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Anniversaire de la révolution en 2018, à Hamedan. HAMIDREZA AMIRI/EVERYDAY IRAN Le 11février, le pays

Anniversaire de la révolution en 2018, à Hamedan. HAMIDREZA AMIRI/EVERYDAY IRAN

Le 11février, le pays célèbre les 40ans de la révolution quiadonnénaissance à la République islamique. Mais, face au retour des sanctionsaméricaines, l’Iran n’a pas le cœur à la fête

1979-2019

L’IRAN EN QUARANTAINE

pas le cœur à la fête 1979-2019 L’IRAN EN QUARANTAINE I nterminable révolution. Le 11 février,

I nterminable révolution. Le 11 février, l’Iran fête les 40 ans du soulèvement qui donna naissance à la République islamique. Les associations de quartier ont sorti les fanions. On se chamaille à Karadj (Nord) : le prêcheur de la ville estime que le président du Parle-

ment n’est pas assez « révolutionnaire » pour s’ex- primer devant les fidèles, en ce jour pourtant placé sous le sceau de l’« union nationale ». On fait monter la sauce, mais la sauce a un goût amer. L’Iran n’a pas le cœur à la fête. Après le retrait des Etats-Unis de l’accord interna- tional sur le nucléaire, en mai 2018, un vent de pani- que a soufflé sur le pays. Il s’est mué, à l’automne, en une franche dépression. Le retour des sanctions américaines et la dépréciation du rial ont plongé une part de la classe moyenne dans la pauvreté. Grè- ves et manifestations, disparates, se multiplient. Soyons clairs : la République islamique ne

s’écroule pas. John Bolton, le conseiller à la sécurité nationale américain, avait prédit un peu vite, en 2018, qu’elle « ne survivrait pas jusqu’à son qua- rantième anniversaire ». Les sanctions américaines renforcent l’appareil sécuritaire. Les bien nommés gardiens de la révolution (la principale force armée du pays) réaffirment leur puissance. Le président Hassan Rohani lui-même devient féroce. Ce modéré, qui aurait aimé balayer la gloriole révolutionnaire sous le tapis et faire de l’Iran un pays « fréquentable », tente de ne pas perdre la main. Son gouvernement a pris part à une vague de répression massive en 2018. Quelque 7 000 arrestations ont été recensées par l’organisation Amnesty International.

La pression américaine accroît la dépendance de

l’Iran à ses parrains russe et chinois, qui l’utilisent comme monnaie d’échange dans leurs propres négo-

ciations avec Washington. Cruelle ironie pour cette révolution qui se proclamait « ni d’Est ni d’Ouest ».

« Longue maladie »

Au Moyen-Orient, cependant, l’Iran demeure la principale puissance, de l’Irak au Liban. Téhéran se tient debout dans les ruines de la Syrie, où le régime de Bachar Al-Assad a survécu à sept ans de guerre. Les forces américaines se préparent à quitter le pays. Vu d’Iran, le retrait régional précipité par Donald Trump est une aubaine. Même si Téhéran craint qu’un désengagement trop rapide d’Afghanistan ne déstabilise son voisin. Téhéran a connu pire isolement, durant la guerre contre l’Irak (1980-1988), puis durant les manifesta- tions du « mouvement vert », en 2009. Et pourtant… Le baril de pétrole à 100 dollars n’est plus qu’un doux souvenir, et l’usure fait son œuvre. L’économie est victime de ce que l’on nomme pudiquement, dans les nécrologies, une « longue maladie ». L’Iran peut sans doute tenir ainsi deux ans, jusqu’à la prochaine présidentielle américaine. Si M. Trump est réélu, Téhéran n’aura d’autre choix que de renégocier un accord nucléaire, ou bien d’attiser les tensions régionales, voire de relancer ses centrifugeuses.

A l’intérieur du pays, dans les milieux d’affaires

comme dans les classes défavorisées, un débat sur les capacités de la République islamique à survivre dans sa forme actuelle a pris corps. Les centres de pouvoir, élus et non élus, se paralysent les uns les autres. Le haut clergé prend ses distances avec la politique. Les divisions intestines liées à la succes- sion du Guide suprême, Ali Khamenei, âgé de 79 ans, n’arrangent rien. Les trentenaires questionnent de longue date leurs parents: pourquoi ont-ils fait cette révolution? Chez ceux de 20 ans, un nihilisme inquiétant se répand. La classe moyenne, urbaine et éduquée, demeure pour- tant un rempart pour l’Etat. En décembre 2017, elle s’est alignée sur le pouvoir en dénonçant des mani- festations qui ont emporté quatre-vingts villes, et dans lesquelles quelques slogans appelaient à la chute de la République islamique. La classe moyenne voit s’effriter le « pacte républicain » qu’elle avait noué avec M. Rohani : la paix sociale contre un certain respect par l’Etat de l’espace privé. Mais elle y tient encore. Elle a trop à perdre d’un changement de régime. Les émeutes, qui reviendront sans doute, sont nées dans des régions marginalisées, parmi les déçus des promes- ses révolutionnaires, qui ont perdu patience. p

louis imbert

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DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019

Ma famille, mon pays

MOTS D’IRAN

MOTS D’IRAN

«Mal voilée»

En Iran, la femme doit couvrir son corps dans l’espace public, sauf le visage et les mains. On dit qu’elle ne respecte pas le hidjab (« voile », «couverture») si ses cheveux dépassent, si elle est très maquillée ou si ses vêtements sont trop ajus- tés. Une brigade, la gasht-é ershad («police des mœurs»), veille et peut interpeller les contrevenantes.

téhéran - correspondance

E n cette nuit glaciale de début jan- vier, la maison de Maliheh Salimi (les noms ont été modifiés à la demande des intéressés) est en ébullition. Depuis l’aube, des chaises et des tables métalliques

ont été livrées par une entreprise de location.

Des ballons roses et blancs ont été gonflés ; des dentelles ont été nouées en forme de pa- pillon et épinglées sur les murs ; les grandes casseroles pleines de riz que Maliheh avait

laissé reposer dans un mélange d’eau et de sel fument sur des plaques de cuisson à gaz. Cette femme de 57 ans se dit chanceuse : l’un des appartements de son immeuble, situé dans le quartier modeste de Shahran (ouest

de Téhéran), était vacant ce mois-ci, et le pro-

priétaire a donné son accord pour qu’il soit transformé en salle de fête furtive pour les fiançailles du fils cadet de Maliheh, Amir. Pour l’occasion, une partie de la famille a fait

le déplacement depuis Sari, ville du nord du

Comme toutes les familles iraniennes, les Salimi n’ont pas échappé à l’histoire depuis 1979. Petites épreuves et grandes tragédies ont façonné chaque nouvelle génération, miroir d’une société en pleine métamorphose

quand, un jour, j’ai vu mes parents assis par terre dans notre grenier, se rappelle Ramin, aujourd’hui âgé de 54 ans. Mon père mettait

en marche un magnétocassette et l’arrêtait quelques secondes plus tard. Ma mère, elle, écrivait les mots qu’ils entendaient: “Nous… les gens… d’Iran…” C’était le communiqué de l’imam [Khomeyni]. Un opposant basé en

France dictait les mots de l’imam à un autre

pays. Les Salimi ressemblent aux protagonis- tes du film Underground, d’Emir Kusturica :

en quelques secondes, ils peuvent passer du silence à une danse frénétique, accompagnée

révolutionnaire en Iran. Ce dernier les enregis- trait sur une cassette et la distribuait. Et ainsi de suite. De maison en maison, ses mots circu- laient en quelques jours dans tout le pays. »

A

Sari, pour informer les gens de l’organisa-

de claquements des mains, de mouvements rapides des pieds, pendant que d’autres déro-

bent dans la cuisine une casserole ou un pla- teau pour en faire des tambours.

Des femmes sont arrivées en tchador noir (l’habit des Iraniennes les plus traditionnel- les et religieuses), avant de se changer à l’abri des regards et de réapparaître couver- tes d’un tchador plus clair, puisqu’on est à l’intérieur et que l’heure est à la fête. Dans la

tion d’une manifestation, Ramin prenait son vélo, suivant le conseil de son père, et pédalait

dans les rues. Il frappait aux portes et deman- dait à chaque habitant d’en informer quatre autres : « Le lendemain matin, on se rendait au

lieu annoncé et, soudain, il y avait 500 person- nes! Une heure plus tard, 2000… Magnifique! Je me souviens encore du chemin que je prenais et des portes auxquelles je frappais.»

pièce au sol en marbre et aux murs blancs,

Il

fallait renverser la dynastie des Pahlavi,

sous la lumière crue des néons, d’autres sont vêtues de larges robes aux manches longues et d’un simple foulard sur leurs cheveux. Certaines, plus jeunes, sont maquillées, en robe ou jupe courte, la tête nue. Bref, dans la famille Salimi, il y a de tout. L’imposante

« à cause du climat répressif et du caractère dictatorial du système », explique Ramin, évo- quant, selon une idée répandue à l’époque, « parmi chaque rassemblement de trois per- sonnes, la présence d’au moins un savaki », un agent des services de renseignement du

M

me Salimi est la plus âgée : à 80 ans, elle est

chah, la Savak, à la terrible réputation. La

la

mère de certains, la sœur des autres ou

sœur de Ramin, Maliheh, se rappelle la ren-

leur tante. Ce soir-là, elle est avant tout la grand-mère du futur marié.

trée scolaire, après sa décision de se couvrir les cheveux d’un foulard. Elle avait 15 ans :

DES LIBERTÉS ACQUISES AU FIL DU TEMPS

A la regarder, et même à bien la connaître, il

est impossible d’imaginer à quel point les gé- nérations qui lui ont succédé diffèrent de la sienne. Ces différences, qui peuvent paraître triviales ou anodines, sont en réalité des évo- lutions, des libertés acquises au fil du temps,

grâce à la persévérance de chacun contre la rigidité de la société iranienne et, à plus petite échelle, contre celle de la famille. En tout cela, les Salimi sont emblématiques des familles de la classe moyenne et éduquée qui se sont métamorphosées, transformant ainsi la so- ciété depuis la révolution de 1979. Dans leur ville natale de Sari et lorsque

M me Salimi avait encore les jambes assez soli-

des pour arpenter les ruelles de son quartier, les gens se levaient pour la saluer. Elle est une bienfaitrice qui inspire le respect des habi- tants. Les anecdotes sont nombreuses au su- jet d’hommes et de femmes qui l’ont parfois

longuement cherchée après son déménage- ment, il y a une dizaine d’années, pour lui dire à quel point ils lui étaient reconnais- sants d’avoir changé le cours de leur vie. Parce que M me Salimi est celle qui leur a offert une maison lorsqu’ils étaient enfants – par- fois orphelins, nécessiteux toujours. Parce que c’est elle qui a versé la dot des filles afin qu’elles puissent se marier dignement. Parce que M me Salimi a aussi, dans son centre de formation à la couture, enseigné aux fem- mes désœuvrées, divorcées ou veuves, les compétences nécessaires pour devenir couturières et survivre. A Sari, si quelqu’un a un problème, il sait vers qui se tourner.

M me Salimi trouve toujours des solutions.

Sa renommée remonte à la période d’avant

la révolution. Dans les années 1970, son mari

pourfendait la dictature du chah Mohammad Reza Pahlavi. La nuit, il fermait les volets de son commerce de photocopieuses et, avec ses fils, Ali et Ramin, photocopiait les communi- qués de l’ayatollah Rouhollah Khomeyni. Le grand dignitaire, expulsé d’Iran en 1964, vivait alors en exil en France. « J’avais 14 ans

« La directrice de mon lycée a d’abord refusé de m’inscrire parce que, sur ma photo d’identité,

je portais un foulard. » Elle évoque aussi la vie de « débauche » de la famille royale qu’elle et les siens détestaient, ainsi qu’un grand nom- bre d’Iraniens, religieux ou qui tiennent à une extrême pudeur en public. « A l’école, de temps en temps, la directrice choisissait les belles filles qui iraient “servir’’ Gholam Reza [le frère du chah], qui venait passer ses vacances au bord de la mer Caspienne. C’était répu- gnant!», assène Maliheh. Toute la famille se souvient du jour où le chah quitta le pays, en 1979, et plus encore de celui où l’imam Khomeyni revint, après pres- que quinze ans d’exil en France. «Les premiè-

res fêtes nationales que j’ai connues!», s’ex- clame Ramin. La suite se raconte comme on regarderait un film en avance rapide. La Répu- blique islamique est instaurée la même an- née. Mais en novembre 1980, l’Irak attaque l’Iran. Ramin emboîte le pas à son frère aîné, Ali, et part au front. « Tous deux voulaient absolument se battre, se souvient M me Salimi. Même si je leur avais dit non, ils seraient quand même partis. Ils étaient comme amoureux de leur pays et de la révolution.»

SUR LE FRONT

Sous les bombes, dans le sud-ouest de l’Iran, à la frontière avec l’Irak, Ramin prépare son baccalauréat à l’aide de manuels scolaires qu’un ami lui a envoyés, et passe avec succès ses examens à Ahvaz. De retour à Sari, lors d’une permission de quelques jours, il sur- prend ses deux petits frères en train de jouer aux échecs. «J’ai cassé l’échiquier et l’ai balancé

à la poubelle, raconte Ramin. Pourtant, j’ado- rais ce jeu…» Les échecs venaient d’être prohi-

bés et le sont restés, jusqu’à ce qu’en 1988 l’ayatollah Khomeyni lève cette interdiction. Après un an sur le front, Ramin s’inscrit dans une howzeh, une école religieuse, avec l’ambition de devenir clerc, « parce que [leur] famille était religieuse et que toutes les uni- versités ont fermé à cette époque », à la suite de la révolution culturelle, entre 1980 et

LA « PLUS GRANDE ÉPREUVE QUE DIEU AIT RÉSERVÉE » À LA FAMILLE SALIMI FRAPPE EN 2009. LA PETITE-FILLE DE M ME SALIMI, SHAGHAYEGH, VEUT CHANGER DE SEXE

1983. Tandis que la République islamique opère une purge des « éléments occiden- taux » dans le système éducatif, Ramin devient enseignant au lycée, où il donne des cours de philosophie, de logique, de religion et de langue arabe. C’est à ce moment aussi qu’il décide de changer son prénom pour « un autre plus conventionnel », plus adapté à un futur reli- gieux en turban. « Le mien faisait un peu trop beau gosse », dit-il en souriant. Sa demande est aussitôt acceptée par le tribunal. Ramin devient alors Mohsen, prénom arabe signi- fiant « bienfaiteur ». Mohsen a des avis tran- chés sur les femmes. Il critique celles qui prient revêtues d’un manteau et d’un fou- lard : « Sans hidjab, je considérais qu’elles étaient indécentes.» S’égrènent les années. Ramin, désormais Mohsen, épouse la fille d’une famille connue dans les milieux révolutionnaires et politi- ques, dont le père est un « disparu » de guerre. «Tout cela était très attirant pour moi », raconte-t-il. En 1988, la guerre avec l’Irak se termine : elle a fait entre 500 000 et 700 000 morts dans les deux camps. En 1989, l’ayatollah Khomeyni meurt, Moh- sen marche des dizaines de kilomètres pour assister aux funérailles. « C’était le leader le plus charismatique qui soit. On l’adulait », dit-il aujourd’hui. La décennie suivante, le jeune homme poursuit ses études religieu- ses, en même temps qu’il obtient une licence en sciences politiques et un master en his- toire, mais décide de ne pas devenir clerc :

« J’aimais bien ma vie telle qu’elle était. » La société change. L’ombre de la guerre s’éloigne, la vie reprend son cours. Zeinab, la fille cadette de la famille, née en 1981, se révèle une adolescente rebelle qui n’a pas peur d’aller à contre-courant. A 14 ans, elle décide de ne plus porter le foulard dans les fêtes familiales, contre l’avis de ses grands frères. « Ramin et Ali n’arrêtaient pas de me critiquer », se souvient-elle. Les deux garçons se plaignent auprès de leurs parents : Zeinab fait l’objet de rumeurs concernant ses rela- tions avec les garçons. Dans une petite ville comme Sari, elle est perçue comme trop fri- vole, pas assez respectable. En 1997, après des années que beaucoup considèrent «molles» politiquement, la can- didature du réformateur Mohammad Kha- tami réveille des pans de la société qui voient en lui la possibilité d’une nouvelle ère, plus ouverte. Mohsen mène campagne pour le candidat auprès de ses élèves. Le professeur de religion douche les espoirs d’un journa- liste de la télévision iranienne qui s’attendait à un entretien conventionnel, truffé de rhéto- rique officielle. «Le pauvre s’est trouvé devant un homme qui répétait les mots-clés de la cam- pagne de Khatami », se rappelle-t-il en riant comme un enfant. La victoire écrasante de Khatami, dès le pre- mier tour, est une surprise. Des journaux voient le jour, la parole se libère. Les femmes réclament plus de droits. La société civile prend racine. Ramin délaisse son second pré- nom. Jadis strict, il lui arrive désormais de ser- rer la main de ses cousines, de temps en temps. Au sein de la famille, les choses chan- gent aussi. Auparavant, on éludait les raisons de l’absence du mari médecin d’une cousine par un vague «il est de garde, à l’hôpital». Plus maintenant. Le tabou du divorce se brise complètement lorsqu’une autre cousine, plus jeune, ose paraître dans une fête, une se- maine après sa séparation, la tête haute. Zeinab finit par se marier avec son copain. Voilà plus de sept ans qu’elle le voyait en ca- chette, mais M me Salimi a refusé de reconnaî- tre l’existence du jeune homme tant que ses parents ne sont pas venus officiellement lui demander la main de Zeinab, aujourd’hui médecin de 37 ans. « Vu ma position dans la ville, je ne pouvais pas l’accepter en tant que pe- tit copain de ma fille, dit M me Salimi. Ça ne se faisait pas.» Choisir d’épouser son copain, cela ne se faisait pas non plus. Mais c’est arrivé. Le couple a aujourd’hui une fille, Asal.

La « plus grande épreuve que Dieu ait réser- vée » à la famille Salimi frappe en 2009. La nièce de Ramin et de Zeinab, la petite-fille de M me Salimi, Shaghayegh, veut changer de sexe. Cette opération a été autorisée en Iran à la suite d’une fatwa de l’ayatollah Khomeyni, en 1981, mais dans une petite ville comme Sari où tout le monde se connaît, comment supporter cette « honte », ce « déshonneur » ? Comment éviter une telle catastrophe ? Même Zeinab, la plus jeune et la plus avant- gardiste de la fratrie, a du mal à encaisser la décision de Shaghayegh. « Je me suis toujours comporté comme un garçon, explique Shaghayegh, aujourd’hui nommé Siyavash. Je détestais qu’on m’appelle “madame”. Dans la famille, tout le monde savait que quelque chose n’allait pas, mais en même temps personne n’acceptait que je fasse ces opérations. » Parmi ses cousins, celui et celle qui vivent au Canada et en Italie lui pro- posent de venir expérimenter la vie à l’étran- ger. « Peut-être que tu n’as pas besoin d’opéra- tions», lui répètent-ils. Shaghayegh résiste, persiste, enchaîne les séances de psychothérapie et les allers-retours nécessaires chez les médecins experts judi- ciaires. Elle se rend au tribunal et entre- prend les démarches administratives pour pouvoir commencer les opérations chirur- gicales. « Ils ont beaucoup parlé avec des mé- decins. Beaucoup pleuré aussi, mais ils ont fini par accepter », dit, en faisant allusion à ses parents, ses tantes et ses oncles, Siya- vash, aujourd’hui âgé de 30 ans et qui dirige un restaurant à Sari. Siyavash mène à bien deux opérations en 2015 – l’ablation de l’utérus et des ovaires, puis l’ablation des seins – en partie prises en charge par la sécurité sociale et par une caisse d’assurance-maladie. Il arrive encore aux Salimi de l’appeler Shaghayegh, avant de se reprendre aussitôt. Ils se montrent aussi inquiets quand des membres éloignés de leur famille s’apprêtent à revoir Siyavash pour la première fois après ses opérations. En cette soirée des fiançailles d’Amir, par exemple.

RÉSEAUX SOCIAUX

Quelques regards se baladent sur le corps de Siyavash et se fixent sur le poil noir de sa barbe et de sa moustache, qui ont commencé à pousser. « Elles sont très religieuses et stric- tes, je ne peux pas m’empêcher de les regarder et de lire dans leurs yeux ce qu’elles pensent », confie Ramin au sujet d’un groupe de fem- mes en tchador blanc, assises dans la salle de marbre blanc. Mais la situation ne semble guère atteindre Siyavash, qui arbore un nœud papillon assorti à son pull violet et qui danse, comme un homme, à l’aise dans son corps. « Je me sens mieux, confie-t-il. Je ne suis pas au paradis, mais c’est beaucoup mieux que l’enfer dans lequel je vivais. » Parfois, les changements s’imposent, pous- sant les gens à aller de l’avant. Comme la transformation de Siyavash. Année après an- née, les mentalités évoluent, sous l’influence aussi des réseaux sociaux qui ont ouvert une fenêtre sur le reste du monde. « Je suis sûr qu’il aurait été beaucoup plus facile de faire mon changement de sexe aujourd’hui qu’il y a qua- tre ans», affirme Siyavash. Les Salimi ne sont guère un cas isolé. Selon Zeinab, « presque toutes les familles ont traversé à peu près les mêmes expériences, les mêmes évolutions. Et tant mieux si aujourd’hui les familles laissent plus de libertés à leurs filles, et qu’elles accep- tent que leurs enfants soient différents. Même ma mère a changé.» D’ailleurs, Samira, une petite-fille de M me Salimi, poste sans gêne des photos de son copain sur son compte Instagram, que consulte toute la famille. Cette Iranienne de 25 ans a fait son entrée à la fête, toute maquillée, portant un haut qui laisse entre- voir un peu de son ventre. Son père ? C’est Ali. Le même Ali qui avait jadis menacé de mort sa sœur Zeinab, lorsqu’il avait trouvé dans son portefeuille la photo d’un garçon. p

ghazal golshiri

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DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019

l’iran en quarantaine | 3

10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 l’iran en quarantaine | 3 «EVERYDAY IRAN» « Désolée pour
10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 l’iran en quarantaine | 3 «EVERYDAY IRAN» « Désolée pour
10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 l’iran en quarantaine | 3 «EVERYDAY IRAN» « Désolée pour
10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 l’iran en quarantaine | 3 «EVERYDAY IRAN» « Désolée pour

«EVERYDAY IRAN»

«

Désolée pour notre

En Iran, tout photographe professionnel est restreint

DE HAUT EN BAS ET DE GAUCHE À DROITE :

Un père et sa fille dans

président ». A l’arrière- plan, des slogans

dans son activité. Déplacements, contacts et prises

le

village de Masouleh.

antiaméricains.

de vue sont surveillés. Les autorités contrôlent la diffu-

ALI SHAHSAVAR/EVERYDAY IRAN

KATE/EVERYDAY IRAN

sion des photos dans le pays, réduisant ainsi les récits à de la propagande ou à des images vérifiées. Les

Deux coursiers en pause, à Mashad.

Un parking privé d’Ispahan. MAHBUBE

photographies de ce supplément sont datées de 2018.

ALI RAFATI/EVERYDAY IRAN

NAJARPUR/EVERYDAY IRAN

Elles ont été prises par des citoyens iraniens pour le

Des enfants,

Dans un restaurant

à

Hamedan. FAEZEH

de Tabriz. MEYSAM

projet alternatif « Everyday Iran », publié sur Instagram. Seul réseau social échappant à la censure, Instagram

HASHEMI/EVERYDAY IRAN

AKHBARDEH/EVERYDAY IRAN

est devenu un jeu national populaire. Ces photo-

A

Téhéran, sur

A

bord du train,

le

vêtement d’une

aux alentours de Yazd.

graphes amateurs documentent un territoire bâillonné, enrichissant la mémoire visuelle de leur pays.

touriste américaine :

ASIYEH ABBASIAN/EVERYDAY IRAN

bâillonné, enrichissant la mémoire visuelle de leur pays. touriste américaine : ASIYEH ABBASIAN/EVERYDAY IRAN
bâillonné, enrichissant la mémoire visuelle de leur pays. touriste américaine : ASIYEH ABBASIAN/EVERYDAY IRAN
bâillonné, enrichissant la mémoire visuelle de leur pays. touriste américaine : ASIYEH ABBASIAN/EVERYDAY IRAN

4 | l’iran en quarantaine

Le blues des Iraniens de l’étranger

C’ est l’histoire d’un échec. Elle pourrait commen- cer un matin de septem- bre 2017, à l’aube, aux douanes de l’aéroport international Imam-

Khomeyni, à Téhéran. Kaveh Madani, un scientifique de 36 ans à la bouille ronde et

aux allures d’adolescent, retourne vivre dans son pays, l’Iran, après douze ans aux Etats-Unis et à Londres. La République

islamique s’est mis en tête d’en faire un vice- ministre de l’environnement.

M. Madani n’est pas particulièrement reli-

gieux, il n’a pas de famille haut placée : c’est

un ovni dans le « système ». Mais ce spécia- liste reconnu de la gestion des ressources en eau propose des solutions à un problème crucial : les déserts d’Iran s’étendent. Si rien ne change, le pays ne sera plus qu’une lande ensablée d’ici à trente ans.

FUITE MASSIVE DES CERVEAUX

Depuis la signature de l’accord sur le nu- cléaire iranien, en juillet 2015, le président Hassan Rohani courtise la diaspora ira- nienne : environ 1,5 million de personnes dis- persées entre Dubaï, la Turquie, les Etats-Unis et l’Europe – principalement en Allemagne et en Suède. Nombre de ces familles sont parties durant la révolution de 1979 et la guerre Iran- Irak (1980-1988). Elles peuvent aider l’écono- mie iranienne à s’ouvrir et à décoller. Téhéran cherche aussi à inverser une fuite massive des cerveaux: chaque année, quelque 125000 jeu- nes diplômés des universités s’expatrient. L’accord nucléaire a soulevé une vague d’optimisme. A New York, Hamid Biglari, 59 ans, docteur en astrophysique et ancien dirigeant sur les marchés financiers du géant bancaire Citigroup, a mis son carnet d’adresses à la disposition de M. Rohani, et conseille discrètement la Banque centrale iranienne. Le gestionnaire de capital Rouz- beh Pirouz, qui a quitté Londres pour Téhé- ran, rassemble des fonds pour alimenter l’embryonnaire Bourse de Téhéran.

M. Madani est le premier à rejoindre le gou-

vernement. « Je suis revenu avec l’espoir, qu’après moi d’autres pourraient gagner la confiance du “système”. L’Etat aurait pu com- prendre que nous ne sommes pas nécessaire- ment des espions… Beaucoup attendaient pour se décider », dit-il. A l’aéroport Imam- Khomeyni, premier choc: il est interrogé du-

Le président Rohani a voulu attirer la diaspora pour ouvrir l’économie iranienne. Mais ceux qui ont tenté l’aventure se sont heurtés à la méfiance de l’Etat et aux sanctions américaines

rant plusieurs heures par des agents de ren- seignement. Il accepte de leur ouvrir son télé- phone et son ordinateur : « J’ai essayé de res- pecter leurs préoccupations», explique-t-il. En réalité, le voilà pris dans un engrenage qui a failli le broyer, à peine sept mois plus tard. Avec son épouse, M. Madani s’établit dans un quartier chic du nord de Téhéran, sur les pentes des monts Elbourz, où l’air est pur. Il devient un personnage médiatique : ses façons simples, sa manière de gommer dans un sourire ses tics et grimaces d’élocution, charment. Les services de renseignement le convoquent encore régulièrement. Puis, en février 2018, ils ne jouent plus : Kaveh Madani est arrêté. Il subit la répression qui s’abat sur le pays, et qui vise notamment les militants écologistes, après la vague de manifestations qui s’est étendue à plus de 80 villes, en janvier, en par- ticulier dans des zones victimes de la séche- resse. Bilan officiel : 25 morts et des milliers d’arrestations. Libéré au bout de 72 heures, M. Madani ne démissionne pas. « Si je m’étais dégonflé, ils se seraient convaincus que j’avais fait quelque chose de mal », raisonne-t-il. Le ministre a de la chance. Il voyageait à l’étranger, à la fin du mois de mars 2018, lors- que des photographies « compromettan- tes », probablement saisies dans son télé- phone portable, sont publiées sur les ré- seaux sociaux. Ces images (une fête en Asie, de l’alcool et des femmes non voilées) datent

d’avant sa prise de fonctions, dit-il. Mais les cercles conservateurs réclament un procès. Il ne reviendra plus. « La Chine et l’Inde ont bâti une part de leur succès en s’efforçant de ramener leurs élites au pays, mais l’Iran n’a pas de plan sérieux pour cela», déplore-t-il, depuis l’université Yale, aux Etats-Unis, où il enseigne depuis janvier 2019.

« LA CHINE ET L’INDE ONT BÂTI UNE PART DE LEUR SUCCÈS EN S’EFFORÇANT DE RAMENER LEURS ÉLITES, MAIS L’IRAN N’A PAS DE PLAN SÉRIEUX POUR CELA »

KAVEH MADANI

ex-vice-ministre de

l’environnement iranien

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DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019

MOTS D’IRAN

MOTS D’IRAN

«Inchallah farda»

Signifiant « Si Dieu le veut, demain ! », l’expression est souvent prononcée avec un sourire quand on sait qu’un problème sera effectivement résolu le lendemain, mais aussi quand il n’y a plus aucun espoir de le voir se régler. C’est l’art de cultiver l’espoir dans un pays bureaucratique, où les rapports humains priment pour trouver les solutions. Dans ce contexte, il est conseillé de persévérer avant de se résigner à jeter l’éponge.

M. Madani incarne désormais la déception d’une partie de la diaspora. « Je n’en suis pas

fier, mais je serai satisfait si mon exemple peut éviter à d’autres de se mettre en danger.» Il n’était pourtant pas le premier à se heur- ter aux services iraniens. Dès octobre 2015,

peu après la signature de l’accord sur le nu-

cléaire, l’homme d’affaires irano-américain

Siamak Namazi avait été arrêté lors d’une

visite à Téhéran – il a été condamné, en 2016, à

dix ans de prison pour espionnage, tout

comme son père revenu en Iran pour plaider

sa libération. «Siamak était un homme d’affai-

res apolitique. Son arrestation a eu un effet glaçant sur de nombreux investisseurs. A elle seule, elle a coûté des centaines de millions de dollars au système », estime Ali Vaez, analyste

trop investi, et il se sent une obligation morale vis-à-vis de ses employés. Pour beaucoup, cet échec était prévisible. Même l’ultraconservateur Mahmoud Ah- madinejad (au pouvoir de 2005 à 2013) avait promis en son temps de rapatrier les capi- taux de la diaspora, sans succès. « Je n’y ai ja- mais cru », tranche Shabnam Tolouei, avec lassitude et une pointe d’ironie. Cette actrice établie à Paris, en décembre 2004, y distin-

gue une frontière au sein même de la com- munauté iranienne : « Il y a eux et nous…

Ceux qui vont et viennent en Iran, qui jouent avec les autorités, et ceux qui disent la vérité sur le pays. » De confession bahaie, une minorité religieuse persécutée, M me Tolouei dénonce depuis quinze ans la corruption,

l’International Crisis Group. Au moins quatorze binationaux et citoyens étrangers demeurent emprisonnés en Iran.

à

l’absurdité du régime qui ne manquerait pas de l’arrêter si elle débarquait à l’aéroport Imam-Khomeyni. «Pourtant, précise-t-elle,

A

travers eux, l’appareil sécuritaire fait pres-

j’y pense tous les jours.»

sion

sur leurs pays de résidence. Il affaiblit au

Selon un sondage publié fin 2018 par PAAIA,

passage le président Rohani et sa politique d’ouverture à l’Occident. « C’est toujours la même question : à qui appartient ce pays ?, interroge M. Vaez. Les vétérans de la guerre contre l’Irak [1980-1988], qui ont résisté aux sanctions internationales, peuvent-ils tolérer ceux qui, à leurs yeux, reviennent pour exploi- ter ses ressources?»

une association de défense des intérêts des Irano-Américains, plus de 40 % des membres de cette communauté n’ont jamais mis les pieds en Iran depuis leur départ, ou leur nais- sance à l’étranger. Un quart d’entre eux disent revenir au moins une fois tous les deux ou trois ans, un chiffre en baisse en 2018. Parmi ces derniers s’impose l’impression d’une

En novembre 2018, le Conseil suprême de la sécurité nationale, qui fixe les grandes orien- tations stratégiques, a adopté une directive vi-

occasion gâchée. « Ce sont les Etats-Unis qui ont tout fait foirer… On a perdu vingt ans avec Trump ! », s’emporte Homayoon Arfazadeh,

sant

à protéger ces Iraniens de retour au pays.

53 ans. Cet avocat aux barreaux de Genève et

Mais

elle intervient trop tard. Entre-temps, les

de New York a dû abandonner l’antenne de

Etats-Unis se sont retirés de l’accord sur le nu-

son étude, Python Avocats, dont il avait

cléaire, en mai 2018, et ont rétabli leurs sanc- tions contre le pays. L’économie iranienne, malade de longue date, est en état de siège.

coordonné l’ouverture à Téhéran, en 2016, pour accompagner l’implantation de com- pagnies occidentales.

« SILICON VALLEY »

« L’arrivée des capitaux étrangers et le retour de la diaspora, c’était la meilleure façon de

« La bulle s’est dégonflée. Après avoir créé un modèle de développement inédit en Iran, les

faire évoluer les choses en Iran, soupire-t-il, mais il n’y a plus de logique à Washington.

capitaux étrangers se sont taris. Et les entrepre- neurs repartent», soupire Mehdi Nayebi, 36 ans, qui a quitté Paris, en 2015, pour fonder

Qu’est-ce qu’ils espèrent, avec les sanctions? Ils croient que les malades du cancer et les enseignants vont prendre les armes ? Qu’ils

une

start-up à Téhéran, AloPeyk, un service

vont se révolter parce qu’ils crèvent de faim,

populaire de livraison à domicile. La naissance d’une petite « Silicon Val- ley » à Téhéran était l’unique succès de la diaspora, depuis 2015. Des Iraniens revenus

sans médicaments ? » M. Arfazadeh conseille encore des entreprises occidentales déso- rientées par les sanctions américaines, notamment pour l’exportation de médica-

au pays y ont fondé, en bonne intelligence avec les autorités, des copies d’Uber et d’Amazon pour le marché local. M. Nayebi

ments et de produits agricoles. Il est rentré quatre fois au pays en 2018. Il connaît les règles du jeu : il patiente. p

est l’un des rares à n’être pas reparti. Il a

louis imbert

ManotoTV, au service des nostalgiques de la monarchie

Basée à Londres, la chaîne diffuse avec succès émissions et documentaires à la gloire de la dynastie Pahlavi

téhéran - correspondance

L orsque l’Iranienne Mahsa, doctorante en gestion des ressources en eau, en Alle-

magne, est retournée dans son pays en 2011 pour ses vacances d’été, elle s’est étonnée du nom- bre de gens qui regardaient chez eux, avec intérêt et régularité, la chaîne satellitaire Manoto, diffu- sée depuis Londres. Lancée en 2010 par le groupe Marjan Media, Manoto (« toi et moi» en persan) a fait son appari- tion dans un paysage médiatique déjà bien rempli par des chaînes telles que BBC Persian (établie à Londres) et Voice of America Farsi (diffusée depuis Washington). Bien que la loi iranienne interdise les paraboles, leur utilisation est de plus en plus répandue

Un élément important différen- cie Manoto de ses rivales. La chaîne, à ses débuts, diffusait peu de contenus à message politique, préférant des émissions divertis- santes comme la très populaire «Googoosh Music Academy», une sorte de « Star Academy » présen- tée par la diva de l’ère prérévolu- tionnaire Faegheh Atashin, plus connue sous le nom de Googoosh. Et cela alors que les solos de chan- teuse demeurent interdits en Iran.

Les pieds dans le plat

Tandis que les médias iraniens se heurtent à de nombreuses lignes rouges, Manoto met les pieds dans le plat. En 2011, la chaîne diffusait par exemple un documentaire dépeignant la souffrance des Nord-Coréens en raison de l’entê- tement de Pyongyang à poursui-

vre son programme nucléaire, provoquant l’isolement du pays et les sanctions internationales. A cette époque, sous la présidence de l’ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013), l’Iran était pourtant soumis à un sévère embargo économique de la part de la communauté internationale à cause de son programme atomi- que. « J’ai vu dans ce film que les gens de Corée du Nord cherchaient de quoi manger par terre et dans les poubelles», commentait, la même année, un vendeur de légumes à Téhéran, qui redoutait qu’un sort similaire s’abatte sur les Iraniens. Un autre documentaire produit par la chaîne dressait un portrait élogieux du roi Reza Pahlavi (1878-1944), père de Mohammad Reza (1919-1980), sans évoquer son autoritarisme. En 2012, les inten-

tions de Manoto sont plus claires avec la diffusion de De Téhéran au Caire, qui évoquait la révolu- tion iranienne tout en mettant en avant l’épouse du roi, Farah Diba, qui vit entre Los Angeles et Paris. Lors d’une de ses interventions filmées, elle décrivait les oppo- sants au régime de son mari

« SON OBJECTIF EST DE DÉPEINDRE, AVEC PARTIALITÉ, UNE IMAGE SOMBRE DE L’IRAN ACTUEL »

MAHSA

doctorante exilée

en Allemagne

comme les victimes d’un «lavage de cerveau » opéré par des grou- pes politiques à l’étranger – sous- entendu des communistes –, sans jamais reconnaître les effets de la répression, de la censure ou des inégalités économiques dans l’Iran de l’époque. Dotée d’une collection impres- sionnante d’images d’archives, datant d’avant la révolution de 1979, Manoto multiplie les émis- sions à la gloire de la dynastie Pahlavi, vantant sa croissance économique considérable, les vil- les modernes, les cabarets, les femmes en minijupe et le passe- port iranien capable d’ouvrir les portes de l’étranger. Nombre d’analystes estiment que Manoto est à l’origine des slo- gans prodynastie prononcés lors de la dernière vague de manifes-

tations, début 2018. «Son objectif est de dépeindre, de manière par- tiale, une image sombre de l’Iran actuel et de renforcer le méconten- tement populaire», assure Mahsa, la doctorante qui, par ailleurs, n’a guère d’affinités avec les conser- vateurs iraniens. La chaîne maintient le secret sur les origines de ses finance- ments – les Iraniens soupçon- nent les Etats-Unis, l’Arabie saou- dite et Israël, rivaux de Téhéran. En octobre 2018, le Guardian a révélé qu’une autre chaîne d’op- position basée à Londres, Iran International, était financée, grâce à une entité offshore, par un homme d’affaires saoudien proche de la famille royale à Riyad. Manoto n’a pas donné suite aux questions du Monde. p

ghazal golshiri

0123 l’iran en quarantaine | 5 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019
0123
l’iran en quarantaine | 5
DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019
LA VIE DES FEMMES, ENTRE FOI ET LOIS Port du voile, tutelle masculine, éducation, politiques
LA VIE DES FEMMES,
ENTRE FOI ET LOIS
Port du voile, tutelle masculine, éducation, politiques natalistes…
Les Iraniennes au gré des avancées et reculs sociétaux
-
1
8
1
9
9
8
1
1972
9
:
1979 - Mise en place d’un système
politique religieux
A
A
.
Mise en place de la tutelle
masculine
p
K
L es films iraniens traitant
des droits des femmes
rencontrent un franc suc-
cès dans les salles du pays,
h
a
a
r
t
m
Obtenir un passeport, voyager
ou travailler est soumis
à l’approbation d’un homme
(époux, père ou frère).
i
e
r
n
Abrogation de la loi de 1967 qui
réinstaure la ségrégation des sexes.
Les femmes laïques et religieuses qui
avaient participé au mouvement contre
le pouvoir du chah, au nom
de la justice sociale et de la démocratie,
sont marginalisées. Le droit de vote
demeure l’un des rares acquis.
d
e
1967
n
d’un
i
e
t
Loi de la protection de la famille
e
o
oc
997-20
i
05
1
ra
:
La polygamie est réglementée,
avec l’obligation d’obtenir l’accord
témoignant de l’intérêt croissant
du public pour ce sujet. La Permis-
sion (sorti en 2018 en France) évo-
que l’histoire vraie de la capitaine
de l’équipe nationale féminine de
futsal (football en salle), Niloufar
Ardalan. En 2015, la jeune Ira-
nienne avait été empêchée par
son mari de se rendre en Malaisie
pour un match décisif. C’est que,
en Iran, les femmes ont besoin de
1980-1988
t
ti
M
.
Guerre Iran-Irak, les femmes
entrent dans la vie active pour
pallier le manque d’hommes.
a
e
K
eyni
l’accord de leur tuteur (père, frère
ha
1
r
m
ta
9
de la première épouse ; le divorce
n’est plus la prérogative des hommes
et est désormais soumis
ou époux) pour franchir les fron-
u
mi
tières. L’incident a suscité la polé-
a
o
1989
79
h
19
à un jugement.
mique dans les médias et sur les
st
Politique nataliste
K
89
i
réseaux sociaux.
-
Gratuité des moyens contraceptifs
in
R.
à
an
Ch
pour limiter les naissances.
a
t
9:
2005-2013
Paradoxe
ute
dj
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:
M
.
Ahmadinejad
e
d
98
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Selon la loi islamique, les pères
u
1962
1989
cha
an
d’hui
-1
:
Al
i
Khamenei
se voient octroyer la garde des
h
1997
-1997
fs
79
Programme de modernisation
« révolution blanche »
enfants âgés de 7 ans et plus ; le
:
Avec l’élection du réformateur Khatami, des groupes
H.
témoignage d’une femme ne
Ra
19
Octroi du droit de vote et d’éligibilité
pour les femmes. Le clergé
le qualifie d’« incompatible »
avec l’islam.
vaut que la moitié de celui d’un
politiques pour la défense des droits des femmes
émergent. Les changements restent mineurs du fait
homme. L’avènement de la Répu-
blique islamique a pourtant ras-
suré les familles traditionnelles:
du pouvoir du Conseil des gardiens.
désormais, leurs filles allaient
pouvoir conquérir les universités
2005
Avec l’élection du conservateur Ahmadinejad,
et les administrations. Selon un
1936
les réformes obtenues sur le relâchement
apparent paradoxe, elles pou-
du code vestimentaire lors du précédent
Interdiction
du port du voile
dans les lieux publics
vaient enfin sortir de l’ornière où
gouvernement sont abrogées. Un système de
les avait reléguées le père du der-
quotas est imposé à l’université dans
nier roi d’Iran, Reza Chah, en
certaines filières : le nombre d’étudiantes
interdisant le port du voile et du
chutent de 52 % à 43 %.
tchador dans les espaces publics.
Le système d’éducation nationale
ne fait aucune distinction entre
garçons et filles. Les religieux
sont écartés du pouvoir ;
ils continuent à exercer
une autorité morale.
Les femmes de familles
religieuses sont
empêchées de sortir.
Sous son règne et celui de son fils,
traditionalistes et religieuses ne
2007 - Projet de loi
sortaient plus de leur foyer.
La guerre qui opposa l’Iran à
l’Irak (1980-1988) a eu pour effet
de pousser les femmes à travailler
dans les hôpitaux, les usines, les
fermes… Les Iraniennes ont ainsi
sur la protection de la famille
Octroi de nouveaux privilèges aux hommes,
limitant les droits
des femmes en
cas de divorce.
gagné en confiance. Selon les
chiffres officiels de 2018, les étu-
diants sont à 60 % des femmes.
Elles occupent d’importantes
fonctions, telles qu’ambassadrice,
n
2009 - Le « mouvement vert »
1905-1911
dénonce la réélection jugée
Révolution constitutionnelle
vice-présidente, chef de société
frauduleuse d’Ahmadinejad.
persane
L’instauration d’un Parlement
met fin à la monarchie absolue.
Des écoles pour femmes
sont créées, mais le droit
de la famille reste soumis à la
charia (loi islamique).
pétrolière ou d’aviation. Le taux
de chômage chez les femmes
reste cependant deux fois plus
élevé que chez les hommes.
2014
o
L’affaire de la championne de
Interdiction des formes
de contraception permanente
pour relancer la natalité.
futsal a été réglée en catimini par
i
les autorités, qui lui ont accordé
Guides
un droit de sortie, en dépit de
suprêmes
l’avis de son mari – ce qui prouve
l’importance et le poids de l’opi-
Fin 2017 - Manifestations
contre la vie chère
et la corruption des élites.
s
Souverains
nion publique en Iran. La loi sur le
1896-1907 : M. Ad-Din Chah Qadjar
et présidents
à partir de 1979
droit de sortie des femmes n’a
pas été modifiée pour autant. p
s
2013 à aujourd’hui : H. Rohani
i
e
v
Société
Economie
r
Taux d’alphabétisation,
Part des femmes employées
Part des femmes sur le marché du travail, en %
a
en %
possédant un diplôme, en %
Taux de chômage,
en 2018, en %
p
79,7
l
71,1
70,3
59,8
1976
1980
50,5
19,8
é
h
35
5,2
10,2
22,3
24,1
r
a
2016
2016
16,6
84
46,9
40 ans
t
P
Iran
Arabie saoudite
Tunisie
France
Femmes
Hommes
e
entre
a
Part des femmes ayant un niveau
universitaire, pour 1 000 femmes
de 18 ans et plus
Evolution du nombre
d’écrivaines
Politique
chape de plomb
z
28 239
Part des femmes au Parlement, en %
n
et progressions
Nombre de femmes dans
les conseils municipaux
Iran
Arabie
Tunisie
France
e
4 029
saoudite
38,8
o
24,8
31,3
172,7
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R
1 375
i
11
5,9
6,7
5
1,4
0
t
1976
2016
1978
2017
1980 2016
Avant
2013
1997
2014
1981 2017
1998
2017
.
2013
Sources : Institut de statistiques iranien ; Banque mondiale ; Azadeh Kian-Thiébaut, « Le féminisme
islamique en Iran », Critique internationale (n°46), 2010, Presses de Sciences Po
* En Arabie saoudite, les femmes sont nommées par le roi selon un quota imposé
Infographie : Audrey Delaporte
et Audrey Lagadec
a
M
s
-197
25
1925-1
:
19
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9
9
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ahlavi

6 | l’iran en quarantaine

0123

DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019

en quarantaine 0123 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 DE HAUT EN BAS ET DE
en quarantaine 0123 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 DE HAUT EN BAS ET DE
en quarantaine 0123 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 DE HAUT EN BAS ET DE
en quarantaine 0123 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 DE HAUT EN BAS ET DE
en quarantaine 0123 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 DE HAUT EN BAS ET DE
en quarantaine 0123 DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019 DE HAUT EN BAS ET DE

DE HAUT EN BAS ET DE GAUCHE À DROITE :

Des écoliers dans la cour de leur école,

à Shadegan, dans la province du Khouzistan.

SADEGH BOAZAR/EVERYDAY IRAN

Un étudiant à l’entrée d’une école religieuse, à Gorgan.

ALI DEHGHAN/EVERYDAY IRAN Sur une route de campagne. SHAHIN AAKJAER/EVERYDAY IRAN

Un homme travaille à la restauration d’un tapis,

à Tabriz. AYSU/EVERYDAY IRAN

Dans un stade de Téhéran, lors d’un match de football.

MOHAMMAD AHANGARI/EVERYDAY IRAN La tour Milad, à Téhéran. KHOSRO PARKHIDEH/EVERYDAY IRANX

0123

DIMANCHE 10 - LUNDI 11 FÉVRIER 2019

qom (iran) - envoyé spécial

U n vent froid souffle dans les rues de Qom. La capitale du clergé d’Iran s’est vidée: les séminaristes ont rejoint des millions de pèlerins, en Irak voisin. Ils marchent

vers Kerbala, l’un des plus hauts lieux saints de l’islam chiite, pour la fête religieuse de l’Arbaïn. C’est la fin du mois d’octobre 2018. Dans la ville déserte, un employé du minis- tère de la culture et de la guidance islamique, accroché à nos pas, soupire. L’employé s’ennuie. Le tour de Qom, seule ville où l’Etat impose aux journalistes étran- gers une telle surveillance, il l’a déjà fait cent fois. Ni surprise ni imprévu : les rendez-vous ont été validés à l’avance, chacun de nos interlocuteurs pèse ses mots. L’Etat veille de près sur Qom, où résident les plus hauts clercs du chiisme : une centaine de marja capables d’interpréter les écritures saintes et reconnus, par leurs pairs et par les fidèles, comme « source d’imitation », intercesseurs entre Dieu et les hommes. En République islamique, ils représentent la

source de la légitimité du pouvoir. L’autorité publique s’efforce de financer les écoles reli- gieuses, de les organiser, de les contrôler, et de censurer les voix dissidentes lorsqu’elles s’élè- vent. Pour le haut clergé, Qom est tout à la fois un écrin et un étouffoir. Mais, à la mi-2018, ce bel édifice s’est mis à tanguer. Durant l’été, lors d’un meeting en ville, un polémiste ultra- conservateur, Hassan Rahimpour Azghadi, a accusé le haut clergé de s’assoupir sur ses rentes. « Le sécularisme s’enracine dans les séminaires», tonnait-il.

CRITIQUE « INDÉCENTE »

Le meeting se déroulait à l’école Feizieh, foyer de la révolution de 1979, où le fondateur de la République islamique, l’ayatollah Rouhollah Khomeyni, a lui-même enseigné. Dans ces murs, la saillie de M. Azghadi faisait mauvais genre. « J’entends que 700 à 800 traités religieux nous parviennent de Qom. Mais avons-nous besoin de 700 marja ?, interro- geait-il. J’ai présenté 100 problèmes, dont 80 % comptent parmi les plus urgents de notre société, or la majorité de ces clercs n’y fournis- sent aucune réponse!» La très conservatrice Société des ensei- gnants des séminaires de Qom a jugé cette critique indécente. Mais cela n’a pas empê- ché l’une des principales organisations étu- diantes d’oser se ranger derrière le polémiste. Ces jeunes gens aimeraient que leurs profes- seurs se prononcent, par exemple, sur un éventuel retrait du pays de l’accord interna- tional sur le nucléaire, à la suite des Etats- Unis, qui l’ont dénoncé en mai 2018 et qui

A Qom, la discrète émancipation du haut clergé

l’iran en quarantaine | 7

MOTS D’IRAN

MOTS D’IRAN

«Sigheh»

Ce mariage temporaire (de quelques heures jusqu’à des décennies, selon le souhait des futurs « époux ») camoufle aussi la pratique des unions libres. A la fin de la cérémo- nie, qui se tient dans les bureaux d’enregistrement des mariages, un livret comportant noms et photos des «mariés» leur est délivré. Il leur permettra, par exemple, de louer une chambre d’hôtel.

Les plus hauts clercs du chiisme résident dans cette ville sainte. En Iran, ils représentent la source de la légitimité du pouvoir. Mais ils cherchent à s’en écarter

accablent l’Iran de sanctions. « Vous savez, les jeunes clercs sont plus révolutionnaires que leurs aînés…», explique Rasoul Jafarian, dans le département d’histoire qu’il dirige, au sein d’une importante bibliothèque de recherche. Cette controverse est vieille comme la République islamique. Elle a pris un tour plus urgent depuis la répression, en 2009, du « mouvement vert », qui protestait contre la réélection du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad (au pouvoir de 2005 à 2013). « La plupart des clercs étaient restés silencieux, note Mehdi Khalaji, ancien étudiant en religion à Qom, aujourd’hui ana- lyste dans un think tank à Washington. Les plus indépendants auraient pu soutenir les manifestants, mais ils ne voulaient pas affai- blir le gouvernement, car ils ne voyaient pas d’alternative si celui-ci venait à chuter. Cela leur a coûté cher. » Une partie de l’opinion publique ne le leur a pas pardonné. Depuis, les marja tendent à prendre leurs distances avec l’Etat et la politique, discrètement. Alors que la République islamique fête ses 40 ans, ces tiraillements au sein du clergé sont accentués par de basses préoccupations pécuniaires. Pour la nouvelle année ira- nienne, qui s’ouvre en mars, le gouvernement du modéré Hassan Rohani entend priver le Conseil suprême des séminaires de Qom d’un tiers de son allocation, en l’abaissant à 63,4 millions d’euros. « Les séminaires sont au plus bas financièrement », s’est lamenté, le 17 janvier, l’ayatollah Ali-Reza Arafi qui super- vise l’enseignement religieux dans le pays. En fait, c’est l’Iran tout entier qui est au plus bas. Les sanctions américaines ont déstabi- lisé une économie malade de longue date : la

dépréciation massive de la monnaie a fait basculer une partie importante de la classe moyenne dans la pauvreté, presque du jour au lendemain. La colère monte ; les dénon- ciations publiques de profiteurs du « sys- tème » se multiplient sur les réseaux sociaux. Elles n’épargnent pas le clergé. En octobre 2018, Mohammad Naghi Lotfi, prê- cheur du vendredi dans la principale mos- quée d’Ilam, dans l’ouest du pays, a dû démissionner après dix-huit ans de service :

il avait été photographié sortant d’une luxueuse voiture de sport. « Avant [la Révolution], nous étions les faiseurs de rois. Aujourd’hui, nous sommes devenus les rois, et nous sommes perdants », déplorait récemment un clerc iranien de passage à Paris. De tels examens de cons- cience sont rares en Iran. Les figures religieu- ses ouvertement contestatrices sont peu nombreuses et vieillissantes. Le grand aya- tollah Youssef Saanei, 82 ans, l’un des fonda- teurs de la République islamique, devenu cri- tique de ses dérives autoritaires, est malade et las : il a cessé de ferrailler.

FRONTIÈRE ÉTANCHE

POUR LA NOUVELLE ANNÉE IRANIENNE, LE GOUVERNEMENT ENTEND PRIVER LE CONSEIL SUPRÊME DES SÉMINAIRES DE QOM D’UN TIERS DE SON ALLOCATION

Mais des clercs plus modérés se font enten- dre. Ils sont nombreux à revendiquer leur indépendance financière. Une façon de reje- ter les ingérences du pouvoir dans leurs affaires. « Le clergé chiite est indépendant de l’Etat : sa légitimité et son indépendance financière lui viennent du peuple », assène ainsi Javad Shahrestani, l’un des religieux les plus influents du pays. Avec obstination, M. Shahrestani maintient une frontière étan- che entre le gouvernement de Téhéran et la

trentaine d’institutions qu’il gère à Qom, pour le compte de son beau-père, Ali Al-Sis- tani, le plus suivi des marja, du monde chiite. L’ayatollah Sistani réside en Irak, dans la ville sainte de Nadjaf. C’est lui qui reçoit et re- distribue les plus importantes donations de fidèles chiites – le khoms, 20 % de leur revenu « superflu », qu’ils versent au marja de leur choix. M. Shahrestani le représente en Iran, et agit en fin politique. Cet homme rondelet à la robe en perpétuel désordre, aux yeux abîmés par le manque de sommeil et le dia- bète, a consacré sa vie à préserver l’indépen- dance du clergé, tout en conservant une place prééminente dans le « système ». Ses instituts emploient des clercs progres- sistes et des proches des services de rensei- gnement, tout comme des indifférents à la chose politique. Il s’efforce de structurer les institutions dont il est chargé, dans une ville qui rechigne à la bureaucratie et qui peine à faire ses comptes. Il fait construire des com- plexes résidentiels pour les clercs, mais aussi pour les classes modestes. Sa fortune à l’étranger le protège : c’est un gage de longé- vité pour le clergé chiite. « Je suis transparent : je respecte l’Etat mais je ne recule pas, dit-il lorsqu’on l’interroge sur sa position d’équilibriste. Il y a eu diffé- rents marja dans l’histoire: certains, comme l’ayatollah Khomeyni, estiment que l’Etat isla- mique est souverain. Ceux-là souhaitent mê- ler le religieux et la politique. Les chiites qui ne partagent pas cette idée préfèrent suivre un marja qui ne s’occupe que de religion. Disons que ces deux positions se complètent. » On ne peut être plus diplomate. p

louis imbert

L’Iran,quaranteans d’uneobsession américaine

Depuis la prise d’otages, à Téhéran, en1979, l’Iran demeure une menace et un repoussoir pour les Etats-Unis

washington - correspondant

E n 1979, les Américains sont encore hantés par les ima- ges de la noria d’hélicoptè-

res évacuant dans la précipitation le personnel de leur ambassade de Saïgon en avril 1975, épilogue de la débâcle vietnamienne. Neuf mois après le début de la révolution isla- mique iranienne, Washington perd encore un allié régional et, le 4 novembre 1979, une autre de ses ambassades est prise d’assaut, à Téhéran. Pendant 444 jours, 52 res- sortissants américains seront re- tenus en otage. L’impuissance du président des Etats-Unis, Jimmy Carter, précipitera sa défaite à l’élection présidentielle de 1980. Quarante ans plus tard, les Etats- Unis et le Vietnam n’ont cessé

d’approfondir leurs relations bila- térales depuis la normalisation de 1995. En une génération, trois pré- sidents américains se sont rendus sur place. L’atroce bilan humain d’un bourbier de près de quinze

ans appartient désormais à l’his- toire. En revanche, nulle ambas- sade américaine n’a rouvert dans

la République islamique d’Iran, vi-

sée sans interruption par des sanc- tions des Etats-Unis. Celles-ci n’ont pas été totalement levées durant la parenthèse de l’accord sur le nu- cléaire iranien, conclu en 2015. Pa- renthèse marquée par un assou- plissement auquel Donald Trump

a mis un terme en 2018. Cette rupture diplomatique, offi- cielle depuis avril 1980, s’est instal- lée dans les esprits. Elle est entrete- nue par les « Mort à l’Amérique ! »

À PROPOS DES TROIS PRINCIPALES MENACES VISANT LES ÉTATS- UNIS, JAMES MATTIS RÉPONDAIT : « L’IRAN, L’IRAN, L’IRAN »

scandés pendant des décennies à Téhéran. A la veille de la conclu- sion de l’accord sur le nucléaire de

des Etats-Unis) pour la région du monde englobant le Moyen- Orient, à propos des trois princi-

vis-à-vis de l’histoire et de la civili- sation de ce pays. Dans la culture populaire américaine, en revan-

ceptionalism (St Martin’s Press, 2016, non traduit), il estime que l’ouverture amorcée par Barack

gilles paris

2015, les Etats-Unis comptaient ainsi parmi les pays où l’image de l’Iran était la plus négative, avec 76 % d’avis défavorables – bien au- dessus de la moyenne de 58 % me-

pales menaces visant le pays, James Mattis, l’ex-secrétaire à la défense de Donald Trump, répon- dait: «L’Iran, l’Iran, l’Iran.»

che, l’image de l’Iran demeure liée aux actualités de 1979. Celles-ci continuent d’inspirer, comme le jeu vidéo Battlefield 3, mis en vente en 2011. En 2012, le film à succès

Obama n’a pas eu le temps de pro- duire des effets notables sur les mentalités, même s’il note des nuances entre les deux grands partis américains.

Espionnage et emprisonnement

Argo, de Ben Affleck, racontait l’ex-

Les études du Pew Research Cen-

surée dans un échantillon de qua- rante pays représentatifs de toutes les régions du globe par le Pew

Research Center. Après le choc initial de 1979, de lourds événements ont obéré les rapports américano-iraniens, de l’attentat contre les marines à Bey- routh (241 morts en 1983) aux ravages des bombes antiperson- nel visant les soldats américains déployés en Irak après l’invasion de 2003. En 2015, le nombre de 500 morts imputables aux explo- sifs iraniens utilisés par des mili- ces évoluant dans l’orbite de Téhé- ran a été avancé – une estimation basse, selon le Pentagone. Inter- rogé en tant que patron du Cent- Com (commandement central

Le divorce est aussi entretenu par une chronique judiciaire singu- lière. En janvier, le journaliste ira- no-américain Jason Rezaian a pu- blié un livre sur ses 544 jours de captivité en Iran, où il était corres- pondant pour le Washington Post. Arrêté en juillet 2014, il avait été accusé d’espionnage et empri- sonné, avant d’être relâché en jan- vier 2016 avec trois de ses compa- triotes. Des Américains avaient subi un sort similaire en 2011, cinq autres sont encore détenus. A la Maison Blanche, les prési- dents successifs se sont efforcés d’établir une distinction entre le régime et la population iranienne, exprimant toujours leur respect

filtration de six diplomates améri- cains réfugiés chez l’ambassadeur canadien, au moment de la fa- meuse prise d’otages. Un an plus tard, la troisième saison de la série Homeland se terminait par la mort du protagoniste, exécuté par le ré- gime iranien. Une constante que la chronique sociale et intimiste du film Une séparation, de l’Iranien Asghar Farhadi, primé aux Oscars en 2012, n’a guère pu ébranler. «Ces sentiments sont profondé- ment ancrés», confirme Shadi Ha- mid qui étudie les relations entre- tenues par les Etats-Unis avec le monde islamique à la Brookings Institution, à Washington. Auteur d’un essai remarqué, Islamic Ex-

ter les confirment. En novem- bre 2018, seuls 29 % des sympathi- sants démocrates considéraient que « limiter le pouvoir et l’in- fluence de l’Iran » devait être « une des priorités de la diplomatie amé- ricaine», contre 52 % chez les répu- blicains. De même, les 29-35 ans n’étaient que 29 % à retenir un tel objectif, contre 52 % des plus de 65 ans. Mais la défiance reste pré- gnante. Dans un sondage réalisé en septembre 2018, les Améri- cains, toutes tendances confon- dues, plaçaient l’Iran parmi les pays leur inspirant les sentiments les plus «glaciaux», avec la Russie et la Corée du Nord. p