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lassiques

, ,

L'ENEIDE
VIRGILE

BERTRAND·LACOSTE
36 rue Saint-Germain-l'Auxerrois 75001 PARIS
-
Avant-propos
Les programmes de français et d'histoire de la classe de 6e
demandent que les élèves lisent et étudient des« textes issus
de l'héritage antique ». Parmi les œuvres imposées figure
L'Énéide de Virgile.
Ce volume contient de larges extraits traduits de l'Énéide,
des illustrations, des activités, des recherches ou des repé­
rages qui préparent l'analyse.
Pour répondre au défi pédagogique que représente l'étude
de cette œuvre en 6e, nous vous suggérons l'itinéraire que suit
le« parcours de lecture» (n° 95) sur L'Énéide. Fidèle aux prin­
cipes de la collection, il propose d'autres travaux, répond aux
questions posées, établit des « repères » littéraires, histo­
riques, culturels, et multiplie les« prolongements», source de
nouvelles activités.

Virgile entre deux muses, Calliope et Melpomène.

• 4·
1
La tempête et l'arrivée
à Carthage

• Extrait 1 . Chant l, vers 50 à 9 1

Plusieurs années après la guerre de Troie, Énée, héros troyen,


et ses compagnons errent encore sur les mers. La déesse Junon, qui
protège la ville de Carthage et sa reine Didon, s'acharne contre les
Troyens.

La déesse, tournant de tel l es pensées dans son cœur en­


flammé, arrive dans la patrie des orages, l ieux pleins de fu­
rieux Autansl, l'Éol ie2 Là, dans une vaste caverne, le roi Éole
maîtrise les vents agités et les tempêtes bruyantes, et les retient
attachés, priso n n iers. Eux, i n dignés, font entendre un grand
mugissemen t dans l a montagne et se p ressent auto u r des
portes de leurs prisons. Éole est assis au sommet d ' u n rocher.
son sceptre3 à la main , et adoucit leur violence et tempère leur
colère. S'il ne le faisait pas, i ls emporteraient rapi dement les
mers, les terres et le ciel profon d avec eux et les balaieraient à
travers les airs. Mais le Père tout-pu issant, craignant cela, les
a enfermés dans des cavernes n o i res, il a placé par-dessus une
masse de montagnes é levées, et il leur a d o n n é un roi , qui,
s u i vant un pacte précis, sait tantôt serrer tantôt l âcher l es
rênes - quand i l le l u i ordon ne.
C'est à l u i q u ' à ce moment Junon, s u p p l i an te, s'adresse
ainsi: « Éole ( car c'est à toi que le père des d ieux et le roi des
hommes a donné le pouvo i r de calmer et de sou l ever les flots
au moyen du vent), une race, mon ennemie, navigue sur la mer

1. Les Autans: vents violents et destructeurs.


2. Éolie, territoire mythique qui se trouve au nord de la Sicile (aujourd'hui les îles
Lipari).
3. Sorte de bâton de commandement, c'est l'attribut des rois.

· 5 ·
Tyrrhénienne4, portant en Italie
llion5 et ses pénates vaincus6
Déchaîne la violence des vents et
engloutis leurs bateaux, ou bien
disperse-les et sème leurs corps
sur la mer. J'ai quatorze
Nymphes7 d'une admirable
beauté; celle qui parmi elles
est la plus belle, Déipée, je
te l'accorderai solennelle­
ment, dans une union
durable, de telle sorte
qu'elle passe toute sa
vie avec toi en remerciement de
tels services, et qu'elle te rende
père d'une belle descendance».
Éole répond: « Ô reine, c'est à
toi d'examiner ce que tu sou­
haites ; quant à moi, mon de­
voir est de recevoir tes ordres.
Tout ce que j'ai comme pou­
voir, ce sceptre, les faveurs
de Jupiter, c'est toi qui me
Junon. les accordes; c'est toi qui
me fais participer aux festins
des dieux, qui me donnes le pouvoir sur les orages et les tem­
pêtes.
Lorsqu'il eut ainsi parlé, avec son sceptre retourné, il frappa
le flanc de la montagne creuse; et les vents, comme si une
armée s'était formée, se précipitent par la porte qui leur est ou­
verte, et soufflent en tourbillonnant sur les terres. Ils se sont
abattus sur la mer, et se précipitent pour l'arracher complète-

4. La mer Tyrrhénienne est la partie de la Méditerranée occidentale comprise entre


l'Italie, la Corse, la Sardaigne et la Sicile.
5. Ilion: autre nom de Troie.
6. Les Pénates sont des dieux que les Romains considèrent comme attachés à leur mai
son; ils leur vouent un culte particulier; Énée, en partant de Troie, a emporté avec
lui les statues de ces dieux.
7. Les Nymphes: divinités des fleuves, des sources, des bois, des montagnes.
• Pour suivre Énée dans son voyage, vous aurez sans doute be­
soin d'informations préalables.Cherchez dans un manuel d'his­
toire ou de mythologie les réponses aux questions:
- Qui sont les Troyens? Où se trouve Troie?
- Qui est Énée?
- Quels peuples se sont affrontés pendant la « guerre de
Troie» ? Quelles ont été les causes de cette guerre?

• Rapprochez les extraits 1 et 14: quels rapports semblent en­


tretenir les éléments (la tempête, les vents... ) et les person­
nages humains? (Voir« parcours de lecture L'Ènéide» chap. 1).

Le voyage d'Énée.

ment à ses profondeurs, tous ensemble, l ' Eu rus8, le N otus8 et


l 'Africus8 aux tempêtes fréquentes, et i l s rou lent de vastes flots
vers les rivages. Cela provoque le cri des hommes et le siffle­
ment des cordages. Soudain les n u ages font d isparaître le ciel
et le jour aux yeux des Troyens: u n e n u it n o i re s'étend sur l a
mer. Les cieux ont ton n é , l'air b ri l le d'éclairs nombreux, e t tout
montre aux hommes l a p résence de la mort.

8. L'Eurus: vent du sud-est; Virgile lui donne son nom grec. Le Notus est un vent du
sud. L'Africus est un vent du sud-ouest.
• Extrait 2. Chant l, vers 1 24 à 1 47 et vers 1 54 à 1 56

Cependant Neptune s'est aperçu que la mer était boulever­


sée par un énorme mugissement, qu'upe tempête s' était dé­
chaînée, et que les flots étaient refoulés j usque dans l eurs
profondeurs ; il est violemment ému ; regardant au loin, il a
élevé sa tête à la surface de l ' eau; i l voit la flotte d' Énée d is­
persée sur toute la mer, et les Troyens accabl és par les flots et
par l ' écroulement du ciel . Les ruses et les colères de Junon
n'ont pas échappé à son frère1 I l appe l l e à lui l'Eurus et le
Zéphyr2 , puis leur parle ainsi:
« U ne si grande audace vous vient-e l l e de votre origine?

Vous osez donc, sans que je le veu i l le, vous les vents, boule­
verser le ciel et la terre et soulever de si grandes masses ! Je vais
vous . .. Mais il vaut mieux apaiser les flots agités. Désormais
vous ne serez pas punis de l a même façon pour vos fautes.
Fuyez, et dites ceci à votre roi : ce n'est pas à lui , mais à moi ,
qu' ont été donnés par le sort l ' empi re des mers et le trident re­
doutable3. Lui , i l s'occupe des énormes rochers , qui sont vos
demeures, Eurus ; qu' Éole se plaise dans ce palais, et règne sur
la prison fermée des vents » .
I l parla ainsi , et, p l us vite encore, i l calme les flots gonflés,
chasse les nuages rassembl és et ramène le soleil. Cymothée4
et Triton5, d'un même effort, dégagent les bateaux de la pointe
des rochers ; lui-même les soulève avec son trident, ouvre les
vastes syrtes6, calme la mer, et parcourt sur son char léger la sur�
face de ]' eau 1 . . 1. Ainsi tout d'un coup le bruit de la mer est
.

tombé, dès que le père des dieux, regardant les flots et porté
sous un ciel découvert, l ance ses chevaux et abandonne les
rênes à son char qui lui permet de voler.

1. Junon et Neptune sont tous les deux enfants de Saturne.


2. Le Zéphyr est un vent d'ouest, auquel Virgile donne son nom grec.
3. Le trident, sorte de fourche à trois dents est l'attribut de Neptune; les trois fils de
Saturne, Jupiter, Neptune et Pluton, se partagèrent le monde en tirant au sort :
Jupiter eut le ciel, Neptune la mer, Pluton les Enfers.
4.
5. Triton est un dieu marin, fils de Neptune, dont le corps se termine par une queue
de poisson; il assiste son père.
6. Les syrtes: ce nom désigne à l'origine des bancs de sable; il désignera plus tard
deux d'entre eux, la Grande Syrte et la Petite Syrte.

· 8 ·
ACT 1 VITÉ 5
• Les deux premiers textes mettent en scène plusieurs dieux et
divinités. Recensez-les et dites quel rôle ils vous semblent jouer
dans le récit. (Voir Parcours de lecture L'Énéide chap. 2) .

• Extrait 3. Chant l, vers 1 94 à 2 0 9

Sauvés par Neptune, Énée e t quelques compagnons abordent


sur la côte d'Afrique. Énée tue sept cerfs pour assurer le repas de
ses compagnons.

Alors il se dirige vers le port et partage son butin e ntre tous


ses compagn o n s. I l leu r distribue du vin , dont le bon Aceste ,
u n hérosl, avait chargé les ton neaux a u départ de la côte de
Tri nacrie2, et il con s ole par ces paroles leu rs cœurs tristes :
« Ô compagn o n s - n o u s n 'avo n s pas o u blié en effet nos an­

ciens malheurs -, ô vous qui e n avez s u pporté de plus grands ;


u n dieu mettra aussi fin à ceux que vous vivez ici. Vous vou s êtes
approchés de la rage de Scylla3 et de ses rochers don t les p ro­
fondeurs résonnent ; vous avez affronté les rocs des Cyclopes4 ;
reprenez courage et renoncez à la cra inte qui rend triste ; peut­
être même un j o u r vous pla ira-t-il de vou s e n souve n i r. À tra­
vers des hasards variés, à travers ta n t de s ituatio n s difficile s ,
nous n o u s dirigeon s vers le Lati um5, où l e s dest i n s nous mon­
trent de tranquilles demeu res; c'est là que n o u s pouvons re­
lever le royaume de Troie. Ten ez bon , et gardez-vou s pour ces
moments favora bles . »
Il parle a insi, et, en proie à d' immenses soucis, il donne à son
visage l'apparence de l'espoir, et cache au fond de son cœur une
profonde douleur.

1. Aceste accueillit Énée quand celui ci fut rejeté sur les côtes d e Sicile; i l est l e fils
d'une troyenne et d'un fleuve sicilien.
2. La Trinacrie (<< l'île aux trois pointes ») est la Sicile, qui a trois promontoires.
3. Scylla, une nymphe, fut changée par la magicienne Circé en monstre;
désespérée, elle se jeta dans la mer, et ses cris de rage terrifiaient les marins.
4. Les rocs des Cyclopes sont soit des îles à côté desquelles Énée est passé en longeant
la Sicile, soit les côtes de la Sicile, près de l'Etna habité par des Cyclopes.
5. Le Latium est une région de l'Italie, but donné par les dieux au voyage d'Énée.
• Extrait 4. Chant l, vers 4 2 1 à 44 7

Au lever du jour, Énée part à la découverte avec Achate, son fi­


dèle compagnon. Il rencontre sa mère, la déesse Vénus, qui enve­
loppe les deux hommes dans un nuage: ils pourront ainsi marcher
sans être vus dans la ville de Carthage, alors en construction.

Énée admi re la masse des bâtiments, qui étaient a utrefoi s


d e s cabanes ; il admire les portes , l e bruit. l e pavé des rues. Les
Tyriens1 s'activent avec ardeu r : les u n s prolongent les murs,
construisent la citadelle , et roulent avec leu rs mai n s des ro­
chers ; les a utres choisissent un endroit pour leu r maison et l'en­
tou rent avec u n s illon ; ils élisent des j uges , des magistrats et
un sénat sacré. Ici certai n s creusent des ports , là d'autres pla­
cent les fondements profonds d'u n théâtre, et taillent dan s des
rochers d'énormes colonnes, hautes décorations de la scène fu­
ture. « 1 . 1 H e u reux ceux dont les remparts s'élèvent déjà!
. .

dit Énée, et il regarde les toits de la ville. E nveloppé d'u n n uage


(ô merveille!) il se déplace au milieu des habitants, se mêle a ux
hommes et n'est vu par person n e.
Au milieu de la ville il y avait u n bois sacré, très riche e n
ombre, o ù les Carthaginois, à leu r arrivée, ballottés p a r les flots
et la tempête , déterrèrent le signe que la royale J u n o n leu r
ava it i ndiqué: l a tête d'u n cheval fougueux ; a i n s i e n effet leu r
race serait remarquable à l a guerre e t a u rait u n e v i e abondante
à travers les s iècles. À cet endro it. Didon la Sido n i e n n e1 bâtis­
sait pour Junon un très grand temple, riche de ses offrandes et
de la p u i ssance de la déesse.

ACT 1 VITÉS
• Relevez les actions effectuées par les Tyriens; essayez de les classer.

1. Didon et les Carthaginois sont originaires de Tyr, une colonie de Sidon .

• 10·
• Extrait 5. Chant 1, vers 4 9 4 à 4 9 7 et vers 502 à 5 1 9

Pendan t que tout cela para i ssait adm i ra ble a u troyen Énée,
pendant qu'il était stupéfait et qu'il restait immobile, absorbé
dan s sa contemplation, la reine Dido n , éclatante de beauté , s'est
avancée vers le temple, accompagnée d'un cortège de j e u n es
gen s . 1 . 1 Ainsi était Dido n , a i n s i elle se montrait. j oyeuse, a u
. .

milieu d e s s i e n s , pressant l e s travaux et l'avè n ement de s o n


futur royaume. Alo rs , a u x portes du san ctuaire , s o u s l a voûte
du temple, ento u rée d'hommes a rmés , sur un trô n e très élevé,
elle s'assit. Elle ren da i t la j u stice et don n a it des loi s à ses su­
j ets , et elle distribuait e n p a rts égales le travail à fai re o u le ti­
rait a u sort , quant tout à coup Énée voit s ' avancer, dan s u n
grand mouvement d e foule, Anthée, Segeste e t l e cou rageux
Cloan the1 et d'autres Troye n s , que le noir tourbillon avait dis­
persés sur la mer et tra n sportés a u loi n sur d'autres rivages. Il
resta stupéfait. de même qu'Achate2, frappé par la j oi e et par
la peu r ; ils brûlaient d u dési r de s errer leu rs « mains» ; mais
cet événement i n co n n u trouble leu rs esprits . Ils dissimulent
leurs sentiments , et. e nveloppés par le n uage creux, ils obser­
vent. pour savo i r quel a été le sort de ces hommes, s u r quel ri­
vage ils ont laissé leu r flotte, pourquoi ils vien nent; car, choisis
dan s tous les vai sseaux, ils allaient. implora nt la bienveillan ce
de la rei n e , et ils se dirigeaient vers le temple au milieu des cri s .

ACT 1 VITÉS
• Comment se présente Didon lors de cette première apparition,
Que fait-elle?

• Quels sont les sentiments d'Énée:


-àla vue de Didon?
-àla vue de ses compagnons?
• Quel (s) effet (s) produit (sent) cette scène sur le lecteur?

1. les noms de ces personnages ne nous sont connus que par Virgile.
2, Achate : compagnon d'Énée.

• Il •
• Extrait 6. Chant 1, vers 5 7 9 à 636

Didon accueille avec bienveillance les Troyens qui viennent d'ar­


river et qu'Énée croyait engloutis par les flots

Rassu rés par ces parole s , le cou rageux Achate et le véné­


rable Énée brûlaient depu i s longtemps de s'élancer hors de
leu r nuage. Le premier, Achate s'adresse à Énée: « Fils d'une
déesse , quelle pensée s'élève maintenant dans ton esprit? Tu
vois que tout va bien: que notre flotte et nos compagnons sont
retrouvés. li n'en manque qu'un, que nous avons vu de nos yeux
englouti dans les flotsl ; tout le reste correspond aux prédic­
tions de ta mère » .
À peine avait-il dit cela que le nuage qui les enveloppe se dé­
chire tout à coup et fait place à un air transparent. Énée, debout.
resplendit dans une vive lumière, semblable à un dieu par son
visage et sa carrure ; car sa mère elle-même lui avait. d'un souffle,
donné une chevelure magnifique , l'éclat pou rpre2 de la j eu ­
nesse e t u n e lumineuse beauté dans l e s yeux. 1 1 . .

Alors il parle ainsi à la reine , apparaissant soudain aux yeux


de la foule: « Le voici , dit-il. celui que tu cherches , le troyen Énée,
arraché aux flots de la Lybie, ô toi qui seule as eu pitié des mal­
heurs indicibles3 de Troie, toi qui accueilles ceux qui ont échappé
a ux Grecs , épuisés par tou s les hasards de la terre et de la mer,
dénués de tout. dans ta ville, dans ton palais, comme des alliés ;
non, nou s ne sommes pas capables , Didon, de reconnaître
convenablement tes bienfaits , ni nou s , ni ce qui reste de la race
troyenne , dispersée à travers la vaste terre. Que les dieux (si
quelques divinités respectent les hommes pieux, si la j ustice et
la conscience du bien ont quelque part de la valeur) t'apportent
de dignes récompenses. Quels temps heureux t'ont vu naître?
quels parents admirables ont donné le j o u r à une fille si admi­
rable? Tant que les fleuves cou rront à la mer, tant que les
ombres se répandront dans les replis des montagnes , tant que

1. Oronte, compagnon d'Énée a péri a u cours d e l a tempête qui a conduit les vais
seaux sur les côtes africaines.
2. La couleur pourpre, rouge vif, est à Rome signe de richesse et de noblesse.
3. Indicible: qui ne peut être dit; extraordinaire.

• 12·
le ciel n o u rrira les étoiles4, tou j ou rs ta gloi re, ton n om, tes
louanges resteront, quelles que soient les terres qui m'appel­
lent. Après avoir a i n s i parlé, il tend la mai n droite à son ami
!lionée, et la gauche à Séreste ; puis aux autres, au cou rageux
Gyas et au courageux Cléanthe.
La Sidonienne Didon fut frappée de stupeur, d'abord à cause
de la vue du héros, ensu ite à cause de ses s i grands malheu rs,
et elle lui parla a i n s i: « Quel malheu r te poursu it, fils d'une
déesse, à travers de s i grands dangers? Quelle force te j ette sur
ces côtes sauvages? Es-tu cet Énée que la bienfaisante Vén u s
a don n é a u troyen Anchise a u bord du S imoïs e n Phrygi e5?
Moi-même j e me souviens que Teucer" vint à Sido n , chassé de
sa p a t r i e et che rcha n t avec l'a i d e de Bélu s de n o uv e a u x
royaumes; m o n père, Bélus , dévastait alors l a riche Chypre, et,
vainqueur, la tenait sous sa dominati o n . C'est dep u i s ce temps
déj à que je con n a i s le malheu r de la ville de Troie, et ton nom,
et les rois grecs. Bien qu'étant leu r ennemi , Teucer faisait l'éloge
des Troye n s , et t e n a i t à descendre de l'a n c i e n n e race des
Troyens. Venez don c, j eunes gens, entrez dan s nos maisons .
Moi aussi u n sort semblable a voulu que, après avoir été bal­
lottée à travers de n ombreuses épreuves , je m'arrête enfin sur
cette terre-ci; n'ignorant pas la souffrance, j 'apprends à secou­
rir les malheu reux» .
Elle parle ainsi; aussitôt elle condu it Énée dan s le palais
royal; a u s sitôt elle ordo n n e des acti o n s de grâces dans les
temples des dieux7. Et pendant ce temps elle envoie à ses com­
pagnons s u r le rivage vingt tau reaux, cent porcs énormes a u
d o s hérissé8, c e n t agneaux gras avec leurs mères, présents des­
tinés à fêter cette j o u rnée.

4. les Anciens croyaient que l'une des parties d e l'air, 1'« éther nourrissait les
constellations et entretenait l'éclat des étoiles.
5. le Simoïs : rivière de la région de Troie.
6. Teucer, ancêtre mythique des rois de Troie, serait né d'un dieu fleuve et d'une
nymphe.
7. Ces actions de grâces, ou « sont une coutume romaine; il s'agit de
cérémonies en l'honneur d'un héros victorieux.
8. le porc est un animal habituellement sacrifié dans les cérémonies de purifica
tion; le sacrifice de cent animaux s'appelle hécatombe .

• 13·
ACT 1 VIT ÉS
• Comment Énée apparaît-il à sa sortie du nuage?
• En vous fondant sur l'observation dans le texte traduit, de la
ponctuation, des formes de phrases et des temps verbaux, dis­
tinguez les parties qui composent le discours d'Énée à Didon.
• Quelles qualités de Didon le récit met-il en évidence? Comment
complète-t-il le portrait de l'extrait 5?
• Étudiez la reproduction du tableau de Berrettini. Quels élé­
ments du texte retrouvez-vous? Comment le peintre a-t-il tra­
duit les sentiments des personnages et le climat de la scène?

Rencontre d'Énée et de Didon, Berrettini.

• Extrait 7. Chant l, vers 657 à 694

Énée demande à Achate d'aller chercher son fils, Ascagne, ainsi


que des cadeaux pour Didon.

Mais Cythéréel roule dans son cœur de nouveaux strata­


gèmes, de nouveaux projets: elle veut que Cupidon, changeant
d'aspect et de visage, vienne à la place du doux Ascagne, et que,

1. Nom donné à Vénus, adorée à Cythère, île de la mer de Crète .

• 1 4·
à l'aide de cadeaux, il enflamme la reine et fasse pénétrer dans
ses os le feu de l'amour. Car elle craint ce palais peu s û r et les
Tyriens au double langage2 ; la cruelle Junon la brûle et son souci
revient sans cesse avec la nuit. Elle s'adresse donc ainsi à l'Amour
ailé: « Mon fils, ma force, ma grande puissance, toi seul, mon fils,
qui méprises les tra its dont le Père souverain a frappé Typhon3 ,
j'ai recou rs à toi , et, s uppliante, je fais appel à ton pouvoir divin.
Ton frère Énée est ballotté sur la mer de rivage en rivage par la
haine de l'inj uste Junon, tu le sais, et tu as souvent partagé notre
douleur. Maintenant la phénicienne Didon le retient et le re­
tarde par de caressantes paroles, et je crains ce qui peut a rriver
du fait de cette hospitalité voulue par Junon; elle ne se relâ­
chera pas dans une situation aussi i mportante. C'est pourquoi
j e médite de prendre auparavant la reine dans un piège et de l'en­
flammer, afin qu'elle ne change pas sous l'effet d'une puissance
divine, mais qu'elle soit attachée à Énée, comme moi, par un
grand amour. Écoute maintenant comment tu peux réaliser ce
proj et. Le royal enfant, mon plus grand souci, à la demande de
son père chéri , se prépare à aller à Carthage, en portant des ca­
deaux que la mer et l'incendie de Troie ont épargnés. Je l'en­
dormirai et je le déposerai sur les hauteurs de Cythère ou d'ldalie4,
afin qu'il ne pu isse pas connaître ma ruse ni se j eter au travers.
Toi , pendant cette nu it seulement, i mite son apparence, et, en­
fant, prends le visage de cet enfant qui t'est connu; a insi lorsque
Didon, toute j oyeuse, te prendra sur ses genoux, au m ilieu du fes­
tin royal et des libations de Bacchus5, lorsqu'elle t'embrassera et
te couvrira de doux baisers , souffle en elle un feu caché et trompe­
la en lui donnant un poison ».
L'Amo u r obéit aux paroles de sa mère chérie; il enlève ses
ailes , et s'en va tout j oyeux avec la démarche d'lule6 Q uant à
Vénus, elle répand un tranquille sommeil à travers les membres
d'Ascagne, et l'emporte, pressé contre son sein, dans les bois
profonds d'Idalie, o ù la souple marj olaine, odorante, l'enve­
loppe des ses fleu rs et de son ombre douce.

2. À Rome les Carthaginois ont une réputation de mauvaise foi.


3. Jupiter a foudroyé Typhon; enseveli sous l'Etna, il continue à lancer des flammes.
4. Ville de Chypre, OIJ se trouve un temple consacré à Vénus.
5. Bacchus: dieu du vin.
6. Autre nom d'Ascagne.

• 15·
• Extrait 8. Chant l, vers 69 7 à 708 et vers 7 2 3 à 7 2 7

Déj à l a rei n e s'est i n sta l lée s u r u n l i t d'or recouvert d e su­


perbes tap i s et s'est p lacée a u centre. Déjà l e divin É n ée et l a
jeunesse troyenne arrivent, e t s'étendent sur l e s l its d e pourpre.
Des esclaves leur versent de l'eau s u r l es m a i n s, prennent du
pain dans des corbeilles, et apportent des serviettes de tissu fin.
À l'i n térieur du palais se trouvent cinquante servantes, dont l a
tâche est d e disposer les a l i ments s u r u n e longue ligne e t de
brûler des parfum s sur l 'autel des Pénates ; il y en a cent a utres,
et a utant d'esclaves du même âge, chargés d'orner les tables
avec les p l ats et d'y placer les coupes. À l e u r tou r, les Tyri e n s ,
nombreux, arrivent dan s l a s a l l e de la fête, i nvités à s'étendre
s u r les lits b rodés. ! . . I
.

Une foi s le repas fin i et l e s plateaux e n l evés , on apporte de


grands cratères et l'on cou ro n n e le vini. Le bruit réson n e dan s
l e palais, e t l e s voix se répandent à travers l e vaste atrium2 ; des
lustres pendent a ux plafonds doré s , allumés, et les torches
dissipent la n u it de l e u rs flam m es.

ACT 1 VITÉS
• Relevez les termes et expressions qui désignent ou caractéri­
sent le lieu où se déroulent le repas.
• Recherchez dans un manuel d'histoire ou une encyclopédie
les principales caractéristiques d'un festin dans l'antiquité ro­
maine.
• À la lumière du texte de Virgile et de vos recherches, com­
mentez les documents photographiques ci-contre.

1. Couronner le vin, c'est remplir les coupes à ras bord.


2. L'atrium est la cour centrale des maisons romaines.

· 16 ·
• .,

.Bas-relief romain, scène


de banquet.

f)Détail d'un banquet .

• Scènes de banquet .

• 17.
• Extrait 9. Chant I , vers 748 à 7 56

La m a l h e u reuse Didon prolon geait dan s la n u it u n e conver­


sation déta i l lée et buva i t u n long a m o u r , s ' i nformant en déta i l
s u r Priam l, en déta i l s u r H ector2; e l l e demandait tantôt avec
que l l es a rmes le fi l s de l 'Au rore éta it ven u 3 ; ta ntôt de que l l e
sorte éta ient l e s cheva ux d e Diomède 4 ; ta ntôt que l l e éta it la
grande u r d'Ach i l l e . « Ou pl utôt, dit-e l l e, raconte - n o u s , m o n
hôte, dep u i s l e début, les ruses d e s Grecs, et les m a l h e u rs des
tiens, et tes voyages , car, dé j à , la septième saison te porte e r­
rant s u r toutes les terres et toutes l es mers » .

• Étudiez dans l'extrait 9 les procédés qui soulignent la curiosité


inlassable de Didon. Comment expliquez-vous sa volonté de
s'informer en détail?
• À l'issue de ce chant, êtes-vous plus intéressé par la suite des
aventures que raconte Énée ou par la suite éventuelle de
l'amour de Didon?

1. Priam: roi de Troie.


2. Hector: l'un des fils de Priam, tué au cours de la guerre par Achille, un guerrier
grec.
3. Memnon, fils de l'Aurore, envoyé au secours de Priam fut tué par Achille.
4. Diomède, guerrier grec, avait volé les chevaux de plusieurs guerriers troyens .

• 18 ·
Le cheval de bois
et le départ de Troie

• Extrait 10. Chant Il,


vers 234 à 245 et 250 à 267

Répondant à la demande de Didon,


Énée commence le récit de ses aven­
tures. Au moment où l'histoire com­
mence, la ville de Troie (située sur le
territoire de l'actuelle Turquie) est as­
siégée depuis neuf ans par les Grecs,
qui trouvent enfin un stratagème pour
pénétrer dans la ville: ils construisent
un grand cheval de vois et l'un d'eux,
Sinon, fait croire aux TrolJens qu'il s'agit
d'un cadeau à la déesse Minerve. Les
TrolJens décident d'introduire cet immense
cheval à l'intérieur de leurs remparts.

Meurtre de Priam.
Nous abattons les murs, et nous
«

ouvrons les remparts de la ville. Tout le monde se met au tra­


vail; on glisse des roues sous les pieds du cheval pour le faire
bouger, et on 1ui attache au cou des cordes d'étoupe 1. La fatale
machine franchit les murs, pleine d'armes; des enfants et des
jeunes filles, tout autour, chantent des hymnes2 et s'amusent
à toucher la corde. Elle entre, et, menaçante, glisse au milieu
de la ville. Ô ma patrie! ô I1ion3, demeure des dieux! murs,
illustres à la guerre, des Troyens! quatre fois elle s'arrêta au seuil
même de la porte, quatre fois dans son flanc les armes firent

1. Étoupe: partie la plus grossière du chanvre ou du lin.


2. Hymne: chant d'invocation ou d'adoration en l'honneur d'un dieu.
3. Ilion: autre'nom de Troie.

· 19 ·
du bruit ; nous continuons cependant. avec une fureur aveugle,
et no u s p l a ço n s ce monstre de malhe u r da n s l a citade l le4
sacrée 1 1
Cependant le ciel tournes. et la N u i t sort de l'Océan en enve­
loppant de son ombre immense la terre, le ciel et les ruses des
Grecs ; répandus à l'intérieur de leurs remparts , les Troyens se
sont tus; le sommei l envahit leurs membres fatigués . Déjà la
flotte ennemie s'avançait en bon nombre depuis Ténédos6, grâce
à l'amical silen ce de la l u n e muette, et se dirigeait vers le rivage
con nu ; des l umières s'étaient élevées de la poupe royale7 et.
sauvé par les injustes desti n s des dieux, Sinon8, sans être vU, li­
bère les Grecs enfermés dans le flanc du cheval et ouvre leur
prison de bois. Le cheval. une fois ouvert, les rend à la l umière,
et. tout joyeux, i l s sortent de leur cachette, les chefs Thessandre
et Stelenus, et le cruel Ulysse, gl issant le long de la corde , puis
Acamas, Thoas, Néoptolème fils de Pélée, et, en tête, Machaon ,
et Ménélas, et l' inventeur même de la ruse, Épéos. Ils envahis­
sent la vi lle, ensevel ie dans le vin et le sommei l; ils tuent les sen­
t i n e l l e s, et. p a r l e s p o rtes o u v e rte s , reço i vent t o u s l e u rs
compagnons et rejoignent les troupes de leurs compl ices. »

ACTIVITÉS
• Connaissez-vous l'épisode du « cheval de Troie» ? Précisez si
vous l'avez précédemment lu ou vu dans une adaptation ci­
nématographique ou sur une illustration? Quelles précisions
apporte à votre connaissance le récit que fait Énée de cet épi­
sode?

4. Citadelle: partie centrale d'une ville, qui sert de défense; dans l'Antiquité on y
trouve les temples consacrés aux dieux.
5. Les Anciens croyaient que le ciel tournait autour de la terre en un jour.
6. Ténédos: île située en face de Troie, sur laquelle les Grecs se sont cachés (pour que
les Troyens les croient partis).
7. La poupe est l'arrière d'un navire; il s'agit ici du bateau d'Agamemnon, roi de
Mycènes et chef de l'expédition des Grecs contre Troie.
8. Sinon: nom du Grec qui vient de demander asile aux Troyens en leur faisant
croire qu'il a été désigné pour un sacrifice aux dieux.
• Extrait I l . Chant Il, vers. 268 à 2 9 7

Devant la reine Didon, Énée continue le récit de la chute de


Troie.

« C'éta it le moment où le premier som me i l com mence pour

les mortels tourmentés et, par un bienfait des dieux, entre en eux
avec u n e extrême douceur. Voici que dans mes rêves i l me sem­
bla qu'Hector, très triste, éta it devant moi et qu'il versa it des
flots de larmes, emporté par le char, comme j adis, noir d' une san­
glante pouss ière, les pieds gonflés traversés par une cou rroie.
Hélas ! dans quel état 1 com m e i l était d[fférent de cet Hector qu i
revient revêtu des dépouil les 1 d'Ach i l l e , ou lançant les feux phry­
giens sur les bateaux des Grecs !2 porta nt une barbe en brous­
sa i l l e , des cheveux col lés par le sang, et toutes les blessures
qu' i l avait reçues autour des m u rs de sa patrie. Alors , moi-même,
pleurant, i l me semblait que j 'appelais ce héros, et que j ' expri­
mais ces tristes paroles: « Ô l u m ière de Troie, ô espo i r le plus
sûr des Troyens, quels si grands obstacles t'ont retenu? De quels
rivages, Hector, viens-tu , toi que nous avons attendu? Après les
nombreuses funéra i l les des tiens, après les épreuves de toutes
sortes subies par l es hom mes et la vi l l e , nous, si fatigués , nous
te revoyons ! Quel motif i ndigne a troublé ton visage serein?
pourquoi ces blessures que j e vois? ))
I l ne dit rie n , et ne s'a rrête pas à ces va i nes questions; m a i s ,
en t i rant du fond d e sa poitr i n e d e profonds gém issem ents , i l
m e d i t : « H é l a s ! fu i s , f i l s d' u n e déesse , a rrache-toi à ces
flam m es. L'en n e m i occupe nos m u rs ; Tro ie s'écro u l e du haut
de sa h a uteur. O n a assez fa it pour l a patrie et pour Priam . Si
Troie pouva it être défendue par u n bra s , e l l e a u ra i t été défen ­
d u e p a r l e m i e n . T ro i e te c o n f i e s e s o b j ets s a c r é s et s e s
Pénates3 : prends-les p o u r compagnons, cherche-leur ces vastes
m u rs que tu dresseras enfin après avoir erré sur la mer )). Il parla
a i n s i , et , de ses mains, m'apporte du fond du sanctuaire les ban ­
delettes, la p u i ssante Vesta4 e t l e f e u éternel . ))

1. Hector avait tué Patrocle, l'ami d'Achille, et avait pris ses armes.
2. Ces combats sont racontés par Homère dans l'Wade (chants xv et XVI).
3. Voir extrait 1 note 6.
4. Déesse du Feu, dont le culte est souvent associé à celui des Pénates .

• 21 •
• Extrait 12. Chant Il, vers 588 à 62 1

Énée apprend la ruse des Grecs. Avec des compagnons, il tente


de résister à l'ennemi. Voyant le palais de Priam assiégé, il y entre
par une porte secrète. Le vieux roi se met en tenue de combat et,
voyant l'un de ses fils poursuivi par pyrrhus, tente de le défendre.
Il est tué.

« J'éclatais ainsi, et me laissais emporter par mon esprit en fu­

reur, quand elle se présenta à ma vue, plus brillante que mes yeux
l'avaient jamais vue, et qu'elle brilla dans toute sa pureté à tra­
vers la nuit, ma bienfaisante mère, révélant sa divinité, aussi
belle, aussi grande, qu'elle se montre habituellement aux habi­
tants du ciel. Elle me retint en me prenant le bras, et me dit de
ses lèvres couleur de rose: « Mon
fils, quelle douleur si grande excite
ta colère indomptable? Pourquoi
cette fureur? ton attention pour
nous a-t-elle disparu? Ne cher­
cheras-tu pas d'abord où tu as
laissé ton père fatigué par l'âge,
Anchise, si ta femme Créuse vit en­
core, ainsi que ton fils, Ascagne?
de tous côtés, les armées grecques
errent autour d'eux, et, si mon at­
tention n'avait pas été présente,
déjà les flammes les auraient em­
portés et une épée ennemie les au­
rait transpercés 1 ... 1 Regarde: tout
ce nuage qui maintenant, tendu
devant toi, obscurcit tes yeux mor­
tels et t'enveloppe de son humi­
dité, je vais l'enlever; toi, ne crains
pas les ordres de ta mère, ne re­
fuse pas d'obéir à ses conseils. Là
où tu vois ces masses éboulées,
ces rochers arrachés aux rochers,
cette fumée humide mêlée à la
Athéna pensive. poussière, Neptune secoue les
mu rs et leurs fondements avec son trident, et i l précipite toute
la vi l l e hors de ses bases . Là, la très cruelle J u n o n , la première,
occupe les portes Scées', et, hors d'elle, cei nte de son épée, ap­
pelle de leurs vaisseaux la troupe de ses al liés. Déjà la Tritonienne
Pal las2, regarde, s'assied sur le haut de la citadelle, splendide dans
son nuage, et a rmée de la Gorgone3 Le Père des dieux l u i-même
fa it naître chez les Grecs le cou rage et des forces favorables, l u i­
même lance les dieux dans les a rmées grecques. Prends la fu ite,
mon fils, et mets fin à tes souffrances. Je ne te quittera i j ama i s ,
e t j e t e con d u i ra i en sû reté à la ma ison de ton père » . E l l e avait
parlé, et e l l e s'enfonça dans les ombres épa isses de la n u it. »

ACTIVITÉS
• Relevez tous les termes associés à Vénus.
• Quelles sont les caractéristiques des deux autres déesses?

• Extrait 13. Chant Il, vers 7 0 5 à 7 5 1

Énée se rend cnez son père; celui-ci finit par accepter de suivre
son fils, sa belle-fille et son petit-fils

« Il ava it parlé ; et déjà le long des remparts on entend plus

cla i rement le feu , et l'incend i e rou le plus près de nous ses tou r­
b i l lons. « Eh bien 1 a l l o n s , cher père, place-toi sur mon cou ; j e
t e porterai moi-même s u r mes épaules, e t c e fa rdeau ne m e pè­
sera pas. Quoi qu' i l a rrive , il y a u ra pour nous deux un seu l dan­
ger commu n , u n seul sal ut. Que le petit Iule m'accompagne, et
que ma femme su ive de loin mes pas . Vous, mes serviteurs , prê­
tez votre attention à ce que je vais d i re. Il y a, quand on sort de
la vi l l e , u n e ha uteu r et u n vieux temple de Cérès abandonné, et,

1. Les portes Scées donnent sur les camps des Grecs.


2. La déesse Minerve est née sur les bords du fleuve Triton, son père; « Pallas » est
une autre de ses appellations.
3. Le terme « Gorgone » désigne ici la Méduse, la plus célèbre des trois Gorgones;
des serpents s'enroulent autour de sa tête, et ses yeux pétrifient ceux qui la re
gardent; Persée la tue par surprise et fait don de sa tête à Pallas, qui la porte sur
son bouclier.
à côté, un antique cyprès, protégé depuis des années par le culte
de nos a ncêtres: c'est là que, par des chemi n s différents, nous
nous réu n i rons. Toi , mon père, prends dans ta mai n les obj ets
sacrés et les Pénates de la patrie; moi , q u i sors d' une si g rande
guerre et d' un camage récent, il m'est i nterdit de les toucher, j us­
qu'au moment où j e me sera i pu rifié dans une eau vive » .
Après avo i r ainsi parlé, j'étends s u r mes l a rges épa u les et sur
mon cou baissé mon vêtement et la peau fauve d' u n l i on et j e me
courbe sous mon fa rdeau: le petit I u l e s'est accroché à ma ma i n
droite , e t s u i t s o n père à pas i négaux ; derrière vient m a femme .
Nous nous avançons au m i l ieu de l 'obscu rité de ces l ieux, et
moi q u i j u squ'à présent n'étai s ému ni par les traits lancés ni par
les G recs rassemblés en u ne a rmée ennemie, maintenant tou s
les souffles m'effra i ent, tous les bru its m e font tressa i l l i r : j e suis
s u r mes gardes et j e cra i n s égal ement pour mon compagnon et
pou r mon fardeau .
J 'approchais déj à d e s portes, e t i l m e semblait que j 'ava i s
parco u ru tout l e chemi n , lorsque souda i n i l m e sembla q u ' u n
b r u i t p ressé d e p a s arrivait à m e s orei l l es, e t que m o n père re­
gardait à travers l ' obscu rité. « Mon fi l s , s'exclame-t-i l , fu i s , mon
fils; i l s approchent. Je voi s des boucli e rs bri l l ants et des bronzes
éti ncelants » . Je ne sais a l o rs q u e l l e divi nité malve i l la nte m'ôta
l ' esprit: car ta ndi s que, en cou rant, je pou rs u i s et m ' é loigne du
tracé con n u des rues, h élas! ma femme Créuse s'a rrêta - me
fut-e l l e enlevée par un ma l h e u reux desti n? se trompa-t-el l e de
route ou tomba-t-elle de fatigue? j e ne l e sais pas - ; e l l e ne fut
plus rendue à mes yeux, et je ne m'aperçus pas que j e l'avai s per­
due, je ne pensa is pas à e l le, avant que nous soyons a rrivés s u r
la hauteur e t à la demeu re sacrée d e l 'antique Cérès. Alors q u e
n o u s étions tous là rassemblés, elle seu le manqua e t trom pa l'at­
tente des compagnons, de son fi l s et de son époux. Q u i n'ai-je
pas accusé, dan s mon égarement, des hommes et des dieux? et
qu ' a i - j e vu de p l u s cruel dan s la vi l l e en rui nes? Je confie à mes
com pagnons Ascagne, mon père Anc h i se, les Pénates troyens,
et j e les cache au creux d' u n va l lon. Quant à moi, j e regagne la
v i l le, et j e me cei n s de mes a rmes éti n celantes. Je s u i s décidé à
renouveler tou s les hasards, à revenir à travers Tro i e tout en­
tière et à exposer de nouveau ma tête aux da ngers. »

• 24.
L'errance

• Extrait 14. Chant I II, vers 192 à 208

Énée finit par retrouver dans Troie le fantôme de Créuse, qu'il doit
abandonner Il se réfugie dans la montagne avec son père et son fils.
Au printemps, les Troyens prennent la mer; ils abordent en Thrace
et y célèbrent les funérailles de Polydore, un fils de Priam élevé par
le roi de Thrace. Ils repartent et s'arrêtent sur l'île de Délos; l'oracle
d'Apollon leur demande de repartir à la recl1ercl1e de leurs terres.
Ancl1ise pense qu'il s'agit de la Crète, et les Troyens tentent en vain
de s'y installer. Un songe avertit Énée de se diriger vers la terre que
les Grecs nomment Hespérie. Les Troyens reprennent donc une nou­
velle fois la mer.

« Quand nos bateaux eurent gagné la pleine mer, et qu'au­

cune terre ne fut plus en vue, mais seulement le ciel de tous


côtés et la mer de tous côtés, alors un sombre nuage s'arrêta
au-dessus de nos têtes, apportant la nuit et l'orage, et l'eau se
hérissa dans les ténèbres. Aussitôt les vents soulèvent la mer,
et les grandes étendues se dressent; nous sommes dispersés,
et ballottés sur le vaste gouffre. Les nuages ont recouvert le jour,
et une nuit humide a dérobé le ciel; des feux redoublés dé­
chirent les nuages. Nous sommes jetés hors de notre route, et
nous errons sur les flots aveugles. Palinurel lui-même dit qu'il
ne distingue pas le jour et la nuit dans le ciel, et qu'il ne re­
connaît pas sa route au milieu de l'eau. Pendant trois jours in­
certains, nous errons ainsi dans une obscurité aveugle, et
pendant autant de nuits sans étoiles. Le quatrième jour, nous
avons enfin vu une terre se dresser, des montagnes apparaître
au loin, ainsi que de la fumée tourner dans l'air. Les voiles
tombent, nous nous acharnons sur les rames; sans tarder, les
matelots, de toute leur force, font jaillir l'écume et soulèvent la
mer sombre. ))

• 25·
ACT 1 VITÉS
• Relevez les termes qui décrivent la tempête. Quels sont les ef­
fets produits?

• Extrait 15. Chant I I I , vers 568 à 587

Énée et ses compagnons abordent sur une île de la mer io­


nienne habitée par les Harpyes, horribles monstres ailés; ils ap­
prennent que leur destination est l'Italie Ils s'arrêtent sur le
promontoire de Leucate; Énée rencontre Andromaque, la veuve
d'Hector. Le devin Hélénos lui donne des conseils sur la route à
prendre pour atteindre l'Italie. Hélénos et Andromaque offrent des
cadeaux à Énée et Ascagne. Les Troyens reprennent la mer.

Cependant, avec le solei l , le vent nous qu itta , fatigués, et, ne


sacha nt pas l a route , nous abordon s aux rivages des Cycl opes .
Le port, ab rité des vents , est tranqu i l l e et immense ; mai s tout
p rès l ' Etna, dan s des éruptions horri b l e s , ta ntôt proj ette vers
l e ciel u n n u age n o i r , fumant d' u n sombre tourbi l lon et d' u n e
cendre brûlante, emporte des bou l es d e flammes e t effleure l e s
éto i l e s ; tantôt i l rej ette en hoquetant d e s rochers e t les en­
tra i l les de l a montagne, amasse en gémi ssant des pierres fon­
dues dans l e s a i rs et bou i l l o n n e da n s ses p rofonde u rs . La
légende raconte que l e corps d' E n ce l ade , à moitié brû l é par la
foudre , est pressé pa r cette masse, et que l'énorme Etna , placé
s u r l u i , laisse passer cette fl amme par ses fou rnai ses ouvertes ;
chaque fo i s qu' i l retou r n e s o n f l a n c fati g u é , i l fa it trem b l e r
toute l a Sicile dans u n m u rm u re et recouvre l e ciel d e fumée.
Cette' n u it-l à , couvert par les boi s , nous s u pportons ce mons­
trueux prodige, et nous ne voyons pas quel le est l a cause de ce
bruit. En effet, il n'y avait pas de feu a ux éto i l e s , le ciel n ' éta it
pas écl a i ré par l a partie de l ' a i r où b ri l l ent les conste l l ations,
mai s i l y avait des n u ages dan s le ciel obscur et u n e n u it pro­
fonde e n fe rmait la l u n e dans u n e n uée.

1. Nom d u pilote du bateau.

· 26 ·
ACT 1 VIT ÉS
• Relevez les insistances communes à la description de l'orage et
à celle de l'Etna (extraits 14 et 15). Distinguez les caractéris­
tiques originales de cette évocation.

• La description « tec hnique» du fonctionnement d'un volcan


vous paraît-elle « scientifique» ? Montrez comment ce phé­
nomène naturel est expliqué par la légende.

• À l'aide de la carte page 7 et des résumés proposés entre les


extraits, reconstituez l'itinéraire d'Énée depuis le départ de
Troie jusqu'au spectacle de l'éruption de l'Etna.

L'éruption de l'Etna en juin 1886.

· 27 ·
• Extrait 16. Chant III, vers 655 à 679

Les Tro�ens rencontrent l'un des compagnons d'UI�sse, oublié par les
Grecs après leur passage cnez les C�clopes; il leur raconte l'nistoire d'UI�sse
et du c�clope Pol�pnème

« JI avait à peine ainsi parlé que nous voyons en haut de la

montagne le berger Polyphème lui-même, déplaçant parmi les


troupeaux sa lourde masse, et se dirigeant vers le rivage fami­
lier, monstre horrible, informe, énorme, à qui la lumière a été
enlevée. Dans sa main un pin ébranché guide et soutient ses
pas; ses brebis porteuses de laine l'accompagnent: c'est son
seul plaisir et la consolation de son malheur. Dès qu'il eut tou­
ché les flots profonds et qu'il fut arrivé à la mer, il lava le sang
qui coulait de son oeil crevé, en grinçant des dents et en gé­
missant, et il s'avance, déjà au milieu de la mer, et les flots
n'ont pas touché ses flancs élevés Nous, effrayés, nous fuyons
en hâte bien loin de là 1 . 1 et en silence nous coupons le câble;
. .

courbés, nous fendons les eaux en luttant avec nos rames. Il s'en
aperçut, et il tourna ses pas vers le bruit de voix. Mais, comme
il n'a aucune possibilité de nous toucher avec la main ni d'éga­
ler dans sa poursuite les flots
d'Ionie, il pousse un immense
cri, par lequel la mer, toutes les
eaux et la terre d'Italie, effrayée
jusque dans ses profondeurs,
sont ébranlées, et l'Etna mugit
dans ses cavernes profondes. Et
le peuple des Cyclopes, depuis
les forêts et les montagnes éle­
vées, à cet appel se précipite
vers le port, et emplit le rivage.
Nous les voyons debout, tour­
nant vers nous en vain leur oeil
menaçant, ces frères Etnéens,
portant dans le ciel leurs têtes
élevées, assemblée horrible 1 Polyphème dévorant l'un des
compagnons d'Ulysse .

• 28·
La passion de Didon

• Extrait 17. Chant IV, vers 1 à 30

Énée termine l e récit d e son voyage e n évoquant l a mort d e son


père, Anchise.

Mais la reine, depuis longtemps profondément atteinte par


le mal d'amour, nourrit sa blessure dans ses veines et est em­
portée par un feu invisible. Le grand courage du héros et le
grand honneur de sa race reviennent sans cesse dans son es­
prit; son visage et ses paroles demeurent fixés dans son cœur,
et son mal ne laisse pas à ses membres de repos apaisant
Le lendemain, l'Aurore éclairait les terres du flambeau de
Phébus et avait écarté du ciel l'ombre humide, quand, l'esprit
égaré, elle s'adresse ainsi à sa sœur, sa confidente: « Anne, ma
sœur, quels songes m'épouvantent et m'angoissent! Quel hôte
extraordinaire est entré dans notre demeure! Comme il a fière
allure! quelle force dans son cœur et dans ses armes! Je crois
certes (et ce n'est pas une vaine illusion) qu'il est de la race des
dieux. La peur trahit les esprits de basse naissance. Hélas! par
quels destins il a été ballotté! quelles guerres supportées jus­
qu'au bout il nous racontait! Si je n'avais pas pris la décision
ferme et définitive de ne m'associer à personne par le lien du
mariage depuis que mon premier amour m'a déçue par la mortl ,
si je n'avais pas le dégoût de la chambre et des torches nup­
tiales2, j'aurais peut-être pu succomber à cette seule faute.
Anne, je te l'avouerai en effet. depuis la mort de mon malheu­
reux époux Sychée et les Pénates éclaboussés par le meurtre

1. Didon a été mariée à Sychée; Pygmalion, le frère de Didon, a fait tuer Sychée; c'est
alors que Didon a quitté Tyr pour fonder Carthage.
2. Allusion aux rites romains de la cérémonie du mariage .

• 29·
de mon frère3, l u i seul a touché mes sens et a ébra n l é mon es­
prit. je reconnais les traces d'une ancienne flamme. Mais j e sou­
ha iterais que le fond de la terre s'ouvre pour m'engloutir, ou que
l e Père tout-pu issant m e p récipite, avec sa fo u d re , dans les
ombres pâles des Enfe rs et l a n u it p rofonde, avant que j e te
vio l e , pudeur4 , ou que je rompe tes serments. Cel u i q u i m ' a l e
pre m i e r u n i e à l u i a emporté mon a m o u r. q u ' j l le ga rde avec
l u i et l e conserve dans son tombeau 1 » Après avo i r a i n s i parl é ,
e l l e rem p l i t les p l i s de sa robe d e s l a rmes q u i cou l a ient de ses
yeux

ACT 1 VITÉS
• Quel portrait Virgile fait-il ici de la reine Didon? Relevez no­
tamment les insistances: quels sentiments expriment-elles?

• Extrait 18. Chant IV, vers 56 à 64

Anne encourage Didon il accepter l'amour qu'elle porte en elle.

D'abord e l les vont dans les tem p l e s , et cherchent la pa ix


d ' a utel en autel; e l les i m molent, selon la coutume , des b reb i s
choisies à Cé rès légis latrice, à phéb u s , au d i v i n Bacc h u s , et
ava nt tout à J u n o n , q u i a la charge des l i e n s du ma riage. E l l e­
m ê m e , te nant u n e coupe d a n s sa m a i n d roite , la très b e l l e
D i d o n verse le vin entre les co rnes d'une vache blanche, o u , de­
va nt les i mages des d i eux, fa it l e to u r des aute l s h u m ides de
sang ; elle m a rque l e début de j o u rnée par des cadeaux aux
d i eu x , et, penchée sur l e s f l a n cs ouve rts des a n i m a u x , e l l e
co n s u lte l e u rs entra i l les pa l p itantes.

3. Cf. note 1.
4. Déesse romaine ne pouvant être adorée que par les femmes ayant eu un seul mari.

· 30 ·
• Extrait 19. Chant IV, vers 259 à 278

Didon brûle d'amour pour Énée. La nouvelle


de leur union parvient à larbas, un roi africain
amoureux de Didon; sur l'intervention de celui-ci,
1 upiter demande à Mercure de rappeler à Énée sa
mission.

Dès que Mercure a touché les cabanes de


Carthage avec ses pieds ailés, il aperçoit Énée
en train de construire les fondements de la cita­
delle et de nouveaux bâtiments. Il avait une épée
constellée de jaspe fauvel et, sur ses épaules,
brillait un manteau de pourpre tyrienne; la riche
Didon les avait offerts et avait brodé les tissus
avec un filet d'or. Aussitôt Mercure l'aborde:
« Toi, maintenant, tu places les fondements "

de l'orgueilleuse Carthage, et, esclave d'une Hermès.


femme, tu lui élèves une belle ville, hélas! ,
toi qui oublies ton royaume et ton destin! Le souverain des
dieux lui-même m'envoie vers toi de l'Olympe, lui qui fait tour­
ner le ciel et la terre par sa puissance divine: lui-même il m'or­
donne de te porter ces instructions à travers les airs rapides:
que projettes-tu? dans quel espoir perds-tu ton temps dans les
terres de Libye? Si aucune gloire de si grandes aventures ne
t'enflamme, et si tu n'entreprends aucun travail pour ta propre
gloire, regarde Ascagne qui grandit et les espoirs de ton héri­
tier Iule à qui sont promis le royaume d'Italie et la terre ro­
maine. Mercure, après avoir ainsi parlé, au milieu de son
discours, échappa aux regards des mortels et disparut au loin,
hors de leur vue, dans une brise légère.

ACT 1 VIT ÉS
• Dans ce court épisode. étudiez:
- le portrait de Mercure: quelles sont ses caractéristiques?
- son message à Énée: le discours du dieu vous paraît-il habile?
pourquoi?

1. Le jaspe est une roche précieuse; la couleur fauve est proche du roux.

· 31 •
• Extrait 2 0. Chant IV, vers 362 à 3 9 2

O béissant à Mercure, Énée décide d e repartir. À cet te nouvelle,


Didon, furieuse , reprocl1e à Énée de l ' abandonner. Énée lui explique
qu'il doit suivre son destin.

Alors qu'i l parle a i n s i , Didon depu is longtemps le rega rde ,


de côté , rou l ant s e s yeux ç à e t l à ; e l l e le parcou rt tout entier de
ses rega rds m uets et, brO l ante de colère, s'adresse a i n s i à l u i :
« N o n , ta mère n ' est pas u n e déesse, et Darda n u s l n'est pas à

l ' origi ne de ta race, perfide ! m a i s le Caucase, hérissé de d u rs


rochers , t'a engendré, et les tigres d' Hyrca n i e2 t'ont donné l e
sei n . Q u ' a i - j e d o n c à dissim uler ? à quel les peines plus grandes
dois-je m 'attendre ? A-t-i l gém i de nos p l e u rs ? a-t- i l to u rné les
yeux vers m o i ? a-t- i l cédé aux la rmes , ou a-t- i l eu pitié de cel l e
qui l'ai m e ? qu'i maginer de p i re ? N i la très grande J u non n i l e
père Satu rn ien ne rega rdent cel a d ' u n rega rd j u ste N u l le part
n 'existe u n e co n f i a n ce s û re . L u i qu i éta it rej eté s u r la côte ,
m a nquant de to ut, je l ' a i recuei l l i , et, i n sensée, j e l u i a i ac­
cordé une partie de mon roya u m e . ; sa fl otte et ses co mpa­
g n o n s p e rd u s , je les a i s a u vés d e l a m o rt . H é l a s ! je s u i s
enflammée e t emportée par les Fu ries3 1 m a i ntenant l ' a u gu re
Apol l o n , m a i ntenant les o racles de Lycie4, a u j o u rd'h u i le mes­
sager des d i eux envoyé par J u p iter l u i-même portent à travers
les a i rs ces o rd res horribles. Ass u rément, vo ici l e trava i l des
dieux d'en haut, vo ici le souci qui l es tro u b l e dans l e u r tran­
qu i l l ité ! Je ne te retiens pas , et j e n e réponds pas à tes pa­
roles ; va , pou rs u i s l ' I ta l i e grâce aux vents , gagne ton roya ume
à travers les eaux. j'espère quant à m o i , si les j u stes divi n ités
ont quelque pouvoir, que tu épu iseras tous les supp l i ces au m i ­
l ieu d e s rochers , e t q u e t u invoqueras souvent l e nom de Dido n .
Absente, j e t e su ivra i avec d e s torches funèbres , e t l o rsque la

1 . Ancêtre mythique d e Troie.


2. L' Hyrcanie : région d'Asie Mineure, voisine du Caucase.
3. Divinités dont la fonction est de poursuivre les criminels.
4. Apollon est le dieu des oracles, interprétés par les augures ;
il existe en Lycie un
oracle d'Apollon, mais Énée a appris son destin de l'Apollon de Délos.

· 32 ·
froide mort a u ra sépa ré mes membres de mon âme, j e serai là,
avec mon ombre, en tous l ieux ; misérable, tu seras p u n i . Je l'ap­
p rendrai, et l a nouve l l e m'en parviendra a u fond du s é j o u r des
Mânes5 ! » À ces mots , au milieu de son disco u rs , e l l e s'arrête,
et fuit, épuisée, les souffles de l ' a i r ; e l l e se détourne du rega rd
d' Énée et le qu itte, le laissant hésitant sous l 'effet d' une grande
cra i nte a l o rs qu ' i l se préparait à l u i répondre longuement. Ses
servantes la reçoivent, la portent, les mem b res défa i l la nts, dans
sa chambre de marbre, et la déposent sur son l it.

• Extrait 2 1, Chant IV, vers 5 54 à 582

Didon demande à sa s œur d'intervenir auprès d' Énée, mais


celui-ci résis te. Didon décide alors de mourir .

Énée, sur la poupe élevée, désorm a i s décidé à parti r, profi­


tait du somme i l , a p rès avo i r tout s o i g n e u semen t préparé .
L' image du dieu, revenant avec le m ême vi sage, se présenta à
l u i da n s son sommei l , et de n ouveau sembl a l ' averti r a i n s i ,
semblable en tout à Mercu re , par sa voix, s o n teint, s e s cheveux
blonds, et la beauté de la j e u nesse : « Fils d' u n e déesse, tu
peux t'abandon ner au sommei l dan s cette ci rconsta n ce? Tu
ne vo i s pas quels dan ge rs se trouvent désormais a uto u r de
toi? I n sensé ! tu n'entends pas souffler les Zéphyrs favorables?
E l l e, e l l e tou rne dan s son cœu r ruses et crime cruel, décidée à
mou r i r, et e l l e bou i l l o n n e sous l 'effet de la colère. Tu ne t'en­
fuis pas d'ici e n hâte, ta nt que tu peux te p récipiter? Bientôt tu
verras que la mer est troublée par les bateaux et que des torches
cruel les b ri l l e nt, et le rivage s'enflammer, si l 'Au rore te trouve
t'atta rda nt s u r ces terres . Va donc ; ne t'atta rde p l u s . La femme
est tou j o u rs chan geante et i nconstante » . Après avo i r a i n s i
parlé, i l se mêla à la n u i t n o i re .

5. Les Anciens croyaient que les morts devenaient des divinités: c e sont les Mânes,
auxquels ils rendaient un culte; l 'expression « séjour des Mânes » désigne les
Enfers.
Escale en Sicile et intervention
de Vénus et de Neptune

• Extrait 2 2 . Chant V, vers 54 5 à 603

Effrayé par l'apparition de Mercure, Énée repart avec ses compa­


gnons. Furieuse, Didon demande aux dieux de la venger, et se tue.
Luttant contre les vents, Énée et ses compagnons doivent s'ar­
rêter de nouveau en Sicile , cnez Aceste. Énée en profite pour orga­
niser des jeux funè8res pour l' anniversaire de la mort de son père .
Les jeux dé8utent par un com8at naval , au terme duquel le vain­
queur reçoit des cadeaux I ls continuent avec une course il pieds, éga­
Iement suivie d' une distri8ution de prix . On assiste ensuite il un
com8at entre deux cnampions , récompensés par Énée, puis il un
concours de tir il l'arc.

Mais le vénérable Énée, a l o rs que la l utte n ' éta i t pas term i­


née, appel le près de lui Épytidès , compagnon d u jeune Iule, et
fait cette con fidence à son oreille: « Va vite, et dis à Ascagne que,
s ' i l a avec l u i une troupe d'enfants prête et s ' i l a organ isé les
cou rses de chevaux, il amène à son aïe u l ses pelotons de cava­
l i ers et se p résente en a rm es ». Lui-même fa i t éca rter toute la
foule répandue tout au long du c i rque, et i l ordonne qu'on laisse
le champ l i bre. Les enfants s'avancent et, en bon ordre , sous les
yeux de l e u rs parents , i l s bri l lent s u r l e u rs chevaux doci les au
m o rs . Toute la j e u n esse de S i c i l e et de Tro i e fré m i t en les ad­
m i rant ta n d i s qu ' i ls s'ava ncent. Tous ont, selon la coutu m e , la
cheve l u re entourée d'une cou ronne; i l s portent deux javelots de
cornou i l l e r l à la poi nte de fer; certa i n s ont s u r l ' é pa u l e u n
bri l lant carquoi s . Sur le haut de l e u r poitri ne descen d u n souple
col l ier d'or tordu attaché autour de leur cou . Ils forment trois pe­
lotons de cava l i ers , que com mandent tro i s chefs; deux groupes

1. Cornouiller : arbre au bois dur comme la corne.

· 35 ·
de six e n fants s u ivent chacun d'eux, et répartis en deux co­
lonnes, éti n cel lent avec un nombre éga l d' écuyers .
La première troupe de jeunes gens est conduite , triomphante,
par le j e u n e Priam2 qui fa it revivre le nom de son aïe u l , ton
i l l u stre fi l s , Po l ites , qui augmente ra l e n o m b re des Ita l iens ;
c'est un cheva l th race qui le porte , bicolore avec des taches
blanches, montrant fièrement les poi ntes blanches de ses pieds
et son front blanc, s u perbe Le second est Atys , dont les Ati u s
latins3 tirent leurs origines, le petit Atys , enfant chéri de l'enfant
I u le . Le dern ier, qu i l'emporte s u r tous par la bea uté, I u l e , est
porté par u n ch eval sidon ien , que l'éblouissante Didon lui avait
donné en souve n i r d'elle et en gage de son a m o u r. Le reste des
enfants est porté par les cheva ux s i c i l i e n s du vie i l Aceste. Les
Troyens accu e i l lent avec des applaudissements les enfants i n ­
t i m idés, se ré j o u issent de les rega rder, e t reconnaissent l e s vi­
sages de leurs ancêtres .
Dès qu' i l s ont j oyeusement parcou ru toute la piste et qu' i l s
s e fu rent montrés a u x yeux des leurs s u r leurs ch evaux, u n e fois
qu' i l s fu rent prêts , Épyti dès l e u r donna de loin l e s i g n a l en
criant, puis fit claquer son fouet. Les tro i s pel otons se séparent
en pa rties éga les et forment des troupes, en groupes d i stincts ,
et à un nouveau com mandement, se retou rnent face à face et
tiennent l e u rs l a n ces d i rigées ve rs les autres . Alors i l s com­
me ncent d'autres cou rses , d'a utres retours, les uns face aux
autres m a i s à d i stance, enferment des cercles dans des cercles ,
en a lternance, et, sous les a rmes , font des s i m u l acres de com­
bat Ta ntôt en fuya nt ils découvrent leur dos , ta ntôt en char­
gea nt, i l s b rand issent leu rs j ave lots , ta ntôt, après avo i r fa it la
paix, i l s avancent en fi les éga les. De même qu'a utrefois, dans la
ha ute Crète , l e Labyri nthe, dit-on, offra it u n che m i n tracé entre
des m u rs aveugles et, dans ses m i l l e détou rs une ruse trompeuse
où l'erreu r, dont on ne s'aperçoit pas et sur laque l l e on ne peut
revenir, trompait les pas de l'égaré, de la même façon les fi ls des
Troyens entrecroisent l e u rs pas en cou rant et confondent les
fu ites et les combats en j ouant, semblables aux daup h i n s qu i ,
e n nagea nt à travers les fl ots h u m ides, fe ndent les mers de
Ca rpathe et de Li bye et j ouent pa rm i les vagues. Cette cou-
2. Petit-fils du roi d e Troie, e t fils d e Polites.
3. Les Atius sont la famille qui donna Julie, sœur de César et grand mère d'Auguste.
tume, ces cou rses et ces combats, Ascagne, le premier, l ors­
qu' i l entoura de murs Al be la Longue4, les renouvela et apprit
aux a n ciens Latins à les célébrer, comme l u i-même, enfant, le
fai sait, et la j e u nesse troyenne avec lui Les Alba i n s les ensei­
gnèrent à leurs f i l s; ensu ite, plus tard, la très grande Rome les
reçut et conserva cette tradition ancestrale ; mai ntenant on l'ap­
pel le « Troie », et les enfants « troupe troyenne ». Ainsi se ter­
minèrent les combats en l ' honneur d' un père sacré .

ACT 1 VITÉS
• Cherchez le nom que portent à Rome, les j eux décrits ici.
Comment Virgile explique-t- i l l'origine de ces jeux?

• Extrait 2 3 . Chant V, vers. 7 7 9 à 826

Pendant les jeux, funon aborde les femmes des Troyens, et les
incite à refuser de repartir et à rester en Sicile ; el les mettent le feu
aux bateaux. Énée appe l l e f upiter à l'aide ; cel u i-ci déchaîne un
orage qui éteint l ' i ncendie. Énée laisse en Sici l e une grande par­
tie des Troyen s, et dél imite pour eux l 'espace d'une vi l l e . Il repart
avec les h ommes les plus jeunes.
Mais pendant ce temps Vén us, tourmentée par les soucis,
s'adresse à Neptune et exprime de son coeur ces plaintes : « La vio­
lente colère de funon et son cœur impossible à rassasier m'obli­
gent, Neptune, à m'abaisser à toutes les prières. Ni le temps qui
s'allonge, ni aucune piété ne l'adoucissent; elle n'est calmée ni par
la volonté de fupiter ni par les destins, et ne reste pas tranqui l le.
Il ne l u i suffit pas d'avoir, du milieu de la race des Ph rygiens, ef­
facé la vi l l e par sa haine inexprimable, ni d'en avoir traîné les
restes à travers tous les supplices; elle poursuit les cendres et les
os de Troie anéantie. l'espère qu'elle con naît les causes d'une si
grande fureur ! Toi-même tu as récemment été pour moi le té­
moi n , sur les eaux de Libye, de la tempête qu'elle déclencha sou­
dain : elle a mêlé toutes les mers au cie l . secondée en vain par les
tempêtes d' Éole, elle a osé cela dans ton empire ! Voici que, en
poussant au crime les mères troyennes, elle a honteusement brûlé

4. Ascagne fondera l a ville d'Albe.


l es bateaux et a obligé, après avoir perdu la flotte, à aba ndon ner
les compagnons sur une terre inconnue. Ce qui reste des Troyens,
je t'en prie, qu' il te soit possible de leur accorder des voiles sû res
à travers les flots ; qu' i l leur soit possible d'atteindre le Tibre des
Laurentes l , si je demande ce qui nous est accordé, si les Parques2
nous don nent ces remparts ! »
Alors le saturn ien, dompteu r de la profonde mer, dit : « Tu as
tout le droit, Cythérée, de te fier à mon royaume, d'où tu ti res ton
origine. j'ai aussi mérité ta confiance : souvent j ' a i réprimé les fu­
reu rs et la grande rage du ciel et de la mer. Sur terre ( j e prends le
Xanthe et le Simoïs3 à témoin) , mon souci pou r Énée n'a pas été
moindre. Lorsqu'Ach i l l e , poursuiva nt les a rmées troyennes ter­
ri fiées , les refou lait dans leurs murs et les l ivra it par m i l l iers à la
mort, lorsque les fleuves gémissaient, pleins de cadavres, et que
le Xanthe ne pouva it pas retrouve r sa route et rouler vers la mer,
moi j ' a i a lors e n l evé a u creux d' u n nuage Énée attaqué par le
cou rageux fi ls de Pélée, a l o rs que les dieux et les forces éta ient
inégaux ; pou rtant je dési rais renverser de fond en comble les
rempa rts , c o n s t r u i t s de mes ma i n s, de T ro i e la p a r j u re4
Maintenant je suis dans le même état d'esprit ; chasse tes craintes,
il a rrivera sa in et sauf aux ports de l'Averne5 que tu souhaites. I l
n ' y a u ra qu' u n s e u l homme q u e t u chercheras, perdu dan s l e
gouffre, une s e u l e tête sera sacrifiée pou r les a utres » .
Lorsqu'il eut, par ces mots, apaisé le cœu r j oyeux de la déesse,
l e Père atte l l e ses chevaux à son joug d'or, met à leu rs bouches
sauvages des mors écumants et leur lâche toutes les rênes. Avec
son char azu r, il vole légèrement à la s u rface des flots ; les eaux
s'inclinent et les flots gon flés s'éta lent sous l'essieu ton nant ; les
n uages s'enfuient dans le vaste cie l . Alors des figu res variées l'ac­
compagnent : de monstrueuses baleines, Glaucus et son chœu r
âgé , Palémon fil s d' l n o , les Tritons rapides e t toute l ' a rmée de
Phorcus ; à sa gauche se trouvent Thétis, Mélité, la j eune Panopea,
Nésée, Spio, Tha l l a et Cymodocé.

1. Le Tibre passe près de Lavinium, capitale des Laurentes.


2. Les Parques sont des divinités arbitres des destins.
3. Fleuves de la région de Troie.
4. Neptune avait participé, avec Apollon, à la fondation de Troie, pour Laomédon,
père de Priam, mais Laomédon avait refusé de les récompenser.
5. Il s'agit des rivages de Cumes, sur lesquels Énée va aborder .

• 38 .
La descente aux E nfers

• Extrait 24. Chant V I , vers 17 5 à 2 3 5

palinure , le p i lote du bateau, s' endort e t tombe dans l'eau, o ù


i l se noie. Énée , p leurant la mort de son ami , aborde enfin en
I talie, sur les rivages de Cumes, près de l'endroi t où se trouve l' ac­
cès aux E nfers. I l se rend d'abord dans le temp le d' Apollon et ren­
contre la S i bylle, la prêtresse du dieu ; cel le-ci lui annonce son
des t i n de façon énigma t i que. Énée lui demande à pénétrer dans les
Enfers pour voir son père . La S i by l le le prévien t : s' i l veut entrer
dans les E nfers et en ressort i r , il doi t auparavant trouver un ra­
meau d'or ; il doi t aussi enterrer le corps de M isène, l'un de ses com­
pagnons ; Énée découvre sur la p lage le corps de son ami , dont i l
ignorai t la mor t .

Tous donc se lamenta ient autour d e l u i , avec d e grands cris ,


s u rtout le pieux Énée. Alors , s a n s reta rd , i ls se hâtent d'ac­
com p l i r les o rdres de la S i byl le, en p l e u rant, et i l s s'empressent
d'élever avec des a rb res un autel funéra i re et de l e dresser dans
le ciel. On va dans la viei l le forêt, repai re p rofond des bêtes sau­
vages : les 'p i n s tombent, le chên e rés o n n e sous les coups des
haches, les t ro n cs des h êt res et les rouvres , fendu s , sont cou­
pés ; on fait rou l e r des ornes énorm es sur les montagnes. Énée,
le p re m ier au t rava i l , encou rage ses compagnons et s'arme des
mêmes i n struments . Et en l u i - m ê m e , dans son cœu r affl igé, i l
tourne ces pensées e n regardant l ' i m m ense forêt , et exp r i m e
cette prière : « S i m a i ntenant ce fameux rameau d'or se p ré­
sentait à nous sur son a rb re dan s u n si grand bois ! ca r la p ro­
phétesse n'a dit que la vérité, hélas à ton s u j et, M isène » .
À peine ava i t - i l a i n s i parlé que deux colombes, p a r hasard,
sous les yeux mêmes du h é ros, a rrivent en volant et se posent
sur le sol vert. Alors l e t rès grand h é ros recon naît les o iseaux
de sa mère et, j oyeux, l e u r adresse cette p rière : « Oh ! Soyez
mes guides, s ' i l existe quelque route, et, à travers les a i rs, di­
rigez m a co u rse vers les bois sacrés où u n précieux ra meau
o m b rage la terre grasse. Et toi , ô m a divine mère, n e m ' aban­
donne pas dans m o n emba rras » . Aya nt a i n s i parlé, i l s'arrêta,
observa nt les signes que l u i donnent les o iseaux s u r la route
où ils s'apprêtent à se d i riger Ceux-ci, p i cora n t , s'ava ncent en
vo lant a uta nt que les yeux peuvent les su ivre . Alors lorsq u ' i l s
s o n t a rrivés a u x gorges de l ' i n fecte Ave r n e , i l s s ' élèvent, ra­
p i des , et, g l i ssant à travers l ' a i r l i m p i d e , se posent tous les
deux à l ' e n d roit souha ité sur un a rb re, où l ' éclat de l ' o r bri l lait
à travers les rameaux. [ . . [ Tel éta it l'aspect des frondaisons d'or
.

s u r le chêne som bre; ainsi crép itaient au vent léger les feu i l les
bri l lantes. Énée saisit auss itôt et a rrache avidement le rameau
trop long à ven i r, et le porte dans la demeure de la prophétesse
S i by l l e
Cependant, l e s Troyens, s u r le rivage, p l e u r a i e n t M i sène e t
rendaient les h o n n e u rs s u p rêmes à sa cen d re i n sen s i b l e . A u
d é b u t , i l s ont construit un g r a s et i m mense bûcher à l ' a i d e de
b ranches de p i n et de chêne coupé; ils en tapissent les côtés
avec de s o m b res feu i l l ages , d ressent deva n t des cyprès fu­
nèbres, et décorent le dess us d ' a rmes ét i n cela ntes . Les u n s
préparent de l ' e a u chaude d a n s d e s vases bou i l lo n n a n t s u r les
flam mes , lavent le corps glacé et le parfument Un gém i ssement
se fa it entendre. Alors , une fois q u ' o n a p l e u ré sur l e corps, on
le dépose sur u n lit funèbre, et on j ette au dess us des vêtements
de pou rpre, son costu m e fa m i l ier D'a utres se sont placés sous
l ' i m mense civière - tri ste devoi r - et, tournant la tête , ont ten u
la torche ba issée, su ivant le rite des an cêtres . Tout ce q u ' o n
a m asse s u r le bûcher e s t brûlé : offra n des d ' e n c e n s , cha i rs des
victimes, cratères dont l' hui le a été répandue Quand les cendres
se fu rent affa i ssées et que la fla m m e se fut étei nte, on lava
dans le vin les restes, et cette pouss ière q u i boit le l i q u ide, et
Coryn ée, après avo i r rassem b l é les os, les e n ferme dans u n e
u rn e d ' a i ra i n . Le m ê m e, t ro i s fo i s , f i t l e tour d e s compagnons
avec de l ' ea u bén ite, les p u r i fie en les aspergea nt avec une
b ranche légère de rom a r i n et u n ra meau d'ol ivier fe rti le, et dit
les dern ières paroles Quant au pieux Énée, i l place s u r l e tom­
bea u i m mense élevé pou r le héros ses armes, sa ra m e et sa
trompette, au bas de la haute montagne qui mai ntenant, en son
h o n n e u r , s'appe l l e « M isène et ga rde son n o m à t ravers les
s i ècles

• Extrait 2 5. Chant VI , vers 2 9 5 à 3 16

Énée procède aux sacrifices rituels . Au lever du jour, la terre


tremble et s' ouvre. La S i bylle demande il Énée de le suivre il l'in­
térieur des Enfers. À l'entrée se trouvent toutes sortes de monstres.

De là part la route qui mène aux eaux de l'Achéron du Tartare.


Ce gou ffre agité, au vaste tourbi l l o n boueux, bou i l lo n n e et
vomit tout son sable dans le Cocyte l . Un horrible passeur garde
ces eaux et ce fleuve, à la saleté épouvantable : Charon ; une très
grande barbe blanche m a l soignée l u i tombe s u r le menton ; ses
yeux sont des fla m m es i m mobi les ; de ses épa u l es pend u n
sordide ma ntea u n o u é . L u i - m ê m e pousse u n radeau avec u n e
ra m e , le gouverne avec les vo i l e s , e t porte les corps dans sa
barque cou l e u r de fer ; i l est déjà assez vieux, mais sa vieil lesse
est solide et verte co m m e ce l l e d ' u n d i e u . Là toute une fou l e
répan d u e le long d e s rives se précipitait : mères , époux, corps
des h éros aux grands coeu rs aya n t term i n é l e u r vie, enfants et
j e u n es fi l l e s , j e u nes gens placés s u r le b û cher deva nt les yeux
de l e u rs parents [ . . . [ Ils se ten a i e n t debout. demandant à tra­
verser les pre m i ers et tendaient les m a i n s dans leur dés i r de la
rive opposée . Mais le passeur, sévèrement. ta ntôt prend ceux­
ci , ta ntôt reço it ceux- là ; et il repousse au l o i n s u r le sable les
a utres , q u ' i l écarte.

ACT 1 VITÉS
• Relevez des éléments communs aux deux épisodes 1 4 et 2 5 .

1. L e Cocyte e t l'Achéron sont deux fleuves des Enfers.


• Extrait 26. Chant V I , vers 4 17 à 4 2 5

L'énorme Cerbère fa it réso n ner ces l i eux d e s a triple gueule


a boyante, couché en face , m o n strueux, d a n s u n e caverne. La
prêtresse, voya nt ses cous se héri sser de co u l euvres , lui jette
u n gâtea u soporifique composé de miel et de gra i nes préparées.
Lu i , dans u n e fa i m en ragée, ouvrant ses t ro i s gueules, saisit ce
q u ' o n l u i j ette , déte n d son dos i m mense, a l l o ngé pa r terre , et
s'éta l e , i m mense, dans toute la caverne. Énée se hâte d'entrer,
et, une fois le gardien endorm i , i l s'éloigne rapidement de la rive
de l ' eau que l ' o n ne repasse pas .

• Extrait 2 7 . Chant V I , vers 4 50 à 476

Énée arrive dans l e « Cnamp des P leurs où il rencontre plu­


sieurs femmes célèvres .

Parm i el les, la phénicienne Didon , sa blessure encore fraîche,


errait dans l a grande forêt ; dès que l e héros troyen s'a rrêta à
côté d ' e l l e et la reco n n u t , obscure, pa r m i les o m b res [ . . . [ , i l
pleura et l u i dit avec u n doux a m o u r : « Malheureuse Dido n , elle
éta it donc vraie la nouve l l e que tu étais morte et que, par l'épée,
tu étai s a l lée j usqu'au bout de ton désespoi r ! De ta mort, hélas,
j'ai été l a ca use. Je le j u re par les constel lations , par les dieux
d'en haut et s' i l y a q u e l q u e l oyauté à l ' i ntérieur de l a terre,
c'est ma lgré m o i , rei n e , que je s u i s parti de ton rivage . Mais les
ordres des dieux, q u i m'obl igent mai ntenant à aller à travers ces
om bres, à travers ces l i eux couverts de b roussa i l l e et cette n u it
profo n d e , m ' o n t poussé pa r l e u r autorité. Et j e n ' a i pas p u
cro i re q u ' u n e s i gra n d e d o u l e u r te viendra i t de m o n dépa rt
Arrête-toi , ne te dérobe pas à ma vue. Q u i fu i s-tu ? C'est la der­
n i ère parole que l e dest i n me permet de t'adresser.
Par de telles paroles, Énée tentait d'adoucir cette âme en co­
lère et q u i l u i adressait des regards farouches, et de l u i a rracher
des larmes . Elle, la tête tournée, garda it ses yeux fixés sur le sol ,

. 42 .
et n ' a pas le visage p l u s é m u par cette conversati o n com men­
cée q u e s i se tenaient l à u n dur cai l l o u ou d u m a rbre de Paros .
Enfi n , elle s'élança et s'enfu it, hostile, dans le bois plein d'ombre
où son p re m i e r époux, Sychée, répond à ses s o i n s et pa rtage
son a m o u r . Néa n m o i n s Énée, t rès frappé par cet i n j uste m a l ­
h e u r , l a s u i t longuement d e s y e u x e n p l e u rant e t l a p r e n d en
pitié tandis qu'elle s'éloigne

ACT 1 VITÉS
• Quels sont les sentiments d'Énée lors de ces retrouvai lles in­
attendues?
• Comment Didon se comporte-t-elle à l'égard d'Énée?

• Extrait 28. Chant VI , vers 7 52 à 807

Énée poursuit son chemin avec la Siblj lle . I ls laissent à leur


gauche le gouffre du Tartare et prennent la route des Champs
Élljsées, lieu agréable, plein de lumière et de verdure. P lus loin,
Énée retrouve Anchise, qui lui fait des révélations : il lui explique
que les âmes qui se trouvent devant eux attendent leur réincar­
nation.

Anchise entraîne son f i l s et la S i byl l e au m i l ieu des groupes


et de l a fo u l e bruyante, et se p l a ce s u r u n e hauteur, d'où i l
p u isse les voi r tous e n l o ngues files et n o m m e r les visages de
ceux qui passent.
« A l l o n s , m a i nten a n t , je va i s te d i re q u e l l e gloi re attend la

race des Troye n s , quels descendants du peuple ita l ique te sont


réservés, â mes i l l ustres et qui porteront notre n o m , et je vai s
t'appre n d re tes dest i n s .
C e j e u n e homme-là, tu voi s , q u i s'appuie s u r u n e lance sans
fer , occupe par l e sort l ' e ndroit l e plus proche de l a l u m i ère ; l e
p re m i e r i l s'élèvera vers les a i rs , avec du sang ita l i e n mêlé a u
nôt re : c' est Si lvi u s , nom a l ba i n , t o n e n fant tard i f, que t a femme
Lavi n i e é lèvera pour toi à l a fin de ta longue vie, dans l es forêts,
roi et père de roi ; à part i r de lui n otre fa m i l l e domi nera dans
Albe la Longue.

· 43 ·
Tout à côté, voici Procas , gloire de la race troyenne ; et Capys ,
et N u m itor, et cel u i q u i fera revivre ton n o m , S i lvi u s Aeneas,
également rem a rquable par sa p i été et ses armes, s i jamais i l
reçoit Albe à d i riger. Quels jeu nes gens ! quel les forces i l s mon­
trent, rega rde, et combien l e u rs tempes sont o m b ragées par l e
c h ê n e de l a cité ! I l s fonderont po u r toi Noment u m , Gabies , la
vi l l e de Fidène, et les citadelles de Col laties s u r les m ontagnes,
la v i l l e des Pomét i e n s , Castrum I n u i , Bola et Cora . Ca r tel s se­
ront l e u rs n o m s , a l o rs que m a i ntena n t ces terres sont s a n s
nom.
E t p u i s à s o n aïe u l se j o i n d ra Rom u l u s , fi l s de Mars, qu'en­
fantera sa m è re Ilia, d u sang d'Assaracus. Vois-tu com m e deux
aigrettes se d ressent sur sa tête, et com m e l e Père des dieux
d ' e n haut l e m a rq u e d é j à l u i - m ê m e de son propre i n s igne ?
C' est sous ses a u s p i ces, m o n fi l s , q u e l ' i l l ustre Rome éga l e ra
son empire à la terre, son âme à l'Olympe, et entou rera sept col­
l i nes d ' u n seu l m u r , vi l l e féconde en h é ros [ [
. . .

Tou m e mai ntenant tes yeux pa r ici ; rega rde cette nation , tes
Roma i n s . Vo ici Césa r et toute la descendance d ' I u l e , dest i n ée
à ven i r sous la grande vo ûte du c ie l . Voi c i le h é ros , le voi ci ,
cel u i que s i souvent t u entends qu'on te promet, Auguste César,
fi l s d ' u n dieu ; il fera renaître l'âge d'or dans le Lati u m , à travers
les c h a m ps autrefo i s gouvernés par Sat u rn e ; il éte n d ra son
e m p i re au-delà des Garamantes et des Indiens ; sa terre s'étend
a u -delà des constel lation s , a u -delà des routes de l ' a n née et
d u sole i l , là où Atlas qui porte le ciel fa it tourner sur son épa u l e
la voûte d u ciel s e m é e d'éto i les éti n cela ntes. Déj à m a i ntenant
a u bruit de son a rrivée, les roya u mes caspiens frisson nent des
réponses des dieux, a i n s i que la terre méotide, et les embou­
c h u res d u Nil à sept branches se t roublent en t re m b l a n t . N o n ,
H ercu l e n'a p a s pa rco u ru autant de pays , quoi qu' i l ait percé la
biche aux pieds d ' a i ra i n , apaisé la forêt d ' É rymanthe, fait trem­
bler Lerne de son a rc ; ni cel u i qui con d u i t , victorieux, son at­
telage avec des rênes de pampre, Bacch u s , qui mène ses tigres
du haut du sommet du Nysa . Et nous hésitons enco re à étendre
n otre cou rage pa r des exp l o i t s ? la c ra i nte n o u s e m pêche­
t -el l e de nous i nsta l le r sur l a terre d'Auso n i e ?

. 44 .
La colère de ' u n o n

• Extrait 2 9. Chant VI I , vers 2 86 à 3 19

Dans les Enfers , Énée découvre l' histoire future de Rome , puis
il ressort et retrouve ses compagnons.
Les Troyens abordent à l' embouchure du Tibre . Le Latium est
gouverné par le vieux roi Latinus ; sa fille, Lavinie , est courtisée
par le roi des Rutules, Turnus. Par une prophétie , Latinus apprend
que Lavinie devra être mariée à un étranger.
Énée reconnaît la terre que le destin lui a fixée Pendant qu'il
trace les limites d'une ville , il envoie des compagnons chez Latinus,
avec des cadeaux . Latinus se souvient de la prophétie et envoie les
Troyens chercher Énée.

Mais voici que s'en retournait d'Argos la terrible épouse de J u piter.


po rtée sur les a i rs . Elle a pe rçut au loi n , j oyeux, Énée et sa flotte, de­
puis Pachynos de S i c i l e . Elle voit les Troye n s bâti r déjà l e u rs m a i ­
so ns, s e con fier déjà à l e u r terre, après avo i r a ba n don n é leurs batea ux.
E l l e s'est a rrêtée , pe rcée d ' u n e vive dou le u r ; a l ors , seco u a n t l a tête ,
e l l e l a isse écha pper ces paroles de son cœu r : « H é l a s ! race h aïe , et
dest i n s des P h rygi e n s co ntra i res a ux n ôtres 1 N ' a u ra i ent- i l s pas pu
tomber d a n s les p l a i nes de S i gée l , n ' a u ra ient- i l s pas pu deve n i r pri­
so n n iers ? Troie e n fl a m mes n ' a u ra it-e l l e pas brûlé ses guerriers ? Au
m i l ie u des a rmées , au m i l ieu des i n cendies, i l s ont trouvé un che­
m i n ! M a p u i ss a n ce , j e cro i s , est a né a n t i e ; ou b i e n , satisfaite, j ' a i
calmé m a h a i ne . B i e n a u co ntra i re , après l e s avo i r chassés d e l e u r
patrie à travers l e s flots, j ' a i o s é les su ivre e t m' opposer à leur f u i t e s u r
toute l a mer ; co ntre l e s Troyens j ' a i épu isé les forces d u ciel e t de l a
mer. À q u o i m ' o n t servi l e s Syrtes ou Scyl l a , e t l a vaste C h a rybde ? I l s
s o n t abrités dans le l i t sou h a ité d u Tibre, sa uvés de l a mer e t de m o i ­
même 1 M a rs a pu détru i re l a race m o n strueuse d e s Lapithes ; le père
des dieux l u i-même a livré aux colères de Diane l'antique Calydon ; quel
crime s i gra nd mé rita it d' être i mputé a ux Lapithes ou à Calydon ? Et

1. Le cap Sigée se trouve dans la région de Troie.

· 45 ·
m o i . la gra n de épouse de J u piter, q u i n ' a i rien pu l a i sser q u e je n ' a i e
tenté, m a l he u reuse que j e s u i s ! , m o i q u i a i tout fa it contre eux, je s u i s
va i n cue p a r Énée ' Si m a p u i ssance n ' est p a s a ssez gra nde, n ' hési­
tons pas à en i m plorer une a utre. Si j e ne peux fléch i r les dieux d'en
haut, j e fera i a ppel à l 'Achéro n i l n e me sera pas d o n n é d ' i n terd i re à
É n ée les roya u mes du Lat i u m ( soit ' ) et Lavi n i e reste, i m m uablement
prévue par l e desti n , sa fem m e ; mais i l m ' est perm is de fa i re traîner
et d ' a j outer des retards à de s i gra nds évé nem ents, et d' exterm i n e r les
peuples des deux roi s . Que le bea u-père et le gen d re fassent a l l i a n ce
à ce prix. C' est par le sang troyen et ru t u l e q u e tu seras dotée, j e u n e
fi l l e , e t Be l l o n e t'attend, e t prés idera à t o n ma riage

• Extrait 30. Chant VI I , vers 60 l à 62 2


i l y ava i t u n e cout u m e da n s le Lati u m , q u e p l u s ta rd les v i l les a l ­
ba i nes honorèrent com me sacrée , e t q u e m a i nte n a n t hon ore Rome,
l a plus gra nde ville de toutes , lorsqu e les v i l les co m mencent les tout
p rem i e rs combats, ou q u ' e l les se prépa ren t à po rter la guerre, sou rce
de l a rmes, chez les Hyrca n i e n s ou les Ara bes, ou à po u rs u ivre l'Au rore
j usque chez les I n d i e n s , ou à récl a m e r n os enseignes a ux Pa rthes ' • il
y a deux portes d e la guerre , o n les nomme a i n s i , consacrées pa r la re­
l ig i o n et pa r la cra i nte du cruel M a rs ; cent verrous d ' a i ra i n et des
ba rres de chêne étern e l les les fer m e n t , et l e u r ga rd i e n , J a n u s , ne
s'éloigne pas du seu i l . Lorsque la déci s i o n de l a guerre est prise par
les sénateurs, le consul l u i-même, paré de la trabée q u i rina le2 et la toge
portée à la m a n i è re des h a bita nts de G a b i esJ, les ouvre s u r l e u rs
gonds q u i gri ncent, et l u i - m ê m e a n n on ce la guerre . a lors toute l a
j e u nesse l e s u i t , e t l e s cors d'a i ra i n se font entendre à l ' u n isson d a n s
u n ra uque écho . C'est s u ivant cette coutu me q u ' a lors Lat i n u s éta i t i n­
vité à décla rer la guerre a ux com pagnons d' Énée et à ouvri r les portes
fun estes . M a i s le vén éra ble roi refusa de les toucher ; se détou m a n t ,
i l f u i t cette horri ble tâche, et se c a c h a dans l es ombres obscures. Alors
la rei n e des dieux, g l i ssa n t d a n s le ciel , poussa de sa propre ma i n les
portes qui rés ista ient et, u n e fo is q u ' e l les e u rent tou rnées s u r l e u rs
gonds, la Sat u m ien ne4 sépa ra les batta nts de fer de la guerre .

1. Allusions à plusieurs guerres e t expéditions menées p a r l e s Romains à l'époque de Virgile.


2 . La trabée est un manteau court porté p a r certains prêtres, chevaliers e t consuls ;
les premiers rois de Rome l'avaient portée, et parmi eux Romulus-Quirinus.
3. C'est à dire un pan rejeté sur la tête et l'autre utilisé comme ceinture.
4. C'est à-dire Junon.
g La rencontre avec Évandre

• Extrait 3 1 . Chant V I I I , vers 1 85 à 267

Les p eup les d' I ta lie se préparent pour la guerre, avec à leur
tête Mézence et son fils Lausus.
Le dieu-Tibre apparaît à Énée endormi et lui conseille de s'al­
lier avec des Arcadiens installés en I ta lie ; Énée rencontre leur roi,
Évandre , et son fils Pallas. Évandre accepte l'alliance avec les
Troyens et leur offre un festin.

Le roi Évan d re dit :


« Cette solennité, ce festi n ritue l , cet autel d'une si grande di­

vi n i té, ce n'est pas une superstition vai n e et ignorante des dieux


anciens q u i nous les a i m posés : sauvés de cruels dangers , h ôte
troyen, nous agissons ainsi et nous renouvelons des honneurs mé­
rités . Et d'abord regarde ce roc suspendu a ux rochers : des masses
dispersées au loin et une maison abandonnée dans la montagne
se t ro uvent là, et ces pierres ont provoqué une i mmense rui n e . Ici
i l y ava it une grotte, placée dans un vaste ren foncement, q u ' oc­
cupait un être horrible, le dem i-homme Cacus ; elle était i nac­
cessible a ux rayons du soleil, la terre y éta it tou j o u rs tiède à cause
d ' u n m e u rtre récent, des têtes d'hommes pendaient, fixées aux
portes superbes, pâles en ra ison du sang tristement répandu. Ce
monst re avait pour père Vulca i n ; en vom issant des feux n o i rs , il
offrait aux regards son i m m ense corps .
U n j ou r , le temps nous apporta , à nous q u i les souhaitions,
l ' a i de et la présence d'un dieu : en effet, l e Venge u r très grand,
fier de l a m o rt et des dépo u i l les d u triple Géryo n , H e rcule, éta it
ici et, victorieux, poussait par là, devant l u i , d'énormes taureaux,
et ses bêtes couvra ient l a val l ée et l e fleuve. Mais Cacus , l'esprit
en proie a ux Furies, de peur que quelque crim e o u quelque ruse
n'ait été ni osé ni entrepris, détourne de leu rs pâturages q uatre
ta u reaux au corps rema rquable, et autant de gén i sses d ' u n e

· 47 ·
beauté extraordinaire. Et , pou r qu' i l n'y ait pas de traces de pieds
a l lant vers l ' avant, il les t i re par la queue dans sa caverne et,
après avo i r a i n s i tourné leurs emprei ntes à l'envers, i l les garde
cachés dans son sombre rocher. Si l'on cherchait, aucune trace
ne condu isait à la grotte.
Cependant, comme le fi ls d'Amphitryon emmenait de leu rs pâ­
turages ses troupeaux rassasiés et préparait le départ, les bœufs ,
au moment d e partir, s e mettent à m ugir e t emplissent tout le bois
de leurs plai ntes , et les col l i nes sont qu ittées dans les cris . Une
gén i sse répondit à la vo ix des bœufs et, dans la vaste caverne,
m ugit, et trompa l 'espérance de Cacus qui la gardait. Mais, dans
une colère noire, la dou leur s'était allumée chez Hercu le, sous l'ef­
fet des Furies ; i l prend ses armes dans sa m a i n et une massue
lourde de nœuds, et se di rige en cou rant vers les hauteurs de la
montagne élevée. Alors pour la première fois, les nôtres vi rent
Cacus tremblant, les yeux troublés ; i l fu it aussitôt, plus rapide que
l ' Eurus, et gagne sa grotte ; la peu r lui a mis des ai les aux pieds.
Cacus s'est enfe rmé ; après avo i r brisé les chaînes, il a fa it
tomber l 'énorme roc, qui pendait attaché par le fer, grâce à l ' a rt
de son père, et i l a fortifié avec cette barrière les portes ainsi sou­
tenues ; mais voici que, furieux, Hercu l e éta it là, et que, cher­
chant des yeux n ' i m porte quel accès, i l porta it ses regards çà et
l à , en gri n çant des dents Trois foi s , bou i l lonnant de colère, i l
parco u rt des yeux tout l e mont Aventin ; trois fois i l tente d e for­
cer en vai n le seu i l de pierre ; trois fois, épuisé, il s'assied dans la
va l lée. Une pierre poi ntue se tenait d ressée , entou rée de tous
côtés de rochers abrupts , sur le dos de la grotte, très haute à voir,
demeure opportune pour les nids des oiseaux de proie. I n c l i née
dans son sommet, elle était couchée vers le fleuve du côté gauche ;
se mettant à d roite , faisant effort vers le côté opposé, i l l'ébra n l a
et , après l'avoi r a rrachée, la détacha de s e s profondes raci nes ;
a lors, souda i n , i l la poussa ; sous cette poussée, l ' a i r i m mense se
met à tonner, les rives su rsautent, et le fleuve terri fié recu le. Et la
caverne de Cacus apparut, découverte , i m mense palais, et ses
trous sombres se dévoilèrent j usque dans leurs profondeurs [ . . . [ .
I l fut s u rpris souda i n dans l a l u m i ère i nattendue, enfermé dans
son rocher creux, et i l rugit de façon étrange ; alors, Hercu le, d'en
haut, le presse de ses traits, se sert de tout comme d'armes, et l'ac­
cable de b ra nches et de gros blocs de pierre. Lu i , ( ca r il n'y a plus

· 48 ·
aucune poss i b i l ité d'échapper au danger) vom it de son gosier
une i m mense fu mée ( ô prodige ! ) et enveloppe sa demeure d ' u n
n uage obscur, enlevant s a v u e a u x regards, e t amasse d a n s s a ca­
verne une n u i t pleine de fu mée, aux ténèbres mêlées de feu .
Hercu le ne s' est pas reten u e t s e précipite l u i-même dans l e
feu , tête baissée, d ' u n saut là où u n e grande quantité d e fu mée
entraîne des re mous et où l ' i m mense caveme bou i l lonne dans
u n noir n uage . Là , alors que Cacus vomit dans les ténèbres u n
va i n incendie, i l le saisit empoigné sous u n bras , e t e n le tenant
il l'étrangle en lui a rrachant les yeux et en vidant son gos ier de
son sang. Aussitôt l es portes sont a rrachées et la n o i re demeure
est ouverte, les bœu fs dérobés et les autres vol s sont montrés
au grand jour, et le monstrueux cadavre est traîn é par les pieds.
On ne peut s'arrêter de regarder ces yeux horribles , ce visage, cette
poitri ne vel ue et hérissée de dem i-fauve et ces feux étei nts dans
son gos ier.

• Extrait 3 2 . Chant VI I I , vers 469 à 484 et vers 489 à 5 19

Après une cérémonie en l' nonneur d' Hercule, Évandre conduit


Énée sur l' emplacement de la future Rome, puis l' invite cnez lui.
Pendant la nuit , Vénus va demander à Vulcain de préparer des
armes pour Énée ; dans les forges du dieu, les Cyclopes fabriquent un
énorme bouclier. Au lever du jour, Évandre et Énée se retrouvent .

Le roi Éva ndre parle le premier :


Très grand chef des Troyens (car tant que tu a u ras échappé
«

aux dangers je n'avouerai jamais que les biens ou la puissance de


Troie sont vaincu s ) . nous avons, pour t'aider dans cette guerre, de
très petites forces en comparaison d ' u n si grand nom : d'un côté
nous som mes enfermés par le fleuve toscan 1 , de l'autre le Rutu le
nous presse et fa it retent i r ses armes autour de notre m u r. Ma is
j e me prépare à t'associer des peuples i m menses et les riches ar­
mées d' u n royaume ; ce salut c'est un hasard inattendu qui te
l'offre : tu arrives ici parce que les destins te le demandent.
Non l o i n d ' i ci , bât i e sur u n vieux rocher, se trouve la vi l l e
d'Agyl la2, où jadis la race lydienne, i l lustre à la guerre, s'établit sur

1. C'est à dire l e Tibre. 2. Ville d'Étrurie.

• 49 ·
les som mets étrusques. Cette vi l l e , florissa nte pendant de nom­
b reuses a n nées , l e roi Mézence la retint ensu ite sous son or­
gue i l leuse dom ination et de ses armes cruelles. Pourquoi rappeler
les meu rtres abom inables, les actions sauvages du tyran ? Que les
dieux les fassent retomber sur sa tête et sur sa race ! 1 . 1 Mais, . .

épuisés par ces actions abom inables, ses concitoyens enfin pren­
nent l es armes et entou rent sa m a i son , massacrent ses com­
plices, mettent le feu j usqu'au toit. Lu i , s'étant échappé au m i l ieu
du massacre, se réfugia sur les terres des Rutu les, et est défendu
par les armes de son hôte, Tumus. Toute l ' Étrurie s'est donc sou­
levée dans une j uste fureu r ; i l s réclament leur roi pour le suppli­
cier, la guerre éta nt i m m i nente.
Énée, je te donnerai com me chef à ces m i l l iers de soldats. Car
leurs batea ux, amassés tout le long du rivage, frémissent et de­
mandent que l'on donne le signal du combat, mais un vie i l ha­
ruspice3 les retient en annonçant les destins : « Ô jeunesse choisie
de Méonie4 , fleur et vertu des anciens guerriers , vous qu'une j u ste
dou leu r excite contre l'ennemi et que Mézence enfla m me d'une
colère j u stifiée, i l n'est perm is à aucun Ital ien de com ma nder à
un si grand peuple : choisissez des chefs étrangers Alors l'ar­
mée étrusque s'est arrêtée dans cette plaine, terrifiée par les aver­
tissem ents des dieux. Ta rchon l u i -même a envoyé vers moi des
porte-paroles et la cou ronne du roi avec le sceptre, et me con fie
ces i nsignes, pour que j ' a i l le dans les ca m ps et que j e prenne le
royaume de Tyrrhénie Mais moi, la viei l lesse engourdie par le froid
et accablée par l 'âge m ' i nterdit ce com ma ndement, a i n s i que
mes forces trop lentes pour des actes de cou rage J'exhorterais
mon fi l s , s i , pa r sa mère sabine, i l n'avait pas en l u i une partie de
cette patrie Toi , à l'âge et à la race duquel les destins sont favo­
rables, que les puissances divines réclament, marche, ô chef très
cou rageux des Troyens et des Ita l iens. le t'associerai Pallas, notre
espo i r et notre consolation ; pui sse-t- i l . en su ivant tes leçons,
su pporter la guerre et les d u rs trava ux de Mars et contempler tes
exploits, et qu'il t'admire dès ses prem ières années. le l u i donnerai
deux cents chevaux arcadiens, force choisie de notre jeu nesse, et
Pa llas t'en don nera autant en son nom .

3. Devin qui pratique sa science en examinant les entrailles des animaux.


4. Ancien nom de la Lydie.

• 50 ·
Les cadeaux de Vénus

• Extrait 33. Chant VI I I , vers 608 à 629

Les T royens et les guerriers d'Évandre partent pour la guerre .


Ils font halte pour se reposer.

Mais Vénus, déesse éblouissante parmi les nuages aériens,


était là, apportant ses cadeaux; et dès qu'elle vit son fils au loin
dans une vallée écartée, isolé près du fleuve glacé, elle lui
adressa de telles paroles en s'offrant à ses regards:
« Voici. grâce à l'art accompli de mon époux, ces présents ;

n'hésite pas, mon fils, à provoquer bientôt au combat les or­


gueilleux Laurentes et l'agressif Turnus ». Cythérée parla, puis
prit son fils dans ses bras; elle posa les armes étincelantes
sous un chêne, en face.
Lui, joyeux des cadeaux de la déesse et d'un si grand hon­
neur, ne peut s'en rassasier, promène ses regards sur les objets
tour à tour, les admire, et tourne entre ses mains et ses bras le
casque dont les aigrettes répandent la terreur et qui vomit des
flammes, l'épée qui donne la mort, la cuirasse rigide en airain,
couleur de sang, énorme, pareille à la nuée azurée qui s'embrase
aux rayons du soleil et brille au loin; alors il regarde les cuis­
sardes légères faites d'électrum 1 et d'or retrempé, la lance, et
la contexture extraordinaire du bouclier.
Là, celui qui n'est pas sans connaître les devins et l'avenir,
le Dieu du feu, avait représenté l'histoire de l'Italie et les
triomphes des Romains; là se trouvaient toute la race des des­
cendants futurs d'Ascagne, et les guerres soutenues, dans
l'ordre.

1. M étal composé d'or et d'argent, dans une proportion de 4/5 à 1 /5 ; les Anciens lui
trouvaient un éclat supérieur à celui de l'or.

· 51 •
• Extrait 3 4 . Chant V I I I , vers 630 à 688

I l avait représenté u n e l ouve q u i venait de mettre bas, a l­


l ongée dans u n e verte caverne, de j e u n es j u meaux q u i j ouaient
suspendus à ses m a m e l les et téta ient leur m è re s a n s avo i r
peur, e t cel le-ci , q u i , tournant sa tête a rron d i e , l e s ca ressait
l ' u n après l ' a utre et faço n n a i t l e u rs corps avec sa langue.
N o n loin de l à , il ava it a j outé Rome et les Sab i n es en­
l evées contre l e droit, sur les gra d i n s , pendant que se dérou­
laient les grands j eux du cirque, et une nouvelle guerre s'élevant
tout à coup entre les descendants de Rom u l u s , l e vieux Tati u s
e t les C u rètes sévères l . E n s u ite les m ê m e s roi s , après avo i r
déposé l e s armes, se tenaient a rmés devant l'autel de J u p iter,
tenant des coupes , et concl uaient une a l l i a n ce par l e sacri fice
d ' u n e tru ie . Non l o i n de là, des chars rap ides ava i ent éca rtelé
Mettus ( mais toi , a l ba i n , tu a u ra i s d û rester fidèle à ta paro l e ! )
et T u l l u s emportait les entra i l les d u guerrier perfide à t ravers
l a forêt2 1 . 1 . Porsenna ordo n n a i t que Rome reçoive Ta rq u i n
. .

chassé d u trône, e t l ' accablait d ' u n s i ège i m porta nt ; l e s des­


cendants d' Énée se précip ita ient sur les a rmes pou r l a l i berté.
O n pouva i t voi r Porse n n a , semblable à q u e l qu ' u n d ' i ndigné,
semblable à q u e l qu ' u n de m e naçant, pa rce q u e Coclès osait
rom pre u n pont et q u e C l é l ie , après avo i r brisé ses chaînes,
nagea it dans l e fleuve.
Au s o m m et d u bouclier, M a n l i u s , l e gard i e n de l a citadel l e
ta rpéien ne3, se tenait debout deva nt l e temple, e t occupait l e
s o m m et du Capitol e ; le palais de Rom u l us s e hérissait d ' u n
c h a u m e récent. E t l à , u n e o i e d ' a rgent, volant sous l e s por­
t i ques dorés , a n n onçait par ses cris q u e les G a u l o i s éta ient
aux portes de l a vi l l e ; les ga u l o i s se t rouvaient à t ravers les
b u i ssons, et a l laient occuper la citade l l e , p rotégés par les té­
nèbres et u n e n u it opaque ; i l s ont des cheva ux d ' o r et des vê-

1. Les habitants de Cures, capitale des Sabins, sont connus pour la sévérité de leur
discipline.
2. Mettus, dictateur d'Albe, préféra attendre la fin d'une bataille pour se rallier au
vainqueur; Tullus Hostilius le fit attacher à deux chars et il mourut écartelé.
3. Nom donné au Capitole parce que, sous Romulus, une jeune fille, Tarpeia, intro
duisit les Sabins dans la citadel l e; elle mourut écrasée par leurs boucliers.
La louve capitoline.

tements d·or. leurs saies4 rayées brillent leurs cous couleur


de lait sont encerclés d'or ; ils brandissent deux javelots des
Alpes dans leurs mains5, le corps protégé par de longs boucliers.
[ .. . 1 Plus loin il ajoute encore les séjours du Tartare, les
hautes portes de Dis6, et les châtiments des criminels, et toi,
Catilina, suspendu à un rocher menaçant et tremblant devant
les visages de Furies, et à l'écart, les hommes pieux, et Caton
leur donnant des lois.
Au milieu de tout cela, s'étendait largement l'image en or
d'une mer gonflée, mais les plaines azurées jetaient en écume
des flots blancs; et tout autour, des dauphins en argent brillant
balayaient en cercle la mer de leurs queues et fendaient les flots
houleux. Au milieu on pouvait distinguer des flottes d'airain, la
Guerre d'Actium, on voyait Leucate7 tout entière bouillonner

4. Vêtement de guerre des Gaulois, adopté plus tard par les Romains.
5. Les Gaulois des Alpes avaient des javelots longs et pesants.
6. Pluton, dieu des Enfers.
7. Promontoire proche de celui d'Actium, près duquel Octave l'emporta sur son rival
Antoine et sa compagne Cléopâtre, reine d'Égypte.

· 53 .
dans la bata i l l e orga n i sée et les flots étinceler d'or. D ' u n côté,
Auguste César, menant a u com bat les Ita l iens avec les séna­
teurs, le pe uple, les Pénates et les grands d ieux, debout s u r une
poupe élevée ; ses tempes heureuses vom issent deux flammes8
et la constellation patemelle se déploie sur sa tête. De l'autre côté,
Agrippa , sous la protection des vents et des dieux, conduit une
a rmée ; i n s ignes orgueil leux de la guerre , ses tempes bril lent,
ce i n tes de la cou ronne nava l e . De ce côté , Anto i n e , avec ses
forces ba rba res et ses armes va riées , reve n u va i n q u e u r des
peuples de l'Aurore9 et de la côte de la mer rouge , transporte avec
l u i l' Égypte, les pu issances de l'Orient et la lointaine Bactriane 1 o ,
e t ( ô sacri lège ! l u n e épouse égyptienne le suit

ACT 1 VITÉS
• Relisez le dernier paragraphe de l'extrait 33 :
qui a représenté l'h istoire de Rome ? Sur quel objet?
dans l'histoire de Rome quels événements le graveur a-t-il plus
particulièrement choisi de représenter? Pourquoi?

8. Peut-être s'agit-il d'un prodige divin.


9. Antoine avait vaincu les Parthes et les Arméniens.
10. Région de l'Orient soumise par Antoine.

· 54 ·
Scènes de bataille

• Extrait 35. Chant IX, vers 530 à 562

J unon incite Turnus à partir à l'attaque des Troyens; ceux-ci


s'étant retranchés , Turnus met le feu à leurs bateaux, mais ils
avaient été transformés par J upiter en divinités immortelles. Deux
guerriers troyens , N isus et Euryale, proposent courageusement à
Ascagne de sortir de nuit du camp pour aller chercher Énée; ils
massacrent plusieurs Rutules, mais sont finalement eux-mêmes tués
par les ennemis. Au lever du jour, les peuples italiens commencent
l'assaut du camp des Troyens.

Il Y avait une tour, d'une grande hauteur, avec des étages éle­
vés, bien placée; elle était l'objet du combat : tous les Italiens l'at­
taquaient de toutes leurs forces et tentaient de tous leurs efforts
de la renverser; en face, les Troyens la défendaient avec des
pierres et, par ses profondes ouvertures, lançaient sans cesse des
traits. Le premier, Turnus jeta une torche enflammée et fixa la
flamme sur le côté de la tour; grossie par le vent, elle s'empara
des planches et resta attachée sur les portes, qui se consumèrent.
À l'intérieur, les Troyens, troublés, s'affolent et cherchent en vain
à fuir ces malheurs. Pendant qu'ils se regroupent et reculent du
côté qui est épargné par l'incendie, la tour s'effondre sous leur
poids soudain et fait retentir dans tout le ciel un bruit de tonnerre.
À moitié tués par la masse énorme, ils tombent à terre, transpercés
par leurs propres traits, et la poitrine défoncée par le bois dur.
À peine Hélénor et Lycus se sont-ils seuls échappés: Hélénor,
le plus âgé des deux, que l'esclave Licymine avait mis au monde
en cachette pour le roi de Méonie et avait envoyé à Troie avec des
armes interdites, léger, avec une simple épée nue, et sans gloire,
avec un bouclier blanc. Celui-ci se voit au milieu des milliers de
soldats de Turnus, et se trouve devant des troupes latines, d'un
côté et de l'autre : comme une bête sauvage, qui. entourée d'un
cercle épais de chasseu rs, exerce sa fureur contre les traits, se jette
devant la mort sans l ' ignorer et se porte d ' u n saut au-dessus des
épieux, de la même façon le jeune homme, s u r le point de mou­
rir, se rue au m i l ieu des ennem i s , et s'élance vers l'endroit où i l
voit les t ra its les p l u s denses. Mais Lycus, bien m e i l l e u r à l a
cou rse, grâce à s a fu ite au m i l ieu des e n n e m i s , a u m i l ieu des
armes, attei nt les m u rs et s'efforce de sa i s i r avec sa m a i n le faîte
élevé et d'atte i n d re les m a i n s de ses com pagnons Turnus, le
poursu ivant en cou rant et avec son j avelot, l ' i nterpel l e ainsi, en
vai nqueur : « I nsensé, tu as espéré que tu pouvais échapper à nos
mains ? En même temps , i l s'empare du guerrier suspendu et
l'arrache avec une grande partie du m u r .

• Extrait 36. Chant X, vers 1 à 15 et vers 96 à 1 17

Le combat continue, et les deux camps finissent par en venir aux


mains. M ars soutient les Latins, qui massacrent les Troyens. Les
guerriers troyens sont exhortés par deux de leurs chefs , et pour­
suivent Turnus.

Pendant ce temps s'ouvre la demeu re de l 'Olympe tout-puis­


sant et le Père des dieux et roi des hom mes convoque u n e as­
semblée da ns l e séj o u r plein d'étoi les, d'où il regarde d'en haut
toutes les terres, les camps des Troyens et les peuples lat i n s . On
s'assied da n s l e pa l a i s ouvert des deux côtés ; il com mence :
« G rands habitants du c i e l , pou rquoi donc, aya nt cha ngé

d'avi s , vou s a ffrontez-vo u s avec des esprits s i host i les ? j'ava i s


refu sé que l ' Ita l i e entre en guerre contre l e s Troye n s . Q u e l l e est
cette d iscorde contrai re à ma défense ? quelle cra i nte a persuadé
les uns ou les autres à prendre les a rmes et à provoquer au com­
bat ? Le j u ste temps de l a g u e rre v i e n d ra , n e le h âtez p a s ,
l o rsque l a fa rouche Carthage , u n j o u r , l a n ce ra s u r les col l i nes
romai nes u n grand désastre , après avo i r ouvert les Alpes : a lors
i l sera perm i s de riva l iser de h a i n e , de p i l ler M a i ntenant l a i s­
sez fa i re , et acceptez de bon ne grâce le tra ité qui me plaît » . [ . [ . .

Vénus plaide la cause des Troyens, puis Junon, furieuse, rejette toute
la responsabilité sur Énée et justifie l'aide qu'elle apporte aux Rutules.
Ai nsi parlait Junon ; et tous les habitants du ciel frém issaient.
avec des sentiments divers 1 . . . 1 Alors l e Père tout-puissant. q u i
a le pouvoi r s u r toutes choses, com mence à parler ; alors qu' i l
parle, la haute demeure des dieux fait si lence e t la terre tremble
sur sa base , l'air élevé se tait. Alors les Zéphyrs se sont posés , la
mer abaisse ses flots apaisés. « Écoutez donc et gravez mes pa­
ro les d a n s vos esprits. P u i s q u ' i l n ' a pas été perm i s q u e les
Auson iens soient l i és aux Rutules par un traité et que votre dis­
corde p renne fi n , quel que soit auj ourd ' h u i le dest i n de chaque
peuple, quel que soit l ' espo i r que chacun pou rs u i t . q u ' i l soit
troyen ou rut u l e , j e n e fera i aucune d i fférence, que les camps
soient assiégés en ra ison des destins des Ita l iens ou d'une erreur
fu neste de Troie et de ses s i n i stres oracles. Et je ne dégage pas
les Rutules de ce principe. Et ce qu' i l a u ra entrepris apportera à
chacun la sou ffrance et le hasard ; le roi Jupiter est le même pour
tous . Les desti ns trouveront leur voie
À t ravers l e fleuve de son frère stygien l , à t ravers les rives
bou i l l o n na ntes de poix2 et d ' u n n o i r tou rb i l l o n , il fa it un signe
de tête, et fa it trembler tout l'Olympe C'est la fi n de ses paroles.
Alors J u p iter se l ève de son trône d'or, et les habitants du ciel
l e con d u isent sur l e seu i l .

A C T 1 VITÉS
• Décrivez avec précision la demeure des dieux et leur hiérarchie.

• Extrait 3 7 . Chant X, vers 4 74 à 489

Assiégés par les R ut u les , les Troyens sont en danger . Pendant


cette bataille , Énée s' est rendu cnez Tarcnon , le roi étrusque, pour
faire alliance avec lui ; les guerriers arrivent par la mer, sur trente
navires . Les voyant aborder , Turnus se dirige vers le rivage pour
s'opposer il eux. À proximité, Pallas s' acnarne contre les ennemis.
Voyant cela , Turnus provoque Pallas dans un combat singu lier.

1. Pluton, qui règne sur les Enfers, où coule le Styx.


2. Poix : substance résineuse tirée des arbres et utilisée lors des combats.

· 57 ·
Mais Pal las envoie de toutes ses forces une lance, et, du creux
de son fou rreau , t i re une épée étincelante. Cel le-ci , en volant,
tom be s u r le haut du corps , là où les épau les s'élèvent, et, se fa i­
sant un chemin à travers les bords du boucl ier, elle a enfin effleuré
le grand corps de Turn u s . Alors Turnus, brandissant longuement
contre Pa l las u n bois armé d ' u n fer aigu, le j ette , et parle a i n s i :
« Regarde si notre trait est p l u s pénétrant » Il avait pa rlé, et le

boucl ier, malgré toutes les protections de fer et de bronze, l u i que


couvra ient tant de couches de peau de taurea u , est traversé, en
p l e i n m i l ie u , par la pointe, d'un cou p vibrant, et elle perfore
l'obstacle de la c u i rasse et l ' i m mense poitri ne. Pa l las en va i n a r­
rache de sa bless u re le trait tout chaud : par la même voie se sui­
vent son sang et son esprit. \1 s'écroule sur sa blessure, par-dessus
ses armes ont fa it entendre un son, et en m o u rant il tombe s u r
la terre e n n e m i e , l a bouche sangla nte

• Extrait 38. Chant x , vers 606 à 632

Énée apprend la mort de P a l la s , et part à la recherche de


Turnus. Il tue au passage plusieurs chefs ennemis .

Cependant, J upiter i nterpe l l e de l u i -même J u n o n : « Ô ma


sœur et en même temps mon épouse chérie, com m e tu le pen­
sa i s , Vénus (ton opin ion ne te trompe pas ) soutient les forces
troyen nes ; l e u rs guerriers n'ont pas u n e m a i n vigoureuse a u
com bat, e t leur âme n'est n i farouche n i endurcie au danger » .
Junon, sou m ise, réplique : « Quo i , ô très b e l époux, tu tour­
mentes une femme malheureuse et craignant tes tristes paroles ?
S' i l Y avait autant de force dans ton amou r pour moi qu' i l y en eut
autrefois et qu' i l devrait y en avoir, tu ne me refuserais certes pas ,
tout-puissant, la permission de dérober Turnus au combat et de le
garder sain et sauf pour Daunus, son père Maintenant, qu' il périsse
et qu' i l soit puni par les Troyens de son sang pieux. Pourtant il tire
son nom de notre origine et Pilumnus est son trisaïeul 1 , et souvent,
de sa large main, i l a chargé tes seu ils de nombreux cadeaux » .

1. Pilumnus, ancêtre d e Turnus, est u n dieu.


Le roi de l ' Olympe éth é ré répond a i n s i b rièvement : « S ' i l
m'est demandé un retard pour cette m o rt i m m inente e t du temps
pour ce jeune hom me destiné à mourir, et si tu comprends que
je mets seulement cette l i m ite, enlève Tu rnus par l a fuite et a r­
rache le a ux dest i n s q u i le menacent. Je peux exercer mon i n ­
dulgence j usque là. M a i s si u n e faveur p l u s grande se cache sous
tes prières et s i tu penses que toute la guerre sera t roublée ou
changée , tu nou rris de va i n s espoi rs . »
Et J u n o n , en larmes : « Si tu m 'accordais dans ton âme ce que
tu conse n s d i ffici lement par tes paroles et que l a vie reste assu­
rée à Tum us ? Maintenant u n e fi n pén ible l ' attend, lui qui n 'est
pas coupable, ou bien je s u i s emportée sans posséder la vérité.
Oh ! que j e sois l e j ouet d ' u n e fausse terre u r et que tu revien nes
s u r tes d i scours avec de m e i l l e u res i ntentions, toi qui l e peux !

• Extrait 3 9 . Chant X , vers 867 à 908

Junon rejoint le champ de bataille et don ne à u n nuage l ' ap ­


parence d' Énée; Turnus poursuit ce fantôme et est emporté sur u n
bateau. M ézence l e remp lace dan s l e combat . Énée et M ézence
s' affrontent ; Lausus, qui veut protéger son père blessé, est tué
par Énée . M ézence se lamente sur le cadavre de son fils .

Il s'est placé appuyé sur le dos de son cheval fam i lier, et il a chargé
ses deux mains de javelots pointus, la tête resplendissant sous l'ai­
rain et hérissée dune aigrette de crin . Ainsi i l a pris sa course, rapide,
au m i l ieu des ennem is. Dans son cœu r boui l lonnent la honte, la
folie mêlée au deuil, l'amour excité par les Furies et le courage lucide.
Trois fois il a provoqué Énée de sa forte voix. Énée en effet l'a reconnu
et, joyeux, fait cette prière : « Fasse le grand père des dieux, fasse le
haut Apollon, que tu me provoques ainsi au combat. . . ! »
I l ne prononça que ces mots, et, allant à sa rencontre, i l marcha
avec sa lance en avant. L'autre alors : « Pourquoi me fais-tu peu r, très
cruel, après m'avoi r enlevé mon fi ls ? C'était la seule voie par la­
quelle tu pouvais me perdre. Nous ne sommes pas effrayés par la
mort, nous n'épargnons aucun des dieux. Cesse, car je viens pour
mourir et je te porte
d'abo rd ces ca­
deaux » . il a parlé, et
a lancé son javelot
sur l'en nemi; alors il
en jette un autre,
puis un autre, et ils
volent avec un cercle
i m m e n se, m ais la
bosse d'or du bou­
clier résiste . Trois
fois il a fait tourner
son cheval autour
Scène de combat.
d' É née debout, en
cercles hostiles, lançant des traits de sa main; trois fois le héros
troyen fait tourner autour de lui, avec son bouclier d'airain, la forêt
monstrueuse de traits qui y est enfoncée. Alors, lorsqu'il en a assez
de supporter tant de retards, d'arracher tant de javelots, et qu'il est
pressé de mettre fin à un combat inégal, agitant de nombreuses
pensées dans son esprit, enfi n É née s'élance et jette sa lance entre
les tempes du cheval de guerre. Le quadrupède se cabre, dressé,
frappe les airs de ses talons, renverse son cavalier en tombant sur lui
et s'abat la tête en avant, l'épaule luxée.
Troyens et Latins enflamment le ciel de leurs cris. É née vole vers
son adversaire, tire de son fourreau son épée et lui dit : « Où est
maintenant l'ardent Mézence et sa force pleine de courage? Le
Tyrrhénien lui répond, après que, regardant les airs, il se fut rempli
le regard de la vue du ciel et qu'il eut repris ses esprits: « Ennemi
amer, pourquoi cries-tu après moi et me menaces-tu de mort? Il n'y
a aucune impiété dans le massacre, et je ne suis pas venu au com­
bat avec cette pensée, et mon Lausus n'a pas fait ce pacte avec toi.
Je te demande ceci seulement, si les en nemis vaincus ont droit à
quelque faveur : permets que mon corps soit recouvert de terre. Je sais
que la haine cruelle des miens m'entoure; défends-moi, je t'en prie,
de cette fureur, et accorde-moi de partager le tombeau de mon fils » .
I ! dit cela, reçoit dans la gorge l'épée à laquelle il s'attendait, et rend
l'âme dans le sang qui coule sur ses armes.
La trêve

• Extrait 40. Chant X I , vers 100 à 1 19

Les Troyens décident de procéder aux funérailles des guerriers


mo rts au combat. Un cortège emmène le co rps de Pallas chez son
pè re .

Déjà des porte-parole étaient là, venus de la ville latine, voi­


lés de rameaux d'olivier, et demandant une faveur: laisser em­
porter l es cadavres qui, répandus à travers les plaines la
jonchaient de fer, et permettre de les placer sous un tertre ; il
n'y avait plus de combat, disaient-ils, avec des vaincus privés
de vie; qu'il épargne ceux qu'autrefois il appelait ses hôtes et
ses beaux-pères 1
Le bon É née accueille avec faveur ces hommes qui lui
adresse des prières impossibles à repousser, et il ajoute ces pa­
roles : « Ouelle fortune indigne vous a donc engagés, Latins,
dans une si grande guerre, et vous a poussés à fuir notre ami­
tié? Vous me demandez la paix pour les morts, frappés par le
hasard de la guerre ? Moi je voudrais l'accorder aussi aux vivants.
Je ne serais pas venu si les destins ne m'avaient pas donné ce
lieu et cette demeure : je ne porte pas la guerre contre votre
peuple : c'est votre roi qui a rompu nos liens d'hospitalité, et
qui a préféré se confier aux armes de Turnus. Il aurait été plus
juste que Turnus affronte cette mort. S'il se prépare à terminer
la guerre de sa main et à chasser les Troyens, voici les armes
avec lesquelles il devrait m'affronter ; il vivrait, celui auquel le
dieu ou son bras aurait laissé la vie. Maintenant, allez dresser
un bûcher pour vos malheureux concitoyens » .

1 . L e terme s'étend à tous les Latins, alors qu'Énée désire épouser l a fille d e Latinus .

• 61 •
• Extrait 4 1. Chant X I , vers 182 à 2 0 2

U ne trêve d e douze jours e s t décidée. Dans les deux camps, on


enterre les morts. Évandre pleure la mort de son fils . Les ennemis
réunissent un conseil de guerre ; Latinus est favorable à la paix ,
mais Turnus veut continuer la guerre . Le combat reprend. Camille,
la reine des Volsques, meurt dans la bataille . À cet te nouvelle,
Turnus décide d'affronter Énée.

Pendant ce temps, l 'Auro re avait rendu aux malheureux mor­


tels la blanche l u m ière, en ra menant les t ravaux et les pe i nes.
Déjà l e vén é rable Énée, déjà Tarchon , sur l e rivage co u rbe, ont
d ressé des bûchers . Chacu n , su ivant l a cout u m e des a ncêtre s ,
a porté l à les cadavres d e s s i e n s , et , u n e fo is que les sombres
feux sont a l l u més , l e ciel élevé est plongé dans les ténèbres par
leur fumée. Trois fois, cei nts de leurs armes étincelantes , i l s cou­
rent auto u r des bûchers enflammés ; trois fois, i l s ont fa it le tou r
du triste feu des funéra i l les s u r l e u rs chevaux e t o n t poussé des
h u rl e m e nts . La terre est baignée de l a rmes, l e u rs armes e n
s o n t baignées a u s s i . Les c r i s d e s guerriers , l e b r u i t d e s trom­
pette s , s'élèvent dans l e ciel . Ici ils j ettent dans l e feu l es u n s
les dépou i l les e n l evées a u x l a t i n s t u é s , d e s casques, d e s épées
décorées , des m o rs , des roues b rû l a ntes ; les autres des of­
fra n des co n n ues, les boucl iers des l e u rs et l e u rs traits m a l ­
h e u reux. Tout autour, de n o m b reux bœu fs s o n t i m molés à la
Mort ; on égorge des cochons porteu rs de soie et des b rebis sor­
ties de tous les champs , pou r les mettre dans la fla m m e . Alors,
sur tout l e rivage , ils rega rdent l e u rs com pagnons e n t ra i n de
brû ler, i l s survei l lent les bûchers à dem i consumés, et i l s ne peu­
vent s'arracher à ce spectacl e , j usqu'au moment où l a N u it h u ­
m i d e fa it tourner l e c i e l parsemé d'étoi les b ri l l a ntes .

ACT 1 VITÉS
• Quel effet produit sur vous la description de ces funérailles?
,

Turnus et Enee
,

• Extrait 42. Chant X I I , vers 697 à 709

Malgré l'opposition de Latinus, Turnus provoque Énée en com­


bat singulier ; il accepte. Mais les combats rep rennent et, alors
qu'il encourage les siens il respecter le pacte, Enée est blessé par
une flèche . Pendant que Turnus massacre un grand nombre de
Troyens, Énée, soigné par Vénus, retourne au combat. Il marche
sur la ville des Laurentes. Turnus voit que les Troyens ont mis le
feu il la ville et demande que le combat singulier ait lieu.

Et le vénérable Énée, en entendant le nom de Turnus, aban ­


donne les murs, abandonne la très haute citadelle et expédie tous
les retards; il arrête tous les travaux en sautant de joie, et fait en­
tendre un bruit de tonnerre horrible avec ses armes : aussi grand que
l'Athos 1 , aussi grand que l Éryx lui-même2, lorsqu'il frémit de ses
'

chênes brillants, aussi grand que le Père Appennin qui se réjouit en


se dressant vers les airs de sa cime neigeuse Déjà les Rutules, les
Troyens et tous les Italiens, à qui mieux mieux, tournent leurs yeux,
ainsi que ceux qui occupaient les hauts remparts et ceux qui bat­
taient avec le bélier le bas des murs; ils ont déposé les armes qui
étaient sur leurs épaules Latinus lui-même est étonné de voir ces
immenses guerriers, nés dans des régions diverses du monde, al­
lant à la rencontre les uns des autres, le fer à la main.

• Extrait 43. Chant X I I , vers 9 19 à 952

Turnus fuit devant Énée. À la demande de Jupiter, Junon accepte de


renoncer il participer au combat; mais eUe demande il Jupiter que les
Latins deviennent un peuple puissant et que les Troyens se fondent dans
cette race. Turnus, abandonné par les dieux, a peur d'affronter Énée.

1. Montagne de Macédoine.
2. Montagne de Sicile.
Alors q u ' i l hésite, Énée brandit le trait fata l , choisissant des
yeux le moment propice, et , de toutes ses forces , le lance de loi n .
Jamais les pierres lancées par la mach ine d e siège ne frém issent
de cette façon , jamais u n si grand fracas n'éclate de la fou d re La
lance vole, à la man ière d'un noir tou rbi l l o n , porta nt avec elle la
mort cruel le, et elle troue les bords de la cu i rasse et l es cercles
extérieurs du bou clier aux sept couches ; en sifflant el le pénètre
au m i l ieu de la cu isse. L' i m mense Tu rnus tom be à terre sous le
coup, en pl iant le genou Les Rutules se dressent en gém issant,
et toute la montagne aux a lento u rs rugit, et les bois profonds
renvoient au loin l'écho Le guerrier, humble et suppliant, tendant
ses yeux et sa main en prière : « Certes j ' a i mérité cela et je ne de­
mande pas à l'éviter, dit- i l ; sers toi de ton dest i n . Mais si la dou­
leur d'un père ma lheureux peut te toucher, je te prie (tu as eu aussi
un tel père en Anch ise ) , aie pitié de la viei l l esse de Dau n u s , et
rends-moi aux miens, au m o in s , si tu préfères, mon corps privé
de la l u m ière Tu as va incu, et les Ausoniens ont vu le vai n cu
tendre les paumes ; Lavi nie est ton épouse ; ne porte pas plus loin
ta haine » .
L' impétueux Énée s'est arrêté, e n armes , tournant ses yeux, et
il a reten u sa m a i n ; et déjà ces paroles com mençaient à le fléch i r
de p l u s en p l u s , alors qu' i l hésitait, lorsqu'au som met de l'épa u l e
apparut l e ba u d ri e r fu neste et bri l l a l e ce i nt u ro n aux b u l les
con n ues de l'enfant Pa l las, que Turn u s , après l'avo i r va incu, avait
étendu sous la blessure et dont il porta it, sur les épaules, les in­
signes ennem is. Énée, dès qu'il eut fixé de ses yeux ces dépouil les,
restes d'une cruelle douleur, enflammé de fu reu r et terrible de co-
1ère : « Toi , revêtu des dépou i l les des miens, tu me serais en­
l evé ? C'est Pa llas q u i t' i m mole par cette blessure, Pallas, et qui
tire u n e vengea nce de ton sang scélérat En disant cela i l plonge
son fer en plein la poitri ne de son ennem i , tout bou i l lant Et les
membres de l'autre se détendent sous le froid de la mort , et sa
vie i n dignée s'enfuit, avec un gém issem ent, sous l es Ombres

Achevé d'imprimer en octobre 1 996


N" d'impression L 52605
Aubin Imp rimeur Dépôt légal octobre 1 996
LIGUGÉ, POITIERS Imprimé en France