
tard, le même visiteur revient, et rejoue exactement le
même scénario. Le serveur l’avait bien sûr reconnu et
lui lance : « Est-ce que tu n’as pas été voir un psy,
comme je t’ai dit ! L’autre répliqua :
—Oui, je l’ai fait !
—Eh bien, on voit clairement qu’il n’y a pas eu de ré­
sultats !
—Mais si, il y en a eu ! Auparavant, j’avais ce compor­
tement, et je me sentais très coupable, maintenant, je
l’ai toujours mais je ne me sens plus coupable du
tout ! »
Une base saine pour l’éthique est de considérer comme
juste ce qui va dans le sens de son propre bonheur et de celui
des autres, en parallèle si l’on peut dire. Il y a maintenant 8 000
chercheurs qui travaillent de par le monde sur la psychologie du
bonheur, cela fait une différence importante avec la génération
précédente où presque tous les psychologues étaient focalisés
sur les pathologies et la dépression. En parlant de psychologie
du bonheur, nous pouvons mentionner Matthieu Ricard. Il était
un jeune scientifique français qui faisait son doctorat en biologie
sous la direction de François Jacob, qui a lui-même reçu le prix
Nobel dans ce domaine. Après cela, il est devenu moine dans la
tradition du bouddhisme tibétain, et maintenant un écrivain cé­
lèbre sur le bouddhisme et l’Occident, en même temps que le
traducteur fréquent du Dalaï-lama en français. Je l’ai rencontré
il y a quelques mois à Katmandou, et nous avons discuté de dif­
férents sujets. Il a écrit parmi d’autres un livre Plaidoyer pour le
bonheur, qui a été traduit dans de nombreuses langues. Il prend
pour sources non seulement le bouddhisme, mais aussi la litté­
rature morale occidentale et la psychologie moderne, ainsi que
des anecdotes de la vie quotidienne actuelle.
Dans ce livre, il mentionne par exemple une histoire qui
nous amène à réfléchir sur le bonheur. Il était avec un ami à
Hong-Kong. Un jour, ce dernier lui a dit qu’il désirait gagner un
million de dollars et ensuite tout arrêter et être heureux. Dix ans
plus tard, il l’a rencontré de nouveau, il n’avait pas accumulé un
million, mais trois millions de dollars, et Matthieu lui a demandé
s’il était heureux. Il a répondu : « Non, je sens que j’ai gaspillé
dix ans de ma vie ! » Pour citer le même livre, Matthieu Ricard
nous rappelle ce que disait Shantidéva, un sage mahayaniste du
V IIIe siècle. Il affirmait par exemple d’une façon tout à fait lo­
gique : « S’il y a un remède, il n’y a pas raison de se lamenter, et
s’il n’y a pas de remède, il n’y en a pas non plus ! »
Les émotions positives comme fondement d’une bonne
santé et d’une éthique universelle

Les psychologues qui ont une vision holistique voient que les
émotions positives donnent une bonne santé à long terme à
soi-même, et qu’elles aident aussi à la bonne santé des autres.
Ainsi, elles sont capables de fournir une base solide pour une
éthique universelle. Daniel Goleman est un célèbre spécialiste
américain des émotions ; il a développé l’idée d’intelligence
émotionnelle. Il s’est aussi intéressé à la méditation bouddhiste.
Il parle, en jouant sur les mots entre l’anglais et le sanskrit, de
body dharma, de loi juste du corps, sachant qu’aussi Bodhi-
dharma a été le moine indien qui a introduit le bouddhisme en
Chine. Ces lois, récemment découvertes à propos des interac­
tions corps-mental à travers différents canaux, sont maintenant
rassemblées dans une nouvelle science qui a pris forme à partir
des années 80, la psycho-neuro-immuno-endocrinologie.
Commençons par une série d’exemples sur la manière
dont les émotions affectent la santé.134 William Redford de
Duke University aux Etats-Unis a fait une première étude dans
ce sens : il a évalué pour leur sentiment d’hostilité 2 000 ou­
vriers et les a réexaminés après 25 ans, en estimant leur santé
générale, et évidemment leur taux de mortalité. 20 % de ceux
avec un niveau bas d’hostilité étaient morts, tandis que 30 %
de ceux qui avaient un haut niveau d’hostilité étaient décédés
de différentes causes, y compris d’accidents. Ceci signifie qu’un
haut niveau d’hostilité avait accru le risque de mort de 50 %
après un quart de siècle. Le même auteur a fait le même type
d’études avec d’autres groupes, et parfois, il a trouvé un ac­
croissement encore beaucoup plus grand, jusqu’à 500 %.
Si un sujet a déjà eu une attaque cardiaque et qu’il est
en plus sujet à des accès de colère, il a deux ou trois fois plus
de chances de mourir après 10 ans que l’autre groupe qui a le
même problème de fond, les crises cardiaques, mais pas d’accès
de colère.
On a prouvé que la dépression gêne la convalescence
de maladies sérieuses, comme les crises cardiaques, les cancers
du sein ou les fractures de la hanche chez les personnes âgées.
Freidman, de l’Université de Californie à Irvine, a fait une
« méta-étude » d’une centaine d’études précédentes sur les
émotions et la santé. Sa conclusion est que les émotions néga­
tives doublent le risque de maladies graves.
Même le simple fait de réprimer ses émotions augmente
notablement l’asthme, l’hypertension, la grippe et les rechutes
de cancer du sein. Du point de vue de l’immunité, on a observé
une relation régulière et proportionnelle entre le nombre de cel­
lules tueuses et l’augmentation du temps de pratique de la mé­
ditation. Ces cellules constituent des liens importants pour un
bon fonctionnement de toute l’immunité.

134. Goleman, op.cit., p. 35-43.


Les pessimistes sont consternés en cas d’échec, alors
que les optimistes comprennent que tout change, et ils savent
comment attendre de meilleures périodes. Dans le même sens,
avoir un meilleur contrôle sur sa vie aide à être optimiste, et
même à vivre plus longtemps. Par exemple, dans une maison de
retraite, on a redonné à un groupe de pensionnaires plus de
contrôle sur leur vie quotidienne, et leur taux de mortalité après
un an a diminué de moitié par rapport à un groupe témoin. De
plus, le tissu social aide beaucoup, il accroît par exemple de 30 %
le nombre de cellules T chez des femmes avec le cancer du sein,
ce qui signifie que leur capacité à combattre la maladie est aug­
mentée. Toujours dans ce sens, un bon tissu social réduit de
50 % le taux de mort de cancer du sein après 10 ans.
Une étude intéressante relie la solitude et le stress : un
singe, seul dans sa cage, est soumis à des flashs ainsi qu’à des
sons violents, et cela lui donne bien sûr beaucoup de stress. Si
on lui amène un compagnon, le stress est divisé par deux, et
s’ils se retrouvent à cinq, ils n’ont plus de signes de stress du
tout. Cette expérience doit cependant être prise avec un grain
de sel, car il y a beaucoup de cas ou des gens fuient le stress
dans la vie sociale, la fête et le divertissement parce qu’ils ne
veulent pas voir en face ce qui menace leur société. Le résultat
peut être qu’ils ne réussiront pas à organiser leur défense et
qu’ils seront finalement détruits. Le stress a des côtés utiles, il
peut aider à se réveiller...
Dans une étude importante, le sens de joie est ressorti
comme le facteur unique le plus important pour se sortir du
cancer du sein, plus même que le bas nombre de métastases.
On a montré qu’il augmentait les cellules tueuses, et diminuait
le cortisol, une hormone qui vient du stress. Quant à l’humour
et le fait de regarder des films comiques, cela a également un
bon effet sur l’immunité. On peut supposer que le méditant
qui développe un sens de l’humour par rapport à lui-même et
qui peut observer son propre mental comme un film drôle, dé­
veloppera également son immunité. Ce type d’études pourrait
indiquer des mécanismes par lesquels la méditation diminue
l’incidence des cancers, ou encore l’incidence des rechutes
après un premier traitement.
Pour conclure cette série d’études, remarquons qu’il y
a un grand avantage à séparer éthique et Dieu personnel. Cela
contribue à faire comprendre aux gens qu’ils n’ont pas besoin
de se soumettre à une mystérieuse entité supposée toute puis­
sante pour vivre heureux. Dans la société moderne, cela sera
considéré comme un signe de maturité, et au moins les boud­
dhistes ou jaïns ne seront pas surpris par cette approche qu’ils
ont déjà adoptée depuis 25 ou 30 siècles.
On comprend de plus en plus le système immunitaire
en tant que second cerveau : les lymphocytes sont comme des
neurones voyageurs, ils sont reliés non pas par des synapses,
mais par des protéines liantes qui aident à ce qu’ils se reconnais­
sent les uns les autres. Les nerfs sont efficaces car ils sont à leur
extrémité reliés aux muscles. De la même façon, le système im­
munitaire est effectif parce qu’à la fin de la chaîne, il y a le
groupe des cellules B qui agit directement en libérant des anti­
corps qui, eux-mêmes, vont enduire les bactéries et finalement
les détruire. En outre, de la même manière que le cerveau dé­
veloppe un sentiment d’identité, le système immunitaire a une
individualité très précise, c’est de là que vient le rejet des greffes.
Le moment est venu de clarifier une simple question
de thérapie : doit-on conseiller à un sujet d’affirmer son ego,
ou de le réduire ? Nous devons distinguer selon le niveau de
cette personne. Certaines sont très inhibées, par exemple à
cause de parents autoritaires qui les auraient écrasées pendant
leur enfance. Pour elles, cela sera bon. Elles ont un ego tama-
sique, et monter au niveau rajasique sera pour elles un succès.
Mais au-delà de cela, on trouve cet ego sattvique qui deviendra
de plus en plus ténu et transparent pour finalement créer une
enveloppe ultime autour de la lumière centrale du Soi.
Racontons maintenant une histoire qui montre com­
ment nos émotions négatives sont capables de créer la réalité :
« Un homme a eu une crevaison à l’un de ses pneus alors qu’il
roulait au coucher du soleil dans un endroit de campagne isolé.
Il réalise alors qu’il a oublié son cric. La seule maison qu’il voit
à distance a une fenêtre allumée, il s’y dirige donc. Sur son che­
min, il rumine à propos de la situation d’une façon négative :
« Peut-être bien que la personne dans la maison sera effrayée
de me voir frapper à sa porte alors que le crépuscule est en
train de tomber. Ou probablement, ce sera un égoïste, et il aura
peur que je garde le cric ou que je ne le lui rende jamais ! Peut-
être même qu’il sera en colère parce que je le dérange si tard ! »
Finalement, il frappe à la porte, et un monsieur vient lui ouvrir,
mais sans même lui laisser le temps de dire quoi que ce soit,
notre chauffeur anxieux lui crie au visage : « Vous, espèce
d’égoïste, vous pouvez vous le garder votre cric, je vais me dé­
brouiller sans, et allez au diable ! » Puis il tourne les talons et
s’en va seul, les mains vides, dans la nuit tombante.
Retour sur les aspects émotionnels des hémisphères
droit et gauche

Rappelons en bref : il y a un centre dans le cortex frontal gauche


qui est relié aux émotions positives tandis que le centre symé­
trique à droite est associé à l’anxiété. La spécialisation des hé­
misphères est une très vieille affaire : les paléontologues ont
trouvé des coquillages qui dataient de plusieurs centaines de mil­
lions d’années ; ils ont examiné de près les marques de pinces
de crabes qui les avaient attaqués, et ont pu en conclure que ces
crabes étaient des droitiers...
Dans la méditation, on conseille d’habitude d’entendre
le son du silence, le nâda, à travers l’oreille droite, ou aussi de
se concentrer sur l’œil droit, et Râmana Mahârshi recomman­
dait comme seule pratique de yoga l’absorption de l’attention
du côté droit du thorax, comme un support pour la méditation
sur le Soi. Dans la réalité neurologique, il y a une connexion
entre le côté droit du tronc et l’hémisphère gauche, d’où l’effet
positif sur l’humeur. En ce qui concerne l’œil et l’oreille, du
point de vue anatomique, les paires crâniennes de nerfs ne
croisent pas la faux du cerveau, excepté pour les nerfs op­
tiques. Néanmoins, il semble que l’habitude du schéma corpo­
rel de toute façon associe fortement le côté droit du visage et
de la tête à l’hémi-tronc droit et ce lien est assez fort pour réus­
sir à se superposer et à effacer l’influence des innervations crâ­
niennes qui ne croisent pas.
Il y a un réflexe néonatal intéressant : quand un enfant
nouveau-né entend un son d’un côté, non seulement il tourne
la quête dans cette direction, mais il a une contraction du bras
et de la jambe du côté correspondant. Ainsi, en entendant le
son du silence à travers l’oreille droite, même un adulte, pour
peu qu’il soit dans un état de méditation profonde, aura aussi
probablement un début de ce réflexe sous forme d’un éveil et
d’une stimulation du côté droit du corps en dessous de la tête,
d’où un effet positif sur le centre de l’humeur dans le cortex
frontal gauche
Pour résumer la différence entre les hémisphères droit
et gauche, nous pourrions dire que l’hémisphère droit repré­
sente le « retrait rapide », et le gauche « l’approche détaillée ».
Cette approche est aussi liée à la vie affective, à la tendresse, et
à la venue de la mère à proximité du bébé. Cette proximité induit
un sourire réel chez celui-ci, avec la stimulation des muscles pé-
riorbiculaires (situés en dessous et sur le côté des yeux), ce qui
produit ce qu’on appelle de temps en temps « la petite étoile ».
Le sourire effectué avec le coin des lèvres est un sourire social,
le bébé le montre pour les étrangers. Une différence identique
entre sourire social et sincère existe aussi chez les adultes.
Cette opposition entre l’approche détaillée et le retrait
rapide est une manière commode de mettre de l’ordre et une
continuité dans les réactions émotionnelles selon un spectre
progressif. Ainsi, les chercheurs peuvent les classifier d’une
façon continue. L’autre classification n’est pas continue, mais
discrète, et elle est fondée sur les six émotions habituelles de
bonheur, tristesse, peur, surprise, dégoût, et colère.
Nous pouvons mentionner une expérience intéressante
qui peut être reliée à la méthode de l’écoute du son du silence à
travers l’oreille droite. Le contexte ne semble guère spirituel, mais
nous allons faire le lien avec la méditation au bout du compte.
L’étude concerne le lien entre audition et émotions. Les psycho­
logues sont allés rencontrer des danseurs dans une boîte de nuit
bruyante, et leur ont demandé des cigarettes. Quand ils étaient
du côté de l’oreille droite des sujets, non seulement leur demande
a été entendue plus facilement, mais les sujets ont eu tendance à
y répondre plus souvent positivement. Pourrions-nous dire que
le nâda, le son du silence, est l’appel, la demande de l’Absolu, et
qu’il vaut mieux essayer de se mettre en condition pour y répon­
dre positivement en choisissant l’oreille droite pour l’écouter ?
En ce qui concerne les Tibétains, ils n’ont pas réellement
de terme pour « émotions », ils parlent de sensations, d’impres­
sions, de sentiments, et surtout d’afflictions, klesha-s en sanskrit.
Le groupe inclut certaines émotions comme la colère, mais aussi
l’ignorance, le scepticisme, et les conceptions erronées. En fait, ils
placent beaucoup de facteurs cognitifs dans le groupe des afflic­
tions. Ceci est logique, car les gens ne sont pas mauvais en eux-
mêmes, mais simplement, par ignorance ; ils n’arrivent pas à se
débrouiller avec leur monde intérieur.
Une manière de méditer sur les émotions consiste à utili­
ser les antidotes : il est possible d’avoir en succession rapide la
haine et l’amour, mais on ne peut pas avoir ces deux émotions
contradictoires exactement en même temps. A ce propos, le phi­
losophe Alain disait : « Un mouvement exclut l’autre. Si vous ten­
dez une main amicale, cela exclut le fait de donner un coup de
poing ! »
Le travail du Pr Kabat-Zinn sur la méditation à l’hôpital

Le Pr Kabat-Zinn est chef de service du département de mé­


decine au Centre médical de l’Université du Massachusetts.
C’est un grand hôpital de 400 lits avec des milliers de patients
externes tous les jours. Il a développé une méthode de médi­
tation pour les padents qui est maintenant enseignée dans 200
autres hôpitaux aux Etats-Unis. Déjà en 1991, il avait présenté
son travail au Dalaï-lama à Dharamsala, pendant une rencontre
de l’Institut Mind and Life et celui-ci lui a posé toute une série
de questions précises sur la manière dont il procédait. En fait,
ce qu’il enseignait aux gens était une innitiation classique de
méditation vipassana, mais il a changé l’appellation pour la
remplacer par le vocabulaire comportemental habituel, avec
des termes comme la réaction de stress corps-mental, etc. Il a
étendu aussi le cours sur une durée de huit semaines, afin qu’il
puisse être effectué en externe, avec 2h30 d’enseignement à
l’hôpital chaque week-end, et une fois un jour de retraite de
huit heures en silence au niveau du groupe, avec simplement
l’aide des conseils des enseignants. De plus, il demande aux
patients de s’asseoir 45 minutes chaque jour, en les avertissant
que ce sera en soi un grand stress de rester si longtemps sans
rien faire. Kabat-Zinn ajoute avec une pointe d’humour, que
c’est presque antiaméricain de faire une demande si exigeante
à des citoyens normaux ! Ce qu’il y a de remarquable, c’est que
80 % des gens qui ont commencé le cours ont été jusqu’à la
fin. C’est un résultat excellent si on le compare avec le suivi
des traitements médicaux habituels, où le taux d’abandon est
plus important, et au bout du compte, on n’a souvent que 25 %
des gens qui vont jusqu’à la fin d’une cure médicamenteuse.
Ceci est encore plus intéressant, car les sujets étaient les Amé­
ricains qu’on pourrait dire en dessous de la moyenne, dans ce
sens qu’ils avaient des maladies sérieuses, qui sont fréquem­
ment, bien que certainement pas tout le temps, associées à des
émotions perturbatrices et à des erreurs grossières dans les ha­
bitudes de vie. Ce qui est aussi intéressant, c’est qu’après quatre
ans, 45 % des gens ont continué à s’asseoir au moins un quart
d’heure par semaine, et à suivre globalement les prescriptions
sur le besoin de conscience dans la vie quotidienne. Ceci se
passait sans autre renforcement ou rappel de la part des ensei­
gnants ou de l’hôpital.
En ce qui concerne les résultats médicaux, on a ob­
servé une diminution de 25 % des troubles physiques, et de
35 % des plaintes psychologiques à propos de l’anxiété, la dé-
pressivité, etc. Encore plus important : même durant cette pé­
riode brève de huit semaines de cours, on a observé un
changement de personnalité réelle. On l’a apprécié en recou­
rant à différents tests, par exemple on a remarqué une aug­
mentation de 7 % de la capacité à faire face au stress et aux
changements. D ’après les spécialistes de la personnalité, une
augmentation globale de cette importance pour un groupe en­
tier est tout à fait significative.
En ce qui concerne les méthodes, Kabat Zinn est resté
tout à fait classique. Il a lui-même suivi un enseignement de
vipassana au Myanmar (Birmanie). Il prescrit aussi le hatha-
yoga pour le corps, et fait pratiquer la méditation allongée. Le
Professeur américain s’est excusé quand il a expliqué ceci au
Dalaï-lama, mais il s’est expliqué en disant que s’il avait de­
mandé d’emblée à ses patients américains de s’asseoir en lotus,
il n’aurait pas eu de clients pour la session suivante... Dans les
groupes, il fait pratiquer beaucoup l’observation du souffle, et
à la fin de la méditation, il y a un peu de prise de conscience
sans aucun choix, choiceless awareness, sachant bien qu’il s’agit
de la méditation la plus difficile car la plus simple. Entre le
début et la fin, l’essentiel de la pratique est constitué par le ba­
layage du corps. Le problème principal n’est pas de savoir si
les gens sont stressés ou non ; la plupart du temps ils le sont,
mais ils ne le savent pas. Le balayage du corps est une méthode
efficace pour identifier clairement que oui, il y a problème.
En ce sens, il y a une observation intéressante de psy­
chologie expérimentale : on demande à des gens qui sont
connus comme étant anxieux, de regarder une image com­
plexe, dont une partie a un contenu perturbateur. Au même
moment, on enregistre les mouvements des yeux, en particulier
en suivant la direction de la vision aiguë. On a observé que les
sujets ne regardent même pas la partie perturbatrice de l’image,
et quand on leur demande de faire des commentaires sur la re­
présentation, il semble qu’ils n’ont même pas vu cette partie ;
en tous les cas ils n’en parlent pas du tout. En fait, ce qui est
arrivé probablement, c’est qu’ils ont entrevu la partie pertur­
batrice avec leur vision périphérique ; cela a induit encore plus
d’anxiété que ce qu’ils avaient déjà en eux. Ils ont senti qu’il
ne pouvaient pas la gérer, et ils ont ainsi simplement « scoto-
misé » cette partie de l’image en ne la regardant pas avec la vi­
sion centrale. Ce mode de fonctionnement est probablement
aussi valable pour la vision interne du corps et des sensations,
la tendance étant de scotomiser, de ne pas voir les zones per­
turbées de l’organisme. D ’où l’utilité d’un balayage complet du
corps - il s’agit d’un bon remède pour ce refoulement - et l’im­
portance de se mettre à observer au début la respiration. Ainsi,
on calme le mental d’abord, on réduit l’anxiété, et