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Résumé :

Gail Rivers est la reine incontestée du mariage. Du mariage des autres, s'entend. Car si elle
organise avec brio réceptions et voyages de noces pour ses heureux clients, elle-même ne
convolerait pour rien au monde ! Une expérience douloureuse l'a à jamais guérie de toutes
velléités nuptiales, tant et si bien qu'elle considère désormais le mariage comme une source
de profit, rien d'autre. Et pourtant... Lorsqu'elle entend Alex Medway critiquer le mariage,
allant même jusqu'à le qualifier d'attrape-nigauds, quelque chose en elle s'insurge. Et une
envie irrépressible lui vient de donner une petite leçon à ce séduisant célibataire...
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Gail jeta un coup d’œil inquiet à sa montre : le mariage devait avoir lieu dans moins d’une
demi-heure. Puis elle se tourna vers Freddie Medway qui faisait nerveusement les cent pas
dans le grand salon.

— Si vous ne partez pas maintenant pour l’église, vous allez être en retard, le prévint-elle.

Freddie regarda l’horloge et soupira.

— C’est ce que j’ai dit à papa il y a dix minutes. Mais il veut attendre le tout dernier
moment...

— Tout cela à cause de votre frère Alex... Je ne comprends pas comment il peut refuser de
venir au mariage de son propre père! s’exclama Gail, que cette pensée révoltait.

— C’est parce que vous ne le connaissez pas suffisamment ! Sinon, vous ne poseriez
même pas la question... Il a toujours été ainsi. Pour lui, les sentiments ne comptent pas. Il ne
s’intéresse qu’aux faits et, en l’occurrence, il est convaincu que papa s’est laissé séduire par
une femme qui ne désire que sa fortune...

— Qu’en sait-il? protesta Gail avec véhémence. Ce n’est pas parce que Liliane a quelques
années de moins que sir James...

— Trente, tout de même, précisa Freddie. Et je dois admettre que c’est beaucoup : Liliane
est plus jeune qu’ Alex et à peine plus âgée que moi !

— Mais elle a vraiment l’air de tenir beaucoup à votre père...

— C’est ce que j’ai dit à mon frère. Bien sûr, elle n’épouserait sans doute pas papa s’il
était pauvre, et l’idée de devenir lady Medway ne doit pas lui déplaire... Mais je suis
convaincu qu’elle l’aime beaucoup et qu’elle fera tout pour le rendre heureux. C’est ce qui
compte, à mes yeux. Alex, lui, pense toujours le pire des gens qu’il rencontre.

— Eh bien ! s’exclama Gail. Ce doit être quelqu’un d’absolument charmant !

— Alex n’a que faire du charme, expliqua Freddie en haussant les épaules. Pour lui, la
seule chose qui compte ce sont les intérêts de la famille. Il n’arrive même pas à comprendre
que j’essaie de me montrer sympathique envers les clients : à ses yeux, c’est une perte de
temps. Il ne se rend pas compte que le simple fait de se montrer aimable et attentif aux
besoins des autres peut convaincre quelqu’un d’acheter plus efficacement que tous les
raisonnements du monde.

Gail sourit, songeant que Freddie Medway ne devait pas avoir grand mal à convaincre :
c’était un garçon plein de charme, qui respirait la joie de vivre et était doué d’un solide sens
de l’humour. Elle ne l’avait rencontré qu’en quelques occasions, alors qu’elle s’occupait de
préparer le mariage de son père, mais elle avait vite compris qu’il aurait pu vendre des
réfrigérateurs au pôle Nord...

Il avait hérité cette aptitude de son père, James Medway, qui avait commencé comme
vendeur sur un marché aux puces pour finir, à force de volonté et d’habileté, à la tête d’un
gigantesque empire industriel et financier. Il avait même été anobli, ce dont il tirait une
grande fierté. Ses deux fils avaient pris la relève à la tête du consortium familial, et le vieil
homme avait décidé de jouir enfin des privilèges si durement gagnés. Gail et lui avaient tout
de suite sympathisé, peut-être parce que, derrière le vieux renard impitoyable, elle avait su
découvrir un cœur d’or et une certaine ingénuité pour tout ce qui ne concernait pas le
commerce.

Ainsi était-il tombé éperdument amoureux de Liliane, se conduisant à son égard en véritable
adolescent. Il avait aussitôt décidé d’épouser la jeune femme, et avait naturellement fait
appel à Gail pour préparer l’heureux événement.

Nuptia Créations, l’entreprise que Gail avait fondée quelques années auparavant, était
spécialisée dans l’organisation des cérémonies de mariage. Elle s’occupait à la fois de la
décoration de l’église, de la musique, de la réception, de la création ou de l’achat des
vêtements des mariés, et du voyage de noces. Sir James avait commandé la prestation la
plus luxueuse et la plus complète, et Gail s’était chargée en personne de tous les détails de la
préparation.

Il avait été décidé que la réception aurait lieu à Gracely Manor, l’élégante demeure du XVe
siècle que sir James avait achetée pour y passer sa retraite. C’était une maison magnifique,
située près de la ville de Chichley, à une quinzaine de kilomètres de Londres. Gail avait été
immédiatement séduite par ses jardins parfaitement entretenus et ses salons immenses.

Aujourd’hui, sous le radieux soleil printanier, la demeure était plus belle que jamais. Les
planchers avaient été cirés, les lustres de cristal brillaient de mille feux, et de grandes tables
avaient été dressées pour l’occasion, recouvertes de nappes immaculées et du plus beau
service de la maison.

Sir James, lui, attendait toujours son fils aîné pour partir à l’église; mais Alex n’arrivait pas.

Gail se tourna nerveusement vers sa cousine, Sylvia, qui était aussi sa première assistante au
sein de Nuptia Créations. Comme elle-même, elle était vêtue d’une splendide robe de
taffetas bleue, ce qui accentuait encore leur air de famille. En effet, toutes deux étaient
grandes, minces et blondes. Mais, si la plupart des gens s’accordaient pour trouver Sylvia «
jolie », Gail était, pour sa part, considérée comme une très belle femme.

— Mlle Hatley ne comprend pas pourquoi sir James continue d’attendre, dit Sylvia d’un
ton hésitant.

— Il faudra bien qu’elle s’y habitue, soupira Freddie. Papa n’a jamais compris combien
Alex pouvait être têtu. Je suis certain qu’il s’imagine que mon frère a été retardé...
— Ce doit être une déception terrible pour lui, observa Sylvia d’un ton plein de
commisération.

— Oui... Je ferais peut-être mieux d’aller lui remonter le moral, s’exclama Gail. Je ne
veux pas que la joie de cette journée soit ternie par les caprices de votre frère !

— Bon sang! s’exclama Freddie. L’œillet de ma boutonnière a même eu le temps de


dépérir pendant que nous attendions le bon vouloir d’Alex... Vous n’en auriez pas un autre?
demanda-t-il en se tournant vers Sylvia.

— Voyons, dit Gail avec un sourire en voyant sa cousine rougir sous le regard insistant de
Freddie. Votre œillet est parfait !

— J’en ai pris d’autres, au cas où, déclara Sylvia en allant chercher une nouvelle fleur,
qu’elle accrocha elle-même à la boutonnière de Freddie.

Ce faisant, elle lui décocha un timide sourire. Les laissant seuls, Gail monta jusqu’au bureau
de sir James qu’elle trouva, accoudé à la fenêtre, guettant impatiemment l’arrivée d’Alex.
Lorsqu’il se tourna vers elle, Gail comprit toute la tristesse qu’il devait éprouver.

— Vous feriez mieux d’y aller, lui conseilla-t-elle gentiment.

— Oui..., répondit-il d’une voix hésitante. Oui, je suppose. Nous ne devons pas faire
attendre les invités. C’est juste que... Enfin, je pensais...

Il se détourna pour cacher son chagrin à la jeune femme, qui maudit Alex en silence.
Comment pouvait-il se montrer si cruel envers un père si généreux ?

Sur le bureau, elle vit une photographie d’Alex. C’était un homme d’une trentaine d’année,
assez beau, mais dont les traits exprimaient une dureté impitoyable. Il suffisait de le regarder
pour comprendre qu’il valait mieux ne pas l’avoir pour ennemi...

— Mon fils..., murmura sir James en voyant que Gail regardait la photographie. J’espérais
vraiment qu’il viendrait, mais je suppose qu’il est trop occupé... Après tout, c’est lui qui
gère la compagnie, maintenant. Il est obligé de voyager dans le monde entier pour le bien de
l’entreprise, et il s’est rendu aux Etats-Unis, cette semaine. Il m’avait promis de faire
l’impossible pour venir mais vous savez ce que c’est...

— Ce doit être réconfortant pour vous de savoir que votre entreprise est en bonnes mains,
dit Gail.

— Oui, bien sûr. Alex est un bon fils, affirma sir lames. Il n’y a pas meilleur gestionnaire
que lui, en tout cas, ajouta-t-il avec une ironie amère. Bien... Prévenez Liliane que nous
allons partir pour l’église.

Gail lui adressa un sourire rassurant et monta jusqu’à la chambre qui avait été attribuée à la
future mariée, trois mois auparavant, lorsqu’elle avait emménagé à Gracely Manor. La
chambre se trouvait juste à côté de celle de sir James que, dans les faits, ils partageaient...
C’était cet amusant mélange de convenances et de modernisme qui avait présidé à la
préparation du mariage. Liliane avait en effet insisté pour se marier en blanc, d’ailleurs plus
par sens de l’esthétique que par conviction religieuse.

— Alors? demanda-t-elle impatiemment lorsque Gail la rejoignit. Jamie est-il enfin décidé
à partir?

— Oui... Il espérait juste que son fils finirait par arriver, expliqua la jeune femme.

— Alex ne viendra pas. Il a décidé depuis longtemps de gâcher ce mariage. Il a tout fait
pour m’empêcher d’épouser son père et, voyant qu’il n’y était pas parvenu, il a décidé de
montrer sa désapprobation, sans tenir compte de la douleur qu’il causerait à Jamie...

— Je sais. Mais il ne faut pas que vous pensiez à cela, sinon, il aura vraiment réussi à tout
gâcher. Sir James va partir pour l’église et vous le suivrez dix minutes après.

— D’accord, dit Liliane en rajustant la magnifique robe blanche qu’elle avait choisie.

Gail s’approcha et ajusta le voile et la couronne de fleurs, puis elle jeta un coup d’œil
critique sur la mariée. Liliane était une très belle femme et la robe lui allait à merveille,
soulignant sa minceur et sa grâce naturelle.

— Vous êtes parfaite...

Gail redescendit pour accompagner sir James à sa voiture. Au moment où ils arrivaient tous
deux au bas du grand escalier, Liliane commença à descendre derrière eux. Sir James se
retourna vers elle, lui jetant un regard aussi admiratif qu’amoureux.

— Eh! s’exclama-t-elle en abaissant précipitamment son voile. Va-t’en vite ! Tu n’es pas
censé me voir avant l’église ! Ça porte malheur...

Freddie entraîna son père vers la voiture en riant. Lorsque sir James fut installé, il fit signe
au chauffeur de démarrer et se tourna vers Gail avec un sourire ironique.

— Qu’y a-t-il de si drôle? demanda-t-elle, surprise.

— Désolé, Gail, je ne dis pas cela pour vous, mais je trouve tout ce cérémonial un peu
ridicule. Après tout, mon père vit avec Liliane depuis plus de trois mois...

— Que voulez-vous ? s’exclama Gail avec un sourire. Les gens aiment bien que le
mariage obéisse à des règles strictes. C’est une façon de faire de ce jour une occasion
unique, quelque chose de vraiment symbolique. Heureusement, d’ailleurs, sinon, je serais au
chômage depuis longtemps ! Au fait, vous avez la bague ?

— Bien sûr... Vous savez, cela fait une drôle d’impression d’être le témoin de son propre
père.
— Il a besoin de savoir que vous le soutenez.

Freddie hocha la tête et monta dans sa propre voiture.

Lorsqu’il fut parti, Gail retourna trouver Liliane.

— Vous partirez dans cinq minutes, lui dit-elle, ce qui devrait laisser à tout le monde le
temps de se préparer...

— Je vais attendre un peu plus, déclara la jeune femme. Après tout, c’est le privilège de la
mariée...

— Mais nous sommes déjà en retard, protesta Gail. Je no veux pas que sir James se
plaigne de mes services...

— Allons, il ne vous en voudra pas. Un peu d’impatience n’en rendra la cérémonie que
plus belle...

— Qui sait? dit Gail en souriant. Il pourrait changer d'avis entre-temps?

— Oh, non ! Pas mon Jamie... Même si je mettais une heure à arriver, il m’attendrait, j’en
suis sûre. Au fait, Gail, je voulais vous remercier pour la robe : vous avez vraiment fait du
beau travail.

— Merci.

— Dites, vous qui voyez beaucoup de mariages, avez-vous déjà vu un marié ne pas se
présenter à l’église au dernier moment?

— Non, répondit Gail d’une voix très dure. Mais si cela arrivait, ajouta-t-elle en se forçant
à sourire, je considérerais cela comme une faute professionnelle...

Liliane éclata de rire.

— Vous êtes une vraie femme d’affaires !

— Eh oui ! Bien, vous pouvez y aller, à présent...

Liliane descendit les marches du perron et s’installa dans la spacieuse limousine qui avait
été affrétée pour l’occasion. A côté d’elle prit place le frère du marié, qui devait la conduire
à l’autel. Gail poussa un soupir de soulagement. Ce mariage était plus difficile à gérer que la
plupart de ceux qu’elle organisait, mais, pour le moment, tout se passait comme prévu.

Elle se rendit dans la bibliothèque et ouvrit son ordinateur portable afin de préparer les
modalités du prochain mariage qu’elle devait organiser. Nuptia Créations avait en moyenne
huit cérémonies à mettre en place en même temps, et l’entreprise de Gail pouvait à juste titre
être qualifiée de florissante. Ce qui était assez amusant, si l’on considérait l’événement qui
avait présidé à sa création...
Car si David Cater n’avait pas été aussi faible, si sa mère n’avait pas été une femme froide
et calculatrice et son père un attentiste plein de bonnes intentions, Gail n’aurait jamais fondé
son affaire... Et elle serait sans doute beaucoup plus heureuse, à l’heure actuelle.

Agacée par le tour que prenaient ses pensées, la jeune femme essaya de se concentrer sur
l’écran de l’ordinateur. Ce n’étaient plus que de mauvais souvenirs datant d’une époque
révolue... Mais l’image de Liliane, radieuse, entrant dans l’église, de sir James se tournant
vers elle, les yeux brillants de joie, ne cessait de venir la perturber. Il n’y aurait pas de
mauvaise surprise pour elle, pas de marié absent et de témoins dissimulant leurs sourires
ironiques derrière des moues désolées. Liliane, elle, quitterait l’église au bras de son nouvel
époux, et non pas seule et pleurant d’humiliation...

Gail éteignit l’ordinateur. Elle n’arrivait décidément pas à se concentrer. Essayant de calmer
le flot de souvenirs douloureux qui lui revenaient tout d’un coup, elle retourna dans les
salons de réception pour vérifier une dernière fois de plus que tout était prêt pour recevoir
les convives.

Comme elle s’approchait de la gigantesque pièce montée, elle aperçut un homme qui
regardait le gâteau d’un air songeur. Il lui tournait le dos, mais elle le vit secouer la tête d’un
air méprisant.

— Excusez-moi, dit Gail.

Il se retourna, et elle retint à grand-peine une exclamation de surprise en voyant de qui il


s’agissait.

— Nous ne vous attendions plus !

— Nous ? répéta Alex Medway en fronçant un sourcil. Vous faites donc partie de ce
cirque?

— C’est moi qui organise le mariage, précisa-t-elle froidement.

— Pour de l’argent?

— Oui, c’est mon métier. Nuptia Créations se charge de préparer et de superviser les
mariages de ses clients.

— Je suppose que ce doit être un métier très lucratif... Combien avez-vous réussi à soutirer
à mon père ?

— Sir James a exigé notre prestation la plus complète, éluda Gail.

— Ce qui fait combien?

— Je ne peux pas vous le dire.


— Pourquoi?

— Parce que cela ne vous regarde pas, répliqua-t-elle sèchement.

— Pardon? s’exclama-t-il avec un mélange de colère et de surprise.

— Mon client est sir James, pas vous. Et je ne trahirai pas le secret professionnel.

— Je vois. C’est très estimable de votre part, constata Alex avec une ironie glacée.

Gail serra les dents. Alex Medway était bien l’homme insupportable qu’avait décrit Freddie.

— Vous ne devriez pas être ici, dit-elle.

— Je ne pensais pas venir mais, au dernier moment, je n’ai pas pu résister à la curiosité. Je
voulais voir jusqu’où mon père pousserait la farce...

— J’espère que vous n’êtes pas déçu ?

— Pas du tout ! Tout est exactement comme je l’avais imaginé : grandiose, triomphant et
ridicule ! Lily Hatch doit être ravie... Après tout, c’est une digne façon pour elle de fêter sa
victoire.

— Qui est Lily Hatch ? demanda Gail, surprise.

— Lily Hatch, plus connue sous le nom de Liliane Hatley...

— Vous avez fait une enquête sur elle? s’exclama Gail, révoltée.

— Oui, une enquête très approfondie. Ce que mon père aurait dû faire lui-même,
d’ailleurs...

— Votre père est amoureux d’elle ! Comment pouvez-vous être assez cruel pour lui gâcher
cette journée? Vous n’avez donc aucun sentiment pour lui?

— Vous vous mêlez de choses qui ne vous regardent absolument pas, répliqua Alex.
J’adore mon père, et c’est justement pour cela que j’essaie de le sauver du ridicule !

— Peut-être qu’il lui importe peu d’être ridicule du moment qu’il est heureux...

— Balivernes sentimentales !

— Lorsque je vous ai dit que vous ne deviez pas être là, précisa Gail, je voulais dire que
vous devriez être à l’église. Votre père voulait que vous soyez son témoin...

— Ce serait plus que je n’en peux supporter !

— Écoutez... Je ne connais pas votre père depuis très longtemps, mais c’est vraiment l’un
des hommes les plus gentils que j’ai jamais rencontrés. Je suis sûr qu’il a été un père
merveilleux pour vous...

— Je ne vois pas le rapport avec son mariage...

— Je pense que vous devriez oublier vos propres sentiments et penser un peu à lui, en
retour.

— Mais je n’ai fait que cela! protesta Alex. J’ai fait l’impossible pour lui faire recouvrer la
raison...

Gail serra les dents. Cette remarque avait éveillé en elle une nouvelle vague de mauvais
souvenirs. Alexander Medway, s’apercevant de son trouble soudain, lui jeta un regard
interrogatif. Mais elle parvint à recouvrer une expression impassible.

— Si vous aviez un minimum de décence, dit-elle, vous remonteriez aussitôt dans votre
voiture et vous iriez à l’église sur-le-champ. Cela rendrait votre père fou de joie... Vous dites
que vous avez fait ce que vous pouviez pour lui ouvrir les yeux et que vous avez échoué. Ce
n’est pas en vous montrant mesquin et revanchard que vous en sortirez grandi !

— Vous êtes vraiment une professionnelle de ce genre de situations, observa Alex. Mais
vous ne vous rendez pas compte que nous ne sommes tous deux que des pions dans ce
mariage?

— La différence entre vous et moi est que je le sais pertinemment, alors que vous croyez
avoir un rôle à jouer. Renoncez-y et allez à l’église. Mieux vaut céder noblement lorsque
l’on ne peut imposer ses vues...

Alex lui jeta un regard stupéfait, incapable de trouver une réponse convenable. Puis, sans
dire un mot, il se détourna et se dirigea vers la porte à grands pas. Cependant, parvenu sur le
seuil, il se retourna.

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il d’un ton impérieux.

— Gail Rivers.

— Je saurai m’en souvenir, dit-il avant de sortir d’un pas décidé.

La jeune femme haussa les épaules. Il pouvait bien penser ce qu’il voulait, cela ne changeait
rien.

Malheureusement, cet échange avait réveillé en elle les douloureuses images qu’elle avait
chercher à repousser depuis le départ de Liliane.

Alexander ressemblait tant aux membres de la famille de l’homme qu’elle avait failli
épouser... Elle avait pourtant aimé David Cater, lui vouant une adoration absolue,
indéfectible, ignorant tout ce qui les séparait, à commencer par sa fortune. En fait, elle
n’avait même pas su, au départ, qu’il venait d’une des familles les plus fortunées de la
région.

Mais les parents de David n’avaient pas tardé à le lui rappeler — très durement. En
véritables nouveaux riches, ils craignaient par-dessus tout de perdre ce qu’ils avaient
acquis ; et ils souhaitaient que leur fils épousent la fille d’une vieille famille, fortunée ou
titrée, afin de consolider leur position sociale.

Ils avaient donc accueilli très froidement les fiançailles de David et de Gail, qui venait d’une
famille assez pauvre. Mme Cater avait même essayé d’acheter la jeune fille pour qu’elle
renonce à ses velléités de mariage. Choquée et peinée, Gail avait refusé, et les parents de
David s’étaient résignés à organiser le mariage, à condition qu’il soit à la hauteur de leur
rang.

Gail, qui avait souhaité une cérémonie discrète et intime, s’était ainsi retrouvée associée aux
préparatifs d’une véritable célébration mondaine. Elle avait essayé de convaincre David
qu’elle se serait contentée de quelque chose de plus simple, mais il avait pris le parti de ses
parents. Et sa mère avait expliqué à Gail que, dans la mesure où elle voulait s’introduire
dans la famille à tout prix, il lui fallait en respecter les usages.

— Je ne suis pas dupe ! avait-elle déclaré. Je sais très bien que c’est moins mon fils que
son compte en banque que vous aimez. D’ailleurs, maintenant que je sais de quoi se
compose votre famille, je ne suis pas surprise que vous soyez aussi intéressée !

— Ce n’est pas parce que ma famille est pauvre que vous avez le droit de dire du mal
d’elle, avait protesté Gail.

— Allons, allons ! J’ai mené ma petite enquête, jeune fille. Je sais très bien quel genre
d’homme est votre oncle. Et je sais qu’il n’échappe à la prison que parce que sa famille le
soutient...

— J’ai parlé d’oncle Rex à David, s’était exclamée la jeune fille avec fierté. Il m’a dit que
cela lui était égal !

— Comme c’est habile de votre part... Je ne comprends même pas que mon fils ait pu être
assez bête pour se laisser rouler ainsi !

— David est amoureux de moi et je l’aime ! s’était-elle exclamée, révoltée par la dureté de
sa future belle-mère.

Mme Cater avait haussé les épaules et, après un dernier regard méprisant, s’était détournée
d’elle.

Le jour du mariage était enfin arrivé. Ce devait être le plus beau dans la vie de Gail... Elle se
souvenait encore de la limousine dans laquelle elle était montée, heureuse de se sentir belle
dans sa robe immaculée, heureuse d’épouser enfin l’homme qu’elle aimait, malgré la
mesquinerie et la rancune de sa famille. Dans ses yeux brillait la certitude d’un amour
absolu...
Mais lorsqu’elle était arrivée à l’église, David n’était pas là. Elle s’était avancée, incertaine,
jusqu’à l’autel sous le regard affligé ou moqueur des invités. Là, Mme Cater, d’une voix
suffisamment forte pour être entendue de tous, lui avait déclaré froidement que son fils,
enfin revenu à la raison, avait changé d’avis. Il était même parti en vacances pour se
remettre de ses émotions et éviter, sans doute, qu’elle ne puisse lui parler.

Gail s’était tournée vers les invités, mortifiée, honteuse, et avait dû affronter leurs
expressions curieuses. Tous attendaient de voir comment elle réagirait. Elle avait alors
poussé un cri déchirant, et s’était élancée hors de l’église en arrachant son voile, les yeux
pleins de larmes.

Et les Cater avaient gagné...

Il lui avait fallu des années avant d’admettre qu’elle s’était trompée au sujet de David. Il
n’était pas l’homme courageux qu’elle avait aimé mais un lâche, incapable de s’élever
contre les conventions et de faire triompher ses propres sentiments. Il avait d’ailleurs été
également incapable d’assumer son choix et ne lui avait jamais écrit ni téléphoné pour lui
expliquer sa décision. C’étaient ses parents qui s’en étaient chargés, avec une cruauté
intolérable.

A mesure que l’amour qu’elle avait éprouvé pour David se changeait en un profond mépris*
la naïveté de la jeune femme avait cédé la place à de la méfiance envers les autres et à une
dureté froide qui devait par la suite lui servir de bouclier contre les multiples injustices de
l’existence. Ainsi, lorsque Mme Cater avait envoyé ce qu’elle appelait un « chèque de
compensation », Gail avait résisté à la tentation de le déchirer et l’avait encaissé.

Puis, par cynisme, elle était entrée dans la compagnie de Mme Littleham, qui avait été
chargée d’organiser son mariage avorté. Elle n’avait pas tardé à faire la preuve de ses
extraordinaires talents de gestionnaire et à être promue aux plus hauts postes. Mme
Littleham avait même fini par faire d’elle son associée, et Gail avait eu la satisfaction de
payer ses parts de l’entreprise avec l’argent de Mme Cater.

A force d’imagination et grâce à un sens aigu du marketing, elle avait professionnalisé


l’activité, transformant la petite entreprise en véritable industrie du mariage. C’était une
façon, pour elle, de démontrer que cette cérémonie n’était qu’une source de profit comme
les autres. Avec les dividendes accumulés au cours des années, Gail avait pu racheter les
parts de Mme Littleham, lorsque celle-ci s’était retirée pour prendre sa retraite.

La mariée timide et amoureuse était devenue une redoutable femme d’affaires, élégante et
sûre d’elle. Son entreprise était l’une des plus prospères de la région, et employait six
personnes à plein temps. Les livres de commande étaient pleins, et Nuptia Créations était
même obligée de refuser des clients. Certains allaient jusqu’à repousser la date de la
cérémonie pour s’assurer de ses services.

Mais il arrivait encore parfois que des gens comme Alex, des gens qui ressemblaient
beaucoup aux Cater, parviennent à réveiller en Gail les souvenirs douloureux qu’elle ne
parvenait pas à effacer.
Elle se mit à faire les cent pas, impatiente que la noce revienne pour la tirer de ses sombres
pensées — même si cela signifiait qu’elle devrait revoir Alex Medway.

Un serveur qu’elle avait engagé pour l’occasion, se rendant compte de sa nervosité,


s’approcha d’elle.

— Vous voulez que je vous serve un verre avant que les hordes barbares n’arrivent?
demanda-t-il avec un gentil sourire. Vous avez l’air d’en avoir bien besoin.

— Vous avez raison, admit-elle.

— Que diriez-vous d’une coupe de champagne bien frais?

— Non, merci, répondit Gail avec un rire amer. Don-nez-moi n’importe quoi, mais pas de
champagne. Pas aujourd’hui...

Enfin, par la fenêtre du salon, Gail vit arriver les limousines de la noce qui remontaient
lentement l’allée de Gracely Manor. Elle posa son verre de sherry et se dirigea vers la porte
d’entrée pour accueillir les nouveaux mariés, qui descendirent de la première voiture main
dans la main. Sir James rayonnait littéralement de joie ; Liliane semblait radieuse et plus
belle que jamais.

Les autres voitures se garèrent tour à tour sur l’esplanade d’où partait l’escalier d’honneur
gagnant le perron. Une foule d’invités en sortirent, bavardant joyeusement. Sir James,
avisant Gail qui se tenait sur le seuil, s’approcha d’elle.

— Devinez qui est venu nous rejoindre? s’exclama-t-il. Alex ! Il est arrivé à l’église en
plein milieu de la cérémonie... Que pensez-vous de cela?

— Eh bien, vous voyez : vous aviez raison de penser qu’il ne vous laisserait pas tomber,
dit Gail avec un sourire forcé.

— Exactement! J’étais sûr qu’il ferait l’impossible pour venir, mais aucun d’entre vous ne
m’avez cru !

Alex les rejoignit à ce moment-là et, entendant que l’on parlait de lui, il jeta à Gail un regard
gêné.

Sir James se dirigea vers la salle à manger. Il prit place à la table d’honneur au côté de son
épouse et de Freddie tandis que les invités rejoignaient les places qui leur avaient été
affectées. Alex, hésitant, gagna la table d’honneur et constata qu’il était placé au côté de son
père. Il revint vers Gail et lui fit part de sa surprise.

— Vous n’avez pas eu trop de mal à refaire le plan de table au dernier moment ? demanda-
t-il.

— Pas du tout. Votre place était réservée depuis le début. Votre père était convaincu que
vous viendriez.

— Et dire que je n’en étais pas certain moi-même, il y a à peine deux heures... Et vous?
Où serez-vous assise?

— Nulle part. Je ne suis pas là pour manger mais pour veiller à ce que tout se passe bien.

Gail s’éloigna, le laissant seul. Lorsque tout le monde eut pris place et commencé à manger,
elle jeta un regard critique autour d’elle : jusqu’ici, tout se passait bien.

Elle alla alors trouver Sylvia pour lui demander si tout s’était bien passé à l’église. Sidérée,
elle la trouva assise à la table d’honneur, juste à côté de Freddie.

— Qu’est-ce que tu fais là? demanda-t-elle. Ce n’est pas ici que je t’avais placée...

— C’est ma faute, intervint Freddie. Mea culpa..., ajouta-t-il en posant une main sur son
cœur. Mais j’ai pensé qu’il était du devoir du témoin de veiller personnellement sur la plus
jolie femme de la cérémonie.

Sylvia rougit jusqu’à la racine des cheveux et Gail secoua la tête en souriant. Lorsqu’elle se
redressa, elle s’aperçut qu’Alex la regardait fixement : il avait observé attentivement toute la
scène d’un air ironique. Mal à l’aise, Gail se détourna et se dirigea vers les cuisines.

Lorsqu’elle revint dans la salle à manger, un moment plus tard, Freddie finissait un discours
de félicitations sous les bravos de l’assistance. C’est alors qu’Alex se leva, comptant
visiblement prendre la parole à son tour. Il y eut dans l’assemblée un murmure inquiet. Nul
n’ignorait combien il s’était opposé à ce mariage et tous avaient remarqué son retard à
l’église.

— Vous avez tous cru que je ne viendrais pas, n’est-ce pas ? commença Alex avec un
sourire ironique. Pourtant je suis là, parce que rien n’aurait pu m’empêcher d’assister à cet
événement. Mon frère et moi savons combien papa se sentait seul depuis la mort de maman
et nous espérions tous deux qu’il retrouverait sa joie de vivre d'autrefois. C’est le cas
aujourd’hui et tous ceux qui l’aiment s’en réjouissent. Portons donc un toast au bonheur de
mon père et de sa nouvelle épouse !

Il leva sa coupe de champagne, imité par tous les convives, puis la porta à ses lèvres. Sir
James regardait son fils, rayonnant de joie ; mais Alex, lui, avait les yeux fixés sur Gail qui
le dévisageait, parfaitement stupéfaite.

Lorsque le repas s’acheva, les domestiques vinrent desservir et apporter le café tandis que
l’orchestre que Gail avait recruté pour l’occasion s’installait et commençait à Jouer. Sir
James, comme l’exigeait la coutume, fut le premier à s’avancer avec sa nouvelle épouse.

Malgré son âge et son embonpoint, il prouva à tous les convives qu’il était un excellent
danseur et fut applaudi à tout rompre. Puis le couple fut rejoint par Freddie, qui entraîna
Sylvia tandis que Gail discutait avec le maître d’hôtel de la famille.

— Venez, Gail, s’exclama joyeusement sir James qui continuait de danser. Amusez-vous
un peu !

— Je travaille, moi, protesta-t-elle en riant.

— Alex, fais la danser, commanda sir James à son fils aîné. C’est mon mariage et je veux
que tout le monde en profite.

Alex s’inclina devant la jeune femme et la prit par la main :

— Vous avez entendu, dit-il avec un sourire ironique. Papa veut que nous nous amusions...

— Je ne voudrais surtout pas vous forcer à danser avec moi, rétorqua Gail un peu
sèchement.

— Allons, vous me l’avez dit vous-même : il faut faire ce que papa souhaite parce que
c’est le jour de son mariage. Voyez : il nous regarde...

— Très bien, concéda la jeune femme. Je danserai donc pour lui faire plaisir...

Alexander, tout comme son père, était un cavalier accompli, et c’est sans aucune raideur
qu’il la fit tourner, en parfait accord avec la musique. La danse révélait en lui une certaine
sensualité qui, malgré elle, troubla Gail, et elle ne tarda pas à éprouver un réel plaisir à se
laisser aller au rythme de la valse.

Le contact de sa main dans son dos, l’effleurement répété de leurs cuisses, la fermeté de son
épaule ne tardèrent pas à donner à leur danse une certaine intimité troublante à laquelle Gail
ne pouvait s’empêcher d’être sensible. Et le sourire satisfait qui s’était peint sur les lèvres
d’Alex lui prouva qu’il était parfaitement conscient de l’effet qu’il produisait sur elle.

Elle eut l’impression que la température de la pièce augmentait brutalement.

— Vous avez fait un très beau discours, observa-t-elle pour rompre le silence.
— Oui... Vous auriez dû voir votre visage tandis que je parlais ! Vous étiez sûre que
j’allais proférer des horreurs, n’est-ce pas? Pourtant, si vous me connaissiez, vous sauriez
que je suis bien la dernière personne capable de faire du mal à mon père... Vous savez que
vous dansez vraiment très bien ?

— Vous aussi, répondit Gail en le regardant de nouveau droit dans les yeux. Mais je ne
devrais pas être en train de danser... Et puis, je ne suis pas habillée pour.

Alex jeta un coup d’œil à son tailleur très strict et sourit.

— C’est vrai... Vous devriez porter une longue robe de velours noir..., déclara-t-il
pensivement.

— Je ne crois pas que cela m’irait.

— Oh, si ! J’en suis certain. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup vous voir porter la robe que
j’imagine.

— J’ai bien peur que vous ne soyez condamné à l’imaginer. C’est sans doute la dernière
fois que nous nous rencontrons.

— Il se pourrait que vous vous trompiez, objecta Alex dans se départir de son sourire.

— J’en doute fort...

— Allons ! Vous aurez du mal à retrouver un cavalier aussi doué que moi ! remarqua-t-il
avec une moue arrogante.

— Cela ne fait rien, je ne danse quasiment jamais.

— Vous devriez... avec moi.

Gail soupira et haussa les épaules : il était vraiment Impossible. Mais en croisant son regard,
elle y lut une lueur moqueuse et sourit malgré elle. Alex éclata de rire.

— C’est mieux, dit-il. Je trouve que vous vous contrôlez beaucoup trop, mademoiselle
Rivers. Et je me demande pourquoi...

— Moi, j’ai l’impression que vous vous faites des Idées, monsieur Medway.

— Je ne pense pas. J’ai très peu d’imagination mais un grand sens de l’observation. Et je
vois en vous une femme très contrastée : glace dehors et feu dedans.

— Comment pourriez-vous savoir comment je suis réellement ? Nous nous connaissons à


peine.

— Je le sens à la façon dont vous dansez, dit-il en la serrant davantage contre lui.
— Je vous en prie, écartez-vous un peu... Des gens nous regardent, protesta Gail.

— Qu’ils nous regardent! s’exclama Alex. Nous Nommes parfaitement assortis et cela les
rend jaloux. Tenez ! Donnons-leur quelque chose dont ils puissent discuter à loisir...

La musique avait changé, passant d’une valse à une rumba endiablée. Avant que Gail ait pu
s’écarter de lui, Alex adapta son pas et l’entraîna dans une série de figures d’une extrême
complexité, qu’il maîtrisait à la perfection. Il fallut à la jeune femme toute son habileté pour
ne pas trébucher et pour suivre le rythme effréné qu’il lui imposait.

La hanche collée contre celle d’Alex, elle se demanda si elle ne perdait pas la raison. Voilà
qu’elle se donnait en spectacle avec un homme qu’elle connaissait à peine et avait
immédiatement trouvé antipathique ! Et pourtant, au lieu de le repousser, elle calquait ses
gestes sur les siens avec un étrange enthousiasme.

Lorsque la musique s’acheva sur une dernière note de trompette, Alex la renversa en arrière
et elle s’abandonna, lui faisant totalement confiance, sachant instinctivement qu’avec lui,
elle n’avait rien à craindre. Puis il l’attira de nouveau tout contre lui et la regarda droit dans
les yeux. L’espace d’un instant, elle eut l’impression qu’il allait poser ses lèvres sur les
siennes...

Un concert d’applaudissements la tira de cet état quasi hypnotique. Gail, regardant autour
d’elle, réalisa avec stupeur qu’ils étaient à présent seuls sur la piste de danse. Les autres
invités s’étaient réunis en cercle autour d’eux pour les regarder évoluer, fascinés sans doute
par leur prodigieuse maestria.

— La prochaine fois que nous faisons ce genre de chose, murmura Alex à son oreille, je
tiens absolument à ce que vous portiez cette fameuse robe noire...

— Excusez-moi, je dois aller aider la mariée à se préparer, se contenta de répondre Gail en


évitant son regard.

Faisant signe à Sylvia de l’accompagner, elle se dirigea vers le grand escalier et monta
jusqu’à la chambre de Liliane.

Cette dernière avait commencé à ôter sa robe de mariée et Gail et sa cousine l’aidèrent à
s’en défaire complètement.

— Vous êtes vraiment splendide, la félicita Gail.

— Merci..., répondit Liliane en souriant. Dites, vous êtes sûre que je n’ai rien oublié?

— Si, votre bouquet, dit Sylvia en le lui tendant. Vous le jetterez juste avant de monter en
voiture...

Quelqu’un frappa à la porte et Gail alla ouvrir. Elle découvrit sur le seuil sir James, un
sourire réjoui aux lèvres.
— Tu es prête, ma chérie ? demanda-t-il à Liliane.

La jeune mariée vint le rejoindre, suivie par Gail et Sylvia, et ils descendirent l’escalier sous
les applaudissements enthousiastes des invités. Sir James prit sa femme par la main et tous
deux se dirigèrent vers la limousine qui les attendait au pied du perron.

Liliane s’arrêta alors et, sans se retourner, jeta son bouquet au milieu des invités. Il arriva
juste à l’endroit où se tenaient Gail et Sylvia. Gail essaya de s’écarter pour laisser sa cousine
l’attraper, mais Alex se tenait juste derrière elle et elle n’eut pas d’autre choix que de s’en
saisir avant qu’il ne tombe à terre. Avec un frisson, elle le tendit à Sylvia.

— Oh, non ! s’exclama celle-ci. Il est pour toi...

— Non, prends-le, répliqua Gail.

Alex la saisit alors par le bras et l’entraîna vers la maison.

— Dites-moi, demanda-t-il, où vont donc nos heureux mariés?

— En croisière dans les Caraïbes, répondit Gail, s’attendant à quelque commentaire


débordant de cynisme.

— Ne vous en faites pas, la rassura Alex avec un sourire. Je ne dirai rien... Du moins
jusqu’à ce que Liliane se montre sous son vrai jour.

— Tout ce qui importe, c’est qu’elle rende votre père heureux.

— Bien sûr... Mais combien de temps cela durera-t-il? Je leur donne trois mois. Puis mon
père se rendra compte du genre de femme qu’elle est vraiment et la jettera dehors. A ce
moment-là, elle demandera une pension alimentaire astronomique — mais je veillerai à ce
qu’elle ne l’obtienne pas !

— Peut-être ne la jettera-t-il pas dehors... Vous n’avez pas le droit de choisir pour lui. On
dirait que vous avez peur que Liliane ne vous prenne une part de l’héritage de votre père !

— Voilà que vous êtes blessante...

— Je suis désolée, monsieur Medway, mais qui sème le vent récolte la tempête. Vous ne
cessez de présumer le pire des gens que vous rencontrez, et il est normal qu’ils finissent par
penser le pire de vous. Maintenant, si vous voulez m’excuser, j’ai du travail.

Gail s’éloigna à grands pas, pour ne pas laisser à Alex le temps de la retenir. Sa présence la
rendait étrangement nerveuse, affaiblissant ses défenses naturelles, peut-être parce qu’elle
n’était que trop sensible à cette impression de force brute qui se dégageait de lui.

Elle se dirigea vers le chef du petit orchestre avec lequel elle travaillait régulièrement et lui
indiqua l’adresse du mariage qui devait avoir lieu la semaine suivante. Lorsqu’ils furent
convenus d’une heure, Gail retourna vers le vestibule où elle trouva Alex, bien décidé
semblait-il à reprendre leur discussion.

— Je vous demande pardon..., commença-t-il.

— Moi aussi. Je n’aurais pas dû vous parler de la sorte. C’était inélégant de ma part.

— Et faux, ajouta Alex. Je possède déjà une bonne partie de Medway Industries en mon
nom propre. Papa y a veillé pour m’assurer une plus grande légitimité à la tête de
l’entreprise. Bien sûr, je ne suis guère disposé à laisser Lily Hatch mettre la main sur le reste
des biens de mon père, mais ce qu’il avait de plus précieux m’appartient déjà et personne ne
pourra me le prendre. En revanche, elle risque de ruiner Freddie et cela, je ne peux
l’accepter.

— Il est assez intelligent pour se défendre seul...

— Intelligent, oui. Mais aussi très influençable. Je lui ai trouvé un poste commercial dans
lequel il excelle et où il ne peut pas mettre en danger notre activité...

— Vous ne manquez pas de toupet ! s’exclama Gail. Comment pouvez-vous être aussi
méprisant envers votre propre frère?

— Il a besoin que l’on s’occupe de lui, comme un enfant que l’on doit surveiller...,
répondit Alex en regardant Freddie qui se dirigeait vers la terrasse en compagnie de Sylvia.
A ce propos, je me demande bien qui est cette fille avec laquelle il n’arrête pas de danser?

— Bon sang ! Vous pouvez quand même le laisser choisir ses partenaires de danse !

— Puisqu’il l’emmène sur la terrasse, c’est qu’il doit avoir autre chose en tête qu’une
simple danse...

— Mais il est libre de fréquenter qui il veut ! s’exclama Gail, révoltée.

— Qui il veut, mais pas une des amies de cette rapace de Lily !

— Eh bien, sachez que vous vous trompez ! Sylvia n’est pas une amie de Lily, c’est ma...

— Excusez-moi un instant, l’interrompit Alex en se dirigeant à son tour vers la terrasse.

Gail lui emboîta le pas.

— Vous n’allez pas les déranger?

— Vous croyez? répliqua-t-il sans faire mine de s’arrêter.

Ils se retrouvèrent ainsi sur la terrasse. Freddie et Sylvia étaient assis sur la balustrade de
pierre surplombant les jardins de Gracely Manor. Freddie tenait les mains de la jeune femme
dans les siennes en un geste que Gail trouva délicieusement compassé.
Mais Alex ne sembla pas touché le moins du monde par cette scène romantique. Il toussa
fortement ; Freddie leva les yeux vers lui, tandis que Sylvia retirait prestement ses mains.

— Tu as le chic pour apparaître au mauvais moment, mon cher frère, observa Freddie.

— Et toi, tu as le chic pour oublier tes obligations. Maintenant que papa est parti, tu te
dois à tes invités, je te rappelle.

— Mais ils n’ont pas besoin de moi puisque tu es là, répondit Freddie avec un sourire
ironique.

— Tu vis dans cette maison, pas moi. C’est donc à toi d’assumer le rôle du maître de
maison.

— C’est bien la première fois que je t’entends me confier une responsabilité. D’habitude,
tu es plutôt du genre à me donner des ordres...

— Très bien. Considère cela comme un ordre, alors.

Freddie fit mine de répliquer, mais Sylvia posa doucement une main sur son bras.

— Votre frère a raison, dit-elle. Vous ne devriez pas me consacrer tout votre temps...

— Mais mon temps Vous appartient entièrement, répondit-il galamment.

Il posa un rapide baiser sur les lèvres de la jeune femme qui s’empourpra puis, sans lâcher
sa main, il se leva, l’entraînant à sa suite.

— Vous êtes un véritable tyran! s’exclama Gail, profondément choquée, à l’adresse


d’Alex.

— Une chasseuse d’héritage suffit dans la famille, décréta-t-il. Je ne veux pas qu’une
autre mette la main sur mon frère !

— Comment osez-vous traiter Sylvia de chasseuse d’héritage? s’emporta Gail.

— C’est une amie de Lily et cela suffit à me rendre méfiant !

— Eh bien, vous vous trompez. Sylvia n’avait jamais rencontré Liliane jusqu’à ce matin.
Il se trouve qu’elle est ma cousine.

Alex parut troublé par cette révélation inattendue et jeta un regard incertain à son
interlocutrice.

— Je ne voulais pas insulter votre cousine, s’excusa-t-il.

— Vous mentez : vous vous souciez très peu des personnes que vous insultez, du moment
que les gens agissent selon vos désirs.
Il ne répondit pas mais la regarda longuement. Elle lut dans ses yeux une certaine hésitation,
qui céda bientôt la place à une résolution nouvelle.

— Je crois que nous avons un problème, déclara-t-il enfin.

— Cela me paraît évident, répliqua Gail avec morgue.

— Nous nous sentons à la fois attirés et repoussés l’un par l’autre...

— C’est faux. Il n’y a que vous qui vous sentiez attiré, répliqua-t-elle. Moi, je vous
méprise.

— Vous oubliez ce qui s’est passé pendant que nous dansions.

— Ce n’était qu’une danse, rien de plus.

— Vraiment? dit-il avec un sourire ironique.

Et, avant qu’elle ait eu le temps de réagir, il la prit dans ses bras et l’embrassa. Ses lèvres
étaient douces et chaudes contre les siennes, et elle eut beaucoup de mal à résister à l’envie
qu’elle avait de lui rendre son baiser. Mais la parfaite maîtrise d’elle-même qu’elle avait
acquise au cours des; années triompha de ce désir irrationnel, et elle parvint à repousser
violemment Alex.

— Vous n’avez pas le droit de vous conduire de la sorte! s’exclama-t-elle en luttant pour
apaiser les battements affolés de son cœur.

— Je crois aux raccourcis, dit-il simplement. Et nous savons tous deux combien nous nous
désirons...

— Vous rêvez !

— Non. Je suis un homme qui prend des décisions rapidement. Je sais tout de suite ce que
je veux. Et je vous veux. Je suis désolé d’avoir précipité les choses. J’aurais pu prendre plus
de temps et y mettre les formes mais, fondamentalement, cela n’aurait rien changé entre
nous...

Gail le regarda, stupéfaite par tant d’arrogance.

— Monsieur Mediway, parvint-elle enfin à répondre, je crois qu’il faut que vous sachiez
que vous êtes la personne la plus détestable que j’aie jamais rencontrée...

— Je sais, dit-il avec une pointe d’agacement. Mais cela ne change rien à ce qu’il y a entre
nous, que cela vous plaise ou non. Malgré tout le mal que je pense de vous, je vous désire, et
il en va de même pour vous. Soyons clair : je refuserai de me conduire aussi stupidement
que mon père: mais, si vous acceptez d’avoir une aventure avec moi, vous aurez tout ce que
vous voudrez.
Gail le regardait fixement, choquée au-delà des mots par ces paroles méprisantes. Il croyait
donc pouvoir tout acheter... Elle se demanda quel prix il était prêt à payer pour elle.

— Et que pourrais-je bien vouloir de vous ? demanda-t-elle d’une voix chargée de mépris.

— Je vous offre tout ce qu’il y a de mieux : un appartement, des bijoux, une carte de
crédit... Tout, sauf le mariage.

— Parce que vous croyez vraiment que je pourrais me marier avec un homme comme
vous ? Ce n’est plus de la mégalomanie, c’est de la pure démence !

— Peut-être, mais je vous fais une offre que vous ne pouvez pas refuser...

— Vous appelez cela une offre? Devenir la maîtresse d’un homme qui a un tiroir-caisse en
guise de cœur?

— Beaucoup de gens sont ainsi faits... Il se trouve juste que moi, j’ai les moyens de mes
ambitions.

— Tout l’or du monde ne serait pas assez pour me convaincre d’accepter cet échange
dégradant!

— Allons, dit Alex d’une voix tentatrice. Ce sera beaucoup plus agréable que de travailler
pour vivre... Votre patron ne doit pas vous payer autant que ce que vous gagneriez en
acceptant ma proposition.

— Vous ne savez rien de moi, répliqua Gail d’une voix glaciale.

— Je ne sais qu’une chose : il y a une partie de vous qui n’attend que de devenir mienne...
Alors, pourquoi tergiverser ? Répondez-moi.

— Je vous ai déjà répondu. Mais vous êtes trop sûr de vous pour vouloir le comprendre.

Il secoua la tête d’un air désolé, puis la reprit dans ses bras :

— J’arriverai peut-être à quelque chose de cette façon...

— Je vous ai déjà dit que...

Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase : Alex avait déjà posé sa bouche sur la sienne
et recommençait à l’embrasser. Elle tenta en vain de le repousser; il la serrait fortement
contre lui, lui interdisant tout mouvement.

Renonçant à se battre, elle s’immobilisa, lui opposant une résistance passive, un manque
total de réaction à son baiser. Au bout d’un moment, il s’écarta d’elle en souriant, sans pour
autant la libérer de son étreinte.
— Très bien, dit-il d’un air admiratif. Vous avez de la suite dans les idées et vous ne
manquez pas de finesse. Cela me plaît !

— Vous êtes un goujat de la pire espèce!

— Oui. Mais moi aussi, je sais me montrer subtil, lorsque je le veux.

Il se pencha vers elle, caressant son cou de ses lèvres brûlantes.

— Allez-y, l’encouragea-t-il, continuez à m’insulter. Je peux vous écouter en même


temps...

— Lâchez-moi ! s’exclama-t-elle, troublée. Arrêtez...

Mais l’exploration d’Alex se fit plus douce encore, et elle ne tarda pas à être parcourue de
frissons.

— Vous croyez vraiment que c’est ainsi que vous arriverez à me convaincre? demanda-t-
elle d’une voix tremblante.

— Eh bien, je trouve que je ne me débrouille pas trop mal, qu’en pensez-vous?

Il descendit lentement le long de sa joue, jusqu’aux lèvres de la jeune femme. Elle sentit une
vague de désir l’envahir, diffusant en elle une douce chaleur à laquelle elle ne pouvait que
s’abandonner.

— Tu me rends complètement fou, murmura-t-il d’une voix rauque. Ne me dis pas que ce
n’est pas la même chose pour toi...

Il ne lui laissa pas le temps de répondre et l’embrassa, la serrant encore plus fort contre lui.
Gail se sentit prise d’un soudain vertige et, lorsque son baiser se fit plus appuyé, elle ne put
résister plus longtemps : sa bouche s’ouvrit malgré elle pour l’accueillir.

Jamais encore elle ne s’était embrasée de la sorte, jamais elle n’avait été emportée par un tel
maelstrôm de sensations délicieuses. C’était une découverte à la fois fascinante et
terrifiante... Soudain, elle n’était plus elle-même. Elle était une autre femme, une femme qui
appartenait corps et âme à Alex Medway.

Elle s’abandonna à cette impression et fut aussitôt saisie d’une joie pure et profonde. Elle ne
tarda pas à lui rendre son baiser avec une passion sauvage, indomptable.

Alex éveillait en elle une sensualité qu’elle n’avait jamais soupçonnée, comme s’il avait
ouvert des portes de son esprit restées trop longtemps closes. Le contact de son corps ferme
et musclé, de son désir contre ses hanches, tout contribuait à alimenter le feu qui la dévorait.

Alex éloigna son visage, comme s’il était surpris par l’intensité de sa réponse, par leur
complémentarité. Puis il sourit et, dans ses yeux, elle lut un mélange d’ironie et de
satisfaction.
— Allons, Gail, soyez honnête... Ma proposition vous semble-t-elle plus convaincante, à
présent, ou dois-je continuer ma démonstration ?

Le cynisme de ces paroles frappa Gail plus durement qu’une gifle. Il était si sûr de sa
victoire, de sa supériorité... En un instant, tout désir l’abandonna, et elle lui jeta un regard
dégoûté et furieux.

— Cela ne sert à rien, dit-elle, glaciale. J’ai déjà pris ma décision !

— Bien, dit-il en approchant de nouveau son visage. Pourquoi ne pas me le montrer?

Elle le repoussa durement et, surpris, il ne put la retenir.

— Je vous l’ai déjà dit ! s’exclama-t-elle avec rage. Je ne suis pas intéressée !

Alex, voyant qu’elle tremblait de tout son corps, sourit de nouveau, ouvertement moqueur.

— Je ne crois pas que vous le pensiez vraiment... Vos baisers me disent au contraire que
vous êtes d’accord !

Il essaya de la reprendre dans ses bras, mais Gail le frappa violemment au visage.

— Cette fois, j’espère avoir été claire ! s’écria-t-elle tandis qu’il lui jetait un regard
incrédule en tenant sa joue d’une main.

Elle se détourna et s’enfuit en courant. Puis, sans se soucier de ce que les gens pourraient
penser de son étrange attitude, elle regagna directement sa voiture et démarra sans un regard
en arrière.
3

Trois mois s’étaient écoulés depuis le mariage de sir James lorsqu’un matin, Sylvia entra au
bureau, le visage rayonnant.

— Je suis fiancée ! s’exclama-t-elle. Freddie m’a officiellement demandée en mariage hier


soir.

— C’est formidable ! s’exclama Gail, feignant une joie qu’elle était loin de ressentir.

Elle avait suivi avec attention les différentes étapes de la liaison de sa cousine avec Freddie
Medway. Sylvia lui avait raconté leurs rendez-vous, leurs promesses... Et l’amusement avait
bientôt fait place à l’inquiétude dans le cœur de la jeune femme. Sylvia était vraiment très
amoureuse de Freddie et elle avait l’impression de se revoir, quelques années auparavant.

Or elle ne savait que trop à quelles cruelles désillusions s’exposait sa cousine.

— Gail..., dit Sylvia d’un ton de reproche. Tu devrais être heureuse pour moi. Je sais que
tu n’aimes pas trop Freddie mais...

— Ce n’est pas vrai, protesta Gail. Je le trouve charmant.

— Depuis que je le connais, tu n’as pas cessé de me répéter que je devais me méfier. Tu as
dit que tu n’étais pas sûre que l’on puisse compter sur lui...

— J’ai dit ça? Je devais plaisanter, je t’assure. J’aime beaucoup Freddie. C’est juste que...

— Tu penses à David, n’est-ce pas? demanda sa cousine en le regardant avec une pointe
de commisération. Mais Freddie n’est pas comme lui, je te le jure.

— On ne sait jamais comment les gens peuvent réagir face à la pression de leur entourage.
Je n’aurais jamais cru David capable de me laisser tomber à cause de sa famille...

— Mais Freddie n’a pas caché à sir James que nous étions fiancés. Je l’ai vu hier et il était
vraiment ravi.

— Qu’a dit lady Medway?

— Elle était à Londres pour quelques jours, pour faire des courses...

— Décidément, elle n’est jamais là..., remarqua Gail, pensive.

Depuis que James et Liliane étaient revenus de leur voyage de noces, elle n’avait cessé de
s’absenter, et toujours pour la même raison. Gail commençait même à se demander s’il n’y
avait pas eu du vrai dans les soupçons d’Alex...

— Et Alex? demanda-t-elle. Que pense-t-il de vos fiançailles ?

— Je ne sais pas. Il a une chambre à Gracely Manor mais il n’y vit pas. Il habite à Londres
et, pour le moment, il est en voyage d’affaires... Mais je ne vois pas pourquoi il serait contre
notre mariage.

— Il a des idées assez étranges, éluda Gail. Je crois qu’il se méfie de toutes les femmes
qui veulent épouser quelqu’un de la famille. Il a peur qu’elles n’en aient après leur argent.

— Tu ne l’aimes pas beaucoup, n’est-ce pas?

— C’est un euphémisme.

— C’est étrange...

— Cela n’a rien d’étrange, protesta Gail. Je suppose que tous ceux qui le connaissent
doivent le haïr.

— Pourtant, j’avais l’impression que vous... Enfin, je me souviens de cette rumba que
vous avez dansée. Freddie m’a dit que lorsque deux personnes dansaient aussi bien
ensemble, c’est qu’il y avait une réelle affinité physique entre eux.

— Freddie a beaucoup d’imagination, et il ferait mieux de ne pas parler de choses qui ne


le regardent pas.

— Bon... Tu ne veux pas savoir ce qu’il m’a dit au sujet d’Alex?

— Quoi?

— Qu’il était comme leur père et qu’il obtenait toujours ce qu’il voulait.

— Je doute fort qu’il me veuille, comme tu sembles le suggérer, dit Gail d’un ton sec.

— Ce n’est pas ce que pense Freddie...

— Sylvia, si tu continues, je vais me fâcher !

— Très bien. Au fait, ajouta Sylvia, sir James m’a demandé si tu pouvais venir dîner au
manoir, ce soir.

— Bien sûr, je viendrai.

— Et Freddie veut m’emmener acheter une bague de fiançailles, à midi ; est-ce que je
peux... ?
— Pas de problème ! Prends tout le temps que tu veux, affirma Gail. Et choisis bien...
Après tout, tu vas porter cette bague toute ta vie.

Sylvia lui décocha un sourire radieux et Gail essaya de se replonger dans son travail. Mais
elle ne cessait de repenser à la véritable raison qui lui faisait redouter ce mariage : si Sylvia
épousait Freddie, elle serait condamnée à affronter de nouveau Alex... Or il lui avait fallu
trois mois pour oublier leur brève rencontre et la façon étrange dont leurs corps avaient paru
s’accorder, pendant leur danse et lorsqu’ils s’étaient embrassés. Et elle savait que, si elle le
revoyait, les souvenirs reviendraient la hanter...

Lorsque Sylvia revint de sa pause de midi, elle paraissait aux anges et montra à Gail
l’anneau que Freddie lui avait acheté. Il était serti d’un magnifique diamant.

— Il est beaucoup plus beau que celui que j’avais choisi, mais Freddie a insisté pour que
je prenne celui-ci...

Gail regarda sa cousine, qui rayonnait littéralement de joie, et pria en silence pour qu’elle ne
soit pas déçue.

Lorsque Gail et Sylvia quittèrent Nuptia Créations pour Gracely Manor, le brillant soleil qui
avait illuminé la journée avait disparu, laissant place à de lourds nuages noirs. A mi-chemin
de la demeure de sir James, l’orage éclata soudain, et une pluie torrentielle se mit à tomber.

— Tu as parlé de ton père à Freddie ? demanda Gail en jetant un regard préoccupé à


Sylvia.

— Je lui ai juste dit qu’il avait été employé dans une entreprise et qu’il était maintenant au
chômage...

— Rien de plus?

— Tu veux dire, à propos de ce qu’il a fait?

Gail hocha la tête. Le père de Sylvia était un homme charmant, mais il avait un terrible
défaut : c’était un joueur invétéré, qui perdait presque toujours. Or un jour qu’il avait
dilapidé tout son argent personnel, il n’avait pas hésité à se servir dans la caisse de son
entreprise pour tenter de « se refaire ». Bien sûr, il avait été presque immédiatement repéré.

Sa famille avait payé à l’entreprise ce qu’il lui devait et son patron avait renoncé à porter
plainte, mais le père de Sylvia s’était retrouvé sans emploi. Les choses avaient alors empiré,
et il s’était compromis dans une série de combines à la limite de la légalité.

Gail avait bien essayé de l’aider mais il avait abusé de sa générosité, considérant cette aide
comme un dû et, malgré elle, elle avait fini par renoncer à sa générosité. En fin de compte, il
avait été arrêté et condamné pour vol.

Or Alexander Medway ne manquerait pas d’enquêter sur les proches de Sylvia, et


découvrirait forcément la vérité au sujet de son père. Et cela ne le pousserait certainement
pas à soutenir un mariage qu’il devait déjà désapprouver.

— Tu crois que je devrais en parler à Freddie? demanda Sylvia à sa cousine.

— Oui, je pense qu’il vaut mieux que ce soit toi qui le lui dises plutôt que son frère...

Lorsqu’elles arrivèrent à Gracely Manor, sir James vint les accueillir en personne. Lady
Medway se tenait à son côté, mais elle fît montre de beaucoup moins d’enthousiasme que
son mari. Elle se conduisait avec une certaine réserve, sans pourtant désapprouver
ouvertement les fiançailles de Freddie et de Sylvia.

— Je suis très heureuse de vous revoir, dit-elle à Gail. Venez, passons dans le salon. Nous
pourrons prendre un verre de sherry.

Tous s’installèrent devant la cheminée magistrale qui ornait la salle de réception de Gracely
Manor, et un domestique en habit vint leur servir l’apéritif. Gail eut du mal à cacher sa
surprise : avant le mariage de sir James, le personnel de la maison était vêtu de façon moins
formelle et le maître de maison considérait ses serviteurs presque comme des membres de la
famille...

— Voyons cette bague ! s’exclama sir James, qui avait perçu la gêne de Gail et semblait la
partager.

Il prit la main que Sylvia lui tendait timidement et un sourire satisfait éclaira son visage.

— Elle est magnifique ! C’est un très bon choix, mes enfants !

— Oui, elle est très belle, convint Lady Medway avec un sourire assez froid. Mais est-ce
bien raisonnable, Freddie? Le mariage risque déjà de te coûter beaucoup d’argent...

Sir James et son fils échangèrent un regard complice et Gail comprit que c’était le père qui
avait payé la bague. Liliane parut s’en rendre compte également et fronça les sourcils. Puis
elle jeta un rapide regard à sa propre bague de fiançailles, qui était juste un tout petit peu
plus belle que celle de la jeune femme. Gail serra les dents, songeant que la soirée menaçait
d’être tendue.

— Bien, dit sir James, visiblement mal à l’aise. Si nous passions à table ?

— Pas encore, chéri. Le maître d’hôtel ne nous a pas encore prévenus que le dîner était
prêt...

— Euh, oui... C’est exact, répondit sir James, apparemment peu coutumier d’un tel
formalisme.

Le maître d’hôtel ne tarda pas à entrer dans le salon pour annoncer que tout était prêt.

— Parfait ! fît sir James avec entrain en se levant pour passer dans la salle à manger.
— Tu dois conduire Sylvia, lui rappela Liliane en lui lançant un regard de reproche. Elle
est notre invitée d’honneur.

— Allons-y tous ensemble, suggéra Freddie, qui paraissait ennuyé par ce cérémonial, peu
conforme à la simplicité que son père et lui affectionnaient d’ordinaire.

Il prit le bras de Gail et l’entraîna vers la salle à manger, suivant sir James et Sylvia.

— Mon Dieu ! glissa-t-il à la jeune femme. C’est comme ça tout le temps, maintenant. Il
est impossible de faire un simple geste sans se soumettre aux exigences de l’étiquette...

Le dîner se déroula sans incident jusqu’au moment où sir James déclara qu’il souhaitait que
ce fût Gail qui organise le mariage.

— Je veux que Freddie et Sylvia aient une aussi belle fête que nous, dit-il joyeusement.
C’est moi qui paierai, bien sûr.

Sylvia fit mine de protester, mais il posa une main paternelle sur son bras.

— Ne dites rien. J’ai toujours rêvé d’avoir une fille et maintenant, je vais en avoir une.
Alors, je tiens à vous accueillir dans la famille avec tous les honneurs !

— Nous n’avons pas besoin d’une cérémonie aussi luxueuse, protesta Sylvia. Nous nous
contenterons d’une petite fête avec la famille et quelques amis...

— Oui, dit lady Medway d’une voix assez froide.

— Chéri, tu ne devrais pas forcer Sylvia à se marier en grande pompe si elle n’en a pas
envie. Et puis, il n’y a pas d’urgence. Vous êtes encore jeunes et le mariage est une étape
importante de la vie. Il faut y réfléchir longuement...

Un lourd silence suivit cette déclaration. Lady Medway venait, en termes choisis, de
montrer qu’elle était contre ces noces. Gail se demanda pourquoi.

— Je ne suis pas d’accord, dit Sir James. Une fois que la décision est prise, il ne sert à rien
de faire durer les choses. Je veux une grande cérémonie, encore plus belle que la nôtre,
même, pour que l’on ne dise pas que je dépense l’argent pour moi alors que je n’aide pas
mon propre fils. Et puis, cela semblerait sous-entendre que nous n’acceptons Sylvia dans la
famille qu’à regret, ce qui n’est pas du tout le cas.

Sylvia sourit gentiment à son futur beau-père, alors que lady Medway jetait à son mari un
regard chargé de désapprobation. Gail essaya de désamorcer une discussion qui devenait
explosive.

— Sir James..., commença-t-elle.

— Appelez-moi Jimmy, protesta-t-il en souriant. Vous êtes de la famille, maintenant.


— Jimmy, je ne suis pas sûre que ce soit une très bonne idée de me confier l’organisation
du mariage.

— Allons donc ! Vous êtes la plus douée pour ce genre de choses. Et puis, je vous ai déjà
établi un budget sur la base de ce que nous avions fait pour notre mariage.

— Nous pourrions parler de cela plus tard, suggéra lady Medway d’un ton pincé.

— Oui, convint sir James. Allons prendre le café.

— Vous avez annoncé votre mariage à votre frère? demanda Gail à Freddie tandis qu’ils
gagnaient la bibliothèque.

— Oui... Enfin, je pense que oui.

— Que voulez-vous dire?

— Je n’ai pas pu joindre Alex au téléphone, alors j’ai laissé un message à sa secrétaire. Je
pense qu’elle le lui a transmis, à l’heure qu’il est. Il viendra sans doute à Gracely Manor
lorsqu’il sera au courant... Ce qui risque d’ailleurs de poser un problème, parce que Liliane a
eu la mauvaise idée de...

Ils arrivèrent à ce moment dans la bibliothèque et sir James se tourna vers eux :

— Je voudrais offrir un cadeau de bienvenue à ma nouvelle belle-fille, annonça-t-il.

— Je vous en parlerai plus tard, chuchota Freddie à Gail.

— Venez, ma chère Sylvia, poursuivit sir James en souriant. Ceci est pour vous, ajouta-t-il
en lui tendant une petite boîte. Ouvrez-le.

Sylvia s’exécuta et poussa un petit cri d’admiration à la vue de la montre ornée de diamants
qui se trouvait dans l’écrin.

— C’est notre façon, à Liliane et à moi, de vous accueillir dans notre famille, expliqua sir
James en embrassant la jeune femme sur les deux joues.

Sylvia eut un sourire reconnaissant, touchée par cette attention délicate. Gail jeta à sa
cousine un regard attendri tandis que lady Medway se forçait à sourire. Personne n’entendit
Alex entrer dans la pièce, et ils sursautèrent lorsqu’il s’éclaircit la gorge.

— Eh bien, dit-il avec un sourire sardonique, on dirait que j’arrive juste au bon moment.

Gail le regarda, le cœur battant, et comprit qu’il avait vu immédiatement la bague au doigt
de sa cousine et la montre qu’elle tenait à la main. Et il ne manquerait certainement pas d’en
conclure que Sylvia voulait épouser son frère par intérêt.

— Alex ! s’exclama sir James. Je suis heureux de te voir! Nous ne t’attendions pas avant
la semaine prochaine...

— Dès que j’ai appris la nouvelle, j’ai sauté dans le premier avion.

Gail s’aperçut qu’il était littéralement trempé des pieds à la tête. Pourtant, même ainsi, elle
ne pouvait s’empêcher de le trouver extraordinairement séduisant. Il lui faisait l’effet d’un
ange vengeur tombé du ciel.

— Je suis ravi que tu sois là ! reprit sir James. Viens embrasser ta future belle-sœur,
Sylvia.

— Je me souviens de vous, dit Alex d’une voix lourde de sous-entendus en serrant la main
de l’intéressée. Nous nous sommes rencontrés au mariage de mon père.

Sylvia le regarda d’un air embarrassé, percevant les menaces qui couvaient dans sa voix et
ne sachant comment répondre à cette animosité.

— Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi, dit Gail, venant au secours de sa cousine.

Alex se tourna vers elle et la regarda d’un air moqueur.

— Bien sûr. Je vous avais dit que je ne vous oublierais pas. Vous ne vous rappelez pas?

Gail détourna les yeux, incapable de soutenir le regard glacé d’Alex. Il savait très bien
qu’elle n’avait rien oublié de leur précédente rencontre. Et lui se souvenait de tout, et surtout
de l’humiliation qu’elle lui avait fait subir.

— Tu devrais aller enfiler des vêtements secs avant de prendre froid, conseilla sir James à
son fils.

Liliane posa une main sur le bras de son mari et celui-ci parut se rappeler quelque chose.

— Au fait, Alex, dit-il l’air mal à l’aise, nous t’avons changé de pièce... Liliane avait
besoin d’un dressing, et ta chambre était la plus proche de la sienne.

— Je pensais que cela ne vous poserait pas de problème, ajouta Liliane. Etant donné que
vous êtes très rarement là...

— Je comprends parfaitement, répliqua Alex avec un sourire ironique.

— Je vais t’accompagner, proposa Freddie précipitamment, craignant une altercation.

Il entraîna son frère hors de la pièce tandis que sir James, gêné, offrait un digestif à ses
invitées. Sylvia le remercia une nouvelle fois pour la montre, mais toute bonne humeur avait
disparu avec l’arrivée d’Alex.

Gail décida qu’il valait mieux partir avant qu’Alex ne revienne et que les choses n’empirent.
C’est alors qu’elle se rendit compte qu’elle avait oublié son sac à main dans la salle à
manger et, s’étant excusée auprès de ses hôtes, elle regagna cette pièce pour aller le
chercher.

Dans le hall, elle croisa Alex qui redescendait, vêtu d’habits secs mais les cheveux toujours
humides.

— Vous êtes venu en décapotable? demanda Gail avec un sourire ironique.

— Non, mais j’ai crevé en route et j’ai dû changer de roue.

— Sous cet orage ? Vous étiez vraiment décidé à arriver ici au plus vite...

— Oui. Et je vois que j’ai bien fait, puisque je vous y ai trouvée.

— Que voulez-vous dire par là ? demanda Gail froidement.

— Vous savez parfaitement ce que je veux dire, déclara Alex d’un air entendu. Vous
n’avez pas tardé à vous assurer d’un nouveau marché, je vois. Mais, à votre place, je ne
compterais pas trop sur ma commission pour ce mariage. Cette fois, je compte bien faire
l’impossible pour éviter l’entrée d’une nouvelle indésirable dans la famille...

— Comment osez-vous? Vous ne savez rien de Sylvia!

— Je sais qu’elle porte déjà une magnifique bague en diamant et une montre assortie...
Mon père est vraiment d’une naïveté incroyable. Je suppose que c’est lui qui a payé cette
bague de fiançailles ?

— Si c’est le cas, sa décision ne regarde que lui. C’est un homme généreux...

— Et je suis un homme raisonnable. Je ferai donc en sorte que l’on n’abuse pas de sa
générosité.

— Vous ne voyez donc pas que Sylvia est amoureuse de Freddie? s’exclama Gail. Et que
lui l’aime assez pour se marier malgré votre interdiction?

— C’est ce que nous verrons.

Il prit Gail par le bras et l’entraîna vers la salle à manger.

— Quant à nous, nous étions destinés à nous revoir...

— Vous me croyez responsable de ces fiançailles, je suppose ?

— Auriez-vous l’audace de le nier?

— Parfaitement ! J’ai même essayé de décourager Sylvia.

— Allons donc! Vous espérez me faire croire cela?


— Je me soucie peu de ce que vous pouvez croire. J’ai prévenu Sylvia que la famille de
Freddie la traiterait comme une intruse.

— Si vous voulez dire par là que je ferai l’impossible pour protéger mon frère et mon père
d’une autre chasseuse de fortune, vous avez parfaitement raison. Je connais Freddie mieux
que vous et je sais combien il est influençable. Mais je compte bien lui ouvrir les yeux sur
les intentions véritables de votre cousine. Je suppose que vous le comprenez?

— Ce que je comprends, c’est que vous êtes incapable d’admettre que les gens puissent
agir selon leurs envies. Il faudrait toujours qu’ils se conforment à vos désirs. Je suis certaine
que vous êtes mortellement vexé que Liliane ait pris votre chambre... Pourtant, ce n’est pas
votre maison, mais la sienne, à présent.

— Vous avez raison, répondit Alex en la fixant intensément. Je n’ai pas supporté que
Liliane prenne la chambre qui a été celle de ma mère. Celle où elle a vécu les dernières
années de sa vie et où elle est morte. J’avais autrefois l’habitude de venir m’asseoir auprès
d’elle pour bavarder et lui remonter le moral. Nous avions de longues conversations... En
fait, j’ai toujours été beaucoup plus proche d’elle que de mon père et, lorsqu’elle est morte,
j’ai demandé à papa de pouvoir disposer de sa chambre. Je suppose que c’était une façon de
me sentir proche d’elle, et je pensais qu’il le comprendrait. Mais apparemment, je me
trompais et il n’a pas réussi à empêcher Lily de s’en emparer. Maintenant, si cela ne vous
dérange pas, je pense que nous devrions rejoindre les autres...

Sans attendre la réponse de Gail, il sortit de la pièce à grands pas, laissant la jeune femme en
proie à une terrible culpabilité.
4

Le lendemain matin, Gail dut rendre visite à plusieurs clients pour effectuer des repérages
en vue de leurs cérémonies de mariage. Vers 13 heures, tandis qu’elle revenait à son bureau,
Jan, sa secrétaire, l’appela dans sa voiture.

— Il y a un certain Alexander Medway qui demande à parler au directeur. Il ne veut voir


personne d’autre...

— Tu lui as dit que c’était moi ?

— Il ne m’en a pas laissé le temps. Je lui ai expliqué que le directeur était sorti, mais il a
dit qu’il attendrait. Depuis, il est dans l’entrée, plongé dans une masse de documents, son
téléphone portable à la main...

— Très bien. Garde-le bien au frais et surtout, pas un mot sur l’identité de ce fameux
directeur...

La jeune femme raccrocha et accéléra, impatiente de savoir ce qu’Alex mijotait. La veille, il


s’était contenté de rester froidement poli envers Sylvia et elle jusqu’à leur départ. Il n’avait
rien dit au sujet du mariage mais, depuis, il s’était écoulé une nuit entière durant laquelle il
avait très bien pu convaincre son frère de renoncer à son projet...

Dix minutes plus tard, elle arrivait à Nuptia Créations. L’entreprise était installée dans un
bel hôtel particulier du XVe siècle situé dans la rue principale de la petite ville de Chichley.
L’intérieur avait été luxueusement redécoré dans un style très moderne. Les couleurs

dominantes étaient le gris clair, le blanc et l’argent. Dans l’entrée, où était installé le bureau
de la réceptionniste, des photographies de mariages organisés par Nuptia Créations ornaient
les murs. De confortables fauteuils étaient installés autour d’une large table basse sur
laquelle étaient présentés plusieurs catalogues de robes, d’argenterie et de décorations
diverses.

Alexander Medway était assis là, parfaitement incongru au milieu de ce cadre délicatement
féminin. Comme Jan l’avait annoncé, il était plongé dans l’étude d’un épais dossier.

— Bonjour, monsieur Medway, dit Gail d’une voix un peu tendue. Je peux vous aider?

— En fait, je suis venu voir votre employeur, répondit Alex en se levant.

— Vraiment? Venez dans mon bureau, nous serons plus à l’aise pour discuter de tout cela...

Elle le précéda dans l’ascenseur et le fit entrer dans son bureau, où elle prit place, lui faisant
signe de s’asseoir.

— Et que vouliez-vous dire à mon patron, exactement?

— Je suis là pour lui demander de renoncer à organiser le mariage de mon frère et de vous
renvoyer, répondit Alex, imperturbable.

Gail le fixa avec un mélange de stupeur, de révolte et d’amusement. Décidément, Alexander


Medway ne manquait pas d’air...

— Je suis heureux de vous voir en premier, poursuivit Alex. Comme cela, le choc sera
moins rude pour vous...

— Je vous en sais gré, répliqua-t-elle d’un ton d’ironie mordante. C’est vraiment très
aimable de votre part, même si je ne suis pas certaine que mon patron s’intéresse à votre
proposition...

— Les gens n’ignorent jamais mes propositions, Gail. Et, le plus souvent, ils ne refusent
pas mes offres. Lorsque je dis que je veux quelque chose, je l’obtiens assez vite.

— Je suppose que vous faites référence au mariage de votre frère? Vous avez sans doute
réussi à le convaincre de renoncer à cette idée? Je suis certaine que vous avez commencé à
lui en parler dès que Sylvia et moi sommes reparties...

— Faux. Je ne suis pas si stupide ! Sur le moment, je n’ai rien dit. Mais je suis certain que
ces fiançailles ne dureront pas. Alors je vous conseille de trouver un autre pigeon à plumer :
le mariage n’aura pas lieu.

— Ce que j’aime chez vous, c’est votre sens inné de la politesse, rétorqua froidement Gail.

— Où est votre patron, au juste? demanda Alex, agacé. Ne devrait-il pas être rentré, depuis
le temps que j’attends?

— Je préfère vous dire tout de suite que le directeur de Nuptia Créations est une femme, et
qu’il me semble très improbable qu’elle accepte de se passer de mes services.

— C’est ce que nous verrons...

— Pour un homme si sûr de lui, vous manquez considérablement de perspicacité, monsieur


Medway, déclara froidement Gail. Ne vous est-il pas venu à l’esprit que je pouvais être la
directrice de Nuptia Créations ?

— Vous? s’exclama Alex avec une surprise aussi évidente qu’insultante.

— Oui, moi. Pourquoi donc ne serais-je qu’une simple employée?

— Je ne sais pas... Je n’ai pas l’habitude de faire des affaires avec des femmes. Et quand
c’est le cas, j’ai toujours l’impression qu’elles considèrent cela comme une sorte de jeu.
— Je n’ai pas le temps de jouer : j’ai bien trop de travail pour cela. Maintenant, que les
choses soient claires : je ne veux pas de votre argent, je gagne assez bien ma vie comme
cela. J’ai déjà un appartement, une carte de crédit et autant de bijoux que je puis en
souhaiter. Est-ce bien clair?

Alex la regardait fixement, le visage soudain très pâle.

— Vous vous êtes moquée de moi ! dit-il d’une voix incertaine.

— Oui, et le moins que l’on puisse dire, c’est que vous vous êtes fait avoir comme un
enfant. Vous avez présumé des choses sans même songer à les vérifier, ce qui, pour un
homme d’affaires de votre trempe, me paraît plutôt inconsidéré.

Alex s’apprêtait à répliquer lorsque le téléphone sonna sur le bureau de Gail.

— C’est Jan, dit sa secrétaire. Tu veux que je bloque tes appels pendant que tu es avec M.
Medway ?

— Non, pas la peine. De toute façon, ce dont nous parlons n’est pas très important.

— Dans ce cas, j’ai Mme Rudman en ligne pour toi.

— Passe-la-moi.

Alex eut un geste d’impatience, mais sans s’en préoccuper, elle discuta longuement avec sa
cliente. Au bout d’une dizaine de minutes, comme elle ne raccrochait toujours pas, il se
pencha en avant et lui arracha le combiné des mains.

— Hé ! s’exclama-t-elle, furieuse.

— Vous en avez encore pour longtemps? s’exclama-t-il d’un ton exaspéré. Je vous rappelle
que j’étais là en premier!

— Mais vous n’êtes pas un client. Je vous ai dit que je prenais mon travail très au sérieux,
monsieur Medway.

Elle lui reprit le téléphone :

— Excusez-moi, madame Rudman. J’étais juste en train d’écraser une mouche importune...

Alex poussa un juron et lui lança un regard mauvais. Finalement, Gail termina sa
conversation et raccrocha.

— Merci, dit Alex avec ironie. Vous avez le temps de me consacrer quelques instants, à
présent?

— Pas encore, je dois donner des instructions au sujet du mariage pour lequel on vient de
m’appeler...

Elle appuya sur le bouton de l’interphone et dicta à Jan les différentes commandes qu’elle
devait passer pour les Rudman. Alex attendit patiemment qu’elle eût fini, puis appuya à son
tour sur l’interphone.

— Je ne veux plus un seul appel jusqu’à ce que j’aie fini de m’entretenir avec Mlle
Rivers ! s’exclama-t-il d’une voix menaçante.

— Dites donc ! s’exclama Gail, furieuse. Qui vous a permis de donner des ordres à mes
employés ?

— C’est la seule façon pour moi de capter votre attention, semble-t-il.

— Je ne vois vraiment pas ce que vous me voulez ! Vous êtes venu ici pour demander à
mon patron de me mettre à la porte. Il a refusé. Nous n’avons donc plus rien à nous dire.

— Je ne suis pas le seul qui aimerait vous voir renvoyée, vous savez, dit Alex avec un
sourire sardonique. Lily, par exemple, ne demanderait pas mieux...

— Lady Medway? s’étonna Gail en le regardant fixement.

— Pour moi, elle restera toujours Lily Hatch. Et elle commence à montrer son vrai visage,
ainsi que je l’avais prévu... Mon pauvre père n’est même plus maître dans sa propre maison.
Hier soir, elle s’est disputée avec lui parce qu’il avait demandé vos services. Et je tiens à
préciser que je ne suis nullement responsable de cette altercation !

— Mais pourquoi s'oppose-t-elle à ce que j’organise le mariage? Nous nous sommes


pourtant toujours très bien entendues...

— Oui, lorsque vous l’aidiez à mettre la main sur la fortune des Medway. Mais la partager
avec une nouvelle épouse ne lui plaît guère... Vous avez pu vous en rendre compte hier soir,
d’ailleurs. Vous ne voyez donc pas que j’avais raison depuis le début?

— Je dois admettre que je suis un peu surprise par cette attitude...

— Ce qui veut dire que j’ai gagné mon pari.

— Je ne me rappelle pas avoir jamais parié avec vous.

— Je vous avais dit que le mariage tiendrait trois mois...

— Et que pensez-vous avoir gagné ?

L’Interphone sonna de nouveau.

— J’avais dit pas d’appels, grommela Alex lorsque Gail eut appuyé sur le bouton.
— Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas vous qui payez mon salaire, répliqua Jan.
Gail, Mme Anfield demande à te parler...

— Passe-la-moi.

Le téléphone sonna et elle décrocha, mais Alex attrapa le combiné et raccrocha violemment.

— Je vais vous dire ce que j’ai gagné, dit-il. Une soirée avec vous loin de ce damné
téléphone...

— Vous voulez sortir avec moi? s’exclama Gail, incrédule.

— C’est ce que je viens de vous demander.

Il se leva et se dirigea vers la porte.

— Je viendrai vous chercher ici à 8 heures, et je vous emmènerai dîner et danser... Et


n’oubliez pas de mettre la robe noire dont je vous ai parlé.

— Je n’en ai pas, répliqua Gail.

— Alors achetez-en une. A ce soir, mademoiselle Rivers !

Le soir venu, Alex passa à 8 heures précises. Tandis qu’elle prenait place dans sa luxueuse
Mercedes, Gail se maudissait intérieurement. Elle avait perdu une opportunité de le remettre
à sa place et, malgré elle, s’était pliée à ses exigences.

La robe noire hors de prix qu’elle avait achetée lui paraissait le signe de cette trahison
envers elle-même. Heureusement, il n’avait pas conscience du soin avec lequel elle s’était
préparée pour lui, ni du fait qu’elle était arrivée avec une demi-heure d’avance à son rendez-
vous...

— Vous êtes superbe, dit Alex. Exactement comme je vous ai imaginée durant tous ces
mois...

Gail ne répondit pas.

Ils parvinrent bientôt à une vaste demeure située un peu en dehors de la ville et qui avait été
transformée en boîte de nuit, quelques années auparavant. C’était un endroit très à la mode,
qui passait pour avoir d’excellents disc-jockeys.

— Kate et Ellis Webster, deux amis à moi, l’ont louée pour la soirée, expliqua Alex. Ils
fêtent leur trente-cinquième anniversaire de mariage.

— Je les connais, répondit Gail en hochant la tête. J’ai organisé le mariage de leur fille
l’année dernière...

— J’aurais dû m’en douter!


Ils furent accueillis sur le seuil de la boîte de nuit par les Webster. Ils reconnurent aussitôt
Gail.

— Nous avons fait venir un orchestre, expliqua M. Webster. Je leur ai demandé de jouer
des airs de l’époque où nous nous sommes mariés, Kate et moi. Nos enfants sont morts de
rire, mais peu importe. Je sais qu’eux aussi, un jour, réécouteront des morceaux de leur
jeunesse avec nostalgie...

Ils pénétrèrent dans la grande demeure, où retentissaient les accords entraînants de vieux
rock’n rolls.

— Nous devrions aller danser pour vérifier qu’il y a toujours la même magie entre nous,
dit Alex en prenant Gail par la main.

Dès qu’ils commencèrent à danser, la jeune femme oublia tous ses a priori. S’abandonnant à
la grâce naturelle de leurs gestes parfaitement accordés, ils ne tardèrent pas à évoluer avec
une aisance majestueuse sur la piste. Chaque fois qu’elle effleurait le corps d’Alex, Gail
pouvait sentir la tension qui l’habitait, et cela ne faisait que renforcer son propre trouble.

De nouveau, elle sentit une étrange dissociation s’opérer dans son esprit. Une part d’elle-
même aurait voulu fuir, se trouver loin d’Alex, loin d’elle-même et de son propre désir. Une
autre part lui criait de rester, de s’abandonner totalement à cette danse, jusqu’à ce que son
corps la trahisse, jusqu’à ce qu’Alex et elle ne fassent plus qu’un.

Lorsque la danse prit fin, Alex l’entraîna vers les jardins qui se trouvaient à l’arrière de la
maison. Les arbres étaient décorés de lampions colorés et, sur la petite terrasse couverte, de
nombreuses tables étaient installées pour les invités qui souhaitaient discuter tranquillement.

Ils prirent place à l’une de ces tables et Alex alla chercher deux flûtes de champagne et des
petits canapés.

— Comment se fait-il que vous dansiez aussi bien? lui demanda Gail lorsqu’il fut de
retour.

— C’est grâce à mon père. Lorsqu’il était jeune, c’était un excellent danseur. Il faut savoir
qu’à l’époque, la danse était le meilleur moyen de rencontrer des jeunes filles...

— J’ai vu votre père danser au mariage, dit Gail en hochant la tête. Il est encore très doué.
Liliane avait du mal à suivre...

— Oui... Vous savez, c’est parce qu’il dansait bien qu’il a rencontré ma mère. Elle devait
participer à une compétition mais son partenaire avait la grippe. Mon père l’a remplacé au
pied levé* ils ont remporté le trophée et, six semaines plus tard, ils se sont mariés.

Il sourit.

— J’ai toujours ce trophée. Mon père l’a gardé sur la cheminée pendant des années, puis il
me l’a donné... Je me souviens, il y a trois ans, avant que ma mère ne tombe malade, ils
dansaient encore ensemble et, malgré leurs cheveux gris et leurs kilos en trop, ils ne rataient
jamais un pas...

— Ils étaient très proches, n’est-ce pas ?

— Oui. Ils se sont aimés du début à la fin. Lorsque ma mère est morte, il y a deux ans,
mon père était complètement perdu. Freddie et moi espérions qu’il se remarierait, mais pas
ainsi... Je croyais qu’il épouserait Maud Harker, une amie de la famille. Elle était veuve,
comme lui, et leur union paraissait naturelle.

— Naturelle? s’exclama Gail. Vous croyez vraiment qu’il voulait d’un mariage «naturel»?
Il est comme tout le monde : il veut aimer et se sentir aimé. Il veut être avec quelqu’un qui
le fasse se sentir vivant!

— Comme vous et moi? demanda Alex d’une voix neutre.

— Laissez-nous en dehors de cela. La situation n’est pas comparable : vous avez beaucoup
d’années devant vous, ce qui n’est pas le cas de votre père. Il a saisi sa dernière chance
d’être heureux...

— Et vous pensez vraiment qu’il le sera?

— C’est à lui d’en décider, Alex.

— En effet, je pense qu’il n’aura pas besoin de moi pour se rendre compte que c’était une
bêtise...

— Alors elle partira et vous serez satisfait. Mais pensez-vous à ce que lui ressentira?

— Il vaut mieux qu’il voie la vérité plutôt que de vivre dans le mensonge...

— Peut-être préfère-t-il un mensonge heureux à une vérité cruelle.

— Mais enfin ! Vous avez vu comme moi ce qu’elle a fait de la maison : des domestiques
en livrée qui nous appellent par nos titres... C’est incroyable! Avant, tout le monde était en
jean et s’appelait par son prénom. Elle est d’un snobisme écœurant. C’est pour ça qu’elle est
opposée au mariage de Freddy : elle souhaite qu’il épouse quelqu’un de titré pour renforcer
la position de la famille.

— Et alors? Vous aussi, non?

— Cela n’a rien à voir. Je pense avant tout aux intérêts de Freddy, moi ! Mais au fait,
vous-même avez prétendu ne pas approuver ce mariage, je crois. Pour quelle raison? C’est
pourtant une bonne aubaine, pour votre entreprise et vous !

— Je ne pensais pas à moi, répliqua Gail, mais à ma cousine. Je sais qu’il y aura toujours
des gens comme Liliane et vous pour gâcher la joie de son mariage. Et je ne veux pas que
cela lui arrive. Depuis le début, je lui ai dit de se méfier de Freddie.

— De mon pauvre petit frère ? Mais pourquoi ? C’est un garçon charmant...

— Justement, je le trouve un peu trop charmant. Il essaie toujours de faire plaisir aux
autres. Et il est très influençable. Je ne veux pas que Sylvia épouse un homme qui n’ait pas
le courage de tenir ses engagements face à une pression familiale trop forte.

Alex hocha la tête mais ne répondit rien. Un serveur vint remplir leurs flûtes.

— Je crois que nous devrions choisir un autre sujet de conversation durant le dîner, dit
Alex lorsqu’il fut reparti. Dites-moi comment vous êtes devenue aussi bonne danseuse, par
exemple.

— Eh bien... C’est une qualité utile dans ma profession.

— Mais où avez-vous appris ?

Gail hésita un instant. C’était Mme Cater qui l’avait forcée à prendre des cours de danse
parce qu’elle estimait que la future femme de David devait savoir se comporter en société.
Elle n’avait pas tardé à devenir une très bonne danseuse, bien meilleure que David. Et Mme
Cater avait alors déclaré que ce n’était qu’une preuve de plus de sa vulgarité.

— J’ai... j’ai appris dans le cadre de mon métier, mentit-elle.

— Quelque chose me dit que vous me cachez la ‘ vérité. Vos yeux vous trahissent...

Gail détourna les yeux, incapable de soutenir son regard interrogatif.

— Ce champagne est vraiment délicieux...

— Pourquoi agissez-vous de la sorte, Gail? Parce que je me suis mal conduit à votre égard
?

— Ne soyez pas idiot! C’est juste que je n’ai pas envie d’en parler...

Alex n’insista pas.

— Parlons d’autre chose, alors. Racontez-moi ce que vous avez fait pendant ces trois
mois.

— J’ai rêvé de vous, bien sûr, dit-elle d’un ton ironique. J’ai attendu désespérément que le
téléphone sonne, pensé à vous jour et nuit, me demandant si vous trouveriez quelques
minutes précieuses de votre temps à consacrer à mon insignifiante petite personne.

— C’est bon, c’est bon, dit-il en levant les mains. N’en jetez plus...

— J’ai pensé qu’il valait mieux que ce soit moi qui le dise, sinon, je suis certaine que vous
l’auriez fait pour moi, expliqua-t-elle, moqueuse. Comme la dernière fois : vous étiez
tellement occupé à me dire que je vous désirais que j’ai eu le plus grand mal à vous
convaincre du contraire.

Alex ne répondit pas. Au bout d’un moment, il la regarda droit dans les yeux et commença :

— Gail, pourquoi ne...

— Gail ! s’exclama alors Brenda, la fille des Webster, qui venait d’apercevoir la jeune
femme. Quelle joie de vous revoir !

Alex soupira mais fit contre mauvaise fortune bon cœur, se tournant vers Brenda avec un
sourire poli.

— Alex! s’écria Brenda. Qu’est-ce que vous faites ensemble? Oh! Je vois! Vous préparez
le mariage de Freddie et de Sylvia, n’est-ce pas? Nous en avons entendu parler. Je sais
même que c’est vous qui vous en occupez, ajouta-t-elle à l’adresse de Gail.

— C’est vrai, admit la jeune femme.

— J’espère qu’il sera aussi réussi que le nôtre... Il £tait parfait, et le voyage que vous
aviez réservé pour notre lune de miel était splendide. C’est même là que je suis tombée
enceinte... Tout cela grâce à Gail, dit-elle à Alex en riant. Si elle arrange un mariage, c’est
pour la vie. C’est ce que tout le monde dit, en tout cas.

— Vraiment? murmura Alex d’un air songeur.

— Oui. C’est comme si elle jetait un sort. Bon, je dois vous quitter. Papa et maman ne
vont pas tarder à porter quelques toasts... N’est-ce pas merveilleux de voir comment ils
s’entendent après toutes ces années de mariage ?

— Comment donc? s’exclama Alex. Ils ont réussi à atteindre ce degré de félicité sans
l’aide de Gail ? Je me demande vraiment comment ils ont fait.

Brenda éclata de rire tandis que Gail assénait un vigoureux coup de pied à Alex sous la
table.

— Je n’avais pas réalisé à quel point vous étiez célèbre, observa Alex lorsque Gail et lui
furent de nouveau seuls. Un mariage sans vous n’est pas digne de ce nom, apparemment...

— Je suis la meilleure sur le marché. Et tout le monde le sait. C’est parce que je travaille
avec les meilleurs fleuristes, les meilleurs loueurs de voitures, les meilleurs couturiers... Je
leur garantis ainsi un niveau minimum de travail par an, en échange de quoi j’obtiens une
qualité irréprochable dont mes clients profitent. En plus, j’ai négocié des réductions auprès
de nombreux fournisseurs, qui me permettent d’avoir des prix relativement bas.

— Même chez les couturiers ?


— Oui. Prenez Barry Fashions, par exemple. Je lui commande environ cinq robes par
mois. Il n’est pas en position pour négocier à la hausse...

Alex la regarda, stupéfait par le ton froid et résolu avec lequel elle s’exprimait soudain. Il
avait du mal à faire le lien entre la femme d’affaires dynamique qu’il avait devant les yeux
et la créature sensuelle qu’il avait tenue dans ses bras, sur la piste de danse.

— Pourquoi me regardez-vous de cette façon? demanda Gail, un peu mal à l’aise.

— Je réalisais simplement que j’allais beaucoup apprécier cette soirée, répondit-il en se


levant et en la prenant par la main. Plus encore que prévu...

Kate et Ellis Webster sortirent sur la terrasse, et leurs enfants et petits-enfants


s’assemblèrent autour d’eux. Gail et Alex se joignirent à eux pour écouter leur fils aîné, qui
rendit hommage à l’amour que ses parents avaient toujours partagé et à la façon dont ils
avaient élevé leurs enfants, dans l’amour et l’harmonie.

— Vous croyez que mon père et Lily connaîtront un jour comme celui-ci? murmura
ironiquement Alex à l’oreille de Gail.

— Je doute que votre père vive encore trente-cinq ans, fit valoir Gail.

— Soit, concéda Alex. Mais pensez-vous vraiment qu’ils fêteront leur dixième anniversaire
de mariage? Ou leur cinquième ?

— Je ne sais pas, avoua Gail. Mais je suis certaine que dans cinquante ans, vous et moi
nous retrouverons aux noces d’or de Sylvia et de Freddie et que vous devrez reconnaître que
c’était moi qui avais raison.

Lorsque les discours de félicitations prirent fin, Alex entraîna Gail dans le jardin.

— Faisons une trêve, proposa-t-il, conciliant. Parlez-moi un peu de votre cousine.


— Est-ce vraiment nécessaire ? demanda Gail avec un sourire ironique. Ne me dites pas
que vous n’avez pas encore engagé de détectives pour tout savoir d’elle? Je suppose que
vous n’ignorez pas où elle est allée à l’école, combien lui rapporte son travail à Nuptia
Créations et contre quelles maladies elle est vaccinée...

— Je n’ai fait aucune recherche, répondit-il d’un ton agacé.

— Mais vous comptez le faire, n’est-ce pas? Et je suppose que vous demanderez des
renseignements sur moi, par la même occasion...

Il sourit et la regarda droit dans les yeux.

— Non. Je compte découvrir par moi-même tout ce qui vous concerne, dit-il d’une voix
pleine de sous-entendus.

Gail sentit son cœur battre un peu plus fort, mais elle parvint à cacher son trouble.

— Sylvia, elle, n’aura pas cette chance?

— Écoutez, Gail, je ne sais rien d’elle. Vous ne pouvez pas m’en vouloir de me montrer
curieux...

— Dans ce cas, posez vos questions à Freddie. Après tout, c’est lui qui va l’épouser.

— J’ai essayé, mais je n’ai rien pu obtenir de lui. Tout ce que je sais, c’est que Sylvia est
merveilleuse, charmante, et que c’est la femme la plus extraordinaire qui ait jamais foulé
cette terre... Elle est gentille, douce, généreuse... parfaite. A part ça, je n’ai rien pu apprendre
de précis.

— Freddie est amoureux, dit Gail en riant. Mais il a su voir l’essentiel.

— Et vous, que diriez-vous de Sylvia?

— Pourquoi me le demandez-vous puisque vous avez déjà votre idée sur la question ?

— J’ai demandé une trêve, protesta Alex.

— D’accord. Sylvia est ma cousine. Elle a vingt et un ans et travaille pour moi depuis
deux ans. Elle est d’un naturel très doux et est certainement l’une des personnes les plus
honnêtes que je connaisse.

— Freddie m’a déjà dit tout cela. Parlez-moi de sa famille, plutôt.

— Sa sœur, Carol, est mariée et a trois enfants.

— Et ses parents ?

— Sa mère est morte, dit Gail prudemment.


La jeune femme savait qu’elle était entrée sur un terrain miné : Alex finirait nécessairement
par apprendre la vérité sur le père de Sylvia, mais elle se refusait à apporter de l’eau à son
moulin. Après tout, c’était à sa cousine d’en parler, et il valait mieux que Freddie soit le
premier averti.

— Son père vit avec Carol.

— Que fait-il dans la vie?

— Il est au chômage, comme de nombreux hommes de son âge. En revanche, c’est un


grand-père extraordinaire pour les enfants de Carol et, grâce à son aide, elle peut se
consacrer pleinement à son travail.

— Très bien. Je vous signale que je n’avais rien dit...

— Mais vous le pensiez.

Alex sourit et secoua doucement la tête.

— Vous ne savez pas ce que je pense.

— Vous pensez que je viens de confirmer vos craintes sur la famille de Sylvia.

Alex prit Gail par les épaules et la força à se rapprocher de lui.

— Pas du tout, dit-il en rapprochant son visage de celui de la jeune femme. C’est ce que je
devrais penser mais, lorsque je vous vois dans cette robe noire, je n’arrive pas à réfléchir de
façon cohérente...

Gail était presque douloureusement consciente du souffle d’Alex contre son visage et du
contact de ses mains sur ses épaules. Et, malgré la méfiance instinctive qu’elle éprouvait à
son égard, une violente bouffée de désir l’envahit.

— Je vous ai déjà dit ce que j’éprouvais à votre égard, murmura-t-elle sans conviction.

— Oui. Vous me l’avez dit. Mais votre corps m’affirme que vous mentiez. M’auriez-vous
frappé aussi fort, la dernière fois, si ce n’avait été pour vous sauver de vous-même ?

— Vous êtes un monstre de prétention, chuchota Gail alors qu’il se penchait vers elle.

Les lèvres d’Alex se posèrent doucement sur les siennes et elle se sentit parcourue par un
long frisson de bien-être.

Ils restèrent une éternité l’un contre l’autre, puis Alex s’écarta légèrement d’elle, les yeux
brillants.

— Vous êtes une femme étonnante, Gail, dit-il d’une voix rauque. Je n’ai pas arrêté de
penser à vous pendant ces derniers mois... Et vous?

— Non, répondit Gail d’un air farouche.

— Menteuse ! Il y a un autre homme dans votre vie ?

— Ne me dites pas que cela vous dérangerait beaucoup...

— Non. S’il y a quelqu’un d’autre, je ferai en sorte que vous l’oubliiez rapidement... Mais
j’aimerais être au courant.

— Attendez et vous verrez bien, répondit gaiement Gail.

— Vous vous moquez de moi? demanda-t-il en fronçant les sourcils.

— Ce doit être difficile pour vous d’avoir si peu le sens de l’humour, observa-t-elle,
faussement compatissante. C’est une véritable invitation pour les gens qui vous entourent à
placer des peaux de bananes sur votre chemin...

— Ne vous en faites pas, je paie quelqu’un pour les ramasser, répondit-il en souriant.
Mais, maintenant, je ne vous laisserai plus vous moquer impunément de moi. Vous allez
devoir le payer...

Il l’attira de nouveau à lui et l’embrassa. Gail lui rendit son baiser avec une fougue qui la
surprit elle-même. Elle eut l’impression que tout disparaissait autour d’elle, et n’eut plus
conscience que de la délicieuse caresse des lèvres d’Alex sur les siennes.

Une merveilleuse sensation d’abandon s’empara d’elle, la plongeant soudain dans un monde
de douceur infinie.

Chacun des gestes de son compagnon éveillait en elle un désir croissant, et elle aurait voulu
qu’ils soient seuls tous les deux. Puis, les réflexes acquis durant de longues années de
méfiance et de retenue lui revinrent soudain. Les choses allaient beaucoup trop vite. Elle
repoussa Alex avec un mélange de douceur et de fermeté.

— Viens, Gail, dit-il d’une voix rauque. Trouvons un endroit où nous pourrons être
tranquilles...

— Non. S’il te plaît, pas encore...

Sans un mot, il posa doucement sa main sur la poitrine de la jeune femme et sentit son cœur
battre à tout rompre. Puis il prit la main de Gail et la posa sur son propre cœur, qui battait
tout aussi fort.

— Qu’y a-t-il? demanda-t-il d’une voix très douce. Qu’est-ce qui te retient?

— Je ne peux pas te le dire..., murmura-t-elle.


— Suis-je donc un monstre?

— Non... Ce n’est pas toi... Oh, Alex, je t’en prie, ne me force pas à parler de cela,
supplia-t-elle.

— Tu me le diras bientôt? demanda-t-il gravement.

— Je ne sais pas... Il y a tellement de choses...

— Tellement de secrets que tu refuses de partager.

— Tu ne me connais pas, Alex et je ne te connais pas non plus.

— Ce n’est pas vrai, protesta-t-il avec un pâle sourire, je te connais assez pour savoir que,
chaque fois que je suis dans la même pièce que toi, je deviens complètement fou de désir.
Quant à toi, tu me détestes... Qu’y a-t-il à savoir de plus ?

— Écoute, j’ai parfois l’impression que nous nous comprenons sans prononcer un seul
mot... C’est juste que...

— Je ne suis pas un homme patient, coupa Alex. Mais je peux apprendre.

— Fais-le pour moi.

— Nous devrions aller danser, suggéra-t-il alors que, dans la salle principale, l’orchestre
attaquait un tango. Au moins, je pourrai te tenir dans mes bras...

Gail décida de s’occuper personnellement du mariage de Sylvia. Malgré l’insistance de sir


James, qui ne désirait que ce qu’il y avait de mieux, elle était résolue à garder un œil sur le
montant des dépenses engagées. Il était hors de question qu’il puisse penser qu’elle abusait
de sa générosité.

Liliane était bien décidée, elle aussi, à limiter au maximum les frais de la cérémonie.
Chaque fois que Gail faisait une proposition, elle suggérait quelque chose de moins cher.

Sylvia, quant à elle, paraissait aux anges. Elle rayonnait littéralement de bonheur à
l’approche du grand événement. Un matin, elle annonça à Gail qu’elle avait parlé de son
père à Freddie, qui lui avait assuré que cela n’avait aucune importance.

— Tu lui as tout raconté? demanda Gail d’un ton prudent.

— Tout, je te le promets. Mais il a dit qu’il s’en moquait. N’est-ce pas merveilleux?

Gail hocha la tête en regardant tendrement Sylvia qui virevoltait dans la pièce. Elle était
heureuse qu’Alex n’ait plus aucun moyen d’empêcher le mariage...

Lorsque vint le moment de choisir sa robe de mariée, Sylvia proposa d’en sélectionner une
dans la réserve de Gail, mais sir James plaida pour qu’elle ait sa propre robe. Il fallait
qu’elle puisse la garder toute sa vie en souvenir, expliqua-t-il. D insista donc pour que
Sylvia la fasse faire chez Barry Fashions.

Gail était partagée entre l’envie de faire plaisir à sa cousine et le souci de limiter le coût du
mariage. Finalement, elle se plia aux exigences de sir James et de Freddie, et il fut décidé
que la robe de Sylvia serait réalisée sur mesure.

Le jour des essayages, lady Medway vint les retrouver à la boutique pour commenter les
différentes propositions de Barry, le jeune styliste qui avait su faire de son magasin le
passage obligé de tous les mariages chic de la ville. Gail ne tarda pas à s’apercevoir que
Liliane n’était venue que dans l’intention de contrôler les frais qui seraient engagés pour sa
future belle-fille.

— Je ne suis pas certaine que ce modèle te convienne, dit-elle d’un ton sucré tandis que
Sylvia essayait une robe. Le satin souligne toutes les courbes du corps, et il te faudra perdre
deux ou trois kilos, si tu tiens à cette matière.

Barry lui lança un regard exaspéré. Il avait pourtant été ravi de la voir entrer, se souvenant
de la robe luxueuse et hors de prix qu’elle avait commandée quelques mois auparavant.
Mais il réalisait à présent que, cette fois, c’était avec une mesquinerie infinie que seraient
jugées ses créations.

— Moi, je pense qu’elle tombe impeccablement bien, protesta Gail, furieuse.

— Peut-être, concéda Liliane. Mais vous ne pensez pas qu’il y a beaucoup trop de
froufrous?

— Certainement pas ! s’exclama Barry, vexé. C’est tout simplement parfait.

— Bien sûr... Si vous le dites, dit Liliane. Mais lorsque mon mari a accepté de payer pour
cette robe, je ne sais pas s’il pensait à une telle extravagance de satin et de rubans...

— Sir James a insisté pour prendre en charge les frais de ce mariage et pour que tout soit
fait au mieux, rétorqua Gail.

— Il ne s’attendait peut-être pas à être pris tellement au pied de la lettre, observa Liliane
avec un sourire glacé.

— C’est vrai, intervint Sylvia, embarrassée. C’est beaucoup trop cher... Je ne pensais pas...
Enfin, je pourrais choisir quelque chose de plus simple, après tout.

— Ma chère enfant, il est trop tard, désormais, répondit Liliane dans un soupir. Mais ne
vous en faites pas, vous finirez par vous habituer aux subtilités de notre vie de famille. Vous
penserez alors avant d’agir. Bien, rhabillez-vous, je vous attends dehors.

Elle sortit d’un air royal, suivie d’un nuage de parfum hors de prix, et Gail dut faire un
effort pour ne pas se précipiter à sa suite et l’étrangler. L’expression chagrinée et coupable
qu’elle lisait sur le visage de sa cousine lui était insupportable. Barry fit d’énormes efforts
pour remonter le moral de Sylvia, mais toute la magie du moment avait disparu.

Lorsqu’elles sortirent enfin de chez le couturier, Liliane les raccompagna en voiture à


Nuptia Créations. Elle affectait de parler de mille détails concernant le mariage, mais
chacune de ses paroles était une nouvelle flèche décochée en direction de Sylvia.

La nouvelle maîtresse de Gracely Manor savait qu’elle avait touché la future mariée au cœur
et s’en réjouissait si ouvertement que Gail ne put s’empêcher de songer avec amertume
qu’Alex avait vu juste à son sujet.

— Ne fais pas attention à ce qu’elle dit, conseilla-t-elle gentiment à sa cousine, une fois de
retour au bureau. Elle est jalouse, c’est tout...

— Jalouse ? De moi ?

— Oui, et de l’argent que sir James dépense pour Freddie et toi. Elle doit être persuadée
qu’il serait beaucoup mieux investi dans sa nouvelle garde-robe...

— Je ne crois pas que ce soit aussi simple, dit Sylvia en secouant la tête. Elle est
convaincue que je ne suis pas assez bien pour la famille... Elle ne cesse de me parler d’une
fille de comte qu’elle souhaitait voir épouser Freddie.

— Je suppose que son titre de lady ne lui suffit déjà plus ! explosa Gail. Cela n’a aucun
sens ! D’ailleurs, Alex m’a dit que Freddie n’appréciait guère cette comtesse. Il la considère
comme une pimbêche prétentieuse... C’est encore une lubie de Lily !

— Lily?

— Oui, Alex m’a dit que c’était le véritable nom de Liliane. Lily Hatch... Il est persuadé
que c’est une arriviste prête à tout pour obtenir titres et fortune. Au départ, je pensais qu’il
avait tort, mais je commence à croire qu’il est le seul à avoir su lire dans son jeu dès le
départ.

— Elle est exactement comme la mère de David, remarqua Sylvia.

— Tu la connaissais ?

— Oui. J’étais à l’église, le jour de ton mariage... Je devais être l’une des petites filles
d’honneur.

— Mon Dieu, c’est vrai. J’avais oublié, s’exclama Gail, sidérée. Mais il ne faut pas que tu
repenses à cela, ajouta-t-elle en essayant de paraître réconfortante. Les Medway ne sont pas
comme les Cater : sir James te considère déjà comme sa fille et il est enchanté à l’idée de ce
mariage.

— Mais Alex est contre, n’est-ce pas ?

— Laisse-moi m’en occuper. J’ai une bonne influence sur lui et je crois qu’à mon contact,
il devient un peu plus humain...

— Tu le vois beaucoup ces temps-ci, remarqua Sylvia avec un pâle sourire. Si cela se
trouve, vous vous marierez avant nous.

— J’en doute fort, répondit Gail précipitamment. Je crois qu’il est aussi allergique à l’idée
du mariage que je le suis...

Sylvia continua à sourire mais ne dit mot. Elle savait très bien que sa cousine était sortie
deux fois avec Alex en trois semaines, depuis l’anniversaire de mariage des Webster.
Chaque fois, il avait pris un prétexte fallacieux pour revenir à Chichley et, chaque fois, Gail
avait accepté de le revoir.

En fait, elle attendait avec une certaine impatience chacune de ses invitations, sans vraiment
oser se l’avouer. Les soirées qu’elle passait avec Alex étaient toujours très agréables, et leurs
conversations constituaient de véritables assauts d’esprit et d’humour. Mais tous deux
savaient que ce n’était qu’une façon plaisante de retarder ce qui devenait de plus en plus
inévitable. Chaque fois qu’ils se rencontraient, l’air paraissait saturé d’électricité...

Ils se contentaient cependant de longs et passionnés baisers, d’étreintes aussi douces que
terriblement frustrantes, de caresses timidement esquissées. Mais il leur devenait toujours
plus difficile d’étouffer le désir que ces effleurements innocents éveillaient en eux.

Gail avait essayé bien des fois de qualifier leur relation, sans jamais y parvenir. Ce n’était
pas vraiment de l’amour — elle se méfiait bien trop de ce sentiment pour s’y abandonner. Et
puis, les sensations qu’elle éprouvait au contact d’Alex étaient entièrement différentes de
celles que David lui avait fait ressentir. A l’époque, elle s’était contentée de quelques mots
tendres; ce n’était que des années plus tard qu’elle s’était aperçue de la banalité affligeante
de leurs échanges et du fait que David était très loin d’être un compagnon spirituel...

Alex, lui, la fascinait. C’était un homme d’une intelligence exceptionnelle, qui n’appréciait
rien tant que les joutes intellectuelles. Il avait une culture encyclopédique, mais aussi un
sens profond des réalités.

Il paraissait s’être résigné au mariage de son frère et avait même demandé à Gail quel
cadeau il pourrait faire au jeune couple. La jeune femme en avait ressenti un énorme
soulagement : cela ne signifiait-il pas que l’une des barrières qui les séparait venait de
s’effondrer? Bientôt, plus rien ne les empêcherait de se donner l’un à l’autre, comme ils le
désiraient tant...

Une semaine plus tard, Barry rappela Sylvia pour les derniers essayages. Il insista pour
qu’ils aient lieu à Gracely Manor même, afin que la robe apparaisse dans son contexte. Gail
proposa à sa cousine de l’accompagner, bien décidée à ne pas laisser Liliane gâcher cette
heureuse journée. Mais, au dernier moment, sa voiture refusa tout bonnement de démarrer.

— Bon sang ! s’exclama la jeune femme avec humeur. Je viens juste de la faire réparer !

— Il serait temps que tu en achètes une autre, lui conseilla Sylvia. Celle que tu n’arrêtes
pas de dévorer des yeux chaque fois que tu passes devant le garage, par exemple...

— Je crois que je me contenterai de la regarder ! Elle est bien trop chère pour moi.

— A force de faire réparer celle-ci, il deviendra plus intéressant d’acheter l’autre, souligna
Sylvia avec un sourire moqueur.

— Très drôle! dit Gail en essayant de nouveau de faire démarrer le véhicule capricieux.

Le moteur toussota, puis se décida enfin à revenir à la vie.

— Enfin ! J’espère que cela tiendra jusqu’à Gracely Manor...

Par chance, elles parvinrent à destination sans encombre. Dora, l’assistante de Barry, les
attendait sur place. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, qui savait se montrer
maternelle envers ses jeunes clientes et faisait preuve d’une redoutable efficacité.

Elle aida Sylvia à enfiler sa robe et à arranger les nombreux ornements de dentelle et la
longue traîne en satin. L’effet d’ensemble était superbe et s’accordait parfaitement à
l’atmosphère compassée de la vieille demeure. Une fois de plus, Barry avait fait preuve de
son exceptionnel talent.

Liliane assistait à l’essayage mais ne dit mot, se gardant bien de féliciter Sylvia. Lorsque
Dora la prit à témoin de la beauté de la robe, elle se contenta de hausser les épaules en
levant les yeux au ciel, comme si elle trouvait cette débauche de tissu et de rubans par trop
extravagante pour mériter le moindre commentaire.

Sylvia essaya de cacher sa gêne, mais Gail se rendit compte du malaise de sa cousine et
serra les poings, se souvenant de la robe que Liliane portait le jour de son mariage et qui
avait probablement coûté le double de celle de Sylvia.

Mais, avant qu’elle n’ait perdu son calme, son téléphone portable sonna et elle se dirigea
vers la terrasse pour pouvoir parler à son aise. C’était Jan, qui lui demandait des instructions
pour le mariage des Rudman. Gail lui expliqua ce qu’il fallait faire puis raccrocha. Au
moment où elle allait rentrer, elle entendit le bruit d’un moteur poussé à plein régime.

Elle aperçut alors la voiture d’Alex qui remontait l’allée de Gracely Manor à vive allure et
sourit. Cependant, lorsqu’elle le vit sortir de son véhicule, elle se rendit compte qu’il
paraissait furieux et son sourire s’évanouit.

— Tu pensais peut-être que je ne m’en rendrais pas compte? lui demanda-t-il lorsqu’il
atteignit la terrasse, sans même prendre la peine de la saluer.

— Que tu ne te rendrais pas compte de quoi? demanda Gail, stupéfaite par cette entrée en
matière.

— Je t’avais dit que j’avais fait une enquête sur Lily. Et tu avais peur que j’en fasse autant
pour Sylvia. C’est donc pour cela que tu t’es mis en tête de me séduire ? Tu pensais peut-
être que j’oublierais? Bon sang! Quand je pense que tu as failli réussir! Quel imbécile j’ai
été...

— Que veux-tu dire ? Tu as fait espionner Sylvia ?

— Non! J’y ai renoncé parce que je te faisais confiance. Heureusement, Lily, elle, a pris
ses précautions...

— Quoi ? Elle a engagé des détectives pour enquêter sur ma cousine ?

— Oui. Et elle a fait appel au type que j’avais employé pour enquêter sur elle. Amusant,
n’est-ce pas? Mais ce qui l’est moins, c’est ce que ce détective a découvert sur le père de
Sylvia...

— Alex, je t’en prie...

— Je me demande vraiment comment il a réussi à éviter la prison pendant toutes ces


années ! s’exclama Alex. Ou plutôt, je le sais : c’est grâce à l’aide de sa famille... Et à la
tienne, en particulier. Tu as dépensé une véritable fortune pour le tirer de situations
impossibles, mais tu t’es finalement rendu compte que cela te coûtait un peu cher. Et tu t’es
dit que si Sylvia avait un mari disposé à couvrir les frasques de son père, ce serait plus
économique pour toi !

— Comment oses-tu? s’écria Gail, blessée.

— Comment j’ose? répéta Alex, incrédule. Tu t’es moquée de moi en me répétant que
Sylvia était amoureuse de Freddie. Quant à toi... tu es une femme d’affaires encore plus
redoutable que je ne l’avais supposé au départ. Je comprends maintenant comment tu as fait
de Nuptia Créations une telle mine d’or !

— D’où tiens-tu tes informations sur Nuptia Créations?

— Le détective auquel j’ai fait appel est particulièrement doué... et peu scrupuleux. Mais
il obtient des résultats étonnants ! Il a même découvert combien de fois tu avais aidé Rex
Broadbent, et combien cela t’avait coûté.

— Parce que tu as aussi fait faire une enquête sur mon compte? s’exclama Gail en
devenant soudain très pâle.

— Pourquoi ? Cela t’ennuie ? Quel secret sordide as-tu peur que je découvre ?

— Rien de pire que ce que je découvre aujourd’hui sur toi ! rétorqua Gail, révoltée par son
attitude. Comment peux-tu croire de telles choses de Sylvia... et de moi ?

— Ne retourne pas la situation ! s’écria Alex, furieux. C’est Lily qui vous a fait espionner,
pas moi. J’aurais dû m’en charger, mais je te faisais confiance ! Je comprends que tu aies
voulu te débarrasser de Rex Broadbent et que tu aies cherché un mari fortuné pour ta
cousine. Je ne peux pas t’en vouloir pour cela. Ce que je ne peux supporter, ce sont les
méthodes auxquelles tu as eu recours.

— Je ne t’ai jamais menti, Alex, protesta Gail. Et je te rappelle que c’est toi qui m’as
poursuivie... Mais tu es tellement aveuglé par tes propres certitudes que tu ne t’en rends
même pas compte! J’ai vraiment pitié de toi.

— C’est de Sylvia que tu devrais avoir pitié ! Lorsque Freddie découvrira ce qu’elle est
vraiment...

— Freddie est déjà au courant, en ce qui concerne le père de Sylvia, rétorqua Gail. Et il a
dit que cela n’avait aucune importance.

— Voilà qui est très malin ! Mieux vaut prévenir que guérir, n’est-ce pas? Je suppose que
c’est toi qui as conseillé à Sylvia d’agir ainsi?

— Si tu veux savoir si je lui ai conseillé de dire la vérité à son futur mari, alors oui, je
plaide coupable! Mais je sais que, même sans moi, elle aurait été assez honnête pour le faire
de son propre chef...

— Bon sang, tu nous as manipulés avec une habileté si diabolique... Même moi, je n’étais
qu’un pion dans ton petit jeu! Mais c’est fini! poursuivit-il d’une voix tremblante de fureur
et d’humiliation.

Il se détourna d’un bloc et se dirigea vers la porte d’entrée.

— Où vas-tu ? demanda Gail, inquiète.

— Suis-moi et tu verras bien...

— Alex ! dit-elle en lui prenant le bras.

Il se dégagea et se tourna vers elle, la défiant du regard.

— Je vais veiller à ce que sa cousine et son truand de père ne fassent jamais partie de ma
famille ! Je vais le lui dire sur-le-champ.

— Ce n’est pas la peine, intervint Sylvia. J’ai très bien compris.

Alex et Gail se tournèrent vers la jeune femme, qui se tenait à la porte, livide.

— Pourquoi êtes-vous si cruel ? demanda-t-elle à Alex d’une voix tremblante qui déchira
le cœur de Gail.

— Vous le savez parfaitement, répondit Alex d’une voix glaciale. Il jeta un regard
méprisant à la robe blanche qu’elle portait.

— Je vois qu’une fois de plus, vous avez choisi ce qu’il y avait plus cher, dit-il d’un ton
dédaigneux.
— Alex ! Tais-toi !

— Pourquoi ? Ta cousine est assez cynique pour épouser un homme par intérêt. Elle doit
donc l’être assez pour entendre ce que j’en pense ! Mais je ne me contenterai pas de penser,
cette fois ! C’est moi qui contrôle les revenus de Freddie et, si je le veux, je peux les réduire
à zéro. Il faut que vous sachiez que vous n’épousez pas un homme riche, mais le fils d’un
homme riche. Alors, pensez-vous toujours que cela vaille le coup ?

Sylvia le regardait, incapable de répondre. De grosses larmes se mirent à rouler le long de


ses joues.

— Ne vous fatiguez pas. Ce genre de stratagème fonctionne peut-être avec Freddie et avec
mon père, mais pas avec moi !

— Je n’ai jamais voulu entrer dans votre famille, protesta enfin Sylvia d’une voix brisée.
J’aime Freddie, mais je ne l’épouserai pas puisque personne ne veut de moi, ici. Vous ne me
croyez peut-être pas, mais je n’ai jamais voulu de bijoux ni d’argent de Freddie. Je voulais
juste qu’il m’aime...

Sa voix se brisa et elle éclata en sanglots, incapable de poursuivre.

— Ne l’écoute pas, Sylvia ! s’exclama Gail en se rapprochant d’elle. L’essentiel, c’est que
vous vous aimiez...

Sylvia secoua la tête et arracha son voile de mariée.

— Non. Ce n’est pas la seule chose qui compte. Je le pensais, au départ, mais je ne veux
pas que Freddie se brouille avec sa famille à cause de moi. Il serait malheureux et je ne le
supporterais pas. Tenez ! ajouta-t-elle en arrachant sa bague de fiançailles, qu’elle jeta aux
pieds d’Alex.

Il la regarda, incrédule.

— Prenez-la! s’exclama Sylvia. Dites à Freddie que je suis désolée...

Incapable de poursuivre, elle se détourna et s’enfuit en courant dans le jardin. Sa traîne


volait derrière elle et Gail se revit, des années auparavant, fuyant l’église et son mariage
avorté. Anéantie par ce souvenir, elle ne put se décider à courir après sa cousine, à la
consoler comme elle en avait pourtant envie.

Elle vit alors la voiture de Freddie qui remontait l’allée à grande vitesse. Malheureusement,
Sylvia, aveuglée par les larmes, ne put éviter le véhicule ; Freddie tenta de freiner
brusquement — mais il heurta sa fiancée de plein fouet.
6

Tandis qu’elle se précipitait vers sa cousine inconsciente, Gail vit Freddie sortir de sa
voiture et se précipiter vers Sylvia.

— Oh, mon Dieu ! s’exclama-t-il d’un air bouleversé. Qu’ai-je fait?

Il prit la jeune femme inanimée dans ses bras tandis qu’Alex et Gail le rejoignait.

— Sylvia ! s’exclama Gail, terrifiée. Ma chérie, je t’en prie, ouvre les yeux ! Parle-moi...

Mais sa cousine ne bougeait pas. Une blessure s’ouvrait à son front, d’où coulaient des flots
de sang qui tâchaient la robe immaculée. Sans raison, Gail se souvint soudain de la phrase
de Liliane, le jour de son mariage : cela porte malheur de voir la robe de la mariée avant
l’église... Et cette pensée lui donna envie de pleurer.

Alex regardait tour à tour Gail et Sylvia, le visage très pâle.

— Tu es content de ce que tu as fait? s’écria Gail en se tournant vers lui. Tu es content?

Freddie, sans même les regarder, courut vers la maison, sa fiancée blessée dans les bras.
Liliane, qui se trouvait sur la terrasse, regardait le petit groupe approcher.

— Appelez une ambulance ! s’exclama Freddie en montant les marches à toute vitesse.

— Emmène-la à l’intérieur et allonge-la sur le canapé, lui recommanda Liliane. La pauvre


enfant..., murmura-t-elle.

Mais elle s’interrompit en avisant le regard méprisant que lui jetait Gail. Alex, quant à lui,
téléphonait à l’hôpital sur son portable.

— Est-ce qu’ils arrivent bientôt? demanda Freddie d’une voix déchirante lorsqu’ils le
rejoignirent dans le salon.

Il tenait Sylvia serrée contre lui, incapable de détacher les yeux du visage ensanglanté de la
jeune femme.

— Ils ont dit qu’ils seraient là dès que possible.

Gail s’agenouilla près de sa cousine, qui ne donnait toujours pas signe de vie. Freddie
murmurait à son oreille, sans qu’elle pût entendre ce qu’il lui disait. Sylvia finit par ouvrir
les yeux.

— Mon amour, gémit Freddie, mon amour...

— Freddie, murmura Sylvia d’une voix si faible qu’il dut se pencher pour percevoir ce
qu’elle disait.

— Pourquoi as-tu fait cela? demanda Freddie en la berçant doucement. Pourquoi t’es-tu
jetée sous mes roues ?

— Je suis désolée...

— Tu n’as pas à être désolée, protesta-t-il, désespéré. C’est ma faute ! Tout est ma faute !
J’allais trop vite... Mais pourquoi t’es-tu enfuie... Bon sang ! Où est cette ambulance ?

Sylvia tendit une main tremblante et caressa doucement le visage de son fiancé.

— Je suis désolée, répéta-t-elle. Je ne peux pas t’épouser... J’aurais dû le savoir... pardonne-


moi...

— Qu’est-ce que tu racontes? s’exclama Freddie, fou de douleur. Mais de quoi parle-t-elle
? demanda-t-il en se tournant vers Gail.

Il reporta son attention sur Sylvia, mais elle s’était de nouveau évanouie.

— De quoi parle-t-elle? répéta-t-il.

— Tu devrais peut-être le demander à ton frère, dit Liliane d’une voix glaciale. C’est lui
qui lui parlait avant qu’elle ne s’enfuie en courant...

Freddie regarda Alex avec un mélange de stupéfaction et de méfiance. Mais celui-ci gardait
les yeux fixés sur Sylvia, et son visage était un masque indéchiffrable.

— Qu’est-il arrivé? demanda Freddie à Gail.

— Cela n’a pas d’importance pour l’instant. Tu ne dois penser qu’à Sylvia. Elle a besoin
de toi... Voilà l’ambulance, ajouta-t-elle en entendant la sirène au loin.

Quelques minutes plus tard, deux infirmiers entraient et emportaient Sylvia sur une civière.
Dans l’ambulance, il n’y avait de place que pour une seule personne ; Freddie la prit tandis
que Gail courait jusqu’à sa voiture. Hélas, celle-ci refusa de démarrer.

— Bon sang ! s’exclama la jeune femme, hors d’elle. Ce n’est pas possible...

— Monte dans ma voiture, lui proposa Alex.

— Toi? s’exclama Gail en lui jetant un regard haineux.


— Tu n’as pas besoin de me parler ou même de t’occuper de moi. Je te conduirai, c’est
tout...

Sans un mot, Gail le suivit et s’assit sur le siège passager. Elle s’aperçut alors qu’elle
tremblait de tous ses membres. Des larmes lui piquaient les yeux, qui se mirent bientôt à
rouler silencieusement sur ses joues.

— Nous arriverons dans une minute, dit Alex d’une voix rassurante.

Ce fut plus qu’elle n’en put supporter. Surmontant son chagrin, elle se tourna vers lui et lui
jeta un regard empli de haine.

— Je tiens à te dire une chose — et rassure-toi, c’est probablement la dernière fois que je
t’adresse la parole. Tu es l’homme le plus mauvais que je connaisse ! Tu n’avais pas le droit
de t’en prendre à Sylvia. Je te hais, Alex et je te ferai payer ce que tu lui as fait. Si Sylvia
meurt à cause de toi, je ferai en sorte que tu le paies durant toute ta vie! Tu m’entends?

— Nous sommes arrivés, répondit Alex d’une voix égale sans même se tourner vers elle.

Gail descendit de voiture et claqua violemment la portière. Dans la salle d’attente, elle
retrouva Freddie qui faisait les cent pas.

— Qu’est-ce qu’ils ont dit? demanda-t-elle, dévorée d’inquiétude.

— Ils l’ont emmenée immédiatement pour voir à quel point elle était touchée... Mon Dieu,
Gail ! Comment est-ce arrivé? Elle s’est jetée sous mes roues... Je n’ai même pas eu le
temps de freiner... Mon Dieu ! Si elle meurt, ce sera ma faute, s’exclama-t-il avant de fondre
en sanglots.

— Elle ne mourra pas, le rassura Gail, qui aurait souhaité en être convaincue. Nous sommes
solides, dans la famille...

— Mais elle a heurté la voiture de plein fouet! Qu’est-ce qui s’est passé, Gail ?

La jeune femme hésita. Elle ne pourrait jamais pardonner à Alex ce qu’il avait fait à sa
cousine, mais elle n’avait pas le courage de l’accuser devant son frère. Et elle savait que
Liliane avait également sa part de responsabilité dans la fuite de Sylvia.

Tandis qu’elle repensait à la femme de sir James, celle-ci fit son apparition, lui évitant de
répondre à la question de Freddie. Alex se tenait quelques pas derrière elle, comme s’il
voulait garder ses distances. Il alla s’appuyer contre un mur, assez près pour entendre ce qui
se disait mais à l’écart du petit groupe. Liliane, elle, vint s’asseoir à côté de Freddie.

— Pauvre Freddie, dit-elle d’une voix désolée. C’est terrible... J’espère qu’elle n’est pas
trop gravement blessée.

Gail lui jeta un regard méprisant. Liliane espérait sans doute que ces quelques paroles
l’innocenteraient de toute responsabilité dans l’accident...
— Elle a dit qu’elle ne voulait pas m’épouser, dit Freddie d’une voix brisée. Elle a dit
qu’elle aurait dû le savoir dès le départ mais que maintenant, elle ne pouvait pas
m’épouser... Qu’est-ce que cela veut dire, Gail?

— Freddie, n’y pense pas pour le moment...

— Je veux savoir ce qui s’est passé ! s’exclama Freddie en levant les yeux vers son frère.
Liliane a dit que c’était à toi que parlait Sylvia avant l’accident. Qu’est-ce que tu lui as dit?

Alex regarda son frère droit dans les yeux mais ne répondit pas. Son visage était d’une
pâleur mortelle et ses yeux paraissaient comme hantés.

— Alex n’a pas été très gentil avec Sylvia, répondit Liliane à sa place. Il l’a accusée de
courir après la fortune de la famille. Il a dit que c’était pour cela qu’elle voulait t’épouser...
Il lui a demandé de partir et a ajouté que, si elle ne le faisait pas de son plein gré, il veillerait
à ce que tu ne touches plus aucun revenu.

— Vous oubliez votre rôle dans cette histoire ! s’exclama Gail, révoltée malgré elle par
l’injustice de Liliane.

Freddie, quant à lui, ne quittait pas son frère des yeux.

— Dis-moi que ce n’est pas vrai..., murmura-t-il sourdement.

— Si, c’est vrai.

Freddie resta un moment immobile, les yeux fermés, puis, d’un bond, il se leva et courut
jusqu’à son frère, auquel il asséna un violent coup de poing. La tête d’Alex heurta durement
le mur qui se trouvait derrière lui.

— Espèce de salaud! s’exclama Freddie.

Il frappa de nouveau Alex. Celui-ci saignait abondamment du nez, mais ne bougea pas.
Freddie lui décocha un nouveau coup de poing, qu’il encaissa de nouveau sans broncher.
Gail comprit qu’il ne ferait rien pour se défendre. Il était prêt à porter l’entière
responsabilité de ce qui était arrivé à la fiancée de son frère.

La porte de la salle des urgences s’ouvrit alors et tous se tournèrent vers le médecin qui
venait de sortir. Freddie s’écarta de son frère et Alex resta debout, sans esquisser un
mouvement, sans même essuyer le sang qui coulait sur son visage.

— Comment va-t-elle? demanda Freddie d’une voix angoissée.

— Pas aussi mal que nous l’avions craint au départ, répondit le médecin. Elle a quelques
mauvaises contusions et plusieurs côtes cassées, mais elle devrait se rétablir assez vite.

— Dieu merci ! s’exclama son fiancé, soulagé.


Gail ferma les yeux et adressa au ciel une silencieuse prière de remerciement.

— Je peux la voir? demanda Freddie.

— J’ai bien peur que non. En revanche, je crois que l’une de vous est sa cousine, ajouta-t-
il en se tournant vers Liliane et Gail.

— Oui, c’est moi, répondit cette dernière.

— Vous, vous pouvez entrer.

— Écoutez, plaida Gail, je sais que je suis la seule à être de sa famille, mais Freddie est
son fiancé. Je peux peut-être lui céder ma place...

— Je ne me suis pas exprimé clairement : Mlle Broadbent demande à vous parler et elle
ne veut voir personne d’autre. Elle a bien insisté sur ce point.

— Vous voulez dire qu’elle ne veut pas me voir? s’exclama Freddie, effondré.

— Pas pour le moment, répondit le médecin avec tact. Vous avez seulement cinq minutes,
ajouta-t-il à l’adresse de Gail.

Elle entra et trouva sa cousine allongée sur le dos, le visage défiguré par une mauvaise
contusion.

— Je vais bien, la rassura aussitôt Sylvia. Je suis désolée de m’être montrée aussi stupide...

— Cela ne fait rien, ma chérie. Mais tu devrais laisser Freddie entrer : il est à moitié fou
de douleur...

— Non. Je ne pourrais pas supporter de le voir... Essaie de lui faire comprendre pourquoi
je ne peux pas l’épouser.

— Il sait déjà tout ce qui est arrivé et il est fou de rage contre Alex.

— Mon Dieu ! Lui qui l’admire tant... Je ne veux pas qu’ils se disputent à cause de moi,
Gail.

Sylvia ferma les yeux douloureusement et Gail renonça à discuter avec elle. Ce dont sa
cousine avait besoin, en premier lieu, c’était de repos. Elle déposa donc un léger baiser sur
sa joue, puis sortit pour s’apercevoir que Liliane et Alex étaient partis, mais que Freddie
l’attendait avec impatience.

— Gail, je t’en prie, laisse-moi entrer...

— Pas maintenant, Freddie. Il est trop tôt... Liliane n’avait pas le droit de te dire ce qu’elle
a dit. Ce qui est arrivé est sa faute autant que celle d’Alex. C’est elle qui a engagé un
détective privé et a appris la situation dans laquelle se trouvait son père.

— Je le savais déjà et je m’en fiche ! s’exclama Freddie avec humeur. Et je me souviens


parfaitement que, juste après l’accident, tu as dit à Alex qu’il était responsable de ce qui
s’était passé. Tu savais que c’était principalement sa faute.

— Écoute, Sylvia ne veut surtout pas que vous vous disputiez à cause d’elle. Elle sait
combien tu admires ton frère.

Freddie releva les yeux, et elle s’aperçut alors que toute ingénuité avait disparu de son
regard. Le jeune homme naïf avait laissé la place à un homme. Un homme que la souffrance
avait fait mûrir en quelques heures. Elle comprit qu’il ne serait plus jamais le même.

— Je l’ai toujours admiré parce qu’il était mon frère aîné, répondit Freddie d’une voix
glaciale, mais je ne lui pardonnerai jamais ce qu’il a fait aujourd’hui.

— Tu sais où il est?

— J’espère qu’il est parti faire ses valises. Je lui ai dit que, s’il ne quittait pas la maison, je
le ferais. Il n’est plus mon frère et ne le sera plus jamais.

— Freddie, je t’en prie, ne te laisse pas aveugler par la colère ! Alex pensait juste à te
protéger...

— Je n’ai pas besoin d’être protégé ! répliqua Freddie. Je suis adulte et libre de faire mes
propres choix !

— Il le sait, à présent. Il sait qu’il a eu tort... Mais par pitié, Freddie, ne lui tiens pas
rigueur de ses erreurs passées !

— Comment peux-tu dire une chose pareille? s’exclama Freddie, révolté. Je croyais que tu
aimais Sylvia !

— C’est vrai. Et c’est justement pour cela que je ne veux pas qu’Alex et toi deveniez
ennemis. Elle ne le supporterait pas.

— Ce n’est pas sa faute...

— Peut-être, mais ce n’est pas ce qu’elle pensera.

— Il ne sert à rien que vous restiez, leur dit le médecin, qui venait de reparaître dans la
salle d’attente. Elle a besoin d’être seule et de se reposer, pour le moment.

— Viens, dit Gail à Freddie. Voyons si nous pouvons trouver un taxi...

— Non, je reste, dit-il sans faire mine de bouger.

— Freddie, tu ne peux pas la voir...


— Elle pourrait changer d’avis... Et même si ce n’est pas le cas, je serai là, au moins.

Gail hocha la tête. Elle posa une main rassurante sur l’épaule du fiancé de sa cousine, puis
quitta l’hôpital. Lorsqu’elle se retourna, juste avant de sortir, elle vit Freddie assis,
immobile, qui contemplait fixement la porte de Sylvia.

La convalescence de la jeune femme fut lente. Ses blessures s’étaient assez vite refermées
mais elle se sentait terriblement faible et déprimée. Et, malgré tout ce que Gail pouvait lui
dire, elle refusait toujours d’épouser Freddie. Sa cousine ne comprenait pas une telle
obstination. Elle parvint néanmoins à la convaincre de laisser son fiancé lui rendre visite.

Celui-ci entra dans la chambre, tenant religieusement la bague que Liliane avait retrouvée
sur la terrasse, là où Sylvia l’avait jetée. Mais, lorsqu’il ressortit une demi-heure plus tard, il
la tenait toujours à la main et paraissait si malheureux que Gail l’entraîna dans le pub le plus
proche pour essayer de lui remonter le moral.

— Papa est presque aussi désolé que moi, murmura-t-il en jouant nerveusement avec la
bague. Lorsqu’il est revenu à la maison et qu’il a appris ce qui s’était passé, il ne voulait pas
y croire... Alex a toujours été son favori et cette nouvelle l’a plongé dans une véritable
détresse...

— Je me demande si vous n’êtes pas un peu durs avec lui, dit Gail d’un ton prudent.

— Comment peux-tu dire une telle chose? s’exclama Freddie. C’est à cause de lui que ta
cousine aurait pu mourir...

— Je sais, mais il n’est pas le seul responsable... N’oublie pas que, sans Liliane, il ne se
serait jamais montré aussi dur envers Sylvia. C’est elle qui l’a fait suivre et espionner, après
tout. Tu l’as dit à ton père?

— Oui. Mais elle a réussi à s’en tirer en affirmant qu’elle l’avait fait pour sauvegarder la
famille. Elle prétend que, de toute façon, elle aurait commencé par discuter de ses
découvertes avec Sylvia. Ce que je reproche à Alex, d’ailleurs, ce n’est pas d’en avoir parlé
avec elle, mais de l’avoir fait avec un tel manque de tact et de gentillesse. Je sais qu’il a
toujours été dur, mais comment a-t-il pu se montrer aussi cruel ?

Freddie soupira et but une gorgée de whisky.

— Enfin, c’est fini à présent, ajouta-t-il d’un ton fataliste. Il est parti...

— Où donc? demanda Gail d’une voix altérée.

Malgré elle, cette nouvelle la troublait : Alex était parti sans s’excuser, sans essayer de
réparer ce qu’il avait brisé...

— Je ne sais pas, répondit Freddie en haussant les épaules. A Londres, je suppose. Peu
importe, d’ailleurs.
— C’est justement ce que craignait Sylvia! Elle ne voulait pas briser votre famille.

— Trop tard. J’ai dit à papa que je quittais l’entreprise familiale.

— Quoi? Mais c’est impossible...

— C’est la seule solution. Je l’ai compris quand Alex a menacé Sylvia de me couper les
vivres. J’ai réalisé qu’il avait parfaitement la possibilité de le faire. C’est pour cela que je
dois partir... Je suis un bon commercial et je pense que je n’aurai pas de mal à retrouver un
emploi. Et lorsque je serai vraiment indépendant, je demanderai de nouveau à Sylvia de
m’épouser. Peut-être me respectera-t-elle alors assez pour accepter...

— Mais Freddie..., commença Gail d’une voix troublée.

— C’est inévitable, coupa Freddie d’une voix résignée.

Le lendemain matin, Gail retourna voir sa cousine pour tenter de la faire revenir à la raison,
mais Sylvia refusa de l’écouter.

— Je ne t’ai jamais vue comme cela, soupira Gail.

— Je suis une personne différente, répondit Sylvia d’une voix grave. J’ai compris beaucoup
de choses que j’ignorais auparavant. J’aurais dû t’écouter lorsque tu me disais que je ne
devais pas accepter la demande en mariage de Freddie...

— Ce n’est pas ce que j’ai dit, protesta Gail.

— Pas directement. Mais tu avais l’air convaincu que je subirais le même sort que toi... Tu
ne voulais pas l’admettre mais c’était exactement ce que tu pensais, n’est-ce pas?

— Eh bien, peut-être au début, mais...

— Tu vois... Et tu avais raison. J’aurais dû t’écouter et...

Mais Sylvia ne termina jamais sa phrase. Elle s’était figée soudain, les yeux fixés sur un
point, au-delà de l’épaule de sa cousine. Gail se retourna et, stupéfaite, aperçut Alex, debout
dans l’embrasure de la porte.

En voyant ses traits tirés, son visage pâle comme de la craie et ses yeux brillants, elle eut du
mal à ne pas pousser un cri de stupeur et de commisération. Il paraissait vieilli de dix ans.

Sans dire un mot, il regardait tour à tour les deux jeunes femmes qui le fixaient en silence.

— Je peux vous parler? demanda-t-il enfin à Sylvia d’une voix suppliante.

— Est-ce bien nécessaire ? répondit celle-ci en serrant convulsivement la main de Gail.


Vous avez obtenu ce que vous souhaitiez...
— Justement... C’est pour cela que je dois vous parler..., dit-il en refermant la porte
derrière lui. Vous devez épouser Freddie.

Sylvia lui lança un regard glacé et Gail ne put retenir un sourire ironique.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, se reprit maladroitement Alex. Je sais que c’est à
vous de décider, mais...

Il soupira et ferma les yeux un instant.

— Je crois que je ferais mieux de recommencer depuis le début.

— Cela me semble préférable, en effet, dit Gail d’une voix dure.

Alex lui jeta un coup d’œil troublé, puis fixa de nouveau Sylvia.

— Je suis venu vous demander... Non, vous supplier de me pardonner.

— Ce n’était pas votre faute, répondit Sylvia. J’aurais dû regarder où j’allais...

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je n’aurais jamais dû vous parler comme je l’ai fait.

— Je n’ai jamais voulu épouser votre frère pour son argent, dit Sylvia. Je voulais me
marier avec lui parce que je l’aime...

— Je le sais, à présent.

— Non, répliqua Sylvia. Vous pensez le savoir, mais c’est simplement à cause de
l’accident. Dans quelques jours ou dans quelques semaines, vous me soupçonnerez de
nouveau des pires intentions.

— Écoutez... Je ne suis pas venu simplement pour que les choses rentrent dans l’ordre,
même si je le souhaite de tout mon cœur. Je me suis rendu compte que je m’étais trompé sur
votre compte. Je l’ai compris en voyant combien mon frère et mon père étaient désespérés...
Tout cela à cause de moi et de ma bêtise...

— De ton arrogance, murmura Gail.

— Pardon? fit Alex en la regardant droit dans les yeux.

— De ton arrogance, répéta Gail, pas de ta bêtise. Remarque, je suppose que l’arrogance
est une forme de stupidité...

— Je ne suis pas venu ici pour me battre avec toi, répondit Alex en faisant son possible
pour conserver son calme.

— Très bien. Nous pourrons régler cela plus tard.


— Certainement. D’autant que je te tiens pour responsable d’une partie de tout ce gâchis.

— Moi ? s’exclama Gail, aussi stupéfaite que furieuse.

— Si tu ne m’avais pas menti comme tu l’as fait...

— Je n’ai jamais fait une telle chose !

— Tu m’as manipulé afin de protéger ta cousine. Je le comprends, mais je reste persuadé


qu’il y avait d’autres moyens de parvenir à tes fins.

Sylvia les regardait tour à tour, parfaitement stupéfaite.

— De quoi parlez-vous? s’enquit-elle enfin.

— Cela n’a aucune importance, répondit Alex. J’ai dû me faire de fausses idées en pensant,
enfin, en espérant que...

Il soupira, incapable de terminer sa phrase. Le regard qu’il lança à Gail était empli de
déception et de doute.

— Tout le long, tu t’es servie de moi... Pourtant, tu aurais dû être honnête et ne pas me
laisser imaginer des choses que tu savais fausses !

— Je ne peux être tenue pour responsable de ce que tu as cru ou pensé, déclara posément
Gail.

— Je pense que si. Mais je ne suis pas venu pour te parler de cela. Je suis venu dire à
Sylvia combien j’étais désolé et la supplier d’épouser mon frère.

— Je ne sais pas, murmura Sylvia, partagée entre le doute et la joie de l’entendre


prononcer ces paroles.

— Si vous ne le faites pas, plus rien n’ira jamais bien au sein de la famille. Freddie a
même quitté notre compagnie à cause de cette histoire !

— Peut-être cela vaut-il mieux pour lui, intervint Gail.

— En tout cas, cela ne vaut rien pour l’entreprise, dit Alex en secouant la tête. C’était un
excellent commercial...

— Tu le lui as dit souvent? ne put s’empêcher de demander Gail.

— Pas assez, et c’est peut-être l’une de mes nombreuses erreurs, j’en conviens. Mais la
société a besoin de lui... Et moi aussi. Je ne peux pas supporter l’idée de le perdre. Surtout
que mon père me tient pour responsable de cette situation. Alors, Sylvia, tout dépend de
vous. Je vous supplie d’accepter.
— Que dois-je faire ? demanda la jeune femme à Gail.

— Vous aimez Freddie, n’est-ce pas? demanda Alex.

— Bien sûr, mais...

— Il n’y a pas de mais, s’exclama Alex, pas lorsqu’on aime vraiment quelqu’un... Vous
n’allez tout de même pas laisser tomber cette chance d’être heureuse?

Sylvia secoua la tête et Gail s’aperçut que des larmes de joie roulaient sur les joues de sa
cousine. C’est alors qu’elle aperçut une ombre de l’autre côté de la porte de verre dépoli.
Elle l’ouvrit et, découvrant Freddie sur le seuil, l’attira à l’intérieur.

— Vite ! lui dit-elle en souriant. C’est maintenant ou jamais.

Elle le poussa vers le lit de sa cousine, puis elle prit la main d’Alex et le tira vers l’extérieur.

— Tu as dit tout ce que tu avais à dire. Maintenant, c’est au tour de Freddie. Dehors !

Ils sortirent de la chambre de Sylvia et, en fermant la porte, ils entendirent la voix angoissée
de Freddie :

— Je veux t’épouser, Sylvia, mon amour... J’ai tout prévu...

— Moi aussi, Freddie. Je le veux.

Ils virent l’ombre de Freddie se pencher sur le lit d’hôpital, et Gail sourit.

— Viens, je crois qu’ils peuvent se débrouiller sans nous, à présent...


7

Lorsqu’ils furent sortis de l’hôpital, Alex se tourna vers Gail d’un air préoccupé.

— Je suppose que tu refuses toujours de me parler...

— Non, dit-elle simplement. J’ai changé d’avis lorsque tu as dit à Sylvia combien tu étais
désolé.

— Alors je suis pardonné ?

Gail le regarda avec curiosité. Ce n’était pas le genre de paroles qu’elle était habituée à
l’entendre prononcer. Mais elle lisait sur son visage la douleur qui l’avait habité durant ces
derniers jours.

— Oui, tu es pardonné, répondit-elle avec un sourire. Tout est oublié, effacé.

— Bien... Que faisons-nous à présent? demanda-t-il.

— Nous allons au pub le plus proche pour nous remettre de toutes ces émotions, répondit
Gail en prenant sa main.

Il la suivit docilement et ils s’installèrent face à face. Alex commanda un cognac et Gail un
cappuccino.

— Je ne savais même pas que Freddie était là, remarqua Alex lorsqu’ils furent servis. Il a
dû me suivre...

— Heureusement, souligna la jeune femme. Tu t’en es bien sorti mais c’était à lui de
transformer l’essai.

— Dis, remarqua soudain Alex. Tu as vu comme le barman t'observe, depuis tout à


l’heure?

— C’est qu’il m’a vu remonter le moral à Freddie, il y a peu de temps. Maintenant, je suis
avec toi ; il doit penser que je suis une vraie mangeuse d’homme, répondit Gail en riant.

Alex sourit à cette remarque.

— On ne sait jamais, observa-t-il. Chaque fois que je te vois, je découvre une nouvelle
facette de ta personnalité que je ne connaissais pas... Ce qui me fait penser que je te dois des
excuses, à toi aussi. Pour ne t’avoir pas crue lorsque tu m’as dit que tu avais déconseillé à
Sylvia de se marier.

— Pourquoi m’aurais-tu crue? demanda Gail avec une pointe d’ironie. Tout le monde sait
que toutes les femmes de la planète courent après les hommes de la famille Medway !

— Ne retourne pas le couteau dans la plaie, s’il te plaît.

— De toute façon, je n’ai pas essayé de la convaincre de renoncer à ce mariage...

— Mais cette idée ne te disait rien qui vaille, n’est-ce pas?

— C’est vrai. J’étais convaincue que la famille de Freddie essaierait de l’empêcher


d’épouser ton frère.

— A cause de ce que je t’avais dit?

— En partie. Mais pas seulement...

Alex resta silencieux, attendant qu’elle continue son explication. Cependant, Gail hésitait,
ne sachant si elle pouvait vraiment lui faire confiance.

— Sylvia a dit qu’elle ne voulait pas subir le même sort que toi, dit-il enfin. Qu’est-ce que
cela signifie, exactement ?

— Je ne me souviens pas l’avoir entendue dire une telle chose, mentit Gail.

— Moi si. Que voulait-elle dire par là, Gail? Que t’est-il arrivé, exactement? Tu as été
mariée?

— Non, répondit-elle aussitôt. Pour moi, le mariage est une affaire d’ordre strictement
professionnel...

— Tu as été fiancée, alors ?

Gail soupira.

— Oui, il y a longtemps.

— Et la famille du fiancé ressemblait à la mienne?

— Certains de ses membres, oui...

— Les plus odieux, je suppose? demanda-t-il d’une voix amère.

Gail se garda de répondre directement à la question.


— La mère de David, mon fiancé, était une véritable harpie. Elle ne cessait de me répéter
que je n’étais pas assez bien pour entrer dans leur famille... A l’entendre, on aurait dit que
leur fortune remontait à Guillaume le Conquérant...

— Alors que c’étaient des nouveaux riches?

— Oui. Ce qui n’empêchait pas la mère d’avoir de hautes aspirations pour le mariage de
son fils... Elle n’a jamais compris qu’il se soit entiché d’une simple employée. Pourtant, j’ai
tout fait pour être à la hauteur de ses attentes. Mais rien ne suffisait. Elle me disait à
longueur de temps que j’allais ruiner la famille, que si j’aimais vraiment David, je ferais
mieux de le laisser épouser quelqu’un de son rang... Mais David m’a toujours soutenue, et je
le trouvais merveilleux pour cela.

Alex lui jeta un regard où couvaient de nombreuses questions silencieuses.

— Que s’est-il passé ensuite? demanda-t-il.

— Le mariage a été organisé. Comme Sylvia, j’aurais souhaité quelque chose de plus
modeste, de plus intime, mais les Cater ont insisté pour un grand mariage. Et le jour de la
cérémonie...

Gail détourna les yeux, incapable de poursuivre. Des années après, la même douleur
l’envahissait au souvenir de cette journée maudite.

— Le jour de la cérémonie? répéta Alex d’une voix très douce.

— David n’était pas là. Je suis allée à l’église, mais il n’y était pas.

— Tu as trouvé l’église vide?

— Non. Elle était pleine de monde, au contraire. Des amis, ma famille, celle de David, et
des dizaines d’invités que je ne connaissais pas... Tous attendaient et, lorsque je suis arrivée,
David n’était pas là. Il avait changé d’avis à la dernière minute mais n’avait pas osé venir
me l’annoncer en personne. C’est sa mère qui me l’a dit, devant tout le monde.

— Mon Dieu ! s’exclama Alex, sincèrement révolté.

Il regarda longuement la jeune femme et elle lut dans ses yeux une profonde compassion. Il
paraissait attendre qu’elle poursuive, mais l’effort qu’elle avait dû faire pour lui avouer ce
qui s’était passé avait été trop grand. Le comprenant, il commanda deux autres
consommations et la laissa reprendre le contrôle d’elle-même.

— Qu’as-tu fait, à ce moment-là? demanda-t-il enfin lorsqu’ils furent servis.

— Je me suis enfuie... Qu’aurais-je pu faire d’autre? J’ai quitté l’église en courant et je me


suis enfuie sans même regarder où j’allais, folle de douleur et de honte. J’ai dû parcourir au
moins un kilomètre avant d’être arrêtée par un policier qui m’a gentiment ramenée chez
moi... Je me souviens que je pleurais tellement que je n’arrivais même plus à me souvenir de
mon adresse. Mon esprit était complètement vidé et je suis restée des jours entiers sans rien
dire, incapable d’affronter l’horrible réalité.

Gail se tut, essayant de maîtriser les émotions qui la submergeaient soudain. Mais la tension
de ces derniers jours ajoutée à cette soudaine confession l’avait laissée très vulnérable.

— Tu l’as échappé belle, dit Alex après un long silence.

— Oui, je suppose...

— Tu peux même en être certaine, déclara-t-il, très sûr de lui. Tu n’aurais jamais pu aimer
un tel homme.

— Vraiment? Et pourquoi donc?

— Parce que c’était un lâche. Une femme aussi intelligente que toi ne peut aimer un lâche.

Gail acquiesça : c’était ce qu’elle s’était souvent répété dans les aimées qui avaient suivi son
mariage raté.

— Je n’étais pas raisonnable, à ce moment-là. On ne l’est jamais lorsqu’on est amoureux...


Tout ce que je voyais en lui, c’était sa beauté, son humour et son intelligence qui me
fascinaient. J’avais l’impression qu’il était ce que j’avais toujours attendu sans le savoir.

Alex secoua la tête, visiblement incapable de comprendre qu’elle pût encore défendre un
homme qui l’avait trahie aussi bassement.

— A-t-il au moins fini par t’expliquer les raisons de son geste?

— Non. Je ne l’ai jamais revu.

— Et sa famille t’a laissée tomber sans même une explication, sans même une excuse?

— Ce n’est pas ce que tu aurais fait, à leur place? demanda Gail d’un ton un peu agressif.

— Il m’est arrivé de rompre des contrats, mais j’ai toujours pris mes responsabilités!
s’exclama Alex d’un ton blessé.

— Eux aussi, d’une certaine manière... Ils m’ont envoyé un chèque, comme si cela pouvait
laver l’affront et le chagrin.

— Et, bien sûr, tu l’as déchiré en mille morceaux..., dit-il avec un sourire entendu.

— Non.

Alex la regarda, stupéfait.

— Tu veux dire que tu as pris cet argent?


— Tu ne t’es jamais demandé comment j’avais eu les moyens de financer mon entreprise ?

— Tu as..., commença-t-il, sidéré.

— Oui. J’ai sympathisé avec la femme qui avait organisée mon mariage avorté et j’ai
commencé à travailler pour elle. Puis je suis devenue associée et, lorsqu’elle est partie à la
retraite, j’ai repris l’affaire.

— Tout cela grâce à l’argent de la famille de David?

— Oui. Bien sûr, au départ, je voulais refuser leur pitié, je les méprisais parce que j’avais
l’impression qu’ils pensaient m’acheter. Mais j’ai alors compris que, si je le faisais, ils s’en
tireraient à très bon compte. Et ce n’était pas ce que je souhaitais... Alors, j’ai mis de côté
ma fierté blessée, j’ai encaissé le chèque et je me suis servie de l’argent pour assurer ma
réussite professionnelle. Tu vois, c’est toi qui avais raison, en fin de compte...

— Que veux-tu dire?

— Tu m’as souvent accusé d’avoir l’esprit mercenaire : tu ignorais simplement à quel


point tu avais raison !

Alex la regarda en silence.

— Je vais te dire autre chose, confessa Gail avant qu’il ait eu le temps de parler. Lorsque
j’ai intégré Nuptia Créations, l’entreprise ne louait pas de robes de mariée. J’ai veillé à ce
qu’elle le fasse en fournissant le premier modèle...

— Ta propre robe? demanda Alex, incrédule.

— Oui, par ironie... Je l’ai fait réparer deux fois et elle est toujours dans notre stock. C’est
même l’un des modèles les plus demandés !

— Eh bien ! Au moins, on peut dire que tu as la tête sur les épaules.

— Exact. Cela n’a pas toujours été le cas, mais aujourd’hui je suis ainsi : froide,
calculatrice et mercenaire...

— Je ne suis pas d’accord. Tu es juste une femme d’affaires brillante... Je suis désolé pour
tout ce que je t’ai dit. C’est seulement que j’ai été déçu de découvrir que tu avais fait
semblant de t’intéresser à moi dans le seul but de protéger Sylvia.

Gail se pencha en avant et, tendant la main, elle caressa doucement la joue d’Alex :

— Il n’y avait pas que cela, crois-moi, murmura-t-elle doucement.

Il prit sa main et la retourna, comme s’il voulait lire sur sa paume ce qu’elle pensait
vraiment de lui.
— Je te crois, dit-il enfin en posant un baiser sur son poignet. Mais si ce n’était pas
seulement pour Sylvia...

— Nous avons le temps de découvrir ce qui nous unit, Alex, dit-elle avant qu’il n’achève
sa phrase. Ne pressons pas les choses.

Alex lâcha sa main, puis fixa Gail en silence. Elle pouvait voir défiler dans ses yeux ses
pensées et ses espoirs. Enfin, il hocha la tête et fit signe au barman.

— Allons-y. J’ai besoin de prendre l’air...

Ils sortirent du pub, et Alex prit la main de la jeune femme. Sans un mot, elle vint se nicher
entre ses bras. Serrée contre lui, elle aurait voulu rester là, ne plus penser, s’abandonner à
cette étreinte tendre et infiniment douce, et oublier enfin toutes les incompréhensions qui
creusaient entre eux un fossé douloureux.

— Quand je pense que j’ai failli te perdre, murmura Alex d’une voix tremblante. Mon
Dieu... Je ne sais pas ce que j’aurais fait...

— Mais ce n’est pas le cas, Alex. Nous sommes ensemble, maintenant, dit-elle d’une voix
apaisante, comme pour calmer ses propres angoisses.

— J’aurais pu la tuer, Gail...

Elle l’entoura de ses bras, le serrant plus fort encore.

— Allons... Ne pense plus à tout cela. Tu as trop bu...

— J’en avais besoin, dit Alex avec un pâle sourire. J’avais si peur...

— Je crois que je devrais te ramener à la maison.

— Je n’ai plus de maison, répondit-il avec un petit rire plein d’amertume qui déchira le
cœur de Gail. Je ne veux pas avoir l’air mélodramatique, mais j’ai peur de ne plus être le
bienvenu à Gracely Manor après ce que j’ai fait...

— Viens chez moi, alors.

Elle le conduisit jusqu’à sa voiture, où il prit place sans un mot. En arrivant chez elle, elle se
rendit compte qu’il était le premier homme à pénétrer dans son appartement depuis plusieurs
années.

Il s’assit sur le canapé tandis qu’elle lui préparait un café noir. Face à face, ils burent ensuite
sans prononcer une parole, comme gênés par cette soudaine intimité.

— Sylvia aura besoin d’une nouvelle robe, dit-il enfin. Je lui en rachèterai une, puisque
c’est à cause de moi que la première est hors d’usage...
— Tu risques d’avoir un choc lorsque tu verras la facture, dit Gail en riant. Sir James a
exigé que ce soit la plus belle robe que Barry ait jamais faite... Tu le connais : lorsqu’il a
décidé de donner, sa générosité ne connaît pas de limites !

— Je sais, soupira Alex. Au lieu de vous soupçonner, Sylvia et toi, j’aurais mieux fait de
me rappeler combien mon père aime faire des cadeaux à ceux qu’il aime. En fait...,
commença-t-il.

Mais ses paroles restèrent en suspens, comme s’il n’osait pas se confier à la jeune femme.

— Qu’y a-t-il? demanda-t-elle.

— Eh bien... Mon père aime rendre les gens heureux mais il n’a pas tellement de notions
de ce qu’ils désirent vraiment. Il s’imagine souvent qu’un cadeau suffit pour prouver son
affection...

— Cela ne m’étonne pas, dit Gail avec un sourire entendu.

— Je me souviens que, lorsque j’étais enfant, il m’emmenait au cirque chaque fois qu’il y
en avait un qui passait en ville. Il pensait me faire plaisir alors qu’en fait, je n’ai jamais aimé
les cirques...

— Et tu ne le lui as pas dit?

— Je n’osais pas... Il avait l’air si heureux de m’y emmener. C’étaient nos sorties entre
père et fils, et je ne voulais pas tout gâcher. Mais, un jour, j’ai pris mon courage à deux
mains et je lui ai dit que je voulais aller voir le musée des sciences à Londres.

— Et il t’y a conduit?

— Oui, le jour même. Tout le long de la visite, il m’a suivi, me posant des tas de questions
et écoutant mes réponses. Mais je voyais bien qu’au fond, il s’ennuyait énormément... Mon
père a toujours été un grand enfant, à sa façon. Et j’ai toujours été très mûr pour mon âge. Je
savais bien, à l’époque que je lui faisais de la peine en préférant les sciences au cirque. Il y a
eu beaucoup de malentendus de ce genre, entre nous. Et pendant les années qui ont suivi, je
crois que, d’une certaine façon, j’ai essayé de me faire pardonner pour les déceptions que je
lui avais causées...

— Il est fier de toi et je crois qu’il t’aime beaucoup. Et tu vas devoir l’aider dans l’avenir,
lorsqu’il s’apercevra de la véritable personnalité de Lily... Tu avais raison à son sujet, tu sais
: elle commence à montrer sa vraie nature. Même si elle se débrouille pour que ton père ne
s’en rende pas compte.

— Il s’en rend compte. Mais il pense qu’en fait, elle prend seulement trop à cœur les
intérêts de la famille...

— Cela montre à quel point il a besoin de croire aux sentiments qu’elle éprouve à son
égard... Dans ce cas, tu devrais peut-être te garder de lui dire la vérité à son sujet : il en
serait terriblement malheureux.

— Je ne sais pas. Tu as peut-être raison. Mais de toute façon, pour lui parler, il faudrait
que je sois de nouveau admis à Gracely Manor...

— Je pense que tu exagères.

— Peut-être. Mais je ne sais pas si Freddie me pardonnera jamais... Et dans le cas contraire,
je serai responsable de l’éclatement de ma propre famille, dit Alex d’une voix douloureuse.

Gail le regarda avec compassion : l’idée de perdre son père lui était visiblement
insupportable. Touchée par cette preuve inattendue de sensibilité, elle s’assit auprès de lui et
l’entoura de ses bras.

— Cela n’arrivera pas, dit-elle d’une voix rassurante. Tout sera bientôt oublié.

Elle se pencha vers lui et posa doucement ses lèvres sur les siennes. Elle le sentit frémir
contre elle, et leur baiser se fit plus passionné alors que les mains d’Alex couraient sur son
corps. La jeune femme se rendit compte alors qu’elle n’aurait jamais pu supporter de le
perdre, de renoncer à cette intimité qui éveillait tous ses sens et enflammait son désir.

— Pourquoi ne m’as-tu pas embrassé avant? demanda-t-il d’une voix rauque lorsqu’il se
séparèrent enfin.

— Et toi ?

— Je n’osais pas...

— Idiot ! Embrasse-moi encore pour te faire pardonner !

A peine avait-elle fini sa phrase que la bouche d’Alex se posait sur la sienne. Il embrassa
son front, ses joues, son cou, sans cesser de murmurer des mots d’une infinie douceur. Gail
se laissait envoûter par ses caresses, s’abandonnant au bonheur de le retrouver, d’être à lui.

Elle éprouvait la même sensation de complicité, de complémentarité absolue qu’elle avait


ressentie tandis qu’ils dansaient. Enfin, elle était pleinement elle-même, entière...

— Gail, dit Alex d’une voix rauque et tremblante. Si tu veux que je parte, dis-le avant
qu’il ne soit trop tard...

— Je ne veux pas que tu partes, murmura-t-elle, haletante. Mais je crois qu’il vaudrait
mieux que tu le fasses...

— Oui, il vaudrait mieux, admit-il à contrecœur. Oh, Gail... Que va-t-il nous arriver?

— Je ne sais pas. Peut-être rien du tout..., dit-elle avec un pâle sourire.


— Non ! s’exclama-t-il. Je ne veux pas croire que nous nous soyons trouvés pour rien...

— Il faut être patients...

— Je te l’ai dit, la patience n’est pas mon fort. Mais maintenant que j’ai goûté à tes
baisers, je suis prêt à attendre des années, s’il le faut... Pourquoi souris-tu?

— A cause de ce que tu dis... Je n’aurais jamais cru entendre de tels mots dans ta bouche !

— J’ai beaucoup changé depuis que je te connais, Gail.

— Je sais... Je pense que tu devrais rentrer, Alex.

— Ma voiture est toujours à l’hôpital.

— Je vais te ramener chez ton père. Tu pourras passer la récupérer demain lorsque tu seras
un peu plus sobre !

Elle le raccompagna donc jusqu’à Gracely Manor et, pendant le trajet, ils restèrent
silencieux, plongés dans leurs pensées.

— Bonne nuit, Alex, dit-elle lorsqu’ils furent arrivés.

Il se pencha et l’embrassa doucement.

— Merci, Gail, tu ne sais pas à quel point je te suis reconnaissant pour tout ce que tu as
fait. Je t’appelle demain...

Il sortit de la voiture après un dernier baiser et marcha vers la porte de la grande maison.
Gail resta un instant pour voir ce qui allait se passer. Sir James en personne vint ouvrir la
porte à son fils aîné ; ils échangèrent quelques mots, puis sir James prit Alex dans ses bras.
Freddie, qui se trouvait juste derrière son père, hocha la tête et tapota l’épaule de son frère
en signe de réconciliation. Gail sourit, songeant que décidément, ce soir, tout redevenait
possible...
8

Depuis son retour à Gracely Manor, Alex semblait être devenu un homme nouveau. Gail lui
disait souvent que ce brusque changement lui paraissait suspect, mais il se contentait de rire,
ce qui la réjouissait plus que tout.

Il décida notamment d’offrir à son frère un certain nombre de ses actions dans la Medway
Industries, afin d’assurer l’indépendance financière de Freddie et le pousser à reprendre sa
place de directeur commercial. Gail apprit avec un mélange d’incrédulité et de joie que les
actions avaient été offertes conjointement à Freddie et à Sylvia, ce qui prouvait plus que tout
la confiance nouvelle qu’Alex avait en la jeune femme.

Sir James, inspiré par cet exemple, transféra également quelques-unes de ses actions à son
fils cadet, asseyant ainsi un peu plus la position de celui-ci dans l’entreprise.

Alex décida également d’apporter sa contribution au mariage de son frère, sans ironie
aucune. Liliane, quant à elle, multipliait les séjours à Londres, apparemment peu désireuse
de prendre part aux préparatifs. Sir James ne paraissait pas inquiet outre mesure de ces
absences répétées, et Alex ne chercha pas à accuser Liliane de quelque méfait que ce fût.

Mais le plus remarquable était sans doute l’attitude qu’il avait résolu d’adopter vis-à-vis de
Gail. Ils sortaient maintenant ensemble deux ou trois fois par semaine. Alex l’emmenait à
des concerts, au restaurant, au théâtre. Il se montrait un compagnon charmant et attentionné,
devançant le moindre de ses désirs ; mais jamais ils ne parlaient d’avenir, comme s’ils
avaient peur que cela ne mette fin à leur délicieuse relation. Ils vivaient sans penser au
lendemain.

Parfois, cependant, Gail surprenait un regard appuyé que lui lançait Alex et elle y lisait mille
promesses et l’expression toujours renouvelée du désir qu’il avait d’elle. Pourtant, dès qu’il
s’apercevait qu’elle l’avait percé à jour, il détournait les yeux ou se lançait dans un récit
passionné, comme s’il savait que le moment n’était pas encore venu.

La plupart du temps, il passait la chercher à l’improviste à son bureau de Chichley, venant


directement de Londres où il travaillait. C’est ainsi qu’il la trouva un jour sur le parking de
Nuptia Créations, l’air très préoccupé. Un mécanicien du garage voisin observait le moteur
de sa voiture d’un air dubitatif.

— Que se passe-t-il? demanda Alex après avoir déposé sur les lèvres de Gail un baiser
affectueux.
— Ma voiture fait encore des siennes, répondit-elle avec un sourire fataliste. Et je dois
être chez Barry dans dix minutes...

— Vous n’y serez pas, décréta le mécanicien en secouant la tête. Du moins pas avec ce
véhicule...

— Bon sang ! s’exclama Gail, énervée. Je n’avais vraiment pas besoin de cela !

— Calme-toi ! dit Alex, réconfortant. Je peux t’emmener...

— Merci... Ce n’est vraiment pas ma journée...

— Où allons-nous?

— A Barry Fashions, dans Monlow Street, pour la nouvelle robe de Sylvia. Elle a perdu
du poids et, comme elle était encore trop faible pour faire les essayages, je lui ai proposé de
les faire à sa place. Nous faisons la même taille, à présent...

Ils gagnèrent la voiture d’Alex et Gail lui indiqua le chemin de la boutique de Barry.

— Merci, Alex, lui dit-elle lorsqu’ils furent arrivés. C’était vraiment très gentil à toi de
m’accompagner. Mais je ne veux pas te retenir plus longtemps : je prendrai un taxi pour
rentrer.

— C’est une façon de me congédier?

— Bien sûr que non !

— En fait, je venais te proposer de déjeuner avec moi. Je t’attendrai pendant que tu


essaieras la robe, puis nous chercherons un petit restaurant tranquille, d’accord?

— D’accord. Si cela ne te dérange pas d’attendre...

— Au fait, dit-il tandis qu’ils pénétraient dans le magasin, pourquoi n’as-tu pas demandé à
Barry d’apporter la robe à Gracely Manor comme la dernière fois ?

— Il m’a dit qu’il avait besoin de tout son matériel... Tu sais, je préfère le laisser faire les
choses à sa façon.

L’intéressé surgit alors de son arrière-boutique, un sourire amusé aux lèvres. Gail présenta
les deux hommes et le couturier observa Alex d’un œil professionnel en hochant la tête.

— Euh... Je ne suis pas le marié, vous savez, dit Alex, mal à l’aise.

— A t’entendre, on dirait qu’il s’agit d’une terrible corvée, remarqua Gail en riant. En fait,
Alex est le frère du marié, ajouta-t-elle à l’intention de Barry. Il m’a accompagnée parce que
ma voiture était tombée en panne...
— Ah, très bien... Tu sais, j’ai appris ce qui était arrivé à Sylvia et j’étais vraiment désolé
pour elle. Elle va mieux ?

— Oui, et je pense qu’elle ira encore mieux dans quelques jours, répondit Gail avec un
sourire malicieux.

— Bon... Tu es sûre que vous faites la même taille?

— Exactement. Au fait, pourquoi ne voulais-tu pas venir à Gracely Manor, cette fois ?

— Chaque chose en son temps... Pour le moment, tu ferais mieux d’aller enfiler la robe.

Gail disparut et Alex s’installa dans l’un des confortables fauteuils mis à la disposition des
clients. Il se mit à parcourir un journal tandis que Barry ajustait l’une des robes qui habillait
un mannequin de la vitrine.

— Bien, dit le couturier alors que Gail revenait de l’arrière-boutique. Bouge un peu pour
voir si elle tombe bien...

Alex releva les yeux et poussa une exclamation étouffée. La jeune femme était vêtue d’une
magnifique robe de satin blanc, brodée de fils d’argent et rehaussée d’un voile de
mousseline léger et aérien. Le col relevé et les manches longues donnaient au vêtement une
touche follement romantique, et Gail semblait tout droit sortie de quelque conte de fées.

Alex l’observa longuement, le souffle coupé, admirant sa taille fine et sa poitrine ferme, que
révélait habilement le drapé de la robe. Il avait l’impression que c’était une femme
différente qui lui faisait face, une femme qu’il ne connaissait pas mais dont il avait toujours
rêvé, papillon sorti de sa chrysalide.

— C’est bien, encouragea Barry. Tourne-toi... Là...

Gail fit lentement le tour de la pièce, faisant bouffer les flots de dentelle, étonnée par son
propre reflet dans le miroir du magasin. Le couturier la suivait, ajustant la robe et hochant la
tête d’un air approbateur.

— Très bien, dit-il enfin. Je vais vous montrer maintenant pourquoi je voulais faire les
essais sur place. Mais j’aurai besoin de votre aide, Alex. Cela ne prendra qu’un moment...

Barry les précéda dans une pièce adjacente à laquelle menait une imposante double porte.
Là, il avait reconstitué l’intérieur d’une chapelle, décorée et fleurie comme pour un mariage.
Quelques bancs étaient installés et menaient à un petit autel habilement éclairé par-dessous.
Barry observa d’un air satisfait la surprise qui s’était peinte sur le visage de ses hôtes.

— Une robe de mariage est faite pour être portée dans un tel environnement, expliqua-t-il.
C’est la raison pour laquelle j’ai organisé cette pièce. Je veux voir mes créations en
situation... Maintenant, Alex, j’ai besoin de vous.

— Que dois-je faire ?


— Vous allez jouer le rôle du marié. Allez vous installer devant l’autel à droite et Gail
viendra vous rejoindre...

— Non, Barry, protesta la jeune femme d’une voix nerveuse. La robe est parfaite. Nous
n’avons pas besoin de cette comédie...

— Ma chérie, cette robe sera parfaite lorsque je l’aurai décidé, répondit le couturier d’un
air intraitable. Je veux voir quel effet elle fera lorsque la mariée traversera l’église.

— Je ne vois pas pourquoi, dit Gail, mal à l’aise.

Après l’échec de son mariage, Gail s’était juré de ne plus jamais porter de robe blanche. Elle
avait enfreint cette promesse pour Sylvia, mais ne tenait pas à ranimer les douloureux
souvenirs qu’elle associait à cette tenue.

— Ce n’est vraiment pas nécessaire, objecta-t-elle.

— Quel cinéma tu fais pour une petite lubie de créateur, dit Barry avec un rire nerveux.
Quel mal cela peut-il te faire ?

— Ça porte malheur, répondit Gail.

Alex posa une main apaisante sur son bras tremblant.

— Tu n’arrives pas à l’oublier, n’est-ce pas? lui demanda-t-il doucement.

— Ce n’est pas David, protesta Gail. C’est tout... Oh ! Et puis tant pis ! s’exclama-t-elle
soudain en rassemblant son courage. C’est idiot de ma part... Allons-y, Barry, si tu y tiens
tant.

Ravi, Barry alla chercher George, son assistant, dans P arrière-boutique et lui demanda de
jouer le rôle du père de la mariée. Alex, lui, se plaça devant l’autel et se tourna vers Gail, à
qui Barry tendit un bouquet de fleurs artificielles. Il mit ensuite en marche un
magnétophone, et les premiers accords de la marche nuptiale s’élevèrent bientôt dans la
pièce.

— Bien ! s’exclama le couturier en se plaçant sur le côté pour observer la scène. Gail, ton
fiancé t’attend près de l’autel, plein d’impatience. Alors, ne le quitte pas des yeux et marche
lentement.

La jeune femme hocha la tête et prit une profonde inspiration. Il ne fallait surtout pas qu’elle
pense à David et à son mariage. Elle devait se concentrer sur le moment présent et jouer le
jeu. Elle prit le bras de George, et ils commencèrent à avancer d’un pas mesuré le long de
l’allée centrale.

— Regarde bien le marié ! s’exclama Barry. C’est ce que font toutes les épouses...
N’oublie pas que tu veux lire l’admiration et le désir sur son visage !
Gail rougit mais se força à lever les yeux vers Alex. Il la regardait fixement, apparemment
fasciné par son avancée triomphante. Ses lèvres étaient entrouvertes, comme s’il avait du
mal à respirer. Barry avait raison : ce devait être le regard qu’avaient les jeunes mariés en
voyant leur future épouse s’avancer à l’église... Le regard qu’aurait dû avoir David...

Mais dès que cette pensée lui traversa l’esprit, elle comprit que ce n’était plus David,
désormais, qu’elle associait à ses rêves de mariage. C’était Alex et nul autre homme...

Barry ne cessait de tourner autour d’elle, ajustant sa traîne, l’observant de dos, puis de face.
Enfin, il alla se placer devant l’autel et joignit les mains d’un air inspiré.

— Lorsque la mariée vous rejoindra, dit-il à Alex, vous vous tournerez tous les deux vers
moi, côte à côte.

Alex et Gail s’exécutèrent et il sourit.

— Chers frères, chères sœurs, dit-il alors d’une voix recueillie, nous sommes réunis
aujourd’hui pour unir cet homme et cette femme par les liens sacrés du mariage...

Ces mots résonnèrent dans l’esprit de Gail. Elle songea à tous les mariages auxquels elle
avait assisté, se demandant si toutes les mariées sentaient l’émotion qui venait de l’envahir
en entendant ces quelques mots. Us prenaient soudain pour elle une dimension nouvelle,
comme si elle comprenait pour la première fois leur sens réel. Pendant des années, elle
s’était efforcée de ne considérer le mariage que sous un angle strictement professionnel,
mais la pensée qu’Alex et elle pouvaient être unis pour l’éternité s’imposait soudain à elle...

Elle comprit que, si elle devait se marier un jour, ce serait avec lui. Et cette certitude lui fit
entrevoir l’intensité des sentiments qu’elle éprouvait à son égard. Bien sûr, elle ne pouvait
pas le lui dire : Alex était bien trop opposé au mariage, bien trop prudent aussi pour ne pas
se méfier d’une telle déclaration...

— Tends la main pour que le marié te passe l’alliance, Gail, dit alors Barry. Je veux voir si
les manches ne sont pas trop ajustées. Vous avez la bague? demanda-t-il à Alex.

— Euh... Pas sur moi, répondit celui-ci en souriant.

— Tenez, dit Barry en tirant une fausse alliance de sa poche. Passez-la au doigt de votre
nouvelle femme...

Alex prit gravement l’anneau et le glissa cérémonieusement à l’annulaire de Gail. Mais, au


lieu de lâcher sa main, il la garda longuement dans la sienne, les yeux fixés sur l’alliance qui
y brillait. Gail sentait son cœur battre à tout rompre et n’osait pas regarder Alex en face.

— Très bien, dit alors Barry avec un sourire rusé. Vous pouvez embrasser la mariée...

Gail jeta un regard courroucé au couturier, songeant qu’Alex n’apprécierait sans doute guère
cette petite plaisanterie. Mais, à sa grande surprise, il hocha la tête.
— Merci, dit-il en prenant Gail dans ses bras.

Il posa un léger baiser sur les lèvres de la jeune femme, les mains délicatement posées sur
ses joues pour ne pas abîmer le voile de la robe. Gail eut à peine le temps de sentir les lèvres
d’Alex sur les siennes, puis il s’écarta d’elle, ne voulant pas la forcer à jouer le jeu.
Cependant, lorsqu’elle le regarda, elle lut dans ses yeux la flamme du désir qui y brûlait et,
sans même réfléchir à ce qu’elle faisait, elle l’embrassa avec fougue.

Ils avaient souvent échangé des baisers, mais jamais aucun qui ressemblât à celui-ci. Il y
avait dans leur étreinte un mélange insaisissable de passion et de retenue, comme si tous
deux étaient troublés par la solennité de ce geste. Dans les yeux d’Alex, la douceur était
doublée d’un étrange respect, d’une sorte d’humilité.

— Gail..., murmura-t-il d’une voix étranglée.

La jeune femme ferma les yeux, sachant d’instinct qu’il était sur le point de lui dire quelque
chose de terriblement important.

— C’est bon, c’est bon ! s’exclama Barry en riant. N’en faites pas tout un plat, quand
même!

Gail vit Alex serrer les dents, et toute la magie du moment se dissipa.

— Tu as vu tout ce que tu voulais? se força-t-elle à demander au couturier.

— Oui. C’était parfait. Je n’ai plus qu’une ou deux retouches à faire et la robe sera prête à
être livrée...

— Bien, je vais me changer, alors, déclara Gail.

Et elle quitta la fausse chapelle, sans oser jeter un regard à Alex.

Quelques jours plus tard, Sylvia quitta enfin l’hôpital. Barry lui fit alors essayer sa robe de
mariage; Gail vint l’aider à la mettre.

— Barry a vraiment fait un travail magnifique ! s’exclama Gail en voyant sa cousine


revêtue de la somptueuse tenue.

— Oui, opina celle-ci d’une voix pensive.

— Tu es superbe !

— J’aimerais que tu l’essaies, demanda alors Sylvia.

— Qui? Moi? Mais c’est ta robe !


— Bien sûr... Mais j’aimerais voir quel effet elle fait sur toi.

Gail accepta à contrecœur et enfila la robe. Tandis qu’elle s’exécutait, le souvenir de la


fausse cérémonie de mariage vint assombrir sa bonne humeur. Depuis ce jour, Alex s’était
montré un peu distant, comme s’il redoutait ses réactions...

Sylvia observa longuement sa cousine et hocha la tête :

— Tu as raison, elle est magnifique...

Gail ne s’aperçut pas du ton étrange sur lequel sa cousine avait prononcé cette phrase. Aussi
fut-elle très étonnée lorsque, le lendemain, sa cousine se présenta à son bureau, une robe à la
main.

— Tu ne devrais pas être là! s’exclama-t-elle. Je t’avais dit de prendre quelques jours de
repos...

— Mais je ne suis pas ici pour travailler, répondit Sylvia avec un sourire. Je suis venue te
montrer la robe de mariée que j’ai choisie finalement...

Avant que Gail ait pu lui faire part de sa stupéfaction, elle avait disparu dans le bureau
voisin. Lorsqu’elle revint, elle portait une robe de mariée toute simple, qui n’avait rien à
voir avec celle réalisée par Barry.

— Mais qu’est-ce que c’est que ça? s’exclama Gail, sidérée.

— Ma robe de mariée, répondit Sylvia sur le ton de l’évidence.

— Et celle que tu as essayée hier ?

— Ce n’était pas ma robe, Gail, mais la tienne... Celle que tu as choisie, je veux dire. Elle
est magnifique, mais elle ne me ressemble pas.

— Est-ce que c’est Liliane qui t’a convaincue de cela?

— Liliane n’a rien à voir avec ma décision. Je préfère cette robe, c’est tout...

— Mais elle est toute simple...

— Justement ! C’est ce qui me plaît.

Gail regarda attentivement le vêtement et comprit soudain ce que voulait dire sa cousine. Sa
simplicité et son dépouillement étaient ce qui convenait le mieux à la jeune femme.

— Je suis désolée, dit-elle enfin. J’aurais dû savoir que l’autre ne te plairait pas...

— Elle me plaît, Gail. Mais c’est la tienne.


— Qu’est-ce que tu essaies de me dire? demanda Gail en fronçant les sourcils.

— Ne me regarde pas ainsi ! Je ne dis pas que tu l’as consciemment choisie pour toi...
Mais elle correspond exactement à ce que tu aimes : le panache et le style.

— Hmm..., marmonna Gail, dubitative. En tout cas, je te préviens que je ne compte


absolument pas me marier !

— Je te crois. Mais si jamais tu changeais d’avis, tu aurais une robe qui te conviendrait
parfaitement.

Sans attendre la réaction de sa cousine, Sylvia sortit de la pièce, laissant Gail un peu sidérée.
En quelques semaines, Sylvia semblait avoir acquis une assurance nouvelle, et elle osait
désormais aborder de front des sujets qui l’auraient auparavant mise très mal à l’aise...

Gail regarda longuement la robe, et se dit qu’elle allait la mettre parmi celles qu’elle louait à
ses clientes. Cependant, au dernier moment, elle se ravisa et décida d’attendre un peu.

Juste au cas où...

Alex fit venir dans son bureaü Sheila, son assistante. C’était une femme d’une cinquantaine
d’années, qui travaillait pour Medway Industries depuis près de vingt ans et en savait plus
que tout le monde sur l’entreprise.

— Le nom de David Cater vous dit-il quelque chose ? lui demanda-t-il lorsqu’elle l’eut
rejoint.

— Eh bien... nous avons eu une entreprise du nom de Cater et Fils comme concurrents, il
y a peu de temps...
— C’est exact, mais je ne me souviens plus s’il s’agissait bien d’un David Cater...

— Une seconde, je vais vous dire cela tout de suite.

De fait, elle fut de retour quelques minutes plus tard avec un volumineux dossier.

— David est le fils du directeur... C’est lui qui s’est chargé de la négociation avec
l’entreprise Dickson. Nous voulions les racheter, mais Cater a proposé une somme
supérieure à celle que nous offrions et nous n’avons pas voulu surenchérir.

— C’est exact. L’affaire a été conclue?

— Presque. Les papiers sont prêts, mais M. Dickson a exigé d’être réglé en une seule fois.
Il doit faire face à des problèmes financiers d’ordre personnel. Cater a proposé une somme
versée moitié sous forme de liquidités et moitié en actions. Dickson a attendu jusqu’à la
dernière minute un acheteur plus compréhensif, mais je pense qu’il s’est résigné à accepter,
à présent.

— Appelez-moi Joe Dickson tout de suite, dit Alex d’un ton décidé.

Quelques minutes plus tard, il expliquait à ce dernier la teneur de son offre.

— Écoutez, je ne peux pas faire ça à Cater ! s’exclama Joe Dickson, stupéfait par ce
revirement inattendu.

— Je vous offre la totalité de la somme en liquidités et vous pouvez l’avoir dès cet après-
midi, déclara Alex avec assurance. Ce sera beaucoup plus facile pour vous que de devoir
revendre des actions...

— Je ne sais pas... J’étais sur le point de donner mon accord à M. Cater... Je suis ennuyé
de le laisser tomber ainsi...

— Il comprendra, Joe. Les affaires sont les affaires !

— Je ne peux pas.

— Très bien. Je rajoute dix mille livres à mon offre. Vous pensez toujours pouvoir vous
permettre de refuser ?

— Non... J’avoue que je suis tenté... Mais je devais aller à la pendaison de crémaillère des
Cater, ce soir. Nous en aurions profité pour signer les papiers.

— Pas de problème, Joe. J’irai leur expliquer moi-même pourquoi vous avez dû décliner
leur offre. En attendant, passez à mon bureau vers 16 heures avec votre avocat et nous
réglerons tout cela ! conclut Alex avant de raccrocher sans laisser à Joe Dickson le temps de
protester.
Il rappela ensuite Sheila et lui demanda d’emprunter sur-le-champ la somme nécessaire à la
banque.

— Vous croyez qu’ils nous laisseront disposer d’une telle somme aussi rapidement?
demanda son assistante, dubitative.

— Pas de problème : mettez les actions sur Parkinson en garantie. Ainsi, nous sommes
certains qu’ils accepteront cet emprunt.

— Mais cela risque de vous coûter une fortune en intérêts ! L’entreprise de Dickson ne
vaut pas que l’on se donne tout ce mal...

— Laissez-moi faire, dit Alex avec un sourire rusé.

Gail regarda Alex d’un air étonné. Il était venu la chercher sans la prévenir après presque
deux semaines de silence. Mais il avait refusé de lui dire où il la conduisait.

— Je dois être folle, soupira Gail en secouant la tête. Tu m’appelles juste au moment où
j’allais tranquillement rentrer chez moi et tu exiges que je vienne avec toi comme si j’étais à
tes ordres, et moi, j’accepte !

— Je t’ai juste invitée à passer la soirée avec moi, protesta Alex avec un sourire innocent.

— Invitée ? Je ne pense pas que ce soit le terme exact : tu m’as informée que nous
sortions, tu as ordonné que j’enfile ma plus belle robe et tu as conclu en disant que tu
passerais me chercher à 8 heures précises. Je n’ai pas eu mon mot à dire.

— Tu aurais pu refuser...

— Cela aurait-il changé quoi que ce soit?

— Non, reconnut-il en riant. Au fait, t’ai-je dit que tu étais magnifique ? Exactement
comme il fallait !

— Mais que manigances-tu encore?

— Te voilà bien méfiante, tout d’un coup ! C’est parce que je t’ai fait un compliment?

— Exactement. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas dans tes habitudes...
J’en déduis que tu mijotes quelque chose.

Alex se contenta de hausser les épaules sans cesser de rire.

Ils ne tardèrent pas à atteindre une magnifique demeure illuminée, en pleine campagne. De
nombreuses voitures étaient déjà garées devant la maison et Gail remarqua plusieurs Rolls
Royces. Quel que fût le propriétaire de cet endroit, il ne manquait pas d’argent...

— Avant que nous entrions, j’aimerais t’offrir un petit cadeau.


Alex lui tendit une boîte qui portait la marque de l’un des plus prestigieux bijoutiers de
Londres. Stupéfaite, elle la prit et découvrit à l’intérieur un magnifique collier de diamants
et de rubis. Un bracelet et des boucles d’oreilles assortis complétaient cette parure royale.

— Alex! s’exclama-t-elle. Je n’ai jamais rien vu d’aussi magnifique... Aide-moi à le


mettre tout de suite.

Il s’exécuta, en profitant pour couvrir de légers baisers la nuque et les épaules nues de Gail,
qui fut parcourue d’un frisson de pur plaisir. Jamais encore Alex ne s’était montré d’aussi
bonne humeur, et elle se demanda ce qui pouvait le réjouir à ce point.

Quand il se fut garé, il aida la jeune femme à descendre de voiture et lui donna le bras. Côte
à côte, ils montèrent les marches qui menaient à la splendide demeure. Devant la porte se
trouvait un garçon en smoking qui collectait les invitations des arrivants.

— Je suis ici pour remplacer Joe Dickson, expliqua Alex. Il n’a pas pu venir en personne et
m’a envoyé à sa place.

Le garçon les regarda d’un air hésitant puis, voyant la façon dont ils étaient vêtus, les fit
entrer dans le grand ! hall.

— Qui est Joe Dickson ? demanda Gail, curieuse.

— Ne t’en fais pas ! Tu comprendras tout en temps voulu. En attendant, profite de la


soirée !

Gail le regarda d’un air soupçonneux, rendue quelque peu nerveuse par son attitude
mystérieuse. Puis elle décida que, s’il lui faisait confiance, il lui fallait apprendre à en faire
autant...

C’est alors qu’elle croisa le regard de David Cater. Il la regardait d’un air complètement
stupéfait. Elle l’observa à son tour, et songea qu’il avait vraiment mal vieilli. Un début de
ventre et une calvitie naissante renforçaient l’air de bêtise congénitale qui avilissait ses
traits. Gail se demanda soudain ce qu’elle avait pu lui trouver, comment elle avait pu être
assez aveugle pour voir en lui l’homme de sa vie.

Elle se rendit alors compte qu’Alex l’observait attentivement et comprit que c’était lui qui
avait tout manigancé. Elle se tourna vers lui, sans savoir comment prendre la chose.

— Qu’est-ce que tu as en tête? lui demanda-t-elle.

— Attends, tu verras. Nous allons bien nous amuser...

— Nous amuser ? Alex ! Si tu projettes quelque chose, tu ferais mieux de me le dire tout
de suite...

— Excusez-moi, fît alors une voix derrière eux. On m’a dit que vous étiez là de la part de
M. Dickson...

Ils se retournèrent et firent face à M. Cater, le père de David. Celui-ci regardait Alex avec
curiosité et ne reconnut pas Gail.

— C’est exact, répondit Alex avec assurance. Joe m’a dit que je devais venir à sa place...

— Oui, mais vous savez pourquoi...

— Ne vous en faites pas. Je suis parfaitement habilité à agir en nom et place de M.


Dickson, le rassura Alex avec un sourire. Au fait, j’aimerais vous présenter Mlle Rivers...

M. Cater fixa Gail avec une stupeur qu’il ne put dissimuler.

— Nous nous connaissons, dit simplement la jeune femme.

Elle tendit la main à leur hôte, qui la serra mollement.

— Cela fait quelques années que nous ne nous sommes vus, ajouta Gail.

— Oui... Vous avez l’air très en forme, répondit M. Cater.

— C’est vrai ! Vous avez une mine superbe ! s’exclama Mme Cater, qui était apparue
auprès de son mari.

Elle jeta un regard cynique à la robe et aux bijoux que portait la jeune femme, puis fixa Gail
dans les yeux. Celle-ci comprit que la mère de David n’avait rien perdu de sa vieille
animosité à son égard.

— Vous avez l’air d’avoir rencontré un certain succès professionnel, mademoiselle Rivers,
dit-elle d’une voix où couvait une moquerie à peine voilée. Je vous en félicite, quelle que
soit votre profession...

Gail hocha la tête, un sourire méprisant aux lèvres. Elle n’était plus la jeune fille fragile que
l’on pouvait insulter à sa guise.

— Oui... Je sais que vous avez vous-même très bien réussi dans vos entreprises, madame
Cater, répliqua-t-elle d’une voix cinglante. Et j’espère que les résultats sont à la hauteur de
vos attentes, ajouta-t-elle en lançant un regard moqueur à M. Cater et à David, qui s’était
rapproché.

Mme Cater se raidit sous l’insulte.

— J’ai réussi à offrir à mon fils une vie heureuse. Et à lui éviter les désagréments de
l’existence... C’est ce qu’une mère peut souhaiter de mieux, je suppose.

— Je n’ai pas la joie de connaître votre fils, intervint Alex avec un charmant sourire. Vous
pourriez peut-être me le présenter?
David s’approcha un peu plus, semblant terriblement gauche et malhabile face à l’assurance
hautaine d’Alex.

— Monsieur, je vous présente mon fils, David Cater... David, je te présente, monsieur...,
commença Mme Cater. Au fait, je ne connais même pas votre nom.

— J’aurais dû me présenter. Je suis Alexander Medway.

A la mention de ce nom, David et son père échangèrent un regard inquiet qui n’échappa pas
à Gail. Mais elle ne comprit pas quel pouvait être le lien entre eux. Avant qu’ils n’aient pu
faire le moindre commentaire, Alex serra vigoureusement la main de David.

— Vous devez être ravi, ce soir, s’exclama-t-il. Joe m’a dit que vous aviez tenu ferme
malgré ses hésitations...

— Oui. J’ai offert ce que valait l’entreprise, répondit David avec un sourire de fierté. Mais
vous...

— Vous avez raison. Il faut toujours payer le juste prix pour les choses, approuva Alex
sans lui laisser le temps de finir sa phrase. C’est la seule façon de faire des affaires, n’est-ce
pas? J’admire les hommes qui savent se montrer fermes !

Mme Cater sourit avec complaisance.

— Mon fils est connu pour son habileté de négociateur.

David rougit et toussota nerveusement.

— Maman, je t’en prie, fit-il d’un ton gêné. Au fait, monsieur Medway, puis-je vous
présenter ma femme, Jeannette? ajouta-t-il en désignant la jeune femme qui se tenait à son
côté.

— Les amis de mon mari sont mes amis, dit celle-ci d’une voix haut perchée. Mon chou,
demanda-t-elle à David, tu peux aller me chercher un verre de punch ?

— Tu ne crois pas que tu as déjà assez bu?

— Bien sûr que non ! Il faut fêter dignement ta victoire...

— Et n’oublie pas les amis! s’exclama un jeune homme au teint rougeaud qui semblait
passablement éméché.

— C’est mon frère Lionel, annonça Jeannette avec un rire agaçant. Et voici mes autres
frères : Jeffrey, George et Brian.

Tous quatre étaient aussi rouges les uns que les autres et faisaient preuve de la même
bruyante jovialité. Gail remarqua le mépris que Mme Cater ressentait à leur égard et ne put
s’empêcher de sourire.

— Eh bien, dit la mère de David d’un air gêné, il est temps de passer à notre petite
cérémonie... Si vous voulez bien me suivre.

Ils passèrent dans la pièce adjacente et l’un des frères de Jeannette glissa un verre de
champagne dans la main de Gail.

— C’est bizarre, constata-t-il. Ça ne leur ressemble pas de ne pas vous avoir offert à
boire ! D’ordinaire, ils ont au moins le mérite d’offrir de bonnes bouteilles à leurs invités...

— Vous avez l’air de penser que c’est la seule chose à porter à leur crédit, remarqua Gail
d’une voix surprise.

— Ouais... Ce n’est qu’une bande de snobs... Ils pensaient même être trop distingués pour
notre petite Jeannette. La mère de David nous a même envoyé une liste des cliniques où l’on
pouvait se faire avorter en promettant qu’elle prendrait en charge les dépenses.

— Et qu’avez-vous fait? demanda Gail, curieuse.

— On n’allait quand même pas se laisser faire comme ça ! J’ai dit à Mme Cater que quand
mon père avait mis ma mère enceinte, il avait eu la décence de l’épouser, lui, au moins ! Et
que si David refusait de prendre ses responsabilités, il aurait affaire à nous. De fil en
aiguille, on l’a convaincue de laisser son précieux chéri épouser notre Jeannette.

— Vous avez eu raison, dit Gail avec un sourire amusé. Il ne faut jamais se laisser faire...

— Bon, excusez-moi, faut que j’aille m’occuper de papa. Il a un petit coup dans le nez, si
vous voyez ce que je veux dire.

Le jeune homme s’éloigna et Gail le regarda partir, sidérée par ce qu’elle venait
d’apprendre. Elle s’aperçut alors que Mme Cater la regardait fixement; elle n’avait pas dû
perdre un mot de leur conversation. Elle qui avait rejeté la jeune femme, qu’elle trouvait
trop pauvre pour épouser son fils avait dû se résigner à le voir épouser une fille encore plus
pauvre et nettement moins raffinée qu’elle ! Ce n’était que justice, et Gail songea qu’elle
aurait dû se sentir vengée par l’amertume qu’elle lisait dans les yeux de la vieille dame.
Mais il n’en était rien : après tout, Mme Cater lui avait épargné un mariage avec David. De
plus, c’était grâce à elle que Gail s’était lancée dans les affaires avec succès...

— Salut, Gail, dit alors son ex-fiancé.

— Oh, salut, David, répondit-elle, tirée de ses pensées. Tu vas bien?

— Oui... Et toi?

— Très bien.

Us se regardèrent en silence, ne sachant que se dire, et Gail comprit qu’il n’y avait plus rien
entre eux. Même pas de quoi bâtir une amitié... Elle avisa alors Alex qui les observait d’un
air curieux.

— Bon..., dit enfin David. Nous ferions mieux d’y aller, je suppose.

— Oui. Bonne chance...

David rejoignit son père, qui s’adressait aux invités.

— Puis-je avoir votre attention, s’il vous plaît? Vous savez tous que Cater et Fils a été
fondée par mon défunt père. Pendant longtemps, j’ai été le fils, puis il s’est retiré et je suis
devenu Cater père... J’ai longtemps attendu le moment où David pourrait devenir mon
associé dans cette formidable entreprise et c’est aujourd’hui chose faite. Je vous ai réunis ce
soir pour fêter dignement cet événement. David a su faire preuve d’un admirable esprit
d’initiative et de conquête, et a veillé à ce que notre firme s’agrandisse et se développe.
Grâce à lui, nous avons presque réussi à contrôler notre marché. Pour cela, il ne nous
manquait plus qu’une entreprise, dont David a âpre-ment négocié le rachat : Dickson
Industries. Ce soir, nous signons le contrat qui va officialiser cette prise de contrôle et
j’aimerais lever mon verre à ce succès qui est ton œuvre, David !

Les invités portèrent un toast, bruyamment appuyé par les frères de Jeannette, qui
poussèrent des clameurs admi-ratives du plus mauvais goût. Mme Cater faisait l’impossible
pour garder contenance tandis qu’Alex jetait sur l’assistance un regard amusé.

— J’aimerais dire quelques mots, dit-il enfin tandis que M. Cater reposait son verre.

— M. Medway est ici pour signer le contrat de vente de Dickson Industries, expliqua M.
Cater en faisant place à son invité inattendu.

— Oui, c’est exact. Sauf que j’ai déjà signé le contrat de vente, dit-il à voix haute.

Un murmure surpris courut parmi les invités.

— Et cette vente n’a pas été faite au bénéfice de Cater et Fils mais de Medway
Industries...

— Écoutez, dit M. Cater d’une voix tendue, je ne sais pas si c’est une plaisanterie, mais je
la trouve tout à fait déplacée...

— Ce n’est pas une plaisanterie, expliqua posément Alex en sortant un papier de sa poche.
Voici l’acte de cession signé par M. Dickson lui-même et qui prouve mon statut de
propriétaire. Il a été réalisé cet après-midi en présence de nos avocats. J’ai donc bien peur
que les talents de négociateur de votre fils ne se heurtent à un léger obstacle...

— C’est insensé ! s’exclama M. Cater, cramoisi.

— Les affaires sont les affaires, répondit Alex, cynique. M. Dickson voulait un paiement
comptant et pas d’actions. Si vous aviez accepté, vous auriez obtenu un rabais de vingt pour
cent.

— Espèce d’abruti ! s’écria M. Cater en se tournant vers son fils. Tu m’as dit qu’il était
aux abois !

Une nouvelle rumeur parcourut l’assistance. David ouvrit la bouche pour protester mais
resta muet, incapable de trouver le moindre argument pour se défendre. Il paraissait ne rien
comprendre à ce qui arrivait.

— Qu’est-ce qui vous a pris de venir gâcher cette réception ? demanda M. Cater à Alex.

— Il me semblait préférable de vous annoncer en personne ce rachat, répondit Alex d’un


ton faussement innocent.

— Espèce de...

Il fut interrompu par un éclat de rire des trois frères de Jeannette, lesquels provoquèrent
quelques sourires moqueurs dans l’assistance. Quelques invités firent l’impossible pour
éviter de rire aux éclats et se mirent à tousser ostensiblement. Mme Cater fondit en larmes,
tandis que Jeannette regardait tour à tour ses frères et son mari.

— Mais que se passe-t-il ? demanda-t-elle enfin.

— Rien, marmonna David, mortifié.

— Dans ce cas, pourquoi tout le monde se moque-t-il de toi? Est-ce que cela veut dire que
je n’aurai pas mon manteau de fourrure?

— Tais-toi ! s’exclama son mari, hors de lui.

Les éclats de rire redoublèrent et il s’avança vers Alex, menaçant.

— Je pense que ce que vous avez fait ce soir est insupportable.

— Cela tombe bien, répondit froidement Alex. J’en avais fini. Tu viens, Gail? demanda-t-
il en se tournant vers la jeune femme.

— Oui. Je crois qu’il est temps pour nous de partir.

Elle se détourna avec violence, avant même qu’il ait eu le temps de lui prendre le bras. Les
invités s’écartèrent sur leur passage tandis qu’ils traversaient la pièce à grands pas.
Lorsqu’ils furent dehors, Gail se retourna vers Alex, furieuse.

— Ce que tu as fait était grossier, méprisable et mesquin !

— Quoi ? fit Alex, stupéfait par cette sortie inattendue.

— Tu l’as piégé exprès, n’est-ce pas?


— Et alors? Ne t’avait-il pas fait exactement la même chose ?

Alex s’était attendu à des remerciements, ou, du moins à une approbation appréciative. Que
se passait-il ?

— Ce qu’il m’a fait ne regarde que moi ! s’écria Gail. Je ne t’ai pas demandé de me
venger... Bon sang, Alex ! Où donc es-tu allé chercher cette idée? Tu devais pourtant savoir
depuis des mois que tu rachèterais cette entreprise. Pourquoi ne l’annoncer qu’aujourd’hui?

— Je l’ai décidé ce matin.

— Quoi?

— Oui... Lorsque tu m’as parlé de David Cater, ce nom me disait quelque chose. Mais ce
n’est qu’aujourd’hui que je me suis souvenu que nous avions lui et moi fait des offres
concurrentes pour racheter une entreprise en difficulté, voici quelques mois.

— Et tu as soudain décidé de racheter cette entreprise rien que pour lui jouer un mauvais
tour?

Alex détourna les yeux. Il ne pouvait pas lui dire qu’il avait fait cela pour la venger de
l’homme qui l’avait fait souffrir. Ni qu’il l’avait fait par jalousie envers l’homme auquel elle
continuait de penser, des années après qu’il l’avait abandonnée au pied de l’autel. Et il était
trop fier pour avouer qu’il voulait être sûr qu’elle ne l’aimait plus...

— Pourquoi ? demanda Gail.

— Peu importe... Tu devrais plutôt m’être reconnaissante d’avoir montré à cette maudite
famille ce que c’était que de se sentir déshonoré devant ses propres amis!

— C’est ça que tu voulais? Les humilier pour le plaisir?

— C’est pour toi que je l’ai fait, protesta Alex avec véhémence.

— N’essaie pas de me faire croire cela! Je sais très bien que tu ne ferais jamais une chose
pareille si tu n’avais pas quelque chose à y gagner! J’ignore ce que tu voulais exactement,
mais j’espère pour toi que tu l’as obtenu, parce que en ce qui me concerne, cette soirée a été
l’une des pires de ma vie. Tu t’es servi de moi. Je comprends à présent pourquoi tu m’as
offert ces bijoux !

Elle détourna les yeux pour qu’il ne vît pas les larmes qui les avaient envahis. Elle qui avait
cru pouvoir lui faire confiance... En fait, il l’avait simplement utilisée pour parvenir à ses
fins.

— Tiens ! s’exclama-t-elle en enlevant ses bijoux. Reprends-les. Ils me dégoûtent !

— Gail... Que fais-tu?


— Je te les rends ! Tu n’as plus besoin que je les porte, à présent que j’ai joué mon rôle
dans ta petite mise en scène sordide !

Là-dessus, elle sortit son téléphone portable et composa un numéro.

— Que fais-tu?

— J’appelle un taxi, répondit-elle. Nous n’avons plus rien à nous dire. Adieu, Alex.

10

La veille du mariage de Sylvia, Gail se rendit à Gracely Manor pour superviser les derniers
préparatifs de la cérémonie. Elle avait longuement hésité à venir par peur de croiser Alex,
mais elle s’était dit qu’elle ne pouvait pas faire cela à sa cousine et s’était finalement
résignée à courir le risque.

Sur la pelouse de la grande demeure des Medway était dressée une tente gigantesque
abritant les tables du banquet. Lorsque Gail arriva, on était en train d’installer les dizaines
de sièges.

— Demain devrait être une journée magnifique, lui dit le traiteur. Le temps idéal pour un
mariage...

Gail hocha la tête et sourit. Après maintes angoisses, le mariage allait enfin avoir lieu et elle
tenait à ce qu’il fût parfait. C’était tout ce qui importait ; ses propres doutes et ses
désillusions ne comptaient pas...

Après tout, elle pouvait au moins être reconnaissante envers Alex sur un point : il avait
définitivement exorcisé les fantômes de son mariage avorté. D’un autre côté, elle ne pouvait
s’empêcher de songer que ce ne serait certainement pas le souvenir de David qui reviendrait
la hanter dans l’avenir, mais bien celui d’Alex, qui s’était servi d’elle pour humilier ses
principaux adversaires en affaires, sans se soucier de ce qu’elle pourrait ressentir...
— Te voilà donc, fit une voix derrière elle.

Elle se retourna pour faire face à Alex qui la regardait, les sourcils froncés.

— Je suis ici pour travailler, répondit-elle froidement. Demain est un jour très important
pour Sylvia, et je veux que tout se déroule à la perfection.

— Je pensais que tu étais venu me voir, dit-il avec un sourire amer. Pour demain, ne
t’inquiète pas : tout se passera bien... J’ai fait en sorte que ta cousine n’ait plus à se plaindre
de moi.

— Je sais. D’après elle, tu es la gentillesse personnifiée. Je lui ai dit de ne pas se laisser


berner par les apparences. Je sais combien elles sont trompeuses...

— Très drôle.

— Ce n’était pas sensé l’être, répliqua froidement Gail. C’est lorsque tu es gentil qu’il faut
le plus se méfier de toi.

— Je suppose que tu fais allusion à ce qui s’est passé chez les Cater?

— C’est toi qui abordes le sujet... Bon, excuse-moi, mais je suis bien trop occupée pour
discuter avec toi.

Comme elle faisait demi-tour, Alex la prit par le bras et la força à le regarder en face.

— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ?

— Je crois au contraire que c’est toi qui es allé trop loin !

— Oui, tu me l’as déjà dit. Et ce sont des mots que je ne suis pas prêt d’oublier, crois-
moi !

— Les as-tu seulement compris ? s’exclama Gail, qui sentait la colère l’envahir. Tu crois
sans doute que j’ai exagéré les choses et que tout cela ne valait pas la peine de se fâcher
comme je l’ai fait...

— Écoute, Gail, si je t’ai fait de la peine, je te prie de m’excuser. Mais je ne peux pas
revenir en arrière...

— Non. Pas plus que tu ne peux changer de caractère. Et c’est pour cela que je suis en
colère. Ce qui s’est passé ce soir-là m’a révélé qui tu étais vraiment, et je ne tournerai pas la
page sur cet incident. Les gens ne changent pas, je l’ai compris désormais.

— Ce n’est pas vrai, répondit Alex. J’ai changé, moi : je suis prêt à me marier, à présent...

— Félicitations.
— Je ne plaisante pas, Gail. Tu as gagné.

— J’ai quoi? demanda-t-elle, stupéfaite.

— Tu as gagné. Je te refais la même proposition que le jour où nous nous sommes


rencontrés. Mais cette fois, j’y ajoute le mariage..., déclara-t-il avant de s’apercevoir qu’elle
le fixait avec un mélange de défiance et de dégoût. Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Je te dis
que tu as gagné ! Que te faut-il de plus ?

— Cela signifie-t-il que tu es convaincu que j’avais projeté de t’épouser depuis le début?

— Non, pas exactement... Pas du tout, même... Mais toi, tu crois au mariage. C’est ton
métier, après tout...

— Et tu penses que je me marierai simplement pour assurer un nouveau contrat à Nuptia


Créations?

— Écoute...

— En plus, la première proposition dont tu parles n’en était pas une. C’était une offre
stupide et insultante, et je te rappelle qu’elle t’a valu une gifle bien méritée. Sache que tu es
à deux doigts d’en recevoir une nouvelle !

— Parce que je veux t’épouser? demanda Alex, incrédule.

— Parce que ta demande en mariage est insultante! s’exclama Gail, hors d’elle. Je ne suis
pas un chien auquel tu lancerais un os à ronger, et nous ne sommes plus au XIXe siècle. Le
fait de daigner m’offrir ta main n’est pas une faveur que tu me fais, quoi que tu puisses en
penser!

— J’en déduis que c’est toi qui me ferais une faveur en acceptant ? fit-il avec un sourire
cynique.

— Si je condescendais à t’épouser, je te ferais effectivement une faveur en t’évitant une


longue vie de célibat et de solitude. Mais je ne suis pas convaincue que tu en vailles le coup.
Alors, je te suggère de reprendre tes appartements, ta carte de crédit, tes bijoux et tout ce
qui, d’après toi, te rend si irrésistible, et d’aller les offrir à une femme qui en aura plus
besoin que moi ! Et je te souhaite bonne chance de tout cœur !

— Bien, dit Alex d’une voix glaciale. Je crois que tout est dit.

— Je le pense aussi.

Le lendemain, comme le traiteur l’avait prévu, le temps était splendide. Gail se leva tôt
après une nuit de sommeil agité ; puis elle prit une douche et enfila la robe de soie beige
clair qu’elle avait choisie pour assister au mariage.
Elle avala ensuite un rapide petit déjeuner et partit aussitôt pour Gracely Manor afin de
veiller aux ultimes préparatifs. En arrivant chez les Medway, elle constata avec une pointe
de fierté professionnelle que le traiteur était déjà arrivé et qu’il s’activait avec ses aides
autour du buffet. Les vins, le champagne, ainsi que les différents plats avaient été
soigneusement sélectionnés par Gail et sir James, et ils n’avaient retenu que ce qui se faisait
de mieux.

Une véritable armée de serveurs mettait le couvert pour les quelque trois cents invités qui
assisteraient au mariage. Le fleuriste et ses assistants disposaient des couronnes à tous les
endroits qu’ils jugeaient stratégiques.

Gail sourit en regardant la grande tente se changer lentement en un véritable palais du plus
grand raffinement. Puis elle se dirigea vers la chambre de Sylvia, qu’elle trouva en sous-
vêtements, s’apprêtant à enfiler sa robe de mariée. Elle aida sa cousine à s’habiller.

— Tu avais raison, lui dit-elle. Cette robe te va à ravir.

De fait, la simplicité du vêtement paraissait révéler la franchise et l’honnêteté de Sylvia,


symbole de sa véritable nature.

— Tu es certaine que tu ne m’en veux pas de ne pas avoir choisi la robe que tu avais fait
faire ?

— Bien sûr que non ! L’essentiel c’est que tu te sentes bien dans celle-ci... En fait, c’est
moi qui suis désolée de n’avoir pas mieux su tenir compte de tes goûts : je crois que je
deviens aussi intolérante qu’Alex, parfois.

— Je dois reconnaître que vous êtes faits l’un pour l’autre, dit Sylvia en souriant. Je suis
impatiente d’assister à votre mariage !

— Tu risques d’être déçue : aucune chance que nous nous mariions !

— Allons, je connais Alex : je sens qu’il va demander ta main sous peu. Sois patiente...

— Sylvia, je ne sais pas ce qui vous prend, à Alex et à toi, mais j’ai l’impression que vous
vous faites des idées sur moi. Je ne suis pas une jeune fille timide et amoureuse qui attend
désespérément que l’on demande sa main ! J’ai des choses beaucoup plus intéressantes à
faire de ma vie !

— Je ne te crois pas, dit Sylvia, moqueuse.

— Vraiment?

— Oui, vraiment. Lorsqu’on aime un homme, on ne voit rien de plus intéressant à faire
que de passer sa vie avec lui !

— Et qui te dit que je l’aime?


— Je n’ai pas besoin qu’on me le dise : j’ai des yeux... Mais tu sembles sous-entendre
qu’Alex et toi en avez déjà parlé. Il t’a fait sa demande?

— Je n’appellerais pas cela une demande : il m’a annoncé d’un ton condescendant que
j’avais gagné et qu’il acceptait de m’épouser.

— C’est tout à fait son style... Tu auras du travail pour le civiliser un peu, lorsque vous
serez mariés !

Gail soupira, mais ne dit rien. Mieux valait ne pas débattre de ce genre de choses avec sa
cousine... surtout le jour de son mariage. Il serait toujours temps de lui apprendre plus tard
qu’elle avait refusé et qu’elle ne souhaitait plus jamais revoir Alex. En attendant, elle n’avait
pas le droit de gâcher cette journée de félicité avec ses propres problèmes.

A cet instant, on frappa à la porte. Gail alla ouvrir, et se trouva nez à nez avec Rex
Broadbent. Elle le salua et s’écarta pour le laisser entrer. Dès qu’il vit sa fille, un large
sourire se peignit sur son visage et il alla la prendre dans ses bras.

— Je n’ose pas le quitter d’une semelle, dit Carol en entrant à son tour. Lorsqu’il a su que
Sylvia épousait une famille fortunée, il a aussitôt cru que ce serait la fin de ses problèmes
d’argent...

— Ne me dis pas qu’il a...

— Si, malheureusement. Il a appelé ça un emprunt et je les ai prévenus qu’il ne les


rembourserait sans doute jamais, mais en vain.

— Je reconnais bien là sir James...

— Oh, mais ça n’est pas lui. C’est son fils...

— Mon Dieu !

— Il a été très gentil et m’a même interdit d’en parler à Sylvia. Papa! s’exclama alors
Carol. Eteins tout de suite ce cigare !

— Mais c’est sir James qui me l’a donné, protesta Rex.

— Certainement pas pour que tu le fumes près de la belle robe de Sylvia !

Carol s’empara de l’objet du délit, laissant Gail songer amèrement à ce qu’Alex penserait en
apprenant que le père de Sylvia avait demandé de l’argent avant même le mariage de sa
fille.

Liliane les rejoignit alors. Elle portait une magnifique robe de soie bleue et mauve ainsi
qu’un large chapeau assorti, et elle arborait ses plus beaux bijoux. Gail songea que c’était
probablement une façon de faire de l’ombre à la jeune mariée.
— Les voitures sont arrivées, indiqua Liliane. Vous êtes prêts?

— Presque, répondit Sylvia en prenant son bouquet sur la table de nuit.

Gail descendit et alla trouver Freddie, qui s’apprêtait à partir pour l’église. Il devait s’y
rendre avec Alex et Gail, mais la jeune femme n’avait aucune intention de passer plus de
temps que nécessaire avec le frère du marié.

— Je vais rester ici pour veiller à ce que les bouteilles soit bien mises au frais. Je vous
rejoindrai avec ma propre voiture...

— Non, dit Alex, qui l’attira à l’écart. C’est le grand jour de Sylvia, lui murmura-t-il, tu
n’as pas le droit de tout gâcher !

— Je n’ai pas l’intention de gâcher quoi que ce soit, répondit-elle à voix basse. Je
viendrai...

— Je sais que tu ne veux pas me voir et je comprends ce que tu ressens, mais je pense que
tu devrais mettre de côté tes propres sentiments pour ne pas que Sylvia s’inquiète de nous
voir en froid. Ce n’est pas le jour ! Ne t’inquiète pas, je ne renouvellerai pas mes « insultes
».

Freddie s’approcha d’eux, visiblement très troublé.

— Tout va bien, n’est-ce pas? demanda-t-il d’une voix angoissée. Tu as vu Sylvia ? Elle
va bien ?

— Ne t’inquiète pas! s’exclama Gail en riant. Elle t’aime toujours et elle viendra à
l’église...

— Tu es sûre ?

— Certaine.

— Tu as l’alliance? demanda Freddie en se tournant vers Alex.

— Bien sûr...

— Montre-la-moi !

Alex soupira, fataliste, et sortit l’anneau.

— Bien. Garde-la précieusement... Et ne la perds pas !

Alex et Gail passèrent tout le trajet jusqu’à l’église à réconforter Freddie, toujours très
nerveux. Lorsqu’ils furent enfin arrivés, Alex alla installer son frère devant l’autel tandis
que Gail se plaçait de l’autre côté. Les invités ne tardèrent pas à arriver, et la jeune femme
salua de nombreuses personnes qu’elle connaissait. Enfin, lorsque tous eurent gagné leurs
places, les premiers accords de la marche nuptiale se firent entendre.

Gail retint son souffle tandis que sa cousine remontait lentement l’allée centrale au bras de
son père. La jeune femme rayonnait de bonheur et paraissait plus belle que jamais. Sur ses
lèvres et dans ses yeux, on lisait tout l’amour qu’elle éprouvait pour Freddie. Après toutes
les difficultés auxquelles ils avaient dû faire face, ils étaient enfin parvenus à réaliser leur
rêve, et ce jour était certainement le plus beau de leur vie.

Sylvia s’arrêta au côté de son fiancé, juste devant le pasteur, qui les regarda en souriant.

— Chers amis, commença-t-il d’une voix grave et forte, nous sommes réunis aujourd’hui
pour unir cet homme et cette femme par les liens sacrés du mariage...

La vue de Gail se troubla soudain alors que des larmes coulaient le long de son visage. Elle
se sentait si heureuse pour sa cousine... En la regardant, elle songea que ce devait être à cela
que ressemblait le véritable amour : une tendresse infinie, loin de toute dispute, de toute
méfiance.

Elle repensa à la proposition d’Alex, se disant qu’elle pouvait toujours accepter et que ce
serait alors à son tour de marcher vers lui dans une belle robe blanche, les yeux brillants de
bonheur. Mais cette vision ne lui sembla pas convaincante. Ils étaient trop différents l’un de
l’autre, opposés même, sur bien des points... Et elle ne voulait pas courir le risque de se
retrouver de nouveau seule face à l’autel.

Elle leva les yeux vers le couple qui commençait à échanger ses vœux, se forçant à se
concentrer sur le déroulement de la cérémonie.

— Moi, Frederick Anthony, je prends Sylvia Elizabeth pour femme et m’engage à l’aimer
et à la chérir à partir de ce jour et jusqu’à ce que la mort nous sépare...

Gail songea amèrement que jamais Alex ne pourrait tenir une telle promesse : à la première
dispute, il la quitterait, écœuré. Plutôt que de la chérir, il passerait son temps à se disputer
avec elle, essayant à tout prix de lui imposer ses vues et ses désirs...

— Moi, Sylvia Elizabeth, je prends Frederick Anthony pour époux...

La fermeté de la voix de sa cousine surprit Gail, qui comprit alors combien elle avait mûri
en quelques semaines. La jeune fille timide et réservée avait cédé la place à une femme
décidée et pleinement épanouie. Et c’était Gail, maintenant, qui hésitait et ne savait quelles
décisions prendre...

L’organiste entama un air joyeux tandis que les mariés, main dans la main, remontaient
l’allée centrale sous les regards attendris de l’assistance. Gail les suivit et se prêta à
l’inévitable séance de photographies. Elle dut se forcer à sourire, alors même que la simple
présence d’Alex à son côté lui donnait envie de crier.

Lorsque cette proximité forcée prit fin, elle parvint à convaincre un couple d’invités de
monter dans sa voiture, évitant ainsi de se retrouver en tête à tête avec Alex. Il parut
comprendre parfaitement le sens de cette manœuvre, et son visage fermé lui prouva qu’elle
n’était guère à son goût.

La réception qui suivit fut un succès complet. Le soleil brillait de tous ses feux, tandis
qu’une brise légère offrait un peu de fraîcheur aux invités réunis sous la vaste tente. Le
repas fut un véritable festin, et l’orchestre fit preuve d’un réel brio. En fait, les invités
étaient tellement ravis que deux d’entre eux prirent les coordonnées de Nuptia Créations
pour organiser leur mariage.

Sylvia et Freddie paraissaient flotter dans un état d’allégresse proche de l’extase, n’ayant
d’yeux que l’un pour l’autre. Alex, lui, semblait un peu tendu, mais il parvint néanmoins à
faire contre mauvaise fortune bon cœur, et son discours de félicitations fut à la fois touchant
et très drôle. Il parla de sa belle-sœur avec une chaleur et un enthousiasme étonnants, et Gail
ne put s’empêcher de se sentir infiniment touchée par ce panégyrique.

Puis, lorsque les discours s’achevèrent, l’orchestre recommença à jouer. Alex prit alors Gail
par la main et, malgré ses protestations, l’entraîna jusqu’à la piste de danse. Là, il la prit
dans ses bras et elle se laissa guider au rythme lent du tango.

— Vas-y, lui glissa-t-il avec un sourire ironique, dis-le...

— Quoi?

— Que je n’ai pas le droit de te forcer à danser...

— Je n’ai pas besoin de le dire : tu le sais parfaitement.

— Oui... Mais j’ai pensé que ce serait plus rapide puisque, de toute façon, nous aurions
fini par danser ensemble.

— Tu perds ton temps ! Je ne changerai pas d’avis...

— Si tu crois que je t’invite simplement pour pouvoir te supplier de m’épouser, tu te


trompes. Je ne supplie jamais.

Gail jeta à Alex un regard douloureux : il était redevenu l’homme impatient et arrogant
qu’elle avait rencontré, quelques mois auparavant. Un homme qu’elle avait aussitôt détesté.

— Bien. Finissons donc vite cette danse, dit-elle avec un soupir résigné.

— Non. Je voulais te parler de quelque chose... Je pensais que cela t’intéresserait de savoir
ce que j’ai découvert au sujet de Lily.

— Quoi donc? demanda Gail d’un air méfiant.

— Tu sais qu’elle n’arrête pas d’aller à Londres. Je pensais que c’était simplement pour
aller faire des courses mais en fait, elle y retrouve un autre homme. Ils se sont même offert
des vacances avec la carte de crédit de mon père...

— Je n’arrive pas le croire! s’exclama Gail, stupéfaite.

— C’est pourtant vrai... Même si je ne peux pas encore le prouver.

— Et lorsque tu le pourras, que feras-tu?

— Je dirai à mon père ce qu’elle est vraiment. Plus tôt il le saura et mieux cela vaudra...

— Pauvre sir James, murmura Gail, compatissante.

— Il sera blessé, peut-être, mais à terme, ce sera mieux pour lui, crois-moi. Au moins, il
ne vivra plus dans le mensonge et la tromperie... Et nous serons débarrassés de cette
sangsue.

— Je vois que tu es prêt à tout pour qu’elle parte. Même à briser le cœur de ton père,
constata Gail avec amertume.

— Au moins, nous allons avoir l’occasion de vérifier mes dires, dit Alex en regardant par-
dessus l’épaule de Gail. Une domestique vient d’amener un message à Lily et elle est en
train de s’éclipser discrètement. C’est le moment ou jamais...

Sans lâcher la main de la jeune femme, Alex quitta la piste de danse et l’entraîna à la suite
de Liliane vers le grand escalier.

— Tu ne penses tout de même pas qu’elle l’a fait venir ici ! s’exclama Gail.

— Tout ce que je sais, c’est qu’elle agit de façon sournoise.

Ils montèrent au premier étage et s’approchèrent de la chambre de Liliane. A travers la


porte, ils pouvaient entendre sa voix étouffée :

— Je préférerais que tu ne m’appelles pas ici... Je te rappellerai lorsque je serai seule...


Oui, moi aussi je t’aime... La semaine prochaine, je te le promets...

— Et moi je ne pense pas que ce soit une bonne idée, déclara Alex en entrant dans la
chambre, juste au moment où Liliane raccrochait. La jeune femme le regarda avec un
mélange de stupeur et de culpabilité, puis elle aperçut Gail qui se tenait légèrement en
retrait.

— Cela a assez duré, déclara Alex d’une voix glaciale. Cela fait longtemps que je
soupçonnais quelque chose de ce genre mais maintenant, j’en ai la preuve. Quand je pense
que vous avez trompé mon père durant tout ce temps ! Et tous vos petits voyages à Londres,
à ses frais, en plus... Il vous faisait confiance et vous avez utilisé son argent pour entretenir
quelqu’un d’autre!

— Ne le lui dites pas, supplia Liliane. Vous ne comprenez pas...


— Oh si, je comprends! l’interrompit rageusement Alex. Et plus tôt mon père comprendra
aussi, mieux cela vaudra. Il pourra enfin vous jeter dehors et vous oublier...

— Il ne m’oubliera pas. Il m’aime.

— Il vous aimera beaucoup moins lorsqu’il saura la vérité sur votre compte, je vous le
promets.

Avant que Liliane ait eu le temps de répondre, tous trois entendirent la voix de sir James
dans le couloir.

— Je ne sais pas où elle a pu passer... Je vais aller voir dans sa chambre.

Quelques instants plus tard, il les rejoignit, un peu surpris de les trouver à l’écart des
réjouissances.

— Je me demandais où tu étais, ma chérie, dit-il en s’approchant de sa femme.

— Je... je me suis souvenue de quelque chose...

— Tu as l’air toute triste. Ça ne va pas ? Tu as pleuré ?

Gail regarda fixement Alex, s’attendant à le voir donner le coup de grâce. Liliane avait la
tête baissée, n’osant même pas le regarder dans les yeux. Mais, à la grande surprise de Gail,
c’étaient le doute et l’indécision qui se lisaient sur le visage d’Alex. Ce n’est qu’après un
long silence qu’il parla :

— Bien sûr qu’elle a pleuré... Toutes les femmes pleurent aux mariages. Sinon, elles ont
l’impression de ne pas en profiter !

Sir James posa doucement ses mains sur les épaules de sa femme :

— C’est à cause de cela?

— Oui, répondit-elle d’une voix tremblante. C’était un mariage magnifique et Sylvia était
adorable...

— Pas autant que toi, déclara sir James. Tu te souviens ?

— Oh oui, mon amour, je m’en souviendrai toute ma vie !

Sir James embrassa Liliane puis, la prenant par la taille, il l’entraîna hors de la chambre,
laissant Gail et Alex seuls.

— Pourquoi n’as-tu rien dit? demanda la jeune femme.

— Je n’ai pas pu, soupira-t-il en haussant les épaules. Je n’ai pas voulu détruire le bonheur
de mon père d’un seul coup...

— C’était peut-être la meilleure façon de payer ta dette envers lui. Pour le cirque et pour
toutes les fois où tu lui as fait de la peine. Tu t’es toujours demandé comment tu pourrais lui
rendre ce qu’il a fait pour toi et je crois qu’aujourd’hui, c’est ce que tu as fait...

— Oui. Tu as sans doute raison... Je suis furieux de la laisser s’en tirer à si bon compte,
mais papa passe avant tout. Cela dit, je ne sais pas si j’aurai le courage de lui mentir
indéfiniment...

A ce moment, Sylvia les rejoignit pour demander à Gail de l’aider à se changer. Les deux
jeunes femmes quittèrent donc Alex et gagnèrent la chambre de la mariée.

— C’était un mariage splendide, dit Sylvia en prenant Gail dans ses bras. Merci pour
tout...

— Je te promets une lune de miel exceptionnelle, répondit sa cousine avec un sourire ému.
Bien, laisse-moi t’aider à te débarrasser de cette robe !

— De quoi parliez-vous, Alex et toi ? Vous vous êtes réconciliés ?

— Non. Rien n’a vraiment changé : je ne peux pas épouser un homme qui s’est servi de
moi comme il l’a fait l’autre soir!

— Raconte-moi ce qui s’est passé exactement, dit Sylvia sur le ton de la confidence.

— Pas maintenant, Freddie va t’attendre...

— Je ne bougerai pas d’ici tant que tu ne m’auras pas tout dit, décréta Sylvia d’un ton
décidé.

Gail soupira, résignée, puis entreprit de lui relater les événements de la soirée chez les Cater.

— Le pire, c’est qu’Alex a l’audace de prétendre qu’il a fait cela pour moi ! Je ne lui avais
rien demandé...

— Bien sûr. Il l’a fait pour lui...

— Oui. Pour s’offrir le luxe de ridiculiser les Cater.

— Pas du tout! protesta Sylvia. Il l’a fait parce qu’il voulait te voir avec David...

— Pourquoi cela? demanda Gail, étonnée.

— Parce qu’il était jaloux et qu’il voulait être sûr que tu n’étais plus amoureuse de David.

— Cela m’étonnerait ! Et de toute façon, déclara Gail, troublée malgré elle, c’est trop tard.
Il y a quelque chose de brisé entre nous, maintenant. Et puisque tu es mariée, nous n’aurons
plus de raisons de nous revoir, et nous finirons par nous oublier.

Sylvia haussa les épaules et finit de s’habiller en silence. Puis elles redescendirent retrouver
Freddie, qui attendait impatiemment sa nouvelle épouse. Main dans la main, ils coururent
jusqu’à la voiture. Avant de monter, Sylvia se retourna vers Gail et lui lança son bouquet.

La voiture démarra et Gail contempla pensivement les fleurs qu’elle tenait à la main,
inconsciente du regard d’Alex qui pesait sur elle.

11

Sylvia et Freddie avaient emporté l’été avec eux. Depuis qu’ils s’étaient envolés pour leur
voyage de noces, le ciel bleu avait cédé la place à de lourds nuages noirs et menaçants, qui
ne s’accordaient que trop avec l’humeur de Gail.

Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Alex, de l’aimer malgré ce qu’il lui avait fait. Mais
elle l’avait rejeté et, même si elle revenait vers lui, elle savait que le souvenir de ce refus les
hanterait, rendant impossible tout véritable bonheur. Car la passion ne suffisait pas : pour
que deux êtres soient vraiment proches l’un de l’autre, il fallait une complicité d’esprit, une
tendresse et une confiance qu’eux n’étaient pas arrivés à construire.

Un jour, elle reçut un appel de Sylvia, qui paraissait au comble du bonheur. Elle remercia sa
cousine pour le mariage et lui fit part des innombrables qualités de Freddie, ce qui eut pour
effet d’accroître un peu plus la mélancolie qui s’était sournoisement emparée de l’esprit de
Gail.

Puis Sylvia passa le combiné à Freddie, qui demanda de ses nouvelles.

— Je vais bien, mentit Gail. Il fallait que je te remercie...

— Que tu me remercies ? s’étonna Freddie. Mais pourquoi?

— J’ai appris que tu avais donné de l’argent à Rex, le jour du mariage, sans même le dire
à Sylvia...
— Quoi ? Mais je ne lui en ai jamais donné ! s’exclama Freddie, stupéfait.

— Mais Carol a dit que le fils de sir James avait offert de l’argent à son père ! J’ai cru
que... Je veux dire, cela ne peut pas être...

— Alex? Si, c’est possible. Maintenant que tu me le dis, je me souviens que Rex et lui ont
eu une longue discussion en tête à tête, le jour du mariage.

— Tu penses qu’Alex aurait pu lui donner de l’argent?

— Eh bien... Ce n’était pas moi, et Alex est mon seul frère, alors je ne vois pas qui d’autre
aurait pu le faire. Tu sais, il a beaucoup changé ces derniers temps. Quand on pense à ce
qu’il aurait fait, il y a encore quelques mois!

— Oui, murmura Gail, interdite.

Elle écouta distraitement Freddie parler de leur voyage et du bonheur qu’il éprouvait à
pouvoir enfin passer des journées entières auprès de Sylvia. Puis, lorsqu’il raccrocha, elle
repensa à ce qu’il lui avait dit au sujet d’Alex. Et elle comprit à quel point elle s’était
trompée sur son compte... Malgré sa morgue et son arrogance, c’était un homme très
attentionné. Il avait su mentir à son père lorsqu’il avait compris que c’était la seule façon de
le rendre heureux. Il avait su abandonner sa fierté pour aller supplier Sylvia d’épouser son
frère.

La cruauté dont il avait fait preuve envers les Cater s’expliquait par la jalousie qu’il avait
ressentie vis-à-vis de David. Et cette jalousie même ne pouvait se comprendre que s’il
aimait Gail... La jeune femme se sentit envahie par une vague de profonde tristesse,
comprenant soudain qu’à cause de son propre aveuglement, elle avait sans doute perdu
l’homme de sa vie. Elle s’était détournée sans même essayer de comprendre qui il était
vraiment...

Le téléphone sonna sur son bureau et elle répondit aussitôt, par réflexe.

— Mme Blake est au téléphone et demande à te parler, dit Jan.

— Dis-lui que je la prends dans une minute, répondit Gail d’une voix rauque et tremblante.

— Quelque chose ne va pas? s’informa sa secrétaire, inquiète.

— Non, ça va... J’ai juste besoin d’un moment, c’est tout...

Elle raccrocha, et resta un instant immobile, essayant de se concentrer sur son travail, de
bloquer tous les autres sentiments qui la submergeaient.

Enfin, elle se sentit prête à faire face à ses responsabilités et s’entretint avec Mme Blake.
Mais lorsqu’elle eut fini, elle décida brusquement qu’elle avait besoin d’une journée de
tranquillité et de solitude pour faire le point. Elle descendit donc et annonça à Jan qu’elle
rentrait chez elle.

Au moment où elle allait sortir, elle aperçut Liliane à travers les portes vitrées de
l’immeuble. Celle-ci la vit et fit un signe de la main. Elle était très pâle et marchait
lentement, comme si elle se sentait mal. Puis, soudain, elle s’effondra sur le trottoir.

Gail et Jan sortirent en courant et portèrent la jeune femme jusqu’à la salle d’attente, où
elles l’installèrent sur l’un des canapés. Liliane était toujours extrêmement pâle et respirait
difficilement. Enfin, elle rouvrit les yeux et Gail demanda à Jan de préparer du thé.

— Restez allongée, conseilla-t-elle à Liliane. Ne dites rien...

Liliane ne bougea pas, reprenant lentement ses esprits, puis elle se redressa lentement et
s’assit. Elle semblait faible et vulnérable, comme une petite fille sans défense.

— Est-ce que sir James sait que vous êtes enceinte ? demanda-t-elle d’une voix prudente.

— Non..., répondit Liliane, surprise qu’elle ait deviné aussi vite.

— Et cela pose un problème ?

— C’est bien son enfant, si c’est ce que vous voulez dire, déclara la jeune femme d’un air
méfiant. Mais je sais que vous ne me croirez jamais...

— Nous vous croirons si vous dites la vérité.

— Pas Alex. Il ne voudra pas me croire parce qu’il ne supportera jamais l’idée que je porte
un enfant du même nom que lui. Il pense que je ne suis pas assez bien pour la famille.

— Ce n’est pas cela... Il vous en veut à cause de cet homme...

— Quel homme? demanda Liliane, surprise.

— Celui à qui vous parliez au téléphone. Celui à qui vous disiez de ne pas vous appeler à
Gracely Manor...

— Vous croyez que... Mais ce n’est pas cela du tout ! s’exclama Liliane, stupéfaite.

— Qui était-ce alors ? demanda Gail, méfiante.

— Ma mère, répondit Liliane, les larmes aux yeux.

— Quoi? Mais je pensais que vos parents étaient morts?

— Papa est parti lorsque j’avais huit ans. Nous ne l’avons jamais revu... C’est maman qui
m’a éduquée et, lorsque je me suis mariée, elle a dit qu’elle ne voulait pas être une source de
gêne pour moi. Que je devais dire qu’elle était morte. Je la vois chaque fois que je peux et je
lui envoie de l’argent. Nous avons même passé un week-end ensemble. Mais maintenant, je
vais avoir ce bébé dont personne ne veut parce que tout le monde me déteste...

— Ce n’est pas vrai, protesta Gail.

— Si, dit Liliane en pleurant. Pourtant, j’ai essayé de devenir quelqu’un de bien... Mais
j’ai tout fichu en l’air.

— Vous n’aviez pas besoin d’essayer... Tout ce que sir James voulait, c’était être avec
vous, c’est tout...

— Ce n’est pas vrai : j’ai été élevée dans une banlieue sordide de Londres alors qu’il vit
dans un château...

— Mais il a commencé comme vendeur sur un marché... Ce n’est pas pour votre naissance
qu’il vous aime, mais pour ce que vous êtes.

Liliane fondit en sanglots sous le regard attendri et compatissant de Gail. Puis, elle eut
soudain une idée et, gagnant le téléphone le plus proche, elle appela sir James. Dès qu’elle
lui eut raconté ce que Liliane lui avait dit au sujet de sa mère, sir James décida d’inviter
celle-ci à dîner dès le lendemain. Il insista également pour que Gail soit présente.

— Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre sa belle-mère pour la première fois, lui
dit-il en riant. J’aurai besoin de votre soutien moral, Gail...

— Mais vous aurez celui des autres membres de la famille...

— Sylvia et Freddie sont toujours en voyage de noces. Quant à Alex, il traite une affaire à
l’étranger, en ce moment... Je vous en prie, Gail...

— Très bien, je viendrai, concéda la jeune femme malgré elle.

Le lendemain, elle rencontra donc Mme Hatch, une dame charmante qui était visiblement en
adoration devant sa fille. Malgré la gêne qui régna au début, la discussion ne tarda pas à
devenir très animée. Sir James paraissait ravi et Liliane rayonnait de bonheur. Gail comprit
qu’inconsciemment, elle voyait dans son mari un substitut au père qu’elle n’avait jamais
connu. Et, à sa façon, elle lui vouait un amour sincère et tendre, contrairement à ce qu’avait
pensé Alex.

Depuis qu’il savait qu’elle était enceinte, sir James était aux anges, et ils portèrent plusieurs
toasts au futur nouveau-né. La soirée s’acheva fort tard et, en rentrant seule chez elle, Gail
se sentit profondément déprimée, comprenant qu’elle n’appartiendrait jamais à cette
heureuse famille.

L’automne avait insidieusement succédé à l’été. Les arbres sous lesquels se faisaient
photographier les mariés de Nuptia Créations s’étaient parés de couleurs magnifiques. Et
chaque fois que Gail voyait une robe blanche se détacher sur les teintes brunes des feuilles
mortes, un étrange sentiment de vide et de désolation s’emparait d’elle.
Elle ne pouvait s’empêcher de songer qu’elle aurait pu se trouver à leur place, souriant à
l’objectif sous un voile immaculé, la main dans celle d’Alex. Puis elle repoussait ces
douloureuses pensées, se forçant à se rappeler qu’Alex était bien trop arrogant, que sa
proposition de mariage avait été plus égoïste qu’amoureuse...

Mais elle savait aussi qu’il y avait un autre côté d’Alex qu’elle avait vu se révéler en
quelques occasions. Un côté attentionné, prévenant. Si elle avait accepté de l’épouser, peut-
être cet aspect de sa personnalité se serait-il épanoui? Hélas, il était déjà trop tard...

Sylvia le lui confirma d’ailleurs dès son retour de lune de miel. Elle avait eu une longue
conversation avec Alex, qu’elle rapporta à sa cousine.

— Je lui ai dit que, tant que tu compterais moins à ses yeux que sa fierté, tu refuserais de
l’épouser. Et il a répondu que dans ce cas, il apprendrait à vivre sans toi.

— Tu vois, dit Gail avec un pâle sourire, essayant en vain de masquer sa douleur, j’ai bien
fait de le repousser...

— Oui. C’est bien ce que je crains, opina Sylvia. Le mieux que tu puisses faire, c’est
tourner la page et l’oublier... Tu ne tarderas pas à trouver quelqu’un d’autre.

— Je ne pense pas vouloir de qui que ce soit d’autre, répondit Gail amèrement.

— Allons, tu changeras vite d’avis... Freddie et moi allons visiter des amis ce week-end.
Tu devrais venir avec nous, cela te changerait les idées !

— Je ne sais pas si je peux m’absenter un week-end entier, hésita Gail, pourtant tentée par
cette diversion opportune.

— Allons ! Nous viendrons te prendre samedi, juste après le mariage des Travis... Tu as
besoin de prendre l’air et ces petites vacances te redonneront le moral.

Gail accepta, songeant que sa cousine avait raison : cela faisait des mois qu’elle ne s’était
pas accordé un week-end de répit.

Mais, au lieu de la détendre, ces deux jours de vacances lui semblèrent insupportables : les
amis de Freddie et de Sylvia étaient beaucoup trop gais, et cela ne faisait qu’accroître son
propre sentiment de solitude et de vide. D’autant que tous les invités présents étaient en
couples. Ce fut donc avec un certain soulagement qu’elle rentra au bureau, le lundi suivant.

Le vendredi, elle fut plus sollicitée que jamais : Sylvia était allée chez le médecin pour
savoir si elle était enceinte et Jan avait appelé pour s’excuser, disant qu’elle était trop
malade pour venir travailler. Or, comme par un coup du sort, les clients affluèrent durant
toute la matinée, ne lui laissant pas un instant de libre.

Lorsqu’elle eut enfin réglé tous les problèmes, elle décida de s’accorder une pause pour aller
déjeuner. Mais, à ce moment-là, Jan l’appela.
— Gail, je viens de rencontrer Mme Hammond en allant à la pharmacie. Tu sais que nous
nous occupons du mariage de sa fille...

— Oui, c’est à St Anthony...

— Nous y sommes en ce moment même et elle trouve l’église trop petite. Elle pense qu’il
n’y aura jamais assez de place pour tous les invités.

— Mais nous en avons déjà discuté, soupira Gail, exaspérée.

— Oui, mais elle n’est pas convaincue... Elle a dit qu’il fallait absolument que tu viennes.

— Elle est vraiment impossible.

— Je sais, mais c’est une bonne cliente et je pense que tu devrais faire cela pour elle...

— Très bien, j’arrive tout de suite...

Gail prit sa voiture et gagna l’église de St Anthony, à quelques kilomètres en dehors de la


ville. Elle se gara sur le petit parking, et remonta l’allée qui serpentait entre les tombes pour
gagner l’église dont la porte était ouverte.

Il n’y avait pas trace de Jan ni de Mme Hammond, et le pasteur ne se trouvait pas non plus à
l’intérieur.

— Il y a quelqu’un? demanda-t-elle en entrant dans la chapelle.

Elle avança lentement entre les rangées de bancs. L’atmosphère silencieuse et recueillie, la
lumière bleutée qui filtrait à travers les vitraux, l’odeur entêtante de l’encens, tout semblait
inviter au calme et à la sérénité. Pourtant, Gail se sentait étrangement nerveuse, sans trop
savoir pourquoi.

— Il y a quelqu’un? répéta-t-elle, mal à l’aise.

— Oui, fit une voix derrière elle.

Elle se retourna brusquement, le cœur battant, pour se trouver face à Alex. Il s’avança vers
elle alors qu’elle essayait en vain de recouvrer sa maîtrise de soi.

— Je ne m’attendais pas à te trouver ici, dit-elle d’une voix tremblante. Je suis venue pour
mon travail...

— Je sais, répondit Alex.

Gail vit alors entrer Jan qui souriait :

— Je dois avouer que je t’ai menti, dit-elle. Je ne suis pas malade et je n’ai pas rencontré
Mme Hammond...
Stupéfaite, Gail s’apprêtait à répondre lorsque Sylvia fit à son tour son apparition.

— En fait, dit sa cousine sur le ton de la conversation, nous sommes ici pour un autre
mariage... Mais nous avons un problème et nous avons pensé qu’en tant que spécialiste de la
question, tu pourrais nous aider à le régler...

A la suite de Sylvia, Gail vit entrer Freddie, suivi de sir James, de Liliane, de sa mère et
même de Barry, qui souriait d’un air entendu.

— Quel est le problème ? demanda Gail, sidérée.

Alex la prit par les épaules et la força à s’avancer jusqu’à la porte :

— Tu trouveras la réponse sur le panneau, dit-il.

Gail s’approcha du panneau d’affichage sur lequel étaient annoncés les événements relatifs à
la vie de la paroisse.

« Vendredi 25 septembre, mariage d’Alexander James Medway et de Gail Frances Rivers »,


lut-elle, stupéfaite.

— Tu le savais ? demanda-t-elle à Sylvia, qui la regardait en souriant.

— Bien sûr, avoua celle-ci, les yeux brillants. J’ai eu du mal à garder le secret, mais je le
savais depuis le début...

— Et qui a eu cette brillante idée ?

— C’est lui, répondit Sylvia en désignant Alex.

— C’est elle, répondit simultanément Alex en désignant Sylvia.

Tous deux se regardèrent en riant et Gail passa une main dans ses cheveux.

— Mais... Je croyais qu’Alex ne voulait plus de moi, dit-elle, hésitante. Tu m’as même
conseillé de l’oublier.

— C’est vrai. Mais c’était avant qu’il me demande de l’aider à te reconquérir...

— Sylvia pensait que nous devions te prendre par surprise, expliqua Alex. Pour que tu
n’aies pas le temps de refuser... Nous savons tous deux combien tu aimes couper les
cheveux en quatre et nous ne voulions pas t’en laisser le temps ! Alors nous voilà... Tout le
monde est ici, sauf la mariée... Qu’en penses-tu?

— Vous êtes prêts? demanda le pasteur, qui venait d’entrer à son tour dans l’église.

— Pas tout à fait, répondit Gail.


— Le mariage était prévu pour 14 heures et il est 14 h 15, fit remarquer le vieil homme en
consultant sa montre.

— C’est exact... Mais il y a quelque chose qui empêche ce mariage, déclara Gail d’une
voix assez forte pour être entendue de tous les invités qui les avaient rejoints.

— Il n’y a aucun empêchement, protesta Freddie. J’ai même les alliances...

— Et j’ai le contrat de mariage, ajouta Alex.

— Et je suis prêt à conduire la mariée à l’autel, poursuivit sir James.

— Il y a un empêchement, protesta Gail. Et il s’appelle Alexander Medway...

— Tiens ? remarqua le pasteur, surpris, je pensais que c’était le marié...

— C’est bien le problème, déclara Gail. Il est tellement arrogant et sûr de lui qu’il a
organisé mon propre mariage sans même me demander mon avis...

— C’est faux, objecta Alex, Je t’ai demandé ton avis et je me suis aperçu que c’était du
temps perdu. Alors, j’ai décidé de m’occuper de tout moi-même...

Gail le regarda, stupéfaite par son effronterie.

— Et tu as l’audace de croire que je vais t’épouser?

— Je ne le crois pas, Gail. Je te supplie d’accepter de m’épouser.

Il s’approcha d’elle et se mit à genoux devant elle, lui prenant doucement la main.

— S’il te plaît, Gail, consens-tu à devenir ma femme? Parce que je ne peux pas vivre sans
toi. Si je t’ai menti, ce n’est pas parce que je voulais te forcer à m’épouser. C’est parce que
je voulais que tu saches que tu comptes plus pour moi que ma propre fierté. Si tu refuses
maintenant, c’est moi qui aurai l’air d’un clown et tu en sortiras indemne. Mais j’espère que
tu ne le feras pas parce que je t’aime et que j’ai désespérément besoin de toi...

Gail contempla Alex en silence. Des larmes coulaient sur ses joues, tandis qu’une joie
immense s’emparait d’elle. Pour elle, il avait accepté de renoncer à ce qu’il avait de plus
précieux : son amour-propre. Il avait couru le risque de se ridiculiser devant ses parents et
ses amis parce qu’il avait confiance en elle, parce qu’il l’aimait. Dans ses yeux, elle lut toute
la passion qu’il éprouvait pour elle.

— Lève-toi, dit-elle avec un pâle sourire, tu vas te salir en restant à genoux comme cela...

Il se leva, les yeux brillants, et se tourna vers le groupe de gens qui les observait avec un
mélange d’espoir et d’angoisse.
— Je crois que c’est sa façon de dire oui, dit-il, rayonnant.

Tous applaudirent tandis qu’Alex prenait Gail dans ses bras et l’embrassait passionnément.
Ce baiser était si tendre et pourtant si ardent qu’il balaya tous les doutes de la jeune femme.

Lorsqu’ils se séparèrent enfin, elle lut dans son regard un soulagement intense. Elle comprit
alors quel risque il avait pris. Pas un instant, il n’avait cru la partie gagnée d’avance et cela
disait mieux que tout le respect sans bornes qu’il lui vouait, malgré son apparente assurance.

Le pasteur toussota doucement, la rappelant à la réalité. Sylvia, Barry et Liliane entraînèrent


alors Gail dans la sacristie, où ils l’aidèrent à se changer et à enfiler la robe qu’elle avait
portée pour son faux mariage avec Alex. La robe dont Sylvia lui avait dit qu’elle était la
sienne...

— Je le savais, dit Barry lorsqu’elle fut enfin prête. Cette robe était faite pour toi...

Gail se regarda dans la glace suspendue dans la sacristie et dut reconnaître qu’il avait raison.
Elle comprit alors qu’inconsciemment, elle avait choisi cette robe pour elle, espérant sans
trop y croire qu’Alex la demanderait en mariage...

— Tu es prête ? demanda sir James qui l’avait rejointe.

Elle lut dans ses yeux une admiration sincère et sourit.

— Attends de voir la réception que Sylvia a préparée à Gracely Manor, dit-il d’un ton
joyeux. Tu verras que l’élève a dépassé le maître...

— Tiens, dit sa cousine en lui tendant son bouquet de mariée.

Lorsqu’ils sortirent de la sacristie, les premiers accords de la marche nuptiale retentissaient


déjà et, le cœur battant, Gail s’avança dans l’église au bras de son futur beau-père.

Elle ne quittait pas des yeux Alex, qui la regardait avancer, à la fois anxieux et rayonnant de
bonheur. Lentement, ils remontèrent l’allée et l’expression de son futur époux se transforma,
laissant place à une complète adoration.

Il lui sourit alors et elle comprit que jamais elle n’aurait pu vivre sans lui.

Il lui prit doucement la main et tous deux se tournèrent vers le pasteur.

— Mes amis, commença ce dernier d’une voix forte, nous sommes ici pour consacrer le
mariage de cet homme et de cette femme. Pour les unir devant Dieu et les Hommes pour
l’éternité...

Fin