Vous êtes sur la page 1sur 24

10/10/13

2 conférences à venir :

→ Christine Ross, lundi 21/10 à 18h, en 035. Professeur de littérature comparée à la NYU.
Livre sur Rimbaud et la Commune de Paris : on ne comprend rien à Rimbaud si on ne voit pas que
Rimbaud est fondamentalement un acteur historique de la Commune.
→ Cécile Vandewelde. Recherche sur le mouvement des Indignés, l'émergence d'une génération
politique nouvelle.

Judith Butler

Enseigne à l'Université de Berkeley. Pas une sociologue à proprement parler (pas d'enquêtes
empiriques), mais ses théories concernent le monde social de très près.
A beaucoup influencé Eric Fassin.
Théoricienne queer. Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité (sous-titre
anglais). Sous-titre français : pour un féminisme de la subversion.
Dans le sous-titre anglais, il y a un concept fondamental chez Butler : le concept d'identité.
Autres théoriciens queer : Eve Sedgwick, auteur d'Epistémologie du placard.
Queer = retournement de stigmate car terme très péjoratif qui veut dire « bizarre ».

Théorie queer = critique assez radicale du féminisme classique, par ex, celui de Simone de
Beauvoir.
Thèse la plus connue de Beauvoir dans le Deuxième sexe : « on ne naît pas femme, on le devient ».
→ Être une femme, c'est une construction sociale. Être une femme, ce n'est pas porter un ensemble
de caractéristiques naturelles, biologiques.
Eternel féminin = caractéristiques que les femmes possèdent dès leur naissance, du fait qu'elles sont
des femmes → Deuxième sexe = un coup de tonnerre philosophico-politique.
Pour Beauvoir, les femmes possèdent effectivement les qualités de l'éternel féminin, mais ces
qualités sont socialement construites par la socialisation, pas le fait de données biologiques.
Constructivisme = paradigme sociologique contemporain dominant à l'heure actuelle. Être
constructiviste, cela consiste que ce qu'on croyait être naturel est en fait social. A ce titre, S. de
Beauvoir = un des précurseurs du constructivisme. La construction sociale de la réalité de Berger et
Luckmann = souvent perçu comme le bouquin fondateur.

Butler va s'accorder avec l'idée de Beauvoir selon laquelle les femmes ne sont pas des entités
naturelles, mais sont socialement et culturellement construites. Néanmoins, elle va critiquer une
idée implicite chez Beauvoir : quand celle-ci dit que femme = un devenir et non une essence
biologique ; ce qu'on devient, au terme du processus de devenir, c'est « femme ». Donc Beauvoir
critique, selon Butler, la conception biologisante de la féminité, mais elle laisse la catégorie de
« femme » elle-même intacte.

Opération à laquelle se livre Beauvoir : opération de remplacement ontologique. Substrat


ontologique de la femme n'est plus biologique mais culturel ou social. Mais dans les deux cas, cela
n'empêche pas que les femmes existent. Or il convient de dire que femmes = constructions sociales,
mais en plus, il faut abandonner les catégories de genre ou de sexe.
En somme, pour Butler, les femmes n'existent pas. Le féminisme = subversion de l'identité. Il ne
s'agit pas seulement de remplacer une identité qu'on croyait biologique par une identité sociale,
mais de subvertir la notion-même d'identité. Montrer que l'identité n'a pas d'objet, est un objet vide.
Beauvoir : un constructivisme classique. Butler : un pas de plus, dit qu'il faut se débarrasser des
identités (de genre, raciales, de classe d'une certaine manière...)
Il s'agit de produire une théorie féministe anti-identitaire, de se demander si c'est possible. Autre
question : pourquoi le monde social est-il un monde organisé de telle façon que les identités y
prolifèrent ?
Dans le monde de Butler, chacun est infiniment singulier, il n'y a pas d'identités (car identités créent
du commun). Idéal de Butler = d'infinie singularité, personnalité, sans que jamais on construise sa
trajectoire par rapport à des identités. D'une certaine manière, c'est l'idéal du libéralisme classique,
un individualisme radical, d'une certaine manière. Ressemble beaucoup à l'idéal d'une professeure
d'une grande université américaine, dotée en capitaux, etc. On lui a reproché de ne pas prendre en
compte le fait qu'il y a des éléments positifs, d'émancipation qui peuvent se faire par le truchement
des identités.
Le corps, dans la théorie de Butler: c'est le lieu privilégié d'inscription de ces identités. Un de ses
livres fameux s'appelle Bodies that matter (double sens de matter : matière, signification) → le
corps comme lieu d'inscription des significations sociales. Fait évoluer le constructivisme de
Beauvoir vers quelque chose de beaucoup plus corporel, charnel.
Travaux de Wacquant (sur la boxe, par ex) : même problématique de la corporéité, des signfications
sociales inscrites dans le corps.
Butler = pas naïve au point de nier qu'il y a des différences corporelles entre hommes et femmes.
Mais la question est de savoir quel est le degré de signification sociale qu'il faut accorder à ces
différences.
Ce que dit aussi Butler, c'est que la hiérarchie homme / femme est forcément impliquée par cette
même distinction homme / femme. La distinction implique la hiérarchie, n'existe qu'en tant qu'elle
va permettre de hiérarchiser les individus. Pareil pour les catégories ethno-raciales.
Butler s'inspire de la french theory (cf Cusset).

Distinction genre / sexe : forme canonique de cette distinction, dans le féminisme, se trouve chez
Ann Oakley, dans un ouvrage de 1972, Sex, Gender and Society.
Cette distinction est un des principes fondateurs du féminisme que Butler va critiquer.
Nature de cette distinction : pq les féministes ont-elles eu besoin de distinguer sexe et genre ? →
D'un côté, le sexe renvoie aux différences biologiques entre hommes et femmes alors que le genre,
au contraire, désigne les différences culturelles ou sociales qui les séparent.
L'un des gestes inauguraux du féminisme a consisté à découper le genre du sexe et à affirmer que le
statut social des femmes était sans fondement biologique et au contraire étroitement lié à la
socialisation des femmes. Raison qui conduit les féministes, à une époque, à distinguer sexe et
genre : permet de lutter contre les inégalités H/F car ce qui est de l'ordre de la culture est supposé
plus facile à modifier que ce qui est de l'ordre de la nature.

Henri Atlan : L'utérus artificiel. Idée que la techno humaine va mettre sur pied un utérus artificiel
qui va permettre que la gestation ne se fasse plus dans le ventre de la femme mais à l'extérieur de
son corps. Implications sur la domination masculine / les inég H/F ? → C'est un débat.
Contribue à rétablir une forme d'égalité radicale entre hommes et femmes.
Dona Haraway : une forme de techno-féminisme, qui a confiance dans le fait que la technologie,
l'intervention de l'homme dans la nature, va pouvoir dans une certaine mesure régler une partie des
pbs. L'hypo selon laquelle il faut se livrer à une distinction sexe / genre pour faire évoluer situation
de la femme est à relativiser selon D. Haraway.

Toute situation de domination est ambivalente (Foucault) : sur l'utérus artificiel : fait que l'utérus
soit dans le ventre de la femme = donne aux femmes un certain pouvoir, enjeu de luttes. Utérus
artificiel : à la fois potentiellement source d'émancipation et de domination.

Butler s'accorde avec le fait que le genre est une construction culturelle. Mais elle va ajouter que le
sexe, le terme biologique, est tout autant une construction culturelle. Donc effectue un pas de plus
que le féminisme classique dans le caractère socialement construit des genres et des sexes.
L'argument de Butler est le suivant : la distinction entre genre et sexe a été créée par le féminisme
(classique). Ceci implique que cette distinction a une histoire. Si elle a une histoire, c'est qu'elle est
une construction sociale. Or du fait que cette distinction a une histoire et es une construction
sociale, les deux alternatives qui la composent ont elles-mêmes une histoire et sont donc des
construits sociaux.
Sexe = de la culture déguisée en nature.
Pb de l'argument de Butler : ce n'est pas parce qu'une distinction apparaît à un moment donné que
l'objet de cette distinction est forcément historique. Les choses existent avant d'être nommées, donc
le sexe pourrait exister avant d'être nommé dans la théorie féministe.

Pour parler de cette manière dont distinction / catégories construisent leur propre objet : Butler parle
de performativité - notion inspirée par Austin (Quand dire, c'est faire).
→ Idée : le concept, la représentation mentale et langagière collective va donner lieu à la
construction de l'objet.
(Prophéties autoréalisatrices (Merton) = même forme que processus de performativité. On a une
situation où réalité décrite par croyance n'existe pas, mais du fait que personnes se conforment à
croyance, celle-ci est rendue vraie.)

24/10

Pour Butler, tout se joue au niveau de la culture, de la construction sociale, laquelle peut être elle-
même contradictoire et lieu de conflits d'interprétation. Ce qui est certain, c'est que rien ne provient
du biologique. Théoriciens queer : ne nient pas qu'il y a des différences physiques entre hommes et
femmes. Mais rien d'essentiel ne se joue au niveau de la biologie, les différences physiques sont
inessentielles. Dès lors que l'on situe l'essentiel au niveau du culturel et du social, tout devient
concevable. Butler : considère le social comme une matière infiniment flexible. Autrememnt, dès
que genre / sexe = situé exclusivement au niveau culturel dans son ontologie, tout devient
concevable, dans son ontologie.
Ceci la conduit à énoncer deux thèses :

1) la distinction homme / femme, les relations hommes / femmes, les modes d'existence h / f
évolue au cours de l'histoire comme la culture qui est son substrat. Autrement dit, les
catégories de genre ont une historicité. Il y a des périodes où femmes sont plus ou moins
femmes aujourd'hui que demain, etc. L'argument, c'est que si être homme ou femme c'est
une condition culturelle ou sociale, et si la culture évolue au cours de l'Histoire, alors être
homme ou femme évolue aussi. Etre homme aujourd'hui / il y a un siècle : pas la même
chose. (Si on défend un essentialisme biologique : il n'y a pas d'historicité).
2) Homme et femme ne sont pas les seuls genres concevables, puisque ce sont des catégories
historiques. Autrement dit, ces catégories h / f sont trop réductrices pour rendre compte de la
complexité de la situation sexuelle / genrée de chaque individu. Il faut concevoir homme et
femme comme les deux pôles d'un continuum. Ce sont des sortes de types-idéaux à la Weber
(or les types-idéaux n'ont rien d'empirique, ce sont des synthèses opérées par le sociologue).
Chaque individu, dans sa singularité genrée, se trouve quelque part sur ce continuum. Ces
catégories ne sont pas pensées de manière binaire, mais gradualiste. Conception relativiste et
gradualiste des distinctions de genre.

Les drag-queen/kings : pour Butler, ils sont l'avant-garde de la lutte pour la subversion de l'identité.
Drag = se travestir. Reine, roi du travestissement. DQ/K = personnage haut en couleurs, vêtu de
façon très exubérante, qui apparaît dans 60s/70s et propose des spectacles de chanson das les
cabarets. Dans ses versions les plus connues : un homme déguisé en femme, mais cela peut être
aussi une femme déguisée en homme. On peut aussi avoir une femme déguisée en femme (en se
déguisant, accentue les traits féminins en elle), un homme déguisé en homme.
Travestissement = notion centrale.
DQ = 3 caractéristiques fondamentales qui en font un personnage descriptivement et normativement
intéressant :

1) DQ reproduit délibérément, en les accentuant, les stéréotypes de la féminité et de la


masculinité. Forme de radicalisation de ce qui passe pour être les traits « normaux » de la
masculinité et de la féminité. Le spectacle de cabaret de la drag queen / du drag king = basé
sur un jeu avec les clichés. Homme déguisé en femme va reproduire les clichés de la femme
fatale, de l'élégance, de la séduction...
2) Les stéréotypes en question vont être reproduits de manière ironique. L'ironie est
fondamentale dans le jeu de la drag queen. Clichés sont reproduits et montrés en tant que
clichés. Butler s'inspire beaucoup de Brecht (acteur se distancie du personnage en montrant
bien au public qu'il joue. Triangulation public / acteur / personnage joué, alors que dans le
théâtre pré-brechtien, l'acteur fait corps avec le personnage → que deux entités en jeu, pas
trois) et du concept de distanciation. La DQ décrite par Butler = la même chose. Mise en
scène du stéréotype en tant que stéréotype : nécessite d'ironiser sur ces stéréotypes, ce qui
permet cette distanciation. Butler transforme en théorie philosophique et politique la
distanciation brechtienne.
3) La DQ se situe à la limite des identités sexuelles. En radicalisant ironiquement les catég de
genre, DQ montre que ces catég sont construites. On a ainsi un constructivisme en acte. Ce
que fait la DQ : une performance.

Pour Butler, nous sommes tous des DQ.


Ce que révèle le spectacle de la DQ sur notre condition à tous, c'est que genre et sexe sont des
cosntructions sociales. Une fois qu'on a admis cela, ce qu'il reste : des stéréotypes, des clichés.
Exprime la condition de tout être humain, en matière de genre : nos identités sexuelles ne reposent
sur rien d'autre que des stéréotypes, des clichés.

Bakhtine : le carnavalesque chez Rabelais. Un carnaval, c'est le moment éphémère mais qui revient
régulièrement, dans la vie des sociétés, où les valeurs sont inversées. Inversion des valences, du
signe des symboles sociaux ordinaires. Pour un temps, toutes les identités sociales deviennent
fluides et leur relativité apparaît au grand jour. Carnavalesque = notion avec laquelle on peut faire
des rapprochements.
Différence avec le spectacle de DQ : le spectacle s'inscrit dans le quotidien. Carnaval : plutôt le
temps sacré qui prend le dessus sur le temps profane.

Dès lors qu'on a identifié des comportements et des pratiques comme étant basés sur des clichés : on
va chercher à s'en débarrasser et à retrouver une authenticité sous-jacente que le cliché masquait,
empêchait d'être opérée.
Butler refuse ce geste. Pourquoi ? Car le geste consistant à vouloir retrouver une authenticité que le
cliché aurait recouvert suppose qu'il y ait quelque chose d'authentique. Or Butler récuse cela : il n'y
a pas de nature humaine authentique sous les clichés, il n'y a que de la construction sociale, de la
culture, or la culture = du stéréotype.
Par conséquent : derrière les stéréotypes, il n'y a rien, ou plutôt, il y a des stéréotypes.
On est donc dans une circularité problématique.
Quelle est la solution que propose Butler ?
→ Le jeu avec les stéréotypes est la solution préconisée par Butler. La condition humaine consiste
non pas à retrouver une authenticité perdue, mais à admettre qu'il n'y a pas d'authenticité mais que
des clichés. Il faut se placer dans une distanciation ironique permanente avec les clichés. S'en
rapprocher, en rire...
Sur le plan strictement politique, Butler ne préconise pas d'abolir aux clichés, auxquels on
n'échappe pas. Mais il faut se placer dans une position de distanciation permanente pour laisser le
champ à l'autonomie et à la créativité de chacun.
Notion d'aliénation, chez Marx : un concept qui postule qu'une fois qu'on s'est débarrasé de
l'aliénation, on va retrouver une liberté, etc. Une pensée essentialiste, donc, car elle postule qu'avant
l'aliénation, il y a une nature humaine libre, autonome...
Cette idée d'une essence aliénée est ce contre quoi se place Butler : sous les apparences, il n'y a pas
de fondement.

Rôles sociaux, catég sociales : permettent de catégoriser une personne sans la connaître → sorte
d'économie de temps et d'énergie, de réduction de la complexité du monde social.
Butler : en même temps, les catégories sont oppressives pour les individus, enfermant les individus
dans des cases rigides.

Charles Taylor (théoricien du multiculturalisme) : Les sources du soi. Dit qu'on n'échappe pas à la
recherche de l'authenticité. Idée qu'il n'y a que des stéréotypes est intenable à l'échelle d'une vie
individuelle car nous sommes faits de telle manière que nous recherchons toujours une forme
d'authenticité de soi. Ce qui nous rend « humains après tout », c'est la recherche de cette
authenticité. C jeu ironique avec les clichés et les stéréotypes dont parle Butler est en fait une
recherche d'authenticité : on recherche la bonne distance qui convient à soi (donc une forme
d'authenticité) pour jouer avec les catégories de genre, etc.

Critique de l'authenticité : repose sur Nietzsche. Nietzsche démonte la dialectique de l'essence et des
apparences. Critique du mythe des origines, de l'authenticité, et selon laquelle il y aurait quelque
chose comme des valeurs absolues, authentiques...

La problématique des identités, que ce soit les identités de genre, les identités ethno-raciales, de
classe... est absolument centrale dans les pensées critiques contemporaines. Jusque dans les années
60-70, le concept central des pensées critiques était le concept de classe. S'y est substitué
progressivement le concept d'identité. Autrefois, on catégorisait le monde social en termes
d'affrontement de classes. Ce qui est monté en puissance, c'est une vision du monde qui ne se fait
plus par l'entremise de la lutte des classes, mais en termes identitaires. Tendance qui consiste à voir
des identités partout : se trouve dans la socio, mais aussi l'espace public en général.

Trois points que l'on peut faire découler de Butler et de sa théorie queer :

1) La pbtique des identités est étroitement liée à la distinction entre nature et culture. La
pbtique se pose en ces termes : les identités possédées par les individus sont elles
essentielles, substantielles, ou sont-elles des constructions sociales ? Grand partage nature /
culture : remonte au moins au XVIIIe. Sur le grand partage nature / culture : on peut évoquer
Bruno Latour (Nous n'avons jamais été modernes, La politique de la nature) et Philippe
D'Escola (Par-delà nature et culture), qui montre que cette distinction nature / culture est
quelque chose de typiquement occidental
2) Cette pbtique des identités est liée à un autre débat fondamental : le débat sur les processus
de catégorisation. Cette thématique renvoie à la question de savoir comment les individus
sont perçus socialement par autrui ou par les groupes sociaux auxquels ils appartiennent ou
non ; et comment ces catégorisations, perceptions par autrui, construisent les individus. Une
thématique largement pensée par Goffmann. Butler montre que nous sommes le produit de
catégorisations. Butler : un individu n'existe qu'en tant qu'il est perçu (Berkeley : « être c'est
être perçu ») car derrière la catégorisation, il n'y a pas de substrat ontologique.
3) Les identités sont toujours politiques. Plus précisément : la construction des identités est
toujours l'objet d'une lutte entre acteurs sociaux. Ces acteurs sociaux : ce sont ceux qui
perçoivent les individus, mais aussi l'individu lui-même.

Butler : « post-féminisme » car féminisme présuppose l'idée qu'on va faire un mvt social pour
l'émancipation des femmes. Or Butler veut contester la catégorie de femme. On lui reproche, si elle
annihile la catégorie de femme, de barrer la route à des mouvements contre les inégalités hommes /
femmes, etc.

Gayatri Spivak : concept d' »essentialisme stratégique ». Par du constat selon lequel pr qu'il y ait
mvt soc, il faut qu'il y ait un acteur collectif à son fondement. Or on sait que tt acteur collectif est
relatif, etc car fruit de catégorisations, etc. Donc on va mettre en avant une essence pour construire
le mvt soc, mais on va rappeler qu'elle est provisoire. Suppose donc qu'on ait des acteurs très
réflexifs, au point sur les catégorisations dont ils font l'objet. Exemple d'essentialisme stratégique :
le concept de négritude. Achille Mbembé : Critique de la raison nègre (La Découverte). Revient sur
les débats internes au courant de la négritude, entre des formes d'essentialisme tout court (Senghor)
et plus stratégique (Césaire).
Pose le pb du fondement émotionnel de la mobilisation : le mythe qu'on peut créer autour d'une
cause, l'engagement passionnel de la politique...

Le queer = l'incatégorisable, ce qui n'est pas catégorisable. Le sens profond de la notion de


« bizarre », queer, c'est l'incatégorisable. Butler propose de mettre en place des pratiques qui ne se
débarrassent pas des catégories au nom d'une authenticité sous-jacente, mais se proposent de ne pas
se laisser catégoriser facilement. Théorie de Butler = pas des identités, mais des non-identités, de la
manière dont on va se désidentifier.

Jérôme Vidal : article sur la réception de Butler en France.

Il y a des mvts sociaux qui se réclament de l'approche queer, ex aux US : Queer Nation est une
branche du mvt féministe et du mvt homosexuel. Cherche à la fois à prendre le meilleur du mvt
féministe traditionnel, et essaie de dépasser certaines apories, contradictions pbtiques du mvt.
Pdt lgtps, Butler s'est opposée à la revendication du mariage pour tous. Dit que la volonté du
mariage gay renforce les catégories hétéronormatives, hommes / femmes : ce que souhaitent les
gays, c'est être inclus dans une institutions hétérosexuelles.
Mariage = institution par essence patriarcale, il faudrait donc s'en tenir à distance. Le mariage gay =
le contraire de la subversion des identités.
Butler est revenue sur cette position, dans une approche plutôt d'essentialisme stratégique : c'est une
étape un peu transitionnelle, nécessaire, qui permettra ensuite de subvertir les identités.

7/11

Jacques Rancière

Jacques Rancière : par rapport à Butler, c'est une autre génération de penseurs (plus âgé que Butler)
+ un auteur français.
Il est né en 1940 et il s'est intéressé principalement à 3 champs d'investigation théorique :
– il a beaucoup écrit dans le domaine de la philosophie politique
– il a développé une esthétique, une philo des arts. Il se distingue par le fait qu'il accorde une
très grande importance au cinéma. Une esthétique adossée au cinéma (d'auteur) Il a
beaucoup écrit sur la littérature. A écrit notamment Politiques de la littérature.
– Un philosophe de l'éducation, aussi. Il s'inscrit dans une tradition qui remonte au moins à
Rousseau. Son livre le plus connu : Le Maître ignorant.

Il défend une idée, une seule, qu'il déploie dans ces trois domaines (selon Bergson : les philosophes
ne déploient qu'une seule idée).
A l'origine, Rancière est un disciple d'Althusser (1918-1990). Lire Le Capital : 1965.
Appartient à la tradition marxiste d'un côté, mais aussi à la grande tradition rivale du marxisme à
l'époque : le structuralisme (qui apparaît dans les années 50. Foucault, Barthes, Lacan...). En gros,
Althusser se proposait d'effectuer une synthèse de ces deux grands courants critiques rivaux. On
parle souvent, pour Althusser, de « structuralo-marxisme ». A écrit son autobiographie : L'Avenir
dure longtemps.
Lire Le Capital : ouvrage collectif, auquel ont contribué certains de ses élèves d'Ulm : Etienne
Balibar, Roger Establet, Pierre Macheray, Jacques Rancière. Rancière a consacré un chapitre de
l'ouvrage à la notion de critique chez Marx.
La matrice intellectuelle de Rancière, qu'il va rejeter par la suite, est l'althussérisme.
Biographie d'Althusser de Yann Moulier-Boutang.
En 1974, dans les « années rouges » (maoïsme et trotskisme triomphants), Rancière écrit un livre
qui rompt avec Althusser : La Leçon d'Althusser. Il pose les bases de sa propre théorie. En 1975,
Rancière fonde une revue : Les Révoltes logiques (l'expression est de Rimbaud, dans
« Démocratie » (Illuminations)).
A l'époque, Rancière est maoïste et proche de la GP.
1981 : La Nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier.
Au bord du politique : recueil de textes.
La Mésentente. Politique et philosophie.
La Haine de la démocratie.

Motifs profonds de la rupture Rancière-Althusser ?


Cette rupture s'effectue autour d'un problème central qui ne va cesser ensuite de hanter l'oeuvre de
Rancière. Ce point central : le rapport entre la connaissance et la politique. Problème omniprésent
dans l'oeuvre de Rancière. Etait omniprésent aussi dans l'oeuvre d'Althusser (ex : Pour Marx).

Sur ce rapport connaissance / politique : Althusser défend une variante du marxisme qu'on qualifie
de « positiviste » ou « théoriciste », c'est-à-dire qu'il considère le marxisme comme une science,
qu'il en a une vision scientiste. Aux yeux d'Althusser, seule la science marxiste permet de
comprendre le déroulement de l'Histoire. En ce sens, il y a dans l'histoire des idées un avant et un
après du marxisme. Marxisme = connaissance historique faite science.
Du coup, chez Althusser, distinction extrêmement nette entre d'un côté la science, et de l'autre
l'idéologie.
Le contenu de l'idéologie peut varier selon les époques, mais l'idéologie est un invariant historique.
L'émergence de la science (syno de marxisme), en revanche, est un phéno nouveau qui caractérise
le XIXe puis le Xxe. La science marxiste permet de déchirer le voile de l'ignorance, du sens
commun. Sans cette grille de lecture qu'est le marxisme, les intellectuels marxistes et le parti qui
incarne le marxisme, masses = condamnées à une méconnaissance du réel → version fallacieuse du
monde et de leur propre condition).
Cette distinction qu'opère Althusser entre science et idéologie a une histoire :

– Lénine. Selon Lénine, la conscience de sa position historique doit être introduite de


l'extérieur dans la classe ouvrière. Distinction classe en soi - la classe ouvrière en tant
qu'elle existe objectivement, en termes de salaires, etc., de position dans la hiérarchie
sociale ; classe pour soi, qui a conscience d'elle-même. Le passage à la classe pour soi : pour
Lénine, il nécessite un parti politique extérieur à la classe ouvrière avec des militants
révolutionnaires professionnels qui vont faire prendre conscience à la classe ouvrière
conscience de son rôle historique. Le marxisme, là, a un rôle prépondérant à jouer : c'est par
le marxisme qu'il y aura cette prise de conscience. « Il n'est pas de mouvement
révolutionnaire sans théorie révolutionnaire ». Lénine : le parti comme instrument de
sociabilisation intellectuelle, il a un effet correcteur sur les inégalités culturelles, etc.
– Mais en distinguant l'en-soi et le pour-soi, on remonte en fait à Kant, avec la distinction
objet en soi / objet pour soi (phénomène / noumène).
– Platon, aussi, avec la Caverne, par exemple. Distinction epistemè (connaissance objective et
rationnelle) / doxa (opinion, le « croire savoir » quelque chose). Chez Platon, la figure qui
permet de passer de la doxa à l'epistemè, c'est le philosophe. Pour Platon, dans l'organisation
politique de la Cité, il faut mettre à sa tête un philosophe-roi, car la Cité doit être gouvernée
d'après les principes de l'épistemè et non les principes fallacieux de la doxa. Rancière,
d'ailleurs, reprend cette thématique avec la notion de « sociologue-roi », contre Bourdieu
qu'il détestait. Pour Rancière, en disant que le sociologue permet d'accéder à une
connaissance véritable du monde social, Bourdieu reconduit la vieille thématique
platonicienne. Bourdieu dit que le savoir sociologique, qui accède à l'objectivité du monde
social, se construit contre le sens commun. Il développe cette idée dans Le Métier de
sociologue notamment. Rancière: dit qu'il y a une proximité entre Bourdieu et Althusser,
dans cette idée de construire l'objet en l'arrachant à l'emprise du sens commun. Chez
Bourdieu, il y a une filiation durkheimienne (l'idée de nécessité, pour le sociologue, d'une
rupture avec les prénotions.) Noter aussi l'influence de Bachelard sur Canguilhem, puis
Bourdieu. Bachelard : la science progresse par discontinuités, « sauts ». En effet, elle se
confronte régulièrement à des obstacles épistémologiques. Elle ne progresse pas
graduellement par accumulation de savoirs, mais par sauts qui permettent de dépasser les
obstacles épistémologiques. La source historique, dans la tradition de l'épistémologie
française, dans cette réflexion sur les obstacles épistémologiques et la rupture avec la
prénotio, est Descartes et le doute méthodique : faire table rase, se débarrasser de ce que je
crois connaître.

Corollaire, implication importante de la distinction doxa / epistemè : la maîtrise, i.e. Le statut ou la


figure du maître. Qu'est-ce qu'un maître ? Le maître est celui qui sait distinguer connaissance avérée
et croyance, opinion, donc celui qui sait distinguer epistemè et doxa. Le maître est celui qui est en
mesure de dire à ceux qu'ils ne savent pas qu'ils ne savent pas, et ce qu'ils ne savent pas.
En somme, la définition rigoureuse du maître est que le maître est celui qui s'insère dans l'écart
ouvert entre la doxa et l'épistemè. Ce faisant, il en retire un certain pouvoir. Rancière dit qu'en
s'insérant entre science et idéologie, une certaine catégorie, les maîtres (au sens large : enseignants,
partis...), peuvent bâtir et légitimer leur pouvoir. Il y a bien un pouvoir de la maîtrise, dont il s'agit
de faire la cartographie. Interrogation sur les rapports savoir / pouvoir. Rancière s'insère dans la
longue tradition de la philosophie du pouvoir. Rapports savoir / pouvoir ont aussi été pensés par
Foucault.
Rancière identifie une nouvelle forme de pouvoir, jusque-là peu pensée : c'est justement la maîtrise.
A la typologie wéberienne des figures de la domination, il ajoute une quatrième figure : le maître,
qui est en mesure de dire aux gens qu'ils ne savent pas et en retire un certain pouvoir.
Années 60/70 : mouvements contestataires dans les institutions d'enfermement : psychiatrie, écoles,
hôpitaux, dans lesquelles des individus qui se réclament d'une certaine connaissance (notamment
médecins) ont un pouvoir sur les individus en s'appuyant sur ce savoir. Remise en question de ce
dispositif savoir-pouvoir, où des individus se réclament d'un certain savoir pour asseoir leur
pouvoir. Concernant tout cela : Rancière dit que s'il y a dérives, c'est que le ver était dans le fruit au
départ. Pour Rancière, une politique d'émancipation prend appui sur une résorption de cette
distinction science / opinion. Récuser, en quelque sorte, la métaphore de la Caverne.

Rancière voudrait résorber, recoudre cette distinction entre doxa et épistémé.


Contre Althusser et toutes les formes de maîtrise, Rancière va avancer une sorte de mot d'ordre
théorique qui est l' »axiomatique de l'égalité des intelligences ». Axiomatique, ici, doit être entendue
au sens littéral : il y a une égalité des intelligences qui suppose de ne pas ouvrir la distinction doxa /
epistemè et qui suppose de postuler un axiome de départ selon lequel il n'y a pas de distinction doxa
/ epistemè, mais que les individus sont tous doués d'une égale intelligence.
Cet axiome : ni un constat empirique (il y a biend es différences de K culturel entre indiv), ni un
horizon régulateur. C'est un principe, une condition pour tout processus d'émancipation
intellectuelle. Il s'agit, dans Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l'émancipation est de poser les
conditions pour une pensée d'émancipation. Toute pensée qui se fonde sur l'existence d'inégalité
entre indiv (innées, acquises...) n'est pas émancipatrice.
Ce que cherche à faire Rancière, c'est rendre la position de maîtrise intenable. Si on abolit la
distinction science / idéologie, le maître prospérant dans cette distinction n'a plus lieu d'être,
ontologiquement parlant.

G. Bronner : L'Empire des croyances. Sur comment les croyances se diffusent dans une société
donnée à un moment donné. Se distingue complètement de Rancière : dans le titre, il y a déjà la
notion de la croyance, potentiellement fallacieuse et irrationnelle, opposée implicitement à la
science rationnelle. G. Bronner tient fermement à la distinction entre science et idéologie.

Geste de Bourdieu prenant la parole à la gare de Lyon, en 1995, en soutien aux grévistes. Manière
d'utiliser pour Bourdieu son capital symbolique pour faire bouclier contre la violence symbolique
dont sont victimes les ouvriers. Tradition française d'intellectualité. Le problème, c'est que ce
faisant, Bourdieu récuse les dominants, mais sur leur propre terrain : l'affrontement entre capitaux
symboliques. En voulant accumuler du capital symbolique pour faire face aux dominants, on finit
par jouer le jeu des dominants.

Foucault : distinction intellectuel universel / intellectuel spécifique. Intellectuel universel a un avis


sur tout. Agit au nom de grands principes : le bien, la justice, la fraternité... Foucault dit qu'on peut
être des intellectuels, mais qu'il faut renoncer à avoir une opinion sur tout, et agir dans son champ
de compétence → spécifique. Ca ne veut pas dire qu'on devient des technocrates, spécialistes d'un
micro-objet, mais qu'à toute politique doit correspondre un travail intellectuel. Foucault, par
exemple, se spécialise dans les prisons.

Aujourd'hui : autonomisation croissante de la politique et du champ académique. Aujourd'hui :


sociologues font leur carrière sur une micro-spécialisation. On récuse les démarches un peu globales
à la Simmel, etc.

Rancière n'est pas qqu'un qui refuse de voir qu'il y a des différences de connaissance entre les
individus. Le débat ne porte pas là-dessus, il n'est pas empirique. La question, ce n'est pas tant celle
du différentiel des savoirs ou de la transmission des savoirs ; c'est celle des conditions de
l'émancipation intellectuelle : à quelles conditions les ouvriers pourront-ils mettre en pratique
l'émancipation intellectuelle ? Un « maître ignorant », c'est une figure paradoxale qui va déclencher
certaines opérations, dans le cadre de la relation pédagogique, qui vont conduire à sa propre
abolition. Le maître ignorant s'empêche de tirer un certain pouvoir de sa condition de maître.
Il prend l'exemple de J. Jacotot, au XIXe, théoricien de l'émancipation intellectuelle, qui dit qu'on
peut enseigner ce qu'on ne sait pas, et que pour cela, il faut mettre l'élève dans certaines conditions :
il faut le mettre au courant de sa propre autonomie et de sa propre émancipation intellectuelle. Le
maître doit faire prendre conscience à l'élève de la puissance de sa propre autonomie intellectuelle,
de lui dire que ce qu'il l'apprendra, il l'apprendra seul.

5/12

A partir d'une réflexion sur ce qu'est ou n'est pas la pédagogie, Rancière élargit son propos à la philo
politique en général. En ce sens, il est l'héritier de Rousseau (Emile, autres textes → philo de
l'éducation qui est un pt de départ aussi pour une philo politique).
Rancière va poser une distinction entre police et politique (dans La Mésentente, 1995).
La police désigne l'ordre social existant : « l'ensemble des moyens qui sont mis en œuvre pour que
perdure la distribution inégale des statuts et des richesses ». Ces moyens peuvent être physiques ou
psychologiques / idéologiques. La police repose toujours sur un partage du sensible. Ce terme
désigne, dans une sté donnée à une époque donnée, le visible et l'invisible, le dicible et l'indicible →
fait que telle parole prononcée par un acteur est entendue comme un discours et telle autre comme
du bruit (bruit n'a pas de sens = inintelligible).
Exemple : dans le partage du sensible actuel, les sans-papiers sont du côté du bruit, de l'invisible,
car ils sont illégaux (ils n'ont pas de papier). Raison pour laquelle ils luttent : pour se rendre
visibles, pour que les gens insérés dans la police existante voient leur existence. La manifestation,
c'est une manière de vouloir transformer du bruit en discours.
La politique = terme qui désigne toutes les phases de contestation de la police qui font irruption
régulièrement à travers le temps. Cette contestation survient lorsque les sans-parts, ie ceux qui ne
sont pas comptés dans le décompte existant des parts, revendiquent leur part.
« La part des sans-parts » désigne la politique, la revendication d'être pris en considération dans le
décompte des parts.
La part des sans parts est une fonction, un peu fantômatique, vide, de l'ordre social existant, et elle
se remplit d'une revendication particulière selon l'époque historique considérée. Ce surgissement de
la part des sans-parts est inscrit dans le fonctionnement de la police. Dès lors qu'il y a partage du
sensible et ordre social, possibilité de les contester. La politique suit la police comme son ombre.
Quand les sans-part apparaissent et bouleversent l'ordre social existant, quand on passe de la police
à la politique, le principe que mobilisent les sans-parts : l'égalité.
Rancière : l'égalité se situe au carrefour de la politique et des processus de connaissance.
Sur quels principes repose le partage du sensible ? → histoire de l'humanité = succession de phases,
d'articulations police / politique. La signification du discours à chaque époque dépend des processus
politiques précédents. Chaque police désigne, à une époque donnée, la sédimentation des phases de
politique antérieures, et la résume, en quelque sorte. Pas une conception transhistorique de ce qui a
du sens et n'en a pas, mais une déf historique, au contraire.
Ex : les Indiens, en Amérique latine : ont été victimes de la colonisation, puis l'ordre social qui a
suivi la colonisation a été aussi injuste pour eux. Depuis la fin des années 1990, les Indiens ont
réussi à faire entendre leur voix au point d'accéder à certaines positions comme la présidence de la
République (en Bolivie).
Rancière, en revanche, ne réfléchit pas aux conditions sociologiques de possibilité d'une
mobilisation des sans-parts. Il ne veut pas faire une sociologie ou une histoire des mouvements
sociaux – il cherche à réfléchir, en philosophe, à ce qu'est l'émancipation.
Jusqu'aux années 1970, la question indienne, en Amérique latine, était recouverte par la question
ouvrière. Ceux qu'on perçoit aujourd'hui comme Indiens : jusqu'aux années 1970, on les percevait
surtout comme classe, comme ouvriers.

L'élément important, selon Rancière, est que quand les sans-part se manifestent, ils ne se contentent
pas d'exiger la part qui leur revient. La part des sans-parts n'est pas une part parmi d'autres qui
existerait déjà. Lorsqu'ils apparaissent, les sans-parts exigent toutes les parts et vont s'identifier avec
la communauté dans son ensemble. Ceci est une caractéristique fondamentale de tous les processus
démocratiques depuis au moins la Révolution française.
Sans parts (pauvres antiques, tiers-Etat de l'Ancien Régime, prolétariat moderne) : ne peuvent avoir
d'autres part que tout ou rien → « Nous ne sommes rien, soyons tout ».
Qd les sans-parts apparaissent, ils se mettent à s'identifier avec la communauté dans son ensemble
et ce faisant, ils bouleversent complètement le partage du sensible existant.
Ex : Tiers-Etat, au moment de la R°F : ne se limite pas à exiger sa part de la richesse ou de la
souveraineté et à laisser celle de toutes les autres catég de la population. Avec la Révolution, le TE
invente la souveraineté moderne, une nouvelle forme d'organisation politique qui place le peuple au
centre. Il s'agit de se débarrasser du décompte existant dans l'Ancien Régime et de fonder un
nouveau monde politique.
En faisant passer le bruit qu'ils étaient autrefois à du discours, les sans-parts bouleversent le partage
du sensible préexistant. Fondements-même de la communauté existante sont remplacés.
Ce que Rancière appelle « peuple » n'est pas une catégorie sociologique. C'est « n'importe qui » : il
ne se définit par aucune caractéristique empirique, ne désigne aucune partie précise de la population
pour une raison simple : pour Rancière, il existe toujours une distance irréductible entre la position
qu'occupent les individus dans une structure sociale et d'a
Le peuple est une entité dont les contours sont indéterminés, c'est un peu l'idée du queer chez
Butler.

Concept de désidentification.
« Toute subjectivation est désidentification. L'arrachement à la naturalité d'une place, l'ouverture
d'un espace de sujet où n'importe qui peut se compter parce qu'il est l'espace d'un compte des
incomptés d'une mise en rapport d'une part et d'une absence de part. »
Cette notion de désidentification se rapporte à la question de l'identité. L'une des caractéristiques
des théories critiques contemporaines : concept de classe est progressivement supplanté par le
concept d'identité.
Chez Rancière : désidentification → concept qui renvoie à la critique de la naturalité des places
(idée qu'un individu possède un certain nb de caractéristiques qui font qu'il est ce qu'il est, qu'il doit
rester à sa place).
Politique = de l'ordre de la subjectivation d'un individu.
Butler dit qu'on peut queeriser les identités mais qu'on ne s'en débarrasse pas vraiment. Ironie
permet de prendre des distances vis-à-vis des identités, mais ce faisant, on entérine qd même leur
existence.
Rancière est un peu dans la même perspective. Idée que les processus de désidentification sont
susceptibles de transformer en profondeur indiv, mais la politique est un processus qui n'est pas
durable.
Années 60 / 70 : un certain nb d'événements influencent la pensée de Rancière sur la qu° de la
désidentification. JR a fait partie de la Gauche prolétarienne, qui avait coutume de faire des voyages
sociaux → pratique de l'établissement. Quitter son identité d'étudiant et aller s'établir dans la classe
ouvrière. Pratique souvent mal comprise : l'idée était d'effectuer un voyage social, se désidentifier
au sens de Rancière, opérer une critique vivante, réelle, de la naturalité des places, en rentrant dans
une sorte de processus de rapprochement avec une autre catégorie sociale. Dimension corporelle
déterminante dans le processus d'établissement → rapport différencié au corps des étudiants et
ouvriers. Linhart montre, dans l'Etabli, que le processus de désidentification provoque une
souffrance littérale.
Svt, ces pcessus de désid° indiv prennent place dans un contexte de désid° collective → là : mai 68,
contexte d'insurrection, de révolution générale.

Un sujet politique, ce n'est pas un groupe qui prend conscience de lui-même, se donne une voix.
C'est un opérateur qui joint et disjoint les identités, les fonctions, les configurations existant dans
l'expérience donnée. Il ne nie pas que les classes existent, mais l'aspect à partir duquel il veut
étudier ces groupes sociaux particuliers n'est pas celui des sociologues et des historiens. Ce qui
l'intéresse, c'est l'événement de la politique, la politique comme événement. Un sujet politique a tjs
qch de contingent.

La théorie marxiste contemporaine des classes sociales

Comparaison de deux auteurs pour démontrer deux points


1) Le marxisme n'a pas disparu après la chute de l'URSS. Au contraire, il est bien vivant à
l'heure actuelle et est plus intéressant / novateur que jamais. En effet, pendant tout le Xxe, le
marxisme a été adossé à des organisations politiques qui avaient la prétention de contrôler la
théorie (en partie en tout cas). Avec la disparition de l'URSS, le marxisme s'est émancipé de
toute tutelle politique immédiate (ça commence même dès les années 60). Désormais,
marxisme est plus libre et novateur.
2) Il existe une pluralité de manières d'être marxiste. Des auteurs très différents les uns des
autres peuvent être considérés comme étant légitimement marxistes.

Les deux auteurs que nous étudierons montrent qu'à partir d'un même objet – ici les classes sociales
– il y a différentes manières d'être marxiste. On parlera de :
– E.P. Thompson. Historien britannique, auteur de La formation de la classe ouvrière
anglaise.
– Erik Olin Wright. Prof de socio dans le Wisconsin, était le président de l'Association
américaine de sociologie.
Tous deux ont fondé leur œuvre sur la question des classes sociales, dans un paradigme globalement
marxiste. Mais ils ont des options méthodo, épistémo, différentes. Thompson défend une vision
constructiviste des classes sociales alors que Wright défend une théorie analytique des classes
sociales.

Thompson
Le constructivisme, c'est un courant des sc soc contemp qui naît dans les années 50-60 qui affirme
que la réalité sociale et / ou la réalité matérielle est socialement construite. 1Er ouvrage
constructiviste : Berger et Luckmann, La construction sociale de la réalité (disciples de Schutz et
de la sociologie phénoménologique).
Les constructivistes défendent le plus souvent deux thèses principales :
1) les représentations sociales ont une influence sur le mode d'existence de la réalité sociale,
sur l'ontologie même de l'objet en question. Dans La vie de laboratoire, Latour affirme que
les entités que « découvrent » les biologistes sont des entités socialement construites → les
représentations des scientifiques ont en fait une grande influence sur la façon d'appréhender
ces entités, ces entités n'existent pas de manière autonome vis-à-vis des représentations. Une
forme de subjectivisme qui a ceci de particulier (par rapport aux subj philo tradi) que c'est
un subjectivisme collectif.
2) Processualisme. Idée que la réalité sociale est constituée de processus, et non de substances
ou d'essences. Le constructivisme est un anti-essentialisme. Selon les constructivismes, il n'y
a rien de figé, d'essentiel ou de substantiel, d'intact et d'absolument stable dans la réalité
sociale.

Variantes plus ou moins radicales de constructivisme. Certaines soutiennent que seule la réalité
sociale est socialement construite (Thompson est dans cette optique). D'autres, comme Latour,
disent que ce n'est pas seulement des processus sociaux qui sont construits, mais aussi des entités
matérielles.

Chez Thompson : ce qui est l'objet d'une construction, ce sont les classes sociales. Elles sont le fruit
de l'influence des représentations sociales ainsi que des processus.

Thompson est l'un des grands historiens britanniques du Xxe. A appartenu à un groupe d'historiens
britanniques très célèbres de l'après-guerre : le « groupe des historiens marxistes britanniques »,
auquel appartenaient aussi Eric Hobsbawm, Christopher Hill et J. Saville. Ils sont membres ou
proches du PC de GB et développent, dans le domaine historiographique, une méthodo historique
novatrice qui est l'histoire « par le bas », qui consiste à dvper une histoire sociale de la modernité et
du Kisme qui adopte le point de vue des classes subalternes. Constatent que jusque-là, l'histoire de
la modernité a été écrite du pt de vue des dominants par les dominants. Une partie de l'histoire, du
coup, reste méconnue. L'ambition de ces chercheurs est de déterrer des pans de l'histoire oubliés
parce que pas remarqués. Vont s'intéresser à des catég de la population considérées jusque-là
comme marginales. Ex : Ch. Hill et l'histoire de la piraterie. S'intéresse aux pirates et à leur rapport
au Kisme naissant au 17ème. Montre que les pirates sont à l'origine des paysans qui ont subi un
exode rural, qui n'ont pas trouvé à s'employer dans les villes → se sont engagés dans la marine
marchande officielle, commerciale, puis en sont venus pour diverses raisons à basculer dans
l'illégalité et à devenir des pirates. Par l'entreprise de cette attention portée à la piraterie moderne, il
remonte jusqu'à un des phénos caract de l'industrialisation : l'exode rural. Piraterie prolifère dans les
périodes de mondialisation → circulations créent des opportunités pour les pirates.
Eric Hobsbawm : Les bandits. Dans cet ouvrage, dvpe le concept de « bandit social ». Le bandit
social, c'est Robin des bois (qui n'a pas existé mais résume des caractéristiques de gens qui ont
existé) qui vole au riche et donne au pauvre. Il fait une généalogie du bandit social, motivé par des
considérations de justice sociale et de redistribution des richesses. Hobsbawm montre que les
bandits sociaux prolifèrent dans les phases de transition. Le bandit social est celui qui fait reposer
ses actes sur une sorte de code de l'honneur ou une conception de la justice sociale qui remonte à
l'Ancien Régime, mais au moment où ce dernier bascule vers l'industrialisation → précède le monde
ouvrier moderne.
1956 : insurrection de Budapest réprimée par l'URSS + rapport secret de Khrouchtchev sur les
crimes de Staline.
A partir de ce moment-là, Thompson quitte le Parti communiste et devient membre de la New Left,
une gauche qui se veut nouvelle par rapport à l'ancien mvt ouvrier organisé et critique l'ordre social
en vigueur en URSS. Thompson se définit alors comme défenseur d'un « socialisme humaniste ».
Comme Rancière mais en des termes différents, Thompson a radicalement critiqué Althusser. Il a
notamment écrit La Pauvreté de la théorie, critique radicale du structuro-marxisme d'Althusser, lui
reprochant un biais théoriciste et une attention insuffisante portée à l'Histoire, aux faits empiriques.

La Marche de l'Egalité = un cas de part des sans-parts à la Rancière. Intéressante pour comprendre
l'ordre social en général. Evénément qui a été oublié pendant 30 ans.

Objectif : élaborer une histoire totale de la modernité.

18/12

Thompson défend une théorie constructiviste des classes sociales.


Wright, lui, est un théoricien analytique des classes sociales.

On a défini lors du cours précédent ce qu'est le constructivisme. C'est une caractéristique de la


théorie de Thompson.

On avait vu qu'en 1956, Thompson quitte le PC et devient un marxiste « indépendant ». Figure


marquante de la New Left, très actif dans le mouvement anti-nucléaire ou la contre-culture dans le
monde anglo-saxon. Pensées critiques anglo-saxonnes : ont beaucoup généré ce type de
personnalités un peu inclassables, telles Bertrand Russell.
Thompson est l'auteur, en 1963, d'un très grand livre d'histoire sociale : La formation de la classe
ouvrière anglaise [The Making of the English Working Class]. Dans cet ouvrage, Thompson se
propose de faire une histoire « par le bas » de l'émergence de la classe ouvrière anglaise, de la fin du
XVIIIème siècle à 1832-33 (mouvement chartiste), au cours de l'industrialisation de la GB.
Thompson va essayer d'exhumer, d'arracher à l' »immense condescendance de la postérité » des
pans entiers de l'histoire du mouvement ouvrier qui étaient alors tombés dans l'oubli. La classe
ouvrière anglaise a été la première au monde.
L'élément important pour ce cours est qu'en faisant cela, Thompson va, dans un même mouvement,
proposer une nouvelle théorie, tout à fait originale, des classes sociales : une théorie constructiviste
des classes sociales qui aura une influence considérable à partir du moment où elle va être énoncée.
Ce livre est aussi une théorie des classes sociales, Thompson y opère une montée en généralité.
Dans le paysage marxiste de l'époque : Thompson se réclame très clairement du marxisme dans cet
ouvrage, mais sa théorie va constituer un tournant dans l'histoire du marxisme. A partir des années
70, influencera des courants post-marxistes. En effet, Thompson inaugure une période où on va
accorder une place de plus en plus importante à la culture dans la définition des classes sociales.
Première cible que se donne Thompson dans l'ouvrage : l' « économisme ». Qu'est-ce qu'une
perspective économiciste dans les années 1960-1970 ? Dans une lecture marxiste un peu
traditionnelle, on considère que les classes sociales se définissent avant tout par des critères socio-
éco. Principal critère qui permet de déterminer appartenance de classe : critère économique ou
socio-économique. Idée selon laquelle CS sont avant tout un phéno socio-éco qui existe
indépendamment de la conscience individuelle et collective que peuvent en avoir leurs membres. A
cela, Thompson oppose un point de vue radicalement différent. « Le mot formation », écrit-il,
« indique que l'objet de cette étude est un processus actif, mis en œuvre tout autant par des agents
tout autant que par des conditions. La classe ouvrière a été partie prenante de sa propre formation ».
L'idée ce n'est pas : la classe ouvrière est née, puis a pris conscience de sa propre existence. La
conscience, en fait, participe de la naissance elle-même. La naissance et la conscience de la classe
ouvrière sont une seule et même chose → il n'y a pas lieu de séparer un versant « objectif », socio-
éco, et un versant « subjectif », la conscience de classe. La distinction que l'on rencontrait très
fréquemment dans le marxisme de l'époque entre conditions « objectives » et « subjectives » n'a pas
lieu d'être. On pourrait dire que toute la théorie constructiviste des classes sociales se résume au fait
de récuser cette distinction.
Une seconde position, qui n'est pas celle de Thompson mais d'auteurs qui s'en réclament : dès lors
que la conscience n'existe pas, n'existe pas non plus la classe sociale à laquelle la conscience était
rattachée → il faut tout recommencer à zéro et reconstruire des groupes sociaux sur d'autres bases.
Ex : Toni Negri, concept de « multitudes ».
Bourdieu : « être, c'est être perçu » → Thompson reprend cela à son compte. Importance, aussi, de
la perception des ouvriers par les autres classes.
Relations de productions dans lesquelles les individus sont insérés n'expliquent pas à elles seules la
nature des classes sociales.
Concept d' »expérience de classe » = central chez Thompson. Si on veut comprendre ce qu'est une
classe sociale, se dire que la distinction objectif / subjectif est dans le meilleur des cas secondaire et
se dire que ce qui est central, c'est cette notion d'expérience. Thompson est Britannique : importance
de l'empirisme (Hume, Locke) dans la tradition philosophique britannique. Thompson est un
représentant de l'hybridation de l'empirisme (pas spécialement marxiste, plutôt proche du
libéralisme) et de problématiques marxistes. A l'inverse, en France, on trouve à la même époque des
marxistes très cartésiens, rationalistes, comme Althusser → un rationalisme spécifique au contexte
français.
Qu'est-ce qu'une expérience de classe ?
Une expérience, tout simplement, est un ensemble de valeurs (ex : la solidarité), de représentations
(de soi-même et du monde), d'émotions et d'affects qui sont formés au cours du temps. Cette
expérience est possédée en propre par chaque classe, chaque collectif. L'expérience en question est
bien sûr toujours évolutive, plus ou moins homogène selon les époques. Elle est en partie
déterminée par la position des individus dans la structure sociale, mais en même temps, la position
dans la structure de classe (facteurs objectifs) ne sont pas suffisants pour rendre compte de
l'expérience qui est la sienne. Classes soc ne sont pas qu'affaire de structure. Elles sont avant tout
affaire de vécu → un vécu qui n'est pas individuel, mais historique et collectif.
Question de la transmission est centrale → la question des « espaces de classe » comme lieux-
miroirs d'expérience de classe, lieux de transmission des expériences de classe particulières (ex : la
« Ceinture rouge » autour de Paris, les espaces de la grande bourgeoisie (Neuilly, etc.)).
Rapports entre les classes sont constitutifs de l'existence même des classes. Classes n'apparaissent
pas séparément les unes des autres pour rentrer en relation dans un second temps.
Les classes sociales se posent en s'opposant : quand une classe sociale naît, elle naît déjà
immédiatement dans un rapport particulier avec les autres classes présentes dans le champ
considéré. Quand la classe ouvrière anglaise se construit à la fin du 18ème, elle se construit en se
référant en permanence aux autres classes présentes en Angleterre : l'aristocratie terrienne (gentry)
et la bourgeoisie marchande. Ceci vaut tout particulièrement dans les moments de lutte de classe les
plus aigus.
Donc CS ne sont pas des substances ou des choses, mais des relations. Co-construction, co-
évolution des CS = crucial.
Pour Thompson : toujours erroné de parler des CS en général, quand on accorde à l'être de classe un
caractère par trop universalisant Dans la mesure où CS sont tributaires d'une expérience, elles sont
par là-même tributaires d'un contexte de formation → sont toujours singulières du pt de vue de leur
nature.
Quand on parle de CS, il convient tjs d'utiliser un max de précisions spaci-otemporelles.
Du coup avec Thompson, on ne parle jamais de la classe ouvrière en générale, mais plutôt de la
classe ouvrière française dans les années 50, etc.

Ceci le conduit à un « singularisme méthodologique » : une CS est tjs définie par sa singularité.
Thompson : il n'y a rien d'automatique pour une CO de s'identifier à une autre CO dans le monde.
Singularisme méthodo = singularité de chaque position d'une classe dans une époque et un lieu.
Ces éléments sont déjà présents chez certains communistes de la période antérieure : Gramsci, par
exemple, critique l'internationalisme un peu abstrait qui présuppose que classes ouvrières vont être
solidaires les unes les autres spontanément. Dit qu'il n'y a aucune automacité à ce propos.

Enjeu stratégique omniprésent chez Thompson : savoir à quelles conditions un internationalisme


renouvelé sera-t-il possible, dans années 60, etc. ? → La solution est de rompre avec
internationalisme abstrait.
Cf l'idée de « voies nationales » du socialisme, qui monte en puissance après la WWII (voie
italienne, voie chilienne avec Allende...). Indissociable de l'eurocommunisme (60, 70s), qui théorise
des voies nationales différentes de celles de la Russie.
Le titre de l'ouvrage est d'ailleurs La formation de la classe ouvrière anglaise, pas britannique. Il
pense qu'il y a une situation spécifique qui fait que la RI survient en Angleterre, etc.

Première implication : pas chose, relation.


Deuxième : singularisme méthodo. Précisions : cette thèse de la singularité des classes sociales
contredit une autre thèse centrale du marxisme : la prolétarisation universelle. C'est l'idée selon
laquelle à mesure que le temps va passer, la condition ouvrière va concerner progressivement de
plus en plus de gens et avoir tendance à s'homogénéiser de plus en plus (du pt de vue des conditions
matérielles, socioéco, mais aussi culturelles). Ceci prend plus généralement place dans la thèse de la
polarisation de classe.
Thompson : les différentes classes ouvrières nationales vont aller en se complexifiant et aller vers
des situations de plus en plus hétérogènes. En somme, les voies nationales vers l'être de classe
ouvrier vont diverger de plus en plus et non pas converger de plus en plus. Donc pas prolétarisation
universelle : dans la mesure où prolétarisation est basée sur l'expérience, CO nationales seront de
plus en plus distinctes. En outre, cette thèse de la singularité des CS implique qu'il n'y a pas de loi
du dvpt historique qui s'applique à toutes les CO dans le monde (ce que pensaient de nombreux
marxistes juque dans les années 70 et plus tard). Il y a un historicisme de Thompson : c'est la
contingence qui est l'élément déterminant du processus historique.
Troisième : pour Thompson, les classes sociales sont des phénomènes fondamentalement
dynamiques, évolutives: cela encombre l'historien, qui par définition a toujours un temps de retard
sur la réalité qu'il veut étudier; cette affirmation du caractère dynamique des classes sociales permet
à Thompson d'abolir une distinction fondamentale dans le marxisme, entre la classe ouvrière et le
mouvement ouvrier ; cette distinction repose sur l'idée qu''il y a une classe ouvrière objective d'une
part, un mouvement ouvrier, en action, de l'autre ; origines de cette distinction, déjà présente chez
Marx, développée par Kautsky et Lénine, est la distinction entre la classe en soi et classe pour soi
(qu'on retrouve chez Bourdieu à travers la distinction entre classe probable (potentiel reposant sur
des conditions socio-économiques communes) et classe mobilisée (quand, sur la base de conditions
communes, une mobilisation a lieu)); selon Thompson, cette distinction est fallacieuse: ce que dit
Thompson, c'est que la classe ouvrière n'existe pas indépendamment de la conscience qu'elle a
d'elle-même; classe ouvrière est cette conscience, elle n'existe qu'en tant que mouvement; dès lors
lors que le mouvement ouvrier cesse, la classe ouvrière n'existe plus: pas de classe ouvrière statique,
fixe; classe ouvrière est nécessairement en mouvement; sans celui-ci, la classe ouvrière n'existe plus
(or le constructivisme se définit par sa définition processuelle, et par le fiat qu'acteurs se
représentent eux-mêmes en tant que tels).

En somme, les classes sociales sont un phénomène fondamentalement dynamique; les processus les
sous-tendant ne semblent pas susceptibles de s'interrompre. "on peut parler de classes lorsque les
hommes, à la suite d'expériences communes qu'ils partagent (...) perçoivent ou véhiculent des
intérêts en commun (...) s'incarnent dans des traditions, des systèmes de valeurs (...) mais nous ne
pouvons pas formuler de lois". Ainsi, toute expérience est fondamentalement contingente:
appartenir à une classe sociale est tjs un fait de culture, de conscience de soi. Ceci est illustratif de
la façon dont Thompson définit les classes: théorie culturaliste des classes, accordant à la culture
une place de plus en plus importante. On ne congédie certes pas la dimension matérielle des
phénomènes sociaux, mais on insiste de plus en plus sur la dimension culturelle du marxisme.
Qu'est-ce qui explique le tournant culturaliste dans le marxisme dans les années 1960:
– après la Deuxième Guerre Mondiale, apparaissent les médias de masse, qui se standardisent
et se mettent à la portée de tous les ménages: dès lors, comme les autres courants, marxisme
doit prendre en considération émergence de ceux-ci ; médias de masse influent sur le
fonctionnement du champ social, sur le domaine politique ;
– nous sommes au sein des Trente Glorieuses: impression va se faire jour que le capitalisme a
trouvé une réponse aux inégalités: dès lors, préoccupations culturelles prennent de
l'importance; massification culturelle, augmentation du pouvoir d'achat, ... rapport de toutes
les catégories sociales à la culture change ; complexification de la structure de classe, y
compris dans les pratiques culturelles ;
– la génération de marxistes de Thompson est désormais composée quasi-exclusivement de
professeurs d'universités; auparavant, nous avions affaire à des dirigeants de formations
ouvrières; à partir de la deuxième moitié du Xxème, marxistes snt de plus en plus des
universitaires: culture devient leur pain quotidien; en général, autonomisation entre le champ
de la pratique politique à gauche, et le champ intellectuel marxiste.

Durkheim : notion d'homo duplex. Nous sommes à la fois des individus éminemment singuliers et
de sociabilité, de société.

Revue Réseaux (Cairn).