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Les Annales de la recherche

urbaine

Le droit à la ville, la ville à l'œuvre. Deux paradigmes de la


recherche
Isaac Joseph

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Joseph Isaac. Le droit à la ville, la ville à l'œuvre. Deux paradigmes de la recherche. In: Les Annales de la recherche urbaine,
N°64, 1994. Parcours et positions. pp. 5-10;

doi : 10.3406/aru.1994.1808

http://www.persee.fr/doc/aru_0180-930x_1994_num_64_1_1808

Document généré le 26/06/2017


Résumé
En un demi-siècle de recherche urbaine, on est passé de la ville comme enjeu d'une société en crise à
la ville comme travail de la société sur elle-même. Les instants ordinaires qui font la ville ne sont plus
l'impensé de l'Histoire ; rendre compte de leur cours naturel c'est parler du monde vulnérable
d'aujourd'hui.

Resumen
El derecho a la ciudad , la ciudad en acción, dos paradigmas de la investigación
En medio siglo de investigación urbana, se ha pasado de la ciudad como problemática de una
sociedad en crisis a la ciudad como trabajo de la sociedad sobre si misma. Los momentos ordinarios
que constituyen la ciudad han dejado de ser los «olvidados» de la Historia ; dar cuenta de su curso
natural es hablar del mundo vulnerable actual.

Zusammenfassung
Vom Recht auf die Stadt zur arbeitenden Stadt - zwei Paradigmen der Forschung
Im Verlauf eines halben Jahrhunderts ist die urbanistische Forschung vom Konzept der Stadt als
Spielball sozialer Krisen übergegangen zu einem Begriff von Stadt als Raum, in dem die Gesellschaft
an sich selbst arbeitet. Die Geschichte verschließt nicht mehr die Augen vor dem gewöhnlichen Alltag,
der die Stadt ausmacht ; ihm Rechnung tragen heißt, von der Verletzlichkeit der Welt heute sprechen.

Abstract
The right to the city, and the city in action : two paradigms for research
In half a century of urban research, cities have evolved from being what was at stake within a crisis-
stricken society to being the means through which the society questions itself. The ordinary moments
that make up a city are no longer to be ignored by History, and reporting on them is also a way of
talking about today's vulnerable world.
Le droit a la ville

LA VILLE À L'ŒUVRE

DEUX PARADIGMES DE LA RECHERCHE

Isaac Joseph

C
Winquante ans de recherche du refoulé de la mégalopole, sadique à l'égard de ses
espaces
aux citadins4.
publics et indifférente au monde qu'elle propose

Syndromes

urbaine
orientations
assignait
aménagement
problème
villes
«Trente
fisent-ils
d'aujourd'hui,
tiques
chercheurs
s'il
fiques
des sociétés.
vaut
ou
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de
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ou
comprendre
de
vie
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sont-ils
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comme
l'aménagement
des
locale,
les
urbaine
Ces
villes
villes
comme
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ouencore
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: systèmes
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des
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Ce
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la
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un
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ou
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ville
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d'une
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urbain
ou
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ces
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vision
et;d'un
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considérer
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syndrome
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d'offres
la
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l'anonymat
:peu
se
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recherche
venant
manifesterait,
ville
de
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Lel'expertise
ville,
syndromes
choses
malaise
européen5,
comme
(qualité
«glocale»,
dude;déracinement,
sur
recensée
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des
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:ymalaise
traduc¬
la
maîtri¬
le
exces¬
la
parmi
aurait
villes
ville
àvie,
syn¬
les
ce
Si «la vie locale», après la ville nouvelle dans les années
60, et le cadre de vie dans les années 70, se maintient
comme un terrain et un enjeu de la recherche program¬
mée, est-ce sous l'éclairage d'un nouveau paradigme
(localiste) ou comme effet d'une résurgence de l'ethno¬
graphie ou encore comme conséquence pragmatique de
l'empirisme ?
L'hésitation entre le social et le local, entre la ville
comme société et la ville comme lieu ou organisation de
lieux, se retrouve en tout cas dans une innovation termi¬
nologique récente du langage expert. Faute de pouvoir
travaux
urbaine.
1 Le Débat
et«Lelesconsacre
Nouveau
débats ne
unParis»,
setrèsréclameraient
beau
Le Débat,
numéron°sans
spécial
80, doute
mai-août
aupas
«Nouveau
1tous
994.de laParis»
recherche
où les
faire le partage entre ce qui relève d'une société devenue
.

mondiale (épidémies, médiatisation, mouvements iden¬


titaires)3 et ce qui relève du local, on a proposé de parler 2. «Espace social et urbanisme des grandes cités», in Paris et l'agglomération
parisienne , PUF, 1 952, reproduit dans le volume édité par Marcel Roncayolo
de la ville «glocale». et Thierry Paquot, Villes et civilisation urbaine, Larousse, Textes essentiels,
Notons que les experts internationaux qui ont choisi ce 1992, pp. 353-367.
mot-valise ne se sont guère souciés des résonances 3. Voir, à ce sujet, l'excellent ouvrage de Marie-Françoise Durand, Jacques
fâcheuses qu'il pouvait avoir en français. Lévy et Denis Retaillé, Le Monde : espaces et systèmes, Presses de la Fondation
Du coup, ils produisent peut-être un effet de sens intéres¬ Nationale des Sciences Politiques et Dalloz, 1 992. Les auteurs y plaident
sant, dans la mesure où c'est bien à l'interface du global auprès
une efficacité
des géographes
à cette idée etkantienne
des politistes
du monde
pour comme
qu'ils accordent
société, dont
uneleréalité
Sida, laet
et du local que se développent ces «zones» un peu couche d'ozone, les J.O. ou le Mundial donnent de fait la version tragique ou
caricaturale.
glauques en effet, dans lesquelles la recherche urbaine
depuis Chicago a voulu voir des «aires de transition», la 4. A propos du traitement sadique des espaces publics à Los Angeles, par
ville à l'œuvre, mais dont l'histoire des villes améri¬ exemple, voir Mike Davis, City of Quartz, New York, Vintage 1 992.
caines a montré qu'elles pouvaient avoir une force 5.15/06/94.
Appel d'offres relatif à des études sur les villes, Journal Officiel du
d'expansion monstrueuse, au point de devenir les épi-
centres dépressifs de la mégalomanie urbaine, le retour Les Annales de la Recherche Urbaine n" 64, 0180-930-iX-94l64l5l6 © METT

PARCOURS ET POSITIONS 4-5


Le droit à la ville, la ville à l'œuvre

trative, mérite quelques commentaires destinés à déve¬ assemble (identités territoriales, communautaires et cul¬
lopper une orientation de lecture de la recherche urbaine turelles) et de signer les espaces qu'elle conçoit. Enfin,
aujourd'hui. Cette orientation serait la suivante : pour troisième syndrome : le thème des espaces publics et
comprendre la croissance «glorieuse» de la recherche l'expérience des espaces de transport (lieux-communs
urbaine en France, croissance elle-même décalée dans le typiques de la recherche urbaine depuis Simmel) permet¬
temps et enchâssée (politiquement et institutionnelle- tent de comprendre, ne serait-ce qu'intuitivement et en
ment) dans la croissance économique des Trente Glo¬ termes de troubles de la distance et du tempo, le senti¬
rieuses, on pourrait dire que les problématiques du droit ment de perte de contrôle, le malaise de l'emballement.
à la ville, contemporaines de l'urbanisation généralisée, La consécution des risques et des incidents pour l'opéra¬
ont cédé progressivement la place à celles de la ville à teur de transports, la définition même des espaces
l'œuvre, centrées sur les ressorts de la métropolisation et publics comme espaces de la rencontre et de la proximité
de l'urbanité. D'un côté, un droit de plus, digne d'autant avec l'inopiné, renvoient sinon à un système urbain, du
d'égards que les autres droits sociaux aux yeux de Henri moins à une machine folle ou lasse, faite de rouages qu'il
Lefebvre, promoteur de ce concept à «trajectoire fulgu¬ s'agit de connaître et d'explorer un à un et qu'il ne sert à
rante». De l'autre, «la multiplication, l'ajointement et la rien d ' asperger d 'huile 1 1 .
rupture des récits», pour reprendre la formule de Jean-
Christophe Bailly, dans un espace dont la force tient à ce
qu'il «entraîne rassemblement à la ressemblance en Compétences et usages
créant de l'identité et à ce qu'il entraîne l'identité au par¬
tage en créant de l'accessibilité»6.
La question des villes nouvelles serait très exactement
sur la ligne de partage des eaux entre ces deux paysages.
Chargées d'inventer un style en accueillant les micro¬
sociétés et les groupes alternatifs capables de se substi¬
tuer aux classes sociales impuissantes7, elles représen¬
taient à l'origine la quotidienneté à l'état chimiquement
pur8, le laboratoire de réconciliation du civil et du poli¬
tique. Trente ans plus tard, ces mêmes villes nouvelles Autrement
même
formulation
un
comment
saurait
leurs
Remarquons
structuralisme,
d'être
simultanéité
tion
les
lignait
d'activité
vocable
partie
daires
connaissances»12.
procès
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de
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propres
de
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ville.
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être
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regarder
entendait
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un
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soi,
deque
qu'il
langage,
collective,
que
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De
lire
locution
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décrivant
en
et«l'usager
dans
déjà
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et
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habitants,
même,
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gare
neces
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était
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son
et
d'activités
collectivement.
du
de
ou
détournements
contribuer
de
et
les
débat
une
les
banlieue
chercheur
sa
transport.
détourne
dans
comprendre
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ruptures,
pratiques
parler
place
ville,
séquences
composi¬
pas
la
avec
secon¬
àfilia¬
dans
sou¬
àune
loin
des
Ce
ne
de
la
le
et
présentent le plus triste visage d'une urbanité non adve¬
nue, un «paysage entier de manques», dit J.-C. Bailly :
«absence de rues, absence de places, absence de mar¬
chés, d'échoppes et de boutiques, absence de proximité
(échangée contre la promiscuité), absence de cafés, de
restaurants, de passages, absence de jardins et aussi
absence tragique de services.»9 D'un côté, le «roman¬
tisme plébéien» du marxiste nourri de jansénisme, l'uto¬
pie d'un homme nouveau, désaliéné et ancré dans des
communautés d'exaltation réciproque. De l'autre, la
ciale
socialité
est l'accessibilité.
minimale de la ville passage dont la valeur cru¬
Pour reporter cette opposition sur le diagnostic évoqué
plus haut, nous dirions que les deux premiers syndromes, 6. Henri
ville à l'œuvre,
Lefebvre,
Editions
Le droit
J. Bertoin,
à la ville1 992.
, Points, 1 968 ; Jean-Christophe Bailly, La
l'aliénation, le déracinement, sont des affections du droit 7. Henri Lefebvre, Introduction à la modernité, Editions de Minuit, 1 962,
à la ville alors que le troisième, «holistique», relève du p. 228.
travail de la ville sur elle-même. Premier syndrome : 8. Henri Lefebvre, Critique de la vie quotidienne, tome 2, L'Arche, 1 961 ,
considérée comme un bien ou comme un espace de res¬ p. 82.
sources, la ville serait aliénante pour autant que la bonne 9. Jean-Christophe Bailly, op. cit., p. 76.
forme, la santé d'une société se mesurerait à sa capacité à 1 0. Introduction à la modernité, p. 1 98.
produire de V appropriation. On reconnaît là le pro¬
gramme authentique du marxisme, selon Lefebvre : res¬ 1 1 . «Les opinions se trouvent être pour le gigantesque appareil de la vie
sociale ce que l'huile est pour les machines ; on ne se met pas devant une tur¬
tituer l'humanité à sa spontanéité, à l'authenticité de la bine pour l'inonder d'huile à moteur. On en injecte dans les rivets et dans les
nature retrouvée et maîtrisée en même temps, joints cachés, qu'il faut connaître.» Walter Benjamin, «Station-Service», in
appropriée10. Deuxième syndrome : tenue pour lieu de Sens Unique, 1 928 ; Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, 1 978, pp. 1 49-
150.
déracinement, la ville exigerait de ceux qui la gèrent ou
la gouvernent une politique d'intégration, capable de 1 2. Henri Raymond et alii, L'usager et l'espace de la gare de banlieue, LAS-
SAU, 1 976, p. 46. On s'étonnera seulement que l'usager en question ne
sauvegarder les droits de la personne (habitant, usager ou croisedeaucun
tion service.agent et que ses compétences s'exercent en dehors de toute rela¬
sans domicile fixe), de reconnaître les identités qu'elle

LES ANNALES DE LA RECHERCHE URBAINE N° 64 p. 6


n'étaient pas sans importance à l'heure du face-à-face décrire Y activité de l'usager et les compétences dans un
avec le «système» : ils tendaient à montrer que, quel que cours d'action. Et surtout, il serait injuste de ne pas tenir
soit le format de production de la ville ou de tel ou tel compte d'un autre aggiornamento, chez les architectes
fragment de l'espace urbain, son statut n'est pas celui cette fois-ci, celui qui fait dire par exemple à Paul
d'une marchandise dont la valeur d'usage pouvait Andreu qu'il est «au service des édifices dont il est
demeurer ignorée, indifférente pour la lumière sans fards chargé»14. A sa manière l'architecte a subi, lui aussi, les
de la grande braderie des équivalents. Il y avait donc là avatars de la fonction-auteur et a expérimenté cette nou¬
un tournant, et nous y sommes peut-être encore : l'usager velle manière d'être qu'est la disparition15. Le plan s'est
actif, supposé compétent, demande à être vu à l'œuvre rapproché de l'action située, la conception architecturale
précisément, et ses usages requièrent une description le
s'est
mouvement
mise au langage
moderne desavait
prestations,
désarticulé.
pour réparer ce que
rigoureuse. Entre la critique globale de l'aliénation de
1 homo urbanus et la description des compétences de
l'habitant ou de l'usager, le glissement n'est pas sans
conséquences sur l'échelle pertinente des analyses des La culture dramatique des villes
phénomènes urbains, ni sur le regain actuel de l'observa¬
tion participante
recherche urbaine.ou de l'observation naturelle dans la
On pourrait mettre au seul crédit des sciences sociales cet
aggiornamento par lequel on aura donné corps au per¬
sonnage conceptuel de l'usager qui, dans ses premières
occurrences (et encore souvent aujourd'hui), n'était Ce
quences
pour
lisation
la
comme
excellence.
logie
espace
l'ouvert
sous
«glocale»
Un
schéma
plus
déménagement,
glissement
traiter
la
urbaine
plume
urbaine.
œuvre,
relativement
d'ouverture
forte
non
etd'aujourd'hui,
de
le
Dzevad
plus
-de
fermé
lal'agora
d'un
de
L'ironie
une
crise
surperspectives
la habitant
présente
Karahasan,
culture
mosaïque
classique
se
les
etdes
menacée
répercutant
«visions»
de
(de
que
villes
brassage,
l'histoire
de
urbaine
sans
nous
dans
culturelle
Sarajevo,
oun'est
et
auteur
doute
de
la
du
trouvions
ledans
ville
lamilieu
comme
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?)d'un
la
pas
ville
saveut
centrée
la
soutenable
l'habitat,
tension
ville
sans
livre
ville
disponibles
dela
que
de
travail
selon
la
formule
la
consé¬
récent,
sur
ce
socio¬
entre
civi¬
dans
plus
soit
par
un
et
qu'un clone du citoyen, chargé de donner le change au
politique en manque de quotidienneté. Et il est vrai que
c'est dans le langage (marxiste) des sciences sociales que
s'est faite la réhabilitation de la valeur d'usage sur la
valeur d'échange. D'où l'idée, convenue et apparem¬
ment critique, selon laquelle l'usager est simultanément
une figure conservatrice (un dispositif de récupération)
et une figure subversive dans le domaine de la reproduc¬
tion des rapports sociaux13. Simplement il y a un monde
entre ces approches de l'usager, qui font de l'usage 1 3. Henripp.Lefebvre,
l'Arche, 80 et sq. Critique de la vie quotidienne, tome 3, Editions de
quelque chose d'instrumenté et de finalisé, fausse fenêtre
de la valeur d'échange, et celles, attentives aux objets et 14. Le Monde, 1 1 janvier 1994.
aux processus d'hybridation culturelle, qui tentent de 1 5. Maurice Blanchot, Michel Foucault tel que je l'imagine, Fata Morgana.

PARCOURS ET POSITIONS 6-7


Le droit à la ville, la ville à l'œuvre

l'opposition ville/montagne et jusque dans la tradition saventdifférenciées.


tions se lover dans le bonheur douillet des appropria¬
culinaire. Mais, comme il est par ailleurs professeur d'art
dramatique, c'est sur cette culture dramatique qu'il Mais il ne s'agit pas que de cela : il s'agit de prendre la
insiste
son ressort
pourfondamental
en faire le cœur
et son de
attraction.
l'urbanité
La de
tension
Sarajevo,
réel¬ mesure
ou l'urbanité.
de ce qui
Dans
faitunintrigue
récent article
ou récitcommentant
dans l'urbanisation
les ana¬
lement culturelle entre les habitants de Sarajevo et leurs lyses de Saskia Sassen sur les «villes globales», Pierre
ennemis, dit-il, n'est ni ethnique, ni religieuse : c'est la Veltz propose de distinguer les effets de métropole
tension entre une culture dramatique et une culture (concentration et polarisation des activités et des services
épique. L'épopée est la longue histoire, l'histoire inter¬ avancés) et les ressorts de la métropolisation17. Ces der¬
minable, d'un héroïsme et d'un héros. Qu'il soit peuple, niers, dont l'action se fait sentir aussi bien sur les perfor¬
communauté ou individu. Elle est centrée sur les actes, mances du tissu économique que sur l'organisation des
les malheurs et les victoires de ce héros. Au contraire, un réseaux sociaux et professionnels, sont triples : la pro¬
drame est une suite d'événements, organisée autour ductivité
tion et réactivité
des interfaces,
sont directement
soit le faitliées
que à«qualité,
la densitéinnova¬
et à la
d'une intrigue, impliquant plusieurs personnages dans
des situations. D'un côté la dialectique infernale de l'Un pertinence des interactions entre les diverses compo¬
et du Tout, de l'autre les intrigues, les «embrouilles» et santes d'un ensemble productif» ; la vitesse d'apprentis¬
les fausses sorties de la pluralité16. sage, conséquence des occasions qu'offrent les métro¬
Pourquoi insister sur cette formule de l'urbanité ? Est-ce poles de faire circuler et partager les expériences ; enfin
seulement pour faire signe à bon compte vers ce qui est /' assurance-flexibilité, soit la possibilité stratégique ou
manifestement beaucoup plus qu'un malaise de la civili¬ tactique pour une firme ou un ménage de s'engager ou de
sation urbaine ? Ce ne serait déjà pas rien : on voit mal la se désengager dans un environnement incertain ou
recherche urbaine sophistiquer ses dispositifs d'observa¬ imprévisible. On pourrait ajouter que cette assurance-
tion pour cerner les compétences des usagers par flexibilité joue également pour les minorités ethniques
exemple, et ne pas se demander comment vit et survit ou culturelles et comprendre ainsi la production d'ethni-
cité par les métropoles elles-mêmes, la production indi¬
Etroitement
gène d'ethnicité.
liés à la densité et à la diversité des interac¬
tions réelles ou possibles, ces ressorts structurels sont
l'écologie urbaine elle-même ou, si l'on préfère, ce qui
s'appelait au tournant du siècle la culture objective de la
ville. Et il s'agit bien d'une culture dramatique : elle mul¬
tiplie les scènes et les récits, les rebondissements de car¬
rière et le recadrage des modes de vie. C'est précisément
en ce sens que la ville fonctionne comme lieu commun.
Ce n'est pas par surimposition de symbolique («agorisa-
tion»), invention de l'homme nouveau ou du nouveau
citoyen. C'est au cœur même de la tension entre proxi¬
mité spatiale et distance sociale qu'elle fait travailler le
lieu commun. Les villes ne sont ni des dispositifs d'assi¬
milation, ni des opérateurs d'intégration. Au contraire,
elles produisent de la dissimilarité, de la ségrégation et
de l'exclusion18. Simplement, par la visibilité qu'elles
imposent à ces processus de mise à distance et par le fait
Fuite devant les snipers. que les seuils qu'elles fabriquent sont exposés, elles dra¬
matisent la question de l'égalité d'accès, de l'apparte-

l'usager du tramway de Sarajevo. C'est le risque majeur


des villes aujourd'hui de se trouver cernées par les cul¬
tures du même et de tomber sous les coups de boutoir des
mouvements identitaires ou xénophobes. Or la recherche
urbaine se relève à peine d'une conjoncture de la pensée espace
dit
faire
au
aux
116.994.
Colloque
laEditions
Dzevad
demême
L'architecte,
public,
l'identité
chose
deKarahasan,
Recherches/Plan
dès
Cerisy
unelors
dès
«Les
religion
lors
qu'il
«Esthétiques
villes,
Unqu'il
pense
duUrbain,
déménagement,
dit
sesujet»
Henri
soucie
les
de1seuils
;la994.
Gaudin,
«Ledémocratie»,
deseuil
etla lesfrontière
Maren
etsont
conditions
le totem»,
là juin
Sell/Calmann-Lévy,
entre
pour1 993
decommunication
nous
espace
l'hospitalité
; garder
à paraître
privé deet,
:
:

où la haine insidieuse de la ville des appareils d'Etat a


fait bon ménageet avec
massification de l'uniformisation.
les dénonciations Les
convenues
théoriesde de
la
17. Pierre Veltz, «Les ressorts de la métropolisation», Le Débat, n° 80, mai-
l'aliénation ne sont pas innocentes de ce mariage radical- août 1 994, pp. 1 86-1 89.
chic, aisément réversible d'ailleurs : la défense des terri¬ 1 8. Yves Grafmeyer, «Regards sociologiques sur la ségrégation», in La ségré¬
toires culturels et la défiance à l'égard de l'étranger gation dans la ville, L'Harmattan, 1 994, pp. 85-1 1 7.

LES ANNALES DE LA RECHERCHE URBAINE N° 64 p. 8


nance communautaire et de la citoyenneté : elles passent Moments et instants
ces notions au crible de la critique publique, elles multi¬
plient les médiateurs et les médiations, les personnages
et les engagements secondaires jusqu'à produire des
rôles sans acteurs ; elles substituent, pour le migrant ou
pour le délinquant, les réseaux aux communautés et les
affiliations aux affinités ; elles multiplient les allé¬
geances jusqu'à les rendre parfois confuses ou opaques,
observables et pourtant injustifiables. Jusqu'à l'impuis¬
sance des interfaces, le plafonnement des apprentissages,
la cristallisation des modes de vie et des croyances.
Alors, les ressorts de la métropolisation sont cassés et
c'est la guerre ou... le déménagement.
Le droit qu'instaure la ville, non plus le droit qu'elle
ajoute aux autres, comme droit social, mais celui qu'elle
ne saurait remettre en cause parce qu'elle est «assemble-
ment» de l'hétérogène, le «droit naturel» en quelque sorte
des sociétés urbaines, consiste à soumettre les interfaces
qu'elle produit aux forces d'érosion de la coprésence ; de
rendre visibles, observables et donc justiciables d'un
jugement public, les forces de désagrégation et d'exclu¬
sion, de révéler jusqu'à la tension critique et l'explosion joueur.
L'exploration
consolidation
passent
les
de
moments
construit
d'une
nous
recherche
Deux
tidienne,
été
orchestrer,
d'expérimentation
vulnérabilité
naturelle.
ries
L'
et
Mais
présence
tionniste.
naires,
gories
«Je
que
possible.
absolu,
l'absolu,
La
sont
des
la
qui
chisme
Idéologie
la
justice.
réapparition»,
consistance
théories
part
formes,
fascinées,
se
peux
lede
reproduction,
pas
faut
des
en
détachent
théorie
jeu
propres,
ses
Il
donc
lapour
d'absolu
informe.
Henri
même
comme
représente
ou
telles
m'y
etfigures
Ilprésente
chercher
urbaine
Chez
Ilpraxis
Le
est
les
enjeux,
de
«des
yAllemande
les
sebien
etengager
jeu,
aun
Lefebvre
d'une
la
des
chacune
métamorphoser,
des
trouve
dégrade
Lefebvre
que
situations
et
le
un
Lefebvre,
temps,
sur
justification
la«Le
moment,
formes
des
majeures
que
par
et
dont
jeu,
chaque
moments
la
par
quelque
absolu
le
ses
ressorts
leritualité
les
situationnelle,
une
culture
son
connaissance,
formes
les
patrimoine
force
recèlent
continuum
qu'elles
moment
jusqu'à
exemple,
risques.
dit
ledans
analysera
de
(la
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l'inconsistance des territoires et des communautés, leur
devenir mosaïque ou archipel. Beyrouth et Sarajevo
n'explosent pas seulement du fait de forces extérieures,
elles se déchirent au cœur même des voisinages et des
quartiers, des relations de proximité et des familiarités.
Paul Ricoeur déplorait récemment19 notre incapacité
républicaine à passer d'une laïcité d'abstention à une laï¬
cité de confrontation. Peut-être faut-il voir, dans ce
silence embarrassé, la marque d'une impuissance devant
la violence pressentie des différends, la conscience d'une
vulnérabilité des accords et des arrangements de visibi¬
lité par lesquels nous partageons un espace de copré¬
sence avec l'autre radical. Ces problèmes ne concernent
pas que la recherche urbaine, mais ils la concernent au
premier chef s'il s'agit de penser, un siècle après Dür¬
kheim, les conditions de possibilité de la laïcité. Or, il
faut avouer que la misère du milieu des sociologues est
profonde dans ce domaine.
La question du logement, placée au cœur des politiques
urbaines depuis la reconstruction, a abouti à une domina¬
tion de la sphère domestique dans l'approche des phéno¬
mènes urbains et donc à la méconnaissance de l'espace
degrés
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comme
:

«territoire sous influence de la sociologie de la famille»,


siège de la consommation des biens, est devenu la plaque 20. Jean-Michel Léger, Derniers domiciles connus. Enquête sur les nouveaux
sensible quasiment exclusive des interrogations sur le logements 1 979-1 990, Creaphis, 1 990.
changement social20. Or, il y a nécessairement une 21 . L'architecte est partie prenante de cette redécouverte des espaces publics.
convergence, presqu'une complaisance réciproque, Redécouverte de la matérialité de la rue contre le matérialisme des objets
entre le point de vue de la sphère domestique et la laïcité
réduiteCette
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tolérancen'a
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totem»,
qui
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toire des grandes métropoles ces dernières années nous a
fait comprendre les impasses et les risques de cette
réduction et de cet aveuglement. 22. La somme et le reste, Bélibaste, 1 958, p. 300.

PARCOURS ET POSITIONS 8-9


Le droit à la ville, la ville à l'œuvre

durer. Cette contradiction interne lui confère son inten¬ banlieue26. Au lieu d'une synthèse intelligible, une ana¬
sité»23. Dans la vie quotidienne, ces moments sont à la fois lyse sensible.
mêlés et séparés. C'est pourquoi une critique de la vie quo¬ L'ordinaire n'est donc plus le gluant, la part maudite de
tidienne doit «intervenir», «intensifier le rendement vital l'Histoire. Certes les moments ne savent pas réchauffer
de la quotidienneté, sa capacité de communication, autrement le monde que par le sourire entendu d'une
d'information et aussi et surtout de jouissance». hôtesse de l'air ou les plaisanteries d'un commissaire-
On comprend que le modèle du moment comme forme et priseur. Ils nous donnent à voir «non pas ce qui s'écarte
comme terrain d'intervention, comme structure de la vie extraordinairement
munément de l'ordinaire»21.
du commun,
Loinmais
d'accueillir
ce qui dévie
des volon¬
com¬
quotidienne et comme intensité, ce soit la Fête. La fête est
l'objet fétiche d'une théorie qui «envisage une sorte tés débridées et spontanées ou d'être les terrains de choix
d'expérience critique et totalisante à la fois, une "program¬ de la subversion, les moments sont pris dans le défilé des
matique" qui ne se réduirait ni à un dogmatisme ni à une styles, dans l'ordre des interactions et dans les différents
pure problématique : l'unité plus haute que l'accompli registres de l'exposition de soi. Les hommes y sont sur le
jusqu'ici, du moment et du quotidien, de la poésie et de la fil, funambules, d'autant plus attentifs à la manière dont
prose du monde, bref de la fête et de la vie ordinaire»24. ils posent les pieds qu'il leur faut bien, pour prendre des
Ce sont tous les postulats de ce romantisme situationnel risques ou survivre, se plier à un programme. ■
qui sont mis à mal par l'approche interactionniste des
situations. Celles-ci deviennent de simples unités de Isaac Joseph
base, profanes ou sacrées mais toujours empiriquement
observables, de l'analyse sociologique. Il a fallu généra¬
liser le travail critique de la modernité, aller jusqu'au 23. Critique de la vie quotidienne, tome 2, pp. 344-345.
bout d'une pensée de la discontinuité, pour s'affranchir 24. Ibid. p. 349.
de cette conception des moments privilégiés. Après tout, 25. «Quitte à recomposer le mouvement, on ne le recompose plus à partir
comme l'a montré Deleuze, c'est le sens même de la d'éléments formels transcendants (poses) mais à partir d'éléments matériels
immanents (coupes). Gilles Deleuze, L'image-mouvement, Editions de Minuit,
révolution scientifique moderne que de rapporter le 1983, p. 83.
moment non plus à des instants privilégiés mais à l'ins¬ 26. Henri Raymond et alii, Le geste du transport : un rite quotidien, LASSAU,
tant quelconque25. Et c'est ce que savaient déjà, parmi les 1981, p. 19.
élèves de Lefebvre, H. Raymond et son équipe, lorsqu'ils 27 Erving Goffman, Stigmate, Editions de Minuit, 1 975, p. 1 50. Goffman
se tournaient vers le cinéma pour analyser les séquences conclut les Cadres de l'expérience (Minuit, 1991) par une longue citation
transport d'un usager quelconque d'une gare de extraite de La prose du monde de Merleau-Ponty.

Isaac Joseph est professeur de sociologie à l'Université de Paris X-Nanterre, a été conseiller scientifique du programme Espaces
publics du Plan Urbain. Il est /' auteur de Le passant considérable aux Editions Méridiens-Klincksieck et, en collaboration avec Yves
Grafmeyer, de L'école de Chicago aux Editions Champ Urbain. Il a traduit UlfHannerz, Explorer la ville, aux Editions de Minuit
(1985 ) ; John Gumperz, Engager la conversation, aux Editions de Minuit (1989). Il a édité aux Editions de Minuit (1989) Le parler frais
d' Erving Goffman, actes d'un colloque tenu à Cerisy en 1987.

LES ANNALES DE LA RECHERCHE URBAINE N" 64 p. 10