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L’évolution psychiatrique 72 (2007) 625–631

1927–2007

Le rôle de l’imitation dans la formation de la


représentation (1962)夽
The role of imitation in the formation of mental
representation in children (1962)

Jean Piaget (1896–1980)


Suisse

Résumé
La comparaison de la formation de la représentation au cours du développement de l’enfant selon
H. Wallon et J. Piaget permet de voir qu’il existe des points de convergence, mais aussi de divergences entre
ces deux psychologues. Pour le premier, c’est la représentation différée qui permet le passage du stade de
l’intelligence sensorimotrice à celui de la représentation imagée. Pour le second, la représentation implique
la constitution d’une pensée symbolique et suppose donc l’acquisition du langage.

Abstract
A comparison of the ideas of H. Wallon and J. Piaget on the formation of mental representation in
developing children shows a convergence of views on some points but also differences between the two. For
H. Wallon, delayed mental representation allows the transition from the sensorimotor intelligence stage to
that of representation with images. As for J. Piaget, mental representation requires the formation of symbolic
thought and therefore necessitates language learning.

Mots clés : Développement de l’enfant ; Imitation ; Représentation

Keywords: Child development; Imitation; Mental representation

夽 Cet article est précédemment paru dans l’Évolution Psychiatrique 1962; 1: 141–150. Toute référence à cet article doit

porter mention : Piaget J. Le rôle de l’imitation dans la formation de la représentation (1962). Évol Psychiatr 2007; 72.

0014-3855/$ – see front matter


doi:10.1016/j.evopsy.2007.09.004
626 J. Piaget / L’évolution psychiatrique 72 (2007) 625–631

Pour rendre mon hommage à l’œuvre d’Henri Wallon en ce numéro jubilaire, ainsi qu’à
l’homme et à l’ami, j’ai choisi l’un des points où nos travaux convergent et se complètent sans
contradiction.
Le tournant le plus décisif sans doute, dans 1’évolution mentale de l’enfant est celui qui
marque les débuts de la représentation. Durant au moins toute sa première année, le jeune enfant
ne témoigne d’aucune représentation, en tant qu’évocation d’objets ou d’évènements non directe-
ment perceptibles ou non signalés par des indices perceptibles. Ses conduites sont exclusivement
sensorimotrices ou sensoritoniques, émotionnelles, etc. (et l’on sait assez tout ce que Wallon a
apporté dans la connaissance de ces derniers points). Son intelligence n’est, en particulier, que
sensorimotrice : comme le dit profondément Wallon, il ne s’agit alors que d’une « intelligence des
situations ». Au cours de la seconde année, au contraire, et surtout en sa seconde moitié, on voit
se produire cet évènement d’importance capitale pour la pensée humaine qu’est la naissance de la
représentation, permettant à l’intelligence de s’intérioriser en pensée proprement dite. Comment
donc rendre compte de cette formation de la représentation ?
La représentation implique assurément la constitution d’une fonction symbolique, c’est-à-dire
d’une différenciation des signifiants et des signifiés, puisqu’elle consiste à évoquer des signifiés
non présents et ne peut donc les évoquer qu’au moyen de signifiants différenciés. Aux niveaux sen-
sorimoteurs précédents, toutes les conduites manipulent déjà, il est vrai, des significations, prêtées
aux objets, aux gestes des personnes, etc., mais les seuls signifiants utilisés sont des « indices »
perceptifs ou des signaux de conditionnements etc., c’est-à-dire des signifiants indifférenciés de
leurs signifiés et ne constituant simplement qu’une de leurs parties ou l’un de leurs aspects. Il n’y
a donc pas encore de fonction symbolique, si l’on caractérise celle-ci par une différentiation des
signifiants et des signifiés. Avec la représentation, au contraire, une telle différenciation s’affirme
et se présente même comme une condition constitutive de l’acte représentatif comme tel.
L’une des formes les plus spécifiques de signifiants différenciés étant constituée par le sys-
tème des « signes » verbaux, on pourrait donc penser que la formation de la représentation est
simplement liée à l’acquisition du langage et il va de soi que ce facteur est effectivement capital.
Mais si le langage, déjà tout organisé dans le milieu social et imposé à l’enfant par transmission
éducative, joue bien un tel rôle dans le développement de la représentation et de la pensée, tout
n’est pas dit ainsi, car il subsiste deux problèmes fondamentaux à résoudre. Le premier est de
comprendre pourquoi le langage n’apparaît ni plus tôt, ni plus tard, donc en quel contexte son
acquisition est favorisée. Il ne suffit pas à cet égard de faire appel au conditionnement, car celui-ci
est bien plus précoce. C’est donc à un contexte plus précis d’imitation qu’il faut recourir, mais il
reste à déterminer de quelle forme d’imitation il s’agit, car il en existe de nombreuses, dont les
unes sont également bien plus précoces et les autres contemporaines de cette acquisition.
Le second problème est d’établir si le signe verbal est le seul des signifiants différenciés ou si
d’autres interviennent, ainsi dans la naissance de la représentation et s’ils sont contemporains ou
non de l’acquisition du langage, un certain synchronisme pouvant être l’indice d’une solidarité.
Or il est remarquable qu’au niveau où il apprend à parler, le jeune enfant commence aussi à utiliser
tout un système symbolique, mais reposant sur les « symboles » et non plus sur des « signes » (le
symbole étant un signifiant « motivé » ou ressemblant à son signifié et non pas « arbitraire » ou
conventionnel comme le « signe ») : c’est le système des jeux symboliques, succédant aux simples
jeux fonctionnels ou d’exercice, seuls représentés jusque-là. Or la symbolique gestuelle de ces
jeux de fiction consiste essentiellement en une imitation. Il est en outre remarquable qu’à ce
même niveau apparaisse une nouvelle forme d’imitation, qu’on appelle ordinairement l’imitation
différée (c’est-à-dire qui débute en l’absence perceptive du modèle et qui comporte, ainsi dès le
départ une sorte d’évocation par le geste et la mimique) et que Wallon considère comme la seule
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imitation authentique par opposition à l’imitation sensorimotrice (acquise en présence seulement


des modèles, tout en pouvant se continuer après leur disparition), considérée par lui comme une
pseudo-imitation et appelée « échocinésie », etc. . .
Cette présence de l’imitation dans toutes les formes de la fonction symbolique qui appa-
raissent synchroniquement au cours de la seconde année (et nous en verrons dans la suite une
de plus avec l’image mentale), m’avait poussé jadis (dans « La naissance de l’intelligence »,
en 1935 ([1], pp. 334–335) à considérer l’imitation comme le processus assurant la transition
entre l’intelligence sensorimotrice et la représentation imagée. Bien avant l’imitation différée,
l’imitation sensorimotrice témoigne, en effet, des huit–neuf mois, d’un effort de copie du modèle
présenté, par exemple, dans le cas de 1’imitation des mouvements relatifs au visage d’autrui sans
équivalent visuel sur le corps propre, et qui ne se réduisent pas, malgré les belles observations
de Guillaume à de simples transferts associatifs commandés par des signaux. Lorsqu’à 11 mois
14 jours, l’un de mes enfants me regarde fermer et ouvrir alternativement les yeux et répond en
ouvrant et en fermant la bouche ; puis, les jours suivants, lorsque je me frotte les yeux, répond en
se passant la main sur la bouche, puis sur les joues, l’oreille et finit à 11 mois 21 jours par ajuster
ses mains à ses yeux [2], les erreurs ne s’expliquent pas par de faux aiguillages associatifs, mais
témoignent d’essais systématiques et contrôlés, donc d’un effort de mise en correspondance. Dès
avant son niveau « différé » et proprement symbolique, l’imitation constitue donc déjà une sorte
de représentation, mais en actes et au sens propre d’une reproduction matérielle de la présentation,
sans encore aucune évocation mentale ou représentation intérieure. Il est alors compréhensible
qu’une fois acquise la technique1 imitative, notamment dans la capacité d’imiter des modèles
nouveaux (ce qui est le cas dès dix à 12 mois pour ce qui est des essais systématiques) et dans
la mise en correspondance des parties visibles du corps d’autrui et des parties non visibles du
corps propre (visage), l’imitation ne soit plus assujettie à la condition jusque-là nécessaire, de ne
débuter, pour un nouveau modèle, qu’en sa présence perceptive, et puisse donner lieu à des essais
« différés » c’est-à-dire débutant après la disparition du modèle. C’est à ce même niveau, en effet,
que l’acte d’intelligence, jusque-là subordonné à la nécessité de procéder par tâtonnements diri-
gés, donne lieu pour la première fois chez l’enfant à ces interruptions momentanées de l’action,
suivies de réorganisations nouvelles soudaines que W. Koehler a si bien décrites les unes et les
autres chez le chimpanzé (donc indépendamment du langage). Et chose intéressante, ces actes
nouveaux d’intelligence donnent parfois lieu, chez l’enfant de 15 à 18 mois, à des représenta-
tions imitatives du but à atteindre : ouvrir lentement la bouche en face d’une ouverture qu’il s’agit
d’agrandir pour atteindre l’intérieur d’une boite ; ouvrir et fermer la main à vide, dans une situation
analogue, etc. . . (obs. 56–58 de « La formation du symbole » [2]). Mais, bien entendu, admettre
que l’imitation sensorimotrice s’intériorise en imitation différée, c’est supposer que l’élément
nouveau intervenu entre deux, à savoir l’image, ne surgit pas de façon extérieure à ce processus
d’intériorisation, mais résulte directement de l’intériorisation de l’imitation elle-même, en son
pouvoir accommodateur. L’image comme telle serait donc, elle aussi, un produit de l’imitation.
Or il est remarquable que Wallon, dont la tendance est toujours d’insister sur les discontinuités
et les crises, ait également recouru à l’imitation pour assurer la transition du sensorimoteur au
représentatif, au lieu d’établir entre eux une coupure radicale, marquée par l’apparition du langage
à lui seul. Dans ce livre captivant et plein d’idées, que Wallon a eu le courage de publier en 1942
[3], il écrit :

1 La formation du symbole chez l’enfant, Obs. 25. Un autre de mes enfants à 11 mois cinq jours, en présence du modèle

d’ouvrir et fermer la bouche, ouvre et ferme d’abord ses mains, puis ensuite seulement sa bouche (Obs. 29).
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« L’imitation s’est concrétée comme un pouvoir latent, un dynamisme producteur, un modèle


en puissance qui a commencé par ne se saisir que dans sa réalisation effective, mais qui
a pu ensuite s’en détacher pour devenir représentation pure. Elle n’a plus été strictement
accommodation à autrui ; elle est devenue imitation de scènes et d’évènements ; elle s’est
faite instrumentale ; elle a donné lieu aux simulacres, qui opposaient de façon tranchée le
signe et la chose » ([3], p. 244).

Il est vrai que, dans le chapitre entier qu’il consacre à « Imitation et Représentation »,Wallon
n’utilise, comme nous l’avons déjà dit, le terme d’imitation qu’à partir de l’imitation différée,
débutant dans la seconde moitié de la seconde année, pour taxer d’écholadies, échocinésies, etc.,
les formes sensorimotrices antérieures d’imitation. Mais, il est d’un certain intérêt de constater
que Wallon, qui se méfie d’habitude tellement de la tendance à utiliser une succession génétique
comme point d’appui d’une explication, ne craint pas de tels dangers dans le passage des formes
inférieures d’imitation à leurs formes représentatives : « Les étapes successives de l’imitation
répondent donc très exactement au moment où la représentation qui n’existait pas doit arriver à
se formuler (c’est nous qui soulignons). Elles obligent à reconnaître un état du mouvement, où
il cesse de se confondre avec les réactions immédiates, . . . et un état de la représentation, où le
mouvement la contient déjà avant qu’elle ne sache se traduire en image (ib.) ni expliciter les traits
dont elle devrait être composée » ([3], pp. 134–5.).
La vraie raison pour laquelle Wallon passe ici sur les discontinuités qu’il introduit par ailleurs
lui-même, tient à un aspect fondamental de son système et un aspect sur l’importance duquel
nous lui sommes tous redevables d’avoir insisté : c’est le rôle qu’il fait jouer aux processus
sensoritoniques ou posturaux dans les fonctions affectives et cognitives, dès les conduites émo-
tionnelles les plus primitives (qui pour lui ont une signification également cognitive) et jusqu’à
ces « simulacres » collectifs qu’il décrit si finement en son chapitre sur « Rites et Représentation »
et dont il tire finalement un rapprochement avec les Idées platoniciennes ([3], p. 245), rapproche-
ment à notre avis remarquable parce qu’il met en évidence le facteur de causalité par imitation
dans la doctrine de ces Idées-images désignées par le terme d’Eidos ou de « formes ».
Or le rôle du système postural est évidemment bien antérieur à l’imitation différée en mettant
à la disposition de celle-ci un « schéma corporel déjà très complet et bien repéré. À cet âge,2 en
effet, les jeux sensorimoteurs de l’enfant l’ont amené à établir les connexions les plus étendues
et les plus variées entre ses champs sensoriels ou extéroceptifs et posturaux ou proprioceptifs. Ce
sont là des connexions actives, c’est-à-dire. . . qui sont le résultat de mobiles investigations et qui
comportent par conséquent un certain degré de prévision ou de déduction » ([3], p. 158). Bref, c’est
la « plasticité perceptivoposturale » ([3], p 161) qui, pour Wallon, fait le pont entre le sensorimoteur
et le représentatif, malgré les discontinuités relatives entre ses formes échocinétiques et ses formes
«différées ».
Mais s’il est satisfaisant pour l’esprit — et évidemment aussi pour un article écrit en hommage
à Wallon !— d’insister ainsi sur ce point de convergence entre nos deux interprétations, il ne l’est
pas moins de pouvoir souligner ce fait essentiel et que l’on a, semble-t-il, trop peu aperçu, que
la différence la plus marquée entre l’œuvre de Wallon et la mienne se réduit en fin de compte à
une complémentarité bien plus qu’à une opposition. Cette différence tient à la double nature de
la « représentation », de telle sorte que les remarques qui vont suivre prolongent très directement
celles que nous venons de faire sur les débuts du symbolisme.

2 II s’agit d’observations sur l’enfant de Guillaume à un an dix mois.


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Au niveau de la pensée scientifique, la représentation peut présenter un caractère « figuratif »,


c’est-à-dire tendre à fournir une image plus ou moins conforme aux réalités représentées, qui
seront alors des configurations. La géométrie, par exemple, a longtemps constitué une repré-
sentation figurative et ce n’est pas un hasard si son emprise a été si forte chez les Grecs, par
opposition à l’algèbre, et si le philosophe qui réservait aux seuls géomètres l’accès à sa Répu-
blique a construit une théorie des Idées dont Wallon a bien vu (nous l’avons rappelé à l’instant)
la parenté psychologique avec un certain primat de 1’image ou du simulacre.
Mais au niveau de la pensée scientifique moderne, la représentation peut aussi porter sur
les transformations comme telles et moins viser à copier qu’à opérer et à construire. L’algèbre
repose tout entière sur des systèmes de transformations et la géométrie contemporaine, depuis
le « programme d’Erlangen », tend à subordonner toutes les variétés d’espaces à des « groupes »
fondamentaux de transformations dérivant eux-mêmes les uns des autres. Le courant d’ensemble
conduisant de l’action et des techniques à la science proprement opératoire oblige donc à distin-
guer, en opposition avec les aspects figuratifs précédents, un aspect « opératif » de la représentation
et de la pensée.
C’est même, nous semble-t-il, la totalité des fonctions cognitives, qui relève d’une telle dicho-
tomie. À l’aspect figuratif de la connaissance peuvent être rattachées les perceptions, l’imitation
sous toutes ses formes et les multiples variétés d’images mentales, trois grandes catégories dont
le caractère commun est de porter exclusivement sur des configurations (et de traduire en figures
ou en symboles figuraux les mouvements et même les transformations lorsque le sujet essaye
de les percevoir ou de les reproduire). L’aspect opératif des fonctions cognitives recouvre au
contraire la suite ininterrompue des conduites menant des actions sensorimotrices avec leurs
schèmes aux actions ; intériorisées préopératoires et finalement aux opérations logicomathéma-
tiques en tant qu’opérations portant sur des transformations. Or les mécanismes opératifs tendent
d’une part, à se subordonner les données figuratives, en tant que celles-ci portent sur des « états »
qui n’acquièrent finalement de significations que reliés entre eux par des transformations. D’autre
part, ces mêmes mécanismes débordent sans cesse le figuratif, en ce qu’ils ne peuvent jamais être
« figurés » adéquatement. Une action peut être perçue par voie proprioceptive et son résultat par
voie extéroceptive, mais son schème, c’est-à-dire ce en quoi elle est généralisable et assimilable,
n’est pas perceptible. Une opération peut être symbolisée, mais, en tant qu’acte continu, elle reste
irreprésentable en image et elle peut même, comme en mathématiques « pures », ne plus porter sur
aucun objet sauf par une imagination symbolique très approximative. Néanmoins, il est impos-
sible de penser sans un appui symbolique et les mathématiciens les plus abstraits s’accordent à
reconnaitre que, si 1’« intuition » (donc l’aspect figuratif de la pensée mathématique) est dénuée
de toute valeur démonstrative, elle reste indispensable du point de vue heuristique.
Cela étant, il est donc clair que la filiation génétique sur laquelle il semble que nous nous
accordions, Wallon et moi, pour voir dans l’imitation le passage du sensorimoteur au représentatif
n’explique en fait que la représentation sous son aspect figuratif. II reste alors à rendre compte
de la formation si laborieuse des « opérations », dont une série d’études dans tous les domaines
logicomathématiques élémentaires (classes, relations, nombre, espace, mouvement et vitesse,
temps, hasard et combinatoire, logique des propositions et « groupe » des inversions et réciprocités,
etc. . .) nous ont montré qu’elles se préparent seulement entre deux et sept ans, au cours d’un long
processus de décentration à partir de l’action propre et qu’elles ne s’achèvent que sur les deux
paliers de sept à 11 ans et de 12 à 15 ans. Or si l’aspect figuratif de la représentation tient au système
sensoritonique ou postural par 1’intermédiaire de l’imitation et de l’image, l’aspect opératif en
général (actions et opérations) et opératoire en particulier n’est explicable qu’en remontant aux
coordinations entre les actions, comme telles, coordinations qui, bien plus profondément que
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celles du langage, comportent déjà ces éléments d’ordre et d’emboîtement qui se retrouvent à
tous les niveaux : c’est donc ici le sensorimoteur au sens strict qu’il est nécessaire d’invoquer.
Pour en revenir alors à cette complémentarité entre les recherches de Wallon et les miennes, que
je crois apercevoir aujourd’hui, c’est celle qui résulte d’intérêts divergents, mais se complétant
nécessairement. L’idée centrale des travaux de Wallon est celle du rôle du système postural. La
mienne est celle d’opération. Là où Wallon parle d’une période pré catégorielle de la pensée de
l’enfant, j’y vois une période préopératoire. Là ou Wallon, après avoir parlé de Platon, dit que
la science actuelle elle aussi est « dans une certaine mesure, la création de son objet » ([3], p.
245), mais entendant par là que, s’il y a « relation étroite de nos pensées à leur objet », c’est
qu’« elles tendent à le reproduire » ([3], p. 246), je dirais pour ma part que la science aboutit
surtout à transformer l’objet. Et Wallon continue en parlant de « la représentation, solidaire du
mythe d’abord, des techniques expérimentales et scientifiques, ensuite. Elle répond, sous ces
formes diverses, à un même besoin de figuration, en vue de l’action » ([3], p. 246). Je dirais de
mon côté, que la figuration n’est qu’un aspect des choses et que les systèmes de transformations
en sont un autre, qui se subordonne le premier et qui caractérise la spécificité de la science par
opposition à l’élément figuratif conservé en commun avec le mythe [3]. Dans ce même ouvrage
« De 1’acte à la pensée » que nous commentons en cet article, Wallon me prend longuement à
partie ([3], pp. 25–49) pour avoir étudié l’intelligence sensorimotrice et la construction du réel
du point de vue de ce qu’il appelle une « psychologie de la conscience » et en projetant l’esprit
tout entier dans les schèmes sensorimoteurs. Avec la sérénité que donnent vingt ans de recul, je
comprends aujourd’hui que Wallon, pensant à la représentation telle qu’il la décrit dans les derniers
chapitres de son étude, se refusait avec raison à retrouver dans mes schèmes sensorimoteurs ce
que seuls peuvent fournir l’image, le langage, la représentation figurative en général. Mais j’avais
raison, moi aussi, d’anticiper dans les coordinations entre schèmes d’action le point de départ
des opérations ultérieures et dans la constitution du schème de 1’objet permanent, fondé sur une
forme toute pratique et active du « groupe des déplacements », la première manifestation de ces
invariants (ou schèmes de conservation) que la suite de nos travaux a montré être inhérents aux
transformations opératoires.
Dans un passage d’une remarquable lucidité et quasi prophétique quant aux résultats ultérieurs
de nos recherches respectives, Wallon déclare :

« Parmi les effets ultérieurs du mouvement, il y en a de deux sortes. Ceux d’abord qui sont
tournés vers le monde extérieur et qui sont encore communément considérés comme étant
à l’origine de la vie mentale... Mais un geste modifie, en même temps que le milieu, celui
qui le fait, et c’est celle-ci la modification la plus immédiatement saisie. Deux orientations
s’ouvrent donc dans l’activité, l’une tournée vers les objectifs extérieurs, et l’activité sur
soi-même ou « posturale », qui a pour moyens et pour buts les propres attitudes du sujet.
C’est une activité plastique. Elle est à l’origine de l’imitation » ([3], pp. 242–3).
« Dans la thèse des schèmes moteurs qui se superposent ou s’ordonnent entre eux pour
aboutir enfin à réaliser des représentations, ils s’échafauderaient par une sorte de progression
mécanique, dont l’utilité ne se révèlerait qu’ensuite. Au contraire la fonction posturale porte
en elle-même la raison de ses progrès » ([3], p. 243).

On ne saurait mieux caractériser les deux formes de la « représentation », effectivement bien


distinctes mais exactement complémentaires, qui nous ont intéressés Wallon et moi : la forme
figurative, qui engendre l’image à partir de l’imitation et procède du système postural ; et la forme
opérative qui débute avec les schèmes moteurs et n’aboutit aux opérations proprement dites de
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la pensée que bien « ensuite », comme l’annonce clairement, Wallon puisqu’il faut attendre entre
deux et sept–huit ans pour que s’achèvent les premières structures opératoires représentatives ou
systèmes de transformations qui ne se contentent plus de copier ou de reproduire, mais modifient
l’objet. . . Mais pourquoi alors cet intervalle entre les schèmes sensorimoteurs et les opérations ?
C’est d’abord précisément parce qu’il s’agit de constituer au préalable un système suffisant de
représentations figuratives. C’est ensuite parce que, entre l’action propre, matérielle et directement
centrée, et un système d’opérations coordonnées et objectives, un long processus de décentration
demeure nécessaire. Mais, comme disait le romancier anglais, « ceci est une autre histoire », et
qu’il est inutile d’aborder ici.
Bref, s’il nous est arrivé, à Wallon et à moi, d’avoir des discussions que notre ami commun
Zazzo a récemment comparées à des dialogues de sourds, c’est évidemment qu’en employant les
mêmes mots nous pensions à des choses différentes. Après avoir donc cherché (et je l’avoue, avec
quelque difficulté) un point sur lequel nous étions certains d’avoir convergé, pour le mettre en
évidence en cet article jubilaire, je me suis aperçu, en relisant le bel ouvrage de Wallon, que le mot
central de « représentation » était justement l’un de ces termes ambivalents qui nous avaient sépa-
rés. Or puisque l’aspect figuratif et l’aspect opératif de la représentation sont fondamentalement
complémentaires, comme le sont déjà, avant la représentation, le système postural et le système
sensorimoteur, il me plait de terminer cette courte note en hommage à Wallon, par l’expression
de ma certitude en la complémentarité de nos œuvres elles-mêmes.

Références

[1] Piaget J. La naissance de l’intelligence. Neuchâtel, Paris: Delachaux et Niestlé; 1935.


[2] Piaget J. La formation du symbole chez l’enfant. Paris: Delachaux et Niestlé; 1945.
[3] Wallon H. De l’acte à la pensée. Paris: Flammarion; 1942.