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Langages

« Le traducteur et l'ordinateur »
Jean-René Ladmiral

Abstract
Jean-René Ladmiral : « Le traducteur et l'ordinateur »
In a first part, this paper presents the other papers published in this issue, within a wider, linguistic and historical framework. In a
second part, the author explains how the use of a personal computer with text-processing software can help the translator
resolving psycho-linguistic difficulties in rewording, i.e. producing a target language text.

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Ladmiral Jean-René. « Le traducteur et l'ordinateur ». In: Langages, 28ᵉ année, n°116, 1994. Le traducteur et l'ordinateur. pp.
5-19;

doi : 10.3406/lgge.1994.1691

http://www.persee.fr/doc/lgge_0458-726x_1994_num_28_116_1691

Document généré le 31/05/2016


Jean-René LADMIRAL
Université de Paris-X-Nanterre *

LE TRADUCTEUR ET L'ORDINATEUR

au regretté Bernard Vauquois

Introduction

C'est à une promesse faite à Bernard Vauquois que remonte le projet, déjà
ancien, du présent numéro de Langages centré sur le thème de ce couple
problématique, sinon proprement « infernal », que forment ensemble la traduction et
l'informatique. En 1973, peu après la parution d'un précédent numéro de la revue
consacré à La traduction 1, il m'avait écrit en effet pour me reprocher de n'y avoir
pas bien traité la traduction automatique (T. A.) ; nous nous étions rencontrés et je
lui avais promis de réparer cette « injustice » .
De fait, je n'avais accueilli dans le numéro en question qu'un seul article sur le
sujet, et un article tout à fait critique, signé de Maurice Gross 2. À vrai dire, dans ce
cadre-là, je n'avais pas eu de raison d'en faire plus. Il s'agissait là en effet de « la
traduction » au sens où, par synecdoque, cela signifiait alors essentiellement la
traduction humaine (ainsi qu'on a pris depuis l'habitude de l'appeler, pour
neutraliser cette possible ambiguïté) ; et la traduction automatique faisait encore figure de
domaine réservé, comme une sorte d'« isolât » de recherche de pointe n'intéressant
qu'une minorité de chercheurs de haut niveau — essentiellement des informaticiens
— et coupé de la traduction proprement dite, c'est-à-dire de la « traduction
humaine », de « la traduction » tout court ! Et ce, d'autant plus que les perspectives de
déboucher réellement sur des applications pratiques paraissaient très incertaines. . .
Au reste, sur ce point, il n'est pas sûr que les choses n'aient pas changé. Quoi qu'il en
soit, dans ce numéro de Langages de décembre 1972, la contribution de Maurice
Gross sur la traduction automatique était une façon de fermer une porte, comme au
demeurant la mienne propre sur la traduction dans la pédagogie des langues 3, pour
que les autres contributeurs puissent traiter des vrais problèmes (linguistiques) de la
traduction, c'est-à-dire de la traduction humaine (qu'il m'arrivait alors d'appeler
encore la « traduction traductionnelle » ) sous le double aspect de ses deux modalités
que sont la traduction littéraire (ou, plus généralement, la « traduction des
œuvres », pour reprendre une judicieuse proposition terminologique du regretté
Antoine Berman) et la traduction professionnelle ou « technique » .

* C.E.R.T. (Centre d'Études et de Recherches en Traduction).


1. Langages, n° 28, décembre 1972.
2. Maurice Gross, « Note sur l'histoire de la traduction automatique », in Langages, n° 28, décembre
1972, p. 40^8.
3. Jean-René Ladmiral, «La traduction dans l'institution pédagogique», in Langages, n° 28,
décembre 1972, p. 8-39.

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Sur tous ces pointe, les choses ont bien changé en quelque vingt ans. C'est
pourquoi, en un sens, le présent numéro de Langages vient à son heure ; et c'est ce
que s'efforce de suggérer déjà le libellé du titre que je lui ai donné (ainsi qu'à ma
propre contribution qui lui sert ici d'introduction). J'ai préféré Le traducteur et
l'ordinateur à un titre du genre Traduction et informatique, plus classique
(et qui eût été possible), dans la mesure où justement, parmi les choses qui ont
changé, il y a
a) le fait que ladite traduction automatique n'est plus seulement une affaire
d'informaticiens et qu'il y est fait une place plus importante au travail des linguistes.
b) Également le fait que les choses ont quand même avancé et que les
perspectives d'application pratique ont commencé à se concrétiser.
c) Mais cela va aussi de pair avec une redéfinition du domaine et des objectifs.
d) Parallèlement à ces changements, il y a encore l'évolution convergente de la
linguistique qui l'a conduite à redéfinir en partie son champ d'études et à se fondre
dans un ensemble plus vaste rebaptisé sciences du langage, tendant même à
rejoindre les sciences cognitives. Dans un tel ensemble où s'amorcent des synergies qui
mettent aussi à contribution l'Intelligence Artificielle (LA.), l'automatique, la
théorie des systèmes, les neurosciences, etc., il est non seulement clair que la
traductologie a maintenant tout à fait sa place 4, maie il apparaît aussi que la T.A.
sort du « ghetto » qui était le sien et devient un enjeu interdisciplinaire de recherche.
Ainsi la frontière stricte qui existait naguère entre traduction humaine et traduction
automatique tend à être moins nette. Sans doute convient-il de noter que, dans un tel
contexte, la réflexion sur les recherches en traduction automatique prend une valeur
« épistémologique » indirecte, sur laquelle il y aura lieu de revenir.
e) II y a aussi un changement d'attitude chez les traducteurs eux-mêmes vis-à-vis
de l'ordinateur et de son utilisation pour la traduction. C'est là une donnée d'ordre
socio-professionnel qui a son importance : contrairement à ce qu'on semble avoir
cru au début, il n'est guère plausible qu'on puisse avancer en la matière en faisant
totalement l'impasse sur l'apport des praticiens de la chose ! Ainsi s'est-il produit ces
dernières années différentes modifications dans les rapports existant entre « le
traducteur et l'ordinateur » (subjectivement et objectivement). Entre autres choses,
je dirai qu'au niveau psychologique, on n'en est plus guère aux temps où les
traducteurs voyaient d'un très mauvais œil tout ce qui ressemblait à une forme
d'informatisation de l'opération traduisante. Au reste, cette attitude d'hostilité
s'expliquait en grande partie par deux considérations opposées et même
contradictoires, paradoxalement. D'un côté, les traducteurs contestaient avec la dernière
véhémence l'idée même qu'une machine puisse jamais faire un travail dont ils
expérimentaient chaque jour la complexité : un ordinateur pouvait-il acquérir la
très importante culture que présuppose la pratique traduisante ? Leur véhémence
était celle de l'agacement que suscite un scandale venant heurter le bon sens. Mais,
d'un autre côté, cette véhémence trahissait une angoisse devant la menace d'une
concurrence qui pourrait venir un jour (quand même !) de l'informatique...

4. Cf. la Préface à la seconde édition de mon livre : Jean-René Ladmiral, Traduire : théorèmes pour la
traduction, Paris, Gallimard, 1994 (« Tel » n° 246), p. IX sqq.
Ces différentes questions (et d'autres) seront développées dans les pages qui
suivent. Mais, adoptant ici le point de vue des traducteurs, je commencerai
volontiers par poser la dernière qui vient d'être évoquée : l'ordinateur a-t-il vocation à
remplacer le traducteur ?

1 . Le traducteur ou l'ordinateur ?

Ce qui excitait l'ire des traducteurs, c'est l'idée que la technologie informatique
puisse faire le même travail qu'eux, « automatiquement » ! De fait, pour un temps,
les tenants de la T. A. avaient bien pour objectif la FAHQT (Fully Automatic High
Quality Translation), une traduction de grande qualité entièrement automatisée ; et
d'une façon générale les débuts de la T. A. n'ont pas été exempts de naïveté, qui
n'était pas toujours feinte — comme dans le cas de la citation bien connue de l'un des
pères-fondateurs de ces recherches, Warren Weaver, partant de l'idée qu'un texte-
source (To) à traduire en anglais (Tt) était lui-même au départ déjà un texte anglais
(Tu)) crypté, qu'il ne restait plus qu'à décoder, à déchiffrer. On n'est pas très loin de
cette grosse blague du professeur Choron qui, dans un numéro déjà ancien du
magazine satirique Hara-Kiri, expliquait que le russe, ce n'était que du français à
l'envers et qu'il suffisait donc de le Ure dans une glace pour tout comprendre ! On
pourra en tirer la leçon épietémologique que ce peuvent être des hypothèses aussi
massives que cette analogie manifestement fausse qu'a campée W. Weaver qui font
parfois avancer la recherche... Plus sérieusement, on dégagera a contrario cette
autre leçon traductologique et épistémologique que la traduction, c'est-à-dire la
traduction humaine, n'est pas un transcodage 5 ! Quel est dès lors le statut de la
traduction automatique ?
Si, en filant la métaphore traditionnelle des « belles infidèles », j'ai pu définir
cum grano salis la traduction (humaine) comme « l'un des plus vieux métiers du
monde » 6, il est bien clair que la T. A. est beaucoup plus jeune. Née tout juste après
la Seconde Guerre mondiale, elle a toutefois quand même déjà une histoire, dont
Jacques Anis retrace les principales étapes (à la fin du présent numéro). On en est
revenu du bel enthousiasme irréaliste des débute et des mirages fantasmatiques
d'une « machine à traduire » (où l'on retrouve la même préposition que dans le « fil
à couper le beurre ») dont la promesse thaumaturgique de nous arracher à la
malédiction du babélisme semblait parfois plus proche du miracle de la Pentecôte
que des perspectives d'une recherche scientifique (et technologique) en cours.
Il y eut ensuite une phase d'un pessimisme sans doute excessif, auquel faisait
encore écho l'article de 1972 de Maurice Gross que j'ai cité plus haut (et qui est, en
somme, à l'origine du présent numéro de revue). П semble qu'on ait maintenant
atteint l'âge d'un certain réalisme en la matière. Cela dit, le débat reste ouvert. Le
bilan que fait des recherches en traduction automatique le même Maurice Gross
reste très critique. A fortiori ce qui est encore en discussion au niveau de la recherche
fait-il problème au niveau des applications pratiques. On cite toujours en exemple le
cas du système SYSTRANS, de fait utilisé par différentes institutions. On verra, à

5. C'est le principe que j'ai posé dès 1971, cf. Traduire : théorèmes..., op. cit., p. 250 et passim.
6. Ibid., p. 89 et passim.
la lumière de l'analyse qu'en fait ici-même Anne-Marie Laurian, que l'usage qui en
est fait au MINITEL est pour le moins problématique. Au niveau des Communautés
européennes elles-mêmes, où SYSTRANS fait l'objet d'une utilisation importante, il
semble que ça n'ait pas été sans problèmes... Si l'on en croit d'aucuns, il y a même
une contamination de l'évaluation objective des résultats par la logique politique de
la commande : la demande, c'est que des textes soient traduits, ce n'est pas
forcément que ces traductions soient lisibles !
En fait, l'histoire de la T. A., c'est aussi celle de la redéfinition de ses objectifs et
de leur révision à la baisse. Il a bien fallu en rabattre des ambitions initiales
(FAHQT) : la « machine à traduire » ne peut pas fournir de traductions de grande
qualité (High Quality), d'où la nécessité de réviser les textes-cible produits
(postédition) ; et le processus de traduction ne peut être entièrement automatisé (Fully
Automatic), en sorte qu'il a fallu aussi prééditer les textes-source à traiter. Ainsi,
plus généralement, l'ambition de la traduction automatique proprement dite (T. A.)
a-t-elle fait place à la recherche, plus modeste, de systèmes de traduction assistée par
ordinateur (T.A.O.). Il n'est pas jusqu'à un Christian Boitet, qui a succédé à
Bernard Vauquois à la tête du G.E.T.A. (Groupes d'Études pour la Traduction
Automatique) de Grenoble, qui n'en convienne. L'histoire est venue réarticuler le
binôme instituant le présent volume : ce n'est plus « le traducteur ou l'ordinateur » ,
mais bien « le traducteur et l'ordinateur ».
Si bien que la discussion se fait à fronts renversés. Le scepticisme d'un Maurice
Gross ne renvoie l'espérance de résultats concrets à des échéances lointaines que
parce qu'il maintient l'exigence ambitieuse de la traduction automatique. Pour y
satisfaire, il prend le chemin du dictionnaire automatique, c'est-à-dire qu'il
entreprend la « longue marche » d'un inventaire lexical du français, « en extension »
pour ainsi dire : et on verra qu'il tend à ce que j'appellerais volontiers un rattrapage
synaxique de la sémantique, que par ailleurs il met entre parenthèses.
Inversement, on verra que Christian Boitet et Hervé Blanchon partent du
principe que la traduction humaine assistée par machine (THAM) est « la seule voie
réaliste » et nous présentent un état de leurs recherches concernant le système
LIDIA, qui entend aller plus loin puisque c'est de T.A.O. interactive qu'il s'agit. Au
point que, par un basculement paradoxal, c'en devient presque le contraire : de la
« traduction machine assistée par l'homme » (TMAH) ! Significativement aussi, en
prétendant s'adresser à « tous », un tel système accompagne la tendance qui préside
au développement de produits informatiques selon laquelle on demande de moins en
moins de compétences à l'utilisateur. L'ordinateur n'est plus un truc
d'informaticiens : à en croire ces auteurs, la T.A.O. non plus ! C'est encore une façon pour la
T.A.(O.) de sortir de ce « ghetto » que peut constituer en un sens la seule recherche
de pointe, ainsi qu'il a été indiqué plus haut. Traductologiquement ou « épistémo-
logiquement » (et concrètement), il est intéressant de noter que traduction et
rédaction sont traitées en partie conjointement. Mais, par un autre effet de renversement
paradoxal, cette informatique de la traduction « pour tous » ne va-t-elle pas exclure
le traducteur comme professionnel là-même où elle réintroduit un système homme-
machine ? On en reviendrait à la version « le traducteur ou l'ordinateur »...
De même, c'est aussi l'objectif d'une T. A. pour tous ou « grand public » que
visait la Société Gachot en exploitant SYSTRAN sur MINITEL. Mais alors que
LIDIA est un projet d'avenir, avec un rapport individualisé à l'utilisateur (lequel

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s'engage dans un processus d'apprentissage), l'opération qu'analyse ici Anne-Marie
Laurian, avec ses limites, était destinée à un « grand public » standardisé et elle est
déjà un peu plus ancienne. C'est l'une des raisons pour lesquelles le corpus analysé
ici a lui-même quelques années ; mais la raison principale mise en avant en est que,
s 'agissant en l'occurrence d'une entreprise privée, les données ne pouvaient guère
être divulguées (et exploitées) d'emblée. On touche au problème du secret industriel
(et militaire) touchant la recherche en matière de T. A. On sait que ces travaux ont
commencé dans le cadre de recherches sur crédits militaires (notamment aux
États-Unis) ; et si cet enjeu proprement stratégique a perdu de son actualité, il reste
que l'importance des investissements consentie fait qu'il en est attendu des
retombées, mais aussi que sont en concurrence à l'échelle internationale plusieurs groupes
et programmes peu soucieux de perdre l'avance qu'ils ont éventuellement acquise
dans le domaine. En sorte que, dans des publications comme celles que réunit le
présent volume, on est toujours plus ou moins fondé à se demander dans quelle
mesure il ne s'y joue pas une dialectique complexe entre divulgation et rétention
d'information : moins que dans les recherches du secteur proprement militaire ou
dans de nombreux domaines high tech de recherche industrielle, mais plus que dans
l'univers de la recherche universitaire classique, totalement désintéressée — comme
celle que pratiquent traditionnellement les linguistes lecteurs de Langages...
Au reste, la linguistique n'est pas toujours aussi neutre et épistémologiquement
désintéressée qu'on serait porté à le croire. On sait que la langue et sa graphie sont
investies idéologiquement et émotionnellement, presque théologiquement, par le
corps social (linguistes compris). Mais on aurait tendance à croire que ce serpent de
mer qu'est la « réforme de l'orthographe » est une spécialité française : on n'a pas
tort, en l'occurrence ; mais on n'a pas raison non plus. Depuis quelques années, il se
livre en Allemagne (et dans les pays de langue allemande) une guerre de
l'orthographe — ou, plus précisément, de la graphie — sur un point qui pourra sembler de
détail (tant il est vrai que c'est ainsi qu'il en semble à ceux qui ne s'y trouvent pas
impliqués) : à « droite », il y a les partisans du maintien de la majuscule à l'initiale
des substantifs en allemands (Grofischreiber) : à « gauche », ceux qui sont contre
(Kleinschreiber). Un argument essentiel invoqué par ces derniers est que cet usage
traditionnel de la majuscule exige que soit faite par tout scripteur de l'allemand une
analyse métalinguistique (minimale, il est vrai) et que c'est donc là discriminatoire à
l'endroit des enfants des classes défavorisées ! Mais il est clair que cette contrainte
graphique est aussi une aide à la lecture pour les mêmes, en sorte que ce bel argument
se retourne comme un gant.

Le moindre paradoxe n'est pas que ce soit du champ de la problématique qui


nous occupe ici que vienne un argument décisif dans un tel débat. Tel est, toutefois,
le propos de Jean-Marie Zemb ici : il n'est que trop évident que si une langue comme
l'allemand dispose d'une telle spécificité graphique, c'est pour elle un atout décisif
en matière de traitement automatique du langage en général et de T.A(O.) en
particulier. Au sein d'un tel débat — qui porte sur un détail graphématique de la
langue, mais qui est à l'évidence surdéterminé idéologiquement, et dont on voit qu'il
pourrait être finalisé par des considérations directement liées au problème qui nous
occupe ici — Jean-Marie Zemb intervient en tant que linguiste. Alors que Maurice
Gross prend pour objet le lexique du français pour en réduire l'ambiguïté, Jean-
Marie Zemb mène la même chasse aux ambiguïtés au niveau de la graphie, mais aussi
de la grammaire de l'allemand. Là, le grammairien ne se contente plus de décrire la
langue : il est amené à faire œuvre de planification linguistique.
À vrai dire, le fait que la problématique des rapports entre le traducteur et
l'ordinateur puisse acquérir ainsi une pertinence proprement politique est, à la
réflexion, moins étonnant qu'il n'y paraît d'abord. Nos « langues naturelles »
ont-elles vocation à le rester toujours dans le cadre des sociétés industrielles qui sont
les nôtres ? L'environnement des langages artificiels, l'explosion de technologies
comme l'informatique justement et le développement des « industries de la langue »
ne laissaient-ils pas prévoir qu'il puisse en aller autrement ? et n'est-il pas temps de
traiter rationnellement des langues, au-delà du positivisme linguistique et des
mythologies idéologiques de la tradition 7 ? Plus étonnant peut-être est le fait que
l'intervention porte sur une langue « étrangère » (encore que l'allemand n'en soit
pas une pour le bilingue Jean-Marie Zemb). Personnellement, cela ne me surprend
pas dans mesure où je défends moi-même la même position, mais pour des raisons un
peu différentes : ce n'est pas tant le traitement proprement automatique de
l'allemand, sur ordinateur, qui me détermine en cette affaire : mais un projet d'ordre
pédagogique, puisqu'aussi bien je me trouve avoir mis au point une méthode
d'enseignement de l'allemand (langue étrangère), centrée sur la lecture et sur l'écrit,
où les signes diacritiques et notamment ces fameuses majuscules de l'allemand jouent
un rôle essentiel. . .
Mais cette préoccupation pédagogique peut aussi devenir essentielle dans le
contexte qui est le nôtre ici. Avec la contribution de Daniel Gouadec, on voit
comment le lien entre traduction et informatique détermine tout un champ de
recherches et d'activités professionnelles ; dès lors, on n'en dégagera pas seulement
quelques corollaires au niveau de l'enseignement, mais un projet de formation
global, ambitieux et évolutif. Si l'on adopte le point de vue des traducteurs — dont
on a sans doute vu que c'était aussi le mien ici — et de ces futurs traducteurs que
seront les étudiants de Daniel Gouadec (et une partie des miens), alors il convient de
leur donner une formation qui les mette à même de définir un projet de vie
professionnelle sur le long terme. Il n'est que trop clair que cette génération aura à
se confronter avec les différentes modalités de l'outil informatique et qu'elle aura à
gérer une informatisation de plus en plus importante de l'activité traduisante. Les
réactions défensives évoquées plus haut ne sont déjà plus de mise : à l'avenir, il ne
s'agira plus de choisir entre le traducteur ou l'ordinateur mais de faire cohabiter
l'ordinateur et le traducteur. L'apprenti traducteur doit déjà se familiariser avec les
matériels et surtout les logiciels utilisables dans le contexte de la traduction —
comme ceux qu'évoque ici Christine Jacquet-Pfau, mais aussi avec bien d'autres...
Le propre de l'avenir, c'est qu'il n'est pas encore advenu, c'est qu'en somme le
futur est plus un mode qu'un temps : il y a donc là un coefficient d'incertitudes dont
il faut tenir compte dans nos projets de vie, mais aussi a fortiori dès qu'on est en
charge de former les générations qui suivront. Or l'avenir en la matière risque bien
de ne pas se résumer aux quelques grands projets de T. A. et de T.A.O. nationaux et

7. Là encore, on est sorti du « ghetto » d'une recherche spécialisée et on débouche sur le prolongement
d'une réflexion plue globale.

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internationaux. Il faudra se préparer à les connaître, à se mettre en mesure de s'y
intégrer si besoin est. Cela dit, il ne pouvait être question de les passer en revue dans
le présent volume : Jacques Anis évoque les principaux ; Anne-Marie Laurian
présente une application de SYSTRAN ; Christian Boitet et Hervé Blanchon, l'un
des derniers nés du G.E.T.A... Il fallait se limiter : il restait à faire le bilan
d'EUROTRA ; c'est à quoi s'est attachée Laurence Danlos, qui avait piloté le projet
ces dernières années.
En attendant, et en marge de ces vastes entreprises, il reste de la place pour des
traducteurs, mais pour des traducteurs qui, encore une fois, se seront préparés aux
changements qui vont venir de l'informatique et qui lui auront aussi emprunté dès
maintenant les outils d'une certaine modernisation. Le futur traduteur pourra (et
devra) bénéficier d'un poste de travail intégré, disposant de la commande
centralisée de différents outils informatiques : traitement de texte, écran multi-fenêtres,
accès direct aux banques de données, terminologiques notamment, etc. — ainsi
qu'un chercheur comme Alan Melby s'attache à en définir la mise au point.

2. Le traducteur et son ordinateur


Au terme de ces premières considérations, où je me suis attaché à exposer la
logique du recueil que constitue le présent numéro de Langages, en esquissant une
présentation des contributions qu'il rassemble et en les resituant dans un cadre plus
général, je voudrais me placer maintenant à un tout autre niveau. Mon approche ne
sera pas ici de nature « technique », ressortissant au domaine de l'informatique, ni
même proprement théorique, ressortissant au domaine disciplinaire circonscrit de
la linguistique. Je voudrais la caractériser d'emblée par trois idées.
1) J'entends tenir ici le « discours soft » d'une pratique éminemment
artisanale : celle d'un traducteur littéraire. Mon propos est même tellement artisanal qu'il
pourra sembler en totale contradiction avec l'esprit même du numéro qu'il prétend
toutefois introduire...
2) Je voudrais tenir ici un discours pratique au sens spécifique et précis où,
précisément, la « pratique » s'oppose traditionnellement à la Technique, qui fait
l'objet des autres contributions ici rassemblées. Je m'explique : la traduction étant
d'abord une pratique, exercée par des sujets, il se pourrait que parfois ces derniers
soient « en difficulté » et aient besoin d'aide ; c'est la tâche que je me suis assignée en
développant un discours « traductologique » , mais ausi en me servant de
l'ordinateur (à tout le moins pour moi-même). En ce sens, j'ose espérer que mon discoure
puisse être « pratique » au sens où il aurait une valeur thérapeutique, comme on
parle de pratique dans l'univers médical : de fait, c'est en pensant au « champ
psychanalytique » de la psychanalyse freudienne que j'avais proposé, par analogie,
l'idée d'un « champ traductologique ».
3) Paradoxalement, je prétends aussi que ce discours — à la fois artisanal et
« pratique » — puisse du même coup avoir une fonction théorique et même méta-
théorique, « épistémologique ». Comme cela a été indiqué plus haut, s 'agissant de
réalisations ambitieuses comme la T. A. ou même la T.A.O., il se trouve que
l'utilisation de l'ordinateur est de nature à induire une réflexion épistémologique dans la
mesure où ce dernier provoque un certain nombre de mises en cause et
d'explications. L'ordinateur est un dispositif matériel qui peut nous aider à penser la
traduction, à thématiser des paradigmes de recherche en traductologie.

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Ce sera une approche essentiellement pragmatique, de l'ordre d'un certain
« bricolage », intellectuel, débouchant sur ce que j'appellerais volontiers une
phénoménologie de l'activité traduisante. Là encore, j'adopterai le point de vue du
traducteur, et du linguiste (le point de vue de ce qu'on appelait encore naguère la
Linguistique Appliquée).
Le problème posé est un problème d'écriture, non pas seulement au sens tauto-
logique où c'est bien, donc, de traduction et non pas d'interprétation qu'il s'agit,
mais dans la mesure où je m'intéresserai ici à un certain type de difficultés de
traduction qui tiennent à ce que j'appelle Vécriture traduisante. Ce ne sont pas les
seules difficultés que rencontre le traducteur, tant s'en faut. Il y a les difficultés
terminologiques : c'est un point tout à fait essentiel et primordial, notamment dans
le domaine, quantitativement privilégié, de la dite traduction « technique ». De
même, il y a les difficultés de traduction qui appellent un travail de documentation et
relèvent de ce qu'on appelle en anglais le subject-matter : dans les domaines
proprement techniques, la traduction ne pourra souvent être faite efficacement qu'en
faisant fond sur les realia auxquels réfère le texte. Il y a aussi les difficultés qui
tiennent à la compétence linguistique, d'abord évidemment dans les langues
étrangères (L2) qui sont en principe les langues « originales » dont (ou : à partir
desquelles) nous traduisons (Lo, Lo', Lo"...), mais peut-être plus encore dans la langue
« vers » laquelle nous traduisons (Lt) et qui est en principe notre langue, dite
« maternelle » (LI) 8 : dans les faits, cela reste un élément fondamental au niveau de
la formation des apprentis traducteurs (qui, du coup, sont encore des apprenants
linguistiques) même s'il est admis qu'en toute rigueur méthodologique, les candi-
dat(e)s à une école de traduction doivent déjà posséder la maîtrise de leurs futures
langues de travail, etc.
De tout cela, je ne traiterai pas ici, pour ne m'intéresser spécifiquement qu'aux
difficultés de traduction qui relèvent de l'écriture, c'est-à-dire de Vexpression
écrite. Ces dernières apparaissent dans ce qui constitue pour moi la « seconde
phase » de l'opération traduisante. Pour m'en tenir à l'essentiel, je dirai en effet
qu'une description adéquate et opérationnelle du fonctionnement de l'opération
traduisante nous permet de distinguer deux phases 9. Quand on consulte la
littérature théorique déjà relativement abondante, sur la traduction, on y trouve en
général des schémas fort complexes et sophistiqués qui, à grand renfort de
linguistique et de théorie de la communication, voire de psychologie (le plus souvent de
seconde main), s'attachent à pousser très loin dans le détail l'analyse, en multipliant
les phases et les instances censées décrire les processus à l'œuvre dans le cours de
l'activité traduisante : il en résulte des « algorithmes » de traduction très compli-

8. Sans ignorer que la réalité, c'est-à-dire essentiellement les contraintes de coût et de marché, exige
qu'on renonce parfois à cette règle de bonne méthodologie, je choisirai de la considérer comme acquise ici.
Au reste, de deux choses l'une : d'un côté, quand on choisit de s'en écarter, c'est souvent au prix de la
qualité ; et d'un autre côté, surtout, quand on parvient à éviter cet écueil, c'est alors qu'on est parvenu à
une telle maîtrise de la langue « étrangère » (L2) qu'elle ne l'est plus vraiment et qu'elle fonctionne au
moins en partie comme une langue « maternelle » (Ll').
9. Cf. Traduire : théorèmes..., op. cit., p. 232 et passim, ainsi que mon étude sur « Traduction et
ambiguïté », in BRISES (Bulletin de recherches sur l'information en sciences économiques, humaines et
sociales), n° 7, octobre 1985, p. 59 sqq.
qués, qui d'une certaine façon « font joli », mais ne contribuent que médiocrement
à une clarification et à la connaissance réelle des processus effectifs. Je dirai que
l' essentiel tient dans les deux phases suivantes :
(1) une phase de « lecture-interprétation », où il s'agit de comprendre (de
« décoder », comme on dit à tort) le texte-source ;
(2) une phase de « réécriture » (rewording), où il s'agit de produire un texte-
cible.
Entre les deux, d'une phase à l'autre, il s'opère une « alchimie » psychologique
ou psycho-linguistique un peu mystérieuse : c'est le salto mortale de la « dé
verbalisation », qu'à notre niveau nous laisserons dans ce que les psychologues appellent
une « boîte noire » (black box) pour étiqueter leur propre ignorance provisoire.
Concrètement, il s'agit de « laisser tomber » , d'oublier les signifiants du texte-source
(To), tout en retenant (aux deux sens du mot) les éléments de signification et même en
les intellectualisant, en les conceptualisant, en les faisant passer du verbo-
linguistique au logico-cognitif, pour pouvoir les faire réapparaître grâce à un
ajustement de signifiants nouveaux dans l'autre langue (Lt). Cette déverbalisation
va de pair avec une certaine tension psychologique car elle désigne un travail mental
qui permet d'assurer l'articulation entre ces deux phases différentes, elles-mêmes
matérialisées par des postures corporelles distinctes :
(1) une attitude de réception perceptive (et intellectuelle) avec mouvements
concomitants des globes oculaires, accomodation du cristallin, etc. ;
(2) une attitude de production mentale et musculaire, avec sub vocalisations
phonatoires ( ?), manipulation (« manuelle ») d'un clavier, ou utilisation (vocale et
manuelle) d'un dictaphone, etc.
Curieusement, ladite littérature traductologique passe en général très
rapidement sur cette articulation binaire, problématique mais essentielle, où se fait le
travail de la déverbalisation : on se contente le plus souvent d'un étiquetage énig-
matique (« transfert », ou même « traduction »...) quand on ne passe pas tout
simplement le problème sous silence 10. Au heu de cela, on raffine sur l'avant-
traduction et sur Г après-traduction, alors que l'essentiel tient, encore une fois, dans
ces deux phases dont la déverbalisation assure l'articulation psychologique, binaire.
Tout au plus convient-il sans doute d'ajouter une troisième phase — ou plutôt : une
« deuxième et demie » — qui est la phase des relectures, permettant d'assurer une
vérification du texte-cible obtenu, ce feed-back faisant apparaître l'éventuelle
nécessité de procéder à certains réajustements ou « réglages » (cf. inf.).
Les difficultés de traduction qui m'intéressent ici sont, donc, des difficultés
d'expression écrite, que le traducteur rencontre dans la « seconde phase » de son
travail. Ce sont des difficultés que je dirai d'ordre à la fois psychologique et
littéraire.

10. À vrai dire, il existe quand même en traductologie certains chercheurs qui ont commencé à étudier
le fonctionnement psycholinguistique du traducteur et de l'interprète : cf. les travaux de Erika Diehl
(Genève), ainsi que ce qui se fait autour de Danica Seleskovitch à l'E.S.I.T. (Paris), cf. Marianne Lederer,
« La théorie interprétative de la traduction », in Marie-José Capelle, Francis Debyser & Jean-Luc Goester
(éds.), Le Français dans le monde, n° spécial : Retour à la traduction, août-septembre 1987, p. 11-17 ;
voir aussi mon étude sur les problèmes psychosociologiques de la traduction, in Jean-René Ladmiral &
Edmond Marc Lipiansky, ha Communication interculturelle. Parie, Armand Colin, 1989 rééd. 1991
(Bibliothèque européenne des sciences de l'éducation), p. 21-76 ; et surtout Hans P. Krings, Was in den
Kópfen
n° 291), von
etc. Uebersetzern vorgeht, Tubingen, G. Narr Vlg., 1986 (Tubinger Beitrage zur Linguistik,

13
Sur le plan psychologique, ce qui met le traducteur en difficulté, c'est la
constante nécessité d'avoir à concilier un ensemble d'impératifs différents, dont
l'accumulation fait qu'au bout du compte ils sont contradictoires. Dans l'idéal, en effet,
une traduction devra « rendre » le sens exact, mais aussi la connotation, une
métaphore ou une « image », telle allusion ou référence culturelle, un jeu de mot
reposant sur le double sens possible d'un terme, mais aussi des effets qui se situent au
niveau du signifiant, comme des allitérations, un nombre de syllabes (de « pieds »),
etc. En soi, pris isolément, chacun de ces aspects est traduieible ; mais tout n'est pas
« compossible » . Il est a priori tout à fait improbable et, dans la pratique, on fait très
généralement l'expérience qu'il est effectivement exclu qu'il y ait dans les ressources
de la langue-cible une équivalence où se retrouvent justement tous les différents
aspects qui coïncident dans l'item de la langue-source qu'il s'agit de traduire. Il
faudrait supposer qu'il y ait entre les langues une sorte d'« harmonie préétablie »
panlinguis tique, alors que nous faisons constamment l'expérience du contraire en
tant que traducteurs n et en tant que linguistes. De fait, certains d'entre nous ont eu
l'occasion de vivre des situations d'« ateliers de traducteurs », en groupe, où toutes
les solutions proposées à tel problème de traduction sont écartées, les unes après les
autres, car elles négligent toujours un aspect du texte-source ; au point que, de
proche en proche, la traduction devient impossible.
Ce n'est pas autre chose que nous éprouvons, de façon tacite, dans notre
pratique de la traduction individuelle et solitaire. Et cette accumulation de
contraintes contradictoires fonctionne un peu comme le mécanisme du double bind mis en
évidence par l'Ecole de Palo Alto. Psychologiquement, cette accumulation
d'injonctions contradictoires induit une inhibition de l'action, c'est-à-dire de la production
des énoncés-cible : d'où ces « pannes d'écriture » que nous connaissons bien. C'est
pourquoi j'ai pu parler de véritables « blocages » psychologiques et même d'un
« complexe du traducteur », avec une perte corrélative des moyens d'expression
extrêmement frustrante 12... Or il m'apparaît que ce type de difficultés de
traduction appelle (au moins, ou peut-être au plus) deux sortes de réponses. D'abord, à ce
problème psychologique, il existe paradoxalement une réponse d'ordre discursif ou
intellectuel : une réponse « traductologique », une réponse qui se situe au niveau
même du discours théorique sur la traduction. Il y a là une problématique que j'ai
développée en d'autres lieux et que jeme contente d'indiquer ici 13. Mais j'avancerai
que, non moins paradoxalement, il y a aussi une réponse d'ordre technique, et plus
précisément : informatique, du côté du traitement de texte.
Psychologique, le problème ainsi posé au traducteur est aussi un problème
d'ordre littéraire. Non pas seulement au sens élargi et « technique » où les historiens
désignent les textes comme des « monuments littéraires » et où il s'agit ici de la
traduction des textes écrits (par opposition à la « traduction orale » qui est l'affaire

11. Je ne développe pas ici ce point, que j'ai indiqué dans mon étude sur « Traduire les philosophes
allemands », in Collegium helveticum, n° 3 (1986), p. 153-160.
12. Cf. Traduire : théorèmes..., op. cit., p. 25.
13. Ces derniers pointe font la substance de ma contribution aux Journées européennes de la
traduction professionnelle (Paris, 25-26 mars 1987), cf. les Actes in Encrages, n° 17, Printemps 1987, p. 190-197.
Plus récemment, j'ai repris un peu différemment le problème : « Traductologiques », in Le Français dans
le monde, août-septembre 1987, loc. cit., p. 18-25.

14
de V interprète). J'entends que, dans la seconde phase de son travail, le traducteur se
pose des problèmes d'« écriture », au sens plein du mot, où écriture rime avec
littérature : il est dans une situation analogue à celle de l'écrivain confronté au
fameux vertige de la « page blanche ». Cela est vrai du traducteur littéraire, bien
sûr ; mais ce l'est aussi du traducteur « technique », dans une certaine mesure.
Certes, les difficultés dont je viens d'allonger la liste comme à plaisir, un peu plus
haut, ne se présentent jamais toutes ensemble au traducteur littéraire, ni a fortiori
au traducteur technique. Il reste que, s 'agissant de rédiger un texte-cible (Tt),
c'est-à-dire d'abord un texte tout court, et de triompher des difficultés d'expression
que l'on rencontre là, la traduction technique elle-même pose non seulement un
problème de communication écrite mais bien aussi ipso facto un problème
d'écriture, au sens littéraire minimal du terme. En ce sens, entre traduction littéraire,
traduction générale et traduction technique, il n'y aurait qu'une différence de degré
mais non pas une différence de nature. Il y a une dimension littéraire, fût-elle
minimale, dans toute traduction digne de ce nom : les difficultés de traduction
littéraires que rencontre le traducteur technique sont seulement moins fréquentes et
moins délicates.
Le moindre paradoxe n'est pas qu'à ces difficultés de fonctionnement
psychologique et de travail littéraire, l'ordinateur puisse apporter des éléments de solution.
Je ne pense pas ici à la grosse informatique : celle de la dite « machine à traduire »
dont, naguère encore, on avait craint qu'elle ne voue la profession de traducteur au
chômage (cf. sup.). Je ne fais pas référence ici à la T. A. (traduction automatique), ni
même à la T.A.O. (traduction assistée par ordinateur), mais à une utilisation
beaucoup plus modeste de l'informatique, à savoir : le traitement de texte (TDT), tel
que permettent de le pratiquer les micro-ordinateurs personnels (qu'on peut avoir
chez soi, comme celui sur lequel je suis en train de « composer » le présent article).
En quelques années, depuis le temps où l'ordinateur inquiétait la profession, les
choses ont en effet bien changé et je dirai que maintenant les traducteurs ont
apprivoisé le « bidule » informatique. Comme le disait plaisamment l'ancienne
présidente de l'A. T. L. F. (Association des Traducteurs Littéraires de France)
Françoise Cartano, l'ordinateur est devenu comme un « petit animal familier » qui fait
partie de l'environnement de tout traducteur (même littéraire) et dont il ne saurait
plus guère se passer.
On pourrait résumer grosso modo l'histoire des « infra-structures » de l'écriture
traduisante en distinguant trois époques :
1°) celle de la plume et du système crayon-gomme-stylo,
2°) celle de la machine à écrire
et 3°) celle de l'utilisation des outils informatiques, c'est-à-dire en l'occurrence,
pour ce qui m'intéresse ici, celle du traitement de texte.
On croit souvent que la rupture la plus importante intervient avec l'apparition
de l'ordinateur — en passant, donc, de la deuxième à la troisième des trois «
époques » qui viennent d'être évoquées. S'il est vrai qu'il en est bien ainsi, dès lors
qu'on prend en compte l'ensemble des multiples potentialités techniques que recèle
l'ordinateur mis au service de l'activité traduisante, je préciserai qu'à mes yeux,
s 'agissant spécifiquement et exclusivement du traitement de texte comme dispositif
d'aide à l'écriture traduisante, la rupture se situe ailleurs. C'est quand on passe de
la plume (du stylo) à la machine à écrire, du manuscrit (MS) au « tapuscrit » (TPS),

15
que l'on doit changer sa « technique » d'écriture et de traduction. Alors que le
traitement de texte nous permet, pour ainsi dire, de « réinventer le stylo », et le
crayon lui-même ! En effet, la composition sur écran de ce qui sera un « compus-
crit » (CPS), sur disquette (puis, éventuellement, sur papier), fonctionne un peu
comme une sorte de stylo immatériel, mental : comme un de ces « immatériaux »
grâce auquel il devient possible de capitaliser certaines facilités de la technologie
moderne tout en en revenant aux ressources de souplesse et de créativité propres à
l'expérience d'un travail proprement artisanal de l'écriture.
Pour en traiter ici, je prends le risque de ne tenir que le discours fragile, léger ou
« impressionniste » d'une expérience. Il s'agit de parler ce que j'ai appelé le vécu de
la technologie informatique du traitement de texte : comment vivons-nous la chose ?
et qu'en faisons-nous ? Ma thèse est la suivante : s'il est vrai que — comme le disait
(à peu près) Mac Luhan — the medium is the message, le paradoxe est que le
traitement de texte nous permet, donc, de réinventer le stylo, c'est-à-dire d'en
revenir à une écriture traduisante d'avant la machine à écrire. Du même coup, la
dimension littéraire ou « rédactionnelle » de la traduction (de toute traduction,
encore une fois) ne s'en trouverait pas « aplatie », elle retrouverait là au contraire
toute sa place.
Ce qu'en français, il est convenu d'appeler une « machine à écrire » (une
machine-à-écrire) mériterait mieux de s'appeler une « machine à taper (et d'ailleurs
la locution verbale correspondante est bien « taper à la machine » !). La vraie
« machine à écrire », c'est l'ordinateur avec un logiciel de traitement de texte ! La
dite machine-à-écrire (« sur » laquelle, naguère encore, nous avions coutume de
taper nos textes) recèle un potentiel d'aliénation, à côté des mérites qu'on lui
connaît : elle ne permet guère le retour (à gauche), les remords d'écriture, les
« repentirs » ; elle nous oblige à concevoir d'abord entièrement notre phrase avant
de la taper, presque à la « sub vocaliser » intérieurement, et à la sortir « toute
armée » de notre tête. Cela peut convenir à certains écrivains ou scripteurs — mais
pas à d'autres : pas à moi notamment, et notamment pas à ces scripteurs-là que sont
les traducteurs, quand ils sont confrontés à un texte difficile. C'est à un problème
d'écriture — de cette écriture particulière qu'est la traduction et qu'en
l'oc urrence, je me plais à appeler l'« écriture traduisante » — qu'est confronté le traducteur,
qui est un « co-auteur », un « réécrivain » 14.
Mais si l'on est fondé, dans un premier temps, à souligner les convergences —
entre l'écriture proprement dite de l'écrivain et l'écriture traduisante ou «
seconde » du traducteur — je voudrais marquer ici une différence essentielle, qui renvoie
à une problématique que j'ai thématisée dans les termes d'une Esthétique de la
traduction Ir>. Je n'entends pas par là la célébration « esthétique » de la traduction
comme Art de traduire : je prends le mot esthétique au sens étymologique, où
(Х1Ш9т|(У1С désigne en grec la sensation, la perception. En ce sens, mon « esthétique
de la traduction », c'est l'attention portée à ce que j'appellerais volontiers (en
pastichant le langage de certains psychosociologues) le « ressenti langagier » de
l'écriture traduisante, et particulièrement de la mienne quand je suis en train de

14. Traduire ; théorèmes..., op. cit., p. 22 et passim.


15. Cf. le numéro spécial, consacré à La Traduction, de la Revue d'esthétique, n° 12 (daté de 1986 —
paru en novembre 1987).
traduire. C'est un élément essentiel, coextensif à la réécriture qui constitue la
« seconde phase » de l'opération traduisante : c'est le moment du feed-back
qu'assure le rebalayage du texte-cible par une ou plusieurs vagues de relectures. Ce
travail se situe dans la foulée immédiate de la réécriture et, en cela, il s'agit bien là
moins d'une troisième phase que d'une « seconde-et-demie » .
Quand j'écris « pour mon compte » ou « en première personne », c'est-à-dire
quand j 'assiste aux ébats de la petite ménagerie intérieure de ce que j 'ai en tête et que
je me figure que cela mérite que je l'épingle sur le papier pour en faire un texte,
quand je me hasarde à « écrire » donc, j'éprouve très souvent que ce que je viens
d'écrire se trouve dire un peu autre chose que ce j'avais pensé vouloir lui faire dire.
Mais très souvent aussi, quand j'ai la surprise de voir s 'être glissé sous ma « plume »,
sous les touches de mon clavier, quelque chose que je n'avais pas pensé dire, il arrive
que je me réjouisse de cette espèce de cadeau que vient de me faire mon inconscient
( ?) et que je décide de l'accepter, de le reconnaître comme s'il était de moi ! Et
d'ailleurs, c'est bien le cas, quand même...
Mais il est bien clair que ce supplément littéraire de l'écriture — ce débordement
heuristique qu'il lui arrive de nous apporter — que peut (proprement) s'offrir
l'écrivain (stricto sensu), toute la déontologie du traducteur consistera à se
l'interdire. Là où l'auteur peut engranger telle rencontre d'écriture imprévue, presque
inconsciente, en se disant : « bonne prise ! » — le traducteur dispose quant à lui de
cette pierre de touche qu'est le texte original, qui le lui interdit totalement.
Or ce qui est vrai là par excès de l'écriture, au sens restreint, ce l'est aussi par
défaut de cette « écriture seconde » qu'est la traduction. Le traducteur devra être
vigilant, attentif à ce que son propre texte « veut dire », par lui-même, au-delà de
l'intention dont a pu procéder son écriture. Tant il est vrai que nos textes, nos
« enfants de papier » acquièrent par rapport à nous la même autonomie que nos
enfants de chair, c'est-à-dire qu'ils sont devenus autre chose que nous, une fois que
nous leur avons donné naissance. Je suis le premier lecteur de mon texte, non pas
seulement au sens où c'est une évidence, une platitude, mais au sens où j'assiste le
premier à la façon dont il « fait sens », indépendamment de moi, et éventuellement
contre mon intention de départ. Et là, j'indiquerai au passage le risque d'ambiguïté
que comporte l'expression de vouloir-dire, par ailleurs bienvenue, qu'utilise
volontiers Danica Seleskovitch. En effet, il ne faut pas confondre ce que le texte « veut-
dire » (en anglais : means) et ce que son auteur « veut dire » — en deux mots, au sens
d'une intention réelle (en allemand : meint) — ou plutôt : a voulu dire, a peut-être
voulu dire...
De ce point de vue, si l'on adopte donc l'attitude qui relève de ce que je viens
d'appeler une « esthétique de la traduction », le travail de l'écriture traduisante
consistera à procéder à tout un ensemble de réglages sur mon texte pour ne lui laisser
dire que ce que j'avais voulu expressément lui faire dire. Or la perfection matérielle
de la frappe typographique représente une aide déterminante à cette optimisation
progressive du texte-cible, car elle permet une objectivation de « mon » texte, que je
peux lire dès lors comme s'il était d'un autre. À quoi vient s'ajouter l'avantage
qu'avec le traitement de texte, c'est d'emblée que j'obtiens cette perfection
typographique assurant une lisibilité optimale — laquelle permet au (re-)lecteur que je suis
devenu d'« accrocher » tout de suite la moindre scorie d'écriture qui, autrement,
aurait pu m'échapper. Surtout, elle se reconstitue perpétuellement sur écran,

17
quelles que puissent être mes corrections ; alors que, sur le support papier d'un
tapuscrit, c'est très rapidement que les surcharges qu'entraînent lesdites
corrections font perdre au texte cette lisibilité transparente sans laquelle je ne puis me
mettre dans la disposition « esthétique » de réception, à l'écoute de ce que me dit
mon texte, en quelque façon malgré moi.
Plus concrètement, et pour ainsi dire « en amont » de l'analyse qui vient d'être
faite : quand le traducteur est « en difficulté(s) » , il arrive que ce soit en raison d'une
de ces « pannes d'écriture », d'un de ces « blocages psychologiques » qu'induit chez
lui (au niveau de la « seconde phase » de son travail de traduction, c'est-à-dire au
moment de la « réécriture ») la nécessité d'avoir à concilier pratiquement des
impératifs dont l'accumulation fait qu'ils sont finalement inconciliables, comme je
l'ai montré plus haut ; eh bien ! il m'est apparu que le traitement de texte apporte,
paradoxalement, une réponse informatique à ce problème psychologique. C'est
notre expérience commune, à ceux d'entre nous qui sont traducteurs, de nous être
trouvés confrontés à des phases que leur achèvement littéraire rendait «
intraduisibles » à nos yeux : que ce soit par excès ou par défaut, qu'il s'agisse d'une phrase
décourageante par sa plénitude et son ampleur « proustienne » indominable ou
d'une phrase merveilleusement réussie dans le raccourci de son efficacité aphoristi-
que. Il nous est arrivé de nous être laissé fasciner par une telle phrase, d'une façon
quasiment « hypnotique ». Tombés en arrêt devant elle, nous restons les yeux fixés
sur elle — comme si c'était à l'horizon de cette hypnose, en relisant sans cesse,
presque « compulsivement » , ces mots du texte-source, qu'allait émerger, pour ainsi
dire magiquement et d'on ne sait où, comme en filigrane ou entre les lignes de ce
texte-source (To), la solution d'une équivalence-cible toute faite (Tt). Et pourtant
nous savons bien par ailleurs que plus nous sommes dans la dépendance de la
fascination, moins nous sommes en mesure de mobiliser nos ressources expressives.
Il y a là comme une sorte de castration symbolique, une impuissance d'écriture.
Paradoxalement, dans ce type de situation « nouée », le bidule informatique
peut faire des miracles, car il cumule les avantages du stylo et de la « machine-à-
écrire ». Comme avec mon stylo, je vais pouvoir me hasarder à écrire « n'importe
quoi », je veux dire : des bouts de phrases, des esquisses, des variantes, des syntag-
mes hétéroclites, des éléments fragmentaires d'un geste phrastique à venir... et
disposer tout cela en attente, dans l'espace non linéaire de la page, crayonner, faire
des « graphes », des renvois, etc. — sans m'imposer tout de suite la censure
« surmoïque » d'une exigence d'achèvement — alors qu'à la « machine-à-écrire »,
encore une fois, il faut avoir déjà sa phrase en tête avant de la coucher sur le papier.
Bref, je vais pouvoir « débloquer » la situation, désinhiber mon écriture, en prenant
congé du « perfectionnisme » qui pèse souvent si lourd sur le traducteur. Mais en
même temps, comme s'ils étaient tapés à la « machine-à-écrire », ces linéaments
d'une écriture encore timide et fragile, inchoative, évanescente, presque velléitaire,
se trouvent d'emblée crédités d'une transparence à la lecture que leur confère la
perfection d'une frappe typographique et qui, du coup, induit une dynamique de
formulation et de reformulation, permettant ainsi le redémarrage de l'écriture
traduisante.
S 'agissant précisément de rassembler et de mobiliser nos ressources expressives
pour lever le type de difficultés de traduction auquel je fais référence ici et pour
produire ainsi un texte-cible, nous savons tous l'importance du « premier jet ». Mais

18
il est tout aussi clair qu'il doit être ensuite soumis au contrôle des relectures
successives qui permet l'optimisation progressive du texte-cible thématisée plus
haut. Ainsi entendue, l'esthétique de la traduction a la fonction critique d'un
examen par la grâce de ce « retour » (feed-back) du texte-cible qui permet de
mobiliser la fonction psycholinguistique de contrôle (monitor), coextensive à notre
compétence linguistique (en Ll, voire en Ll', Ll"...), en tant qu'elle est en
l'occurrence essentiellement une compétence de réception.
Tout mon propos aura été d'indiquer ici comment, même dans des cas difficiles
(et particulièrement dans ces cas-là), le traitement de texte permet de mener de pair
les deux mouvements opposés et complémentaires dont procède toute écriture, et en
particulier l'écriture traduisante : il permet à la fois de cultiver les vertus du
« premier jet » et de satisfaire aux exigences de V achèvement littéraire.
Encore une fois, la possibilité de tripoter, de tapoter un peu « à l'aveuglette » (ou
« à tâtons ») sur les touches du clavier, de « faire joujou » avec le bidule
informatique est de nature à nous affranchir des pesanteurs de l'écriture traduisante, de cette
impression que nous avons parfois que tout cela pèse des tonnes ! C'est peu, et c'est
beaucoup. Là se bornait toute l'ambition de la présente étude. Je n'y entendais que
faire écho au vécu de la technologie dont beaucoup d'entre nous font l'expérience
avec le traitement de texte au service de la traduction ; et j 'emprunterai ma
conclusion à Jean Fourastié : « La machine conduit ainsi l'homme à se spécialiser dans
l'humain ».

3. La présente étude faisant office d'introduction à l'ensemble de ce numéro de


revue, pour ainsi dire par synecdocque, elle ne saurait avoir d'autre conclusion
qu'une ouverture sur les contributions qui suivent...

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