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NUE COMME UNE VERE

Une fable matérialiste

Nathalie Blanc

Association Multitudes | « Multitudes »

2016/4 n° 65 | pages 97 à 103


ISSN 0292-0107
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À chaud Titretitretitre

Nue comme une vere


Une fable matérialiste
Nathalie Blanc
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La VERE DE TERRE est le modèle même de l’organisme que nous constituons, nous les êtres hu-
mains. L’animale digère, et ne sommes-nous pas en train de digérer la Terre ? C’est ça, l’Anthro-
pocène ; il suffit de considérer cette nouvelle époque sur un plan matériel, et non métaphysique
d’une sorte de lutte surhumaine avec la Nature1.
La ver de terre : je suis un hermaphrodite, je suis d’abord masculin, mais sur-
tout féminin… Je ne suis pas belle, voilà c’est ça, à me tortiller ainsi ! Un jour, je me suis
confondue. Ce n’est pas que je me suis regardée dans la glace et que je me suis dit : « ah ! Voilà
une vere de terre ! ». Non, ce n’est pas ça. Le miroir était face à moi et, soudain, j’ai réalisé
que j’étais nue : nue comme un ver de terre. Mon corps était rosâtre et luisant et voilà que
j’étais plongée dans la terre. Je crois en mes anneaux mais pas quand ils sont ainsi, graveleux,
presque miteux. Je me suis retournée, alors que mon corps est semblable sur toutes ses faces.
Et je suis partie pour fuir mon sort de ver de terre.
Il faut dire que relisant Le rôle des vers de terre dans la formation de la terre
végétale écrit par Charles Darwin, toute personne a conscience de l’ignorance qui affecte les
animaux humains.

1 Les Nouveaux Matérialismes promeuvent la reconnaissance, le respect, et parfois la peur, vis-à-vis de la matérialité
d’un monde. Ces courants de pensée mettent en avant les moments de confusion, au sens fort, entre les choses et les
êtres humains. La morale de cette fable matérialiste est que nous – c’est-à-dire les animaux non humains et les autres,
mais aussi les plantes animaux, et les animaux plantes, ainsi qu’enfin les choses, qui ne sont jamais tout à fait juste
des évènements dans le déroulé de nos vies – jouons un rôle écologique majeur que les cultures doivent prendre en
considération. J’aimerais, dans ce conte et d’autres, mettre en avant à quel point je suis le ver de terre qui, lentement ou
non, d’ailleurs, circule entre les grumeaux de terre, mais aussi la rate qui mange les déchets, ou la pierre qui ne sait plus
bouger. Mon projet, notre projet, est de faire reconnaître les puissances d’agir, d’intragir des choses et des éléments de
ce monde jusqu’à éclairer l’interconnectivité, les fils qui font que nous ne saurions exister qu’ensemble.

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J’étais nue comme le ver de terre, sans défense. La couche de terre végétale qui,
le plus souvent, me recouvrait, monument véritable d’une antiquité supérieure, était absente
en ce jour-là, car j’étais propulsée dans l’espace. J’étais nue, sans défense, à la lumière du jour,
mais toujours aussi aveugle. Je ne suis pas un animal des profondeurs, moi. Je ne suis pas un
animal paranoïaque refusant la lumière. J’aimerais pouvoir me cacher éternellement et sub-
specie, mais le pouvoir de faire ainsi m’a été ôté ; je suis la vere de terre à l’avenir incertain
errant dans les morceaux grumeleux du sol. Je ressemble le plus sûrement à une ligne d’écri-
ture, à un morceau interrompu.
Je crois qu’il n’est pas possible de prétendre que nous sommes autrement que des
tubes digestifs. Reprenant ce concept de « tubes digestifs », je voudrais parler de fragilité, de taux
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d’exposition. L’exposition d’un être en vie contribue à la formation de son individualité, à savoir
la séparation entre des surfaces de chair exposées différemment, d’un côté l’intériorité, et de
l’autre, l’extériorité. L’intérieur a peur pour l’extérieur. Moi, la Vere de terre, je ne suis qu’exté-
riorité : mais comment saisir le dedans du dehors ?
Pourquoi me retrouve-je en cet endroit, alors que tous, tout autour de moi,
avaient déterminé qu’il valait mieux rester chez soi, et ne pas prendre de risque. Qu’est-ce qui
faisait que, moi, la vere de terre, en étais incapable ? D’habitude, je chemine sous le limon,
le poids de la terre sur mes épaules, si j’ose dire, et j’avale de la terre, l’enrichissant et m’ali-
mentant, sans conséquence pour autrui, ce travail étant réalisé dans la plus complète obscu-
rité. Certes, je suis aveugle, mais je sens la lumière, la gravité et la cherté de la terre, comme
d’autres res-sentent l’amour.
Alors, quand j’en ai assez de la peur…
Je suis nue, projetée dans l’espace. À vouloir connaître la lumière et digérer la
terre, par cet élan de matador qui me conduit à espérer cet espace sans bornes, comme sur
un ressort, j’ai été expulsé de la matrice terrienne. Je me retrouve en plein ciel sous les étoiles
insérées dans une longue voie lactée. Quelle idiotie ! Le ver de terre propulsé dans l’espace
finit par être un élastique, ressort de la mollesse d’un type d’écriture humaine.
Par partante, je veux dire qu’en tant que ver de terre qui cherche la lumière, et
qui la digère, qui cherche la terre et s’y investit, ce voyage dans l’espace est un bon moyen de
tester son élasticité.
Où allais-je ? Ainsi perdue dans l’infini, je doutais de mon voyage entre la Terre
et l’espace. Qui connaît les milieux hospitaliers, ces doux reliefs humides de la terre, qui s’est
projeté, un instant, dans les bras accueillants de la morphé terrestre, ne peut méconnaître
qu’il est infiniment bon de s’y réfugier.
Voici, l’imagination au pouvoir et la terre de la Vere vue de loin, cette balle si belle,
cette sensuelle présence…
Sur mon chemin, alors que j’approchais d’une planète aux curieuses formes
géométriques, comme un hexagone, j’eus à discuter. L’homme en question, mais à peine un
homme comme beaucoup, ne voulait pas me laisser aller, tant il pensait que j’avais des respon-
sabilités à l’égard de mon sol natal, que j’étais malade de vouloir ainsi le quitter, m’en éloigner.
Il m’a dit : « Il y a beaucoup de vers dans l’espace et peu trouvent le chemin du retour. Pense à

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ton rôle dans cette mince couche du sol qui recouvre la roche. Tu es digne de tous les trésors
du monde. Tu sais faire remonter à la surface les grumeaux de terre de la plus haute antiquité.
Tu sais dévoiler des trésors enterrés depuis si longtemps. Je t’admire ô ver de terre ! »
Quant à moi je ne m’admirais pas ; depuis longtemps, ce corps nu et complexé,
cet aveuglement à la lumière, cette incapacité à nulle autre pareille de se connaître dans sa
plus grande simplicité, m’avaient assommée et réduit mon puissant être intérieur. Je savais
que j’étais capable de retourner des monceaux de terre, les digérant par le moyen de mon
tube digestif ; je savais que la marne terrestre n’avait plus de secret pour mon intestin ; je
savais que je n’étais pas seule, tant nous étions nombreux dans ce seul mètre carré de prairie !
Seulement, nous ne communiquions pas entre nous, à part de manière ignorante et imbécile.
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Le sol est ignoré, et chacun de ses grumeaux !
Les quadrupèdes et bipèdes nous piétinaient en toute ignorance, ces robots
idiots ! Quand, par le plus grand des hasards, ils nous repéraient, agonisants, sous la semelle
de leurs chaussures, ils nous pinçaient entre leurs doigts, nous soulevaient jusqu’à leurs
bouches pour mieux nous écraser…
L’autre jour, une petite fille brune au ruban rouge avait fait ainsi, sa grosse main
m’ayant empoignée, ignorant ma peur réflexe. Approchant de son torse au manteau bleu de
feutre, je m’étais rétracté et mon mouvement l’avait fait rire. C’est là que j’avais décidé de
partir à tâtons dans l’espace, de fuir cette terre où le sol s’avérait de plus en plus se transfor-
mer en poison. J’étais en colère.
En fait, je suis partie, mais je n’étais pas la seule. Pas seule : nous étions des mil-
liers à fuir cette terre. Un vol de vers de terre ! Il nous reste plus qu’à… La grande migration
des vers de terre ; le ver de terre mue, devient le ver de l’espace, vous imaginez !
Je suis fragile, et c’est pour cela que je suis…
Souvent, je gis au sol sans bouger, ni même avoir le moindre tressaillement :
j’attends que l’on m’écrase ; je m’agrippe de toutes mes soies, mon corps solidement campé.
Je veux au moins choisir où je vais mourir. Personne ne fera pas de moi un ver de batterie, ni
un ver du poison vert, je partirai avant, je te quitterai, toi, ô mon aimée ; j’émigrerai ; il ne sera
pas dit qu’ils feront de moi, ces fous d’êtres humains, un ver de barbelé, un hérisson écrasé
transformé en fine ligne à l’orée d’un champ.

MON ANTÉRIORITÉ
Je suis nue, et c’est pour cela que je suis…
Il y a longtemps, je suis née, il y a longtemps, nous sommes nés. Il y a longtemps,
avant que la terre ne commence, nous avons quitté la mer et sommes allés dans les rivières,
où les courants sans intention nous ramenaient dans la mer. Alors, de la mer, nous sommes
passés à la terre, toujours aveugles, toujours sensibles.
Je suis sensible à cette antériorité de ma chair sur ma parole. Chacun de nous
porte un peu de cette eau salée, mélange de sodium, potassium, et calcium en même proportion
que l’eau de mer.

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Je ne suis pas n’importe qui, je suis la plus grande des vers de terre, celle qui se
souvient, celle dont le corps annelé a gardé en mémoire chacun des traumas, chacun des
minuscules souvenirs qui forcent ce que l’on peut appeler une mémoire de ver de terre.
Les anneaux sont pour les arbres des témoins de leur croissance ; pour moi, un anneau est
l’endroit où je range mes souvenirs en pagaille, puis je ferme la boîte jusqu’à l’anneau suivant.
Imaginez ces 230 millions d’années stockées le long de mon corps !
Je suis la Vere des Vers, la vere aveugle, la vere mythique…
Je prends conscience au fur et à mesure, mais jamais ne me perds. Je suis aveugle,
mais sans lourdeur. De mon périple dans l’espace, je savais que je reviendrais, mais grandie,
à l’image d’un élastique qu’il est possible d’étirer. Je me propulse ainsi, sournoise et invi-
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sible, linéament de savoir, probabilité d’écriture. Nous sommes, nous les vers, un ferment en
matière de lettres. J’aime ça, comme on aime du jaune d’œuf !
Le jaune d’œuf est également une matière qu’il importe d’éclairer !
Puis, à un moment de ma fuite, en route pour l’infini, j’ai croisé une autre che-
nille, sous forme de planète hexagone. Et l’hexagone m’a demandé : « combien de strates
finement annelées composent ton corps ? » J’avais tant accumulé d’expérience, au cours de
ces 230 millions d’années que, même en regardant par-dessus mon épaule, vers le bout de ma
queue, ce lointain point de fuite, j’étais incapable de connaître mes fins.
Alors, je répondis à l’hexagone, cette chenille mal terminée, d’une voix tran-
quille : « je n’en sais rien. » Il est vrai que j’avais perdu la tête !
– Très bien, dit-il. L’être était également calme. Qu’en est-il pour toi ? hurla-t-il
en direction de l’autre côté de la planète, invisible de là où je me tenais : il n’y a rien ici, je
suppose donc qu’il est fini ! Qu’en est-il, continua-t-il se retournant vers moi, de ta capacité à
voir, à me voir, et donc à savoir, au-delà de ton lisse corps nu ? En quoi as-tu couché dans tes
soies fripées des petits grains de sable qui disent de ta provenance ?
– Ce n’est pas ce que je sais qui compte, mais parce que je sais que je suis, je
répondis, véritable sphinx de l’espace auquel il ne manquait qu’un casque.
– Hé la vere de terre, de mer, d’espace, que veux-tu dire ? J’avais l’impression
d’être idiote face à cet être au sourire énigmatique qui, toujours, me posait plus de ques-
tions, et auquel, pourtant, je ne savais répondre ! Je n’étais qu’une vere de terre en panne
d’écriture, sur un voyage qui n’avait pas de destination, ni de but véritable. J’étais une mi-
grante parmi les migrants, dans un monde terrible où les soleils ne brillent pas toujours.
J’aurais voulu me cacher de la lumière, mais ayant perdu le nord, je n’avais plus besoin. Le
monde est ainsi fait qu’il n’est jamais achevé !
En dépit de la déshérence propre à ma folle trajectoire, je me croyais toute puis-
sante encore. J’étais illusionnée : il fallait être folle ! Je me voyais avec la toge, digne, la pre-
mière ver élue, la rabbine d’entre toutes, la mère terre couchée qui se dévore elle-même pour
mieux renaître et se connaître ; je suis cette vere de terre qui n’a rien à cacher, qui supporte
les piétinements d’autrui, qui attend que la nuit tombe pour sortir de sa longue galerie, ces
innombrables terriers qui finissent par se combler. Je suis une peau qui cherche la lumière,
épouvantée au pays des rats !

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De fuir, cela ne servait à rien, mais parfois, il arrive, rarement il faut dire, de ne
pas être convaincue de sa propre destinée, en tant que matière (douloureuse, cela va sans dire !)
Or l’hexagone me susurre à l’oreille :
– Je crois qu’il faut que tu retournes chez toi ! Tu as fait assez de mal comme cela ;
tu sais bien que l’obstination ne porte pas conseil…
– Attends, répondis-je, j’ai encore un bout de trajet à faire, un machin à accom-
plir à l’autre bout de l’univers. Et j’ai poursuivi ma route cahin-caha.
Puis je suis allée sur une planète dorée, quasi luisante dans le noir intersidéral,
comme un ver luisant, mais rond et parfait cercle ; je me suis enfin vue dans la lumière ; je
n’étais pas bien grande et si gluante, si tortillante ! Si laide, si malheureuse !
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La lumière m’a toujours attirée. Tout est question de lumière, d’énergie pure… Un
trait de puissance. Cela fait mal aux yeux tandis que l’esprit est ébloui
J’ai su tracer ma voie jusqu’à cette planète où l’herbe avait grandi. Pour moi, le
sol était un océan de verdure, et je me suis dit : « ouf ! Ici, je vais respirer, retrouver un peu
d’une fraîcheur d’antan, ma tête et ma queue se confondant ». Je ne suis pas allée très loin.
Assoupie dans l’herbe, être vivant malingre, je me suis endormie, et j’ai vu qu’il ne s’agissait
pas de vouloir bien grand, ou quoi que ce soit, mais simplement de se mettre en route comme
je l’avais fait et de se pelotonner.
Si certains êtres vivent leurs corps en transition locative, c’est qu’ils perçoivent un
espace entre le corps et l’esprit, entre l’enveloppe charnelle et soi-disant ce qui est enveloppé.
Moi, je suis toute enveloppe et, à vrai dire, cela me fait beaucoup de bien, à l’intérieur du mal
qui est le mien. J’ai vécu longtemps sur cette planète herbue en parfait commensalisme avec
les plantes. J’étais seule parmi les vers de terre, mais je respirais à l’aise après tant d’années de
brutalité au-dessus de ma tête. La vere de terre n’est pas à l’abri des bruits décompensatoires
d’êtres humains furieux allant à la conquête d’eux-mêmes sans égard pour qui les fait vivre.
Nous, les animaux humains, avons piétiné et extrait tout ce que nous pouvions de
ce qui se tenait sous nos pieds…
Cependant, je me souvenais avec nostalgie, et par éclairs, de ces formes énigma-
tiques, de ces successions d’animaux à anneaux se déplaçant reptiliens sous terre, et à mes côtés,
forgeant ce bruit miraculeux de la succion infinie. Se mettre en situation de galerie est une
extase qu’il convient de partager. Le sol est érotique. Et seule sur ma planète, même si j’étais à
l’abri, mon malheur pouvait être total, indifférent à tous. J’aimais cette solitude, mais souffrais
de ses conséquences. J’étais une folle de vere de terre. Pourtant, mon hermaphrodisme me
permettait de m’accoupler avec moi-même avec bonheur. L’enveloppe à ovules de la vere gagne
cependant à être mêlée au sperme du conjoint afin de ne pas tarir les sources bénéficiaires de ce
bonheur d’être ensemble. J’avais perdu cela. Je voulais vraiment copuler ! De manière générale,
nous nous rencontrons et nous accouplons tête bêche, échangeons notre sperme, puis passons
à la fonction femelle et produisons l’ovule et lâchons notre poche dans la terre. Quelle passion !
Nous faisons tout cela en serpentant, et j’en veux à mon corps de ne savoir se
déplacer que, par effets de pompe réguliers et successifs, se contractant et se décontractant,
comprimant à l’avant puis à l’arrière, la terre et le reste.

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Je sais que les êtres humains parlent de nous ; ils n’en parlent pas en bien, c’est
normal, nous ne sommes que des vers de terre qu’ils piétinent allègrement. Mais j’ai entendu
dire, tant la rumeur circule dans les sous-sols, qu’il était écrit dans un texte fameux, mais
imbécile sûrement, qu’un moine se faisant prophète avait articulé la chose suivante : « Et moi,
je suis un ver et non pas un homme. Les gens se moquent de moi, le peuple me rejette ». C’est
vrai, tout ça est bien vrai, et c’est une raison de plus pour mon départ.

LE RETOUR DE LA VERE PRODIGUE


La façon de voir le ciel peut être si diverse et même infinie…
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Mais j’ai, après un temps infini, alors que je suis engloutie dans l’herbe verte de
cette planète miraculeuse, réalisé qu’il me fallait repartir, revenir à mon lieu initial.
Qu’est-ce
qui a motivé ce mouvement ? Je dirais une vache ; vous savez comment les gens broutent, se
font plus crétins que naturels ? J’adore l’œil des vaches, rond et placide, circulaire et étonné,
leur museau aussi, cette somme d’expression mouillée. Aussi bien, les vaches me saisissent
par erreur et me broient entre leurs dents, mâchonnant paisiblement les rebords herbus des
voies ferrées ou des routes. Je dirais que cette vache-ci m’a eue, m’a capturée entre ses dents,
a bien failli me mâchonner, si je ne lui avais crié par le canal mandibulaire : « attends petite
vache, et tu vas voir l’infini ! » Je ne sais pas, cela devait être une vache religieuse car elle a été
interloquée. Elle m’a demandée : comment ça ? Comment toi, si pauvre en tout, peux-tu me
montrer ce qui n’a pas de frontières ?
Et c’est là que j’ai pris ma décision ; j’ai su que j’avais à convaincre mes coveri-
gionnaires qu’il nous fallait, tous bien réunis, composer un beau tableau dans le ciel.
Alors, j’ai crié sous la terre. Sachez qu’un ver de terre qui crie est plus puis-
sant qu’un avion subsonique ; qu’un ver de terre qui crie est plus puissant qu’une extase de
femme ! Donc j’ai crié, et ils sont tous venus comme pour l’hallali. J’aime mes vers de terre !
Ils m’avaient envoyé à cet endroit-là, malgré eux, en dépit de tout ce que je pou-
vais désirer, aimer, choyer même. J’étais laissée seule à l’abandon, dans un champ sans ver de
terre. En définitive, c’est pour cela que j’ai crié car je ne supporte pas l’infini du silence. J’aime
me sentir seule, mais sans jamais être seule, un équilibre difficile à atteindre, vous l’admet-
trez. Dans ma solitude infinie, j’ai crié pour appeler les vers de terre, mes compagnons, et
leur dire que nous devrions témoigner. Témoigner, cela voulait dire former un tableau de vie,
comme ces milliers d’étoiles que je vois dispersées et scintillantes. Et puis j’ai mal aux yeux !
Après je ferme les yeux, et je suis à nouveau seule au plus profond du sol noir de la Terre.
Mes coverigionnaires sont venus à mon appel. C’est encore un mystère, au mo-
ment où je vous parle, alors que tout ce récit est fini, oublié, anéanti, pourquoi ont-ils réagi,
obéi à mon appel ? Je ne le saurais probablement jamais, mais je doute que cela compte au
point que je doive me rétracter, à l’image d’un anneau unique, un annelet peut-être ?
Ils devaient m’aimer, c’est cela sans doute et vouloir se coller à moi…
La succession des annelets rosés, la masse des chairs molles est le signe d’une terre
vivante et bien portante !

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Alors, telle un signe, je me suis lancée à l’assaut du ciel et ils m’ont rejointe. Nous
avons frétillé, tous ensemble, perdus sur cet immense tableau noir, fébriles comme des lettres
mal tracées, ou au contraire écrites par un tremblant professeur. Nous avons ainsi scintillé, et
les gens nous ont pris pour des étoiles, juste un plus filamentaires. Et puis je suis retournée
sur terre, nous sommes retournés sur terre : oubliés les fragments mémoriels malheureux, les
chiquenaudes méchantes, les trépignements volontaires ! Ce qui est resté était plus sournois
et plus difficile à décrire. C’est comme si nous avions été sélectionnés, lors de notre périple du
ciel à la terre. Ainsi, en arrivant, nous étions peu nombreux, quelques-uns à peine. Les autres
étaient peut-être arrivés avant nous et je ne les avais pas vus !
Il ne reste qu’un signe À la mesure de nos malheurs Qui soit déployé dans le ciel
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Et pas oublié dans l’espace.
Il ne reste qu’un signe, Mais beaucoup à partager Et je serai la vere de terre, Qui
les rassemblera tous…
Il n’y a qu’à Stonehenge que peut se dire un conte pareil où, au lieu d’admirer la
matérialité enchantée, les gens prient leurs propres fantasmes !
Au retour, je crois que nous avons atterri en Angleterre. Je n’identifiais pas vrai-
ment la qualité des sols, le moelleux des grains terreux, leur granulométrie, cependant je
reconnaissais en quelque sorte les odeurs. Je me suis planté en terre, tête la première, la
queue bien loin derrière, comme érigée vers le ciel, pour me rappeler d’où je venais. Il ne
s’agissait pas de nier, ce que vous avez vu une fois, la myriade scintillante, la légion des vers
de terre dressés dans la lumière, conquérant l’infini, oblitérant tout soleil pour démontrer
leur puissance. Quand ils sont retournés sur terre, ces vers de terre se sont retrouvés en posi-
tion, dressés comme des pierres au milieu d’un champ. Et cela a donné lieu à Stonhenge !
Imaginez ! Imaginez !

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